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chirurgien lyonnais, le Dr Rémi Dubois, dira « n’avoir


jamais rencontré un tel cas par le passé ». Ses parents
Pesticides: le combat judiciaire d’une
sont désemparés.
famille d’Isère contre le géant Monsanto
PAR DOROTHÉE MOISAN
ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 15 JUIN 2018

L'action Monsanto à la Bourse du New York Stock


Exchange, le 25 août 2016 © Reuters /Brendan McDermid.

Ce d’autant que « l’enfant crie sans produire le


L'action Monsanto à New York © Reuters.
Bayer a absorbé le 7 juin son rival américain Monsanto moindre son, affection particulièrement douloureuse
lors d’une gigantesque fusion, annonçant son intention et traumatisante pour les parents de Théo »,
de débaptiser son sulfureux rejeton. Mais la disparition expliquent les avocats de la famille Grataloup dans
de la marque Monsanto ne met pas le groupe à l’abri leur assignation. Celle-ci a été adressée fin mai à la
de nouvelles procédures, à l’image de celle engagée il filiale française de Monsanto, basée à Lyon, ainsi
y a quinze jours par une famille d'Isère. qu’à Novajardin, le distributeur français du produit
incriminé.
D’un côté du ring, Théo, 11 ans, victime de
malformations à l’œsophage et au larynx, réchappé À trois mois, Théo subit une trachéotomie, qui lui
de 54 opérations chirurgicales. De l’autre, feu laisse un trou dans la gorge, par lequel il respire et qui
Monsanto, 118 ans, entreprise prospère rachetée la lui interdit toute activité aquatique. Privé de l’usage de
semaine dernière par Bayer, réchappée de multiples ses cordes vocales, il devra apprendre à s’exprimer par
scandales sanitaires et de leur cortège de poursuites l’œsophage, avec cette voix très particulière, grave et
judiciaires. Le combat qui s’est engagé fin mai dans le gutturale. À quatre mois et demi, il quitte le service de
département montagneux de l’Isère paraît loin d’être réanimation pour intégrer le domicile familial.
égal. À 6 ans, il commence enfin à s’alimenter par la bouche,
Pourtant, à l’issue d’une procédure judiciaire qui plutôt que par une sonde. Pendant les premières
promet d’être longue, Théo Grataloup et sa famille, années de sa vie, ponctuée d’anesthésies générales et
qui mettent en cause la responsabilité du Glyper, d’opérations en tout genre, l’existence de ses parents
un désherbant générique du Roundup de Monsanto, et de ses grands-parents est entièrement tournée vers
pourraient bien l’emporter car les magistrats français lui, tandis que lui-même doit faire face aux réactions
sont parmi les rares au monde à avoir osé condamner de rejet ou de dégoût des autres enfants.
le fabricant de pesticides pour la dangerosité de ses Progressivement, Sabine pense être parvenue à
produits. À l’heure où l’américain Monsanto disparaît reconstituer les faits. Au tout début de sa grossesse
opportunément dans les coulisses de l’allemand et avant même d’en avoir connaissance, elle avait en
Bayer, les procédures judiciaires engagées contre effet pulvérisé du Glyper, un désherbant à base de
lui ne devraient pas s’éteindre et pourraient même glyphosate, générique du Roundup, sur une carrière
s’intensifier. d’équitation de plus de 700 m². Elle qui avait la
Le calvaire de Théo et sa famille débute en mai 2007. fibre écolo et avait quitté la ville pour organiser
Dès sa naissance, Théo doit être opéré en urgence des randonnées à cheval, avait fini par se laisser
pour séparer les systèmes digestif et respiratoire. Son convaincre d’utiliser du glyphosate, présenté alors

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comme « le premier désherbant biodégradable ». qui leur ont permis d’établir un faisceau d’indices
Dans les années 1990, qui ne se souvient pas du chien graves et concordants. Des réseaux se sont aussi mis
Rex, que l’on voit dans une publicité pulvériser avec en place. »
enthousiasme du Roundup sur une mauvaise herbe Auprès de Mediapart, Sabine confirme s’engager
avant de déterrer, prétendument en toute sécurité, l’os avec sa famille « dans ce combat pour Théo, qui
qu’il avait caché à cet endroit? va devoir toute sa vie vivre avec ce handicap »,
mais aussi « pour les autres enfants qui souffrent
déjà de malformations, en Argentine en particulier».
Depuis sa fondation en 1901, Monsanto – dont
Bayer a annoncé début juin qu’il allait supprimer
le nom – a traversé de nombreuses tempêtes mais,
à ce jour, le groupe a quasiment toujours réussi à
Des herbicides, dont du Roundup dans un magasin. © Reuters
négocier des arrangements : il est pourtant accusé
L’action engagée au civil par Sabine Grataloup au d’avoir causé la mort de milliers de personnes en
nom de son fils Théo s’inscrit dans la dynamique commercialisant des produits comme l’agent orange,
du « Tribunal Monsanto », un tribunal citoyen, mais un défoliant pulvérisé par l’armée américaine sur la
composé de juges professionnels, qui s’est réuni à forêt vietnamienne pour en déloger les Viêt-Cong, la
La Haye du 16 au 18 octobre 2016 pour déterminer dioxine, les PCB, l’hormone bovine de croissance, les
si la firme américaine s’était rendue responsable de organismes génétiquement modifiés (OGM) et depuis
pratiques néfastes à l’environnement ou à la santé 1975, son herbicide à base de glyphosate, le Roundup.
humaine (lire notre reportage à La Haye). Après De nombreuses actions ont été lancées contre
avoir entendu une trentaine de témoins et d’experts, les Monsanto aux États-Unis – fin 2017, l’université du
cinq magistrats professionnels composant le tribunal Missouri recensait par exemple plus de 2 700 plaintes
avaient conclu que le groupe s’était bien engagé dans d’agriculteurs concernant l’herbicide Dicamba et ses
des pratiques ayant « un impact sur le droit à un effets dévastateurs sur les récoltes –, mais la justice
environnement sain, […] à l’alimentation, et […] à française s’est fait remarquer en 2012 car elle a
la santé ». été la première à reconnaître la responsabilité du
C’est à La Haye que Sabine Grataloup, venue groupe américain dans l’intoxication d’un agriculteur :
témoigner du calvaire de Théo, rencontre Maria Liz Paul François, un céréalier charentais, a été intoxiqué
Robledo, une Argentine de la région de Buenos Aires au Lasso, un dangereux herbicide retiré du marché
dont la fille Martina est elle aussi atteinte d’une canadien dès 1985 et de Belgique dès 1992.
malformation congénitale de l’œsophage, alors que sa À force de détermination et en dépit des dénégations
maison est cernée de bidons de pesticides utilisés en de son adversaire, Paul François est parvenu en 2012 à
abondance dans les champs alentour. convaincre les juges que Monsanto avait connaissance
« Quand elle a rencontré cette mère argentine, ça a de la dangerosité du Lasso mais n’en avait pas averti
fait un déclic », témoigne Émilie Gaillard, spécialiste les consommateurs. Se réjouissant dans son livre
du droit des générations futures, qui a participé à d’avoir remporté le combat du « pot de terre contre le
l’organisation de ce procès citoyen. « C’était l’un pot de fer », il dit être allé « au combat […] pour tous
des objectifs du Tribunal Monsanto, explique-t-elle : ceux qui vomissent après avoir préparé leurs maudits
fédérer des victimes et des scientifiques du monde mélanges, pour ceux dont le nez saigne, pour ceux
entier pour qu’on réalise l’envergure des dégâts. Les dont les yeux piquent et qui laissent filer, pour tous les
participants n’ont plus eu l’impression d’être seuls, ils agriculteurs malades des pesticides sans même oser
ont eu accès à toute une série de données scientifiques en parler, pour tous ceux qui crèvent dans leur coin ».

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La fusion Monsanto-Bayer menace des Dans une action comme celle-ci se posent deux
procédures engagées difficultés : l’établissement du lien de causalité
Confirmée en appel en 2015, la décision a depuis entre le glyphosate et les malformations de Théo
été annulée par la Cour de cassation sur un point et la preuve que Monsanto avait, au moment
de droit. Cette dernière exige que la cour d’appel des faits, connaissance de la toxicité du produit.
statue à nouveau, mais en se fondant sur un texte de Pour le premier point, le dossier est solide, avec
loi différent. Selon l’avocat du céréalier, Me François de nombreuses attestations de médecins et de
Lafforgue, le dossier devrait être réexaminé l’année scientifiques, comme celle du Dr Dubois qui,
prochaine par les magistrats lyonnais. Ce qui a marqué s’appuyant sur 15 études publiées entre 2002 et
l’avocat, ce sont tous les appels de ses confrères 2017, affirme que « l’implication du glyphosate dans
étrangers, après sa victoire de 2012. « On était vus l’apparition du syndrome poly-malformatif que Théo
comme des précurseurs », se souvient-il. a présenté à la naissance est hautement probable ».

Or depuis, les preuves que Monsanto avait C’est sur la connaissance de la toxicité que devrait
connaissance de la dangerosité de ses produits se se livrer la bataille la plus acharnée et pour laquelle
sont accumulées, grâce au Tribunal Monsanto de les Monsanto Papers devraient apporter une aide
La Haye, mais surtout grâce aux Monsanto Papers, opportune : « Il y a une difficulté structurelle, détaille
révélés en France par le journal Le Monde. Les Me Repolt : il faut se replonger dix ans en arrière à
Monsanto Papers sont des documents internes à l’intérieur de Monsanto pour savoir de quel danger
Monsanto, rendus publics dans le cadre d’un recours ils avaient conscience, et pénétrer les discussions
collectif mené aux États-Unis, où la justice a le internes d’une entreprise qui a une culture du secret
pouvoir d’autoriser des raids dans les tiroirs et les reconnue. La deuxième difficulté, plus conjoncturelle,
ordinateurs de la partie adverse. Les documents saisis est que nous vivons dans une époque où l’on protège
à cette occasion ont mis en lumière la manipulation de plus en plus le secret des affaires… »
systématique par Monsanto des études scientifiques, C’est délibérément que les avocats, Mes William
ainsi que l’influence exercée sur les experts par la Bourdon, Amélie Lefebvre et Bertrand Repolt, ont
multinationale. choisi la voie civile. Ils craignaient que la voie
Dans leur assignation, les avocats de la famille pénale ne prenne encore plus de temps, en mobilisant
Grataloup jugent qu’au vu de ces documents, il des forces de police et des juges d’instruction déjà
est clair que Monsanto « avait connaissance de débordés. Mais surtout, la récente absorption de
la dangerosité non seulement du glyphosate mais Monsanto par Bayer – et la disparition de sa personne
également des surfactants auxquels il était associé morale – pourrait changer la donne. Selon deux
et ce, dès le début des années 2000, voire même avocats d’affaires spécialistes des fusions-acquisitions
avant, dès 1999 ». Ils en déduisent que « conscientes et travaillant dans les plus grands cabinets parisiens,
de la toxicité du produit, les sociétés défenderesses un tel mariage pourrait menacer les procédures pénales
n’auraient pas dû produire et commercialiser le engagées contre Monsanto.
produit en l’état où il a été acheté, en 2006, par Une fusion prévoit la transmission tant des dettes que
Madame Sabine Grataloup. Au mieux, elles auraient des actifs : par conséquent, les actions civiles, qui
dû le retirer de la vente ou, à tout le moins, font partie du passif, ne seront pas interrompues. En
elles étaient débitrices d’une obligation d’information revanche, en France, la disparition de la personne
claire qu’elles n’ont manifestement pas honorée morale entraîne automatiquement l’extinction de
». Interrogé par Mediapart, l’avocat de Monsanto, l’action pénale, tout comme le ferait le décès d’un
Me Jean-Daniel Bretzner, n’a pas souhaité s’exprimer.

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prévenu. Dans d’autres pays en revanche, comme les En Isère, Sabine Grataloup espère que sa « démarche
États-Unis, la loi prévoit que toutes les poursuites, aidera les politiques à prendre conscience de la réalité
même pénales, soient maintenues. de la menace, qui pèse sur toutes les femmes en âge
La récente fusion pourrait par exemple avoir une d’avoir des enfants puisque nous sommes tous très
incidence sur la plainte pour tromperie et mise en exposés au glyphosate ». François Veillerette, qui
danger de la vie d’autrui lancée en 2016 à Lyon préside Générations futures, admire quant à lui « son
par Générations futures et visant les responsables courage de s’attaquer à ces mastodontes ».
de l’évaluation du glyphosate en Europe pour Car il le sait, un procès contre Monsanto, même
déni des effets cancérogènes du glyphosate. La s’il perd son patronyme, « ce n’est pas un combat
plainte était dirigée contre le Glyphosate Task Force contre l’épicier du coin : si on regarde les
(GTF), groupement de fabricants du produit mené statistiques de succès, c’est compliqué, car les firmes
par Monsanto, l’Autorité européenne de sécurité phytosanitaires s’abritent derrière la grande difficulté
des aliments (EFSA) et l’Institut fédéral allemand à démontrer une causalité ». Cependant, relève-t-il,
d'évaluation des risques (BfR). Selon Me François « les particuliers ont une force et une légitimité que
Lafforgue, le parquet a classé la plainte, estimant que nous, associations, nous avons moins. Plus il y aura
« les faits dénoncés n’étaient pas punis par un texte de procès intentés par des victimes, plus on aura des
pénal ». Il envisage de déposer bientôt une plainte avec décisions favorables, car les juges vont apprendre
constitution de partie civile. à traiter ces dossiers. Il est important que de telles
actions soient menées pour que d’autres s’engouffrent
dans la brèche ».

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