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Seizième Siècle – 2008 – N° 4 p. 113-124

L’AVARICE CHEZ MONTAIGNE

L’avarice a toujours occupé une place importante dans le discours


moral que produit une époque, cela depuis l’Antiquité. En effet, dans ses
Lettres à Lucilius, Sénèque remarque qu’« il y a grande différence entre
l’avarice et l’argent, puisque l’une désire et que l’autre est désiré ; de
même entre la philosophie et la sagesse. Celle-ci est l’effet et la récom-
pense de celle-là ; l’une est le terme où marche l’autre » (Lettre
LXXXIX)1. Il ne faudrait donc pas confondre l’argent et l’avarice, malgré
le fait que, dans l’opinion commune, l’un dérive obligatoirement de l’au-
tre. Une distinction plus théorique que pratique ! Dans une autre lettre,
Sénèque explique que « l’argent tourmente plus ses possesseurs que ses
aspirants » (Lettre CXV). C’est donc bien l’argent qui conduit à l’avarice.
Dans ce même rapport problématique, Théophraste avait quant à lui défini
les caractères du grippe-sou et du pingre. Dans ses Caractères, il précise
que le premier manque de générosité et le second économise de façon exa-
gérée. Mettre son pécule de côté a toujours été considéré comme un péché
et contraire à la nature même de l’argent qui se veut un moyen favorisant
la circulation des marchandises.
La littérature a produit de célèbres avares. Bien avant Molière, Ronsard
se plaint à maintes reprises de la valeur insuffisante qui est donnée à ses
vers et rédige même une ode « Contre les Avaricieux » à cet effet. Mon-
taigne accorde également une place considérable à l’argent dans ses Essais
et se méfie de tout ce qui est accumulé ou thésaurisé2. L’avarice est deve-
nue une des préoccupations importantes à la Renaissance et fait partie inté-
grante du discours économique de l’époque. La thésaurisation commence
à être perçue comme un fléau pour les économies nationales et les premiers
théoriciens économiques du tout début du XVIIe siècle réclameront une
circulation accentuée de la monnaie afin de mettre fin à la pratique accrue
de la thésaurisation et donc du dérèglement humain qui lui est associé :

1 Sénèque, Lettres à Lucilius, trad. Joseph Baillard, Paris, 1914.


2 Nous renvoyons à nos livres, Les Commerces de Montaigne. Le discours économique
des Essais, Paris, A.-G. Nizet, 1992 ; et L’Imaginaire économique de la Renaissance,
Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002.
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l’avarice. Car l’avarice n’est pas seulement une préoccupation écono-


mique, c’est, croit-on, aussi un vice humain.
On ne peut pourtant pas faire l’analyse de l’avarice sans une compré-
hension du système monétaire en place à son époque. L’avarice possède
des fondements socio-économiques qui, à notre avis, n’ont pas suffisam-
ment été mis en avant, surtout quand il s’agit du XVIe siècle. À la Renais-
sance, la monnaie est devenue une marchandise dont la valeur subit les
fluctuations aléatoires des échanges sociaux. Ce sont surtout les pièces
d’or étrangères – le ducat et la pistole d’Espagne, le florin d’Allemagne –
qui sont les plus recherchées. Ces pièces connaissent un cours parallèle qui
échappe aux ordonnances royales de l’époque. Le cours officiel est quel-
quefois très éloigné du cours réel des pièces d’or malgré le fait que le roi
se réserve le droit de fixer la valeur nominale de ces pièces et d’établir
ainsi leur valeur en unité de compte – la livre tournois. Devant cette dif-
férence entre le cours réel et le cours officiel on s’interroge sur la valeur
de l’argent et l’on a pour habitude de mettre de côté (c’est-à-dire retirer
de la circulation) les pièces qui possèdent une valeur marchande (valeur
d’échange) plus forte que leur valeur nominale. La rareté de ces pièces
augmente encore plus leur valeur d’échange et encourage conséquemment
leur thésaurisation. De plus, comme tout marchand de la Renaissance le
sait très bien, la diversité des pièces en circulation complique singulière-
ment les opérations de change3. C’est un véritable casse-tête qui se pose
aux voyageurs : comment tenir compte des équivalences entre la valeur
nominale d’une pièce et son poids en or ou en argent ? Très vite certaines
monnaies sont privilégiées car elles sont généralement plus acceptées que
d’autres sur certains marchés, notamment à l’étranger. Ces pièces devien-
nent donc plus désirables et sont ainsi mises de côté par les marchands qui
les jugent plus appréciables. Comme on le voit, ce qui pourrait être perçu
comme de l’avarice possède dans ce cas un fondement purement écono-
mique lié au marché et repose sur une pratique échangiste pragmatique.
À partir du milieu du XVIe siècle un nombre considérable de pièces
d’argent commencèrent à circuler en France – la plus connue étant le tes-

3 Sur l’économie et les échanges à cette époque, nous renvoyons aux travaux de Fernand
Braudel, La Méditerranée et le monde méditerranéen à l’époque de Philippe II, 2 vols.,
Paris, Armand Colin, 1949 ; Civilisation matérielle, économie et capitalisme. XVe-XVIe
siècle, 3 vols., Paris, Armand Colin, 1979 ; Immanuel Wallerstein, Le Système du monde
du XVe siècle à nos jours, t. 1, Capitalisme et économie-monde 1450-1640, Paris, Flam-
marion, 1980 ; Pierre Jeannin, Les Marchands au XVIe siècle, Paris, Le Seuil, 1967 ;
J.N. Ball, Merchants and Merchandise. The Expansion of Trade in Europe 1500-1630,
New York, St. Martin’s Press, 1977 ; et Henri Pigeonneau, Histoire du commerce de la
France, [1897], 2 vols., New York, Burt Franklin, 1970.
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ton. Encore plus nombreuses étaient les pièces de billon, telles que le sol,
le liard, le douzain et le denier. Si la monnaie de billon ne manquait pas,
les pièces d’or étaient quant à elles relativement peu nombreuses sur les
marchés et firent souvent l’objet d’une thésaurisation accrue4. L’or est à
cette époque un refuge qui permet au marchand de s’assurer une épargne
personnelle. Cette épargne peut conduire à l’avarice. Pourtant, cette trans-
formation n’est pas qualitative mais bien quantitative. En fait, la diffé-
rence de perception entre épargne et avarice ne relève que d’un ordre de
grandeur. Sans reprendre les textes de Marx sur le développement du capi-
talisme, on peut affirmer que, vers la fin de la Renaissance, l’argent (plus
particulièrement les pièces d’or) devient l’objet de la convoitise finale.
Son importance croît en fonction de son caractère universel de truchement
entre les marchandises. Cette médiation transforme l’argent en marchan-
dise par excellence, une marchandise qui donne accès à toutes les autres
marchandises. Un nombre toujours plus grand d’objets que l’on peut
acquérir passe désormais par l’intermédiaire de l’argent et se confond avec
lui. La possession virtuelle de marchandises, rendue possible grâce à
l’avarice, crée un plaisir supplémentaire : l’argent non dépensé représente
une valeur potentielle définitive et satisfaisante. C’est au niveau psycho-
logique que ce plaisir se ressent le mieux. Simmel montre ainsi que, « pour
l’avare, tous les autres biens se situent à la périphérie de l’existence et de
chacun d’eux part un rayon qui mène sans équivoque vers son centre, l’ar-
gent, et ce serait méconnaître tout ce sentiment spécifique de jouissance
et de puissance que d’inverser cette direction pour renvoyer du but final
à la périphérie, ne fût-ce que mentalement »5. Sur un plan théorique, pos-
séder une large somme d’argent correspond à posséder virtuellement tous
les objets désirés. L’accumulation du capital permet dès lors de s’imagi-
ner l’appropriation de tous les biens convoités et devient une fin en soi.
Les analyses de Max Weber sur le développement du capitalisme confir-
ment ce moment historique où l’argent n’est plus seulement un moyen
mais est perçu comme une finalité. L’éthique protestante ne fera qu’am-
plifier ce phénomène nouveau d’accumulation du capital, forme institu-
tionnalisée de l’avarice6.
L’avarice conduit à cet état bien particulier de satisfaction imaginaire
permanente, puisque la totalité des objets désirés demeure accessible sans

4 Voir Frank C. Spooner, L’Economie mondiale et les frappes monétaires en France 1493-
1680, Paris, Armand Colin, 1956.
5 Georg Simmel, Philosophie de l’argent, traduit de l’allemand par Sabine Cornille et
Philippe Ivernel, Paris, Presses Universitaires de France, 1987, p. 293.
6 Nous avons développé ce parallèle dans « L’éthique économique des Essais », L’Esprit
Créateur, vol. 46, n° 1, 2006, p. 17-29.
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qu’il soit pour autant nécessaire d’établir des priorités d’acquisition et


donc de se séparer de son argent. Avoir de l’argent dans un coffre autorise
toutes les possibilités de dépense sans se défaire de ses économies. Il existe
dans ce principe une certaine forme de jouissance personnelle qui permet
à l’individu de s’imaginer dans un monde où règne le conditionnel : avec
cette somme je pourrais acquérir tel objet, tel service. Georg Simmel com-
mente cette polarité nouvelle inhérente à l’argent : « être par nature le
moyen absolu et devenir par là même dans la psychologie de la plupart des
gens la fin absolue, fait de lui, d’une façon très remarquable, un symbole
dans lequel les grands régulateurs de la vie pratique se trouvent comme
figés »7. L’avare jouit effectivement d’un pouvoir symbolique qui consiste
à posséder une partie du monde quand il le voudra, selon son heure.
L’épargne ou l’avarice, puisqu’il n’y a qu’une distinction théorique
entre ces deux termes, ralentit la circulation des pièces d’or et d’argent
durant le XVIe siècle, ce qui conduit inévitablement à une thésaurisation
accrue. Nous entrons alors dans un cercle vicieux. Ce problème est clai-
rement exposé dans le célèbre éloge des dettes du Tiers Livre où Rabelais
fait une analyse de la raréfaction monétaire de façon certes comique mais
non moins réaliste. Car il s’agit bien de savoir si l’épargne ne remet pas
en cause la finalité de l’argent qui est avant tout de faciliter la circulation
des marchandises. La spéculation individuelle se fait toujours au détriment
du reste des membres de la société. En ce sens, l’importance de l’avarice
à la Renaissance pourrait aussi être liée à la naissance de l’individu. La
fonction sociale de l’argent – faciliter la circulation – serait alors détour-
née au profit d’une jouissance toute personnelle. Il faudra donc créer des
mécanismes économiques nouveaux afin de pallier ce phénomène de thé-
saurisation. C’est par exemple le cas du crédit qui connaît une ampleur
considérable à la Renaissance – précisément de pair avec la thésaurisa-
tion. En effet, le crédit, comme le théorisent certains (parmi lesquels on
compte Panurge), donne un élan nouveau aux opérations financières et
permet de contrecarrer le problème de la relative inertie de la monnaie
métallique. On pourrait avancer que l’économie de la Renaissance se
résume à une hésitation profonde entre le crédit et la thésaurisation.
Comme on le voit, l’avarice acquiert une connotation nouvelle qui ne
peut être comprise hors du contexte économique de la Renaissance.
Comme le remarque Simmel, « l’argent, pour l’avare, n’a d’emblée aucune
prestation à fournir au-delà de sa propre possession »8. Il n’apporte donc

7 Georg Simmel, op. cit., p. 275.


8 Ibid., p. 291.
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aucune désillusion. Dépourvu de qualité, l’argent se transforme en poten-


tialité universelle d’échange. En cela l’avarice rélève d’une puissance
abstraite qui sert de substitut face au manque de pouvoir résultant de la
structure sociale en place à la Renaissance. La nouvelle classe montante
que représente la bourgeoisie trouve dans ce substitut une contrepartie au
pouvoir politique auquel elle n’a pas accès. L’avarice est le signe d’une
démarcation sociale par rapport à la noblesse jugée prodigue et dépen-
sière. Pour vérifier cette thèse il faudrait se poser la question de savoir si
les « symptômes » de l’avarice à la Renaissance se distinguent des repré-
sentations de l’Antiquité ou du Moyen Age. Dans tous les cas, il est essen-
tiel de contextualiser l’avarice à la Renaissance et de situer ce « vice »
dans le cadre des transformations monétaires de l’époque.
Comme on le sait, il existe en fait deux systèmes monétaires au XVIe
siècle : un système or durant la première moitié du siècle et un système
argent durant la seconde. Comme on peut s’en douter, le passage d’un sys-
tème à un autre ne fut pas sans complications. Parmi ces bouleversements
monétaires, le plus ressenti fut certainement la dévaluation sensible de la
livre tournois. Si l’or était relativement bon marché durant la première
moitié du XVIe siècle – de par son abondance sur les places marchandes –,
il augmenta soudainement de valeur à partir de 1550, époque où il devint
plus rare. Les arrivées d’or du Nouveau Monde sont en effet moins fré-
quentes à partir du milieu du siècle et le stock monétaire européen subit
une transformation sensible9. L’exploitation accélérée des mines d’argent
en Europe (plus particulièrement en Pologne) vers le milieu du siècle
modifia à jamais le rapport or/argent et transforma irrémédiablement la
structure monétaire de l’Europe qui finit par opter pour un système argent.
Ce nouveau système argent renforça la thésaurisation car il donnait l’illu-
sion de richesse à un nombre beaucoup plus important d’individus, à savoir
les bourgeois et les artisans. Les pièces d’or furent pour un temps rem-
placées par les pièces d’argent dont la vitesse de circulation était plus
rapide, ce qui créa un phénomène d’inflation dû à l’arrivée massive de
nouvelles pièces sur les marchés10.
C’est dans ce rapport à l’argent que Montaigne définit sa propre exis-
tence – des années 1560 à 1590. Comme chez beaucoup de ses contem-

9 Voir Earl J. Hamilton, « American Treasure and the Rise of Modern Capitalism », Eco-
nomica, 1929, p. 338-357.
10 Voir André Liautey, La Hausse des prix et la lutte contre la cherté en France au XVIe
siècle, Paris, 1921 ; Marie-Thérèse Boyer-Xambeu, Ghislain Deleplace et Lucien
Gillard, Monnaie privée et pouvoir des princes : l’économie des relations monétaires à
la Renaissance, Paris, Editions du CNRS, 1986, p. 356-357.
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porains, nous retrouvons aussi un discours contre l’avarice dans les Essais.
En effet, pour Montaigne l’avarice est bien le résultat d’une situation éco-
nomique où règne une forme d’abondance incontrôlée. L’avarice ne se
comprend même que dans son rapport à l’abondance, elle en est le résul-
tat direct : « Il n’est rien si empeschant, si desgouté que l’abondance. Quel
appetit ne se rebuteroit à veoir trois cents femmes à sa merci, comme les
a le grand seigneur en son serrail ? Et quel appetit et visage de chasse
s’estoit reservé celuy de ses ancestres qui n’alloit jamais aux champs à
moins de sept mille fauconniers ? » (I, 42, 264)11. Montaigne est pour sa
part un minimaliste qui préfère de loin la « netteté » à l’abondance et pri-
vilégie la parcimonie à la profusion : « J’ayme l’ordre et la netteté, et can-
tharus et lanx / Ostendunt mihi me, au pris de l’abondance ; et regarde chez
moy exactement à la necessité, peu à la parade » (III, 9, 954-955). C’est
du moins la conclusion qu’il tire après avoir considéré l’argent de diffé-
rentes façons à divers moments de sa vie. Toute réussite économique mène
à l’avarice car, selon Montaigne, « [t]out homme pecunieux est avari-
tieux » (I, 14, 65). La société dans laquelle il vit serait donc directement
responsable de cette tendance devenue encore plus visible parmi la classe
nouvelle des marchands. L’abondance économique qui résulte du com-
merce sur une grande échelle multiplie les exemples d’avarice : « De vray,
ce n’est pas la disette, c’est plustost l’abondance qui produict l’avarice »
(I, 14, 63). L’attachement excessif à l’argent crée un rapport de dépen-
dance.
La modération représente pour Montaigne la contrepartie bénéfique de
l’avarice. Il faut apprendre à se donner aux autres et dépenser sans comp-
ter. Si l’avarice devient un vice avec l’âge, c’est donc dès la jeunesse qu’il
faut en combattre les premiers symptômes. Ainsi, Montaigne nous dit
s’être détourné très tôt de l’abondance afin d’éviter l’avarice : « Des ma
jeunesse, je desrobois par fois quelque repas : ou affin d’esguiser mon
appetit au lendemain, car comme Epicurus jeusnoit et faisoit des repas
maigres pour accoustumer sa volupté à se passer de l’abondance ; ou je
jeusnois pour conserver ma vigueur au service de quelque action de corps
ou d’esprit » (III, 13, 1103). À partir de ce rapport à l’argent, il divise sa
vie en trois périodes distinctes : une première époque, où « n’ayant autres
moyens que fortuites », il dépendait des autres. Montaigne considère cette
première jeunesse comme la plus belle de sa vie, précisément parce que
« [s]a despence se faisoit d’autant plus allegrement et avec moins de soing

11 Nous citons Montaigne dans l’édition Villey-Saulnier publiée par les Presses Universi-
taires de France.
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qu’elle estoit toute en la temerité de la fortune » (I, 14, 62). Et Montaigne


de conclure : « Je ne fu jamais mieux » (I, 14, 63-64). Cette insouciance
économique permit au jeune homme d’échapper à toute préoccupation
pécuniaire et donc d’éviter cette « maladie » qu’est l’avarice.
Sa « seconde forme, ç’a esté d’avoir de l’argent » (I, 14, 64). Durant
cette période Montaigne mit de côté un petit pécule et se corrompit dans
le vil processus d’accumulation du capital qui le conduisit à la thésauri-
sation. Cet état immoral le mena à ne plus parler de l’argent qu’en « men-
songe » et son existence ne fut plus réglée que sur sa « boyte » : « Allois-
je en voyage, il ne me sembloit estre jamais suffisamment prouveu. Et
plus je m’estois chargé de monnoye, plus aussi je m’estois chargé de
crainte : tantost de la seurté des chemins, tantost de la fidelité de ceux qui
conduisoient mon bagage : duquel, comme d’autres que je cognoys, je ne
m’asseurois jamais assez si je ne l’avois devant mes yeux. Laissoy-je ma
boyte chez moy, combien de soubçons et pensements espineux, et, qui pis
est, incommunicables » (ibid.). De la « boyte » de Montaigne à la cassette
d’Harpagon, il n’y a qu’un pas. Ce passage des Essais serait à mettre en
rapport avec l’analyse de Marx sur la transformation de l’argent en mar-
chandise et l’aliénation du sujet vis-à-vis de cette marchandise. Montai-
gne admet lui-même que les rapports qu’il entretient avec la société sont
redéfinis en fonction de sa situation financière et des biens matériels qu’il
possède. Sa sociabilité décroît proportionnellement au nombre de pièces
de monnaie qu’il a placées dans son coffre. L’avarice est pour cette raison
souvent liée à la misanthropie.
Les voyages détournèrent Montaigne de l’avarice. Il remarque ainsi
que « le plaisir de certain voyage de grande despence, [a] mis au pied cette
sotte imagination » (I, 14, 65) qu’est l’avarice. On pourrait même aller
jusqu’à affirmer que le célèbre voyage en Allemagne et en Italie aurait pu
servir de thérapie à cette nouvelle maladie qui l’affligeait avec l’âge : non
pas la maladie de la pierre, mais bien l’avarice. Désormais, dans cette troi-
sième période de sa vie, Montaigne décide de vivre au jour le jour : « Je
vis du jour à la journée, et me contente d’avoir dequoy suffire aux besoings
presens et ordinaires » (ibid.). L’avarice est combattue par un équilibre
économique qui consiste à « régler » les gains et les dépenses ; « je faits
courir ma despence quand et ma recepte ; tantost l’une devance, tantost
l’autre : mais c’est de peu qu’elles s’abandonnent » (ibid.). Cette constante
comptabilité des recettes et des dépenses crée pourtant une nouvelle dépen-
dance : l’individu ne se conçoit plus que comme sujet économique dont
le leitmotiv (voire la philosophie) est l’équilibre et la modération désor-
mais instaurés, au niveau idéologique, en valeurs bourgeoises suprêmes.
Bien que nous ayons relativement peu de commentaires suivis et rai-
sonnés de Montaigne directement liés à l’argent, Roger Trinquet est allé
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jusqu’à faire de Montaigne un mesquin – voire un avare qui aurait thé-


saurisé une bonne partie de sa vie –, un mercantiliste convaincu qui ven-
dit sa charge de magistrat pour accroître son épargne, cela au lieu de rajou-
ter un peu de son argent pour accéder à un poste plus important12. Trinquet
argue que Montaigne économisa plus de 20.000 livres en sept ou huit ans
(de 1570 à 1577). À partir de 1577, il aurait puisé largement dans sa cas-
sette afin de couvrir les dépenses nouvelles entraînées par ses charges de
gentilhomme de la chambre des rois de France et de Navarre. Montaigne
dut alors changer son train de vie afin de vivre à la hauteur de ses nou-
veaux titres. Selon Trinquet, ce mode d’existence noble aurait détourné
Montaigne de l’avarice. Montaigne a en effet réussi à s’écarter de cette
voie malsaine et dangereuse qui l’aurait assurément mené à l’« autre
noblesse », celle des robins. C’est probablement pour cette raison qu’il
vend sa charge de conseiller en 1570 et se retire dans son château.
Désormais dévoué à « une tierce sorte de vie » (I, 14, 65), Montaigne
voyage et vit de sa rente foncière. Il a définitivement abandonné son expé-
rience marchande et rejeté le thésaurisateur en lui. Afin de renforcer son
pedigree, il accepte en 1577 le brevet de gentilhomme de la chambre du
roi de Navarre et le même titre décerné cette fois par le roi de France. Une
leçon importante se dégage de ces différentes étapes : l’argent pervertit les
rapports humains au point où la communication elle-même devient média-
tisée par l’argent, cette marchandise nouvelle qui corrompt les valeurs tra-
ditionnelles et est donc préjudiciable à l’esprit de la noblesse. L’avarice
n’est-elle pas d’ailleurs la maladie par excellence des bourgeois et des
marchands ? Les nobles paraissent exempts de cette calamité. Montaigne
nous explique l’origine de ce mal et le moyen d’y remédier : « Pour exem-
ple, selon ce que j’en vois par usage ordinaire, l’avarice n’a point de plus
grand destourbier que soy-mesme : plus elle est tendue et vigoreuse, moins
elle en est fertile. Communement elle attrape plus promptement les riches-
ses, masquée d’un’ image de liberalité » (III, 10, 1008). Il faudrait mettre
en rapport libéralité et libéralisme !
Après 1580 Montaigne aimerait nous faire croire qu’il n’a jamais
accordé une grande importance à l’argent et qu’il n’entend rien aux pro-
blèmes de comptabilité et d’économie en général. Il est cependant permis
de douter de cette affirmation quand l’on considère le nombre de cas rela-
tifs à des problèmes économiques – plus particulièrement l’interprétation

12 Roger Trinquet, « Montaigne et l’argent », dans O un amy ! Essays on Montaigne in


Honor of Donald M. Frame, sous la direction de Raymond La Charité, Lexington,
French Forum, 1977, p. 290-313.
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de contrats – qui lui passèrent entre les mains lorsqu’il fut conseiller à la
Chambre des Enquêtes du parlement de Bordeaux. Les litiges portant sur
une lecture des contrats entre marchands ne sont pas rares au parlement
de Bordeaux, et une des fonctions de Montaigne, entre autres choses, fut
précisément de résoudre des problèmes de successions, d’intérêts, de fran-
chises et de taxes diverses13. S’il est un problème qu’il connaît bien – mais
dont il ne veut plus parler – c’est bien celui de l’argent dans ce qu’il a de
plus conflictuel.
Conscient du fait que son comportement est influencé par ses posses-
sions matérielles, Montaigne tente après 1570 de supprimer tout rapport à
l’argent afin de se mettre à vivre en qualité d’honnête homme : « Personne
ne distribue son argent à autruy, chacun y distribue son temps et sa vie ;
il n’est rien dequoy nous soyons si prodigues que de ces choses là, des-
quelles seules l’avarice nous seroit utile et louable » (III, 10, 1004). Réso-
lument contre l’accumulation du capital et donc l’avarice, Montaigne
conçoit maintenant son existence en opposition à celle du thésaurisateur
qu’il fut jadis : « On va tousjours grossissant cet amas et l’augmentant
d’un nombre à autre, jusques à se priver vilainement de la jouyssance de
ses propres biens, et l’establir toute en la garde, et à n’en user point » (I,
14, 65). Enfin revenu à une condition plus naturelle, Montaigne vit
désormais en seigneur ; son rapport à l’argent, même s’il survit dans la
façon dont il conçoit et divise sa vie, a toutefois pris un tournant défini-
tif : « Si j’amasse, ce n’est que pour l’esperance de quelque voisine
emploite : non pour acheter des terres de quoy je n’ai que faire, mais pour
acheter du plaisir » (I, 14, 66). Au processus d’accumulation fait place une
économie de « montre » qui vise à dépenser sans compter, la seule théra-
pie possible à l’avarice. La noblesse d’un individu se calcule selon sa pro-
digalité.
Nous avons démontré ailleurs14 que la célèbre « relation à autruy », si
souvent avancée dans les Essais, se présente de trois façons bien distinc-
tes : 1) comme un profit personnel au détriment de l’autre, 2) comme une
dépense pour l’autre et 3) comme un échange réciproque. Le premier cas
représente la façon dont la plupart des relations humaines sont conçues à
son époque, c’est un modèle qui fonctionne à partir d’une logique mar-
chande où le sujet tente de soutirer un bénéfice lors de ses interactions avec
le reste de la société. Le second modèle se place dans une économie natu-

13 Voir André Tournon, Montaigne. La glose et l’essai, Lyon, Presses Universitaires de


Lyon, 1983, p. 147-202.
14
Philippe Desan, Les Commerces de Montaigne, op. cit., chapitre 3.
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relle où la finalité des échanges consiste à donner plus que l’on reçoit.
Cette logique primitive de la dépense et de la perte est supérieure à la
logique marchande parce qu’elle exprime une largesse de caractère qui
embrasse l’idéal nobiliaire. C’est l’ultime atout contre toute forme d’ava-
rice. Montaigne est pourtant bien conscient que cette prodigalité conduit
à la ruine et n’est pas conforme aux pratiques de son époque. La dépense
ne peut donc être qu’un idéal irréalisable puisque suicidaire sur le plan de
l’économie domestique. Il conçoit pour cette raison une troisième voie où
les partis profitent mutuellement l’un de l’autre sans qu’aucun gain ne soit
effectué d’un côté ou de l’autre. Cet équilibre réciproque n’est possible que
par la mise en place d’une pratique de la modération, sorte de thérapie
quotidienne pour contrôler toute tendance à l’avarice. C’est en quelque
sorte une conception du troc idéal (uniquement en fonction d’un véritable
besoin) où, bien qu’il y ait commerce, les valeurs échangées sont toujours
équivalentes. Cette logique de l’équilibre et de la modération supprime le
conflit entre marchands, mais aussi, et peut-être de façon plus importante,
du moins au niveau social, l’animosité entre la bourgeoisie et la noblesse
représentées par les deux premières positions. La pratique de la modéra-
tion déboucherait ainsi sur une véritable harmonie politique, un équilibre
parfait entre les deux premières attitudes décrites plus haut.
Montaigne remarque que, selon une logique marchande, l’individu doit
entretenir plusieurs relations pour fonctionner en société. L’équilibre et la
modération deviennent ainsi des vertus aussi bien économiques que poli-
tiques. Cet aspect quantitatif des rapports humains le dérange pourtant et
il prétend se perdre dans la complexité de ces échanges. Quand il s’agit
de dépenser pour les autres, Montaigne devient plus confiant, mais ce n’est
vraiment que lorsqu’il est l’égal de l’autre qu’il se sent véritablement lui-
même. Dans tous les cas Montaigne note que les qualités humaines sont
trop dépendantes de l’appréciation des autres et ne peuvent être exprimées
qu’en fonction d’une opinion commune. Cette conception du social à par-
tir d’un raisonnement économique est clairement développée dans un pas-
sage de « De la vanité » :
Quand je voyage, je n’ay à penser qu’à moy et à l’emploicte de mon argent ;
cela se dispose d’un seul precepte. Il est requis trop de parties à amasser : je
n’y entens rien. A despendre je m’y entens un peu, et à donner jour à ma
despence, qui est de vray son principal usage. [...] Qui que ce soit, ou art ou
nature, qui nous imprime cette condition de vivre par la relation à autruy, nous
faict beaucoup plus de mal que de bien. Nous nous defraudons de nos propres
utilitez pour former les apparences à l’opinion commune. Il ne nous chaut pas
tant quel soit nostre estre en nous et en effaict, comme quel il soit en la cognois-
sance publique. Les biens mesmes de l’esprit et la sagesse nous semble sans
fruict, si elle n’est jouie que de nous, si elle ne se produict à la veuë et appro-
bation estrangere (III, 9, 955).
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L’AVARICE CHEZ MONTAIGNE 123

Cette citation montre la façon dont la relation à autrui est construite


selon un modèle non seulement commercial mais aussi de réciprocité
mutuelle : les sentiments s’étalent afin d’être échangés sur le marché des
hommes, mais toujours de façon modérée. L’argent offre le point de départ
idéal pour une exploration de l’homme en société. Rapports humains et
préoccupations financières vont fréquemment de pair dans les Essais, ainsi
Montaigne aimerait trouver un gendre « qui sçeut appaster commodée-
ment mes vieux ans et les endormir, entre les mains de qui je deposasse
en toute souveraineté la conduite et usage de mes biens, qu’il en fit ce que
j’en fais et gaignat sur moy ce que j’y gaigne, pourveu qu’il y apportat un
courage vrayement reconnaissant et amy » (III, 9, 953). Nous retrouvons
ici ce moment de prodigalité tant désiré par Montaigne, un moment de
liberté qui lui permet de s’affranchir, dans son vieil âge, d’une rechute
toujours possible dans l’avarice.
La plupart des maux de la société peuvent être expliqués par la notion
de gain : « et quasi toujours il s’en presente comme à toutes autres mes-
chancetez : les sacrileges, les meurtres, les rebellions, les trahisons s’en-
treprenent pour quelque espece de fruit » (II, 17, 648). Le gain mène à l’ac-
cumulation qui conduit à son tour à cette maladie qu’est l’avarice. Même
au niveau le plus élevé de la hiérarchie sociale, les relations économiques
– et plus particulièrement les soucis monétaires – affectent les rapports
humains. L’avare est fondamentalement un être asocial puisqu’il ne se
situe plus sur le terrain de l’échange. La thésaurisation monétaire conduit
à une forme de thésaurisation sociale (et donc d’aliénation) qui isole
l’homme de ses semblables. La libre circulation – toujours contrôlée par
le principe de modération – représente alors l’unique moyen de combat-
tre l’avarice qui débouche presque toujours sur la misanthropie.
La modération fait logiquement figure de remède à l’avarice et se trans-
forme en vertu dans les Essais : « La moderation est vertu bien plus affai-
reuse que n’est la souffrance » (II, 33, 735)15. Montaigne voit même dans
la dépense (monétaire) une forme de liberté : « Je sens naturellement
quelque volupté à payer, comme si je deschargeois mes espaules d’un
ennuyeux poix et de cette image de servitude » (I, 14, 63). La modération
joue le rôle de force libératrice face à l’asservissement de l’avarice. Encore
une fois, Simmel propose une analyse similaire quand il parle de l’avarice

15 Sur la modération chez Montaigne, nous renvoyons aux études de John O’Brien, « L’im-
modération d’un modéré : Montaigne, la règle et l’exception », Journal of the Institute
of Romance Studies, vol. 6, 1998, p. 151-160 ; et Claire Couturas, « “De la modération”
(I, 30) : vertu “affaireuse” ou principe vital ? », Bulletin de la Société des Amis de Mon-
taigne, n° 29-30, 2003, p. 59-74.
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124 PHILIPPE DESAN

en terme de « soumission intérieure [...] [qui] nous agenouille devant un


moyen neutre comme si c’était un but suprême »16. La domination de l’ar-
gent ne se combat que par la prodigalité – modèle que Montaigne voit par
exemple chez les Cannibales du Nouveau Monde – ou par la modération,
faute de mieux. La modération permet à l’individu de ne pas s’isoler par
rapport aux nouvelles règles économiques, et donc sociales, de la société
française et européenne du XVIe siècle. La prodigalité appartient à une
autre logique caduque, un autre espace lointain, un autre temps révolu.
Montaigne peut certes louer cette noble prodigalité mais connaît bien ses
limites au sein de sa propre culture et en son temps. La prodigalité serait
suicidaire, il ne lui reste donc qu’une longue et difficile pratique de la
modération face à l’avarice qui est en train de devenir un mal de société.

University of Chicago Philippe Desan

16 Georg Simmel, op. cit., p. 294.