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Romantisme

La Bourse et la littérature dans la seconde moitié du XIXe siècle


Roger Bellet

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Bellet Roger. La Bourse et la littérature dans la seconde moitié du XIXe siècle. In: Romantisme, 1983, n°40. L'argent. pp. 53-
64;

doi : https://doi.org/10.3406/roman.1983.5468

https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_1983_num_13_40_5468

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Roger BELLET

La Bourse et la littérature dans la seconde moitié du XIXème siècle

Si l'on trouve une présence du boursier dans la littérature de la


première moitié du XIXème siècle — après tout, le marquis de la Môle
joue à la Bourse, Stendhal et Balzac notent tous deux que l'aristocratie
préfère dépenser les indemnités libérées par la loi Villèle à la
spéculation et au jeu sur les emprunts d'Etat plutôt qu'à récupérer une richesse
foncière — si la Bourse en elle-même a une présence plus notable sous
la Monarchie de Juillet, il faut attendre la seconde moitié du siècle et le
Second Empire pour que la Bourse hante la littérature et les littérateurs,
pour que l'on voie fleurir une étonnante littérature boursière. Les
raisons historiques sont évidentes. Cependant cette fascination exercée
par la Bourse ne laisse pas d'être ambiguë. Elle cristallise, sans doute, la
vieille fascination de l'argent sous la forme spécifique et moderne de la
Bourse, avec son espace, sa faune et sa puissance assez mystérieux :
la littérature est attirée comme le papillon par une flamme. Mais la
littérature ne se laisse pas toute entière attirer, et l'attrait lui-même,
quand il existe, est aussi une répulsion, prend la forme d'un exorcisme
moral, sous apparence littéraire ; la littérature voudrait la plupart du
temps conjurer les signes que rassemble la Bourse ; signes d'une
décadence de l'époque et de la société ; parfois, elle paraît les accepter,
comme signes même de la modernité. Dans tous les cas, la littérature
tente de saisir le phénomène boursier, et semble ne pas y parvenir.

La littérature du Second Empire va, curieusement, pour approcher


du phénomène boursier, utiliser surtout une image culturelle, théâtrale
et picturale à la fois, qui lui fut fournie dès les lendemains de 1830 :
sous la Monarchie de Juillet, ce qui n'est pas un hasard. Le personnage
de Robert Macaire, lancé par la pièce L'Auberge des Adrets, par le jeu
de Frederick Lemaftre, en 1834, et par les interdictions qui frappèrent
la pièce, projette une image, un nom, et propage un vocabulaire lié à
ce nom : on parle souvent des nouveaux « Robert Macaire », de « Ma-
cairville », des nouveaux Gogo (Mr Gogo est déjà physiquement
dépouillé par Robert Macaire dans L'Auberge des Adrets), du nouveau
« macairisme ». Robert Macaire devient irrésistiblement le prototype
de l'agioteur et Mr Gogo le type de l'actionnaire grugé. Ce devenir
s'effectue à travers les caricatures de Charles Philippon ; il est accompli
avec les lithographies de Daumier et toute une littérature du Second
Empire. Grâce à Philippon, on passe des actions violentes et sanglantes
du Robert Macaire louis-philippard aux « actions » à violence douce du
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fondateur de fausses Compagnies, au spéculateur intrépide. A la même


époque déjà, Paul de Kock lance un roman en quatre volumes,
Monsieur Gogo à la Bourse (1844) : c'est un signe. Mais c'est Daumierqui,
dans les lithographies du Charivari de 1858, la série « Mr Gogo à la
Bourse », consacre la transformation ; à un moment où on la « voit »
et la sent. C'est lui qui « illustre » la vignette de Philippon qui lance
ce dialogue : « Je suis, dit Macaire à Bertrand, son compagnon, le
promoteur de la morale en action — Oui de la morale en action...
en actions de 250 F bien entendu ». Les noms de Macaire et de Gogo
parsèment les œuvres des années cinquante et soixante : de Proudhon
à Dumas fils et Ernest Feydeau ; un vaudeville va être tiré du roman
de Paul de Kock, La Famille Gogo (1859), Frederick Lemaître y
endosse le personnage de Gogo.

Si l'on peut affirmer qu'il y a une sorte de sommet dans la


littérature « boursière » du Second Empire, et qu'il est constitué par le
Manuel du Spéculateur à la Bourse, en 1856, il est sûr qu'il est
précédé ou accompagné de quelques œuvres inquiètes du même thème et,
plus encore, suivi d'une multitude d'autres. A cette époque, toute
œuvre de Proudhon est considérée plus comme littéraire et
pamphlétaire que comme sociale et sociologique.
Le souci de la Bourse (omettons les œuvres qui présentent des
boursicotiers anecdotiques) semble s'emparer de la littérature très
tôt après le Coup d'Etat : nous laissons cet aspect aux historiens. En
1853 et 1854 déjà : Proudhon précise que c'est à cette date que la
librairie Gamier le chargea d'un « Vade-mecum » de la Bourse. En
1854, un certain F. de Groiseilliez lance, chez Michel Lévy, un écrit
allègrement intitulé Les Cosaques de la Bourse ou le Jeu du diable :
il s'ouvre sur une notice historique de la Bourse, puis raconte le voyage
d'un héros au nom symbolique, Dolcemente, qui quitte son village
de Bretagne pour Paris. « Voyage autour de la Bourse ». Evocation de
ses « amazones » (qui n'ont pas de seins). Description du « temple »
(le mot va devenir un cliché), de la coulisse ; on y voit les vieux et les
jeunes coulissiers, le « carotteur », la « nouvelliste » ; l'ouvrage prétend
montrer, à travers une aventure que jalonnent un suicide et un mariage,
« l'effet de la spéculation sur le caractère »... On le voit déjà : l'attrait
de la Bourse est celui d'une contrée étrangère ; d'une population
exotique, d'un monde isolé dans le monde de Paris, d'une ethnie avec ses
mœurs ; d'une pathologie. 1856 marque une floraison d'oeuvres
littéraires et morales : qu'elles soient en prose, en vers, ou théâtrales, ce
sont toutes des œuvres de moraliste (à part pourtant, dès 1854, la
petite « physiologie » Paris boursier, par les auteurs des Mémoires de
Bilboquet, Taride). Un premier titre révélateur du mythe de la Bourse
est une pièce de 300 vers (1), La Bourse ou les chercheurs d'or au

(1) Notons déjà, en 1852, une satire en vers, Une Visite à la Bourse, de H. De-
hault. D'autres poésies, plus ou moins anonymes, jouent Juvénal ; exemple, en
1 854 : Boutades poétiques, qui pourfend les « prêtres du crédit », secoue « les
mystères impurs de Prime et de Report »...
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XIXème siècle, par Barandeguy-Dupont. A grand renfort de mythologie


antique (le Pactole) ou moderne (le Juif), il aborde la Bourse comme un
sujet de honte et d'ignominie (ce sont ses mots). Elle nous dévore, elle
met l'argent à la place du cœur ; nos « chercheurs d'or » modernes
sont corrompus et sèment la corruption : les femmes, les mères elles-
mêmes jouent. L'épilogue montre un peuple qui ne vit que pour la
Bourse, qui écrit le Néant sur le fond des deux, fait de la terre un
« bazar » et un enfer. Une pièce de Clairville, La Bourse au village,
projette sur le Théâtre des Variétés (elle est imprimée la même année
1856) une image plus gaiement satirique ; deux villageois, Truchelu et
Bourèche, suivent de près les cours de la Bourse : Marianne confond
« cote » et « cotte » ; des annonces de Paris jettent les nouveaux cours
des légumes : « Les asperges ont monté, les melons sont fermes, les
navets sont mous, les cornichons sont découverts, les haricots sont
calmes ». On joue sur les « carottes » (valeurs, et non légumes) ; le garde-
champêtre lui, joue sur la pomme de terre. Le fiancé quitte sa future
pour jouer sur les tomates ; on joue sur les « mobiliers », on «exécute»,
on « frappe », on « convertit ». Enfin, on reviendra à la sagesse :
labourer, non jouer ; le mariage aura lieu (2).
Ponsard fait jouer, au Théâtre de l'Odéon, le 8 mai 1856, une
« comédie » morale en 5 actes et en vers, La Bourse. Elle met en
scène un agent de change M. Delatour, lucide ; il reçoit un ami de
province, Léon, qui aime la fille de son voisin, manque de fortune,
et vient jouer à la Bourse pour pouvoir épouser. Mr Delatour dissuade
son ami :

« La Bourse est un tripot, une antre, un casse-cou.


La Bourse ! ce sphinx, vers qui tu te fourvoies,
Pour un Oedipe heureux dévore mille proies ».

La pièce, outre son imbroglio sentimental, est un tissu de


métaphores appliquées à la Bourse « champ clos », « tripot »,« gouffre » ;
la Bourse a ses « bourrasques », ou suscite des vers allègres tels que :

« Bravo, cher ! vous allez rondement à la Bourse ! »

Dans une tirade très sentie, un paysan s'adresse aux loups de la


Bourse :

« Ah ! oui, le capital, à nos champs infidèle,


S'envole vers la Bourse, où la prime l'appelle ».

L'amoureux ne cesse de perdre ; les mauvaises nouvelles se mêlent


aux nouvelles de Sébastopol ; Léon dit adieu à l'amour, au foyer do-

(2) Nous laissons de côté beaucoup d'autres opuscules, souvent anonymes (La
Bourse sujet sacré !). Exemple, de 1856 encore, La Bourse ou la vie, Aspect et échanges,
« par un converti » .
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mestique, et s'apprête à se tuer ; le mariage finalement aura lieu. Pièce


très morale sur les dangers du jeu (3).
Le Manuel du Spéculateur à la Bourse eut deux éditions, non
signées, en 1856 ; la troisième comporte une préface, signée, datée du
15 décembre 1856. Bien qu'il prétende être un vade-mecum de la
Bourse, bref un guide dans le monde de la Bourse, bien que la partie
documentaire et technique occupe les trois-quarts des 420 pages, le
livre est ouvrage de moraliste. Qu'il le voulût ou non, il opposait une
morale à la « Spéculation », entité à majuscule, dans le XIXème siècle ;
la Spéculation n'est pas, du reste, mauvaise en elle-même, mais par
ses abus ; elle devient alors agiotage et signe de décadence :

« On a parlé des crimes de la Terreur, des hontes du Directoire, de


l'arbitraire de l'Empire, des corruptions de la Légitimité et de la Monarchie
Bourgeoise. Comparez donc ces misères avec la dissolution d'une époque qui a pris
pour Décalogue la Bourse, et ses œuvres, pour philosophie la Bourse, pour
politique la Bourse, pour morale la Bourse, pour patrie et pour Église la
Bourse ! » (4)

La Bourse est le grand ressort de la société moderne. Géographique-


ment, elle est un temple : temple de la civilisation. Historiquement,
elle explique les événements ou certains événements en fournissant
les signes d'une réalité cachée (il faut savoir que la Bourse de Paris a
baissé avant Waterloo). Philosophiquement, elle fournit le « chiffre »
des choses (5).

« La politique a ses palais, la religion ses églises, l'industrie ses manufactures


et ses chantiers, le commerce ses ports, le capital ses banques : pourquoi la
Spéculation serait-elle demeurée à l'état de pure abstraction ?
La BOURSE est le temple de la Spéculation.
La Bourse est le monument par excellence de la société moderne. [...]
C'est là que le philosophe, l'économiste, l'homme d'État, doivent étudier
les ressorts cachés de la civilisation, apprendre à résoudre les secrets de
l'histoire, et à prévoir de loin les révolutions et les cataclysmes. C'est là que les
réformateurs modernes devraient aller s'instruire, et apprendre leur métier de
révolutionnaires. » (6)

On comprend l'importance littéraire de la Bourse ; on comprend


ce que fut, pour les littérateurs, la lecture de ce livre de Proudhon.
Le jeu, dans le roman du XVIIIème siècle déjà et chez Balzac, était
depuis longtemps un thème romanesque capital : tout jeu était un jeu
avec la mort ; risquer son dernier écu était risquer, sur un coup de dés,
ou de roulettes, sa vie ; le jeu, avec son ultime partie, tenait de la
roulette russe. On sait comment une funèbre scène de jeu ouvre la Peau de

(3) Et Napoléon III félicite Ponsard d'avoir flétri « le funeste entraînement du


jour ». Voir ci-dessus l'article d'A. Plessis.
(4) Préface de la 3e édition, librairie Internationale, A. Lacroix-Verboeckove, p.8.
(5) Heine appelle la Bourse le « Temple de la Peur » ; l'Académicien Viennet
écrit : « La Bourse est, pour Paris, l'antre de la Sibylle ».
(в) Introduction, ibid., p.26.
Bourse et littérature 57

chagrin. Or, la Bourse, paradoxalement, apparut à la littérature du


XIXème siècle, somme associant, dans un mystère où se fondent le
hasard et la nécessité, à la fois le jeu et l'action, les risques du jeu et
l'action sur le monde, l'extrême gratuité et l'engagement dans le monde
des choses lointaines.
L'ambiguïté même du mot « valeurs », leur charge concrète et leur
grande abstraction, entre dans l'obsession boursière. La Bourse paraît
réinsérer les « vertus » du jeu dans le fétichisme figé de l'argent.
L'argent du XIXème siècle, déjà abstraction par le « billet de banque »,
donc porteur d'un symbolisme très fragile et très fort, s'éloigne encore
plus, avec la Bourse, de l'écu d'or trébuchant et sonnant (qui jouait
encore son rôle dans le « jeu »), devient une entité qui porte le
maximum de réalité (il soulève le monde, l'histoire, les événements) et le
maximum d'irréalité. Plus l'abstraction est haute, plus la puissance est
forte : mais c'est une puissance occulte, à la limite incompréhensible ;
mystère des temps modernes, avec son temple, ses prêtres-servants,
ses consultants, son initiation et son langage. Le littérateur du XIXème
siècle se persuade qu'il tient là une clé (mystérieuse) de la société
moderne, une cause de sa décadence morale, et, avant tout, un système
de signes. On peut ne pas comprendre, et tenter de saisir au moins les
signes, ou quelques signes, du système. Somme toute, c'est plus
fascinant que l'écu d'or, prisonnier de sa rusticité de métal. On croit
continuer Balzac. Proudhon, à cet égard comme à d'autres, rassemblait
tous les motifs littéraires diffus de l'obsession boursière et savait les
rendre clairs et conscients à son temps. Il offrait la satisfaction d'une
connaissance, même partielle, même limitée à des signes, et le plaisir
d'une morale, c'est-à-dire d'une moralisation de son temps. La Bourse
est un pouvoir occulte qui l'emporte sur le pouvoir politique :

« La Bourse, mieux que le Conseil des ministres, sait ce qu'elle veut et où


elle va : ses oscillations sont plus explicites que tous les protocoles ». (7)

La Bourse, pouvoir qui n'en a ni l'apparence ni l'appareil mais est


supérieure à tous les pouvoirs, est le lieu, concret et abstrait, d'une
sorte de liberté absolue. Elle est Yan-archie par excellence :

« Par la nature même des choses, la Spéculation est ce qu'il y a de plus


spontané, de plus incoercible, de plus réfractaire à l'appropriation et au
privilège, de plus indomptable au pouvoir, en un mot de plus libre. Infinie dans ses
moyens, comme le temps et l'espace, offrant à tous ses trésors et ses mirages,
monde transcendant, que l'Ordonnateur souverain a livré aux investigations
des mortels [...]. Que la presse soit muselée, la librairie tarifiée, la poste
surveillée, la télégraphie exploitée par l'État, la Spéculation, par l'anarchie qui lui
est essentielle, échappe à toutes les constitutions gouvernementales et
policières. » (8)

La Bourse commande la presse : les valeurs du financier Mirés


qu'on cote à la Bourse servent à dominer divers journaux, « impé-

(7) Introduction, p. 33.


(8) Introduction, p. 37.
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riaux » ou « républicains » peu importe : Le Constitutionnel, Le Pays


et Le Siècle risquent donc d'être « trois porte-voix à une seule
embouchure ». La littérature change sous la poussée du financier (9) et de la
rente : il n'y a pas si grande distance entre la Bourse avec son jeu et la
littérature avec ses thèmes à la mode :

« Ce qui vient de la flûte s'en va au tambour, dit le proverbe. Les


excentricités du luxe, la débauche somptueuse, le vice doré, l'orgie aux Cinq cent
mille francs de rente, la prostitution sous l'or et la soie, sont la conséquence
de fortunes faites sans travail, au milieu des rapines. La fille entretenue a
conquis une importance correspondante au développement de la spéculation
déshonnéte ; c'est une classe dans la société, ayant, comme l'antique noblesse,
son faubourg, son monde, ses réceptions. La femme du monde rivalise avec
elle de folies et d'extravagances. Qu'est-ce que le mariage, après tout, dans
l'aristocratie bourgeoise ? Un contrat d'affaires, une commandite à deux, où
les parts sont réglées comme dans toute société de commerce. La fille dotée
n'entend pas s'en tenir aux modestes revenus de son patrimoine ; le mari
pour elle n'est qu'un agent chargé de tirer de ses capitaux le plus fort revenu
possible, une sorte d'entreteneur légal, condamné à satisfaire les ruineux
caprices de sa moitié. La littérature, le théâtre, malgré ses ridicules sermons
en trois ou cinq actes, suent la crapule et l'obscénité ; les prix de vertu ne
trouvent plus de lauréats. Voulez-vous que les écrivains aillent chercher des
pastorales d'un autre âge ? Ds observent, ils décrivent, ils photographient
leur entourage ; le collodion dessine des monstres, des chenapans et des catins.
Puis on crie à l'immoralité de l'art. » (10)

La philosophie, enfin, élabore l'unité fuligineuse du Vrai, du Beau


et du Bien, bref juste l'idéalisme cousinien qui couvre le grand jeu des
intérêts des commandites et des cotes ; les Valeurs couvrant le jeu des
« valeurs » en Bourse.

« Mais si l'instruction s'est transformée quant à la matière, l'Université,


quant à l'esprit qui l'anime, est restée la même. Maîtres et grand-maître,
organisés désormais en petite Église, loin des profanes, écrivent pour leurs intimes,
pour leurs néophytes, de pompeuses amplifications sur Dieu, le Beau, le Bien,
le Juste, le Saint, le Vrai. De l'Utile et des lois qui le régissent ils ne savent
mot ; des droits du travailleur, des devoirs du capitaliste, du propriétaire, de
l'échangiste, rien. C'est du matérialisme, disent-ils, du sensualisme, de la
révolution. » (11)

Précisément, pour toutes ces raisons (les inconvénients même se


justifiant) il ne faut pas supprimer la Bourse (on ne peut briser ce
thermomètre) ; il faut « moraliser la Bourse ». Elle est source de
corruption, mais elle n'a corrompu que « les mœurs » (grand mot du XIXème
siècle). Il faut l'arracher à la bourgeoisie, qui, « il faut l'avouer, est
loin d'avoir compris ces hautes et nobles fonctions » (12). Il y va de la

(9) Proudhon accuse du reste le financier Mirés de vouloir acheter personnellement,


par « actions », les littérateurs {Manuel, le partie, chap. VII, p.l 1 5).
(10) le Partie, VII, p. 144-1 45.
(),р)46
(12) Introduction, p.39.
Bourse et littérature 59
(/
journalier,
société
la Bourse
toute
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(13).
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: « ou
Tous,
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perdons
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« On peut dire que l'élite de la nation, le pays légal, comme on l'appelait


sous le dernier roi, se trouve à la Bourse. Les principes qui régissent la société,
son esprit, sa conscience, ses idées sur le juste et l'injuste, viennent se résumer
dans ce sommaire. La Bourse est le pouls que doit palper le pathologiste afin
de diagnostiquer l'état moral du pays. » (14)

Car la Bourse est, outre un pouvoir de fait, un principe unitaire :

« La Bourse ne fait acception d'aucun parti. Au banquet de l'agiotage,


jésuites, absolutistes, libéraux, gallicans, dynastiques de la droite et de la
gauche, impérialistes, républicains bleus et rouges, socialistes, se retrouvent
en bonne fraternité. L'agiotage a résolu le grand problème de l'unité, la pierre
philosophale de la politique : la fusion des antagonismes. » (15)

II y a au XIXème une « féodalité boursière » qui « a tout envahi,


tout remplacé ; elle seule a le privilège de soulever les passions,
d'exciter l'enthousiasme et la haine, de faire battre les cœurs, de révéler la
vie » (16). Il faut étudier la technique et la société boursières (tout le
reste du Manuel s'y consacre), mais il faut arracher la Bourse à la
« féodalité » et la rendre au peuple. Il faudra commencer par créer
— idée proudhonienne qui tiendra ferme au XIXème siècle — une
« Banque du peuple ».

Le Manuel de Proudhon fut beaucoup lu. Il déclencha une floraison


d'oeuvres littéraires ou paralittéraires, souvent moralisantes, qui s'y
réfèrent expressément ou qui y répondent sans le dire. Oeuvre très
morale : celle du magistrat Oscar de Vallée, Les Manieurs d'argent
(sous-titre : Études historiques et morales, Michel Lévy, 1857). Elle
est emphatique ; elle fait appel au prince, et a, dans ses éditions de
1858 (la 5ème), l'appui de Napoléon III. Elle attaque la philosophie
sensualiste du XVIIIème siècle, décrète que le beau et le bien sont
parents (mais le beau est reflet du bien) : du Cousinisme clairet. De
Vallée loue Ponsard, défend la pièce de Dumas-fîls, La Question
d'argent, veut défendre la société contre Proudhon qui l'attaque, et
proclame martialement que « la magistrature est prête à remplir tous ses
devoirs contre tous les ennemis de la société, qu'ils s'appellent agioteurs

(13) Introduction , p.4 1 .


( 1 4) le Partie, chapitre VII, p. 1 42.
(1 5) Manuel du Spéculateur, le Partie, chap.VII, p. 1 30-1 3 1 .
(16) Manuel, p. 147. Le Manuel de Proudhon est, d'ailleurs, parsemé de formules
antisémites (Le Juif, Shylock, etc.). Le livre de Toussenel, Les Juifs rois de l'époque
(1 847) n'est pas oublié.
60 Roger Belief

ou socialistes » (17). Un opuscule anonyme, Le Million (18), se veut,


au contraire, antisentimental, nullement moraliste ; pure promenade,
descriptive ou piquante, à travers la Bourse ; il crayonne ses familiers,
flaire la faune de la corbeille, observe les femmes qui épient le «jeu »,
« l'œil en feu, la lèvre frémissante » : décidément les femmes sont
positives, bien de leur temps, note Le Million. Paul Deltuf, lui, tente
d'écrire un roman boursier, Les Pigeons de la Bourse (1857), dont le
héros, San clair, est plutôt héros d'un roman conjugal et familial, plus
un amour surnuméraire : la Bourse est présente comme microcosme
de départ ; ce n'est pas le roman de la Bourse, mais sans doute un
roman indirectement « moral ». A vrai dire, l'œuvre la plus intéressante
de cette année est l'étrange livre, non signé, de Jules Vallès,
L'Argent (19). Vallès a lu Proudhon, il le cite, et il en prend le contre-
pied (20) : il joue l'immoraliste. La couverture (21) lance le titre :
« L'Argent - par un homme de lettres devenu homme de Bourse ».
Vallès a sans doute copié ou transcrit des pages de manuel pratique
de la Bourse ; les pages qui sont les siennes éclatent dans certaines
descriptions de personnages, surtout dans la Préface (qui est une Lettre
à Mirés) (22) et dans la Conclusion, deux brûlots. L'Argent est d'abord
un pamphlet contre la pauvreté : elle est absurde, elle est contre nature,
elle est ridicule ; dans la misère, même le « suicide littéraire est
impossible ». L'Argent est un pamphlet surtout contre la littérature « pauvris-
te », c'est-à-dire la mythologie très bourgeoise du murgerisme : la
pauvreté, voire la misère, est féconde pour la littérature. Vallès va
très loin :

« La misère a fait son temps, je passe du côté des riches. Je préfère aux
chants lugubres des insurgés le cri métallique des Soixante, au drapeau des
guerres civiles l'étendard planté au cœur de la Bourse, avec le nom des
millionnaires sur l'écusson. » (23)

La littérature ne peut juger l'argent, signe des signes du temps ;


l'argent, qu'on le veuille ou non, juge de la littérature. Dans l'argent
qui joue et qu'on joue, dans le jeu des intérêts, dans le bruit des millions
et des locomotives, Vallès, Rastignac-saint-Simonien, feint de découvrir:

« une poésie émouvante, sérieuse et profonde, que j'appellerais, Dieu me


damne, la Poésie sacrée du XIXème siècle » .

(17) Préface à la 5e édition, écrite en septembre 1857.


(18) Coll. « Paris-Vivant ».
(19) Chez Ledoven, 1857.
(20) Quoi que Vallès ait pu dire, plus tard, dans Le Candidat des pauvres (1880).
Mais Vallès espéra toujours en une Banque du peuple.
(21) La couverture jaune reproduisait, grandeur nature, l'écu d'or de cinq francs,
entouré de la phrase : « J'en vaux cinq au contrôle et cent dans la coulisse ».
(22) Cette lettre adressée au financier israélite Mirés, que Vallès loue, tempère
l'antisémitisme diffus de L 'Argent, qui évoque « Isaac » (Péreire), « Moïse » (Mil-
laud), Rothschild, et lance contre les agioteurs juifs la phrase : « On crucifierait
de nouveau Jésus-Christ pour une concession de chemin de fer ».
(23) Lettre à Mirés. « Les Soixante » : les 60 agents de change.
Bourse et littérature 61

Le grand homme, le génie littéraire en soi, est usé. L'âge nouveau


est aux collectivités actives. A l'intérieur du livre, ici ou là, Vallès se
plaît à évoquer la microsociété des agents de change, la coulisse et les
coulissiers, la cohorte interdite des femmes, exclues du Temple (24)
mais entourant la Bourse, jouant et ramassant des miettes de Bourse
(Vallès a lu Le Million). L'Argent est un pamphlet très littéraire, qui
joue avec le vocabulaire des « valeurs » (les « Autrichiens », les «
Lombards », les « Joseph », les « Lyon », les « Glaces », les « Bitum », les
« Romains », les « dont dix », les « carottages », les « report » et «
déport », les « prime », les « couvertures » (25), bref la « carmagnole
des millions » et des mots. L'Argent étonna. On ne sut trop comment
prendre l'œuvre, du reste à auteur inconnu. Certains « moralistes »
oubliant l'ironie, s'en emparèrent. Le Figaro loue le livre « répudié
par un homme de lettres devenu homme de Bourse » (il y en a
beaucoup, remarque-t-il), lui sait gré de crier que la littérature n'a pas à
« renier l'or », « elle en reste béte » ; foin des écrivains « maigres
claque-dents, gonflés de fiel à défaut de viande » ; « le livre est un
libelle contre la faim : l'auteur veut fournir le Tripier de bon
pansement à l'usage des ventres modernes » (26) ; en bref, le Figaro a vu
l'antimurgérisme provocant de L'Argent. La Revue de l'Instruction
publique (où écrivent Taine, Ch. L. Chassin, Assollant...), donne un
article (27) de Victor Chauvin, professeur au Lycée Louis-le-Grand
et journaliste au Moniteur, à La Presse, à la Revue Contemporaine,
qui morigène l'auteur inconnu (en vérité, identifié par la Revue) ;
si le titre indique « un esprit original ou un faiseur habile », la préface
{Lettre à Mirés) est une « lettre bizarre, au style étrange, et heurté,
aux idées excentriques » ; ce « catéchisme de la Bourse » paraît une
sérieuse profession de foi, ce qui est grave : donc un « péché de
jeunesse ».

Les « moralistes » (28) redoublent d'activité littéraire. Oscar de


Vallée multiplie les éditions de ses Manieurs d'argent. L'année 1858,
surtout, voit paraître l'œuvre d'un étrange moraliste, le polygraphe

(24) L'univers exclusivement masculin de la Bourse et des boursiers, érigé en


société secrète masculine : ce fut une part aussi de son attrait littéraire. Déjà,
l'opuscule Paris-boursier (Taride, 1854), cité plus haut, faisait place aux « boursi-
cotières », bannies mais présentes. En 1857, Henry de Kock, fils de Paul de Kock,
fait paraître un grand roman, Les Femmes de la Bourse.
(25) Vallès jouera de plus belle avec ces mots-valeurs, jusqu'aux calembours, en
1858, dans ses articles du Figaro intitulés Figaro à la Bourse. La Bourse permet le
jeu des mots ; mais les passionnés de Bourse de 1858 protestent auprès du Figaro
contre l'étrange spécialiste. Vallès fit 5 articles...
(26) Figaro, 1 2 juillet 1 857.
(27)4 février 1858.
(28) Ils ne sont pas seuls. On voit aussi se multiplier les Guides de la Bourse : en
principe exclusivement techniques, ils ont souvent tendance à devenir «
littéraires », à peindre des personnages, à représenter un « jeu » humain, à expliquer
imparfaitement une « énigme », donc à entretenir un certain mystère. On peut
citer deux opuscules de Louis Calmard de La Fayette, frère d'un poète de la Haute-
Loire, et Charles Calmard de La Fayette, qui publie Les Boursiers de Paris (1858)
et un Guide des clients à la Bourse (1859).
62 Roger Bellet

Eugène de Mirecourt : La Bourse, ses abus et ses mystères (29). La


Préface est écrite à Sainte-Pélagie (Mirecourt était emprisonné pour
attaques contre Mirés) ; Mirecourt se juge poursuivi par la Bourse et
par « le Million » : « le Million ne pardonne pas ». La Bourse y est
appelée « le temple de Baal » ; le livre cite longuement Les Manieurs
d'argent d'Oscar de Vallée, le Manuel du Spéculateur de Proudhon,
et L'Argent de Vallès. Assaisonné de souvenirs littéraires (Juvénal et
YObscena pecunia, Beaumarchais, Lesage), il pourfend les spéculateurs
modernes : « Leur vocabulaire n'a que trois mots : l'argent, le ventre,
la prostituée. » Attaques en règle contre le XVIIIème siècle (Law),
le XIXème siècle (Louis-Philippe et Guizot), contre les Juifs créateurs
des bourses modernes. Des amplifications sur la prolifération des
actions et des commandites (30) : « Mettez les tulipes en actions, comme
on faisait jadis à Amsterdam, et vous trouverez des individus qui
joueront sur les tulipes. » Des métaphores « flaubertiennes » : « Au
lieu de l'activité commerciale et de l'agriculture, ces mamelles fécondes
de la patrie, elle [la France] n'acceptera jamais pour ses enfants les
tétines impures et sèches de l'agio et de la banqueroute. » Le financier
Mirés répond (par le journal) à l'homme de lettres Mirecourt ; il
commente aussi l'ouvrage d'Oscar de Vallée, et, face au littérateur-moraliste,
joue à fond la « démocratie » boursière : la Bourse est le signe des
temps modernes. Toute la littérature n'est cependant pas directement
moralisante. On réimprime à la fois - signe des temps — l'opuscule
Paris-boursier de 1854 et on réédite le Pierrot-boursier, pantomime de
Nadar, presque perdu depuis 1854. On joue, en 1859, le vaudeville en
cinq actes, tiré du roman de Paul de Kock, La Famille Gogo (au petit
Théâtre du Luxembourg) ; gros succès ; Emile de Girardin tâte du
théâtre avec La Fille du Millionnaire (les mots : « million », déjà
ancien, et « millionnaire », plus récent, prolifèrent autour de la «
Bourse »). On joue toujours La Question d'argent de Dumas-fils, où Jean
Giraud, boursicoteur à grande âme, refuse le mariage avec Elisa de
Roncourt ; on y trouve la phrase (à vrai dire, empruntée à Madame de
Girardin) : « Les affaires, c'est l'argent des autres. » Victor de Beauplan
commet une autre pièce, Les Pièges dorés (1858), tandis qu'Emile
Augier ressort sa Ceinture dorée. MM. Augier, Dumas fils, Ponsard,
Feuillet sont reçus dans les salons impériaux : on congratule la
littérature. Jules Vallès, lui, succède à Jules Richard dans une chronique du
Figaro intitulée « Figaro à la Bourse » ; il y joue avec les mots et les
noms de « valeurs » ; il observe « le bal des chiffres où les écus se
trémoussent comme des Auvergnats » ; il pourfend les « puritains de
crémerie » ; il rassemble personnages et citations littéraires, emprunte
au Jérôme Paturot de Louis Reybaud, transforme la Bourse en cirque
verbal.

(29) « Chez l'auteur ».


(3Q) Dans L 'Argent déjà, puis dans ses articles Figaro à la Bourse, Vallès avait
donné, quelques-unes des spéculations « hénaurmes » qui ont fleuri sous le Second
Empire : on vendit des actions « Petites Voitures », « Bitumes du Maroc », « Moulins
sans ailes », « Lits hygiéniques », « Carton pâte », « Tangues » et « engrais
naturels » (cf. Madame Bovary), « pneumatiques », « autonomètres », « gouvernail F »,
et... Cours familier de littérature de Lamartine !
Bourse et littérature 63

Les œuvres s'égrènent, diverses et souvent dérisoires. Apparemment


techniques : L 'Art de gagner à la Bourse et d'augmenter ses revenus sans
risquer sa fortune (Anonyme, 1861)... Plus délibérément littéraires,
mais toujours morales - citons quelques échantillons : Edmond About
publie gentiment Ces coquins d'agents de change (1861, Dentu), petite
histoire des agents de change, de leurs banqueroutes (extraits
juridiques), agrémentée de souvenirs de pension et d'étude (pension Jauf-
fret). Mirecourt revient sur un sujet cher, et lance La Bourse et les
signes du siècle (Dentu, 1863) qui recopie quelque peu son premier
livre; rappelle ses procès contre Mirés; veut encore « juger la Bourse et
ses grands prêtres »; accumule les citations d'écrivains : H. Monnier,
Dumas fils, Ponsard, Vallès, Proudhon ; stigmatise les femmes, «
prétresses du temple impur » ; revient sans cesse à Proudhon, veut enfin,
comme lui, moraliser la Bourse, la policer même, renverser la devise
du maître d'armes de M. Jourdain : « recevoir et ne pas donner ».
1861 est précisément l'année de la chute de Mirés : Mirés est enfermé
à Mazas. En 1866/67, s'effondrent les sociétés des frères Péreire. Alors,
la littérature boursière semble disparaître. En 1873, Ernest Feydeau,
l'auteur de Fanny, qui, avant sa carrière de littérateur, avait été très
versé dans le monde de la Bourse, publie Mémoires d'un coulissier :
l'ouvrage rassemble des souvenirs du « spectacle », les confidences de
Mirés, l'aveu qu'il écrivit un drame, Un Coup de Bourse, jamais
représenté mais imprimé (1868). Feydeau tente de suggérer quelques
éléments de la psychologie boursière ; il évite de moraliser : il livre les
liens entre les « canards » et la Bourse au XIXème siècle (pendant la
campagne de Crimée, la fausse nouvelle de la mort du tsar fît monter
de 14 F la rente 3 %) ; Feydeau pense que « les écrivains ont tout
confondu » : en fait, les agioteurs de 1860 sont les héritiers, costume
changé, d'Harpagon et de Turcaret ; un chapitre sur les Juifs et la
Bourse ; un portrait de James de Rothschild ; des formules : « La
Bourse n'a pas d'opinions politiques, mais elle est sensible aux
événements politiques » ; un chapitre encore sur les femmes et la Bourse,
les femmes qui ont toujours aimé la spéculation et ont bien compris
la devise de la Bourse : « recevoir quand on gagne, et ne pas payer
quand on perd » ; Feydeau dessine quelques types boursiers ; l'ouvrage
se clot sur « un axiome » déclaré cette fois « du philosophe Gavarni »,
qui résume toute la Bourse et devrait être gravé en lettres d'or sur le
monument : « Les affaires, c'est l'argent des autres. »
Ce livre de Feydeau est peut-être, juste après 1870, le dernier
avatar d'une certaine littérature boursière. Le roman attend toujours
et attendra longtemps encore avant d'intégrer la Bourse à la substance
de son récit : on aura, sous la Troisième République, des personnages
bons boursicoteurs, jusque chez Daudet. Le krach de l'Union Générale
(1882), précédé d'une débâcle des cours à Lyon et à Paris, avant
d'être exploité par Maupassant dans Bel-Ami (où la Bourse reste
marginale), suscite une multitude de petits romans, souvent teintés
d'antisémitisme : L'Amour de l'argent de L. de Chercusac (1882), Les Drames
de l'argent de R. de Navery, La Comtesse Shylock de G. d'Orset ; des
romans douceâtres, Le Krach (1882) de Charles Mérouvel auteur de
Chaste et flétrie et Fromont jeune et Risler afné d'A. Daudet ; des
64 Roger Belief

œuvres plus « documentaires », Le Million (titre décidément tenace)


de Jules Claretie (1882), Les Drames de la bourse (1882) de P. Zac-
cone (31)... On voit qu'on ne dépasse pas le niveau littéraire du Second
Empire : traiter de la Bourse, c'est la dissoudre en entretenant son
énigme. Seul, dix ans plus tard, Zola, dans L'Argent (1891),
précisément situé sous le Second Empire, s'empare à la fois de la chute de
Mirés (1861) et du krach de l'Union Générale, qu'il déplace de 1882 à
1869, la fin de l'ère Mirés, pour tisser autour d'un personnage, Saccard,
un vrai roman. Il ose le commencer ainsi : « Onze heures venaient de
sonner à la Bourse lorsque Saccard entra chez Champeaux »... Zola
s'est documenté dans Mirecourt et Feydeau ; la Bourse est un espace et
centre vivant : on voit des scènes de Bourse ; il y a la Corbeille et la
Coulisse, avec leurs faunes ; il y a les agents de change et les remisiers ;
les femmes piétinent « la Bourse des pieds humides » ; les financiers
Mirés et Rothschild sont là, ou là-bas ; le jeu de la Corbeille est relié
au monde : on vend des Mines de... ; des Suez. On peut cependant, et
encore, se demander si Zola n 'irrationalise pas la Bourse en Jeu
suprême, plein de folies et de hasards, s'il n'érige pas la Bourse en mythe de
l'Argent, comme est mythe l'alambic de L'Assommoir et le Voreux de
Germinal : abstraction en plus. La transposition littéraire est réussie
mais un noyau intouchable de la Bourse subsiste : la Bourse est ; tout
au plus peut-on la « moraliser » ; et l'œuvre qui dit l'immoral et le
vice a peut-être encore une fonction morale. La Bourse est l'Argent,
« Saint-Argent » comme dit Caroline, mais ne devrait pas l'être.

Il n'est pas sûr que la Bourse ait jamais eu son Balzac. Elle a eu
son Ponsard. L'énigme économique et financière que la littérature du
XIXème siècle pensait résoudre, le « monstre » qu'elle prétendait
apprivoiser, dégager des « mœurs » et rendre à la morale n'ont nourri
aucun épique et permis nulle forte dérision romanesque. La littérature
du XIXème siècle n'est pas parvenue à dire la réalité historique ni à
l'ériger en mythe littéraire. Zola qui s'y est essayé n'a réussi qu'en la
subordonnant au mythe ambigu de l'Argent. Est-ce la faute à la Bourse
ou à la littérature ?

(Université de Lyon II)

(31) Voir dans Zola, Les Rougon Macquart, éd. Pléiade, tome V, l'étude d'Henri
Mitterand sur L 'Argent, p. 1 242-1 243.