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Bac 2018

Épreuve de philosophie
Séries technologiques

Sujet 1 : L’expérience peut-elle être trompeuse ?

L’expérience : Au sens premier, c’est la connaissance pratique que l’on acquiert par les observations,
actes que l’on a soi-même réalisés, ce que l’on a appris à travers notre culture, notre éducation (ex :
l’expérience professionnelle, avoir de l’expérience).
Au sens second, l’expérience prend le sens scientifique d’expérimentation, c’est-à-dire mise en œuvre
d’une méthode destinée à vérifier ou infirmer une hypothèse (on parlera de protocole expérimental).
Au sens philosophique, on appelle « expérience » toutes les données issues de nos sens et qui vont
être admises (ou pas) comme source de connaissance possible.
Trompeuse : la tromperie désigne soit une situation qui induit en erreur, qui provoque l'illusion (par
ex : un calme trompeur avant la tempête), soit un acte volontaire destiné à manipuler quelqu’un. Ici
l’énoncé renvoie au premier sens qui évoque l’erreur.
Peut-elle : Est-il possible que l’expérience soit trompeuse ? Le sujet nous invite à réfléchir sur la valeur
de l’expérience. Nous avons tendance à faire confiance à nos sens, à notre vécu antérieur pour juger
de quelque chose : Je l’ai vu donc cela existe bien. J’ai déjà vécu cela auparavant, donc je sais comment
me comporter. Devons-nous remettre en question cette évidence de certitude que nous apporte
l’expérience ?
Voici quelques pistes de réflexion sur ce sujet. Il ne s’agit pas d’un plan car en philosophie, il n’y a pas
de plan type.
1) Pour quelles raisons devrions-nous nous méfier de l’expérience (pris au premier sens du
terme) comme le suggère l’énoncé ? : L’expérience est subjective, elle s’appuie sur la
confiance que l’on s’accorde à soi-même (je suis « sûr » d’avoir vu quelque chose). Notre
perception du réel n’est pas neutre, objective : Elle est largement influencée par notre culture.
Nous avons appris à percevoir le monde à travers la langue que nous parlons (nous « voyons »
les couleurs que nous avons appris à nommer et à distinguer). Notre perception est aussi
influencée par nos préjugés, nos habitudes de vie. Aussi notre expérience est-elle relative. Elle
ne constitue qu’un « point de vue » particulier sur le monde.
2) Dire que l’expérience est limitée par la subjectivité, est-ce pour autant dire qu’elle est
trompeuse ? L’homme est un sujet, il ne peut avoir de point de vue extérieur au monde dans
lequel il vit. Dire que l’expérience est trompeuse reviendrait alors à jeter le discrédit sur tout
ce que l’homme acquiert par la pratique. Or par son expérience, l’homme construit son propre
rapport au monde, sa « réalité ». Son expérience est « vraie pour lui » : En ce sens l’expérience
ne peut pas être trompeuse.
3) Cependant l’énoncé suggère une remise en question : Faire une confiance excessive à
l’expérience, ne jamais la remettre en question, n’est-ce pas risquer l’erreur ? l’enfermement
dans une illusion ?
Si on considère l’expérience dans le sens de toutes les données acquises par les sens, on peut
s’interroger sur sa fiabilité : Notre perception visuelle, olfactive, auditive est limitée par nos
capacités physiologiques, de plus nous interprétons et extrapolons ce que nous percevons. De
nombreux philosophes (Platon, Spinoza, Descartes…) ont critiqué ce caractère changeant de
l’expérience. Dans cette tradition qu’on appelle rationaliste, l’expérience n’est pas considérée
comme source de savoir.
4) De plus l’expérience personnelle peut être associée à la croyance, aux illusions dont les
hommes se nourrissent : « Le désir qu’ont les hommes de raconter les choses non comme elles
sont, mais comme ils voudraient qu’elles fussent, est particulièrement reconnaissable dans les
récits sur les fantômes et les spectres ; la raison primitive en est, je crois, qu’en l’absence de
témoins autres que les narrateurs eux-mêmes, on peut inventer à son gré, ajouter ou supprimer
des circonstances selon son bon plaisir, sans avoir à craindre de contradicteur. » Spinoza (Lettre
sur les spectres, 54). Ce que nous nommons « notre expérience » n’est-elle pas plutôt le reflet
de notre désir de nous affirmer, de paraître : Celui qui se prévaut de son expérience, peut-il
chercher à l’imposer (et à s’imposer) aux autres ?
5) Peut-on dire que l’expérience n’est trompeuse que si on ne la questionne pas, si on ne
s’interroge pas de manière critique sur elle ? Cf ci-dessus la remarque de Spinoza : Si on met
en doute l’expérience ou ce qui est présenté comme tel, on peut mettre à jour ce qui relève
de l’illusion trompeuse. Ce n’est peut-être pas véritablement l’expérience elle-même qui est
trompeuse, mais plutôt la confiance aveugle que les hommes lui accordent ou accordent à
ceux qui s’appuient ou relatent leur expérience. Louer l’homme « d’expérience », ne recruter
que des personnes « ayant de l’expérience » c’est décider à l’avance de la valeur de
l’expérience quelle qu’elle soit. Ne peut-on pas considérer que l’expérience peut parfois être
trompeuse dans le sens où elle relie les hommes à leur passé et les empêche de se projeter
dans l’avenir ?
6) On peut aussi réfléchir sur les moyens à mettre en œuvre pour dépasser les erreurs contenues
dans l’expérience, comment la rationnaliser, comment intégrer l’expérience dans une
démarche rationnelle où la marge d’erreur sera réduite voir absente (cf l’expérimentation en
sciences).
7) On peut peut-être enfin réhabiliter la part d’erreur contenue dans l’expérience. Comme
indiqué dans le point 2) : L’expérience personnelle se construit par essais/tâtonnements.
L’homme apprend de ses « erreurs ». En ce sens l’expérience ne trompe pas mais instruit.