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Bac 2018

Série L

La culture nous rend-elle plus humain ?


L'humain semble se définir précisément par la culture, si l'on entend par là l'ensemble des
œuvres de l'esprit qui permettent à l'homme d'ajouter à la nature ce qu'elle n'aurait jamais produit
elle-même. Il y a même une sorte de circularité : la culture est une production de l'homme et donc le
désigne bien plus qu'elle ne le transforme. Que signifie donc : rendre plus humain ? L'humain n'est-
il pas déjà humain ? En quoi l'humain pourrait-il être plus qu'il n'est ?
Nous voyons ici que le terme d'humain ne désigne pas l'essence de l'homme mais plutôt sa
puissance : ce dont il est capable. L'humain est à prendre ici en un sens moral, en une capacité de
produire le bien. Nous sommes déjà des hommes, mais sommes-nous humains ? Or il semble bien
que la culture humanise l'homme ; déjà, elle implique pour se produire la disparition de la violence.
Le barbare est celui qui ne parle pas, mais détruit. L'homme cultivé est celui qui échange et
dialogue.
Mais qu'entendons-nous par culture ici ? La culture peut s'entendre en un sens large et en un
sens restreint. En un sens large, la culture désigne toutes les productions historiques des peuples :
les mœurs, les rites, les traditions. En un sens restreint, la culture désigne les productions de
l'esprit : les sciences et les arts.
Au sens large, la culture comme tradition semble produire de la violence : c'est en ce sens
que l'on parle aujourd'hui de « choc des civilisations » ou des cultures. Avoir une culture, c'est
défendre des valeurs contre d'autres. Tout se passe comme si chaque culture avait vocation à
s'opposer aux autres, et à nous opposer les uns aux autres.
Au sens restreint, il semble bien que la culture implique la paix. La littérature, les sciences
semblent agir par nature en faveur de l'humanité. Malheureusement, ce constat a été battu en brèche
par l'histoire. Lors de la seconde guerre mondiale, le rôle des scientifiques a été de seconder l'effort
de guerre, voire de le devancer.
Mais si la culture ne nous rend pas par essence plus humain, faut-il donc désespérer de
l'homme ? Peut-être que la culture elle-même doit devenir, sous sa forme large ou sous sa forme
restreinte, une expression de la raison ou de l'intelligence humaine. Mais cela ne revient-il pas à dire
qu'il nous faut déjà être humains pour pouvoir nous humaniser par la culture ?

Peut-on renoncer à la vérité ?


« L'homme est un animal rationnel », disait Aristote. Rationnel, c'est-à-dire capable de
découvrir et de dire la vérité. Mais s'il en est ainsi, une autre définition de l'homme ne consisterait-

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elle pas à dire qu'il est l'animal qui recherche la vérité ? Qui peut renoncer à la vérité sans
souffrance ? Renoncer à la vérité, n'est-ce pas renoncer à sa qualité d'homme et à son premier
devoir ? Mais que veut dire « renoncer » ici ? Celui qui renonce à ce qui est à sa portée est fautif. Il
commet un acte de lâcheté. En revanche, que dire de celui qui renonce à ce qui de toute façon est
inaccessible ? Renoncer à ce que je ne peux atteindre n'est pas un acte de lâcheté, c'est peut-être
même une forme de courage, voire de sagesse.
Mais de quelle vérité parlons-nous ici ? Songeons-nous à des vérités précises ? Par exemple,
peut-être que nul homme ne peut savoir s'il y a une vie après la mort, ou si Dieu existe. N'est-ce pas
faire preuve de sagesse que de renoncer à des vérités qui nous échappent pour mieux diriger notre
existence ? Renoncer à la vérité, n'est-ce pas faire le choix de vivre ? Mais dans le même temps,
même si la chose est sage, qui peut renoncer à connaître ces questions existentielles suprêmes ?
Renoncer à ces vérités, n'est-ce pas nous nier dans notre propre humanité ?
Mais peut-être que le sujet peut se comprendre en un autre sens : il ne s'agit peut-être pas
seulement de renoncer à certaines vérités, mais à une certaine conception de la vérité. La vérité
indiscutable, c'est-à-dire à la fois universelle et nécessaire n'est peut-être pas accessible à l'homme.
Par conséquent, il nous faut peut-être renoncer à cette forme idéale de la vérité pour lui préférer une
conception pragmatique des connaissances. Il faudrait donc renoncer à la vérité au profit de la
validité. Est valide toute théorie fonctionnelle dans un contexte donné, et qui pourrait être remplacé
par une autre théorie plus efficace ou plus simple.
Mais pouvons-nous nous contenter de théories valides ? Une science qui renonce à la vérité
mérite-t-elle encore le nom de science ? Ainsi donc, qu'il renonce à des vérités ou à la vérité,
l'homme semble se renier lui-même. Mais que signifie alors rester fidèle à la vérité ? L'homme a-t-il
vocation à être le héros tragique du savoir ?

Texte de Schopenhauer sur le fondement de la morale


Ce texte de Schopenhauer est terrible. Il est une sorte d'épreuve, car il nous amène à prendre
conscience de ce dont nous n'osons pas prendre conscience. En ce sens, il y a un écueil à éviter
concernant ce texte : c'est la lecture exclusivement psychanalytique. Certains termes s'y prêtent,
l'appellent, même, mais il faut y prendre garde. Lorsque Schopenhauer parle de « ce dont nous ne
prenons pas conscience », il ne s'agit pas de l'inconscient.
De quoi n'avons-nous pas conscience ? Du fondement de ce que nous nommons le bien et le
mal. Habituellement, nous appelons « mal » ce que nous craignons de faire et « bien » ce que nous
souhaitons. En fait, le bien et le mal semblent validés pour la morale par notre expérience. Je crains
de faire quelque chose mauvaise, je souhaite que quelque chose de bon arrive. Mais tout ceci ne
tient pas selon Schopenhauer face à une expérience très dérangeante : parfois, je désire ardemment
(mais sans en prendre conscience!) qu'une mauvaise chose arrive.
Mais comment puis-je vouloir quelque chose sans en avoir conscience ? C'est ici qu'il faut

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éviter l'interprétation psychanalytique : mon désir secret n'est pas inconscient. Je le sais mais je
n'ose pas me l'avouer à moi-même. « Nous n'avons pas le courage d'en prendre clairement
conscience » nous dit l'auteur. Pourquoi ? Parce que cela est trop « dangereux » pour mon « amour-
propre ». En quoi ? Je n'ose tout simplement pas m'avouer que moi, qui me croit si moral, je désire
au fond quelque chose d'immoral (mais est-il vraiment immoral ?). L'exemple de Schopenhauer est
alors redoutable : lorsque meurt un proche dont nous héritons, nous ressentons une joie dans la
perspective de recevoir un héritage. Cette joie est pour nous cause d'un trouble : jamais nous
n'aurions soupçonné ressentir une telle satisfaction « coupable » (mais coupable en vertu de quoi?).
Ainsi donc se trouve dévoilée la source de la morale : ce n'est aucunement une sorte de loi
intime ou de disposition rationnelle, immanente à l'homme. Elle ne vient que de la peur. Nous
croyons agir moralement, mais en réalité nous avons peur du regard des autres et de la sanction.
Voilà pourquoi sitôt que le danger s'écarte, nous sommes prêts à commettre un acte que nous
jugions immoral. Paradoxe suprême : la « conscience morale » n'est même pas consciente de son
hypocrisie.