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Pour une esthétique de la résistance

Littérature algérienne en langue arabe 1970-1980


Jolanda Guardi, Université de Milan

C’est en lisant qu’on devient liseron


R. Queneau1

BUT ET METHODE DE LA RECHERCHE

Le but de notre recherche est celui d’examiner la littérature en langue arabe en Algérie dans la
période 1970-1980, période clé pour la formation de l’état algérien et de la démarche
socialiste. L’intérêt pour cette période est né quand on a remarqué dans le cadre de nos études
sur la littérature algérienne contemporaine lorsqu’on remarquait que toute la production
relative aux années immédiatement suivantes à la guerre de libération était trop vite définie
comme littérature « de régime ». En outre on a toujours la tendance à considérer la littérature
comme séparée de l’histoire surtout et des autres disciplines en général, mais comme l’affirme
Terry Eagleton :

Celui d’une théorie littéraire « pure » est un mythe de l’Académie2

Et vouloir soutenir cette illusion démontre seulement comme elle a la fonction de raffermir les
intéresses particuliers de groupes particuliers dans des particulier moments historiques. C'est-
à-dire que la littérature et la théorie littéraire qui l’étudie sont « politiques » dans le sens
meilleur du terme.
Cela dit, dans notre communication on examinera en particulier la production romanesque
publiée entre 1970 et 1980 selon certaines directrices qui visent justement à mettre en
évidence le principe dont on vient de parler et qui chercheront à souligner d’une part, le
rapport entre l’écrivain et l’idéologie de l’état, qui trouve un des ses moyen d’expression dans
la langue arabe comme incarnation de l’arabité ; de l’autre, le contrôle de l’intellectuel de la
part de l’état e les marges que l’écrivain a, par rapport à la « périphérisation » de son activité
intellectuelle,3 pour exprimer la critique envers l’idéologie et réagir au contrôle de
l’expression de la part de l’état.4

1
La citation de Queneau se trouve au début de Les règles de l’art de Pierre Bourdieu et vient à signifier
l’invitation de la part de l’auteur à opposer à la sacralisation de la littérature des instruments théoriques pour la
connaître et la mieux comprendre.
2
T. Eagleton, Introduzione alla teoria letteraria, Editori Riuniti, Roma 1998, p. 219.
3
On pense ici à P. Bourdieu, Le règles de l’art, Seuil, Paris 1992.
4
Ce sujet n’est pas nouveau pour ce qui se réfère à nos études littéraires. Voir, par exemple, J. Guardi,
« Scrittura letteraria e biografia politica in a¥-¦…har Wa¥¥…r » in D. Melfa-A. Melcangi-F. Cresti, Spazio privato,
spazio pubblico e società civile in Medio Oriente e in Africa del Nord, A. Giuffrè editore, Milano 2008, pp. 409-
421.
Pour cela faire on tiendra en considération dans cette première phase les romans suivants :
Mu|ammad al-‘Al† ‘Ar‘…r, M… l… ta÷r™hu ar-riy…|, publié en 1972;5 ‘Abd al-ðam†d ibn
Had™ga, R†| al-ºan™b, publié en 19726 et a¥-¦…har Wa¥¥…r, Al-l…z, publié en 1974.7
A travers une lecture qui sera à la fois stylistique, thématique et liée a ce que Pierre Bourdieu
appelle la relation entre le champ de la production littéraire et le champ du pouvoir8 on
cherchera d’énucléer les fils conducteurs des trois romans dans l’optique dont ont vient de
parler et de voir comment les trois écrivains - différents par formation même si tous les trois
appartenant à la même génération - cherchent à résoudre le dilemme du rapport au pouvoir et
parviennent à un espace d’autonomie.
Cela faisant on a deux objectives principaux : le premier, montrer comme ce genre de
littérature puisse contribuer à une meilleure compréhension de l’historie dans une perspective
interdisciplinaire,9 le deuxième, plus localisé, celui de rendre justice à ces auteurs oubliés en
occident et qui constituent le trait d’union entre le passé littéraire algérien en langue arabe –
avant la guerre de libération10 – et le dit « nouveau souffle » de la littérature algérienne
contemporaine.11 Comme l’affirme Debbie Cox :

The Arabic literature is generally dismissed as being a reproduction of the state discourse, too
politicised to constitute literature, and too close to state propaganda to merit consideration.
Furthermore the Arabic literature stands accused of being complicit in authoritarian rule and the
suppression of freedoms. Algerian authors writing in French (and publishing in Paris)
unintentionally contributed to this view by asserting that any work critical of the state was subject
to censorship, since this implies that critical writing was impossible within Algeria.12

Dans notre lecture des romans cités on aura comme point de repère avant tout Pierre Bourdieu
e la notion de champ intellectuel13 ; cela non pas pour mettre en discussion la culture, mais sa
conception sacrale, et pour prendre en considération les conditions sociales de la production et
de la réception qui seules nous permettent de comprendre de façon adéquate les phénomènes

5
M.al-‘Al† ‘Ar‘…r, M… l… ta÷r™hu ar-riy…|, al-Mu’assasa al-wa¥aniyya lil-kit…b, al-ßaz…’ir 1972. On a fait
référence à la deuxième édition, Aš-šarika al-wa¥aniyya li-l-našr wa at-tawz†‘, al-ßaz…’ir 1982.
6
‘Abd al-ðam†d ibn Had™ga, R†| al-ºan™b, al-Mu’assasa al-wa¥aniyya lil-kit…b, al-ßaz…’ir 1972.
7
a¥-¦…har Wa¥¥…r, Al-l…z, , al-Mu’assasa al-wa¥aniyya lil-kit…b, al-ßaz…’ir 1974. L’édition qu’on a consulté est
celle de 2004, publiée par al-Mu’assasa al-wa¥aniyya lil-fun™n al-ma¥ba‘iyya, al- ßaz…’ir.
8
P. Bourdieu, Le règles de l’art, op. cit. (p. 290 de l’édition italienne, Le regole dell’arte. Genesi e struttura del
campo letterario, Il Saggitore, Milano 2005).
9
Comme l’affirme Daniel Rivet : « L’historien a pour objectif de faire comprendre, c’est-à-dire d’aider ses
contemporaines à se frotter les yeux pour y voir plus clair là où cela fait mal ». D. Rivet, Le Maghreb à l’épreuve
de la colonisation, Hachette, Paris 2002, p. 11.
10
On pense généralement que le roman ou la production dans le sens moderne en langue arabe ait commencé en
Algérie à partir des années 60, après la guerre de Libération Nationale. Ainsi, même un savant comme Ahmad
Lanasri, en analysant la production arabophone, définit la prose de la période liée au religieux et « sclérosée »
par rapport à celle en langue française (A. Lanasri, La littérature algérienne de l’entre-deux-guerres. Genèse et
fonctionnement, Publisud, Paris 1995, p. 43). Celle là nous semble une première note importante : l’influence de
l’idéologie de la francophonie reste sur la période qui va de 1830, année du débarquement à Sidi Frej, à 1962. En
effet on a, pour cette période, beaucoup d’études sur la production francophone, ma très peux pour le côté arabe.
11
R. Moukhtari, Le nouveau souffle du roman algérien. Essai sur la littérature des années 2000, Chihab Editions,
Alger 2006.
12
D. Cox, Politics, Language, and Gender in the Algerian Arabic Novel, The Edwin Mellern Press, Lewiston
Queenston Lampeter 2002, p. 38.
13
P. Bourdieu, “Champ intellectuel et projet créateur”, Les Temps Modernes, n. 246, 1966, pp. 865-906.
culturels. Deuxièmement on se basera aussi sur les études de Terry Eagleton, en particulier
sur l’idéologie.14

Literature... is the most revealing mode of experiential access to ideology that we possess. It is in
literature, above all, that we observe, in a peculiar complex, coherent, intensive and immediate
fashion the workings of ideology in the textures of lived experience of class societies.15

LES ROMANS
Notre étude considère la littérature comme une pratique signifiante,16 c’est à dire comme dans
la société et en relation et en même temps en conflit avec elle. En cela faisant il sera inévitable
de considérer la situation sociale et politique du pays à l’heure de la publications de romans
considérés, mais aussi, en ce cas particulier, il sera inévitable de traiter deux autres enjeux :
celui de l’arabisation – étant donné que les trois romans sont de façon explicite des romans
politiques et que leurs auteurs sont tous les trois engagés politiquement avec le parti
communiste algérien, même s’ils ne n’ont pas été membres et, finalement, qu’écrire en arabe
dans l’Algérie des années ’70 est une choix17 – et celui de le rôle de la femme dans la société
algérienne de l’époque, enjeux qui émerge très clairement de la lecture des œuvres
analysées.18 Etant donnée la nature limitée de notre intervention au sein de cet atelier, on se
limitera à présenter nos pensées jusqu’au stade présent de cet étude.

M… l… ta÷r™hu ar-riy…| (Ce que les vents ne sauraient pas effacer)

Le roman de al-‘Al† ‘Ar‘…r19 représente la première épreuve de dessiner dans une création
littéraire la période d’après l’indépendance à travers une fresque historique qui décrit la
tentative de la France pour effacer la personnalité algérienne et son échec. Bien que très cité,
Ce que les vents ne sauraient pas effacer20 n’a pas été l’objet d’études systématiques21 au
moins du point de vue qu’on propose ici.
Le roman s’ouvre avec Baš†r, le protagoniste, qui vient de se marier, la France encore sur le
territoire algérien. Peu après son mariage, les soldats français l’emmènent de force à la

14
On pense en particulier à T. Eagleton, Ideologia. Storia e critica di un’idea pericolosa, Fazi Editore, Roma
2007.
15
T. Eagleton, Criticism and Ideology, Verso, London 1976, p. 110.
16
F. Mulhern, ed., Contemporary Marxist Literary Criticism, Longman, London 1992, pp. 19-20.
17
A ce sujet voir: M. Benrabah, Langue et pouvoir en Algérie. Historie d’un traumatisme linguistique, Séguier,
Paris 1999 ; A-E. Berger, ed., Algeria in other’s Languages, Cornell University Press, Ithaca 2002; A.
Moatassime, Arabisation et langue française au Maghreb, Presse Universitaire de France, Paris 1992 ; K. Taleb
Ibrahimi, Les algériens et leur(s) langue(s), El Hikma, Alger 1997.
18
Une étude très intéressante à ce sujet est celui de A. Mosteghanemi, Algérie Femmes et Ecritures,
L’Harmattan, Paris 1985.
19
‘Ar‘…r a écrit aussi deux autres romans: Al-ba|Å ‘an al-waºh al-a²ar et Zaman al-qalb outre à des recueils de
nouvelles. Son dernier roman, Ta|ta ©al…l ad-d…liyya, D…r al-Qa¡ba, a èté publié en 2009, toujours avec un fond
social.
20
On utilise ici la traduction du titre arabe de Ahl…m MustaÐanm† dans Algérie. Femmes et écriture, op. cit. ;
dans d’autres textes le titre est traduit Ce que les vents ne peuvent effacer. En effet en arabe le verbe est au
présent : Ce que les vents n’effacent pas.
21
En français Marcel Bois dédie au roman 24 lignes pour en raconter la trame dans « Au fil des années soixante
dix : émergence du roman algérien d’expression arabe », Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée,
26, 1978, pp. 13-34, pp. 18-19. En arabe un bref article lui est dédie par Mus¥afà F…s†, « M… l… ta÷r™hu ar-riy…|.
IÐtir…b al-ba¥al wa Ðar…bat al-bin…’ », dans Dir…s…t f† ar-riw…ya al-ºaz…’iriyya, op. cit., pp. 153-158.
caserne, à Alger et puis en France. Baš†r se conduit à l’intérieur du roman de façon négligente
par rapport à la réalité et à ce qui se passe autour de lui. Lorsque les soldats viennent pour
l’apporter en prison, bien qu’il veuille rester avec les siens, une autre pensée s’insinue dans sa
tête :

Mais, et cela était étrange, Baš†r éprouvait aussi plaisir, soumission et obéissance... il voyait que,
dans la force des militaires étrangers, puissante, il y avait quelque chose de beau ; de lumineux, qui
l’invitait au merveilleux, à apprendre et à imiter...
Baš†r commença à regarder les soldats, malgré sa tristesse et sa préoccupation, avec beaucoup
d’enthousiasme, comme s’il voulait se fondre avec eux, être à leur place, il imaginait toucher les
armes avec sa main et dominer quelqu’un devant lui... quelqu’un de faible, impuissant, comme lui.
Quelle merveille, la puissance, et la grandeur du pouvoir.22

Une fois amené à la périphérie de Paris Baš†r apprend à lire et à écrire. Témoin des
souffrances infligées à ses compatriotes, même s’il n’y participe pas, Baš†r, qui maintenant se
fait appeler Jacques, oublie en France sa famille, surtout sa femme et son fils, née après son
départ, et arrive aussi à les repousser lorsque ils essaient de renouer les liens.
On a dit en relation à ce roman, qu’il manque d’introspection psychologique des personnages
et que le filon a été « mal exploité ».23 La « faiblesse » créative du roman, par contre, est à
notre avis la seule qui peut décrire dans la façon meilleure possible le caractère simple et
parfois contradictoire de Baš†r et qui caractérise toute la fondation narrative.24 Le but de cette
écriture est aussi celui de démonter comme la révolution algérienne ait été perçue de façon
très différente dans la campagne par rapport à la ville : le héro retrouvera sa conscience
nationale à l’étranger, à signifier qu’il n’a pas eu la possibilité de développer une pensée
politique dans son pays natal. C’est dans un hôpital, juste après l’indépendance algérienne que
le protagoniste prend la décision de rentrer en Algérie :

Pendant cette période Bachir pense à tous ceux qu’il a connu... et se rappelle de tous les instants
qui ont eu une influence sur sa vie... et il voulait retourner à ces souvenirs et a ce passé... il se
voyait comme qui est sorti de sa voie par hasard et veut rentrer dans son chemin mais il ne trouve
pas des expédients qui l’aident... Il commence à vivre avec son passé et à regretter son présent, il
apprécie tous les moments et les périodes qui ont changé sa vie, les périodes pendant lesquelles
venaient chez lui ses amis et ses compagnons... ils venaient avec des cadeaux, pleins de mots, des
blagues et des rires... et avec tous leurs questions ils rendaient l’ambiance pleine de tranquillité et
affection dans le milieu où il vivait...25

Le discours officiel a en quelque sorte oublié le gens simples et Mu|ammad al-‘Al† ‘Ar‘…r
leur donne la parole. Mais le discours officiel présente aussi une certaine image de la France
et des français aussi comme en France il présente une certaine image de l’Algérie et des
Algériens. C’est à travers le personnage féminin du roman que l’auteur aborde ce thème.
Lorsque il vit en France, Baš†r entretient une relation avec une femme française, Françoise. Il
n’est pas surement un cas que Françoise est une jeune veuve, dont le mari a été tué en Algérie
et qui a une vision négative des Arabes en général. ‘Ar‘…r décrit très en détail la relation entre

22
M.al-‘Al† ‘Ar‘…r, M… l… ta÷r™hu ar-riy…|, op. cit., p. 28.
23
M. Bois, op. cit., p. 19.
24
M. F…s†, op. cit., p. 156.
25
M.al-‘Al† ‘Ar‘…r, M… l… ta÷r™hu ar-riy…|, op. cit., p. 195.196.
le deux, qui se termine après le séjour de Baš†r dans l’hôpital. Ce qu’on veut souligner ici est
que c’est à travers la relation que les deux changent d’avis et que l’auteur montre comme il est
possible de surmonter la politique d’Etat – les deux Etats dans ce cas – pour reconstruire un
rapport avec l’Autre :

Françoise sourit et dit :


- Mois aussi je dois te dire Baš†r qu’au début je ne te croyais pas, et que je ne savais pas que les
Algériens pouvaient être si nobles et grands comme tu l’a été avec moi... je me basais sur ce que
j’avais écouté et lu, que vous, les Algériens, vous êtes des gents qui aiment verser le sang,
sauvages, vous ne possédez pas compassion et amour mais tous ces descriptions étaient fausses et
partiales, et je sais maintenant leur origine et leur but et je serais contre elles pour toujours...
excuse-moi si j’étais méfiante au début, et si je t’ai nommé avec certains adjectives...26

L’écrivain lance un défi au pouvoir symbolique du langage.

R†| al-ºan™b (Le vent du sud)

Le roman de Benhaduga a été l’objet de plusieurs études soit en langue arabe qu’en langue
française.27 L’auteur a été considéré presque le seul auteur de langue arabe d’une certaine
valeur par beaucoup de temps et ses œuvres en général n’ont jamais été interprétées à la
lumière d’un enjeu politique.28 Et pourtant Benhaduga, ancien Ministre de la Culture,
Directeur des Emissions Culturelles à la Radio Algérienne, n’a jamais nié son soutien à
l’idéale de la révolution algérienne. Dans R†| al-ºan™b son engagement critique par rapport au
discours de l’état se déploie dans la présentation des profondes différences entre la vie urbaine
et celle rurale dans l’Algérie des années 70 contre un discours officiel qui voulait avoir atteint
avec la République Socialiste la bien aise matérielle et morale pour tout le monde.
Central dans la description de cet état de choses est la question de l’instruction et, par
conséquence, de la langue arabe langue nationale.29 Le contraste entre ville et campagne, en
effet, se fonde aussi sur une attitude différente par rapport à la parole écrite et à d’autres
moyens de représentation :

26
Ibi, p. 208.
27
Voir par exemple K. J. Hassan, Le roman arabe (1834-2004), Sindbad Actes Sud, Paris 2006, S. Pantućek, La
littérature algérienne moderne, Oriental Institute in Academia, Prague 1969. En arabe : M. F…s†, « R†| al-ºan™b
Al-mar’a ar-r†fiyya wa quwwat al-w…qi‘ » dans Qir…’…t wa dir…s…t naqdiyya f† adab ‘Abd al-ðam†d ibn Had™ga,
Wiz…rat al-itti¡…l wa aÅ-Åaq…fa, B.B.A. 1999, pp. 136-168 ; Y. Ba‘†¥†š, « Al-wa¥…’if at-tad…waliyya f† |iw…r
riw…yat R†| al-ºan™b li-‘Abd al-ðam†d ibn Had™ga. Muq…raba na|awiyya wa ©ayfiyya» dans Kit…b al-multaqà
aÅ-Å…liÅ ‘Abd al-ðam†d ibn Had™ga. A‘m…l wa bu|™t, Wiz…rat al-itti¡…l wa aÅ-Åaq…fa, B.B.A. 2000, pp. 79-106 ; ð.
Burq™ma, « Al-faÿ…’ al-|ika† f† riw…yat R†| al-ºan™b li-‘Abd al-ðam†d ibn Had™ga » ; M. Benšay², « R†| al-
ºan™b min ar-riw…ya ilà l-²i¥…b as-s†nim…† », les deux dans Dir…s…t wa ibd…‘…t al-multaqà ad-duwal† at-t…s† ‘Abd
al-ðam†d ibn Had™ga, Wiz…rat aÅ-Åaq…fa, B.B.A. 2007, respectivemet aux pp. 61-76 et 308-319 (Le Colloque
publie chaque année les procédés à partir de 1997) ; W, al-A‘riº, « R†| al-ºan™b. As’ilat at-ta’s†s al-mu‘allaqa »
dans Maºm™‘ mu²aÿar…t al-multaqà ad-duwal† al-‘…šir, Wiz…rat aÅ-Åaq…fa, B.B.A. 2008, pp. 22 ; M. S…r†, « M…÷…
baqiya min riw…y…t ‘Abd al-ðam†d ibn Had™ga » dans Mi|nat al-kit…ba. Dir…s…t naqdiyya, Manšur…t al-Barza²,
al-ßaz…’ir 2007, pp. 92-95 ; la revue Al-luÐa wa al-adab a dédié un numéro spécial ‘Abd al-ðam†d ibn Had™ga,
13, 1998.
28
‘A. ‘Il…n, Al-idyuluº†… wa buniyat al-²i¥…b ar-riw…’†, Manšur…t º…mi‘at Mant™r†, Qsan¥†na 2001, est l’unique
étude que nous connaissons dédié entièrement à l’œuvre de Benhaduga dans ce cadre.
29
Voir le numéro spécial de la revue Al-luÐa al-‘arabiyya, publié par al-Maºlis al-‘alà li-l-luÐa al-‘arabiyya
algérien en 2005 avec le titre « Al-‘arabiyya min mi|nat al-k™l™niy…liyya ilà išr…qat aÅ-Åawra at-ta|ririyya ».
Se révolter ? Quelle révolte ? Orientée vers quel objectif ? Elle ne connaissait personne au village.
Une révolte solitaire était sans issue, et il n’y avait su village ni une section de l’Union des
Femmes ni les Jeunesses du Parti ; aucune organisation pour épauler celle qui aurait voulu se
révolter et s’opposer à toutes ces tyrannies.30

Dès le début Benhad™ga souligne la difficulté de la protagoniste, Naf†sa, universitaire qui vit
dans la capitale, à s’adapter à la vie du village dans lequel elle va passer ses vacances d’été.
« Elle se dit avec rage » nous informe le narrateur,31 à cause de la vie qui dans l’endroit rurale
découle entre la prière et les commérages et sans aucune pousse intellectuelle.
Le gap entre Naf†sa et le village est tel qu’elle n’a au début même pas conscience de son
appartenance partagée avec les autres femmes du village :

Désenchantement, détresse, incertitude douloureuse, pour la première fois, sans y être préparée,
elle affrontait dans la réalité ce qu’elle avait lu au sujet de la femme arabe dans les livres.32

Sur le fond du romans, la Révolution Agraire et les pénibles conditions des paysans algériens
des années 70, qui se déplacent pour aller en ville attirés par le discours officiel mais qui, une
fois déracinés, vont grossir la masse des déshérités qui habitent les bidonvilles.

- Si je ne peux pas aller en France, je chercherai du travail en Algérie.


- En Algérie... Tu chercheras du travail en Algérie. Le seul travail que tu trouveras en Algérie c’est
celui que tu as abandonné. Si tu avais réfléchi, tu aurais gardé ta place jusqu’à ce que les affaires
aillent mieux.33

L’univers représenté par le discours du pouvoir est en contraste avec l’environnement rural ;
ce contraste est représenté par la protagoniste qui n’arrive pas à instaurer des relations avec le
village. Elle, instruite et citoyenne, utilise pour la relation des moyens qui n’ont pas effet sur
la société rurale. Cela à signifier que la transition de l’Algérie vers la modernité et une société
égalitaire ne peut pas se donner si elle est imposée par la ville contre l’univers de la
population rurale.
Benhaduga choisit une protagoniste pour représenter ce contraste. L’auteur a toujours utilisé
son écriture pour proposer se considérations sur la condition de la femme algérienne34 et il a
toujours soutenu son émancipation.35 Dans Le vent du sud, Naf†sa se trouve à contact avec la
tradition, qui veut la femme soumise et non responsable de ses choix. Dans l’environnement
rural, la femme est perçue comme créature méprisable, décrite en termes de lâcheté, de
perfidie, d’infidélité :

Un homme quand il parle de sa femme à un autre homme lui dit : « Ma femme, excuse moi,... » Et
lorsque il est en colère il insulte en disant : « Visage de femme, toi qu’on prend comme une

30
‘A. ibn Had™ga, R†| al-ºan™b, op. cit. p. 88.
31
Ibi, p. 13.
32
Ibi, p. 202.
33
Ibi, p. 117.
34
C’est le cas par exemple de Ýadan yawm ºad†d (1992), Al-º…yziya wa ad-dar…w†š (1983) et B…na a¡-¡ub|
(1980) maintenant tous contenus dans ‘A. ibn Had™ga, Al-a‘m…l ar-riw…’iyya al-k…mila, Al-faÿ…’ al-|urr, al-
ßaz…’ir 2002.
35
Une lecture différente de celle qu’on propose ici est celle, par exemple, de R. Gafaïti dans Les femmes dans le
roman algérien, L’Harmattan, Paris 1996 est qui est fortement invalidée par la très mauvaise traduction en
langue française du roman.
femme... ». Lorsque il donne un conseil à un autre, on lui dit le proverbe courant : « Frappe ta
femme, même si tu ignores pourquoi tu la frappe, elle le sait... ». Volontiers encore, les hommes
citaient les vers de mal|™n sur la femme du šay² ‘Abd ar-Rahm…n al-Maº™b :

Le marché des femmes est un marché trompeur oh vous qu’y entrez soyez sur vos
gardes.
36
On t’y fait voir un bénéfice d’un quintal Et on te fait perdre tout ton capital.

Dans cet état de choses, Naf†sa, jeune intellectuelle, veut fuir de l’atmosphère opprimante et
se soustraire à la vie que son père a décidé pour elle. Marié au maire du village, ancien
muº…hid, elle n’arrive pas à trouver une médiation entre la vie du village et sa vie dans la
capitale et le mariage échoue, c'est-à-dire que dans l’Algérie des années 70, peu après
l’indépendance, les différences entre ville et campagne sont déjà devenues insurmontables.37
Naf†sa cherche à s’enfuir du village pour gagner la ville, mais un accident la bloque dans la
maison d’un berger. Son père, en cherche d’elle, sans rien demander, aveuglé par la « honte »
qu’il croit avoir subi, entre soudainement dans la maison, blesse le berger et vient à son tour
blessé par la mère de ce dernier.
Naf†sa, incapable de réagir à cette violence inutile provoqué par une modalité machiste de
concevoir les relations hommes-femmes sort de la maison résignée à retourner chez ses
parents:

Elle avançait non par le chemin éclairé par la lune, qui descendait devant elle, mais par la vision
des événements qui venaient de passe. Elle se rappelait la haine éprouvée contre son père quand il
avait mis son genou sur le ventre du berger, et comment cette haine s’étai muée en tendresse quand
il avait été renversé d’un coup de hache et le sang coulait de sa tête. Elle se rappelait aussi comme:
la sympathie inspirée par cette mère devant son fils assailli injustement et jeté à terre pour être
égorgé, l’émerveillement dans l’intimité de cette famille, s’était transformée en un ressentiment
douloureux... elle ne comprenait pas l’instinct maternel et le caractère des femmes de la
campagne.38

Dans l’Algérie d’après guerre d’indépendance le clivage est bien profond.39

Al-l…z (L’As)40
Comme pour le roman Al-zilz…l41 de a¥-¦…har Wa¥¥…r dans L’As aussi on peut focaliser
l’attention sur le rapport entre politique et écriture, en particulier en considérant la production
du texte comme le résultat de la négociation entre l’écrivain et l’idéologie de l’état. Dès sa
parution, L’As se caractérise pour être le premier roman écrit par un algérien qui a comme
sujet la guerre d’indépendance. Dans la Préface42 Wa¥¥…r, toujours très explicit pour ce qui se
réfère à ses choix, informe le lecteur que son but a été celui d’atteindre un équilibre entre la
36
‘A. ibn Had™ga, R†| al-ºan™b, op. cit. p. 203.
37
L. Az-Zayy…t, Min ¡uwwar al-mar’a f† al-qa¡a¡ wa al-riway…t al-‘arabiyya, D…r aÅ-Åaq…fa al-ºad†da, al-Q…hira
1989, p. 111.
38
‘A. ibn Had™ga, R†| al-ºan™b, op. cit. p. 266.
39
M. F…s†, “Al-mar’a ar-r†fiyya wa quwwat al-w…qi‘” op. cit., pp.7-28.
40
Sur Al-L…z voir W. Al-a‘riº, A¥-¦…har Wa¥¥…r. Taºribat al-kit…ba al-w…qi‘iyya. Al-riw…yya nam™diºan, Al-
mu’assasa al-wa¥aniyya lil-kit…b, al-ßaz…’ir 1989, pp. 37-57.
41
Voir. J. Guardi, op. cit.
42
Comme pour al-Zilz…l, la Préface a été omise dans l’édition de 2001. Elle nous a été envoyée directement par
l’auteur, que nous remercions ici.
critique de la situation sociale et politique et le soutien qu’il quand même donne à l’idéal de
l’état socialiste. Il nous informe aussi sur les étapes de la rédaction du roman : conçu en 1958,
à l’occasion de la déclaration du Gouvernement Provisoire (GPRA) il a commencé à l’écrire
an 1965, quand certaines divergences se révélaient au sein du FLN. C'est-à-dire que le sujet
de L’As est l’exposition des divisions internes au FLN et l’analyse des implications que cela
pouvait signifier pour l’idéal révolutionnaire.43
L’action du roman se déroule à partir de 1958 dans un village algérien sans nom et présente la
relation entre al-L…z et Zayd…n, un combattant communiste qui est le chef de la cellule locale
du FLN. Al-L…z joue le rôle du criminel qui passe son temps à boire, assumer des drogues et
s’accompagner à des prostituées et il n’a pas la solidarité des villageois lorsqu’il va en prison.
Mais cette image publique est en réalité une couverture pour son véritable travail, qui consiste
à aider les algériens qui veulent déserter de l’Armée Française. A travers le personnage de al-
L…z le roman se déploie ainsi entre ce qui apparait et ce qui est et devient une allégorie entre
une histoire « officielle », qui montre un Front de Libération Nationale compact du point de
vue politique, et une histoire « réelle », qui nous introduit parmi les divergences politiques au
sein de l’Armée de Libération Nationale. Comme d’habitude dans ses autres romans, Wa¥¥…r
utilise les dialogue entre passants et, ici en particulier, les réflexions des protagonistes pour
porter sa critique et cela dès le début de la narration :

Si Ferh† me tuera sur ordre des frères... Moi, leur bras droit au village... me tuer comme si j’étais
un sale traitre... Ma mère me pleurerait, les gens boycotteraient mon père et sa boutique, il
crèverait de faim à cause de ma trahison... Quelle cruauté... La mort dans la révolution est une
solution valable pour tous les problèmes, le traitre meurt, le musabbil meurt, les deux meurent de
la même mort, de la même main... le premier meurt pour que la révolution s’en débarrasse... Mais
le second, pourquoi meurt-il ? Serait-ce pour que la révolution s’en débarrasse aussi ? Quelle
cruauté...
Ainsi beaucoup de ceux qui ont été assassiné par la main de la révolution n’étaient pas des
traitres... Ils étaient des militants, des militants responsables comme moi.44

Cette réflexion informe tout le roman, vu qu’il est dédié « à la mémoire de... tous... les
martyrs »,45 où l’espace entre les mots mémoire et martyrs, qui place le pronom « tous » au
centre et entre points de suspension, renvoie à l’existence de martyrs différentes de ceux
honorés par le discours officiel.
Les divergences intérieures à l’Armée viennent soulignées aussi par un autre personnage,
Zayd…n, qui se révèle être le père de l’As. Ici on remarque comme Wa¥¥…r, proche des idées du
PCA - et ensuite du PAGS – cherche à exposer le problème du Parti Communiste Algérien au
lendemain de l’échec de 1956, et qui avait reconnu le rôle dirigeant de l’FLN dans la lutte de
libération nationale mais refusait de le rejoindre organiquement, choix qui aura par
conséquence le départ de la direction du parti vers Moscou jusqu’à la fin de la guerre. Après
l’indépendance on cherchera à reconstituer, sans succès, le parti sur une base légale jusqu’à
son interdiction le 29 novembre 1962.46

43
Voir E. Sivan, Communisme et nationalisme en Algérie, Presses de la FNSP, Paris 1976. Notre œuvre de
référence général a été M. Kaddache-D. Sari, L’Algérie dans l’histoire, 5 voll., ENAL, Alger 1966 et segg.
44
A. Wa¥¥…r, Al-l…z, op. cit., p. 32.
45
Ibi, p. 5.
46
A. Chouerfi, Dictionnaire de la révolution algérienne (1954.-1962), Casbah éditions, Alger 2004 . Pour
encadrer la question dans un cadre plus général, voir R. Gallissot, Marxisme et Algérie, ENAG Editions, Alger
1991.
- Le grand responsable m’a demandé la dernière fois si j’étais toujours un rouge communiste... Je
lui a fait comprendre que le communisme n’est pas une toilette qu’on ôte quand on veut, mais une
idéologie qui repose avant tout sur la connaissance des réalités de la vie... Je l’ai vu alors se
renfrogner de dégout lorsque j’ai essayé de lui faire comprendre quelques principes... Il ne me
restait plus qu’à me taire, comme lui... Il m’a dit ensuite qu’il allait adresser un rapport aux
dirigeants à l’étranger et attendre leur décision... Mon cas est particulier, si j’étais n’importe quel
autre militant communiste, j’aurais été exécuté sans qu’on demande l’avis de personne... il a bien
insisté sur ce point plusieurs fois, comme pour me menacer, et je ne sais pas si j’ai réussi à le
convaincre sur le fait que le plus urgent pour nous était avant tout de vaincre l’ennemi colonialiste,
après, nous aurons le temps de nous occuper de nos affaires.
- Qu’importe que tu sois rouge ou blanc, puisque tu combats l’ennemi comme les autres, sinon
plus.47

Le roman offre ainsi – entre autre – une description alternative de la participation des
communistes à la guerre d’indépendance comme souligné par les derniers mots cités. Le
discours de l’état décrit les communistes comme hostiles à la cause nationale, car ils
« introduisent des divisions parmi le front national uni », comme le dit un des personnages du
roman. Al-L…z souligne, par contre, comme des individus, communistes, provenant d’Europe
et algériens, ont donné leur vie pour la cause de l’indépendance algérienne, c'est-à-dire que
l’auteur montre l’écart entre la position officielle soit du Parti Communiste – Français et
Algérien – soit de l’Etat National et les choix des activistes.
Les femmes dans le roman n’ont pas une position autonome, elles sont mentionnées
seulement par rapport aux hommes. Comme dans ses autres œuvres, a¥-¦…har Wa¥¥…r
représente la condition de la femme telle qu’elle est dans le moment où il écrit, avec parfois
une lucidité perçante. On considérera ici, par exemple, les deux personnages féminins qui ont
une relation avec Zayd…n.
La première est Maryam, avec laquelle le héro a eu une relation clandestine de laquelle al-L…z
est née. Le roman ne nous informe pas des circonstances, ce que le lecteur sait c’est que
Maryam ne révèle pas le nom du père ni à l’As ni à autre et se comporte comme si elle ne le
connaissait pas. Toutefois être la mère d’un enfant sans père dans la société algérienne d’après
indépendance ne peut pas être sans conséquence ; même si elle ne vient pas ostracisée par le
village elle porte le signe de son péché : on ne l’appelle plus Maryam, mais M…ry…na en
utilisant la forme arabisée du nom français Marianne. C'est-à-dire qu’elle, d’une certaine
façon, a perdu son identité – arabe, musulmane, algérienne ? – pour pouvoir supporter la
honte.48 Non seulement. Maryam doit mourir pour permettre à l’As d’acquérir une identité
reconnue par la communauté, celle de fils de Zayd…n. Juste avant sa mort une autre mort a
lieu, celle d’un animal, une vache par la précision, dont la valeur symbolique ne peut pas être
sous-évalué puisqu’elle est en train d’accoucher :

[L’officier] fit un brusque demi-tour effrayé par un bruit derrière lui.


C’était la vache, qui grattait le mur avec ses cornes, en gémissant sous les contractions de douleur
de l’accouchement que ðayziyya attendait avec impatiente [...]
- Epargne-lui cette souffrance, sergent.

47
A. Wa¥¥…r, Al-l…z, op. cit., p. 85.
48
On pourrait même souligner que tandis que le nom Maryam se réfère au sacré, le mot Marianne se réfère au
profane.
Ba‘¥™š jeta un coup d’œil à sa tante puis ferma les jeux et visa son pistolet mitrailleur. La vache
poussa des longs et tristes gémissements, se releva pour s’écrouler définitivement.49

Peu de lignes après, la mort de Maryam est décrite comme il suit :

[...] les marmonnements du šamb†¥ se firent entendre à l’entrée de la maison, il poussait


violemment M…ry…na e la fit pénétrer à l’intérieur à coups de pied.
- Sergent Ba‘¥™š. Libère le monde de sa présence, dit le capitaine.
Sans hésiter Ba‘¥™š s’exécuta. Sa mitraillette lécha une gicle de balles et M…ry…na s’écroula sans
prononcer un seul mot...50

L’autre femme liée au personnage de Zayd…n est Suzanne,51 une femme qu’il a marié lorsque
de son séjour en France. Au début elle lui rappelait Maryam, qu’il voulait « ramener » du
pays.52 C’est avec elle qu’il est allé à l’école pour apprendre lire et écrire, et ensuite à
l’Université populaire, avec elle qu’il est entré dans une cellule du Parti et ensuite qu’il est
parti pour Moscou pour aller fréquenter « l’Ecole Centrale ». Dans le cas de Suzanne aussi le
lecteur apprend ce qui c’est passé à travers les souvenirs de Zayd…n seulement. Le personnage
vient liquidé brièvement : on apprend que Zayd…n est rentrée en Algérie au déclenchement de
la guerre et rien d’autre.
Ce qu’on tient à souligner est la différence entre les deux femmes : pour être copine dans la
lutte et dans la politique la femme doit de quelque façon n’être pas femme en part entière :

Le fait de n’avoir pas d’enfants simplifiait nos relations, nous nous sentions plus camarades que
mari et femme...53

POUR UNE ESTHETIQUE DE LA RESISTANCE

Dans L’Ecriture de l’histoire, Micheal de Certeau, en citant P. Arriès affirme que


l’historiographie contemporaine « sur des modes et avec des contenus différents reste liée à
son archéologie du début du XVII siècle [..] et se complait à des morts au long sa galerie de
portraits : En ce sens elle représente des morts au long d’un itinéraire narratif ».54 En liant les
trois romans proposés on a parcouru un itinéraire narratif qui, en effet, et aussi un parcours
historique. L’esthétique qui découle du discours de l’état, à marque fortement idéologique a
été transformée par ces auteurs en une esthétique de la résistance dès qu’ils ont cherché à
proposer une écriture qui bien que partage le discours politique cherche en même temps à s’en
détacher pour apporter une critique de l’intérieur du discours politique. Pour cela faire il est
nécessaire créer une nouvelle esthétique qu’on a appelée de la résistance parce qu’il a été
nécessaire développer, à l’intérieur du discours en langue arabe, une modalité nouvelle de dire
en même temps en restant fidèles au discours officiel. Cette esthétique se configure comme
liée à une langue qui se veut arabe, liée à la tradition – les trois romanciers ont étudié dans des

49
Ibi, p. 109.
50
Ibi, p. 110.
51
L’histoire de Suzanne est racontée aux pp. 163-165.
52
Ibi, p. 163.
53
Ibi, p. 165.
54
M. de Certau, L’Ecriture de l’histoire, Gallimard, Paris 1975, p. 205.
écoles arabes de niveau – mais en même temps résiste à l’arabisation en s’éloignant de
modèles stylistiques rigides.
Le lien entre littérature et histoire et politique et entre l’écrivain et l’histoire est privilégié
dans le panorama culturel algérien contemporain; la littérature devienne ainsi un instrument
idéal pour la compréhension plus générale du phénomène historique, surtout en relation aux
rapports avec le tissu social.55
Les auteurs algériens, en outre, démontrent une approche tout à fait originale par rapport aux
dynamiques établies entre le champ culturel et celui du pouvoir.56 En effet ils sont tous
écrivains consacrés par le discours dominant, mais ils exercent une critique du discours même
justement à partir de leur position. En cela faisant ils remodèlent le champ de la production
culturelle en soutenant d’une part le discours du pouvoir – la réponse positive à l’appel du
champ politique qui demande aux intellectuels de soutenir avec leurs œuvres la « construction
de l’état socialiste » - mais sans renoncer complètement à leur autonomie qu’ils exercent à
travers la critique. Les intellectuels algériens analysés, en fin de compte, ont choisi de rester et
d’écrire en langue arabe parce qu’ils partagent un idéal en même temps démontrant que pour
déterminées que soient les variables d’action dans ce contexte, la personnalité de l’intellectuel
est en mesure de produire un véritable changement en contraste avec l’idée que l’intellectuel
libre se situe toujours au marges du champ littéraire ou bien est condamné à la marginalité
pour conserver son indépendance de pensée.

*On tient à remercier l’écrivain algérien Bachir Mefti pour nous avoir envoyé la copie du
roman M… l… ta÷r™hu ar-riy…| qui « dormait » dans sa bibliothèque.

55
J.-P. Charnay, « L’historie et l’intellectuel arabe » dans Repères, numéro spécial Identité entre Histoire et
Littérature, sous la direction de A. Kilito, n. 17. 1997, pp. 63-73.
56
Voir à ce propos ‘A. Sang™ga, Al-Muta²ayyal wa as-sul¥a. F† ‘al…qat ar-riwayya al-ºaz…’iriyya bi-s-sul¥a as-
siy…siyya, Manšural-i²til…f, al-ßaz…’ir 2000, en particulier aux pp.26-82.

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