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Andrzej Sapkowski

Quelque chose s’achève, Quelque chose commence

Nouvelle hors canon de la saga du sorceleur, incluse dans le recueil

Quelque chose s’achève, quelque chose commence (Coś się kończy, coś się zaczyna)

Copyright © Andrzej Sapkowski

Traduit du polonais vers l’anglais par des fans

Traduit librement de l’anglais en français en mars 2014 par Daneel53 (Rdaneel53@gmail.com)

(mise à jour octobre 2015)

Avertissement : Ce travail est une traduction libre qui n’a aucunement l’intention de rompre un copyright ou de faire du profit. Elle a été faite dans le seul but de permettre aux fans de prendre connaissance d’un texte qui n’a pas encore reçu de traduction officielle. Dès que cette dernière sera disponible, le présent document ne sera plus mis en ligne par son traducteur.

Note de l’éditeur polonais :

Bien que cette histoire ait été écrite par Sapkowski lui- même, elle est hors canon. Il l’a écrite comme cadeau de mariage pour des amis et ne voulait pas qu’elle soit considérée comme une histoire sérieuse faisant partie de la saga.

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À tous les jeunes mariés Et spécialement à deux d’entre eux

Quelque chose s’achève, quelque chose commence

I

Le soleil avançait ses tentacules ardents par les fentes des volets de la fenêtre, découpant la chambre en bandes de lumière inclinées qui faisaient scintiller la poussière planante, parsemaient le sol et la peau d’ours qui le recouvrait de taches brillantes pour finir par voler en éclats dans un flash aveuglant sur la boucle de la ceinture de Yennefer. La ceinture de Yennefer se trouvait sur une chaussure à talons hauts, la chaussure à talons hauts se trouvait sur une chemise blanche à lacets et la chemise blanche reposait sur une jupe noire. Un bas noir était accroché au dossier d'un fauteuil sculpté en forme de chimère. Le deuxième bas et la seconde chaussure étaient invisibles. Geralt lâcha un soupir. Yennefer aimait se déshabiller vite et n’importe comment. Il faudra qu’il commence à s’y habituer. Il n'avait pas d’autre choix.

Il se leva, ouvrit les volets et regarda dehors. Du lac, lisse comme un miroir, montait la brume, les feuilles des bouleaux et des aulnes grandissant sur le rivage scintillaient avec les gouttes de rosée, les prés lointains étaient couverts d’un nuage bas, épais, s'accrochant comme une toile d'araignée sur le sommet de la végétation. Yennefer s'étira sous la couverture avec un marmonnement indistinct. Geralt soupira.

— C'est une belle journée aujourd'hui, Yen.

— Hmmm ? Quoi ?

— C'est une belle journée. Exceptionnellement belle.

Elle le surprit. Au lieu de pester et cacher sa tête sous l'oreiller, la magicienne s’assis, passa la main dans ses cheveux et commença à chercher sa chemise de nuit dans le lit. Geralt savait que la chemise de nuit était derrière la tête du lit, juste là

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où Yennefer l'avait jetée hier soir. Mais il ne dit rien. Yennefer détestait ce genre de commentaire. Tout à coup la magicienne poussa un juron, donna un coup de pied à la couverture, leva sa main et claqua des doigts. La chemise de nuit s'envola de derrière le lit et, ondulant comme un fantôme, vint se poser directement dans sa main tendue. Geralt soupira. Yennefer se leva, se dirigea vers lui, l’embrassa et lui mordilla le bras. Geralt poussa un nouveau soupir. La liste de choses auxquelles il aurait à s'habituer semblait infinie.

— Tu voulais dire quelque chose ? demanda la magicienne en plissant les yeux.

— Non.

— Très bien. Tu sais quoi ? Aujourd'hui est une belle journée, bien sûr. Bon travail.

— Travail ? Que veux-tu dire ?

Avant que Yennefer ne puisse répondre, un cri long et

puissant suivi d’un sifflet se firent entendre en contrebas. Sur la rive du lac, faisant gicler de l'eau partout, Ciri galopait sur une jument noire. La jument était de pur sang et particulièrement belle. Geralt savait qu'elle avait auparavant appartenu à un certain demi-elfe qui commit la profonde erreur de juger la sorceleuse aux cheveux cendrés sur la première impression. Ciri avait appelé la jument Kelpie, ce qui dans la langue des insulaires de Skellige désignait un esprit épouvantable et colérique de la mer qui prenait parfois la forme d'un cheval. Le nom était parfait pour la jument. Il n’y avait pas longtemps qu’un certain hobberas avait appris ceci de la plus dure façon quand il avait essayé de la voler. Le hobberas s’appelait Sandy Frogmorton, mais depuis on le nomme ???? (un mot que je dois encore inventer ;-) signifiant quelque chose comme "cul botté par un cheval").

— Un jour elle se brisera le cou, gronda Yennefer, observant

Ciri galoper dans l'eau, droite, ferme dans les étriers. Un jour ton écervelée de fille se cassera le cou. Geralt tourna la tête et sans un mot fixa les yeux violets de la magicienne.

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— D'accord, sourit Yennefer, sans détourner les yeux. Désolé, notre fille. Elle l'étreignit de nouveau, s'appuyant contre lui fermement, lui mordit le bras à nouveau, puis l'embrassa et le mordit encore une fois. Geralt caressa ses cheveux de ses lèvres et soigneusement fit glisser sa chemise de ses épaules. Et cela finit à nouveau dans le lit avec ses couvertures dispersées, encore tièdes et imbibées de rêves. Puis ils commencèrent à se chercher et ils cherchèrent très longtemps et très patiemment. Savoir qu'ils se trouveraient au final les remplit de joie et de bonheur. La joie et le bonheur étaient dans tout ce qu'ils faisaient. Et bien qu'ils soient si différents, ils savaient que ces différences n’étaient pas celles qui divisent mais les différences qui rassemblent et lient, lient fortement et fermement, comme le scellement des poutres et d’une arête de toit, fondations dont une maison pouvait naitre. Et ce fut comme la première fois, quand il était transporté par sa nudité rayonnante et un désir intense, et elle fascinée par sa finesse et sa sensibilité. Et comme la première fois elle voulut le lui dire, mais il la fit taire avec un baiser et une caresse qui emportèrent littéralement tous ses sens. Plus tard, quand il voulut en parler, il ne pouvait plus dire un mot, et plus tard encore le bonheur et le plaisir les écrasaient toujours avec la force d'un rocher en chute libre, et il ne restait finalement qu’un grand flash sous leurs paupières, il ne restait plus que quelque chose comme un cri silencieux, le monde avait cessé d'exister, quelque chose s’était achevé et quelque chose commençait, quelque chose

s'était arrêté pour laisser place au silence, au silence et à la paix. Et à l’enchantement. Le monde se remit lentement à sa place et de nouveau revinrent ici un lit saturé de rêves, une chambre ensoleillée et une journée

— Yen ? Quand tu as dit que le jour était beau, tu as ajouté

« bon travail ». Est-ce que cela signifie

?

— C’est bien le cas, confirma-t-elle en étirant les bras, ce qui

écarta les bords de la couverture et fit se dresser ses seins d’une façon telle que cela provoqua une onde puissante dans la partie inférieure du corps du sorceleur.

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— Regarde, Geralt, nous avons créé ce temps. La nuit dernière. Moi, Nenneke, Triss et Dorregaray. Je ne pouvais pas prendre de risque, ce jour doit être beau. Elle redevint silencieuse et lui donna un coup de genou dans les côtes. — Parce que c'est le jour le plus important de ta vie, idiot.

II

Le château de Rozrog, dressé sur une saillie au milieu du lac, avait désespérément besoin de réparations, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur, et ce depuis longtemps. Pour le dire aimablement, Rozrog était une ruine, un tas informe de pierres recouvert de lierre, de vigne sauvage, de lichen et de mousse. C’était une ruine au milieu des lacs, marais et marécages foisonnants de grenouilles, salamandres et tortues. C’était déjà une ruine à l’époque du roi Herwig. Le château de Rozrog et les marécages environnants étaient comme une sorte de cadeau de toute une vie, un cadeau d’adieu pour Herwig qui abdiqua il y a douze ans en faveur de son neveu Brenan, dit Le Bon. Geralt avait rencontré l’ancien roi grâce à Jaskier, ceci parce que le troubadour résidait souvent au château vu que Herwig était un hôte plaisant et sympathique. Jaskier avait évoqué Herwig et son château après que Yennefer eut refusé tous les lieux figurant sur la liste du sorceleur. Fort heureusement la magicienne avait donné immédiatement son accord pour Rozrog et n’avait même jamais froncé le nez par la suite. Et c’est ainsi qu’il advint que les noces de Geralt et Yennefer se déroulèrent au château de Rozrog.

III

Au début ce devait être un petit mariage discret mais, le temps aidant, il apparut pour diverses raisons que cela n’était pas possible et qu’il fallait trouver quelqu’un avec de bonnes

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compétences en organisation. Yennefer bien entendu refusa ce rôle : cela ne lui disait rien d’organiser son propre mariage. Geralt et Ciri, sans parler de Jaskier, n’avaient pas la moindre once de connaissance sur ce qu’est l’organisation. Alors ils en chargèrent Nenneke, la grande prêtresse de la déesse Melitele d’Ellander. Nenneke vint immédiatement, accompagnée de ses deux jeunes prêtresses Iola et Eurneid. Et les problèmes commencèrent.

IV

— Non, Geralt, répondit Nenneke en tapant du pied. Je ne

prendrai pas la responsabilité de la cérémonie ou de la fête. Cette ruine, qu’un idiot appelle château, n’est d’aucune utilité.

La cuisine tombe en morceaux, la salle de bal peut à peine servir d’écurie, et la chapelle… En fait ça n’est même pas une chapelle. Peux-tu au moins me dire en quel dieu peut bien croire ce canard boiteux d’Herwig ?

— Pour autant que je le sache, il n’en honore aucun. Il clame que la religion est une mandragore pour les masses.

— C’est bien ce que je pensais, dit la prêtresse sans cacher

son mépris. Il n’y a pas la moindre statue dans la chapelle, il n’y

a rien du tout à part des crottes de souris. Et par-dessus tout c’est un foutu trou perdu. Geralt, pourquoi ne voulez-vous pas vous marier à Vengerberg, dans un pays civilisé ? — Tu sais que Yen est un quart métis et qu’ils ne tolèrent pas les mariages mixtes dans ton soi-disant pays civilisé.

— Par la Grande Melitele ! Un quart de sang elfe, est-ce que

c’est un problème ? Pratiquement tout le monde a plus ou moins du sang du Peuple ancien dans les veines. Ce ne sont rien

d’autre que des préjugés stupides !

— Ce n’est pas moi qui les ai inventés.

V

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La liste des invités n’était pas si longue. Les deux fiancés l’avaient élaborée ensemble et avaient chargé Jaskier d’envoyer les invitations. Mais rapidement il advint que le troubadour avait perdu la liste avant même d’avoir pu la lire. Comme il était honteux d’avouer une chose pareille, il choisit la solution de facilité et invita tous ceux qu’il put. Évidemment il connaissait suffisamment bien Geralt et Yennefer pour n’oublier personne d’important, mais il ne serait pas lui-même s’il n’avait enrichi la liste des invités d’un nombre admirable de personnes choisies au hasard. C’est ainsi qu’arrivèrent de Kaer Morhen le vieux Vesemir, le tuteur de Geralt, accompagné du sorceleur Eskel, un ami d’enfance de Geralt. Vinrent le druide Sac-à-souris en compagnie d’une blonde hâlée du nom de Freya qui avait une tête de plus et quelques centaines d’années de moins que lui. Avec eux se présentèrent le comte Crach an Craite de Skellige, accompagné de ses fils Ragnar et Loki. Lorsqu’il montait à cheval, les pieds de Ragnar touchaient presque le sol. Loki ressemblait à un elfe gracile. Dans le fond ce n’était guère surprenant – ils étaient frères mais leurs mères étaient deux concubines différentes du comte. Le maire de Blaviken, Caldemeyn, se présenta avec sa fille Annika, une fille très attirante mais à la timidité maladive. Le nain Yarpen Zigrin fit son apparition sans, ce qui était notable, sa compagnie habituelle de bandits barbus qu’il appelait ses « garçons ». Yarpen avait été rejoint sur la route par l’elfe Chireadan, dont le statut parmi le Peuple ancien n’était pas clair, mais indubitablement élevé, accompagné par plusieurs elfes taciturnes que personne ne connaissait. Vint une bruyante troupe de hobberas, parmi lesquels Geralt connaissait seulement Dainty Biberveldt, un fermier de la prairie de Persicaire, et par ouï-dire sa querelleuse épouse Gardenia. À cette troupe appartenait un hobberas qui n’était pas un hobberas – le fameux homme d’affaires et marchand Tellico Lunngrevink Letorte de Novigrad, un mime, doppler, qui prenait la forme d’un hobberas sous le pseudonyme de Doudou. Le baron Freixenet de Brokilone se présenta, accompagné de sa femme, la noble dryade Braenn, et leurs cinq filles appelées

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Morenn, Cirilla, Mona, Eithe et Kashka. Morenn paraissait avoir quinze ans et Kashka en avoir cinq. Elles avaient toutes des cheveux roux flamboyants, bien que Freixenet soit brun et Braenn blonde comme les blés. Manifestement Braenn était enceinte. Freixenet affirma très sérieusement que cette fois ce serait un fils, tandis que la troupe de ses dryades rousses se regardaient en pouffant et que Braenn ajoutait, avec un léger sourire, que le soi-disant « fils » aura pour nom Melissa. Vint aussi Jarre Unemain, le jeune prêtre et chroniqueur d’Ellander, pupille de Nenneke. Il venait principalement pour Ciri qu’il aimait en secret. Ciri, se disait Nenneke avec un peu d’amertume, prenait le flirt timide du jeune homme handicapé avec beaucoup trop d’insouciance. La liste des invités inattendus commença par le prince Agloval de Bremervoord, dont l’arrivée fut considérée comme un miracle vu que lui et Geralt se méprisaient ouvertement. Encore plus étrange fut qu’il vint accompagné de son épouse, la sirène Sh’eenaz. Bien que Sh’eenaz eut autrefois sacrifié sa queue de poisson contre une paire d’incomparables jolies jambes, il était de notoriété publique qu’elle ne s’était jamais éloignée du rivage car les terres l’effrayaient. Peu s’attendaient à l’arrivée d’autres têtes couronnées qui, de toute façon, n’étaient pas invitées. Cependant les monarques envoyèrent des lettres, des présents, des messagers, voire tout à la fois. Ils avaient dû se concerter car les messagers voyagèrent ensemble et devinrent amis. Le chevalier Yves représentait le roi Ethain, le seigneur Sullivoy représentait le roi Venzlav, sire Matholm représentait le roi Sigismund et sire Devereux représentait la reine Adda, l’ancienne strige. Le voyage avait dû être joyeux vu qu’Yves avait une lèvre coupée, le bras de Sullivoy était soutenu par une écharpe, Malthom boitait et Devereux avait une telle gueule de bois qu’il tenait à peine sur sa selle. Personne n’avait invité le dragon doré Villentretenmerth vu que personne n’avait la moindre idée de savoir comment le faire et où le trouver. Ce fut donc une grande surprise que de voir ce dernier se présenter, incognito bien entendu, sous la forme du chevalier Borch Trois Choucas. Évidemment, là où se trouve Jaskier personne ne peut prétendre à l’incognito, mais

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cependant peu crurent le poète quand il montra du doigt le chevalier aux cheveux frisés en affirmant que c’était un dragon. Personne n’avait invité ni n’attendait la troupe colorée désignée comme « amis et connaissances de Jaskier ». Elle était principalement constituée de poètes, musiciens et troubadours, ainsi que d’un acrobate, un joueur de dés professionnel, un chasseur de crocodiles et quatre poupées très maquillées dont trois ressemblaient à des prostituées et la quatrième, qui n’avait pas l’apparence d’une traînée, en était indubitablement une également. La troupe était complétée de deux prophètes dont l’un était un imposteur, un sculpteur, une medium blonde avinée en permanence et un gnome boutonneux qui se réclamait du nom de Schuttenbach. Dans un bateau amphibie magique qui ressemblait à un cygne traversé par un oreiller géant arrivèrent les magiciens. Ils étaient quatre fois moins nombreux qu’invités et trois fois plus nombreux qu’attendus car les collègues de Yennefer, comme le colportait la rumeur, désapprouvaient son mariage avec un homme qui ne faisait pas partie de leur confrérie, sorceleur de surcroît. Une partie d’entre eux ignorèrent l’invitation, et une autre partie s’excusa pour manque de temps et la nécessité de participer au congrès annuel de magie. Aussi à bord de « l’oiseau oreiller », comme le nomma Jaskier, se trouvait seulement Dorregaray de Vole et Radcliffe d’Oxenfurt. Et s’y trouvait aussi Triss Merigold avec ses cheveux couleur de noisettes d’octobre.

VI

— C’est toi qui as invité Triss Merigold ?

— Non. Le sorceleur secoua la tête et loua silencieusement le

fait que la mutation de son système sanguin ne lui permettait

pas de rougir. Ce n’est pas moi. Je pense que c'est Jaskier, bien que tous prétendent avoir appris le mariage dans des boules de cristal.

— Je ne veux pas que Triss assiste à mon mariage !

— Mais pourquoi ? C’est ton amie.

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— Ne me prend pas pour une imbécile, sorceleur ! Tout le monde sait que tu as couché avec elle !

— Ce n'est pas vrai.

Les yeux violets de Yennefer se rétrécirent dangereusement.

— C'est vrai.

— Ca ne l’est pas !

— Ça l’est !

— D’accord ! Il se retourna avec colère. C'est vrai. Et alors ?

La magicienne resta calme pendant un instant, jouant avec l'étoile d'obsidienne sur le ruban de velours noir qu’elle avait autour du cou.

— Rien, dit-elle enfin. Je voulais juste que tu l’admettes. N’essaie jamais de me mentir, Geralt. Jamais.

VII

Les murs exhalaient des odeurs de pierre humide et d’humus, le soleil brillait à travers les eaux brunes des fossés,

faisant ressortir la verdure des herbes qui s’étalaient au fond des marais et le jaune scintillant des nénuphars flottant à la surface de l’eau. Le château s’éveillait lentement à la vie. Dans l'aile occidentale quelqu'un ouvrit brusquement les volets d’une fenêtre et rit fortement. Quelqu'un d'autre mendia d'une voix faiblarde un peu de choucroute. L’un des collègues de Jaskier se promenant dans le château, un homme aveugle, chantait en se rasant :

Derrière la grange, sur une barrière en bois, Un coq y chante à tue-tête, Je reviendrai vers toi, poulette, Quand je voudrai un peu de joie. La porte grinça et Jaskier sortit dans la cour. Il bailla et se frotta les yeux.

— Comment te sens-tu, le jeune marié, dit-il d'une voix

fatiguée. Si tu veux partir, c’est maintenant ta dernière chance. — Tu es devenu un oiseau du matin, Jaskier.

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— En réalité je ne suis même pas allé me coucher, grogna le

poète tout en s'asseyant à côté du sorceleur sur un banc en pierre appuyé contre un mur surmonté de vignes. Dieux, quelle

nuit. Mais hé, les amis ne se marient pas tous les jours, nous nous devons de célébrer ça.

— La fête du mariage, c’est aujourd'hui, lui rappela Geralt. Tu vas tenir jusqu’au bout ?

— Tu essayes de m'insulter ?

Le soleil brûlait et les oiseaux gazouillaient dans les buissons. En provenance du lac on pouvait entendre des éclaboussures et des cris. Morenn, Cirilla, Mona, Eithe et Kashka, les dryades rousses filles de Freixenet, nageaient nues, comme toujours, en compagnie de Triss Merigold et Freya,

l’amie de Sac-à-souris. Dans les hauteurs, sur les remparts délabrés, les messagers royaux, les chevaliers Yves, Sulivoy, Matholm et Devereux se battaient pour le télescope.

— T’es-tu au moins amusé, Jaskier ?

— Ce n’est même pas la peine de poser la question.

— Un gros scandale ?

— Plusieurs.

Le premier scandale, comme le poète le raconta, avait une base raciale. Tellico Lunngrevink Letorte avait soudainement proclamé au milieu de la fête qu'il en avait assez de se déguiser en hobberas. Le doppler avait regardé l’assemblée présente, des dryades, des elfes, des hobberas, une sirène, un nain et un gnome qui prétendait s’appeler Schuttenbach, et dit que c'était une discrimination, que chacun pouvait être soi-même sauf lui, Tellico, qui devait se présenter dans la peau de quelqu'un d'autre. Sur ce il avait repris pour un instant sa forme naturelle. À cette vue, Gardenia Biberveldt s'était évanouie, le prince Agloval s’était presque étranglé avec son homard et Annika, la fille du premier magistrat Caldemeyn, avait fait une crise de nerfs. La situation avait été sauvée par le dragon Villentretenmerth, toujours sous la forme de Borch Trois Choucas, qui avait expliqué calmement au doppler qu’être capable de changer de forme est un privilège qui, cependant, oblige aussi le polymorphe à toujours prendre une forme

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acceptable par la société, ce qui n'est rien d'autre qu'une simple politesse envers ses hôtes. Le doppler avait accusé Villentretenmerth de racisme, de chauvinisme et de manque de connaissance sur le sujet de la discussion. En conséquence de quoi Villentretenmerth, insulté, s’était changé pendant un instant en sa forme naturelle de dragon, détruisant de ce fait plusieurs pièces de mobilier et causant une panique générale. Quand la situation s'était calmée, une querelle féroce avait commencé, dans laquelle les humains et les non-humains s’étaient accusés mutuellement de manque de largeur d'esprit et de tolérance raciale. Une diversion tout à fait inattendue dans la discussion était venue de Merle au visage plein de taches de rousseur, la putain qui ne ressemblait pas à une putain. Merle clama que tout ce débat était stupide et injustifié et qu’il ne concernait pas les vrais professionnels, qui ne font pas de différence entre de telles choses, ce qu'elle était prête à démontrer sur place (pour une rétribution adéquate, bien sûr), même avec le dragon Villentretenmerth dans sa forme naturelle. Dans le silence qui tomba brutalement à ce moment-là ils entendirent la médium proclamer qu'elle était prête à faire de même, et gratuitement de surcroît. Villentretenmerth avait changé rapidement de sujet et avait commencé à discuter de sujets plus sûrs comme l'économie, la politique, la chasse, la pêche et les aléas de l’existence. Les autres scandales étaient plus ou moins amusants. Sac-à- souris, Radcliffe et Dorregaray parièrent sur celui qui serait capable de faire léviter le plus de choses en même temps grâce au pouvoir de leur seule volonté. Dorregaray a gagné, ayant réussi à maintenir dans les airs deux chaises, un panier de fruits, un bol de soupe, une mappemonde, un chat, deux chiens et Kashka, la fille de Freixenet et Braenn. Plus tard deux filles de Freixenet, Cirilla et Mona, se crêpèrent le chignon et durent être envoyées dans leurs chambres. Peu après Ragnar se battit avec le chevalier Matholm au sujet de Morenn, la plus âgée des filles de Freixenet. Furieux, Freixenet ordonna à Braenn d’enfermer leur rousses progéniture dans une chambre puis alla rejoindre une compétition de beuverie organisée par la petite amie de Sac-à-

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souris, Freya. Il devint assez vite évident que Freya avait une résistance incroyable à l’alcool, tenant presque de l’immunité. La plupart des poètes et des bardes, amis de Jaskier, étaient déjà sous la table, mais Freixenet, Crach an Craite et le premier magistrat Caldemeyn continuèrent de lutter bravement ; cependant, au final, ils s’inclinèrent également. Radcliffe le magicien a soutenu le défi fièrement, mais seulement jusqu’à ce que l’on découvrît qu’il conservait une corne de licorne sur lui. Dès que celle-ci lui fut confisquée il n’avait plus une chance contre Freya. Pendant un moment la table de l’insulaire resta vide, puis un étranger très pâle avec un caftan d’un autre âge but avec elle pendant un moment. Plus tard le soi-disant homme se leva, chancelant, s’inclina poliment et partit en traversant un mur comme s’il s’agissait d’un simple brouillard. Une recherche approfondie parmi les anciens portraits qui décoraient les murs de la salle amenèrent à penser qu’il pouvait s’agir de Willem dit Le Diable, héritier de Rozrog, assassiné durant les âges sombres plusieurs centaines d’années auparavant. Le vieux château cachait nombre de secrets et jouissait autrefois d’une sinistre réputation assez douteuse. Aucun autre incident surnaturel ne se produisit cependant. Vers minuit un vampire entra par une fenêtre ouverte, mais il fut chassé par le nain Yarpen Zigrin qui projeta de l’ail vers lui en essayant de le toucher. Durant toute la soirée quelque chose hurla, fit tinter des chaines et gémit, mais personne n’y fit attention parce que chacun s’imaginait que c’était l’œuvre de Jaskier et de sa troupe raréfiée de compagnons restés à peu près sobres. Et pourtant il s’agissait bien de spectres, ce qui fut démontré par la grande quantité d’ectoplasme qui recouvrait les escaliers et sur laquelle de nombreuses personnes glissèrent. Le seuil de tolérance fut franchi par un fantôme un peu brumeux avec des yeux de braise qui pinça malicieusement les fesses de Sh’eenaz. Cette perturbation ne fut établie qu’avec difficulté parce que Sh’eenaz a pensé que cela venait de Jaskier. Le fantôme prit immédiatement avantage de la confusion et commença à pincer d’autres victimes dans la salle jusqu’à ce

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qu’il soit capturé par Nenneke qui le fit disparaître grâce à un exorcisme. Plusieurs personnes virent la Dame Blanche qui, pour autant que l’on puisse en croire la légende, fut enterrée vivante dans les catacombes de Rozrog. Il y eut des sceptiques, qui affirmèrent qu’il ne s’agissait pas d’une Dame Blanche mais de la medium qui titubait dans les galeries à la recherche d’autres bouteilles. Il y eut aussi l’habituelle disparition de personnes. Les premiers à disparaître furent le chevalier Yves et le chasseur de crocodiles, puis peu après personne ne put mettre la main sur Ragnar et Eurneid, la prêtresse de Melitele. Ensuite disparut Gardenia Biberveldt, mais finalement il s’avéra qu’elle était simplement allée se coucher. Soudain ce fut Jarre Unemain qui manquait à l’appel, et il en était de même pour la deuxième prêtresse de Melitele, Iola. Ciri, bien qu’elle ait dit haut et fort qu’elle n’avait aucun sentiment pour Jarre, parut être un peu affectée par la chose, mais la disparition fut bientôt éclaircie car le jeune homme était tombé dans un caniveau peu profond et s’y était endormi. Iola pour sa part fut retrouvée sous l’escalier, avec l’elfe Chireadan. On vit aussi Triss Merigold disparaître avec le sorceleur Eskel de Kaer Morhen dans le jardin d’hiver. Au matin quelqu’un affirma avoir vu le doppler quitter le jardin d’hiver. Il y eut alors une longue suite de suppositions pour savoir quelle forme avait prise le doppler, celle de Triss ou d’Eskel. Quelqu’un émit même l’idée qu’il y avait en fait deux dopplers présents au château. Ils voulurent demander son avis au dragon Villentretenmerth puisqu’il était un champion du changement de forme, mais il apparut que le dragon avait disparu et la prostituée Merle avec lui. La deuxième catin disparut également, ainsi que l’un des prophètes. Le prophète qui restait affirmait être le seul véritable prophète mais fut incapable d’en apporter la preuve. Enfin le gnome qui se fait appeler Schuttenbach disparut à son tour, il n’a pas été retrouvé pour le moment. — Tu peux être triste, termina le barde dans un grand bâillement. Regrette de n’avoir pas été là, car ce fut un grand moment.

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— Je regrette, grogna le sorceleur. Mais je ne pouvais pas, parce que, Yennefer… Enfin, tu sais tout ça aussi bien que moi. — Bien sûr que je sais, acquiesça Jaskier, c’est pourquoi je ne me suis pas marié.

VIII

Dans la cuisine du château résonnaient des tintements de casseroles, des rires joyeux et des chansons. Nourrir toute cette masse de convives était un problème parce que le roi Herzog n’avait pratiquement aucun domestique. La présence des magiciens ne résolvait rien parce que pour le bien-être général il avait été décidé qu’il ne serait distribué que de la nourriture naturelle, aussi l’idée de la magie culinaire fut écartée. En conséquence Nenneke se mit en chasse de tous ceux qu’elle pouvait trouver et les envoya au travail. A priori ce n’était pas simple car ceux qui furent attrapés par Nenneke n’avaient pas la moindre notion du travail culinaire, et ceux qui en avaient s’étaient enfuis. Finalement Nenneke trouva une aide inattendue en la personne de Gardenia Biberveldt et ses compagnons hobberas. Et, chose surprenante, les prostituées de Jaskier s’avérèrent être d’excellentes cuisinières, tout à fait d’accord pour participer. Il n’y avait pas non plus de problème avec les provisions. Freixenet et le prince Agloval organisèrent une chasse et ramenèrent de la venaison en quantité suffisante. Il ne fallut que deux heures à Braenn et ses filles pour remplir la cuisine de gibier. Même la plus jeune des dyades, Kashka, pouvait brandir fièrement son arc. Le roi Herwig, qui adorait pêcher, s’était mis en route sur le lac dès l’aurore et ramena des brochets, des sandres et des perches énormes. Loki, le plus jeune fils de Crach an Craite lui tenait généralement compagnie. Loki s’y connaissait en bateaux et en pêche, de plus il était en grande forme au petit matin parce que, comme Herwig, il ne buvait pas.

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Dainty Biberveldt et ses amis, renforcés par le doppler Tellico, s’occupèrent de la décoration de la salle et des chambres. Durant le grand nettoyage ils chassèrent les deux prophètes, le chasseur de crocodiles, le sculpteur et la medium perpétuellement soûle. La surveillance de la cave et des boissons fut d’abord confiée à Jaskier et ses amis poètes, ce qui s’avéra être une erreur monstrueuse. Par la suite les bardes furent jetés dehors et les clés remises entre les mains de la petite amie de Sac-à-souris, Freya. Jaskier et ses poètes restèrent toute la journée devant la porte de la cave en essayant de la faire céder avec des chansons d’amour, ce à quoi l’insulaire démontra être aussi résistante qu’à l’alcool. Geralt leva la tête, tiré de son sommeil par le claquement des sabots sur la cour pavée. De derrière les buissons qui poussaient

hors des murs surgit Kelpie, brillante de perles d’eau, avec Ciri sur la selle. Ciri était habillée avec son habit de cuir noir et avait une épée sur le dos, la fameuse Gevir, obtenue dans les catacombes du désert de Korath. Pendant un moment ils se regardèrent en silence, puis la fille talonna son cheval pour venir au plus près. Kelpie pencha la tête pour toucher le sorceleur de ses dents, mais Ciri la fit se redresser avec un geste appuyé de la bride.

— Alors, c’est aujourd’hui, dit la sorceleuse. Aujourd’hui,

Geralt.

— Aujourd’hui, acquiesça-t-il, appuyé sur le mur.

— Je suis contente, dit-elle d’une vois incertaine. Je pense…

je ne suis pas sûre que vous serez heureux tous les deux, mais je suis contente.

— Descend de ton cheval, Ciri. Il faut qu’on parle.

La fille secoua la tête et rejeta ses cheveux en arrière,

derrière les oreilles. Geralt vit une longue et vilaine cicatrice sur son visage, le souvenir des terribles jours passés. Ciri avait laissé pousser ses cheveux jusqu’aux épaules et les arrangeait de façon à couvrir la cicatrice, mais elle l’oubliait souvent.

— Je m’en vais, Geralt, annonça-t-elle, juste après la fête.

— Descend de cheval, Ciri.

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La sorceleuse descendit de sa selle et s’assis près de lui.

Geralt l’entoura de son bras et Ciri posa sa tête sur son épaule.

— Je m’en vais, répéta-t-elle.

Il ne dit rien. Les mots se bousculaient à ses lèvres, mais aucun d’entre eux ne lui paraissait adapté. Ou nécessaire. Il ne dit rien.

— Je sais ce que tu penses, dit-elle lentement. Tu penses que je m’enfuis. Et tu as raison. Il resta silencieux. Il le savait.

— Finalement, après toutes ces années, vous allez vous

marier, Yen et toi. Vous avez mérité le bonheur et la paix, un foyer. Mais ça me terrifie, Geralt. C’est pourquoi je m’enfuie. Il restait silencieux. Il se souvenait de ses propres échappées.

— Je me mettrai en route juste après la fête, répéta Ciri. Je

veux… je veux sentir à nouveau le vent sur mon visage, assise

sur le dos d’un cheval au galop. Je veux voir à nouveau les étoiles sur l’horizon, je veux siffler les ballades de Jaskier en pleine nuit. Les batailles et les danses avec mon épée me manquent, le risque me manque, pour le délice de la victoire qu’il m’apporte. Et je suis en manque de solitude. Tu me comprends ?

— Bien sûr, dit-il en souriant tristement. Bien sûr que je te

comprends, Ciri. Tu es ma fille, tu es une sorceleuse. Tu fais ce

que tu dois faire. Mais je vais te dire une chose. Une seule chose. Tu ne peux pas t’enfuir, même si tu essayes toute ta vie.

— Je sais, répondit-elle, et elle se pelotonna contre lui.

J’espère encore qu’un jour… si j’attends, si je suis patiente,

peut-être pourrai-je vivre un beau jour comme celui-là. Un jour superbe comme celui-là… Même si…

— Quoi, Ciri ?

— Je n’ai jamais été jolie. Et avec cette balafre…

— Ciri, la coupa-t-il, tu es la plus jolie fille du monde. Juste après Yen, bien entendu.

— Oh, Geralt.

— Si tu ne me crois pas, demande à Jaskier.

— Oh, Geralt.

— Où…

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— Au sud, l’interrompit-elle tout de suite, sans tourner la tête. Là-bas la fumée sort encore du sol après la guerre, la reconstruction est en marche, les gens se battent pour survivre. Ils ont besoin de gardes, de protection. Je serai utile là-bas. Et il y a aussi Korath… et Nilfgaard. Je n’ai pas fini mon travail là- bas. Nous n’avons pas fini notre travail là-bas, Gevir et moi. Elle redevint silencieuse. Son visage s’assombrit, ses yeux noisette se rétrécirent, sa bouche se tordit en une affreuse grimace. « Je me souviens. » se dit Geralt, « Je me souviens. » C’était comme cela, cette fois où ils s’étaient battus côte à côte dans les escaliers du château de Rhys-Rhun. Les marches étaient glissantes à cause du sang répandu et sur ces marches ils se tenaient debout, elle et lui. Le Loup et le Chat, deux machines à tuer inhumainement rapides et inhumainement cruelles, aculées dans un coin, repoussées contre un mur. Puis les nilfgaardiens, stupéfaits, avaient battu en retraite devant les éclairs et les sifflements de leurs épées et s’étaient mis lentement à descendre, descendre les escaliers de Rhys-Rhun, poisseux de sang. Ils avaient descendu, couchés les uns contre les autres, entassés, car devant eux arrivait la mort, la mort avec deux épées brillantes. Un Loup calme et plein de sang-froid et un Chat en folie. L’éclair d’une lame, un cri, du sang, la mort… Comme ça, cette fois-là c’était comme ça. Cette fois-là. » Ciri rejeta ses cheveux en arrière et au milieu des boucles cendrées apparut une mèche blanche comme la neige sur sa tempe. Cette fois-là, ses cheveux avaient blanchi. — Mon travail là-bas n’est pas terminé, siffla-t-elle. Pour Mistle. Pour ma Mistle. Et même si je l’ai vengée, une mort pour Mistle ce n’est pas assez. Bonhart, se dit-il. Elle l’a tué emplie de haine. Oh, Ciri, Ciri. Tu te tiens sur le bord d’un abîme, ma fille. Une centaine de morts ne pourraient venger ta Mistle. Fais attention à la haine, Ciri, elle te ronge comme le cancer. — Fait attention à toi, murmura-t-il. — C’est plutôt aux autres qu’il faudrait dire de faire attention, dit-elle en souriant affreusement. Voilà qui aurait plus de sens.

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Je ne la reverrai jamais, pensa-t-il. Si elle part, je ne la reverrai jamais.

— Tu me reverras, répondit-elle de façon inattendue avec un

sourire de magicienne, pas de sorceleuse. Tu me reverras, Geralt.

Puis elle se releva, grande et élancée comme un garçon, agile comme une danseuse. Elle se hissa sur sa selle.

— Yaaa, Kelpie !!!

De derrière les buissons jaillirent des étincelles, éjectées de

la cour par les sabots du cheval. De derrière le mur apparut Jaskier, son luth sur l’épaule et un tonnelet de bière dans chaque main.

— Allez, bois un coup, dit-il en s’asseyant près de lui. Ça te fera du bien.

— Je ne sais pas. Yennefer m’a prévenu que si jamais elle sentait quelque chose…

— Tu mâcheras un peu de persil. Bois, homme abattu.

Durant un long moment ils restèrent assis en silence, vidant lentement la bière des tonnelets. Jaskier soupira. — Ciri s’en va, hein ?

— Hmm.

— C’est bien ce que je pensais. Écoute Geralt…

— Ferme la, Jaskier.

— D’accord.

Le silence retomba. De la cuisine émanait une délicieuse

odeur de gibier rôti, fortement épicé de baies de genévrier.

— Quelque chose se termine, dit Geralt avec difficulté. Quelque chose s’achève, Jaskier.

— Pas du tout, répondit sérieusement le poète. Quelque chose commence.

IX

L’après-midi se passa sous le signe des larmes. Tout commença par un élixir de beauté. L’élixir, un onguent pour être plus précis, appelé Feenglant ou « glamarye » dans la Langue Ancienne, utilisé d’une certaine façon, augmentait le

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charme de manière incroyable. Triss Merigold, à qui les dames hôtes des lieux en avaient demandé, prépara une grande quantité d’onguent et ces dames commencèrent leurs applications cosmétiques. On pouvait entendre derrière les portes fermées les pleurs de Cirilla, Mona, Eithe et Kashka qui n’avaient pas le droit d’utiliser la glamarye. Seule Morenn, la plus âgée des dryades, avait droit à cet honneur. Celle que l’on entendait le plus était Kashka. À l’étage en dessous pleurait Lily, la fille de Dainty Biberveldt, parce qu’il s’avérait que la glamarye, comme la plupart des sortilèges, ne fonctionnait pas sur les hobberas. Dans le jardin la medium sanglotait parce qu’elle ne savait pas que la glamarye déclenchait des pleurs immédiats et les conséquences qui allaient avec, principalement une profonde mélancolie. Dans l’aile ouest du château pleurait Annika, la fille du magistrat Caldemeyn qui, ne sachant pas que la glamarye doit être étalée sous les yeux, avait avalé l’onguent et attrapé la diarrhée. Ciri prit sa part et l’étala sur Kelpie. La prêtresse Iola et Eurneid sanglotèrent également quand Yennefer refusa de mettre la robe de mariage blanche qu’elles lui avaient confectionnée. Même la médiation de Nenneke échoua. Yennefer proféra des jurons, jeta des sorts et des plats, tout en répétant qu’elle ressemblait à une putain de vierge en blanc. Nenneke en colère se mit aussi à hurler et dit à Yennefer qu’elle se comportait de pire manière que trois putains de vierges. Yennefer répondit en déclenchant une boule de feu qui démolit le toit de la tour cornière, ce qui eut aussi ses bons côtés. L’effondrement fut si terrible que la fille de Caldemeyn en fut choquée au point que sa diarrhée s’arrêta tout net. On vit à nouveau Triss Merigold et le sorceleur Eskel de Kaer Morhen, bras dessus bras dessous, dans le jardin d’hiver. Cette fois il n’y avait plus de doute que ce fut vraiment eux car le doppler Tellico était en train de boire de la bière en compagnie de Jaskier, Dainty Biberveldt et le dragon Villentretenmerth. Et malgré des recherches assidues et constantes, le gnome qui se faisait appeler Schuttenbach demeurait introuvable.

X

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— Yen… Elle était à tomber. De lourdes mèches noires, attachées par un diadème doré, tombaient en une cascade brillante sur ses épaules et le col relevé d’une longue robe blanche brocardée de rayures noires sur les manches, étalées sur un corsage agrémenté d’une quantité innombrable de plis et de rubans violets. — Les fleurs, n’oublie pas les fleurs, rappelait Triss Merigold, toute en bleu foncé et mettant un bouquet de roses blanches entre les mains de la mariée. Oh, Yen, je suis si contente… — Triss, ma chérie, dit Yennefer en sanglotant soudainement, sur quoi les deux magiciennes embrassèrent l’air autour de leurs boucles d’oreille. — Assez avec ces marques d’affection, ordonna Nenneke en lissant les volants de sa robe de prêtresse blanche comme la neige. Nous partons pour l’église. Iola, Eurneid, tenez sa robe ou elle va se tuer dans les escaliers. Yennefer se tourna vers Geralt et d’une main lacée d’un gant blanc elle resserra le col de sa cape noire brodée d’argent. Geralt lui offrit son bras. — Geralt, murmura-t-elle à son oreille, je ne peux toujours pas y croire. — Yen, répondit-il dans un souffle. Je t’aime.

XI

— Par tous les diables, où est Herwig ? — Je n’en ai aucune idée, répondit Jaskier tout en polissant les boucles de son pourpoint à la dernière mode aux couleurs de bruyère. Et où est Ciri ? — Je ne sais pas, répondit Yennefer en fronçant les sourcils et en reniflant. Tu empestes superbement le persil, Jaskier. Tu es devenu végétarien ? Les invités commençaient à se rassembler et remplissaient lentement l’église spacieuse. Agloval, en habit noir de cérémonie, escortait Sh’eenaz vêtue d’une robe blanche luisante.

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Près d’eux avançaient en petits pas rapides la troupe de hobberas habillés de beige, brun et ocre, Yarpen Zigrin et le dragon Villentretenmerth tout en doré, Freixenet et Dorregaray

en pourpre, les messagers royaux dans leurs couleurs héraldiques, les elfes et les dryades en vert, et les connaissances de Jaskier dans toutes les couleurs de l’arc-en-ciel.

— Quelqu’un a vu Loki ? demanda Sac-à-souris.

— Loki ? Eskel se tenait à proximité et les regardait par

dessous les plumes qui décoraient son béret. Loki est parti pêcher avec Herwig. Je les ai vus en bateau sur le lac. Ciri leur a couru après pour leur dire que ça commençait.

— C’était quand ?

— Eh bien, ça fait un moment.

— Quelle peste ces foutus pêcheurs, grogna Crach an Craite.

Dès que les poissons commencent à frétiller ils en oublient le

monde entier. Ragnar, va les chercher !

— Attendez, dit Braen en faisant ressortir le contenu de son

ample décolleté. Il nous faut quelqu’un qui puisse courir vite. Mona ! Kashka ! Raenn'ess aen laeke, va !

— Je vous l’avais dit, éructa Nenneke, que l’on ne peut pas se

fier à Herwig. Un fou irresponsable comme tous les athées. Mais

qui a eu l’idée de le nommer maître de cérémonie ?

— C’est un roi, dit Geralt d’une voix mal assurée. Un ancien

roi, peut-être, mais c’est toujours un roi.

— Longue viiiie… se mit à chanter l’un des prophètes, mais le

chasseur de crocodiles le calma d’un coup sur la tête. La troupe de hobberas se mit à murmurer, quelqu’un jura et quelqu’un d’autre pris un poing sur le nez. Gardenia Biberveldt se mit à crier parce que le doppler Tellico marchait sur sa robe. La femme medium se mit à pleurnicher sans raison apparente.

— Encore un peu plus, siffla Yennefer avec un étrange

sourire. Juste encore un peu et je vais avoir une attaque. Qu’on

commence. Qu’on en finisse avec ça.

— Ne t’agite pas comme ça, Yen, gronda Triss, ou tu vas ruiner ton maquillage.

— Où est le gnome Schuttenbach ? râla l’un des bardes.

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— Nous n’en avons aucune idée, répondirent en chœur les

quatre putains d’une voix perçante.

— Mais au moins quelqu’un est-il parti à sa recherche ? hurla

Jaskier. Il avait promis de ramener les fleurs. Qu’est-ce qu’on va faire maintenant ? Ni Schuttenbach ni les fleurs ne sont là. On a l’air de quoi maintenant ? Des murmures s’élevèrent de l’entrée de l’église et les deux dryades envoyées au lac entrèrent en hurlant. Derrière elles courait Loki, sale et complètement trempé, avec une grosse entaille sur le front.

— Loki, s’écria Crach an Craite. Qu’est-ce qui s’est passé ?

— Maamaaaaan ! dit Kashka en pleurant à chaudes larmes.

— Que'ss aen ! Braenn attrapa ses filles et, tremblante et

perturbée, elle passa au dialecte des dryades de Brokilone :

Que'ss aen que suecc'ss feal, caer me ?

— Notre bateau s’est retourné, lâcha Loki. Juste sur la berge.

Un terrible monstre ! Je l’ai frappé avec ma rame mais il l’a

prise dans ses mâchoires… Il a dévoré ma rame !

— Qui ? Quoi ?

— Geralt ! hurla Braenn. Geralt, Mona dit que c’était un

cinarea !

— Une zhirritva ! cria le sorceleur. Eskel, va chercher mon

épée !

— Ma baguette ! demanda Dorregaray. Radcliffe, où est ma baguette ?

— Ciri ! dit Loki tout en saignant du front abondamment. Ciri se bat. Ciri combat le monstre !

— Bordel ! Ciri n’a aucune chance contre une zhirritva !

Eskel ! Trouve-moi un cheval !

— Attend ! Yennefer retira son diadème et le jeta par terre.

Nous allons te téléporter. Tu y seras plus vite ! Dorregaray, Triss, Radcliffe ! Donnez-moi vos mains. Le silence se fit soudainement puis tous poussèrent un cri. À la porte de l’église apparut le roi Herwig, trempé jusqu’aux os mais entier. Près de lui se tenait un jeune homme à la tête nue dans une étrange armure brillante. Derrière eux entrèrent Ciri, perdant de l’eau de partout. Elle était poisseuse, échevelée et tenait Gevir dans la main. Son visage était entaillé de la tempe

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au menton. De sous sa manche de chemise arrachée, le sang coulait abondamment.

— Ciri !!!

— Je l’ai tué, dit la sorceleuse d’une voix faiblarde. Je lui ai brisé les os.

Elle défaillit, aussi Geralt, Eskel et Jaskier l’attrapèrent pour la soutenir. Mais elle ne lâcha pas son épée.

— Encore, gémit Jaskier. Elle s’est encore pris un coup en

plein visage… Mais pourquoi a-t-elle autant de foutue malchance ? Yennefer poussa un grand cri, écarta brutalement Jarre qui était sur son chemin et attrapa Ciri. La magicienne ne fit même pas attention à l’eau boueuse et au sang qui ravageaient sa robe,

posa les doigts sur le visage de la sorceleuse et lança une incantation. Geralt eut l’impression durant une seconde que le château tremblait sur ses bases et que le soleil s’éteignait. Yennefer retira ses mains du visage de Ciri et tout le monde

poussa un cri de surprise. La vilaine balafre était devenue une fine cicatrice rouge, ourlée de plusieurs petites taches de sang. Ciri restait soutenue par les bras qui la tenaient.

— Excellent, dit Dorregaray. C’est à cela que l’on reconnait la main d’un maître.

— Félicitations, Yen, dit Triss calmement alors que Nenneke

commençait à pleurer. Yennefer sourit, ses yeux roulèrent et elle s’évanouit. Geralt parvint à l’attraper avant qu’elle ne glisse sur le sol comme un ruban de soie.

XII

— Du calme, Geralt, dit Nenneke. Ne t’énerve pas. Ça ira

mieux dans un moment. Elle s’est juste dépensée un peu trop,

c’est tout. Quant au cran qu’il a fallu pour faire ça… Tu sais combien elle aime Ciri.

— Je sais. Geralt releva la tête et regarda le jeune homme en

armure brillante qui se tenait à la porte de la chambre. Écoute,

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fiston, retourne à l’église. Cela ne te regarde pas. Et, de toi à moi, qui es-tu en fait ?

— Je… je m’appelle Galaad, répondit le jeune chevalier. Puis-

je… puis-je savoir comment se porte la belle et brave demoiselle ?

— Laquelle ? répondit en souriant le sorceleur. Il y en a deux

ici, toutes les deux belles, courageuses, et toutes deux sont

demoiselles, bien que pour l’une d’entre elle ce ne soit que le fruit du hasard. De laquelle parlez-vous ? Le jeune homme rougit ostensiblement.

— De la plus jeune, répondit-il. Celle qui s’est précipitée pour sauver le Roi Pêcheur sans la moindre hésitation.

— Qui ?

— Il parle d’Herwig, intervint Nenneke. La zhirritva a

attaqué le bateau sur lequel Herwig et Loki étaient en train de

pêcher. Ciri s’est précipitée sur la zhirritva et cet écuyer, qui par chance se trouvait là, a couru pour l’aider.

— Ainsi, vous avez aidé Ciri. Le sorceleur regarda le chevalier avec gratitude et une attention plus soutenue. Comment vous appelez-vous déjà ? J’ai oublié.

— Galaad. Est-on en Avalon ? Au château du Roi Pêcheur ?

La porte s’ouvrit et c’est une Yennefer bien pâle qui apparut, soutenue par Triss Merigold.

— Yen !

— On part pour l’église, annonça la magicienne d’une voix calme. Les invités attendent.

— Yen, on peut remettre ça à plus tard.

— Je vais devenir ta femme même si les diables doivent m’emporter ! Et je vais la devenir maintenant !

— Et Ciri ?

— Quoi, Ciri ?

La sorceleuse apparut derrière Yennefer, des traces de glamarye sur la partie saine de son visage.

— Tout va bien, Geralt. C’était juste une vulgaire griffe, je n’ai même rien senti. Galaad, avec un grand fracas de grincements métalliques, s’agenouilla, ou tomba sur un genou.

— Belle dame.

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Les grands yeux de Ciri s’élargirent encore davantage. — Ciri, permet moi, dit le sorceleur. Voici le chevalier… hmmm… Galaad. Vous vous connaissez déjà. Il t’a aidée quand tu combattais la zhirritva. Ciri rougit fortement. La glamarye commençait à faire effet, aussi c’était un très joli rouge et la cicatrice était presque invisible. — Ma dame, marmonna Galaad. Soyez aimable. Permettez- moi, ô charmante personne, de rester. Je désire… je désire… — Telle que je connais la vie, je pense qu’il veut devenir ton chevalier servant, Ciri, dit Triss Merigold. Ciri joignit les mains derrière son dos et s’inclina avec gratitude, toujours silencieuse. — Les invités attendent, interrompit Yennefer. Galaad, je vois que vous êtes non seulement un chevalier mais aussi un garçon bien élevé. Vous avez combattu aux côtés de ma fille, aussi vous pouvez lui offrir votre bras durant la fête. Allez, Ciri, va mettre une robe. Geralt, peigne tes cheveux, et rentre ta chemise dans ton pantalon parce qu’elle est sortie. Dans dix minutes je veux voir tout le monde dans l’église.

XIII

Le mariage fut splendide. Toutes les dames et jeunes filles pleurèrent. Herwig était le maître de cérémonie, ancien roi, mais toujours un roi. Vesemir de Kaer Morhen et Nenneke prirent le rôle de parents des fiancés, Triss Merigold et Eskel celui de témoins. Galaad accompagnait Ciri, et Ciri était rouge comme une pivoine. Ceux qui avaient une épée firent une haie d’honneur. Les amis de Jaskier jouèrent du luth et du violon et chantèrent une chanson composée spécialement pour l’occasion, aidés dans le refrain par les filles aux cheveux rouges de Freixenet et la sirène Sh’eenaz, célèbre ici et ailleurs pour sa voix magnifique. Jaskier fit un discours, souhaitant aux jeunes mariés beaucoup de joie, de bonheur, et une nuit de noces particulièrement réussie, ce pour quoi Yennefer le gratifia d’un coup de pied dans la cheville.

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Puis ils se précipitèrent tous dans la salle du trône et assiégèrent les tables. Yennefer et Geralt étaient en tête de table, les mains toujours liées de l’écharpe de mariage. Ils souriaient et répondaient aux nombreux toasts et vœux de bonheur. Les invités, qui s’étaient déchaînés en hurlant la nuit précédente, s’amusaient de façon disciplinée et avec retenue, aussi personne ne fut saoul avant un temps admirablement long. À une exception près plutôt inattendue en la personne de Jarre Unemain, qui abusa de la boisson car il ne pouvait pas supporter la vue de Ciri rougissant sous les doux regards de Galaad. Personne ne disparut non plus, à l’exception de Kashka qui fut rapidement retrouvée sous la table où elle dormait comme une bête. Les fantômes de Rozrog avaient dû avoir suffisamment d’aventures la nuit précédente car ils ne montrèrent aucun signe de vie. Il n’y eut qu’une exception en la personne d’un squelette recouvert en partie des restes d’un linceul, qui apparut soudainement derrière Agloval, Sac-à-souris et Freixenet. Le prince, le baron et le druide étaient tellement absorbés par une discussion politique qu’ils ne remarquèrent même pas l’apparition. Le squelette fut tellement vexé de ce manque d’attention qu’il fit le tour de la table pour venir faire claquer ses mâchoires devant Triss Merigold. La magicienne, tendrement pelotonnée contre le bras d’Eskel, leva sa gracieuse main et claqua des doigts. Les chiens prirent soin des os. — Puisse la grande Melitele vous donner sa grâce et sa bénédiction, chers aimés. Nenneke embrassa Yennefer et fit tinter son verre sur le gobelet de Geralt. Mais il vous a fallu un sacré bout de temps. Enfin, vous êtes mariés maintenant. Je suis très heureuse pour vous, j’espère que Ciri suivra votre exemple et que si elle trouve quelqu’un elle n’attendra pas aussi longtemps. — J’ai l’impression, dit Geralt en désignant de la main Galaad, sous le charme de la sorceleuse, qu’elle a déjà trouvé quelqu’un. — Tu parles de ce personnage bizarre ? dit la prêtresse avec étonnement. Oh, non. Il ne sortira rien de cela. Est-ce que tu l’as regardé de plus près ? Non ? Eh bien, regarde ce qu’il fait.

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Certes il courtise Ciri, mais en même temps il examine et tâtonne constamment tous les gobelets sur la table. Tu dois admettre que ça n’est pas un comportement normal. Je me demande pourquoi cette fille le regarde comme un tableau. Jarre, c’est différent. Il est raisonnable, poli…

— Ton Jarre raisonnable et poli vient juste de glisser sous la

table, l’interrompit Yennefer. Et maintenant ça suffit, Nenneke,

Ciri vient vers nous. La sorceleuse aux cheveux cendrés s’assit sur la chaise laissée libre par Herwig et se pressa tendrement contre la magicienne.

— Je pars, dit-elle calmement.

— Je sais, ma fille.

— Galaad… Galaad vient avec moi. Je ne sais pas pourquoi.

Mais je ne peux pas le lui refuser, n’est-ce pas ?

— Bien sûr que non. Geralt ! Les yeux de Yennefer, brillant

d’un chaleureux violet clair, fixèrent son mari. Va donc faire le

tour des tables et discuter avec nos invités. Tu peux aussi boire quelque chose. Un verre. Un petit. J’aimerais avoir une conversation avec ma fille ici présente, de femme à femme. Geralt soupira. La fête devenait de plus en plus joyeuse. Les amis de Jaskier chantaient des chansons qui faisaient intensément rougir Annika, la fille de Caldemeyn. Le dragon Villentretenmerth passablement éméché enlaçait le doppler Tellico encore plus ivre et essayait de le convaincre que se changer en prince Agloval pour le remplacer dans le lit de la belle sirène Sh’eenaz ne serait pas une action très amicale. Les filles aux cheveux rouges de Freixenet, toutes excitées, essayaient de plaire aux messagers royaux, et les messagers royaux faisaient de leur mieux pour impressionner les dryades, ce qui d’une certaine façon donnait à l’endroit une allure de maison de joie. Yarpen Zigrin, reniflant de son nez crochu, expliquait à Chireadan que quand il était enfant il voulait devenir un elfe. Sac-à-souris hurlait à Agloval qui n’était pas d’accord que le gouvernement allait tomber. Personne ne savait de quel gouvernement il s’agissait. Herwig entretenait Gardenia au sujet d’une grande carpe qu’il avait attrapée avec une canne

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dont la ligne avait été appâtée avec du crottin de cheval et la hobberas acquiesçait d’un air songeur tout en disant régulièrement à son mari de ne pas boire de trop. Dans les couloirs les prophètes et le chasseur de crocodiles couraient partout, cherchant en vain après le gnome Schuttenbach. Freya, clairement dégoutée par la faiblesse des hommes, buvait de façon effrénée en compagnie de la femme medium, chacune restant dans un sérieux et vertueux silence. Geralt fit le tour de la table, claquant son verre contre celui des invités, offrant son dos à des tapes amicales et ses joues à des baisers qui l’étaient tout autant. À la fin il arriva près de l’endroit où Galaad avait été rejoint par Jaskier. Galaad, le regard fixé sur la coupe du poète, marmonnait quelque chose et le troubadour le regardait du coin de l’œil et l’écoutait avec intérêt. Geralt s’arrêta au-dessus d’eux.

— …alors je suis monté sur ce bateau, disait Galaad, et j’ai

navigué dans ce brouillard, même si je dois vous confesser, Maître Jaskier, que mon cœur était empli de terreur… Et je vous confesse que parfois tout espoir m’abandonnait. Je pensais que

ma fin était arrivée et que j’allais mourir dans ce brouillard impénétrable. Et soudain le soleil a jailli, brillant au-dessus de l’eau comme… comme de l’or… Et soudain j’ai vu devant moi… Avalon. Nous sommes à Avalon, n’est-ce pas ?

— Pas du tout, répondit Jaskier, remplissant leurs chopes.

Ici c’est Schwemmland, ce qui peut être traduit par « Pays des

marais ». Prend un verre, Galaad.

— Et ce château… ça doit être Monsalvat, non ?

— En aucune façon. C’est Rozrog. Je n’ai jamais entendu

parler de Montsalvat de toute ma vie, fiston. Et si je n’en ai pas

entendu parler, il n’y a aucune chance que ça existe. A la santé des jeunes mariés, mon garçon !

— Santé, Maître Jaskier. Mais ce roi… N’est-ce pas le Roi

Pêcheur ?

— Herwig ? Oh, il aime bien pêcher, c’est vrai. Autrefois il

préférait la chasse, mais il fut blessé à la jambe pendant une bataille à Orth, alors il ne peut plus monter à cheval. Mais ne l’appelle pas Roi Pêcheur, Galaad. Premièrement, ce nom est plutôt stupide, et deuxièmement ça pourrait l’offenser.

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Galaad resta silencieux pendant un long moment, tout en jouant avec son gobelet à moitié vide. Puis il soupira profondément et regarda autour de lui.

— Ils avaient raison, murmura-t-il. Ce n’est qu’une légende.

Un conte de fées. Un monde imaginaire. Pour faire court, un mensonge. Au lieu d’Avalon, un vulgaire Pays des marais. Et sans espoir.

— Allons, allons, fit le poète en lui donnant une tape amicale

de la main. Ne tombe pas dans le désespoir, mon garçon. Mais pourquoi donc cette fichue mélancolie ? Tu es à un mariage, alors prend du bon temps, bois et chante. Tu es encore jeune, tu

as la vie entière devant toi.

— La vie, répéta pensivement le chevalier. Qu’en pensez-

vous, Maître Jaskier ? Quelque chose commence, ou quelque chose s’achève ? Jaskier lui jeta un rapide coup d’œil interrogateur.

— Non, je ne sais pas, répondit-il. Et si je ne sais pas, alors

personne ne sais. La conclusion est que rien ne finit jamais et rien ne commence jamais.

— Je ne comprends pas.

— Et tu n’as pas à le faire.

Galaad réfléchit à nouveau, en fronçant les sourcils.

— Et le Graal ? demanda-t-il finalement. Qu’est-ce que

devient le Graal ?

— C’est quoi, le Graal ?

— C’est ce que nous cherchons, expliqua Galaad, dirigeant

ses yeux tristes vers le troubadour. Quelque chose qui est le plus

important. Sans lequel la vie n’a pas de sens. Sans lequel nous sommes incomplets et imparfaits. Le barde joignit ses lèvres et regarda le chevalier avec son fameux regard, dans lequel la sagesse se combinait à une joviale honnêteté.

— Quel idiot tu fais, répondit-il. Tu as été assis à côté de ton Graal pendant toute la soirée.

XIV

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Vers minuit, quand les invités s’amusaient dans leur coin et que Yennefer et Geralt, libérés de la fête, pouvaient se regarder tranquillement dans les yeux, la porte s’ouvrit brusquement et le bandit Vissing, généralement connu sous le nom de Pat le Pilleur, s’avança. Pat le Pilleur était quelque chose qui mesurait environ deux mètres de haut, avait une barbe qui lui descendait jusqu’à la ceinture et un nez ayant la forme et la couleur d’un radis. Sur une épaule il y avait son célèbre gourdin Cure-dent et sur l’autre il portait un gros sac. Geralt et Yennefer avaient déjà rencontré Pat le Pilleur de temps en temps. Aucun d’eux cependant n’avait eu l’intention de l’inviter. C’était donc évidemment le résultat du travail de Jaskier.

— Bienvenue, Vissing, dit la magicienne en souriant. C’est

gentil de ta part de te souvenir de nous. Prend un siège !

Le bandit, s’appuyant sur Cure-dent, s’inclina courtoisement.

— Plein de joyeuses années et une flopée d’enfants, dit-il

bruyamment. Voilà ce que je vous souhaite, mes amis. Cent

années de bonheur… Mais qu’est-ce que je dis, deux cents ans, nom de Dieu, deux cents ! Ah, Je suis si content pour toi Geralt, et pour toi, Yennefer. J’ai toujours cru que vous finiriez par vous marier, même si vous ne cessiez de vous battre et de vous chamailler comme, comment dire ça, comme des chiens. Ah, bon sang, qu’est-ce que je dis…

— Bienvenue, bienvenue, Vissing, dit le sorceleur en versant

du vin dans le plus grand gobelet qu’il pouvait trouver. Bois à

notre santé. D’où viens-tu ? La rumeur disait que tu moisissais en prison.

— Ils m’ont relâché. Pat le Pilleur pris une grande gorgée et

soupira. Ils m’ont relâché, comment dire, contre une putain de

caution. Et voilà ce que j’ai, mes amis, un cadeau pour vous. Le voilà !

— Qu’est-ce que c’est, grogna le sorceleur en regardant le

grand sac dans lequel quelque chose s’agitait.

— Je l’ai attrapé sur le chemin qui m’amenait ici, répondit

Pat le Pilleur. Je l’ai attrapé dans le parterre de fleurs, là où se

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trouve la statue de femme nue. Tu sais, celle sur laquelle chient les pigeons. » — Qu’est-ce qu’il y a dans ce sac ? — Oh, c’est juste un, comment dire ça, un petit diable. Je l’ai attrapé pour vous en faire cadeau. Vous avez une ménagerie ici ? Non ? Bon, vous pouvez l’empailler et l’accrocher sur un mur du château, les invités trouveront ça adorable. Mais je dois vous prévenir, c’est un sacré menteur. Il n’arrête pas de prétendre que son nom est Schuttenbach.

FIN

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L’idée de Quelque chose s’achève, quelque chose commence me fut inspirée, comme la dédicace de l’histoire l’explique, par l’annonce du mariage d’un certain couple bien connu et aimé de la sphère fantastique. Aujourd’hui je ne fais plus l’effort de cacher qu’il s’agissait de Paulina Braiter et Pawel Ziemkiewicz (*).

Quant à celui qui m’a encouragé à l’écrire, grâce lui soit rendue pour cela, c’était Krysztof Papierkowski, président du Club de Fantasy de Gdansk (GKF). À cette époque le GKF éditait un fanzine, Le Nain Rouge, et Krysztof faisait souvent l’effort d’acquérir des histoires pas encore publiées d’écrivains polonais connus de fantasy pour ce fanzine. Un jour il me proposa l’idée et, lorsque j’eus accepté, je décidai de non seulement m’inspirer du mariage cité ci-dessus mais également de lui donner la forme d’une farce, un badinage dans le style des conventions de la science-fiction. C’est pourquoi depuis ce jour je vois toujours ceci comme une blague conventionnelle plutôt que comme une véritable histoire. En dépit des apparences, les circonstances et les personnages, Quelque chose s’achève, quelque chose commence n’a aucun lien avec ce qui s’appelle la saga de Geralt de Riv. Ce n’est pas une « fin alternative » de la série pas plus que, suivant certaines rumeurs, une fin qui a été rejetée durant le processus de création et donc remplacée par une autre moins allègre. Tout le monde ne comprit pas ça et ne le comprend toujours pas aujourd’hui. Tadeusz A. Olszanski, qui jouit d’une grande estime dans le domaine de la fantasy, me dit un jour que j’étais bien le seul à être suffisamment canaille pour publier la fin d’une saga… avant même d’avoir écrit la saga ! Même la personne qui est censée être la mieux informée de tout, à savoir mon éditeur polonais, Miroslaw Kowalski, pas vraiment content de l’extrême lenteur avec laquelle le dernier volume s’écrivait, me fit part de son étonnement de ce que le tout soit si lent :

« étant donné que tu as déjà le dernier chapitre » me dit-il un jour. Et le nombre de personnes que l’absence de mariage dans l’épilogue a laissés totalement ahuris est légion. Et pourtant le lecteur avisé reconnaitra dans Quelque chose s’achève, quelque chose commence quelques fragments de texte qui lient d’une

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certaine façon cette histoire à la saga. Ceci est la preuve que la saga de Geralt de Riv fut écrite en suivant un plan précis et, malgré les on-dit, n’a pas eu une écriture chaotique comme le développement d’un jeu de rôle qui se termine quand l’auteur commence à en avoir assez. Il suffit de regarder les dates :

Quelque chose s’achève, quelque chose commence fut écrite à la fin de 1992 et fut publiée par Le Nain Rouge l’année suivante. Le premier volume de la saga, Le Sang des elfes, fut publié en 1994. Et le dernier volume, d’où provient la référence au massacre dans les escaliers au cours duquel les cheveux de Ciri virèrent au blanc, fut écrit et publié en 1999.

Andrzej Sapkowski

(*) Paulina Braiter, traductrice de science-fiction, aujourd’hui journaliste très connue d’un important journal de Varsovie. Pawel Ziemkiewicz, écrivain et traducteur (Note du Traducteur d’origine).

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Coin des fans

Pour ceux que ça intéresse, voici les livres dans lesquels certains des personnages évoqués dans cette nouvelle sont apparus pour la première fois.

Personnages principaux

Ciri : L’Épée de la Providence, nouvelle homonyme

Jaskier : Le Dernier Vœu, nouvelles La Voix de la raison 5 et Le Bout du Monde

Yennefer : Le Dernier Vœu, nouvelle homonyme

Invités

Reine Adda : Le Dernier Vœu, nouvelle Le Sorceleur

Agloval :

L’Épée

de

la

Providence,

nouvelle

Une

d’abnégation

once

Borch Trois Choucas : L’Épée de la Providence, nouvelle Les limites du possible

Braenn : L’Épée de la Providence, nouvelle homonyme

Caldemeyn : Le Dernier Vœu, nouvelle Le moindre mal.

Chireadan : Le Dernier Vœu, nouvelle homonyme

Crach an Craite : Le Dernier Vœu, nouvelle Une question de prix

Dainty Biberveldt : L’Épée de la Providence, nouvelle Le feu éternel

Dorregaray : L’Épée de la Providence, nouvelle Les limites du possible

Tellico Lunngrevink Letorte : L’Épée de la Providence, nouvelle Le feu éternel

Eskel : Le Dernier Vœu, nouvelle homonyme

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Eurneid : Le Sang des elfes

Freixenet : L’Épée de la Providence, nouvelle homonyme

Galaad : La Dame du Lac

Iola la seconde : Le Sang des Elfes

Jarre : Le Sang des Elfes

Sac-à-souris : Le Dernier Vœu, nouvelle Une question de prix

Nenneke : Le Dernier Vœu, nouvelle La Voix de la raison

Percival Schuttenbach : Le Baptême du Feu

Radcliffe : Le Sang des Elfes

Sh'eenaz :

L’Épée

de

la

Providence,

nouvelle

Une

once

d’abnégation

Triss Merigold : Le Sang des Elfes

Vesemir : Le Dernier Vœu

Villentretenmerth (dragon doré) : L’Épée de la Providence, nouvelle Les limites du possible

Yarpen Zigrin : L’Épée de la Providence, nouvelle Les limites du possible

Les autres personnages sont nouveaux ou juste évoqués dans les livres.

Pour plus d’information, vous pouvez consulter le Wiki français sur le sorceleur.

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