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Sur les traces d’Albert Schweitzer à Sarre-Union

Plusieurs souvenirs concernant Albert Schweitzer me


reviennent en mémoire. Habitant à côté de la pharmacie
Mahler dans la Grand Rue á Sarre-Union, je me souviens, dans
mon jeune âge avoir guetté une voiture devant chez moi d’où
devait sortir notre grand homme, en visite chez le voisin. Ma
mère, Présidente de la Croix Rouge et grande admiratrice de
l’œuvre d’Albert Schweitzer, possédait une photo floue de
cette journée mémorable mais que je ne l’ai pas retrouvée…
La plupart des infirmières du centre de soins de la Croix
Rouge parlaient de leurs souvenirs, à l’hôpital de Lambarené
au Gabon où elles avaient travaillé pour le docteur Schweitzer.
Notre voisin se dépensait sans compter, vendant des tableaux,
des bustes, des portes clés pour financier les activités de notre
grande figure alsacienne. Una place de Sarre-Union porte son
nom et au Musée nous retraçons sa présence dans notre cité.

Auguste, l’oncle péruvien.

Albert Schweitzer est né le 14 janvier 1875 à Kaysersberg où


son père était pasteur. Quelques mois après, la famille
s’installa au presbytère de Gunsbach dans la vallée de
Munster. Mais que vient donc faire Albert Schweitzer dans
notre localité aux confins de l’Alsace? Il avait en fait de la
parenté à Sarre-Union, Auguste Schweitzer.

L’aîné des trois frères Schweitzer, l’oncle Auguste (1843-


1940) a très vite essayé de gagner sa vie. En 1868, el est
engagé par Théodore Harth exportateur à Paris, il deviendra
son associé en 1872. La Casa Théodoro Harth a ses principaux
magasins au 27 et 29 Plateros de San Pedro à Lima au Pérou.
Un particulier nous a remis une carte postale de sa collection
provenant de Lima avec les portraits d’Emilio Harth (cela fait
plus péruvien) et Raoul Fort ainsi qu’une vue du magasin.
Cette carte postale est adressée à Henri Harth à Saar-Union le
14 février 1902. Le 19 avril 1902, Edouard Dommel s’adresse
à son petit cousin Georges Harth (Georges Dommel, le père
d’Edouard a épousé Henriette Harth, fille de Salomé Karcher
et de Henri Harth qui fut maire de Sarre-Union de 1878 à
1891). En 1902, Georges Harth, le fils de Théodore Harth, doit
procurer des costumes de grenadiers napoléoniens pour une
fête des pompiers à Sarre-Union. Le courrier en réponse
porte l’adresse « Ancienne Maison Théodore Harth et Cie, 50,
rue du paradis Paris X ». La coiffure doit être un bonnet à poils
avec plume rouge. C’est l’oncle Charles qui remettra le mandat
à Georges. Par courrier du 20 mai, Georges Harth informe son
cousin Edouard Dommel que sa maman a passé sa lettre à
l’oncle Schweitzer, qui s’occupe de tout mais n’étant pas au
courant de l’importance de la coiffe, il est allé chez un autre
costumier sans la carte illustrée et lui a envoyé des casques au
lieu des bonnets. Les grenadiers français pour la fête de 1902
avaient moins d’allure à cause de l’erreur d’Auguste
Schweitzer. Au-delà de l’anecdote, nous découvrons à travers
cette correspondance les liens de parenté qui unissent
plusieurs personnes de notre localité à la famille Schweitzer
et les sentiments très francophiles de notre capitaine des
pompiers Edouard Dommel qui veut imposer le souvenir de
l’Empereur en Alsace allemande.

Dans un autre album de famille, nous avons trouvé le portrait


de Ernie Gogelein et de son épouse. Les deux photos ont été
réalisées à Lima après 1872. C’est l’ancien pâtissier de la
localité, Jean-Claude Gogelein qui nous a indiqué qu’un des
membres de sa famille avait travaillé au Pérou pour les Harth
et il a mis à notre disposition de magnifiques documents. En
fait, la mère d’Ernie Gogelein est née Harth. Louis Gogelein
avait épousé Adèle Harth, fille de Nicolas Harth. Ernie
Gogelein avec son épouse a travaillé pour les Harth plus de 30
ans au Pérou. Il fait venir son neveu Charles de Fénétrange qui
travaille également pour les Harth á Lima de 1898 à 1906. Sur
le certificat de travail de Charles Gogelein, établi le 17 février
1906, on découvre le logo de la maison Harth, un « bouc ».
Rien d’étonnant pour un enfant de Bouquenom, né dans la cité
aux boucs de choisir cet animal, mais en fait on attendait
plutôt un lama à Lima. Charles fera par la suite le tour du
monde mais comme dit Kipling, ceci est une autre histoire.

Un autre enfant de Sarre-union est recruté par la firme Harth


dans la même période pour travailler au Pérou. Il s’agit
d’Edouard Haas, qui est engagé aux entrepôts de Lima. Il
réalise pendant son séjour de nombreux dessins représentant
des paysages d’Amérique du Sud. Il ne reviendra pas en Alsace
annexée, et s’installera à son retour près de Valenciennes. Les
Haas son également en famille avec les Harth et les
Herrenschmidt.

De tout, des ficelles aux cercueils…

Les enfants de Sarre-Union forment un petit noyau


d’expatriés après 1870 au Pérou. Ernie Gogelein et Edouard
Harth ont travaillé avec Auguste Schweitzer après le décès de
Théodore Harth. Mais que faisait-on exactement à Lima ?
Quand on posait la question à Albert Schweitzer de ce
qu’exportait son oncle, il répondait « De tout, depuis des
ficelles jusqu’aux cercueils ». La Maison Harth importait
d’Europe pour le Pérou, du parfum, des articles de Paris, de la
bière, du cognac, du champagne… mais également de la
quincaillerie, des vêtements, des sombreros, etc.

Le mariage d’Auguste Schweitzer à Sarre-Union

Après la mort de Théodore Harth, Auguste Schweitzer fut


nommé tuteur de ses deux fils. Il était le beau-frère de son
patron par le mariage avec Mathilde Hertlé dont la sœur
Constance avait épousé Théodore Harth. Théodore Harth est
le fils de Nicolas Harth, tanneur à Sarre-Union et de Catherine
Bauer. Il est né à Sarre-Union en 1830. A l’âge de 39 ans, le 11
juin 1870, alors qu’il habite à Paris au 7, Boulevard du Prince
Eugène, il retourne dans sa ville natale pour épouser Caroline
Louise Constance Hertlé âgée de 20 ans, également née à
Sarre-Union. Elle est la fille du docteur Conrad Hertlé de
Sarre-Union et de Sophie Caroline de Langenhagen dont le
père Charles est fabricant de chapeaux à Sarre-Union. Les
deux frères de Théodore, Nicolas et Auguste, tous deux natifs
de la localité sont ses témoins.

Auguste Philippe Schweitzer né à Phaffenhoffen, négociant


commis à Paris et habitant Boulevard Magenta s’est
également marié à Sarre-Union le 11 juin 1874. Il épouse
Sophie Frédéric Mathilde Hertlé, née à Sarre-union. Les
témoins sont Georges Gerst de Pfaffenhoffen, le pharmacien
Jacques Mahler, Nicolas Harth et le Docteur Edouard Dietz de
Sarre-Union. Le grand-père d’Albert Schweitzer signe le
registre de mariage ce jour-la. Les deux sœurs Hertlé se
marient le même jour et le même mois à 4 ans d’intervalle.

La Maison Harth de Sarre-Union.

Mathilde Schweitzer, née Hertlé, passait ses vacances à Sarre-


Union où Albert Schweitzer la rejoignait pour quelque temps.
Un véritable cercle musical s’était organisé autour de la
famille Harth, et Albert Schweitzer venait souvent
accompagné d’amis, parmi lesquels, Gustave Bret, organiste et
fondateur de la société Bach à Paris. Les Harth sont une vieille
famille protestante de Sarre-Union dont les embranchements
familiaux sont multiples. La plupart d’entre eux exerçait le
métier de tanneur, ce qui ne les mettait pas au ban de notre
société. Les maisons les plus belles et les plus cossues de
Sarre-Union ont été construites par des tanneurs.

C’est dans la maison Harth que le pasteur, puis le médecin


Albert Schweitzer préparait ses cours de l’année universitaire
et jouait beaucoup du piano. Le soir, sa promenade favorite et
méditative était d’emprunter la petite route très pittoresque,
qui mène à la localité voisine de Schopperten. Pour rentrer de
Schopperten chez sa tante, il pouvait ensuite longer la voie de
chemin de fer construite quelques années auparavant en
1872, et jouxtant la propriété familiale. Ce circuit était
souvent emprunté par les jeunes de la localité au début du
siècle, c’est du moins celui qu’empruntait mon grand-père à
l’époque. Dans une lettre adressée à Monsieur Mahler le 26
janvier 1957. Albert Schweitzer écrit »Souvent je pense aux
belles années que j’ai passées à Sarre-Union du 20 septembre
jusqu’en novembre, dans la maison Harth. Mais je ne
participais pas aux excursions des invités de la maison. Si
souvent je me souviens de cet ancien temps, entre 1900 et
1912 ».

Une période charnière.

Il serait bon de savoir ce que devient notre prix Nobel alsacien


pendant cette période de sa vie dans la pleine vigueur de son
âge. En 1898, Schweitzer passe son premier examen de
théologie pour obtenir son diplôme d’état. En décembre 1899,
il est vicaire adjoint à l’église Saint Nicolas de Strasbourg. En
1900, lors de ses premières vacances à Sarre-Union, il est
Docteur rn théologie. En 1902, il est chargé de cours à la
faculté de théologie de Strasbourg. C’est cette année-là qu’il
commence la rédaction de « Jean Sébastien Bach, le musicien
poète » qui paraîtra en 1905. Nous pouvons rêver en
imaginant que des pages de cet ouvrage ont été transcrites à
Sarre-Union. Le 1er octobre 1903, il est directeur du séminaire
saint Thomas à Strasbourg. En 1905, à 30 ans, il décide de
commencer des études de médecine afin de pouvoir se rendre
ensuite en Afrique équatoriale en qualité de médecin. Il
motive à l’époque ainsi son choix « Il me semblait
inconcevable alors que tant de gens autour de moi luttaient
avec les soucis et la maladie, de pouvoir mener une vie
heureuse… « . Il termine ses études de médecine en 1911.
Pendant cette période très prolifique, il donne des concerts et
publie différents ouvrages sur des thèmes aussi différents que
la théologie, la philosophie et la musique. À l’époque, Sarre-
Union devait être, pour lui, un havre de paix et peut être de
travail.

Une légende de Sarre-Union veut que l’oncle Auguste ait


participé financièrement aux études de médecine puis au
départ à Lambarené d’Albert Schweitzer. Mais est-ce une
légende ? Ce ne sont là que des suppositions. Robert Minder
rapporte dans son ouvrage les propos suivants d’Auguste
Schweitzer : « Si j’y étais allé. Je serai devenu millionnaire ».
« Ne l’es-tu donc pas ! ». « Oui mais pas assez tôt ». Auguste
voulait faire fortune dans le Nouveau Monde. L’oncle a peut-
être réalisé son rêve a travers son neveu mais de la façon la
plus philanthropique qui soit.

Auguste, le généreux…

Auguste Schweitzer aimait faire plaisir et était capable


d’acheter un jour de fête, à Lichtenberg, presque tous les
pains d`épices d’une marchande pour les faire distribuer par
sa fille aux enfants du village qui les avaient regardés avec
convoitise. À Sarre-Union, vers Noël, l’oncle offrait par le biais
de sa fille des sabots à tous les enfants du village qui n’en
avaient pas. C’est du moins ce qu’on raconte… Aux cochers,
chauffeurs et serveurs, il donnait de gros pourboires non sans
avoir jeté un coup d’œil critique sur la note qu’on lui
présentait.

Le cercle alsacien de Paris.

L’oncle Auguste est un mécène. Il aime sa famille, et il sera


toujours là pour elle. Toute la famille Schweitzer a été, à un
moment ou un autre, invitée à Paris. Marguerite, la cadette
des sœurs d’Albert, dirigea le ménage de son père après la
mort accidentelle de sa mère le 3 juillet 1916. « La mère
d’Albert fut piétinée par le cheval d’un militaire allemand et
succomba à ses blessures ». Le père d’Albert Schweitzer
devait décéder le 5 mai 1925. Marguerite fut à son tour
appelée auprès de l’oncle Auguste qui lui fit généreusement
construire, par la suite et pour elle, une maison à Gunsbach.
Nous savons que le père d’Albert Schweitzer, pasteur de
profession, loin d’être pauvre n’était pas immensément riche.
Albert, au lycée, donna des leçons de mathématiques pour
offrir à sa mère et à ses sœurs Louise et Adèle un voyage en
Suisse. Â Paris, l’oncle Auguste accueillit avec beaucoup de
plaisir son neveu Albert en octobre 93. Il habitait à l’époque
Rond point Bugeaud.

Albert Schweitzer put toujours bénéficier du large cercle des


nombreuses connaissances parisiennes de l’oncle Auguste.
Un certain nombre d’Alsaciens s’étaient installés dans la
capitale et se serraient les coudes. Les deux oncles, Auguste et
Charles avaient tous deux opté sans hésiter pour la France
après la défaite de 1870. C’est grâce aux relations musicales
de Mathilde, qu’Albert put étudier auprès de Widor à paris et
perfectionner ses talents musicaux. C’est elle qui lui paye ses
premières leçons chez le célèbre musicien. Charles Marie
Widor (1844-1937), organiste compositeur était professeur
au Conservatoire et organiste de St-Sulpice. Il prenait très peu
d’élèves à l’orgue. C’est grâce à Mathilde qu’Albert passe six
mois de stage chez Widor en 1899. Il confia plus tard à Robert
Minder « Que ne dois-je- pas à Widor ! Ne m’a-t-il pas adopté
presque aussitôt comme un fils ». Il rendait très souvent
visite à son oncle Charles Schweitzer (1844-1935) qui était
professeur d’université à la Sorbonne et à l’école militaire de
Saint-Cyr. Charles est le grand-père de Jean Paul Sartre.

Pour la petite histoire, chaque samedi à Paris, Albert


Schweitzer se rendait chez une amie alsacienne de la famille
qui tenait un pensionnat à Neuilly, une demoiselle Adèle
Herrenschmidt née à Sarre-Union en 1854. Son père Jean
Frédéric était tanneur dans la cité et sa mère se nommait
Marguerite Karcher. Les Herrenschmidt, comme les Harth,
sont une dynastie de tanneurs et sont d’ailleurs en famille
entre eux. Adèle Herrenschmidt est fondatrice et directrice
d’une pension de jeunes filles prospère et réputée à Neuilly-
sur-Seine. Son frère Eugène est né à Sarre-Union en 1850.
Commerçant à Strasbourg, puis à Lima au Pérou, il finit sa vie
à Paris en 1884. Eugène Herrenschmidt, comme Ernie
Gogelein et Edouard Haas a travaillé pour la firme Harth. Ils
sont tous trois en famille avec Théodore Harth et natifs de
Sarre-Union. Il y a peut-être, qui sait, d’autres enfants de
Sarre-Union qui ont travaillé pour les Harth au Pérou.

Auguste Schweitzer, le patriarche.

En 1905, quand Albert Schweitzer finit ses études de


médecine, son oncle Auguste a 63 ans, il est veuf, son épouse
este décédée prématurément en 1902 et il n’a qu’une fille
Marie Louise. Il va devenir le véritable patriarche de la famille
Schweitzer. Albert Schweitzer, lui, s’est marié à Strasbourg le
18 juin 1912 avec Marianne Hélène Bresslau et part pour le
Congo le 21 mars 1913. Il arrive à Lambaréné avec sa femme
le 16 avril 1913. Nous savons qu’Auguste Schweitzer
ravitaillait Albert Schweitzer en Afrique lors de la première
Guerre Mondiale. Du 5 août à fin novembre 1914, Albert
Schweitzer est gardé à vue comme ressortissant allemand. Il
peut reprendre ensuite son activité médicale, en contractant
de fortes dettes. On peut également imaginer que l’oncle
Auguste a financé plus que le ravitaillement au Gabon !

Autour de la musique…

Nous savons qu’Albert Schweitzer avait de nombreux amis à


Sarre-Union, le pasteur Liebrich, puis le pasteur Dillman qui
avait été vicaire chez son père à Gunsbach et bien d’autres.
Les pasteurs d’Alsace ont toujours entretenu des liens
confraternels et d’amitié. Les Harth et les Scheitzer
fréquetaient la famille ainsi que la bourgeoisie locale de la
contrée, les Dommel (la femme d’Edouard Dommel et la fille
de Nicolas Harth), les de Lengenhagen (Ferdinand de
Langenhagen est le cousin d’Auguste Scheitzer), la famille de
Schlumberger (une des familles les plus en vue de la région),
le docteur Emile Bach, Emile Rauch, Chef de musique, les
Karcher (Maximilien Karcher, maire de Sarre-Union de 1902 à
1923, a épousé Anne Gerst). (La grand-mère d’Albert
Schweitzer est née Gerst), ainsi que les Schmidt, les Mahler…
Dans la correspondance de l’ancien Schmidt de Sarre-Union,
nous trouvons différentes cartes de visite (M. et Mme. Auguste
Schweitzer – Madame Théodore Harth – Auguste Schweitzer
69, boulevard Magenta – Madame Hertlé – Théodore Harth
25, rue de Châteaudun…). Le point commun de tout ce beau
monde, qui se fréquentait à Sarre-Union en dehors des liens
de famille, était la musique. Dans l’historique de la Société
Philharmonique de Sarre-Union, réalisé par Charles Weber,
nous apprenons que les premières répétitions de la
philharmonie ont lieu au magasin de Henri Harth, tanneur et
que parmi les mécènes de la musique de Sarre-union, il faut
compter sur le sénateur Ferdinand de Langenhagen, son fils
Octave, Conseiller général et la protection généreuse de la
famille de Schlumberger de Bonnefontaine ainsi que celle de
Madame Théodore Harth.

L’aide de Sarre-Union au Docteur Schweitzer.

Lors d’un séjour á Sarre-Union, Albert Schweitzer prêche à


plusieurs reprises dans différentes paroisses d’Alsace Bossue
comme ce fut le cas à Keskastel en 1921.De nombreuses
lettres ont été adressées à des habitants de la localité. La plus
ancienne connue, pour l’instant, est datée du 31/10/1951 et
nous a été mise à disposition par un particulier. Elle est
adressée à Edy Dommel par le docteur Albert Schweitzer, de
Gunsbach, de passage à Copenhague. Nous savons qu’Albert
Schweitzer est parti pour son 8e départ le 24 octobre 1948 à
Lambaréné. Il est rentré chez lui en mai 1951 et en septembre
de la même année, il a eu le prix des libraires allemands. Il
n’obtiendra le prix Nobel de la paix à Oslo que le 10 décembre
1953 pour l’année 1952. Mais revenons à notre lettre :

« Je profite de quelques instants de tranquillité durant un


arrêt à Copenhague pour venir vous dire combien j’ai été
touché de votre grand don donné en souvenir de votre frère
Paul et d’Emile Liebrich. Je garde à ces deux un cordial
souvenir. Comme nous jouissions d’eux qui étaient si
généreux et si naturels, s’ils ne nous avaient pas été enlevés.

Veuillez dire bien des choses à Madame Dommel que j’ai vue
un instant dans la salle de concert à Strasbourg. J’avais espéré
pouvoir revivre des souvenirs sur place en revenant à Sarre-
Union durant ce séjour. Hélas dans mon cas on ne fait pas les
voyages qu’on voudrait, mais ceux qui s’imposent. Avec mes
bonnes pensée, votre dévoué Albert Schweitzer. Je vous
remercie aussi des portraits que vous m’avez envoyés.
Comme votre frère est vivant dans un de ces portraits. »

Pour comprendre ce courrier, il faut rappeler que Paul


Dommel est mort subitement le 10 février 1950. Paul Dommel
était le directeur de la Corderie alsacienne Dommel et
virtuose de la flûte. Son épouse Amy Dommel-Diény (1894-
1980) fut professeur d’harmonie au Conservatoire de
Strasbourg, puis à la Sorbonne et à la Schola Cantorum. Elle a
travaillé avec le Maître de la Schola Cantorum, Vincent d’Indy
qui était d’ailleurs venu à Sarre-Union en concert. Paul
Dommel était Maire (1944-1945), Conseiller général et
Président de la Philharmonie de Sarre-Union. Son père
Edouard fut maire de Sarre-Union de 1923 à 1928 et son
grand-père Georges l’était également de 1879 à 1890. Les
Dommel sont les cousins des enfants dont l’oncle d’Albert
Schweitzer est tuteur. Albert Schweitzer a tissé des liens
d’amitié avec les Dommel à l’époque où il séjournait à Sarre-
Union. Dans cette lettre, Schweitzer parle de son d´sir de
revenir à Sarre-Union pour y revivre des souvenirs mais ses
obligations l’en empêchent. Le soutien financier de la
communauté bourgeoise et des amis de Sarre-Union aux
œuvres du Docteur de la Forêt Vierge sera constant et
bénéfique.

Alfred Mahler, pharmacien comme son père, est né en 1902. Il


n’as pas connu intimement le Docteur Schweitzer dans la
première période, celles des vacances à Sarre-union de 1900 à
1912, car trop jeune. Mais son père, violoniste, a très bien
connu le carré intime des fréquentations de l’époque. Les
Mahler et Albert Schweitzer ont des amis communs avec les
Gerst de Pfaffenhoffen. Alfred Mahler a rencontré Schweitzer
à l’âge de 10 ans. Il est depuis un de ses très grands
admirateurs,. Il a l’idée de réaliser une plaque en terre cuite
ou en plâtre représentant Schweitzer. Il se rend à plusieurs
reprises, dans les années 50, à Strasbourg où il est reçu à bras
ouverts parce que comme il se rappelle « j’étais de Sarre-
Union ». L’idée est de commercialiser cette plaque pour
financier l’hôpital de Lambaréné.

En 1955, lors d’un séjour en Europe au cours des mois de juin


à novembre, Albert Schweitzer rend une visite à son amis le
pasteur Dillmann. Lors de sacro-sainte promenade, il confia à
son vieil ami : « Georges, je suis enfin de retour ». Lors de
cette visite à Sarre-Union, Schweitzer joua à plusieurs
reprises de l’orgue dans l’église protestante de Sarre-Union.
Certains jeunes mariés de la localité ne surent jamais qu’un
prix Nobel de la paix avait dans la discrétion la plus totale
interprété des morceaux choisis de Sébastien Bach.
Les belles vacances passées à Sarre-Union.

Le 26 janvier 1957, Albert Schweitzer fait parvenir un


courrier à Alfred Mahler où il le remercie sincèrement pour le
grand don pour l’hôpital réalisé grâce à la vente du relief et les
autres dons, dont ceux provenant de la conférence et de
l’exposition. Il joint à cette lettre une deuxième missive qui
n’a pas encore été publiée et que nous avons retrouvée. Elle
est adressée a une proche de Monsieur Mahler, Madame Lieb,
née Decker. Cette missive a été envoyée de Lambaréné :

« Madame Lina Lieb née Decker


Chère Madame

Monsieur Mahler m’écrit que vous êtes de celles qui ont connu
avec moi la maison de Madame Constance Harth à Sarre-
Union à l’époque des vacances. Entre 1900 et 1912, j’y venais
régulièrement pour une série de semaines ordinairement
avec ma cousine Marie Louise Schweitzer. Celle-ci a beaucoup
de soucis à cause de la santé de son mari, un blessé de la
Première Guerre. Moi je n’ai plus jamais de vacances…

Mais en pensée, je me reporte aux belles vacances que dans


ma jeunesse j’ai passées à Sarre-Union.

Votre dévoué Albert Schweitzer.

Dans cette lettre, Albert Schweitzer nous parle de sa cousine


Marie Louise, en fait la fille de son oncle Auguste qui a épousé
Gustave Monod, directeur de l’enseignement secondaire en
France et qui prônait des réformes hardies après 1945 dans
l’esprit du programme Langevin Wallon. Nous apprenons
donc que Schweitzer venait à Sarre-Union en même temps
que sa cousine. N’oublions pas que sa tante Mathilde est
décédée en 1902.
La dernière lettre publiée dans le bulletin municipal de Sarre-
Union date du 4 avril 1965. Elle est à nouveau adressée à
Monsieur Mahler. Elle répond à une correspondance du 19
mars 65 à Lambaréné. C’est une des lettres les plus
émouvantes. Sous sa plume, nous découvrons ces mots :

« Oui, il y a des liens qui unissent Albert Schweitzer et Sarre-


Union. Quelles belles vacances ai-je passées dans la maison de
Madame Harth à Sarre-Union. J’ai pu travailler tranquillement
dans cette ville, où j’avais beaucoup d’amis. J’aimais aussi
l’orgue de l’église protestante. Ces vacances sont inoubliables.
Vous avez donc fêté mon 90e jour de naissance ! Et vous avez
fait ressortir les liens qui m’unissent à Sarre-Union… »

Et un peu plu loin :

« Je remercie de tout cœur les habitants de Sarre-Union, leur


générosité pour mon hôpital. Je vous envoie quelques
photographies de mon hôpital. Veuillez transmettre mes
salutations aux habitants de la ville de Sarre-Union. Je porte
cette ville dans mon cœur.

Avec mes bonnes pensées, votre dévoué, Albert Schweitzer. »

Cette lettre n’est compréhensible que dans le contexte où l’on


sait qu’auparavant Monsieur Mahler, la même année a monté
une exposition à Sarre-Union présentant le film d’Eric
Anderson « Albert Schweitzer raconté par lui-même ». On y
évoque avec les commentaires de Schweitzer sa vie à
Gunsbach puis à Lambaréné. Suite à cette conférence et ce
grand moment dans la vie de notre cité, la somme de 250000
francs a pu être envoyée à Lambaréné. La lettre de 1965 n’est
en fait qu’une lettre de remerciement. Cette même année, cinq
mois jour pour jour après ce courrier, Albert Schweitzer
s’éteint à 23 heures 30. Le lendemain, ses obsèques ont lieu à
Lambaréné. Le souvenir d’Albert Schweitzer ne s’est pas
éteint pour autant de notre cité. Monsieur Mahler fut pendant
de longues années le moteur et le garant du souvenir au grand
homme.

S’Hüss von de Millione Harth.

Nous avons retrouvé des photos de la maison de vacances de


Schweitzer. Un particulier nous a remis deux cartes postales
représentant la maison de Théodore Harth. La première est
postée le 26 septembre 1011. Elle représente la vue arrière de
l’immeuble avec le grand jardin et a été envoyée par un
membre de la famille Schweitzer dont le prénom est illisible à
une Mademoiselle Perquel à Montmorency :

« Ma chère Andrée, je me réjouis beaucoup de rentrer à Paris


et de recommencer les cours. As-tu beaucoup travaillé
pendant les vacances ? J’espère que tu t’es aussi bien amusée
que moi. Ici, c’est charmant et il y a beaucoup de cousins et de
cousines et nous faisons des parties très gaies… Excuse-moi
car je reviens d’une longue course moitié à pied, moitié en
voiture… Reçois mes affectueuses amitiés (illisible)
Schweitzer. »

On apprend que pour pimenter les plaisirs il y a une voiture,


chose rare à Sarre-Union à l’époque.

La deuxième carte postale date des années trente. Elle porte


en titre : « Fondation Théodore Harth, Sarre-Union, Bas-
Rhin ». Auguste Schweitzer à ce moment-là, n’a plus aucun
rapport avec la Fondation Harth. Après la première Guerre
Mondiale, il partageait son temps entre sa villa de St. Cloud
avec son très beau par cet sa résidence à Cannes. Il est mort
pendant l’automne de 1940, à l’âge vénérable de 97 ans.
La Fondation Harth.

Mais qu’est devenue la maison de vacance d’Albert


Schweitzer, la maison que les habitants de Sarre-Union ont
longtemps appelée « S’Hüss von de Millione Harth », en
traduction, la maison du Harth millionnaire. Il faut dire que
des Harth en famille les uns avec les autres, il y en a beaucoup
à l’époque à Sarre-Union. En 1887, rue du pont, l’actuelle rue
Max Karcher, nous trouvons les immeubles de Henri, Louis,
Nicolas et Théodore Harth. Dans la même rue, il faut rajouter
les Hartmann et les Haas, également en familles avec les
Harth. On peut parler d’un regroupement familial pour
l’époque qui n’est compréhensible dans le faubourg qu’en
tenant compte du métier exercé auparavant par les Harth « la
tannerie ». Occuper les terrains et les maisons les plus
proches de la Sarre., c’est se rapprocher de son lieu de travail.
Or, au début de XX siècle, les tanneries ont périclité à Sarre-
Union. L’immeuble de Théodore Harth fait plus de 16 mètres
de façade et son jardin contigu 12 mètres. Sur des photos
prises en 1894, on peut admirer cet édifice de 3 étages. Après
1920l la propriété est offerte à une association par acte
notarié « la fondation Harth ». C’est une maison de repos
pour les employés de la Poste, malades ou fatigués. Cette
propriété est alors gérée par Mademoiselle Ruch. Certains
habitants de Sarre-Union se souviennent de personnes
indigentes, souvent malades des poumons et passant une
période de repos dans la fondation Harth.

Les avatars de la maison Harth.

Les convalescents provenaient pour la plupart de la région


parisienne. Sur une carte postale représentant la façade de la
fondation Harth, Noëlla Vaillant indique la chambre qu’elle
occupe au 1er étage. Le 21 juillet 1936, elle écrit à ses parents
qui résident dans le 15e à Paris, « Chers parents, je vous
envoie cette carte pour vous montrer la chambre où le suis.
Hier il a fait un temps détestable et l’on est jamais autant
sorties, le matin le midi et après le diner. Quelques kilomètres
dans les jambes, sous une pluie battante, mais contentes
quand même. Aujourd’hui on a tiré des photos car il fait un
soleil splendide. Je pense qu’à Paris il en est de même et que
vous vous portez bien tous les deux. Un gros baiser et bon
appétit, il est midi. Noëlla. »

Il semble donc qu’à une certaine période, la fondation Harth


de Sarre-Union a également servi de colonies de vacances
pour des jeunes filles. La propriété fut réquisitionnée pendant
la Seconde guerre Mondiale et rendue à ses propriétaires
après la libération mais dans un piteux état. Très peu de
travaux d’amélioration furent réalisés après guerre. Il eut
même un début d’incendie. La fondation Harth fut habitée par
de nombreuses personnes souvent indigentes de la localité,
surtout de veuves de guerre qui ne payaient pas de loyer. La
maison de vacances d’Albert Schweitzer tomba lentement en
ruines et ne survécut pas aux années d’après guerre. Le
souvenir des habitants de Sarre-Union pour cet immeuble
« Braune Haus », la maison brune, siège du parti nazi. On ne
souvient également du « Kindergarten », jardin d’enfants,
dans la fondation Harth pendant la deuxième Guerre
Mondiale. L’ensemble qui devenait un taudis fut racheté par la
ville.

En tant qu’adolescent dans les années 60, je jouais dans le


terrain vague, autrefois le jardin de la maison Harth, jouxtant
la friche industrielle de l’usine de chapeau de Langenhagen,
une petite rotonde, quelques pans de murs, des trous d’obus…
Plus rien ne subsistait de l’ancien parc. La ville transforma
l’emplacement dans les années 70 en place de stationnement.
Grâce à Monsieur Mahler, on n’oublia pas l’illustre Docteur
alsacien. La place fut baptisée Albert Schweitzer, le 24 août
1975. Un relief en terre cuite, réalisé par notre pharmacien, et
portant l’effigie de Schweitzer avec une plaque en marbre sur
laquelle sont transcrits les mots provenant de la dernière
lettre de 1965 est apposé sur le mur de la Place. Le texte ne
devrait plus être une surprise pour personne « Sarre-Union
me tient à cœur ».

Que s’est-il passé dans les années 1900 à 1912 à Sarre-


Union ? Est-ce seulement par convivialité et pour remercier
les donateurs qu’Albert Schweitzer aurait dit ces mots… Le 9
décembre 1959 marque la date du dernier voyage vers
Lambarené qu’il ne quittera plus. D’après Jean-Paul Sorg, il est
passé lors de son dernier séjour en Alsace à Bouquenom pour
revoir quelques-uns de ses amis. Avant de quitter Sarre-
Union, il aurait dit à son vieil ami le pasteur Dillman sur la
route de Schopperten : « Georges reste là mais je veux faire un
aller-retour jusqu’à la forêt ». Cette forêt fascinante entre
Sarre-Union et Schopperten n’a rien à envier à la forêt
équatoriale du Gabon mais elle a un goût inaltérable pour
quelqu’un comme Schweitzer dans la fleur de l’âge, elle
s’appelle « nostalgie ».

Jacques Wolff, 2013