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SOMMAIRE

7 Nathalie Georges-Lambrichs, Éditorial


Des autistes et des psychanalystes
9 Mariana Alba de Luna, Laisser l’objet décliner sa complainte. Travail
préliminaire à l’accueil en institution
13 Enric Berenguer, Mariela Roizner, Acheminements vers la parole dans
l’autisme
23 Sandra Cisternas, « Salut ! Je suis là ! » (indisponível)
27 Vilma Coccoz, Comment parler à ceux qui préfèreraient ne pas ?
34 Monique Delius, Apprendre à parler ?
38 Antonio Di Ciaccia, Les cartésiennes du sujet
41 Armelle Gaydon, L’invention singulière d’une solution « de haut
niveau »(indisponível)
45 Ivan Ruiz, Préliminaires au traitement de l’autisme. La question de la
voix
50 Gracia Viscasillas, « Qu’est-ce que je ferai maintenant ? » (indisponível)
Penser l’autisme
53 Eric Laurent, Les spectres de l’autisme
64 Jean-Robert Rabanel, Une clinique de l’objet a en institution
(indisponível)
77 Jean-Claude Maleval, Langue verbeuse, langue factuelle et phrases
spontanées chez l’autiste
93 Myriam Perrin, L’autiste a-t-il quelque chose à dire ? Transfert
autistique et conduite du traitement
103 Silvia Elena Tendlarz, Enfants autistes
109 Jean-Claude Maleval, Jean-Pierre Rouillon, Jean-Robert Rabanel , La
conversation de Clermont : enjeux d’un débat
Actualité de la passe
115 Araceli Fuentes, Un corps, deux écritures
125 Patricia Bosquin-Caroz, Guy Briole, Sonia Chiriaco, Anne Lysy &
Bernard Seynhaevz avec Eric Laurent, Soirée des AE sur la nomination
L’orientation lacanienne
151 Jacques-Alain Miller, Progrès en psychanalyse assez lents
Entretien avec François Kersaudy
209 Churchill illimited
Sur le rêve et les limites
227 Niels Adjiman, La révolution de la Traumdeutung
235 Carolina Koretsky, Un cauchemar de Borges
Psychoses ordinaires et extraordinaires
243 Michel Grollier, Cri et énonciation chez le président Schreber
248 Sophie Marret, Mélancolie et psychose ordinaire
Causerie avec Marie-Christine Hellmann
259 Sur le jadis
Le Cabinet de lecture
274 Grandes études, Le malentendu et la politique : questions à
JeanClaude Milner • François Regnault, « Il leur fallait de l’être » •
Nathalie Charraud, Mathématiques chinoises
285 Connexions Michel Bassols, Conjectures • Nathalie Charraud,
Le philosophe chinois Tchouang-Tseu • Hervé Castanet, La dupe et
la philosophie • Deborah Gutermann Jacquet, Foucault et la vérité
291 L’autisme, tour d’horizon Monique Kusnierek, Des mots et des
chiffres • Véronique Mariage, Faire sentir la frappe • Fabienne Hody,
Le peintre, le sage et l’autiste • Daniel Pasqualin, La pierre de
Rosette de l’autisme • Philippe Cullard, Le livre de la geste dont les
enfants sont les artistes • Myriam Perrin, Comment entendre la voix
de l’autiste ? • Hervé Damase, Faire entendre la voix de l’autiste •
Véronique ServaisPoblome, Quand l’autisme rencontre le désir de
l’analyste • Jean-Pierre Rouillon, L’autisme aujourd’hui • Vilma
Coccoz, Forum sur l’autisme à Barcelone
304 Actualité psychanalytique Hélène Deltombe, Du père au
symptôme • Myriam Mitelman, Aphasies, nouvelle traduction •
Alan Rowan, S’engager avec Winnicott, Graciela Musachi,
Intonations diverses • Beatriz Premazzi, Psychanalyse et politique
310 Sciences humaines Sophie Gayard, Inter urinas et faeces nascimur
• Nathalie Georges-Lambrichs, Le complexe du nourrissage
313 Des arts et de la lettre Hervé Castanet, Foucault, Picasso,
Vélasquez et…Lacan • Claude This, Du graphisme à la couleur •
Danièle Cohn, Quand art et histoire se confondent… • Victoria
Woollard, Brisures • Nathalie Georges-Lambrichs, Sept ans de
réflexion • Michele Cavallo, La passion de la vérité • Pascale Fari, Le
correcteur, son démon et son désir
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Éditorial
Nathalie Georges-Lambrichs
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L a maladie mentale est-elle vouée à disparaître ? Les premières Journées de


l’Eurofédération de psychanalyse (2 & 3 juillet 2011, Bruxelles) qui portent sur son
envers, « la santé mentale », nous en diront bientôt quelque chose. En tout cas, la
sortie de l’autisme du champ de la maladie mentale et sa consécration officielle
comme « handicap » auront eu pour effet paradoxal de baliser la voie du symptôme :
dire que, « dans le dernier enseignement de Lacan, la psychanalyse est [devenue] un
forçage de l’autisme grâce à la langue, un forçage de l’Un de jouissance grâce à l’Autre
de la langue »1, faire de l’autisme un attribut essentiel du parlêtre, c’est donner chance
à une déségrégation véritable de ceux qui, un par un, ne sont pas résorbables dans
une « population » au sens de l’épidémiologie qui tant les prise.
Inauguré avec Rosine et Robert Lefort auxquels il est plusieurs fois rendu hommage
dans ce numéro, le débat sur l’autisme a pris de la vigueur, notamment parce que des
psychanalystes n’ont pas reculé devant ce « spectre » dont Éric Laurent fait sonner la
polysémie. Le clinicien s’implique, avec toujours plus de rigueur du fait qu’il s’expose,
dans le transfert qu’il suscite et assume, pour le faire servir au traitement par la parole.
La parole qui s’invente entre silence et cris regagne ainsi du terrain, nous enseignant
sur les conditions de son frayage ; ainsi, le psychanalyste aménage des abris sur le
champ de bataille où s’affrontent les industries et les grandes institutions qu’elles asser-
vissent. Cette série de travaux cliniques et théoriques fera-t-elle ouverture à plus de
réflexion quant à nos manières d’y mettre en fonction la parole ?
La psychanalyse ne déroge pas à sa topologie – affine à un espace à même de faire
se recouper des extrêmes – en s’impliquant dans ce débat politique. Elle ne fait
qu’étendre son questionnement quant aux fondements du lien social et au pouvoir
1. Miller J.-A., « Le dernier enseignement de Lacan », La Cause freudienne, no 51, mai 2002, p. 12.

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Éditorial

de cet amour si particulier qui naît quand un sujet rencontre chez un de ses congé-
nères un désir décidé de savoir sans peur et sans reproche. La clinique de la passe y
apporte toujours des éclairages nouveaux. En même temps, elle se fait sensible au
thème du prochain congrès de L’AMP. Quant aux héros du XXe siècle, « grands
hommes » aussi hors normes que les sombres époques qui les ont suscités, ils contri-
buent aussi, quoi qu’ils en aient, à nous débouter de nos préjugés.
Nos chimères (de guérir, d’éduquer), nos fantasmes (de liberté ou de dépendance)
nous tiennent éloignés du réel, aussi longtemps que nous ne les avons pas réduits,
traversés, surmontés. Ils n’ont pas l’étoffe des rêves dont l’artiste fait œuvre.
L’expérience de la psychanalyse, qui nous façonne, nous rend aptes, en revanche,

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à des actions parentes de celles des créateurs, quand elles aiguisent l’arête qui fait
bord entre nos « façons d’endormis [et nos] façons d’éveillés »2, débouchant sur un
style donnant au savoir son prix.
Lacan énonçait il y a quarante ans : « le psychanalyste ne semble pas avoir rien
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changé à une certaine assiette du savoir »3. Voilà une petite phrase bien tournée, qui
tombe à pic. Il ne faut peut-être pas la lire à la va-vite. Il ne me semble pas qu’elle
signifie tout à fait que le psychanalyste semble n’avoir rien changé à une certaine
assiette du savoir, même si Lacan dit, peu avant, qu’elle n’a rien « amélioré » dans les
salles de garde « au regard des biais qu’y prennent les savoirs ». Peut-être y a-t-il,
néanmoins, dans cette assiette, encore un certain mystère, une opacité. Assiette est un
mot qui a deux entrées dans le Trésor de la langue française. La première n’est pas
celle qu’on croit, et l’expression « être dans son assiette » y ravive les couleurs du
corps tout entier. L’assiette semble bien être ce que l’analyste ne doit pas cesser de
remettre sur le métier, et le divan. D’ailleurs les autres, autistes ou non, ne cessent pas
de l’y aider.
« À notre époque postfreudienne, dit Anish Kapoor, le langage est là pour que l’on
en profite », et il ajoute, sibyllin, à un certain niveau du moins 4.
Les quatre premières leçons de L’orientation lacanienne indiquent qu’un pas a été
franchi, à partir du point final mis cette année par Jacques-Alain Miller à l’édition du
Séminaire de Lacan. Son dialogue avec celui qui fut son maître prend un tour nouveau.
Nos conversations se diversifient : outre celle sur la passe, il y a le dialogue entre
les psychoses, l’ordinaire et l’extraordinaire, et une reprise de la Deutung freudienne
du rêve qui s’étoffe, à laquelle un cauchemar de Borges fait écho.
Ainsi, nos échanges témoignent des voies que nous frayons pour nous approcher
de ce certain niveau du moins, en le maintenant, chacun avec les moyens du bord
duquel il participe, dans son corps et dans sa pensée, du fait qu’il y a, encore, des
dires, passés, présents ou à venir, des dires spécifiques, dont la portée nous échappe-
rait pour de bon, si nous n’y faisions de plus en plus attention.

2. C’est le titre d’un recueil d’Henri Michaux.


3. Lacan J., « Savoir, ignorance, vérité et jouissance », Je parle aux murs, Paris, Seuil, 2011, p. 15.
4. Je n’ai rien à dire. Entretiens avec Anish Kapoor, Paris, RMN Grandpalais, 2011, p. 15.

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Comment parler à ceux qui
préfèreraient ne pas ?
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Vilma Coccoz

Melville fraye la voie

J
« e préférerais ne pas » : cette phrase s’est chargée d’énigme au fur et à mesure
qu’elle a traversé le XXe siècle, et elle suscite encore bien des commentaires. Proférée
par le scribe Bartleby du récit de Melville [1856], elle est devenue l’emblème d’un
comportement déconcertant, certes, mais qui a pourtant le pouvoir de s’emparer
aussitôt de notre imagination, ce qui n’a pas échappé à Borges. Quels ressorts de la
structure de l’être parlant l’auteur a-t-il fait jouer, en lançant dans le monde cette
étrange fiction qui – c’est ici ma thèse – a frayé la voie du psychanalyste1 ? Pouvons-
nous tirer de ces quelques pages une leçon d’humanité ?
Le narrateur, un avocat de Wall Street, témoigne de l’expérience extraordinaire
qu’a été pour lui sa rencontre avec Bartleby. Après nous avoir fait part de l’impossi-
bilité d’écrire la biographie de celui-ci, au motif qu’il ne sait rien de son histoire,
l’avocat commence donc à dresser le décor, non sans se présenter au préalable comme
un caractère bien trempé : « je n’ai […] jamais supporté que quoi que ce soit [des
contraintes propres à [ma] profession] vienne troubler ma paix. […] Tous ceux qui
me connaissent me considèrent comme un homme éminemment sûr »2. Le narrateur
esquisse ensuite le portrait des scribes qui travaillent avec lui depuis longtemps –
Dindon et Lagrinche, plutôt remuants – et de l’espiègle Gingembre, coursier. Il
Vilma Coccoz est psychanalyste, membre de l’ELP [Escuela lacaniana de psicoanálisis].
1. Lacan J., « Hommage fait à Marguerite Duras, du ravissement de Lol V. Stein », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001,
p. 193.
2. Melville H., Bartleby le scribe, Paris, Gallimard, coll. Folio, 2010, p. 10-11.

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Des autistes et des psychanalystes

explique ensuite pourquoi il a été amené à recruter un quatrième employé, et évoque


l’impression que lui a faite le candidat pour lequel il s’est décidé : « Je vois encore cette
silhouette si nette et livide, pitoyablement respectable, incurablement abandonnée ! »3
Fragile et vulnérable, cet homme mesuré ne tempérerait-il pas de la meilleure façon
le climat de son étude ? L’avocat le crut, de même qu’il crut avoir trouvé un juste
compromis en installant le pupitre destiné à cet homme tranquille dans la pièce qu’il
occupait lui-même : « afin de rendre cet arrangement plus satisfaisant encore, je
dressai un grand paravent vert qui mettrait Bartleby entièrement à l’abri de mon
regard tout en le laissant à portée de ma voix. Ainsi, nous nous trouvâmes en quelque
sorte unis, mais chacun en privé tout ensemble ». Isolé, protégé de l’ambiance

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bavarde, Bartleby travaillait jour et nuit, comme un homme « affamé de copie » ; il
écrivait en silence et de façon machinale, sans joie aucune. Jusqu’à cette fois où, pour
procéder à la nécessaire vérification, à plusieurs, du texte mot à mot, l’avocat appela
soudainement Bartleby qui, ainsi convoqué pour participer à la tâche collective,
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répondit « d’une voix singulièrement douce et ferme : “Je préférerais ne pas” »4.
L’avocat n’en revient pas. D’abord perplexe, il réitère aussitôt sa demande et se
heurte à la même réponse, ferme et sereine. « Si j’avais décelé dans ses manières la
moindre trace d’embarras, de colère, d’impatience ou d’impertinence ; en d’autres
termes, si j’avais reconnu en lui quelque chose d’ordinairement humain, je l’eusse sans
aucun doute chassé violemment de mon étude »5, nous dit l’avocat, qui tentera dès
lors, en vain de redresser le comportement obstiné du scribe par la persuasion. Face à
cette attitude, l’avocat n’adopte pas une posture hautaine ; au contraire : il se trouve
étrangement désarmé, à la fois touché et déconcerté « d’une façon extraordinaire »6.
La description détaillée des sentiments contradictoires et de révolte que le refus
dans la dimension de la parole peut provoquer chez autrui est un des éléments qui
donne sa valeur au récit : que faire du non de quelqu’un qui s’obstine à refuser toute
satisfaction que pourraient ou devraient lui donner le dialogue, l’échange, l’accord,
la soumission, la crainte ou la pitié ? D’où l’insistance de l’avocat : « Ne parlez-vous
pas ? Répondez ! »7 Or il appert que, poussé dans ses retranchements, acculé, Bartleby
reste constant, c’est-à-dire qu’il devient de plus en plus catégorique : « Je préfère ne
pas », dit-il.
L’avocat saisit bien que Bartleby l’écoute avec attention et comprend parfaite-
ment le sens de ses paroles, même si « quelque considération souveraine l’obligeait à
répondre comme il faisait »8. La certitude de s’être heurté à une décision sans appel,
issue d’un jugement et non d’un caprice – bien que cela aille à l’encontre des bonnes
manières et du sens commun –, conduit l’avocat à cette réflexion profonde : « C’est
un fait assez fréquent que, si un homme se voit contrecarré d’une manière toute

3. Ibid., p. 23-24.
4. Ibid., p. 25.
5. Ibid.
6. Ibid., p. 28.
7. Ibid.
8. Ibid.

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Vilma Coccoz Comment parler à ceux qui préfèreraient ne pas ?

nouvelle et violemment déraisonnable, il commence à être ébranlé dans ses convic-


tions les plus patentes. Il commence bel et bien à soupçonner vaguement que la
justice et la raison, quelque prodigieux que cela puisse être, sont entièrement dans
l’autre camp. En conséquence, s’il se trouve là quelques personnes désintéressées, il
se tourne vers elles afin de chercher du renfort pour ses esprits défaillants. »9
Nous assistons ainsi à la naissance et au progrès de l’incertitude – induite par l’op-
position réelle du scribe, insensée et inassimilable – chez quelqu’un qui se tenait pour
un homme épargné par le doute. Faire appel à des témoins ne lui est d’aucun secours ;
pis, cela ne fait qu’accroître son obsession : « [Sa] façon insolite “de se conduire”
m’incita à observer étroitement ses mouvements »10. Plus il s’attache aux détails du

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comportement du scribe, plus l’énigme augmente, ainsi que sa contrariété : « Rien
n’affecte autant une personne sérieuse qu’une résistance passive. » L’avocat en vient
à penser que « si l’individu qui rencontre cette résistance ne manque pas d’humanité
et s’il voit que l’agent de la résistance est parfaitement inoffensif dans sa passivité, il
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fera, dans son humeur la plus favorable, de charitables efforts pour exposer à son
imagination ce qui demeure impénétrable à son jugement. » Là où d’autres patrons
moins indulgents pourraient maltraiter Bartleby, jusqu’à le faire risquer – imagine-
t-il – de mourir de faim, l’avocat, lui, parvient ainsi à une position d’exception et
décide alors d’assentir à l’obstination du scribe, se donnant ainsi « l’occasion de jouir
fort agréablement » de le protéger, ce qui donne « une friandise » à son narcissisme.
Las ! La tranquillité escomptée n’est pas au rendez-vous ; l’agressivité lovée dans
l’intention caritative est ici décrite par le menu : « Je me sentais étrangement impa-
tient de provoquer un nouveau conflit, de tirer de lui quelque étincelle de colère qui
répondît à la mienne propre. »11 Le jour où « l’impulsion mauvaise » triomphe des
bonnes intentions de l’avocat, une scène violente a lieu, dont les autres scribes profi-
tent pour incriminer l’indulgence de leur chef, qui finit par être insulté et menacé.
Rien n’affecte pour autant le refus égal et inébranlable du scribe silencieux.
L’avocat ne met pas en acte les représailles qu’il a imaginées ; peu à peu il accepte
comme inévitable l’ordre de choses imposé par Bartleby, à qui il reconnaît une honnê-
teté et une décence sans tache, jusqu’au jour où il découvre que Bartleby loge dans
son étude, Bartleby dont la grande pauvreté et l’« abandon combien horrible ! »12 lui
sont alors révélés, ce qui le consterne. Jamais il n’avait connu cette « insurmontable
et lancinante mélancolie » au cours de sa confortable existence. Le sentiment d’une
étrange fraternité humaine avec le scribe produit chez lui un grand abattement,
car s’il doit désormais accepter qu’ils sont « tous deux fils d’Adam » – car fils du
langage – force lui est aussi d’admettre qu’« à mesure que la détresse de Bartleby
prenait dans [son] imagination des proportions de plus en plus grandes, cette mélan-
colie se muait en frayeur, cette pitié en répulsion »13.
9. Ibid., p. 29.
10. Ibid., p. 30-32.
11. Ibid.
12. Ibid., p. 40-41.
13. Ibid., p. 43.

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Des autistes et des psychanalystes

Tout à la poursuite de son raisonnement, il explique alors que si la détresse chez


autrui mobilise d’habitude nos meilleurs sentiments, ce n’est pas dû – comme certains
le pensent – à un égoïsme humain naturel, mais bien plutôt au désespoir que suscite
l’impossibilité de remédier à un mal organique en excès : « Lorsqu’on voit finale-
ment qu’une telle pitié ne peut produire aucun secours efficace, le sens commun
ordonne à l’âme de s’en débarrasser. »14 L’idée qu’il se trouvait finalement devant un
malade pour qui il ne pouvait rien lui permit donc de se décider à interroger le scribe
calmement, de manière à le licencier de façon civilisée. Or, tout à sa bonne disposi-
tion de nouer un dialogue, il se heurte à un refus net : « Pour l’instant je préférerais
ne pas donner de réponse »15. La formulation je préférerais ne pas renchérit sur « je

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préfère ne pas », au moment précis où le sujet est invité à dialoguer et à se montrer
raisonnable. La scène où les autres employés abusent de l’ironie en utilisant le verbe
« préférer » à mauvais escient devient décisive16. Le signe distinctif de Bartleby, celui
qui singularise sa position extrême dans le champ de la parole, devient une sorte de
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ping-pong vénéneux qui le dénigre jusqu’à n’être plus qu’une pièce sans aucune
valeur. Après cette humiliation, Bartleby décide de cesser d’écrire. Interrogé par
l’avocat sur ce dernier refus, il rétorque : « Ne voyez-vous pas la raison de vous-
même ? » Il énonce ensuite sa décision finale : « Il m’informa qu’il avait définiti-
vement renoncé à la copie ».
À partir de cet instant, le dénouement se précipite vers le pire : Bartleby, dépouillé
de sa tâche, mutique et impassible, refuse néanmoins de quitter l’étude. Après que
toutes ses tentatives pour l’en dissuader se furent révélées infructueuses, l’avocat finit
par consentir à cette étrange situation, bien qu’il ait saisi, après s’être retrouvé seul
avec le scribe, le danger de passage à l’acte mortifère. Il parvient à se délivrer de cette
tentation redoutable en se raccrochant à l’idée qu’il a une mission – « Je vins peu à
peu à me persuader que mes désagréments relatifs au scribe étaient prédestinés de
toute éternité »17 – comme s’il avait saisi, dans un intervalle lucide, que le partenaire
de l’être parlant prend, de structure, une forme inhumaine, hors du symbolique,
forme qui s’était incarnée pour lui dans la personne de ce singulier compagnon. Ainsi
l’avocat finit-il par consentir à la présence quasi inerte du scribe.
Néanmoins, les regards et les réflexions suspicieuses de ses collègues et d’autres
personnes quant à sa tolérance coupable vis-à-vis de cet être indifférent et paresseux
l’amènent à s’interroger sur son incapacité à résoudre la situation. Confronté à son
impuissance et cherchant en lui-même des raisons éthiques pour se déprendre de
Bartleby, voilà qu’il décide de changer quelque chose de son côté, d’abandonner son
poste pour s’installer dans sa voiture, puis de déménager : « je dus m’arracher à cet
homme dont j’avais tant aspiré à me débarrasser »18.

14. Ibid., p. 44.


15. Ibid., p. 46.
16. Ibid., p. 47-50.
17. Ibid., p. 60.
18. Ibid., p. 65.

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Vilma Coccoz Comment parler à ceux qui préfèreraient ne pas ?

Le destin de Bartleby touche à sa fin, inéluctable. Attaché à l’étude, il refuse toute


action et tout mouvement – « J’aime à être sédentaire »19, énonce-t-il. La police inter-
vient à la suite d’une plainte pour vagabondage. L’avocat le verra pour la dernière fois
en prison, « dans la plus tranquille des cours, le visage tourné vers un haut mur »20.
Définitivement hors discours – jusqu’à ce que mort s’ensuive.
La silhouette opaque de Bartleby, défiant le sens, a provoqué d’innombrables
interprétations. Figure extrême de la parole engendrée par la réitération perpétuée de
sa réponse minimaliste, le caractère intraitable, inébranlable et irrévocable de sa déci-
sion est aussi patent que sa cause en demeure ignorée. C’est peut-être pourquoi
certains auteurs (Deleuze, Agamben, Pardo) l’ont exaltée, ayant cru y déceler le signe

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d’une nouvelle humanité. Bartleby, apôtre ou messager d’une dignité en voie de
disparition ?

Apport du discours analytique


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Les discours sont des traitements de la jouissance ; ils poussent à l’interprétation,


étendant le domaine du sens. Parce que le discours analytique se tient à la limite du
sens imposé par le réel, il nous aide à saisir le savoir impeccable de l’artiste, lorsqu’il
relève les contours du possible pour quelqu’un qui se loge en marge du discours. La
tension entre Bartleby et l’avocat est l’instrument avec lequel l’écrivain explore la
logique du discours du maître en en déployant les moyens : dominer, séduire, guérir,
éduquer quelqu’un qui s’oppose franchement à son principe qui veut que « ça
marche ». Le récit de Melville est unique dans son genre, car il met en lumière les
ambivalences, les doutes, les fantasmes, la tentation et la réalisation du passage à
l’acte de celui qui a à faire à quelqu’un qui, du fait d’une insondable décision, préfère
ne pas parler selon la norme. Le conflit s’avère d’autant plus tragique qu’il semblait
au début y avoir un certain accord entre les protagonistes.
Néanmoins, l’inclusion a minima du scribe dans une réalité discursive échoue à
partir du moment où il est prié de se joindre à une activité collective. À cet instant,
le lien fragile est rompu ; il n’y aura pas de marche arrière. La subtilité avec laquelle
l’artiste construit une situation en impasse est surprenante : l’impuissance du discours
du maître est le point où s’enracine l’agressivité, car il méconnaît la logique dans
laquelle le sujet est coincé. Pas d’issue pour ceux qui préfèrent ne pas le faire, ne pas
dire ce qui est attendu, demandé, ordonné. Les interprétations des comportements
en termes de pouvoir ou d’impuissance, qu’elles les louent ou les condamnent, igno-
rent qu’un autre traitement des signes du sujet qui refuse le dialogue, la collabora-
tion ou la participation, est possible. Le discours analytique propose un accueil autre
aux formes radicales du non, en explorant les possibilités du oui. Éviter l’opposition
frontale à l’impossible, face au réel d’une subjectivité ayant échoué à habiter la parole
avec plaisir et aisance, peut engendrer une autre façon de parler.

19. Ibid., p. 69.


20. Ibid., p. 73.

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Des autistes et des psychanalystes

Il existe une façon de parler des symptômes propres à l’autisme, qui les considère
comme des déficits, des anomalies, des signes pathologiques ou des syndromes, voire
des troubles. Elle est appareillée à l’hypothèse d’une étiologie génétique, neuro-
logique ou biochimique. Le paradigme scientiste propose des formules universelles
et prescrit des formes standardisées et protocolaires de traitement.
Dans le discours psychanalytique – qui comporte aussi des différences selon les
auteurs – les symptômes sont considérés comme des signes de la subjectivité,
comprise comme position existentielle, fruit d’un travail de défense du sujet devant
l’angoisse. Chacun d’entre nous livre une bataille quotidienne contre le virus inévi-
table dont la parole est porteuse : des pensées qu’on ne veut pas penser, des sentiments

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contradictoires, des actes énigmatiques, des pertes incompréhensibles, des inhibi-
tions, des échecs. Freud a été le premier à étudier les effets de cette infection. Les
symptômes autistiques, bien qu’ils prennent des formes très précaires, sont le résultat
d’une trouvaille particulière de l’enfant, dans une tentative désespérée pour se
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défendre contre cette effraction.


De quelle manière parler à ceux dont la défense est extrême ? Comment dialoguer
avec ceux qui préfèrent ne pas le faire, car ils manquent d’un écran psychique qui les
protège des paroles, et risquent d’être atteints par ses effets désastreux tels que l’agita-
tion, la violence, le mutisme ? Comment s’adresser à ceux qui ne répondent pas à la
demande ou dont les demandes sont impérieuses, exigeantes, péremptoires ? Si le regard
et la voix prennent pour ces enfants valeur de persécution, comment manœuvrer avec
ces deux objets ? La forme singulière de la difficulté structurale des autistes réside dans
la délocalisation21 de la fonction symbolique du destinataire, voire de son absence radi-
cale. « Il ne s’agit pas seulement de parler, mais de parler à quelqu’un »22, comme l’an-
nonçait Lacan. Quand nous nous adressons aux autres, nous nous servons de la
fonction symbolique du destinataire, nous supposons que l’autre nous entend, que
nous partageons avec lui une interprétation du monde. C’est pourquoi l’absence de
cette fonction produit des effets intrusifs, excessifs, angoissants, ne laissant pas d’autre
échappatoire que l’attaque, l’insulte, la déconnexion, l’isolement, la fugue. Comment
inviter ceux qui n’ont pas accès au discours – ou qui n’ont réussi à tisser qu’un lien
minimal, voire intermittent – à faire l’expérience du plaisir propre au symbolique ? La
position analytique se traduit par un style, par un mode de présence, une façon de dire
qui résulte d’une position paradoxale, distraitement attentive selon la formule de
Virginio Baio, reprise et développée par Martín Egge23. Cette position vise à produire
un vide dans la demande, qui permette de creuser une place pour le sujet à partir de
laquelle l’être puisse advenir en se soutenant d’une énonciation propre. Grâce à l’usage
singulier que le patient fait de son symptôme, à partir de certains objets que nous consi-
dérons comme les vecteurs de sa parole, il est possible de former peu à peu un espace
pour le dialogue, apte à devenir une nouvelle préférence pour le sujet.

21. Cf. Zenoni A., L’autre pratique clinique, Toulouse, Érès, 2009.
22. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994.
23. Cf. Egge M., El tratamiento del niño autista, Madrid, RBA, 2008.

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Vilma Coccoz Comment parler à ceux qui préfèreraient ne pas ?

À bon entendeur

Cette opération dans le champ de la parole ne peut s’accomplir sans la participa-


tion effective des parents, car l’enfant autiste, de par sa structure, est destiné à occuper
une place d’objet : rejeté, manipulé, dirigé, puni, menacé, mais aussi, sur un autre
versant : objet de consolation, jouet précieux – dans des cas extrêmes, objet sexuel
ou maltraité –, d’où le danger de le convertir en objet de la thérapeutique ou de
certains modes de dressage. À partir de l’orientation lacanienne, nous proposons aux
parents le choix de collaborer dans l’invention d’un espace où parler autrement de
leur enfant, soutenant ainsi le travail que leur enfant réalise dans les séances afin de

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tisser un maillage symbolique pouvant le porter. Il s’agit d’un trajet vers la subjecti-
vation, un trajet lent, car il est souvent difficile de modifier certaines inerties, tels que
le découragement ou la conviction que rien ne changera.
Cet itinéraire passe par certains moments logiques, le premier étant la considéra-
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tion du désir de l’enfant. À certains moments, il est nécessaire de dépasser la crainte


des conséquences que cela peut provoquer dans la vie quotidienne. Les parents d’un
enfant qui présentait de sérieux problèmes d’alimentation étaient d’abord scanda-
lisés d’entendre qu’il fallait laisser leur enfant manger ce qu’il voulait. Il est vrai que
ce type de stratégie peut produire chez l’enfant une certaine mégalomanie transi-
toire, dont l’inconvénient est mineur au regard de l’apaisement manifeste et immé-
diat qui s’ensuit. Au cours de cette première étape, il s’agit de faire don d’un « oui »
au sujet, d’assentir à ses choix. Il s’agit d’un moment logique nécessaire pour qu’il
puisse admettre, dans un deuxième temps, certaines limites. Les refus de la demande
de l’Autre se produisent du fait d’être en dehors du circuit de la parole : le sujet le
vit comme un excès, un caprice inadmissible, une négation de sa subjectivité, une
atteinte arbitraire portée à sa place. D’un autre côté, il arrive souvent que les inter-
prétations de ses comportements s’appuient sur la loi d’airain du discours du maître :
« il ne veut en faire qu’à sa tête », « il ne respecte pas les normes », « il ne tolère pas
la frustration », « il est impulsif », « il ne se maîtrise pas ».
La façon de parler propre au discours analytique propose une autre écoute de ces
situations, qui favorise une sortie de l’impasse de l’escalade infernale dans laquelle il
y a toujours plus d’opposition, donc de pression ; plus de pression, donc plus de
refus, et ce, jusqu’au passage à l’acte, que ce soit de la part de l’enfant ou de l’adulte.
Un nouveau mode de parler ne se prescrit pas ni ne s’imite. Il est le fruit d’un enga-
gement éthique dans un discours qui permet aux parents de reprendre leur responsa-
bilité quand l’interruption ou l’échec de la fonction parentale elle-même a altéré
profondément la relation filiale. Parler selon le discours analytique revient à inséminer
la subjectivité en tant qu’antidote efficace contre la suppression et l’annihilation de
toute humanité promue par l’idéologie de l’évaluation, la subjectivité dont le corol-
laire est la civilisation elle-même, et son malaise qui concerne chacun d’entre nous.

Traduction : Beatriz Gonzalez & Romain-Pierre Renou

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Préliminaires au traitement de l’autisme
La question de la voix
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Iván Ruiz

L’autiste et la voix

C omment un enfant peut-il s’adresser à un autre dont la place dans le discours


n’est pas fixée ? Quand il vient me consulter, la difficulté d’Adrian est d’appeler
l’Autre quand celui-ci ne lui demande rien. Il trouve le téléphone, un jouet qui sonne
quand on appuie sur un bouton. L’analyste répond autant de fois que cet enfant
autiste de huit ans l’appelle :
« Qui est-ce ?
— La-voix-la-voix-toi-ne-me-dis-pas-que-non-la-voix, répond-il d’un ton mono-
corde où les éléments de cette sorte d’holophrase se trouvent indifférenciés. »
Il répète cette phrase chaque fois que l’analyste répond à son « appel télépho-
nique ». Cette voix monocorde me surprend ; le reste du temps en effet, il fredonne
des phrases sur des notes aiguës et graves, très contrastées et aléatoires, ou émet de
petits bruits, souvent très aigus comme des cris discrets. Après plusieurs coups de
téléphone où il me répond la même phrase, je lui dis enfin : « Tu n’es pas la voix » et
je raccroche aussitôt.
Dès lors, son incessante production de sons et de fredonnements divers s’arrête
et se reporte peu à peu sur les objets disponibles dans mon bureau : les billes, les
voitures, le dinosaure Playmobil deviennent des objets condensateurs de bruits. On
pourrait presque parler d’objets condensateurs de voix – voix dissociée de l’énoncé

Iván Ruiz est psychanalyste, membre de l’ELP [Escuela Lacaniana de Psicoanálisis].

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Des autistes et des psychanalystes

et de l’énonciation de la parole, bien qu’elle s’en accompagne : chaque fois qu’un


objet tombe par terre, Adrian attend que l’analyste dise : « Cette bille fait du bruit,
cette voiture fait du bruit, ce dinosaure fait du bruit… » S’il le dit lui-même, il laisse
la phrase en suspens, en attente d’être complétée par l’analyste : « Cette bille fait du
rui… »1, ce fragment de mot formant précisément le nom de l’analyste, qui répète
alors à son tour : « Cette bille fait du rui… » À la fin de cet échange, Adrian prononce
la phrase complète.

Séparer la voix du signifiant

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Dans l’autisme, la voix n’est pas régulée par le signifiant. Les autistes sont
confrontés à un dysfonctionnement de la pulsion invocante, ils ressentent une diffi-
culté spécifique à habiter subjectivement et affectivement une parole qui leur est
adressée. Leur mutisme peut alors être vaincu grâce au support de chansons ou de
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petits éléments musicaux, comme les intonations particulières à certaines phrases


scolaires ou à la langue utilisée dans leur entourage.
Dans « D’une question préliminaire », Lacan parle de l’acte d’ouïr et des diverses
façons dont il se produit : « l’acte d’ouïr n’est pas le même selon qu’il vise la cohé-
rence de la chaîne verbale, nommément sa surdétermination à chaque instant par
l’après-coup de sa séquence, comme aussi bien la suspension à chaque instant de sa
valeur à l’avènement d’un sens toujours prêt à renvoi, – ou selon qu’il s’accommode
dans la parole à la modulation sonore, à telle fin d’analyse acoustique : totale ou
phonétique, voire de puissance musicale »2. Dans ce dernier cas décrit par Lacan, le
sujet s’arrête sur les sonorités. Dans l’acte d’ouïr, l’autiste ne considère pas la cohé-
rence de la chaîne verbale, ni la signification du message dont la compréhension
implique une prise en compte de l’énonciation et de son assise sur le signifiant maître.
Dans son ouvrage L’autiste et sa voix, Jean-Claude Maleval signale au passage
qu’une « théorie de l’autisme devrait pouvoir rendre compte du fait que ces compé-
tences musicales sont fréquentes parmi les autistes dits de haut niveau »3. Nombreux
sont les cas où l’on constate cette affinité pour les chansons et la musique, intérêt
dont la fonction est d’effacer de la parole la voix, son énonciation.
« La musique esthétise la jouissance obscène de la voix », affirme J.-Cl. Maleval.
C’est également ce qu’avance Jacques-Alain Miller dans son article « Jacques Lacan
et la voix » : « Si nous parlons tant, si nous faisons nos colloques, nos conversations,
si nous chantons et si nous écoutons les chanteurs, si nous faisons de la musique et
si nous l’écoutons, la thèse de Lacan, selon moi, comporte qu’on fait tout ça pour
faire taire ce qui mérite de s’appeler la voix comme objet a. »4 Dans le cas de l’autisme,

1. « Esta canica hace rui… » Rui pour Ruido, bruit : soit le nom de l’analyste, Ruiz, amputé de sa dernière lettre.
2. Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 532-
533.
3. Maleval J.-Cl., L’autisme et sa voix, Paris, Seuil, 2009, p. 240.
4. Miller J.-A., « Jacques Lacan et la voix », Quarto, no 54, 1994, p. 47-52.

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Iván Ruiz Préliminaires au traitement de l’autisme

ceci prend un tour radical et lui donne son « unité structurale »5 indiquant une
constante dans la préoccupation de séparer le langage de l’énonciation.
Pour l’autiste, la voix est un objet pulsionnel ; il doit constamment y être attentif,
afin de le localiser chez l’Autre, de s’en défendre et de le neutraliser. Ainsi on peut dire
que la voix est le premier objet dont l’autiste n’a d’autre choix que d’en être accom-
pagné : nous recevons souvent des enfants qui n’ont pas encore pu se faire accompa-
gner d’un objet choisi dans leur entourage. Il n’est pas fortuit que nombre d’entre eux
se vouent à neutraliser toujours avec leur propre voix, ou en produisant des sons, du
bruit, de la musique, l’objet dont ils n’ont pu se séparer, soit ce qui de la voix n’appar-
tient pas au registre sonore de la parole, et que Lacan présente comme l’objet a.

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Ce point revêt une immense importance dans les séances préliminaires au traite-
ment de l’autisme. En quoi celles-ci peuvent-elles consister ? Le traitement de l’au-
tisme ne peut débuter tant qu’une ouverture, si minime soit-elle, ne s’est pas faite
dans la défense que l’enfant a mise en œuvre, et qui dans certains cas présente une
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forme extrême. Il s’agit de commencer par le traitement de l’Autre, un Autre trop


pesant et incontournable, face auquel l’enfant n’est pas disposé à désarmer. Antonio
Di Ciaccia a souvent insisté sur la double opération que l’enfant autiste maintient
simultanément : d’une part se protéger d’un environnement qu’il interprète comme
menaçant pour son homéostase, de l’autre, poursuivre sa propre élaboration avec les
éléments dont il dispose, habituellement la paire signifiante ouvert/fermé,
allumé/éteint, etc. Cette double action se retrouve dans le rapport à la voix : l’autiste
se défend de l’énonciation – dans les mots qu’il entend ou prononce – par l’émission
ou la fabrication de sons tendant à neutraliser le poids angoissant de l’objet invocant.
Il convient donc, lors de ces préliminaires, d’y être attentif, car ces sonorités ont à voir
avec la propre production de l’enfant, en lien direct avec la défense déjà en fonction.
Comment pratiquer alors une petite ouverture dans cette défense autistique afin que
l’enfant consente au traitement de l’Autre ?
Nous avons pu vérifier que la sonorité, dissociée de la parole, débouche souvent
sur une entrée soudaine de l’enfant dans une véritable « proto-conversation » avec
l’autre. C’est là que peut s’ébaucher pour lui un lieu de référence auquel s’adresser.

Trois vignettes

Xavier est né prématuré avec une grave cardiopathie. Il a subi diverses interven-
tions et rencontré une multitude de médecins. C’est un enfant de deux ans, qui
garde les poings fermés, le regard fixé sur ses mains et sur les lumières, et tient à
peine debout. Ses parents – et lui-même – consacrent tout leur temps à combattre
les maladies de son corps. Le seul contact avec son entourage se fait au moyen de
petits objets qu’il prend avec difficulté pour les entrechoquer, toujours dans les bras
de sa mère.

5. Maleval J.-Cl., L’autisme et sa voix, op. cit., p. 246.

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Des autistes et des psychanalystes

Le son qu’il produit ainsi est devenu, lors des premières rencontres, un indice
d’ouverture à l’Autre. L’analyste répond aux séquences de sons en frappant dans ses
mains ouvertes. Cet échange de sons devient une activité que Xavier se plaira à répéter
à toute occasion, et qu’il élargira en ouvrant progressivement ses poings pour frapper
à son tour dans ses mains, en tapant des pieds, s’essayant même à des variations d’in-
tensité. Presqu’un an plus tard, il découvrira également d’autres objets pour cet
échange avec l’analyste, et aussi des sons pour accompagner la séparation d’un objet
qu’il donne à l’autre. Cependant, à la fin de chaque séance, de retour dans les bras
de sa mère, il me rappelle toujours, pour prendre congé, cette frappe des mains qui
avait inauguré notre « proto-conversation ».

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Alex n’a pas quitté le sol de mon bureau la première fois qu’il est venu en compa-
gnie de ses parents. Il s’amuse à déplacer progressivement les pièces d’un jeu de
construction sans répondre à leurs appels. L’unique son qu’il émet est une sorte de
plainte très discrète qui exprime, soit sa colère quand ses parents interrompent une
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activité qui l’absorbe, soit le plus souvent sans raison. Sa mère me révèle qu’Alex
aime beaucoup la musique, surtout celle des publicités de la télévision. Je lui en mets
aussitôt une sur l’ordinateur, accompagnée d’images animées et aléatoires. À l’écoute
de la musique, il se tourne vers moi en me souriant. Il l’écoute jusqu’à ce que je l’in-
terrompe. Entendant le silence, il rit. Je lui dis que je remettrai la musique après
avoir compté jusqu’à trois. Il attend patiemment de l’entendre à nouveau. Une fois,
j’arrête le décompte attendant sa réponse : il émet un son très discret, que je pense
être « trois ». Lors des premières entrevues, la musique de l’ordinateur accompagnée
de l’image a été d’emblée le levier qui lui a permis d’ébaucher pour lui-même un
autre, dont il peut attendre une musique détachée de la parole, tout en ne l’étant
pas de la matrice symbolique primaire allumé/éteint, musique/silence ; il en découle
pour lui une satisfaction qui, d’une manière ou d’une autre, en passe par l’Autre.
Izan6 présente dès l’abord un niveau d’enfermement sur lui-même très impor-
tant. Son incessante activité durant les séances consiste à disposer méticuleusement
des pièces de Lego sur le sol dans un ordre bien précis, difficilement discernable pour
un observateur. Il accepte que l’autre suive son activité derrière lui, mais en aucun cas
qu’il intervienne dans cet ordre, car il courrait le risque d’être livré à cet ordre chao-
tique qui submerge son environnement. Ce faisant, il prononce des sons (i, a) clai-
rement reconnaissables bien que, là aussi, leur combinaison soit difficile à saisir. Après
diverses tentatives manquées pour entrer avec délicatesse dans cet ordre ritualisé, je
réponds à ses sons par i-a. Izan s’arrête, se tourne et me regarde en répétant i-a. Alors,
modifiant le ton de ces deux voyelles liées, et imitant l’appel de quelqu’un qui s’est
perdu, je m’exclame : Izan ! L’intonation de cet appel le fait rire et il répète, sur le
même ton : I-a ! Ce qui lors des premières séances était une production apparemment
aléatoire de sons vocaliques, est maintenant un appel qu’il lance de lui-même à des
moments où il s’est « perdu » seul dans une activité répétitive, et dont il aime jouer

6. Prononcer [Issann].

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Iván Ruiz Préliminaires au traitement de l’autisme

en alternant les intonations graves et aiguës. En outre, le i-a initial s’est transformé
pour lui en l’appel à l’analyste, à quelqu’un qui l’accompagne dans les séances et qui
partage avec lui la forme de son prénom : I-ván !
Rien n’est plus angoissant que l’objet de jouissance vocale : les sujets autistes en
témoignent. L’effacement de cette jouissance vocale permet une expression atone et
esquisse la mélodie sonore diaphane où l’autiste peut éventuellement écouter l’autre
et s’écouter lui-même.
C’est la voie préliminaire pour entamer le traitement de l’Autre de l’enfant, et la
construction avec lui d’une sortie sinthomatique de son autisme.

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Traduction : Anne Biteau-Goalabré
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Les spectres de l’autisme
Éric Laurent
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L’angoisse des spectres

L e titre que j’ai choisi n’est pas sans évoquer celui du livre écrit par Jacques
Derrida à la fin des années quatre-vingt-dix, dans lequel il soulignait la présence
inexorable de Marx1. À mesure que l’expérience politique « marxiste » s’éloignait, ce
sont la doctrine marxiste et ses critiques à l’endroit du système capitaliste qui repre-
naient force – une vigueur d’outre-tombe en quelque sorte –, la thématique du
spectre faisant résonner la fameuse première phrase du Manifeste du Parti communiste :
« Un spectre hante l’Europe : le communisme… »
L’autisme ne hante ni l’Europe, ni l’Amérique, latine ou du Nord, mais sa présence
se fait néanmoins toujours plus insistante. Depuis que le réordonnancement du
DSM-IV 2 sévit, on observe même une véritable épidémie, qui pose un problème
aigu : Comment en rendre compte ? Comment expliquer qu’en vingt ans, le nombre
d’items colligés dans la catégorie ait été multiplié par dix ? S’il est difficile d’incriminer
une mutation dans l’espèce humaine, l’autisme est bien le spectre qui hante les
bureaucraties sanitaires.
Pourtant, c’est plutôt une angoisse qui m’a fait choisir ce titre, à savoir celle des
usagers qui tombent sous le chef de cette catégorie ; elle s’est fait jour lors de la confé-
rence de présentation du DSM-V – dont la publication initialement prévue pour 2012

Éric Laurent est psychanalyste, membre de l’ECF.


Ce texte est la réécriture d’une conférence donnée en espagnol le 1er décembre 2010 à l’Instituto clínico de Buenos Aires
[ICBA]. Édition : Pascale Fari et Nathalie Georges-Lambrichs. Traduction : Nathalie Georges-Lambrichs.
1. Cf. Derrida J., Les spectres de Marx, Paris, éd. Galilée, 1993.
2. Cf. American psychiatric Association, DSM-IV, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, 4e éd. (Version
Internationale, Washington DC, 1995), trad. franç. J.-D. Guelfi & al., Paris, Masson, 1996.

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Penser l’autisme

va être retardée, du fait de la vague de protestations qu’elle a soulevée, provoquant


un véritable scandale.
Il était notamment prévu de retirer l’item « Asperger » des « syndromes sans orga-
nisation » pour le réintroduire dans le spectre des autismes – spectre étant entendu
ici au sens, non plus de fantôme, mais de faisceau lumineux. Dans une conférence
de presse, les associations de sujets dits Asperger ont ainsi témoigné de leur angoisse
de perdre leur spécificité diagnostique, démontrant du même coup l’absurdité du
différentiel que l’on prétend leur appliquer en dissociant leurs facultés cognitives,
intactes, et leur supposée incapacité à lire les émotions ou les affects des autres. Refu-
sant d’être confondus avec ceux qui n’ont pas leurs capacités cognitives, ils ont fait

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front pour revendiquer leur spécificité et échapper à un spectre qui ne cesse de
s’élargir. Nous devons prêter attention à ces angoisses des sujets concernés, puisque
représentés par ce signifiant pour les autres signifiants, et donc fondés dans leur droit
à être dignement catalogués.
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Diffraction et tours de passe-passe

Pour cerner la ou les causes de cette angoisse, il faut reconsidérer le caractère et le


destin bien étranges de la catégorie « autisme », en tant qu’elle est une des consé-
quences les plus remarquables de la réincorporation de la psychiatrie dans la méde-
cine à la fin des années soixante-dix. La psychiatrie, qui pratiquait jusque-là l’étude
de la relation que les sujets établissent entre eux – la paranoïa est une maladie de la
place publique3 –, a perdu son statut singulier, pour devenir une discipline biolo-
gique centrée sur le corps au sens de l’organisme. Or l’autisme, caractérisé par le
défaut extrême de relation, présentait l’avantage d’être distingué des troubles de
l’usage de la parole et du langage, schizophrénie et paranoïa se maintenant comme
troubles ou désordres du lien social. L’autisme pouvait donc être considéré comme
une affection psychique pure, libérée des contraintes du langage dans la relation à
l’Autre. Il s’agissait, dès lors, d’en promouvoir la catégorie dans le plus grand nombre
de cas possible, au détriment de celle de psychose, en arguant d’erreurs de diagnostic.
Suivant la mode, l’accent s’est déplacé des troubles du langage vers ceux de l’hu-
meur, requalifiant comme « bipolaires » des sujets schizophrènes. Ce repositionne-
ment a permis de concentrer le maximum de troubles dans la perspective de la
recherche d’une détermination biologique et, spécialement, génétique. Vint alors la
surprise, paradoxale : au lieu d’une causalité plus simple, le signifiant spectre a induit
l’éclatement.
Cela nous remet en mémoire que toute la machinerie du DSM est dirigée contre
la clinique psychiatrique classique, héritée du début du XXe siècle, puis reconfigurée
dans les années cinquante, avec l’inclusion de la schizophrénie isolée par Bleuler et

3. Cf. Lacan J., « Structure des psychoses paranoïaques », in Ornicar ?, no 44, mars 1988, p. 5-18 : « le délire d’inter-
prétation est un délire du palier, de la rue, du forum ».

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Éric Laurent Les spectres de l’autisme

des troubles de l’humeur. La simplification opérée par le DSM et sa liste de syndromes


ont fait voler en éclats les catégories antérieures. Pour autant, ce travail de réordon-
nancement ne cesse pas, dans la mesure où il est précisément articulé, non seule-
ment aux opinions des psychiatres américains qui entendent exercer leur droit de
vote sur ces catégories, leur usage et leur utilité, mais aussi aux déplacements opérés
par la science en toute ignorance de l’état actuel de la clinique – la priorité étant aux
déplacements de la science, peu importe les formes cliniques.
Ainsi, telle publication, engagée dans la rénovation de ce catalogue, a l’ambition
de faire un pas de plus et d’amplifier encore le spectre de l’autisme : les pôles extrêmes
y sont constitués respectivement par l’autisme et par les troubles bipolaires, lesquels

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incluent la schizophrénie au titre de variante. On part donc de l’autisme et des
troubles de la communication pour aboutir à ce qui renvoie à la relation à l’autre et
aux troubles affectifs. La communication versus la relation aux autres ! Cette évolu-
tion consonne avec la tendance générale de la psychiatrie, qui favorise toujours plus
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les troubles de l’humeur au détriment des troubles du langage.


Cela consonne aussi avec les espoirs de médicaliser l’autisme, auquel manque
encore son médicament de référence. La pharmacopée, si utile dans les psychoses,
achoppe encore sur l’autisme. Il ne reste qu’à inventer, en se fiant à la force de l’in-
tention : on préconise déjà la prescription d’ocytocine aux autistes, étant donné que
cette hormone est promue comme médiateur censé stabiliser la relation à l’autre. Ne
joue-t-elle pas un rôle majeur dans la relation mère – enfant ? Non seulement les
mères ayant un taux élevé d’ocytocine s’intéressent davantage à leur progéniture,
mais elles sont des partenaires plus fidèles. Car – point délicat – l’expérimentation a
mis en évidence que le comportement de la rate se dérégule en captivité ; « recher-
chant moins d’activités à l’extérieur », elle n’a plus la même joie à passer d’un préten-
dant à un autre : voilà pourquoi on invoque une prétendue fidélité. C’est un véritable
tour de passe-passe : on observe qu’un comportement est modifié, arrêté, et l’on
explique que, grâce à l’ocytocine, on est plus fidèle et qu’on s’implique davantage
dans son couple. Il ne resterait donc qu’à placer l’ocytocine et la dopamine aux deux
extrêmes du spectre !
Cette conception qui positionne le mâle dans le pôle autisme et la femelle dans
le pôle opposé a le mérite de la simplicité ; elle évoque la fameuse théorie de Simon
Baron-Cohen (Oxford)4 pour qui l’autisme est certainement dû à un excès de testo-
stérone, ce qui expliquerait que la prévalence de l’autisme chez les sujets masculins
(quatre cas sur cinq), tandis que les femmes sont trois fois plus exposées au risque de
dépression à partir de la puberté.
Un tel aplatissement de la clinique ne pouvait que produire un spectre étrange,
mal défini, et favoriser la multiplication des cas supposés faire partie du pôle de l’au-
tisme, si bien qu’un expert a pu en déduire qu’à ce rythme un sujet sur cinquante
serait diagnostiqué autiste d’ici dix ans. C’est trop.
4. Cf. Baron-Cohen S., « L’autisme : une forme extrême du cerveau masculin ? », Terrain, no 42, mars 2004, article
disponible sur internet.

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Penser l’autisme

Le retour du particulier

Il est donc très salutaire que l’enthousiasme des bureaucraties sanitaires pour
étendre le spectre de l’autisme rencontre de la résistance à s’y laisser inclure et que
cette catégorie génère une vaste diversité, du fait des paradoxes corrélatifs de son
extension même. Alors que se lèvent tant d’espoirs de réduire l’explication de l’au-
tisme à une base génétique, les derniers travaux publiés – ainsi que d’autres portant
sur la génétique appliquée – ne se focalisent plus sur les variations typiques de gènes
bien délimités ; ils comptent aujourd’hui sur les performances des nouvelles machines
permettant d’étudier, bien plus largement et rapidement, des ensembles de muta-

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tions génétiques, qu’elles soient massives, particulières, ou encore très nombreuses
chez certains sujets entrant dans ledit « spectre autistique ».
Au contraire du rêve scientifique qui aspirait à la réduction à une base simple, la
considération de variations massives impose aux chercheurs d’étudier au long cours
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des cas chaque fois différents. Cet horizon nous permet de penser que l’avenir du
spectre des autismes repose sur les autistes eux-mêmes, autrement dit sur les sujets
autistes, avec la singularité propre à chacun.
Face à cette diversité, pour ceux qui s’efforcent d’entrer en relation avec ces sujets
à partir d’une perspective psychanalytique, la difficulté est telle qu’elle impose d’en
appeler à l’invention d’une solution particulière, sur mesure. En effet, s’affronter à
cet impossible n’a d’autre remède qu’une invention, laquelle doit chaque fois inclure
le reste qui, pour un sujet, demeure à la limite de sa relation à l’autre.

Bord de jouissance

Cette difficulté attire spécialement l’attention sur une catégorie qui concerne des
sujets s’étant isolés depuis longtemps, comme l’autisme avec « encapsulement ». Ce
terme renvoie au fait qu’un sujet n’ayant pas d’image, ne réagissant pas à l’image du
corps, a mis en place, au lieu du miroir qui ne fonctionne pas, une néo-barrière
corporelle, dans ou sous laquelle il est totalement enfermé. L’encapsulement
fonctionne comme une bulle de protection dans laquelle le sujet vit ; s’il n’a pas de
corps, il a sa capsule ou sa bulle très solide derrière laquelle il se tient.
Dans les années quatre-vingt-dix, j’ai travaillé cinq ou six ans dans un hôpital de
jour avec des enfants autistes ; dans ce contexte, j’avais avancé en 1992 que dans
l’autisme, le retour de la jouissance ne s’effectue, ni au lieu de l’Autre comme dans
la paranoïa, ni dans le corps comme dans la schizophrénie, mais bien plutôt sur un
bord.
C’était l’époque où Jacques-Alain Miller proposait de reconsidérer les apports de
Lacan en n’ordonnant plus la clinique de la psychose seulement à partir de la forclu-
sion, mais en systématisant la problématique du retour de la jouissance – dans le
corps propre ou dans l’Autre. Cela a permis d’élargir nos perspectives.
Il m’a donc paru opportun d’examiner comment se soutient l’hypothèse de ce

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Éric Laurent Les spectres de l’autisme

retour, de cette présence opaque de la jouissance avec cette curieuse limite, ce néo-
bord qui est le lieu où le sujet est caché – fût-ce de manière incomplète, comme
l’avait saisi Bruno Bettelheim – sous une défense massive, s’il n’est pas le produit de
son propre vide. Dans l’expérience que constituent les traitements menés avec ces
sujets, comment ce bord peut-il se déplacer ?
Nombre de débuts de traitement témoignent précisément que ce bord forme une
limite quasi corporelle, infranchissable et au-delà de laquelle aucun contact ne semble
possible avec le sujet. Il faut toujours un certain temps, variable selon les cas et après
que quelque chose a pu être accroché, pour que ce néo-bord se desserre, se déplace,
constituant un espace – qui n’est ni du sujet ni de l’autre – où des échanges d’un type

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nouveau, articulés à un autre moins menaçant, peuvent se produire.

Espaces de jeu
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À l’intérieur de cet espace, des négociations avec l’autre sont possibles. Du jeu
peut s’introduire ; en effet, même si le terme de « jeu » n’est pas tout à fait adéquat
pour qualifier ces prémices de métonymie, je voudrais le conserver pour soutenir
que ce que nous installons avec la psychanalyse est un espace de jeu : dans les
névroses, c’est celui des équivoques, comme Lacan les nomme dans « L’étourdit »5.
Dans la psychose, c’est celui de la construction d’une langue personnelle pouvant
inclure certaines équivoques, et c’est aussi celui de la construction et du déplacement
de ce nouveau bord.
Il est hors de question de réduire la manière dont on installe un tel espace de jeu
avec un sujet autiste à une méthode technique susceptible de produire desserrage et
ouverture. D’une certaine façon, tout est bon – anything goes – pour obtenir l’instant
d’attention où un sujet dont l’indifférence, absolue jusqu’alors, cède, soit qu’il entre
en relation à un moment donné, soit qu’il fuie, ou bien que cesse la répétition exacte
de son mode de relation à l’autre. La manière même dont nous nous adressons au
sujet implique que nous entendons ne réduire cette approche ni à une technique, ni
à un apprentissage – lequel existe bel et bien dans la perspective comportementa-
liste, l’obtention d’une récompense venant renforcer, comme ils disent, les effets
dudit apprentissage.
Si gain de savoir et récompense signifient quelque chose dans notre perspective,
c’est dans la mesure où tout élargissement du savoir inconscient, ou de l’inconscient
comme savoir, est en même temps un effet de jouissance. Le jeu implique un nœud
indéfectible entre le gain de savoir et la satisfaction, voire l’au-delà de la satisfaction.
Nous visons l’immersion du sujet dans cet espace de jeu, qui n’a rien à voir avec la
communication ou la relation d’apprentissage.
Quand je dis que tout est bon, ce n’est pas trivial pour autant. C’est une manière
de faire entendre qu’on ne peut donner une description finie de ce qui vaut. Il serait

5. Cf. Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 491.

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Penser l’autisme

plus juste de dire que pas-tout vaut, puisqu’on ne peut réduire ce qui vaut à un
ensemble fermé, ce qui n’empêche pas de dire anything goes, qui passe mieux que not
anything goes. Pour le pas-tout, il faudrait trouver un meilleur titre.
Ainsi, dans un groupe de sujets autistes, on peut se servir du transitivisme de l’un
pour tenter de provoquer une petite épidémie : celui qui supporte d’échanger un
objet avec le thérapeute peut intéresser celui qui ne le supporte pas, dans la mesure
où l’échange met en jeu l’extraction d’un objet faisant partie intégrante de son bord.
Il est parfois possible de susciter un échange entre ces deux sujets, de construire une
chaîne entre eux, en veillant à ce qu’il y ait un nombre suffisant de stylos, par
exemple, pour que chacun ait le sien, ce qui réduit la tension agressive. Et chaque fois

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que se produit la cession d’un objet qui franchit le bord, passe de l’autre côté, voire
s’y inclut à nouveau, l’accompagner d’une parole dérivée des phonèmes ou des mots
dont le sujet dispose. Il ne s’agit donc pas seulement d’une pratique à plusieurs théra-
peutes, mais de la pratique entre plusieurs corps de sujets autistes. Même s’ils forment
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un groupe, on n’appréhende pas celui-ci comme tel, car le transitivisme des corps est
tout autre chose.
Ce ne sont pas les effets imaginaires du groupe qui sont pris en compte, mais les
échanges qui peuvent se produire dans le réel. Il s’agit d’obtenir ainsi l’extraction
d’un objet clé de la constitution de cet espace même.

Extractions, déplacements, inclusions

Les objets a des sujets autistes peuvent être très curieux. Ainsi, Temple Grandin,
sujet autiste de renommée mondiale, aujourd’hui professeur à l’université du Colo-
rado et spécialiste mondiale en zootechnie, a inventé un objet transitionnel qu’elle a
appelé cattle trap pour faire entrer les animaux dans les corrals de la manière la plus
efficace tout en leur évitant de souffrir. On met l’objet dans la cage… et clac ! Sa
propre mère a pu dire que ces cattle traps étaient l’objet transitionnel de sa fille, préoc-
cupée par cette question depuis l’enfance, jusqu’à ce qu’elle construise cet objet dans
la réalité ; si le stress des animaux est moindre, la viande n’en est que meilleure, mais
son objectif à elle était de les sauver de la souffrance. Nous sommes loin de la peluche
ou de la poupée transitionnelle, mais ce dispositif nous dit quelque chose de la
manière dont le sujet peut préserver une relation fixe avec un objet qui entre dans son
dispositif, qui prend et donne une forme : ici, l’en-forme de l’objet a n’est autre que
le cattle trap.
D’autres cas montrent comment un sujet est tenu d’inclure un objet transitionnel
– ce serait en effet une merveille qu’il en constitue véritablement un. Lorsque le
trouble ou le dérangement est à son maximum, certains sujets autistes extraient
d’eux-mêmes de la merde, passant la main dans leur anus sur un mode de fist-fucking
assez horrible. C’est moins fréquent dans la clinique d’aujourd’hui où l’on s’occupe
davantage de ces enfants, mais j’ai connu une époque où c’était assez courant.
Comment passer de cette extraction brute aux poupées, objets de merde, délabrées

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Éric Laurent Les spectres de l’autisme

et informes, puantes parfois, puisque réellement en continuité avec cette extraction


de l’objet anal du corps ? Et, à partir de là, comment transformer l’objet en l’éloignant
du corps, à l’aide d’un dispositif tel qu’il puisse y être pris d’une autre manière ? À
l’instar du cattle trap susceptible d’une inclusion avec d’autres, des sujets témoignent
de tels effets d’extraction, lorsqu’ils parviennent à extraire et en même temps à se
séparer de ces objets si près du corps.
L’espace de ce bord prend alors lui-même une distance par rapport au corps. C’est
un lieu pour transformer le cri fondamental ou, plus exactement, le bruit fonda-
mental de la langue – qu’il lui reste tandis qu’il refuse le signifiant – auquel le sujet
autiste est soumis. L’extrême sensibilité des sujets autistes au bruit est connue – c’est

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le cas de cet enfant qui se bouche les oreilles quand passe un avion à dix mille mètres
d’altitude – sans que les études statistiques, pourtant nombreuses, soient parvenues
à montrer que la cause de l’autisme résiderait dans cette sensibilité auditive et dans
la transmission du bruit au cerveau ; ces troubles auditifs n’ayant pu être avérés, ledit
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bruit n’explique donc pas la difficulté des autistes à écouter ce qu’on leur dit. Reste
ce que la clinique connaît bien : l’autiste se trouve dans un espace qui ne comporte
pas de distances. Dès qu’il est entré dans le champ visuel du sujet, qu’il soit à dix kilo-
mètres ou à un mètre, l’avion est là, tout près, et son bruit aussi, compte tenu de la
disjonction entre le visuel et l’acoustique. Le bruit fondamental n’est pas celui du
moteur de l’avion, ce qui demeure, c’est le bruit de la langue qui, lui, jamais ne cesse.
Comment traiter, alors, cet objet-là ? Je me souviens d’un sujet qui avait pour
unique système deux petits bâtons, avec lesquels il faisait du bruit toute la journée.
L’analyste qui le recevait y répondait avec sa voix. Pendant des semaines, des mois,
le sujet frappait ses petits bâtons l’un contre l’autre en séance, jusqu’à ce que l’ana-
lyste vocalise la chose, très doucement, en disant « ti-ti-ti-ti-ti-ti ». Un jour, profitant
de ce que le thérapeute s’était assis en tailleur sur le sol, le sujet déposa ses petits
bâtons dans le faux trou dessiné par les jambes repliées de son partenaire et entonna
lui-même un « ti-ti-ti-ti-ti ». Il put ensuite passer de l’échange des « ti-ti-ti » à la
nomination d’autres choses. Voilà une façon dont peut s’inaugurer la première chaîne
permettant au sujet de sortir de l’enfermement.
Pour parvenir à s’immerger dans cet espace, il arrive que le sujet doive s’isoler –
lorsqu’il peut le supporter. Dans le cas contraire, on peut lui proposer une immer-
sion entre pairs, dans des ateliers de contes, par exemple, au travers d’un récit narratif,
d’une fausse narration à l’aide de personnages. Dans un cas présenté au Forum de
Barcelone, un loup menaçant avait capté l’attention d’un sujet, qui fixa l’image
pendant des mois sans rien vouloir en savoir, envahi par une peur terrible, tandis
que les autres enfants s’identifiaient au loup, ou le tuaient de leur plus belle énergie.
Jusqu’à ce qu’un beau jour, il se lève et laisse tomber ces mots : « Je suis un loup de
merde. » Avec cette identification au loup de merde, non séparé bien sûr de l’objet
a – un loup couvert de toute la merde intérieure et extérieure –, peu à peu l’idée se
fit jour de commencer à parler, il put parler avec un petit oiseau : ce n’était pas un
« ti-ti-ti » mais le « tu tu tu ti ti tu ri ti tui » du petit oiseau. Cette séquence constitua

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Penser l’autisme

donc un commencement, même si, comme vous le savez, il n’y a aucun lien entre
l’immersion du sujet dans le bain de langue du conte, qui est un prétexte, car il ne
s’agit pas d’un jeu de rôles. La question n’est pas que les sujets jouent ou pas le rôle
du loup, mais d’obtenir qu’à un moment donné, dans cet échange de paroles, dans
cette immersion calculée, il y ait chance d’un échange entre le loup de merde silen-
cieux et le petit oiseau, et qu’à partir de là, le sujet trouve à s’accrocher.

De l’extraction comme acte de langage

Les rencontres avec ces sujets témoignent, chacune à leur manière, que quelque

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chose du corps doit s’extraire pour que quelque chose de différent puisse ensuite
entrer dans la langue du sujet, dans son dictionnaire personnel.
Néanmoins, on ne peut pas faire équivaloir l’inclusion d’un signifiant et l’extra-
ction d’une certaine quantité d’objet a, comme dans un système où la poussée d’Ar-
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chimède équilibrerait les niveaux ; il s’agit de chercher quelque chose qui permette
de déplacer la limite du bord autistique. C’est à la suite d’une extraction de l’objet
que des signifiants, dotés d’un statut spécial, peuvent advenir. Prenons l’exemple
d’un sujet de nationalité espagnole, qui extrait de la télévision ce qui fait pour lui
fonction d’Autre. Il est autiste, mais, de nos jours, la télévision est l’Autre de tout le
monde. Il y a désormais deux Autres fondamentaux : la télévision et l’écran de l’or-
dinateur, la page web. En effet, pour la grande majorité d’entre nous, ce qui a une
existence est ce que l’on voit à la télévision ; inversement, ce qui n’est pas vu à la
télévision n’en a pas. Dire d’une chose qu’elle a été vue à la télévision lui ajoute de
l’existence, un poids réel ; faute de quoi, cela n’inspire pas la même confiance, on n’a
pas l’idée que cela existe vraiment. En même temps, les gens passent de moins en
moins de temps devant la télévision et de plus en plus devant l’écran de leur ordi-
nateur, si bien que les choses apparues sur l’écran seront celles qui seront dotées de
consistance. Que restera-t-il comme existence pour un livre qui ne sera pas numé-
risé ? Pour qui aura-t-il un intérêt, une existence véritable ?
Les sujets autistes sont effectivement très centrés sur cet Autre de la télévision, qui
garantit la stabilité de l’Autre parlant et semble beaucoup plus fiable que le reste des
gens. Ainsi, ce sujet a constitué sa langue à partir de rengaines entendues à la télévi-
sion, chutes et bouts du discours de l’Autre. Comme il s’agissait d’un Espagnol de
Galicie – où un célèbre homme politique de droite avait pour slogan : « Je peux
promettre et je promets » –, on entendit un jour ce jeune autiste émettre cette
antienne en la criant avec la dernière énergie. Il s’agissait réellement d’un choix, car
c’était un concentré de tout le discours universel. Extraire cela est un acte de langage
– au sens d’Austin –, c’est vraiment un acte de promesse, et donc, en quelque sorte,
l’acte même. Mais c’est aussi une tautologie : dès qu’elle est extraite, elle ne renvoie
pas à autre chose qu’à l’énoncé même, séparé de son énonciation. Cela semble un acte
ironique, l’ironie psychotique consistant à isoler dans l’Autre l’antienne du « je peux
promettre et je promets » qui anticipe le Berlusconi de la vidéocratie – de la télé-

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Éric Laurent Les spectres de l’autisme

vision comme discours du maître. Lorsque le sujet autiste prélève telle ou telle canti-
lène, il devient, en un sens, un analyseur du discours commun qui se répète entre
nous.

Traitements de la « forclusion du manque »

Quant à la fameuse littéralité qui caractérise l’extraction et la constitution de la


langue du sujet autiste, quel sens lui donnons-nous ? Voici un sujet qui, au moment
de donner quelque chose à une éducatrice qui se prénommait Reyes, se mettait à
crier : « Je vais voir les rois [reyes] mages. » Il ne s’agit ni d’une métaphore, ni d’une

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équivoque, mais plutôt d’un monde dans lequel, en même temps et littéralement,
Reyes et rois [reyes] mages sont équivalents. Son monde était fait ainsi, et le sujet
disposait de très puissantes procédures de vérification lui permettant de vérifier qu’il
s’adresse bien à la personne nommée Reyes. Il mobilisait en effet toutes les éducatrices
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pour s’assurer de qui était Reyes, en même temps qu’il faisait cette fausse équivoque
entre Reyes et les rois mages. Les procédures de vérification consistaient à s’adresser
à l’éducatrice pour lui dire : « C’est toi qui t’appelles Reyes, alors, tu es les rois mages,
mais, toi, comment tu t’appelles ? » Il vérifiait qu’il pouvait effectivement s’adresser
à elle, qu’il pouvait lui céder l’objet demandé, qu’il pouvait le céder à une bonne
adresse, sans aucune équivoque possible. Il pouvait donc supporter au niveau de la
langue ce pas de littéralité entre Reyes et les rois mages, mais pas une équivoque au
niveau de la référence.
Nous pouvons aussi porter au débat l’incontestable prévalence de l’autisme chez
les sujets masculins, puisqu’elle est avérée. Freud nous a expliqué pourquoi les
femmes avaient plutôt des troubles de l’humeur ou une dépression quand la perte de
l’amour était en jeu, et Lacan a compliqué un peu la question, mais nous pouvons
approcher le point de savoir, d’une part pourquoi les femmes pleurent et, d’autre
part, pourquoi les hommes sont plutôt autistes, ce avec quoi les femmes sont tout à
fait d’accord : non seulement fétichistes, mais autistes, l’un et l’autre n’étant sans
doute pas sans lien. Puisque Lacan parlait du « style fétichiste de l’amour masculin »,
quelle mutation subit-il dans l’espace de l’autisme ? Vous vous rappelez peut-être
l’article dans lequel J.-A. Miller commentait le cas de Rosine Lefort, l’enfant au loup6,
et notamment la réaction du sujet en découvrant le trou des toilettes. L’horreur
apparut pour lui devant ce trou et il avait tenté de se couper le pénis pour l’y jeter,
ce que J.-A. Miller proposait de nommer « l’entrée en fonction de ce moins qui tente
de s’inscrire dans le réel » ; ainsi faisait-il allusion au fait que le monde plein du sujet
ne permettait pas d’inclure ou de donner une place au manque, qu’il fallait donc
produire. Si l’on suit cette hypothèse, on peut penser pourquoi les enfants saturés
par le pénis ont une sensibilité plus forte à la forclusion du manque. Pour un sujet,
dans sa relation à l’autre, ce n’est pas la même chose d’avoir ou de ne pas avoir cet

6. Cf. Miller J.-A., « La matrice du traitement de l’enfant au loup », La Cause freudienne, no 66, mai 2007, p. 148.

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Penser l’autisme

appendice. À mesure que la relation avec cet appendice se construit, comment s’ar-
ticule-t-elle avec cette sensibilité particulière à la forclusion du manque ?
L’exemple de Birger Sellin7 en est une illustration, lorsqu’il témoigne de la façon
dont il a bouché le trou – autrement dit le trou de la langue – avec les mathématiques.
Très doué en mathématiques, il buta sur quelque chose d’insupportable lorsque son
professeur voulut lui apprendre la théorie des ensembles, rencontrant là une limite.
Lui, si brillant en calcul, ne pouvait admettre l’axiome selon lequel l’ensemble vide
peut s’ajouter, s’inclure dans n’importe quel ensemble sans modifier celui-ci. Cela le
mettait en rage et il ne voulut plus rien savoir de cette horreur jusqu’à ce que le
professeur eût l’idée géniale de lui dire : « C’est ainsi parce que c’est ainsi, c’est une

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définition. » Puisque cet axiome faisait partie de la loi du monde, si c’était ainsi parce
que c’est ainsi, il put alors commencer à supporter qu’une chose aussi horrible existe
dans la théorie des ensembles. B. Sellin est finalement devenu professeur de mathé-
matiques, non sans inclure le maniement possible de ce manque.
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Pour conclure

Tel est l’essentiel de ce que je souhaitais transmettre. Nous devons recueillir et


diffuser les expériences de notre pratique auprès de ces sujets, témoigner des résul-
tats obtenus en les publiant dans des ouvrages, pour avoir chance de nous faire
entendre de ceux qui sont en position de décideurs8. On ne peut réduire le sujet
autiste à un système de relations basé sur des apprentissages répétitifs et penser
obtenir ainsi de meilleurs résultats que la psychanalyse. Il faut défendre notre point
de vue et défendre ces sujets qui peuvent parfaitement bénéficier de cette immer-
sion dans le langage, à condition de savoir comment la manier.

7. Cf. notamment Sellin B., La solitude du déserteur, Paris, Laffont, 1998.


8. Non seulement il faut se pencher sur la loi, mais il s’agit de pouvoir influer sur elle. Tel a été le cas du Forum de Barce-
lone sur l’autisme, organisé dans l’urgence en juin 2010. Le gouvernement quasi autonome de Catalogne était sur
le point de promulguer une loi concernant l’autisme ; le lobby cognitivo-comportemental avait l’ambition que ses
méthodes y figurent comme la référence fondamentale du traitement du sujet autiste. C’est alors que le forum de
Barcelone s’est organisé, pour montrer qu’il existait une opposition, déterminée et argumentée, de la part des profes-
sionnels de la « santé mentale » orientés par la psychanalyse. Une grande variété d’interventions a rassemblé ceux qui
pratiquent en tant que thérapeutes, les parents et les familles de sujets autistes, des artistes sensibles au thème de
l’autisme, des sujets sortis de l’autisme et qui étaient en mesure de témoigner des traitements qu’ils avaient reçus, etc.
Ceux que l’on nomme les « usagers » de la santé mentale, sujets souffrants ou malades, plus ou moins soignés et guéris,
montrèrent ainsi qu’ils s’accordaient pour s’opposer au monopole de la référence comportementaliste. Nous devons
donc nous manifester activement sur ce terrain et œuvrer pour infléchir la rédaction des textes de lois, dont les effets
peuvent être dévastateurs. L’autisme se prête à des spéculations, sans doute, mais surtout à des réglementations qui
se concoctent désormais dans le monde entier.

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Éric Laurent Les spectres de l’autisme

Au cours du débat animé qui a suivi cette conférence, Éric Laurent a précisé que,
selon lui, la conversation sur l’autisme ne doit pas se focaliser sur le point de savoir
s’il y a un passage ou non entre l’autisme et la schizophrénie, même si cette question
qui a toute sa dignité du point de vue de la psychiatrie, ou si elle agite les bureau-
craties sanitaires préoccupées d’établir quel cattle trap est le plus adéquat pour
enfermer le sujet ; elle doit plutôt se centrer sur le développement d’une clinique
borroméenne du cas, abordé dans sa singularité absolue9.

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9. La discussion qui a fait suite à cette intervention n’a pas été intégralement reproduite ici. É. Laurent a notamment
indiqué qu’il y a, sans doute, dans l’autisme des phénomènes qui ressortissent à la psychose, tels que le retour du
signifiant dans le réel, tandis que d’autres sont plus spécifiques. « Il ne faut pas penser le débat en termes de caté-
gories, a-t-il affirmé, mais le placer sur le terrain de la particularité, la plus significative dans chaque cas. Comment
jouent les trois consistances du réel, du symbolique et de l’imaginaire, comment se déplacent-elles ? C’est toujours
bien plus intéressant que les discussions infinies où la particularité de chaque cas se perd dans une généralisation
plus ou moins large.
Cette clinique permet notamment une approche fine des différences entre phénomènes de bord et événements de
corps, lisibles à partir d’une “clinique du circuit”. On s’en est servi au départ avec des enfants qui étaient entre la
psychose précoce et l’autisme, dans des cas de psychose infantile grave, sans qu’il s’agisse d’autistes avec un néo-bord.
Complètement éclatés, ces sujets errent dans le monde avec un corps qui semble morcelé, comme on dit en psycha-
nalyse. Mais c’est encore une catégorie trop générale. Il s’agit en effet de savoir ce qu’est cet éclatement. Pour des sujets
sans limites et sans bord, comment tracer une limite ? Certes pas au moyen d’un quelconque apprentissage, mais en
construisant un bord métonymique au circuit pulsionnel, en se servant du “matériel” (jeux, déplacements, paroles,
etc.) qui se présente. Le circuit métonymique peut servir à la construction de bords pulsionnels, à condition qu’il ne
s’agisse pas seulement de faire des dessins ou de disposer des jouets sur le sol ou une table. Cela peut consister, par
exemple, à donner un objet à l’enfant, l’accompagner aux toilettes avec l’objet dans un petit sac, l’en extraire ; l’en-
fant qui quitte les toilettes en emportant du papier entre alors dans un nouveau circuit, etc.
Selon Deleuze, le corps sans organes apparaît comme une sphère ou la superficie de toutes les superficies ; or cette
topologie donne trop de consistance au bord, alors qu’il ne s’agit pas seulement de construire ce bord, mais de
pouvoir, ensuite, le déplacer, pour éviter qu’il ne fonctionne comme un néo-bord absolu.
Pour que ce déplacement ne constitue pas une pure et simple effraction, une invasion, il doit se produire au travers
d’un événement de corps, qui est à considérer, non pas comme un quelconque effet de signification, mais comme
une extraction de jouissance, le sujet parvenant à céder quelque chose de la charge de jouissance qui affecte son corps
et ce, sans que cette cession de jouissance lui soit par trop insupportable. Ceci peut advenir à l’occasion d’un lancer
de ballon. Ou encore au travers d’un échange de regards : le sujet aux yeux perdus dans le vague ou dirigés vers le
ciel est bien plutôt captif du monde, regardé par lui ; une rencontre, des regards qui se croisent mettent en jeu une
possible extraction de l’objet regard.
Les outils que J.-A. Miller extrait du dernier enseignement de Lacan sont très utiles pour penser cette clinique.
D’ailleurs c’est en me demandant comment les utiliser que j’ai été amené à repenser à nouveaux frais ce que j’avais
aperçu il y a vingt ans. Ces outils permettent en effet de rouvrir les choses d’une autre manière, et il faut s’en servir. »

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Langue verbeuse, langue factuelle
et phrases spontanées chez l’autiste
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Jean-Claude Maleval

P armi les onze autistes décrits par Leo Kanner en 1943 dans son article initial,
huit ont appris à parler et tous comprennent le langage. Pourtant, aucun ne l’utilise
pour converser. Pourquoi, dès lors, l’image de l’enfant autiste comme un être muet
se bouchant les oreilles s’est-elle largement répandue ? Sans doute parce que chacun
pressent que l’autisme, plus que tout autre fonctionnement subjectif, s’enracine dans
l’articulation du vivant au langage. Le mutisme condense l’intuition d’une atteinte
de celle-ci, suggérant un nouage qui ne s’effectuerait pas.
Cependant, de multiples biographies d’autistes écrites depuis une vingtaine d’an-
nées attestent que ces sujets ne sont pas des exilés du langage et révèlent des manières
diverses et complexes de composer avec celui-ci. Elles confirment amplement ce que
Lacan devait rappeler aux cliniciens dans les années soixante-dix : si l’autiste se
bouche les oreilles à « quelque chose qui est en train de se parler », c’est bien qu’il est
déjà dans le post-verbal, « puisque du verbe il se protège »1. Mais comment cerner sa
manière d’être dans le post-verbal tout en utilisant fréquemment le langage à d’autres
fins que celle de communiquer ? Lacan donne une autre indication essentielle quand
il insiste, non sur le mutisme, mais sur une parole plutôt verbeuse2. Qu’est-ce que le
verbiage sinon une jouissance solitaire de la langue3 ? Soliloques incompréhensibles,
monologues non adressés, voire invention de néologismes s’avèrent en effet d’une

Jean-Claude Maleval est psychanalyste, membre de l’ECF.


1. Lacan J., « Discours de clôture des Journées sur les psychoses chez l’enfant », Quarto, n° 15, 1984, p. 30.
2. Lacan J., « Conférence de Genève sur le symptôme », Le Bloc-notes de la psychanalyse, n° 5, 1985, p. 17.
3. Cf. Maleval J.-C., « “Plutôt verbeux” les autistes », La Cause freudienne, n° 66, mai 2007, p. 127-140.

la Cause freudienne no 78 77
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Penser l’autisme

grande fréquence dans la clinique de l’autisme. Il est observable de surcroît que


certains autistes, pas nécessairement de « haut niveau », développent une faculté de
communiquer en acquérant des aptitudes linguistiques propres à faire lien social.
Bien qu’ils parviennent à se faire comprendre, leur usage de la langue se révèle
original. Derrière la grande diversité de cette clinique qui va du mutisme à la maîtrise
d’une langue partageable, en passant par le verbiage, existe-t-il une constante ? Il
semble qu’on puisse en faire l’hypothèse si l’on prend en compte le fonctionnement
pulsionnel.

Rétention des objets pulsionnels

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À cet égard, Kanner soulignait chez les autistes le « besoin très puissant à être
laissé tranquille »4, c’est-à-dire qu’aucune demande ne vienne les déranger, de même
qu’eux-mêmes ne demandent rien. Donna Williams précise que dans son enfance
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tout ce qui tournait « autour de l’acte de donner et de recevoir » lui « restait totale-
ment étranger »5. Elle explique ainsi pourquoi les marques d’affection ou d’intérêt à
son égard étaient ressenties comme angoissantes. L’enfant autiste refuse de faire entrer
les objets pulsionnels dans l’échange : non seulement les troubles de l’alimentation
et de l’excrétion sont fréquents, mais les dysfonctionnements dans sa perception du
sonore et du visuel sont réguliers. Initialement, la perception se compose de stimuli
incertains, ambigus, en attente d’une interprétation ; pour qu’elle s’organise, le sujet
doit s’y intéresser, un choix s’opère alors, sélectionnant certains stimuli, négligeant
d’autres. Il est commandé par les investissements libidinaux, lesquels sont eux-mêmes
régulés par l’extraction des objets a.
Quand cette dernière n’est pas opérée, la construction de la réalité se révèle chan-
celante. « Tantôt, note un clinicien, l’enfant autiste entend “trop”, tantôt il n’entend
pas assez. Cela n’a rien à voir avec l’acuité auditive puisque les audiogrammes, bien
que difficiles à pratiquer et à interpréter, se révèlent toujours normaux »6. Dans leurs
études de la perception des enfants autistes, les psychologues cognitivistes discernent
à juste titre un dysfonctionnement du traitement de l’information, mais ils mécon-
naissent que l’organisateur de celui-ci se trouve dans l’économie de la jouissance.
La vision est commandée par la chute du regard, de même que l’écoute par celle de
la voix.
Une des conséquences de la rétention des objets pulsionnels chez les autistes est
l’absence du comportement de pointage, utilisé par la plupart des enfants entre neuf
et quinze mois, quand ils veulent attirer l’attention d’un adulte vers un objet. À cette
occasion, en faisant des va-et-vient, le regard de l’enfant se porte d’abord vers l’objet,

4. Kanner L., « Autistic disturbances of affective contact », Nervous Child, vol. 2, 1942-1943, p. 217-230. Article tra-
duit en français dans l’ouvrage de Berquez G., L’autisme infantile, Paris, PUF, 1983, p. 256.
5. Williams D., Si on me touche, je n’existe plus, Paris, Robert Laffont, 1992, p. 66.
6. Lemay M., L’autisme aujourd’hui, Paris, Odile Jacob, 2004, p. 54.

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Jean-Claude Maleval Langue verbeuse, langue factuelle et phrases spontanées chez l’autiste

puis vers le regard de l’adulte, en tentant de le rapporter à ce qu’il lui désigne. Ce


comportement est une demande adressée à l’Autre dans lequel le sujet se pose comme
manquant. Il implique le fonctionnement du regard comme objet perdu dans le
champ scopique : le manque commande l’œil et nourrit son appétence. En revanche,
il est assez caractéristique que l’enfant autiste se montre fuyant, évitant ostensible-
ment l’échange des regards, refusant à l’Autre le don de l’objet scopique.
D. Williams décrit avoir utilisé trois façons « pour éviter le regard des gens. L’une
consistait à regarder droit au travers de ce qu’on avait devant soi. Une autre consis-
tait à regarder quelque chose d’autre, à côté. La troisième consistait à regarder d’un
œil dans le vague, en tournant l’autre vers l’intérieur, ce qui brouillait la vue en face

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de soi ». Elle suppose que cette conduite fut très précoce, car elle croit discerner l’uti-
lisation de la troisième méthode sur une photo d’elle prise par son oncle quand elle
n’avait que quelques semaines7. Il en résulte, selon les termes de Birger Sellin, que les
yeux voient « tout sans force expressive » ; il précise même : « c’est excellent de voir
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mais l’inquiétude est trop grande »8.


La clinique de l’autisme atteste que certains dysfonctionnements des modes de
jouissance vocal et scopique trouvent parfois même leur source dans une interpéné-
tration des jouissances, ce que l’on nomme les synesthésies. Ainsi, dans la perception
de Daniel Tammet9, l’envahissement du vocal par le scopique confère une couleur aux
mots. Il est plus fréquent que les synesthésies rendent la perception chaotique. Elles
témoignent d’un débordement des limites de la jouissance. En revanche, la régula-
tion de celle-ci confère au sujet la capacité à inhiber, à négliger, à laisser de côté
certains éléments perceptifs ; c’est une des conditions de la construction d’une réalité
partagée.
La rétention de la voix énonciative, non placée au champ de l’Autre, déjà souli-
gnée précédemment10, s’avère manifeste dans l’un des troubles du langage les plus
frappants des enfants autistes, l’absence d’inversion pronominale. Leur répétition du
discours de l’Autre de manière imitative révèle que le sujet ne se l’est pas approprié :
quand il dit « tu » au lieu de « je », il utilise les pronoms personnels comme si c’était
l’Autre qui parlait et non lui-même. Faute d’avoir un pied dans l’Autre, il ne peut que
s’en faire l’écho. La fréquence et l’insistance de ces inversions pronominales témoi-
gnent de la position d’un sujet qui ne s’inscrit pas dans le discours de l’Autre, bien
qu’il soit capable de l’utiliser mécaniquement. L’insertion initiale dans le langage qui
se fait le plus souvent par écholalie confirme que la position subjective distanciée de
l’Autre du langage ne relève pas d’un phénomène ponctuel.
De telles données cliniques peuvent venir à l’appui de l’hypothèse de l’absence de
l’Autre et de la non-opérativité de la mutation du réel en signifiant, comme l’ont

7. Williams D., Si on me touche, je n’existe plus, op. cit., p. 281.


8. Sellin B., La solitude du déserteur, Paris, Laffont, 1998, p. 217.
9. Cf. Tammet D., Je suis né un jour bleu, Paris, Les Arènes, 2007.
10. Cf. Maleval J.-C., « “Plutôt verbeux” les autistes », op. cit., p. 127-140.

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Penser l’autisme

soutenu les Lefort ; l’autiste n’est cependant pas, rappelons-le, un sujet hors-langage.
Dans l’autisme, le système du langage peut être interrompu au niveau de la parole11,
il n’en a pas moins déjà imposé sa présence au vivant. Même si le sujet autiste se défend
du langage, il est plongé, dès avant sa naissance, dans un bain verbal qui l’affecte. En
atteste la production des objets pulsionnels, issus de la découpe du langage sur le
corps. Bien qu’ils restent réels, non intégrés dans le circuit pulsionnel, le sujet autiste
doit composer avec eux. Tous ces objets réels sont pour lui angoissants. Leur trop de
présence le contraint à un incessant travail de mise à distance et de régulation.
La deuxième soustraction de jouissance qui intervient dans la construction subjec-
tive, celle qui produit l’extraction des objets a en les connectant au phallus, celle qui

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leste le fantasme d’un plus-de-jouir, celle-là, l’opération de séparation, ne fonctionne
pas chez le sujet autiste.
En revanche, pour ce qui concerne l’aliénation, la première soustraction de jouis-
sance, celle qui la chiffre et la rend comptable, celle qui la convertit en signifiants, il
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s’avère difficile de préciser en quoi elle est mal assumée. Il apparaît peu plausible de
soutenir que l’autiste se situe en deçà de l’aliénation car il est affecté par la négativité
du langage. En témoigne l’angoisse du « trou noir » ouverte par la béance entre la
chose et sa représentation, mise au fondement de l’autisme par Frances Tustin, et
dont fait souvent état Williams : « J’ai toujours eu, écrit-elle, le sentiment d’un trou
noir entre moi et le monde. »12 Un tel trou angoissant, bien différent d’un manque
dynamique, est produit par la première soustraction de jouissance, il témoigne d’un
traumatisme produit par l’intervention du langage.
En outre, l’émergence de l’objet autistique13, en instaurant un bord entre le corps
et le monde extérieur, opère une coupure dans le mode de jouissance, témoignant à
nouveau que le vivant a été affecté par le langage. Pourtant, non seulement certains
troubles du langage incitent à supposer que le signifiant-maître ne fonctionne pas,
mais le S1 tout seul lui-même semble ne pas remplir la fonction de godet de la jouis-
sance. Une anecdote relatée par D. Williams est à cet égard très révélatrice. Il s’agit
d’une expérience qui lui est arrivée à l’occasion d’un travail comme assistante
suppléante dans un centre de rupture pour enfants autistes. « Un garçon de onze
ans, rapporte-t-elle, m’accueillit en plantant ses dents dans mon bras. C’était une
sensation étrange à laquelle je ne savais pas comment réagir. Le garçon s’écarta de moi
en sautillant comme un possédé. Il était choqué et horrifié par mon absence de réac-
tion. Les deux assistantes s’étonnaient de la sienne.
— Regardez ça, dit la femme qui m’avait recrutée. Il ne comprend pas votre réac-
tion. Il ne vous a pas fait mal ?
— Je pense que si, doutai-je, mais certaine d’après leur attitude que j’aurais dû

11. Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p. 99.
12. Williams D., Si on me touche, je n’existe plus, op. cit., p. 303.
13. Cf. Maleval J.-C., « Les objets autistiques sont-ils nocifs ? », L’autiste, son double et ses objets, (dir.) J.-C. Maleval,
Rennes, PUR, 2009, p. 161-189.

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Jean-Claude Maleval Langue verbeuse, langue factuelle et phrases spontanées chez l’autiste

avoir mal. “Tu aurais dû crier ‘aïe’, me rappelai-je en silence. On crie ‘aïe’ quand on
est mordu.” »14
En cette circonstance, même l’interjection ne fonctionne pas. Elle constitue pour-
tant l’une des connexions les plus intimes entre le vivant et le signifiant – certains ont
même voulu y discerner, bien à tort, une émergence naturelle du langage. L’incident
révèle que l’insensibilité à la douleur physique, observée chez certains autistes, s’ancre
dans un déficit de la marque du signifiant sur le corps : faute de disposer des éléments
de langage qui permettent d’interpréter la sensation, celle-ci reste incompréhensible
et peut ne pas susciter de réaction. Le fait que certains autistes ne sachent pas pleurer
repose sans doute sur la même incapacité15. Notons encore que D. Williams doit ici

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passer par l’autre pour donner sens à la « sensation étrange » produite par la morsure :
elle déduit de leur attitude qu’elle aurait dû avoir mal. Elle peut avoir accès à un
savoir intellectuel sur la situation, mais celui-ci ne se répercute pas sur le ressenti.
L’interjection ne s’inscrivant pas dans un réseau d’oppositions signifiantes, mais
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étant déjà prélevée dans la langue de l’Autre, puisqu’elle varie en fonction de la langue
utilisée, elle se prête bien à incarner le S1 tout seul. Dès lors, avec cette vignette
clinique, on constate que le S1 ne se connecte pas au vivant – ce qui semble conforter
l’opinion des Lefort selon laquelle il n’y aurait pas de lalangue dans l’autisme. L’ab-
sence ou la pauvreté du babil16, régulièrement observée, tendrait à le confirmer. Pour-
tant les données cliniques ne permettent guère de douter que l’autiste use parfois de
vocalises qui semblent avoir les caractères d’une lalangue. De ces données apparem-
ment contradictoires, qui traduisent tantôt que le sujet autiste est pris dans l’aliéna-
tion signifiante, tantôt qu’il ne l’est pas, il semble qu’il faille conclure provisoirement
à une aliénation partielle.
Tous les autistes s’accordent pour décrire le monde extérieur, dans leur perception
initiale, comme chaotique, imprévisible, insensé. La plupart des spécialistes consi-
dèrent, non sans pertinence, qu’il s’agit d’un déficit de traitement de l’information.
Mais pourquoi ce déficit, alors qu’il est bien établi que les organes sensoriels ne sont
pas atteints ? Il est difficile de le saisir quand on ne prend pas en compte la dimen-
sion pulsionnelle et l’économie de la jouissance. Pour aller à l’essentiel, et pour le
dire de la manière la plus simple, l’extraction de l’objet a fonctionne comme un orga-
nisateur de la réalité, en permettant d’injecter du sens en celle-ci. La rétention de la
voix et du regard fait obstacle à ce processus. Il en résulte, comme le décrit D.
Williams, que les « commandes du volume et de la luminosité » sont d’une très
grande sensibilité, se déréglant aisément, en particulier quand il lui faut « absorber
quelque chose de nouveau »17.
Cependant, certains autistes, en particulier ceux décrits par Hans Asperger, sont
capables de mettre en jeu des mécanismes compensatoires parfois très complexes. Le

14. Williams D., Quelqu’un, quelque part, Paris, J’ai lu, 1996, p. 44.
15. Sellin B., La solitude du déserteur, op. cit., p. 121.
16. Maleval J.-C., « “Plutôt verbeux” les autistes », op. cit., p. 134.
17. Williams D., Quelqu’un, quelque part, op. cit., p. 132.

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Penser l’autisme

chaos les fait souffrir, de sorte qu’ils sont particulièrement attirés par l’ordre des
choses. Il est essentiel pour comprendre l’autisme de saisir combien leur quête de
régularités est importante : « J’aime trouver des règles et des assurances, confie D.
Williams, et m’en souvenir »18. Faute d’être capable de mettre aisément par eux-
mêmes du sens dans le sonore et dans le visuel, ils s’attachent volontiers à ce qu’ils y
découvrent d’un ordre pré-existant. Tout ce qui est propre à structurer le scopique :
les icônes, les dessins, l’appariement des objets, etc., retient volontiers leur attention.
De même pour ce qui met de l’ordre dans le sonore : rythmes, battements, musique,
chansons, etc.
Les diverses manières de faire fuir le regard décrites par D. Williams permettent

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de se fermer au désordre inquiétant du champ scopique, plus accentué encore quand
il est habité par ces êtres imprévisibles que sont les adultes. En revanche, l’oreille ne
se ferme pas. Il est certes possible de la boucher temporairement, ou de pratiquer
une écoute sélective qui ignore certains bruits, en particulier la voix humaine adressée
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au sujet, néanmoins le sonore reste présent et l’autiste doit composer avec. Son atti-
tude est active à l’égard de celui-ci : il y opère un clivage commandé par la rétention
de la voix et son souci permanent de maîtrise : d’une part, les bruits régulés, orga-
nisés, retenus, prévisibles, qui lui sont plutôt agréables ; d’autre part, les bruits inat-
tendus, forts, incompréhensibles, irréguliers, sans logique décelable, qui l’angoissent.
La diversité de la voix humaine la range parmi les seconds.
Les autistes sont partagés entre une propension à se réfugier dans leur monde
sécurisé, dans lequel ils utilisent volontiers le sonore et le scopique à des fins de jouis-
sance auto-sensuelle, et la souffrance de leur solitude, qui les incite, comme le notait
Kanner, « à accepter graduellement un compromis en allongeant précautionneuse-
ment des pseudopodes vers un monde dans lequel ils ont été totalement étrangers
depuis le début »19.

Quels compromis avec le langage ?


La réponse ne saurait être univoque : non seulement elle varie pour un même
sujet en fonction de son évolution, mais aussi parfois en fonction des lieux et des
personnes. Ainsi, à l’école, Idir se tait, chez lui, il chante, et chez la thérapeute, il
jargonne20. Il est par conséquent souvent aventureux de tirer des conclusions sur le
langage autistique à partir de fragments cliniques insuffisants à l’appréhender dans
sa diversité. Pourtant, le rapport au langage du sujet autiste possède une constante :
la rétention de l’objet de la jouissance vocale, le refus d’engager la voix énonciative
dans la parole ; mais les manières de le faire sont multiples : mutisme, écholalies,
chansons, verbiages, paroles coupées de l’affect, etc.

18. Ibid., p. 92.


19. Kanner L., « Autistic disturbances of affective contact », op. cit., p. 217-230, et dans la traduction française p. 263.
20. Van der Straten A., Un enfant troublant, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 143.

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Jean-Claude Maleval Langue verbeuse, langue factuelle et phrases spontanées chez l’autiste

Le point commun de tous ces modes d’expression retenue réside dans le refus d’y
engager quoi que ce soit d’intime. Pour que l’autiste sorte de son mutisme, il faut que
la voix énonciative ne soit pas impliquée. Pour l’essentiel, les indications de
D. Williams incitent à un rapprochement avec la notation de Lacan les trouvant
« plutôt verbeux ». Cependant, parmi ce qu’elle décrit des méthodes employées pour
ne pas céder à l’Autre l’objet voix21, l’un laisse la possibilité d’une écriture expressive,
tandis qu’un autre peut permettre de se dégager du verbiage en se contentant de faire
état de simples faits, sans contenu affectif. Ce dernier mode de communication
s’avère d’ailleurs fréquemment utilisé par les autistes démutisés placés en institutions.
L’autiste dispose de deux possibilités pour faire évoluer son langage : soit déve-

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lopper une langue privée, cherchant à cerner ses émotions, prenant volontiers appui
sur la musique, peu apte à la communication ; soit à construire une langue de l’in-
tellect, plus en mesure de faire lien social, trouvant son matériel dans les propos
entendus.
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Une langue verbeuse coupée de l’Autre du signifiant

Les premières tentatives d’utilisation du langage à des fins de communication se


font chez l’autiste à partir de segments significatifs structurés, phrases ou mots, tels
que des fragments de chansons. Il est fréquent que leur caractère allusif les rende
opaques aux parents. « Pendant des années, rapportent ceux d’Elly, nous n’avons pas
su pourquoi Elly, âgée de quatre ans, nous chantait Alouette quand nous lui peignions
les cheveux, après les avoir lavés. Ce ne fut qu’à partir de sa sixième année, lorsqu’elle
parlait déjà beaucoup mieux, que nous découvrîmes le rapport. “Alouette” égalait all
wet (tout mouillé), mots qu’à quatre ans elle ne disait pas et n’avait pas l’air de
comprendre. Il était cependant clair qu’elle avait saisi les sons et établi à travers la
musique un rapport qu’elle ne pouvait pas ou ne pouvait pas faire verbalement. »22
Le mot « Alouette » est ici prélevé dans la matière sonore et utilisé dans une accep-
tion propre au sujet, coupée de l’Autre, puisqu’il a fallu plusieurs années aux parents
pour comprendre l’allusion. Dans cet exemple, le fragment significatif, « Alouette / all
wet », prend sa source dans une situation précise, le lavage des cheveux. Cette vignette
clinique n’est pas anecdotique : elle illustre une propriété remarquable des premières
expressions de sujets autistes décrites sous le terme de « caractère permanent de la
situation d’apprentissage ». « Souvent, écrit Peeters en 1996, on ignore le sens d’une
expression écholalique. Ainsi, je ne comprends pas encore pourquoi Éric prononce
cette phrase “Les trains partent”, mais c’est de cette façon qu’il veut nous commu-
niquer son sentiment : “La situation devient vraiment trop difficile pour moi”. »23 À
lui seul, le phénomène de la connexion des premiers fragments significatifs du

21. Maleval J.-C., « “Plutôt verbeux” les autistes », op. cit., p. 131.
22. Park C. C., Histoire d’Elly. Le siège, Paris, Calmann Lévy, 1972, p. 99.
23. Peeters T., L’autisme. De la compréhension à l’intervention, Paris, Dunod, 1996, p. 75.

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Penser l’autisme

langage de l’autiste avec un contexte événementiel précis, le plus souvent ignoré des
proches, suffirait à rendre ses propos hermétiques. Il confirme que la rétention de
l’objet vocal ne lui permet pas de loger le sujet et son énonciation au champ de
l’Autre, dont résulte une insertion dans le langage tout à fait originale.
D. Williams nous indique deux utilisations possibles des mots. Dans la première
prime une jouissance solitaire du sonore ; dans la seconde, ils deviennent, selon son
expression, « des supports d’accumulation de faits »24. Ce clivage opéré par les autistes
dans le traitement de la parole a maintes fois été remarqué. Souvent, quand ils
parlent, « ils le font d’une voix atone, mécanique, comme si […] la part musicale de
la langue était dissociée du sens, comme s’ils avaient le choix entre parler sans

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musique ou faire des sons sans sens : sens brut ou son brut, code informatif ou
émotion sensitive, mais jamais les deux articulés »25. La langue verbeuse prédomine
chez les autistes de Kanner ; tandis que l’autre langue, le code informatif, la langue
fonctionnelle, connaît ses développements les plus élaborés chez les autistes d’As-
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perger. Dans le clivage dont fait état D. Williams concernant sa construction subjec-
tive, la langue fonctionnelle est issue de la part d’elle-même qui s’est pliée à
l’éducation qui lui fut imposée, tandis que la langue verbeuse appartient à son univers
personnel « complètement coupé du reste du monde »26.

La langue fonctionnelle
Quelles sont les caractéristiques de la langue « d’accumulations de faits » évoquée
par D. Williams ? Partons de deux exemples rapportés par Panayotis Kantzas. Dans
le premier, Jacques répond de la manière suivante à une question sur le rêve : « Ai
dormi a ronflé cette nuit réveillé. Bien, tu t’es étendu sur le lit couvert la couverture
quand tu as dormi tu t’es réveillé tu t’es levé du lit. Il a mis le pantalon, la chemise,
la chaussette j’ai mis les sandales j’ai mis le caleçon. J’ai mis la fermeture aiguille
cousait couture ». P. Kantzas note que la question sur le rêve, un mot sans référent
concret, pour Jacques sans signification, appelle une réponse qui convoque des faits,
les événements de la nuit, éléments tangibles et concrets. Dans le second exemple,
Georges répète une brève historiette : « Le chasseur de peaux se lève très tôt le matin.
Il sort de sa maison avec son fusil et beaucoup de chiens pour aller dans la forêt.
Lorsque les chiens voient le renard ils se mettent à aboyer. Le chasseur épaule alors
son fusil, tire et tue le renard. Le chasseur va ensuite au marché pour vendre la peau
du renard qui sert à faire des vêtements pour la fourrure. »27 Ces successions de faits,
sans commentaires, sans affects, semblent viser à une simple présentation des choses,
sans implication de la voix énonciative. Une autre observatrice du phénomène note
que de tels propos s’avèrent essentiellement de « nature constante » et non inten-

24. Williams D., Quelqu’un, quelque part, op. cit., p. 169.


25. Hébert F., Rencontrer l’autiste et le psychotique, Paris, Vuibert, 2006, p. 208.
26. Williams D., Si on me touche, je n’existe plus, op. cit., p. 274.
27. Kantzas P., Le passe-temps d’un Dieu. Analyse de l’autisme infantile, Paris, Dialogues, 1987, p. 121-122.

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Jean-Claude Maleval Langue verbeuse, langue factuelle et phrases spontanées chez l’autiste

tionnelle. Aubin par exemple ne pouvait dire que l’un de ses camarades avait été puni
par la maîtresse parce qu’il avait été méchant. Les remarques de cet enfant, rapporte
Barbara Donville, « se cantonnaient au détail, mentionnant la couleur du manteau
d’un camarade, remarques qu’il sortait d’ailleurs inopinément, alors qu’on ne lui
demandait rien de particulier ». On note la subsistance d’un élément de soliloque –
cependant Aubin adresse ses constatations à sa mère. « Il se plantait là tout bonne-
ment devant sa mère pour l’en informer, puis se taisait sans ajouter quoi que ce fut
d’autre. Rien dans son langage ne racontait, ne décrivait, ne cherchait à déduire, au
mieux on obtenait de lui des considérations ponctuelles dont il ne tirait jamais
aucune conséquence… »28. De tels propos s’avèrent très différents du verbiage : ils

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s’inscrivent dans un effort pour communiquer, c’est pourquoi ils doivent être
produits dans la langue de l’Autre. En outre, la jouissance de la voix s’y trouve
gommée, tandis qu’elle s’affirme dans le verbiage.
Une des particularités de la langue factuelle des autistes, soulignée par tous les
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spécialistes, réside dans l’emploi massif des substantifs, catégorie linguistique qui
exprime simplement l’existence des choses. L’ancrage dans la concrétude dont elle
témoigne semble provenir du souci de n’utiliser essentiellement que des mots ayant
pour référent un objet cernable dans la réalité. Pourtant, il existe beaucoup de mots
qui nécessitent une appréhension d’un contexte et une mise en relation avec d’autres
mots pour pouvoir être compris. On ne peut par exemple cerner ni petitesse ni gran-
deur absolue. En fait, depuis Saussure, on sait que dans la langue il n’y a que des
différences : le signe, le signifiant et le signifié ne se définissent que dans des systèmes
d’oppositions différentielles et interdépendantes. Il en résulte que la signification
d’un élément n’advient que de sa mise en relation avec d’autres, laquelle implique un
travail subjectif et un exercice du jugement auxquels l’autiste ne se risque pas. Il
s’oriente vers un langage qui décrirait les faits sans que lui-même ait à les interpréter.
Dès lors, son idéal serait un code qui parviendrait à connecter les mots de manière
constante et rigide à des objets ou à des situations clairement déterminés. « Ce n’est
pas la complexité d’une langue qui pose problème aux autistes, explique K. Nazeer.
En fait, il est probable qu’elle les aide plutôt, dans la mesure où plus il y en a, moins
un mot risque d’être polysémique. Plus il y a de règles et de structures, et moins un
autiste doit se reposer sur son intuition et sur le contexte »29. L’idéal pour eux,
souligne-t-il, serait « un sens / un mot », c’est-à-dire une langue qui se réduirait à un
code, dès lors totalement constituée de signes. Il en résulte une adhésivité du mot à
la situation première dans laquelle il a été acquis. À cet égard, nous avons déjà
mentionné le caractère permanent de la situation d’apprentissage qui tend à figer la
signification. Non seulement le mot devrait être univoque, mais les choses elles-
mêmes ne devraient pas changer de dénomination.

28. Donville B., Vaincre l’autisme, Paris, Odile Jacob, 2006, p. 68.
29. Nazeer K., Laissez entrer les idiots, Paris, Oh ! Editions, 2006, p. 26.

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Penser l’autisme

Que le signe soit sonore ou scriptural, il reste longtemps corrélé à une expérience
déterminée. C’est ce qui explique que la formidable mémoire musicale de tel autiste
bute toujours sur la même erreur inhérente à la première audition, ou qu’une faute
d’orthographe soit toujours reproduite parce que présente dans le premier texte où
le mot fut rencontré. La difficulté à généraliser s’ancre dans la rigidité du signe lesté
par la persistance de la situation d’apprentissage, de sorte qu’il est peu apte à se modi-
fier quand le contexte change. « Si j’apprenais quelque chose debout avec une femme
un jour d’été, relate D. Williams, la leçon n’évoquait rien si je me trouvais dans une
même situation dans une autre pièce avec un homme un soir d’hiver »30. De ce fait,
même captée dans la langue de l’Autre, la langue fonctionnelle reste compatible avec

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de radicales incompréhensions dans l’échange. Elles résultent d’une prise au pied de
la lettre de l’information.
Le primat du signe31 conduit à donner un privilège à des éléments linguistiques
isolés au détriment de l’appréhension contextuelle. Il en découle, comme le notait
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Kanner dès son premier article, que le sens d’un mot devient inflexible et ne peut être
utilisé avec n’importe quoi, mais seulement avec la connexion originairement acquise.
La défaillance contextuelle incite l’enfant autiste à appréhender la signification du
mot, non pas en la situant dans le champ des oppositions signifiantes, mais en la
connectant de manière assez rigide à l’objet désigné. « Le signe linguistique, insiste
Gérard Berquez, n’est pas distinct du référent matériel, le signe est la chose même, il
n’y a pas d’espace entre le signe et la réalité, entre la représentation et la chose repré-
sentée, il y a pour l’enfant autistique adéquation totale entre le signe et la chose. Ce
n’est pas comme le dit Kanner, un sens métaphorique que le signe acquiert au niveau
du langage de l’enfant autistique, mais au contraire un sens fixe et arbitraire »32. Toute
modification du rapport chose / signe est ressentie par les enfants autistes comme une
menace pour leur propre sécurité. Gunilla Gerland décrit avec précision combien
l’utilisation du langage par les adultes pouvait l’embarrasser et la décontenancer :
« Le langage avait quelque chose de bizarre : je disais très précisément ce que je voulais
dire, puis ça devenait autre chose […]. Et quand j’entendais précisément ce que les
autres disaient, il s’avérait qu’ils voulaient dire autre chose »33. L’ambiguïté sémantique
ne cesse de créer des obstacles majeurs à la langue « d’accumulation de faits » que les
autistes verbaux appellent de leurs vœux quand ils cherchent à communiquer.
De surcroît, l’adhésivité du signe de l’autiste au référent le rend impropre à coder
les affects, qui s’expriment différemment chez chacun, qui possèdent des nuances, qui
sont souvent fugitifs et changeants, et qu’il est difficile d’objectiver. Les autistes
butent sur les signes qui ne peuvent être rapportés ni à un référent concret ni à une
image. Temple Grandin note que c’était en particulier les termes syntaxiques et les
conjugaisons qui lui faisaient difficulté. « Enfant, rapporte-t-elle, j’omettais des mots
30. Williams D., Quelqu’un, quelque part, op. cit., p. 91.
31. Cf. Maleval J.-C., « De l’objet autistique à la machine. Les suppléances du signe », Pensée psychotique et création de
systèmes, (dir) F. Hulak, Ramonville, Erès, 2003, p.197-217.
32. Berquez G., L’autisme infantile, op. cit., p. 123.
33. Gerland G., Une personne à part entière, Cannes, Autisme France Diffusion, 2005, p. 35.

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Jean-Claude Maleval Langue verbeuse, langue factuelle et phrases spontanées chez l’autiste

comme “est”, “le” ou “ce” parce que, isolés, ils ne signifiaient rien pour moi. De la
même façon, des mots comme “de” et “un” étaient incompréhensibles […]. Encore
aujourd’hui, certaines conjugaisons, comme celle du verbe “être”, n’ont aucun sens
pour moi »34. D’autre part, dès que la notion décolle du référent pour passer d’un
élément à une généralité, la compréhension de l’autiste rencontre un obstacle : « J’ai
toujours eu la plus grande difficulté, confie D. Williams, à concevoir la transforma-
tion d’une chose en une autre. Je savais ce qu’étaient les vaches, mais quand elles
devenaient un troupeau, elles cessaient pour moi d’être des vaches. Je comprenais
bien que le mot “troupeau” désignait un ensemble mais je n’avais, par contre, aucune
idée de ce que pouvait signifier le mot “bétail”. »35

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On conçoit que les termes polysémiques leur soient d’un abord difficile. Une étude36
de leurs premiers mots révèle qu’à l’encontre des autres enfants, ils utilisent rarement
le « ça », vocable qui peut désigner une multitude de choses (biberon, animal, balle,
etc.)37. Il est notable que les premiers mots expressifs de l’enfant autiste soient le plus
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souvent des termes qui désignent des objets, et non des manifestations émotionnelles.
Son entrée dans le langage se fait volontiers par l’entremise de signes, compatibles avec
la rétention de la voix, tandis qu’il résiste à l’utilisation de signifiants.
Incapacité à généraliser, pauvreté de la capacité d’abstraction, disent les spécia-
listes, certes, mais plus précisément, faute d’avoir eu accès au signifiant, l’autiste
pense d’abord avec des signes, lesquels se caractérisent de conserver un rapport étroit
avec leur référent. Lorsque T. Grandin affirme « penser en images », elle atteint parfois
à l’idéal du code autistique : celui qui fonctionne à l’aide de représentations en tous
points identiques à la chose. « Mon imagination, affirme-t-elle, fonctionne comme
les logiciels d’animation graphique qui ont permis de créer les dinosaures réalistes de
Jurassic Park. Quand j’essaie une machine dans ma tête ou que je travaille sur un
problème de conception, c’est comme si je le visionnais sur une cassette vidéo. Je
peux regarder l’appareil sous tous les angles, me placer au-dessous ou en dessous, et
le faire tourner en même temps. Je n’ai pas besoin d’un logiciel sophistiqué pour
faire des essais en trois dimensions. »38 Une telle image constitue la forme la plus
achevée du signe iconique. On sait que, parmi les différents signes, les enfants autistes
apprécient particulièrement les icônes, c’est-à-dire des signes motivés, au moins
partiellement, qui représentent schématiquement l’entité, la personne, l’événement
ou l’attribut désignés (par exemple le Z sur les panneaux routiers pour désigner des
lacets ; le plan d’une maison, des images d’hommes ou de femmes à l’entrée des WC,
etc.). Ils les apprécient parce que l’icône constitue le signe le plus approprié à leur
recherche de codage du monde : en elle s’avère immédiatement manifeste une
connexion rigide du signe à l’image du référent.

34. Grandin T., Penser en images, Paris, Odile Jacob, 1997, p. 33.
35. Williams D., Si on me touche, je n’existe plus, op. cit., p. 133.
36. Cf. Maleval J.-C., L’autiste et sa voix, Paris, Seuil, 2009.
37. Danon-Boileau L., Leroy M., Morel M.-A., Philippe A., Symptômes précoce : la part du linguiste, Le carnet PSY,
n° 76, novembre 2002, p. 27.
38. Grandin T., Penser en images, op. cit., p. 21.

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Penser l’autisme

Au mieux, quand ils ne sont pas sans référent objectivable, les signes ne prennent
en charge les objets du monde qu’image par image ou séquence par séquence. Le
concept de chien renvoie inextricablement pour T. Grandin à chacun des chiens
qu’elle a connus dans sa vie. Pour l’autiste, le langage ne fait pas inexister ce dont il
parle, le mot n’est pas totalement le meurtre de la chose. Or, ce n’est qu’à cette condi-
tion, celle de la significantisation, que le monde devient « semblantifié »39. Tous les
observateurs s’accordent à constater que le « faire semblant » est déficient chez l’au-
tiste. Or, au principe de cet acte, se trouve le décollement du signifiant et de l’objet,
ce qui permet à l’enfant de prétendre qu’un soulier est une voiture, qu’une banane
est un avion, que le chien fait miaou et la chat ouah ouah, etc.

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L’autiste n’ayant pas la possibilité de mobiliser le signifiant pour s’exprimer, il en
passe par des signes auxquels il s’efforce de donner une signification absolue. Selon
Lacan, le signe représente quelque chose pour quelqu’un, réduisant ainsi son accep-
tion à l’icône et à l’indice au sens de Peirce. L’exemple qu’il convoque, celui de la
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fumée comme signe du feu, analogue à celui de la girouette comme signe du vent,
relève de l’indice selon Peirce.
Une caractéristique majeure de tels signes est qu’ils n’effacent pas totalement la
chose désignée, puisqu’ils restent avec elle dans un rapport de similarité ou de conti-
guïté. Le référent des signes se trouve dans le monde des choses. Tel n’est pas le cas
du signifiant : s’il est appréhendé, selon la définition donnée par Lacan, comme ce
qui représente le sujet, et sa jouissance, auprès d’un autre signifiant, il se trouve coupé
de la représentation. Le signifiant rompt le lien avec ce qu’il signifie, il ne vaut que
par la différence qu’il introduit, ce qui lui permet de faire advenir le symbole, au
sens de Peirce, qui « ne peut pas indiquer une chose particulière », mais seulement
« un genre de choses »40.
Les obstacles rencontrés par les autistes pour généraliser ou pour faire semblant
manifestent leurs difficultés d’accès au symbole pris dans cette acception. Toutefois,
il est abusif d’affirmer que les autistes n’ont pas accès à l’abstraction : si leurs capa-
cités de symbolisation qui en passent essentiellement par l’indice, voire par l’icône,
sont plus rudimentaires que celles du sujet du signifiant, elles mettent malgré tout
en œuvre un processus de substitution qui permet de porter la chose au langage. De
plus, pour décrire le monde, la langue fonctionnelle de signes parvient à utiliser des
signes sonores ou scripturaux issus de la langue de l’Autre.
Les signes qui forment l’Autre de synthèse41 de l’autiste possèdent deux différences
majeures avec les signifiants qui constituent l’inconscient freudien. D’une part, et
c’est essentiellement ce que décrit T. Grandin, en parlant de « penser en images », ils
restent parasités par le référent, ils n’effacent pas la chose représentée ; d’autre part,
ils n’ont pas la propriété de fonctionner comme « godet de la jouissance » (Lacan),
ou comme « marqueurs somatiques » (Damasio), c’est-à-dire qu’ils ne représentent

39. Miller J.-A., « Clinique ironique », La Cause freudienne, n° 23, 1993, p. 10.
40. Peirce C. S., Écrits sur le signe, Paris, Seuil, 1978, p. 165.
41. Cf. Maleval J.-C., L’autiste et sa voix, op. cit., p. 192-220.

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Jean-Claude Maleval Langue verbeuse, langue factuelle et phrases spontanées chez l’autiste

pas la pulsion, ce que tous les autistes soulignent en notant l’absence de connexion
entre le langage et la vie émotionnelle. Les Lefort mettaient l’accent sur ce point :
« dans la structure autistique, affirmaient-ils, le signifiant manque à devenir corps et
manque ainsi à faire affect »42.
Pour qui pense avec des signes, la structuration de l’être ne se fait pas en utilisant
la matière signifiante. Or, cette dernière possède l’étonnante propriété d’emprunter
non seulement au son – un signifiant laisse une trace sur la bande magnétique –,
mais aussi au corps, ce que montrent les conversions hystériques, l’hypnose ou l’effet
placebo.
Le langage n’est pas un simple outil de communication, c’est, selon Lacan, l’ha-

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bitat du sujet, il tresse dans le corps des brins de jouissance. « S’il n’y avait pas la
substance de la jouissance, souligne Jacques-Alain Miller, nous serions tous logiciens,
un mot en vaudrait un autre, il n’y aurait rien qui ressemble au mot juste, au mot qui
éclaire, au mot qui blesse, il n’y aurait que des mots qui démontrent. Or les mots font
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bien autre chose que démontrer, les mots percent, les mots émeuvent, les mots boule-
versent, les mots s’inscrivent et sont inoubliables : c’est parce que la fonction de la
parole n’est pas seulement liée à la structure du langage, mais bien à la substance de
la jouissance. »43 Tout au contraire, quand il communique, l’autiste voudrait être
logicien – beaucoup d’entre eux ont une prédilection pour les langues formelles. Le
symbolique avec lequel ces sujets se structurent induit une propension à recourir aux
indices et aux icônes pour appréhender le monde, or ces signes ne s’inscrivent pas
dans le corps et ne sont pas porteurs de la jouissance vocale, d’où l’obligation de
« tout comprendre par l’intellect », soulignée d’emblée par Asperger.
Quand un référent concret n’existe pas, l’autiste se trouve souvent contraint à
l’inventer, pour satisfaire à la nécessité de penser avec des signes. Ainsi, confrontée à
des notions trop abstraites, T. Grandin s’efforce de les transformer en icônes : « Pour
la paix, relate-t-elle, je pensais à une colombe, à un calumet ou aux photos de la
signature d’un accord de paix. »44 Toutefois, T. Grandin note qu’il existe une seule
chose dont elle puisse se rappeler sans information visuelle, c’est-à-dire sans le trans-
former en icône ou en indice, à savoir « un morceau de musique »45, confirmant que
le traitement de l’onde sonore, dans laquelle s’ancre la langue verbeuse, n’est pas du
même ordre, et qu’il peut s’opérer sans découpages.
En effet, tous les éléments de la langue fonctionnelle ne sauraient être réduits à
des signes, l’abstraction de certains résiste à leur saisie par l’indice ou l’icône, de sorte
qu’intervient pour la complémenter un processus de mémorisation qui imite les
usages de l’Autre. Il en est ainsi pour les conjonctions, les prépositions, les adverbes,
les concepts relatifs, certaines conjugaisons de verbes, etc. : « J’ai fini par apprendre

42. Lefort R. & R., La distinction de l’autisme, Paris, Seuil, 2003, p. 87.
43. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre
du département de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 6 mai 2009, inédit.
44. Grandin T., Penser en images, op. cit., p. 35-36.
45. Grandin T., Ma vie d’autiste, op. cit., p. 151.

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Penser l’autisme

à les employer correctement, note T. Grandin, parce que mes parents parlaient bien
et que j’imitais leurs tournures de phrases »46. Par l’imitation, par la mémorisation,
et par des processus d’intellection, les autistes de haut niveau arrivent à acquérir une
langue fonctionnelle qui développe si bien leurs capacités de communication que
certains parviennent à faire des conférences publiques. Les différentes manières de
s’exprimer en restant allusif ou évasif décrites par D. Williams peuvent par consé-
quent être dépassées.
Faut-il en conclure que cesse le refus de prendre une position d’énonciation et que
le sujet accepte de céder l’objet de la jouissance vocale ? En fait, il semble plutôt que
« l’hypertrophie compensatoire » des autistes qui avait frappé Asperger puisse les

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pousser à recourir à des positions d’énonciation qui persistent à ne pas les impliquer
subjectivement. Parmi ceux qui ont pu sortir du mutisme et de la langue verbeuse,
certains se montrent inventifs pour s’autoriser à parler, à la condition de rester coupés
de leur ressenti. Une de ces stratégies consiste à décaler le lieu d’émission de l’énon-
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ciation, à faire parler un double ou un objet à la place du sujet. Certains autistes


parviennent à utiliser cette énonciation décalée pour s’exprimer de manière un peu
plus personnelle (les marionnettes d’André47, les compagnons imaginaires de D.
Williams). Beaucoup d’autistes utilisent ce procédé qui consiste à s’effacer pour parler
par procuration, se déchargeant ainsi de toute assertion qui leur soit propre. C’est le
double qui parle et non eux-mêmes. Dès lors, les propos sont affectés d’une certaine
dérision, et le crédit qu’il convient de leur accorder devient incertain pour l’interlo-
cuteur. Maîtriser l’échange, en protégeant le sujet, qui en reste à distance, telle est la
fonction du double, quand il supporte une énonciation artificielle.
Énonciation mortifiée, énonciation gommée, énonciation déplacée, il existe
encore une autre manière de compenser le clivage a / S1 : l’énonciation technique. Il
est étonnant de voir comment une autiste telle que T. Grandin est capable de prendre
la parole devant une foule de cow-boys pour leur expliquer les mérites des trappes à
bétail issues de ses travaux. T. Grandin peut faire des conférences sur des sujets tech-
niques tels que les méthodes pour conduire les animaux à l’abattoir, dont elle est une
des spécialistes, et sur l’autisme, en se faisant la propagandiste d’une conception
scientiste de celui-ci. Il n’en reste pas moins que, même en ces circonstances, T.
Grandin n’engage guère sa jouissance vocale dans son énonciation. La difficulté à
exprimer son ressenti l’incite à comparer sa manière de penser à celle d’un ordina-
teur. « J’ai récemment assisté, rapporte-t-elle en 1995, à une conférence où une socio-
logue a affirmé que les êtres humains ne parlaient pas comme des ordinateurs. Le soir
même, au moment du dîner, j’ai raconté à cette sociologue et à ses amis que mon
mode de pensée ressemblait au fonctionnement d’un ordinateur et que je pouvais en
expliquer le processus, étape par étape. J’ai été un peu troublée quand elle m’a
répondu qu’elle était personnellement incapable de dire comment ses pensées et ses

46. Grandin T., Penser en images, op. cit., p. 33.


47. Nazeer K., Laissez entrer les idiots, op. cit.

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Jean-Claude Maleval Langue verbeuse, langue factuelle et phrases spontanées chez l’autiste

émotions se raccordaient. Quand elle pensait à quelque chose, les données objec-
tives et les émotions formaient un tout. […] Dans mon esprit, ils sont toujours
séparés. »48
Le rapprochement effectué par T. Grandin entre sa pensée et le fonctionnement
d’un ordinateur n’est pas sans quelque pertinence, si l’on conçoit que ce qui carac-
térise la « pensée » d’un ordinateur réside dans son absence d’affects. « Qu’un ordi-
nateur pense, note Lacan, moi je le veux bien. Mais qu’il sache, qui est-ce qui va le
dire ? Car la fondation d’un savoir est que la jouissance de son exercice est la même
que celle de son acquisition. »49 Or c’est précisément une telle acquisition de savoir,
produite à l’occasion du chiffrage de la jouissance par lalangue, qui fait défaut aux

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autistes. La « pensée » de l’ordinateur se déroule dans un désert absolu de jouissance,
elle constitue un idéal autistique. Il n’en reste pas moins que l’usage de la langue
fonctionnelle, couplé à une énonciation traitant de problèmes techniques, n’impli-
quant pas le ressenti du sujet, peut permettre à certains autistes de s’exprimer d’une
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manière adaptée et professionnelle.

L’énonciation fugace de phrases spontanées

Un des phénomènes les plus étranges concernant la parole des autistes, ajoutant
encore à la variété et à la complexité de leur rapport au langage, tient à l’émergence
chez des autistes muets d’une énonciation fugace, qui rompt un instant avec la réten-
tion de l’objet vocal. « Rends-moi ma boule », crie B. Sellin à qui vient de lui prendre
son objet autistique. Il est caractéristique que cela se produise dans des situations
critiques qui débordent les stratégies protectrices du sujet (cas d’urgence ou contra-
riétés), lui faisant abandonner momentanément son refus d’appel à l’Autre et son
refus d’engager la voix dans la parole. Les phrases spontanées possèdent un point
commun : la présence du sujet de l’énonciation s’y trouve nettement marquée. Il
faut même constater que le phénomène de l’inversion pronominale ne s’y produit
pas. Cela peut paraître surprenant, mais en fait bien révélateur d’une prise de parole
effectuée par le sujet en son nom propre : il s’agit d’une énonciation en prise avec sa
jouissance, et non plus d’un énoncé issu du miroir de l’Autre.
La phrase spontanée n’est pas une laborieuse construction intellectuelle, mais une
parole qui sort des tripes. Son caractère impératif témoigne de la jouissance vocale
qui le mobilise. L’appel à l’Autre s’y affirme. Or, tout cela est déchirant pour l’enfant
autiste. Nulle tentative d’explication, nul commentaire, nul retour rétrospectif sur ce
qui vient d’être dit. Bien loin de réitérer cette expérience angoissante, le sujet cherche
à se protéger de son renouvellement, en se murant dans un silence encore plus
profond. Les phrases fugaces ne cessent d’apparaître en son langage comme des
phénomènes étranges et exceptionnels qui ne s’intègrent ni à une langue verbeuse ni
à une langue fonctionnelle.

48. Grandin T., Penser en images, op. cit., p. 162.


49. Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 89.

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Penser l’autisme

Les rares circonstances lors desquelles l’autiste engage sa voix énonciative viennent
encore confirmer, par leur non-assomption, qu’il résiste à l’aliénation de son être
dans le langage en retenant l’objet de la jouissance vocale. Notons que ces phéno-
mènes suggèrent fortement que l’autisme s’enracine, non dans un déficit cognitif,
mais dans un choix du sujet, plus ou moins conscient, qui vise à se protéger de l’an-
goisse. Néanmoins, les phrases spontanées semblent suggérer, comme l’angoisse du
trou noir et la découpe des objets autistiques, que l’autiste n’est pas totalement
indemne des répercussions du langage en son être.
Une acquisition du langage qui se fait sans mettre en jeu le circuit de la pulsion
invocante fait obstacle à sa fonction d’« appareil de la jouissance » : sa matière peine

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à se répercuter dans le corps et à structurer le monde des sensations et des perceptions,
ainsi qu’à construire l’image du corps. Néanmoins, le développement de la langue
fonctionnelle permet au sujet d’assimiler un savoir qui lui donne la possibilité de
mieux s’orienter dans son interprétation de la réalité et, à un degré moindre, dans
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celle de ses émotions, ce qui s’accompagne régulièrement de progrès dans son adap-
tation sociale.
S’il est une constante discernable à tous les niveaux du spectre de l’autisme, elle
réside dans la difficulté du sujet à prendre une position d’énonciation. Il parle volon-
tiers, par l’entremise d’une langue verbeuse, ou par celle d’une langue fonctionnelle,
mais à la condition de ne pas dire. Son refus d’une pleine aliénation dans le langage
lui fait élaborer de nombreuses stratégies de contournement de celle-ci. La défense
première qui consiste à préserver une « voix centrifuge » ne cède qu’exceptionnelle-
ment. L’autiste préfère aux bruits chaotiques de l’Autre la maîtrise des siens : « si on
met la tête sur l’oreiller, rapporte l’un d’eux à Asperger, on a un bourdonnement
d’oreille et il faut rester couché tranquillement et c’est très beau »50.

50. Asperger H., Les psychopathes autistiques pendant l’enfance, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 1998, p. 114.

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L’autiste a-t-il quelque chose à dire ?
Transfert autistique et conduite du traitement
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Myriam Perrin

Du mythe de l’enfant sauvage à sa ré-éducabilité contemporaine

E n 1799, dans les bois d’Aveyron, des chasseurs capturent un enfant sauvage.
Dès son arrivée à Paris, il déclenche un vif débat. Pour le Pr Pinel, l’enfant sauvage
n’est qu’un malheureux idiot de naissance, abandonné par ses parents et parfaite-
ment incurable. Un jeune médecin militaire plein d’ambition, récemment démobi-
lisé et affecté à l’institution des sourds-muets, Jean-Marc Gaspard Itard, soutient une
position différente. Nourri de la philosophie de Condillac, il pense que les idées nais-
sent du commerce réciproque des êtres humains. Il pose l’hypothèse qu’un enfant
laissé seul dans la nature ne saurait être que sauvage. La « sauvagerie » de celui qu’il
appelle Victor est, pense-t-il, acquise. Elle est donc réversible. En dépit du prestige
de son « adversaire », il obtient l’autorisation d’engager un traitement. Celui-ci, basé
sur les théories condillaciennes de l’éducation, mais aussi sur l’expérience acquise par
les premiers éducateurs de sourds-muets, consiste à stimuler, les uns après les autres,
les différents sens. L’approche est graduée et se présente sous forme d’exercices de
plus en plus complexes qui visent également à solliciter la motricité et à instaurer, à
partir d’associations entre les différentes sensations, un raisonnement et un langage1.
Mais la tentative d’Itard est un échec ; selon la nomenclature du siècle, Victor est
donc considéré comme idiot, bien qu’« il présente de multiples traits l’apparentant

Myriam Perrin est maître de conférences en psychopathologie clinique à l’université de Rennes 2 - Haute Bretagne, et
membre de l’ACF–Val de Loire-Bretagne.
1. Hochmann J., Pour soigner l’enfant autiste, Paris, Odile Jacob, 1997, p. 17.

la Cause freudienne no 78 93
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Penser l’autisme

à un enfant autiste », commente Paul Bercherie2. C’est dans ce contexte qu’un insti-
tuteur, Édouard Seguin, en 1846, reprend et élargit les méthodes d’Itard, auquel il
reproche son inspiration métaphysique prédominante, et fonde l’« éducation physio-
logique ». Diverses formes d’idioties sont alors décrites, certaines liées à un arrêt du
développement infantile et d’autres à des déficits partiels. L’idiot proprement dit se
distingue ainsi de l’arriéré3. Plus tard, en 1887, un Londonien, Langdon Down4,
décrit une forme tout à fait paradoxale d’idiotie chez l’enfant, puisque celle-ci appa-
raît compatible avec d’importantes capacités intellectuelles – il s’agit de l’idiot savant.
Cette nouvelle forme se caractérise donc par l’association de capacités exception-
nelles et d’une mémoire considérable chez un enfant qui présente, pour les auteurs

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de l’époque, une déficience intellectuelle manifeste. Ce sont des enfants, affirme
L. Down, qui, quoique retardés intellectuellement, présentent des facultés inhabi-
tuelles qui peuvent parvenir à un développement remarquable. Cependant, une telle
description clinique ne conduit pas l’auteur à remettre en question la notion même
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d’idiotie. La déficience est de mise, et pour cause : depuis le début du siècle dernier,
l’organe est venu comme une chape de plomb sur les discussions en cours, sous l’in-
fluence de la paralysie générale de Bayle, qui allait devenir la maladie mentale
« modèle »5 et le support nosologique exemplaire pour l’idéologie neuropsychiatrique,
qui devait mener à la psychiatrie biologique.
Qu’en est-il un siècle plus tard ? La même idéologie fait rage et, dans une civili-
sation en impasse6, elle a plus que jamais la part belle ! Notre hypothèse est que l’au-
tisme supplante la paralysie de Bayle. En effet, par l’énigme qu’il peut susciter, par
l’ampleur de l’intérêt médiatique, par l’engouement des associations parentales codi-
rigées par les tenants de méthodes rééducatives, par la déferlante du référentiel
autisme dans les classifications internationales, l’autiste n’est-il pas devenu le fétiche
de La cause étiologique ? Pire, ce n’est plus seulement une classification psychia-
trique qui est proposée ; s’y ajoute une thérapie standardisée du syndrome autistique,
« subversion radicale du symptôme, commente Dominique Laurent, au nom d’un
nouveau “tout-savoir” qui fait table rase de la clinique psychiatrique classique et des
apports de la psychanalyse »7.

Seul l’organe a quelque chose à dire

Du point de vue scientiste, la psychanalyse n’aurait pas à s’occuper de l’autiste


car elle serait une pratique archaïque, fondée à une époque où l’avancée de la science

2. Bercherie P., Clinique psychiatrique et clinique psychanalytique, Paris, L’Harmattan, 2005, p. 47.
3. Seguin É., Traitement moral des idiots, Paris, Baillière, 1846, p. 93.
4. Down L. J., On some Mental affections of childhood and youth, London, Churchill, 1887.
5. Quetel C., Postel J., Nouvelle histoire de la psychiatrie, Paris, Dunod, 1994, p. 205-206.
6. Selon la formule de Jacques-Alain Miller, in Miller J.-A. (avec Laurent É.), « L’orientation lacanienne. L’Autre qui
n’existe pas et ses comités d’éthique » (1996-1997), enseignement prononcé dans le cadre du département de psycha-
nalyse de l’université Paris VIII, inédit.
7. Laurent D., « Du désir de standardisation massive », Agence lacanienne de presse, Bulletin spécial « La guerre des palo-
tins », n° 42, vendredi 26 mars 2004.

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Myriam Perrin L’autiste a-t-il quelque chose à dire ?

ne pouvait encore rien en dire. Pourtant, rappelons8 que les psychiatres les plus favo-
rables à une approche de l’autisme par le biologique, les cognitivistes les plus
convaincus d’un déficit cérébral, ne peuvent en affirmer les principes que sur des
bases présupposées, car aucune infection immunitaire, aucun gène, aucune anomalie
cérébrale ne définissent le trouble autistique. Quand un cognitiviste se refuse à consi-
dérer l’autisme comme un handicap et, comme le canadien Laurent Mottron, l’af-
firme en tant que « différence », celle-ci est donc la conséquence « d’une modification
spontanée du génome humain »9. Quelle que soit l’approche envisagée, l’affection est
affirmée dans le corps… De « la vérité comme cause, affirme Lacan, elle [la science]
n’en voudrait-rien-savoir »10. La tentative de forclore le sujet de l’inconscient n’est

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pas nouvelle et, au sein même des approches psychopathologiques, les annonces de
résorption du psychisme dans les lois de l’organisme se succèdent depuis plus d’un
siècle. L’énigme que l’autisme suscite semble venir stigmatiser la quête de mettre fin
à l’indicible, justement parce que « […] ce réel primitif est pour nous, affirme Lacan,
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littéralement ineffable »11. Le monde scientiste fait alors de l’autiste un enfant sans
subjectivité, on refuse de prendre en compte son environnement pour appréhender
son fonctionnement, on réduit ses créations psychiques originales et ordonnancées
aux conséquences d’un déficit cérébral ou, au moins, à un mal-fonctionnement. La
conclusion est alors sans appel : « il est indéniable, affirme la cognitiviste Uta Frith,
que l’autisme s’est révélé impossible à traiter »12.

Une parole verbeuse

Pour réintroduire la dimension du sujet, il nous faut renverser la perspective : du


« il ne parle pas… pourquoi ne parle-t-il pas ? » des conceptions déficitaires, nous
affirmons que le plus frappant n’est pas le mutisme, mais le verbiage, et nous dédui-
sons des indications de Lacan – l’autiste « n’adresse aucun appel », « n’a pas le désir
de se faire comprendre, il ne cherche pas à communiquer »13 –, une constante
clinique, à savoir une langue sans énonciation, comme position défensive. Donna
Williams témoigne d’une telle stratégie : d’abord, duper, leurrer, c’est-à-dire parler
pour ne rien dire, parler pour ne pas être compris, puis ne pas s’adresser à l’Autre,
chanter, ensuite ne pas témoigner d’une expression personnelle, ni de soi ni de ses
sentiments, dire des choses sans importance14 ; bref, autant de manières de tenir des
paroles verbeuses, qui n’engagent rien du sujet. Pour aller à l’essentiel15, soulignons

8. Cf. Perrin M., « L’autiste au pays des sciences », Cliniques méditerranéennes, n° 79, 2009.
9. Mottron L., L’autisme : une autre intelligence, Diagnostic, cognition et support des personnes autistes sans déficience intel-
lectuelle, Sprimont, Mardaga, 2004, p. 7.
10. Lacan J., « La science et la vérité », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 874.
11. Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p. 101.
12. Cf. Frith U., L’énigme de l’autisme, Paris, Odile Jacob, 1996.
13. Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, op. cit., p. 98 & 95.
14. Williams D., Si on me touche je n’existe plus, Paris, Robert Laffont, 1992, p. 298.
15. Perrin M., « L’autisme : spécificités structurales. L’avant-gardisme lacanien sur l’autisme et ses enseignements », Les
fondamentaux de la psychanalyse lacanienne, (s./dir.) Jodeau-Belle L. et Ottavi L., Rennes, PUR, 2010, p. 337-356.

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Penser l’autisme

ce que Lacan affirme, à savoir que Dick, « Quand sa mère lui propose un nom qu’il
est capable de reproduire d’une façon correcte, il le reproduit d’une façon inintelli-
gible, déformée, qui ne peut servir à rien »16. Il use d’une langue contre « l’intrusion
des adultes », mais aussi contre le « verbe », précise Lacan en 1967, affirmant qu’« un
enfant qui se bouche les oreilles » se protège de « quelque chose en train de se
parler »17, car il y en a « pour qui le poids des mots est très sérieux »18, dit-il en 1975.
Rappelons aussi son propos de 1954, selon lequel Dick « ne peut même pas arriver
à la première sorte d’identification »19. D. Williams décrit cette carence de l’identi-
fication primordiale de manière exemplaire, quand elle se désigne comme « la
personne de nulle part »20. « Ce n’est pas que l’enfant invente, ce signifiant, il le

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reçoit »21 – comme Lacan le dit en 1977 et il termine sa conférence à Genève en
rappelant que « ce qu’il y a de plus originel dans la parole […] c’est qu’on croie à l’im-
pératif ». On y croit parce qu’il faut bien que quelqu’un fasse semblant de
commander. « Le pouvoir, ajoute-t-il, est toujours un pouvoir lié à la parole »22. Déjà
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en 1954, Lacan rapprochait schématiquement, à l’aide de la théorie du langage de


Karl Bülher, l’appel à cet impératif originel de l’énoncé et il recommandait de s’in-
terroger sur « ce que représente l’appel dans le champ de la parole » ; il ajoutait « Eh
bien, c’est la possibilité du refus », car « c’est au moment où se produit l’appel que
s’établissent chez le sujet les relations de dépendance »23. Le refus, c’est évidemment
la possibilité pour l’Autre de ne pas répondre, mais c’est aussi la possibilité du sujet
de ne pas émettre cet appel.

Le refus d’appel à l’Autre et ses conséquences


Ce refus d’appel nous porte à interroger le rapport princeps de l’autiste au signi-
fiant primordial, ce « surmoi authentique », porté « par la voix impérative de l’Autre ».
En effet, ce que le sujet reçoit de l’Autre par le langage, lui parvient sous forme vocale.
L’identification primordiale a comme support l’objet voix, « une voix qui résonne
dans un vide, dit Lacan, qui est le vide de l’Autre comme tel »24, celui de la castra-
tion ; c’est dire que la voix ne s’accorde au sujet du signifiant qu’à y perdre, comme
tous les autres objets a, sa substantialité. La voix est une dimension de toute chaîne
signifiante, ce qui fait équivaloir voix et énonciation25. Jacques-Alain Miller propose
alors d’inscrire « l’instance de la voix en troisième entre la fonction de la parole et le
champ du langage »26. Pour le sujet en train de se constituer, ce qui l’attache à l’Autre,
16. Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, op. cit., p. 98.
17. Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l’enfant », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 367.
18. Lacan J., « Conférences aux Universités Nord-américaines », Scilicet, n° 6/7, 1975, p. 45-46.
19. Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, op. cit., p. 82.
20. Nobody nowhere est le titre original de Si on me touche je n’existe plus (Williams D., op. cit.).
21. Lacan J., « Vers un signifiant nouveau », Ornicar ?, n° 17/18, 1979, p. 7-23.
22. Lacan J., « Conférence à Genève sur “Le symptôme” », Le bloc-notes de la psychanalyse, n° 5, 1985, p. 22.
23. Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, op. cit., p. 102.
24. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, Paris, Seuil, 2004, p. 318.
25. Miller J.-A., « Jacques Lacan et la voix », Quarto, n° 54, 1994, p. 50.
26. Ibid., p. 49.

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Myriam Perrin L’autiste a-t-il quelque chose à dire ?

c’est donc la voix au champ de l’Autre, une voix qui appelle « obéissance et convic-
tion »27. Le S1 véhicule sous forme vocale « le désir de l’Autre [qui] a pris la forme d’un
commandement », affirme Lacan, et exige du sujet une cession de l’objet de la jouis-
sance vocale à la jouissance de l’Autre. Pour le sujet autiste, la déperdition de jouis-
sance qu’exigent l’existence et l’emploi du langage serait perçue comme vouloir
fondamental de l’Autre tout-puissant, venant engloutir l’être même du sujet, car
seule la mortification du signifiant, qui lui fait horreur, serait entendue. Lacan parle
même en 1975 d’« une fixation »28 au point de l’entendu, où s’origine le sujet.
Le sujet autiste n’est pas pour autant hors ou en-deçà du langage ; Lacan parle
même d’un enfant « maître du langage » qui refuse de répondre. C’est au niveau de

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la parole que quelque chose se fixe. Le langage, Dick le tient sous contrôle en refu-
sant de répondre ; ce n’est pas dire pour autant que l’autiste refuse l’Autre ou qu’il
n’a pas d’Autre, mais qu’il ne peut pas avoir le sentiment de sécurité minimale devant
le signifiant. En effet, « Tout signifiant une fois perçu, a pour effet de provoquer,
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chez le percipiens, un assentiment »29, confirme J.-A. Miller. C’est cet assentiment,
cette dépendance à l’Autre que le sujet autiste refuse, parce qu’il refuse de céder sur
sa jouissance vocale. Or, sans l’aliénation signifiante, pas d’incorporation de la voix.
L’organe voix n’a pas disparu, la voix est pur réel et menace sans cesse le sujet de son
émergence. La seule défense pour le sujet, outre se taire, est d’user d’une langue « qui
ne peut servir à rien »30 ou d’une parole verbeuse, car, comme le souligne Lacan, la
voix n’est pas du registre du sonore, « elle se situe, non par rapport à la musique,
mais par rapport à la parole »31. Dès lors, se défendre de prendre une position d’énon-
ciation, c’est se protéger contre l’angoissante présence de la voix dans toute parole
véritable, la surdité apparente venant autant que le mutisme ou le verbiage comme
stratégies défensives.

Vacance du S1

Déjà Léo Kanner notait que le mutisme des enfants autistes « en de rares occa-
sions [peut être] interrompu par l’émission d’une phrase intégrale dans des situa-
tions d’urgence »32. « Un garçon de cinq ans, gêné par la peau d’une prune au palais
s’exclama : “enlevez-moi ça” »33. Comme le souligne Jean-Claude Maleval34, ces dires
du sujet, s’ils viennent confirmer la possibilité d’une énonciation au comble de

27. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, op. cit., p. 319.


28. Lacan J., « Conférence à Genève sur “Le symptôme” », op. cit., p. 20.
29. Cf. Naveau P., Les psychoses et le lien social, Paris, Antropos, 2005, p. 42.
30. Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, op. cit., p. 98.
31. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, op. cit., p. 319.
32. Kanner L., « Le langage hors propos et métaphorique dans l’autisme infantile précoce » [1946], traduction du texte
« Irrelevant and metaphorical language in early infantile autism », par Druel-Salmane G., Sauvagnat F., « Un inédit
de L. Kanner : sur deux applications opposées de la notion de métaphore aux psychoses », Revue de psychologie clinique,
n° 14, 2002, p. 204.
33. Berquez G., L’autisme infantile, introduction à une clinique relationnelle selon Kanner, Paris, PUF, 1983, p. 107.
34. Maleval J.-C., « Plutôt verbeux les autistes », La Cause freudienne, n° 66, 2007, p. 129.

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Penser l’autisme

l’angoisse, s’ils confirment par leur formule impérative la jouissance vocale en jeu, affir-
ment qu’une connexion de la jouissance au langage est possible dans ces rares moments,
le sujet cédant dès lors l’objet de sa jouissance vocale à la jouissance de l’Autre, au prix
de vivre une véritable mutilation dans le réel ; car si le sujet autiste a bien affaire au signi-
fiant unaire, il ne l’entend, ni comme le névrosé, ni comme le psychotique. C’est un
signifiant réel, un S1 tout seul, qui le ravage dans son corps, ni carent, ni forclos, mais
vacant. « La vacance du S1 », c’est la situation de la place du signifiant « momentané-
ment » dépourvue de sa fonction, temps de latence qui peut durer toute la vie. Cette
vacance du S1 entraînerait, d’une part, une carence de sa fonction représentative – rien
ne saurait mieux l’illustrer que le Nobody nowhere de D. Williams –, d’autre part, une

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carence de la fonction phallique – le chaos du monde intérieur tant exprimé dans les
dires des autistes le confirme –, et enfin, une carence de l’incorporation de la voix – se
défendre d’engager la voix dans la parole, se protéger du verbe en se bouchant les
oreilles, et le refus de l’interlocution viennent l’argumenter.
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« Il y a des gens en vie et des gens qui ont besoin des lampes »35

Tout le paradoxe, c’est que le sujet autiste se trouve alors en proie à une indicible
terreur. Il est plongé dans le réel, et dans une extrême solitude. À refuser de se bran-
cher sur le corps du langage, aucune animation libidinale ne circule. Si L. Kanner,
en 1941, observe nettement l’intérêt particulier des enfants autistes pour les objets36,
et que H. Asperger note leur présence indispensable, les relations particulières qu’ils
entretiennent avec eux37 et l’« hypertrophie » de certains, c’est à Lacan que nous
devons l’intérêt de saisir les fonctions d’une telle présence et la particularité des carac-
téristiques de ces objets : Dick « déplie et articule ainsi tout son monde […]. Et puis,
de la bassine d’eau, il passe à un radiateur électrique, à des objets de plus en plus
élaborés »38. Écoutons encore D. Williams quand elle note : « Ce fut dans le monde
des objets que j’émergeai, quand je commençai à reprendre goût à la vie […] et
m’acharnai à compenser mon chaos intérieur par une mise en ordre maniaque du
monde environnant »39. Ainsi, le sujet autiste pourra « compenser » son refus initial
par une véritable « aliénation à l’objet-bord », car, selon Éric Laurent, « l’autisme, c’est
le retour de la jouissance sur le bord »40 ; c’est un bord construit, précise J.-C. Maleval,
en trois composants essentiels dont le sujet autiste dispose pour le faire évoluer :
l’image du double, l’îlot de compétence et l’objet autistique41. En effet, l’objet-bord

35. Joey, enfant autiste cité par Bettelheim B., La forteresse vide, l’autisme infantile et la naissance du soi, Paris, Gallimard,
coll. Folio Essais, 1969.
36. Kanner L., « Les troubles autistiques du contact affectif », traduction de l’article « Autistic disturbances of affective
contact », Neuropsychiatrie de l’Enfance, n° 38, 1990, p. 81.
37. Asperger H., Les psychopathes autistiques pendant l’enfance, Le Plessis-Robinson, Synthélabo, 1998, p. 129.
38. Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, op. cit., p. 101.
39. Williams D., Si on me touche, je n’existe plus, op. cit., p. 73.
40. Laurent É., « Lecture critique II », L’autisme et la psychanalyse, Toulouse, Série de la Découverte Freudienne, n° 8,
Presses Universitaires du Mirail, 1992, p. 156.
41. Maleval J.-Cl., L’autiste et sa voix, Paris, Seuil, 2009, p. 108.

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Myriam Perrin L’autiste a-t-il quelque chose à dire ?

procure au sujet autiste le soutien d’un double aux formes cliniques variées, un
double susceptible de soutenir une dynamique subjective.
Le double autistique, une création stratégique
Quand D. Williams résume les fonctions du double autistique, elle affirme qu’il est
« une excellente stratégie pour rompre le repli, apprendre la sociabilité, lutter contre
l’isolement, élaborer un langage et prendre conscience [du] corps »42. À défaut du consen-
tement du sujet autiste à la chaîne signifiante, le réel, l’imaginaire et le symbolique sont
dénoués ; toute la défense autistique se construit précisément pour articuler ces trois
registres. Le double a cette fonction d’abord apaisante (pour sortir de la solitude dont le

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sujet autiste se plaint grandement), pacifiante (apte à localiser la jouissance en excès),
rassurante (conforme à lui-même), stratégique (support à une parole sans la fonction de
l’interlocution), dynamisante (permettant au sujet un branchement, lui qui s’éprouvait
sans vie). Plus encore, pour qu’advienne la régulation des pulsions, de l’énergie vitale et
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de la jouissance, une élaboration imaginaire de la perte est une étape décisive de la


défense autistique ; un tel traitement par l’imaginaire de la castration peut apaiser dura-
blement le sujet, car quand l’objet réel s’avère capturé et gardé par le double, une sous-
traction de la jouissance est opérée, instaurant ainsi la fonction de la pulsion43.
Que le sujet autiste, souffrant de sa solitude, désire communiquer, mais non au
moyen de la langue commune, est une autre constante clinique. Si le sujet autiste
chosifie les gens pour se protéger du désir de l’Autre, chosifier le langage apparaît dès
lors comme une stratégie, non seulement pour remettre de l’ordre dans le chaos du
monde, mais aussi pour communiquer : « Communiquer par le biais des objets était
sans danger », affirme D. Williams. La structuration de la pensée autistique ne saurait
mieux témoigner d’un sujet au travail, pour affirmer sa position de maîtrise, d’indé-
pendance vis-à-vis de l’Autre, pour utiliser les « mots du monde », selon l’expression
de D. Williams, à la condition que le mot soit la chose. En effet, la pensée se struc-
ture en combinatoires de signes, le double devenant le lieu de collections du langage,
le sujet y stockant les informations aptes à organiser son monde. Si le savoir des autistes
apparaît alors fixe et ordonné, à suivre Temple Grandin, notre hypothèse est que
l’étendue de ses savoirs passe par l’entremise de nouveaux doubles. Dès lors, il s’agit
de la construction d’un langage sans équivoque, soit sans signifiant, mais via le signe,
pour la construction d’un Autre de synthèse qui, de double en double, se dynamise.

Quels enseignements pour la conduite du traitement ?


Lacan affirme « que tout ce qui se construit là autour n’est que réactions d’affects
au phénomène premier, le rapport au signifiant ». Dès lors, la direction de la cure ne

42. Williams D., Quelqu’un, quelque part, op. cit., p. 309.


43. Cf. le cas Charlie et l’élaboration de son « imaginarisation de la perte », selon l’expression de J-Cl. Maleval (« Plutôt
verbeux les autistes », op.cit.), de l’objet regard par l’intermédiaire du double : la machine à laver, « Construction d’une
dynamique autistique », Perrin M., L’autiste son double et ses objets, (s./dir.) Maleval J.-Cl., Rennes, PUR, 2009, p. 69-100.

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Penser l’autisme

pourra s’orienter d’un vouloir réparer ce rapport premier du sujet autiste au signifiant,
puisque ce sujet le refuse. Ainsi, nous ne pouvons soutenir que le but du traitement
serait une entrée dans la psychose ou une psychotisation. Il s’agira plutôt de tempo-
riser ces « réactions d’affects » qui en sont les conséquences et de soutenir le traite-
ment original auquel le sujet autiste s’efforce de procéder pour remettre de l’ordre
dans le chaos du monde, par l’entremise d’un double, sans le recours à la souplesse
du signifiant, jusqu’à la construction d’un Autre de synthèse (un Autre codé et non
chiffré), voire d’un S1 de synthèse. Ainsi, Joey, « l’enfant-machine », aura l’idée de
s’être lui-même donné la vie : « Je me suis pondu, affirme-t-il, je me suis éclos et j’ai
donné naissance à moi »44.

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Le double, un canal nécessaire
La prééminence du double dans la défense autistique nous amène à considérer que
c’est de cette position que l’analyste pourra très vite s’orienter. Quand D. Williams
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fait part de sa psychothérapie, elle décrit comment sa psychiatre fonctionnait pour


elle comme un miroir. Charlie45, qui, au départ, fixait son regard sur mes talons pour
avancer à son tour, m’appareilla ensuite d’un stéthoscope, d’un tensiomètre, d’un
téléphone obturant ma bouche, et ainsi branché sur son circuit, tentait de s’ouvrir au
monde. Je me suis orientée de son invention, seule manière d’obtenir son consente-
ment à ma présence.
Le sujet autiste ne peut se corréler à un autre qu’à en annuler toute dimension
d’adresse et même de présence. Quand le clinicien, par une indifférence calculée,
sait se faire absent de son énonciation, sur le chemin du hors-sens, vers la sonorité
de la parole, par une attitude, un certain positionnement du corps – « fermer les
yeux et les oreilles pour m’entendre et me voir vraiment », affirme D. Williams –, le
sujet autiste semble pouvoir supporter la présence d’un partenaire nouveau. Dès lors,
il s’agit d’accepter le transfert tel qu’il se présente, c’est-à-dire par le canal du double :
« Il s’agit de se faire le nouveau partenaire de ce sujet, écrit É. Laurent, en dehors de
toute réciprocité imaginaire et sans la fonction de l’interlocution »46. Il ne s’agit pas
d’incarner le double, mais d’en supporter l’image. Ceci n’équivaut nullement à
susciter un branchement sur le moi fort de l’analyste, dans un rapport d’ego à ego.
Le double étant au principe de la construction de la défense autistique, il s’agit d’en
prendre acte.
À la main de l’autiste
Une des initiatives fréquentes du sujet autiste consiste à se saisir de la main du
clinicien, tel un simple objet, un « meuble »47 disait Lacan, « le comble de l’utilita-
risme »48 commente Jean-Pierre Rouillon. Un objet parmi les objets est une des moda-
44. Bettelheim B., La forteresse vide, l’autisme infantile et la naissance du soi, op. cit., p. 589.
45. Cf. le cas Charlie (Perrin M., « Construction d’une dynamique autistique », op. cit.).
46. Laurent É., « Réflexions sur l’autisme », Bulletin du Groupe Petite Enfance, n° 10, 1997, p. 44.
47. Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, op. cit., p. 96.
48. Rouillon J.-P., « Amour et autisme », Les feuillets du Courtil, n° 16, 1999, p. 34.

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Myriam Perrin L’autiste a-t-il quelque chose à dire ?

lités du traitement. Est-ce une modalité du transfert ? Chosifier les autres est une
stratégie du sujet autiste contre les manifestations du désir de l’Autre et l’émergence
de la voix. « À la main de l’autiste » pour le clinicien, c’est avant tout supporter cette
chosification, temps nécessaire pour que certains consentent à la présence. « À la
main de l’autre » pour le sujet autiste, c’est aussi un branchement sur le corps du
double qui lui permet de s’animer. La manœuvre n’est pas simple, car quand la
rupture vient de l’initiative de l’Autre, elle est toujours brutale pour le sujet : cris,
pleurs, morsures s’ensuivent, le sujet s’effondre, débranché de sa source libidinale et
vivant cette coupure dans le réel.
Traitement pulsionnel dans le transfert

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Prélever et porter des objets de l’analyste est une pratique courante des sujets
autistes : clés, portable, bottes, manteau, barrette ou lunettes. À partir du constat
qu’il est en position de double, nous proposons deux hypothèses :
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– Ce prélèvement participe de sa tentative de structuration de l’image du corps


et sauvegarde son branchement libidinal. En effet, lors des moments de séparation,
être appareillé d’un de ces objets leur évite l’effondrement. Face à un branchement
qui ne laisse au départ que peu de place au sujet, c’est également un des moyens pour
mettre un peu de distance. Mais surtout, il y a une appropriation par le sujet des
caractéristiques du double. Même une fois stabilisée, T. Grandin écrit qu’après avoir
observé des heures David, l’ingénieur qu’elle allait remplacer, elle prit les mêmes
crayons, la même équerre, la même règle et fit « semblant d’être David »49 et le dessin
se fit tout seul, avec toute la relativité qu’il faut apporter à ce semblant, car justement,
le sujet autiste n’a pas accès à la métaphorisation50. « Je me le suis approprié, écrit
T. Grandin, avec sa technique de dessinateur et tout le reste »51. Le sujet autiste incor-
pore les caractéristiques dynamiques du double, et élabore ainsi une structuration de
l’image du corps.
– Certains prélèvements d’objets (ayant trait à la voix ou au regard, par exemple)
peuvent être mis en lien avec le traitement de la régulation pulsionnelle. Le sujet
autiste tente de mettre à distance l’objet pulsionnel en jeu en le cadrant dans l’objet
autistique, que pourtant il cassera dans une tentative de rompre avec l’objet de jouis-
sance en excès, véritable tentative de coupure, de séparation. Dès lors, quand le
support du double est l’analyste, le traitement de la jouissance en excès se retrouve
lors des tentatives d’arrachage d’un morceau de corps, des morsures ou des pince-
ments à la gorge ; de même, les gifles magistrales de Marie-Françoise à Rosine Lefort52
sont infligées avant que ne s’introduise en séance l’objet autistique – le marin. Ces
manifestations aux allures destructrices et mutilantes sont pour nous des défenses

49. Grandin T., Penser en images et autres témoignages sur l’autisme, Paris, Odile Jacob, 1997, p. 21.
50. Même pour T. Grandin qui témoigne d’une pensée des plus structurées, le signe n’a pas cette capacité : il reste collé
à l’image du référent.
51. Grandin T., Penser en images et autres témoignages sur l’autisme, op. cit., p. 21.
52. Lefort R. et R., Naissance de l’Autre, deux psychanalyses : Nadia, 13 mois, Marie-Françoise, 30 mois, Paris, Seuil, 1980,
p. 272.

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Penser l’autisme

contre la jouissance en excès, opérées sur le double apte à la localiser, bien plus qu’une
destruction de l’Autre ou du sujet. Le transfert n’y est pas mortifère dans le sens où
cela se modifie.

Vers un au-delà du double

Disons que l’analyste averti de la stratégie de l’autiste ne peut faire l’économie du


double, canal nécessaire à partir duquel s’instaure une relation transférentielle.
Cependant, l’« autre centrement »53 a pour visée un au-delà du double, à charge pour
celui qui en supporte l’image d’asseoir une position réglée (pour ne pas incarner un

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Autre tout-puissant, par la voix, la morsure réelle du signifiant et le désir), celle d’un
double peu présent, quand il est support de la créativité, mais sachant faire barrière
à la jouissance en excès. C’est ainsi qu’il pourra « leur dire quelque chose » à la canto-
nade, par chantonnements, par vocalises, par signes (des mots concrets, qui repré-
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sentent quelque chose pour quelqu’un, en gommant le plus possible toute équivoque
ou ambiguïté sémantique). Si le double paraît donc être le canal nécessaire, il faut y
reconnaître un risque pour le sujet, si aucun objet autistique ne vient tempérer le
transfert. Toutefois il ne s’agit pas non plus de suggérer l’introduction d’un objet
autistique. Au contraire, s’opposer dès que les occasions s’en présentent à la jouissance
de l’Autre a pour effet de le faire surgir. Il s’agira dès lors de garantir au sujet une mise
à distance des objets pulsionnels en jeu, en soutenant son cadrage par l’objet autis-
tique, voire sa capture imaginaire ; n’est-ce pas alors faire entendre que quelque chose
peut se céder sans y être tout entier englouti, non par la prise de son être par le signi-
fiant, mais par une imaginarisation de la perte ?
Ainsi, c’est par la mise en mouvement et l’accompagnement du travail sur l’objet
que se dessinent les modalités de la position de l’analyste, c’est-à-dire un double
comme canal du traitement de la jouissance (permettant au sujet un traitement des
pulsions vers une maîtrise de l’énergie libidinale) et comme canal vers l’Autre de
synthèse. En effet, c’est par l’entremise du double, lieu de collection d’un langage sans
équivoque, d’un double à l’autre, que s’élabore une certaine dynamique de l’Autre de
synthèse. L’analyste pourrait donc en faire partie.
La position de l’analyste dans le transfert autistique prend la position d’un double
porteur de vacuité, afin de permettre au sujet de s’en saisir comme canal vers ses
inventions et son Autre de synthèse soit, proposons-nous, de i(a) vers I(a) ; l’acte
s’orientera de l’utilisation (faite par le sujet) du double vers grand I.

53. Lacan J., « Petit discours aux psychiatres », Cercle psychiatrique Henry Ey, Sainte Anne, conférence du 10
novembre 1967, inédit.

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Enfants autistes
Silvia Elena Tendlarz
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L a fréquence du diagnostic d’autisme dans l’enfance n’a cessé d’augmenter depuis


le début du siècle, au point que l’on peut parler d’une véritable épidémie. Outre
qu’on est en droit de se demander si ce sont encore des individus qui y sont
concernés, quand ce sont plutôt des « populations » que l’on met à l’étude, la ques-
tion se pose, au-delà du diagnostic, de la viabilité des traitements offerts à ces enfants
« autistes ».
L’autisme a la particularité de débuter dans la petite enfance. On ne saurait nier
qu’il peut perdurer : certains adolescents et adultes autistes conservent, inchangées,
certaines caractéristiques autistiques, même si, dans la plupart des cas, la forme
présentée dans l’enfance évolue et si l’implication dans le langage, notamment, s’af-
fermit. Cela ne veut pas dire pour autant que nous devions nous résigner au destin
tragique qu’un tel diagnostic semble comporter.
Il faut aussi, en premier lieu, différencier soigneusement l’autisme de l’idée de
« jouissance autiste ». L’autisme n’est pas une maladie de la rupture du lien comme
expression de notre monde moderne, même si l’on entend couramment dire que
nous serions « tous autistes ». La jouissance est toujours autoérotique, autiste en ce
sens, au-delà du type de lien qui prévaut dans notre monde contemporain.
L’expression « autisme généralisé » nomme alors la jouissance, sans que cette géné-
ralisation implique un diagnostic. Pour Jacques-Alain Miller, l’autisme, au sens
large, est une catégorie transclinique : c’est l’état natif du sujet auquel s’ajoute le
lien social.

Silvia Elena Tendlarz est psychanalyste, membre de l’EOL [Escuela de la orientación lacaniana] et de l’ECF.

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Penser l’autisme

Avant d’examiner le point de vue et l’action de la psychanalyse, je donnerai


quelques repères historiques utiles, allant de l’invention de cette catégorie clinique à
notre actualité.1

Diagnostic

L’autisme infantile a son histoire. Leo Kanner introduit en 1943 le concept « d’au-
tisme infantile précoce ». Quelques mois plus tard, dans un autre contexte, Hans
Asperger introduit les prémisses de ce que l’on appellera le « syndrome d’Asperger ». Le
premier restera comme une interface entre psychiatrie et psychanalyse. Le second suit

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un chemin éducatif, puisqu’Asperger propose dès le début une « pédagogie curative ».
Le concept même d’autisme est particulier. Il est LE rescapé de l’écroulement
diagnostic que propose le DSM-IV 2. Tant l’« autisme infantile précoce » de Kanner que
le « syndrome d’Asperger » font partie des « troubles envahissants du développe-
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ment » (TED) qui mettent l’accent sur le dysfonctionnement du développement.


Selon la description de Kanner, les enfants autistes présentent des troubles dans
leur relation à l’autre (rejet du regard, absence de conduites spontanées telles que
signaler son intérêt pour des objets, manque de réciprocité sociale ou émotionnelle,
etc.), dans la communication (retard ou absence du langage oral, utilisation stéréo-
typée de celui-ci ou incapacité à établir des conversations) et dans le comportement
(manque de flexibilité, rituels, absence de jeu symbolique). Aloneness et sameness,
solitude et fixité, dominent le tableau clinique. L’adjectif « précoce » indique qu’il
peut se manifester dès les tout premiers mois et en tout cas avant l’âge de trois ans.
Ce qui distingue l’autisme infantile de Kanner du syndrome d’Asperger où il n’y
a pas de retard de langage, c’est un diagnostic tardif, ou bien, tout simplement, son
émergence après l’âge de trois ans. Asperger situe parmi les éléments de son diagnostic
des traits qui perdurent tout au long de la vie sans évolution notable.
Dans les DSM, l’un et l’autre diffèrent de la schizophrénie infantile du seul fait de
l’absence d’hallucination ; pourtant, Lacan signale que les enfants autistes, eux aussi,
ont des hallucinations ; il s’agira d’examiner leur particularité.
Le DSM-V qui doit paraître incessamment élimine cette distinction et introduit
une nouvelle catégorie clinique, les « troubles du spectre autistique »3 [TSA], avec des
degrés : léger, modéré et sévère. Il repose sur les critères de déficit social et de commu-
nication, ainsi que d’intérêts figés et de comportements répétitifs, faisant ainsi de
l’autisme aujourd’hui un diagnostic élargi qui comporte une typologie variée.

1. La contribution que Silvia Elena Tendlarz nous a envoyée comportait des développements précis sur la conception
et le traitement de l’autisme dans l’orientation lacanienne. Étant donné que les auteurs auxquels elle se référait ont
exposé eux-mêmes leur travail dans ce numéro, nous avons retenu la partie « historique », et écourté la seconde en
indiquant les coupures par la mention […]. Une version intégrale de ce travail est publiée en espagnol dans la revue
électronique Departamento de Autismo y psicosis (DAP) publiée en mai 2011.
2. Cf. American Psychiatric Association, DSM-IV, Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, 4e éd. (Version
Internationale, Washington DC, 1995), trad. franç. J.-D. Guelfi & al., Paris, Masson, 1996.
3. Cf. L’article d’Éric Laurent, « Spectres de l’autisme », publié dans ce même numéro.

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Silvia Elena Tendlarz Enfants autistes

La question de savoir si les enfants dits atteints d’autisme infantile précoce sont
susceptibles d’évoluer vers le syndrome d’Asperger à l’âge adulte disparaît dans ce
contexte, puisque le TSA réunit en quelque sorte les deux diagnostics. Cela reste pour-
tant une question délicate, dans la mesure où l’on peut souvent observer un chan-
gement de l’enfance à l’âge adulte, qui montre que tous les enfants autistes ne
conservent pas nécessairement leur présentation initiale tout au long de leur exis-
tence, avec des « troubles cognitifs », diagnostiqués au cours des évaluations dans
leur enfance, qui seraient persistants. Comme le dit Ian Hacking, si les noms des
classes interagissent avec les individus qu’elles concernent, ils sont néanmoins insuf-
fisants à faire une place aux sujets avec leurs différences4. Ainsi, au-delà du destin

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afférent aux diagnostics, demeure ce qui rend chacun unique et réfractaire à la
« norme ».
Les théories cognitives ont donc introduit la notion de « spectre autistique », qui
implique enfants et adultes, en l’étayant sur une étude de Lorna Wing et Judy Gould
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[1979]. Cette étude postule que tous les enfants présentant une déficience sociale
sévère ont aussi les symptômes principaux de l’autisme ; que les difficultés dans la
réciprocité sociale, la communication et les restrictions dans les conduites, relèvent
des mêmes traitements – cognitifs – que l’autisme. Le spectre autiste augmente donc
considérablement l’incidence de l’autisme5.
Cette augmentation est liée au diagnostic de « trouble envahissant du dévelop-
pement non spécifié » qui, en manquant de critères définis, inclut plus de cas rele-
vant du spectre autiste que d’autisme proprement dit. C’est un des points qui font
débat au sein du projet du DSM-V. Il faut aussi savoir que dans la mesure où il n’existe
pas de traitement médical spécifique de l’autisme, on prescrit aux enfants dits autistes
des médicaments pour l’anxiété, la dépression ou l’hyperactivité. Le postulat d’or-
ganicité et la perturbation de la fonction exécutive de la théorie cognitiviste sur
laquelle se basent le TDAH (Trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité) et le
TED, avec des critères purement descriptifs, brouillent les frontières de ces deux
cadres.
Il ne paraît pas illégitime de s’interroger sur l’augmentation de l’incidence de l’au-
tisme dans l’enfance. Il convient, pour ce faire, de construire une autre perspective.
Le déficit n’a jamais été un bon critère diagnostic parce qu’il conduit quasi inévita-
blement à la prescription médicamenteuse et à la rééducation comportementale. Les
enfants deviennent « tous éducables et médicalisables » au nom du remède appliqué
au symptôme, sans que la cause et le traitement singulier qu’elle appelle soient pris
en compte. Au nom d’une supposée normalité, on cherche à inclure les enfants dans
des programmes pour les rendre pareils aux autres. On dénie ainsi l’absence de norme
valant pour tous, et le défaut d’un critère universel de santé. Or, chaque enfant autiste
a sa manière inimitable de « fonctionner » à l’intérieur de la structure. Même le

4. Cf. Hacking I., Entre science et réalité. La construction sociale de quoi ?, Paris, La Découverte, 2001.
5. Cf. Laurent É., « Spectres de l’autisme », op. cit.

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Penser l’autisme

neurologue Oliver Sacks affirme qu’il n’y a pas deux individus autistes semblables :
leur style ou expression particuliers sont différents dans chaque cas6. Nous ajouterons
qu’il n’y a pas deux sujets identiques, autistes ou non.

Épidémie d’autisme

La multiplication des diagnostics d’autisme se répercute, non seulement sur les


traitements, mais aussi sur les politiques de santé publique. Or, y a-t-il réellement une
augmentation du nombre d’enfants autistes ou ce phénomène est-il induit par les
classifications en usage dans le monde actuel ? Publiée en 1998 dans The Lancet,

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l’étude du Dr. Wakefield du Royal Free Hospital du nord de Londres, qui supposait
un lien entre autisme et vaccin contre la rubéole, est ainsi relayée par les médias
causant inquiétude et scandale notamment sur Internet.
François Ansermet a rappelé aussi à ce propos7 qu’une enquête réalisée en 2004
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avait révélé qu’une équipe d’avocats avait payé le Dr. Wakefield pour faire cette publi-
cation et lancé aussitôt une action en justice contre les producteurs du vaccin ; une
petite note rectificative publiée dans The Lancet en mars 2004 n’avait pas empêché
la rumeur de continuer à circuler8. Que cela démontre-t-il, sinon que penser l’autisme
comme un déficit génétique, qu’il soit constitutionnel ou induit par un vaccin,
soulage les parents, en les dédouanant des douloureux sentiments qu’ils éprouvent ?
Devant la difficulté de trouver le « gène autiste », les scientifiques ont commencé
à parler de « mutations génétiques spontanées » liées au milieu ambiant. Le savoir
attendu du décryptage du génome humain génère la croyance qu’on finira par trouver
la séquence génétique permettant d’isoler l’autisme. Le consortium du Projet
Genoma a publié une étude dans la revue Nature [juin 2010], faisant état de la décou-
verte de pertes de fragments d’ADN dans 20 % des cas d’autisme examinés. Il s’agi-
rait là de « variantes rares », mutations uniques, avec un gène différent pour chaque
enfant, mutations congénitales qui n’ont rien à voir avec l’hérédité et sont toutes
différentes. On n’a pas réussi à établir la cause de ces changements génétiques, le
« milieu ambiant » demeurant une hypothèse. Ainsi présenté, l’abord génétique
débouche sur la rééducation comme unique solution viable. On verra si le « milieu
ambiant » inclura ou pas la relation du sujet avec le signifiant.
Le discrédit jeté sur la psychanalyse est lié au recours croissant, dans le traitement
des enfants autistes, aux thérapies cognitivo-comportementales, qui tendent à
répandre la croyance selon laquelle les psychanalystes rendent les parents coupables
de la maladie de leurs enfants. I. Hacking lui-même, dans Entre science et réalité,
reprend cette perspective et considère qu’en vérité, la science cognitive est la seule
aujourd’hui qui puisse expliquer l’autisme à travers la « théorie de l’esprit », du fait

6. Cf. Saks O., Un anthropologue sur Mars, Paris, Seuil, coll. Points Essais, 2003.
7. Cf. Ansermet F., Siegrist C.-A. « Vaccin rougeole et autisme, aucune évidence scientifique », Tribune de Genève, 6 mai
2008, p. 33.
8. The Lancet, vol. 363, no 9411, mars 2004, p. 823-824.

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Silvia Elena Tendlarz Enfants autistes

des déficits linguistiques en tout genre9. Mais qu’est-ce qu’une telle « théorie » – repo-
sant sur la capacité supposée d’attribuer des états mentaux à soi et à l’autre –, sinon
une version imaginaire de l’Autre ?
Pourtant, l’autisme n’est pas une fatalité, dit Jacqueline Berger, journaliste, auteur
du livre Sortir de l’autisme10, et mère d’enfants autistes. La mauvaise réputation de la
psychanalyse vient de ce que les résultats obtenus ne sont pas évaluables avec les
critères quantitatifs et statistiques cognitivo-comportementalistes utilisés dans les
publications scientifiques.

Du côté de la psychanalyse

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Jean-Claude Maleval parle de la diversité des cas impliqués dans le diagnostic
d’autisme, qui va des cas qui requièrent une attention institutionnelle à vie aux cas
d’autistes de haut niveau. Certains enfants présentent des « ilôts de compétences »
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qui les rendent souvent érudits dans des domaines très spécialisés, avec même des
aptitudes exceptionnelles11. O. Sacks examine les caractéristiques qui en font des
« prodiges », dits aussi « enfants savants », et dont les prouesses techniques, comme
le remarque Éric Laurent, ont déplacé l’intérêt qui autrefois se portait sur le délire.
Pourtant, on ne peut pas appréhender l’autisme par la somme de ses symptômes,
puisqu’il ne s’agit pas d’une maladie, mais d’un « fonctionnement subjectif singu-
lier ». En tant qu’il constitue un type clinique particulier, aucun enfant « normal »
n’est caché derrière sa carapace. La conception déficitaire de l’autisme qui les recense
parmi les « handicapés » enferme inévitablement ces enfants dans des traitements
éducatifs et se désintéresse de la participation du sujet dans un fonctionnement qui
ne fixe pas un destin. […]
É. Laurent indique que l’inclusion du sujet dans l’autisme implique le fonction-
nement d’un signifiant seul dans le réel, sans déplacement, « pièce détachée », qui
opère en cherchant à fixer un ordre et à réaliser un symbolique sans équivoques
possibles, véritable « chiffre de l’autisme ». Sans être nécessairement un déficit, ne pas
ressentir d’empathie est ce qui les amène à fonctionner sans les obstacles imaginaires
propres à la vie quotidienne ordinaire. Il faut alors renoncer à penser l’enfant-machine
– allusion au cas Joey de Bettelheim – et parler plutôt de « l’enfant-organe », puis-
qu’il s’agit d’un montage du corps avec un objet hors du corps qui inclut quelque-
fois un « objet autiste » collé à son corps.
Quant aux particularités du traitement, É. Laurent signale que l’encapsulement
autiste est une bulle de protection fermée d’un sujet sans corps12. […]

9. Cf. Hacking I., Entre science et réalité. La construction sociale de quoi ?, op. cit.
10. Cf. Berger J., Sortir de l’autisme, Paris, éditions Buchet / Chastel, coll. Essais et documents, 2007.
11. Cf. Maleval J.-Cl., « Langue verbeuse, langue factuelle et phrases spontanées chez l’autiste », publié dans ce même
numéro.
12. Cf. Laurent É., « Spectres de l’autisme », op. cit.

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Penser l’autisme

En arrivant à la consultation, l’enfant autiste rejette habituellement tout contact


avec l’autre, dans la mesure où il l’éprouve comme intrusif face à un bord encapsulé
presque collé à la superficie de son corps. Le déplacement de cette carapace se produit
au travers d’échanges articulés avec un autre éprouvé comme moins menaçant. On
cherche à construire un espace qui ne soit ni du sujet ni de l’autre, un espace qui
permette une approche qui extraie l’enfant de son indifférence et de la répétition
exacte de sa relation avec l’autre, et à articuler ainsi « un espace de jeu » – bien que
reste à préciser le statut de ce jeu. Ces échanges dans le réel, non purement imagi-
naires, ceux où intervient la métonymie des objets, permettent la construction d’un
espace de déplacement du bord et l’émergence de signifiants constitutifs de sa langue

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privée. […]

Pour conclure
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La psychanalyse est une alternative légitime de traitement pour l’autisme, tant


pour un travail individuel avec un dispositif créé dans et par son entourage, que dans
le cadre de la pratique institutionnelle « à plusieurs ». Cette discipline nous enseigne
que le sujet ne peut jamais se réduire à être l’objet d’un diagnostic mais qu’en nous
adressant à lui, comme un analyste peut le faire, des portes s’ouvrent sur un univers
singulier qu’aucun manuel diagnostique ne pourra jamais anticiper.
Pour un enfant autiste, comme pour n’importe quel autre enfant dont le
diagnostic est différent, il n’y a d’autre « normalité » que son fonctionnement propre
en tant que parlêtre.
S’adresser à l’enfant autiste comme sujet, et non comme objet éducable, ouvre à
des possibilités de rencontres inespérées, avec des solutions qui lui permettent de se
réinsérer dans l’Autre sur un mode original, sans se trouver enfermé dans le handicap
ni dans des protocoles préétablis. C’est un traitement au un par un, mais avec
d’autres.

Traduction : Sophie Caussil

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La conversation de Clermont :
enjeux d’un débat*
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Jean-Claude Maleval, Jean-Pierre Rouillon,


Jean-Robert Rabanel & alii

Jean-Pierre Rouillon — Ce que Jean-Claude Maleval développe à propos des îlots de


compétence 1 permet de saisir qu’une logique est à l’œuvre pour nous orienter dans le
travail auprès des autistes. Cela nous dégage d’une approche développementale et
génétique, trop souvent confondue avec le point de vue psychanalytique, selon lequel
il s’agit d’une position subjective, en lien avec le monde, même si cela se présente
d’abord sous le mode du refus.
Cette logique consistant à ne pas céder quelque chose de la jouissance vocale
implique de considérer l’autiste, non pas sur le versant du défaut, de la maladie ou
du handicap, mais à partir de la façon dont il se débrouille avec l’espace, le temps, le
corps, bref avec le réel auquel tout un chacun a affaire.
Par ailleurs, en affirmant que le principe organisateur n’est pas, comme le prétend
le cognitivisme, le rapport au savoir, mais l’économie de la jouissance, J.-C. Maleval
réintroduit la dimension freudienne, ce qui n’est pas sans valeur au moment où surgit
la question de la sexualité pour les personnes handicapées. Il est en effet nécessaire
d’indiquer ici que la régulation de la jouissance en cause ne se fait pas sur le mode
d’un apprentissage, mais d’une invention singulière.

* Cette conversation est la reprise d’une discussion qui s’est tenue à la suite de la conférence que Jean-Claude Maleval
donna à Clermont-Ferrand le 4 décembre 2009, sous le titre « Autisme, langage et jouissance vocale », parue initiale-
ment dans Le Poinçon (bulletin de l’Association de la Cause freudienne-Massif Central), n° 20, 2010. Retranscription
et édition : Hervé Damase.
1. Cf. Maleval J.-Cl., L’autiste et sa voix, Paris, Seuil, octobre 2009, p. 171.

la Cause freudienne no 78 109


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Penser l’autisme

Aussi, le privilège que J.-C. Maleval accorde à la dimension de la rencontre pour


que quelque chose parvienne à se construire n’est-il pas à dissocier du caractère
profondément énigmatique qu’elle revêt ? Dans la clinique quotidienne, où l’on se
trouve convoqué de façon étonnante, avec des effets, soit d’apaisement, soit de ravage,
cela se joue sur un bord, un fil. Même s’il n’existe pas de savoir y faire a priori, que
peut apporter la rencontre avec un psychanalyste d’orientation lacanienne ? Donna
Williams2 témoigne elle-même du fait qu’elle n’a pas été sans prendre appui sur un
thérapeute.

Jean-Claude Maleval — L’intérêt d’affiner la théorie de l’autisme, c’est effectivement

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de mieux comprendre la logique à l’œuvre. En fait, il y a deux logiques : la logique
du sujet et la logique générale de l’autisme. La première se greffe sur la seconde. Si
on arrive à préciser quelle est cette logique générale, on se repère mieux dans la
logique de chaque sujet. Pour le reste, c’est la clinique qui permet d’avancer. Je
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conçois que l’autisme nous confronte à une énigme. J’ai rencontré des autistes, mais
ce ne sont pas ceux-là qui m’ont le plus aidé pour construire une logique de l’autisme.
Je me suis plutôt appuyé sur des écrits. Dans un contexte où la clinique de la psychose
et de l’autisme est si difficile, partir des textes s’avère une méthode heuristique, sans
doute insuffisante mais éclairante. Pour étudier la psychose, Freud, puis Lacan sont
partis du texte de Schreber3, c’est-à-dire de la forme de psychose la plus complexe, là
où la défense a été la plus élaborée, et ils ont pu, à partir de là, éclairer la schizo-
phrénie, la mélancolie, etc. Or, nos collègues de l’IPA4, qui théorisent la psychose à
partir de la schizophrénie, procèdent de façon inverse. Chez eux, la psychose est
toujours considérée comme déficitaire, ce qui ne permet pas de voir qu’un travail est
à l’œuvre dans chaque cas.
Il y a effectivement aujourd’hui une extension démesurée du domaine de l’autisme
qui varie beaucoup d’un auteur à l’autre. On a même tendance à oublier l’essentiel
de ce que disait Léo Kanner5. On se limite souvent à souligner le retrait sur soi-
même, ou les difficultés de langage, alors que le signe essentiel qu’il rapporte concerne
l’immuabilité. Beaucoup de diagnostics d’autisme font actuellement l’impasse sur ce
travail. Ce que j’essaie de dégager de la structure de l’autisme, à partir de la jouissance,
tend par certains aspects à étendre l’autisme jusqu’à des sujets qui n’ont jamais été
diagnostiqués ainsi. S’ils ne se sont pas trop mal débrouillés, c’est parce qu’ils ont eu
la chance de rencontrer un autre plus favorable, souvent un frère ou une sœur. Mon
approche est structurale, centrée sur l’économie de la jouissance ; ce n’est pas une
approche génétique dont le défaut est d’avoir un programme préétabli du dévelop-
pement. Elle considère par exemple qu’un enfant normal doit laisser tomber son

2. Cf. Williams D., Si on me touche, je n’existe plus, Paris, Robert Laffont, 1992.
3. Cf. Schreber D. P., Mémoire d’un névropathe, Paris, Seuil, 1975.
4. IPA : International psychoanalytical association.
5. Cf. Kanner L., « Étude de l’évolution de onze enfants autistes initialement rapportée en 1943 », traduction française
dans La psychiatrie de l’enfant, Paris, vol. 38, n° 2, 1995.

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La conversation de Clermont

doudou. Donc un enfant autiste doit faire disparaître l’objet autistique. Frances
Tustin6, qui a inventé l’objet autistique, est prise dans cette conception de la psycha-
nalyse qui lui fait dire que l’objet autistique doit chuter. Or, il peut chuter mais il
prend alors des formes plus discrètes. Temple Grandin7 montre très bien que l’objet
autistique n’a pas du tout chuté pour elle, que cela l’a stabilisée ; elle se plaint, à juste
titre, des interprétations, œdipiennes notamment, des psychanalystes. Les concepts
freudiens ne nous sont pas d’une grande aide pour appréhender l’autisme. Là, il faut
vraiment avoir une approche nouvelle.

Jean-Robert Rabanel — La considération que tu as de la voix m’amène à distinguer

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ce qu’il en est du phénomène sonore – ses caractéristiques physiques : les modula-
tions, l’intensité, le timbre, la tessiture – de la conception qu’en a Lacan en tant
qu’objet pulsionnel, lequel a davantage à voir avec le silence. C’est cette conception
qui permet de rapprocher l’objet voix du signifiant tout seul. Il y a une espèce d’at-
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traction de l’objet petit a vers S1 pour faire coalescence. En tant qu’il est tout seul et
réel, le signifiant S1, c’est aussi bien un objet réel, l’objet voix. De la même manière,
lorsque l’on dissocie ce signifiant tout seul du signifiant articulé, c’est le surmoi qui
prend forme du S1. On retrouve là le procès de l’orientation de Lacan dans les
psychoses. Il s’est d’abord attaché à rapporter les psychoses à un arrêt évolutif de la
personnalité au stade du surmoi, comme en témoigne sa thèse. C’est cet arrêt évolutif
au niveau du surmoi qui le coupe du Nom-du-Père, puisque c’est sa fonction essen-
tielle dans la forclusion. Et cet arrêt le coupe aussi bien de l’Autre pour ce qui est de
la signification qu’il n’y a pas, en particulier de la signification phallique.
La conception que l’on peut lire chez Lacan à partir de la paranoïa, soit celle d’une
structure ferme, me faisait dire que l’autisme est à considérer dans le cadre de la
clinique différentielle des psychoses, et non pas comme une autre structure ainsi que
Rosine et Robert Lefort8 l’ont proposé. Penses-tu que l’autisme soit à considérer
comme une quatrième structure, ou bien a-t-il sa place dans le cadre des psychoses,
avec sa particularité, différente de la schizophrénie, différente de la paranoïa, diffé-
rente de la paraphrénie, mais comme étant une psychose quand même ?

Jean-Claude Maleval — Pour ma part, je soutiens comme R. et R. Lefort que c’est


une quatrième structure, mais pas pour les mêmes raisons. Cependant, il faut que je
nuance, parce que je suis également en accord avec toi en ce que le signifiant tout seul
est, pour moi aussi, une part du fonctionnement de l’autiste ; d’ailleurs, pour l’es-
sentiel, l’introduction dans le langage ne va pas au-delà du signifiant tout seul. Par
conséquent, le signifiant maître ne fonctionne pas et, comme tu le dis, il y a forclu-
sion du Nom-du-Père ; R. et R. Lefort ne le discutaient pas. Nous sommes d’accord

6. Cf. Tustin F., Les états autistiques chez l’enfant, Paris, Seuil, 1986.
7. Cf. Grandin T., Ma vie d’autiste, Paris, Odile Jacob, 1999.
8. Cf. Lefort R. et R., La distinction de l’autisme, Paris, Seuil, 2003.

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Penser l’autisme

là-dessus : étant donné qu’il y a forclusion dans l’autisme, on peut dire que c’est une
psychose. Pour quelles raisons est-ce que je préfère ne pas le dire ? Dans ce que propo-
saient R. et R. Lefort, il me semble qu’une sorte de contradiction existe entre l’affir-
mation, d’une part, que l’autisme est une quatrième structure, et que, d’autre part,
il évolue vers la psychose. Je soutiens que l’autisme est une quatrième structure parce
que celle-ci n’évolue pas vers la psychose : elle évolue vers l’autisme. L’autisme évolue
vers l’autisme.
On rencontre toujours quelques cas exceptionnels. Hans Asperger, par exemple,
dit qu’il a suivi des sujets pendant plus d’une dizaine d’années ; sur deux cents cas,
il a vu l’un d’eux évoluer vers la schizophrénie. Quand on a un suivi longitudinal, il

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semble bien que l’autisme évolue vers l’autisme, à condition d’avoir une idée de ce
qui définit une structure autistique. Tous les passages sont possibles au sein de la
structure psychotique, alors que dans l’autisme, ce passage n’existe pas. Il n’existe pas
de cas d’autistes qui deviennent délirants, sinon de façon très exceptionnelle.
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Je soutiens que si l’on définit l’autisme tel que je le définis – rétention de la voix
et retour de la jouissance sur un bord et non dans le corps, comme dans la schizo-
phrénie, ou au champ de l’Autre, comme dans la paranoïa –, je pense que l’on peut
en faire une quatrième structure. Compte tenu de la forclusion, on peut penser que
c’est une psychose, rien n’empêche de le dire, mais il faut prendre en considération
la clinique montrant que l’autisme n’évolue pas vers la psychose. Par conséquent,
c’est quelque chose de différent.
Je crois qu’on devrait soutenir l’idée, étant donné les débats actuels, surtout avec
des interlocuteurs hors de notre champ, que c’est un mode de fonctionnement spéci-
fique. Puisqu’il est également admis par les spécialistes cognitivistes de l’autisme, ce
point de vue devrait nous faciliter le dialogue avec eux. C’est une question de déno-
mination mais pas une question de fond.

Jean-François Cottes – Comment envisages-tu la thèse d’un autisme fondamental,


position de base à tout développement de la subjectivité ?

Jean-Claude Maleval — C’est une idée qui est en quelque sorte incompatible avec une
approche structurale. Mais là n’est pas l’essentiel. L’autisme a l’intérêt de nous inter-
roger sur ce qu’est un sujet, comment il se construit. Voilà le cœur du problème.
Quelle est l’articulation du vivant au langage ? Le processus d’articulation de l’au-
tisme nous oblige à affiner le concept de voix, le rapport signifiant tout seul, S1, et
signifiant articulé, S2, etc.
C’est une aliénation refusée ; il n’y a pas de séparation, parce qu’il ne peut y en
avoir. Le sujet autiste reste au bord d’une entrée pleine et entière dans le langage et
met en place nombre de stratégies. Le retour de la jouissance sur un bord est une
manière de composer avec cette difficulté de langage, de même que la prévalence des
signes. Quand on ne peut pas utiliser le signifiant pour communiquer, ou très peu,
il faut bien trouver autre chose. Le sujet autiste peut développer une langue de signes

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La conversation de Clermont

très élaborée. L’autisme est une structure, une manière différente de faire, à partir
d’une difficulté foncière à civiliser la jouissance.

Jean-Robert Rabanel — En proposant cette conception du statut natif du sujet à


propos de l’autisme9, J.-A. Miller est amené à poser la question de la sortie de l’au-
tisme, précisément pour instaurer le dialogue. D’autre part, c’est à Éric Laurent que
l’on doit la proposition selon laquelle il y a retour de la jouissance sur le bord.
Comme tu l’as rappelé, il distinguait les retours de jouissance corrélatifs de la forclu-
sion : dans l’Autre pour le paranoïaque et dans le corps pour le schizophrène. D’où
l’idée avancée par lui d’une autre modalité du retour de jouissance lié à la forclusion

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et spécifique à l’autisme, sur le bord. Il s’agirait d’un mode de retour de jouissance
d’une troisième psychose. Ne serait-ce pas ce que ton apport emprunte aux autistes
de haut niveau qui ferait ici la différence ?
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Jean-Claude Maleval — À propos du statut natif du sujet ? Oui et non. Oui, au sens
où il n’y a que de l’aliénation et pas de séparation ; l’autisme interroge l’entrée dans
le langage. Non, au sens où la construction du retour de la jouissance sur le bord n’a
rien à voir avec le statut natif du sujet. Tout le monde, par exemple, n’a pas un objet
autistique. Tout un chacun ne construit pas cette carapace. L’idée d’Éric Laurent à
propos du retour sur le bord correspond à l’idée de carapace. Mon idée est différente ;
elle est plus large. La carapace est une forme de l’objet autistique, mais je l’enrichis avec
le double et l’îlot de compétence. J’entends par bord l’ensemble des trois. Si tu tiens
absolument à ce que l’autisme soit une psychose, je n’ai pas d’objection à formuler.
Effectivement, c’est un retour de la jouissance, déterminée par la forclusion. Je fais le
pari toutefois qu’il serait plus utile de ne pas parler de psychose dans le débat actuel.

Michel Héraud — L’accent que vous mettez sur la voix comme objet pulsionnel va à
l’encontre de la conception qu’ont certains psychanalystes, théoriciens de l’autisme,
comme Margaret Mahler, Frances Tustin ou Donald Meltzer. Pour eux, l’objet est un
objet du moi conçu dans une logique du développement. Dans votre livre, vous
évoquez la question du refus de l’aliénation et de la non-séparation d’avec l’objet.
N’avons-nous pas là une certaine identité avec ce que Lacan dit à propos du psycho-
tique qui a son objet dans la poche : l’objet est de son côté ?

Jean-Claude Maleval — Tous les auteurs classiques, tel Bruno Bettelheim, ne possè-
dent pas le concept lacanien d’objet de jouissance, ce qui à mon sens limite beaucoup
leur approche, car c’est indispensable pour aller plus loin dans la compréhension de
l’autisme.
Je ne parle pas de la séparation parce que cela me paraît acquis : il n’y a pas
de séparation dans l’autisme, pas de symbolisation de la perte de l’objet, pas

9. Cf. Miller J.-A., « S’il y a la psychanalyse, alors… », La petite Girafe, Paris, n° 25, juin 2007, p. 7.

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Penser l’autisme

d’articulation S1 – S2. L’autiste a-t-il l’objet dans sa poche ? Pas tout à fait ; je dirais
plutôt qu’il l’a à sa main. Le schizophrène, lui, l’a dans son corps. Quant au para-
noïaque, il le situe au champ de l’Autre. L’image de la poche est un peu trompeuse
concernant la paranoïa : la notion essentielle est l’absence de séparation. L’autiste se
débrouille avec le manque, grâce au bord. L’objet autistique est une mise en jeu du
manque, mais d’un manque parfaitement maîtrisé. C’est une manière très originale
de faire avec la non-séparation. Je parle beaucoup de l’aliénation parce que c’est le
plus difficile à saisir. Concernant la séparation, on est tous d’accord, il n’y en a pas.

Jean-Robert Rabanel — Ce que Lacan amène à la fin de son enseignement, notam-

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ment avec la considération de lalangue, est congruent avec ce que les autistes nous
enseignent et nous indiquent, quant aux façons d’y faire avec une jouissance déré-
gulée ; les solutions qu’ils trouvent sont tout à fait passionnantes et originales.
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Jean-Claude Maleval — On a toujours l’idée que la jouissance serait là d’emblée,


chevillée au corps. Or le corps, si on ne lui donne pas le langage, il crève. On l’a vu
avec certaines expériences faites par des pharaons antiques. Il faut que la jouissance
vienne au corps pour lui conférer au minimum un certain vouloir vivre. La jouissance
ne surgit que de l’articulation au langage.
Les cognitivistes admettent maintenant que le circuit des neurones est plastique,
et qu’il varie pour chacun de nous en rapport à l’apprentissage.
Ils ont encore un pas à faire pour concevoir l’effet godet de la jouissance propre
au signifiant.

Jean-Robert Rabanel — Nous voici, ainsi, revenus à la question du rapport que le


langage entretient avec le vivant.

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Un corps, deux écritures
Araceli Fuentes
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S i la psychanalyse est une expérience de parole, l’écriture y tient aussi une place
très importante. De fait, les deux sont inséparables car, d’un côté, la jouissance qui
s’écrit dans le corps comme symptôme est en premier lieu une parole dite ; d’un
autre côté, c’est à partir de la parole que s’écrit de manière contingente ce qui peut
cesser de ne pas s’écrire, car la parole véridique sous transfert se dépose tout en
produisant des effets d’écriture.
De ce point de vue, l’expérience d’une analyse est à la fois exploration de ce qui
est déjà écrit et qui se répète, et exploration du nouveau qui peut venir s’écrire.

Un deuil écrit dans le corps

Dans mon cas, l’impossibilité de faire le deuil d’une perte qui eut lieu très tôt
dans ma vie, impliqua qu’une jouissance hors castration fût écrite comme écriture
réelle dans mon corps. Le deuil est une réaction à une perte, en général celle d’un être
aimé. Il arrive cependant que cette perte ne puisse être subjectivée et que, par consé-
quent, le deuil ne se fasse pas. En ce qui me concerne, même si l’inconscient n’en
avait pas pris note, un décès prématuré avait laissé une trace qui s’était écrite direc-
tement dans mon corps comme une lésion.
Le travail de l’analyse consista à produire un changement d’écriture et à permettre
ainsi que ce deuil puisse s’écrire symboliquement. Comme l’indique Lacan dans « La
conférence à Genève sur le symptôme », l’invention de l’inconscient peut chiffrer des
bribes de « jouissance spécifique »1, fixée dans le corps au moyen d’une écriture réelle.

Araceli Fuentes est psychanalyste, membre de l’ELP [Escuela Lacaniana de Psicoanálisis].


1. Cf. Lacan J. « Conférence à Genève sur le symptôme », Bloc-notes de la psychanalyse, no 5, 1985, p. 20.

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Indubitablement, tous les deuils ne se ressemblent pas et tous les sujets ne réagis-
sent pas de la même façon aux problèmes qu’ils posent. Chez moi, l’impossibilité de
subjectiver la mort de ma mère, décédée huit mois après ma naissance, était liée non
seulement à mon très jeune âge, mais aussi à la manière dont la langue de l’Autre
m’avait parlé et transmis cette perte.
Nous vivions dans un village de la région d’Almeria au parlé très sui generis, aussi
certaines voisines qui avaient connu ma mère n’hésitaient-elles pas en me voyant à
s’exclamer : « Ah ! Si sa mère la voyait ! »
Cette phrase de lalangue, j’avais certainement dû l’entendre très petite déjà et, sans
que j’en prenne conscience, elle finit toutefois par prendre en moi la consistance

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compacte d’une holophrase. Je me souviens en effet que, plus grande, dès que je l’en-
tendais, je sentais mon corps envahi d’un grand malaise sur lequel je ne pouvais pas
mettre de mots ; c’était là une jouissance dont je ne pouvais pas me défendre et qui
s’imposait à moi. Dans le Séminaire I, Lacan précise que « toute holophrase se rattache
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à des situations limites, où le sujet est suspendu dans une relation spéculaire à l’autre »2.
Si sa mère la voyait ! invoquait sinistrement le regard de ma mère morte tout en
créant, telle une soudure, un bloc compact fait de regard et de mort.
Les habitantes du village qui avaient l’habitude de me dire cette phrase ne me
parlaient pas de ma mère, elles ne me racontaient pas comment elle avait été, ce que
j’aurais beaucoup aimé car que je ne savais que très peu de chose d’elle. Au contraire,
elles invoquaient devant moi, transformée en témoin muet, le regard d’une morte.
Ce qui se laissait entendre s’imposait à moi et provoquait un mal-être qui se réper-
cutait dans mon corps, un corps qui laissa écrire une jouissance dont Lacan dit qu’elle
est de l’ordre du nombre3. Comme un timbre, cette forme d’écriture illisible s’était
fixée au lieu et à l’endroit de ce qui aurait pu être un symptôme.
De cette écriture je n’ai rien su pendant des années, ce n’est que bien plus tard que
ses conséquences apparurent, lorsque je dus faire face à un autre deuil, celui de mon
père. Du premier deuil, je ne savais rien, si ce n’est par le pressentiment qu’un danger
m’attendait le jour où j’allais perdre mon père.
De fait, au moment de sa mort, je fis une expérience étrange. Alors que je l’avais
beaucoup aimé, lorsqu’il décéda, je ne sentis rien. J’étais à côté de lui, mais je ne
réagissais pas. J’étais plongée dans une espèce d’état de congélation. Je ne pleurais pas.
Tout cela était bizarre. Cette absence de sentiment était suspecte étant donné que l’af-
fect est précisément l’effet de l’incidence de lalangue sur le corps. Ainsi, c’est face à
cette épreuve que commença à se révéler que mon corps n’avait pas été affecté comme
il aurait dû l’être par lalangue.
Mon père mourut et mon pressentiment se réalisa sous la forme d’une maladie du
système immunitaire qui mit ma vie en danger. Les premiers symptômes en furent
des douleurs articulaires aiguës et des éruptions cutanées. Mon système immunitaire

2. Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p. 251.
3. Cf. Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », op. cit., p. 20.

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était devenu fou, il s’était déboussolé. Au lieu de défendre mon corps, il commen-
çait à en attaquer certaines zones, comme la peau par exemple, qu’il ne reconnaissait
plus. Je dus être hospitalisée à plusieurs reprises, je pensais que j’allais mourir, ma vie
devint grise.

Que s’était-il passé ?

Je mis du temps avant de comprendre ce que le pressentiment que j’avais eu m’an-


nonçait en fait : comme un premier deuil était toujours en suspens, les conditions
n’étaient pas réunies pour que je puisse en faire un autre. Confrontée à la mort de mon

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père, la faille épistémo-somatique produite dans l’enfance s’actualisa. Mon corps comme
corps imaginaire devint réel, sa forme consistante s’était laissée coloniser par ces repré-
sentations que lalangue véhicule et que Lacan n’hésitait pas à qualifier d’imbéciles4.
Ce mouvement à deux temps est caractéristique de la temporalité du phénomène
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psychosomatique : il se produit d’abord, et en silence, une faille épistémo-somatique,


et ce n’est que plus tard qu’elle se réalise.

Une contingence

Alors que j’étais plongée dans la tristesse et que ma libido s’était retirée du monde,
le hasard voulut que je rencontre l’homme avec qui je partage aujourd’hui ma vie,
un homme du désir, au grand sens de l’humour et de l’absurde. Jusque-là, je n’avais
été qu’avec des désaxés qui me faisaient souffrir ou avec des hommes ennuyeux que
je m’efforçais, en vain, de changer.

La demande d’analyse
C’est à cette époque que je pris la décision de faire une demande d’analyse à Paris.
À Madrid, j’avais déjà suivi deux traitements qui avaient duré six ans chacun. Je
choisis une analyste reconnue. En elle, je retrouvais quelque chose, un trait, qui
produisait en moi une certaine frayeur – de fait, pour moi ce sont les femmes qui
incarnent le surmoi.
Lors de la première séance, apparut, sans que j’y aie jamais pensé auparavant, la
phrase qui avait marqué ma vie : Ah ! Si sa mère la voyait ! J’en mentionnai aussi une
autre qu’un cousin plus âgé que moi avait l’habitude de me dire : « Quelle chance elle
a, cette petite fille, avec Doña María ! » Doña María était la femme avec laquelle s’était
remarié mon père, c’était ma seconde mère, la seule que j’aie connue ; la petite fille,
évidemment c’était moi. Cette phrase disait à sa manière que, non seulement c’était
bien d’avoir une seconde mère, mais aussi que c’était une chance de perdre sa mère.

4. Cf. Lacan J, « La troisième », Lettres de l’École freudienne, no 16, 1975, p. 181 : « des mots introduisent dans le corps
quelques représentions imbéciles ».

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Outre mes propres difficultés face au deuil, mon père avait les siennes lorsqu’il
s’agissait de me parler de ma mère. Apparemment, il l’avait aimée avec passion, toute-
fois leur relation n’avait pas été exempte de conflits car elle était capricieuse, me
disait-il, en insistant pour que je ne devienne pas comme elle.
Ces sentiments si mélangés qu’il avait éprouvés pour elle ne l’aidèrent pas à en
faire le deuil, et cela eut des conséquences à la fois sur les souvenirs qu’il me transmit
de ma mère et sur son nouveau choix amoureux. Il choisit une femme plus âgée que
lui et qui ne pouvait pas avoir d’enfant. C’était une femme bien et intelligente. Elle
était institutrice. À mes yeux, il avait avec elle une relation plutôt étrange. C’étaient
deux fortes personnalités qui bataillaient pour ne pas se laisser envahir l’une par

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l’autre. Moi, ils me laissaient tranquille et j’étais libre comme l’air.
Ma seconde mère était d’une grande générosité, un peu brusque parfois et avec
une certaine tendance moralisatrice. Elle fut pour moi un soutien décisif à l’heure de
réaliser mon désir d’aller poursuivre mes études à Grenade. Il y eut une autre figure
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très importante dans ma vie, ma nounou. C’était une femme du village qui s’était
occupée de moi depuis ma naissance, elle était d’une grande tendresse et m’aima de
manière inconditionnelle. Elle ne savait ni lire ni écrire, mais nous jouions à faire
comme si elle le savait. Nous avions aussi d’autres jeux de semblants – ainsi, alors que
j’étais trop jeune encore pour apprendre à lire l’heure, elle avait l’habitude de me
dire de rentrer à cinq heures, et moi, je jouais le jeu. De son côté, mon père avait un
excellent sens de l’humour ; pendant les repas, par exemple, il faisait de la magie avec
les sentences moralisantes de ma mère et les métamorphosait en histoires drôles. Le
revers de la médaille de son ingéniosité, c’était la cruauté et l’obstination dont parfois
il faisait preuve. Mais l’humour a pour moi une immense valeur curative, le rire me
soignait de tous les maux. De mon enfance à la campagne, je conserve de très bons
souvenirs : nous vivions dans l’école et le matin nous nous levions quand les enfants
frappaient à la porte, lorsqu’il pleuvait nous n’avions pas cours, la pluie étant si excep-
tionnelle dans la région d’Almeria.
Ayant eu deux mères et un père, j’ai en fait eu trois familles. Cette particularité
me permit d’occuper un lieu plutôt particulier, ce qui m’a souvent été très utile dans
des situations tendues, voire même en cas de conflits.

Le transfert

Le transfert se mit en place très rapidement, plusieurs rêves en rendirent compte. Je


me souviens notamment d’une fois où j’avais rêvé – comme Irma avec Freud – qu’après
avoir examiné ma gorge, l’analyste prononçait le nom de ma maladie : « lupus ».
L’analyse n’a pas été facile, parfois c’était même une véritable traversée du désert,
car je partais d’un réel muet qui ne se prêtait guère à la symbolisation. Le symptôme
à l’origine de ma demande étant un deuil à faire, ses conséquences ne produisaient
aucun sens, cela s’écrivait dans le réel.
Malgré cette difficulté, la face libidinale du transfert montra vite quelle était la

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satisfaction en jeu, et cela à partir d’une requête insolite. Un jour, en effet, je proposai
à mon analyste de regarder les taches qui se trouvaient sur ma peau et que j’occul-
tais par les vêtements et le maquillage. Cette demande, qui partait de l’insolite argu-
ment que si elle ne les voyait pas alors elle n’allait pas me croire, révélait en fait mon désir
sous-jacent de donner à voir. Ce « désir à l’Autre », comme le nomme Lacan dans le
Séminaire XI5, c’est précisément ce qui s’était déjà manifesté dans mon premier rêve
de transfert lorsque l’analyste examinait ma gorge.

La jouissance féminine fait symptôme

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La demande qui motiva les deux premiers traitements que j’avais faits à Madrid
était caractéristique de l’impasse hystérique face à la jouissance féminine. L’impulsion
à aller au-delà des limites phalliques m’avait menée à vivre une relation tellement rava-
geuse avec le premier homme dont j’étais tombée amoureuse, que le niveau d’angoisse
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frôlait souvent les limites du supportable. Dans un moment d’angoisse maximale, je


fis un rêve où, lors d’un repas, quelqu’un servait dans les assiettes blanches des invités
des cendres sorties de la tête d’un mannequin aux formes féminines. « Des cendres à
manger », c’était sinistre. Des cendres, voilà tout ce qui me restait après la mort de ma
mère. Quelque chose avait été chiffré par l’inconscient mais de manière insuffisante.

L’impossible à écrire

Au cours de mon analyse à Paris, j’abordai l’impossibilité d’écrire la relation


sexuelle à partir de la déconstruction d’un fantasme qui me faisait croire que je savais
ce que c’était qu’être un homme et ce que c’était qu’être une femme. Cela se mani-
festa lors d’une séance où j’exprimai ma colère vis-à-vis d’une amie qui aimait faire
l’homme. « Je vais lui montrer qu’elle n’est pas un homme », dis-je avec emphase.
« Vous avez réussi », me fit alors remarquer l’analyste. Déconcertée, je pensai :
« Qu’est-ce que j’ai réussi ? Qu’est-ce qu’être un homme, qu’est-ce qu’être une
femme ? » Et soudain, je me rendis compte que, comme Ernest Jones, moi aussi je
pensais que l’on naît homme ou femme. Quelle confusion !

Ma relation à la parole et à la vérité

Concernant la vérité, j’étais pour ainsi dire son porte-étendard et je prenais plaisir
à la faire valoir, ce qui me joua évidemment bien des mauvais tours, car en réalité ce
qui me guidait n’était rien d’autre que ma propre satisfaction, une satisfaction inhé-
rente au fantasme du « donner à voir ».
Si la vérité fantasmatique se présente bien comme un absolu, l’analyse me permit de
faire l’expérience du passage du sens absolu au non-sens. Ainsi, à plusieurs reprises, il

5. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1973, p. 105.

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arriva que ce que je tenais comme indubitable m’apparaisse la seconde d’après complè-
tement dépourvu de sens, ce qui me laissait face à une profonde sensation d’absurde.
Ma manière de parler était pour sa part marquée par une expression plutôt brusque
et une tendance excessive à la synthèse. Pendant l’analyse, les séances brèves m’appa-
raissaient extrêmement longues et plus d’une fois j’en marquai le terme avant mon
analyste. Je me levais comme une flèche, découvrant immédiatement, et non sans un
certain embarras, que je m’étais précipitée. A posteriori, je suis arrivée à la conclusion
que ce type de temporalité était lié au caractère instantané du regard, et que, fonda-
mentalement, ce n’est pas tant l’horloge qui donne l’heure au sujet, que l’objet lui-même.

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Un rêve révèle la tombée d’une identification – « Le rêve de l’habit de torero »

Dans une atmosphère hypnotique, quelqu’un est en train de me vêtir d’un habit
de torero, « un habit de lumière » – je me laisse faire. Je suis comme anesthésiée. Au
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moment où l’on me tend l’épée pour aller tuer, je me réveille – mais toujours en
rêve – apeurée par ce que j’étais sur le point de faire. Sans y penser davantage, je
retire l’habit de torero et je m’en vais.
Qu’est-ce que cet habit de torero que j’enlève ?
Si dans le rêve le sujet retire ce vêtement, c’est en réalité d’un insigne paternel qu’il
s’agit. Cet insigne, c’était le courage d’un père qui, jeune soldat républicain pendant
la guerre civile, avait dû traverser un champ de bataille et mettre sa vie en danger pour
transmettre un message, acte de bravoure pour lequel il reçut une médaille.
L’effet hypnotique du rêve ainsi que le nom de l’habit de torero, « l’habit de
lumière », montrent comment le régime de l’Idéal qui soutient à la fois l’hypnose et
l’identification au père – le courage – reposait en fait sur une jouissance scopique.

Un rêve antérieur

Bien avant ce rêve, j’en avais fait un autre où apparaissait déjà cette prédisposition
à l’héroïsme. C’était pendant la guerre de Cent Ans. J’étais à cheval et, telle Jeanne
d’Arc, je portais une armure. J’étais en route pour la grande prairie verte du champ
de bataille. Mais, une fois sur place, l’ennemi avait disparu. Ce rêve m’avait fait l’effet
d’une plaisanterie. Cependant, dans une certaine mesure, c’était ce qui était en train
de se jouer en analyse : la figure de l’Autre que le sujet soutenait de sa jouissance
était en train de désenfler jusqu’à ne plus comparaître.

La lettre arrive à bon port

C’est également dans un contexte de guerre – la guerre civile espagnole – que mon père
connut ma mère, et ce, par le biais d’une lettre, alors même qu’il ne la connaissait pas. Un
cousin de ma mère, ami et compagnon de régiment de mon père, ne cessait de lui parler
de sa cousine et insistait pour qu’il lui écrivît. Mon père, pas vraiment convaincu, laissa

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courir le temps jusqu’au jour où il découvrit que son ami avait écrit la lettre en se faisant
passer pour lui. Mon père et ma mère initièrent alors une correspondance, et c’est ainsi,
avec une lettre, que commença l’histoire qui allait me donner le jour.

Événements corporels et « phénomènes spéciaux »

Mon analyse a été jalonnée par toute une série de phénomènes de jouissance, des
événements avaient lieu dans mon corps que mon mari, en référence aux effets
spéciaux utilisés au cinéma, appelait avec humour « des phénomènes spéciaux ».
Parfois, je souffrais de certains troubles hystériques de la vision, il m’arrivait de voir

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double, ou à moitié, ou d’un seul œil. D’autres fois, quoique plus rarement, c’étaient
des sortes d’hallucinations – comme ce jour où en sortant d’une séance pendant
laquelle j’avais parlé de la fin de l’analyse, de retour à l’hôtel, dans le hall, j’hallucinai
la présence d’une femme qui n’avait rien de particulier, sinon l’étrangeté de son appa-
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rition. Par la suite, me vint l’idée – pour ne pas dire la conviction – que cette présence
était la conclusion logique du fait d’avoir parlé de la fin de l’analyse, mais je ne
comprenais pas pourquoi. Un autre jour, à Madrid, dans mon cabinet, je me sentis
angoissée, je me mis alors au balcon et, l’espace d’un instant, je « vis » sur un écran
de télévision une locutrice qui parlait d’une voix de plus en plus douce et tranquille.
Cette vision me calma, apparemment mon angoisse y avait trouvé son cadre.
Je vivais ces phénomènes de manière très normale, ils me semblaient inévitables,
c’était comme ça. Quand un certain temps passait sans que j’en fasse l’expérience, j’en
arrivais à les regretter – ce fut en particulier le cas d’une certaine sensation physique
proche de l’angoisse, très plaisante en même temps que fugace.

Deux rêves autour du regard

Le rêve du troumatisme
Une fois en rêve, je vis une tache blanche, c’était une calvitie provoquée par la
maladie, qui se transformait en un trou évidé. Cette scène semblait m’indiquer le
trajet de l’analyse, passer de la tache au trou.
Aluminium !
Au cours d’un autre rêve, l’analyste prononçait d’un ton oraculaire le mot « alumi-
nium ! » Cela me fit penser à quelques vers de Jacques Prévert où il est question d’un doux
regard d’acier6. J’associai ce regard à celui de mon père, qui par moments devenait
inflexible et cruel. Dans mon rêve, l’acier se transformait en aluminium, un métal à la
fois solide, léger, ductile et malléable. Une opération d’assouplissement métallurgique
s’était produite ; l’expérience que j’en avais déjà fait avait à voir avec mes choix d’objets.

6. Prévert J., « Sous le soc », La Pluie et le beau temps [1955], Paris, Gallimard, coll. Folio.

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Tout cela eut lieu avant l’acting out qui allait marquer un avant et un après dans
mon analyse.

« On vole un enfant »

Je tenais temporairement mes consultations dans le cabinet d’une collègue et amie


qui avait une associée – une femme malade du cancer depuis plusieurs années. Je ne
la connaissais pas personnellement, mon amie m’en avait parlé et m’avait raconté
que souvent elle l’entendait dire que si elle résistait, c’était pour voir ses enfants
grandir.

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Un jour où j’étais seule dans le cabinet, le téléphone sonna, une dame voulait
prendre rendez-vous pour son fils avec cette consœur. Comme j’avais pris l’appel, sans
y penser davantage, je court-circuitai la demande et décidai que ce serait moi qui
verrait cet enfant. « Je volai un enfant. »
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Évidemment, mon amie n’apprécia pas du tout mon geste : « j’avais volé un
enfant », car ce n’était pas à moi que cette dame voulait parler.
Je racontai ce qui s’était passé à mon analyste. Mon récit terminé, elle me dit :
« Lui, il ne la verra pas mourir et elle, elle ne le verra pas grandir. » L’interprétation
me fit frémir, car en effet, elle touchait au cœur ce que j’avais fait. Cet acting out
réalisa, d’une part, la disjonction entre le regard et la mort, et il défit ce que la phrase
« Ah ! si sa mère la voyait » avait soudé. D’autre part, en faisant le jour sur la limite
de ce qui peut être vu, l’interprétation de l’analyste opéra une séparation entre ce
qui est de l’ordre du regard et ce qui relève de la vue.
Cette double opération de séparation fut une étape nécessaire pour commencer
à faire le deuil de ma mère. Tant que le regard et la mort étaient collés l’un à l’autre,
et tant que le regard et la vue se confondaient, la perte ne pouvait pas s’inscrire
symboliquement.
Par ailleurs, la thématique du vol n’était pas étrangère à ma vie. Lorsque ma mère
mourut, son frère refusa de nous rendre les terres qui avaient servi de garantie à un
prêt financier que mon père lui avait demandé. Ces terres faisant partie de mon héri-
tage, cet épisode pouvait s’intituler : « on vole une enfant ».
Alors que j’étais en train d’écrire ce témoignage, je me suis rendue compte que
l’interprétation inconsciente de mon adoption par ma seconde mère relevait aussi
du registre du vol – j’étais « l’enfant volée ». Cette signification s’était interposée
entre elle et moi, et plusieurs souvenirs me le confirment.

L’inconscient propose une autre logique au problème sexuel

Deux rêves apparaissent de structure similaire. Dans le premier, je rencontre R.,


une collègue qui a eu une certaine relation avec la passe. En la voyant, je suis agréa-
blement surprise de constater qu’elle est aussi grande que moi. La nuit suivante, je
rêve cette fois d’une autre collègue, qui elle aussi s’appelle R., qui elle non plus n’est

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pas étrangère au dispositif de la passe, et comme dans le rêve précédent, je constate


avec une certaine joie que nous sommes de la même taille. En réalité, toutes deux sont
plus grandes que moi.
Outre le fait de réaliser mon désir d’être plus grande, ces deux rêves offrent une
alternative à la logique du tout et de l’exception. Je n’ai jamais aimé faire partie de
groupes formés uniquement de femmes, et quand c’était le cas je me voyais obligée
de me situer dans la solitude de l’exception, et cela indépendamment du fait que ce
n’était pas ce que je souhaitais. Les deux rêves proposent une autre solution, ni groupe
ni exception, mais série, une série d’un type très particulier, une série ouverte et sans
garantie. Devenir une femme parmi d’autres, cela me convenait et m’amusait même.

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Ce qui ne cesse de ne pas s’écrire et s’écrit comme trou de la lettre
dans la langue du sujet
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Mon analyse se poursuivait et mon envie d’y mettre fin se faisait de plus en plus
pressante, je sentais l’urgence de terminer. Un jour, au cours d’une séance, pour une
raison dont je ne me souviens plus, je mentionnai à nouveau la phrase Ah ! Si sa mère
la voyait !, et l’air de rien l’analyste me dit : « Ça, ça vient de loin ». Sur le moment,
ce commentaire me parut anodin car je savais bien que cela venait de loin, mais
immédiatement, je fus prise de vertige et me sentis très angoissée. Cette phrase « ça,
ça vient de loin » devint le signifiant nouveau qui, sans ajouter aucun sens, trouait
l’holophrase Ah ! Si sa mère la voyait ! Les sensations que j’avais éprouvées rendaient
compte de l’émergence de ce trou et de la précipitation du sujet en lui.
Grâce à l’analyse, le deuil qui ne s’était pas écrit dans l’inconscient cessa de ne pas
s’écrire pour s’écrire comme lettre. La lettre, c’est l’argument logique d’une fonction
propositionnelle, elle se trouve à la place du trou produit dans la parole du sujet par
l’intervention de l’analyste. Lorsque finalement le deuil s’écrit, il s’écrit comme le
bord d’un trou, un bord qui en même temps le constitue.
La jouissance spécifique qui s’était écrite comme nombre par une lésion sur ma
peau était en fait une jouissance scopique réelle qui n’avait pas été marquée par la
castration. Toutefois, le plus-de-jouir du fantasme, jouissance scopique là encore,
s’écrivit pour sa part en tant que lettre, dans l’ordre donc du semblant.
J’étais arrivée à la fin, j’étais contente. Mes petits moments de mélancolie avaient
disparu. Toutefois, il me fallut encore du temps avant de terminer mon analyse, car
j’attendais que ce soit l’analyste qui prenne la décision de conclure. Je mis du temps
à m’en rendre compte et à accepter que cet acte m’était propre. Finalement, je me
décidai à le faire.

La dernière séance – l’acte

Ma décision était prise, je savais que cela allait être la dernière séance. Je racontai
deux rêves. Le premier était celui où je me situais dans une série parmi d’autres

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Actualité de la passe

femmes. Dans le second, l’analyste était sur son pas-de-porte, elle nettoyait les traces
de l’endroit où son mari était mort. Elle me disait qu’elle allait organiser une fête en
son honneur, moi je lui racontais que j’allais me présenter à la passe, puis elle me
demandait : « Qu’en est-il du relief de la voix ? »
Lors de cette séance, j’associai cette question à une invitation du surmoi à conti-
nuer l’analyse. Mais ma décision était prise, j’étais contente du chemin parcouru, et
de toute façon je savais qu’il y aurait des restes.
Au moment de se dire au revoir, l’analyste me demanda : « Alors, vous n’allez plus
revenir ? » Je lui répondis que non. Nous nous quittâmes chaleureusement et en
sortant de son cabinet, elle me dit : « Eh bien, allez-y ! »

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Ce qui cesse de s’écrire se met en jeu dans le dispositif de la passe
Plus tard, grâce à un rêve que j’avais oublié de raconter dans le dispositif de la
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passe, je réalisai ce à quoi visait cette question du relief de la voix.


J’étais à Paris, il y avait une grève et des cortèges de manifestants vociféraient des
slogans. Cependant, j’avais la sensation que l’on avait baissé le volume sonore de
Paris. C’était surprenant. Ce qui, dans mon rêve, avait lieu à l’extérieur, c’est ce qui
m’était arrivé. Ma voix avait perdu de sa brusquerie bruyante et abrupte, j’étais main-
tenant davantage dans la métonymie. Une ancienne patiente très sensible à la voix
me le confirma.
De manière surprenante, j’avais oublié de mentionner ce rêve dans le dispositif de
la passe, j’avais oublié de transmettre quelque chose qui avait cessé de s’écrire, quelque
chose qui est de l’ordre de ce que Lacan appelle le possible. Dans mon cas, ce qui avait
cessé de s’écrire c’était une joui-sens en rapport avec la voix de ma seconde mère.
C’est précisément cela que j’ai oublié.

Traduction : Ariane Husson

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Soirée des AE sur la nomination*
Patricia Bosquin-Caroz, Guy Briole, Sonia Chiriaco,
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Anne Lysy & Bernard Seynhaeve, avec Éric Laurent

Éric Laurent — Je remercie Sonia Chiriaco de son invitation à poursuivre l’interlo-


cution sur le thème – fondamental – de la nomination, et de m’avoir adressé en
temps utile les travaux que vous allez exposer ce soir. J’ai pu y lire comment chacun,
au fil de l’analyse, a traité les noms qui lui avaient été attribués, comme dans ces
contes où l’on voit les fées réunies autour du nouveau-né lui décerner, chacune à son
tour, un nom ou un trait. À partir de ce qui plane au-dessus de tout sujet, chacun,
ayant desserré et traversé ces traits ou ces noms, a pu obtenir une nomination en les
inventant ou les réinventant à l’aide du discours analytique et de sa fonction d’in-
terprétation. L’interprétation-nomination est ainsi un moyen par lequel le rebrous-
sement des noms existants permet une nouvelle approche du « nom de jouissance ».
Je m’autorise de ce que fait résonner en moi la partie de son cours que Jacques-
Alain Miller a appelée « cours de philosophie pour analystes », et ne résiste pas au
plaisir de vous citer le début du Cratyle de Platon, dialogue centré sur les noms, afin
de nourrir les échanges que l’exposé de vos travaux va susciter, entre Socrate et ses
deux interlocuteurs – Hermogène, puis Cratyle. Hermogène rapporte donc à Socrate
son échange avec Cratyle : « Je lui demande donc, moi, si Cratyle est ou non son nom
véritable : il en convient… “Et celui de Socrate ? lui dis-je. — C’est Socrate, répond-
il. — De même aussi pour tous les autres hommes, le nom dont nous appelons
chacun d’eux, c’est là le nom de chacun ?” »1 Telle est, en effet, l’opération du nom

Sonia Chiriaco, AE en fonction à l’ECF, avait invité ses collègues ainsi qu’Éric Laurent à cette soirée sur la nomination,
qui eut lieu le 8 mars dernier au local de l’ECF à Paris.
Transcription : Michèle Simon. Édition : Nathalie Georges-Lambrichs.
1. Platon, Cratyle, Paris, Les Belles-Lettres, 1969, 383b.

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Actualité de la passe

propre que Lacan rappelle, telle qu’elle donne au signifiant le pouvoir de désigner de
manière absolue. Mais Cratyle d’objecter aussitôt après : « — “Pas pour toi, en tout
cas, dit-il ; ton nom n’est pas Hermogène, même si tout le monde te le donne”. »2
Platon introduit ainsi son poison-torpille : on dit Socrate, cela désigne bien Socrate,
il n’y en a qu’un, et aussitôt après : tu t’appelles Hermogène mais ce n’est pas du tout ton
nom, tu es bien autre chose que ton nom ; pour le brave Hermogène, fils d’Hyponic,
lié à Hermès etc., toute l’affaire commence là.
Dans cette première partie du texte, Socrate se livre à un véritable feu d’artifice,
montrant que les noms des dieux, des héros, des espèces, des hommes, sont parfai-
tement justifiés, qu’ils disent tous exactement ce que les hommes sont, et que chacun

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peut lire son destin exact dans le nom qui lui a été dévolu. Il se sert de tout cela en
faisant jouer, non pas des étymologies fantaisistes, comme certains linguistes ont cru
pouvoir le dire, mais toutes les ressources du discours et toutes les équivoques
possibles, dans un feu roulant de Witze, avec une alacrité et une invention sans doute
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très savoureuses pour les hellénistes – et dont les traductions ne donnent qu’une
petite idée. L’essentiel reste qu’Hermogène est absolument convaincu : les noms
transportent en eux les choses mêmes.
Puis vient le tour de Cratyle, et Socrate, qui vient de démontrer que les noms
sont les choses mêmes – non seulement le nom de chacun censé signifier pour lui son
destin, mais même ces noms premiers qui sont ceux des lettres, supposés vouloir dire
leur être même (que le L est lisse, le r, dur et le ª [rhô] le mouvement etc.) – énonce
qu’ils sont, en fait, tout autre chose : tout n’est que convention humaine et un mot
ne vient à signifier que par l’imperfection du lien humain. On ne peut donc rien
apprendre des lettres, des noms, de la linguistique, on ne peut rien apprendre des
poètes, etc. C’est pour cela qu’il ne reste plus qu’une chose à faire, à savoir des
mathématiques. Nul n’entrera à l’Académie s’il n’est géomètre ; les poètes sont bannis
de la cité idéale dont Platon rêve, parce qu’ils rendent les esprits confus, en faisant
rêver à ces noms supposés renvoyer à quelque chose.
L’entreprise diabolique du Cratyle n’est pas sans évoquer l’analyse : d’abord, nous
sommes tous des Hermogène embrouillés, bien contents que le dispositif analytique
nous révèle que notre destin gît dans les noms et que nous y avons là tout un savoir
disposé, jusqu’au moment où l’analyste passe de son analysant-Hermogène à son
analysant-Cratyle : tout cela n’était que convention, contingences pures, hasard…
C’est pourquoi il nous faut, nous aussi, faire des mathématiques, c’est-à-dire du
mathème ; car nul n’entre dans le discours analytique, finalement, s’il ne prend ses
distances avec les lettres et la poésie pour emprunter le chemin du mathème. Mais,
à la différence de Platon, Lacan a souligné que ce sont les poètes qui nous mènent
du côté du mathème.
Comment chacun a-t-il joué sa partie avec ces deux aspects, dialectiques au sens
platonicien, ces aspects d’endroit et d’envers de la bande de Moebius du sujet, et
comment ils en sont sortis ?
2. Ibid., 384a.

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Soirée des AE sur la nomination : Sonia Chiriaco

Je propose que S. Chiriaco, qui a eu l’idée de la soirée, commence avec « Les


noms, lalangue et le météore » ; puis ce seront Bernard Seynhaeve, Patricia Bosquin-
Caroz et Anne Lysy, et enfin, pour une improvisation, Guy Briole dont le tout récent
témoignage d’AE3 démontre comment le nom d’Élie, reçu au berceau, a été déchiffré
d’une façon toute spéciale au cours de son analyse.

Les noms, lalangue et le météore, par SONIA CHIRIACO

En dégageant les noms du sujet des sédiments qui les recouvraient, en les isolant
comme signifiants-maîtres, en découvrant leur inclusion dans le fantasme et leur

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prise dans lalangue, en révélant leur valeur de fiction, mais aussi de jouissance, en
ajoutant de nouveaux noms grâce à l’acte créationniste de l’analyste, l’analyse
nomme. Le nom propre, bien évidemment, n’échappe pas à ce traitement.
Il fallut une première et longue analyse pour mettre à jour les signifiants-maîtres,
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défaire les identifications, construire, puis réduire le fantasme à une formule,


« Mourir pour être désirée », déclinée en « Disparaître pour l’Autre ».
La toute première séance de la seconde analyse va amorcer de manière fulgurante,
à partir du nom propre, la déclinaison des noms apparus dans l’expérience. Le sujet,
pour se présenter, rapporte à l’analyste l’événement de nomination qui la divise :
derrière « Sonia », se cache « Dominique ». Ce nom, apparu à l’occasion d’une
moquerie paternelle, a introduit un vacillement, un « qui suis-je ? », aussitôt décliné
en un « qui suis-je pour l’Autre ? » La moquerie elle-même, véritable morsure signi-
fiante sur le corps, imprimera une marque indélébile sur laquelle viendront résonner
toutes sortes de bévues issues de la lalangue. Si le prénom caché porte une couleur
de honte dès l’enfance, l’âge adulte lui ajoute celle de l’imposture. Chaque démarche
officielle fait apparaître la tache, met à nu la division structurelle.
« En somme, vous êtes un mensonge ambulant », interprète l’analyste. C’est une
nouvelle nomination qui redouble le couple signifiant Sonia / Dominique et le repré-
sente en désignant la jouissance contenue dans le nom propre : c’est son nom de
mensonge, qui fait apparaître « la vérité menteuse ».
« Le nom le plus propre est l’insulte, en tant qu’elle vise quelque chose du réel chez
l’Autre », disait J.-A. Miller lors du séminaire de Barcelone4. Ici, le prénom Domi-
nique a la structure de l’insulte. L’interprétation, proférée à la manière même de l’in-
sulte, démasque le réel en touchant au plus intime du sujet ; comme la moquerie du
père, elle apparaît ravageante l’espace d’un instant, avant de se transformer en bon
mot, qui va relancer l’analyse. L’analysante sait qu’elle vient pour être découverte. La
suite de l’analyse révélera que ce double prénom est la cachette même du sujet : l’ana-
lysante s’y est logée, a joui d’être dans cette cachette, qui a des accointances avec les
coordonnées de sa naissance et son fantasme. Elle s’est cachée dans l’écart même

3. Briole G., « Cette blessure, là », La Cause freudienne, no 77, février 2011, p. 175-182.
4. Miller J.-A., « Le séminaire de Barcelone. Lacan avec Joyce », La Cause freudienne, no 38, p. 13.

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Actualité de la passe

entre deux prénoms dont l’un cache l’autre. Ce sujet qui déteste mentir pour cause
de mensonge structurel, de naissance, jouit à son insu du mensonge contenu dans la
double nomination, aux commandes de la construction du fantasme. Si le fantasme
a supporté une série d’identifications reconnues bien plus tôt par l’analysante, dont
celle, centrale, à l’enfant qui va mourir, un trait reste voilé, qui porte sur l’écart même
entre ces deux noms. C’est un nom de l’indicible. La marque singulière et honteuse
signale la blessure féminine structurelle, et au-delà, la béance du langage.
L’interprétation peut dissoudre la douleur, mais ne peut guérir la blessure qui est
de structure ; à l’inverse, elle la révèle. Cette nouvelle nomination aura des effets sur
la suite de la cure jusqu’à son terme, grâce à deux autres interprétations majeures qui

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en dévoilent les enjeux après-coup. La conclusion de l’analyse puis la passe ordon-
neront tout cela.
L’une des interprétations, « Je vais vous apprendre à regarder dans les yeux »,
surgie d’un rêve, a permis d’isoler l’objet regard que l’analysante gardait précieuse-
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ment, spécialement pour se cacher. Elle ne prendra sa véritable valeur de coupure


qu’une fois rapportée à l’analyste, faisant chuter l’objet regard et du même coup,
céder l’angoisse, jusque-là inaltérable. La cachette est une nouvelle fois touchée, lais-
sant le sujet complètement à découvert et dénudant l’horreur de savoir.
Il faut ce contexte pour produire le rêve de fin qui fait apparaître crûment le
manque dans l’Autre : l’analysante doit subir une opération qui consiste à ouvrir le
couvercle de son crâne pour en extraire quelque chose, le fin mot, se dit-elle, mais
quel est-il ? Lui revient qu’elle a ramassé des coquillages et parmi eux des ormeaux,
pour les exposer, sous forme de tableau, sans leurs coquilles, au public de l’École.
L’apparition de ce signifiant incongru, « ormeaux », qui présente d’abord sa face
hideuse, mollusque dénudé et répugnant, va se décliner en or-mot, le mot en or, le
mot précieux et son envers, « mort », signifiant-maître contenu dans la formule du
fantasme, et jusqu’aux « hors mots », qui, comme j’ai pu dire, le rendent dérisoire,
faisant exploser le mot lui-même et rendant vains tous ces mots auxquels le sujet s’est
accroché, notamment dans son analyse.
On peut considérer la venue du signifiant « ormeau » comme une création de
l’analyse, un nouveau nom dont la particularité est son immédiate dissolution par
l’équivoque qu’il met justement en évidence. Le sujet se retrouve délogé de sa place
de gardienne des mots bien sages et bien à leur place, comme j’ai pu les qualifier.
Contrairement à ce que semblait annoncer le rêve pour mieux se retourner, il n’est
pas de fin mot, pas de signifiant qui puisse nommer le sujet une fois pour toutes, pas
de signifiant qui dise tout de la vérité, ni tout de la jouissance. « Les ormeaux » font
plutôt valoir la chute des signifiants-maîtres, cette chute entraînant avec elle le
nouveau signifiant devenu aussitôt caduc. C’est un signifiant-météore qui fracasse,
disparaît et précipite la fin de l’analyse.
L’analyste dit à l’analysante : « vous voulez finir », ce à quoi elle réplique en riant :
« pas aussi bêtement ». Nouvelle réplique de l’analyste : « écrivez sur la peur d’être
bête ». Cette interprétation va faire apparaître que la fonction même de l’écriture a

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Soirée des AE sur la nomination : Sonia Chiriaco

pour ce sujet une valeur de cachette. En se connectant aux deux précédentes,


« mensonge ambulant » et « je vais vous apprendre à regarder dans les yeux », l’in-
terprétation fait définitivement sortir le sujet de sa cachette. C’est encore une nomi-
nation, « celle qui a peur d’être bête », et une nomination qui se défait, en montrant,
comme l’a dit Lacan, que c’est le signifiant qui est bête. Elle touche par ricochet
lalangue de la petite fille, son rapport à la moquerie paternelle, son inscription dans
le langage. Le texte qui en découlera comme une réponse portera sur la faille même
du langage dont elle est l’effet, comme tout sujet.
Il aura fallu que tout cela s’ordonne et s’articule, pour que se produise la désarti-
culation de la fin. J’ai montré dans mes témoignages comment le nouage entre le

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symptôme, le fantasme et l’objet regard, le couple signifiant Sonia / Dominique,
l’angoisse, s’était révélé à l’instant où il se défaisait. Le nom propre a priori indé-
chiffrable, hors sens, ne peut mentir, sauf à devenir, selon les circonstances, nom
commun. Ici, il peut aussi bien être traduit par cacher / montrer, qui a la même
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structure que le fantasme. Il aura fallu traverser tout le parcours de l’analyse pour qu’il
découvre véritablement cette fonction de condensateur de jouissance.
La jouissance de l’écriture apparaît comme un reste du symptôme et du fantasme.
C’était à la fois une protection contre le réel, mais aussi une chape écrasante. L’ana-
lyse en a changé la visée. On a vu comment le signifiant « ormeau » était venu arra-
cher les dernières défenses de l’analysante, lui montrant que c’était bien l’équivoque
qui désormais gouvernait. Les mots ne peuvent plus servir de cachette au sujet :
devenus « hors mots », ils se rient des mots bien sages et bien à leur place, ils ne sont
plus des refuges, mais désignent aussi bien le hors-sens. « Après cette rencontre, a
commenté É. Laurent, on est en effet soumis au régime de l’équivoque généralisée »5.
Je dirais volontiers que c’est l’équivoque incurable qui est dénudée, l’équivoque que
le sujet a longtemps essayé d’éviter pour cacher la béance, tout en se précipitant dans
l’analyse pour la dévoiler. La fin de l’analyse a dissous la cachette en montrant qu’elle
était vide, mais n’a pu dissoudre l’écriture qui est un mode de jouir dont le sujet se
servira désormais autrement.
Transmis aux passeurs il y a quelques années, au moment même de cette sortie
fulgurante de la cachette, ces éléments n’avaient pas conduit à une nomination. La
sortie resta donc discrète. Une « seconde fin » plus récente, produite par des événe-
ments contingents, a fait retour sur le hors-sens et vérifié après-coup la fin de l’ana-
lyse et ce rapport incurable du sujet à l’écriture et au langage. C’est la réconciliation
avec lalangue qui a permis à l’écriture de sortir de la clandestinité. Un peu plus tard,
contre toute attente, l’analyste a proféré publiquement une nouvelle interprétation,
« AE invisible », autre nom bien éphémère, puisqu’il a aussitôt transformé l’invisible
en son contraire et a reconduit le sujet vers la passe.
La nomination d’AE change la donne, car elle incite à transmettre à l’École ce qui
s’est défait grâce à l’analyse. Cette fois-ci, sans renoncer à écrire, c’est la voix, nouée

5. Laurent É., « L’impossible nomination, ses semblants, son sinthome », La Cause freudienne, no 77, février 2011,
p. 82.

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Actualité de la passe

au corps et à lalangue, qui se lance vers l’École. AE est encore un nom transitoire, qui
s’ajoute à la série en emportant avec lui la déclinaison des noms apparus dans l’ex-
périence ; la nomination d’AE montre, à partir du travail qui en découle, le point de
fuite que comporte l’équivoque et qui oriente la position de l’analyste, elle révèle
que non seulement l’analyse a une fin, mais aussi une perspective infinie.

Éric Laurent — Vous avez très précisément centré votre exposé sur une prédication
qui eut lieu d’emblée. Cela nous a permis d’entendre que l’analyste peut dire à l’ana-
lysant « vous êtes ceci », alors que lui-même, par son expérience même, ne croit pas
à l’être, et comment un tel énoncé résonne dans l’analyse. C’est le point sur lequel

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joue votre travail, où le « vous êtes ceci » et l’interprétation nomination comme
prédiction auto-réalisatrice se conjoignent, lorsque l’analyste vous dit qu’il va vous
apprendre à regarder dans les yeux. En réalité, ce prétendu apprentissage se réduit à
cette seule phrase qui, dans l’énoncé / énonciation qu’elle comporte, vise ce dont il
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s’agit, à savoir cacher / montrer. Une telle phrase est de l’ordre du « je déclare la
guerre » : c’est un énoncé auto-réalisateur. En le disant, en effet, l’analyste enseigne
ce qu’est « apprendre à regarder dans les yeux ».

Sonia Chiriaco — D’autant plus que c’est l’analyste du rêve qui dit cela.

Éric Laurent — Oui, c’est vraiment ce qui fait bien voir que l’interprétation n’est
pas répartie entre les énoncés de l’analysant, ce qui serait le langage-objet, et l’inter-
prétation de l’analyste, qui serait le métalangage que justement il n’y a pas. Il y a de
l’analyste dans les rêves des analysants, et il y a la façon dont l’analyste se situe pour
provoquer l’interprétation côté analysant.

Sonia Chiriaco — Après que j’ai raconté cet épisode du rêve, l’analyste m’a dit :
« Maintenant je comprends pourquoi je vous ai gardée en face à face. »

Éric Laurent — Cela montre bien que l’analyste et l’analysant sont du même côté par
rapport à l’inconscient. Comme vous le dites très bien, le nom peut être traduit ; il
est aussi bien traduit par cacher / montrer, selon un usage très particulier, ici, de ce
qu’on appelle un nom, puisque, par une équivoque syntaxique, ce qui fonctionne
comme un nom fonctionne comme un verbe : cachermontrer, verbe bizarre, au
demeurant, néanmoins verbe, car il s’agit là d’une action. Vous parlez du « nom dit
de jouissance » car, quand on approche de la fonction dans le fantasme, le nom est
aussi bien un verbe, d’où l’équivoque syntaxique. Je soulignerai pour terminer la
façon dont l’écriture vient à la fin, alors que vous extrayez du trésor des signifiants
l’ormeau, équivoque marquant qu’il n’y pas plus de dernier mot que de fin mot.
Alors, on ne peut plus que se dire que le signifiant est bête et l’analyste, lui, ne se
démonte pas : « Très bien, écrivez sur l’affect d’angoisse que provoque en vous la
bêtise du signifiant ». L’écriture prend alors le relais, comme expansion de ce moment

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Soirée des AE sur la nomination : Bernard Seynhaeve

de fin. Vous dites que quelque chose d’incurable se fait entendre, comme le vers de
Mallarmé vient « rémunérer le défaut des langues », et l’on voit comment le mot, à
la fois or et déchet, passe le témoin à l’écriture, qui est une position particulière. Il me
semble que B. Seynhaeve désigne à la fois le même point, tout en faisant apercevoir
une autre facette.

Bernard Seynhaeve — En effet, il n’y a jamais eu dans mon cas une désignation de la
part de l’analyste du type « vous êtes ceci ». Ce qui m’a profondément ébranlé, c’est
quand il m’a dit : « voilà, c’est pour cela que Lacan a pu dire que le vrai catholique
est inanalysable, vous devriez écrire quelque chose là-dessus. »

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Éric Laurent — Il y a donc eu « Tu es un vrai catholique… mais c’est pour cela que
tu es celui qui dois faire apercevoir cela. » Je vous donne la parole.
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Nommer ce qui peut agrafer le nœud, par BERNARD SEYNHAEVE

Je voudrais introduire un différentiel entre « être nommé à… », qui implique


l’Autre, et « se nommer à… », qui implique l’acte du sujet. Je me propose pour cela
d’articuler la clinique au concept de sujet que Lacan amène dans son Séminaire XI,
en distinguant d’abord nomination objective et subjective et en les rapportant aux
deux temps de la cure : son début et sa fin.
Vers une nomination conclusive
Dans le processus analytique, j’ai fait valoir deux interprétations qui mettent en
jeu le désir de l’analyste : « que suis-je à ses yeux ? » L’une et l’autre n’ont pas eu les
mêmes conséquences.
La première a amorcé le sujet supposé savoir dans son appel à l’Autre. Elle a intro-
duit l’analysant dans un mouvement vers le savoir selon la modalité de l’aliénation.
Le rêve d’entrée de cure en a cristallisé l’énigme : « qu’est-ce que ça veut dire ? », et
cette question a mis en mouvement la chaîne signifiante avec ses formations de l’in-
conscient.
Au surgissement du désir de l’analyste, une question qui s’adresse au sujet supposé
savoir est venue répondre. On se situait alors dans le discours du maître, de l’in-
conscient ; mais le nom se trouvait déjà dans le matériel de ce rêve d’entrée dans la
cure, le S1 primordial qui surgit du refoulé et dont je m’emparerais plus tard pour me
nommer. Il s’agit de la lettre L que forme, dans le rêve, le couloir de la maternité.
Cette lettre – à entendre au sens de la missive autant qu’au sens de la trace de jouis-
sance – condense l’injonction de l’Autre : « occupe-toi d’elle », comme cela apparaîtra
à la fin de la cure.
La seconde interprétation, où se situe l’ourlet de la pulsion, s’inscrit sous les
auspices de la séparation. Elle met aussi en fonction l’objet a en pointant le x du
désir de l’analyste : « m’aime-t-il ? », mais les effets ne sont plus les mêmes ; il n’y a

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Actualité de la passe

plus « il me dit cela parce que… » qui renvoie à la supposition de savoir. La soif de
savoir a été étanchée. Je ne reviens pas sur la coupure dans le discours entre le signi-
fiant-maître et son recours au savoir dont j’ai déjà traité6, mais j’accommode main-
tenant, par-delà les signifiants-maîtres, sur le mode de jouissance isolé par cette
intervention de l’analyste – à savoir la jouissance qui noue le signifiant et le corps,
jouissance de l’inconscient, avec l’équivoque du génitif, subjectif et objectif. Je tiens
que c’est à ce moment que la défense a été touchée, lorsque le sujet supposé savoir
chute.
Ainsi, ce qui occupait la scène n’était plus que la pure présence de deux corps. Je
me suis aperçu que je ne venais plus à ma séance que pour jouir dans et de la

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rencontre du désir de l’analyste. Il y avait l’angoisse. J’étais angoissé.
C’est après cette expérience que surgit une nouvelle nomination, celle du pâté de
tête, qui se situa dans un effort de nommer l’innommable de l’être, de trouver le nom
qui permette de ponctuer la cure et de proférer que « c’est ça, c’est fini », sans la
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garantie de l’Autre, dans un dire performatif, selon la formule d’É. Laurent7. C’est
alors que la passe s’est imposée à moi, la passe en tant que traitement par l’urgence
de la coupure de la paire entre S1 et S2, mais aussi de la coupure analysant / analyste.
Une nouvelle paire devait être initiée et faire paire avec l’École pour partenaire.
La tentative de nommer ce qui noue le signifiant et le corps appelle néanmoins
la remise en route de la chaîne signifiante, qu’il fallait faire redémarrer pour vivre et
faire alliance avec la jouissance, en produisant du savoir. Une fois rencontré ce point
de nouage de la pensée à la jouissance du corps, il se fait qu’il devient possible de
quitter son analyste ; l’analyse personnelle se poursuit dans la modalité du néces-
saire. Entre S1 et S2, le désir de l’analyste s’est interposé, il a isolé S1 radicalement et
plongé l’analysant dans l’urgence. C’est cette urgence-là, telle que la définit Lacan,
qui m’a précipité dans le mouvement de la sortie de la cure et, au mouvement suivant,
dans la passe. J’ai fait valoir dans la passe 1 la modalité de la contingence, je fais valoir
aujourd’hui dans l’après-coup de la passe, la modalité du nécessaire. Sortie de cure
et passe 2 se sont présentées comme une nouvelle paire dont l’urgence constituait
l’avant-poste.
De se nommer à être nommé à
Ma « passe 2 » suivie de la nomination d’AE forme encore une nouvelle paire.
Avec la fin de mon mandat d’AE autre chose viendra, dont je vous dirai un mot, pour
faire une autre nouvelle paire. On passe, en effet, de la dimension de la contingence
– de ce qui cesse de ne pas s’écrire au moment de la passe 1, au moment où on a saisi,
où on est saisi de ce qui a fait pour soi rencontre contingente à la fin de la cure – à
la dimension du nécessaire : ce qui ne cesse pas de s’écrire. La rencontre contingente
introduit à l’urgence et relance ainsi la chaîne dans la modalité de la répétition.

6. Seynhaeve B., « Un dire qui ne se soutient que de lui-même », La Cause freudienne, no 72, novembre 2009,
p. 172-174.
7. Ibid., p. 176.

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Soirée des AE sur la nomination : Bernard Seynhaeve

Comment s’y prendre, comment m’y prendre après tout ça ? Avec les moyens du
bord, avec la nouvelle donne, S de (A/ ), la faille, avec la vérité menteuse, avec du
signifiant. Concaténer, forcément, décidément. Enchaîner S1 et S2. C’est dans ce
mouvement que s’est inscrit Le nom qui pour moi fut fondamental, la lettre L déter-
minante. L noue le signifiant au corps. J’isolais la lettre L, le nom qui noue langage
et corps sexué prélevé dans la missive même qui présida à l’union de mes parents :
« occupe-toi d’elle ». Dans le processus analytique, je souligne cette nomination
singulière, fruit mûr qui tombe de la cure, nouage du signifiant au corps.
Cette lettre L, surgie de l’inconscient au moment du rêve d’entrée dans la cure,
alors perdue dans le flot de la chaîne inconsciente, énigmatique, je l’ai isolée comme

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élément contingent, au temps de la passe 1, en tant que nom du nouage du corps à
l’inconscient. Je l’isolai lorsque la pulsion, dans son mouvement de rebroussement,
revint sur le corps. Cette lettre L ne constitue pas seulement une identification, un :
« tu es cela », mais plutôt un : « je souis cela dans mon corps » où le symptôme se noue
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au fantasme.
Or cette nomination relève – c’est ma thèse – de ce qui agrafe le nœud. La nomina-
tion de ce L majuscule survient dans la modalité de la contingence, mais booste le sujet
dans la modalité du nécessaire. Cet acte de sortie de cure fut suivi de sa conséquence,
une nomination, AE de l’École Une. Ce développement me conduit donc à faire une
différence entre ce qu’on définit comme être nommé à… et comme se nommer à…
Si l’on prend la question qui est mise au travail ce soir à partir des développe-
ments que fait Lacan sur la pulsion, soit le rebroussement grammatical opéré par le
passage relatif à l’objet du faire au se faire, je note qu’on assiste au même rebrousse-
ment grammatical dans la cure analytique en ce qui concerne la nomination. Soit le
renversement grammatical que je situe dans le passage de être nommé à… à se nommer
à…, renversement que je situe à la fin de la cure. Je relève par exemple que l’attri-
bution de mon prénom s’est faite au lieu de l’Autre. C’est la toute première nomi-
nation de l’Autre. Dès mon plus jeune âge, j’ai articulé mon prénom au désir de
l’Autre qui se dissimulait dans la missive de mon oncle. J’ai subverti mon nom en
mariant mon manque à celui de l’Autre parental et en articulant mon symptôme à
mon fantasme selon la modalité névrotique. Je soulignerai que c’est l’Autre dans cette
logique qui nomme à… Par cette nomination, le sujet advient dans ce rebroussement
grammatical en tant qu’il consent à se faire un nom du nom dont l’Autre le nomme.
Il lui faut, en effet, trouver à le compléter par l’histoire qui se noue au corps.
Par ailleurs, la nomination d’un AE est une interprétation de l’École qui fait
mouche pour l’analysant, mais aussi pour les Uns que la communuauté forme. Pour
l’analysant autant que pour l’École, la nomination de l’AE attend son complément.
Il y a un x dans cette nomination à…, nommé à x, l’x du désir de l’analyste de l’École,
qui ne suppose pas le savoir de l’histoire, ce x n’attend plus que soient produits les
signifiants de l’histoire. L’École n’attend pas de l’AE qu’elle a nommé qu’il se taise ;
elle attend ses mots et ses actes ; elle attend aussi que sa parole soit performative ; que
l’acte fasse advenir un nouveau sujet supposé savoir.

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Actualité de la passe

Être nommé à… par l’Autre se distingue de se nommer à… La nomination par le


jury de l’École n’est pas la même chose que la nomination qui vient de l’inconscient
du sujet, pour se désigner lui-même. Cette nomination s’écrit dans sa forme réfléchie,
se nommer à…, comme elle l’a été pour moi avec la nomination de la lettre L. Dans
le Séminaire XI, Lacan fait cette distinction à propos de la pulsion. Je la reprends ici
à propos de la nomination. Dans la formulation se nommer à…, l’intention n’est
plus attribuée à l’Autre. L’acte de nommer est posé par le sujet. Se nommer L s’ins-
crit dans le mouvement même de la chute du sujet supposé savoir, lorsqu’il n’y a plus
le recours vers l’Autre. C’est ce à quoi se réduit alors le sujet. Ce L – c’est L – est le
nom qui se marie au réel et que le silence de l’analyste, son désir, sa pure présence,

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permet de révéler. Je voudrais aussi faire remarquer que ce nom, singulièrement, a
toutes les propriétés de l’écrit, la lettre L. Cette lettre nomme ce qui constitue la
marque de la jouissance sur le corps. Toutes ces nominations attendent leurs complé-
ments. La nomination plonge le sujet dans l’urgence à dire. La lettre L, proférée dans
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le silence de la solitude radicale, attend son complément hors du dispositif analytique,


sans la présence de l’analyste. Cette nomination de la passe 1 dans la cure attendait
son complément. Ce fut la passe 2, suivie de la nomination d’AE. Tout cela aura été,
puisque je termine mon mandat d’Analyste de l’École.
Je continue de vivre, je poursuis maintenant dans la répétition, m’appuyant sur
ce que la passe m’a enseigné et que mon enseignement a rendu possible. D’outre-
tombe, la voix se détache aujourd’hui sur le fond du silence de l’analyste : « Occupe-
toi d’L ». Après son détour par la cure, la pulsion se réfléchit sur le sujet : il me faut
m’occuper d’Elle à présent, de l’École, de la psychanalyse. Prenant appui sur L, je
m’adresse à l’Autre, je m’adresse à vous ce soir.

Éric Laurent — Vous avez accompli un véritable tour de force en bouclant la série de
vos témoignages sur un point ; en présentant la façon dont vous vous adressez à
l’École, vous avez accentué une tension centrale entre la nomination et la nomination
à, dont vous faites un usage particulier. On oppose classiquement la nomination
comme nomination à tout faire et la nomination à faire quelque chose, soit le Nom-
du-Père, qui permet au sujet d’affronter toutes les significations, et ce qui passe par le
fantasme de la mère, lequel nomme à. Vous faites valoir une autre opposition entre être
nommé à et se nommer à, subversion qui me semble liée à la façon dont le discours de
l’Autre s’est présenté pour vous. En effet, vous commencez et vous terminez votre
exposé sur la voix qui se détache : « occupe-toi d’elle ». Le discours de l’Autre ne vous
a pas dit : « vous êtes elle » – cela aurait eu d’autres conséquences pour le sujet – mais
« occupe-toi d’elle », dont vous avez donné une version, une interprétation qui est
« occupe-toi de l’École », sur le modèle « occupe-toi de la psychanalyse », « occupe-
toi de tes oignons ». Ici, « occupe-toi d’elle » est, en un sens, entre la nomination et
la nomination à ; il a fallu desserrer cette nomination à et en faire une nomination, pour
que l’effet de rebroussement puisse se produire ensuite : de ce « tu es cela » qui n’est
pas un être, mais un commandement d’« être cela » – cela qui s’occupait d’elle – à un

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Soirée des AE sur la nomination : Patricia Bosquin-Caroz

« je suis cela ». Dans le jeu entre la nomination et la nomination à que vous avez
construit, on peut lire un des parcours possibles de ce qu’a été votre analyse.
L’écriture s’y présente à l’envers de ce qui a lieu chez S. Chiriaco, pour qui l’écri-
ture, à la fois très marquée et valorisée dans le discours familial préalable, resurgit en
fin d’analyse comme une autre écriture : ce n’est plus l’écriture du savoir de tous les
livres, mais une écriture sans garantie, au défaut de l’angoisse de l’analysante : « écris
là-dessus, à partir de cela. » Au-delà de l’ormeau, il y a l’écriture sans garantie. De
même chez B. Seynhaeve, le L, très condensé puisque c’est le nom de la lettre même,
n’est pas une expansion qui va rémunérer le défaut des langues : « occupe-toi d’L, c’est
comme cela ». En un sens, c’est cette réduction ; pour autant, le L que vous retrouvez

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à la fin n’est plus le même que celui du début. C’est un L qui ne se définit plus par
rapport au commandement du signifiant-maître : « tu t’occuperas d’elle », comme
cela traverse les générations – vous avez fait valoir à quel point c’était prégnant. À la
fin, le L est quelque chose qui relève de vous, et non plus de ce qu’a été votre traversée
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de cette histoire ; c’est de ce reste-là qu’il faut s’occuper. C’est un autre statut de
l’écriture, bien qu’il condense tous les effets de signification et d’être ; aussi, la formule
que vous avez donnée me semble très adéquate : « ce qui agrafe le nœud », c’est que
l’écho du signifiant dans le corps fait marque, écriture, tampon. C’est ce qui ressort
le plus clairement et permettra le développement de cette traversée même.

Vers l’indicible…, par PATRICIA BOSQUIN-CAROZ

Dans une psychanalyse, on parle à un Autre dont on attend quelque chose. Je


cherchais depuis longtemps des réponses à mes questions, surtout à celle qui me
taraudait et qui concernait la féminité. J’attendais que l’Autre me réponde. Ainsi,
j’allais faire répondre l’inconscient et sa puissance nominative, ensuite l’analyste lui-
même. À cet égard, je reprendrai quelques-unes des nominations qui ont jalonné du
début jusqu’à la fin mon parcours analytique. Qu’elles soient issues du discours analy-
sant ou des interprétations de l’analyste, je tenterai d’en situer leur valeur de réponse.
Ces nominations ont pris différentes valeurs au cours de l’analyse. Dans un
premier temps, elles ont servi au repérage des identifications majeures du sujet, dans
un deuxième temps au desserrage de celles-ci, et enfin au serrage d’une jouissance
singulière8.
Une nomination inaugurale
Quand je me suis présentée à mon premier analyste, j’étais comme immergée
dans un bain informe de jouissance œdipienne. Une première interprétation allait
mettre en forme le symptôme et me permettre de lire les formations de l’inconscient.
« Nous ne sommes pas dans une église », avait déclaré l’analyste. Par ces mots, il

8. Mon propos prend appui sur le dernier travail d’É. Laurent portant sur cette question de la nomination et publié
dans le précédent numéro de La Cause freudienne.

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Actualité de la passe

venait de faire deux opérations. Tout d’abord, il avait désigné un espace, plus propice
à libérer la parole associative que celui de l’église. Ensuite, par ce nom « église », il
indexait une forme de croyance religieuse qui colorait déjà mon lien transférentiel.
Effectivement, il en avait été ainsi de mon rapport au père.
Cette première nomination, église, me permettrait de lire les formations de l’in-
conscient et d’ordonner la série des identifications, jusqu’à la mise au jour d’une
identification idéale au christ sacrifié, support de l’identification au père châtré, puis
de mon choix amoureux. Il fallut, d’abord, repérer l’identification virile au père, dont
je m’étais soutenue dans mon rapport à un premier partenaire amoureux. Les
contours de celle-ci se dessineraient, au fur et à mesure que se déposeraient dans la

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cure, à la façon des petits cailloux qui tracent un chemin, les premières balises iden-
tificatoires imaginaires.
Des noms communs
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Au décours d’un rêve, je me réveillai affublée d’un énorme phallus, ou encore,


engoncée dans un costume trop grand pour moi. Je me souviens aussi d’une inter-
prétation de l’analyste qui allait révéler la face cachée de cette identification. Alors que
j’associais librement, je m’interrompis au milieu d’une phrase et dis : « Je passe du
coq à l’âne ». « Qui est le coq ? », interrogea l’analyste. Ces noms communs, produits
des formations de l’inconscient, indexaient le « faire l’homme » du sujet, mais aussi
son envers. Le costume du père n’était qu’artefact, habillant la privation féminine
qui avait pris la forme du « ne pas être » à la hauteur de l’idéal du sauveur incarné
par la figure paternelle. Sur le terrain phallique, je m’éprouvais d’emblée battue
d’avance. Plus l’identification au père se cernait dans la cure, plus se révélait ce qu’elle
voilait, et l’affect de dépression qui l’accompagnait se dénudait. La gêne de parler en
public s’éclairait aussi. J’étais prise en flagrant délit d’habiter un costume trop grand
pour moi.
Ces noms, costume (trop grand), phallus (énorme), coq – petits cailloux
se détachant de la chaîne signifiante et pointant l’identification virile du sujet –
étaient aussi pavés dans la mare soulignant, par leur portée métaphorique et
équivoque, le côté mal endossé de la virilité. Issus du travail de l’inconscient, ces
noms en révélaient du même coup sa puissance nominative, forçant la levée du
refoulement.
Un nom d’Idéal
Il fallut pourtant des tours et des tours, pour que le nœud œdipien se desserre et
qu’apparaisse l’identification phallique à la femme sacrifiée qui se logeait sous l’iden-
tification idéale à la figure christique. Ce nom d’Idéal avait pris une valeur d’insigne,
condensant à la fois l’identification au sauveur et la jouissance du sacrifice phallique,
support du fantasme « une femme est battue » : enfant, la passion du Christ avait
laissé au sujet l’empreinte d’une rencontre fascinante avec la jouissance fantasma-
tique d’être battue. Cette jouissance sacrificielle marquerait dorénavant mon rapport

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Soirée des AE sur la nomination : Patricia Bosquin-Caroz

au père et aux hommes. Avec ce repérage des identifications et l’aperçu pris sur un
mode de jouir sacrificiel, j’entrai dans l’École par la passe.
Un usage singulier de la nomination
Aujourd’hui, à partir du point de perspective de la fin de l’analyse, je qualifierai
ces premières nominations de métaphoriques, au sens où elles fonctionnent sur un
mode substitutif surmontant la jouissance. Elles identifient déjà un mode de jouir du
sujet, ici sacrificiel, et permettent, par leur effet de révélation, certaines mutations
subjectives. En revanche, au regard de la jouissance impossible à négativer, elles ne
sont que digues ou remparts, vaines tentatives de domestication. Ces identifications,

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qui s’isolent du fait du brassage répétitif des signifiants particuliers de l’histoire, sont
donc à différencier d’autres noms ayant davantage une valeur d’agrafe et de serrage
d’une jouissance singulière.
Du second parcours analytique, je retiens surtout l’usage surprenant que l’analyste
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a fait de la nomination ; j’en compare la portée à celle d’un missile atteignant sa


cible. Souvent ces nominations étaient précédées d’un : « vous êtes ». Vous êtes ceci,
vous êtes ça ! Il est nécessaire d’en distinguer les effets : il y a d’abord la nomination
qui diffracte, qui souffle, qui dégonfle, qui pulvérise, ensuite celle qui serre, qui
agrafe, qui épingle.
Une nomination qui diffracte
Lors de la première rencontre avec l’analyste, alors que je lui faisais part d’un
premier parcours analytique, il eut cette intervention décisive – « Mais bien sûr, vous
êtes ce jeune homme mis à mort ! » – qui produisit un soufflage instantané du
rempart fantasmatique, dénudant du même coup la jouissance sacrificielle que je
tirais d’une identification idéale, la figure christique. Ensuite, alors que j’évoquais
mon partenaire symptôme dont je disais souffrir, il énonça : « Je le connais votre
mari : massif ». Là, l’analyste avait même joint le geste à la parole, en donnant corps
au mot, puisque tout en parlant, il avait dessiné les contours de son propre corps.
Ces nominations ne servent plus ici de balises, de repères identificatoires. Elles ont
au contraire pour fonction de les desserrer, de les faire chuter afin de dénuder la
valeur de réel du symptôme. La nomination « jeune homme » fait déconsister la
brillance phallique qui sert d’appui au fantasme. La nomination « mari massif »,
incarné par le geste de l’analyste, dégonfle, par l’effet comique produit, le drame du
non-rapport sexuel.
Finalement, ces nominations auront surtout pour conséquence d’isoler une jouis-
sance singulière, celle que j’ai dénommée dans mon premier témoignage, « la douleur
de l’écorchée vive ». Par cet usage de la nomination, l’analyste donnait l’orientation
de la cure vers le sinthome. Dès lors, il n’y avait plus aucune Aufhebung de la jouis-
sance à attendre ; plutôt s’agissait-il d’en trouver un maniement plus satisfaisant, un
savoir y faire qui implique, non une négativation, mais au contraire, une positivation
de la jouissance. C’est ce sens joui dramatique que déjà l’analyste faisait virer au

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Actualité de la passe

comique. À ce titre, ces nominations inaugurales présageaient aussi de la fin de l’ana-


lyse, qui s’achèverait sur une désactivation du drame qu’avait charriée avec elle, depuis
l’enfance, la langue maternelle.
Une nomination qui agrafe
Une fois tombée la chasuble sacrificielle, la répétition d’un mode de jouir
pulsionnel qui infiltrait la parole analysante s’actualiserait. Je dégagerai ici deux
nominations de l’analyste que je qualifierai de culminantes, en tant qu’elles fonc-
tionnent sur le mode de l’injure que Lacan qualifie de pic de la parole. La première,
« vous êtes l’objet perdu de votre père », viendrait ponctuer l’émergence d’un

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souvenir infantile, dans lequel le sujet restait captif du regard du père fixé sur l’en-
fant, suspendu au-dessus du vide : regard fasciné, mais aussi courroucé du père,
convoqué sans cesse dans la pantomime amoureuse ; mais le culmen de la nomi-
nation allait être celui que j’ai déjà accentué en plusieurs occasions. Il s’agit de l’as-
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sertion : « Vous êtes la première bouffeuse d’émotions rencontrée dans la


clinique ! » Ici, à nouveau, l’analyste avait joint le corps à la parole, en mimant la
morsure et les griffes d’une chauve-souris insatiable. L’effet immédiat que procura
cette jaculation incarnée fut celui d’une extraction de jouissance, une mise
hors corps de la jouissance vorace, par la corporisation de celle-ci, selon le terme de
J.-A. Miller. Là, il ne s’agit plus d’un desserrage, d’un dégonflage des identifi-
cations, mais bien plutôt d’un serrage d’une jouissance singulière. « La bouffeuse »
est une nomination qui agrafe le mode de jouir oral du sujet tout en faisant trou
dans l’opacité d’une jouissance.
Le nom de « bouffeuse » ne va pas sans son complément, bouffeuse d’émotions.
La boucle était bouclée, celle d’une bouche se refermant sur son drame, qui avait
habité la langue maternelle, et qui m’avait imprégnée jusqu’au point d’implorer le
père, ensuite l’homme aimé et, enfin, l’analyste pour qu’il en réponde. J’allais ainsi
jusqu’à le faire vibrer avec mes larmes et tourments. Le « faire vibrer » s’isolait comme
ayant été ma façon de répondre à l’impossible à dire, à nommer, à répondre de l’Autre
jouissance. Le silence se fit alors entendre dans la séance, silence qui me donnait le
vertige. Silence qui ouvrait sur un vide, un trou béant, celui qui m’avait aspirée dans
mes cauchemars d’enfant.
Pourtant, ce n’était pas encore la fin du parcours. Je fis encore quelques tours
avant que ne se désactive le sens joui du symptôme, jusqu’au surgissement, dans un
rêve, d’un insupportable impossible à nommer, un indicible logé dans la voix mater-
nelle. Celle-ci indexait la présence de la jouissance féminine, qui avait fait d’une mère
désinvolte pas toute à ses enfants, une pas-toute. Le drame se désactivait, à la façon
d’une mine dont j’étais devenue le démineur, nouveau nom créé dans la cure, dési-
gnant cette fois le savoir y faire avec le symptôme. Il ne me restait plus qu’à plonger
dans le trou de la passe, selon la formulation d’É. Laurent, et de faire entendre ma
voix dans l’École.

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Soirée des AE sur la nomination : Éric Laurent

Éric Laurent — C’est aussi un parcours très convaincant, avec des interprétations
formulées sur le mode du « vous êtes… ». Comme B. Seynhaeve le remarquait, on
ne dit pas à tout le monde : « vous êtes ceci ou cela ». On voit comment dans une
configuration de structure, face à une certaine dispersion de la douleur, la nomina-
tion « vous êtes ceci » permet un certain repérage puis une manière de procéder.
Comme je le disais à B. Seynhaeve, dans son analyse, une sorte de « tu es ceci » s’est
néanmoins décanté – dans la mesure où l’on peut toujours rapporter ça à il existe x
tel que x, f(x). Il a montré que la fonction propositionnelle à laquelle le sujet était lié
doit être isolée dans l’analyse, que cette fonction soit un « tu es ceci » ou un « tu es
celui qui doit s’occuper de… »

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C’est aussi très parlant dans le texte de P. Bosquin-Caroz, où les nominations
métaphoriques qui s’approchent, mais ratent la rencontre avec la jouissance, s’op-
posent aux nominations qui la touchent, qui emportent ou déplacent quelque chose.
En donnant à cette opposition cette chair-là, entre la nomination métaphorique et
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les nominations rempart ou qui dérangent et soufflent la défense, on entend le final


du premier cours de J.-A. Miller de cette année9, quand il rappelait comment Lacan
savait faire entendre que le langage ce n’est jamais cela, c’est ce que je désigne : il y a la
nomination métaphorique en tant qu’elle ne fait que marquer la rencontre manquée
et puis, à un moment, le c’est tout à fait ça, soit ce qui vient déplacer quelque chose.
Ce n’est pas le « tout à fait ça » d’un plein, c’est le moment où la défense est dérangée :
ce qui faisait homéostase est rompu et brisé ; le régime normal de fonctionnement
est touché. C’est donc un « tout à fait ça » qui, loin de désigner une positivité pleine,
indique un moment de rupture ; les nominations qui servent d’abord au repérage des
identifications majeures du sujet, puis au desserrage de celles-ci, pour obtenir, enfin,
le serrage d’une jouissance singulière.
Je risquerais que ce serrage est marqué autour d’une pointe d’écriture chez
B. Seynhaeve, d’une écriture qui recouvre un vide chez S. Chiriaco, tandis que chez
P. Bosquin-Caroz, il enserre une jouissance singulière qui converge vers le point d’in-
dicible où elle dit : « le “vide”, “trou béant” qui m’aspirait ». Ce vide, c’est le trou
central du tore. On peut le qualifier de vide que va cerner tout le fil du langage qui
se déroule, en même temps qu’on peut l’appeler S(A/). On peut le nommer à la fois
comme vide et comme écriture. C’est aussi bien ce vide-là qui, pour B. Seynhaeve,
fait « agrafe du nœud », c’est l’effet de résonance majeure que l’on entend dans l’ex-
posé de S. Chiriaco, point où se nouent le vide central que tout langage va border et
le point d’écriture qui vient s’y ajouter, soit sous la forme du L, soit sous la forme de
S(A/).
À ce moment-là, il ne reste plus qu’à plonger dans le trou de la passe, selon l’ex-
pression de Lacan qui disait que le sujet peut présenter le déroulé de son analyse en
faisant monter sur la scène les personnages et les signifiants de son théâtre privé, mais
qu’il y a toujours le trou du souffleur, c’est-à-dire le trou d’où la voix surgit, comme

9. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne », leçon du 19 janvier 2011, publiée dans ce numéro.

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Actualité de la passe

telle, de l’Autre. Le trou du souffleur, c’est aussi bien la voix de la jeune Parque que
Valéry fait vibrer. Tel est le trou dans lequel il faut, en effet, plonger, sans autre
garantie que de pouvoir soutenir son énonciation. C’est ce qui fera la différence entre
ce vide-là et le trou qui vous absorbait dans le cauchemar d’enfance dans lequel, il y
a déjà, pourtant, ce point de défaut fondamental. Ainsi ce défaut s’aborde et se borde,
sans autre garantie que l’expérience de la traversée elle-même, qui permet de pour-
suivre plus loin. Anne Lysy va aussi ponctuer ce moment.

Des mots qui portent, par ANNE LYSY

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L’analyse est une « pratique de bavardage », disait Lacan dans « Le moment de
conclure »10. Ce mot de bavardage « met la parole au rang de baver ou de
postillonner », ajoutait-il, mais « cela n’empêche pas que l’analyse ait des consé-
quences ». Elle est un dire, et l’analyste devrait se rendre compte de la portée des
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mots pour son analysant. « Ce qu’il faudrait – dit-il encore dans la même leçon de
1977 – c’est que l’analyse, par une supposition, arrive à défaire par la parole ce qui
s’est fait par la parole. » « La portée des mots » : voilà une expression qui revient assez
souvent chez Lacan dans ces années-là. « Il y a des mots qui portent, et d’autres pas.
C’est ce qu’on appelle l’interprétation », dit-il à Nice en 197411. Il donne là à
l’interprétation une portée particulière. C’est un « dire qui a des effets » et qui va
« plus loin que le simple bavardage auquel le sujet est invité. »
Or, jusqu’où s’étend le pouvoir de la parole ? J’ai cité à plusieurs reprises ces
dernières années la question que Lacan pose dans son Séminaire « L’insu… » ; elle
avait sans conteste une résonance particulière pour moi, dans mon analyse et dans
ma pratique : si le réel comporte l’exclusion de tout sens, comment la psychanalyse
peut-elle opérer ? Car « notre pratique nage dans l’idée que non seulement les noms,
mais simplement les mots, ont une portée. Je ne vois pas comment expliquer ça. Si
les nomina ne tiennent pas d’une façon quelconque aux choses, comment la psycha-
nalyse est-elle possible ? La psychanalyse serait d’une certaine façon du chiqué, je
veux dire du semblant »12. Il en appelle alors à « un signifiant nouveau, qui n’aurait,
comme le réel, aucune espèce de sens. » C’est une question « extrême », dit-il, et « il
n’est pas sans portée que j’y sois introduit par la psychanalyse. Portée veut dire sens,
ça n’a pas d’autre incidence. Nous restons toujours collés au sens »13. Il conclut son
article sur Joyce sur le même constat : par rapport à la jouissance opaque du symp-
tôme qui exclut le sens, la psychanalyse ne peut que recourir au sens et donc « se
faire la dupe du père »14.

10. Lacan J., Le Séminaire, livre XXV, « Le moment de conclure », leçon du 15 novembre 1977, « Une pratique de bavar-
dage », in Ornicar ? no 19, automne 1979, p. 5.
11. Lacan J., « Le phénomène lacanien », Les cahiers cliniques de Nice, no 1, juin 1998, p. 9-25.
12. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue, s’aile à mourre », leçon du 8 mars 1977, in
Ornicar ? no 16, automne 1978, p. 13.
13. Ibid., leçon du 17 mai 1977, in Ornicar ?, no 17/18, printemps 1979, p. 21 & 23.
14. Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 570.

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Pourtant, il y a l’équivoque. Lalangue n’est pas le langage abstrait. Dans ce Sémi-


naire et ces conférences de 1975, c’est le mot d’esprit en tant qu’il équivoque qui
« donne le modèle de la juste interprétation analytique »15 ; ou encore la poésie, en
particulier la poésie chinoise qui est « effet de sens mais aussi bien effet de trou »16.
L’interprétation qui « en prend de la graine » pourrait « faire sonner autre chose que
le sens »17, dit Lacan, faire « résonner une signification qui n’est que vide », faire
résonner « le trou dans le réel qu’est le rapport sexuel », commente J.-A. Miller18. Le
« signifiant nouveau », auquel Lacan aspire, serait un autre usage du signifiant qui
aurait un effet de « sidération »19, qui sortirait du sommeil du sens et du jeu sur le
sens.

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J.-A. Miller interrogeait dans son cours ce que serait l’interprétation qui n’est pas
de la dimension de la vérité mais qui ferait « sonner la cloche de la jouissance »20, qui
aurait des effets sur la jouissance.
J’ai rencontré la question de la nomination dans mon analyse, sous différents
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modes que je tenterai d’ordonner en mettant d’un côté les noms, les noms reçus, les
noms donnés, les noms anciens et les nouveaux, dont le statut serait à préciser –
identifications, « dits premiers », injonctions, auto-reproches, injures, interpréta-
tions, nom propre, ou encore ce que j’ai appelé des « quasi-concepts privés »… –, et
d’un autre côté une sensibilité particulière à la question de la langue et à la chose
littéraire, où le bilinguisme et le désir des parents ont joué leur rôle, et qui sans doute
a fait résonner les propos de Lacan cités. Mais je la rencontre aussi après l’analyse ;
le témoignage de passe et l’élaboration attendue des AE me confrontent non seule-
ment à la question de ce que deviennent ces « noms de la scène analytique » après,
mais tout simplement aussi à celle de comment dire ce qui s’est opéré dans l’analyse :
comment se servir des noms qui se sont dégagés, sont-ils encore opérants, comment
en trouver de nouveaux…
Après avoir ouvert largement l’éventail de la question, je rétrécis fortement le
champ, je zoome sur deux points, en rapport avec la nomination, à savoir d’une part,
comment a opéré l’interprétation inoubliable « vous êtes une coureuse ! », puis,
d’autre part, quel est le statut de ce « coureuse ». J’évoquerai, pour terminer, un point
qui concerne le témoignage et ce que j’ai appelé « des quasi-concepts privés »21.
« En somme, vous êtes une coureuse ! »
Dans sa forme, c’est un « vous êtes… », suivi d’un nom, c’est une attribution.
J’ai dit dans mon premier témoignage à quel point cette phrase lancée par l’analyste

15. Lacan J., « Le phénomène lacanien », op. cit., p. 9-25, p. 24 notamment.


16. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue, s’aile à mourre », leçon du 17 mai 1977, in
Ornicar ? no 17/18, op.cit., p. 21-22.
17. Ibid., leçon du 19 avril 1977, p. 15.
18. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Le tout dernier Lacan », enseignement prononcé dans le cadre du départe-
ment de psychanalyse de l’université Paris VIII, leçon du 28 mars 2007, inédit.
19. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue, s’aile à mourre », leçon du 17 mai 1977, op. cit., p. 21.
20. Miller J.-A., « L’économie de la jouissance », La Cause freudienne, no 77, février 2011, p. 146.
21. Lysy A., « Vouloir voir clair et jouir du sombre », La Cause freudienne, no 77, février 2011, p. 25.

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Actualité de la passe

m’a surprise et décontenancée. Elle a fait irruption, c’était comme un pavé dans la
mare, qui a fait des vagues. Comme dit Lacan, « l’interprétation n’est pas faite pour
être comprise, elle est faite pour produire des vagues »22. Le mot a d’abord retenti. Je
n’ai pas saisi tout de suite, mais cela m’a frappée, accrochée, comme quelque chose
d’étranger, même si le rapport avec ce que je disais dans l’association libre pouvait se
comprendre : je me plaignais (de façon répétée) de toujours courir et de m’épuiser.
C’était sans doute le fait même de le dire sous cette forme, « vous êtes… », comme
une affirmation plutôt que comme une question ou une relance, qui me surprenait,
voire qui me dérangeait – ce n’était pas a priori une injure, mais ça me revenait quand
même à la figure… Ce n’était pas un plus de sens, mais un épinglage ; l’usage du

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substantif ne décrivait pas, mais créait en quelque sorte aussi une réalité nouvelle. Je
m’y reconnus cependant, ce qui me fit rire. Mais ce n’est que plus tard que je réalisai
que c’était équivoque, ce qui faisait que « ça sonnait bizarre quand même »… La
coureuse, celle qui court tout le temps, n’était pas une coureuse d’hommes, et c’était
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justement ce qui lui faisait question et problème : son attachement indéfectible à


l’homme aimé. « Coureuse » introduisait aussi la sexualité là où elle était prétendu-
ment absente, ce qui était pour le moins paradoxal.
Cette interprétation ne resta pas isolée : une seconde toucha le même point et fit,
elle aussi, des vagues, qui donnèrent à « coureuse » un développement ; une série de
mots firent chaîne – énergie, vivante, vouloir, travailleuse, etc. – et pointèrent aussi
ce que ceux-ci tentaient de dire, une sensation indicible, qu’il me semble pouvoir
considérer comme un événement de corps.
Cette seconde interprétation, dans la même période, se fit sous la forme d’une
citation suivie d’un long commentaire. En sortant du bureau, l’analyste s’exclama,
reprenant mes mots, sur lesquels il avait coupé : « je déploie énormément d’énergie !
C’est vous, ça, c’est votre solution, votre façon de combler ce qu’il n’y a pas, votre
style… » ; un peu éberluée, je me disais « ah bon, ce n’est que ça », quand il ajouta :
« ce n’est pas une mauvaise solution ! » Encore une fois, moment d’étrangeté, de
décontenancement, avant d’éprouver que cela touchait juste : « c’est ça ! » Avec un effet
immédiat de vie et aussi de soulagement. Un réaménagement s’était produit : ce dont
je me plaignais, je le reconnaissais et je l’acceptais comme ce qui me satisfaisait.
Cette « énergie » n’est pas a priori une équivoque, c’est même un mot qui m’avait
l’air très banal ; d’où peut-être mon étonnement devant la disproportion entre ce
mot lâché comme ça et l’importance que l’analyste y donnait. Il a reçu son relief de
l’interprétation, qui a provoqué des vagues ; des noms de la prime enfance sont
revenus, des dits parentaux, autour de « la petite fille vivante » et « pleine d’énergie »,
me faisant remonter à ce qui me semblait mon plus ancien souvenir, qui n’était pas
un mot ou une scène, mais une sensation corporelle aux confins du plaisir et du
déplaisir, un « bouillonnement », un « ça pousse ». C’était cela qui toujours encore
me faisait courir.

22. Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines », Scilicet, no 6/7, Paris, Seuil, 1976,
p. 35.

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Soirée des AE sur la nomination : Anne Lysy

Là non plus, une seule interprétation n’a pas suffi pour avoir effet de « rectifi-
cation subjective » – qui touchait ici une position par rapport à la jouissance : « c’est
ça qui me satisfait » (ou c’est quand je ne cours pas que ça ne va pas !). La coureuse
était sur la scène du transfert avec son analyste, elle réalisait qu’elle venait chercher
chez lui de l’énergie ; elle le lui dit (deux ans après la première fois !), et lui : « Ah !
l’énergie ! C’est autour de ça que tourne votre analyse ! » Cette force qui pousse dans
le corps, elle en situait donc la source chez l’Autre, comme un ballon branché sur un
soufflet, rendant impossible la séparation sans effondrement.
Les dernières années de l’analyse, avec ces interprétations, et à cause du mode de
présence de l’analyste, le corps devint présent et je découvris aussi une tout autre

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dimension du langage. Voir clair avec des mots devint être frappée par les mots. L’es-
thétique de la nomination mallarméenne qui me charmait – « Je dis : une fleur ! et
[…] musicalement se lève, idée même et suave, l’absente de tous bouquets. »23 – fit
place au « chancre » du langage, au « motérialisme » lacanien des marques laissées par
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« la rencontre de ces mots avec son corps »24, de « ce qui arrive au corps du fait de
lalangue », définition que J.-A. Miller donne du sinthome comme événement de
corps25. Les mots qui portent sont aussi les mots qui frappent – cela va de l’auto-
reproche aux interprétations elles-mêmes. Ce sont les mots qui s’acoquinent pour
tramer le destin ; toutes les reconstitutions possibles de l’histoire échouent à rendre
compte de ce point, et aucun mot ne sera le bon ni le dernier pour le nommer.
Le « Faut y aller ! » propulsif de la fin – qu’on pourrait écrire avec des traits
d’union – est amputé du « il » de l’impératif impersonnel « il faut ». C’est « coureuse »
dégagé de l’Autre mortifère du « Pour qui tu te prends ! », c’est ce que j’ai appelé aux
Journées d’octobre un « vouloir acéphale »26. C’est un nom parmi d’autres pour dire
ce qui ne change pas. Malgré ce qui a complètement changé, par l’épreuve de la
déconsistance de la parole et le détachement du tuteur. Là encore, pour dire ce nouvel
état, un nom m’est venu dans la passe : une liane enroulée autour d’un vide… Pas
sans réminiscence mallarméenne d’ailleurs !
Des « quasi-concepts privés »
J’ai évoqué en octobre le travail d’élaboration après la passe, dans ce temps de
l’AE, et de mon usage de ce que j’appelais des « quasi-concepts privés »… « Si ce n’est
qu’ils ne sont ni éternels ni strictement délimités », avais-je ajouté27. Quand il me faut
écrire un texte, comme pour ce soir, au moment de rendre compte de ce qui a eu lieu,
je suis à chaque fois confrontée à un point d’innommable. Je me sers alors de
quelques noms qui ont eu une valeur particulière, des mots investis dans l’analyse,

23. Mallarmé S., « Crise de vers », in « Variations sur un sujet », Œuvres complètes, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la
Pléiade, 1945, p. 368.
24. Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme », Le Bloc-notes de la psychanalyse, no 5, 1985, p. 5-23, notamment
p. 12 & 14.
25. Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Pièces détachées », La Cause freudienne, no 61, novembre 2005, p. 152.
26. Lysy A., « Vouloir voir clair et jouir du sombre », op. cit., p. 25-28.
27. Ibid.

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Actualité de la passe

devenus langue privée, mais ce sont des restes, et non la chose même. Ils permettent
de redessiner un trajet. Ils ont juste un peu de sens pour faire passer quelque chose.
Mais ils ne suffisent pas à continuer le chemin de l’élaboration.

Éric Laurent — Votre présentation fait résonner les dits de Lacan que vous avez sélec-
tionnés, dans cette première partie où, comme vous l’avez dit, vous avez largement
ouvert l’éventail de la question, pour vous centrer, dans la deuxième, sur un truc ; soit,
un bouquet de citations de Lacan qui parle de « pratique de bavardage », à quoi
s’ajoute que cela « met la parole au rang de baver ou de postillonner », indiquant
comment il faut payer de sa personne et y mettre des fluides. Comme dirait

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B. Seynhaeve, qui s’est retrouvé au début des rêves de son analyse dans des cloaques
divers, baver, postillonner, pisser, tout cela représente ce qu’il faut extraire de soi-
même. C’est le registre de la parole vécue ; la parole, c’est le fil de l’araignée, il faut
la baver, la sortir de son corps. Il ne faut pas la voir comme un truc qui vient de nulle
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part ou un machin cognitif tel que les cognitivo-comportementalistes voudraient


nous le faire gober. Ce n’est pas une fonction du cerveau qui pense, la parole, c’est
de la bave, un truc en nous, une cochonnerie qui émerge, et c’est quand elle arrive
qu’il faut parvenir à défaire par la parole ce qui s’est fait par la parole.
Alors l’analyste, bien qu’il sache que la parole c’est de la bave, va dire : « vous êtes
ceci, vous êtes cela » et « vous êtes tout à fait ça. ». Il va se servir de l’être, qui est vrai-
ment la rêverie des philosophes, et faire de la parole un usage trompeur, car seuls les
philosophes pensent que l’on peut contempler le monde et voir les êtres et les étant,
que tout cela se répond et qu’on arrive, en définissant des essences au moyen des
concepts, à fabriquer du cognitif transmissible.
Or, il n’y a rien de tel. La tromperie de l’analyste, pour la bonne cause, réside en
ceci qu’il va faire comme si la parole était cognitive, comme si on pouvait définir des
êtres alors que ce dont il s’agit, c’est de défaire par la parole ce qui s’est fait par la
parole. On va se servir de ce mode de la parole, c’est-à-dire se faire la dupe du père –
croire au sens, à toutes les essences et autres machins conceptuels ordonnés par des
signifiants-maîtres – on ne va s’en servir que pour mieux s’en passer à la fin, car, à la
fin, on retire le tapis. Tout cela s’est fait sur un certain tapis, l’opération a eu lieu et
quand le sujet a des points d’arrimage suffisants, hop, on peut lui enlever le tapis de
sous les pieds. Il passe, alors, par le trou – ce qui ne peut se faire que de la fameuse
bonne façon… Lacan évoque la poésie chinoise qui procède par le