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Extrême-Orient, Extrême

-
Occident

La poésie chinoise et la réalité : à la mémoire de Patrick
Destenay
Jean-François Billeter

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Billeter Jean-François. La poésie chinoise et la réalité : à la mémoire de Patrick Destenay. In: Extrême-Orient, Extrême-
Occident, 1986, n°8. En hommage à Patrick Destenay. Particularité de la langue - Originalité de l'art. pp. 67-109.

doi : 10.3406/oroc.1986.928

http://www.persee.fr/doc/oroc_0754-5010_1986_num_8_8_928

Document généré le 16/10/2015

LA POESIE CHINOISE ET LA REALITE
Jean-François Billeter

A la mémoire de Patrick Destenay

Wie Schwer es fàlltes mir zu sehen,
was vor meinen Augen liegt !
Ludwig Wittgenstein

For it seems to me we live on new
impressions, really new ones»-
Catherine Mansfield

J'ai commencé à baisser à partir
du moment où l'extase a cessé de
me visiter, où l'extraordinaire est
sorti de ma vie.
E.M. Cioran

Les ressources de la langue française et de la langue
chinoise sont si différentes que personne n'est encore
parvenu à donner une juste idée d'un poème chinois par le seul
moyen d'une traduction dans notre langue et que personne,
je pense, n'y parviendra. Les réussites de Marcel Granet
(1) et de Jean-Pierre Diény (2) n'infirment pas mon opinion.
Ils n'ont rendu en français que des chansons ou des poèmes
relativement frustes, qui s'y prêtaient. Celles de Paul Jacob
(3) pas davantage : elles sont trop conformes aux règles
françaises pour avoir le ton du chinois.

Pour servir la poésie chinoise dans l'esprit du lecteur
et cesser de lui infliger, après lui en avoir dit tout le bien
possible, le démenti de versions françaises ineptes, faisons
notre deuil de l'idée d'une traduction réussie et engageons-
nous dans des voies détournées pour parvenir au but
autrement.

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J'ai toujours trouvé que ce qu'il y avait de meilleur dans
VAnthologie de la poésie chinoise classique, c'était la
préface de Paul Demiéville (4). Elle en dit plus que les cinq
cents pages qui la suivent parce que Paul Demiéville a une
liberté de ton qu'aucun des traducteurs n'a pu trouver. Ils
sont restés paralysés par une tâche impossible. J'en ai conclu
qu'il fallait renoncer à traduire, mais qu'il devait être
possible de donner accès à un poème chinois de manière
indirecte. Plutôt que de le rendre par un poème français, il
fallait parler de ses effets, décrire l'événement qu'il produit
dans l'esprit du lecteur. En suggérant l'expérience du poème,
on rendrait le poème présent sur le mode indirect tout
comme le poème, en suggérant une expérience du réel, rend
le réel présent de manière indirecte. La présence indirecte
est toujours la plus forte. L'effet de chaque poème étant
particulier, la description aurait à suivre à chaque fois des
voies différentes. L'analyse des procédés formels, dont
François Cheng (5) a donné l'exemple, est utile mais ne suffit
pas. Elle dégage des lois alors que l'effet poétique a
toujours le caractère de l'exceptionnel.

En attendant qu'un auteur invente l'art de parler dans
notre langue de la poésie chinoise, voici une ébauche.

Nous entretenons avec le réel un rapport problématique.
Ainsi que le constate Clément Rosset, "rien n'est plus fragile
que la faculté humaine d'admettre la réalité, d'accepter
sans réserve l'impérieuse prérogative du réel" (6). Pour se
soustraire à cette prérogative insistante, observe-t-il,
certains s'anéantissent par le suicide ou se réfugient dans la
folie, d'autres s'abrutissent par l'alcool et la drogue. Ce
sont là des solutions extrêmes et déplaisantes auxquelles
la plupart substituent des méthodes qui, pour être moins
radicales, ne sont pas moins efficaces : ce sont les mille
formes du refoulement, de l'aveuglement volontaire, de
la mauvaise foi ou, simplement, de la réserve mentale. Les
manières de biaiser sont innombrables. Quand même nous
n'avons pas de raison de biaiser, notre attitude à l'endroit

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du réel est faite d'une tolérance conditionnelle et toujours
provisoire.

Notre faculté de dénégation est secondée par une autre
faculté, celle de produire des réels de substitution, des
réalités imaginaires conformes à nos désirs, à notre vanité, aux
exigences de notre paresse intellectuelle. Nous avons le
pouvoir d'aménager le réel à notre convenance et nous en
usons immodérément. Par pans entiers nous doublons le
réel de nos représentations et nous nous installons à demeure
dans ce décor. L'ingéniosité avec laquelle nous nous
persuadons ensuite que ce décor est le réel et les sophismes par
lesquels nous nous prémunissons contre le retour du réel
sont une intarissable source d'étonnement pour le moraliste.

Nous sommes rarement en prise directe sur la réalité.
Nous entretenons la plupart du temps avec elle un rapport
indirect et atténué. Nous ne prenons note que d'une partie
infime des informations que nous fournissent nos sens, vivant
plutôt sur nos idées. Il nous suffit de savoir ce que les choses
sont censées être, ce que les gens sont censés dire. Ce ne
sont que les données les plus têtues qui nous obligent à
réviser parfois nos préjugés. Normalement, nous nous fions aux
schemes auxquels nous avons tout réduit.

Cette réduction nous fait faire une énorme économie
d'énergie. Elle est nécessaire à notre vie mentale, elle est
même la condition de l'exercice de la pensée. Nous en tirons
avantage, mais nous en payons aussi le prix. Elle nous rend
incapables de reconnaître le réel lorsqu'il ne correspond
pas à nos schemes ou n'y correspond plus. Elle nous rend
incapables d'agir selon ses exigences, faute dé le percevoir.
Et du fait qu'elle réduit le réel à des schemes, notre pensée
est soumise à la loi de la répétition. Elle finit par se réduire
à la réitération indéfinie, au ressassement perpétuel d'un
petit nombre d'éléments. Notre activité mentale s'appauvrit.
L'ennui, l'usure, le vieillissement nous gagnent. Ayant cessé
de nous renouveler au contact des choses, nous cessons de
nous sentir vivre et finissons par douter de notre propre
existence. Nous nous sentons exilés en nous-mêmes,
condamnés par une sorte de mauvais sort à une distraction per-

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La facilité. Ce qui nous manque quand nos défenses sont devenues prison. ils nous engagent la plupart du temps dans la voie inverse et nous en éloignent encore. dit Proust. Il ne peut se manifester qu'en déjouant nos préventions. ni prévenus. inférieur au Général. à le traiter comme une copie douteuse du Vrai ou comme du particulier. Du refus naïf. Parce qu'il brise la répétition dont est faite notre vie mentale. Il est en effet dans sa nature de nous prendre nécessairement au dépourvu. Lorsque nous prenons conscience des limites de notre activité mentale et de son inadéquation au réel. Il ne peut en aller autrement : nous sommes 70 . notre appétit de naïveté. achevant en professionnels ce que nous avions bricolé en amateurs. "Les fleurs qu'on me montre aujourd'hui pour la première fois. se substituent au réel dans notre esprit comme dans le leur. Leurs idées. ni distraits. sa manifestation a toujours le caractère de l'instantané. Mais au lieu de nous indiquer la voie d'un retour à une appréhension non prévenue du réel. l'amour propre y trouvent leur compte.manente qui nous tient à distance de toute réalité vivifiante. Nous nous croyons autorisés à prendre le réel de haut. l'appétit de pouvoir. il arrive que nous nous adressions aux philosophes. Clément Rosset montre qu'il n'est pas en notre pouvoir de convoquer le réel à volonté ou de nous rendre à son évidence quand bon nous semble. ils s'emploient à les rendre plus cohérentes et solides. Nous ne pouvons que nous laisser surprendre par lui. un regard naïf sur les choses. c'est de pouvoir retrouver l'enfance où nous n'étions encore. Mais ce genre de philosophie n'assouvit pas notre nostalgie de l'immédiat. Il ne suffit pas de désirer. face aux choses. Mais il nous est impossible de nous déprendre de nos schemes et de retrouver. il ne brise nullement la monotonie dans laquelle nous enferme la répétition. par simple décision. Au lieu de nous débarrasser des idées qui nous obstruent l'esprit. ne me semblent plus de vraies fleurs" (7). en court-circuitant nos habitudes. ni même de vouloir un tel retour pour y réussir. nous sommes passés au refus raisonné. étudiées pour faire système.

absolument singulier.pris de court. je crois voir. moins il est identifiable. Il est subitement sans pareil. traduits par Maurice Coyaud (10). et quand je vois. Roger Judrin résume ce renversement par la formule : "Quand je sais. je ne sais plus" (8).. dit-il. de mille manières. ou de ravissement. ou encore de panique. et montre les degrés de cette relation. pareil à "celui qui ne sait pas parler". le réel le fait avec une sorte d'évidence sidérante qui nous laisse interloqués. moins il est compréhensible (9). Nous nous retrouvons enfant. il est neuf et imprévu. Cette même expérience est rendue. "incapables de dire quoi que ce soit". saisis par une sorte de stupéfaction. Lorsqu'il court-circuite nos mécanismes d'identification et s'impose dans sa présence immédiate. Clément Rosset met en évidence cette relation entre la défaillance du mécanisme de l'identification et la manifestation du réel. absolument singulier. in-fans. incomparable faute de terme de comparaison. Repiqueuses ! un corbeau s'intéresse à vos casse-croûte 1 Shiki (1866-1902) La scène qui s'est gravée dans la mémoire du poète n'a duré qu'un instant : un corbeau s'est posé près des provisions lais- 71 . En voici quelques- uns. Plus un objet est réel. Ma thèse est que beaucoup de poèmes chinois classiques parmi les plus caractéristiques et parmi les plus beaux expriment cet instant de révélation du réel et le saisissement du poète devant elle. Quand il s'impose. Plus le sentiment du réel est intense. dans le haiku japonais. Le réel ne nous est connu que dans la mesure où nous le réduisons à nos représentations et le percevons à travers elles.

Un cri l'a subitement tiré de sa rumination et rendu attentif au monde qui l'entoure. d'un réel momentané. d'un cri. et ne pouvait être décrite sans cesser d'être instantanée : elle est suggérée par le cri d'avertissement adressé aux paysannes. qui s'étale maintenant devant lui : neige matinale scintillant dans un air cristallin. mais en les rendant attentives à l'effronterie d'un corbeau en fuite. Tout se passe comme si la révélation du réel. mais l'instant n'est plus. qui se détache à peine sur fond blanc. courbées sur la rizière. n'est pas décrite. On peut imaginer qu'il s'est amusé à l'idée de leur signaler sa propre présence. cri qui met fin à la scène et va mettre les paysannes au fait après coup. dans la direction du cri un groupe de hérons blancs immobiles. Il s'étonne d'avoir traversé ce monde immaculé sans avoir pressenti sa beauté. Elles en seront réduites à imaginer ce qui s'est passé -comme le lecteur. non pas directement. sées sur une diguette par des paysannes affairées à repiquer leur riz les pieds dans la boue. mais elles ne verront sans doute plus la scène : le corbeau réagit le premier et détale à tire d'aile. Le témoin a surpris ce que personne n'était censé voir et que personne ne voyait : les femmes avaient les yeux dans l'eau et ne se doutaient de rien. Après un léger flottement. le spectateur avertit les repiqueuses. Sans leur cri on ne les verrait pas ces hérons neige matinale. Il s'en est approché d'un ou deux petits sauts drolatiques (les corbeaux sont drolatiques au Japon). il va s'y attaquer. accidentel et particulier (il n'y en a pas d'autre). 72 . A cet instant-là. Elles se redressent. Chiyo (1701-1775) Que se passe-t-il ? J'imagine un voyageur qui marchait. Notons que la scène. On peut imaginer qu'il a jubilé un infime instant à l'idée du pouvoir qu'il avait de leur révéler ce qui se déroulait à leur insu . ne pouvait être assimilé sans une sorte de décalage et de retard. il aperçoit.ou de les laisser dans l'ignorance de la réalité. perdu dans ses pensées. à la fois complexe et instantanée.

d'en être pour ainsi dire le 73 . celles du chat.Notons la naïveté de la réflexion faite au moment où son esprit se remet à raisonner : ce n'est pas parce qu'ils étaient blancs sur blanc que les hérons étaient invisibles. mais le poète a tôt fait d'en identifier l'origine : grincement de griffes. Shiki La sensation auditive est légèrement désagréable. Mais la persistance de la sensation. Il entre dans le plaisir particulier ressenti par le poète d'être le témoin invisible de la scène. prolongement pendant lequel elle décroît et se transmue déjà en souvenir. puisqu'il n'éprouve qu'une sensation auditive. griffes. qui est d'autant plus à l'aise qu'il ignore avoir un témoin. Le rôle de l'élément sensoriel qui interrompt le fil de la pensée. Un cri inattendu l'a surpris. occupé à passer en revue ses certitudes habituelles. grimpant. rendue en français par la répétition du gr : grincement. Le poème ne décrit pas la manifestation du réel. lorsqu'il en revient. Le moment le plus intense se situe dans l'instant où l'esprit n'a pas encore pu se rassurer en identifiant le phénomène. mais bien parce que l'esprit du voyageur était ailleurs. un prolongement donné à l'émotion. lui donne le temps d'imaginer les acrobaties du félin. les hérons n'étant pas immédiatement visibles. Le poète n'a pas la scène sous les yeux. La sensation se présente d'abord seule : grincement. mais les réflexions qu'elle suscite après coup dans l'esprit du voyageur. mais elle a le même effet s elle rend subitement le poète attentif à ce qui se passe près de lui. nous le retrouvons dans ce poème-ci : Grincement des griffes du chat qui s'agrippe grimpant dans le bananier. l'a mis en arrêt et l'a jeté momentanément dans un état d'incertitude. qui s'agrippe au bananier dont les feuilles desséchées amplifient le crissement. cette fois-ci. La contemplation de la neige matinale est un moment de répit que le voyageur s'accorde après coup. s'agrippe.

Shiki 74 . ne se possède plus tant il est ravi par le spectacle. et constitue la marque de la connaissance la plus haute (12)." (11) Cette abolition du moi dans l'instant où se manifeste le réel est parfaitement exprimée dans le haiku suivant : Le^s puces bondissent même quand il n'y a personne chambre commune. Il est doublement absent car. Mais comment se fait-il que le poète les voie. et absent de lui-même. Qui est frappé par le réel cesse d'exister pour lui-même et connaît. Il est un témoin absent. l'espace d'un instant. dans la salle commune délaissée. il nous faut parler d'un témoin absent : d'un témoin qui. dans l'instant où il jouit ainsi. en état de vacance. il est absent de la scène. Elle est vide pendant la journée et. à cause de cette cessation même. Le thème du témoin absent. le revoici : Sentier montagnard Les gens sont partis Un faisan est arrivé. "Le secret du bonheur est de se passer de soi-même. L'allégresse des puces bondissant en tous sens est la sienne. qui se déroule sans lui. Or l'allégresse n'est pas un sentiment parmi d'autres. un instant de bonheur. car elle résulte d'une approbation sans réserve du réel tel qu'il est. Elle échoit au témoin qui se rend a l'évidence.témoin pur puisqu'il n'en infléchit aucunement le déroulement par sa présence. puisqu'il n'y a personne ? Plutôt que de parler de l'absence de témoins. Shiki Supposons qu'il s'agit de l'une des nombreuses auberges qui attendaient les voyageurs pour la nuit dans le Japon d'autrefois. les puces mènent leur bal.

s'en veut Traduit de printemps de s'être 75 . que l'endroit soit laissé à lui-même. elle ne peut survenir autrement qu'à l'improviste. que la présence humaine se retire. Après ces haiku. Porté par lui. lorsqu'il cesse de les lui imposer. je Cen'aiquatrain pas le premier senti décrit l'aube." vers le réveil donne Le dormeur d'un : "Sommeil dormeur. un renversement s'opère : au lieu de le soumettre à mon point de vue. Pour que l'oiseau s'avance à découvert. * # «fc * * ufl 4 -fe -littéralement. La manifestation du réel ne peut être autre chose qu'une surprise puisque toute notre activité mentale habituelle consiste à la prévenir et à nous prémunir contre elle . Voici l'Aube de printemps (Chunxiao) (13) de Meng Haoran (689-740) : A-**. Mais aussi. mais ils n'ont rien vu. dans leur dos. je ne me sens plus. quelques poèmes chinois. transporté. De même le réel ne survient-il que lorsque l'esprit cesse de chercher à le prévoir. il a fallu que les gens s'en aillent. Le faisan ne s'est montré qu'après eux.Le spectateur est de nouveau témoin d'une scène sans témoin : le faisan se montre lorsqu'il n'y a plus personne. de lui imposer ses représentations. moi ne comptant plus. Le poème exprime cela de manière ironique : il est probable que les gens dont il est question sont venus tout exprès pour contempler la nature et apercevoir les êtres qui l'habitent. tout se passe comme si je le percevais soudain de son point de vue.

Un souvenir surgit. dit le deuxième vers. font un monde familier. il est nécessaire de dire "je n'ai pas senti venir l'aube". Pour cette raison. l'esprit retisse la trame de l'organisation temporelle. mais la solution n'est pas satisfaisante parce que on se rapporte aux "autres que moi". "la nuit". je ne suis pas d'accord non plus avec François Cheng lorsqu'il dit que le premier vers "place le lecteur devant quelqu'un qui dort" (15). Sa panique se mue en ravissement. de la réalité. ni qui entend les oiseaux chanter. l'esprit ne se pose pas en sujet. comme ici. "Partout on entend les oiseaux qui gazouillent". littéralement : "Cette nuit. Cette vacance est parfaitement exprimée par le texte chinois. Très vite. qui n'indique pas qui se réveille. Il a également fallu ajouter un sujet au verbe du deuxième vers : von entend partout.. un lien s'établit entre le présent et le passé. La troisième personne choisie par le traducteur de VAnthologie de la poésie chinoise classique ("Au printemps le dormeur. / entend partout gazouiller les oiseaux") est une solution moins bonne encore. ou aux "autres dont je fais partie". surpris par l'aube. En français. dans lequel l'instance du je n'est pas encore rétablie. Ce lien est exprimé en chinois par le verbe lai. l'esprit reste à les écouter dans un délicieux état de vacance. Le ravissement ne dure pas. laissé surprendre par le jour : il a été surpris en état d'impréparation. qui forme avec ye. Les verbes chinois sont par essence impersonnels (14). Il en a rétabli juste ce qu'il fallait pour se rassurer et s'abandonner aussitôt à la douce irresponsabilité du demi sommeil. puis il s'est ressaisi." On avait sur le je l'avantage d'être relativement impersonnel. ce qui rend le chinois apte à exprimer de manière adéquate les moments de la vie mentale où. "venir". un complément de temps (yekzi) difficile à traduire parce qu'il explique à la fois le moment (cette nuit) et le 76 . il a connu un instant de panique.. L'enchantement est réel. car l'expérience décrite ne peut être remémorée ou imaginée autrement qu'à la première personne. comme l'araignée sa toile. Le troisième vers dit. Au lieu de se poser en sujet. alors qu'aucune autre subjectivité que celle du poète n'est en jeu dans le poème. il a rétabli les repères qui. ce qui fausse la description de l'instant vécu. le bruit du vent et de la pluie".

car après s'être laissé porter par le chant des oiseaux (le chant était partout. littéralement : "Des fleurs sont tombées. dans un moment. l'auditeur n'était encore nulle part). Il se souvient des bourrasques. sera tout à fait rétablie : entre l'arbre hier encore couvert de fleurs.. ce poème semble décrire en termes directs. A la différence des haiku cités plus haut. C'est là que se situe le moment de saisissement véritable. un moment d'accord avec le réel. Nous en restons là. et que nous pourrions traduire par : "je n'avais pas senti venir l'aube". comme il est naturel : le poète va sortir. U établit en même temps un rapport spatial. les rapports seront intelligibles. auquel le dormeur éveillé peut s'abandonner parce qu'il a surmonté sa panique initiale et rétabli 77- . au réveil. celui de l'écoute du chant des oiseaux. lorsque le dormeur sortant du sommeil est saisi par une réalité encore omnivalente. dans le deuxième vers. non identifiée. l'orage de la nuit et le sol couvert de pétales ce matin. lorsqu'il est revenu à lui. Un orage a eu lieu. Le poète l'exprime par "je n'ai pas senti venir l'aube". par une réflexion qu'il ne peut logiquement faire qu'après coup. de manière directe.rapport du passé au présent (depuis lors) : "depuis l'orage de cette nuit. Le reconstitution de l'espace orienté est liée à un projet de déplacement. il pense à l'arbre de la cour. Ce moment se place avant.. que le poète se rappelle avoir entendu. au monde in statu nascendi. inscrits dans l'irréversibilité du temps. savoir combien !" La fraîcheur de l'air a rappelé au poète le souvenir de la pluie nocturne et son esprit établit maintenant un lien causal entre le passé et le présent. Cet arbre absent de son champ visuel. L'écoute des oiseaux est un moment second. La cohérence du monde normal. pour voir combien de pétales jonchent encore le sol humide. balançant entre un passé qui vient de ressurgir et un avenir esquissé par une question." faudrait-il dire. Le moment fort n'en est pas moins exprimé. ici aussi. il se le représente en le situant dans l'espace orienté qu'il est en train de reconstituer. qui ont probablement fait tomber une bonne partie des pétales de l'arbre qui fleurit dans la cour. Mais dans le poème. soumis à la loi de la causalité. Le quatrième vers dit. le pas n'est pas franchi : le poète reste allongé.

où se joue la naissance même de la temporalité. faire ressortir aussi fortement que possible leur articulation temporelle : "Je dormais. et l'i m personnalité des verbes. Le poème restitue bien un instant. au contraire. je n'ai pas senti venir l'aube. qui est décisif. mais un instant articulé dans le temps. à mon sens. Le paradoxe est que cet événement articulé dans le temps est rendu par les moyens d'une langue qui n'a pas de système des temps. Maintenant. se ressaisit en refoulant le réel. Puis son esprit continue à tisser sa toile et à reconstituer entièrement son système de représentations. c'est qu'il faudrait à la fois une temporalité forte.. quelques premiers repères. est évoqué à travers le deuxième et le troisième. Beaucoup de traducteurs ont tenté de rendre ce genre de poèmes par la juxtaposition de verbes au présent ou à l'infinitif." Ce qui rend une traduction satisfaisante pratiquement impossible. Il y a donc au cur de ce poème une temporalité forte . L'esprit est d'abord déconcerté par la manifestation du réel. la description n'a de prise que sur l'élaboration qui suit la manifestation du réel et qui se fait en plusieurs temps. Il ne saurait en être autrement. 78 . Le premier moment. Ici comme ailleurs. Il fallait. les oiseaux gazouillent. qui s'exprime inévitablement dans nos langues par les temps du verbe.. François Cheng a tort. de voir dans ce poème une sorte d'unique moment a- temporel dans lequel coexisteraient "les trois couches de la conscience du dormeur" : le présent "représenté" par le gazouillis des oiseaux. saisit enfin le réel à travers sa représentation rétablie. la manifestation du réel ne pouvant être exprimée que par ses suites. le passé "représenté" par le souvenir de l'orage et l'avenir "représenté" par le "pressentiment d'un bonheur fugitif et le vague désir de descendre au jardin pour contempler les pétales jonchant le sol" (16).

Ces indices. Je traduirais le premier vers. La succession des moments se déroule dans l'esprit du poète et non dans la réalité objective. au bord du ciel. il a fait brûler du bambou de Chu". voguent sans fin les nuages. à une époque où l'espèce humaine ne l'écrase pas encore de son omniprésence et où la rencontre d'un inconnu a du prix.. la temporalité a la même importance. il a sans doute puisé dans l'eau claire de la Xiang.c'est la supposition que je fais en attendant de trouver des indices tangibles. il chauffe l'eau de Siang.." (l'une des grandes rivières du Hunan) . Je suis en pleine nature. Quand la fumée se dissipe. Le moment de la manifestation du réel ne se situe pas à l'origine de l'événement rapporté. A des signes que j'ai perçus sans les avoir encore bien repérés. par "Un pêcheur doit avoir passé la nuit à l'abri de cette falaise". 79 .. A l'aube. de sorte qu'en traduisant le poème comme un récit. comme dans le poème précédent. Dans Le pêcheur (Yuweng) de Liu Zongyuan (773-819). Voici sa traduction (17) : Le vieux pêcheur passe la nuit sous la falaise de l'Ouest.. comme le chinois autorise à le faire. je les aperçois à l'instant suivant : ". mais se produit au milieu. Il s'agit de nouveau des transformations par lesquelles passe la conscience du poète au contact de la réalité. on le voit descendre le courant : Au-dessus de la falaise. au soleil naissant. sous la falaise. Deuxième vers : "A l'aube. Seul l'écho de son chant éveille l'eau et le mont d'emerau- de Soudain.. L'homme est peut-être à proximité. François Cheng me semble avoir trahi l'essentiel. brûlant de Ch'u. car voici de la cendre et de la braise (Chu est le nom antique de cette partie de la Chine). et qu'il s'agit d'un pêcheur puisque nous sommes au bord d'une rivière.. il disparaît. je pressens qu'un homme a passé la nuit là.

car le troisième vers dit : "La brume se défait. l'aventure a tourné court. le cri du pêcheur : "Ai-nai : voilà son cri" . en contrebas. La révélation de "l'immensité verte des monts et des eaux" est le moment fort du poème. A la brume fraîche. Elle est le fruit d'une défaite. le lointain et le proche. Le quatrième vers dit. et cette opposition 80 . fraîcheur et chaleur. Cette voix qui ne s'adressait à personne me laisse seul . l'eau et la montagne. Ombre et lumière. le caché et le visible. le soleil paraît . mot à mot : "Un cri : ai-nai ! Monts et eaux sont verts" ou "verdoient" (18).. je regarde à la ronde : les alentours baignent dans la brume matinale.face à "l'immensité verte des monts et des eaux". tout se mêle dramatiquement. Au moment précis où il me signale sa présence.. à l'opposition de l'eau et de la montagne. il m'échappe pour de bon. le haut et le bas. relevant les yeux. Notons l'extraordinaire intensité des métamorphoses qui s'accomplissent en quelques instants : la brume se dissipe subitement sous l'effet des premiers rayons qui atteignent le pied de la falaise. Cette lutte s'est réduite à sa quintessence. Il a fallu que j'échoue dans ma quête pour tomber en arrêt devant le réel. une absence t l'homme s'en est allé avant l'aube et la rencontre n'aura donc pas lieu. C'en est fini. frisant les hauteurs situées sur la rive orientale. Mais au moment où je commence à en faire mon deuil parvient de la rive encore cachée dans la brume.cri rythmé dont il accompagne deux vigoureux mouvements de godille pour lancer son embarcation. La rencontre n'aura pas lieu.plus personne !" (littéralement : "On ne voit personne").mais c'est en vain que. atteint subitement la falaise de la rive occidentale et rend sensible la solide présence de la pierre. Il a fallu que je sois désemparé pour qu'il s'empare de moi et s'impose dans son immobile splendeur. aucun bruit ne révèle de présence humaine. née au contact de l'eau dans le fond de la vallée et qui dérobait au regard les objets les plus proches se substitue la lumière solaire qui. De cette métamorphose surgit. La lutte des éléments dans laquelle je me suis trouvé pris tout à l'heure s'est apaisée en même temps que ma quête a cessé.

l'élément décisif qui donne vie à l'ensemble et que le poète. conçu comme une totalité animée. il existe un lien de cause à effet : l'écoute unifie l'espace et amène naturellement l'aperception du tout. la surprise créée par la manifestation de leur unité semble s'exprimer par le u du mot "vert" qui vient après : shanshui liL Lu ("être vert". elle créait des contrastes d'ombre et de lumière qui évoluaient rapidement à mesure que le soleil s'élevait dans le ciel . Il émerge avec un merveilleux naturel des deux mots qui le précèdent à cause du passage de la voyelle lumineuse de shan à la diphtongue ombreuse de shui. place de préférence à la fin du vers. reposant en elle-même. La lumière s'est transformée. passage qui amène en retour la voyelle transparente de lu.ce que les critiques chinois appellent l'il (yan) du poème. La montagne (shan) et l'eau (shui) forment en chinois un couple antinomique qui. L'unité des deux termes est renforcée par l'assonance douce du sh. On peut tenter de suggérer ce lien de causalité par la traduction suivante : "Ai-nai : voilà son cri . sans écraser 81 . Tout à l'heure. elle était orientée. au lever du soleil. exprime l'idée de paysage . "verdoyer") est le mot clé dans lequel culmine le poème . La montagne qui se reflète dans l'eau et l'eau qui lui renvoie son image forment une seule immensité. Le silence qui s'ensuit fait partie du spectacle. elle découpait les volumes.s'est résolue en harmonie. ou du poème entier. zhu). Ce mot doit à la fois répondre à l'attente créée par ce qui précède et surprendre. Mais nous en sommes maintenant à ce moment des matinées d'été où la chaleur triomphe. Entre la voix que j'ai entendue et cette totalité. réuni (shanshui). pour accroître l'effet. la chaleur pénétrait vivement dans la fraîcheur ambiante. Pendant un instant.dans l'immensité verte des monts et des eaux". Le lu surprend par sa géniale simplicité et répond cependant de diverses manières aux jalons posés plus tôt. et donc comme un équivalent de la réalité tout court. le réel s'offre à mon esprit comme une totalité suffisante. notamment dans la rime des vers un et deux (su.l'idée de paysage.

Le yang est invisible." Cette fois-ci. la rencontre espérée n'a pas eu lieu : double chute. double désenchantement. "L'immensité verte des monts et des eaux" révèle cet instant d'équilibre où le yang se manifeste entièrement par la vie qu'il donne au yin. (le pêcheur) descend le courant médian". renoue avec ses calculs. ou simplement : "Puis. Traduisons par : "Me retournant.. emporté par un courant rapide. elle les unit dans une même légèreté transparente.. les nuages qui n'ont aucune intention se pourchassent". Le sixième et dernier vers dit. là-bas. et donc son plus puissant révélateur. et n'évoque autre chose que la puissance du yang. Il ne peut être perçu que par ses effets. le cinquième vers commence par : "Regardant derrière moi.. je l'aperçois au loin descendre le cqurant". Le cinquième vers dit mot à mot : "Regardant derrière moi l'horizon. je me laisse surprendre par la réalité qui m'entoure. L'eau calme est le plus accueillant des réceptacles qui puisse s'offrir à lui. ne projette plus les objets hors d'eux-mêmes . l'aperçoit maintenant au loin. Le paysage d'émeraude aperçu par le poète est entièrement yin. Le moment de bonheur inattendu s'est évanoui. Après "l'immensité verte des monts et des eaux". nouvelle surprise.. La lumière solaire ne découpe plus. Pendant un bref instant. Lorsque ma quête a échoué et que. où les deux miraculeusement s'équilibrent.encore la fraîcheur. celui de la vision elle-même. momentanément désemparé.. je cesse de lui imposer mon point de vue. littéralement : "Au-dessus des falaises. j'ai l'impression que c'est elle qui regarde. le courant l'emporte. C'est elle qui m'impose le sien. l'eau et la montagne sont transparentes l'une à l'autre et la lumière semble sortir d'elles. Il ne s'attend plus à voir le pêcheur et va reprendre sa marche mais. Plus librement : "Là-haut che- 82 . sur sa barque. imperceptible en soi. On ne peut pas se maintenir dans la surprise que provoque la manifestation du réel. A l'équilibre de l'eau et de la montagne et à celui du yin et du yang s'en ajoute un autre. Il faut qu'il rencontre un obstacle yin pour que son énergie prenne une forme sensible. Aussi le poète détourne-t-il les yeux du spectacle. bien que ce soit moi qui voie. il n'est plus question de le héler. Dans le poème." Le poète revient au monde pratique..

reprendre sa marche. liée à l'idée de la course. La savouration (20) chinoise est plutôt soumise à un temps circulaire : elle demande que l'on s'arrête au poème. Nous avons l'habitude de concevoir la lecture comme un exercice soumis à un temps linéaire. Les deux derniers vers ont quelque chose de décevant. pour mêler à cette compréhension une part toujours plus grande des trésors d'expérience enfouis dans la mémoire. lui. le savourent (wei zhi) : ils se le récitent à mi-voix. maintenant. qu'on y revienne et s'y arrête à nouveau pour en approfondir peu à peu la compréhension. L'articulation des quatre premiers vers était déjà serrée et combinait dans une brève séquence des moments fortement contrastés. la syntaxe de nos langues. par nature. la notion même de discours. mais (que) le poète aurait pu faire l'économie des deux derniers vers" (19). ce poème a quelque chose d'inimitable. pour en éprouver peu à peu tous les effets cachés. c'est qu'il est plutôt. Les Chinois ne lisent pas un poème mais. S'il est beaucoup trop dense pour une lecture cursive. méditati- vement. Il va devoir. une articulation temporelle plus complexe. Les deux derniers vers portent cette densité à un degré presque insupportable pour nous. Le poème serait en effet plus beau s'il s'arrêtait sur la vision de l'immensité verte et taisait ce qui vient ensuite détruire cette vision. Su Dongpo était d'avis qu'ils étaient de trop. comme le dit Su Dongpo. Mais il faut dire que ce genre de poème n'est pas fait pour la lecture rapide à laquelle nous sommes accoutumés. Le poète se sent séparé d'eux par une distance infinie. puisqu'ils expriment l'inévitable retour à cette "finalité sans fin" (Molloy dixit) qu'est notre existence habituelle. Tout nous y porte : notre écriture. mais aussi les genres et les formes prosodiques que notre tradition a privilégiés. ces effets peuvent finir par prendre l'ampleur d'une 83 . Les deux derniers vers lui donnent par contre une plus grande richesse de contenu.vauchent les nuages qui ne vont nulle part". La puissance de cet agencement nucléaire se mesure aux effets qu'il déploie à la longue. Il note que "lorsqu'on a appris à le savourer. Dans l'esprit d'un amateur qui a pris le temps de le goûter réellement. une sorte d'agencement nucléaire destiné à être développé par la savouration récurrente.

Tout ce qu'il est en notre pouvoir de faire en intervenant. La saisie du réel est ainsi comparable à l'évocation du passé. qui ne revient que lorsqu'il n'est pas appelé" (22). là-bas. La littérature chinoise classique a cultivé de préférence les formes courtes. Un pêcheur doit avoir passé la nuit sous cette falaise. Mais il suffit que nous concevions ce désir pour que le charme soit rompu. Il n'a pas la capacité de le convoquer et de nous le rendre présent. Clément Rosset observe à ce propos : "On a souvent insisté sur le caractère fortuit. Yi yuan. Notre esprit ne semble avoir qu'une puissance négative. Il ne nous est pas plus donné de prolonger la surprise que de la susciter intentionnellement. Voici. celle de nous séparer du réel. Puis. Je préfère ne pas la disposer en vers. de la perception du réel. disait-on. Ces instants rares où le réel nous saisit. La critique littéraire traditionnelle n'a cessé de considérer que l'excellence d'un poème se reconnaissait à l'ampleur de ses effets. notre réaction est de vouloir les faire durer.symphonie. Il lui faudrait pour cela sauter par-dessus son ombre. involontaire. La brume se défait. c'est d'empêcher la surprise de naître ou d'y mettre fin lorsqu'elle s'est produite. C'est bien 84 . c'est-à-dire à l'inattention. Très haut chevauchent les nuages qui ne vont nulle part. L'articulation temporelle contenue dans le noyau s'amplifie pour prendre un caractère authentiquement dramatique.. une traduction complète du Pêcheur.. A Taube.. laquelle se recommande le plus souvent à l'attention distraite. il aura puisé de l'eau dans la Xiang. pour récapituler.plus personne ! Ai-Nai : voilà son cri -^dans l'immensité verte des monts et des eaux. Le moindre mouvement de notre part le brise immédiatement.il donne lieu à un déploiement de grande envergure (21). mais cela a toujours été pour produire des effets "longs". pour ne pas faire illusion : . Il a fait brûler la du bamoou de Chu. "son sens va loin" . le soleil paraît . le courant l'emporte.

Il n'y a finalement ' qu'une seule manière de préserver l'expérience du réel et de l'intégrer à notre mémoire de manière à ce qu'elle devienne notre bien. comme dit Proust. des journées. Il rend le réel accessible à la volonté et. Ouyang Xiu (1007-1072) donne une parfaite idée de la maîtrise que confère l'écriture. parce que le vin lui monte à la tête et parce que le charme des lieux le remplit d'une autre sorte d'ivresse. le boire et les jeux. dans l'Anhui. peut être indéfiniment repris et réussi à nouveau. par le souvenir que nous pouvons disposer de lui. par là. près d'une certaine source. Après le manger. nous donne accès à une réalité qui n'est pas la nôtre tout comme si c'était nous qui l'avions vécue. En ce sens. Il ne se lasse pas d'y observer l'inépuisable jeu des saisons. Ouyang Xiu est gouverneur de Chuzhou. il décrit l'animation bruyante qu'introduit parfois la foule de ses sujets lorsqu'elle vient s'y délasser à sa suite. C'est après coup seulement. Lorsqu'il la compose. Ce* qui est extraordinaire. Nous ratons continûment le réel et. Le poème est en quelque sorte un souvenir réussi qui. "le réel ne se forme que dans la mémoire" (23). Le drame est que notre mémoire n'est pas beaucoup plus soumise à notre volonté que le réel et qu'elle ne garde le plus souvent de nos moments privilégiés qu'une trace incertaine. Après avoir évoqué ces infinies métamorphoses. des instants. Il aime aller se délasser dans la montagne. grâce à la forme. c'est le retour. A un pavillon qui se dresse près de la source. de la littérature. nous en donne une maîtrise que nous n'aurions jamais sans lui. il a donné le nom de "Pavillon du vieillard éméché" parce qu'il est un vieil homme. exclus du réel autant que du passé. plus généralement. il nous échappe aussitôt et se soustrait encore à notre emprise. Le texte se termine ainsi : 85 . lorsqu'il nous saisit un instant. Dans la pièce en prose intitulée Le pavillon du vieillard éméché (Zuiwengtingji) (24). lorsqu'elles parviennent à fixer par les moyens du langage la complexité d'un instant vécu. lorsque le jour finit.pour cette raison que nous avons la plupart du temps le sentiment de vivre en exil. Il s'agit de la poésie et. c'est qu'un poème chinois ou tel passage du roman proustien par exemple.

qui se manifeste après le départ de l'engeance humaine. -il connaissent tantôt il aau animaux ne qui ce de estqu'il sont nul de la La joie des animaux sauvages. fixer que qui Car ont Lui ici gens. du a connaissent gens mais tout pris les gouverneur. fa r rfl-i. les revanche. (. des lorsqu côte. Il allie la plus pure perfection prosodique à une merveilleuse simplicité de ton. i?*Mfc £ 86 . lorsqu'il de Ces collines Xiu. originaire est-il le en aquitté seul ces aux par bu. dehors. événement sans témoin qu'accompagnait la jubilation secrète d'un spectateur absent.. s'ajoute celle du gouverneur qui les embrasse toutes les deux. appelons-le simplement L'ermite absent. originaire de Luling. de capable. rappelle l'apparition discrète du faisan dans un sentier montagnard. le bonheur. et gouverneur compagnie deles animaux joies puis. c'est qu'à la joie discrète des animaux et à la joie envahissante des dîneurs. C'est la joie de celui qui par l'écriture accomplit une synthèse et prend par ce biais possession de lui-même.. "être à la recherche de l'ermite et ne pas le trouver". qui s'ignorent ou s'excluent l'une l'autre. La présence animale ne saurait se révéler à la conscience vulgaire. Ouyang Xiu. Ouyang en eux s'ébattre dîneurs plaisir joie. 3. récriture est ?leur les Eh forêts. Le fameux quatrain que Jia Dao (779-843) a intitulé Xun yinzhe bu yu. avec gouverneur. qui reste affairée jusque dans ses plaisirs. . les dans clair. C'est pour cela qu'il termine en disant : moi. Ce qu'il y a de nouveau ici.) joie comprennent venus la se nouveau a autre sauvages mais spectacle ressenti. leur sont venir moi. bien Luling. Mais joie réjouir Lorsque deignorent l'esprit que de là de vivre cedu rien. lieux.

Notons que le premier vers ne comporte pas de pronom personnel en chinois. nous suggèrent un tableau dans lequel nous plaçons les deux personnages. Il est caractéristique d'une tendance pro- 87 . Par la réponse de l'enfant. en témoin extérieur à la scène ? La réponse.Le premier distique suggère une situation qu'il faut prendre le temps d'imaginer. l'inconnu qui interroge et le garçon qui répond. Cette interprétation est plus vraisemblable. "sous les pins". Il aperçoit le garçon et lui pose une question. m'adresse à l'enfant et m'entends répondre que son maître est absent. il a auprès de lui un jeune garçon qui lui sert de domestique. l'événement me fait acteur. Un homme vit retiré au fond d'une vallée. qui commence au deuxième vers. Je suis inclus dans l'événement. nous apprenons tout à la fois que le voyageur est venu jusqu'ici pour rencontrer le "maître" et que le "maître" est parti cueillir des simples. Un voyageur est arrivé là et s'est arrêté sous les arbres. Un chemin mène jusqu'à cet endroit. Il a longuement cheminé et se croyait au bout de ses tribulations : il trouve un absent. ne peut être véritablement comprise que comme une réponse qui m'est directement adressée et me met dans le rôle de celui qui a posé la question. Il peut se traduire ainsi. Nous sommes témoins d'un dialogue à la troisième personne : uil interroge. Sans doute le voyageur vient-il interroger le sage qui vit ici sur quelque question dernière. le garçon répond". qui occupe presque les trois quarts du poème. Il loge dans une cabane abritée par des pins. de manière pratiquement littérale : Sous les pins j'interroge le garçon qui répond : le maître est parti cueillir des simples. parvenu sous les pins. car entendrais-je si clairement sa réponse si je me tenais à quelque distance. Mais le premier vers peut aussi s'entendre à la première personne : c'est moi qui. Les deux premiers mots.

Les explications du jeune garçon me faisant entrer dans le rôle du "je". 88 . On peut traduire. puisqu'ils ne sont pas conjugués." frappe en outre de fixité une scène que le vers chinois développe dans un ordre aussi naturel du point de vue de la syntaxe que du point de vue de la suite des idées. puis l'action qui s'y produit. c'est-à-dire de leur engendrement successif... son action peut être conçue comme émanant d'un sujet non identifié ou comme une action spontanée.. donnée sur le même ton d'aimable simplicité (28). si les verbes chinois sont impersonnels. . Song xia wen tongzi évoque d'abord le lieu. est par là." Le second distique contient la suite de la réponse. plutôt que des acteurs préalablement identifiés et dûment signalés par des pronoms personnels qui ne créent l'événement. On pourrait renforcer ce caractère dynamique en ajoutant au début î "Parvenu sous les pins. en prose : Parvenu sous les pins. j'interroge le garçon 8ui répond : le maître est parti cueillir des simples. mais où ça ? on n'y voit rien dans tous ces nuages. Cette tournure passive sans indication de l'agent qui interroge peut sembler proche de la forme impersonnelle du chinois. ils sont toujours actifs. le garçon. "Interrogé sous le pin. Je ne pense pas que la troisième personne préférée par Pierre Ryckmans ("le petit serviteur à qui on avait demandé où était le Maître") (25) donne autant de vie au poème. Un verbe chinois est indéterminé et actif. le garçon / répond. Si l'agent n'est pas indiqué par un autre mot de la phrase. elle supprime le dialogue et l'inclusion du lecteur dans l'événement. Le passif a quelque chose de tout à fait contraire à l'esprit du chinois (27). Il faut ajouter que.. dans la montagne. puis les acteurs impliqués. mais.. Paul Jacob traduit de manière tout à fait impersonnelle : "Interrogé sous le pin. je m'adresse au garçon. c'est bien la première personne qu'il faut adopter dès le début en français.." (26).fonde de la pensée chinoise que ce soit l'événement qui constitue les acteurs. Ce caractère actif doit être maintenu dans la traduction. en supprimant l'agent.

le brouillard cache si bien la montagne que je ne saurais vous dire où le maître est au juste. d'où le léger comique de la scène. L'explication finit en non-explication. avec un geste en direction du fond de la vallée : "il est par là.je ne puis dire plus. Puis le garçon se retourne et dit au voyageur. s'en va chercher le secret de ' la sagesse auprès de Laozi : "Nanrong Zhu fit des provisions. "on ne sait pas l'endroit". Le voyageur échoue et s'arrête. Laozi lui demanda : "Est-ce du pays de Chu que tu viens ? " Il répondit que oui.La réponse est d'abord précise : "Il est parti cueillir des simples". forment à la fois le point terminal et le point culminant de la réponse -de la réponse. le garçon dit. l'effet ne se serait pas produit. du poème et de la quête du voyageur. S'il avait été là pour conforter le voyageur et répondre à ses questions. Toute la pointe du paradoxe est dans l'expression bu zhi chu. Dans le dernier vers. c'est-à-dire : "Je sais seulement qu'il est là devant nous dans la montagne" . on ne perçoit pas l'endroit" . Littéralement : "il est seulement dans cette montagne". C'est à ce moment précis qu'il se met à voir. Il est vrai qu'il existe d'autres moyens de priver d'appui un questionneur. dans la montagne". Ces trois syllabes. Zhuangzi en donne un exemple dans l'histoire de Nanrong Zhu qui. liées par l'assonance en u (ou français) et marquées par l'aspiration vigoureuse du chu (tch'ou). qu'il est saisi par l'ineffable beauté du réel. déçu de l'enseignement de Confucius et sur le conseil de Confucius lui-même. Il subit un échec et le voilà comblé. Mais cet instant n'est-il pas celui qu'il a cherché sans le savoir depuis le début ? Le propre du réel n'est-il pas de prendre au dépourvu ? De ne pouvoir être reconnu puisqu'il est toujours irréductible à l'idée qu'on s'en est faite ? Il fallait en quelque sorte que le maître fût absent. mot à mot : "Les nuages sont profonds. Laozi lui demanda : "Et pourquoi viens-tu 89 . qui s'achèvent les trois sur ce même constat d'absence. La réponse se fait moins précise. chemina sept jours et sept nuits et arriva chez Laozi.

. paraît souvent infranchissable avant. le personnage du Zhuangzi. Ce passage. Ces paysages comportent presque toujours trois thèmes : celui du chemin.tu pas ce que je veux^dire ?" fit Laozi. parce qu'elle est trop aisée. le regard du lecteur se met à fouiller les masses du premier plan. La situation est différente dans le poème : au moment où il apprend l'absence du maître. reste-t- il pris dans les méandres de ses recherches illusoires. j'ai oublié la question que je venais poser" (29). Le principe de la liberté subjective est d'être immédiate ou de n'être pas. Qu'au lieu de s'en laisser accroire il passe outre et reprenne sa liberté. Après un premier coup d'il sur l'ensemble. baignée de nuages. Il l'engage à se défaire de l'esprit de sérieux. "la seule liberté. à cause de sa simplicité même. "Ne comprends. baissa la tête. du même coup. qu'ils n'aperçoivent pas encore : 90 .. si simple lorsqu'on l'a franchi. Comme le dit Etienne de la Boétie dans le Discours de la servitude volontaire. celui de l'habitation - hutte ou chaumière . des garanties ou des preuves. les hommes la dédaignent uniquement. honteux. parce que s'ils la désiraient. celui du paysage lui-même. Laozi engage d'entrée de jeu le visiteur à congédier les soucis qui l'entourent et l'obsèdent. il veut faire des préparatifs ej ménager des transitions alors qu'il s'agit d'un acte pur. qui ne peut se faire que de manière immédiate et sans détour. ils l'auraient : comme s'ils se refusaient à faire cette précieuse conquête. les voyageurs qui s'enfoncent dans la montagne. Il découvre le chemin puis. Il les précède sur le chemin et parvient au but dont ils sont encore loin. Nanrong Zhu. La vision que suggère le poème rappelle les paysages imaginés par les peintres. le voyageur réalise la présence de la montagne qui se dresse devant lui. suivi de tout ce monde ?" Stupéfait." (31) Aussi Nanrong Zhu. Nanrong Zhu jeta un coup d'il derrière lui. L'esprit de sérieux pose des conditions. puis leva les yeux et dit en soupirant : "je ne sais plus que répondre et. chinois. Aux trois thèmes correspondent trois plans et trois moments de la lecture du tableau. il exige des raisons. à un détour.à laquelle aboutit le chemin . où l'on voit cheminer un homme ou plusieurs . qui lui fait prendre pour des réalités écrasantes ce qui n'est qu'imaginé (30).

Le paysage imaginaire a ses lois. puis de proche en proche aux masses du premier plan dont il est parti. comme lui. dans la montagne. Là son regard s'arrête. qui sont une émanation de la montagne et font partie d'elle. La combinaison des trois thèmes a donné lieu à des variations infinies. Il ne peut être ni situé ni rejoint parce qu'il évolue en pleine nature. Nul ne peut le suivre dans ces espaces-là s'il n'y est préparé. A première vue. notre poème les enfreint. figurés par la blancheur des nuages. le cachent au regard. en peinture comme en poésie. celui où le cheminement s'arrête et fait place à la contemplation. A ma connaissance. car le maître est invisible. Les nuées. puisque le maître est au-delà de sa hutte. il est absorbé par une cueillette qui exige de l'attention. Par un travail conjoint de l'il et de l'esprit.le lieu habité. là où il n'y a plus de chemins ni de sentiers. Il revient ensuite aux masses intermédiaires. Il ne se livre pas à la contemplation. car il n'est plus pressé par le temps. il crée une vision d'ensemble qui va s'enrichissant et finit par englober dans une mouvante unité tous les plans et tous les moments du tableau. indiquant par là que le lieu habité constitue le point de conversion. Cependant. lorsqu'elle est portée à un certain degré d'intensité. car le chemin ne continue pas. Il est allé cueillir des simples. et. mais à une activité toute pratique. tout comme la contemplation est une sorte d'intense activité ? En outre. Beaucoup de peintres ont placé dans le lieu habité un personnage contemplant le paysage. s'étant arrêté. la montagne est animée de part en part. 91 . Mais il ne les transgresse pas. Ce sont des espaces d'indirection et d'indistinction. il n'y a jamais de chemin qui mène plus loin que le lieu habité. Cela signifie-t-il que l'expédition qu'il est en train de faire loin de sa chaumière est une extase ? Oui et non. ni de personnage qui se tienne au-delà. l'activité pratique n'est-elle pas une sorte d'extase. s'ouvre au paysage : il va aux cimes qui se dressent au fond de la vallée et découvre leurs formes altières ou bizarres. de l'agilité et de l'endurance. Il le fait à son aise. du moins dans les grands paysages imaginés. qu'il intègre à sa vision. par une longue expérience.

à l'entrée des gorges. Elle est complètement entourée de hauts massifs et ses innombrables rivières. il recueille les essences salvatrices engendrées par l'activité de la nature. l'un des plus beaux. Il participe à l'activité même. il souffrait d'en être séparé.. s'écoulent par l'unique goulot des gorges. Maintenant qu'il s'arrête et cesse de le chercher. Sa force était autrefois rendue visible par le labeur des hâleurs. En cueillant des simples. Il relate une descente des gorges du Yangzi (Yang-tsé) de Baidi. La visite est souvent l'occasion d'une expérience spirituelle .). Je crois que l'absence de l'ermite abolit au contraire la distance entre le voyageur et lui. Contraint pas d'énormes masses montagneuses qui le surplombent. Tant que le voyageur cherchait le maître. il communique avec lui dans l'activité : le maître cueille dans la montagne. François Cheng note à propos de ce poème : "Thème important de la poésie chinoise (.comme l'est toute matière. Par son actiyité de cueilleur. l'autre se pénètre d'elle en la voyant déployer devant lui son activité. jusqu'à Jiangling dans la plaine du Hubei. Descente inoubliable dans l'esprit de tous ceux qui l'ont faite. La province du Sichuan est l'un des pays les mieux défendus du monde. L'un s'est enfoncé dans la montagne. mais il n'y a pas d'écart entre eux. Cette vitesse forme un contraste saisissant avec la lenteur des bâtiments qui peinent dans l'autre sens. l'absence de l'ermite accentue l'écart spirituel entre celui-ci et le visiteur" (32). A la rapi- 92 . Ils sont séparés. après s'être toutes jetées dans le Yangzi. Les nuées qui émanent d'elle sont la manifestation de son activité permanente. Descente vers Jiangling (Xia Jiangling).. Départ de Baidi. le maître se fond dans cette activité générale. lui voit la montagne. le fleuve accélère sa course et montre sa puissance par la vitesse à laquelle il fait dévaler les plus gros vapeurs comme les jonques les plus frêles.. c'est-à-dire à la réalité ultime. Il porte parfois un autre titre. tot le matin (Zao fa Baidicheng) est un quatrain célèbre de Li Bai.

présente au regard une surface impassible. le Sichuan a toujours été tenté de se constituer en royaume indépendant . Certains vers. L'activité y a toujours été intense sur l'eau. à peine ourlée par les tourbillons qui agitent la profondeur de ses eaux limoneuses. sur les berges là où elles sont praticables et dans les bourgs marchands échelonnés de loin en loin sur le parcours. le fleuve montre à nouveau sa puissance : en devenant subitement vaste et lent. Il fallait de bons pilotes pour éviter certains écueils où les naufrages étaient fréquents et qu'on a fait disparaître aujourd'hui. Le voyageur n'est frappé par la vitesse du fleuve que lorsqu'il détache son regard de l'eau et s'aperçoit à quelle allure vertigineuse défilent les montagnes. anonymes ou dûs aux plus grands poètes. nous associons d'habitude l'aspect batailleur des torrents. Après vous avoir fait parcourir deux cents kilomètres de défilé.dite du courant. Les récits et les poèmes laissés par les voyageurs composeraient une anthologie couvrant quinze ou vingt siècles. Pour donner une idée des gorges du Yangzi. Cette impression était plus vive encore pour les Anciens. ou par des attaques préventives portées en aval. accrochés à même le fleuve ou plus haut. qui a encore une largeur de plus de cent mètres dans les endroits les plus étranglés. il y est parvenu plusieurs fois. C'est là que l'indépendance devait être défendue contre les coups d'assaillants remontant le fleuve. restent définitivement associés aux lieux qui les ont inspirés. Les gorges prenaient alors une importance stratégique. Quand le pouvoir central faiblissait dans les périodes de troubles. Les gorges sont présentes dans l'histoire littéraire. Le Sichuan a été pendant de longs siècles la province la plus populeuse et la plus riche de la Chine. Mais ici l'échelle est différente et le fleuve. La majeure partie du trafic qui se faisait entre elle et le reste de l'empire passait par cette voie d'eau périlleuse. Il se sent entraîné dans une aventure qui échappe à la mesure humaine. qui n'avaient pas l'imagination émoussée par l'habitude des moyens modernes de propulsion et qui affrontaient en outre dans cette descente des dangers réels. C'est là que se sont retranchées 93 . plaine d'eau brune bordée par le ciel. elles le sont aussi dans l'histoire militaire et politique. il faut aussi parler d'histoire.

celle de Qutang. Voici le quatrain : 4- % >£ -x . alors 94 . Départ heureux. Le poète dit littéralement : "Ce matin j'ai quitté Baidi dans les nuées irisées". parfois sous la forme visible d'inscriptions calligraphiées par des généraux illustres et gravées sur le rocher. Mais un peu avant le point d'accostage. ^i Le premier vers est facile à traduire : "J'ai quitté Baidi ce matin dans la lumière irisée". Il lui faut rester à bonne distance de la rive. accélérer encore sa course et commencer à virer en direction du point d'abordage bien avant d'être arrivé à sa hauteur. Elle n'y parvient que réfractée par les brumes qui s'élèvent du fleuve et l'emplissent jusqu'à une certaine altitude. Certains défilés restent emplis de souvenirs et de légendes. Baidi est perchée sur un promontoire rocheux qui domine l'entrée de la première gorge. que l'on imagine bien quand on a fait soi-même le voyage. Au début de cette manuvre. Le courant est en effet tel qu'un bateau descendant le fleuve se fracasserait contre la rive s'il abordait directement. facile et rapide. il semble partir à la dérive à une vitesse vertigineuse. Ce départ se fait dans la fraîcheur et dans un scintillement diffus de la lumière. Les montagnes environnantes sont hautes et proches. On voit à un endroit six grands caractères annonçant les "Parois superposées et falaises empilées des gorges de Wu" (Chong ya die zhang Wuxia (33) t ils sont attribués à Zhuge Liang. de sorte que le matin la lumière du soleil ne peut pas plonger dans le fond de la vallée. le grand stratège de l'époque des Trois Royaumes (220-265).plus d'une fois des armées rebelles venues d'ailleurs.

Le poète perd vite de vue les nuées irisées de Baidi. il touche terre avec douceur et précision. mais d'expressions qui se heurtent : "mille lieues . une impulsion vigoureuse de ses forces motrices le fait virer tout à fait et accoster à contre-courant. Elles donnent un sentiment d'impétuosité parce qu'elles ne sont pas liées selon la grammaire tout en l'étant par le mètre. anticipation du voyage entier. C'est ce transport initial que le poète a mis dans le premier vers. Mais. il a une allure désordonnée qui exprime la fougue du poète. L'opération inverse n'est pas moins spectaculaire. c'est-à-dire à l'émerveillement initial. Quant à l'ordre des associations. Il est immédiatement happé. La deuxième est celle de la ville où il 95 . Au caiyun jian ("dans les nuées irisées"). à mille lieues". répond yiri huan ("rentrer en un jour") où se manifeste l'allégresse du poète. Le vers chinois est plus beau que cela. Il n'a plus qu'à se mettre tout à fait dans le sens du courant et à se laisser emporter par le flot. par le parallélisme et par l'ordre des associations.qu'il est en position déjà quasiment perpendiculaire au fleuve. il mesure que le voyage sera rapide et qu'il atteindra Jiangling le soir même. moment de départ. Au nom de Baidi fait écho celui de Jiangling. Il reporte alors son exubérance sur le voyage qui commence (ce deuxième moment fait partie de tous les départs).Jiangling . correspond le qian li ("mille lieues") du second. Au moment où les amarres sont larguées. A la vitesse où défilent déjà les gorges. un sentiment de triomphe. Après avoir décrit en un instant une courbe savante. comme le premier. proue en amont. l'instant du départ n'est jamais qu'un instant. L'accélération du départ est formidable et procure une sorte d'ivresse. La première idée qui vient au poète lorsqu'il se rend compte de la vitesse à laquelle il descend les gorges est celle des "mille lieues" qu'il va parcourir. si forte que soit l'émotion. Au zhao ci ("ce matin j'ai quitté") du premier vers. Aussi le deuxième vers dit-il : "Je serai de retour à Jiangling avant le soir. le bateau attaque le courant et vire aussitôt pour se laisser prendre de flanc. quelque soit son tonnage.rentrer en un jour". Ces deux dernières expressions sont liées par la rime. Il n'est plus fait d'une phrase complète. poupe en aval. il est tout aussi fort.

"Jiangling". Le départ matinal est souvent le meilleur moment des voyages. Peut-être est-ce réalisable à l'occasion si la jonque est légère et si elle a le vent en poupe tout au long du voyage. Il faut dire deux mots du gibbon. située au sortir des gorges.va. Toute la journée semble tenir dans ses prémisses. on ne couvrirait pas plus vite ces douze cents lieues si l'on galopait sur un coursier ou si l'on chevauchait le vent" (34). Je suppose que si ça ne l'était pas. Le mouvement s'est uniformisé. Il y a deux cents kilomètres de Baidi à Yichang. Il peut faire entendre 96 .je l'ignore. sentiment auquel se mêle la mélancolie de l'appel des gibbons. Le départ et l'arrivée sont oubliées. l'accoutumance à la course concordante du bateau et du fleuve a fini par nous donner le sentiment de l'immobilité. nulle épreuve ne s'annonce encore. nous sommes pris dans une durée sans fin. il faut qu'une jonque tienne une moyenne d'environ trente kilomètres à l'heure. La structure temporelle que je leur ai donnée en français ("J'ai quitté -je serai de retour") réunit le passé et l'avenir en un seul moment. Le voyage prend un tour que nous n'imaginions pas dans notre premier élan. on peut parfois atteindre Jiangling le soir même . les gibbons n'en finissent pas de s'appeler". et cent ou cent vingt kilomètres de là jusqu'à Jiangling. dans les gorges et dans la plaine . Ce vers introduit une dimension tout à fait différente. La troisième résulte de la combinaison des deux précédentes î "J'y serai ce soir". car s'il a effectivement quitté Baidi pour redescendre les gorges à un moment important de sa vie. Pour faire ce parcours en un jour. il s'est mué en répétition. Le troisième vers évoque tout autre chose : "D'une rive à l'autre. Déjà le Commentaire au Livre des rivières indique que "lorsqu'on est parti de Baidi le matin. il n'avait aucune raison particulière de se rendre à Jiangling. cela devait au moins paraître imaginable à Li Bai. Nulle contrariété. Les deux premiers vers expriment cet instant de bonheur sans mélange. Li Bai s'est manifestement inspiré de ces deux phrases.

Plus la voix du gibbon s'élève vers les régions supérieures. tout comme nous projetons dans le hululement mélodieux de la chouette celui que nous inspire la nuit. qui lui est supérieur par ses acrobaties mélodiques. Il projetait dans le chant du gibbon l'effroi qu'elle lui inspirait. J'ai été saisi. plane. de sorte que son chant nous touche plus profondément que celui du rossignol. autre mammifère supérieur. il est simplement émouvant et marqué d'une certaine mélancolie. dans un autre registre. Aux premiers rayons de soleil. se défait en arabesques pour remonter encore. A en juger par les sources littéraires citées par van Gulik. Il semble animé par une jubilation intense et n'exprimer rien d'autre qu'une pure joie de vivre. Il a des poumons qui lui permettent de tenir les sons et de les moduler à peu près comme l'être humain. Deux gibbons que j'avais longuement regardé jouer dans un parc zoologique aux heures de midi. c'est qu'il était entendu au milieu de la nature sauvage. Aucun chant n'est plus émouvant dans la nature entière. se sont soudain mis à remplir la vallée de leur double chant alors que je me trouvais à un kilomètre d'eux. mais peut aussi adoucir sa voix et se mettre à chanter. Il nous touche comme le fait. pendant l'été 1978. et que je ne m'attendais pas à entendre chanter à cause du moment de la journée. J'en ai été le témoin aux Eyzies. ce chant a toujours paru empreint d'une grande tristesse aux Chinois. près de Lascaux. puis ravi.divers cris ou de brefs aboiements. il s'installe en famille sur la cime d'un arbre et commence par faire des vocalises pour se réchauffer la voix. où le voyageur se sentait perdu. Si je n'avais pas su que les gibbons chantaient. Il ne faut pas oublier que la Chine était encore peu peuplée sous les Tang et que la nature avait pour l'homme une majesté qu'elle a perdu depuis lors. comme celui de tout être intelligent. Son chant prend de l'ampleur. celui de la baleine. je n'aurais pas compris d'où venait cet enchantement (35). Pierre Ryckmans m'a dit une fois que c'est dans les espaces vierges de l'Australie qu'il avait commencé à vérita- 97 . plus elle ressemble à une voix juvénile ou féminine aiguë et parfaitement timbrée. par exemple. Je pense qu'en lui-même. La portée de sa voix est étonnante. S'il a paru triste ou même lugubre. s'élève par paliers.

Leurs appels réveillent dans le cur du voyageur le sentiment d'une autre séparation. Le monde s'impose jusqu'à lui faire oublier ces anciens élans. 9. d'un autre manque. Dans "J'ai quitté Baidi ce matin dans la lumière irisée. "je serai"). nous sommes placés sans transition dans une condition contraire. la plus longue est celle de Wu. Les gibbons s'appellent mais ne peuvent se rejoindre à cause du fleuve qu'ils ne peuvent franchir.blement sentir la poésie Tang. nous étions pris dans un élan qui abolissait tout écart entre départ et aboutissement. Au lieu d'être entraînés par un élan où s'unissent l'origine et la fin. angustia. Entre les deux premiers vers et le troisième.8. nous voilà prisonniers d'une répétition qui semble n'avoir jamais commencé et ne devoir jamais finir." L'effet était augmenté par les échos qui résonnaient en s'élevant entre les parois abruptes. la rupture est profonde. le monde était soumis à sa volonté. Au lieu d'être portés par l'événement. J'ai préféré "n'en finissent pas de s'appeZer" pour mieux rendre la charge émotionnelle du vers. Le troisième vers dit simplement "sur les deux rives. Ils évoquent son angoisse. "Souvent. Dans "d'une rive à l'autre. dit le Commentaire du Livre des rivières. les gibbons poussent leurs longs cris étrangers qui vont se répercuter dans la vallée. nos larmes inondent nos habits. je serai de retour à Jiangling avant le soir. A l'horizon vers lequel s'élançait son esprit se sont substituées les parois qui limitent le champ de sa vision. Le poète agissait ("j'ai quitté". le cri (ou chant) des gibbons ne cesse de retentir". . les gibbons. Le passage déjà cité du Commentaire du Livre des rivières mentionne une chanson des pêcheurs de la région des gorges qui disait : "Des trois gorges de Badong. les gibbons n'en finissent pas de s'appeler". mais il n'est plus question que d'eux. Quand les gibbons y lancent trois fois leur cri. Le poète disait je. nous étions portés par l'événement. nous voilà pris dans une durée sans fin. mais une nostalgie subsiste en lui. à mille lieues". son sentiment d'être pris dans le défilé comme dans un étau." Peut-être s'appelaient-ils d'une rive à l'autre.

reconnaît pour réel . Du troisième au quatrième vers. 13 réel s'impose par une rupture et un arrêt. Il s'aperçoit subitement de sa fragilité face aux choses ("ma barque légère") et de son impuissance devant l'écoulement inexorable du temps. La durée dans laquelle le poète était enfermé subitement cesse. qui crée la durée. Il réalise l'irrémédiable. La répétition évoque aussi bien la succession des plans et l'éta- gement des masses dans l'espace que la succession dans le temps. le voilà soudain ramené à soi. A cette saisie instantanée du parcours accompli correspond l'élargissement de la vision.d'un saut fait sans transition parce que les deux formes de conscience sont incompatibles entre elles. Le poète réalise . Alors qu'il s'était oublié dans les choses. Cette prjse de conscience rappelle des thèmes que nous avons rencontrés dans l'interprétation des poèmes précédents. la répétition à laquelle il était soumis s'interrompt. La répétition est saisie a posteriori comme une totalité. aux "montagnes dix mille fois répétées". qu'il a eu devant lui et dans lequel il s'est ensuite installé à demeure. Là contre. Dans l'appel des gibbons retentit notre propre mélancolie. Littéralement : "La barque légère a déjà passé les montagnes dix mille fois répétées". dans une situation nouvelle : "Mais voilà que ma barque légère a déjà passé les dix mille montagnes". l'effet semble être celui d'une formidable accélération. Mais il s'agit plutôt d'un saut .que le temps qu'il a cessé de sentir passer n'a pas cessé de s'écouler pour autant et que le voyage. Le lecteur a l'impression de refaire tout le voyage en un instant. Les cris indéfiniment répétés des gibbons ont fini par créer un sentiment d'immobilité tout comme. Le dernier vers du quatrain nous met encore une fois. C'est par un arrêt de la répétition que réapparaît le temps vécu. Littéralement. 99 . appartient au passé. qui butait sur les falaises et qui s'étend soudain aux "dix mille montagnes". produit par là même une immobilité factice qui oblitère l'écoulement du temps. Son voyage appartient déjà au passé. notre sentiment d'être en exilés loin du réel et de nous-mêmes. tout au long du voyage. de manière générale. Il y a là quelque chose de paradoxal : la répétition. la réitération crée l'immobilisme et l'ennui. sans transition.

mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'on ne songeait nullement à le faire accéder aux affaires. Pratiquement tous les poèmes sont la cristallisation d'une expérience située et datée. Il voyagea et fut reçu chez certains grands. Il se considérait comme un être d'exception et pensait que son génie devait lui ouvrir toutes les portes et le mener aux plus hautes charges. C'est à ce moment-là que la vie. En principe. Il est facile d'établir que le quatrain a été composé lors de son second passage. perçue sous l'angle de l'accompli. 100 . Cette équivalence du plan de voyage et du plan de l'existence a été perçue par quelques commentateurs chinois mais aucun n'a relevé à ma connaissance la signification particulière que lui donne la biographie du poète (36). Li Bai ne daigna pas passer par là. La jeunesse se résume dans le départ au milieu des nuées irisées. L'expérience qu'un homme fait lorsqu'il approche du terme de sa vie est de même nature que celle du voyageur approchant de la fin du voyage. L'expérience philosophique de l'un correspond à la vérité psychologique de l'autre. la première en 727. La poésie chinois classique n'est jamais entièrement abstraite de l'histoire. L'âge adulte est dans le changement de perspective. C'est ainsi que tous les hommes de lettres de l'époque s'assurèrent une place dans la société. Il faut rappeler dans quelle situation il se trouvait alors. un peu après la quarantaine. la seconde en 759. dans la course folle qui s'engage et semble ne devoir rencontrer aucun obstacle. tout poème éclaire la biographie et peut être éclairé par elle (37). dans la patience ponctuée par l'appel nostalgique des gibbons. Sa fougue. La fin est dans la prise de conscience poignante que tout est consommé et qu'il ne reste plus qu'à se détacher. lorsqu'il était dans sa cinquante- neuvième année. Lorsqu'il fut introduit à la cour. L'esprit ne réalise vraiment que lorsqu'il ne peut plus intervenir. atteint le plus haut degré de réalité. dans le monde neuf qui s'offre à l'aventure. il étonna et obtint un poste d'académicien. Un roturier n'avait de chance de s'élever que s'il se présentait aux examens et entrait dans l'administrations impériale. Li Bai a fait deux fois le voyage des gorges.

son goût de la boisson ne le recommandaient pas pour les emplois sérieux. Mis au courant. un militaire d'origine turque. L'empereur Xuang- zong s'enfuit au Sichuan et abdique en route en faveur du troisième de ses fils. Mais arrivé à Jiangling.il pas au courant des visées subversives du prince. Déçu et las des intrigues. Il y parvint sans trop sacrifier de sa fierté et de son indépendance. Au début de 757. A son sixième fils. Le fait qu'il désobéit à l'empereur régnant n'est vraisemblablement connu à ce moment-là que d'un tout petit nombre de personnes. Pour se disculper. et Li Bai se joint à sa suite. il confie le commandement d'une flotte qui doit partir de Jiangling et descendre le Yangzi pour battre l'une des armées rebelles qui sévit dans le sud. il affirmera plus tard ne pas avoir pu se soustraire à la pression exercée sur lui et suggère même qu'il a été enlevé manu militari. Le prince Lin refuse et descend le Yangzi à la fin de 756. La flotte poursuit sa route jusque près de Yangzhou. Il reprit sa vie vagabonde et sut. il quitta la capitale trois ans plus tard pour ne jamais y revenir. la flotte du prince Lin mouille à Jiujiang. lui retire son commandement et le somme d'aller se présenter devant leur père. La rébellion éclate à la fin de l'année 755. il commit un faux pas qui lui coûta cher. le jeune empereur. le prince Lin. Il est soupçonné de vouloir profiter des opérations contre les rebelles pour se tailler un fief et défier de là son frère. Li Bai s'est retiré au Lushan. Sans doute n'est. dont le quartier général est installé à quelques centaines de lieues au nord-ouest de Chang'an. occupe Loyang au début de 756 et Chang'an quelques mois plus tard. au pied du Lushan. se ménager les appuis dont avait besoin un homme comme lui. le nouvel empereur. où elle se heurte à des 101 . An Lushan. qui a trouvé refuge à Chengdu.son irrespect. Mais lorsqu'An Lushan se souleva contre la dynastie régnante. Lorsque la guerre civile a éclaté. qu'aucun titre ne protégeait. qui accède au trône sous le nom de Suzong. le prince se livre à des préparatifs de guerre sans commune mesure avec la mission dont il est investi. grâce à quelques amitiés puissantes. Il était alors dans sa quarante-cinquième année.

Li Bai est dans sa cinquante-huitième année. Les poèmes de l'année 757 indiquent que Li Bai a commencé par mener grande vie à bord de la flotte princière. désigne 102 . dans l'actuelle province du Guizhou. mais l'année suivante. Il perd une nouvelle bataille. il n'a pas encore dépassé les gorges. il est à nouveau condamné pour sa collusion supposée avec le prince félon et condamné à l'exil à Yelang. Il s'y trouve lorsque se produit un coup de théâtre et que son sort se renverse à nouveau : il apprend qu'il est amnistié. tombe en disgrâce . Li Bai croit en être quitte. est abandonné de la plupart de ses généraux. Ce haut fonctionnaire le déclare innocent. Plus exactement. Il bénéficie d'une mesure de clémence qui a été annoncée par l'empereur au troisième mois de l'an 759 et qui a sans doute mis plusieurs semaines à l'atteindre. le "bord ensoleillé du mont Wu" ou "des monts Wu" ("monts des Shamanes"). où il reste enfermé plusieurs mois. Nous sommes en 758. après une équipée sans espoir. il décide de remonter les gorges du Yangzi et de passer par le Sichuan. Li Bai tombe avec lui. Le prince. Il profite de toutes les haltes qu'offre cet itinéraire pour prendre congé de ses amis et s'enivrer en leur compagnie. en même temps qu'une partie des généraux. Il dit dans un des ses poèmes : "J'ai pris l'an passé vers l'exil le chemin de Yelang. Le coup est dur et la perspective sombre. il est pris et sommairement exécuté. U est heureusement tiré de là au début de l'automne par un membre du censorat de passage dans la région. un ministre dont il est entre temps devenu le protégé. Il est arrêté un peu plus tard et jeté en prison à Xunyang. près de Jiujiang. dont les desseins éclatent alors au grand jour. s'enfuit avec les forces qui lui restent. le libère et l'attache à sa suite. Pour se rendre à Yelang. mais Li Bai ne tombe pas dans une déchéance immédiate. Cui Huan. Wushan yang. Sans doute a-t-il déserté devant Yangzhou. le décret d'amnistie m'a rejoint cette année au bord ensoleil é du Wushan" (38). Le mois suivant. Il la fait durer tant et si bien qu'au printemps suivant. Ses poèmes témoignent abondamment des émotions qu'il éprouve au cours de cette tournée des adieux.forces gouvernementales.

l'appel des gibbons le plonge dans la mélancolie. à mille lieues". Le poème en contient une preuve. Mais en route. Pour pleinement sentir le poème.. dans un instant de lucidité tragique. Sans doute l'ultime détachement ne peut-il être mieux exprimé que par les lieux auxquels la vie nous a attachés et que l'attachement a rendus irremplaçables. Le deuxième vers se termine par le verbe huan. "rentrer". Je ne connais qu'un seul autre poème d'une grâce aussi 103 . au sens premier du mot. shan. comme le précipité de son destin. Il rive discrètement le poème à la vie du poète : "je serai de retour à Kiangling avant le soir. celle de la descente des gorges et celle de l'existence humaine. Il mourra trois ans plus tard. Son équipée lui apparaît.. dans sa soixante- deuxième année. il croit revenir à la vie lorsqu'il apprend sa libération et redescend le fleuve. celle que Li Bai a vécue. Le dernier vers s'achève sur le mot "montagne". car au lieu de poursuivre vers l'amont le chemin de l'exil. le voilà libre de faire demi-tour et de dévaler les gorges (39). C'est dans la vision de ces lieux que se condense l'émotion suprême. Peut-être se sent-il déporté loin de cette jeunesse à laquelle il a cru un instant. qu'une récitation lente à l'ancienne peut faire longuement résonner : dernière vision après laquelle il n'y a plus rien. où sa vie se sépare de lui et devient "absolue". saisi par une sorte de jeunesse retrouvée. comme nous l'avons vu. situé un peu en amont). Ce mot n'a pas été choisi seulement pour la rime. ou dans celle de Kuizhou (l'actuel Fengjie. il n'a pas vu défiler les gorges et que la descente s'est faite sans qu'il y prenne garde. Li Bai partait en exil la mort dans l'âme. la nouvelle de sa libération. en 762. Il est bouleversé. plongé dans ses pensées. Nous avons vu se superposer deux aventures dans le poème. dit Li Bai. il faut réaliser l'unité des trois. Il est rarement donné à un homme d'exprimer si parfaitement l'instant où il prend congé de sa vie. Une troisième vient s'y ajouter. Il s'aperçoit enfin que. Il ne fait aucun doute que notre quatrain a été composé par Li Bai après que fut parvenue dans cette ville. Il est trop tard.la rive où se dresse Baidi.

Le poème est vrai parce qu'il juxta- 104 . d'une émotion aussi forte. à mesure que la savouration s'enrichit. Ma barque légère a déjà passé les dix mille montagnes. Que le lecteur. les gibbons n'en finissent pas de s'appeler. sans commune mesure. Je n'ose pas rapprocher de ces vers parfaits ma traduction du quatrain de Li Bai. en la lisant en entier cette fois-ci. Le poème est un "agencement nucléaire" dont les effets ne se déploient qu'à la longue. U est de Maurice Scève. entre lesquelles aucune transition n'est possible. Ils reflètent trois formes de conscience incompatibles. Le caractère dramatique d'un tel quatrain n'est pas immédiatement apparent. La force de ces effets tient à la succession de trois moments appartenant à trois temporalités différentes. D'une rive à l'autre. vécues chacune différemment. Ce sont les quatre derniers vers. que l'on peut détacher et considérer comme un quatrain : N'aperçois-tu de l'occident le Rhône Se détourner et vers midi courir Pour seulement se conjoindre à sa Saône Jusqu'à la mer où tous deux vont mourir ? Qui connaît Maurice Scève sait que dans ces vers se résume complètement la vie du poète lyonnais. Ces moments ne sont pas seulement différents . ils sont. la même perfection musicale que celui de Maurice Scève en français.parfaite. garde à l'esprit qu'il ne peut y percevoir que l'écho déformé d'un poème qui possède. où s'opère cette condensation. du 346e dizain de la Délie. irisées. à mille lieues. en chinois. J'aiserai Je quitté de Baidi retour ceà matin Jiangling dansavant les nuées le soir. qui a été consacrée tout entière à un seul amour. en un sens.

Il agit comme le réel. Nous ne pouvons l'écouter. Le troisième. est un andante. P. qui se sont abondamment exprimés sur leur art^ ainsi que les théoriciens chinois de la poésie ? C'eût été jeter 105 . Le deuxième. J'ai emprunté à Clément Rosset un certain nombre d'idées et je me suis servi d'elles comme d'une passerelle jetée vers les poèmes chinois que je voulais rendre accessibles. Comme le dit Clément Rosset. Dans le quatrain de Li Bai comme dans beaucoup de poèmes chinois. la grâce de Li Bai est de même nature. lorsqu'on a complètement réalisé le poème. étourdie. A notre allégresse se mêle le sentiment de l'irrémédiable. N'aurait-il pas mieux valu consulter les poètes chinois eux-mêmes. Mais il ne dépasse jamais l'instant. si joyeuse soit-elle. c'est un allegro triomphal. Renonçant à toute médiation là où toute médiation serait fausse.je pense à celles de Mozart : l'allégresse du premier mouvement n'est pas de même nature que celle du dernier. il y a une construction dramatique qui prend.pose sans transition ce qui ne supporte aucune transition. Dans ce poème.S. Celui-ci est fait de trois mouvements. est un nouvel allegro. Il en va dans le poème comme dans les symphonies . l'ampleur d'une symphonie. il ne passe pas à l'articulation dramatique. la grâce mozartienne est une "jubilation jointe à la conscience de la catastrophe" (40). il produit poétiquemement l'immédiat. celui de la subite accélération finale. sans sentir que la musique court à sa fin et que nous courons à notre fin avec elle. tandis que celle du dernier mouvement est empreinte d'une autre émotion. Celle du début est insouciante. dirait plus fortement l'allemand). celui de la répétition mélancolique. Le premier est celui du départ (des Aufbruchs. Le haiku aussi s'égale au réel par l'effet de surprise.

une passerelle entre deux massifs inconnus. référé Ainsi Der des ne (41). N'aurait-il Ï>as fallu établir au moins quelque relation entre es idées de Clément Rosset et la conception bouddhique de la connaissance subite du réel. telle qu'elle a été développée dans l'école du chan. 106 . Reiz pas desto Ausdrucks. um. et le lecteur en serait resté là où il était. kennens1 tionen scheinung. telle que les poètes chinois l'ont si souvent invoquée ? J'ai Ç uralt. queen der l'a grosser souffler dit Neuheit Je Novalis die konstrastierender motliegt Freude avant : "Aile nutdes ce in Warheit post-scrip- den Wiederer- die Varia- Er- ist Terminé à Sils le 27 juillet 1985.

11.. il n'a pas besoin de sujet grammatical.. 20. Clément Rosset a développé cette idée de l'allégresse dans L'objet singulier (p. pp. 12. Chemin de braise. 1). Paris.. Idem. Fêtes et chansons anciennes de la Chine (1919). Gallimard. Paris. Cette remarque est reproduite dans les Trois cents poèmes Tang commentés en détail (Tangshi sanbai shou xiangxi) de Yu Shouzhen. Paris. Les gestes dont il est fait restent toujours des gestes. ce qui nous accoutume à considérer le sujet et le verbe comme étroitement liés et à supposer un agent à toute action. Haiku (Pour l'analyse du Folklore. plus laconiquement. pour faire le point. 1977. Frankfurt am Main. c'est-à-dire d'un mot indiquant à propos de qui ou de quoi l'on dit "cela agit". 4. p.U. le soleil paraît . sans rien ni personne. 1981 (p. 234.puisé de l'eau dans la Xiang . note Wittgenstein. 1980). Haiku de Shiki. 21. 1963.. Le livre du haiku. Nous accordons le verbe avec le sujet de la phrase. fin de la première partie. Paris. 1978). P. L'objet singulier. Voir aussi Maurice Coyaud. Gallimard. 14. p. 1976. 33. En chinois. Paris. Voici.il a fait brûler du bambou de Chu ! La brume se dissipe. Paris. 7. Le verbe est autonome. Cf. publié par le Zhonghua shuju. 15. Dans notre idée. S'il est précédé de quelque chose. Du côté de chez Swann.plus personne ! Ai-nai : voilà son cri ! Verdoiement des monts et des eaux. Aphorismes.. 5. 2. La savouration récurrente va s'enrichissant. Ce poème et les suivants figurent tous dans les Trois cents poèmes Tang (Tangshi sanbai shou). Suhrkamp. A l'aube. 107 . 1962. il aura. ça gazouille" ou. cela agit. Elle ressemble à l'écoute musicale. L'écriture poétique chinoise. Seuil. 1977. Paris. Les Dix-neuf poèmes anciens. "Je puis toujours réécouter un morceau de musique que je sais (complètement) par cur. François Jullien propose ce néologisme dans sa remarquable étude "Le plaisir du texte : l'expérience chinoise de la saveur littéraire" in Extrême-Orient » Extrême-Occident n° 1. 19. Fourmis sans ombre. 1929. Chemin de braise. ce n'est pas d'un sujet. "oiseaux : gazouille". p. E. 18. Université de Paris VIII. Lausanne. 70. Vacances du pouvoir. 9. mais d'un thème. 1979 (p. 3. Le verbe chinois n'a même pas besoin d'un "ça" pour être actif. (p. 13. 80). Je puis être toujours a nouveau surpris". une traduction des quatre premiers vers : Un pêcheur aura passé la nuit sous cette falaise. 8. L'écriture poétique chinoise. Gallimard.F. 1983). (p. Anthologie promenade (Phébus. 33). Paris. 139). Vermischte Bermekungen. 16. 96-104) et dans La force majeure (Minuit. Poèmes des Tang. Essai sur l'illusion. 6. Essais de poétique chinoise et comparée.1. Minuit. il faut toujours que quelqu'un ou quelque chose agisse. Au lieu de "les oiseaux gazouillent". in Cris du Vietnam. 1982. Paris. 1983. 73-119). Ibidem 17. Leroux. Suivi d'une anthologie des poèmes Tang.. Le réel et son double. L'Aire. elle ne s'épuise pas. même si je sais h chaque instant ce qui va venir. Paris. 10.. on a donc "oiseaux.

livre 23. pp. L'écriture poétique chinoise. 24. 30. il échappe au monde par nature. En cela ils se retrouvent d'accord avec leurs vieux adversaires. 27. Ils se connaissent d'abord parce qu'ils sont écrasés par le monde.) Et si l'esprit de sérieux se caractérise par l'application avec laquelle il considère les conséquences de ses actes.) . ce n'est pas par hasard non plus qu'il se retrouve toujours et partout comme la doctrine philosophique d'élection du révolutionnaire. il pose lui-même la valeur et les règles de ses actes et ne consent à payer que selon les règles qu'il a lui-même posées et définies. p. Car les révolutionnaires sont sérieux. 118. n'a pas la moindre conscience de sa liberté. 121. voir note suivante. A travers un souci sérieux d'ingénieur. 1983. son opacité têtue . les possédants. 23. toute pensée sérieuse est épaissie par le monde et coagule . Du côté de chez Swann. 38). 146.. (. 394- 396). comme une ordure. un peu après le milieu de la première section.).. 28. La forêt en feu. Celle de John Turner (cf. La deuxième phrase peut aussi se traduire comme ceci : "Après d'être laissé porter par le courant et chassé par le vent.. La citation est tirée de la transcription moderne de Charles Teste. 33. mais également improbable du point de vue du ton. ses lois.. qui se connaissent aussi et s'estiment à partir de leur situation dans le monde.. Qu'est-ce qu'un jeu en effet sinon une activité dont l'homme est l'origine première. L'homme sérieux lui-même n'est qu'une conséquence. Mais dès que l'homme se saisit comme libre et veut user de sa liberté. 1983 (p. 34. 25. avec son inertie. p. 159) est plaisante. c'est que tout pour lui est conséquence. ils se connaissent à partir de ce monde qui les écrase et ils veulent changer le monde. 121 Classical Poems.. le garçon y parle comme un traducteur. D'où le peu de réalité du monde et la disparition du sérieux.. La traduction de François Cheng (cf. Minuit.. Paris. étant du monde... note 14. Le texte original est à la page 114.) U va de soi que l'homme sérieux. une insupportable conséquence. Paris. 1976. Cette pièce fameuse se trouve dans le Guwen guanzhi. 32. Hermann. Que le lecteur saute ce passage s'il estime que les brouillons de Sartre n'ont rien à faire ici. Ce n'est pas par hasard que le matérialisme est sérieux . on ne s'étonne même 108 .. Le discours de la servitude volontaire. fin de la première partie. 26. p.. Chapitre 6. Paris. elle est une démission de l'homme en faveur du monde (.. on est sérieux quand on nie l'esprit. 125). quand on part du monde et quand on attribue plus de réalité au monde qu'à soi (. Chinese University of Hong Kong." Et plus loin : "Il n'est pas possible de se saisir soi-même comme conscience sans penser que la vie est un jeu. p." 31. à titre de commentaire sur "l'esprit de sérieux". ou plutôt s'il en a conscience. Zhuangzi..).. toute son activité est jeu : il en est le premier principe. (. Cf. en somme. Ils sont tirés d'un passage du Commentaire du Livre des Rivières (Shuijing zhu) de Li Daoyuan (? -527) . dont l'homme pose lui-même les principes et qui ne peut avoir de conséquences que selon les principes posés. suivi de La Boétie et la question du politique. il l'enfouit avec effroi au sein de lui-même. L'écriture chinoise. A Golden Treasury of Chinese Poetry. Je hais le sérieux.. p. par Pierre Clastres et Claude Lefort (Payot. le monde entier passe. Les quatre premiers caractères forment une expression dont ma traduction ne rend pas l'élégance. 1977 (p. Paris. Essais sur la culture et la politique chinoises. jamais un principe. Le réel Traité de l'idiotie.22. Sartre écrit : "Il y a sérieux. Voici. 1976).. ci-dessus. un extrait des Carnets de la drôle de guerre de Jean-Paul Sartre (Gallimard. Vacances du pouvoir. On est sérieux quand on n'envisage même pas de sortir du monde (. 29. 146) ne rend pas cette simplicité..

37. Beck. Avec les ourangs-outans. Leiden. cf. Shangai. van Gulik. cet animal a inspiré les poètes et les peintres autant que l'imagination populaire. Pékin. Il dépérit en cage. 1967). La valeur du mot huan est particulièrement mise en évidence dans le commentaire de Wu Xiaoru . Notre phrase y est omise. 39. vol. il ne subsiste plus aujourd'hui que dans les forêts du Sud-ouest. Ils replacent le poème dans le contexte biographique et mettent en relief les tournures qui font sa force sur le plan poétique. Werke. et l'ont opposé au macaque. R. 231-251) 38. On le trouve encore dans différentes parties de l'Asie du Sud-est. pas d'avoir parcouru si vite ces douze cents lieues" (?). cf. 109 . Alors qu'eux sont une caricature de l'homme et nous ressemblent par le bas. mais un être gauche et vulnérable hors de là . pp.. Brill. Pendant plus de deux mille ans. 353. sa fourrure blanche. ses murs. van Gulik en a élevé lorsqu'il était ambassadeur à Kuala-Lumpur. 39. 75. Paul Demiéville a donné une traduction partielle de ce passage dans La montagne dans l'art littéraire chinois (in Choix d'études sinologiques. La mélancolie dont il est manifestement imprégné s'accorde mal avec leur idée d'ensemble. p. 3. Ils voient dans le quatrain l'expression toute unie d'un seul sentiment d'allégresse et perçoivent par conséquent dans "ma barque légère" l'ivresse d'une course folle plutôt qu'un sentiment de fragilité. Sa petite taille. p. 1610. An Essay in Chinese Animal Lore (Brill. Il est le plus éloigné de l'homme par son apparence. 337. du moins pendant les six ou sept premières années de sa vie. p. . le gibbon a des affinités d'un autre ordre avec l'homme : son chant d'abord . p. 1973. 35. 41. Minuit. 364-389 . en qui triomphent au contraire tous les bas instincts. 1981. son besoin d'indépendance prend le dessus et les rapports deviennent difficiles. p. Il est accompagné d'un disque. Quels commentateurs ? Je rouvre une dizaine d'éditions annotées sans retrouver la moindre allusion à cette idée. les chimpanzés et les gorilles. Paris. le gibbon fait partie de la famille des singes supérieurs.2. Le réeL Traité de l'idiotie.H. qui en fait un acrobate prodigieux dans son milieu d'élection.) et vol. que je recommande au lecteur. 1921-1970.Cf. grise ou noire. Li Taibai quanji (Zhonghua shuju. 1979. 686 (Zi Hanyang binjiu gui. pp. Mùnchen. Alors qu'il a existé autrefois dans pratiquement toute la Chine. 40. 36. 374). Tangshi jianshang cidian (Shangai cishu chubanshe. ouvrage posthume de R. vol. "l'homme de bien" parmi les animaux. Les moralistes ont vu en lui le junzi. Le texte précise que cela ne peut se produire qu'au moment des grandes crues. Les limites de leur interprétation apparaissent plutôt dans l'embarras que leur cause le troisième vers.H. son adaptation exclusive à la vie dans les arbres. Ils peuvent avoir raison sur ce point. lorsqu'il devient adulte. Owen dans Transparencies : Reading the T'ang Lyric (Harvard Journal of Asiatic Studies. 1977). Aucun n'oppose les deux premiers vers au troisième et le troisième au quatrième comme je l'ai fait. sa petite face noire aux grands yeux et ses bras démesurément longs le distinguent nettement de ses cousins. qui font qu'un gibbon élevé par l'homme s'attache profondément à son maître. Nombreux sont les Chinois qui en ont tenus chez eux . 1983). 1977. bien entendu. Je le savais pour avoir lu The Gibbon in China. Leiden. mais peut vivre heureux dans une propriété si elle est plantée de grands arbres. la première mention d'un tel usage date des environs de l'an 600 avant notre ère. Cet aspect de la poésie chinoise classique a été bien mis en lumière par S. mais l'enregistrement n'est hélas pas excellent.. Et pourtant je suis certain de ne pas l'avoir inventée. accepte son autorité et s'intègre à sa famille. Ensuite. Les commentaires que je viens de relire vont tous dans le même sens. p. n° 2.