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LA SÉVÉRITÉ PÉNALE À L´HEURE DU POPULISME

Recherche et rédaction :
Pierre Lalande
pierre.lalande@msp.gouv.qc.ca
Direction du développement et du conseil en services correctionnels

Olivier Lamalice
olivier.lamalice@msp.gouv.qc.ca
Direction de la planification et des politiques

Révision linguistique :
Direction des communications
Ministère de la Sécurité publique

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veuillez vous adressez au :
Ministère de la Sécurité publique
Direction de la planification et des politiques
2525, boul. Laurier, tour du Saint-Laurent, 8e étage
Sainte-Foy (Québec) G1V 2L2
Canada

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Dépôt légal - 2006


Bibliothèque nationale du Québec
Bibliothèque nationale du Canada
ISBN 2-550-45845-1

Les propos des auteurs sont personnels et ne reflètent pas nécessairement ceux du ministère de
la Sécurité publique du Québec (MSP).

ii
Présentation Toutefois, la recherche de
l’opinion publique pose le problème de
Les questions pénales et la perception et de la réalité. Deux
correctionnelles font souvent l’objet chercheurs ont ainsi démontré que la
d’une grande couverture par les médias population en connaissait très peu sur
de masse, que ce soit des faits divers les lois, les processus et pratiques de
courants ou des événements majeurs détermination de la peine, sur les
dramatiques. Ces cas exceptionnels mesures substitutives à l’incarcération,
étant cependant isolés, le système pénal la vie en prison et les coûts de
et plus particulièrement le système l’incarcération par opposition aux coûts
correctionnel sont habituellement de la supervision en communauté 3 .
critiqués très sévèrement. Les experts D’autres chercheurs ont établi que le
s’entendent d’ailleurs pour dire que public a une opinion bien arrêtée sur les
l’impact de ces médias sur les questions du crime et de la justice
perceptions populaires à l’égard du criminelle, bien que cette opinion soit
crime est très important 1 . basée sur un très faible niveau de
connaissance 4 .
L’effet de cette situation est
double. D’une part, le public, selon de Puisque le concept d’opinion
nombreux sondages, demande cons– publique est complexe, le premier texte
tamment des peines plus sévères afin de intitulé Opinions publiques, incarcération
se sentir mieux protégé ; d’autre part, et système pénal aux États-Unis : les
certains politiciens n’hésitent pas à influences de la classe politique et des
utiliser les résultats de ces sondages médias, s’attarde à le démystifier. Il vise
pour justifier leur position sur les tout d’abord à définir le concept de
politiques répressives qu’ils veulent l’opinion publique dans une perspective
faire adopter 2 . Le fait que les critique. Il tente de prouver ensuite
législateurs, les décideurs, les juges ou comment les élites politiques
autres professionnels du système de américaines ont, depuis une quarantaine
justice se fient sur les sondages d’années, utilisé les questions pénales
d’opinion pour légitimer des législations comme instrument électoral. Ainsi, le
plus sévères, en affirmant que la société populisme pénal, qui s’est durablement
sera mieux protégée, suscite un installé dans la politique présidentielle
questionnement. américaine à partir des années 60, a
développé une relation particulière avec
les opinions publiques. En effet, une
influence réciproque se manifeste dans
1 Voir David GARLAND, The culture of Control.
Crime and Social Order in Contemporary Society. 3 Ibid.
Chicago : The University of Chicago Press, 2001, 4 Voir le sommaire des plus récentes études sur la
et Julian V. ROBERTS, « La peur du crime et les question publié par The Sentencing Project,
attitudes à l’égard de la justice pénale au Canada. Crime, Punishment and public opinion : a summary of
Bilan des dernières tendances », Rapport préparé recent studies and their implications for sentencing
pour le ministère du Solliciteur général du policy, et l’étude du Home Office britannique :, B.
Canada, Ottawa, Solliciteur général du Canada, CHAPMAN, C. MIRRLEES-BLACK et C.
Novembre 2001. BRAWN. Improving public attitudes to the Criminal
2 Julian V. ROBERTS et Loretta J. STALANS, Justice System : The Impact of information, Londres,
Public Opinion, Crime, and Criminal Justice, Home Office Research, Development and
Westview Press, 1997. Statistics Directorate, juillet 2002.

iii
ce qui semble une augmentation de la conclusion laissait entendre que le
sévérité pénale. Ce texte scrute modèle de réhabilitation n’avait presque
également le type de couverture aucun effet sur la récidive des
médiatique et l’influence des médias sur contrevenants. Par conséquent, le déclin
le sentiment d’insécurité de la de l’idéal de réhabilitation a laissé toute
population, laquelle, en retour, la place au modèle punitif qui, sans
demande des peines de plus en plus cependant connaître plus de succès au
sévères, à l’aide de trois événements chapitre de la prévention de la récidive,
médiatiques ayant influencé les a eu des conséquences extraordinaires
politiques pénales américaines. sur les taux d’incarcération, mais a
Pourtant, cette opinion publique n’est également engendré des coûts énormes
pas aussi homogène qu’on veut bien le sur les plans social, humain et
faire croire. Ce texte met donc en économique. Le document relate enfin
perspective le concept d’opinion la réapparition du modèle réhabilitatif
publique et de ses conséquences sur les (le « What Works Movement ») qui
politiques publiques. prend de plus en plus de l’ampleur dans
beaucoup d’organisations correction-
Le deuxième texte, intitulé Punir nelles dans plusieurs pays. Ce deuxième
ou réhabiliter les contrevenants? Du texte vise principalement à apporter un
« Nothing Works au « What Works » meilleur éclairage à la question de la
(Monté, déclin et retour de l’idéal de réhabilitation des contrevenants.
réhabilitation) qui se situe aussi sur la
scène américaine, rappelle les origines L’objectif de ces deux textes est
du modèle de réhabilitation des d’apporter une explication sur deux
contrevenants jusqu’à son déclin au phénomènes qui ont des incidences
milieu des années 70. Ce déclin, dont les importantes et qui concernent le
causes sont liées au contexte décrit dans ministère de la Sécurité publique, soit
le premier document, s’est toutefois l’opinion publique et la réinsertion
précipité à partir de la publication d’un sociale des personnes contrevenantes.
texte, en 1974 (surnommé par après
« Nothing Works »), et dont la

iv
Tables des matières

OPINIONS PUBLIQUES, INCARCÉRATION ET SYSTÈME PÉNAL AUX ÉTATS-UNIS : LES


INFLUENCES DE LA CLASSE POLITIQUE ET DES MÉDIAS ____________________________ 1

INTRODUCTION ____________________________________________________________________ 2
POURQUOI LES ÉTATS-UNIS?___________________________________________________________ 2
I QU’EST-CE QUE L’ÉTUDE DE LA FORMATION DES OPINIONS? ______________________ 4
1. LES ÉCOLES LIBÉRALES _____________________________________________________________ 4
2. UNE PERSPECTIVE CRITIQUE : L’OPINION PUBLIQUE EXISTE-T-ELLE?___________________________ 5
3. L’IMPORTANCE DE BOURDIEU DANS LA CRITIQUE DU CONCEPT DE L’OPINION PUBLIQUE ___________ 6
II LES INFLUENCES POLITIQUES : L’INSÉCURITÉ EST UN INSTRUMENT POLITIQUE _ 10
1. LA CAMPAGNE DE GOLDWATER DE 1964 : LA PEUR DONNE DES AILES ________________________ 10
2. LE MANDAT DE JOHNSON…_________________________________________________________ 15
3. … ET LA CAMPAGNE DE NIXON : AU NOM DE LA LOI! _____________________________________ 16
4. LES RÉACTIONS AU POPULISME PÉNAL _________________________________________________ 17
III LA PRÉSENTATION MÉDIATIQUE DES QUESTIONS PÉNALES : LES FAITS DIVERS QUI
FONT L’OPINION _______________________________________________________________ 19
1. MÊME LES ÉTOILES PEUVENT MOURIR _________________________________________________ 20
2. LE CRIME NE PAIE PAS; ÊTRE « SOFT ON CRIME » NON PLUS _________________________________ 22
3. TROISIÈME PRISE : RETIRÉ! _________________________________________________________ 24
4. LES FAITS DIVERS ET L’INSÉCURITÉ ___________________________________________________ 25
CONCLUSION _____________________________________________________________________ 27

BIBLIOGRAPHIE __________________________________________________________________ 28

PUNIR OU RÉHABILITER LES CONTREVENANTS ? DU « NOTHING WORKS » AU « WHAT


WORKS » (MONTÉE, DÉCLIN ET RETOUR DE L’IDÉAL DE RÉHABILITATION)_________ 30

INTRODUCTION __________________________________________________________________ 31

I L’IDÉAL DE RÉHABILITATION (TOUT FONCTIONNE!)______________________________ 33


1. LEÇON 101 SUR LES FINALITÉS DES MESURES PÉNALES ____________________________________ 33
2. LA SCIENCE, LE CRIMINEL ET LA NAISSANCE DE L’IDÉAL DE RÉHABILITATION __________________ 34
2.1 La New Penology (1870)_______________________________________________________ 35
2.2 Deux approches s’opposent : le médical et le punitif _________________________________ 37
3. LA RÉHABILITATION : LE MODÈLE DOMINANT JUSQU’AUX ANNÉES 60-70 ______________________ 39
3.1 New York State Governor’s Special Committee on Criminal Offenders (1966) _____________ 40
4. LA PUBLICATION DE MARTINSON: WHAT WORKS? QUESTIONS AND ANSWERS ABOUT PRISON REFORM
(1974) ___________________________________________________________________________ 41
II LE DÉCLIN DE L’IDÉAL DE RÉHABILITATION (RIEN NE MARCHE!) ________________ 43
1. LE « PHÉNOMÈNE MARTINSON » _____________________________________________________ 43
2. LES NUANCES ET LA RÉTRACTATION DE MARTINSON (1979)________________________________ 44
3. LE DÉBAT SUR LA RÉHABILITATION ET LES CRITIQUES _____________________________________ 46
3.1 Les critiques libérales de l’étude _________________________________________________ 46
3.2 Les critiques conservatrices du modèle de réhabilitation ______________________________ 47

v
3.3 Les critiques libérales du modèle de réhabilitation ___________________________________ 48
4. LA NAISSANCE DU MODÈLE DE JUSTICE ________________________________________________ 50
III LA RÉHABILITATION DE LA PUNITION ET LES CONSÉQUENCES DU NOUVEL ÉTAT
PUNITIF________________________________________________________________________ 51
1. UN CONTEXTE FAVORABLE À LA MONTÉE DU MODÈLE PUNITIF ______________________________ 51
2. LES EFFETS DU « PHÉNOMÈNE MARTINSON » ___________________________________________ 52
2.1 Une longue série de réformes du système de justice criminelle américain _________________ 52
2.2. Des lois sévères______________________________________________________________ 55
3. DES TAUX D’INCARCÉRATION JAMAIS VUS DANS L’HISTOIRE _______________________________ 56
4. LES DOMMAGES « COLLATÉRAUX » DE CES POLITIQUES ET PRATIQUES ________________________ 57
4.1 Sur la vie des gens ____________________________________________________________ 57
4.2 Sur les retours en prison _______________________________________________________ 59
IV LES ANNÉES 2000 ET LE RETOUR DE LA RÉHABILITATION _______________________ 60
1. PENDANT CE TEMPS… _____________________________________________________________ 60
2. … LA RÉSISTANCE S’ORGANISE : LES PSYCHOLOGUES CONTRE-ATTAQUENT ____________________ 61
2.1 Les principes élaborés par Gendreau et al. _________________________________________ 62
3. LE MOUVEMENT « WHAT WORKS » : CE QUI MARCHE… ___________________________________ 63
3.1 … et ce qui ne marche pas! _____________________________________________________ 63
4. ADHÉRER AU MOUVEMENT « WHAT WORKS »? _________________________________________ 66
4.1 Le retour de la réhabilitation… __________________________________________________ 67
4.2 …dans le contexte québécois ____________________________________________________ 68
CONCLUSION _____________________________________________________________________ 69

ÉPILOGUE ________________________________________________________________________ 70

BIBLIOGRAPHIE __________________________________________________________________ 72

vi
Opinions publiques, incarcération et
système pénal aux États-Unis : les
influences de la classe politique et des
médias

par Olivier Lamalice

« La colère du public, alimentée par les médias de masse, amène une réponse politique. »

Lord Windlesham
Introduction Comme Clinton en 1993, de
nombreux politiciens demandent des
peines d’incarcération toujours plus
Depuis le milieu des années 60, sévères, prétextant la prétendue
et encore davantage depuis les années efficacité de la dissuasion, mais aussi
80, le discours pénal s’est suivant une perspective politiquement
considérablement durci dans les pays intéressée. Cette tendance moderne a été
occidentaux, notamment aux États-Unis. véritablement lancée aux États-Unis
La « guerre au crime », suivie de la durant la campagne présidentielle de
« guerre à la drogue » lancées par les 1964 et s’est amplifiée au cours des
successifs présidents américains ont quarante années suivantes. De leur côté,
amené un accroissement du recours à certains médias de masse présentent
l’incarcération, en plus d’augmenter la une couverture toujours plus
durée des peines et, dans bien des cas, importante des événements criminels,
de dégrader les conditions d’empri- souvent fondée sur une généralisation
sonnement de la population carcérale. des violences concentrées géographi-
La perception, souvent erronée, de la quement 3 , favorisant l’établissement
situation du crime aux États-Unis par la d’un agenda politique de lutte contre la
population a été influencée par une criminalité et le développement d’un
couverture grandissante des actes sentiment d’insécurité.
criminels, par une généralisation de la
violence dans les ghettos et par une Il sera donc question dans ce
capitalisation politique de l’insécurité document d’étudier quelles sont les
créée par une telle couverture modalités qui sous-tendent la sévérité
journalistique. En effet, alors que le pénale dont semble se nourrir l’opinion
nombre de reportages portant sur la publique sous l’influence de deux
criminalité double entre 1992 et 1993 1 et groupes de leaders d’opinion, c'est-à-
que la criminalité diminue généralement dire les élites politiques et les médias de
depuis 1980 2 , le président Clinton masse.
présentait en 1993 au Congrès une
sévère loi de guerre à la criminalité,
profitant du climat politique favorable. Pourquoi les États-Unis?

1Le nombre de reportages couvrant la criminalité Bien que la montée du


se chiffrait à 1700 en 1993 durant les nouvelles populisme pénal et de la sévérité pénale
nationales des trois réseaux les plus importants, ne soit pas particulière aux États-Unis, il
ABC, CBS et NBC, soit un tiers de toutes les
demeure que parmi les pays occi-
nouvelles présentées par les bulletins de ces trois
réseaux. Lord WINDLESHAM, Politics, dentaux, ce sont bien nos voisins du sud
punishment, and populism, New York, Oxford
University Press, 1998, p. 5.
2 Le taux d’homicide, facteur qui influence 3 Les médias s’intéressent souvent aux violences
majoritairement la perception de la prétendue des ghettos à dominance noire à cause de leur
hausse de la criminalité, est en baisse depuis le taux d’homicide disproportionné. La
début des années 1980, où il atteignait 10,2 pour généralisation implicite qu’ils pratiquent crée un
100 000. En 1990, le taux était descendu à 9,4. sentiment d’insécurité, notamment dans les
Après une légère remontée en 1992, il est passé à banlieues cossues blanches et les milieux ruraux
8,2 en 1995. WINDLESHAM, Politics, où le taux de criminalité est particulièrement plus
punishment..., op. cit., p. 8. bas. Ibid., p. 9.

2
qui ont agi comme meneurs dans ce politiques et les médias – qui peuvent
domaine. Alors que les pays européens influencer l’opinion publique améri-
mettaient encore au point des stratégies caine en matière d’incarcération et de
afin de diminuer l’incarcération dans les système pénal, nous nous intéresserons
années 70 et 80, particulièrement les à la théorie de l’opinion publique. Nous
pays scandinaves, les États-Unis, pour allons introduire certains écrits sur
leur part entreprenaient déjà leur long l’opinion publique, permettant de
périple vers la sévérité pénale, déterminer comment nous pouvons
abandonnant durablement la prédo- aborder ce concept souvent cité,
minance réhabilitative progressivement notamment par la presse populaire,
mise en place depuis les années 1830. De mais rarement défini. Nous traiterons
plus, l’importance d’étudier les États- des écoles libérales et critiques, de
Unis réside dans le fait qu’en tant que l’importance du sociologue Pierre
voisins immédiats et puissants du Bourdieu dans la compréhension de
Québec, nous sommes souvent tentés de l’opinion publique. Après cet exposé
nous inspirer de leurs politiques, ou du théorique nous entrerons dans le vif du
moins de les prendre en considération sujet en abordant les influences que
dans la réalisation de nos propres peuvent avoir les élites politiques dans
politiques. Finalement, les États-Unis l’élaboration du populisme pénal,
représentent un sujet d’étude parti- mouvement informel développé à partir
culièrement intéressant dans le domaine des années 1960. Ensuite, nous nous
correctionnel et pénal : ils sont devenus intéresserons à l’influence que peuvent
au tournant du XIXe siècle le pays ayant avoir les médias sur l’opinion publique,
le plus de prisonniers, le plus haut taux présentant l’exemple de trois
d’incarcération 4 , tout en demeurant le couvertures médiatiques ayant eu une
pays occidental aux prises avec le plus influence particulière sur l’établissement
de crimes violents 5 . de politiques pénales.

Toutefois, avant de s’attarder Cette étude favorisera une


aux leaders d’opinion – les élites meilleure compréhension des enjeux
sociaux liés intimement à la connais-
sance des influences de l’opinion
4 Selon Christie, les États-Unis ont un taux publique.
d’incarcération de 701 prisonniers par 100 000
habitants, soit plus de 2 100 000 personnes
incarcérées. Comparativement, la Russie,
deuxième pays au chapitre de l’emprisonnement
de masse a un taux de 600 pour 100 000. Le
Canada possède un taux semblable à celui de la
France (110) et un peu en deçà de celui de la
Grande-Bretagne (130). La Finlande, souvent
citée comme modèle dans le traitement du crime,
possède un taux de 55 prisonniers pour 100 000
habitants. Voir Nils CHRISTIE, L’industrie de la
punition, Prison et politique pénale en Occident,
Paris, Autrement, 2003.
5 À titre d’exemple, le nombre d’homicides à

New York est dix fois plus élevé qu’à Londres,


qui est une ville de taille comparable.
WINDLESHAM, Politics, punishment…, op. cit., p.
10.

3
sociologique […] ou compris comme
I Qu’est-ce que l’étude de la l’agrégation des opinions indivi-
duelles 7 . » L’étude des opinions
formation des opinions? publiques conduit même à la
publication en 1937 de la revue Public
Opinion Quarterly, encore publiée de nos
La perspective politique de ce jours 8 . On commence à la même époque
travail nous oblige à faire un rapide tour à lier la formation de l’opinion avec les
d’horizon historique de l’étude de la médias de masse (la radio et ensuite la
formation des opinions. télévision) qui se développent. De ce
fait, l’étude des opinions évolue pour
Bien que l’étude systématique de s’adapter au contexte social; on traite
la formation de l’opinion date tour à tour de « propagande, persua-
véritablement du début du XXe siècle, sion, opinion publique, symbolisme,
certains auteurs classiques abordent langage politique, publicité, marketing,
cette question, notamment Aristote et réception 9 », liste à laquelle ou pourrait
Rousseau. Machiavel est celui qui ajouter aujourd’hui les termes marketing
aborde le plus directement l’importance social, relations publiques, communication
politique de l’appui populaire : « la politique, etc.
meilleure des forteresses pour les
dirigeants consiste à ne pas être haï du
peuple, ce qui suppose une disposition 1. Les écoles libérales
d’esprit favorable à l’égard de celui-ci,
ou du moins son apparence, et la Des courants de pensée distincts
capacité de la faire connaître 6 . » Cette apparaissent dans l’étude des opinions
nécessité de recours à la communication publiques. Les différentes écoles
politique, donc à l’influence de la libérales forment la majorité des études
formation des opinions, devra s’accé- dans le domaine. Par ailleurs, les
lérer à mesure que les démocraties se théories critiques – qui inspirent
développent. En effet, l’imputabilité davantage ce travail – remettent en
démocratique oblige les dirigeants à question les postulats de base de la
tenir de plus en plus compte des recherche sur l’opinion publique,
sentiments populaires – et de l’influence postulats n’ayant jamais été explicités
qu’ils peuvent avoir sur eux – dans la par les écoles libérales.
formation de leurs politiques. La
recherche systématique portant sur les Le béhavioralisme, théorie libérale
opinions publiques se met en place principale dans le domaine de la
définitivement à partir des années 1920. formation de l’opinion publique, se
fonde sur une approche d’indivi-
À partir de cette époque, ce sujet dualisme méthodologique, « c’est-à-dire
de recherche figure dans plusieurs
champs disciplinaires distincts, « qu’il 7 Ibid., p. 4-5.
soit traité comme un phénomène 8 Le Public Opinion Quarterly est publié quatre fois
l’an par la American Association for Public
6 Anne-Marie GINGRAS, La communication Opinion Research (AAPOR) fondée en 1947.
politique; État des savoirs, enjeux et perspectives, Ste- Vous pouvez consulter la revue à l’adresse
Foy, Presses de l’Université du Québec, 2003, p. suivante http://www.poq.oupjournals.org/ .
4. 9 GINGRAS, La communication…, op. cit., p. 5.

4
sur l’idée que les phénomènes politiques influençant autant les demandes que les
ou sociaux s’expliquent par l’agrégation réponses 13 . Le fonctionnalisme et les
des comportements individuels; l’indi- approches psychologiques, que nous
vidu fonderait le collectif, tout comme le n’aborderons pas ici, tentent elles aussi
vote établirait la légitimité de la de décrire la création de l’opinion
gouverne 10 . » Cette méthode positiviste publique.
et individualiste se développe durant
l’entre-deux-guerres. Elle apporte à la
recherche, entre autres, une théorisation 2. Une perspective critique : l’opinion
de la puissance des médias, notamment publique existe-t-elle?
par l’étude de la propagande de
l’époque de la Première Guerre L’approche utilisée par ce travail
mondiale et celle pratiquée par les repose davantage sur les théories
Nazis. De plus, cette approche est la critiques de l’opinion – notamment
première à utiliser la recherche pour celles de Bourdieu 14 et de Champagne 15
déterminer les préférences com- – plutôt que sur les théories libérales.
merciales des individus, durant la Comme nous l’avons mentionné
décennie 40. Le béhavioralisme se précédemment, nous voyons l’avantage
développera jusqu’à nos jours, dans les théories critiques de ne pas
notamment pour expliquer le rôle des présumer de l’existence d’un concept
médias dans la détermination de comme le font les écoles libérales : il ne
l’agenda politique (agenda setting) et suffit pas d’invoquer l’opinion publique
plus tard de l’influence de ceux-ci sur pour qu’elle existe. Plutôt que de nous
cet agenda 11 (agenda building). 12 intéresser spécifiquement aux détails
des outils susceptibles de circonscrire
D’autres théories et écoles certaines opinions publiques –
libérales se sont attaquées à l’opinion méthodologie des sondages par exemple
publique. Le systémisme tente de définir – nous privilégions une approche plus
la communication politique selon le globale, davantage sociologique et
système popularisé par David Easton qui politique : « la recherche critique
décrit le système politique comme une [s’intéresse] peu aux détails, mais plutôt
boîte noire recevant des intrants (inputs) au rôle général des médias de
constitués de demandes et de soutiens, communication dans le système social,
engendrant des extrants (outputs), c’est- au contrôle des médias et à leur
à-dire des actions et des décisions. Ces organisation 16 ». Dans cette perspective
intrants et extrants rétroagissent en critique, nous tenterons de comprendre
boucle dans un environnement l’évolution de l’opinion face au système
pénal par deux vecteurs : l’influence
10 Ibid., p. 15-16. politique à travers le populisme pénal et
11 Charles E MENIFIED (dir.), « The media’s
portrayal of urban and rural school violence : a
preliminary analysis » dans Deviant Behavior : An 13 Ibid., p. 23.
Interdisciplinary Journal, No. 22, 2001, p. 449. 14 Pierre BOURDIEU, « L’opinion publique
12 L’agenda building définit une relation n’existe pas », Questions de sociologie, Paris,
triangulaire entre les médias, les décideurs et la Éditions de minuit, 1984, p. 222-235.
population, contrairement à l’agenda setting qui 15 Patrick CHAMPAGNE, Faire l’opinion, le

accorde une puissance jugée trop grande aux nouveau jeu politique, Paris, Éditions de minuit,
médias. GINGRAS, La communication…, op. cit., p. 1990.
20. 16 GINGRAS, La communication…, op. cit., p. 32.

5
le rôle des médias dans le changé de façon durable le regard que
développement du sentiment d’insé- l’on porte sur l’opinion publique. En
curité. effet, cet article polémique a permis de
s’attaquer à un concept souvent utilisé
Selon la compréhension com- mais rarement défini, ou défini de façon
mune, l’opinion publique, en plus de incomplète et analytiquement insatis-
légitimer les politiques publiques, serait faisante. Dans cet article, Bourdieu,
consacrée par les études à caractère fidèle à sa réputation de sociologue
scientifique à renfort de sondages critique, écorche le mythe de l’opinion
d’opinion pratiqués par des firmes publique comme fondement de la
spécialisées. Il y a toutefois matière à légitimité politique depuis les années 30,
s’interroger de façon rigoureuse sur le mais aussi pour tenter de comprendre ce
principe même de l’opinion publique. que l’on peut considérer comme opinion
Tout d’abord, si l’opinion publique est publique.
en fait un synonyme de sondage
d’opinion, pourquoi le concept existe-t- Plutôt que de s’attarder à la
il? Si toutefois ces deux concepts sont méthodologie des sondages, chose que
distincts, qu’est-ce qui définit l’opinion de nombreux chercheurs ont fait,
publique? Existe-t-elle vraiment de Bourdieu s’interroge sur la nature
façon cohérente, y a-t-il moyen de sociologique même des sondages, leur
cerner l’opinion publique et de la capacité à produire du sens, leur
synthétiser? Si le concept est efficacité non pas d’un point de vue
définissable et qu’il définit un quantitatif mais qualitatif : « mon
phénomène existant, y a-t-il des moyens propos n’est pas de dénoncer de façon
pour connaître l’opinion publique? mécanique et facile les sondages
d’opinion, mais de procéder à une
Afin de répondre à ces questions, analyse rigoureuse de leur fonction-
de tenter de définir l’opinion publique nement et de leurs fonctions 17 ». Pour ce
et d’orienter de façon générale cette faire, l’auteur présente trois postulats
étude sur les liens entre l’opinion généralement avancés par les
publique, la criminalité et le système producteurs des enquêtes et des
pénal, nous utiliserons une perspective sondages d’opinion. Il s’attarde ensuite
critique. Nous tenterons d’éclaircir le à la tâche de remettre en question ces
concept, de définir les conséquences de postulats.
l’utilisation d’un tel concept, en plus de
déterminer les enjeux de l’utilisation - Premier postulat : « toute enquête
d’un concept aussi galvaudé que celui d’opinion suppose que tout le monde
de l’opinion publique. peut avoir une opinion; ou, autrement
dit, que la production d’une opinion
est à la portée de tous 18 ».
3. L’importance de Bourdieu dans la
critique du concept de l’opinion Probablement plus important, et aussi
publique pernicieux, non seulement le sondage

Paru en 1973, le texte du


sociologue français Pierre Bourdieu 17 BOURDIEU, « L’opinion publique… », op. cit.,
« L’opinion publique n’existe pas » a p. 222.
18 Loc. cit.

6
d’opinion postule que la formulation - Troisième postulat : « dans le simple
d’une opinion est à la portée de tous, fait de poser la même question à tout
mais il implique aussi que tous doivent le monde se trouve impliquée
produire une opinion. En effet, les l’hypothèse qu’il y a un consensus sur
instituts de sondages utilisent la les problèmes, autrement dit qu’il y a
répartition des indécis et interprètent un accord sur les questions qui
souvent les résultats dans l’optique où méritent d’être posées 21 ».
les seuls résultats valables sont ceux
qui fournissent une réponse Un sondage d’opinion quantitatif 22
prédéfinie : à l’image d’une élection, implique nécessairement un choix de
un sondage se doit de présenter questions dont on présume
seulement les options inscrites comme l’importance pour les personnes
étant légitimes. Les abstentions ne sondées, mais de surcroît une série de
peuvent se classer statistiquement de réponses dont on assume la validité
la même façon que l’on ne présente dans la représentation de l’opinion des
jamais « 25 % des Québécois personnes sondées. Ainsi, « l’analyse
n’expriment aucune opinion sur le scientifique des sondages d’opinion
système de santé ». montre qu’il n’existe pratiquement pas
de problème omnibus; pas de question
- Deuxième postulat : « on suppose que qui ne soit réinterprétée en fonction
toutes les positions se valent 19 ». des intérêts des gens à qui elle est
posée, le premier impératif étant de se
Vient évidemment la question de la demander à quelle question les
valeur des opinions : il est utopique de différentes catégories de répondants
postuler que tous les citoyens, ou que ont cru répondre 23 ». Les sondages
toutes les personnes sondées, ont une d’opinion impliquent nécessairement
opinion arrêtée à propos de tous les une imposition de problématiques,
enjeux sociaux. Peut-on, par un simple lesquelles ne sont pas nécessairement
amalgame d’opinions individuelles celles qui intéressent les personnes
plus ou moins bien informées, sondées, mais à propos desquelles des
affirmer comment l’opinion publique réponses – et une cohérence générale
se positionne face à une série de d’opinion publique – sont par la suite
problèmes sociaux complexes : « plus dégagées.
une question porte sur des problèmes
de savoir, de connaissances, plus
l’écart est grand entre les taux de non- Toujours dans un souci de ne pas
réponses des plus instruits et des attaquer les sondages dans une optique
moins instruits. À l’inverse, quand les méthodologique ou technique, Bourdieu
questions portent sur les problèmes s’intéresse plutôt à la nature même du
éthiques, les variations des non- sondage, nature qui est subordonnée « à
réponses selon le niveau d’instruction une demande de type particulier 24 ». Il
sont faibles 20 ».
21 Ibid., p. 222.
22 Avec un questionnaire à choix multiples
permettant l’extraction facile de statistiques.
23 BOURDIEU, « L’opinion publique… », op. cit.,
19 Loc. cit. p. 226.
20 Ibid., p. 225. 24 Ibid., p. 223.

7
s’agit le plus souvent d’une demande dans la logique de la considérer comme
politique. En effet, pour se figurer à étant unanime, donc de pouvoir
l’agenda un sujet doit nécessairement légitimer une prise de position politique
avoir une valeur politique, représenter subséquente en rapport avec cette
une certaine préoccupation politique opinion publique 27 .
pour quelqu’un. Cet argument semble
aller de soi : on ne tient pas à poser des Il découle de cette situation que
questions sur des sujets qui les sondages ne sondent pas l’opinion
n’intéressent personne, ou du moins une publique, mais bien les opinions
minorité de la population, ou qui n’est individuelles. En résumé, la position de
reliée en rien à un enjeu politique 25 . Bourdieu, position que nous partageons
comme fondement de cette analyse,
La nature même des sondages affirme que l’opinion publique n’existe
d’opinion implique aussi le postulat que pas en tant que tout cohérent; il existe
l’opinion publique n’est qu’une simple des opinions individuelles, des opinions
agrégation d’opinions individuelles : de groupes, voire des opinions
« le sondage d’opinion est, dans l’état semblables au sein d’une classe
actuel, un instrument d’action politique; sociale 28 , mais le concept d’opinion
sa fonction la plus importante consiste publique comme agrégation de ces
peut-être à imposer l’illusion qu’il existe opinions de groupes réduits est un
une opinion publique comme fantôme sociologique 29 . Ainsi, les
sommation purement additive résultats de sondages ne peuvent
d’opinions individuelles 26 . » Le pro- équivaloir à l’opinion publique, mais
blème posé par cette prémisse est que bien à un « coup de sonde » de l’opinion
l’on suppose une cohérence à l’opinion d’un groupe sondé – aussi représentatif
publique alors qu’elle n’est par soit-il – à propos de questions précises,
définition qu’un amalgame d’opinions dans un contexte précis, avec tous les
exprimées individuellement, qui plus biais inhérents à l’expression d’une
est, un amalgame nécessairement opinion par la voie d’un questionnaire,
présenté sous une forme quantitative
réduisant ou faisant disparaître les 27 Loc. cit.
nuances, les positions divergentes ou 28 Bourdieu parle d’un « éthos de classe ». Voir
présentant les refus de répondre comme « L’opinion publique… », op. cit., p. 227. Dans un
monde de plus en plus globalisé où les références
une catégorie générale non explicitée. ne sont plus nécessairement fonction de la classe
Toutefois, le fait de présenter l’opinion d’appartenance, de la nationalité ou de
publique comme un tout cohérent entre l’appartenance physique à un lieu, nous pouvons
présumer que l’opinion des groupes peut être
aussi délocalisée que les solidarités ou les
25 Le terme politique est pris ici au sens large sentiments d’appartenance. Nous n’abordons
d’affaires publiques ou sociales et non pas toutefois pas cette question dans ce travail. Voir,
nécessairement au sens de politique partisane. entre autres, Manuel CASTELLS, La société en
Toutefois, comme le mentionne Bourdieu, « une réseau, Paris, Fayard, 2001 et Jan Aart SCHOLTE,
analyse statistique sommaire des questions Globalization; A Critical Introduction, New York, St.
posées nous a fait voir que la grande majorité Martin’s Press, 2000.
d’entre elles étaient directement liées aux 29 Le concept des « fantômes sociologiques » est

préoccupations politiques du « personnel avancé – sous le nom de « fantômes


politique » ». Pierre BOURDIEU, « L’opinion cosmopolites » par André C. DRAINVILLE,
publique… », op. cit., p. 223. « Québec City 2001 and the Making of
26 BOURDIEU, « L’opinion publique… », op. cit., Transnational Subjects », Socialist Register, A
p. 224. world of contradiction, 2002.

8
notamment l’interprétation des ques- gens de la criminalité et du système
tions et des réponses, la connaissance de pénal 33 .
la problématique par les personnes
sondées, etc. Cela dit, il n’est pas
question ici de rejeter les sondages
comme outils de compréhension des
opinions 30 , mais bien d’accepter que ces
outils comportent des limites impor-
tantes.

Il peut donc exister des opinions


individuelles, de groupes ou de classes,
donc des opinions publiques. Pour
Champagne, ce qui existe n’est pas, c’est
« l’opinion publique, ni même "l’opinion
mesurée par les sondages d’opinion",
mais un nouvel espace social dominé
par un ensemble d’agents [qui] donnent
par là une existence politique autonome
à une "opinion publique", qu’ils ont eux-
mêmes fabriquée 31 ».

Nous partageons avec


Champagne l’idée que, bien que
l’opinion publique n’existe pas comme
un tout cohérent, des acteurs sociaux –
que l’on peut appeler des leaders
d’opinion – peuvent bel et bien exercer
une influence sur les opinions. Dans
cette optique, « rendre compte de
l’opinion publique implique d’apprécier
la manière dont les préférences et les
choix des citoyens ordinaires, même peu
intéressés, comme ils le sont souvent,
par la vie publique, peuvent être
conditionnés par le processus politique
33 Nous constatons toutefois que l’influence des
lui-même 32 ». De ce fait, ce travail porte
élites politiques et des médias sur l’opinion
principalement sur l’influence des deux
publique n’est pas à sens unique dans les sociétés
types d’acteurs, les élites politiques et démocratiques occidentales. En effet, autant les
les médias, sur l’opinion que se font les politiciens ont besoin de la population pour être
élus, autan les médias n’ont pas le contrôle
absolu sur les lecteurs qui peuvent toujours
30 Nous utiliserons d’ailleurs plus loin des porter leur allégeance médiatique vers des
résultats de sondages d’opinion. concurrents : « Manifestement, l’élite politique
31 Patrick CHAMPAGNE, Faire l’opinion, op. cit., est tenue de prendre en compte l’opinion
p. 30. publique autant que l’opinion publique est
32 Paul M. SNIDERMAN, « Les nouvelles contrainte par les choix des élites ».
perspectives de la recherche sur l’opinion SNIDERMAN, « Les nouvelles perspectives… »,
publique », Politix, No. 41, 1998, p. 123 à 175. op. cit., p. 125.

9
militants des droits civiques et les
II Les influences politiques : autres protestataires 34 …

l’insécurité est un instrument


politique Le populisme pénal est un terme,
bien que généralement négatif, utilisé
par le criminologue Julian Roberts pour
définir une politique ou une série de
« In politics, what begins with fear
politiques populaires qui tentent de
usually ends up in folly. »
répondre à des demandes populaires –
Samuel Taylor Coleridge qu’elles aient été exprimées ou non 35 .
Ainsi, un politicien usant de populisme
pénal tentera de récolter un maximum
1. La campagne de Goldwater de de votes en tablant sur la peur du crime,
1964 : la peur donne des ailes un événement criminel souvent
exceptionnel mais surmédiatisé. Dans
Les années 60 peuvent sembler une démocratie où les politiciens
paradoxales du point de vue des doivent en principe mettre en place des
politiques pénales. En effet, alors que politiques populaires, le populisme se
l’on assiste à l’apogée des pratiques distingue par une recherche
libérales de réhabilitation qui se systématique de la popularité politique.
développent rapidement depuis la fin Or, les politiques populistes peuvent
de la Seconde Guerre mondiale, on voit être mises en œuvre malgré leur
du même coup se déployer une série de détachement de légitimité scientifique,
politiques pénales conservatrices préférant le registre émotionnel aux
sévères qui contribuent à une croissance critères rationnels. Le populisme est une
rapide de la population carcérale. méthode politique rhétorique qui assoit
L’impulsion du populisme pénal héritée sa légitimité sur l’identification au
des politiciens conservateurs des années peuple, sur un discours anti-élitiste et
60 permettra de définir l’orientation qui considère la population comme un
carcérale pendant les quarante années bloc monolithique, à l’exception de
suivantes : certaines catégories d’individus. De ce
fait, le populisme pénal qui fait la
Entre 1964 et 1999 aux États-Unis, promotion de peines sévères et d’un
les législateurs conservateurs, les discours dur envers la criminalité ne
forces de l’ordre et les médias ont
créé ensemble un sentiment de 34 Notre traduction. « Between 1964 and 1999

panique face au crime. Une conservative legislators, law enforcement


conséquence de cette situation a été agencies, and the media together created a panic
l’adoption de lois criminelles about crime in the United States. One
fédérales renforçant la recherche de consequence was the passage of criminal laws
that strengthened the federal law enforcement
la loi et l’ordre au détriment des
effort in relation to the states. Another was the
États fédérés. Une autre
increase in police powers to deal with political
conséquence a été l’augmentation dissidents, civil rights activits, and other
des pouvoirs policiers pour traiter protesters... ». William J. CHAMBLISS, Power,
avec les dissidents politiques, les politics, op. cit., p. 29.
35 Voir Julian V. ROBERTS, et al., Penal populism

and public opinion, lessons from five coutries,


Oxford, Oxford University press, 2003.

10
doit pas être confondu avec le discours campagne présidentielle d’après-guerre
criminologique qui défend de façon plus à utiliser autant le discours « law and
systématique l’emprisonnement et les order », c’est-à-dire à placer des
peines sévères. Alors que ce dernier arguments de sévérité pénale au centre
prend appui sur une argumentation des préoccupations 38 .
plus systématique, le premier ne se
fonde que sur la popularité des mesures Il faut bien préciser que, bien que
proposées pour assurer un avenir marquant un changement qualitatif
politique aux personnes qui utilisent ce dans la façon de présenter la politique
discours 36 . présidentielle d’après-guerre, la
campagne de Goldwater n’est pas la
L’année 1964 constitue un première application américaine de la
changement politique qualitatif majeur sévérité pénale. En effet, tout au long
pour les États-Unis. En effet, c’est des XIXe et XXe siècles, des personnalités
durant la campagne présidentielle publiques ont tenté de miser sur la peur
opposant le président démocrate du crime afin de s’arroger davantage de
Lyndon B. Johnson au candidat pouvoirs ou tout simplement pour faire
républicain Barry Goldwater 37 que accepter leur point de vue sur certains
l’habitude de récolter les faveurs sujets. Par exemple, au cours des
populaires en jouant sur la fibre de dernières décennies du XIXe siècle, les
l’insécurité fait son chemin auprès des groupes de tempérance américains
politiciens américains. La campagne de prennent une place de plus en plus
Goldwater sera ainsi la première importante dans les débats publics.

36 Andrej SOLKAY, « Populism in Central


Cette place s’élargit jusqu’aux
Eastern Europe », Thinking Fundamentals, Vienne, années 30 alors que l’Anti-Saloon League
IWM Junior Visiting Fellow Conferences, Vol. 9, et la Carrie Nation lient leur discours
2000, p. 2-4, Jan JAGERS et Stefaan WALGRAVE, anti-consommation de drogues et
Populism as political communication style, Anvers,
d’alcool à une forme de sévérité pénale
Media Movements Politics, 2003, p. 4-5.
37 Barry Goldwater, né à Phoenix en Arizona en populiste. En effet, la consommation de
1909 dans une riche famille d’entrepreneurs, a drogues se transforme à cette époque,
étudié au collège militaire de Staunton et à passant d’une consommation majo-
l’Université d’Arizona avant de reprendre ritairement blanche et bourgeoise des
l’entreprise familiale. Il se joint à l’armée de l’air
américaine pendant la Seconde Guerre mondiale,
drogues issues du pavot, vers un groupe
qu’il quitte en 1945 avec le rang de brigadier marginalisé plus facilement con-
général. Il se joint au parti républicain en damnable : les jeunes hommes noirs.
opposition au New Deal de Roosevelt, aux L’abandon des opiacés par la bour-
politiques sociales de Truman et au syndicalisme.
geoisie blanche permet désormais de
Il est un des plus fervents partisans du sénateur
Joe McCarthy qui mènera la « chasse aux lier la consommation de ces drogues,
sorcières » contre les communistes au début des pourtant encensées pour leurs vertus
années 50. Il fait partie de l’aile ultraconservatrice curatives quelques années auparavant, à
du parti républicain, reprochant même au la « dégénérescence » sociale et morale
président Eisenhower de s’inspirer du New Deal.
Il appuie activement Nixon et Reagan tout au
des Noirs, lien pourtant impossible à
long de leur carrière. « Barry Goldwater », faire lorsque les Blancs consommaient
Spartacus, Schoolnet, consulté en ligne le 1er juin
2004,
[http://www.spartacus.schoolnet.co.uk/USAgol 38 William J. CHAMBLISS, Power, politics and

dwater.htm]. crime, Oxford, Westview press, 1999, p. 13.

11
eux-mêmes en masse de la morphine et des agents fédéraux pour des offenses
de l’héroïne 39 . liées à la drogue passent de 888 en 1918
à plus de 10 000 en 1925 40 .
Le lien alors établi entre la
consommation de drogues et d’alcool Les racines prohibitives du
par les groupes de tempérance, populisme pénal de Goldwater
conjugué avec leur influence auprès des n’expliquent toutefois qu’en partie sa
politiciens et de la population, conduit à politique. En effet, l’influence la plus
l’adoption de la prohibition qui restera directe pour Goldwater, candidat
en place jusqu’en 1933. La prohibition républicain en 1964, réside proba-
des drogues, et ensuite de l’alcool, laisse blement dans l’expérience de Harry
toutefois des traces indélébiles dans les Anslinger. Ce dernier a été directeur de
habitudes américaines : depuis plus de la lutte contre la drogue américaine
trente ans, un marché noir important et pendant plus de trente ans, à partir du
très lucratif s’est instauré afin de début des années 30, au Bureau of
contourner les interdits. Narcotics. Il s’assure de la pérennité de
sa carrière fort habilement en obtenant
Lorsque l’alcool est de nouveau un financement constant de la part des
disponible légalement en 1933, les autorités politiques de toutes les
groupes criminels mafieux ont déjà mis allégeances en jouant sur l’opinion
en place des réseaux importants de publique. La tactique de Anslinger
contrebande d’alcool qui se consiste en fait à utiliser l’insécurité
reconvertiront dans la vente de la publique créée par des déclarations
drogue demeurant illégale. Du même faisant croire à une situation où le crime
coup, l’impact important sur la ou la consommation de drogues se
population découle alors du fait que développe à des niveaux qui ne
nombre de consommateurs, ayant hérité pourraient être contrôlés que par un
leurs habitudes de l’époque où les investissement important : « faire le plus
drogues étaient obtenues légalement, se possible d’hystériques déclarations
retrouvent instantanément obligés de antidrogue et induire tellement de peur
faire affaire avec le marché noir pour auprès de l’électorat que le Congrès
s’approvisionner. n’oserait jamais se dresser contre le
Bureau of Narcotics 41 ».
Ainsi, une frange de la
population, principalement des Noirs et Ainsi, afin de canaliser les votes
des Hispanophones, se retrouve conservateurs américains, Goldwater
subitement criminalisée par un tente de tabler sur l’insécurité que
changement législatif. Le discours produit la montée du mouvement des
sévère envers les drogues et l’alcool droits civiques 42 en liant ce mouvement
entraîne automatiquement un
mouvement semblable envers le
système carcéral : les arrestations par
40Ibid., p. 141.
41 Notre traduction. « Make as many hysterical
antidrug pronuncements as possible, and to whip
39 Un politicien fédéral dira même que « alcohol up such fear in the electorate that no Congress
and drugs made Blacks, in particular, ‘degenerate would dare to stand in the way of the Bureau of
to the level of the cannibal’ ». Sasha ABRAMSKY, Narcotics. » Ibid., p. 145.
Hard time blues, New York, St. Martin Books, 42Mouvement d’émancipation des Noirs
2002, p.141. américains voulant mettre fin aux politiques de

12
à la progression concomitante de la De ce fait, en même temps que
criminalité aux États-Unis. Il utilise cette les républicains de Goldwater mettent la
tactique se situant à mi-chemin entre question raciale à l’avant-plan de la
celle des mouvements de tempérance et scène politique par le lien qu’ils y
celle de Anslinger : il s’agit d’un entretiennent avec la montée de la
mélange de moralisme conservateur où criminalité, les Démocrates appuient le
les valeurs de l’Amérique blanche sont mouvement des droits civiques, faisant
sublimées. Goldwater favorise la peur des problèmes raciaux leur enjeu
des groupes marginalisés de la société. principal. Cette situation porte à croire
Ainsi s’opère un changement politique que « la dynamique de l’opinion
important, transformant le parti publique apparaît donc connectée de
républicain en véhicule politique pour manière profonde à la dynamique
les riches blancs, alors que le parti même de la politique 46 . »
démocrate devient davantage
multiethnique, libéral et proche du La propension de la campagne
mouvement des droits civiques 43 . de Goldwater à s’acharner sur le
mouvement des droits civiques en tant
Ainsi, « le parti républicain, que catalyseur de la criminalité
autrefois attaché au libéralisme en s’explique finalement – en plus de
matière de relations interraciales, est l’influence exercée par les mouvements
apparu comme le parti du de tempérance et le Bureau of Narcotics –
conservatisme ethnique et, à l’inverse, le par des facteurs historiques intimement
parti démocrate, autrefois bastion des liés à la spécificité sudiste.
ségrégationnistes du Sud, est devenu le
parti du libéralisme racial 44 . » Il blâme En effet, l’histoire des États
alors les libéraux américains d’avoir créé sudistes semble être ponctuée d’un
des conditions favorisant le recours à l’incarcération à des fins
développement de la criminalité par des politiques. Par exemple, au sortir de la
traitements trop doux des personnes guerre de Sécession, en 1865, les États
incarcérées, faisant place à la remise en du Sud ont progressivement adopté une
question de la réhabilitation qui série de lois, de règlements et de
s’accélérera dix ans plus tard 45 . pratiques instituant le système pénal
comme solution de remplacement à
ségrégation encore pratiquées à l’époque dans les
peine déguisée du système esclavagiste.
États du Sud. Ainsi, les Noirs nouvellement affranchis
43 Le rapprochement opéré par le Parti démocrate par la victoire du Nord se trouvent
tout au long des années 50 et 60 lui fait perdre soumis pour la première fois au système
une large partie de l’appui des Blancs sudistes
judiciaire autrefois réservé aux Blancs 47 .
hérité de la guerre de Sécession, alors que les
républicains de Lincoln avaient fait la guerre au
Sud. Les relents de société ségrégationniste se parution de l’article de Robert MARTINSON,
retournent vers le Parti républicain qui cible « What Works? Questions and Answers about
consciemment le racisme sudiste pour rallier des Prison Reform », Public Interest, Vol. 35, 1974, p.
voix. Katherine BECKETT et Theodore SASSON, 22-54.
The Politics of injustice, Thousand Oaks, Sage, 46SNIDERMAN, « Les nouvelles perspectives… »,

2000, p. 53-54. op. cit., p. 124.


44SNIDERMAN, « Les nouvelles perspectives… », 47 Les esclaves étaient précédemment soumis à la

op. cit., p. 124. justice privée de leur propriétaire. Il est


45 Cette remise en question de la réhabilitation important de mentionner à ce sujet que
devient définitivement à l’ordre du jour lors de la l’incarcération n’est utilisée que pour les Blancs,

13
Étant donné cette arrivée dans le alors que le prisonnier est une ressource
système judiciaire blanc, la société « jetable » pratiquement illimitée pour
blanche encore majoritairement raciste ceux qui profitent de sa force de
condamne un nombre disproportionné travail 51 . Il demeure toutefois qu’en
de Noirs 48 pour des incartades et les dehors de l’utilité économique de ce
envoie ainsi dans un système pénal genre de système pour la société sudiste
permettant la location de la main- post esclavagiste, un aspect politique
d’œuvre des détenus (convict leasing) à sous-tend sa mise sur pied : « En plus de
des entrepreneurs privés 49 : « la location ses fonctions économiques, la location
des détenus a été pensée autant pour de main-d’œuvre s’avérait une méthode
punir et dissuader les criminels que efficace de ségrégation des détenus
pour mobiliser une main-d’œuvre bon blancs et noirs, réaffirmant de ce fait la
marché 50 . » vieille équation entre la race et la classe
que l’émancipation avaient menacé de
Ainsi, une disparité importante faire disparaître 52 . »
dans l’incarcération entre les Blancs et
les Noirs permet d’utiliser la main- Cette utilisation du système
d’œuvre détenue à peu près selon les pénal à des fins politiques fait donc
mêmes paramètres que durant la aussi partie du bagage dont hérite
période esclavagiste, malgré quelques Goldwater et certains républicains
exceptions. En effet, il se peut même que conservateurs d’origine sudiste; le fait
les esclaves aient pu être mieux traités que ceux-ci lient directement la montée
que les détenus forcés au travail; les de la criminalité avec le développement
esclaves représentaient un investis- du mouvement des droits civiques
sement important pour le propriétaire semble confirmer leur attachement au
vieux populisme sudiste. Leur influence
et non pour les esclaves noirs, ce qui se sur la politique et sur l’opinion ne se fait
comprend assez logiquement : on ne peut priver toutefois pas beaucoup sentir en 1964.
un esclave de sa liberté en l’incarcérant, puisqu’il
En effet, Goldwater perd les élections
ne possède aucune liberté à la base. Ainsi,
l’incarcération d’un esclave amène plutôt une présidentielles par une très grande
perte de productivité pour son propriétaire marge. Par contre, sa campagne fondée
qu’une punition. Les punitions qui leur sont sur un discours « law and order »
imposées sont principalement des châtiments plaçant les considérations sécuritaires
corporels inspirés de l’Ancien Régime. Michel
FOUCAULT, Surveiller et punir, Paris, Gallimard,
répressives au centre de ses
1975. préoccupations, tablant sur l’insécurité
48 « In 1866 there were 300 black and only 25 grandissante et la perte relative des
white convicts in Georgia, and there were 212
black and 85 white felons detained at the
dilapitated penitenciary in Baton Rouge. » Dix 51 Dans les mines, par exemple, les détenus

ans plus tard, ce sont plus de 95 % des survivaient en moyenne trois ans aux conditions
prisonniers dans le système pénal sudiste qui abominables d’exploitation de la main-d’œuvre.
sont Noirs. Christopher R. ADAMSON, En 1883, 36 % des prisonniers travaillant à la
« Punishment after slavery : Southern state penal mine Milner en Alabama sont décédés à cause
systems, 1865-1890 », Social Problems, Vol. 30, No. des mauvais traitements. Ibid., p. 566.
5, Juin 1983, p. 561 et 565. 52 Notre traduction. « In addition to its economic
49 ADAMSON, « Punishment after slavery… », function, leasing represented an effective method
op. cit., p. 556. of segregating white and black offenders, and
50 Notre traduction. « The convict lease was thereby reaffirming the age-old equation between
designed both to punish and deter crime and to race and class wich emancipation threatened to
mobilize cheap labor. » Ibid., p. 560. dissolve. » Ibid., p. 565.

14
repères moraux influencera un proche issues de la Seconde Guerre mondiale 54 .
de celui-ci, Richard Nixon, en plus de Toutefois, lorsque Nixon arrive au
préparer la venue de trois présidents qui pouvoir, les Trente Glorieuses ayant
durciront considérablement les peines et marqué la prospérité d’après-guerre, le
augmenteront le recours à l’incar- développement de la consommation de
cération de façon exponentielle : Ronald masse et le plein emploi commencent à
Reagan (1980-88), George H. W. Bush s’essouffler. Le climat politique a évolué
(1988-92) et Bill Clinton (1992-2000). depuis la campagne de 1964 qui a
consacré Johnson dans une victoire
éclatante.
2. Le mandat de Johnson…
Ainsi, tout au long de son
Alors que l’ébullition sociale qui mandat 55 , Johnson doit reculer face aux
a cours lors de l’élection de 1964 ne partisans de la société « law and order »
semble pas fournir un terreau fertile à la décrite par Goldwater en 1964. De ce
campagne « law and order » de fait, tout en continuant à faire la
Goldwater, la tendance se renverse dès promotion de sa « Great Society 56 », il se
1968 et se confirme en 1972. Le retrait plie aux demandes 57 de sévérité en
inattendu de la politique du président mettant en place une commission sur le
Lyndon Johnson en 1968 conjugué à un crime qui accouche en 1967 du Safe
enlisement de plus en plus manifeste au Streets and Crime Control Act. Deux
Vietnam, à une montée importante de la années auparavant, il avait créé le Office
criminalité, aux tensions raciales et à of Law Enforcement Assistance et la
une agitation populaire alimentée par President’s Commission on Law
les mouvements anti-guerre contribuent Enforcement and the Administration of
à porter les républicains et Nixon au Justice. Ces deux organisations visent
pouvoir.
54 À ce chapitre, ils n’entrent pas spécialement en
Les deux mandats des présidents
contradiction avec les deux mandats du
démocrates qui précèdent l’accession de président républicain Dwight Eisenhower (1952-
Nixon au pouvoir étaient fondés sur une 1960).
55 Johnson ne sert que durant un seul mandat. Il a
conception libérale 53 de la politique et
de l’intervention sociale. En effet, remplacé Kennedy en 1963, suivant le processus
normal de la passation des pouvoirs prévue aux
Kennedy et Johnson font la promotion États-Unis.
d’un État providence luttant contre la 56 La « Great Society » de Johnson vise à faire

criminalité en favorisant les minorités et reculer la criminalité et la pauvreté, à faire la


leurs droits civiques et en tentant de promotion de l’emploi et des services sociaux par
une plus grande intervention étatique. Ce projet
freiner la pauvreté. La mise en œuvre de
est un des plus importants changements dans le
leur programme a été facilitée par la mode de gestion des États-Unis depuis le New
prospérité des années d’après-guerre. Deal de Roosevelt.
57 La récupération partielle du discours « law and
Les deux mandats consécutifs de ces
présidents démocrates consacrent order » par les démocrates se fonde sur la volonté
de récupérer les « swing voters » blancs du Sud,
l’aboutissement des économies c’est-à-dire les citoyens n’étant pas attachés à un
modernes, keynésiennes et fordistes parti. Beaucoup de ces derniers ont été très attirés
par les discours punitifs républicains faisant le
lien entre les troubles sociaux et le mouvement
53 Selon la conception américaine du terme, c’est- des droits civiques. BECKETT et SASSON, The
à-dire à peu près synonyme de « progressiste ». Politics..., op. cit., p. 54-55.

15
d’abord la formation de policiers 3. … et la campagne de Nixon : au
spécialisés dans les affaires judiciaires. nom de la loi!
Toutefois, ces organisations se
transforment en 1967 en vecteurs pour La campagne « law and order »
la création d’escouades anti-émeute et de Nixon en 1968 s’organise autour
de l’écoute électronique sous mandat d’attaques envers le président sortant
judiciaire, symbolisant le glissement Johnson, le nouveau candidat
progressif vers une approche démocrate Hubert Humphrey et la Cour
répressive 58 . suprême américaine, les taxant tous les
trois de « soft on crime ». Dès son entrée
À cette époque, les États-Unis en fonction en janvier 1969, Nixon met
semblent subir de nombreux boule- en place plusieurs politiques menant à
versements sociaux importants, encou- un début de « guerre à la criminalité »,
rageant le développement de l’option marquant officiellement la fin de la
« law and order ». Tout d’abord, le « grande société » de Johnson. En effet,
président Johnson annonce qu’il ne se plutôt que d’adopter des politiques
représentera pas, laissant la place libre à s’attaquant aux causes sociologiques de
Nixon. Ensuite, les assassinats de deux la criminalité comme la pauvreté ou la
personnages célèbres, Martin Luther scolarisation déficiente, Nixon entre-
King Jr et Robert Kennedy, plongent les prend de s’attarder à ses symptômes.
Américains dans une certaine Ainsi, il utilise une campagne contre le
incompréhension. Des émeutes raciales crime organisé pour étendre l’utilisation
éclatent dans de nombreuses villes de mesures fortes, notamment l’écoute
américaines, sans compter les électronique de personnes soupçonnées
manifestations contre la guerre au d’appartenir à une organisation
Vietnam qui tournent souvent en criminelle.
confrontation avec les forces de l’ordre.
Les sondages d’opinion démontrent Les 300 millions de dollars
alors que la criminalité apparaît comme accordés à Nixon pour la lutte contre le
un des problèmes les plus importants crime organisé l’aident à étendre la
pour la société américaine. Nixon, mainmise de la sévérité pénale : dès
profitant de cette conjoncture, est élu en 1970, le Organized Crime Control Act
partie grâce à ses engagements « law étend les pouvoirs des jurys, tout en
and order » hérités de Goldwater. Le diminuant l’immunité des témoins à
moment est bien choisi, puisqu’un an charge et permet l’incarcération des
plus tard la criminalité perd de son témoins non coopératifs durant la
intérêt auprès de la population; période du procès. De plus, il empêche
toutefois, Nixon peut reprendre là où quiconque déjà condamné pour fraude
Goldwater avait laissé 59 . de mettre sur pied une entreprise
commerciale légale. Toutefois, ce sont
les termes utilisés par cette loi qui
58CHAMBLISS, Power, politics…, op. cit., p. 16-17.
étendent le plus les pouvoirs des
59 Alors que 29 % des Américains nomment le
crime comme le problème principal aux États- tribunaux. En effet, les définitions
Unis en 1968, ce pourcentage tombe à 9 % un an adoptées pour les termes « conspi-
plus tard, laissant croire à une conjoncture plutôt
qu’à une tendance. Il faudra attendre les
dernières années des mandats de Reagan pour de ce sondage. CHAMBLISS, Power, politics…, op.
que le crime revienne de façon durable à la tête cit., p. 19.

16
ration » et « entreprise criminelle » sont participent à la création d’un contexte
tellement étendues qu’elles peuvent être favorable à l’accueil d’un article quasi
appliquées dans des cas qui ne relèvent mythique de Martinson qui sera
en rien de la criminalité organisée. Par interprété comme la preuve que
exemple, une entreprise criminelle peut l’approche libérale de la réhabilitation
être composée d’un seul individu, alors est inefficace 62 .
qu’une personne peut être condamnée
pour conspiration sans avoir participé à
un crime, mais seulement pour en avoir 4. Les réactions au populisme pénal
connu vaguement les termes ou pour
avoir fait partie d’une organisation À partir de la « naissance » du
ayant perpétré un crime 60 . populisme pénal moderne, les partisans
du discours « law and order » utilisent
Bien que le crime ne soit cité avec beaucoup de succès des images
comme problème majeur pour les États- fortes et des situations pratiquement
Unis que de façon ponctuelle en 1968, mythifiées dans les médias afin de faire
Nixon s’en sert donc abondamment tout accepter leurs vues à un public souvent
au long de ses mandats, tentant de disposé à accepter un tel message. En
maintenir cette sensibilité populaire afin effet, selon Cullen, Fischer et
de favoriser son accession au pouvoir. Applegate 63 , la population répond à
Les politiques sont mises en place pour
étendre la lutte contre la criminalité
organisée à des sphères de la criminalité que tout aussi capitaliste, porte une attention
qui ont pourtant peu à voir avec les particulière au bien-être de la population,
notamment son bien-être économique, une
organisations mafieuses. Ces politiques, société post-fordiste se définit par un abandon de
parmi plusieurs modifications sociales 61 , l’idée que les travailleurs puissent avoir accès au
produit de leur travail rémunéré, que l’État soit
tenu de fournir des services sociaux et par une
60Ibid., p. 24. subordination de la société aux impératifs
61 Le contexte sociopolitique qui entoure la mise économiques. On passe donc très rapidement à
en place d’une politique davantage punitive peut une société orientée par la politique et le social à
permettre de définir un peu mieux le une société fondée sur les impératifs
changement qualitatif qui entoure l’abandon des économiques. Cette situation se dessine en partie
politiques libérales au début des années 1970. par des choix idéologiques, sous l’impulsion
L’Occident connaît en effet un changement de entre autres d’institutions internationales telles
régime politico-économique important à la fin que la Commission trilatérale et les institutions
des Trente Glorieuses, les trois décennies de de Bretton Woods qui épousent la vision
prospérité d’après-guerre. En effet, la première néolibérale à la même époque, mais aussi à cause
moitié des années 70 assistent à l’abandon d’un contexte économique particulier. En effet, il
progressif du système social-démocrate fondé sur apparaît que les finances publiques ne sont plus
une économie keynésienne et fordiste et les aussi saines en 1972 qu’elles l’étaient dix ans plus
débuts de l’économie néolibérale et du tôt : les dépenses excessives des États, qui seront
monétarisme. L’économie est désormais de exacerbées par les chocs pétroliers, ne permettent
moins en moins orientée vers la satisfaction des plus aux sociétés de fonctionner sans tendre vers
besoins sociaux, mais plutôt vers une recherche la banqueroute.
de l’équilibre économique où les politiques 62 MARTINSON, « What Works? ... », op. cit.

monétaires ne sont plus un outil mais une fin en 63 Francis T. CULLEN, Bonnie S. FISCHER et

soi. Dans une économie monétariste Brandon K. APPLEGATE, « Public opinion about
déréglementée par des politiques néolibérales, les punishment and corrections », dans Michael
rapports entre le pouvoir et la société TONRY, Crime and justice, a review of research,
s’appréhendent forcément de manière différente. Chicago, The University of Chicago Press, 2000,
Alors qu’une société fordiste et keynésienne, bien p. 1-87.

17
sept habitudes génériques concernant la 6. le soutien de la population pour la
criminalité et le système pénal 64 : réhabilitation des jeunes délinquants
est très fort;
1. la population a généralement une
réaction punitive envers le crime. 7. la population est généralement
Les attitudes « get tough » ne sont encline à comprendre et à réclamer
pas une invention des élites une modulation des peines,
politiques et sont parfois bien adoptant une attitude souvent
ancrées dans la population. Le punitive, mais peut se montrer assez
populisme pénal ne fait alors que régulièrement progressiste dans les
profiter d’un réflexe punitif pour peines réclamées.
récolter des appuis sur la base de
réactions émotives de la population;

2. les peines que les gens jugent


acceptables sont toutefois très
flexibles et varient en fonction de
l’information concernant les crimes
commis, les peines applicables, etc;

3. la population a généralement besoin


de bonnes raisons pour ne pas être
punitive. Les opinions punitives
sont modifiées quand il est
démontré que des peines moins
sévères vont dans l’intérêt des
victimes, de la communauté et des
condamnés;

4. la sévérité de la population est


souvent déterminée par le caractère
violent ou non des crimes commis.
Ainsi, celle-ci est plus encline à
utiliser des peines plus sévères avec
des criminels violents, préférant les
voir derrière les barreaux, qu’avec
les criminels non violents;

5. la population, malgré les attaques


incessantes des politiciens
conservateurs, continue à croire que
la réhabilitation doit être centrale
dans le système correctionnel;

64 Ibid., p. 8-9.

18
punitifs beaucoup trop élevés à la
III La présentation médiatique population qui, bien qu’étant
généralement assez sévère envers la
des questions pénales : les criminalité, accepte très bien les mesures
faits divers qui font l’opinion dites alternatives et la réhabilitation. En
effet, il semble que par un manque
d’information sur la sévérité des
« Que les taux de criminalité aient été sanctions imposées et sur les solutions
plus bas qu’en 1980 ne change rien à de rechange à l’emprisonnement, le
l’affaire : ce meurtre pouvait vraiment public soit souvent influencé par les
engendrer une hystérie collective contre politiciens qui utilisent le réflexe punitif
les dégénérés criminels et leur de la population pour obtenir un
défenseurs progressistes. » maximum de votes 65 .
Sasha Abramsky
Il demeure que des auteurs ont
pu noter que les médias de masse,
notamment la télévision ont un effet
L’insistance des politiciens
insécurisant. En effet, les personnes qui
populistes sur la promotion de
regardent beaucoup la télévision
politiques pénales sévères est favorisée
auraient davantage tendance à croire
par une représentation toujours plus
que leurs voisins ne sont pas sûrs, à
importante des affaires criminelles dans
assumer que le taux de criminalité est en
les médias de masse. Alors que la
hausse et à surestimer les risques
proportion de la couverture
qu’elles soient victimes d’un acte
d’événements criminels augmente sans
criminel. De plus, ces personnes sont
cesse, créant une situation donnant lieu
celles qui achètent le plus de systèmes
à une insécurité générale, ce sont
d’alarme et d’armes dans le but de se
souvent quelques événements
protéger. Finalement, les grands
particuliers relatés par les médias qui
consommateurs de télévision 66
jouent un rôle important dans la
acceptent et favorisent les mesures
création de l’opinion publique. Ces
répressives, les longues peines
événements exceptionnels mobilisent
d’incarcération, la peine de mort, en fait,
particulièrement la réponse de la
les peines qui ne font pas diminuer la
population face à la criminalité, souvent
criminalité mais permettent aux
par l’importance qui leur est accordée
politiciens qui les soutiennent de
dans les médias.
récolter un maximum de votes 67 . Pire,
Il est difficile de mesurer
exactement l’influence des politiques 65 CULLEN, FISCHER et APPLEGATE, « Public

sur l’opinion publique et le rôle réservé opinion about punishment… op.cit. », p. 56. Voir
aussi Julian V. ROBERTS et Mike HOUGH (dir.),
aux médias dans ce jeu d’influences Changing attitudes to punishment, Public opinion,
mutuelles. Il est ainsi possible que la crime and justice, Portland, Willan Publishing,
réaction politique face à la question de 2002.
66 Julian V. ROBERTS et Loretta J. STALANS,
la guerre à la drogue ait été
disproportionnée devant les attentes de Public opinion, crime and criminal justice, Westview
Press, 1997.
la population. Il apparaît que les 67 George GERBNER, « Violence and terror in
politiciens prêtent des sentiments and by the media », dans M. RABOY et B.
DAGENAIS (dir.), Medias, Crisis, and Democracy,

19
les médias propageraient souvent des « reaganomics ». Les drogues dures
idées fausses quant à la criminalité, comme la cocaïne et le crack – dérivé
influençant négativement le sentiment bon marché de la cocaïne – connaissent
de sécurité, notamment en oblitérant les un essor auprès des classes déshéritées,
statistiques démontrant que la mais atteignent aussi les classes
criminalité est en baisse 68 . moyennes.

On pourrait conclure que trois Malgré les nombreuses histoires


événements médiatiques majeurs de déchéance liées à la consommation
particuliers ont influencé les réactions de ces drogues qui nourrissent les
populaires et politiques face à la sévérité bulletins d’information, il faut attendre
pénale au cours des années 80 et 90 : le décès subit du joueur étoile de
d’abord, le décès par surdose du joueur basketball Len Bias pour que l’opinion
de basketball étoile Lens Bias en 1986 ; publique se mobilise et que la classe
ensuite la récidive de Willie Horton, politique réagisse fortement à la
criminel noir profitant d’une permission consommation de drogues. Bias, un des
de sortie en 1988 ; enfin, le meurtre plus grands espoirs du basketball
d’une jeune adolescente, Polly Klaas, collégial, est repêché par les Celtics de
par un ancien détenu en 1993. Comme Boston en 1986. Quelques jours plus
c’est fréquemment le cas dans les tard, avant même de pouvoir participer
médias, trois événements tragiques, à une seule partie dans les ligues
mais se révélant tout de même des majeures, il décède d’une surdose de
événements isolés et non une tendance cocaïne 69 .
lourde, ont influencé l’opinion publique
qui, elle, a amené des changements Les réactions politiques sont
importants dans les politiques pénales. pratiquement automatiques, la drogue
est proclamée ennemi public numéro
un 70 . On assiste alors à une véritable
1. Même les étoiles peuvent mourir surenchère discursive dans les

En 1986, Reagan est au milieu de 69 Keith HARRISON et Sally Jenkins, « Maryland


son deuxième mandat présidentiel Basketball Star Len Bias Is Dead at 22 », The
marqué par le recours au discours « law Washington Post, 20 juin 1986. David
NAKAMURA et Mark ASHER, « 10 Years Later,
and order » hérité de ses prédécesseurs Bias's Death Still Resonates », The Washington
républicains. Les centres urbains sont Post, 19 juin 1996.
décidément entrés dans une période de 70 La drogue est encore perçue aujourd’hui

décadence, minés par la drogue et les comme un problème majeur dans les écoles
américaines, bien que plus de deux tiers des
problèmes sociaux, décadence accélérée
finissants du secondaire (high school) n’aient
par le retrait rapide de nombreux jamais fait l’expérience de drogue, pas même la
programmes sociaux, fondement des marijuana, la peur de la drogue est influencée par
les médias. Huit adultes sur dix affirment que la
consommation de drogue n’a jamais posé de
Newbury Park, Sage, 1992, cité par Barry problème dans leur famille. La majorité puise
GLASSNER, The culture of fear, New York, Basic dans les médias les histoires d’abus de drogue,
Books, 1999, p. 44-45. tout comme les 76 % des personnes affirmant que
68 Julian V. ROBERTS, La peur du crime et les le crime est un problème majeur. Ainsi,
attitudes à l’égard de la justice pénale au Canada. seulement 22 % affirment avoir eu une
Bilan des dernières tendances, Ottawa, ministère du expérience personnelle d’acte criminel.
Solliciteur général, 2001. GLASSNER, The culture…, op. cit., p. xi et xxi.

20
intentions des élites politiques Drug Abuse Act, loi qui sera bonifiée en
d’engager la lutte contre la drogue. La 1988 par le Anti-Drug Abuse Amendments
sévérité prend la place de la parcimonie Act en 1988.
ou de l’intervention réfléchie; le
discours punitif en vogue depuis une Ainsi, à l’instar de Nixon en
dizaine d’années 71 ne cède évidemment 1968, certains politiciens profitent de
pas le pas à une volonté de l’insécurité liée à cette nouvelle
réhabilitation ou de traitement des campagne contre la drogue pour se
toxicomanes. La réponse sera sans composer un capital politique. La
appel : il faut punir les toxicomanes, les surenchère politique issue du décès de
vendeurs (qu’ils soient gros ou petits) et Bias conduit à l’adoption en rafale de
les importateurs. nouvelles lois dans les semaines suivant
sa mort. Les propositions les plus
Dans les semaines suivant sévères sont retenues comme étant les
l’enterrement de Bias, de nombreuses plus efficaces : « afin de battre le fer
figures publiques américaines réclament pendant qu’il était chaud, le Congrès a
une croisade contre la consommation de adopté des lois mettant en place des
drogue, que le révérend Jesse Jackson peines minimales pour les infractions
déclare même un ennemi encore plus reliées à la drogue deux jours avant que
dangereux que n’importe quelle les vacances d’été ne débutent. Il n’y a
idéologie 72 . Ne voulant pas demeurer en eu aucune audience publique, aucune
reste dans ce battage médiatique prise en compte de l’avis des juges
important autour de la guerre à la fédéraux. Aucun avis demandé au
drogue, Reagan et sa femme, Nancy, Bureau of Narcotics. Même le Bureau of
apparaissent à la télévision nationale Prisons n’a pas témoigné 73 ».
pour présenter leur première allocution
conjointe dont les médias ressortiront le Le Anti-Drug Abuse Act permet à
fameux slogan « Just say no ». Dans la la sévérité de passer une fois de plus de
foulée de tous ces événements, la l’état de discours à des dispositions
Chambre des représentants vote le Anti- enchâssées par une loi fédérale. En effet,
alors que le populisme pénal de Reagan
71 Le contexte punitif en vigueur depuis le milieu ne s’était jusque là manifesté que par
des années 70 sera un des facteurs principaux une approche générale des affaires
dans la réponse sévère réservée à la lutte contre
la toxicomanie.
sociales, cette loi permet désormais
72 Il est intéressant de souligner le contexte de d’établir des peines minimales
renouveau de la guerre froide qui amène la automatiques de cinq à dix ans
caractérisation de l’URSS en « Empire du Mal ». d’emprisonnement pour les personnes
Ce contexte dichotomique rappelant la période
reconnues coupables de trafic de
d’après-guerre et les débuts de la guerre froide
semble influencer la guerre à la drogue qui stupéfiants. Mesure encore plus sévère,
s’articule autour d’un tel schème de pensée
binaire du Bien et du Mal. De plus, il importe de
mentionner que le choix du terme « guerre à la 73 CHAMBLISS, Power, politics, op. cit., p. 25. « In

drogue » n’est pas innocent. Il entre the rush to make political hay in the last two days
définitivement dans une logique militaire before the summer 1986 recess, congress passed
d’appréhension des questions sociales, de laws setting mandatory minimum sentences for
« containment » de la criminalité. Mike DAVIS, drug offenders. [...] There were no hearings, no
City of Quartz, Excavating the future in Los Angeles, consideration of the views of federal judges. No
New York, Vintage Books, 1992, p. 212-216. input from the Bureau of Prisons. Even the Drug
Enforcement Administration didn’t testify ».

21
le Anti-Drug Abuse Act implante le ratio campagne présidentielle de 1988. En
100 pour 1 : la possession de crack est effet, le candidat républicain à la
punissable de la même peine que présidence et vice-président sous
l’équivalent de 100 fois cette quantité en Reagan, George Bush, utilise à fond les
cocaïne. Ainsi, une personne arrêtée en arguments « law and order » de son
possession de cinq grammes de crack ancien patron pour défaire facilement le
sera jugée pour une quantité de 500 candidat démocrate Michael Dukakis.
grammes de cocaïne, augmentant énor-
mément la sévérité des condamnations. La mort de Len Bias en 1986 a
Cette disposition facilite la conda- donné une tribune importante aux idées
mnation de simples consommateurs conservatrices de la décennie précédente
pour trafic 74 . rejetant le traitement des criminels, la
réhabilitation et le reste des mesures
Ces nouvelles dispositions perçues alors comme étant trop douces.
législatives touchent principalement les Un mélange de couverture médiatique
populations déjà marginalisées par les importante de la criminalité et de
effets des « reaganomics » : les pauvres discours politiques sur la sévérité pénale
et les Noirs. « Même si la plupart des crée un climat où les politiques pénales
consommateurs de crack étaient blancs, libérales n’ont pas la cote : « à mesure
la majorité des personnes poursuivies que le public devenait de plus en plus
pour vente de crack étaient noires. En impatient envers le système de justice
1993, seulement sept ans après que les criminelle qu’il considérait comme
premières lois soient adoptées, les Noirs « doux » avec les criminels et envers les
comptaient pour plus de 88 % des politiciens « libéraux » qui présentaient
personnes reconnues coupables en cour des excuses affirmant que la criminalité
fédérale pour la vente de crack 75 ». Les était le résultat d’un échec de la société,
dispositions seront maintenues, malgré le Congrès est passé à l’action 76 ». Les
les recommandations du président peines minimales sonnent alors le glas
Clinton et de la United States Sentencing des politiques pénales libérales.
Commission.
Le cas de Willie Horton durant la
2. Le crime ne paie pas; être « soft on campagne présidentielle constitue une
crime » non plus nouvelle occasion pour les républicains
d’attaquer les politiques libérales de
Le populisme pénal est leurs adversaires démocrates en matière
particulièrement présent durant la pénale. En effet, Horton, criminel
condamné pour meurtre, bénéficie en
74 The Sentencing Project, Crack cocaine sentencing
1988 d’une permission de sortie de
policy : unjustified and unreasonnable, Washington, prison de trois jours, à l’approche de sa
1997. libération conditionnelle. Plutôt que de
75 Notre traduction. « Although most crack

cocaine users were white, the majority of the


prosecuted for selling crack were black. By 1993, 76 Notre traduction. « As the public became

just seven years after the first laws passed, blacks increasingly impatient with a criminal justice
accounted for more than 88 percent of all people system that they saw as ‘coddling’ criminals, and
convicted in federal court for trafficking in crack with ‘liberal’ politicians who offered up long-
cocaine ». Joseph T. HALLINAN, Going down the winded excuses about how crime was society’s
river, Travel in a prison nation, New York, Random failure, Congress swung into action ».
House, 2001, p. 45. ABRAMSKY, Hard time..., op. cit., p. 44.

22
réintégrer sa cellule au terme de sa divers faisant croire à une recrudescence
permission, Horton disparaît. On le des crimes contre des victimes choisies
retrouve au Maryland après qu’il eut au hasard apeure l’Amérique : « tous ces
violé une femme et battu sévèrement cas, leurs détails horribles étant diffusés
son mari dans leur maison. Le problème encore et encore durant des mois,
pour Dukakis est simple : Horton a confortent une croyance de plus en plus
profité d’un programme de permission grande en un danger d’une violence
de sortie de l’État où il est gouverneur, gratuite envers des gens décents qui
le Massachusetts. Malgré le crime n’ont rien fait de mal et en
horrible dont Horton est trouvé l’incompétence des autorités à régler le
coupable, Dukakis décide de conserver problème 79 . » Le discours des politiciens
le programme de sortie, considérant conservateurs trouve écho dans la
après tout que le cas de Horton est une population : les criminels ne
exception. Les stratèges républicains comprennent que la dissuasion . 80

récupèrent alors la situation afin de


discréditer Dukakis et son approche La dissuasion passera alors par
taxée de « soft on crime ». Les un recours accru à l’emprisonnement.
républicains, autant que les rivaux L’incarcération ne sera plus perçue
démocrates de Dukakis – dont Al Gore – comme un moyen de faire diminuer la
l’accusent de ne pas tenir compte des criminalité, ou à la limite comme un mal
demandes de la population, qu’eux- nécessaire mais bien comme une fin en
mêmes conçoivent comme une volonté soi : la punition par l’incarcération sera
d’instaurer des peines plus sévères et le fondement des politiques correc-
d’abandonner le contesté programme de tionnelles de nombreux États et du
permission de sortie 77 . fédéral. « Selon la nouvelle équation,
l’expansion du système correctionnel
Le libéralisme des démocrates de était vue comme intrinsèquement
Dukakis dans l’histoire de Willie Horton bonne 81 ».
semble les condamner à perdre les
élections présidentielles. En effet, les
politiciens conservateurs se montrent
beaucoup plus habiles à jouer avec les de tous les articles. À la télévision locale, la
émotions de la population en se servant moitié des reportages présentés touchent la
criminalité. GLASSNER, The culture…, op. cit., p.
des nombreux faits divers criminels qui xxi et 29.
font la une des journaux 78 . Ces faits 79 Notre traduction. « Each case, its horrible

details played over and over again for a period of


days or weeks, affirmed a growing belief about
77 David C. ANDERSON, Crime and the politics of the threat of random violence to decent people
hysteria; How the Willie Horton story changed who do nothing wrong and about the
American justice, New York, Random House, incompetence of the authorities to deal with it ».
1995, p. 216. Ibid., p. 7.
78 Les statistiques démontrent que la couverture 80 Encore une fois, il est intéressant de noter que

médiatique des crimes a augmenté de façon le même argument est avancé par
disproportionnée au cours des années 90 : alors l’administration Reagan pour la relance de la
que le nombre d’homicides a diminué de 20 % guerre froide. L’analogie entre la guerre à la
entre 1990 et 1998, la couverture d’homicides aux drogue, la guerre à la criminalité et la guerre
bulletins d’information a augmenté de 600 %, et froide est encore frappante.
ce sans compter les reportages traitant de la saga 81 ABRAMSKY, Hard time..., op. cit., p. 48. « In the

O.J. Simpson. Dans les journaux locaux, la new equations, expanding the prison system was
couverture de la criminalité compte pour un tiers seen as good in itself ».

23
3. Troisième prise : retiré! Depuis plus d’un an, un groupe
de pression dirigé par Mike Reynolds
La situation du système pénal militait pour l’instauration de peines
américain se détériore encore davantage sévères et exemplaires pour les
en 1993, à la suite d’une autre histoire récidivistes. Sa croisade lancée à la suite
sordide reprise en masse par les médias du meurtre de sa fille – elle aussi
américains. En effet, en Californie, victime choisie au hasard par un
Richard Allen Davis, un psychopathe de récidiviste – n’a toutefois que très peu
39 ans quitte la maison de transition où d’écho avant l’histoire de Polly Klaas.
il réside. En arrivant dans la ville de En effet, alors que Len Bias constituait
Petaluma, Davis kidnappe Polly Klaas, un exemple parfait des problèmes
une jeune adolescente de 12 ans, au sein causés par la drogue, un véritable
même de la maison de ses parents. Le « poster child » de la jeunesse gâchée,
corps de Polly Klaas est retrouvé neuf Polly Klaas est télégénique et les médias
semaines plus tard; elle est morte s’empressent de récupérer l’affaire 83 .
étranglée après avoir été violée 82 . Adolescente souriante, elle cadre bien
dans une campagne politique de
À l’instar de la saga Willie promotion de la sévérité. Alors que la
Horton, l’affaire Polly Klaas est population est habituellement moins
fortement médiatisée. Elle touche la sévère avec les délinquants juvéniles,
psyché des Américains pour des raisons elle l’est doublement avec les criminels
semblables : tout comme les victimes de s’attaquant aux mineurs 84 .
Horton, Polly Klaas est innocente, elle a
été choisie au hasard, sans forme À la suite d’une campagne dont
apparente de discernement. La panique le cas de Polly Klaas est l’instigateur, la
qu’engendre ce genre d’histoires est législation des « three strikes and you’re
grande : le risque ne peut être accepté out 85 » est adoptée en novembre 1994.
que sur la base de règles claires ou de Cette nouvelle loi prévoit un
probabilités établies. La population ne doublement de la peine pour tous les
pouvant accepter un tel risque – aussi criminels déjà condamnés pour un
minime soit-il – demande des sanctions crime sérieux ou violent. Dans le cas des
exemplaires à l’endroit des récidivistes. personnes ayant été condamnées deux
Dans la foulée de l’émotion suscitée par fois auparavant pour un crime sérieux
le meurtre de la jeune fille, les ou violent, un minimum de 25 ans
politiciens californiens entreprennent de
récupérer les propositions punitives
83 L’association de Reynolds est alors aussitôt
mises de l’avant depuis quelque temps
subventionnée par le puissant lobby des armes, la
par différents lobbys de victimes de National Rifle Association et par la conservatrice
crimes. La solution retenue par le Correctional Peace Officers Association.
gouverneur Wilson sera le système de ABRAMSKY, Hard time..., op. cit., p. 63.
84 CULLEN, FISCHER et APPLEGATE, « Public
« trois prises ».
opinion about punishment… op.cit. », p. 22-23.
85 La dénomination même de cette loi est faite

pour plaire à la population. Son nom étant tiré du


baseball, elle renvoie à des concepts connus,
presque réconfortants, acceptés et considérés
82 Denise NOE, « Kidnapped from home », All comme justes, comme si l’incarcération pendant
about Polly Klaas and Richard Allen Davis, Court 25 ans représentait un jeu. ABRAMSKY, Hard
TV’s Crime library, 2004. time..., op. cit., p. 59.

24
d’emprisonnement est requis, peu 4. Les faits divers et l’insécurité
importe l’accusation à laquelle la
personne fait face. Suivant l’exemple La représentation médiatique
californien, vingt-quatre États améri- d’événements criminels a eu des
cains, en plus du fédéral, ont adopté des conséquences sur l’établissement de
lois « three strikes » 86 . « Il importait peu politiques pénales. Bien que ne pouvant
que les taux de criminalité soient en fait pas citer les médias comme les seuls
plus bas en 1993 qu’ils ne l’étaient en responsables des politiques de guerre à
1980, nous étions en présence d’un la drogue, de peines minimales et des
meurtre qui pouvait donner un bon lois des « trois prises », il demeure que
coup de fouet à l’hystérie collective ceux-ci ont employé une influence
contre les criminels dégénérés et leurs conjointe à celle des politiciens pouvant
défendeurs politiques libéraux 87 . » utiliser ce genre de politiques afin de
favoriser leurs performances électorales.
Alors que les politiques pénales
sont transformées par les réactions Les médias semblent avoir
émotives qu’entraînent trois faits divers tendance à généraliser des événements
frappant l’imaginaire, la situation du extraordinaires. Barry Glassner, pro-
système pénal est considérablement fesseur de sociologie à la University of
modifiée. Depuis que la sévérité pénale Southern California démontre que la
est érigée en système, au milieu des couverture médiatique dans les années
années 70, la population carcérale 90 a été fortement influencée par l’idée
américaine passe d’environ 240 000 en de risque imminent. Il avance que le
1975 à un peu de 1 000 000 en 1994 pour traitement médiatique des affaires
atteindre 2 100 000 au milieu de 2003. La criminelles et non criminelles a été
sévérité pénale multiplie donc par neuf orienté dans une optique de création de
le nombre de personnes détenues en dangers, de coupables, voire d’ennemis
moins de trente ans 88 . permettant à la société américaine de ne
pas remettre en question ses propres
défauts. Ainsi, il affirme que la
mauvaise presse réservée aux jeunes des
quartiers défavorisés les présentant
comme des « superprédateurs » et des
vendeurs de drogues s’articule comme
86 Scott EHLERS, Vincent SCHIRALDI et Jason une échappatoire au constat d’échec de
ZIEDENBERG, Still Stricking Out: Ten years of l’intégration sociale des classes défa-
California’s Three Strikes, Justice Policy Institute,
vorisées des minorités ethniques. Il
mars 2004.
87 Notre traduction. « No matter that crime rates soutient que la pression sociale
in 1993 were actually lower than they were in maintenue sur les mères célibataires et
1980, here was a murder that could really adolescentes est orientée par des
whipped up some public hysteria about criminal principes moraux et fondée sur les
degenerates and their liberal and political
defenders. » ABRAMSKY, Hard time..., op. cit., p.
relents d’une société misogyne
63. cherchant ses repères en cette époque
88 Patricia BEGIN, Les camps de type militaire – post industrielle.
Sujet de réflexion, Ottawa, Bibliothèque du
Parlement, 1996. Voir aussi The Sentencing
Ainsi, il semble que la
Project, New prison figures demonstrate need for
comprehensive method, Washington, 2003. couverture médiatique ait été faite,

25
consciemment ou non, dans un but habituellement pas les tendances de la
d’insécurisation. L’insistance avec criminalité des trente dernières années.
laquelle les médias ont couvert des En effet, alors que les taux de criminalité
histoires d’épouvante comme la sont en baisse constante depuis trois
prétendue génération d’enfants du décennies, la couverture journalistique
crack, la violence dans les écoles, les augmente de façon disproportionnée.
attaques sur des innocentes victimes de L’impact des diminutions statistiques
règlements de compte entre gangs de s’en trouve définitivement amoindri :
rue, a servi de diversion pour certains alors que la nouvelle portant sur la
politiciens. En effet, lorsque la diminution de la criminalité n’aura
couverture médiatique laisse croire à qu’un faible écho une fois l’an lors de la
une vague de criminalité imminente parution des statistiques, les histoires
dirigée par des « superprédateurs » criminelles seront couvertes quoti-
issus des quartiers pauvres, le réflexe diennement par les médias 91 .
n’est pas de s’interroger sur l’utilité de
sabrer dans les programmes sociaux au La couverture de la criminalité
cours des dernières années et de leur par les médias conduit donc à une
influence sur la criminalité dans les méconnaissance presque complète de la
centres urbains. La question n’est pas criminalité. Des mythes tenaces peuvent
non plus de savoir si les alors survivre, notamment ceux voulant
« superprédateurs » existent réellement que la peine de mort fasse diminuer la
ou si la violence a bel et bien augmenté. criminalité et que les taux de criminalité,
La population aura le réflexe de d’homicides et de crimes avec violence
demander plus de sévérité face aux soient toujours en hausse. Bien plus
délinquants si la peur s’amplifie 89 : « les qu’une question de réalité, le sentiment
études démontrent que plus les gens ont de sécurité est une question de
peur du crime, plus ils adoptent une perception. Dès lors, la couverture
attitude punitive envers les criminels importante réservée aux actes criminels
juvéniles et les politiciens capitalisent influence les perceptions et favorise
sur cette corrélation pour construire l’insécurité 92 .
davantage de prisons 90 . »

Bien que les médias américains


utilisent parfois leur situation
privilégiée pour influencer favora-
blement les politiques pénales, il
demeure que leur couverture est
essentiellement négative. Ainsi, la
couverture médiatique ne reflète

89 Voir CULLEN, FISCHER et APPLEGATE,

« Public opinion about punishment… op.cit. », p.


26-27.
90 Notre traduction. « The more fearful people are

of crime, the more punitive their attitude toward


juvenile criminals, studies show, and politicians
capitalize on this correlation to build more and 91ROBERTS, La peur du crime…, op. cit., p. 23.
meaner prisons. » GLASSNER, The culture…, op. 92ROBERTS et STALANS, Public opinion, crime…,
cit., p. 72. op. cit.

26
De plus, nous nous sommes
Conclusion penchés sur le rôle des médias et de leur
influence sur les opinions publiques.
Pour ce faire, nous avons eu recours à
L’opinion publique demeure un trois faits divers criminels ayant fait
concept souvent galvaudé, souvent l’objet d’une couverture médiatique
invoqué pour légitimer des politiques importante et ayant joué un rôle
sévères, et ce, malgré un manque de important sur la mise en place de
connaissances du concept. Il ressort des politiques pénales. Tout d’abord, nous
études que l’opinion est beaucoup plus avons traité de la mort du joueur de
volatile, beaucoup moins unitaire que basketball étoile Len Bias qui a
l’on pourrait le croire, ou que les enclenché la « guerre à la drogue »,
politiciens voudraient le laisser croire. ensuite, des crimes de Willie Horton
En effet, alors que Bourdieu et durant la campagne présidentielle de
Champagne affirment que l’opinion 1988 qui a marginalisé les politiciens
publique serait en fait un agrégat progressistes en matière de criminalité
d’opinions réparties selon les groupes et et, finalement, de l’enlèvement et du
les classes sociales, les recherches de meurtre de Polly Klaas au début des
Cullen, Fischer et Applegate nous années 1990 qui a amené l’adoption des
informent que l’opinion – si elle existe – lois dites des « trois prises ».
est pratiquement schizophrène. Par
conséquent, la population est portée Enfin, bien que les exemples qui
vers des sentiments punitifs, tout en ont été utilisés soient américains, les
soutenant la réhabilitation et les réflexions dégagées pourraient s’appli-
mesures de compensation. quer au Québec. En effet, nous avons
utilisé des exemples tirés des
Par ailleurs, nous avons vu expériences vécues par nos voisins du
comment les élites politiques Sud pour des raisons pratiques, sans
influencent l’opinion publique en toutefois évacuer l’idée que des
matière de système pénal et que la événements semblables n’épargnent pas
classe politique s’inspire des demandes la société québécoise. Une étude plus
populaires – ou ce qu’elle croit être les approfondie sur le cas québécois
demandes populaires – pour pourrait révéler que la couverture de
transformer les politiques pénales. Nous certains événements touchant la sphère
nous sommes servis de trois moments criminelle ou une utilisation de ces
forts de l’histoire politique récente pour mêmes événements dans certains
y arriver : l’élection présidentielle de discours politiques ont influencé
1964 où le candidat républicain l’opinion de la population quant aux
Goldwater a utilisé le discours sur politiques pénales. De la même façon, il
l’insécurité pour attirer un maximum de pourrait s’avérer possible de trouver des
vote, le mandat de Johnson de 1964 à exemples où des demandes précises de
1968 comme mise en place graduelle de la population ont transformé ce même
mesures de sévérité pénale et, discours politique.
finalement, les présidences de Nixon
comme moteur de la sévérité et
fondement de l’incarcération de masse.

27
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29
Punir ou réhabiliter les contrevenants ?
Du « Nothing Works » au « What Works »

(Montée, déclin et retour de l’idéal de réhabilitation)

par Pierre Lalande

« […] à de rares exceptions près et qui sont des cas isolés, les efforts de
réhabilitation qui ont été jusqu’ici rapportés, n’ont pas d’effet
appréciable sur la récidive . »

Robert Martinson, 1974

« Contrairement à ma position précédente, certains traitements ont des


effets appréciables sur la récidive. […] De nouveaux faits tirés de notre
recherche actuelle me conduisent à rejeter ma conclusion originale […]
J’ai souvent dit que le traitement qui s’inscrit dans le système de justice
criminelle est « impotent », je retire cela également. J’ai protesté contre
le slogan « Nothing Works » utilisé par les médias pour résumer ce que
j’ai déjà dit. »

Robert Martinson, 1979


réhabiliter les contrevenants, pour
laisser la place à la création d’un
Introduction 1 2 nouveau dogme punitif en matière
pénale et correctionnelle. En fait, après
un siècle d’ascension, le déclin presque
En 1974, le sociologue américain complet du modèle réhabilitatif se sera
Robert Martinson publiait un article 3 effectué en moins d’une décennie.
qui allait modifier pour des décennies le Comme le soulignait Allen, le déclin a
paysage criminologique, pénologique et été tout aussi important que précipité 5 .
correctionnel. En effet, alors que l’on
était à l’époque où l’idéal de Le présent document sera donc
réhabilitation des délinquants était à son une façon de se familiariser avec
apogée, les conclusions émises dans cet probablement le plus mythique article
article, relativement à la question scientifique paru au cours des trente
« qu’est-ce qui marche dans les dernières années. Mythique pour
programmes de réhabilitation? », plusieurs raisons : d’abord, parce que
laissaient entendre que ces programmes l’on avait interdit la publication de cette
avaient peu ou pas d’effet dans la recherche pendant plusieurs années
réduction de la récidive. Les médias pour des raisons politiques et qu’il avait
aidant, ces conclusions pessimistes fallu une intervention de la Cour pour
s’étaient vite transformées en un que l’auteur publie son article en 1974 6 ;
« Nothing Works » 4 absolu et ce que l’on mythique aussi parce qu’au grand
a appelé par la suite la doctrine du désespoir de Martinson, ses conclusions,
« Rien ne fonctionne ». Cette situation récupérées et déformées, ont servi à
avait alors eu comme effet d’annihiler cautionner l’élaboration et l’application
l’idée même, qu’il était faisable de de politiques pénales et correctionnelles
qui allaient tout à fait à l’encontre de ses
propres convictions 7 ; mythique parce
1 Le titre est inspiré de l’article de Francis T.
CULLEN et Paul GENDREAU, « From Nothing qu’il s’agit probablement de l’article le
Works to What Works : Changing Professional moins fréquemment lu, mais en
Ideology in the 21st Century », Prison Journal. revanche le plus souvent cité dans la
Vol. 81, No 3, September 2001, p. 313-338. littérature sur la réhabilitation 8 ;
2 L’auteur tient à remercier Mesdames Linda Guy

et Nicole Soucy de la Direction de la planification


et des politiques (DPP) du ministère de la
Sécurité publique pour leurs suggestions et 5 Francis A. ALLEN, The Decline of Rehabilitation
commentaires. Ce document a été rédigé en 2004 Ideal. New Haven, Yale University Press, 1981, p.
dans le cadre d’un projet spécifique à la DPP. 10.
3 Robert MARTINSON, « What Works? 6 Même si les résultats étaient prêts depuis 1970,

Questions and Answers about Prison Reform ». il a fallu cinq ans avant que le rapport complet ne
Public Interest, 35, 1974, p. 22-54. soit publié. Voir Douglas LIPTON, Robert
4 Pour le criminologue, l’expression « Nothing MARTINSON et Judith WILKS, The effectiveness
Works » fait généralement partie de son bagage of correctional treatment : A survey of treatment
de connaissances. Le problème avec cette evaluation studies. New York, Preager Press, 1975.
expression est qu’elle est aussi populaire que mal 7 L’auteur est décédé en 1980, soit un an après

connue, c’est-à-dire qu’elle est parfois utilisée qu’il a fait paraître un autre article dans lequel il
avec force par certains, pour justifier l’idée que tentait de rectifier les choses.
cela ne sert à rien d’intervenir auprès des 8 Rick SARRE, «Beyond ‘What Works?’A 25 –

contrevenants, parce que, justement … « rien ne year Jubilee Retrospective of Robert Martinson’s
marche(rait) » ce qui, pourtant, s’est révélé faux. Famous Article », The Australian and New Zealand

31
mythique enfin, parce que jamais a-t-on dernière partie portera enfin sur les
vu des résultats de recherche efforts et la résistance de certains
scientifique influencer si rapidement des chercheurs qui ont tenté de transformer
choix politiques, et qui plus est, ont eu depuis la fin des années 90 ce « rien ne
des effets marquants pour des années à marche » en un « qu’est-ce qui
venir sur les politiques pénales et marche ? », entraînant ainsi la possible
correctionnelles aux États-Unis ainsi que remontée du modèle de réhabilitation et
dans d’autres pays. un nouvel espoir en matière
d’intervention auprès des contre-
L’intérêt sera donc ici de venants.
comprendre comment, seulement deux
mots (« Nothing Works »), qui en fait ont
transcendé les résultats complets d’une
recherche, ont pu avoir tant d’influence
sur le plan des politiques pénales, au
cours d’une si longue période de temps
et dans de si nombreux pays. Il s’agira
aussi de voir les conséquences de ces
changements, et d’illustrer également le
nouvel élan en matière de réhabilitation
des contrevenants qui est réapparu il y a
quelques années.

Nous proposons donc ici un


document divisé en quatre parties 9 . La
première va situer la réhabilitation en
tant que finalité des mesures pénales et
remettre dans son contexte la fameuse
recherche et la parution de l’article. La
deuxième partie traitera de comment on
a récupéré les résultats de cette
recherche, et comment cette histoire a
favorisé le déclin de l’idéal de
réhabilitation au profit d’une nouvelle
orthodoxie punitive. Une troisième
servira à illustrer la teneur et les effets
de ces nouvelles politiques, comme par
exemple, sur les taux records
d’incarcération et les conséquences sur
les plans économique, social et humain
de ces nouvelles politiques. Une

Journal of Criminology, Vol. 34, No. 1, 2001, p. 38-


46.
9 À noter que ce document a été publié en

septembre 2004 (dossier # 3495) sur le Réseau de


veille intégrée sur les politiques publiques du
gouvernement du Québec (RVIPP).

32
question de savoir si cela est vraiment
utile. La punition est donnée en fonction
I L’idéal de réhabilitation (Tout du délit et non en fonction de l’individu.
fonctionne!) La deuxième perspective est
l’utilitarisme. L’infliction d’une peine
doit avoir une certaine utilité. Ce n’est
1. Leçon 101 sur les finalités des pas seulement pour le passé que l’on
mesures pénales punit, mais on cherche aussi à en tirer
quelque chose pour l’avenir. Il faut donc
Une personne est arrêtée, que la punition soit utile, en
accusée, puis déclarée coupable d’un l’occurrence qu’elle favorise la réduction
crime. Lorsque vient le moment de des comportements prohibés. Tradi-
rendre sa sentence, qu’est-ce qui guide tionnellement, on trouve trois objectifs
le juge dans la détermination de la utilitaires : la dissuasion (générale et
peine? Il s’agit là d’un exercice assez individuelle), la neutralisation et la
complexe puisqu’il implique différentes réhabilitation. Dans un objectif de
variables telles que le but de la sentence, dissuasion générale, la sanction a
le type de sanction à infliger ainsi que le comme finalité de dissuader l’ensemble
quantum 10 . des citoyens de commettre un délit. Le
juge peut donner une sentence sévère
Il existe deux traditions de pour « envoyer un message » à la
philosophie pénale : une qui est population. On punit le contrevenant
d’inspiration rétributiviste et l’autre pour signifier aux autres qu’il ne faut
utilitariste 11 . Dans le cas du pas voler, par exemple. La sanction sert
rétributivisme, le fait que l’on impose du même coup à dénoncer le
une punition à une personne se fonde comportement. Dans un objectif de
sur l’idée pure du châtiment. Le dissuasion individuelle, l’objectif ici
contrevenant doit expier sa faute afin de recherché est de prévenir la récidive de
rétablir un équilibre moral. La sanction l’individu par l’intimidation en lui
n’a donc aucune valeur utilitaire. On infligeant une conséquence désagréable.
punit parce que c’est une obligation La peine s’adresse directement au
morale de punir et on punit strictement contrevenant et on souhaite ainsi qu’il
en vertu de ce qui s’est passé ne recommencera plus. La neutralisation
antérieurement. C’est la punition pure. du contrevenant se fait au moyen de
En envoyant quelqu’un en prison, on l’emprisonnement; c’est-à-dire qu’en
peut donner satisfaction à la société (ou enfermant le contrevenant dans un
à la victime) sans que l’on se pose la milieu sécuritaire, il ne peut plus
menacer la population.
10 Voir Julian V. ROBERTS et David P. COLE,

« Introduction to Sentencing and Parole », dans Enfin, dans un objectif de


Julian V. ROBERTS et David P. COLE (dir.), réhabilitation, la sanction est établie en
Making Sense of Sentencing. Toronto, University of
Toronto Press, 1999, p. 3-30.
fonction de l’individu (et non en
11 Bien entendu, ces finalités sont présentées ici fonction du délit commis) et elle vise à
grossièrement. Il ne s’agissait en fait que modifier le comportement. On va donc
d’exposer les diverses positions afin de mieux tenter de comprendre pourquoi
saisir la teneur du débat exposé dans ce
l’individu a commis le geste et agir
document.

33
ensuite sur les causes en vue de les milieux de la criminologie que le fait
modifier son comportement, et prévenir d’infliger des punitions aux contre-
sa récidive. venants, et que ce soit dans un objectif
rétributif, de dissuasion ou de
On pourrait de plus ajouter une neutralisation, n’avait pas de légitimité
nouvelle finalité qui est la réparation. au plan moral, n’était en rien
Cette dernière est en fait relativement scientifique, ou n’avait aucun bénéfice
nouvelle au sein du système pénal et pratique 13 .
ainsi peu intégrée dans les pratiques.
Elle est la seule qui veut prendre en Une nouvelle école a cependant
compte directement la victime. L’idée de fait son apparition à la suite de la
la sanction consiste à réparer le publication, en 1876, du livre l’Homme
dommage causé à la victime plutôt que criminel, de Cesare Lombroso. Ce
de rétablir l’équilibre moral ou dernier est considéré depuis comme
réadapter le contrevenant. Dans une étant le père de la criminologie (l’École
perspective plus « civile » que pénale, le positiviste). Pour ce médecin italien, si
contrevenant devrait dans ce cas faire l’être humain commet des crimes, c’est
réparation à sa victime. En bref, en raison de facteurs d’ordre biologique
contrairement au système actuel, c’est la dont il n’est pas maître. Par conséquent,
victime qui devrait être dédommagée 12 . l’individu n’est pas considéré comme
étant pleinement responsable de ses
Ce dont nous allons traiter dans actes. C’est le début de l’ère du
le présent document est de l’opposition déterminisme, c’est-à-dire que les
séculaire qui existe entre le modèle conditions d’existence d’un phénomène,
punitif de tradition, soit rétributiviste, le crime, sont déterminées par des
soit utilitariste (neutralisation et inti- causes bien précises, en l’occurrence des
midation) et le modèle de réhabilitation. tares biologiques dans l’individu.
D’où la question dans le titre, punir ou Viendront s’ajouter par la suite d’autres
réhabiliter les contrevenants? théories d’inspiration psychologique ou
sociologique. L’important à retenir est
qu’il faut désormais assumer que les
2. La science, le criminel et la causes du crime sont déterminées par
naissance de l’idéal de réhabilitation des facteurs qui n’ont rien à voir,
contrairement à l’école classique, avec le
Si jusqu’au 19e siècle, les êtres libre choix de l’individu. Consé-
humains étaient considérés comme des quemment, si les criminels ne
êtres rationnels ayant le libre choix de choisissent pas librement de commettre
commettre des délits ou non (l’École des crimes, il devient inapproprié de les
classique), la notion de réhabilitation va punir pour leurs comportements. On
graduellement prendre le pas sur la applique alors le modèle médical et on
philosophie punitive (ou rétributive). fera appel à la méthode scientifique
C’était en effet devenu une vérité dans pour trouver les causes du crime et les
moyens pour y remédier.
12 Voir notamment sur le sujet Commission du

droit du Canada. 1999, La Justice réparatrice : Cadre


de réflexion, Ottawa, Commission du droit du 13 Francis T. CULLEN et Karen E. GILBERT,

Canada. 1999, De la justice réparatrice à la justice Reaffirming Rehabilitation. Cincinnati, Anderson


transformatrice, Ottawa. Publishing, 1982, p. 7.

34
Ainsi donc, puisque l’individu américains, du Canada et de l’Amérique
ne peut se guérir de ses tendances du Sud. Parmi les 40 présentations
criminelles, c’est pour le bien de la d’éminents pénologues, celle de Sir
société, et pour lui-même, que l’État doit Walter Crofton, intitulée Irish Progressive
entreprendre de le réhabiliter. 14 C’est System avait exercé le plus d’influence.
l’émergence de l’« idéal de Directeur d’une prison irlandaise et
réhabilitation », que Allen définissait inspiré d’une pratique de libération
comme étant : graduelle instaurée en Australie 16 ,
Crofton avait implanté dans sa prison
La notion reflétant que le un système de points qui permettait aux
principal objectif du traitement détenus de passer d’une étape à une
pénal est d’effectuer des autre pour obtenir finalement leur
changements dans les caracté- libération totale. Après un séjour de
ristiques, les attitudes, et le
neuf mois en confinement solitaire, ils
comportement des personnes
condamnées, et ce, afin de
passaient à une seconde étape, où ils
renforcer la défense sociale contre vivaient en groupe et devaient prouver
les comportements indésirables, qu’ils pouvaient fonctionner
mais en contribuant aussi au bien- adéquatement. Puis, c’était la troisième
être et à la satisfaction des étape dans une prison ouverte, qui
contrevenants 15 . représentait une institution intermé-
diaire ou une sorte de « filtre entre la
prison et la communauté » 17 . C’était la
2.1 La New Penology (1870) naissance de la libération conditionnelle
et le début de la sentence indéterminée.
Mais c’est lors du National
Congress on Penitentiary and Reformatory À la fin de ce congrès national
Discipline, tenu à Cincinnati en 1870, que historique, les pénologues rassemblés
le modèle correctionnel purement axé ont tracé par une Déclaration de principes
sur la réhabilitation a vraiment pris les premiers jalons de ce que l’on a
naissance. Ce congrès avait reçu 130 appelé la New Penology. Outre certaines
délégués en provenance de 24 états recommandations, telles qu’un système
de libération graduelle et de meilleures
14 CULLEN et GILBERT, Reaffirming … op. cit., p. conditions aux détenus, on retiendra les
34.
15 Notre traduction. « The notion that a primary
deux principales doctrines ressorties de
purpose of penal treatment is to effect changes in ce congrès : a) la croyance ferme des
the characters, attitudes, and behavior of pouvoirs curatifs de la sentence
convicted offenders, so as to strengthen the social indéterminée (individualisation de la
defense against unwanted behavior, but also to
contribute to the welfare and satisfaction of
offenders ». Francis A. ALLEN, The Decline of
16 Le responsable d’une colonie pénitentiaire
Rehabilitation Ideal. New Haven, Yale University
Press, 1981, p. 2. Andrew von HIRSCH définira d’Australie, Alexander Maconochie, avait aboli à
quant à lui la réhabilitation comme étant « toute son arrivée la punition pour instaurer un système
mesure prise pour changer la personnalité, les de pointage basé sur le travail et la bonne
habitudes, ou les types de comportements des conduite. Après avoir cumulé progressivement
contrevenants dans le but de diminuer leurs les points nécessaires, les détenus amélioraient
propensions criminelles » (notre traduction). aussi graduellement leurs conditions de vie pour
Andrew von HIRSCH, Doing Justice. The Choice of finalement acquérir leur liberté.
Punishments. New York, Hill and Wang, 1976, p. 17 CULLEN et GILBERT, Reaffirming … op. cit. p.

11. 69.

35
peine) 18 , et b) l’intime conviction que pointage, la sentence indéterminée et la
l’objectif suprême du système de justice libération conditionnelle 22 . La prison
criminel américain devienne « la étant une prison et l’établissement
réforme des criminels et non l’infliction d’Elmira en étant un à sécurité
de souffrances vindicatives » 19 . maximum, la réhabilitation a par
conséquent connu peu de succès. En
C’est dans la nouvelle prison fait, au bout de dix ans, la prison
Elmira 20 de l’État de New York et sous d’Elmira est devenue une prison comme
la gouverne de Zebulon Brockway 21 que une autre. 23 Malgré tout, les grands
devront s’appliquer les grands principes principes du congrès de 1870 ont fait
issus du congrès de 1870. Ouverte en leur chemin pour mener à une nouvelle
1876, on mettra dans cette prison ère progressiste (ou nouvelle doctrine),
« moderne » l’accent sur l’éducation, le celle du traitement individuel, qui s’est
travail productif, le système de développée tout au long du 20e siècle 24 .

18 La sentence indéterminée est la pierre


En 1893, le criminologue amé-
angulaire de la réhabilitation. En effet, comme le ricain Arthur Mac Donald illustrait
juge qui rend sentence ne sait pas combien de l’« approche moderne » dans l’étude du
temps nécessitera la réhabilitation, il faut que sa crime comme suit :
sentence soit plus ou moins déterminée. Le
modèle pur de sentence indéterminée est le
modèle californien qui a existé entre 1917 et 1977.
Peu importe le remède [au crime]
Le juge qui choisissait une sentence de prison ne on doit d’abord étudier les causes.
fixait aucun minimum ni maximum. Le détenu La méthode de l’étude scientifique
était en quelque sorte en « prison à vie » peu des criminels se fait par l’inves-
importe l’infraction. Les autorités tigation minutieuse du criminel
correctionnelles avaient l’absolu pouvoir lui-même, à la fois psycho-
discrétionnaire de libérer l’individu en tout logiquement et physiquement
temps, pour autant qu’il était considéré […] 25 .
réhabilité. Voir Micheal TONRY, « Reconsidering
Inderterminate and Structured Sentencing »,
Sentencing & Corrections. Issues for the 21st On reconnaît de nouveau cette
Century, U.S. Department of Justice. Office of perspective progressiste en 1912 dans
Justice Programs, Septembre 1999, Vol. 2. les paroles de Warren F. Spaulding,
19 « the reformation of criminals, not the infliction of
secrétaire de la Massachusetts Prison
vindicative suffering », dans CULLEN et GILBERT,
Reaffirming … op. cit. p. 72. Association.
20 Le New York State Reformatory ou le Elmira

Reformatory est la première institution


pénitentiaire conçue avec l’objectif affiché de
réformer les délinquants au lieu de les punir et 22 Edwin H. SUTHERLAND et Donald R.

les neutraliser. CRESSEY, Principes de criminology, Paris, Éditions


21 Figure légendaire du système correctionnel Cujas, 1966, p. 473.
américain, il avait tenté d’instituer dès 1869 un 23 ALLEN, The Decline of… op. cit. p. 50.

système de sentence indéterminée pour les 24 CULLEN et GILBERT, Reaffirming … op. cit. p.

contrevenants primaires. Il voyait aussi la prison 73.


d’Elmira davantage comme un collège ou un 25 (Notre traduction). « [W]hatever the remedy

hôpital qu’un lieu punitif. L’histoire a toutefois [to crime],“the causes must be studied first. […]
démontré que l’ « humaniste » Brockway utilisait The method of the scientific study of criminals
largement le châtiment corporel dans ses [necessitates] a thorough investigation of the
méthodes de réhabilitation. Voir Thomas G. criminal himself, both psychologically and
BLOMBERG et Karol LUCKEN, American physically […]». Cité dans CULLEN et
Penology. A History of Control, New York, Aldine GENDREAU, From Nothing Works to…op. cit. p.
De Gruyter, Inc., 2000. 315-316.

36
Chaque criminel est un individu honnêtes dont les efforts ont
qui devrait être traité comme tel… montré qu’ils connaissent – et sont
La personnalité et non le les seuls à connaître – la solution
comportement doit être la base du du problème de la criminalité.
traitement. Ce qu’il y a de Cette solution peut se résumer en
fondamental dans le nouveau une seule phrase : des moyens
système, c’est l’individualité. d’investigation suffisants, des
Dans l’ancien système la question arrestations rapides et des peines
était, « Qu’est-ce qu’il a fait? » La certaines et inexorables. Voilà ce
question principale devrait être, que le criminel craint. Voilà ce
« Qu’est-ce qu’il est? » (…) Ce qui qu’il comprend, et rien d’autre :
est important de savoir est cette crainte est la seule chose qui
pourquoi il a fait cela? Le l’enrôlera de force dans les rangs
diagnostic est tout aussi de ceux qui respectent la loi.
nécessaire dans le traitement de la L’application de la loi ne peut
méchanceté qu’il l’est dans le jamais suivre une voie facile. Si
traitement de la maladie 26 . nous comptons, pour protéger nos
vies et nos biens contre la horde
de criminels, sur les charlatans,
2.2 Deux approches s’opposent : le sur ceux qui accordent la parole 27
médical et le punitif sans examen et sur ceux qui
sympathisent par ignorance avec
On trouvera ainsi au cours du les délinquants d’habitude, nous
devons alors aussi nous résigner à
20e siècle deux approches à l’égard de la
une multiplication des violences,
criminalité qui se sont opposées. Deux banditisme et des morts
citations tirées d’un classique de la soudaines 28 .
criminologie illustrent assez bien les
positions antagonistes de l’époque. La Comme on peut le remarquer, le
première citation (qui date de 1936), modèle punitif ne s’inscrit pas, à
illustre la punition et la répression; proprement parler, dans l’optique d’un
tandis que la deuxième (qui date de modèle inspiré de la science mais plutôt
1949), décrit aussi parfaitement le
modèle médical. D’abord, la thèse
punitive :
27 On entend ici par parole la libération
conditionnelle.
28 J. Edgar HOOVER, « Patriotism and the War
Je vous mets en garde, vous devez Against Crime », Conférence prononcée à
rester inébranlables à votre poste, l’occasion de la convention annuelle des
à côté des hommes placés sur la Daughters of American Revolution, Washington,
ligne de feu, ces policiers D.C., 23 avril 1936. Cité dans SUTHERLAND et
expérimentés, persévérants et CRESSEY, Principes de…op. cit. p. 326. Un auteur
a d’ailleurs recensé quelques-unes des
déclarations encore plus virulentes de J. Edgar
26 « Each criminal is an individual, and should be Hoover, ancien directeur du FBI : a) Je déteste les
treated as such…. Character and not conduct is criminels; b) Je crois que les longues peines de
the only sound basis treatment. Fundamental in prison sont les seuls moyens pour punir; c) J’ai
the new scheme is … individualism. In the old horreur de la réhabilitation; d) Toute autre
system, the main question was, What did he do? personne est soit une sentimentale soit une
The main question should be, What is he? […] It escroc. « I hate slimy criminals; b) I believe in long
is important to know why he did it. Diagnosis is prison terms as the only means of punishment; c) I
as necessary in the treatment of badness as it is in abhore rehabilitation; d) Everybody else is either
the treatment of illness. » Dans CULLEN et sentimental or crooked. » Cité dans CULLEN et
GILBERT, Reaffirming … op. cit. p. 77. GILBERT, Reaffirming… op. cit. p. 141, note 28.

37
du sens commun. Il tire davantage du Dès la fin des années 40, un juge
côté de la dissuasion individuelle en pri- de la Cour suprême des États-Unis fera
vilégiant l’intimidation. En fait, ce type référence dans son jugement à une
de discours des années 40 est le même philosophie moderne de pénologie
discours typique des trente dernières répandue, qui estime que la rétribution
années aux États-Unis. n’était plus l’objectif dominant de la
justice criminelle, mais que désormais
Le modèle médical démontre de c’était la réforme et la réhabilitation de
son côté un certain excès de confiance en l’individu 30 .
voyant purement et simplement dans le
criminel un « malade » à guérir. C’est Avec l’idéologie du traitement,
clairement l’antithèse de ce qui précède: les criminologues de l’époque consi-
dèrent que le délinquant n’est pas
responsable de ses actes. On croit aussi
L’emprisonnement et les peines fermement que c’est la science qui va
ne semblent pas être les méthodes changer le criminel, et non la punition.
le plus appropriées pour disposer
On estime enfin qu’étant donné que les
du sort des criminels. Nous
causes du crime sont différentes chez
devons les traiter physiquement
comme des malades, ce qu’ils chacun des individus, les interventions
sont, à tous égards. Il n’est pas devraient conséquemment être indi-
plus raisonnable de punir ces vidualisées. Le criminologue Edwin H.
individus pour un comportement Sutherland, dès 1938, exprimait bien
dont ils ne sont pas maîtres que comment l’individualisation de la peine
de punir un individu sous était la concrétisation du traitement :
prétexte qu’il respire par la
bouche parce qu’il souffre de La politique officielle d’un
végétations... Les tenants les plus traitement individualisé pour les
progressistes de la psycho- criminels est née des arguments
pathologie et de la criminologie de l’école positiviste selon
caressent l’espoir de voir le lesquels il n’est pas sage de
gardien et le geôlier remplacés par chercher à imposer des peines
l’infirmier, et le juge par un uniformes à tous ceux qui ont
psychiatre, dont les seuls efforts violé une loi déterminée. On
tendront à traiter et à guérir soutenait et on soutient encore,
l’individu plutôt qu’à se contenter que des systèmes qui prévoient
de le punir. Alors, et alors des peines uniformes sont mani-
seulement, pourrons-nous espérer festement aussi inefficaces que le
réduire la criminalité, même s’il serait un système qui appliquerait
n’est pas question de la faire un traitement médical uniforme à
disparaître totalement; c’est tous les malades, quels que soient
aujourd’hui, le plus lourd fardeau
que la société ait à supporter. 29
30 « a prevalent modern philosophy of penology

that the punishment should fit the offender and


not merely the crime. […] Retribution, is no
29Benjamin KARPMAN, « Criminality, Insanity longer the dominant objective of the criminal
and the Law », Journal of Criminal Law and law. Reformation and rehabilitation of offender
Criminology, Northwestern University School of have become important goals of criminal
Law, 39 : 584 : 605, janvier – février, 1949. Cité jurisprudence ». Juge Black dans l’arrêt Williams
dans SUTHERLAND et CRESSEY, Principes v. New York, 1949, dans ALLEN, The Decline of…
de…op. cit. p. 326. op.cit. p. 5.

38
les maux dont ils souffrent […] perspective, la réhabilitation devenait
[L]’« individualisation » en est l’objectif premier de la prison. La
venue à désigner une méthode de plupart des manuels de criminologie
traitement qui comporte dans des années 60 mettaient d’ailleurs
chaque cas le diagnostic des
l’accent sur le modèle de réhabilitation
besoins individuels, la
prescription d’une thérapeutique
et décrivaient le modèle punitif comme
et son application par des un vestige d’un passé barbare qui
spécialistes – exactement comme devrait disparaître à mesure que
la médecine clinique s’appuie sur l’humanisme et la rationalité allaient
le diagnostic, la prescription et la progresser. 34 C’était aussi l’unanimité
thérapeutique 31 . par rapport à l’idée du traitement des
criminels par rapport à la punition, tant
Les criminologues étaient aussi dans le public, les médias, les politiciens
convaincus que l’étude scientifique des et aussi dans les milieux intellectuels. 35
causes du crime représentait les bases Même un rapport influent, et très
des traitements individuels pour réduire critique à l’égard de la réhabilitation,
la récidive; d’où, ce rêve de transformer convenait qu’en dépit de ses faiblesses,
les prisons en hôpitaux 32 . l’approche du traitement reçoit presque à
l’unanimité le support de tous ceux qui
travaillent dans le domaine de la justice
3. La réhabilitation : le modèle criminelle […] 36 .
dominant jusqu’aux années 60-70
Malgré cette domination sécu-
Tout au long du 20e siècle, le laire, les institutions pénitentiaires
modèle de la réhabilitation a pris de n’avaient toujours pas réussi à adopter
l’essor pour atteindre son apogée au les moyens pour réhabiliter les
début des années 70. 33 Graduellement contrevenants. Le pénitencier d’Elmira
pendant un siècle, on a donc considéré avait d’ailleurs été un échec complet. 37
que la sentence devait s’ajuster à Au cours des années soixante, beaucoup
l’individu et non au crime. Dans cette de prisons américaines avaient été
l’objet de grèves et d’émeutes qui
31 SUTHERLAND et CRESSEY, Principes de … op. avaient perturbé les institutions
cit. p. 335. Cité aussi dans CULLEN et carcérales. De plus, les Américains
GENDREAU, From nothing… op. cit. p. 317.
32 Il faut voir le film de Stanley Kubrick, l’Orange
voyaient les taux de criminalité
mécanique (film tiré du roman d’Anthony augmenter et on se questionnait sur les
Burgess, « Clockwork Orange », publié en 1962), conditions des prisons, alors que
dans lequel le traitement d’un délinquant reflète l’éternel débat sur la capacité des
l’esprit des années 60-70. Il faut d’ailleurs (re)voir
la séquence du transfert du meurtrier, du
système punitif (le gardien de prison vêtu de 34 CULLEN et GILBERT, Reaffirming … op. cit. p.
noir) au système médical (le médecin/psychiatre 82.
en sarreau blanc qui l’accueille). Cette séquence 35 ALLEN, The Decline of… op.cit. p. 6-7.

vaut mille … articles scientifiques. Le modèle 36 « Despite [its] shortcomings the treatment

punitif (14 ans de prison) qui se réduit en 15 jours approach receives nearly unanimous support
de traitement médical… garanti sans risque de from those working in the field of criminal justice
récidive, l’individu ayant été complètement […]. » American Friends Service Committee,
transformé par la « Ludovica technique ». Struggle for Justice. New York, Hill and Wang,
33 Voir CULLEN et GENDREAU, From Nothing 1971, p. 83.
Works… op. cit. Voir aussi SARRE, Beyond ‘What 37 SUTHERLAND et CRESSEY, Principes de…op.

works… op. cit. cit. p. 473.

39
prisons américaines à réhabiliter C’est la raison pour laquelle le
refaisait surface. Comité a fait appel à trois chercheurs,
dont Robert Martinson de la City
C’est la raison pour laquelle les University of New York, pour effectuer
autorités de l’État de New York avaient une recherche exhaustive et fournir ainsi
finalement décidé de procéder au milieu les réponses à la fameuse question :
des années 60 à la réforme des prisons « What Works? ». Lipton, Martinson et
(Prison Reform) afin que, justement, elles Wilks ont donc étudié les résultats
puissent mieux « réformer le contre- d’études évaluatives de 231 pro-
venant ». Un des problèmes qui se grammes de réhabilitation. Ces études,
posait est que l’on avait peu de con- il faut le mentionner, avaient été
naissances empiriques à propos du effectuées entre 1945 et 1967. Il s’agissait
succès, ou des échecs, de ces de programmes de surveillance inten-
programmes ou traitements pour sive, de psychothérapie, de thérapie de
réhabiliter les contrevenants. Il y avait groupe, d’approches éducatives, de
bien des études sur le sujet mais on formation professionnelle, d’interven-
n’avait pas de vue d’ensemble des tions médicales, etc. Les trois chercheurs
résultats de ces travaux 38 . avaient analysé les effets de ces pro-
grammes sur la récidive, l’adaptation
institutionnelle, la réussite éducation-
3.1 New York State Governor’s Special nelle, la consommation de drogue, les
Committee on Criminal Offenders (1966) changements psychologiques, d’atti-
tude, etc.
En 1966, le New York State
Governor’s Special Committee on Criminal En 1970, le rapport des trois
Offenders reconnaît avoir besoin d’une chercheurs était complété, mais compte
réponse à la question générale de tenu des résultats peu optimistes (nous
« qu’est-ce qui marche? » dans les y reviendrons), le Governor’s Committee
programmes de traitement. Ce Comité avait fini par voir ce rapport comme
partait avec la prémisse que, d’une part, étant un élément qui pouvait
les prisons pouvaient réhabiliter les compromettre la réforme des prisons. Le
contrevenants mais que, d’autre part, les gouvernement de l’État de New York a
prisons de l’État de New York ne donc interdit la publication du rapport
faisaient pas assez d’efforts pour et aussi refusé la permission à
réhabiliter les détenus. Il semblait aussi Martinson de le faire, jusqu’à ce que ce
clair pour le Comité que les prisons de que ce rapport soit soumis en preuve
l’État devaient se convertir à la dans une cause devant la Bronx Supreme
réhabilitation. Le problème qui s’était Court. À la suite de cette cause,
posé est que l’on n’avait pas Martinson publie son article sans la
d’orientations sur la question de savoir, permission des deux autres
quels étaient les meilleurs moyens pour chercheurs .
40
atteindre ces objectifs? 39

40 SARRE, Beyond ‘What works… op. cit. p. 40. Il


38 Robert MARTINSON, « What Works? op. cit. p. faut aussi rappeler que le rapport principal
22. comptait 735 pages et a été publié six mois plus
39 Robert MARTINSON, « What Works? op. cit. p. tard par les trois chercheurs. LIPTON,
22. MARTINSON et WILKS, The effectiveness…op. cit.

40
4. La publication de Martinson: What pas dire non plus que des facteurs
Works? Questions and Answers extérieurs au domaine de la
about Prison Reform (1974) réhabilitation ne puissent pas être
présents dans la réduction de la
récidive – des facteurs tels qu’une
Mais qu’avait-il donc dans cet
tendance à la baisse de la récidive
article de 32 pages? Martinson pré- chez les délinquants de plus de
sentait un résumé du manuscrit de 1 400 trente ans; cela veut simplement
pages qui rappelait le contexte de dire que de tels facteurs semblent
l’étude, les grandes lignes des résultats peu liés à toute méthode de
par programmes et une conclusion traitement que nous avons
provocatrice, tout comme l’était déjà présentement à notre dispo-
d’ailleurs le titre de l’article. sition 43 .

Sa conclusion était intitulée Et encore d’ajouter :


« Does nothing work? ». Puis sa question :
« Est-ce que toutes ces études nous Peut-être que cela signifie tout
conduisent irrévocablement à la conclusion simplement que nos programmes
que rien ne marche, que nous n’avons pas la se sont pas encore assez bons - (le
cas échéant), ce dont notre
moindre idée de la façon de réhabiliter les
système correctionnel a besoin est
contrevenants et de réduire la récidive? » 41 . simplement un engagement plus
véritable envers la stratégie de
Martinson avait déjà donné sa traitement 44 .
réponse au début de l’article : « à de rares
exceptions près et qui sont des cas isolés, les Il s’agissait là d’une légère
efforts de réhabilitation qui ont été jusqu’ici nuance à ce scepticisme à l’égard du
rapportés, n’ont pas d’effet appréciable sur traitement en prison, ce qui en soi n’était
la récidive » (notre traduction). 42 La pas réellement une surprise. Le
bombe venait d’exploser … même s’il problème qui s’est alors posé, c’est
avait pris la peine, bien que sans trop de qu’avec le pessimisme qui s’est dégagé
conviction, d’ajouter que : des conclusions de Martinson, toute
l’entreprise liée à la réhabilitation qui
Cela ne signifie pas que l’on n’ait
pas trouvé d’exemples de succès,
ou de succès partiel; cela signifie 43 Notre traduction. Les italiques sont de l’auteur.

que ces exemples sont isolés, « This is not to say that we found no instances of
qu’ils n’ont pas permis d’établir success or partial success; it is only to say that
un modèle qui indique l’efficacité these instances have been isolated, producing no
clear pattern to indicate the efficacy of any
d’une quelconque méthode parti-
particular method of treatment. And neither is
culière de traitement. Cela ne veut this to say that factors outside the realm of
rehabilitation may not be working to reduce
41 Notre traduction. « Do all of these studies lead recidivism – factors such as the tendency for
us irrevocably to the conclusion that nothing recidivism to be lower in offenders over the age
works, that we haven’t the faintest clue about of 30; it is only to say that such factors seem to
how to rehabilitate offenders and reduce have little connection with any of the treatment
recidivism ? » (MARTINSON, What works… op. methods now at our disposal ». Ibid, p. 48
cit. p. 48). 44 Notre traduction. « It may be simply that our
42 « (…) with few and isolated exceptions, the programs aren’t yet good enough – […] then
rehabilitative efforts that have been reported so what our correctional system needs is simply a
far have had no appreciable effect on more full-hearted commitment to the strategy of
recidivism ». Ibid, p. 25. treatment. » Ibid, p. 49

41
s’était développée depuis plus d’un
siècle et demi, à partir d’une vision plus
humaniste et qui voyait l’individu
comme le centre de la détermination de
la peine et non le crime lui-même, allait
s’effondrer 45 .

Cet article sera rapidement


surnommé « Nothing Works ». Ces deux
seuls mots retenus de toute une
recherche, qui contenait au départ plus
de mille pages, provoqueront le déclin
de l’idéal de réhabilitation pour laisser
du même coup toute la place à une
nouvelle orthodoxie punitive.

45 SARRE, Beyond ‘What works… op. cit. p. 39.

42
prétexte pour modifier des réformes de
II Le déclin de l’idéal de toutes sortes. Un auteur dira encore en
l’an 2000, que l’étude de Martinson était
réhabilitation (Rien ne toujours vue comme ayant provoqué un
marche!) changement dramatique dans les
politiques correctionnelles en l’éloignant
de la réhabilitation. Un autre, en 1996,
1. Le « phénomène Martinson » écrira que plusieurs continuent de
présenter les conclusions de Martinson
Il serait bien entendu inexact comme étant des preuves solides que les
d’affirmer que Martinson est le seul programmes de traitement ne
responsable du début du déclin de fonctionnent pas. Et un autre encore, en
l’idéal de réhabilitation. Mais il n’en 1995, soulignera que les conservateurs
demeure pas moins que c’est devenu le citent toujours Martinson pour justifier
« phénomène Martinson » et que les l’imposition de punitions sur la seule
deux célèbres mots sont devenus un base de la théorie du « juste dû » (ou le
« cliché » qui a exercé une énorme modèle de justice) 48 . De nouveau, en
influence tant dans la pensée populaire 2001, soit 27 ans après la parution de
que dans la pensée intellectuelle 46 . l’article, l’Assemblée nationale française
dans une proposition de loi visant à
Le phénomène a certainement augmenter la sévérité des peines à
cristallisé l’ensemble des critiques, ne l’endroit des jeunes contrevenants,
serait-ce que par la puissance du slogan faisait officiellement référence à Robert
qui a symbolisé l’échec du modèle. Martinson et à sa démonstration en 1974
Parce qu’il faut bien dire que d’autres de l’échec du modèle de réhabilitation
études publiées avant celles de « lors d’un colloque mondial sur
Martinson en étaient arrivées à des l’évolution des travaux en crimi-
conclusions similaires sans que cela ne nologie » (sic) 49 . Sarre rappelle de son
se répande vraiment à l’extérieur de la côté que la doctrine du « Nothing
communauté scientifique. On peut en
revanche soulever le fait que d’autres
48 Auteurs cités dans Francis T. CULLEN,
« Rehabilitation and Treatment Programs », dans
études publiées quelques années plus James Q. WILSON et Joan PETERSILIA (dir.),
tard et qui avaient démontré que des Crime. Public Policies For Crime Control,
programmes avaient du succès, Oakland, Institute for Contemporary Studies,
n’avaient pas fait autant de bruit .
47 2002, p. 253-289 : « Even today, Martinson’s
study is viewed as prompting a dramatic shift in
correctional policy away from rehabilitation
Plus important encore, l’étude (Cose, 2000). Others continue to offer Martinson’s
(mais surtout ce cliché) est devenue le findings as solid evidence that treatment
programs are ineffective […] » (Reynolds 1996, p.
7). As Glaser (1995, p. 123) notes, « conservatives
46 WALKER dans Francis T. CULLEN et Paul still cite [the study] as grounds for imposing
GENDREAU, « The effectiveness of correctional punishments determined only by « just deserts » .
rehabilitation : Reconsidering the ‘Nothing 49 Assemblée nationale. Constitution du 4 octobre

Works’ debate », Lynne GOODSTEIN et Doris 1958. Onzième législature. « Loi tendant à
LAYTON MACKENZIE (dir.), The American modifier l’ordonnance no 45-174 du 2 février 1945
Prison : Issues in Research and Policy, New York, ainsi qu’à renforcer la protection des mineurs », 12
NY, Plenum, 1989, p. 23-34. juin 2001, http://www.assemblee-
47 Voir CULLEN et GENDREAU, « The nat.fr/legislatures/11/pdf/propositions/pion31
effectiveness of correctional…, op. cit. p. 26. 22.pdf

43
Works » a aussi influencé les politiques des programmes, la popularité du
pénales et correctionnelles australiennes « Nothing Works » allait permettre au
au cours des années 80 et 90 alors que la Tough on Crime de prendre la place.
notion de réhabilitation était reléguée au L’idée derrière ce slogan est simple :
second plan 50 . mettre le plus possible de criminels dans
des prisons où les conditions de vie sont
Mais le contexte de l’époque était intolérables et les garder le plus
tout de même propice pour que le longtemps possible. Cela devrait faire
phénomène prenne tant d’importance. en sorte que les criminels ne seront plus
Le fait que l’on assistait à une dans les rues et dissuadera aussi les
augmentation de la criminalité aux autres de commettre des crimes. La
États-Unis depuis les années 60 51 , que la punition est la clé pour le contrôle du
question de la lutte contre la criminalité crime, c’est la philosophie qui guide les
devenait de plus en plus un enjeu politiques : si la punition est douce, le
politique, que sont ainsi apparus les crime augmente, si elle est dure, le crime
slogans Tough on crime, Law and Order, baisse. Comme le soulignait Landreville,
Getting tough with criminals 52 , la le rejet du modèle thérapeutique a
publication de Martinson a donné un favorisé une revalorisation de la
véritable « coup de grâce » 53 à la punition. Il ne s’agit plus de transformer
réhabilitation. Le débat étant ouvert ceux qui contreviennent aux lois, mais
depuis quelques années dans les milieux de les punir, de les intimider, de les
intellectuels et politiques sur l’efficacité surveiller et de les neutraliser 54 .

50 SARRE, Beyond ‘What works… op. cit. p. 42. 2. Les nuances et la rétractation de
51 En fait, il y avait davantage. Pour les
conservateurs, les relations sexuelles hors
Martinson (1979)
mariage, l’avortement, les moyens de
contraception, les communes, la drogue, les Martinson, sans doute dépassé
cheveux longs et les nouveaux codes par les événements avait tenté,
vestimentaires (les jeans), la contestation de
l’ordre établi et de la guerre du Vietnam, etc., vainement d’ailleurs, de revenir sur ses
sont des phénomènes qui sont venus bouleverser conclusions en 1979 55 . Mais déjà dans le
les valeurs traditionnelles des Américains. La rapport officiel des trois chercheurs de
célèbre famille Manson (série de meurtres par un 1975 et devant l’ampleur du débat
groupe de hippies californiens en août 1969),
Woodstock en 1969 montrant ses hippies
provoqué, la conclusion se trouvait plus
drogués, le concert des Rolling Stones la même nuancée : « le domaine correctionnel n’a
année à Altamont (rendu surtout mémorable par pas encore trouvé des manières satisfaisantes
quatre décès dont un par meurtre), sont des pour réduire la récidive de façon
événements qui ont fait craindre que l’ordre significative » 56 . Selon Sarre, c’était une
social soit renversé. D’où l’incapacité pour
beaucoup de conservateurs à discriminer ces
événements et d’exiger par conséquent plus de 54 Pierre LANDREVILLE, « Surveiller et prévenir.

contrôle social afin de pouvoir maintenir l’ordre L’assignation à domicile sous surveillance
établi. électronique ». Déviance et Société. Vol. XI, No. 3,
52 Voir Marc F. PLATTNER, « The Rehabilitation 1987, p. 251-269.
of Punishment », The Public Interest, No. 44, 1976, 55 Robert MARTINSON, « New Findings, New

p. 104-114. Views : A Note of Caution Regarding Sentencing


53 En français dans le texte de Plattner (1976) et de Reform ». Hofstra Law Review, 7 : 243-258, 1979.
James Q. WILSON, « What Works? Revisited: 56 «the field of corrections has not as yet found

New Findings on Criminal Rehabilitation », The satisfactory ways to reduce recidivism by


Public Interest, No. 61, 1980, p. 3-17. significant amounts ». LIPTON, MARTINSON et

44
conclusion beaucoup plus prudente qui simplement trop concluants pour
laissait la porte ouverte à plus ne pas en tenir compte 60 .
d’optimisme en réhabilitation. Aussi, les
trois auteurs avaient accordé de Revenant sur l’article de 1974 :
l’importance au fait que l’on ne devrait
pas fermer la porte à la réhabilitation Les vrais faits présentés dans
sans concevoir de meilleurs outils l’article indiquaient qu’il aurait
été incorrect de dire que le
d’évaluation et sans colliger de nou-
traitement n’avait pas d’effet.
velles données 57 . Quelques études ont démontré
des effets, d’autres pas. Mais tous
Puis, en 1977, Martinson publie ensemble et à la lumière de
avec Judith Wilks un article dans lequel l’ensemble des résultats, j’ai tiré
il adoucit sa position en réaffirmant la cette conclusion en pensant
valeur de la probation comme moyen de qu’elle devait être rendue
réhabilitation. 58 Finalement, un an avant publique et débattue. Et elle l’a été
sa mort, Martinson a désespérément certainement. […] Sur la base des
tenté de corriger le tir en 1979 dans ce faits tirés de notre nouvelle étude,
je retire cette conclusion. J’ai
qui sera son testament scientifique 59 . Il
souvent dit que le traitement qui
admettait alors que dans sa publication s’inscrit dans le système de justice
de 1974, il avait mis de côté certaines criminelle est « impotent », je
parties de recherche qui auraient pu retire cela également. J’ai protesté
démontrer que la réhabilitation était contre le slogan « Nothing
plus efficace qu’il ne l’avait déjà laissé Works » utilisé par les médias
entendre. Ayant effectué une nouvelle pour résumer ce que j’ai déjà dit.
étude, sa conclusion sera cette fois […] La conclusion la plus
différente : intéressante est qu’aucun
programme de traitement
actuellement utilisé dans le
Contrairement à ma position
système de justice est fonda-
précédente, certains traitements
mentalement, soit aidant, soit
ont des effets appréciables sur la
nuisible. Le fait le plus important
récidive. […]. Toute conclusion
semble être les conditions dans
dans la recherche scientifique tient
provisoirement et est sujette à lesquelles le programme est
d’autres faits […]. De nouveaux offert 61 .
faits tirés de notre recherche
actuelle me conduisent à rejeter 60 Notre traduction. Les italiques sont de l’auteur.
ma conclusion originale […]. « Contrary to my previous position, some
J’avais hésité jusqu’ici mais les treatment programs do have an appreciable effect
résultats de notre enquête sont on recidivism. » (p. 244). «Any conclusion in
scientific inquiry is held provisionally, subject to
further evidence. […] (N)ew evidence from our
current study leads me to reject my original
conclusion […] I have hesitated up to now, but
WILKS, The effectiveness…, op. cit. p. 627, cité dans the evidence in our survey is simply too
SARRE, 2001, op.cit, p. 40. Les italiques sont de overwhelming to ignore » (p. 252).
l’auteur. MARTINSON, New Findings… op. cit.
57 SARRE, Beyond ‘What works… op. cit. p. 40. 61 Notre traduction. Les soulignés sont de
58 Robert MARTINSON et Judith WILKS, « Save l’auteur. « The very evidence presented in the
parole supervision », Federal Probation, 41, 23-27, article indicates that it would have been incorrect
1977. to say that treatment had no effect. Some studies
59 MARTINSON, New Findings… op. cit. showed an effect, others did not. But all together,

45
L’homme qui avait lancé le
débat, faisait en quelque sorte un mea 3.1 Les critiques libérales de l’étude
culpa et tentait de réparer les dommages
ou d’arrêter l’hémorragie. Personne n’a Bien des auteurs ont fait
écouté. En dépit de l’importance sur les remarquer, a posteriori, que l’étude
plans intellectuel et scientifique de originale comportait beaucoup d’erreurs
l’article de 1979, non sans grande méthodologiques et que les résultats
surprise, c’est celui de 1974 qui est le n’étaient pas aussi catastrophiques.
plus souvent cité dans toutes les Sarre rappelle par exemple que
publications sur la réhabilitation alors plusieurs programmes de réhabilitation
qu’en revanche, celui de 1979 est le plus considérés comme étant des échecs,
souvent ignoré et donc le moins souvent étaient ceux qui avaient manqué de
cité 62 . fonds et qui, conséquemment, ne
pouvaient fournir les services qu’ils
devaient offrir à l’origine. 65 Cullen et
3. Le débat sur la réhabilitation et les Gendreau rappelleront, quant à eux, que
critiques dans la revue des trois chercheurs,
seulement 138 études avaient mesuré la
Martinson avait bien dit qu’il récidive - et non 231 - et que, parmi ces
voulait provoquer un débat 63 , il a été 231 études, moins de 75 pouvaient être
servi à souhait. Car cette idée que « rien qualifiées de « traitement » 66 . Smith
ne marchait » dans les programmes de soutiendra quant à lui que « les
réhabilitation a été récupérée tant par éléments d’appréciation issus de la
les conservateurs que par les libéraux 64 . recherche, sur lesquels se fondait l’école
Si certains ont critiqué les résultats de du ‘rien ne fonctionne’, étaient viciés sur
l’étude, d’autres les ont acceptés sans le plan non seulement de la
même les questionner. méthodologie, mais encore des con-
clusions qui en étaient tirées » 67 .
looking at this entire body of research, I drew this Palmer soutiendra de son côté
conclusion, and thought it important that the que 48 % des résultats de Martinson
conclusion be made public and debated. It surely montraient des résultats positifs en
was debated. […] On the basis of the evidence in
our current study, I withdraw this conclusion. I
have often said that treatment added to the
network of criminal justice is ‘impotent’, and I
withdraw this characterization as well. I
protested at the slogan used by the media to sum 65SARRE, Beyond ‘What works… op. cit. p. 40 et s..
up what I said – ‘nothing works’. […] The most 66 CULLEN et GENDREAU, From nothing
interesting conclusion is that no treatment works…, op. cit. p. 322.
program now used in criminal justice is 67 Graham SMITH, « L’évolution récente du

inherently either substantially helpful or harmful. Service de probation en Angleterre et au pays de


The critical fact seems to be the conditions under Galles». Bulletin d’information pénologique, No. 21,
which the program is delivered. » MARTINSON, décembre 1998, p. 3-21. De plus, des chercheurs
New findings… op. cit. p. 253-254. comme Andrews et Bonta, qui ont repris les
62 SARRE, Beyond ‘What Works… op.cit, p. 41. mêmes enquêtes bibliographiques, ont démontré
63 MARTINSON, New Findings… op. cit. p. 253- qu’il y avait des traitements qui marchaient et qui
254. réduisaient la récidive. Voir James BONTA, La
64 SARRE, Beyond ‘What works… op. cit. p. 39. Voir réadaptation des délinquants : de la théorie à la
aussi Stanley COHEN, Visions of Social Control, pratique. Ottawa , ministère du Solliciteur général
Cambridge, Polity Press, 1985. du Canada, 1997, p. 4.

46
matière de réduction de la récidive 68 ; 3.2 Les critiques conservatrices du
d’autres diront enfin que si certaines modèle de réhabilitation
interventions n’arrêtaient pas complè-
tement la récidive, elles permettaient Du côté des conservateurs, c’est
néanmoins de réduire grandement la la jubilation devant les conclusions de
gravité et la fréquence de la Martinson. On avait déjà entendu des
criminalité 69 . Car en mesurant les effets critiques au cours du siècle. Mais aussi,
des programmes uniquement à l’aune depuis quelques années et devant les
de la récidive, on oublie souvent qu’ils chiffres sur la criminalité, on avait vu,
peuvent tout de même avoir des effets mais sans que cela ne semble être un
positifs sur la qualité de vie des mouvement de fond, un désir d’une
personnes et celle de leur entourage. certaine classe politique d’avoir des
peines plus sévères. Rien cependant ne
De façon plus générale, la pouvait mieux stimuler le mouvement
réaction de ces libéraux 70 , qui réfutaient conservateur que les conclusions de
la thèse de Martinson et qui voulaient Martinson.
demeurer fidèles au modèle de
réhabilitation, sera de se dire que si l’on Le slogan Tough on Crime a donc
avait pas vraiment essayé correctement, pris rapidement le pôle. Cohen dira que
que si nos techniques actuelles ne pour les conservateurs partisans de la
fonctionnent pas, alors nous devons en loi et l’ordre le message a été : « on vous
concevoir de nouvelles plus efficaces 71 . l’avait bien dit – les criminels ne peuvent
changer, nous devons plutôt protéger le
public par des punitions plus sévères, par la
dissuasion et par la neutralisation » 72 . On
dira même que la réhabilitation était
non seulement inefficace mais
dangereuse du fait que, en « dorlotant »
(coddling) les criminels, on enlevait tout
68 Ted PALMER, « Martinson revisited », Journal
aspect dissuasif à la sentence et tout
of Research in Crime and Delinquency. Vol. 12,
1975 , p. 133-152. pouvoir au système de justice cri-
69 CULLEN et GILBERT, Reaffirming… op, cit. p. minelle. D’autres groupes avaient éga-
170-171 et Francis T. CULLEN, « Rehabilitation lement bien accueilli les conclusions de
and Treatment Programs », dans James Q. Martinson, notamment l’International
WILSON et Joan PETERSILIA (dir.), Crime. Public
Policies For Crime Control. Oakland, Institute for
Association of Chiefs of Police 73 .
Contemporary Studies, 2002, p. 253-289.
70 Les termes libéral et conservateur sont bien Une déclaration de Sam Steiger,
entendu ici pris dans leur acception propre et représentant républicain en 1976 à la
non au sens de parti politique. Par exemple le
U.S. House of Representatives, est par
Petit Robert définit un libéral comme
« Favorables aux libertés individuelles, dans le ailleurs fort instructive à propos de
domaine politique, économique et social ». Par
extension on parle d’idées libérales (large, 72COHEN, Visions of… op. cit. pp. 35-36.
tolérant). Le terme conservateur est défini comme 73Judith GREENE, « Getting tough on Crime : the
suit : « Qui tend à maintenir l’ordre social History and Political Context of Sentencing
existant (…) défenseur de l’ordre social, des Reform Developments Leading to the Passage of
valeurs traditionnelles ». Le contraire de the 1994 Crime Act », Sentencing and Society.
conservateur est novateur, progressiste, International Perspectives, dans Cyrus TATA et
révolutionnaire. Neil HUTTON (dir.), Burlington, Ashgate, 2002,
71 COHEN, Visions of… op.cit. pp. 35-36. p. 43-64.

47
l’état d’esprit de certains conservateurs côté, dès 1975 75 , un plaidoyer pour une
à l’égard des criminologues partisans de plus grande sévérité des sentences. Il
la réhabilitation. Le représentant les écrivait qu’étant donné que la
accusait en effet, non seulement de ne réhabilitation ne marche pas, il faudrait
pas avoir réussi à résoudre le problème être plus « prudent » et plus « réaliste »
de la criminalité, mais de l’avoir empiré. et abandonner ces choses trop
Il blâmera donc les criminologues complexes (la réhabilitation). En fait,
Wilson plaidait pour une vision plus
[qui] ont prêché la doctrine de la sobre de l’être humain et de ses
réhabilitation [et] n’ont pas hésité institutions, ce qui permettrait l’accom-
à traiter de stupide et
plissement de choses plus raisonnables
réactionnaire toute demande pour
que les méthodes insensées et utopiques
un durcissement des lois ou des
procédures relativement au (la réhabilitation). Ce qu’il voulait dire,
traitement des délinquants. [Le c’est qu’il serait plus simple
temps est venu] d’admettre que d’emprisonner la plupart des contre-
nous ne savons pas comment venants que de tenter de les réhabiliter.
réhabiliter et de commencer à Mais encore, le déclin de l’idéal de
penser aux victimes d’actes réhabilitation n’a pu se faire unique-
criminels 74 . ment sur la base du « triomphe » des
conservateurs; il aura fallu aussi en
Le politicien Steiger remettait complément le désengagement des
aussi en question (comme bien d’autres libéraux à l’égard du modèle 76 .
d’ailleurs mais non pour les mêmes
raisons) le pouvoir discrétionnaire
accordé aux juges, au personnel des 3.3 Les critiques libérales du modèle de
services correctionnels et aux commis- réhabilitation
sions des libérations conditionnelles
selon le modèle de sentence indé- Certains libéraux, notamment les
terminée. Il souhaitera donc revenir à partisans des libertés civiles, avaient
des peines obligatoires et déterminées déjà commencé à se dissocier du modèle
en enlevant tout pouvoir discré- de réhabilitation en raison des abus et
tionnaire. Il demandera donc de des injustices qu’il pouvait entraîner,
légiférer pour des peines strictes, particulièrement à cause de l’application
sévères et déterminées. Plus question de de la sentence indéterminée. En effet,
guérir, il faut punir! comme le modèle de réhabilitation part
de la prémisse que la sentence doit
James Q. Wilson, un crimi- correspondre aux besoins du délinquant
nologue conservateur avait fait de son et non au crime commis, deux individus
différents ayant perpétré le même délit,
peuvent se retrouver avec des sentences
74 Notre traduction. « [who] have preached the complètement disproportionnées. Bien
doctrine of rehabilitation [and] have not hesitated que l’on ne puisse attribuer entièrement
to blast as stupid and reactionary any call for a toutes les disparités des sentences au
toughening of the laws or procedures governing
the treatment of offenders [the time has come to]
admit we do not know how to rehabilitate and
start thinking about the criminal’s victims for a 75 James Q. WILSON, Thinking about Crime. New

change. » Dans CULLEN et GILBERT, York, Random House, 1975.


Reaffirming… op. cit. p. 96. 76 PLATTNER, The Rehabilitation of…op. cit. p. 105.

48
modèle de réhabilitation 77 , ces critiques libération de la personne, très peu de
étaient parfois justifiées. L’exemple le contrevenants ont le choix de se plier ou
plus évident est le cas d’individu qui, non au traitement 81 .
pour un vol de soixante-dix dollars, a
passé 11 ans dans une prison L’ « alliance » implicite des
californienne parce qu’il n’avait pas conservateurs et des libéraux et les
démontré de signes qu’il était tensions de l’époque ont finalement
réhabilité 78 . Il y avait là, à n’en pas entraîné l’abandon de la sentence
douter, un problème d’injustice évident. indéterminée. En fait, la critique du
Pour ces partisans des libertés civiles, le modèle avait fait l’unanimité. Les
traitement était donc une attaque contre politiciens, les éditorialistes et même les
les droits civiques, une extension de intellectuels et les professionnels de la
l’état thérapeutique, et une violation des justice, avaient cessé leur appui à la
normes de justice et de propor- réhabilitation à partir du milieu des
tionnalité 79 . années 70 82 . Ainsi, l’échec du modèle
aura poussé tant les libéraux que les
Pour cette fraction libérale, la conservateurs vers un modèle de
situation avait démontré que l’on devait sentence déterminée. Pour les
donc se méfier de la bienfaisance conservateurs qui profitent du « Nothing
(benevolence). Il fallait donc abandonner Works », c’est le moment pour demander
la réhabilitation pour lui substituer des des peines déterminées, mais plus
buts moins ambitieux. longues et sans libération condition-
nelle. L’objectif de détermination de la
Une autre critique du modèle sentence sera désormais l’établissement
était relative au fait que le progrès de la « loi et l’ordre ».
remarqué en institution à la suite d’un
traitement n’était pas un bon indicateur Par contre, en ce qui concerne les
à savoir que la personne fonctionnera libéraux qui ont abandonné l’idéal de
correctement en société 80 . Une dernière réhabilitation et qui se sont donnés des
critique bien connue est le fait que si à objectifs moins ambitieux, ils vont
l’intérieur de la sentence indéterminée, préconiser la sentence déterminée, mais
c’est la « guérison » qui permet la pour des périodes plus courtes dans le
cas de la prison, et favoriser une
77 ALLEN, The Decline of… op. cit. p. 73.
diminution de l’incarcération par l’utili-
78 Voir CULLEN et GILBERT, Reaffirming…op.cit. sation de mesures dans la communauté.
p. 120-121.
79 COHEN, Visions of… op.cit. p. 35-36. Cullen et

Gendreau, The effectiveness of… op. cit. p. 29,


rappellent aussi qu’on avait encore en mémoire
les abus illustrés dans l’Orange mécanique et Vol
au-dessus d’un nid de coucou et qu’il leur
apparaissait plus prudent de déclarer forfait
quant aux espoirs de rendre meilleurs les
contrevenants. Il valait mieux aller de l’avant
avec une tâche plus urgente, soit celle de
protéger les gens des abus de pouvoir de l’État.
80 Norval Morris dira :« Prison behavior is not a 81 Voir CULLEN et GILBERT, Reaffirming… op.

predictor of community behavior », dans cit. p. 104 et suivantes pour plus de détails sur les
CULLEN et GILBERT, Reaffirming… op. cit. p. critiques.
114. 82 ALLEN, The Decline of… op. cit. p. 9.

49
système correctionnel. Les sentences
4. La naissance du modèle de justice devront refléter le comportement
criminel et non les problèmes du
Les critiques du modèle de contrevenant, ni leur comportement
réhabilitation s’étaient déjà fait sentir en futur. La punition devra être propor-
1971 avec la parution du livre Struggle tionnelle au délit commis et, une fois la
for Justice 83 qui dénonçait vivement le peine infligée, les contrevenants devront
modèle de traitement parce que recevoir un traitement humain et juste
l’« idéologie, les politiques et les par le système de justice 87 .
pratiques du modèle de la réhabilitation
sont inacceptables parce que Mais cette ouverture à la
l’administration des sentences est punition, même juste, a été vivement
arbitraire et discriminatoire. Struggle for dénoncée par différents auteurs de
Justice parle non seulement du ‘crime de souche purement libérale 88 , du fait que
punir’ mais également du ‘crime de les libéraux dissidents, en reniant le
traiter’ de façon coercitive ». 84 À principe de réhabilitation et en
remarquer que si les critiques des endossant le principe de justice
conservateurs à l’égard de la sentence rétributive comme principal but de la
indéterminée (cf. pouvoir sanction criminelle, ont fourni une
discrétionnaire) avaient trait à l’idée que légitimité à la philosophie de la
les contrevenants ne passaient pas assez punition. Ce faisant, ils ont créé, par
de temps en prison, pour les libéraux, inadvertance, les conditions optimales
c’était plutôt parce que certains pour une campagne axée sur la loi et
contrevenants en passaient trop par l’ordre. D’autres auteurs ont considéré
rapport au délit commis. D’autres que le modèle de justice a été tout
théoriciens ont poursuivi en 1975 avec le simplement neutralisé et absorbé par le
livre de David Fogel, We are the Living mouvement conservateur qui deman-
Proof 85 puis, celui d’Andrew von Hirsch, dait des peines de plus en plus
Doing Justice 86 en 1976. Cette nouvelle sévères 89 .
école venait essentiellement promouvoir
l’idée que si nous ne pouvons pas
réhabiliter les délinquants, assurons-
nous que notre système de justice
criminelle fera du bon travail en
fournissant une justice équitable.

Réformer le contrevenant ne
devra donc plus être le but central du

87Voir CULLEN et GILBERT, Reaffirming… op.cit.


83 American Friends Service Committee, Struggle p. 136.
for Justice, New York, Hill and Wang, 1971. 88 Dont CULLEN et GILBERT, Reaffirming…
84 NORMANDEAU, Faut-il abolir… op. cit. p. 12- op.cit., p xxviii.
13. 89 Tels Greenberg et Humphreys (1980) dans
85 David FOGEL, We are the living proof… The COHEN, Visions of Social…op. cit., p. 97. Voir
Justice model for corrections, Cincinnati, Anderson aussi l’analyse de Loïc WACQUANT, « Crime et
Pub, 1975. Châtiment en Amérique de Nixon à Clinton »,
86 Andrew von HIRSCH, Doing Justice. The Choice Archives de politique criminelle, Paris, no. 20,
of Punishments, New York, Hill and Wang, 1976. printemps 1998, p. 123-137.

50
l’année, William Saxbe, Attorney General
républicain des États-Unis fait une
III La réhabilitation de la sévère sortie à la fois contre les juges qui
ne seraient pas assez sévères, contre le
punition et les conséquences mouvement grandissant de réforme des
du nouvel état punitif prisons, et la réhabilitation elle-même; et
arrive enfin la publication de
Martinson 91 .
1. Un contexte favorable à la montée
du modèle punitif Un autre élément marquant (et
une conséquence) du déclin de l’idéal de
L’année 1974 représente l’année réhabilitation a été le transfert du
charnière entre un passé idéaliste de contrôle et du pouvoir des politiques de
réhabilitation des criminels, et le début détermination de la peine, du juge, avec
d’une vague punitive jamais vue dans sa sentence indéterminée et des
l’histoire de la pénologie moderne. professionnels, habituellement les com-
Pendant que le débat se poursuit entre missions de libération conditionnelle,
les libéraux (réhabilitation), les libéraux vers l’arène publique, puis directement
dissidents (punir avec modération) et les vers l’arène politique, donc au pouvoir
conservateurs (punir avec vigueur), la législatif 92 . Ainsi, les politiciens, ayant
criminalité est en progression aux États- flairé que l’on pouvait se faire du capital
Unis. Mais que s’est-il donc passé pour sur le durcissement du système pénal,
que dérape à ce point le système de se sont définitivement emparés de cette
justice criminelle américain et comment occasion que l’opinion publique se
s’est manifesté ce dérapage? raffermissait contre les criminels 93 . Mais
il faut aussi ajouter qu’aux États-Unis,
Tout d’abord, les taux de les procureurs et plusieurs juges sont
criminalité aux États-Unis avaient élus. C’est ce qui fait que dans plusieurs
augmenté du milieu des années 60 États américains, les citoyens peuvent
jusqu’au milieu des années 70. Pendant
que les experts débattaient sur les 91 Ibid, p.45.
92 Alfred BLUMSTEIN, “American Prisons in a
causes des augmentations et de ce qu’il Time of Crisis”, dans Lynne GOODSTEIN et
fallait faire pour les contrôler, le climat Doris LAYTON MACKENZIE (dir.), The
général et l’agitation sociale des années American Prison : Issues in Research and Policy,
60 avaient conduit beaucoup d’Amé- New York, Plenum, 1989, p. 23-34.
93 Cette question de l’opinion publique, des
ricains à s’inquiéter de ces tendances 90 .
medias et des politiques pénales, mériterait à elle
Aussi, la désormais célèbre émeute de la seule unesection complète. Voir Julian V.
prison d’Attica en 1971 a eu comme effet ROBERTS et Loretta J. STALANS, Public Opinion,
de requestionner les objectifs fonda- Crime, and Criminal Justice, Westview Press, 1997;
mentaux de l’incarcération et le rôle de Julian V. ROBERTS, « Public opinion and the
nature of community penalties : international
la prison dans la société. C’est l’année findings », dans, Julian V. ROBERTS et Mike
1974 qui sera la plus fertile en HOUGH (dir.), Changing Attitudes to Punishment.
rebondissement : le FBI annonce un Public opinion, crime and Justice, Portland, Willan
sommet jamais atteint dans les crimes Publishing, 2002, p. 33-62; Julian V. ROBERTS,
Loretta J. STALANS, David INDERMAUR et
signalés pour les trois premiers mois de
Mike HOUGH, Populism and Public Opinion.
Lessons from five countries, Oxford, Oxford
90 GREENE, Getting tough… op. cit. p. 44. University Press, 2003.

51
exercer beaucoup de pression, et que les Puis, en 1977, la Californie,
officiels américains deviennent plus réputée depuis toujours pour sa
sensibles à ce que demandent les philosophie pénale axée sur la
électeurs 94 . réhabilitation, légifère pour instaurer la
sentence déterminée (peine fixe), rejette
officiellement le modèle de réhabi-
2. Les effets du « phénomène litation et déclare que l’objectif principal
Martinson » de la prison sera désormais de punir les
contrevenants 97 . L’État californien abolit
Dès 1975, les effets du du même coup la libération condi-
« phénomène Martinson » se font sentir. tionnelle 98 .
Chaque État américain envisageait déjà
des réformes en profondeur en matière
de détermination de la peine et 2.1 Une longue série de réformes du
plusieurs sont allés de l’avant en système de justice criminelle américain
remettant en question le système de
sentence indéterminée et les libérations Ce sera donc le début d’une
conditionnelles 95 . longue série de réformes du système de
justice criminelle aux États-Unis
En 1976, un auteur illustre inspirées directement du modèle
l’impact de Martinson en disant que la punitif. Les sentences minimales obliga-
doctrine du « rien ne marche » a toires (Mandatory Minimum Sentences)
profondément ébranlé la communauté ont été instaurées dans plus de 70 % des
du système de justice criminelle. États américains; 10 États ont aboli les
Conséquemment, beaucoup de libérations conditionnelles au milieu des
membres du domaine de la justice années 80, plusieurs États ont instauré
demandent que la punition et la des lignes directrices et la Californie,
neutralisation deviennent rapidement entre autres, a lancé un vaste
une plus grande priorité parmi les buts programme de construction de prisons.
de la justice criminelle 96 .
De son côté, la Floride présente
de nouveaux objectifs de la sentence en
1985 dans son document sur les lignes
94 Wilson convient qu’il s’agit là d’une explication
directrices (guidelines). Il est alors stipulé
par rapport à l’utilisation de l’incarcération aux
États-Unis. James Q. WILSON, « Crime and
que l’objectif de la détermination de la
Public Policy », dans James Q. WILSON et Joan
PETERSILIA (dir.), Crime. Public Policies For Crime
Control, Oakland, Institute for Contemporary 97 « The Legislature finds and declares that the

Studies, 2002, p. 536-557. purpose of imprisonment for crime is


95 Micheal TONRY et Kathleen HATLESTAD punishment. This purpose is best served by terms
(dir.) Sentencing Reform in Overcrowded Times, proportionate to the seriousness of the offence
New York, Oxford University Press, 1997, p. 6. with provision for uniformity in the sentences of
96 Stuart Adams cité dans CULLEN, Rehabilitation offenders committing the same offence under
and… op. cit. p. 256-257. « Nothing Works similar circumstances.» Dans ALLEN, The Decline
doctrine … has shaken the community of of… op. cit. p. 8. Voir aussi Kay A. KNAPP,
criminal justice to its root … widely assorted “Criminal Sentencing Reform”, dans Lynne
members of the criminal justice field are briskly GOODSTEIN et Doris LAYTON MACKENZIE
urging that punishment and incapacitation (dir.), The American Prison : Issues in Research and
should be given much higher priority among Policy, New York, Plenum, 1989, p. 111-131.
criminal justice goals ». 98 GREENE, Getting tough… op. cit. p.47.

52
peine est de punir le contrevenant. La Attorney General républicain, Edwin
réhabilitation continue d’être un des Meese faisait référence dans ses discours
buts du système de justice, mais doit à la théorie désormais discréditée de la
avoir un rôle subordonné 99 . réhabilitation.

La même année, un autre Quinze ans après le « Nothing


héritage de Martinson ressurgit lorsque Works », en janvier 1989, un autre grand
le directeur de l’Office of Juvenile Justice coup vient s’abattre sur le modèle. La
and Delinquency Prevention fait Cour suprême des États-Unis, dans
publiquement état de sa défiance à l’arrêt Mistretta vs United States,
l’égard de cette folly of rehabilitation en confirme la disparition de la réhabi-
affirmant que depuis l’étude de litation dans le champ pénologique.
Martinson la réhabilitation n’avait plus Dans ce jugement 102 , la cour a confirmé
de considération dans le système de la constitutionnalité de la United States
justice et que les programmes qui Sentencing Commission, qui dans ses
réduisaient la récidive chez les jeunes lignes directrices en matière de
contrevenants n’avaient rien à voir avec détermination de la peine (au niveau
la réhabilitation 100 . fédéral) avait éliminé la notion de
réhabilitation dans le processus de
En 1987, soit treize ans après la détermination de la sentence. Avec ces
publication de l’article, et même si des lignes directrices, les contrevenants
résultats de recherche démontraient la allaient désormais être condamnés
réussite des programmes de réhabi- uniquement sur la base du modèle de
litation 101 , cette option semblait donc justice, sans aucune reconnaissance de
condamnée en raison du manque de facteurs tels que la possibilité de
confiance officialisé quant à son réhabilitation, les antécédents familiaux
inefficacité par les hautes sphères du et personnels de l’individu ou les efforts
pouvoir américain. En effet, un autre de réhabilitation déjà accomplis 103 . Dans
les « lignes directrices fédérales »,
99 « The primary purpose of sentencing is to rappelle Nils Christie, il était
punish the offender. Rehabilitation and other explicitement indiqué de ne pas prendre
additional considerations continue to be desired en compte les éléments suivants :
goal of the criminal justice system but must
assume a subordinate role ». Florida Criminal
Laws and Rules, 1985 : 626. Cité dans Alexis M. • Âge;
DURHAM III, “The Justice Model in Historical • Éducation et connaissances
Context: Early Law, the Emergence of Science, professionnelles;
and the Rise of Incarceration”, Journal of Criminal • Conditions mentales et
Justice. Vol. 16, 1988, p. 331-346.
100 « […] since [Martinson], rehabilitation has émotionnelles;
sunk further in esteem… the criminal justice • Conditions physiques,
system has all but giving up on the concept. dépendance de drogues et abus
Virtually no successful juvenile programs – those d’alcool compris;
that reduce recidivism to an appreciable degree –
rely on rehabilitation ». Alfred Regnery (1985),
• Historique des emplois
cité dans SARRE, Beyond ‘What works… op.cit. p. antérieurs;
42.
101 Paul GENDREAU et Robert R. ROSS,

« Revivification of rehabilitation : Evidence from


the 1980s », Justice Quarterly, Vol. 4, No. 3, 1987, 102 Mistretta vs United States (1989) 488 US 361.
p. 349-407. 103 SARRE, Beyond ‘What works…op.cit. p. 42.

53
• Liens de famille et
responsabilités, liens à la De plus, ces lignes directrices
communauté; renfermaient une philosophie plus
• Race, sexe, nationalité d’origine, punitive qui a entraîné le recours
croyances, religion, statut socio- beaucoup plus répandu à l’empri-
économique 104 . sonnement. Le changement était telle-
ment radical que plusieurs juges (parce
Pourquoi toutes ces exclusions? qu’on leur enlevait tout pouvoir
En raison d’un souci d’équité, inspiré du discrétionnaire) avaient offert une
modèle de justice, il fallait éviter la certaine résistance à l’égard de ces
disparité des sentences entre les lignes directrices à un point tel que
individus. Dans la mesure du possible, certains magistrats cherchaient des
il fallait que tout le monde soit sur le façons pour ne pas les appliquer 106 .
même pied. Le même délit entraîne la
même peine. En somme, cela ne requiert Des auteurs, dont Cullen et
même plus l’apport d’un juge (avec du Gilbert, avaient déjà manifesté en 1982
jugement) car il ne fait que se référer à leur inquiétude quant aux conséquences
son guide de sentence. Quant à l’agent possibles de rejeter explicitement la
de probation, il n’a plus besoin de réhabilitation et ils avaient d’ailleurs
rédiger des rapports présententiels, car prédit un allongement des sentences,
il n’a plus à fournir d’éclairage à la cour. bien que certaines législations aient opté
pour le « modèle de justice ». Ces
Voici comment la Cour suprême auteurs avaient bien raison de
avait justifié sa décision : s’inquiéter, car à partir des années 80
une multitude de lois de plus en plus
« La réhabilitation comme théorie punitives sont apparues ce qui a
pénologique en est venue à être
questionnée et, de toute manière, elle
était vue par certains comme étant un model » for federal sentencing, and stated that
but inatteignable dans la plupart des the efforts of the criminal justice system to
cas » […] La Cour cite un rapport achieve rehabilitation of offenders had failed ».
du Sénat qui fait référence à un Dans SARRE, Beyond ‘What works…op.cit. p. 42.
« modèle dépassé » pour la déter- Cet argument ressemble étrangement à la célèbre
conclusion de Martinson.
mination de la peine au niveau 106 GREENE, Getting Tough on… op. cit. p. 52. Le
fédéral en disant que les efforts du criminologue Michael Tonry avait d’ailleurs
système de justice criminelle pour qualifié ce modèle fédéral de lignes directrices
réhabiliter les contrevenants ont comme étant « the most controversial and
été un échec 105 . disliked sentencing reform initiative in US
history ». Michael TONRY, Sentencing Matters,
NewYork, Oxford University Press, 1996, p. 72.
104 US Sentencing Commission 1989, p. 5.35-5.37, D’ailleurs, et il s’agit d’une anecdote peu banale,
dans Nils CHRISTIE, L’industrie de la punition. un juge de Philadelphie a même démissionné
Prison et politique pénale en Occident, Paris, considérant que les nouvelles dispositions
Éditions Autrement, 2003, p. 161 et suivantes. Les punitives adoptées par le gouvernement étaient
italiques sont de l’auteur. Voir aussi sa critique injustifiées et démesurées. Ce juge a publié un
sur les « lignes directrices ». livre dénonçant les politiques pénales
105 « Rehabilitation as a sound penological theory américaines adoptées depuis le milieu des années
came to be questioned and, in any event, was soixante-dix. Voir Lois G. FORER, A Rage to
regarded by some as an unattainable goal for Punish. The Unintended Consequences of Mandatory
most cases » […] The Court cited a Senate Report Sentencing, New York, W.W. Norton & Company,
that referred to the « outmoded rehabilitation Inc., 1994.

54
conséquemment allongé les peines de les conditions personnelles du
prison. contrevenant, et une libération
anticipée est exclue.

2.2. Des lois sévères •


Enfin, l’illustre mesure « Three
strikes and you’re out » : très
Parmi ces nouvelles lois sévères, populaire auprès du public et
on trouve notamment les plus célèbres : des législateurs, celle-ci a
d’abord été adoptée en
• Le « Truth in sentencing » : c’est Californie en 1994 pour des
une mesure qui est apparue délinquants qui comparaissent
pour la première fois dans pour la troisième fois devant le
l’État de Washington en 1984. tribunal. Cette loi prévoit un
En vertu de cette loi, les emprisonnement minimum de
contrevenants doivent purger 25 ans ou même à perpétuité,
la majeure partie de leur peine avec possibilité de libération
(généralement 85 %) en conditionnelle seulement
détention. Le « Truth in lorsque le détenu a purgé au
sentencing », la « vérité des moins 80 % de la peine 107 108 .
sentences », le « What you get is
what you serve » ou encore le 107 L’application de cette dernière mesure a
« You do the crime, you do the donné des résultats qui dépassent tout
time », sont tous des slogans entendement. Deux exemples seulement : a) la
largement véhiculés qui condamnation d’un individu de 27 ans à une
peine de 25 ans pour le vol d’une pointe de pizza.
expriment la volonté, qu’une Il avait auparavant été condamné pour
fois prononcée, une peine soit cambriolage et possession de drogue; b) Un
purgée autant que possible homme de 23 ans condamné à une peine
sans réduction. minimale de 30 ans d’emprisonnement parce
qu’il avait volé la collection de monnaies ainsi
que le magnétoscope de son voisin. Ses délits
• Les « Mandatory Minimum précédents étaient d’avoir mis le feu à une boîte à
ordures et au vide-poche de la voiture de son
Sentences » : même si elles ont
voisin. Voir Franz RIKLIN, « The Death of
toujours existé, notamment Common Sense - Aperçu critique de la politique
pour les cas de meurtre, les criminelle actuelle des États-Unis ». Revue
sentences minimales internationale de criminologie et de police technique.
obligatoires datent surtout des Vol. L., No. 4, 1997, p. 387-399.
108 Soulignons qu’au printemps 2003, la loi du
années 80 et 90. Avec cette « Three strikes and you’re out » a été jugée
mesure, le code criminel constitutionnelle par la Cour suprême des États-
prévoit pour certains délits Unis. Avant de rendre son jugement, la Cour
une peine minimale ferme et avait statué sur la constitutionnalité de la loi
(peines cruelles ou inusitées) dans deux cas, dont
sévère à laquelle le juge doit
un condamné à 50 ans de prison pour avoir volé
s’en tenir. Par exemple, une des cassettes vidéo d’une valeur de $153.00. C’est
peine minimale de dix ans est ce qui fera dire à un expert américain que, même
souvent prévue pour le trafic si ces sentences ne violent pas la Constitution
de drogue. Le juge ne peut par américaine, les Californiens devront débourser
au moins un million de dollars au cours des
conséquent prendre en compte cinquante prochaines années pour le vol de
ni les circonstances du délit, ni cassettes vidéo. Voir David KRAVETS, Supreme
Court Upholds Long Sentences Under Three-Strikes

55
L’objectif n’est plus seulement de punir,
Voilà donc un aperçu de ces mais d’accabler et de décourager les
modifications législatives aux États-Unis détenus en durcissant le plus possible
à la suite du déclin de l’idéal de les conditions de vie. Les décideurs et
réhabilitation. Mais il n’y a pas que sur les médias véhiculeront ainsi au cours
la législation que les changements se des années 90 la rhétorique qui vise à
sont fait sentir. Comme l’avait si bien restaurer la peur dans les prisons, à faire
souligné Allen, l’idéal de réhabilitation que les prisonniers « sentent le
implique un ensemble d’idées, de buts, prisonnier » 111 , tout cela fondé sur l’idée
mais aussi de pratiques institu- que la prison sera encore plus
tionnelles 109 . Ainsi, une autre consé- dissuasive et que l’on préviendra mieux
quence du « Nothing Works », encore la récidive, ce qui, au demeurant, n’a
plus insidieuse, est qu’en ayant rayé toujours pas été démontré 112 .
l’objectif de réhabilitation, toute la
rhétorique du traitement a aussi disparu
des politiques correctionnelles, effaçant 3. Des taux d’incarcération jamais
du même coup le peu d’humanisme que vus dans l’histoire
l’on trouvait en prison. Une fois le
« Nothing Works » inscrit dans les Qu’en est-il maintenant des
mentalités, les nouvelles politiques résultats quantitatifs de ces lois? Des
correctionnelles ont supprimé toute taux d’incarcération impressionnants.
mention de la réhabilitation. En 30 ans, la population carcérale aux
États-Unis s’est multipliée par six. De
Les programmes ont été supprimés, 330 000 qu’elle était en 1972, elle est
mais les effets se sont aussi répandus passée en juin 2003 à plus de 2 078 570
dans les mentalités et la culture des de prisonniers selon les données du
prisons. Par exemple, le personnel Bureau of Justice Statistics du U.S.
correctionnel changera ses façons Department of Justice 113 . Depuis plusieurs
d’aborder et de « juger » les détenus,
entraînant du même coup une baisse de
respect de la part du personnel et une 111 Voir Joseph Hallinan qui apporte des
augmentation de la violence 110 . Un peu exemples percutants sur le traitement des
plus tard, l’objectif de la prison, qui est prisonniers. Joseph T. HALLINAN, Going Up the
River. Travels in a Prison Nation, New York,
déjà de punir, va se transformer en un Random House, 2001.
mouvement encore plus dur que l’on 112 Peter FINN, « No-frills prisons and jails : a

appellera le No-frills prisons movement. movement in flux », Federal Probation, Vol. 60, No.
3, septembre 1996, p. 35-44. Voir aussi W. Wesley
JOHNSON, Katherine BENNETT et Timothy J.
Laws for Repeat Criminals, Reuters, 6 mars 2003. FLANAGAN, «Getting Tough on Prisoners:
Voir aussi Marc MAUER, « Comparative Results from the National Corrections Executive
International Rates of Incarceration : An Survey, 1995», Crime and Delinquency, Vol. 43, No.
examination of Causes and Trends », The 1, Janvier 1997, p. 24-41. Dans ces deux
Sentencing Project, Juin, 2003, Consultation en documents, il est clairement dit que les mesures
ligne, pour empoisonner la vie des détenus sont
http://www.sentencingproject.org/pdfs/pub90 électoralistes et n’ont rien à voir avec un objectif
36.pdfb de prévention de la récidive par la dissuasion.
109 ALLEN, The decline of… op.cit. p. 1. 113 Paige M. HARRISON and Jennifer C.
110 Donald CRESSEY, dans l’avant-propos de KARBERG, Prison and Jails Inmates at Midyear
CULLEN et GILBERT, Reaffirming …op. cit. p. 2003, U.S. Department of Justice, Bureau of
xviii et suivantes. Justice Statistics Bulletin, Mai 2004.

56
années les États-Unis sont le pays qui pays anglo-saxons alors que les taux de
incarcère le plus dans le monde, avec un crimes contre les biens sont plus bas que
taux de 715 par 100 000 habitants, dans les autres pays industrialisés. En
dépassant ainsi la Russie et l’Afrique du fait, des chercheurs américains 116 ont
Sud. mis en relation les taux de criminalité et
les taux d’incarcération aux États-Unis
Ne serait-ce que pour illustrer la entre 1980 et 1996. Leur conclusion est
situation, selon l’International Centre for que les changements dans la criminalité
Prisons Studies 114 , comparativement aux expliquent seulement 12 % de
États-Unis avec un taux de 715 par 100 l’explosion des populations carcérales
000 habitants, le Canada incarcère de alors que les changements législatifs,
son côté beaucoup moins, avec un taux notamment en matière de lutte contre la
de 116 par 100 000 habitants au milieu drogue, sont responsables de 88 % de
de l’année 2001 115 ; l’Angleterre a un l’augmentation carcérale.
taux de 141 (juin 2004); la France avait
un taux de 95 en mars 2004; le Il est par ailleurs important de
Danemark avait en novembre 2003 un souligner que des quelque deux millions
taux de 72, tandis que la Finlande avait de personnes emprisonnées aux États-
un taux de 71 par 100 000 (avril 2004). Unis, le Justice Policy Institute évalue
qu’environ 1 200 000 sont des
Mais pourquoi de telles contrevenants non violents 117 .
différences dans les taux d’incar-
cération? Toutes choses étant égales, la
réponse commode serait que c’est en 4. Les dommages « collatéraux » de
raison d’une criminalité beaucoup plus ces politiques et pratiques
élevée aux États-Unis que dans ces
autres pays. Il semblerait toutefois que
ce ne soit pas le cas. En effet, les taux de 4.1 Sur la vie des gens
criminalité chez nos voisins du Sud sont
comparables à ceux des autres pays Cette incarcération de masse
industrialisés. Mis à part les homicides, n’est pas sans laisser de traces dans la
les taux de crimes violents aux États- vie des gens qui sont en prison et pour
Unis sont semblables à ceux des autres leur entourage. Selon certains auteurs118 ,
il existe diverses catégories d’effets
http://www.ojp.usdoj.gov/bjs/abstract/pjim03. collatéraux de l’emprisonnement qui
htm
114 Consultation en ligne :
http://www.prisonstudies.org 116 Alfred BLUMSTEIN et A.J. BECK « Population
115 Pour le Canada, l’International Centre for Growth in U.S. Prisons, 1980-1996 », M. TONRY,
Prisons Studies utilise les données de Statistique et J. PETERSILIA (dir.), Prisons : Crime and Justice
Canada. Or, la donnée tirée du document de – A Review of Research. Volume 26, Chicago,
Statistique Canada. Les services correctionnels pour University of Chicago Press, p. 17-61, 1999.
adultes au Canada, 2001-2002, Juristat, Centre 117 Consultation en ligne. Voir
canadien de la statistique juridique, Statistique www.justicepolicy.org
Canada – no 85-002-XPF,Vol. 23, No. 11, Août 118 Micheal TONRY et Joan PETERSILIA,
2003, est de 133 par 100,000 habitants. Compte “American Prisons at the Beginning of the
tenu que l’organisme international uniformise ses Twenty-First Century”, dans TONRY et
données pour fournir de meilleures PETERSILIA (dir.) Prisons. Crime and Justice. A
comparaisons, nous avons retenu le chiffre de 116 Review of Research, Chicago, The University of
par 100,000 habitants. Chicago Press, 1999, p. 1-16.

57
sont très bien documentés. Premiè- d’entre eux l’ont fait. On estime
rement, les différents impacts sur la vie aujourd’hui que 92 000 femmes ne sont
future des personnes incarcérées, c’est- pas admissibles à l’aide sociale. Le droit
à-dire qu’à leur sortie, elles auront plus d’accès au logement social a également
de difficultés à se trouver un emploi. été retiré à ce type de contrevenants; par
Deuxièmement, les effets sur leur santé conséquent près de 20 000 personnes se
psychique et physique, c’est-à-dire les sont vu refuser une demande pour
difficultés psychologiques inhérentes à accéder à un logement. On a aussi
un séjour dans un établissements de adopté une loi en 1998 qui interdit des
détention et les risques en lien avec les prêts étudiants à toute personne qui a
multiples maladies transmissibles (VIH, déjà été condamnée pour un délit relatif
hépatites, etc.) qui sont présentes dans à la drogue. En 2000-2001, 9 000
les établissements carcéraux. Troisiè- étudiants n’étaient pas admissibles à un
mement, les conséquences sur le plan prêt étudiant et n’ont pu
familial, en matière de relations entre conséquemment accéder à l’éducation
conjoints et les impacts sur les supérieure.
enfants 119 . Quatrièmement, les
conséquences sur la famille, sur les Sur le plan familial, on calcule
possibilités d’emplois et donc de qu’aujourd’hui, 1,5 million d’enfants ont
revenus, font que le risque est élevé de un parent en prison et que 125 000
commettre de nouveau des délits. Enfin, enfants ont une mère en prison. Ces
la communauté en général souffre de enfants sont forcément considérés
l’emprisonnement de masse, compte comme étant vulnérables et beaucoup
tenu que l’argent qui y est investi l’est d’entre eux sont entre les mains des
aux dépens de l’éducation supérieure services sociaux. Tous ces facteurs mis
mais aussi aux dépens d’autres ensemble, une mère en prison, pas de
programmes et services publics. À cela prêt étudiant, impossibilité d’accéder à
s’ajoutent les difficultés vécues par le un logement social, en plus des
personnel des prisons. obstacles inhérents que rencontrent ces
personnes pour se trouver un emploi,
D’autres études ont été récem- on peut naturellement penser que ces
ment publiées sur cette question des enfants vivront plus tard des difficultés
dommages collatéraux ou sur ce que importantes 120 .
l’on a appelé les « peines invisibles »
(invisible punishments). Par exemple, en L’objectif de toutes ces mesures
vertu d’une réforme votée au Congrès est, encore une fois, fondé sur un
américain en 1996, toute personne déjà raisonnement plutôt simpliste : on veut
déclarée coupable d’un délit relatif aux faire peur et dissuader. Non seulement
drogues, ne pourra plus jamais recevoir la réhabilitation fait la place à la
de l’aide sociale ou des bons de punition, mais on y a ajouté des mesures
nourriture. Les États américains étaient d’exclusion à la sortie de prison.
libres d’appliquer cette mesure et vingt

119 Voir Jeremy TRAVIS and Michelle WAUL


(dir.) Prisoners Once Removed Probes « Indescribable 120Voir Marc MAUER et Meda CHESNEY-LIND
Burden » of Imprisonment and Reentry on Children, (dir.), Invisible Punishment. The Collateral
Families, and Communities, Washington D.C., Consequences of Mass Imprisonment, New York,
Urban Institute, 2004. The New Press, 2002.

58
4.2 Sur les retours en prison plupart en ressortent sans éducation,
sans formation, souvent sans soutien
Que dire maintenant du familial, elles portent le stigmate de l’ex-
phénomène des retours en prison de prisonnier et souffrent de problèmes
plus en plus importants. Plusieurs États sociaux et psychologiques. Jamais,
américains qui ne reconnaissaient plus soulignait récemment la criminologue
la réhabilitation et qui, par conséquent, américaine Joan Petersilia, n’a-t-on vu
incarcéraient sur la base de la dans l’histoire des États-Unis autant de
neutralisation des délinquants, font prisonniers retourner en société. La
aujourd’hui face à un sérieux problème. plupart de ceux qui retournent dans les
Les gens sont en effet libérés au terme villes sont noirs ou hispanophones,
de leur sentence (parce qu’on a aboli les reviennent bien souvent dans un état
libérations conditionnelles), ils n’ont pire et avec moins de possibilités qu’ils
bénéficié ni de programmes de en avaient au moment où ils ont commis
réhabilitation ni de soutien pour leur un crime qui les a conduits en prison.
retour en communauté. Le résultat n’a Pas étonnant que la majorité soit arrêtée
pourtant rien d’inattendu : ils récidivent de nouveau dans les six premiers mois
plus facilement et sont condamnés à des suivant leur libération 123 . Pourtant, les
peines encore plus sévères, ce qui mesures prises à leur égard à l’époque
contribue encore à l’expansion des avaient comme objectif de protéger la
systèmes carcéraux 121 . société.

Les apôtres de la punition et de Ce qu’il y a de paradoxal, c’est


la dissuasion avaient peut-être aussi que plus de 100 000 prisonniers qui
oublié autre chose : ces gens qui ont été seront libérés chaque année le seront
condamnés depuis les années 80 à de sans aucune forme de supervision, bien
longues peines de prison (5, 10, 15, 20 que les études démontrent que la
ans) doivent forcément retourner un supervision dans la communauté
jour dans la communauté. Parmi plus de accompagnée de programme de réhabi-
deux millions de personnes détenues litation au moment de la libération des
aux États-Unis depuis 1998, 600 000 personnes réduit la récidive 124 . Voilà
personnes sortent de prison annuel- donc quelques-unes des conséquences
lement, soit environ 1 600 chaque jour. résultant de près de trente ans de
Environ les trois-quarts d’entre elles ont politiques pénales aux États-Unis,
un passé de consommation de drogue et certaines de ces dernières ayant souvent
16 % de maladie mentale 122 . Après avoir été votées sous le prétexte que « rien ne
passé plusieurs années en prison, la marchait ».

121 Roger HOUCHIN, « Significant change is


likely in our prisons. The question is, change in
what direction? », Probation Journal, Vol. 50, No.
2, 2003, p. 142-148.
122 Voir Marc MAUER, Invisible Punishment. Block

Housing, Education, Voting, Policies Called 123 Voir Joan PETERSILIA, When Prisoners Come
« Irrational, counterproductive », Mai/Juin 2003. Home. Parole And Prisoner Reentry, Oxford,
http://www.sentencingproject.org/pdfs/mauer- Oxford University Press, 2003.
focus.pdf et Prisoners Re-Entering The Community 124 Voir Prisoners Re-Entering The Community

http://www.sentencingproject.org/pdfs/1036.p http://www.sentencingproject.org/pdfs/1036.p
df df

59
Ils ont ainsi dénoncé cet « état punitif »
IV Les années 2000 et le retour de la façon suivante : en démontrant
l’absurdité de cet emprisonnement de
de la réhabilitation masse; en soutenant, recherches à
l’appui, que les prisons et les punitions
« [I]l est temps pour les criminologues sévères ne « marchaient » pas davan-
et autres spécialistes qui s’intéressent tage; en contestant que l’augmentation
aux questions correctionnelles – d’aller dramatique des populations carcérales
au-delà de la perspective de Martinson
expliquait la baisse de la criminalité; en
en matière de réhabilitation. Le statut
accordé à son étude n’a jamais été montrant que les autres pays
mérité et a servi à retenir le débat et les incarcéraient nettement moins en dépit
progrès scientifiques sur l’efficacité des d’un taux de criminalité semblable;
traitements. Si nous avons appris enfin, en établissant que les sanctions
quelque chose au cours de ces 25 dans la communauté étaient beaucoup
dernières années, c’est que la plus efficientes que le fait de construire
réhabilitation des contrevenants, bien
sans fin de nouvelles places en prison.
que ce soit un défi impressionnant, est
réalisable. Les intellectuels
révisionnistes, occupés à l’étude de la D’autres chercheurs, parallèle-
réhabilitation dans le monde ment, au lieu de prendre le « Nothing
correctionnel, ont rejeté la doctrine du Works » comme étant une vérité absolue,
« Nothing Works » et travaillent l’ont plutôt pris comme étant une
ardûment à discerner « ce qui marche » absolue fausseté 128 . En effet, refusant de
pour changer les contrevenants. C’est se laisser accabler par ce pessimisme des
vers cet excitant développement que
années 70, un groupe de chercheurs
nous nous tournons maintenant 125 . »
s’est plutôt attaqué au défi de remettre
Francis T. Cullen, 2002 la réhabilitation 129 comme partie inté-
grante du système correctionnel et de
justice pénale.

1. Pendant ce temps… Pendant toutes ces années, ces


chercheurs 130 , n’étant ni Américains ni
Pendant toutes ces années qu’a
régné ce dogme punitif qui a envoyé des 128 CULLEN et GENDREAU, From nothing…
millions de personnes dans les prisons op.cit. p. 330.
129 Francis T. CULLEN, « Rehabilitation and
américaines 126 , les criminologues et
Treatment… op. cit. p. 255-256, décrit la
autres experts des sciences sociales ont,
« rehabilitation » ou le « traitement » comme suit:
heureusement, fait ce qu’ils savaient le « A planned correctional intervention that targets
mieux faire : écrire des livres et des for change internal and/or social criminogenic
articles dans des revues scientifiques 127 . factors with the goal of reducing recidivism and,
where possible, of improving other aspects of an
offenders life. […] [T]he key ingredient to
125 Notre traduction. Francis T. CULLEN, rehabilitation is that a conscious effort is made to
« Rehabilitation and Treatment… op. cit. p. 261. design an intervention whose expressed purpose
126 Et encore davantage sous d’autres formes de is to provide some service to offenders that will
contrôle dans la communauté (test de drogue, change them in such a way as to make recidivism
surveillance électronique, surveillance intensive, less likely ».
assignation à domicile, etc.) 130 C’est sous le leadership de quatre chercheurs
127 Voir CULLEN et GENDREAU, From nothing… canadiens (Andrews, Bonta, Gendreau et Ross)
op.cit. p. 327. que va se construire un modèle théorique de

60
criminologues, avaient pu demeurer à intitulé Bibliotherapy for cynics. Cet article
l’extérieur du débat pour savoir si le faisait état d’une revue des traitements
modèle de réhabilitation était un modèle qui avaient démontré leur efficacité en
qui « dorlotait » les criminels (crimino- matière de réduction de la récidive.
logues conservateurs) ou s’il était plutôt Mais compte tenu que le débat sur la
un abus de l’état thérapeutique qui question semblait réglé depuis 1974, les
brimait ainsi les libertés des individus criminologues et autres spécialistes
(criminologues libéraux). Les conclu- avaient à l’époque accordé peu
sions de Martinson apparaissaient à ces d’attention à cette publication.
chercheurs davantage comme une
anomalie ou quelque chose « qui ne se Déterminés et convaincus,
pouvait pas ». Ainsi, il ne se pouvait pas Gendreau et Ross, publient en 1987 une
que des traitements ne puissent aider les autre analyse de plus de 200 études,
gens 131 . Pour ces psychologues inté- conduites cette fois entre 1981 et 1987, et
ressés par le milieu correctionnel, la dont les données étaient encore plus
réhabilitation demeurait une façon fiables que celles contenues dans les
d’humaniser ce milieu, d’améliorer le études des décennies précédentes 134 .
sort des contrevenants et de mieux
protéger la société 132 . Puis ce fut l’émergence des méta-
analyses dans le champ correctionnel au
Canada, aux États-Unis et par la suite
2. … la résistance s’organise : les étendues en l’Europe. Ce type d’analyse
psychologues contre-attaquent a permis de démontrer non seulement
ce qui fonctionnait, mais aussi ce qui ne
Dès 1979, soit tout juste cinq ans fonctionnait pas. Le psychologue britan-
après la publication de Martinson et en nique James Mc Guire a ainsi fait état
guise de réplique aux criminologues qui d’une revue de 30 méta-analyses
avaient endossé la doctrine du « Nothing effectuées entre 1985 et 2001. La
Works » 133 , deux chercheurs canadiens, conclusion de l’auteur est sans équi-
Gendreau et Ross, publient un article voque : les résultats tirés de ces analyses
font qu’il devient maintenant plutôt
difficile de continuer à soutenir la
réhabilitation. La motivation principale de ces perspective du « Nothing Works » quant
chercheurs tient à l’idée que la réhabilitation est
toujours un moyen pour humaniser les systèmes
à la réduction de la récidive 135 .
correctionnels, pour améliorer les contrevenants
et, ce faisant, mieux protéger le public. Francis T.
CULLEN, « Rehabilitation and Treatment 134 Paul GENDREAU et Robert R. ROSS,
Programs », dans James Q. WILSON et Joan « Revivification of rehabilitation : Evidence from
PETERSILIA (dir.), Crime. Public Policies For Crime the 1980s », Justice Quarterly, Vol. 4, 1987, p. 349-
Control. Oakland, Institute for Contemporary 407.
Studies, 2002, pp. 253-289. 135 James MCGUIRE, « What works in
131 CULLEN et GENDREAU, From nothing… correctional intervention? Evidence and practical
op.cit. p. 330 et suivantes. implications”, dans Gary A. BERNFELD, David
132 Francis T. CULLEN, « Rehabilitation and P. FARRINGTON et Alan W. LESCHIED (dir.)
Treatment… op. cit. p. 277. Offender Rehabilitation in Practice. Implementing
133 CULLEN et GENDREAU, From nothing… and Evaluating Effective Programs, Chichester, John
op.cit. p. 330. Voir Paul GENDREAU et Robert R. Wiley & Sons, LTD, 2001, p. 25-44. Voir aussi
ROSS, « Effective correctional treatment : James MCGUIRE, « Integrating Findings from
Bibliotherapy for cynics », Crime and Delinquency. Research Reviews” dans James MCGUIRE (dir.)
Vol. 25, 1979, p. 463-489. Offender Rehabilitation and Treatment. Effective

61
logiques, même une fois comblés, ils
Mais c’est aussi grâce à ces n’auront pas d’incidence à long terme
multiples analyses que l’on a été en sur le comportement criminel. Ainsi,
mesure de dégager sur le plan clinique même si les professionnels ont identifié
certains principes qui sont à la base des des besoins chez les délinquants, il faut
pratiques efficaces pour réduire la s’assurer que ces besoins ont vraiment
récidive. un lien avec la délinquance 136 .

Le troisième principe le plus


2.1 Les principes élaborés par Gendreau important est celui de la réceptivité
et al. (responsivity). Ce principe signifie qu’il
est essentiel que le programme de
Le premier est le principe du traitement soit offert en tenant compte
risque, à savoir qu’une bonne du style d’apprentissage et des habiletés
évaluation du risque permettra de faire du délinquant. L’efficacité du traitement
concorder le niveau de service avec le est aussi tributaire de l’interaction entre
niveau de risque que présente le les caractéristiques du contrevenant (ses
délinquant. Les délinquants à risque capacités cognitives, sa maturité, etc.) et
élevé nécessitent des services intensifs les caractéristiques du service (la
alors que les délinquants à faible risque location, la structure du programmes,
n’en auraient pratiquement pas besoin. les habiletés des personnes qui offrent le
Des recherches démontrent même que programme).
des services intensifs offerts à des
délinquants à faible risque n’ont aucun Le quatrième principe, celui de
effet sur la récidive, mais qu’ils peuvent l’intégrité du programme, signifie que
même plutôt augmenter ce risque. les interventions doivent être rigoureu-
sement administrées et effectuées
Le deuxième est le principe du comme elles ont été conçues et par du
besoin. Dans ce cas-ci, on part de la personnel qualifié et dévoué 137 .
prémisse qu’il existe deux types de
besoins chez les délinquants : les besoins 136 Il nous faut toutefois apporter ici une réserve
criminogènes et les besoins non d’importance. Les auteurs suggèrent de faire la
criminogènes. Les besoins criminogènes distinction entre les besoins criminogènes et non
sont ces besoins qui, lorsqu’ils sont criminogènes et de s’attarder, dans le traitement
de la personne, uniquement aux besoins liés à sa
modifiés, entraînent des changements délinquance. Prise au pied de la lettre, cette façon
sur le plan de la récidive. On pense par de voir comporte le risque de négliger des
exemple à des facteurs tels que la problèmes réels vécus par le contrevenant
toxicomanie, le chômage, l’hostilité et la (anxiété, malaises psychologiques) et qui sont
fondamentaux pour son bien-être. Distinguer ces
colère. Si on vise à corriger ces besoins
besoins dans une optique d’évaluation de
dans le cadre d’un programme, on a de programme est une chose, mais il n’en demeure
bonnes chances de réduire la récidive. pas moins que les praticiens des services
Dans le cas des besoins non correctionnels ont le devoir de se préoccuper des
criminogènes, notamment l’estime de divers problèmes de leur clientèle.
137 Il ne s’agit là que des quatre principaux
soi, l’anxiété ou des malaises psycho- principes et qui sont constants dans la littérature.
On peut ainsi trouver des ajouts et des variations
plus complexes de formulation dans d’autres
Programmes and Policies to Reduce Re-Offending, publications. Voir James BONTA, La réadaptation
Chichester, John Wiley & Sons Ltd, 2002, p. 3-38. des délinquants : de la théorie à la pratique ». Ottawa,

62
nouvelle idéologie professionnelle en
Ces principes de base ont été matière de réhabilitation des contreve-
vérifiés empiriquement et font désor- nants. Parmi ceux-ci, on dira que la
mais école. Voilà pourquoi s’est déve- criminologie scientifique doit être à la
loppé vers la fin des années 90, un base d’une intervention correctionnelle
intérêt renouvelé pour les programmes efficace et que ces interventions ne
qui fonctionnent bien ou ce qui est peuvent être effectives que si elles
devenu le What Works Movement 138 . ciblent, dans un objectif de changement,
les causes ou les facteurs connus qui
conduisent à la récidive. Pour ces
3. Le mouvement « What Works » : ce scientifiques, l’idée est de vouloir
qui marche… améliorer les connaissances crimino-
logiques dont l’objectif ultime est de
Après la phase de ce que Cullen protéger la société par des moyens
et Gendreau ont appelé le knowledge autres et plus efficaces que le modèle
destruction, c’est-à-dire le fait de punitif.
consacrer ses énergies à montrer ce qui
ne fonctionnait pas, il était temps pour
eux de passer au knowledge construction, 3.1 … et ce qui ne marche pas!
c’est-à-dire le fait de consacrer des
efforts à la (re)construction d’une science Toutefois, la criminologie scienti-
of corrections. Cette science servirait fique doit aussi servir à « détruire » la
enfin à démontrer ce qui peut connaissance qui n’est pas fondée sur
fonctionner pour réduire la récidive, des preuves ou des faits. En effet,
améliorer la vie des contrevenants et beaucoup de programmes correction-
protéger la société 139 . Ce mouvement nels sont actuellement fondés sur des
« What Works » a élaboré ses assises à fausses théories et préconisent des
partir de différents fondements théo- traitements qui sont en contradiction
riques 140 qui mettent de l’avant une avec les résultats de décennies de
recherche.
Solliciteur général du Canada. Travaux publics et
Services gouvernementaux Canada, 1997, Le mouvement « What Works »
http://www.psepc- s’attarde également à démontrer les
sppcc.gc.ca/publications/corrections/pdf/19970
programmes qui ne fonctionnent pas.
1_f.pdf Voir aussi Paul GENDREAU, « What We
Know and What Needs to Be Done », Criminal On a donc évalué les multiples pro-
Justice and Behavior. Vol. 23, No. 1, Mars 1996, p. grammes punitifs qui avaient vu le jour
144-161. Également, James McGuire, « What au cours des vingt dernières années 141 .
Works in Reducing Criminality ». Exposé
présenté lors de la Conférence Reducing
Criminality : Partnership and Best Practice. Perth Des méta-analyses ont permis de
(Australia) 31 July and 1 August 2000. démontrer que les interventions axées
http://www.aic.gov.au/conferences/criminality uniquement sur le contrôle qui visent à
/mcguire.html dissuader les contrevenants par la
138 CULLEN et GENDREAU, From nothing…

op.cit. p. 328.
139 CULLEN et GENDREAU, From nothing… 141 Francis T. CULLEN, « Rehabilitation and
op.cit. p. 327 et suivantes Treatment Programs », James Q. WILSON et Joan
140 Voir ces fondements théoriques plus en détail PETERSILIA (dir.), Crime. Public Policies For Crime
dans CULLEN et GENDREAU, From nothing… Control. Oakland, Institute for Contemporary
op.cit. pp. 331 et suivantes Studies, 2002, p. 253-289.

63
surveillance serrée et la menace de analyse a d’ailleurs démontré que ce
punition en cas de manquement type de sanction n’avait, au mieux,
n’étaient guère efficaces. Les résultats aucun effet sur la récidive tandis que, au
des programmes tels que Scare pire, pouvait même l’augmenter 147 .
Straight 142 ont d’ailleurs eu comme
résultat une augmentation de la récidive Bref, les visions d’inspiration
tout comme les programmes Punishing punitive sont habituellement animées
smarter, tels que les Boot Camps 143 ou par le « sens commun » ou le « bon
l’incarcération shock. 144 Pourquoi? Parce sens », ce qui est l’opposé de la
que, contrairement à un modèle axé sur connaissance scientifique : « C’est bon
les besoins de la personne, le contrôle ne de punir mon enfant, alors c’est bon de
tient aucunement compte des facteurs punir les criminels »; « ça marche pour
de prédiction de la récidive, pas plus moi, donc ça marche pour les autres »,
que du niveau de réceptivité sans se soucier que la méthode soit
(responsivity) de l’individu 145 . adaptée à l’individu, à ses problèmes et
à ses besoins. Voilà pourquoi il est bon
Le phénomène des Boot Camps
est particulièrement intéressant parce
qu’il est aujourd’hui bien documenté. énormes qu’engendre la construction des « Boot
Camps » alors que l’on aurait pu utiliser ces
Par la discipline et la punition, ces
ressources pour développer des programmes de
programmes visent à « briser les réhabilitation fondés sur les principes d’une
contrevenants » pour ensuite les intervention qui fonctionne. Voir Cullen,
« reconstruire » 146 . Une récente méta- « Rehabilitation and Treatment….cit. p. 284 et s.
147 Paul GENDREAU, Claire GOGGIN, Francis T.

CULLEN et Don ANDREWS, « Does ‘getting


142 Le principe de ces programmes « Scare tough’ with offenders work? », Forum on
Straight » est d’organiser des rencontres entre des Corrections Research. Vol 12, 2000, p. 10-13. Les
jeunes et des détenus. Ces derniers, de façon auteurs de cette recherche soulignaient en effet
agressive et habituellement colorée, racontent un phénomène intéressant. Lorsque les
leur vécu de prisonniers en mettant l’accent par chercheurs présentaient leurs résultats, les gens
exemple sur des histoires de viols et de meurtres dans l’auditoire étaient toujours surpris
survenus en prison. L’objectif est d’apeurer les d’entendre que les valeurs que l’on tente
jeunes et de les dissuader de s’engager dans des d’inculquer dans les « Boot Camps », (la bonne
carrières criminelles… forme, la bonne hygiène, l’ordre domestique, la
143 Les « Boot Camps » sont des camps de style discipline, l’obéissance à l’autorité), n’étaient pas
militaire qui visent à corriger les comportements des facteurs de prédiction valides de
asociaux par une discipline extrêmement stricte comportement criminel. Pourquoi? Parce que
et un entraînement physique intensif. beaucoup de criminels possèdent toutes ces
144 GENDREAU, What We Know… op.cit. p. 149. qualités! On comprend maintenant pourquoi des
145 CULLEN, « Rehabilitation and Treatment op.cit. programmes de ce type n’ont pas de succès : c’est
p. 282. parce qu’ils sont inspirés du « sens commun ». En
146 Cullen dénoncera avec vigueur le fait que des effet, les observations cliniques montrent que les
millions de dollars ont été dépensés pour contrevenants à plus haut risque sont disciplinés,
implanter ces « Boot Camps » et ce, sans aucune organisés, sérieux et travaillants lorsque vient le
idée ou évaluation que la connaissance moment de commettre leurs délits... (Nous
criminologique aurait pu apporter. Personne, soulignons). Voir aussi Paul GENDREAU, Claire
dira-t-il, n’a demandé quels étaient les GOGGIN, Francis T. CULLEN et Mario
prédicteurs de récidive que visait le programme. PAPAROZZI, « The Common-Sense Revolution
Personne ne s’est demandé si un tel programme, and Correctional Policy », James MCGUIRE (dir.)
qui implique la menace, la confrontation et la Offender Rehabilitation and Treatment. Effective
punition au nom de la discipline, était Programmes and Policies to Reduce Re-Offending,
conséquent avec le principe de réceptivité. Enfin, Chichester, John Wiley & Sons Ltd, 2002, p. 359-
personne n’a soulevé la question des sommes 386.

64
de se méfier du sens commun ou du bon correctionnelles 150 . De plus, la popu-
sens lorsqu’il s’agit d’établir des lation, selon des sondages peu rigou-
politiques publiques 148 . reux, favorise les méthodes punitives.
En revanche, lorsqu’elle est mieux
Ainsi, sur le plan législatif et informée, ou à partir de sondages plus
durant près de trente ans, les sérieux, la population est davantage en
législateurs américains, s’appuyant sur faveur des méthodes qui favorisent la
leur sens commun et confortés par un réinsertion que la punition 151 . Comment
populisme grandissant, ont martelé à donc ne pas remettre en question le fait
coup de campagnes électorales et de que des personnes, encore aujourd’hui,
slogans rassurants (Law and Order, You justifient des politiques plus dures ou
do the Crime, You do the Time, Get Tough, rejettent simplement l’idée de
etc.) en assurant la population qu’elle programmes de réhabilitation ou de
sera ainsi mieux protégée. On a souvent réinsertion sociale en se référant au
légiféré en évacuant la connaissance « Nothing Works »?
scientifique dans le domaine des
politiques pénales, sauf, bien sûr, la
conclusion de Martinson! Et pourtant,
nous savons aujourd’hui que cette
doctrine était davantage une
« construction sociale » qu’une vérité
scientifique 149 . C’est pourtant ce qui a le
plus influencé les décideurs, les
politiciens et les administrateurs dans
plusieurs pays (surtout anglo-saxons) et
même en France tout récemment en
2001.

Par ailleurs, sur le plan


médiatique et sur celui de l’opinion
publique, le mouvement « What Works »
a besoin de s’assurer que la population
appuie la réhabilitation des contre- 150 Voir Olivier LAMALICE, Opinion publique,
incarcération et système pénal aux États-Unis : les
venants. En effet, les politiciens ont influences de la classe politique et des médias, en
utilisé un certain populisme pour première partie de ce document.
permettre la conception et l’adoption 151 Voir entres autres : Julian V. ROBERTS et Mike

des différentes politiques pénales et HOUGH, Changing Attitudes to Punishment. Public


opinion, crime and Justice, Julian V. ROBERTS et
Mike HOUGH (dir.), Portland, Willan
148 Voir GENDREAU et al., « The Common-Sense Publishing, 2002. Francis T. CULLEN, John B.
Revolution… op. cit. p. 360 et suivantes. Voir aussi CULLEN et John F. WOZNIAK, « Is
Paula SMITH, Claire GOGGIN et Paul Rehabilitation Dead? The Myth of the Punitive
GENDREAU. Effets de l’incarcération et des Public », Journal of Criminal Justice. Vol. 16, 1988,
sanctions intermédiaires sur la récidive : effets p. 303-317. Francis T. CULLEN, Bonnie S.
généraux et différences individuelles. Ottawa : FISHER, & Brandon K. APPLEGATE, « Public
Solliciteur général du Canada. 2002, 48 pages. Opinion about Punishment and Corrections »,
http://www.psepc- Michael TONRY (dir.) Crime and Justice. A Review
sppcc.gc.ca/publications/corrections/200201_Ge of Research, 2000, p. 1-79. Voir aussi fiche # 2367
ndreau_f.pdf sur l’opinion publique et les sanctions
149 SARRE, « Beyond What Works… op. cit. p. 44. communautaires (RVIPP).

65
4. Adhérer au mouvement « What Par conséquent, il est important
Works »? d’améliorer les outils de travail, de
concevoir les programmes à partir de
La question est maintenant de bases théoriques solides et de les
savoir s’il est souhaitable d’adhérer au évaluer, d’intégrer ces programmes de
mouvement « What Works ». Selon le façon cohérente dans une mission et des
criminologue américain Jeremy Travis, orientations stratégiques bien définies
ce choix peut se justifier pour au moins et, enfin, de partager cette mission et ces
trois raisons. Premièrement, les admi- orientations avec les partenaires et la
nistrateurs du système de justice population.
criminelle dépensent l’argent des
contribuables. Les administrateurs ont Pas étonnant donc que les
par conséquent une obligation « fiscale » nouvelles interventions fondées sur les
de fournir des programmes qui sont méthodes du « What Works » aient
efficaces et efficients (lire dans le exercé une influence au cours des
contexte de la modernisation de l’État). dernières années sur les services
correctionnels britanniques. Ces métho-
Deuxièmement, les services des, testées d’abord au Canada, en
correctionnels fournissent des services à Angleterre et au Pays de Galles,
des personnes qui sont dans le besoin. commencent d’ailleurs à s’implanter
Les employés ont le devoir moral dans un certain nombre de pays
d’aider et non de nuire (not hurt) 152 aux européens tels que la Belgique, le
personnes qui leur font confiance ou qui Danemark, la Finlande, l’Allemagne, la
sont placées sous leur responsabilité par Norvège, la Slovénie et la Suède 154 .
le système de justice criminelle. Les Deux colloques internationaux ont
professionnels des services correc- d’ailleurs eu lieu au printemps 2004 en
tionnels doivent donc s’assurer que les Angleterre et en France sur le sujet 155 .
programmes n’empirent pas les choses
et qu’ils améliorent les conditions de vie l’International Community Corrections Association,
des clients. Troisièmement, parce qu’ils November 2003. Document consulté en ligne :
s’efforcent d’être reconnus comme http://www.ojp.usdoj.gov/reentry/publications
faisant partie d’une profession, les /reentry.html (Nous avons adapté le texte).
154 Conseil de l’Europe, Comité européen pour les
professionnels des services correc- problèmes criminels (CDPC), Rapport final
tionnels ont besoin de créer des d’activité, Strasbourg, le 4 juillet 2003, p. 14,
standards d’excellence et de certifier que Consultation en ligne :
les programmes respectent ces http://prison.eu.org/article.php3?id_article=400
4
standards. Cette activité de self policing 155 La Conférence Permanente Européenne de la
que l’on trouve dans chaque profession Probation et le Service national de probation
nécessite des principes de pratiques pour l’Angleterre et le Pays de Galles, ont
communément acceptés et fondés sur organisé au printemps 2004 un atelier de travail
des recherches rigoureuses 153 . sur la gestion de la pratique fondée sur l’efficacité
(« What Works »). Cet atelier s’est tenu à Oxford
en Angleterre, du 3 au 5 mars 2004, et réunissait
152 On peut ici penser aux programmes punitifs des participants de plusieurs pays d’Europe. Les
qui ne marchent pas et qui peuvent même résultats de cet atelier devraient paraître dans
augmenter la récidive. quelques mois dans le site de la Conférence
153 Voir Jeremy TRAVIS, In Thinking About « What Permanente Européenne de la Probation.
Works, » What Works Best? Présentation à (http://www.cep-probation.org/what.html).

66
4.1 Le retour de la réhabilitation… gouverneur républicain de l’État du
Maryland a annoncé en novembre 2003
Le mouvement « What Works » un nouveau programme dont l’objectif
représente actuellement une tendance est la réduction de la criminalité et des
bien palpable qui semble vouloir taux de récidive. Comment? En aug-
s’étendre à plusieurs organisations mentant de façon importante les
correctionnelles. En effet, on sent services de traitement et de réhabili-
poindre dans l’horizon américain une tation… Pourquoi? Parce que le système
tendance à un retour vers la actuel axé sur les longues peines ne
réhabilitation. Certains leaders politi- fonctionne manifestement pas. Ainsi, à
ques américains croient maintenant l’instar d’autres États, celui du
possible de proposer des moyens et des Maryland veut réintroduire la philoso-
méthodes visant à réduire l’incar- phie de réhabilitation au sein des
cération. Aussi, des États révisent les services correctionnels 157 . Il faut conve-
peines minimales obligatoires nir avant tout que l’incitatif vient du fait
(Mandatory Minimum Sentences) et que plusieurs États américains se sont
légifèrent pour réduire les peines et faire endettés en raison de leurs systèmes
diminuer la surpopulation dans les correctionnels 158 . De plus, la tendance
prisons (recours à des centres dans les sondages d’opinion commence
correctionnels communautaires et à à changer compte tenu que les contri-
d’autres programmes dans la com- buables considèrent de plus en plus que
munauté) et réduisent les budgets trop de personnes sont incarcérées et
consacrés aux prisons (délais pour la que cela leur coûte trop cher. On assiste
construction de nouvelles prisons) 156 . même à un retour à la libération condi-
tionnelle pour favoriser la réinsertion et
Quant au retour de la stabiliser les populations carcérales et
réhabilitation aux États-Unis, voici un on adopte de nouvelles lois pour faire
exemple fort significatif d’un possible diminuer les peines 159 .
renversement du modèle punitif : le
157 Robert REDDING Jr. « Rehabilitating
Également, le thème de la première Conférence criminals drives Ehrlich ‘vision’ », The
mondiale des sociétés de criminologie qui s’est Washington Times, November 17, 2003,
tenu à Paris du 13 au 15 mai était « What Works in http://www.washtimes.com/metro/20031116-
reducing crime ». Pour les organisateurs, le 111215-2759r.htm et STATE OF MARYLAND.
principal objectif de cette conférence était Governor Ehlich Announces New Anti-Crime
d’examiner les recherches évaluatives de Initiative – Project RESTART, Office of the
programmes et d’initiatives qui ont eu des Governor, 5 novembre 2003, Consultation en
répercussions positives sur la nature et l’étendue ligne.
de la délinquance. En réunissant les sociétés http://www.gov.state.md.us/pdfs/110503_resta
professionnelles de criminologie du monde rt.pdf
entier, cette conférence voulait renforcer la 158 Voir R.S. KING et M. MAUER, State Sentencing

coopération scientifique transnationale et faire and Corrections Policy in an Era of Fiscal Restraint,
avancer la base des savoirs sur « ce qui marche Washington D.C., The Sentencing Project, 2002,
pour réduire le crime ». http://www.sentencingproject.org/pdfs/9091.p
(http://www.asc41.com/paris_french.html) df
156 Marc MAUER, « State Sentencing Reforms : Is 159 Doug MCVAY, Vincent SCHIRALDI et Jason

the ‘Get Tough’ Era Coming to a Close? (2002), ZIEDENBERG, Treatment or Incarceration. National
Sentencing Project Organisation, consultation en and State Findings on the Efficacy and Cost Savings
ligne. of Drug Treatment Versus Imprisonment.
http://www.sentencingproject.org/pdfs/mauer- Washington D.C., Justice Policy Institute. March
statesentreform.pdf 24, 2004, Consultation en ligne.

67
Ce revirement de plus en plus transfert des connaissances aux
tangible et cette nouvelle tendance chez décideurs et aux praticiens, tant pour
les Américains représentent vraisembla- établir les politiques que pour implanter
blement l’avenir des services correction- les pratiques. Mais pour ce faire, cela
nels dans plusieurs pays et s’apparente nécessiterait, d’une part, que cette
étrangement, à ce que le Québec a connaissance soit recueillie et traitée et,
toujours voulu mettre de l’avant depuis de l’autre, qu’il y ait ouverture et
des décennies. réceptivité de la part des décideurs et
des praticiens. Des chercheurs déplorent
d’ailleurs que les décideurs et les
4.2 …dans le contexte québécois praticiens étaient parfois sceptiques à
l’égard des résultats de recherche et
Mais cette réhabilitation de la qu’ils privilégiaient leur expérience
réhabilitation, ou à proprement parler personnelle au détriment de la con-
au Québec la réaffirmation de la naissance scientifique pour concevoir et
réinsertion sociale des contrevenants, implanter des programmes 161 .
pourrait rencontrer certains obstacles.
En effet, on sent aujourd’hui au Canada Une autre façon serait de
et au Québec un vent de changement à renforcer l’idée que les programmes,
l’égard des questions pénales et dans une perspective de réhabilitation
criminelles. Comme le rappelle une ou de réinsertion sociale, devraient
étude effectuée par le Centre interna- s’appuyer sur des objectifs affichés du
tional de criminologie comparée 160 , le système de justice pénale. Pour ce faire,
climat général par rapport aux tous les acteurs concernés doivent avoir
politiques pénales au Canada, et même confiance dans ces programmes et
au Québec, met plus l’accent sur le donner les moyens de réaliser une
contrôle et la protection de la intervention efficace et fondée sur de
population, est plus sensible au sort des bonnes intentions 162 .
victimes, valorise plus la punition et,
d'une façon générale, des politiques et Entre un modèle qui fait miroiter
des pratiques plus « conservatrices » une sécurité à tout prix et à des coûts
qu’il y a quelques années. La question humains, sociaux et financiers exorbi-
reste maintenant de savoir si le Québec tants et un modèle qui a certes connu
risque d’aller à l’encontre de la tendance des excès mais qui est aujourd’hui plus
qui se dessine s’il néglige de tenir rigoureux et qui vise à rendre meilleurs
compte des erreurs qui se sont produites les individus pour le bien-être de la so-
dans d’autres pays. ciété, c’est le second qui apparaît le plus
souhaitable. Il s’agit là d’un choix fondé
Une façon de contrer les obs- non seulement sur des valeurs plus hu-
tacles dus à ce vent de changement est le maines, mais aussi d’un choix qui
s’inspire de la connaissance scientifique
et qui a démontré son efficacité.
http://www.justicepolicy.org/article.php?id=40
8
160 Pierre LANDREVILLE et Mathieu CHAREST,

Analyse prospective de la population des 161 CULLEN, Rehabilitation & Treatment… op. cit.
établissements de détention du Québec. Rapport final, p. 284. Cullen parle même à cet égard de
Montréal, Centre international de criminologie « correctional malpractice ».
comparée, Université de Montréal, février 2004. 162 Ibid., p. 287.

68
et qu’elle est disponible à toute
Conclusion personne intéressée.

L’objectif de ce travail était


À la fin des années 60, un comité principalement de deux ordres :
de l’État de New York, qui voulait aller d’abord, retracer la petite histoire de
de l’avant avec la réforme des prisons, cette grande controverse à propos d’une
désirait en savoir plus, empiriquement notion qui a eu des impacts importants
parlant, sur les échecs ou les succès des sur la criminologie et les politiques
programmes de réhabilitation. On pénales et correctionnelles; puis, contri-
connaît aujourd’hui les résultats : des buer à se départir de ce pessimisme qui
réponses, sans doute décevantes, mais a accablé le monde pénal et correc-
sûrement pas aussi dramatiques que tionnel pendant près de trente ans de
certains ont bien voulu le laisser croire. façon à envisager l’avenir de façon plus
Il n’en est resté qu’une expression, optimiste et constructive en matière
qu’une notion qui a été galvaudée à d’intervention auprès des contre-
outrance, dont la force du slogan, venants. Bref, il faut éviter d’utiliser le
récupéré sans gêne et parfois par « Nothing Works » comme prétexte pour
ignorance, a cautionné des modi- diminuer les services de soutien à la
fications législatives, des pratiques et clientèle contrevenante, au profit de
des attitudes qui ont eu des consé- mesures davantage axées sur la punition
quences souvent déplorables. et le contrôle.

Aujourd’hui, dans une logique


d’imputabilité, de reddition de comptes
et de modernisation de l’État, les
responsables des gouvernements posent
sensiblement le même type de question
que le comité de l’État de New York.
Mais il y a aujourd’hui une différence
importante à souligner : les études
couvertes par Lipton, Martinson et
Wilks 163 avaient été effectuées entre
1945 et 1967, sans compter que
Martinson avait avoué que son objectif
était de provoquer un débat et qu’il
s’était finalement rétracté par la suite à
propos de sa célèbre conclusion.
Aujourd’hui, les programmes et les
méthodes d’évaluation sont beaucoup
plus sophistiqués. Il faut donc prendre
en compte que les programmes sont
améliorés, que la connaissance a évolué

163 Douglas LIPTON, Robert MARTINSON et


Judith WILKS, The effectiveness of correctional… op.
cit.

69
Un autre point qui mérite d’être
Épilogue souligné est que, lorsqu’il s’agit
d’implanter des programmes axés sur la
réhabilitation ou sur la réinsertion, au
Punir ou réhabiliter pour mieux nom d’une bonne gestion de l’État et de
réduire la récidive? Telle était la la bonne gouverne, on exige habi-
question de départ. Nous l’avons vu, le tuellement des preuves irréfutables, des
débat existe depuis plus d’un siècle et analyses coût/bénéfices, des évaluations
les deux positions ont connu leurs sur l’efficacité et l’efficience en matière
heures de gloire. Mais jamais, sans de réduction des taux de récidive que
doute en raison des médias et moyens devrait entraîner tel ou tel programme,
de communication et de la politisation etc. De plus, il faudrait obtenir des
des affaires correctionnelles et pénales, résultats très probants. On a certes
n’a-t-on vu tel revirement dans les raison d’exiger la rigueur, mais encore
modes de penser. Ainsi, on a vu des faut-il s’en donner les moyens.
politiques changer de façon importante
et avoir des impacts significatifs sur la En revanche, avec un modèle
vie des gens et sur la société, sans purement punitif et lorsque les
cependant avoir d’incidences questions pénales et correctionnelles
équivalentes sur la diminution de la deviennent politisées, que l’on veut
criminalité. légiférer pour des peines de plus en plus
sévères, ou que l’on propose d’éliminer
Par ailleurs, le débat sur la les libérations conditionnelles, on
question, dans tous ses aspects n’exige pas de telles démonstrations. Il
théoriques, scientifiques, philoso- en est de même lorsque ces politiques
phiques et politiques, est sans contredit punitives entraînent la nécessité d’aug-
nécessaire. Dire que la réhabilitation est menter les places en milieu carcéral, ce
une manière de « dorloter » les criminels qui se traduit habituellement par la
et qu’il faut plutôt les punir est une construction d’établissements à coup de
chose. Dire que la réhabilitation est une millions de dollars, qui proviennent des
façon de s’immiscer dans la vie des gens contribuables. Au nom d’une bonne
et que c’est un abus de pouvoir de l’État gestion de l’État et de la bonne
de vouloir les transformer en est une gouverne, on n’exige pas de preuves
autre. Un excès thérapeutique ou une scientifiques, d’analyses coût/bénéfices,
confiance aveugle dans le traitement ne d’évaluations sur l’efficacité et
sont guère mieux qu’un excès punitif. Le l’efficience en matière de réduction des
débat de l’époque avait entraîné une taux de récidive qu’entraînerait
forme de compromis, qui s’incarnait par l’emprisonnement des contrevenants. Le
la punition juste et modérée, mais cette sens commun suffit. En effet, le
option a rapidement été récupérée par le principal résultat exigé se limite à la
mouvement conservateur. La raison démonstration que le contrevenant a été
n’ayant pas été en mesure de maintenir puni, contrôlé, neutralisé, sans prendre
la tension entre les deux forces opposées en considération son retour dans la
(punir ou réhabiliter) pour arriver à société au terme de sa peine.
apporter les ajustements nécessaires, des
solutions excessives ont été privilégiées. Puis pendant ce temps, les
intervenants correctionnels côtoient

70
quotidiennement des personnes
détenues ou en milieu ouvert, ou encore
en traitement. Il y a également des
querelles et des divergences de vue
entre praticiens ou groupes d’inter-
venants, qui privilégient soit la puni-
tion, soit la réhabilitation. Devant une
telle situation, on risque cependant de
ne pas favoriser la bonne intervention et
l’implantation de programmes efficaces.
Il serait davantage rassurant que l’on
donne des orientations claires avec les
moyens nécessaires à leur réalisation.

Qu’est-ce qui est important après


tout? Punir ou réhabiliter? L’important
est de protéger la population en utilisant
les meilleurs moyens pour y arriver. À
la lumière de ce que l’on a pu lire dans
ce document, il serait certes souhaitable
que la réhabilitation reprenne sa place.

Pas plus d’un quart d’un siècle après l’essai


de Martinson, nous devons reconnaître son
étude pour ce qu’elle était : un rappel
important et sobre que le traitement
correctionnel est une entreprise difficile qui
comprend beaucoup d’échecs 164 .

Francis T. Cullen

164 « No more than a quarter of a century after


Martinson’s essay, we should recognize his study
for what it was : an important and sobering
reminder that correctional treatment is a difficult
enterprise fraught with many failures ».
CULLEN, Rehabilitation & Treatment… op. cit.,
p. 259.

71
Prison : Issues in Research and Policy,
Bibliographie New York, Plenum, 1989, p. 23-34.

BONTA, James, La réadaptation des


ALLEN, Francis A., The Decline of délinquants : de la théorie à la pratique »,
Rehabilitation Ideal, New Haven, Yale Ottawa, Solliciteur général du Canada,
University Press, 1981. Travaux publics et Services
gouvernementaux Canada, 1997,
AMERICAN FRIENDS SERVICE http://www.psepc-
COMMITTEE, Struggle for Justice. New sppcc.gc.ca/publications/corrections/p
York, Hill and Wang, 1971. df/199701_f.pdf

ASSEMBLÉE NATIONALE, CHRISTIE, Nils, L’industrie de la


Constitution du 4 octobre 1958. punition. Prison et politique pénale en
Onzième législature. «Loi tendant à Occident, Paris, Éditions Autrement,
modifier l’ordonnance no 45-174 du 2 2003.
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