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Sommaire

Editorial

Bolloré l’Africain

Carlos Sielenou&Olivier A. Ndenkop

Dossier

Vincent Bolloré, la Françafrique et le capitalisme attrape-tout

Par Olivier Atemsing Ndenkop

Togo - Guinée : quand Vincent Bolloré mène l’Afrique en bateau !

Par Olivier DOSSOU

Ruée sur le cobalt : le sous-sol congolais continue à aiguiser les appétits


des multinationales

Par Jérôme Duval

L’éternel retour de l’idée panafricaine

Par: John Wight

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Editorial

Bolloré l’Africain

Vu de Paris, Bolloré est un modèle de réussite économique. L’un des rares


groupes tricolores qui, malgré la crise, ne cesse de conquérir des parts de
marché à travers le monde. Même en Afrique où l’arrivée des pays émergents
conduits par la Chine ont obligé plusieurs multinationales à plier bagages, le
groupe de Vincent Bolloré continue de remporter les appels d’offres. En trois
décennies de présence africaine, il a franchi les limites du pré-carrée français,
constitué des anciennes colonies de la France pour s’implanter dans les pays
anglophones. Une performance qui permet à M. Bolloré de faire
régulièrement la une des grands journaux économiques.

Seulement, depuis quelques mois, le milliardaire breton défraie la chronique


des faits-divers. Le 24 avril 2018, il a par exemple été placé en garde à vue à
l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et
fiscales de Nanterre avant d’être mis en examen pour « corruption d’agent
public étranger », « complicité d’abus de confiance » et « faux et usage de
faux ».

En attendant la suite de la procédure, force est de constater que les déboires


judiciaires de l’homme d’affaires français le plus connu en Afrique délient les
langues sur le continent. D’Abidjan à Yaoundé, en passant par Cotonou, les
révélations sur les méthodes peu orthodoxes des dirigeants de Bolloré se
multiplient. Que fait vraiment Bolloré en Afrique ? C’est la question à laquelle
cette édition du Journal de l’Afrique tente de répondre.

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Olivier A. Ndenkop & Carlos Sielenou

Bolloré, la Françafrique et le capitalisme attrape-tout

En temps de paix comme en période de guerre, il poursuit ses activités


en Afrique et y fait toujours plus de bénéfices. Présent dans 46 pays sur
les 54 que compte le continent, le groupe Bolloré peut, à juste titre, être
présenté comme le plus grand ambassadeur de l’économie française en
Afrique. Mais, à quoi doit-il cette performance ? Enquête sur une
multinationale qui séduit au Nord mais inquiète au Sud.

Par Olivier Atemsing Ndenkop

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Implantation du groupe Bolloré en Afrique. Source : Bolloré

De la colonisation au néocolonialisme

L’histoire africaine du groupe Bolloré est intiment liée à celle du colonialisme


français en Afrique. Elle commence indirectement en 1927 avec la prise du
contrôle du port de Dakar par la SCAC/SOCOPAO. Le port sénégalais devient
le point de passage privilégié du cacao, café et caoutchouc produits sur le sol
africain par les colons occidentaux. En 1986, Bolloré rachète les sociétés
coloniales SCAC/SOCOPAO à la Compagnie financière de Suez. C’est le début
de sa saga africaine.

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Au printemps 1991, Bolloré reprend la compagnie maritime Delmas-
Vieljeux. L’objectif est clair : tirer d’énormes profits sur le flux des matières
premières et des produits finis entre l’Afrique et l’Occident. En ce début de la
décennie 90, les économies africaines subissent de plein fouet les
contrecoups de la détérioration des termes de l’échange. Pour sortir la tête
de l’eau, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international imposent
une thérapie de choc : la privatisation des sociétés publiques. Ces institutions
financières poussent les Etats africains à céder les pans entiers de leur
économie aux acteurs privés. Les multinationales occidentales raflent la
mise.

C’est le sacre du néocolonialisme. Et Bolloré est à l’avant-garde. En 1995, il


prend le contrôle de Sitarail, une société ferroviaire binationale qui exploite
la ligne ferrée qui va d’Ouagadougou au Burkina Faso à Abidjan en Côte
d'Ivoire. En 1999, la Régie nationale des chemins de fer du Cameroun rejoint
le portefeuille du Groupe Bolloré et devient Camrail. Depuis la reprise du rail
camerounais, Bolloré a privilégié le transport des marchandises, plus
rentable et moins exigeant ; délaissant le transport des passagers. L’un des
trains exploités au Cameroun par Bolloré a d’ailleurs déraillé le 21 octobre
2016 à Eséka, faisant 79 morts. Les résultats de l’enquête commise par le
président camerounais et conduite par quatre experts a conclu que Bolloré
est « totalement et pleinement responsable » de cette catastrophe ferroviaire.

Du néocolonialisme à la Françafrique

Depuis son arrivée en Afrique jusqu’à nos jours, les plaintes s’amoncèlent
contre ce capitaliste visiblement insatiable. Mais, il enchaine aussi les
concessions. Pour justifier ses nombreuses prises, le groupe Bolloré met en

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avant la stabilité de son actionnariat qui lui permet de faire des
« investissements à long terme », sa « grande surface financière » (10,582
milliards d’euros de capitalisation au 13 janvier 2017), sa « maîtrise des
technologies de pointe » et la solide formation/expérience de sa ressource
humaine. Mais il y a un envers du décor.

Les fruits de la diplomatie parallèle

Selon plusieurs témoignages, Bolloré fait régulièrement recours à des


intermédiaires pour remporter ses victoires sur le continent. En l’an 2000, le
milliardaire breton a eu l’ingénieuse idée de recruter un vieux routier des
réseaux françafricains. Un homme qui peut appeler plusieurs présidents
africains sur leur téléphone portable. Michel Roussin puisqu’il s’agit de lui,
est un ancien sous-préfet passé par les renseignements. Il a occupé les
fonctions de ministre de la Coopération entre mai 1993 et novembre 1994.
Le nouveau vice-président du groupe Bolloré peut donc réveiller ses réseaux
pour faciliter l’obtention des marchés. Finalement en terrain conquis, Bolloré
étend ses domaines d’activités. En 2004-2005, il obtient la gestion des ports
d’Abidjan en Côte d’Ivoire et de Douala au Cameroun. En 2018, la
multinationale française gère 18 ports en Afrique (cliquez pour voir la liste :
https://www.bollore-ports.com/reseau-mondial/afrique.html), trois
compagnies ferroviaires (Sitarail, Camrail et Benirail). A travers la société
Socfinal, elle exploite les plantations d’hévéa et d’huile de palme sur 187 000
hectares en Côte d’Ivoire, au Libéria, en République démocratique du Congo,
au Nigeria, au Kenya et au Cameroun.

Entretemps, Bolloré a créé des médias qui lui permettent de relooker l’image
de ses partenaires africains. Sur la chaîne Direct8, les présidents des pays où

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le Groupe opère sont présentés comme des modèles de bonne gouvernance.
Les présidents Sassou Nguesso, Paul Biya, Abdoulaye Wade y sont couverts
d’interminables éloges. En 2007 par exemple, alors que le chef de l’Etat
camerounais est en visite en France, Matin Plus, quotidien gratuit édité par
le groupe Bolloré consacre sa grande une à ce dictateur invétéré avec pour
titre : « Paul Biya. Le président du Cameroun reçu à l’Elysée ». Ce n’était plus
arrivé depuis longtemps qu’un journal français réserve un traitement aussi
bienveillant à un président au pouvoir depuis… 25 ans.

De la communication à la corruption

Le milliardaire Vincent Bolloré a été placé en garde à vue le 24 avril 2018 à


l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et
fiscales de Nanterre avant d’être mis en examen pour « corruption d’agent
public étranger », « complicité d’abus de confiance » et « faux et usage de
faux ». Il est soupçonné d’avoir obtenu des concessions portuaires en Guinée
et au Togo dans des conditions douteuses. Les faits reprochés à Vincent
Bolloré remontent à 2010. Au mois de novembre de cette année-là, l’une de
ses sociétés dénommée Havas et spécialisée dans la communication conduit
la campagne électorale du candidat victorieux Alpha Condé. L’investiture du
nouveau président guinéen a lieu le 21 décembre 2010. Le vieil opposant
reçoit ses attributs de chef d’Etat.

Première surprise : trois mois seulement après sa prise de


fonction et contre toute attente, le président Alpha Condé signe un
décret portant résiliation du contrat de Necotrans. La décision
présidentielle est d’autant plus surprenante que trois ans avant (en
2008), Getma, la filiale locale de Necotrans avait obtenu un contrat de

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25 ans pour gérer le port de Conakry.

Deuxième surprise : le port de Conakry est aussitôt confié au


groupe Bolloré. Une bataille judiciaire s’ouvre en France pour contester
la nouvelle cession. Necotrans qui vient d’être chassé comme un
malpropre saisit le Tribunal de commerce de Nanterre. Le 10 octobre
2013, le groupe Bolloré est condamné à lui verser 2,1 millions d’euros
pour des travaux déjà réalisés sur la place portuaire de Conakry.

Les difficultés de Bolloré ne s’arrêtent pas là. Il est soupçonné d’avoir sous-
facturé ses prestations de communication lors de la campagne électorale
pour obtenir la concession du port de Conakry comme cadeau en cas de
victoire du candidat Condé. Autre lieu, même grief. En 2010, le port de Lomé
est confié à Bolloré dont la société Havas venait d’assurer la campagne du
candidat Faure Gnassimbé. Saisis, les courriels de Jean-Philippe Dorent,
cadre d’Havas confirmeront les soupçons de la police. D’où la mise en examen
de l’industriel breton.

Bolloré poursuivi pour avoir fait ce qu’il a toujours fait

Si ses démêlés avec la justice sont suivis avec autant d’attention en Afrique
comme en témoignent les échos dans la presse et les commentaires sur les
réseaux sociaux, c’est que Vincent Bolloré est bien connu en Afrique où il a
réalisé 2,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2017.

Vue du continent, la mise en examen de M. Bolloré fait sourire. Pour le


commun des Africains, il est poursuivi pour avoir fait au Togo et en Guinée ce
qu’il a toujours fait ailleurs. Au Cameroun par exemple, sa prise du Terminal
à containeurs du Port autonome de Douala a fini devant les tribunaux. En
effet, le 13 novembre 2006, Dupuydauby dépose une plainte contre Bolloré

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au Tribunal de première instance de Douala Bonanjo pour « corruption et
favoritisme dans l’attribution de la Douala international terminal (DIT) ». Le
dimanche 29 avril 2018, sur le plateau d’Equinoxe TV, maître Simon Kack
Kack donnera des détails sur ce que les Camerounais ont toujours appelé le
scandale de la privatisation du Port autonome de Douala. « Ce qui arrive
aujourd’hui en France aurait dû arriver au Cameroun il y a dix ans. La société
Progrosa dirigée par monsieur Jacques Dupuydauby qui a déposé cette plainte
en France l’avait déjà déposée au Cameroun en 2008. La justice camerounaise
avait été saisie mais curieusement, dans ce dossier et ça je vais le dire ici, le
magistrat qui avait la charge de ce dossier et qui a eu l’outrecuidance de
convoquer Bolloré, […] avait été sanctionné. [Comme sanction pour avoir osé
convoquer Vincent Bolloré devant un tribunal], on l’a affecté dans une ville de
la région du Sud-Ouest où il n’arrivait même pas à accéder. […] Pendant près de
3 ans, il n’avait pour seule activité que l’apprentissage de l’anglais. Il ne faisait
donc plus le travail de magistrat », a détaillé le juriste.

Deux ans avant la saisine du Tribunal de première instance de Douala, la


Banque mondiale (BM) avait déjà émis des réserves sur les conditions
d’attribution du Terminal à containeurs du Port de Douala au Groupe Bolloré.
La BM qui finance l’économie camerounaise a marqué sa désapprobation à
travers deux courriers datant des 24 mars et 9 avril 2004. On peut y lire : «Le
contenu de cette convention semble donc aller à l’encontre tant des intérêts
économiques du pays quant à son objectif de compétitivité que de ceux des
chargeurs et des opérateurs camerounais […]. La Banque mondiale estime que
la convention proposée à l’issue des négociations ne peut être jugée
satisfaisante». Rien n’y fait, le port est confié à… Bolloré.

En Côte d’Ivoire, l’attribution du second Terminal à containeurs du port

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d’Abidjan a également été émaillée de contestations. Excédé par ce qu’il
appelle « les pratiques anticoncurrentielles » de Bolloré, l’entrepreneur et
homme politique ivoirien Jean-Louis Billon se lâche dans les colonnes du
magazine Le Nouvel Observateur (juin 2013) en ces termes : « son offre
technique, par exemple, était beaucoup moins intéressante que celle de ses
concurrents ».Non sans avoir ajouté : « je ne serais pas surpris si demain on me
disait qu’il y a eu des problèmes de gouvernance dans l’attribution du deuxième
terminal ». Les problèmes de gouvernance évoqués par Jean-Louis Billon ont
commencé en Guinée voisine.

Plongée dans les eaux troubles de la Françafrique

Dans les colonnes du quotidien Le Monde, édition du 8 décembre 2012,


Bolloré lui-même reconnait que ses méthodes de travail relèvent « plutôt du
commando que de l’armée régulière ». Bravo pour l’honnêteté ! Il ne pouvait
en être autrement pour un groupe qui compte des anciens ministres et
anciens agents du renseignement parmi ses salariés.

Fidèles à cette logique commando, les émissaires du groupe Bolloré vont à la


rencontre des gestionnaires de marchés et leur font toutes sortes de
promesses pour remporter les appels d’offres. Depuis la mise en examen du
milliardaire breton, les langues se délient dans ce sens. Le 27 avril 2018, sur
les antennes de Radio France internationale, l’ancien président du patronat
guinéen a fait des révélations troublantes. Mamadou Sylla a commencé par
fixer l’opinion, en rappelant que les faits remontent à 2007 (période de mise
en concession du port de Conakry qui fait grand bruit aujourd’hui). Selon ses
dires, l’homme d’affaires guinéen a été approché par les mandataires de
Vincent Bolloré qui souhaitaient obtenir le port de Conakry sans appel

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d’offres. « J'ai déjeuné même avec eux, chez moi, au cinquième étage ici. Donc,
ils m'ont demandé d'avoir le port pour un franc symbolique. J'ai dit que je
n'avais pas la qualité pour donner le port, pas moi, je ne pouvais pas le donner ».
Visiblement satisfait par la mise en examen de Bolloré, Mamadou Sylla a
annoncé sa disponibilité à collaborer avec la justice pour que la vérité sur les
conditions d’attribution du port de Conakry éclate et que les coupables soient
punis.

Tenter de corrompre les « agents publics étrangers » semble une méthode


bien à la mode chez Bolloré. La pratique semble également avoir été utilisée
en Côte d’Ivoire, lors de la mise en concession du second Terminal du port
d’Abidjan. « En 2004, quand je critiquais vivement le contrat sur le premier
terminal [du Port d’Abidjan], j'avais été approché par quelqu'un du groupe
Bolloré. Cette personne m'avait fait des propositions pour que je révise ma
position, mais je n'avais pas cédé», révèle encore Jean-Louis Billon. « Je me
demande pourquoi, chaque fois qu’on arrive sous les tropiques, on se permet ce
qu’on ne ferait jamais chez soi», fulmine ce dernier.

De la Françafrique au capitalisme attrape-tout

En 32 ans de présence africaine, le Groupe Bolloré ne s’est pas seulement


comporté en digne héritier de la Françafrique. Il est allé au-delà du pré carré
français qui rassemble les anciennes colonies pour s’établir dans les pays
anglophones, notamment au port de Tenma au Ghana, de Lagos au Nigeria ou
encore dans les plantations au Libéria, au Kenya… Outre les clôtures
linguistiques, Vincent Bolloré renverse toutes les barrières idéologiques sur
son passage. Il est aussi bien reçu par les libéraux Paul Biya, Abdoulaye Wade
que par les membres de l’International socialiste comme Laurent Gbagbo ou

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Alpha Condé. Un vrai capitaliste attrape-tout.

Rappelons que le groupe Bolloré tire 25% de ses bénéfices de l’Afrique. Un


chiffre appelé à augmenter substantiellement avec la ruée des Africains vers
les produits Canal+, l’autre marque du Groupe, spécialisée dans la
commercialisation des contenus radio et télé. Canal+ compte déjà 2 millions
d’abonnés en Afrique.

Source : Investig’Action

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Togo - Guinée : quand Vincent Bolloré mène l’Afrique en bateau !

Ce billet vise à répondre aux propos colonialistes du milliardaire


français et surtout contribuer à mieux contextualiser l’idée qu’il se fait
de l’Afrique et des Africains...

Par Olivier DOSSOU

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Le 29 avril 2018, l’homme d’affaires breton et milliardaire français Vincent
Bolloré signait une tribune très remarquée dans le Journal du Dimanche
(JDD) où il s’interrogeait en ces termes : « Faut-il abandonner l’Afrique ? ». Un
questionnement qui faisait suite à sa garde à vue (ô sacrilège !), suivie d’une
mise en examen par la justice française. Les juges Aude Buresi et Serge
Tournaire du pôle financier de Nanterre lui reprochent des faits de «
corruption d’agents publics étrangers », « complicité d’abus de confiance » et
« faux et usage de faux ». En langage simple, Vincent Bolloré, douzième
fortune de France, est accusé par la justice d’avoir sous-facturé les
campagnes électorales des présidents togolais et guinéen afin de bénéficier
de juteux contrats portuaires.

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Poncifs colonialistes et occultations à souhait

Difficile exercice intellectuel que celui d’un capitaine d’industrie ivre de


milliards, arrogant jusqu’à la caricature et supportant à peine le toupet des
juges français, ces « petits juges », qui cherchent à comprendre l’envers
sombre de son empire africain. À défaut d’un sincère mea culpa sur sa «
méthode commando » faite de violences, d’illégalités et de connivences, un
classique en Françafrique!, la tribune de Vincent Bolloré restera surtout une
séquence d’hypocrisie, de condescendance et de poncifs colonialistes à
l’égard des Africains. Parfois, les faits sont soigneusement segmentés,
occultés et présentés sous le registre de la « philanthropie » à l’égard de
l’Afrique qualifiée de « continent d’avenir » riche bientôt de « 2 milliards
d’habitants » en 2050. Ainsi, le groupe familial qui sera bicentenaire en 2022
(sa création remonte à 1822 à Ergué-Gabéric en Bretagne) dit avoir consacré
à l’Afrique sur plusieurs décennies « 4 milliards d’euros » d’investissements
alors que ce chiffre est totalement contesté par Jeune Afrique (avril 2018),
qui avance plutôt un montant compris entre 1,5 à 2 milliards d’euros. De plus,
Vincent Bolloré occulte volontairement de mentionner les profits
mirobolants qu’il retire de ses activités africaines. En réalité, l’Afrique est la
véritable machine à cash du groupe qui investit à peine dans ses concessions
portuaires connues pour opérer avec des grues usagées et souvent en panne.
Les exemples des terminaux à conteneurs des ports de Douala et Libreville
pratiquant des tarifs abusifs, ruineux pour des prestations médiocres (longs
délais d’attente, avaries, monopoles, non-respect du cahier des charges…)
sont très illustratifs de cette logique prédatrice en Afrique.

Par ailleurs, une étude de la BNP-Paribas menée voilà 5 ans déjà, nous
apprend que le groupe Bolloré réalise 20% de son chiffre d’affaires en

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Afrique mais y dégage surtout plus de 80% de ses bénéfices. Tenez, en 2017,
le groupe Bolloré a réalisé un chiffre d’affaires global de 18,3 milliards
d’euros (intégration de Vivendi depuis avril 2017 dans les comptes) dont
5,76 milliards d’euros rien que pour la branche Logistique et Transport,
largement tributaire de ses concessions africaines, pour un bénéfice net de
plus de 699 millions d’euros, (Challenges, 22 mars 2018). C’est aussi en
Afrique que Canal +, « la télé Bolloré » a réalisé un chiffre d’affaires de 511
millions d’euros en 2017 contre 450 millions d’euros, l’année précédente,
passant ainsi de 2,8 millions d’abonnés fin décembre 2016 à près de 3,5
millions d’abonnés un an plus tard (Agence Ecofin, février 2018). C’est donc
l’Afrique et les Africains qui enrichissent grassement Vincent Bolloré.

Plus loin, « Vincent l’Africain » affirme : « 30 000 familles vivent du travail de


nos entreprises ». Rien que ça ! Mais dans quelles conditions travaillent ces
familles sommées de signer des clauses scandaleuses de confidentialité ? Les
employés camerounais de la Camrail, l’opérateur ferroviaire, végètent dans
une misère effroyable, condamnés qu’ils sont à rouler des trains usagés, sans
freins, véritables cercueils ambulants sur des rails datant de l’époque de la
colonisation allemande dans ce pays !

« On y imagine des chefs d’Etats décidant seuls d’accorder des contrats


mirobolants à des financiers peu scrupuleux » poursuit le Tycoon français !
Quel incroyable aveu ! Voilà plus d’une décennie que Bolloré obtient des
juteuses concessions grâce à des décrets présidentiels. Rappelons que les
présidents africains Laurent Gbagbo en 2004 avec le terminal de Vridi 1,
Faure Gnassingbé en 2009 au port de Lomé, Alpha Condé au port de Conakry
en 2011, Boni Yayi / Issoufou en 2015 (rails Bénin-Niger) lui ont remis en gré
à gré, des marchés publics très rentables. Et la liste est loin d’être exhaustive.

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A propos de la concession du terminal de Vridi 1, Anaky Kobena, ministre
ivoirien des Transports au moment des faits, dira en 2004 que la concession
offerte au groupe Bolloré est sans aucun doute la « plus grande arnaque
financière » du pays (All Africa 2004/05) !

Entre 2007 et 2012, c’est-à-dire durant la présidence Sarkozy, Bolloré va


obtenir pas moins de 15 concessions portuaires souvent ponctuées de
nombreuses irrégularités administratives et juridiques (Vescovacci, Canet,
2018 : 261). Ce sera la « Sarkafrique des concessions », selon la formule de
son ancien business partner, et actuel ennemi juré, Jacques Dupuydaubuy,
initiateur de la plainte contre Vincent Bolloré.

« Quand on est ami de la France, on est l’ami des entreprises françaises »


lança un jour le président Sarkozy à l’endroit de « Faurevi » (Petit Faure en
langue éwé), le rejeton Gnassingbé, lors du sommet UE-Afrique de Lisbonne
en décembre 2007. De retour à Lomé, Faure Gnassingbé en mal de légitimité,
s’exécuta immédiatement et brada le port pour 35 ans à Bolloré dans des
conditions léonines ! En Guinée de Sékou Touré, « le professeur » et non
moins ex opposant historique, Alpha Condé, dont la proximité avec « l’ami
Vincent » est sue de tous, a choisi de concéder par décret présidentiel le port
de Conakry à son généreux bienfaiteur à qui il doit très largement sa prise de
pouvoir en décembre 2010. Lorsque la presse guinéenne tenta de
comprendre le caractère scélérat du marché donné illégalement à Vincent
Bolloré, Alpha Condé, jamais avare d’une contradiction, leur rétorqua
sèchement : « C’est un ami. Je privilégie les amis. Et alors ? ». Et Dominique
Laffont, ancien patron de Bolloré Africa Logistics, toujours au sujet de la
rocambolesque affaire du port de Conakry, de renchérir : « En Guinée, on s’est
comporté comme des cow-boys ! ». Qui dit mieux ? Vive la Françafrique des

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concessions !

D’autre part, « Loin des clichés d’une Afrique misérabiliste, je vois les
buildings, les réseaux informatiques se créer, le souhait d’une vigoureuse
jeunesse pour dessiner un futur démocratique et serein. Arrêtons ce
traitement inexact et condescendant des Africains » conseille Vincent Bolloré
à l’establishment français. Et d’ajouter un brin hypocrite : « Je crois que, dans
un avenir proche, la France aura plus besoin de l’Afrique que l’inverse ». Quel
cynisme ! Depuis des siècles jusqu’à nos jours, la France vit aux dépens de
l’Afrique ! Et Bolloré feint de l’ignorer comme par hasard ! De qui se fout-on ?
Sans l’Afrique, l’hexagone serait relégué à une insignifiante province d’Europe
! Le FCFA, les bases militaires, l’appui diplomatique aux Nations-Unies, la
profondeur géostratégique, l’économie (néo)coloniale de traite, les
financements occultes des élections en France… sont autant d’avantages
comparatifs que l’Afrique apporte à la France et qui lui permettent de peser
sur l’échiquier international.

Enfin, de quelle Afrique parle Vincent Bolloré qui y décèle un « futur


démocratique et serein » alors que des élections y sont régulièrement
truquées et corrompues d’avance avec la bienveillance de l’Elysée ? Au Togo
des Gnassingbé, Gabon des Bongo, Sénégal de Macky Sall, Congo de Sassou
ou au Bénin de Patrice Talon ? Peut-être, fait-il allusion à la Guinée de son ami
Alpha Condé englué dans des scrutins de pacotille ou au Cameroun du vieil
autocrate Paul Biya qui règne sans partage sur le pays depuis 1982 ! L’Afrique
fantasmée dont parle Vincent Bolloré est celle d’une terra incognita en
matière démocratique à défaut d’être une res nullius (territoire sans maitre)
au plan des affaires où toutes les fraudes sont permises.

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La tribune du magnat français dans le JDD reste avant tout un banal exercice
suggéré par ses communicants et destiné à rassurer « les marchés financiers
», ce monstre sans visage. Lors de sa garde à vue, le cours de l’action Bolloré
plonge et perd 5% de sa valeur à la Bourse de Paris ! Et la mise en examen
risquait d’accentuer ce trend baissier qui prenait corps et il fallait vite
reprendre la main.

Au-delà de la saga judiciaire, les propos du magnat breton sont à replacer


dans une perspective internationale marquée par le triomphe d’un
capitalisme financier cosmopolite, ivre de son hyperpuissance planétaire.
Vincent Bolloré comme tous ces princes de la finance mondialisée perçoivent
les Etats africains comme des zones de non-droit économique. Parfois, les
règles sont taillées simplement à leur juste mesure par des gouvernants
fantoches. L’homme d’affaires et milliardaire étasunien Warren Buffet,
illustre à merveille l’hubris, ce sentiment de toute-puissance des firmes
transnationales, lorsqu’il déclarait le 25 mai 2005 au micro de CNN, propriété
d’un autre milliardaire étasunien Ted Turner : « Il y a une lutte des classes,
évidemment, mais c'est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et
nous sommes en train de gagner». L’hyperpuissance du groupe Bolloré et des
autres trusts capitalistes en terre africaine reste la conséquence directe de
trois décennies d’affaissement de l’Etat régalien et ses mécanismes de
régulation sous le diktat du Fmi, la Banque mondiale et de l’Organisation
Mondiale du Commerce (OMC). En Afrique, le groupe Bolloré est un pouvoir
à lui tout seul c’est-à-dire un Etat dans l’Etat car disposant à lui tout seul
d’une enclave privé de logistique, capable de transporter ses propres
produits, fonctionnant en réseau intégré, selon ses propres règles de droit et
s’affranchissant de celles des Etats dans lesquels il opère. Les ministres qui

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osent critiquer ses méfaits, sont combattus et violemment éjectés du pouvoir
sans autre forme de procès.

Au Cameroun, la Banque mondiale, qui est loin d’être un temple communiste,


déplorait le monopole plus que de raison, du groupe Bolloré en pointant une
entrave à la compétitivité de l’économie camerounaise (Cfr. rapport
n°110907-CM, décembre 2016). Paul Biya qui doit sa longévité au pouvoir
(36 ans !), au soutien de l’Elysée et des réseaux mafieux de la Françafrique,
ferme tout naturellement les yeux sur les agissements de ce cartel financier.
Aucun rappel à l’ordre de Bolloré malgré que les autorités l’aient rendu
responsable de la tragédie ferroviaire d’Eseka en octobre 2016 qui fit
plusieurs centaines de morts !

Cette victoire du « global stateless » (Etat minimal globalisé) selon James


Wolfenson, ancien patron de la Banque mondiale a entrainé trois
conséquences majeures en Afrique : la dépréciation de la qualité du
leadership au sommet de l’Etat, l’hypothèque des Etats africains relégués en
« Etats-concessionnaires » pour firmes transnationales et enfin, l’explosion
de la misère des populations souvent corvéables à souhait. De plus, grâce à
l’appui institutionnel du FCFA, cette monnaie coloniale extractive par
excellence, les multinationales notamment françaises (Bouygues, Bolloré,
Eiffage, Orange, Air France, Castel, Total…) rapatrient légalement les milliards
spoliés en Afrique (Sylla, 2016 : 167). Souvent par le fait de procédés
complexes impliquant les paradis fiscaux, la fraude aux taxes et impôts leste
de plusieurs dizaines de milliards de dollars chaque année l’Afrique. Entre
1970 et 2008, plus de 735 milliards de dollars Us sont sortis
frauduleusement de l’Afrique (Ndikumana, Boyce, 2013 : 64) !

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En définitive, Il n’est que d’observer les babioles et autres pacotilles que le
groupe Bolloré dit construire en Afrique pour se rendre à l’évidence : Bolloré
se moque des Africains !

Au Togo des Gnassingbé, la « Blue-Zone » de Cacaveli est bâtie sur une zone
insalubre et le « Canal Olympia » de Hanoukopé, érigé dans une zone
marécageuse non assainie, fait « office de salles de cinéma que réalise Vivendi
dans des pays qui n’en avaient plus depuis trente ans » selon Vincent Bolloré.
Ces deux babioles dénotent d’un profond mépris pour les Africains qui
méritent mieux que ces gadgets. Et que dire de la fameuse gare de train
construite dans le centre-Lomé qui ne verra jamais le jour mais fut
comptabilisée comme « réalisations » au profit des Togolais ! Quelle vaste
fumisterie !
Les Africains aspirent à être acteurs de leur propre destinée et non
spectateurs. Or, la féroce mainmise en Afrique des transnationales comme
Bolloré, procède d’une émasculation du génie créatif local totalement
méprisé ! J’exhorte les forces vives africaines (jeunesse, sociétés civiles,
politiques…) à une véritable insurrection des consciences afin de barrer la
route à cette faune de prédateurs sans frontières d’un genre nouveau : les
firmes concessionnaires ! Ne soyons pas les spectateurs impuissants d’une
recolonisation en marche de l’Afrique ! L’arrogance d’un Bolloré traduit avant
tout, le vide stratégique abyssal du leadership africain avec des dirigeants
félons, sans projet philosophique majeur, donc sans « utopie », capable
d’élever les standards économiques et sociaux des populations. Mobilisons-
nous !

Source : Investig’Action

21
Ruée sur le cobalt : le sous-sol congolais continue à aiguiser les
appétits des multinationales

L’histoire se répète pour le peuple congolais. Aujourd’hui, à l’heure des


téléphones intelligents et des voitures électriques, ce sont les vastes
ressources en cobalt, recelées dans le sous-sol de la RDC, qui font l’objet
de toutes les convoitises. Un juteux marché que se partagent pour
l’essentiel le géant minier suisse Glencore et des acteurs chinois.

Par Jérôme Duval

L’industrie extractive a historiquement joué un rôle central dans le pillage des


matières premières non agricoles du sud de la planète par les pays
occidentaux. Un rapport de la Commission économique pour l’Afrique
rappelle ainsi que « la plus grande partie des capitaux privés étrangers
investis en Afrique, entre 1870 et 1935, est allée à l’industrie extractive et le

22
gros des investissements publics coloniaux était destiné au développement
de ce secteur » [1].
Un siècle plus tard, cette exploitation minière se poursuit à un rythme
effréné, en dépit de sa contribution à la crise climatique et de ses effets
négatifs indéniables sur les populations et leur environnement. Un tiers du
patrimoine mondial naturel – notamment celui situé en Afrique – serait
désormais menacé par l’exploration pétrolière, gazière ou minière, selon un
rapport de 2015 du WWF [2]. Le secteur est aux mains de géants industriels
tels que le suisse Glencore et ses 107 sociétés offshore, fondées par un
homme d’affaires au passé sulfureux, Marc Rich [3].
Loin d’appartenir à un passé révolu, l’exploitation des richesses de l’Afrique
par de grands groupes internationaux comme Glencore serait-elle même sur
le point d’entrer dans une nouvelle ère ? C’est ce que pense Colette
Braeckman, journaliste spécialiste de la République Démocratique du
Congo : « Le cobalt, mais aussi les métaux rares, (niobium, germanium,
antimoine, tantale, tungstène, graphite) sont les vecteurs essentiels des
technologies nouvelles, celles qui nous permettront de dépasser l’ère du
charbon, celle du pétrole et même celle du nucléaire et de nourrir non
seulement nos véhicules, mais nos portables, nos ordinateurs, dotés de
batteries rechargeables qui se retrouvent dans nos bureaux et nos maisons. »
Le cobalt qui est justement en train de devenir l’un des marchés phares de
Glencore.
Un boom du cobalt alimenté par la spéculation
Le cobalt entre, avec le lithium, dans la composition des batteries lithium-ion
des téléphones de dernière génération, dits « intelligents » . Environ un quart
de la production mondiale de cobalt est utilisée dans ces téléphones. Ces

23
batteries devraient également équiper nos voitures électriques, voitures
dites « propres » car supposées libérer l’humanité des hydrocarbures et
diminuer nos émissions de gaz à effet de serre. La France et la Grande-
Bretagne ont déjà annoncé l’abandon des véhicules à essence et diesel d’ici à
2040 pour se tourner vers ce nouvel eldorado, sans trop se soucier des
implications de cette stratégie à l’autre bout de la chaîne. S’il ne faut pas sous-
estimer l’urgence et l’importance du combat contre le changement
climatique, il est regrettable de constater l’absence de débat de fond sur les
alternatives privilégiées, bien trop souvent imposées par des multinationales
qui cherchent surtout à adapter leur quête de profits sur le court terme.

Le marché du cobalt est donc en ébullition et la tendance est à la hausse au


London Metal Exchange, la Bourse londonienne où sont cotés les métaux non
ferreux. Le prix de la tonne de cobalt a presque quadruplé en deux ans,
d’environ 25 000 dollars la tonne en 2016 à 95 000 dollars fin mars 2018,
son plus haut niveau depuis que le London Metal Exchange a commencé à
suivre le métal bleu en 2010. La frénésie des spéculateurs est palpable.
L’année passée, une demi-douzaine de fonds d’investissement, dont le suisse
Pala Investments et le chinois Shanghai Chaos, auraient acheté, puis stocké
pour spéculer, quelque 6 000 tonnes de cobalt [4].

24
Envolée du prix de la tonne de cobalt en dollars (2016 – 2018). Source : London Metal
Exchange, consulté le 22 mars 2018.
Le sous-sol de la RDC encore une fois au centre des attentions
L’un des États les plus pauvres de la planète, la République démocratique du
Congo (RDC), regorge pourtant de richesses. Mais elles ont
systématiquement été exploitées, depuis la colonisation du pays par le roi des
Belges Léopold II, au seul profit d’intérêts occidentaux : ressources

25
hydrauliques, or, diamant, cuivre, coltan, uranium mais aussi désormais
cobalt. Le pays, plus grand producteur de cuivre en Afrique, détient la moitié
des réserves planétaires et assure à lui seul plus de la moitié de la production
mondiale de cobalt, soit environ 66 000 tonnes en 2016 sur une production
globale estimée à 123 000 tonnes la même année [5]. En RDC, les bénéfices
de cette production se concentrent principalement entre les mains du géant
suisse Glencore (mines de Kamoto Copper Company et Mutanda Mining), et
des firmes chinoises China Molybdenum (TFM) et CDM. Glencore prévoit de
produire environ 35 % de la production mondiale du précieux minerai
attendue cette année 2018.
Cette concentration de la production de cobalt entre la RDC, plongée dans un
profond marasme politique, et la Chine (2e producteur mondial) fait peser un
risque sur l’approvisionnement des multinationales comme Apple, Samsung,
Volkswagen ou Tesla, très dépendantes de ces ressources. Volkswagen a
d’ailleurs récemment annoncé sa décision de s’installer au Rwanda pour y
bâtir une usine d’assemblage afin de se rapprocher des gisements de cobalt
en RDC.
Fiscalité réduite
Pour autant, l’État congolais lui-même profite très peu des revenus du
cobalt. D’après Albert Yuma, président de la FEC (Fédération des entreprises
du Congo) et de la Gécamines, la société d’État qui exploite le cuivre et le
cobalt de la RDC, « sur les 2,6 milliards de dollars de revenus engrangés par
ces compagnies [privées] en 2016, seuls 88 millions de dollars (83 millions
d’euros) sont allés à la Gécamines ». Le ministre des Mines de la RDC, Martin
Kwabelulu, proche du président Joseph Kabila, a affirmé vouloir augmenter

26
le taux de redevances sur le cobalt et « revoir en conséquence un code minier
jugé dépassé ».
Le code minier adopté en 2002 sous la dictée de la Banque mondiale et
du FMI semble en effet excessivement favorable aux capitaux étrangers. Le
taux de redevance qui y est inscrit n’est que de 2 % pour le cobalt et le cuivre.
À titre de comparaison, d’après un rapport du FMI publié en octobre 2015, le
taux de redevance sur le cuivre était de 4 % en Indonésie, 6 % en Zambie et
jusqu’à 14 % au Chili [6]. Le boom de la production du cuivre au Congo, qui
est passée de 450 000 à un million de tonnes depuis la fin de la guerre en
2002, n’a guère bénéficié à l’État – hormis à quelques intermédiaires bien
positionnés –, ni a fortiori au peuple congolais. Cette fois, face à l’envolée des
prix du cobalt, il semblerait que les autorités de RDC veuillent profiter plus
largement de ce marché en expansion... mais sans pour autant donner
de garanties en termes de redistribution et de transparence.

Intense lobbying autour du nouveau code minier


En 2016, une première annonce de réforme du code minier avait fait long feu.
Cette fois, le nouveau code minier, adopté par l’Assemblée nationale et le
Sénat en janvier 2018, vient de recevoir le feu vert de Joseph Kabila... dont le
mandat a expiré en décembre 2016 mais qui se maintient au pouvoir [7]. Il
prévoit la hausse des royalties de 2 à 10 % sur les minerais dits stratégiques
comme le cobalt, dont les prix flambent actuellement ; une taxe de 50 % sur
les « profits exceptionnels » quand ils sont supérieurs de 25 % au plan
présenté au démarrage de la mine ; et enfin une diminution de la durée des
permis miniers de trente à vingt-cinq ans.

27
Après avoir rencontré le chef de l’État congolais à Kinshasa, en décembre
2017, pour tenter de modérer les ambitions du nouveau code minier, Ivan
Glasenberg, patron du géant suisse Glencore impliqué dans un tiers des
ventes de cobalt dans le monde, s’est à nouveau réuni avec Joseph Kabila
début mars, en compagnie des six autres principaux opérateurs du pays [8].
En dépit d’un effort sans précédent de lobbying mis en branle de la part du
secteur minier, le président a confirmé l’adoption du nouveau code révisé [9].
Cependant, d’après le ministre des Mines, Martin Kabwelulu, des
arrangements seront toujours possibles dans le règlement minier annexé à
la loi.
Même s’il tente un certain rééquilibrage des répartitions de richesses, ce
nouveau code ne cible pas la corruption qui a pourtant gangrené le secteur.
« L’une des mesures inscrites dans le projet du nouveau code minier prévoit
de réserver 10 % de l’actionnariat à des nationaux congolais privés, et rien
n’empêche que ceux-ci soient des proches du pouvoir, membres du
gouvernement ou responsables publics », note l’Institut pour la gouvernance
des ressources naturelles (NRGI), qui craint de nouveaux conflits d’intérêts.
Au final, ces négociations semblent surtout avoir mis face à face deux camps
de prédateurs se disputant le butin du Congo, extrait par des dizaines de
milliers de Congolais dans des conditions souvent proches de l’esclavage.

Dans les mines, travail des enfants et esclavage moderne


Plus de 40 000 d’enfants âgés de 3 à 17 ans travailleraient dans les mines au
sud du pays d’après l’Unicef [10]. Sky News a diffusé en février 2017
un reportage montrant des enfants en bas âge travaillant dans les mines
congolaise de cobalt, dans des conditions extrêmement difficiles. Dans
un rapport publié en novembre 2017, Amnesty International dénonce

28
également des conditions de travail effrayantes [11]. « 20 % de la production
totale de cobalt en RDC est réalisée à la main. Les mineurs extraient le cobalt
avec des outils rudimentaires et sans protection », explique Lauren Amistead.
Ils seraient entre 110 000 et 150 000 « creuseurs » (mineurs artisanaux) qui
vendent le minerai brut tout au plus 7 000 dollars la tonne, aux comptoirs
d’achat bien souvent chinois, tel le « dépôt Apple » près de la cité minière de
Kolwezi (sud-est). Ce sont les acheteurs qui fixent les prix, théoriquement
selon les cours de la bourse de Londres, et les « creuseurs », qui ignorent tout
de ces cours, survivent avec des salaires de misère.
Les conditions ne sont pas forcément meilleures dans les mines industrielles
gérées par des multinationales. Lors d’une mission d’enquête de la fédération
syndicale internationale IndustriALLdans les mines de cuivre et de cobalt de
Glencore, des employés de la mine Kolwezi ont décrit leur traitement et leurs
conditions d’emploi comme « rien de moins que de l’esclavage ». Ne
disposant pas de douche ni de buanderie sur leur lieu de travail, ils
rapportent leurs vêtements de travail sales à la maison et exposent leurs
familles aux maladies provoquées par les poussières de minerais. « Nous
sommes tellement sales quand nous rentrons à la maison que nous ne
pouvons pas étreindre nos enfants », déclare un des travailleurs.
Les dégâts de l’activité minière touchent aussi l’environnement.
L’Observatoire africain des ressources naturelles (AFREWATCH) et
l’Association pour le développement des communautés du lac Kando
(ADCLK), deux organisations non gouvernementales de protection des droits
humains, ont alerté l’opinion sur la pollution des eaux et la destruction des
champs des populations à la suite de l’écoulement d’une substance acide
toxique du pipeline de l’entreprise minière Mutanda Mining (MUMI) contrôlé

29
par Glencore. Dans la nuit du 16 au 17 avril 2017, le liquide toxique s’est
répandu dans les champs des habitants, puis dans la rivière Luakusha qui à
son tour débouche dans le lac Kando.

À qui profite l’exploitation du sous-sol de la RDC ?

Comme pour le pétrole au Nigeria [12], la matière première est siphonnée


par de grandes multinationales puis exportée là où s’effectue la
transformation génératrice de plus-value. « La RDC n’exporte pas de produits
finis prêts à être utilisés par Apple, Samsung ou tous les grands utilisateurs de
batteries au monde. Elle exporte un produit minier qui est au stade de
traitement », souligne l’économiste et activiste congolais Florent Musha. Le
traitement de raffinage profite principalement à la Chine, qui est le grand
vendeur mondial de cobalt raffiné : des ports de Dar es Salaam ou du Cap en
Afrique du Sud, la production congolaise part à 80 % en Chine où une dizaine
de raffineurs assurent la transformation finale du minerai [13].
« L’exploitation des ressources naturelles ne profite en rien aux populations
congolaises. Ça profite à une brochette de gens », se plaint Alexis Muhima, de
l’Observatoire de la société civile pour les minerais de Paix, à Goma, dans l’est
de la RDC [14].
« Vous allez vous rendre compte que du côté des opérateurs internationaux,
la grande partie, ce sont des sociétés off-shore, dont on ne connaît même pas
en réalité, les véritables actionnaires, et ça, ça laisse malheureusement la
possibilité pour certains opérateurs politiques, d’être à la fois acteurs
économiques et à la fois opérateurs politiques. C’est en cela que ça représente
un conflit d’intérêt complètement inacceptable, qui nous amène à la situation
dans laquelle nous sommes aujourd’hui », explique Al Kitenge, un analyste
économique [15].

30
Accaparement des profits
À Addis-Abeba, la capitale éthiopienne, dans le cadre du 30e Sommet de
l’Union africaine (UA), son commissaire au Commerce et à l’Industrie, Albert
Muchanga, déclarait récemment que « l’Afrique perd [annuellement] 80
milliards de dollars en flux financiers illicites, dont 70 % dans les industries
extractives, c’est-à-dire les ressources minérales. Ces pertes sont le fait des
corporations multinationales, qui pratiquent une large gamme de méthodes de
comptabilité particulièrement créatives » [16]. Évasion fiscale,
surfacturations… les méthodes ne manquent pas pour rapatrier les profits.
Régulièrement épinglée dans des affaires de pollution et abondamment citée
dans les « Paradise Papers » [17], la multinationale Glencore qui emploie
plus de 150 000 personnes à travers 50 pays du monde (chiffres de 2016),
enregistre pour sa part un bénéfice net en hausse de 319 % sur un an, à 5,78
milliards de dollars en 2017. « Notre performance en 2017 est la plus forte de
notre histoire », indique, satisfait, Ivan Glasenberg, pour qui la performance
n’est pas des moindres non plus puisqu’il empoche une rémunération stable
de 1,5 million de dollars en 2017, sans compter 242,4 millions de dollars de
dividendes sur la base de ses 8,40 % de droits de vote dans la société [18].
Pendant ce temps, la répression continue
Rossy Mukendi, l’activiste membre du mouvement citoyen « Collectif 2016 »,
a été abattu par balles en marge d’une manifestation pacifique contre Kabila
ce 25 février à Kinshasa. Selon l’Association africaine pour la défense des
droits de l’homme, Asadho, il figurait sur une liste de 419 noms de militants
aux mains des services de renseignement pour être neutralisés.

Source : CADTM

31
Notes

[1] Les ressources minérales et le développement de l’Afrique, Commission économique pour


l’Afrique, 2011.
[2] Giulietta Gamberini, « Un tiers du patrimoine mondial naturel menacé par l’industrie
extractive », La Tribune, 1er octobre 2015. Lire aussi l’enquête de l’Observatoire des
multinationales : De la Grande barrière de corail à l’Amazonie, ces sites naturels d’exception
menacés par des entreprises françaises.
[3] Marc Rich a été recherché par le FBI pour violation de l’embargo avec l’Iran et pour la plus
grande évasion fiscale de l’histoire étasunienne, avant de se réfugier en Suisse où il a fondé une
société de négoce, Marc Rich & Co, qui deviendra Glencore à coup de fusions et d’acquisitions. Il a
finalement été amnistié par Bill Clinton, dont il avait financé la campagne électorale, dans les
derniers jours de sa présidence. Il est décédé en 2013, cédant la direction du groupe à son bras
droit Ivan Glasenberg.
[4] « Une poignée de « hedge funds » se ruent sur les stocks mondiaux de cobalt », Les Echos, 27
février 2017.
[5] Geological Survey, Mineral Commodity Summaries, janvier 2018, à lire ici. Environ 96 500
tonnes de cobalt ont été consommées en 2015 et la consommation de cobalt devrait atteindre 124
000 tonnes en 2020 et 153 000 tonnes en 2025 selon Palisade Research, A Brief Cobalt Primer, 26
octobre 2016.
[6] Joël Té-Léssia Assoko, « La RDC renonce à modifier son Code minier », Jeune Afrique, 10 février
2016.
[7] L’élection présidentielle, renvoyée aux calendes grecques, est actuellement annoncée pour
décembre 2018. Conformément à la Constitution de 2006 qui limite à deux les mandats
présidentiels, Joseph Kabila ne pourra pas se présenter pour un troisième mandat.
[8] Le 7 mars 2018, Joseph Kabila s’est entretenu avec Mark Bristow, DG de Randgold Resources,
Ivan Glasenberg, PDG de Glencore, Steele Li, président exécutif de China Molybdenum et Robert
Friedland, président d’Ivanhoe. Lire « RDC : le nouveau code minier sera bientôt promulgué par le
président Kabila », 8 mars 2018, Ecofin.
[9] « Cobalt : Kinshasa joue avec les nerfs des marchés », La Tribune, 21 février 2018 ; « Le
Président de la République promulgue le nouveau Code minier », 10 mars 2018.
[10] Rapport Amnesty International & African Resources Watch (Afrewatch), Human rights
abuses in the Democratic Republic of the Congo power the global trade in cobalt, 2016. En
violation de l’article 32, paragraphe 1 de la Convention internationale des droits de l’enfant qui

32
stipule que « les Etats parties reconnaissent le droit de l’enfant d’être protégé contre l’exploitation
économique et de n’être astreint à aucun travail comportant des risques ou susceptible de
compromettre son éducation ou de nuire à sa santé ou à son développement physique, mental,
spirituel, moral ou social. » Voir le dossier sur le travail des enfants de l’Unicef.
[11] Olivier Petitjean, « Travail des enfants dans les mines de RDC : la politique de l’autruche des
multinationales », Observatoire des multinationales, 22 novembre 2017.
[12] Jérôme Duval, « Pillage des ressources et néocolonialisme : saignées de l’or noir », CADTM, 13
décembre 2017.
[13] « Ruée mondiale vers le cobalt congolais : la Chine, médaille d’or », L’Obs, 21 février 2018.
[14] Eric Topona, « RDC : la transparence des industries extractives en débat à Cape Town », 5
février 2018.
[15] Voir note précédente
[16] « L’Afrique perd 80 milliards de dollars en flux financiers illicites, dont 70% dans les
industries extractives », Agence Ecofin, 2 février 2018.
[17] Les Paradise Papers ont notamment mis en lumière un prêt de Glencore au milliardaire
israélien Dan Gertler, proche de Kabila et de son ministre des mines, ayant permis à la
multinationale suisse d’acquérir une mine de cuivre à un prix bien moindre que celui réclamé
initialement par la Gécamines : lire ici.
[18] « Glencore : le CEO a touché 1,5 million de dollars de salaire pour 2017 », Agefi, 5 mars 2018.

L’éternel retour de l’idée panafricaine


Il y a des idées qui ne mourront jamais, malgré le temps qui passe ; leur
force et leur portée sont trop grandes. L’une de ces idées est le
panafricanisme.

Par: John Wight

33
Paul Robeson. Photo DR

La Journée de la libération de l’Afrique rappelle, célèbre et réaffirme chaque


année l’idée, l’histoire, et la vision du panafricanisme. En 2018, elle tombait
le vendredi 25 mai. Ce jour-là, les communautés africaines, non seulement
dans l’Afrique elle-même, mais aussi dans les Caraïbes, en Europe et en
Amérique du Nord, se réunissent pour honorer les grands héros du
panafricanisme – Hailé Sélassié, Julius Nyerere, Patrice Lumumba, Kwame
Nkrumah, Ben Bella, Kwame Toure, Muammar Gaddafi, ainsi que Marcus
Garvey, W E DuBois et Malcolm X qui appartenaient à la diaspora africaine au
sens large.

Cette célébration les encourage à poursuivre la lutte pour l’unité, la liberté et


la dignité de l’Afrique sous une seule bannière panafricaine. Pour les
partisans du panafricanisme, une telle unité – qui transcende les clivages

34
tribaux et nationalistes – représente le seul espoir réel de libérer un
continent qui porte encore les stigmates de l’oppression et de l’exploitation
coloniales.

Les débuts du mouvement

L’histoire moderne du mouvement panafricain commence au tournant du


XXème siècle en 1900, plus précisément avec la convocation de la première
Conférence panafricaine à Londres. Selon les termes du révolutionnaire
africain et premier président du Ghana postcolonial, Kwame Nkrumah,
l’événement « se faisait l’écho des aspirations des masses d’Africains à la
recherche de l’idéologie et de la forme organisationnelle qui mèneraient à la
libération ».

Près de deux décennies se sont cependant écoulées avant le rassemblement


suivant du mouvement panafricain qui a eu lieu cette fois, en 1919, à Paris,
avec la création du tout premier Congrès panafricain. L’événement a été
présidé par le célèbre intellectuel afro-américain W. E. B. Du Bois, qui a joué,
jusqu’en 1945, un rôle clé dans cinq autres rassemblements du mouvement
panafricain organisés à divers endroits en Amérique du Nord et en Europe.

Dans une prose aussi claire que brillante, Du Bois, a clairement exprimé, dans
son essai « Les mains de l’Éthiopie », sa position sur l’exploitation de l’Afrique
par le colonialisme européen :

« L’Afrique a de sérieux motifs d’incriminer l’Europe. Pendant quatre cents ans,


l’Europe blanche a été le principal soutien du commerce d’êtres humains qui a
privé l’Afrique noire de cent millions d’êtres humains, bouleversé sa vie sociale,
subverti toute forme d’organisation gouvernementale, détruit l’industrie

35
ancestrale et éteint les lumières du développement culturel ».

En 1949, Paul Robeson,* une autre voix noire radicale et éminente de la


diaspora africaine, défendait la cause de l’unité africaine : « L’utilisation des
ressources vastes mais encore inexploitées de l’Afrique au profit des peuples
africains, et même de toute l’humanité, est un objectif noble et élevé », a-t-il dit,
avant de souligner que « cela peut seulement être l’œuvre des Africains eux-
mêmes, et seulement après qu’ils se soient assez débarrassés des chaînes du
colonialisme pour pouvoir développer librement leur propre pays ».

Faire de l’idée du panafricanisme une réalité concrète

Le défi, quand il s’agit d’une idée, c’est bien sûr de la mettre en pratique. Et
étant donné les obstacles évidents à l’unité africaine, le défi à relever est
d’une ampleur monumentale.

Néanmoins, dans les années 1950 et 1960, pendant la période tumultueuse


où le colonialisme européen et occidental a subi des défaites historiques dans
le monde en développement, des leaders africains, forgés dans la lutte
anticoloniale, sont arrivés sur la scène internationale avec l’unité africaine
comme ligne directrice.

Des dirigeants africains d’une grande force de caractère, comme Kwamé


Nkrumah, Patrice Lumumba, Julius Nyerere et Ben Bella, étaient déterminés
à profiter de l’élan de la période anticoloniale et postcoloniale pour faire du
continent un phare de liberté, de développement et de justice.

Ainsi, Nkrumah, le leader révolutionnaire emprisonné au début des années


1950 par le régime colonial britannique est devenu le premier président de
l’État africain indépendant nouvellement établi du Ghana en 1960, et a

36
entrepris de tracer la route. « Nous ne regardons ni l’Est ni l’Ouest : nous
regardons l’avenir », a-t-il déclaré, sans oublier que la lutte anticoloniale qu’il
avait menée s’était opérée dans le creuset de la Guerre froide**.

« Il est clair que nous devons trouver une solution africaine à nos problèmes, et
que cela ne peut se faire que dans l’unité africaine. Divisés, nous sommes faibles
; unis, l’Afrique pourrait devenir l’une des grandes forces bénéfiques du monde ».

Panafricanisme paul-Robeson

Julius Nyerere (d’abord premier ministre d’un Tanganyika indépendant en


1961, puis président de l’État nouvellement créé de Tanzanie en 1964)
partageait la vision de Nkrumah :

« L’unité ne nous rendra pas riches, mais il sera plus difficile d’ignorer et de

37
mépriser l’Afrique et les peuples africains s’ils sont unis. Et cela augmentera par
voie de conséquence l’efficacité des décisions que nous prenons et que nous
essayons de mettre en œuvre pour notre développement. »

Nkrumah, Nyerere, Lumumba (le premier Premier ministre de la République


démocratique du Congo) et Ben Bella (premier Président de l’Algérie) ont
rapidement été contraints de prendre en compte la dure réalité du
néocolonialisme, où le capital européen et occidental remplaçait les soldats
et les administrateurs coloniaux pour exercer le contrôle sur le continent, ses
ressources et ses économies.

Nkrumah comprenait bien la nature de ce monstre spécifique : « Un État qui


se trouve sous l’emprise du néocolonialisme n’est pas maître de sa propre
destinée. C’est ce facteur qui fait du néocolonialisme une telle menace pour la
paix dans le monde. »

La menace panafricaine à la domination occidentale

Les efforts de Kwamé Nkrumah, Julius Nyerere, Patrice Lumumba et Ben


Bella pour construire l’unité africaine sur des bases d’autodétermination,
d’indépendance et de planification socialiste ont été considérée comme une
grave menace pour l’Occident, et par conséquent Nkrumah a été renversé et
emprisonné, Lumumba a été renversé et assassiné, Ben Bella a été contraint
à l’exil, et seul Julius Nyerere a pu se maintenir au pouvoir, jusqu’à sa
démission en 1985.

Dans la postface de l’ouvrage classique de Walter Rodney, « Comment


l’Europe a sous-développé l’Afrique », Abdulrahman Mohamed Babu écrit :

« Il n’y a que Nyerere que l’Afrique a engendré et maintenu au pouvoir, nous

38
avons assassiné Lumumba et enfermé ou exilé des dirigeants comme Ben Bella
et Nkrumah pour satisfaire des impérialistes qui étaient nos donateurs, nos
bailleurs de fonds, nos mécènes, nos patrons, nos maîtres, nos partenaires
commerciaux. »

Malheureusement, cette tendance s’est poursuivie au XXIe siècle avec le


renversement et l’assassinat brutal de Mouammar Kadhafi en Libye en 2011,
un crime perpétré avec le soutien actif et concret de l’Occident par le biais de
l’OTAN.

Le dirigeant libyen avait joué un rôle clé dans la création de l’Union africaine
en 2001 – l’organe panafricain qui a succédé à l’Organisation de l’unité
africaine, créée en 1963 à Addis-Abeba.

1. Kadhafi avait repris le flambeau de l’unité africaine et du panafrica-


nisme pour qu’il éclaire le XXIe siècle. Il voulait créer une monnaie pa-
nafricaine indépendante, un passeport panafricain et même une force
de défense commune ; il était guidé par la vision de futurs Etats-unis
d’Afrique, et il investissait une part significative de la richesse pétro-
lière de la Libye dans différents projets de développement sur tout le
continent africain. Kadhafi n’était pas un imbécile. Il était bien cons-
cient du potentiel de l’Afrique :
« Ce sont eux qui ont besoin de l’Afrique – ils ont besoin de ses richesses. 50 %
des réserves mondiales d’or se trouvent en Afrique, un quart des ressources
mondiales d’uranium se trouve en Afrique et 95 % des diamants du monde se
trouvent en Afrique. Un tiers du chrome se trouve également en Afrique, tout
comme le cobalt. 65 % de la production mondiale de cacao se trouve en Afrique.
L’Afrique compte 25 000 km de rivières. L’Afrique est riche en ressources

39
naturelles inexploitées, mais nous sommes obligés de vendre ces ressources à
bas prix pour obtenir des devises fortes. Et cela doit cesser. »

Au tribunal de l’Histoire, ceux qui luttent pour la libération et l’unité sont


vénérés, tandis que ceux qui tuent dans le but d’exploiter et de dominer
d’autres peuples sont condamnés. Qui plus est on peut tuer des hommes,
mais on ne peut jamais tuer une idée.

C’est pourquoi, en 2018, l’idée du panafricanisme est toujours vivante.

Note d’Entelekheia :

*Paul Robeson (1898-1976), immense artiste américain, chanteur d’opéra, comédien de


théâtre et de cinéma, activiste des droits sociaux, a fait l’objet d’un harcèlement soutenu
des autorités des US et du FBI depuis les années McCarthy jusqu’à sa mort, à cause de son
affiliation supposée au Parti communiste américain. Comme tant d’autres victimes de
l’anticommunisme démentiel des USA, il a fini dans la misère et a probablement été
poussé à la mort.
Pour Robeson, les luttes des noirs et des blancs pauvres étaient celles
d’un seul et même prolétariat uni, ce qui en faisait certes un homme dangereux pour ceux
qui n’aiment rien tant que monter les uns contre les autres et morceler les luttes pour les
affaiblir, le fameux « diviser pour régner ».

** La décolonisation à l’heure de la Guerre froide, le Diplo.

Titre original: Pan-Africanism: More Than an Idea the Key to Africa’s


Liberation, traduction Dominique Muselet.

Source: Sputnik

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Le Journal de l’Afrique N°40 juin 2018
« Un autre monde est possible et nous le démontrons dans Le Journal
de l’Afrique »

Directeur de publication: Michel Collon

Editorialiste : Carlos Sielenou

Rédacteur en chef : Olivier Atemsing Ndenkop

Ont contribué à ce numéro

Olivier DOSSOU, Olivier Atemsing Ndenkop, Jérôme Duval,


John Wight

Infographie : BAF.F !

www.investigaction.net & www.michelcollon.info

Yaoundé-Bruxelles, juin 2018

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