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Merci à Brice Auckenthaler pour son soutien et avoir permis que ce

projet puisse exister.


Merci à Christian Mahé et Marie Seigneur.
Merci également à Henri Kauffman, Catherine-Sophie Degrandi, Britt
Christensen, Gilles Martin, Charles Wright.
Merci à tous ceux qui ont participé à l'élaboration de ce livre.
Et surtout merci à toutes les femmes qui ont bien voulu livrer leurs
visions, leurs sentiments, parfois les plus intimes et qui se sont
entretenues si longuement avec moi et sans qui ce livre n'existerait pas.
Je ne peux les citer ici, car beaucoup m'ont demandé de garder
l'anonymat (les prénoms sont pour la plupart modifiés). Certaines ont
su trouver les mots qui illustraient les points de vue que d'autres
partageaient avec elles, celles-ci sont peut-être davantage citées, mais
c'est bien la somme des discours réunis qui a réussi à forger les
convictions qui structurent ce livre.
Merci à Pierre Girard, pour son soutien sans faille et ses lectures
attentives.
A toutes les femmes, qui essaient, courageusement, de s'affranchir des
normes.

INTRODUCTION
La beauté en question
1. La beauté universelle existe-t-elle ?
2. La beauté est-elle subjective ?
3. L'apparence physique : un sujet superficiel et sale ?
4. Une influence facile à déjouer ?
PARTIE 1 - LA BEAUTÉ POUR LES FEMMES DANS LE MONDE
A. 7 critères pour une beauté universelle
1. Les critères « non physiques »
2. Les critères physiques
B. Les différences
L L'âpe ou la faible emprise des générations
2. Apparence physique et appartenance sociale
3. Un regard méprisant sur l'avis des hommes
4. L'empire des cultures
• L'influence du modèle occidental ?
• L'Argentine ou donner des signes ostentatoires de sexualisation
• Les USA : maximiser la nature
« La France à grande allure
« lapon : le lys blanc sur la montage contre le kawai
• La Nouvelle-Zélande : plus grande est l'égalité, plus faible est la pression
PARTTP 2 - APPARENCE PHYSIQUE ET REGARD SUR SOT
A. Le rôle de l'apparence physique
1. Premier vecteur d'information
2. Prendre le contrôle
3. Etre vue ou non. La sexualisation du corps
B. Regard sur soi et satisfaction corporelle
1. Contre les stéréotypes : des femmes plutôt satisfaites d'elles-mêmes
2. Les déterminants externes de la satisfaction corporelle : des femmes
réalistes ?
3. Les déterminants internes de la satisfaction corporelle : séduire plutôt
qu'être belle
4. La satisfaction corporelle, un sentiment changeant
C. Avantages et inconvénients de la beauté
1. La beauté, une clé d'entrée
2. Les effets pervers de la beauté
D. L'importance de l'apparence physique
1. Les femmes responsables de la beauté du monde
2. La pression subie
3. Rétablir son identité réelle
CONCLUSION
NOTES
BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE
Annexes
Copyright

INTRODUCTION
Notre siècle est celui du corps. Son intimité s'expose aux détours des
rues, des plages, des pages, des écrans. Son intérieur se visite : la
médecine le scrute et l'ausculte du dedans, en trois dimensions. Elle
recule les frontières de ses possibles, faisant du biologique la principale
voie du progrès. L'impératif de santé condamne chaque individu à faire
de son corps sa principale préoccupation. L'impératif de bien-être, a
cédé aux sensations physiques l'exclusivité du plaisir, voire du bonheur.
Longtemps méprisé, bout de matière périssable et animale sujette aux
passions, puis réconcilié à l'esprit, le corps semble reprendre son
indépendance, et surpasser son ancien maître.
Or ce corps est d'abord féminin. Il l’est par essence : la femme,
éternellement renvoyée à la nature, est le corps. Elle est cet organisme
qui procrée, ce physique qui s’érotise toujours davantage, cette
apparence que l'on pare ou que l'on dévoile. Son corps a toujours été un
enjeu. Longtemps il ne lui a appartenu ni matériellement ni
symboliquement. Il l'est plus encore aujourd'hui, vue l'importance qu'il
a acquise. Sa maîtrise est la clef de tout, celle du corps féminin est

déterminante. La médecine du futur est reproductrice, le ventre des


femmes lui fournit les ovules du clonage thérapeutique, celui des mères
porteuses une alternative possible pour ceux qui en ont les moyens.
L'apparence féminine est au cœur d'un système économique et
symbolique florissant. Montrer le corps féminin reste la première
stratégie publicitaire, modifier ou parer sa chair, le centre de marchés
lucratifs. L'apparence de la femme fait vendre. Elle est toujours
connotée, de façon positive ou négative. La femme et son corps, au-delà
de tout, sont responsables de la beauté du monde. Plus que jamais et
partout exposée, elle est l’ornement de la terre. Si grâce à leur maîtrise
de la reproduction les femmes ont lentement réussi à se réapproprier
leur « corps organe » - du moins dans les sociétés développées et pour
l’instant - elles n’ont pas encore réussi à se réapproprier leur apparence.
L’image omniprésente de leur corps contredit le lent mouvement de
leur libération, en enfermant les femmes dans un registre dans lequel
elles ont toujours été cantonnées. Au cœur de la définition sociale de
l’être féminin, l'apparence physique des femmes et leur beauté sont des
pierres angulaires de leur condition.
Or notre siècle est aussi celui des apparences. Sociologues et
psychologues ont depuis longtemps montré que l’individu agissait moins
en fonction de la réalité que de ses représentations. Filtrée par les
cultures, les groupes d’appartenance, les histoires personnelles et les
caractères, la réalité en soi n’existe pas. Du moins n'oriente-t-elle pas
directement les conduites des êtres humains. L’action se construit à
partir des représentations. Celui à qui appartient le pouvoir des
apparences, des représentations, possède donc la capacité d'orienter
l’action. A l'ère de la surmédiatisation, du storytelling, la bataille est
rangée, et internationale.
Quelles sont les apparences de l’apparence, les représentations du
corps féminin qui modèlent les comportements ? Quelles relations les
femmes entretiennent-elles avec leur propre apparence ? Les femmes
s’approprient-elles les critères de cette beauté dont on les rend
responsables ? Pour répondre à ces questions, la parole est souvent
donnée aux mêmes. Alors qu’il est au cœur d’enjeux fondamentaux,
notamment pour les femmes, le sujet est encore jugé futile. Le micro est
donc tendu aux mass media qui diffusent une vulgate que tout le monde
prend pour vérité : les femmes se feraient le vecteur fidèle de
l’obsession du siècle pour le corps. Névrosées de l’apparence,
complexées, elles seraient assujetties aux diktats de beauté de ces
mêmes médias sensés les représenter, qui les plaignent d’un côté et
aiment se croire au cœur de l’édiction des normes, de l’autre. Il est
temps de donner la parole directement aux femmes et d'envisager le
sujet de leur apparence physique avec le sérieux qu'il mérite. Cet
ouvrage propose donc un point de vue entièrement féminin sur
l’apparence physique, et une approche psychosociologique à 360° :
quelle est pour les femmes la définition de la beauté physique, cette
beauté mondiale existe-t-elle pour elles ? Quel regard portent-elles sur
leur propre apparence, quels rôles, satisfaction, avantages ou
inconvénients et quelle importance le sujet requiert-il dans leur vie ?
Une étude exploratoire autour du monde via cinq pays développés (la
France en Europe, Le Japon en Asie, la Nouvelle Zélande en Océanie,
l'Argentine en Amérique du sud, les Etats-Unis en Amérique du nord) a
permis d’aller à leur rencontre, chez elles. Soixante femmes ont été
longuement interrogées et écoutées. Leur discours éclaire l'actualité de
la recherche et les ouvrages qui ont fait date sur le sujet.
Puisqu'au cœur des motivations et des comportements des individus
se nichent les représentations de la réalité, ce sont ces visions du monde
et d’elles-mêmes que nous sommes allés chercher, avec cette idée en
tête, ce fil rouge, la volonté de savoir si leur corps et son apparence ont
vraiment pris le dessus.
« Le corps estai¡ centre de toute relation de pouvoir. Mais le coips des
femmes l'est de manière immédiate et spécifique. Leur apparence, leur
beauté, leurs formes, leurs gestes, leur façon de marcher, de regarder, de
parler et de rire (provoquant, le rire ne sied pas aux femmes, on les
préfère en larmes) font l'objet d'un perpétuel soupço. » Michelle Perrot,
Les femmes ou les silences de l'histoire.

La beauté en question
1. La beauté universelle existe-t-elle ?
La beauté universelle existe-t-elle ? Ou est-ce un concept totalement
aberrant ? C'est en effet un lieu commun que de lire et d'entendre que
la beauté est subjective et individuelle (la beauté est dans l'œil de celui
qui la regarde), un autre quelle est sociétale, c’est-à-dire déterminée par
les normes en vigueur dans une société.
Sur quoi reposerait une beauté universelle ?
Sur des critères partagés par tous les êtres humains qui feraient
abstraction des cultures. Il faudrait donc qu'il y ait :
٠ soit une sorte de fond commun à toutes les cultures, des normes de
beauté partagées entre nous tous,
٠ soit qu’une sorte de pré-câblage biologique universel nous incite à
préférer telle ou telle apparence physique.
Si l'hypothèse semble saugrenue et provocante tant nous sommes
habitués à penser que la beauté est relative (individuellement et
culturellement), la question est loin d'être aberrante.
Des travaux ont montré que de « très jeunes enfants (de 6 à 8 mois
dans une première étude et de 2 à 3 mois dans une seconde)
discriminent des visages féminins d'attrait différent présélectionnés par
des évaluateurs adultes. Les bébés de ces tranches d'âge regardent en
effet significativement plus longtemps le beau visage que le laid
(Langlois et al., 1987) ».
Des bébés si jeunes ont-ils déjà intégrés les canons de beauté de leur
société ou bien existe-t-il des critères humains biologiques et
neurologiques (donc universels et indépendants de la culture d'origine)
qui nous incitent dès la plus petite enfance à préférer tel type de visage ?
La question n'est pas résolue.
Aucune étude n’a permis jusqu'ici d'établir des caractères universels
et mesurables de beauté. Les travaux se concentrent sur les critères au
sein d'une culture et en particulier au sein de la culture occidentale. La
beauté humaine universelle n’a pas pu être définie et on ignore encore
(d'un point de vue quantitatif) la relative généralité ou spécificité des
normes propres à chaque culture. La première partie de ce livre
donnera des premiers résultats qualitatifs sur les caractéristiques
communes de beauté entre les cultures rencontrées et sur la spécificité
des normes propres à chaque culture visitée.
2. La beauté est-elle subjective ?
Il est extrêmement courant d’entendre que la beauté est subjective, et
quelle est « dans l’œil de celui qui la contemple ».
Malgré les élans de liberté que chacun voudrait éprouver dans ses
jugements et ses opinions, l'appréciation de beauté varie assez peu selon
les individus. Il a été prouvé qu'au sein d’une même culture, les
jugements de beauté étaient extrêmement concordants d'un individu à
l'autre. (L'estimation globale ne dépend pas des caractéristiques des
évaluateurs (sexe, âge, ethnie) même si l'on fait varier la façon de
montrer l'individu à juger- une photo, un sujet réel, un visage, le corps
entier) (Bruchon-Sweitzer, 1990).
Cet accord est tellement fort qu'on définit même souvent la beauté
par le consensus social, c'est-à-dire les concordances des jugements
d'attrait physique subjectifs sur une personne (Maisonneuve e.a. 1981).
Autrement dit, une personne est belle à partir du moment où tout le
monde s'accorde pour dire quelle est belle ! Il était étonnant de
constater dans les discours des femmes rencontrées, la grande
communauté de critères entre les individus au sein d'une même culture,
mais aussi au sein de cultures différentes.
« J'ai été toute mon enfance dans une classe de 50 filles et il y avait
toujours 4 ou 5 filles très belles, tout le monde les reconnaissait, les
trouvait belles. La vraie beauté tout le monde la reconnaît. C'est comme
une évidence. » Akako, 57 ans Japon.
3. L'apparence physique : un sujet superficiel et sale ?
Cette forte concordance des jugements de beauté, qui ferait exister une
« beauté en soi » de l'individu n'est pas une conclusion si facile à
accepter : beaucoup de cultures en effet, valorisent d'un côté la beauté et
mettent en avant de l'autre un discours politiquement correct au nom de la
liberté des goûts et de l’individualisme : « Si tu es belle pour moi, tu
es belle »; « Chacun est beau à sa façon ». La thématique de la beauté et
de l'apparence physique n’est pas une thématique facile, car elle est
infiniment politique. Elle est teintée de guerre des genres, des questions
de domination sexuelle et ethnique, de discrimination. Cet
entremêlement de thèmes a pour conséquences le refus de certaines
femmes rencontrées de parler de beauté au sens physique. Même quand
elles sont reprises, elles répondent aux questions d'un point de vue de la
beauté globale (beauté de l'âme, du caractère etc.). Pour certaines
catégories la beauté physique est soit une thématique superficielle qui
ne mérite pas l'étude et qu'elles méprisent, soit une thématique « sale »
dont elles refusent de parler comme pourrait l'être l'argent ou le sexe.
Elles se bloquent psychologiquement et refusent de penser à l'influence
de l'apparence physique.
Ces attitudes psychologiques étaient indifféremment présentes selon
les pays ce sont en général des femmes qui ont fait des études
supérieures, des femmes dont les valeurs empêchent de parler
ouvertement de la thématique, soit parce qu'elles valorisent davantage
les qualités morales et intellectuelles, soit par une position féministe.
Mais c’est bien parce que l'apparence physique est une thématique «
politique » qu'il est intéressant de comprendre son poids et son
influence. Car son influence insidieuse s'exerce malgré nous, même sur
celles (et ceux) qui s’en défendent.

Les exemples de Keiko, Kathryn et Ana.


Keiko a 56 ans, elle traduit des brevets industriels de l'anglais vers le
japonais. C'est une femme très indépendante, qui est allée à la faculté, et
qui s'entend bien avec son mari, lequel travaille avec elle comme
correcteur. Keiko a beaucoup de mal à répondre aux questions, non pas
parce quelle ne sait pas répondre mais parce qu'elle refuse de se poser
des questions sur l'apparence physique, sur la beauté, quelles soient
générales ou bien sur le regard quelle porte sur elle-même. A la
question sur la beauté féminine au Japon, elle répond :
« C'est une question stupide, chacun a une définition différente ».
Lorsqu'elle arrive finalement à faire le portrait de cette belle femme
et qu’on la relance sur l'âge quelle aurait, elle répond :
« C'est une question assez bête. On peut être belle à chaque âge »
Keiko a une posture défensive notamment sur l'âge, qui révèle une
angoisse qui lui est personnelle. Elle est hyper sportive, elle pratique le
rock acrobatique en compétition avec son mari, elle reconnaît avec
regrets que c'est un sport de plus en plus difficile à faire pour elle, et
qu'ils devront bientôt s’arrêter. Keiko refuse également d’envisager la
beauté comme une chose reconnue de tous et nie l'existence de critères
communs. C'est d'ailleurs une attitude fréquemment rencontrée : au
nom de la liberté individuelle, on aimerait savoir s'extraire des
déterminismes culturels (et même génétiques) et pouvoir croire que son
goût et son opinion sont vierges de toute imprégnation sociale. Parler de
beauté n’est-il pas une affaire de goût, or qu'y a t il de plus personnel
que le goût ? Pourtant, les sociologues l'ont bien montré, le goût n’est
jamais personnel, et l'attrait d'un physique n'échappe pas à la règle.
Kathryn, elle aussi, a du mal à répondre précisément aux questions
qui lui sont posées mais pour d'autres raisons. Elle a 53 ans, elle
travaille comme institutrice dans une école très sélective cle San
Francisco après avoir travaillé comme ingénieure chez IBM. Kathryn
raconte comme elle aime jouer du violoncelle et se définit clairement
comme une intellectuelle. Lorsqu’on lui demande quelles sont les deux
femmes connues quelles trouvent les plus belles physiquement, elle
propose la grande danseuse Martha Graharn et Eleanor Roosevelt, deux
femmes brillantes, aux fortes personnalités mais qui correspondent
difficilement aux critères de beauté habituels. Elle justifie d'ailleurs son
choix en évoquant les caractères et travaux de ces femmes.
« Eleonor Roosevelt était sage et controversée. Elle parlait bien. Elle
avait beaucoup de jugement, d'intégrité. Elle a permis de réaliser de
grands changements. Martha Graharn est la première femme arrogante
que j'ai aimée. Elle a fait un travail merveilleux. »
Mais lorsqu'on lui demande de préciser ce quelle aimerait posséder
du physique de ces deux femmes, ou si elle souhaiterait leur ressembler
physiquement, elle botte en touche, et répond :
« j'aimerais être aussi brillante qu'elles, mais physiquement je reste
moi-même ».
Kathryn se définit comme une intellectuelle et se refuse entièrement
à admirer des femmes pour leurs qualités physiques. Pour elle, c'est un
Sujet « qui n'existe pas ».
Ana, aussi a fait des études, elle est fonctionnaire à Buenos Aires. Si
elle accepte de jouer le jeu des questions sur l’apparence physique,
lorsqu'elle décrit les raisons qui lui font préférer Audrey Hepburn à
toutes les autres, elle se sent obligée de rajouter, suite à la description de
ses qualités physiques, ses qualités morales et intellectuelles :
« Et puis elle joue très bien. Et elle travaillait beaucoup avec les
enfants. Elle était ambassadrice de l'Unicef. » Ana, 35 ans, Buenos
Aires.
4. Une influence facile à déjouer ?
Lyman et ses collègues (1981) ont montré que lors d’une première et
brève rencontre avec un individu, les informations prélevées
spontanément sont de quatre types :
٠ caractéristiques physiques d’autrui,
٠ comportements observés,
٠ comportements supposés,
٠ traits de personnalités inférés.
Ce qui détermine le plus la première impression globale sont les
caractéristiques physiques de l’autre, mais le plus souvent à l’insu des
sujets. Les femmes interviewées qui refusaient de parler de la beauté au
sens physique quand il leur était demandé de citer des femmes qu'elles
trouvent belles physiquement, n'avaient pas moins de désir que les
autres d'arranger leurs défauts physiques, pour être plus attirantes,
lorsqu'il s'agissait de parler d'elles (et finalement correspondre
davantage à ces modèles de beauté physique qu'elles rejetaient). Si dans
le discours conscient, ces femmes refusaient d'aborder la beauté
physique, ce n'est pas pour autant qu'elles arrivaient à s'extraire du
modèle et des normes. C'est bien ce qui fait la force de la norme sociale,
c'est quelle s'exerce malgré les individus. De nombreuses études- ont
montré les effets insidieux de l'apparence physique : les beaux bébés
sont plus regardés (et donc plus sollicités) que les autres, les beaux
élèves des petites classes sont mieux notés que les autres; mais quel
parent ou quel instituteur en a conscience et même s'il en avait
conscience, pourrait-il l'avouer ?...
On reviendra par la suite sur les avantages et inconvénients de la
beauté. L'apparence physique est une thématique fondamentale, car
malgré les réticences à avouer son importance, elle exerce une
influence invisible et inconsciente sur le jugement que l'on porte sur les
individus.

PARTIE 1

LA BEAUTÉ POUR LES FEMMES DANS LE MONDE

A. 7 critères pour une beauté universelle

1. Les critères « non physiques »


Si de nombreuses études ont montré l'importance de l'apparence
physique dans les jugements portés sur un individu et la grande
concordance de jugements entre les individus sur la perception de
l’apparence physique d'un autre, cette concordance est surtout vraie
lorsque la beauté est évaluée sur des critères purement physiques et
statiques (sur des photos, dessins). Lorsque les individus à juger sont
plus réels et en mouvement (films, rencontres réelles), la cohérence des
jugements diminue. Des informations plus variées sont alors disponibles
pour les évaluateurs (gestes, voix, expressions) et interfèrent avec les
critères purement physiques. Dans la réalité, le jugement physique sur
une personne n'est pas seulement physique, il est également lié à la
façon dont la personne « utilise » son physique : son expression, sa façon
de bouger... Dans ce livre nous nous ne chercherons pas à séparer les
caractéristiques purement physiques (et statiques) des autres dans le
jugement global de beauté physique. Nous chercherons au contraire à
restituer les critères globaux qui définissent la beauté physique telle
quelle est perçue par les femmes du monde, dans des conditions réelles.
Parmi ces critères « non physiques » de beauté, trois sont communs aux
cinq cultures visitées (USA, Argentine, France, Japon, Nouvelle-
Zélande) même si leur expression dans la réalité diffère d'un pays à
l'autre :
٠ la confiance en soi,
٠ une certaine façon d'habiter son corps,
٠ l’expressivité.
1/La confiance en soi et la beauté qui s'ignore
Le sous-thème de ce livre pourrait être l'importance de la confiance
en soi pour les femmes dans la définition de la beauté. Le sujet revient
en permanence dans les entretiens : c'est la qualité non-physique la plus
fréquemment citée pour expliquer la beauté d'une femme, c'est la
qualité que l'on voudrait transmettre à sa fille... Comme si lorsqu'une
femme avait confiance en elle et en sa beauté, elle arrivait à en
convaincre les autres, avec un effet de prophétie auto-réalisatrice.
« Katy est une femme que je trouve très belle. Elle a un beau visage;
un beau corps, elle n'est pas maigre mais elle est assez mince et bien
proportionnée. C'est sa confiance en elle qui la rend belle. Elle exhale la
confiance en elle, mais une confiance pas consciente, pas prétentieuse.
Cela se voit et c'est séduisant et beau. La confiance multiplie sa beauté. »
Aileen, 34 ans, USA.
« J'aime beaucoup Charlize Theron : elle est belle. C'est aussi en
rapport à son caractère, elle a l'air très forte, d'avoir un fort caractère.
(...) Dans la pub pour Dior, on a l'impression qu'elle a un fort caractère,
qu'elle a confiance, qu'elle est très sûre d'elle. Elle jette ses habits sur le
sol. Elle est attirante, impressionnante. » Maurine, 20 ans, France.
Le sujet de la confiance en soi est d'abord un thème américain, les
femmes américaines la mentionnent toutes. Ce thème est aussi présent
dans le discours des femmes des autres pays. Cela ne veut pas pour
autant dire que la façon d'exprimer sa confiance soit constante d'un
pays à l'autre : ce qui passe pour de l'assurance aux USA peut être jugé
comme de l'arrogance au Japon ou en France par exemple. On verra
qu'au Japon, elle se traduit par une admiration pour les femmes libres
de leurs décisions, qui prouvent leur force de caractère. L'incarnation de
la confiance en soi dans le physique varie d'un pays à l'autre, d'un
individu à l'autre : la liberté, la force de caractère, la présence, mais
aussi l'aura, le bonheur...
« Sabrina est une femme magnifique. Je me souviens d'un jour où
c'était comme si elle brillait, elle avait cette lumière. Si on l'avait peinte,
on aurait du peindre avec cette lumière autour d'elle... » Shawn, 42 ans, USA.
Pourtant, toutes les femmes manifestent un point de vue commun :
cette confiance ne doit pas se transformer en prétention. Elle a ses
limites. Pour les femmes rencontrées, l'importance de cette qualité est
inversement proportionnelle au niveau de beauté objectif : la confiance
révèle des beautés moins évidentes mais plus on est beau, moins il faut
faire transparaître sa confiance. Les femmes ont des mots très durs
pour celles quelles trouvent belles et suffisantes, comme si elles se
sentaient agressées par elles, comme si au contraire, dans ce cas de
figure, un excès de confiance « gâchait » la beauté... Elles valorisent au
contraire celles qui ne jouent pas de leur beauté, qui sont modestes et
discrètes.
« Sophie, une de mes collègues, est la plus belle femme que je
connaisse. Elle est blonde avec des yeux bleus et une peau très blanche.
Elle parle vraiment doucement, elle a de bonnes manières... Elle parle
très bien, elle est vraiment très bien. Elle ne la ramène pas. Je déteste
les gens qui crient et qui se mettent en avant; je ne crois pas qu'attirer
l'attention vous avantage. Sophie est attirante naturellement. Elle n'a
pas besoin de crier pour qu'on l'écoute. Les gens l’écoutent. Elle parle
quand elle a quelque chose à dire. Elle ne tire pas avantage de sa beauté.
Elle est pourtant si belle qu'elle pourrait être mannequin. Mais elle ne
se sert pas de sa beauté. » Monica, 28 ans, Argentine.

C'est comme s'il y avait un curseur à placer très finement entre


assurance et modestie, il faut avoir confiance en soi sans jamais que
cette confiance vienne « envahir l'autre », le remettre en cause. Cette
importance de la modestie peut aller jusqu'à « l'inconscience » de sa
propre beauté. La « beauté qui s'ignore » est en effet très valorisée par
les femmes. Il y a comme une équation impossible à résoudre : pour
être belle il faut avoir confiance en soi, en ses qualités notamment
physiques mais en même temps ne pas en avoir conscience...
« Je choisis Tiffany. Elle ne sait pas à quel point elle est belle. Elle ne
peut pas sortir sans que les gens la regardent, elle a un sourire
magnifique, ses cheveux sont parfaits. Elle était coiffeuse. Depuis que je
la connais elle a toujours été belle, elle l'est de plus en plus. Son mari ne
lui dit pas qu'elle est belle, personne ne lui dit, donc elle ne le sait pas;
ça rajoute à sa beauté. Au contraire, une femme que je connais, Caro,
pense qu'elle est magnifique, elle va regarder tous les hommes dans les
yeux, pour voir si elle belle. Elle pense qu'elle est éblouissante, alors
qu'elle ne l'est pas. Elle s'assoit avec ce sourire. Je suis qui je suis. » Lyta,
42 ans, USA.
Etant donnée l'importance des qualités physiques pour une femme
(comme on le verra, ces qualités font partie intégrante des attendus de
la société quant aux rôles des femmes) les femmes sont fortement en
compétition sur le terrain esthétique. On comprend donc leur
admiration pour celles qui sont à la fois belles mais quelles peuvent
aimer personnellement car leur beauté n'est pas « agressive ». Cela a
finalement peu à voir avec le niveau de beauté de la femme jugée, elle
peut être excessivement belle pourvu quelle ne fasse pas sentir aux
autres leur niveau « inférieur ».
L'exemple d'Alice.
Alice (25 ans, France) a même créé deux catégories pour exprimer
cette idée : les beautés gentilles et les beautés méchantes.
« Pour moi il y a les beautés gentilles et les beautés méchantes. Les
beautés gentilles sont les filles qui sont belles naturellement, qui ont un
visage qui dit tout de suite qu'elles pourraient être ton amie même si elle
est belle. Les beautés méchantes sont celles qui ont un air de chipie, qui
savent qu'elles sont belles. La fille, tu la regardes une seconde et tu la
détestes. Ce sont les beautés imbues d'elles-iiiêmes. Juliette est une
beauté gentille. C'est une beauté qui s'ignore. Une fille qu'on ne va peut-
être pas remarquer au premier abord. Elle a de beaux yeux, elle est
discrète, au détour d'un regard, on va se dire : elle a un corps incroyable.
Elle ne s'habille pas du tout pour se mettre en avant, elle est en
pantalon, baskets, elle est simplement belle. Moi, je refuse d'être à la
plage avec elle ! Je n'arrive pas à croire que les garçons ne se traînent
pas derrière elle. Elle est tellement discrète que ca ne vient pas... Le
garçon qui est avec elle, ca veut dire qu'il a posé un regard plus long
qu'une minute. Quand on y regarde à deux fois elle est magnifique. Soit
elle n'en pas consciente, soit elle s'en fiche. On n'a pas du lui dire assez
pour qu'elle en joue. Pour moi la beauté ca peut vite te pervertir, si on te
l'a trop répété, ça se transforme en arrogance où en confiance mal
placée. » Alice, 25 ans, France.
Alice reconnaît malgré elle que la valorisation de cette modestie dans
la beauté est très féminine, et ne préjuge en rien du niveau de beauté
d'une « beauté méchante » pour un homme... Le fait même quelle
conserve le mot « beauté » pour les « beautés méchantes » montre bien
que l'arrogance ou la prétention ne suffisent pas à détruire la beauté.
Elles les amenuisent peut-être, en tout cas pour les femmes.
2/Une certaine façon d'habiter son apparence
Un critère de beauté non physique, qui peut être mis en relation avec
la confiance en soi, est la façon d'habiter son corps, autrement dit, la
façon dont une femme utilise son apparence physique, la met en
mouvement. C'est une qualité très liée au corps, plus qu'au visage : avoir
un corps présent, que l'on sait faire bouger, un corps « ouvert ».
« Je ne peux pas dire que cette personne est belle juste avec une photo,
car elle ne bouge pas. Pour dire si cette personne est belle je dois la
regarder bouger. Sinon on ne peut pas définir la beauté. Pour moi les
mannequins, ça ne veut pas dire qu'elles sont belles en réalité car elles
ne bougent pas... » Keiko, 56 ans, Japon.
« Tout le monde peut être magnifique sur une photo de mode.
Vraiment, je ne dis pas ça pour diminuer la beauté des mannequins ou
autres. Je dis ça parce que je l'ai vu et je l'ai testé. Lorsque vous ne
bougez pas, s'il y a la bonne lumière, le bon angle vous pouvez être
beau. Mais il ne faut pas bouger, parce que dès qu'on bouge on a l'air
humain et un peu débile. C'est là qu'on reconnaît les gens vraiment
beaux » Shawn, 42 ans, USA.
« - A. est une amie plus âgée, une femme de 40 ans, elle a réussi à
bien travailler sa personnalité, et donc ça se voit dans son corps la façon
dont elle marche, dont elle se tient. Tu vois une personne qui se sent
bien dans son corps, elle n'a pas de tension physique marquée parce
qu'elle a des problèmes. Elle a de beaux traits, de beaux yeux, et elle a
cette attitude.
-Pouvez-vous nous citer un moment particulier où sa beauté vous a
frappée ?
-En général quand elle est dans l'action, en train de parler. Elle est
belle quand elle bouge, dans l'action. En train de bouger et de montrer
sa beauté, pas d'une façon passive. » Laura, 30 ans, Argentine.
« Brigitte Bardot jeune, je suis impressionnée par ce qu'elle a réussi à
faire : sa moue boudeuse, la femme-enfant. Elle a réussi à avoir un
impact social extraordinaire. Mes beaux-parents ont appelé leur fille
Brigitte. Elle dégageait un charme très particulier. Et je pense que c'est
une femme qui a réussi à faire ce qu'elle voulait des hommes. Elle a su
parce qu'elle avait un capital beauté, mais surtout parce qu'elle était
danseuse, elle savait bouger, elle savait captiver. C'est au-delà de
l'apparence physique. C'est ce qu'elle en a fait. L'apparence physique, en
tant que telle, ne sert à rien. L'apparence physique est juste une
interface pour communiquer. » Claire, 38 ans, France.
3/L’expressivité
Lorsque Claire affirme que l'apparence physique est une « interface
pour communiquer », c’est bien d'expressivité dont elle parle. Or
l'expressivité d’un visage, la capacité à communiquer des émotions est
également un critère très fréquemment cité par les femmes rencontrées.
C’est une variante de la façon d'habiter son apparence, mais plus liée au
visage et moins au corps. L'expressivité est d'autant plus importante
quelle fait partie de la définition stéréotypée du rôle traditionnellement
donné à la femme : réceptivité, communication et expressivité. Or, il a
été montré que les belles femmes sont jugées plus féminines que les
autres (Schwibbe et Schwibbe 1981). Ainsi être expressive renforce le
sentiment de féminité qu'inspire une femme, par rebond celui de
beauté.
« Ma tante est très belle. C'est la petite sœur de ma mère. Elle est
toujours aussi mince. Elle a de bonnes joues brillantes. Elle s'habille
bien, elle est très féminine, elle porte de très jolies robes, elle rie
beaucoup, avec un large sourire (Elle dit quelle « rit avec la grande
bouche ») ». Tomoko, 27 ans, Japon.
« Une femme qui n'est pas très belle mais expressive gagne largement
sur une femme qui est juste belle. Je le vois tout le temps avec les
mannequins. Elles sont belles sur les photos, mais après en réalité ce
n'est pas si simple. Par exemple je me souviens très bien d'une soirée où
j'étais avec un groupe à discuter, il y avait des hommes, des mannequins
et une femme que je ne connaissais pas. Au bout d'un quart-d'heure, on
ne voyait plus que l'autre femme. Elle était beaucoup moins belle - sur
une photo, en rapport, personne n'aurait voté pour elle - mais elle avait
une présence, elle était très vivante, et du coup elle en devenait plus
belle. » Dori, 45 ans, Japon.
« Le point commun aux femmes que je trouve belles, c'est que je ne
peux pas m'arrêter de les regarder, car d'une certaine manière, leur
visage est toujours différent. Je regarde leur visage et il se transforme en
permanence. Ce sont les mêmes femmes mais elles sont différentes. »
Diana, 30 ans, Argentine.
4/La vertu de l'effort et la culpabilité de la laideur.
Au-delà des critères non physiques envisagés précédemment, un
élément inclassable influence la perception d'une apparence. C'est le
sentiment d'effort ou au contraire de naturel que procure un corps. Les
femmes rencontrées dans les 5 pays établissent une vraie hiérarchie de
la beauté selon ces deux points. L'échelle n'est pas continue comme il
serait pensable a priori : ce n'est pas « plus une beauté est naturelle,
plus elle est belle ». Dans une logique volontariste, les femmes
considèrent en effet que les efforts sont louables en eux-mêmes et
payants dans les faits. Sur cette échelle, selon ces critères
d'effort/naturel, les femmes se distribuent donc ainsi :
En haut de la pyramide, les femmes belles sans faire d'effort. Ce sont
ces femmes qui impressionnent le plus, elles ont une beauté naturelle,
comme un don, une beauté si grande quelle s'impose et quelle n'a
besoin d'aucun artifice pour transparaître. Même dans les sociétés qui
reconnaissent le mieux les bénéfices de la chirurgie esthétique, celles où
elle est le mieux acceptée, comme l'Argentine, le modèle suprême
restera la femme qui aura un physique aussi « parfait » (par exemple
une poitrine) qu'un physique refait, mais sans intervention extérieure.
« Seaned O'Connor était belle parce qu'elle n'avait pas de cheveux et
que malgré ça, elle restait superbe. C'est ça la vraie beauté. » Betty7, 47
ans, USA.
Au milieu de la hiérarchie, les femmes qui ne sont pas
particulièrement belles naturellement mais qui réussissent à le devenir
grâce à leurs efforts.
« Je ne me sentais pas à l'aise avec moi-même, mon histoire est
compliquée, mais j'ai de plus en plus confiance en moi, je pense que je
vais devenir plus belle avec l'âge. Je pense que je serai mieux en
vieillissant car je n'ai pas une beauté naturelle mais j'ai une beauté qui
s'apprend. Mon amie Mary, elle, est née comme ça. Il y a des gens qui
sont nés beaux. Je ne pense pas que je suis née belle, je suis juste née.
Marie quand elle était petite elle était déjà belle. Pas moi. Quand j'étais
adolescente je me suis dis « je ne l'ai pas ». Et en prenant de l'âge, je me
suis dis que je pouvais le devenir, en apprenant des choses de base : se
soigner. Se soigner c'est comme une première étape, il faut prendre
conscience de son physique, assez pour faire attention. » Madeline, 27
ans, Nouvelle Zélande.
La croyance selon laquelle il est possible d'améliorer son apparence
physique, qu'un physique n'est pas une fatalité, est très partagée entre
les différents pays. Si on le veut vraiment, on peut perdre du poids,
apprendre à se soigner, à se vêtir avec goût, d'autant qu'aujourd'hui la
science nous permet même d'aller encore plus loin dans le changement
de soi grâce à la chirurgie esthétique. Cette croyance est si forte que le
soin apporté à sa personne devient en lui-même un critère de beauté.
L'exemple de Ma urine
Pour Maurine (20 ans, Paris) c'est d'ailleurs ce qui différencie les
belles femmes médiatisées des femmes quelle connaît, quelle juge juste
« jolie », comme si les artifices faisaient sortir de la réalité, « starifiaient
».
« Pouvez-vous nous citer une ou deux femmes de votre entourage
(famille, amis, travail...) que vous trouvez particulièrement belles ?
-C'est plus difficile, car des femmes vraiment belles, le mot est fort,
c'est difficile vraiment. Je connais des filles mignonnes ou jolies, mais
ça n'existe pas vraiment dans la vraie vie, la beauté. On peut être très
jolie, très mignonne mais belle... J'ai des copines que je trouve jolies.
-Oui mais Charlize Theron et Keira Knightley que vous avez citées...
-C'est facile d'être belle quand on s'occupe de vous, quand on a des
coiffeurs, des maquilleurs. Quand on voit des photos de Kate Moss
quand elle était plus petite jamais on n'aurait pu croire qu'elle
deviendrait ce qu'elle est devenue. Quand on voit toutes les émissions
sur le relooking, on voit la différence . » Maurine, 20 ans, France.
Cette vision volontariste cle la beauté trouve ses limites en fonction
des individus et des sociétés. Par exemple, les efforts ne doivent pas
franchir un certain seuil pour tourner à l'obsession, car comme l’idéal
reste la beauté naturelle, on peut aussi mépriser celles qui font trop
d’efforts (en particulier dans certains milieux comme les milieux
intellectuels, où le surinvestissement dans l'apparence physique est mal
vu). Le revers de cette attitude est qu’en conséquence la laideur est
associée à une certaine forme de culpabilité : dans un monde qui fournit
tant de moyens de devenir belle, rester laide est aveu de paresse.
En bas de l’échelle on trouve donc les femmes qui ne sont pas
particulièrement belles, mais qui surtout, ne font pas, aux yeux de ceux
qui les jugent, suffisamment d’efforts pour le devenir.
Puisque dans une certaine mesure, les femmes sont responsables de
leur beauté, leur laideur est aussi de leur faute. On comprend ici
aisément l’obsession du poids et comment il concentre, aux yeux des
femmes en surpoids tous les soucis liés à l’apparence. Critère essentiel
de beauté du début du XXIe siècle, c'est aussi un élément sur lequel on
estime que chacun peut agir par la volonté, il est particulièrement
associé à une certaine forme de paresse et donc de culpabilité. Aux tares
physiques s'ajoutent les tares morales, ce qui rend la « laideur » et en
particulier le « surpoids » intolérable pour celles qui se sentent dans
cette situation.

L'exemple de Sayaka

Sayaka travaille dans un grand groupe de conseil a Tokyo de 9 heures


du matin a 9 heures du soir, mais elle est satisfaite, a son poste
précédent elle rentrait souvent a 2h ou 3h du matin. Son mari a 28 ans,
il est deux ans plus jeune qu'elle et travaille aussi jusque dans la nuit.
Sayaka ne se plaint pas, elle dit aimer son travail et de toutes façons
entre ces deux emplois, 1'année dernière, elle a eu deux mois pour elle
et elle n'a pas vraiment su quoi en faire, elle s'est un peu ennuyée.
Sayaka est habituée aux efforts et aux sacrifices. Sa première
expérience en entreprise était un peu spéciale. Elle faisait partie de la
force de vente d'une compagnie financière japonaise qui obligeait ses
employés hommes et femmes de moins de 35 ans, non mariés, a vivre
sur place. Elle dormait a 'l'internat' prenait tous ses repas a la cantine.
Cette entreprise a été ensuite rachetée par une grande banque
américaine. Selon Sayaka ce fonctionnement est très isole au Japon, et
ses parents ne voyaient pas d'un bon œil son recrutement dans une
société si spéciale.
« Je ne regrette pas du tout d'avoir travaille là-bas. J'ai appris
beaucoup de choses et comme j'étais très bien payée; j'ai pu mettre de
l'argent de côté. Le problème c'était pour les weekends, je devais mentir
dans la lettre d'autorisation de sortie car je voulais aller voir mon petit-
ami, alors je disais que j'allais voir mes parents ou ma tante. La vie
quotidienne n'était pas très facile, en particulier a cause d'une
surveillante du dortoir qui ne m'aimait pas trop. Mais il y avait
davantage de vacances que dans les autres entreprises (on pouvait
prendre 2 fois une semaine par an) et puis la compagnie possédait un
lodge à Hawaï avec jacuzzi. Au bout d'un moment j'en ai eu assez. Alors
j'ai changé. »
Pour Sayaka, la notion d'effort ne s'applique pas seulement au travail,
mais à tous les domaines de la vie, et notamment à l'apparence
physique.
« L'apparence change selon la personnalité. Je choisis mes amis par
l'apparence. Si je n'aime pas leur apparence, je n'aimerai pas l'intérieur
parce que l'apparence reflète l'intérieur et vos choix. Si quelqu'un veut
être attirant et beau, il peut faire des efforts. Si vous voulez être beau,
vous pouvez l'être. Quand j'étais au lycée, je me sentais très laide et puis
j'ai fait des efforts et je suis devenue jolie. Il y a une émission à la
télévision « Beauty Colyseum » qui transforme des femmes laides en
belles femmes avec beaucoup d'argent, de la chirurgie, et la mode. C'est
extrême mais à la fin elles sont belles. Ils présentent les femmes au
début de l'émission et montrent comment la laideur les rend
malheureuses et détruit leur vie. Plus vous êtes malheureuse, plus vous
avez de chance d'être admise. Sans aller aussi loin, chacun peut faire
beaucoup pour son physique. On peut changer la couleur d'yeux, des
cheveux, la forme de sourcils, ses goûts.
Se mettre au régime. Faire des efforts rend belle. Je n'aime pas les
gens qui envient les autres et qui ne font pas d'efforts eux-mêmes. »
Sayaka, 30 ans, Japon.
« Maintenant j'ai l'impression que c'est un devoir d'être belle. Tu as
tous les moyens pour l'être, quelle qu'en soit l'origine. Tu n'es presque
pas excusable de pas l'être et sinon « ben ma pauvre ! C'est la première
chose que tout le monde juge. » Claire, 38 ans, France.
Suzanne est d'origine hongroise et a immigré aux Etats-Unis quand
elle était étudiante, dans les années 80. Elle vit à Los Angeles où elle est
professeure.
« Aux Etats-Unis être belle c'est très important. Ici les gens pensent
que vous pouvez devenir tout ce que vous voulez. Et donc vous devez
rendre des comptes si vous restez ainsi alors que vous pouviez changer.
Vous êtes tenus responsables de ce que vous êtes. En Europe c'est moins
fort, les gens pensent plus aux contraintes sociales. En Europe j'ai
l'impression que la beauté c'est davantage un don. A Bel Air, on
retrouve l'extrême de cette culture. L'autre jour dans un magasin, il y
avait une femme devant moi de dos, et je me suis dit "elle a 20 ans", elle
s'est retournée et c'était un choc. Elle avait au moins 65 ans, elle était
habillée comme une gamine et avait une silhouette de rêve. Les gens
croient à l'amélioration de soi, à faire le mieux possible. »
2. Les critères physiques
Les critères non physiques ont peu été étudiés dans les recherches
scientifiques, qui se sont concentrées sur les critères purement
physiques de définition de la beauté. Parmi les critères découverts, qui
diffèrent selon les auteurs, certains sont cités spontanément par les
femmes rencontrées et de manière si fréquente, même dans des pays
très éloignés culturellement, qu'ils prennent, en tous cas dans
l’imaginaire collectif, une importance cruciale.
3 éléments centraux se retrouvent dans tous les pays et sont donc des
critères de beauté communs à la France, aux USA, au Japon, à
l’Argentine et à la Nouvelle-Zélande : le poids, la symétrie, et des traits
enfantins.
1, Le poids du poids
Le poids est bien un critère de beauté des sociétés « développées ». Il
n'est pas l'apanage des sociétés occidentales. Il est dans les sociétés
développées un signe de distinction entre les classes « populaires » et les
élites.
Pascal Ory dans L'histoire du corps au XXe siècle explique que « Dans
une société où la famine et la disette disparaissent, la distinction peut
passer par l'affichage de la minceur, qui concerne d'abord les classes
dominantes et les classes moyennes, pendant que le même
affranchissement de la dépendance à la nourriture conduit les
individus, de plus en plus « postés à l’usine et au bureau dans des taches
nécessitant de moins en moins de gros efforts physiques à manger à
l’excès. »-
Pour toutes les femmes interviewées, le poids est LE critère premier et
essentiel de la définition de la beauté. Lorsqu'on propose de ne retenir
qu'un critère pour définir ce qu'il faut avoir pour être une belle femme
dans leur pays, la minceur est toujours citée en premier. A la question :
citez des femmes de votre entourage que vous trouvez particulièrement
belles physiquement, quelques rares femmes évoquent des amies aux
formes généreuses en insistant sur leur visage ou leur personnalité,
mais souvent elles se contredisent elles-mêmes lorsqu'elles parlent
d'elles ensuite et expriment le désir de perdre un peu de poids pour se
sentir plus belles. On remarque que c'est un critère de beauté du corps
plus que du visage, même si un surpoids peut modifier les traits. Est-ce à
dire que le corps a plus d'importance pour juger de la beauté d'une
femme que le visage, selon les femmes elles-mêmes ? Non, le visage est
au contraire cité comme un élément plus déterminant. Mais le poids
joue le rôle d'une condition sine qua non décisive et éliminatoire. Pour
résumer, le visage est la partie du corps qui compte le plus pour juger de
la beauté d'une femme (selon les femmes), mais si elle est en surpoids,
son visage ne sera même pas regardé. Le poids joue donc un rôle
fondamental.
« La femme idéale au Japon est grande (lm65) et mince. Pour les
Japonaises être mince c'est très important, c'est vraiment le plus
important. Quand on a des kilos en trop, on se sent mal, les femmes
sont constamment en train de faire des régimes, elles font beaucoup
d'efforts. On ne parle que de régime. Il n'y a que des produits de régime,
dans beaucoup de restaurants les calories sont précisées. » Makiko, 42
ans, Japon.
« Aux USA, la pression se ressent surtout sur le poids. Une femme
doit rester mince et plus on vieillit plus c'est difficile. J'ai vu des femmes
arrêter de manger. Complètement. Etre très mince est un avantage,
celles qui y arrivent peuvent parader et la ramener: Ça donne une sorte
de pouvoir aux femmes d'être si minces. C'est le monde occidental. En
plus ce qui est compliqué ici, c'est que manger est comme une
récompense. Quand on a bien fait quelque chose, « on a mérité un bon
repas ». Et du coup ça tord toute la relation à la nourriture. Dès qu'on est
petit, la nourriture c'est pour nous une récompense et s'en priver
devient d'autant plus difficile. » Aileen, 34 ans, USA.
S'il est le critère premier de l'appréciation de la beauté d'autrui, il est
aussi le critère premier du sentiment personnel d'être belle ou non.
Quand une femme estime avoir un problème de poids, il concentre toute
l'attention et masque totalement les autres préoccupations physiques.
Peu importe si le visage a des défauts ou la forme des membres n'est pas
assez harmonieuse, la personne interviewée en surpoids se sentira belle
quand elle aura enfin réussi à atteindre un poids idéal. Le reste paraît
peccadille en comparaison. Le poids concentre tous les problèmes, et
élude les autres. Non seulement tous les problèmes physiques, mais
aussi tous les problèmes psychologiques et métaphysiques. La croyance
selon laquelle « si je maigris tout ira mieux dans ma vie » est très ancrée
et révèle l'importance que le poids a pris dans notre monde moderne.
L'exemple de Bernarda
Bernarda est argentine, elle a 27 ans, elle est mariée depuis 2 ans. Elle
vient d'une famille de médecins relativement aisée dont elle est l'aînée.
Elle est avocate et travaille désormais en free lance pour organiser son
mariage, mais ça ne marche pas très bien et elle cherche donc à
retourner dans un cabinet. Elle a un problème de surpoids, qu'elle
estime elle-même à une quinzaine de kilos. Elle est vive, drôle et
souriante. Elle n'évoque pas tout de suite combien son problème de
poids est le cœur de sa relation à son apparence physique, mais la
première chose qu'elle raconte quand il lui est demandé de parler un
peu d'elle, c'est combien la vie est surprenante : elle avait toujours cru
quelle serait la dernière de sa bande d'amies à se marier et finalement
elle a été la première. Elle rit et cherche dans les yeux un signe de
compréhension. Comme aucun ne lui est donné, elle explique quelle
n'était pas très mince (elle ne dit pas « grosse ») et du coup elle se sentait
très en insécurité, elle n'avait pas confiance en elle et sa relation aux
garçons était compliquée. Quand elle était petite on l'appelait « la grosse
» alors qu'elle n'avait qu'un petit surpoids. Et comme cela la mettait en
colère, ses camarades de classe n'arrêtaient pas de la tourmenter. Elle
dit que c'est à cause de ça quelle n'a pas une bonne relation à son corps.
A l'adolescence, les choses ont empiré, notamment quand elle a
commencé à s'intéresser aux garçons. Deux garçons avec qui elle sortait
et qu'elle aimait beaucoup, ne sont sortis avec qu'elle qu'à la condition
que la relation reste secrète. Maintenant c'est un peu plus simple car
son poids ne pose pas de problème à son mari. Sa relation à son
apparence physique se concentre uniquement sur son poids, son visage
ne lui pose aucun problème. Lorsque lui est posée la question du «
crayon magique » (Si vous aviez un crayon magique qui vous permette
de faire toutes les transformations que vous voulez sur votre visage ou
votre corps, que feriez-vous ?) la seule chose quelle souhaite, c'est
perdre 15 kilos. Elle a par ailleurs de grandes tâches dans le dos et sur le
décolleté, qu'elle évoque lors de l'entretien, mais au moment de la
dernière question du crayon magique, elle les oublie complètement et
ne répond que sur son poids, avec excitation. Lorsqu'elle imagine une
vie rêvée où elle aurait atteint son poids idéal, elle me dit combien tout
serait chamboulé et comme elle serait plus heureuse, qu'elle aurait
encore plus d'humour.
Alice aussi entretient la même croyance, elle pense qu'un
amaigrissement changerait tout de sa vie, la différence c'est qu'elle a
déjà réussi à maigrir une fois, et qu'elle s'est rendue compte que rien
n'avait vraiment changé. Le poids est un si grand problème pour elle,
qu'il intervient mentalement dans toutes ses interactions avec les
autres, elle l'a toujours en tête, elle ne l'oublie jamais :
« Je fuis toute sorte de conflit personnel ou professionnel pour ne pas
que quelqu'un d'énervé me dise « Tais-toi la grosse ». /'ai peur que
quelqu'un dise, «est-ce que tu t'es vu... ». L'autre joui; il y a trois
semaines, je faisais des courses, il y a J jeunes; 3 racailles qui passent à
côté de moi. Il y en a un des trois qui a dit à son copain : « Avance laisse
passer la dame, en plus elle est grosse, il lui faut de la place. » Le choc.
Rien ne m'y préparait à ce moment là. c'était horrible. J'essaie de
maigrir en ce moment. Et après je me dis pourquoi je m'embête, tous les
gens me verront toujours comme quelqu'un de gros.
J'ai déjà perdu 20 kilos, et c'est le moment où je suis devenue
boulimique car j'avais mis tous mes problèmes sur le dos du poids. Le
jour où je suis devenue mince il y avait quand même des gens
détestables dans ma vie, et des mecs qui ne me voulaient pas. Au moins
en surpoids, je peux faire la victime. Moi je vis mon corps comme une
punition. Je ne crois pas que des gens en surpoids puissent être heureux.
J'en suis sûre. Ils peuvent avoir des moments heureux mais moi je sais à
100 % que la fille a pleuré dans le magasin parce qu'elle essayait un
pantalon et qu'il n'y avait pas de taille plus grande. (...)
Quand je rencontre quelqu'un de nouveau, je me dis que j'aurais voulu
le rencontrer dans une période où je suis mince. Je me dis « Ah non il
me rencontre au moment où je ne suis pas belle », et je ne vis pas le
moment présent. » Alice, 25 ans France.
« Quel est le plus beau compliment que vous aimeriez recevoir, qu’il soit sur
des qualités que vous possédez ou sur celles que vous aimeriez posséder
? (parmi toutes les qualités possibles d'un individu : intellectuelles,
morales, physiques etc.)
-Je voudrais qu’on me dise « que tu es maigre » Les gens me font
des compliments sur mon sourire, et sur mon expérience, mon
intelligence, mais ça je m'en fiche, car je le sais. Toute mes insécurités se
concentrent sur mon poids, le reste je n'ai aucun problème. » Bruna, 39
ans, Argentine.
2/Symétrie, harmonie et contraste dans la norme
La symétrie a toujours été mise en avant comme critère principal de
la définition du beau. Dès, l'antiquité, les Grecs affirment que l'essence
du beau réside dans l'équilibre, la symétrie, l'harmonie des formes et
des proportions. Des études récentes ont permis de vérifier ce point : les
visages davantage symétriques sont jugés plus attrayants que les autres.
La principale raison explicative est que les individus symétriques
présenteraient des caractéristiques recherchées par leurs partenaires
sexuels, la symétrie étant signe de bonne santé, de croissance, de survie,
et de fécondité. La symétrie étant la preuve d'un système immunitaire
solide et donc de « bons gènes » (Gangestad et Simpson. 2000).
L'éthologue et neuropsychiatre Boris Cyrulnik montre comment même
chez les animaux la symétrie est un critère de « séduction ». Il
commente une étude menée sur des oiseaux où, lorsque l'on coupe
l'extrémité des plumes de certains mâles pour les rendre asymétriques,
les femelles sont moins attirées par eux que par les autres. La symétrie
n'est pas seulement un critère validant la bonne santé ou l'indice de
fécondité entre partenaires sexuels, puisqu'il est cité par des femmes à
propos d'autres femmes. Même si ces origines sont biologiques, c'est un
critère global partagé par toutes et spontanément cité. Si aucune des
femmes rencontrées n'évoque la symétrie en tant que telle, leurs mots
pour décrire la beauté féminine s'en rapprochent très fortement.
« J'aime les figures de poupées. Très équilibrées. J'aime la paix que
leur visage inspire. Leur visage produit un sentiment de tranquillité. »
Blanca, 30 ans, Argentine.
« J'adore comment tous les éléments de sa figure sont assemblés. Un
petit nez fin, des lèvres fines, tout va bien sur son visage. Rien ne va
mal. Les proportions, tout est dans Tordre. C'est la composition de son
visage qui la rend extraordinaire. » Chelsey, 37 ans, USA.
La symétrie et l'harmonie ne semblent pourtant pas toujours suffire.
Pour que le visage se distingue de la norme, qu'il attire le regard, il faut
que quelque chose surprenne dans l'harmonie, accroche l'œil. La
dissymétrie étant la norme on aurait pu penser que l'incroyable rareté
de la symétrie pouvait suffire, mais les femmes disent le contraire,
l'harmonie peut passer inaperçue, se fondre dans la masse. Ce qui ajoute
encore à la beauté, est la présence, en plus de traits équilibrés, d'un
élément particulier qui retienne l'attention.
« Ce qui est magnifique chez Margaret, en plus de son visage parfait,
de sa peau incroyable qui a l'air vivante, c'est le contraste entre sa peau
et ses cheveux. On dirait blanche neige. Elle a la peau si blanche et les
cheveux si noirs, des yeux très bleus. Du coup elle n'est pas du tout
commune, et c'est ça qui la rend belle. » Kathryn, 53 ans, USA.
« Sofia Loren est vraiment belle. Elle ne ressemble à personne, ce
n'est pas comme Drew Barrymore avec ses yeux bleus et ses cheveux
blonds, ses petits traits. Drew Barrymore, si j'essaie de reconstituer son
visage dans ma tête je n’y arrive pas. Alors que Sofia Loren, on la
reconnaît en une seconde. Ses traits sont réguliers, mais c'est comme si
ses yeux, sa bouche étaient plus grands, plus présents. Cela ressort. »
Suzanne, 52 ans, USA
« Pour moi une belle femme, c'est une femme qui a confiance en elle,
c'est la première chose. Et qui a quelque chose de différent dans le
visage, les yeux, la forme du visage, ou des tâches de rousseur.
Quelqu'un qui est beau, qui n'est pas forcément parfait. Trop parfait; ça
ne sert à rien c'est ennuyeux, il ne se passe rien. Il faut qu'on le
remarque. » Lara, 27 ans, Nouvelle Zélande.
3/Des traits enfantins
« Une petite tête, un petit nez, de grands yeux ». Dans tous les pays
visités les femmes insistent sur des caractéristiques physiques qu'on
attribue en général aux enfants et les citent comme élément
déterminant de la beauté d'une femme. Plusieurs études sur la beauté
du visage des femmes (Berry et Zebrowitz, 1985; Cunningham, 1986) et
d'enfants (Hildebrant et Fitzgerald, 1979) avaient déjà montré à quel
point certaines caractéristiques infantiles mesurables du visage (grands
yeux, sourcils hauts, petit menton, petit nez) sont jugées attrayantes par
des évaluateurs différents (âge, sexe). Les évaluateurs étant de culture
occidentale, rien ne permettait de savoir si les critères étaient
universels. Le point de vue des femmes interrogées montre que même
dans les pays non occidentaux, ces critères sont spontanément cités,
d'ailleurs avec une importance encore plus forte au Japon que dans les
autres pays (où l'on verra l'importance de la jeunesse via le « kawai »).
Même lorsque des femmes citées en modèle de beauté sont d'un certain
âge, elles présentent souvent ces caractéristiques de traits enfantins.
D'ailleurs, la beauté qui dure, la capacité d'une femme à conserver sa
beauté dans le temps est perçue comme un critère de beauté.
L'explication donnée à l'importance des traits enfantins dans le
jugement esthétique est encore une fois leur lien avec la jeunesse, et en
particulier la fécondité chez les femmes. Buss (1994) rappelle que tous
les signes associés à l'enfance sont considérés comme des critères de
beauté : grands yeux, nez fin, peau ferme. Pourtant, ce n'est pas si
simple, les traits enfantins ont aussi à voir avec une plus grande
symétrie (les visages d'enfants sont davantage symétriques), une plus
grande expressivité (grands yeux), ce n'est donc pas seulement la
jeunesse en soi qui est valorisée dans les traits enfantins, mais d'autres
critères : la bonne santé (via la symétrie), la capacité à transmettre des
émotions...
Qu'en est-il de la jeunesse comme critère de beauté ? Elle n'est jamais
citée spécifiquement par les femmes rencontrées (à part au Japon).
Lorsqu'elles dressent le portrait robot d'une belle femme, elles ne
mentionnent jamais spontanément son âge. Pour autant ça ne veut pas
dire que l'âge n'ait pas d'importance, car tous les critères physiques
qu'elles citent ont plus de chance de se retrouver chez une femme jeune
que chez une femme âgée. Une femme jeune sera facilement plus
mince, et son corps plus tonique. Ses traits seront davantage
symétriques... En effet le relâchement progressif des tissus modifie leur
aspect régulier : le nez, les oreilles changent d'aspect, l'ovale du visage a
tendance s'affaisser... La jeunesse est bien un critère de beauté même
s'il n'est pas cité en tant que tel. Toutes les études ont montré que quels
que soient l'âge ou le sexe des évaluateurs, l'âge a des conséquences
négatives sur le jugement de beauté, et que les personnes plus âgées
étaient victimes d'un « stéréotype négatif massif » (« les adolescents
étant les plus critiques, et les personnes plus âgées les plus tolérantes »)3
Plusieurs raisons expliquent que les femmes interviewées ne
mentionnent pas spontanément la jeunesse, qu’elles n'y pensent pas.
Un certain « politiquement correct », mais surtout citer un âge
particulier ou intégrer une tranche d'âge à sa définition de la beauté
donnerait à penser que l'on ne peut être belle qu'à un âge particulier, or
les femmes rencontrées sont toutes plus ou moins convaincues que l'on
peut être belle à tous les âges. Bien sûr, cela les renvoie à leur propre
situation (elles vont toutes vieillir), à leur propre âge. Inconsciemment
pourtant, la jeunesse fait malgré tout partie de leurs critères. Citer des
caractéristiques physiques de la jeunesse, sans la mentionner
directement revient bien à faire de la jeunesse un critère de beauté
important. Pour être plus précis, on pourrait dire que c'est l'apparence
de la jeunesse qui est valorisée plus que la jeunesse elle-même.

B. Les différences

Dans les 5 pays visités, les Etats-Unis, la France, le Japon, L'Argentine


et la Nouvelle Zélande, se retrouvent donc des points communs dans les
critères de beauté d'une femme, que ces similarités soient dues à la
mondialisation des modèles et donc à une certaine acculturation entre
pays développés, ou bien à des raisons « biologiques » et donc
universelles, comme peuvent l'expliquer la théorie du « bon gène » qui
met en relation des signes de bonne santé et de fécondité (symétrie,
traits enfantins) à l’attirance physique. Malgré ces points communs, il
subsiste de fortes différences. Le jugement de beauté est influencé par
plusieurs critères sociologiques au premier rang desquels la culture,
quelle soit nationale, de « classe » ou de « groupe social », de « sexe » ou
encore d'âge.

1. L'âge ou la faible emprise des générations

L'âge est le paramètre qui semble le moins influencer les critères de


beauté d'une femme à l'autre, quel que soit leur pays. Les femmes
rencontrées avaient entre 20 et 60 ans, et il semble qu'à l'échelle de ces
générations, les modifications des critères n’aient pas été importantes
au point de ressortir de manière significative. Si les icônes citées comme
modèle peuvent varier en fonction de l'âge (en réalité elles varient à la
marge), on découvre après examen du discours que les qualités
valorisées ne sont finalement pas si différentes, et que malgré « les
modes », les critères fondamentaux subsistent. Les plus âgées par
exemple ne se plaignent pas davantage de la mode des mannequins
maigres que les plus jeunes, n'expriment pas être en rupture avec la
vision de la beauté d'aujourd'hui, tout comme les plus jeunes citent
également des icônes disparues ou plus âgées (ex : Audrey Hepburn,
Brigitte Bardot etc.). Les exemples de femmes qui expriment qu'il existe
une différence de modèle entre les âges sont rares. Claire est l'exception
qui confirme la règle, pour elle, la différence la plus grande en termes
de critères de beauté se fait entre les générations.
« Je pense que la vraie différence se fait entre les jeunes et les vieux.
Pour les jeunes, l'androgynie est de plus en plus à la mode. Les garçons
sont de moins en moins musclés et sont plus longs. Les corps sont de
plus en plus asexués. Et en plus maintenant les hommes «
s'ornementent. » Claire, 38 ans, France.
La différence quelle cite est plus masculine que féminine, et en
France, puisqu'elle est française, elle a été la seule à relever cette « a-
sexuation » des corps comme modèle. En réalité, il s'agit pour l'instant
d'un phénomène de mode, restreint à un certain groupe de jeunes et à
un certain milieu très « branché ». Cependant comme toute mode, elle
est à surveiller et peut-être nous donne-t-elle un indice sur les critères
de beauté du siècle qui commence.

2. Apparence physique et appartenance sociale


Le groupe d'appartenance ou la classe sociale, en revanche,
influencent fortement la vision individuelle de la beauté, quel que soit le
pays rencontré. Même si, comme on le verra, les critères de beauté
varient fortement d'un pays à l'autre, il semble qu'il y ait des points
communs entre les 5 pays en ce qui concerne les classes sociales, et que
le curseur se fasse sur deux critères principaux : le poids et les attributs
de féminité traditionnels (seins, fesses, cheveux etc.). Ces résultats sont
obtenus lorsqu'on croise deux types de données : la vision de la beauté
en fonction du milieu d'origine, et les visions imaginées de la beauté
dans d'autres groupes sociaux que le sien. Il est très complexe d'établir
des déterminants internationaux de classes sociales. Une multitude de
critères entrent en jeu, qui différent selon les pays. Bourdieu a appelé
ces facteurs « capitaux » et a permis de classer, en France, les catégories
socioprofessionnelles selon deux types de capital : le capital économique
(pour schématiser la richesse) et le capital culturel (l'éducation...). On
retiendra ces deux types de capital pour déterminer les classes sociales
dans les pays, car ils fonctionnent dans tous les pays visités. Ainsi, et
toujours en schématisant, car la réalité des individualités et de
l’appartenance sociale est toujours plus complexe (groupe d'origine,
situation de mobilité ascendante ou non, groupe de référence etc.) on
pourrait obtenir un tableau de la sorte :

Capital culturel ٠Attribut de « féminité » -Exemple de groupe social


(en France) InstituteursEx : Professions libérales.
patrons industriePoids + Poids-Capital Economique -Capital Economique ٠Ex :
Manoeuvre
Ouvrier, spécialisésEx : commerçants.
exploitant agricole
Capital culturel
Attribut de « féminité » ٠
Les exemples de professions sont ceux donnés par Bourdieu et on les
a mentionnés pour fixer les idées, même s'ils sont à la base calqués sur
une nomenclature française. L'idée est qu'on peut associer un type de
capital à un type de critère de beauté : poids et capital économique d'une
part et attributs de féminité « traditionnels » et capital culturel d'autre
part. Ainsi, on peut dire, de façon caricaturale, et toujours selon la
vision des femmes rencontrées que plus l'on est riche, plus on est
exigeant sur le poids, et plus on est cultivé plus on sait s'affranchir des
attributs traditionnels de féminité (comme la poitrine, les fesses etc.). Si
l’on doit citer des icônes pour marquer les esprits, Audrey Hepburn ou
Carole Bouquet incarneraient bien ces femmes minces et ayant peu de
formes, qui représenteraient les modèles des classes qui possèdent à la
fois capital économique et culturel, et Marilyn Monroe, Beyoncé, ou
Monica Bellucci les femmes en chair, aux attributs de féminité
classiques « abondants », les modèles des personnes les plus démunies
en capitaux économiques et culturels. Cela ne veut pas dire que l'on ne
peut pas aimer Monica Bellucci si l'on fait partie d'une autre catégorie,
mais chacune de ces icônes représente bien les modèles des groupes
sociaux d'une façon globale...
« Les classes populaires préfèrent les femmes plus lourdes, avec plus
de formes. Les fesses seront plus grosses, les bras, les jambes, tout. Elle
sera plus comme Sofia Lauren. Dans les classes plus élevées, elle sera
plus mince, elle aura toujours des formes mais rien de trop évident, rien
qui crie sexe ! » Diana, 32 ans, Argentine.
« Dans les classes plus aisées, le côté plus racé, sophistiqué, crypté (si
t'es pas dans cette classe ça t'échappe) dans les classes plus populaires :
une beauté qui peut être plus charnelle. Bien en chair, et à la fois plus
séductrice. C'est Marilyn Monroe vs Catherine Deneuve ou Carole
Bouquet. Une séduction plus tapageuse vs séduction plus glaciale, plus
ordonnée. » Nadia, 49 ans, France.
« Moi les mannequins toutes maigres qui ressemblent à des hommes
ça ne me plait pas du tout. Elles sont anorexiques. De toutes façons, les
hommes n'aiment pas les filles qui n'ont pas de formes. Une femme ça a
des seins, des fesses, et c'est ce qui est beau. Les gens de la mode, de
New York, les people, ils n'aiment pas les femmes. » Lara, 27 ans,
secrétaire dans un bureau comptable, Nouvelle Zélande.
« Mon mari que j'adore je le trouve trop gros, et ça me gène
socialement. Il boite. Il ne transforme pas ça en avantage, ça le vieillit,
et il refuse de transformer ça en atout, il pourrait prendre une belle
canne. Je ne trouve pas ça valorisant. C'est une réaction spontanée mais
ce n'est pas un frein, ça change rien à ce que j'aime de lui. » Florence, 55
ans, directrice d'étude, France.
Ce schéma reste bien sûr caricatural, la diversité des critères de
beauté étant beaucoup plus grande dans chacune des classes. Le groupe
d'appartenance est marqué par bien plus de « capitaux » que les seuls
capital culturel et capital économique. Comme l'a montré la sociologie
contemporaine, la notion de « tribus » permet d'illustrer ces sous-
catégories, et chacune des tribus peut avoir ses codes propres
d'apparence physique et encore plus « d'accessoirisation physique »
(exemple de tribus en France : les bobos, les gothiques etc.) La sociologie
a d'ailleurs beaucoup étudié comment l'appartenance à un groupe ou à
une tribu culturelle s'inscrivait dans le physique (ex : étude sur les
tatouages, les scarifications etc.).
L'exemple de Florence
Florence, 55 ans est un exemple d'une tribu particulière, celle des «
bourgeois français », et son discours permet d'affiner les critères
valorisés dans son groupe social d'appartenance, qui possède à la fois
capital social et culturel. On voit qu'en plus du poids et des formes peu
marquées, ce qui est important c'est une certaine tenue, une
modération, son modèle à elle « n'est vraiment pas la brésilienne hot ou
la latino ».
« Mon père était armateur, il armait les bateaux pour transporter les
bananes. Il était juif, après la guerre il avait repris une société familiale
et ça a très bien marché. J'ai eu une jeunesse dorée. Ma mère était
femme au foyer, pour mon malheur, parce qu'elle m'a bien gonflée. J'ai
reçu une éducation stricte, catholique, paradoxalement ma mère
n'adorait pas les juifs. Elle venait d'un milieu très bourgeois, médecins
d'Amiens, genre la bourgeoisie qui frayait avec l'aristocratie, très bottin
mondain. Mon père était plutôt un intellectuel, il aurait voulu passer
l'agrég de philo, c'était un esprit très brillant. Très littéraire. Ma mère,
c'était une grande bourgeoise occupée des apparences. Ses trucs c'était «
ça ne se fait pas, on ne sort pas avec les garçons. » Elle m'a donnée une
éducation assez stricte, coincée. Ça a pas mal pesé sur ma jeunesse et
mon rapport au corps, aux garçons, à la beauté.
-Est-ce que l'apparence physique était un sujet de conversation en
famille ?
-Plus l'esthétique en général, pas forcément le physique, tout comptait.
Mes parents aimaient la peinture, les meubles. Ils avaient un intérieur
bien arrangé. Ma mère était très coquette, elle s'habillait très bien,
faisait très attention, tout était assorti, elle était élégante. Elle n'en
parlait pas. On était attentif à l'émotion. On remarquait une allure (il est
distingué, il est ordinaire) : on était sensible à l'allure, la distinction
sociale. On aimait bien vouer de l'admiration aux gens. »
Lorsqu'elle évoque ses modèles de beauté, Laurence cite Hellen
Mirren et Isabelle Huppert.
« Oui c'est sûr Bellucci est somptueuse, tout le monde l'aime bla bla
bla, mais à côté d'Huppert, elle est plate, et on va voir ce qu'elle va
donner vieille. Huppert elle a quelque chose d'essentiel au fond d'elle
qui n'est pas donné que par une belle poitrine genre Bellucci. Ce que
j'aime chez ces femmes c’est qu'elles ne sont pas dans la séduction
uniquement, dans le don d'elles-mêmes, Huppert et Mirren, sont
maîtrisées et conceptuelles, elles se répandent pas. C’est un don mais
bien organisé. Quand elles se sophistiquent l'une et l'autre, c'est
maîtrisé, pensé. Ce n'est pas juste sauvage. Je n'aime pas la beauté
sauvage ».
Le discours de Florence est aussi assez révélateur de l'importance de
la classe sociale en France, et de la distinction des codes d'une classe à
l’autre. En effet, si les deux critères proposés pour le schéma (le poids et
les attributs de féminité) se retrouvent de façon concordante dans les
discours des femmes des 5 pays visités, les réalités sociales en France,
aux USA, au Japon, en Argentine et en Nouvelle Zélande sont
spécifiques. En particulier le rapport entre les classes sociales n'est pas
identique dans tous les pays, les sociétés étant plus ou moins « plates »
ou hiérarchisées. Comme on le verra par la suite, certaines sociétés sont
plus clivées (la France, l'Argentine) que d'autres (les USA, la Nouvelle
Zélancle). Les Américaines par exemple avaient beaucoup plus de mal à
définir des modèles en fonction des classes, et leurs propres modèles ne
semblaient pas trop varier en fonction de leur groupe d'appartenance.
En France au contraire, les femmes avaient en général beaucoup à dire
sur les classes sociales, comme le prouve Isabelle, 50 ans.
L'exemple d'Isabelle
Placée en famille d'accueil dans son enfance, elle a pu faire
l’expérience de milieux très divers. Son propos est bien sûr très
caricatural, et assez politiquement incorrect, mais il a le mérite de
montrer à quel point les différences en termes de classes sont une
réalité pour elle, combien ce qui est valorisé dans le physique peut
varier selon l'appartenance sociale, quelle ait raison ou non sur les
critères. Elle se classe elle, dans la catégorie « intello ».
« De mon point de vue, les pauvres sont moches. Pour les avoir
fréquentés de très près ils sont moches. Ce n'est pas génétique. Ils
bouffent mal, ils ne se soignent pas les dents. Ils ne portent pas
forcément de lunettes, et quand ils en portent c'est des trucs de la sécu.
Il y a plein de monde qui cligne chez les pauvres. Le modèle des classes
populaires c'est la femme métisse ou la star d'une série égyptienne
qu'ils voient avec le câble. Elle est blonde décolorée, bling bling, avec un
fort maquillage, avec des accessoires très voyants. Elle est une
caricature d'Amour Gloire et Beauté, ou Dallas. Elle est moyenne de
taille, elle a des gros seins, elle a les ongles faits. Elle estpermanentée.
Elle a les lèvres faites. Elle a une vraie taille avec une forme de mollets
hauts, mais pas trop des talons aiguilles. Chez les intellos, qui ne sont
pas forcément riches d'ailleurs, il y a une dimension pratique. Il faut
que le raffinement intellectuel s'inscrive dans le physique. La beauté
intellectuelle prend le pas sur la plastique. On dit souvent soit t'es belle
et bête, soit t'es intelligente et moche. Moi je ne suis pas d'accord !
Pourquoi il faudrait fromage ou dessert ? Et je vois bien que c'est vrai.
J'ai une amie qui a un doctorat en philo, l'autre jour elle était en retard
pour un dîner, il pleuvait et elle venait en vélo. Elle ne ressemblait à
rien mais elle s'en fout.
-C'est quoi une belle femme pour les « intellos » ?
-Elle serait vivante, expressive. Habitée.
-Ses caractéristiques physiques ?
-Je ne sais pas trop (longue hésitation), je ne sais pas c'est difficile. Soit
on en a rien à faire soit c'est une volonté de porter de la qualité. On ne
va pas chez Tati même quand on n'a pas d'argent ! Pour les intellos, elle
n'aura rien de spécifique purement plastiquement c'est la façon dont sa
richesse intellectuelle va éclairer son physique.
Dans la haute bourgeoisie, une belle femme c'est une femme qui a
parfaitement intégré les codes. On ne passe pas à table n'importe
comment. Tu es propre, tu t'es départi de tous les miasmes. C'est tout
induit. On est dans la santé. Dans les signes extérieurs de santé
véritable. On fait attention à ce que Ton ingurgite, on fait du sport, on
prend le soleil mais pas trop. La différence entre une grande bourgeoise
qui va au soleil et une femme qui part en vacances par le Comité
d'Entreprise, c'est qu'il y en a une qui va faire l'escalope, et qui va
revenir cramée, comme pour dire « je suis partie aux Antilles » et que
l'autre, la grande bourgeoise, elle a juste pris sa quantité suffisante et
elle n'arrivera jamais noire. Tu n'en vois jamais des noires, cramées,
carbonisées. Les odeurs, c'est très connoté au social, les odeurs. Ça me
rappelle quand je fumais. Dans les milieux favorisés, les femmes sentent
très peu par rapport aux autres femmes. Ce n'est pas le fait que les
autres soient sales. Mais il faut pouvoir changer de tenues tous les jours,
et pouvoir se laver les cheveux tous les matins. Ce n'est pas donné à tout
le monde. » Isabelle, 50 ans, France.
Au-delà des différences entre les sous-tribus, entre pays, la
thématique des classes sociales est complexe car la position d'un
individu n'est pas figée dans le temps. Ainsi on peut être en situation de
mobilité ascendante, et adopter les codes de sa nouvelle classe pour
s'éloigner de ceux de sa classe d'origine, ou du moins les investir et les
travestir en partie. On peut également avoir pour codes ceux de sa
classe de référence, celle à laquelle on aspire, celle au-dessus par
exemple. C'est le cas de Monica, 28 ans de Buenos Aires.
L'exemple de Monica
Monica vit chez ses parents, avec ses deux sœurs. Elle est avocate
dans le plus grand cabinet de Buenos Aires, mais son milieu d'origine
est très modeste. Elle est très ambitieuse. Elle veut réussir à tout prix.
« J'ai grandi dans une très petite ville du nord de l'Argentine, le
niveau social est très bas là-bas. Notre génération c'est différent, notre
père a beaucoup insisté sur l'importance de l'éducation. Nous sommes
une génération d'enfants gâtés; nous en voulons beaucoup. Nous
quittons notre travail pour un meilleur, alors que mon père est resté
dans la même entreprise toute sa vie. J'ai un très bon poste dans un
cabinet d'avocat, le meilleur de la ville, je travaille pour le département
américain. Maintenant j'aimerais bien aller en Angleterre. Mon père
ne comprend pas, il me dit "tu as un travail fantastique, et maintenant
tu veux partir à l'étranger !". Ce n'est jamais assez. (...) Une de mes
caractéristiques principales, c'est que j'en veux toujours plus, je cherche
toujours à avoir davantage. Je peux passer des heures et des heures sur
Internet pour trouver des opportunités. Quand j'étais à la fac de droit, je
cherchais en permanence des bourses pour voyager. Comme ça je suis
allée à Vienne, à Los Angeles. Comme je suis toujours en train de
regarder je trouve plein de choses. Je suis en contact avec beaucoup de
chasseurs de tête, je suis très sociable, je connais beaucoup de gens. J'ai
trouvé un emploi pour une personne que je connaissais parce que j'étais
au courant de l'opportunité. Parfois je vire un peu folle à cause de tout
ça. Je suis toujours en train de faire ou regarder quelque chose. La
dernière fois; je suis même allée voir un psy. Tout ça peut me faire
perdre mon équilibre. Je me mets beaucoup la pression, je veux être
parfaite partout. »
Monica est mince et a un physique agréable et surtout elle est coiffée
et habillée très à la mode. Elle semble de prime abord assez timide, et la
description de son ambition étonne en comparaison avec son air
réservé. Ses sœurs sont très différentes d'elles : l'une a laissé tomber sa
carrière pour se consacrer à sa famille et ne se préoccupe pas de son
physique, et l'autre fait une carrière honorable mais ne lui ressemble
absolument pas : les traits beaucoup plus forts, très en chair, elle
s'habille de façon voyante et très sexy.
« Ma sœur et moi avons des goûts tellement différents. On n'arrête
pas de se chamailler parce qu'on se moque gentiment de comment
l'autre s'habille. Moi je trouve que Natalie Portman est belle, mais ma
sœur aime Jennifer Lopez ! »
Monica sort depuis 6 ans avec un avocat issu d'une grande famille
Argentine. Lorsque l'on évoque la pression sur l'apparence physique en
Argentine, ses réponses se concentrent sur la mode et la façon de
s'habiller.
« Mon petit ami est très strict avec la façon dont je m'habille. Il me
critique. Il a très bon goût. Il m'aide à avoir meilleur goût, à mieux
sélectionner. »
Monica est en mobilité sociale ascendante. Elle a réussi à avoir un
poste d'avocat dans le meilleur cabinet de la ville alors que ses parents
sont très modestes, elle a voyagé, elle a étudié, son fiancé est riche et
vient d'une grande famille. Pour la mode et la beauté, elle l’écoute, elle
suit son avis. Elle s'est clairement éloignée des codes de sa classe
d’origine, elle regarde vers le haut, son ambition sociale s'étend à tous
les aspects de sa vie, y compris son physique et ses accessoires. Elle fera
tous les efforts nécessaires pour pouvoir appartenir à la classe quelle
convoite, la haute bourgeoisie de son fiancé. Si lorsqu'elle était jeune, ses
modèles étaient proches de ceux de sa sœur et de sa famille, elle a
désormais adopté ceux de la classe à laquelle elle aspire appartenir. Par
ailleurs les deux exemples quelle cite, d'un côté Nathalie Portman et de
l’autre Jennifer Lopez, sont évocateurs de ces différences de « classe »
que l'on citait plus tôt : d’un côté la minceur, une certaine discrétion des
attributs « féminins » et de l’autre le sexy, les formes...
3. Un regard méprisant sur l’avis des hommes
Le sexe enfin est une variable qui pourrait expliquer les différences
de critères de beauté entre les individus. Ce livre adopte un point de vue
exclusivement féminin -nous n’avons pas rencontré d'hommes. Mais il
est intéressant de voir, par effet de miroir, quel point de vue les femmes
ont des critères de beauté pour un homme. Le résultat est frappant, et il
est souvent le même dans tous les pays : selon les femmes, les hommes
seraient moins exigeants sur le poids, et affectionneraient
particulièrement les attributs féminins « traditionnels » (formes,
cheveux, blondeur etc.). Les femmes traitent le goût des hommes avec
un mépris certain. Ils veulent des formes, du sexuel, du vulgaire. Les
femmes jugent quelles ont davantage de goût, quelles sont plus
exigeantes avec elles-mêmes, et que les types de beauté qu'elles
recherchent sont moins « évidents ».
« Les hommes ça serait limite la caricature : blonde avec de gros seins,
grandes jambes, des formes prononcées. » Maurine, 20 ans, France.
« La femme se voit mince, et l'homme la voit plus proche. La femme
se voit beaucoup plus sophistiquée. L'homme a des critères plus simples
: fesses bien placées, la poitrine. Que tout ça soit ok. Il ne cherche pas
midi à 14h, il n'est pas sensible à la sophistication. La femme a plus
d'imagination, elle se veut beaucoup plus mince, plus travaillée, elle
peut s'aimer bien maquillée alors que l'homme pas forcément. Pour
elle, elle est plus belle avec des artifices alors que l'homme en
réclamera moins. » Florence, 55 ans, France.
Pour beaucoup, leur vision des hommes est finalement assez
caricaturale.
Elles se les représentent comme ayant un goût généralement assez
sommaire, voire vulgaire, comparé à ceux des femmes, qui se situent
plus dans la finesse, l'allure. D'ailleurs si l'on recoupe cette vision du
goût des hommes avec celles des classes sociales, c’est comme si les
femmes envisageaient que les hommes aient, de manières générale, les
mêmes goûts que les classes plus « populaires » (peu de capital culturel,
peu de capital économique) et elles, ceux des élites. D'ailleurs quelques
femmes l'ont formulé clairement.
« Les classes populaires aiment les courbes plus accentuées. Comme
les hommes. C'est le même portrait. Les classes plus élevées feraient le
même portrait que les femmes. » Bruna, 39 ans, Argentine.
Les études quantitatives ont prouvé qu'elles avaient au moins raison
sur un sujet : ils sont un tout petit peu moins exigeants que les femmes
sur la minceur. Cette différence d’exigence est en réalité très faible. Une
étude française a soumis aux hommes et aux femmes diverses
silhouettes féminines dont la taille était la même mais dont le poids
variait-. Il s'avère que les hommes choisissent des femmes à l'IMC de
20,4 alors que les femmes préfèrent les silhouettes à l'IMC de 19,3
(Indice de Masse Corporelle : p/T2). La différence est en réalité ténue :
pour une femme qui mesure lm65 par exemple, les hommes estiment
que son poids idéal est à 55,5 kg alors que les femmes à 52,5 kg. Le choix
se situe entre mince et un tout petit peu plus mince... Les femmes
exagèrent donc les différences masculines et féminines. Cette différence
est si faible que d’autres études ont conclu qu'il n'y avait pas d'écart
(Hovarth 1981). Pourtant ce sentiment commun d'un attrait des
hommes pour les rondeurs plus exagérées est très vivace, et ce dans tous
les pays...
« La vulgarité; ici ils aiment bien les choses vulgaires; c'est aussi vrai
en Angleterre. Par exemple les seins qui sortent de partout, les femmes
qui ne sont pas très fines, mais on voit du gras à la hanche, les hommes
aiment bien, peut-être qu'ils trouvent que c'est accessible et du coup ils
aiment. Ils vont moins avoir peur, une vraie beauté, on ne la touche pas.
» Madeline, 28 ans, Nouvelle-Zélande.
En réalité, c'est comme s'il y avait deux modèles de beauté féminine
qui s'affrontaient. D'un côté « la voisine sympa », la « fille d'à côté sexy »
que l'on approche facilement et de l'autre, la « beauté parfaite et
sophistiquée ». L'une serait, selon les femmes, l'idéal des hommes : elle a
des formes plus généreuses même si elle reste mince, elle est fraîche,
très simple de mise, peut « porter un jean et un débardeur blanc en
restant sexy ». C'est Pénélope Cruz. L'autre serait l'idéal des femmes,
elle est plus sophistiquée, maquillée, elle est très mince, et ses formes
sont moins prononcées. Elle peut être un peu froide et distante... C'est
Nicole Kidman. Cette différence de modèle se fonde, d'après les
femmes, sur le sentiment de proximité ou au contraire d'inaccessibilité
qu'ils fournissent. Selon les femmes rencontrées, les hommes
n'aimeraient pas ces « beautés parfaites et sophistiquées » parce qu'ils
en auraient peur, en quelques sortes, elles pourraient remettre en cause
leur virilité, ou pour pousser encore plus loin, leur sentiment de
domination. C'est par exemple clairement le cas au Japon, où, on le
verra deux modèles distincts de beauté s’affrontent : celui des hommes
et celui des femmes.
« Au Japon, on apprécie plutôt le « kawaii » (mignon-voir partie
Japon), plutôt que le « kirei » (beauté). Il y a un sentiment d'un peu de
froideur dans « Kirei », il faut qu'on se mette à l'écart du « kirei » de la
beauté... parce qu'elle est trop belle, on la regarde, on ne peut pas
toucher. C'est plus impersonnel. » Keiko, 56 ans, Japon.
D'autres femmes affirment que les hommes n'aiment finalement que
ce qui est possible, que ce qu'ils peuvent avoir, et que donc ils ajustent
leurs ambitions à leurs moyens. C'est comme s'ils choisissaient leur
modèle à partir de la réalité, alors que les femmes seraient dans la
projection.
« Nicole Kidman est belle. Elle a une forme de caractère, de façon
d'être, je trouve que c'est une femme intéressante. Elle a une beauté
mystérieuse, tu ne peux pas vraiment la toucher. Elle crée une distance.
Pour moi la beauté trop proche de moi, de la fille d'à côté, pour moi ce
n'est pas beau, Nicole Kidman avec sa peau de porcelaine, son regard
mystérieux, ça la rend éloignée de tout. » Madeline, 28 ans, Nouvelle-
Zélande.
Pour Laetitia, c'est aussi un moyen pour les femmes de se rassurer, se
présenter un modèle que personne dans « la vraie vie » ne peut
atteindre, et donc puisque que ce n'est pas possible, ce n'est pas « grave »
de ne pas être parfaite...
« Peut-être sur les formes, les hommes seraient un peu plus généreux.
Il y a pas mal d'hommes qui peuvent trouver ture fille ronde jolie. Les
femmes seraient plus dures. La femme parfaite des femmes serait plus
parfaite que celles des hommes. La femme parfaite des hommes ne
serait pas inaccessible avec zéro défaut.
-Pourquoi ?
-Pour un homme ça doit être très intimidant d'être avec une femme
parfaite. Alors que les femmes, ce n'est pas leur problème. Quand une
femme juge une autre femme, elle est beaucoup plus sévère, elle
remarque des fracs que les hommes n'auraient jamais remarqués. En
même temps, c'est plus rassurant pour les femmes, car la femme
parfaite ce n'est pas possible, c'est irréalisable, et donc moi si je ne suis
pas parfaite, c'est normal. Et si elle est parfaite alors elle doit l'être de
partout. « Laetitia, 28 ans, France.
Il y a du coup souvent une différence de réponses aux questions «
Quelles sont les femmes que vous trouvez belles » et « si vous deviez
ressemblez a une femme connue, a qui aimeriez-vous ressembler ? ».
Beaucoup de femmes répondent cet idéal de « beauté parfaite et
sophistiquée » a la première et « la fille d'a côté sexy » à la seconde,
comme Diana :
« J'aimerais être Penelope Cruz. Parce que j'aimerais être sexy comme
elle. J'aimerais mieux être plus sexy que parfaite de traits.
-Pourquoi ?
-Je me souviens d'un livre qui disait que la beauté était une attitude. Je
pense que Penelope est plus intéressante et séduisante. L'effet qu'elle
produit SUI" les autres est celui de quelqu'un de réel, Jane Fonda est plus
comme une... « femme parfaite ». c'est une princesse, on a peur de ce
type de personnes. Penelope Cruz est plus comme la fille d'à côté. Les
hommes seraient intimidés par Jane Fonda ou pire, ils n'oseraient
jamais rien faire avec elle parce qu'elle est si belle. Ils aimeraient juste
que tout le monde la voie et la mettre sous verre ou dans la voiture. »
Diana, 32 ans, Argentine.
Si l'influence du sexe ou de l'âge reste marginale dans la définition de
la beauté, l'appartenance sociale joue un rôle plus grand, mais
l'influence déterminante reste la culture sociétale.

4. L'empire des cultures

L'influence du modèle occidental ?


Le modèle physique occidental, silhouette mince, peau blanche,
cheveux et yeux clairs, semble avoir a priori encore de beaux jours
devant lui. Même si des différences apparaissent entre les pays,
d'autant plus grandes que le pays est culturellement éloigné (comme le
Japon), ce modèle est puissant et présent a l'esprit dans tous les pays,
malgré une diversité ethnique souvent majoritaire. Il serait intéressant
de cartographier l'influence/la domination de la culture occidentale en
représentant des zones différenciées selon la vigueur du modèle
physique de la blonde à la carnation claire. Il semble en fait qu'on
puisse classer les pays en 3 catégories :
-Les pays occidentaux, à l'origine du stéréotype, où celui-ci existe
encore très fortement, mais qui cherchent à le dépasser, (comme les
USA ou la France).
-Les périphéries de l'Occident, où la domination se fait
particulièrement sentir. Le stéréotype de la femme blanche et blonde
reste le modèle idéal malgré une réalité des physiques locaux souvent
éloignée (comme l'Argentine ou la Nouvelle Zélande).
-Les pays non occidentaux, dont la culture n'est pas dominée par la
culture occidentale et qui subissent une influence à la marge (comme le
Japon).
Ce qui est marquant c'est que cette influence du modèle occidental,
pensée comme une domination plus ou moins forte de modèles culturels
sur d'autres, est valable à l'échelle mondiale, entre pays, mais s'illustre
également au sein d'un même pays, entre communautés « dominantes »
et « dominées ». De nombreuses études ont montré que les minorités de
pays occidentaux surévaluaient la beauté d’individus correspondant au
modèle occidental et rejetaient les modèles « ethniques » ou de leur
culture d’origine.
Par exemple, des femmes kenyanes, interrogées dans leur pays,
trouvent belles des silhouettes féminines aux formes très opulentes, les
mêmes formes étant rejetées par des Kenyanes demeurant en
Angleterre depuis quelques années, encore plus rejetées que par des
femmes anglaises de même âge et de même niveau socioculturel
(Furnham et Alibhai, 1983). Le stéréotype s'impose même aux individus
qui ont des revendications identitaires et rejettent, dans le discours
conscient, la domination du modèle occidental. C'est le cas de Bruna.
L'exemple de Bruna (Argentine)
Bruna porte bien son nom. Elle a la peau olive foncée des cheveux et
des sourcils très noirs, on reconnaît dans ses traits ses origines
indiennes, bien quelle ne les mentionne pas directement. Elle a 39 ans
mais elle en parait 10 de moins, dans son tee shirt large d'adolescente
qui cache son embonpoint et son pantacourt. Elle vient d'un milieu très
modeste et après quelques années d’études dans le tourisme, elle donne
des cours particuliers d'espagnol aux touristes et aux étrangers qui
vivent à Buenos Aires.
« Mon père n'a fait que 2 ans à l'école. Il ne travaille plus, il est
infirme. Il travaillait dans une entreprise de viande congelée. Il a eu un
accident de travail. Il s'est fait écraser les jambes par un monte-charge
alors qu'il était en dessous. Au début on a cru qu'on devait l'amputer.
C'était II y a 15 ans. Mais maintenant il peut marcher. Il a une petite
pension, la plus petite que donne l'Etat. Ma mère était domestique dans
une grande maison. Il y a 3 ans , elle a suivi un cours pour faire les
ongles des mains et des pieds. Elle travaille à son compte. »
Bruna porte d'autant mieux son nom quelle a de grandes taches
brunes sur les jambes et le dos.
« Quand j'avais 21 ans, j'avais un petit ami et il m'a quittée. C'était la
première fois que j'allais avec un homme. Il m'a quittée parce que j'ai
cru que j'étais enceinte. Cela faisait trois ans que nous étions ensemble,
et je pensais qu'on allait se marier. Quand il m'a quittée ces tâches
brunes sont apparues partout sur mon corps. C'était le stress. Plus tard
j'ai appiis qu'il m'avait trompée. Ces tâches brunes sont très
dangereuses; elles peuvent aller sur les poumons, et ça peut tuer, mais le
traitement est efficace. »
Bruna est très engagée politiquement. Elle parle de la condition des
classes populaires en Argentine, de la lutte des classes, du passé et
présent tumultueux de l'Argentine sur ce sujet et surtout du racisme
envers les indiens et tous les gens qui ont la peau plus foncée.
« Buenos Aires est une ville très raciste. Dans le port il y a une vierge
que la ville a voulu restaurer. Elle a des traits indigènes et tient son bébé
dans les bras. Ils l'ont peinte en blanc et lui ont modifié les traits. Le
sculpteur n'est pas content. Quel scandale ! »
Bruna se plaint du modèle de la femme européenne blonde à la peau
et aux yeux clairs.
Mais quand Bruna cite les femmes qu'elle trouve particulièrement
belles, elle évoque une actrice Allemande aux cheveux blonds,
Catherine Deneuve et son amie Maria-Laura qui est mince, a un visage
parfait qui transmet la tranquillité, et la peau si blanche...
La force du modèle est donc de s'imprimer dans nos jugements
malgré nous. Entre un discours rationnel où le stéréotype dominant est
rejeté et la réalité de nos envies et de nos goûts, la différence est grande.
Bruna est révoltée contre le racisme envers les indiens, mais ses
modèles de beauté ont la carnation claire. La démonstration a été faite
pour le modèle occidental, car les études ont été réalisées dans des pays
où c’était le modèle « dominant », mais il pourrait certainement être
transposé dans des régions où le modèle dominant n'est pas occidental.
Il est pourtant difficile de démêler les fils des origines des critères de
beauté. Le Japon en est un bon exemple.
« Les eurasiennes étaient très à la mode dans les années 80-90.
Maintenant les Japonaises sont beaucoup plus belles. » Akako, 57 ans,
Japon.
Akako explique que désormais, selon elle, les Japonaises sont
beaucoup plus attentives à leur beauté, et quelles n'ont pas besoin de «
modèles extérieurs ». Elles sont devenues belles « par elles-mêmes. Elles
se maquillent plus, s'habillent mieux. Elles sont plus grandes qu'avant ».
Pour le Japon, il est en réalité très difficile de faire la part de ce qui
relève d'une influence du modèle occidental, et d'autres critères de
beauté qui pourraient avoir des origines diverses. Il est clair que la
valorisation de la blancheur de la peau au Japon n'a rien à voir avec le
modèle occidental de beauté, et est bien antérieur à la mondialisation ou
à une influence de la culture occidentale. Que la blancheur de la peau
soit valorisée et quelle corresponde aussi au modèle occidental de
beauté est fortuit. D'autres éléments souvent valorisés au Japon ont des
origines difficiles à cerner avec certitude : le nez fin relevé, la grandeur
des yeux, une poitrine visible...On pourrait y lire l'influence du modèle
occidental mais les grands yeux sont tout aussi bien un signe
d'expressivité et un signe de jeunesse (les grands yeux sont une
caractéristique des enfants et les traits « enfantins » sont des critères
physiques valorisés dans tous les pays. Par ailleurs les Japonaises
mentionnent de grands yeux, mais jamais les yeux « non bridés ») et la
grosseur de la poitrine peut être valorisée comme attribut sexuel
féminin, signe de fécondité... Dans tous les cas, les modèles de femmes «
belles » citées par les Japonaises sont la plupart du temps des modèles
japonais ou asiatiques. Par ailleurs, le poids qui est une constante de
critères de beauté dans tous les pays visités, n'est pas un critère de
beauté « occidental ». C'est un critère propre aux sociétés développées,
qu elles soient occidentales ou autres. Si on observe donc une tendance
à citer des critères physiques qui relèvent d’habitude de ce qu'on nomme
le « modèle occidental » (minceur, carnation claire, blondeur, grands
yeux etc.) il est très délicat d'affiner avec certitude ce qui appartient en
propre au modèle occidental sans tomber dans l'ethnocentrisme. Seule
la blondeur est spécifique. Or elle est finalement très peu citée
(pratiquement jamais au Japon) en comparaison aux autres critères.
Quels sont donc les critères spécifiques à chacune de ces cultures ?
L'Argentine ou donner des signes ostentatoires de sexualisation
(a) Les Argentins descendent du bateau
L'Argentine est un pays assez particulier d'Amérique du Sud : toujours
très tournée vers l'Europe, elle aime volontiers se penser comme le pays
le plus européen du continent. Cette vision se fonde aussi sur la réalité
sociale du pays dont les habitants sont en majorité issus d’immigrants
espagnols ou italiens. Contrairement à beaucoup de pays du continent
Sud-Américain, et notamment son géant voisin le Brésil, la population
argentine est beaucoup moins métissée. Si au début de son histoire, il y a
eu un certain métissage entre les colons espagnols et les tribus
indiennes locales, ainsi qu'avec les noirs esclaves ou descendants
d’esclaves, le profil de la population a été totalement changé entre le
milieu du XIXe siècle et les années 30 : la population argentine a été
multipliée par dix par les vagues d’immigrations venues principalement
d'Espagne et d'Italie. L'objectif des gouvernements de l'époque était
clairement de « blanchir » la population.
« Les autorités souhaitaient "faire venir des blancs pour améliorer la
race", ce qui se disait et s'écrivait alors sans états d'âmes. On
considérait que “la race" avait été viciée par le métissage avec les
Indiens, car les Sud-Américains, n'avaient pas eu, comme les
américains du nord, disait-on, la sagesse d'éviter le mélange avec eux. Il
fallait éviter ce défaut issu du premier peuplement pour que l'Argentine
devienne une nation civilisée, européenne et blanche5» Si désormais
l'Argentine d'aujourd'hui ne pense plus dans ces termes, elle se voit
facilement comme un pays plutôt « blanc » et occulte mentalement et
physiquement les Indiens relégués dans les territoires du nord. Un
sentiment d'oubli voire de racisme que les rares femmes indiennes que
l'on a rencontrées, elles, n'omettent pas : c'est le cas de Bruna, 39 ans,
qui n'a de cesse de dénoncer le racisme fondé sur la couleur de la peau
en Argentine, tout en disant « qu'ici, personne n'en parle vraiment,
comme si ça n'existait pas ».
L'adage « Les Mexicains descendent des Aztèques, les Péruviens des
Incas... et les Argentins descendent du bateau » trouve encore une très
forte résonance aujourd'hui : beaucoup des femmes interrogées
notamment les jeunes filles expliquaient quelles souhaitaient faire la
demande d'un passeport aux gouvernements espagnol ou italien qui
leur permettent depuis peu d'accéder à la nationalité en prouvant
l'origine de leurs grands-parents. Pour elles, c'était à la fois un
instrument de fierté et aussi la possibilité d'aller travailler en Europe si
jamais les choses tournaient à nouveau mal en Argentine. D'autres
mentionnaient le manque d'ouverture d'esprit des Argentins face à des
jeunes femmes actives émancipées et voyaient l'Europe comme une
promesse de rencontres plus fructueuses. Dans tous les cas, la majorité
d'entre elles se considèrent comme « blanches » et citent comme critère
de beauté la peau bronzée. On peut interpréter l'importance de la peau
bronzée en Argentine de plusieurs manières : la mode du bronzage et de
la plage très forte en Amérique du Sud, mais aussi une couleur de peau
qui finit peut-être malgré tout par se métisser car beaucoup d'Argentins
ont de fait une peau plus foncée que les standards moyens de la peau
caucasienne européenne. C'est bien là tout le paradoxe de l’Argentine
qui s'incarne dans la vision de la beauté locale : on valorise à la fois des
critères empruntés aux européens et aux anglo-saxons, mais on est,
comme malgré soi, influencé par les cultures d'origine du pays.
(b) Une créolisation
Lorsque l'on rencontre des Argentines, quel que soit leur âge ou leur
origine sociale, ce qui frappant de prime abord est leur insistance sur
l'importance des « caractères sexuels secondaires » dans les critères de
beauté d'une femme : en premier lieu la poitrine, puis les fesses, les
hanches mais aussi la taille marquée, qu'elles réunissent en général
sous le terme « courbes ». Le corps vient, en Argentine, sans aucun
doute en premier en ordre d'importance, et ce corps doit être « sexy »,
doit exagérer les particularités du sexe féminin, qu’elles soient
naturelles (comme les courbes) ou culturelles : comme les cheveux
portés longs.
« Une femme de taille moyenne, pas trop grande. Un beau corps, les
gens prêtent beaucoup d'attention au corps ici : la poitrine, les fesses, la
taille. De longs cheveux châtains et des yeux noirs, un petit nez, de
grosses lèvres. » Blanca, 30 ans, Argentine.
« Il faut avoir de très belles fesses. En Argentine, les hanches et les
fesses sont très importantes. Elles doivent être rondes, pas trop grosses,
pas trop petites et pas molles, assez toniques. Des jambes minces. Une
peau dorée, bronzée. Les cheveux blonds, une grosse poitrine, une taille
mince et un très petit nez. » Diana, 32 ans, Argentine.
En plus de ces signes ostentatoires de sexualisation, de ces formes
marquées, tout semble fait pour attirer particulièrement l'attention
masculine : le type de maquillage, la mode. En Argentine le premier
critère de beauté paraît être le « sexy » défini comme l'exagération de
caractéristiques féminines du corps, de l'artifice et de l'attitude.
« Une belle femme en Argentine aura des formes plus pulpeuses; elle
va plus jouer, exhiber ses formes. Il y a une focalisation sur les seins
assez flagrante, beaucoup plus qu'en France. Elle a un côté très féminin
aussi, elle joue beaucoup sur les signes féminins : les cheveux très longs,
du vernis à ongles, du maquillage et elle porte des couleurs très vives.
Ce qui n'est pas du tout le cas des Françaises. Quand je suis arrivée ici
j'étais ravie, c'est le seul point de la mode Argentine qui me paraît
meilleur qu'en France, on ne trouve que du rouge, du jaune, du vert. En
France, c'est noir, gris, beige. C'est très gai ici. Elles soignent beaucoup
leur apparence physique sans trop de chichis, à cause de la réalité
économique. Leur quotidien est plus relâché et en même temps elles
font très attention à avoir l'air très féminines. » Sofia, 38 ans, Argentine.
Ainsi donc malgré la volonté inconsciente ou consciente de regarder
vers l'Europe, de s'éloigner des cultures du continent et malgré le
nombre supérieur d'immigrants européens sur les autres populations
locales, cette influence sud-américaine se fait beaucoup ressentir; les
critères de beauté argentins ont bien été « créolisés » (cf définition d'une
culture créole en Amérique du Sud par O.Sturznegger-Benoist : une
culture issue des générations d’immigrés nées sur le nouveau continent,
métissée par les cultures locales d'origine, et dans le cas de l’Argentine
les cultures indiennes et africaines). Cette créolisation s'illustre par
exemple dans l’importance donnée aux cheveux longs. Ainsi Laura, 30
ans, en évoquant les critères de beauté, mentionne indirectement
l’influence indienne :
« Ici les cheveux c'est très important. Les cheveux longs. Quand on
voyage plus au nord, on voit les indigènes avec des longues tresses. Une
belle femme ici aura les cheveux longs, qu'elle soit brune ou blonde. »
Dans l'importance des formes, des caractères sexuels féminins (seins,
fesses etc.) on ne peut s’empêcher de voir également l'influence
africaine, quelle vienne des descendants d'esclaves en Argentine ou de
ses voisins plus bigarrés comme au Brésil, où le métissage ethnique et
culturel a été bien plus important.
La vision de la beauté argentine s’est donc rapprochée de celles de la
région notamment du Brésil, où l'on connaît l'importance du corps.
Cependant elle ne l’épouse pas totalement, et les Argentines tiennent à
se distinguer de leurs voisins, toujours dans cette référence à l’Europe,
quelles traduisent notamment par la blondeur comme critère de
distinction des élites. Sur ce dernier point, la société argentine étant une
société très clivée en termes de classes sociales, la différence selon les
femmes rencontrées entre les classes se ferait notamment sur la couleur
plus claire de la peau et des cheveux pour les élites, toujours dans une
référence à l'Europe et au modèle occidental.
« Les gens des classes supérieures en Argentine choisiraient une
femme plus blonde que brune ça c'est sûr. Ils trouveraient plus beau le
mélange avec des européens ou des américains que des africains ou des
asiatiques. » Blanca, 30 ans, Argentine.
« Des différences selon les classes sociales ? Bien sûr. Les gens du
Nord du pays sont très différents. La culture est différente. Il y a encore
beaucoup d'indiens dans le Nord. Le portrait d'une belle femme
changerait. Le pays est vraiment long. Il y a encore beaucoup de
pauvreté, et beaucoup d'indiens. Leur description se rapprocherait peut-
être d'une femme plus naturelle...Comme se sont les habitants d'origine
de notre pays... Je ne sais pas. En tout cas ça serait assez différent de
nous. Ils sont trop éloignés dans le pays pour vouloir nous ressembler. »
Monica, 28 ans, Argentine.
La différence que Véronica évoque entre une beauté pour les Indiens
et une beauté pour elle, argentine issue d'immigrants européens, se fait
bien dans l’opposition traditionnelle entre une certaine « nature » et une
certaine « civilisation », et la civilisation passe aussi par la mention de
l’importance de la mode en Argentine, par la mise en avant d'une
distinction dans l’allure et la minceur obligatoire. Pour les Argentines
rencontrées, la mode, l’allure, la minceur différencient à la fois les
classes sociales (qui recouvrent la plupart du temps aussi les « ethnies »
d'origine) dans leur propre pays, mais distingue l'Argentine de ses
voisins, notamment du Brésil.
« Quand une fille va à la plage, elle se demande en permanence
comme on va la regarder. Avant d'aller à la plage, elle fait de la
mésothérapie pour enlever la cellulite, tout un tas de choses... Alors
qu'au Brésil les femmes énormes se mettent des bikinis . » Maia, 28 ans,
Argentine.
L'influence créole au Brésil est bien plus marquée et l'importance du
corps encore plus grande, jusqu'à une certaine tolérance pour des
formes opulentes, que les Argentines, jugent, elles, « trop abondantes »,
leurs critères de minceur étant plus stricts.
Blanca illustre la différence selon elles entre l'Argentine et le Brésil
sur l'allure et la mode.
« Buenos Aires est une capitale importante en Amérique du sud pour
la mode et le design. Il y a beaucoup de pression sur la façon dont les
femmes doivent être physiquement. Il y a beaucoup d'agences de
mannequins. Les gens s'y connaissent en mode ici. Vous devez avoir
l'air mince, et vous devez vous habiller avec les vêtements du dernier
designer à la mode. Hier soir j'étais à une soirée « diapo de vacances »
avec mes amies et une d'elles n'arrêtait pas de donner la marque de ce
qu'elle portait sur la photo. Les femmes font vraiment attention à
comment elles s'habillent (...). A chaque fois que des étrangers viennent
ici, ils disent comme les Argentines sont belles. Une belle femme ici a
une belle silhouette, un beau derrière, une belle poitrine. Elle est brune,
pas trop grande avec des courbes. De très belles courbes. Une peau
douce; bronzée. Des cheveux naturels; des yeux bruns. Et à Buenos
Aires du moins, elle est très stylée. Il y a une grande différence entre le
Brésil et l'Argentine. Au Brésil, quand ils s'habillent bien, c'est comme
s'ils mettaient tout ce qu'ils avaient de beau en même temps, les plus
beaux bijoux, les plus beaux escarpins. Tout ce qu'ils ont, ils le mettent
ensemble. Les Argentins ont de meilleurs goûts. On a de meilleurs
stylistes ici. On est plus élégant, on a plus de classe. »
Les critères de beauté pour une femme en Argentine sont donc issus
de deux cultures distinctes :
-une influence créole, profondément sud-américaine qui insiste sur le
corps et les formes féminines marquées,
-une influence européenne qui valorise l'allure, la minceur.
Ces deux influences combinées donnent naissance à une vision de la
beauté originale et unique : la vision Argentine.
Peut-être est-ce à cause de cette double influence que les Argentines
ont le sentiment que la pression sur l'apparence physique est
particulièrement forte dans leur pays. L'importance de l'allure et
surtout de la minceur ajouteraient, pour les elles, à la pression faite sur
l’importance de formes féminines. Ainsi les Argentines sont parmi
toutes les femmes rencontrées celles qui disent ressentir le plus
fortement une pression sociétale sur l’apparence physique.

(c) Un fort sentiment de pression sur l’apparence physique


« Ici l'apparence physique c'est très important. Ça peut t'aider
beaucoup dans le travail, dans tous les rapports humains. C'est plus
important qu'au Brésil, aux Etats-Unis, je pense. C'est le pays en
Amérique Latine où c'est le plus important.
-Même par rapport au Brésil ?
Oui car, au Brésil, même quand les femmes vont à la plage, elles
portent des bikinis qu'elles soient minces ou grosses, ça ne pose pas de
problème. Ici une grosse femme n’oserait pas. » Ana, 35 ans, Argentine.
La pression sur l'apparence physique est ouvertement exprimée par
les Argentines avant même que la question ne leur soit posée. Parmi les
différentes nationalités rencontrées, ce sont elles qui semblent souffrir
le plus des diktats du corps ou qui du moins les expriment le plus
directement et facilement dans le discours. Elles ont d'ailleurs toutes de
nombreux exemples pour illustrer ce qu'elles appellent bien souvent «
le machisme » de la société argentine, quelles n'imputent pas d'ailleurs
forcément qu'aux hommes.
« Ici nous avons beaucoup de problème d'anorexie et de boulimie. Il y
a beaucoup, beaucoup de pression. C'est très fréquent de faire une
opération de chirurgie plastique. J'ai souvent pensé à me faire opérer la
poitrine. Je ressens vraiment une forte pression. Il y a la télé et les
magazines. A la plage ils font un concours pour savoir quelle femme a le
plus beau derrière. Et les hommes qui font le concours c’est pour savoir
qui a le plus gros derrière ! Il y a un double standard, ils ne font pas la
compétition sur les mêmes critères ! Il y a des standards différents pour
les hommes et les femmes, les hommes ont le droit d'être laids de ne pas
aller à la gym. Ils ont le droit de ne pas être comme Brad Pitt (elle
s'énerve). Ils s'en fichent. Ils se préoccupent des femmes. Ici les femmes
sont machistes pour elles-mêmes, elles sont pires que les hommes.
Quand j'entends une conversation entre femmes, elles sont très
critiques les unes envers les autres. "Regarde elle a l'air d'une vache".
Des imbéciles peuvent crier à une femme dans la rue "Et la grosse !“.
C'est un problème avec les pays en développement, la société ne
respecte pas les droits des femmes comme elle devrait. » Diana, 46 ans,
Argentine.
« Ici, la beauté, ça peut aller jusqu'à la maladie. Je trouve l'obsession
plus développée ici qu'ailleurs. Les modèles s'exposent de façon plus
forte. La beauté devient la valeur la plus importante pour une fille, on
l’encourage sur cet aspect d'elle-même et pas sur d'autres. C'est l'aspect
machiste de la société. » Laura, 39 ans, Argentine.
« Ici il y a un groupe de jeunes qui s'appelle les "Floggers", ce sont des
adolescents qui s'habillent d'une certaine façon (Look un peu tectonick),
ils sont sur Fotolog (un site de photo en ligne) et ils se regardent. Ils sont
très nombreux, ils se prennent en photo et les autres doivent voter pour
dire s'ils correspondent aux critères de look. Beaucoup sont anorexiques
ou boulimiques. » Maia, 28 ans, Argentine.
« Il y a beaucoup de pression ici. Dans les programmes télé. L'année
dernière il y avait un programme télé où les candidats étaient des
obèses et ils devaient perdre beaucoup de poids. Souvent le programme
se moquait d'eux. Ils devaient enlever leurs vêtements et faire monter et
descendre leurs ventres et leur peau. Il y a beaucoup de salons de
beauté ou de cliniques pour traiter la cellulite, la peau. En réalité ca ne
marche pas trop; mais les femmes se sentent mieux parce qu'elles ont
l'impression qu'elles font quelque chose pour leur corps. Ici quand on
doit acheter des vêtements il n'y a pas beaucoup de tailles. Ils ont même
vote une loi pour qu'il y ait plus de ‫ ل‬tailles, s, M, L on est passé aux
chiffres (38, 42, etc.) mais l'industrie de la mode s'en fiche et continue a
faire comme avant. Tous les présentateurs à la télé sont minces; et ont
eu une opération sur le visage. Ça vous donne envie de leur ressembler.
Il y a une grande pression partout-, en particulier pour les gens qui ne
sont pas très développés intellectuellement. » Bernarda, 27 ans,
Argentine.
Au-delà de ce sentiment général de forte pression, celle-ci s'incarne
plus concrètement dans une recrudescence des opérations de chirurgie
esthétique en particulier de la poitrine. Ces opérations démontrent aussi
l'importance des signes ostentatoires de sexualisation, dans les critères
de beauté locaux. Parmi les femmes rencontrées, beaucoup se sont fait
opérer des seins et quand elles n'ont pas elles-mêmes subi une
opération elles ont une amie, une personne de leur entourage qui s'est
faite opérer.
« Une belle femme ici sera mince, ‫؟‬a c'est sûr. Elle aura de belles
formes (de la poitrine, des fesses). Pour les cheveux je ne sais pas, les
yeux, ça ne fait pas tellement de différence. Elle serait très extravertie.
elle aura sûrement eu une opération pour les seins. Beaucoup de
femmes se font opérer les seins, j'en connais plein, j'ai 5 ou 6 amies qui
se sont faites opérer. Principalement des seins. Les hommes regardent
beaucoup les seins ici. » Laura, 39 ans, Argentine.
Contrairement à ce qu'évoquait Bernarda, la pression se ressent dans
toutes les classes sociales, et Maia en est un bon exemple, elle est
dermatologue spécialisée dans l'esthétique -et même si on peut penser
quelle est influencée par sa profession, son niveau d'étude- son contact
quotidien avec des patientes très concernées par l'apparence ne lui
donne pas davantage de recul sur le sujet.
« Je me suis faite opérer la poitrine il y a 4 ans. J'étais très complexée.
Avant j'en avais si peu. J’étais toujours si complexée.
-Ici c'est très commun ?
-Ici les gens ne pensent pas qu'une opération comme celle-là, c'est
une vraie chirurgie avec les effets secondaires, etc. Les hommes pensent
toujours que les vrais seins sont mieux que ceux en plastique mais pas
tous. Avec les années, les choses évoluent. Entre une fille qui n'a aucun
sein, et une fille qui a des faux seins, un homme choisira les gros seins.
Pour les petits copains ce n'était pas important que je n'ai pas de
poitrine, mais moi je pensais que c'était affreux, et je pense que ma
personnalité c'est d’avoir des seins. J'aime être sexy, j'aime séduire les
gens. Je suis grande et sans seins, ça ne m'allait pas.
-C’était une bonne décision ?
Absolument. Je me fiche de savoir s'ils ont l'air naturel ou pas. Je me
sens plus belle. Je peux porter ce que je veux. Maintenant je suis
obsédée par mon ventre parce Cjue j'ai un petit ventre que je ne peux pas
rentrer niais je ne veux pas arrêter de manger.
- Voulez-vous faire une opération ?(elle lit) Non, non. » Maia, 27 ans,
Argentine.

Les USA : maximiser la nature


(a) Une société diverse
Arriver a identifier des normes physiques dans un pays composé par
essence de minorités aux types si distincts semble relever de la gageure :
comment pourrait-on arriver a un consensus entre une Noire
Américaine de Louisiane, une Asiatique de Californie, une Hispanique
de Floride ou une « Wasp » du Midwest ? Bill Clinton, dans un discours
prononcé le 14 juin 1997 affirmait que dans 50 ans il n'y aurait plus de «
race majoritaire » aux EU (selon les projections en 2050, le pays sera
composé d'environ 24 % de Latino-Américains, 14 % d'Afro-Américains
et 10 % d'Asiatique...). A la diversité physique, s'ajoutent les différences
entre les sous-cultures locales. On opposera la minceur pressée de la
New-Yorkaise et les formes généreuses de la Nouvelle-Orléanaise, le
manque d'apprêt de la militante verte de San-Francisco aux artifices
voyants de la retraitée de Floride...
Les exemples de Betty et Samantha.
Elles ont presque le même âge, 50 ans, mais tout oppose Betty et
Samantha. Betty7 est actrice à Los Angeles, et donne des cours de théâtre
à des petites filles de Beverly Hills.
« Elles se regardent dans le miroir tout le temps. Je leur dis de ne pas
se regarder, que jouer vient de l'intérieur. Elles ont 9-13 et sont déjà
obsédées par leur apparence physique... Enfin peut-être que je suis
particulièrement sensible à ça. Elles ont une mère qui fait de la scène et
à leur âge, elles sont déjà encouragées à être minces, mignonnes et à
ressembler à tout le monde. Pas à construire un personnage. Ici à
Hollywood, tout le monde devient pareil au bout d'un moment. Il y a
une pression énorme pour ressembler au modèle, avec des limites
strictes sur ce qu'on peut faire ou pas. »
Betty déplore la pression d’Hollywood, mais elle avoue être elle-
même obsédée par l'apparence physique, et met des crèmes pour la
peau de façon compulsive dès qu’elle est stressée. Son modèle de beauté
est très hollywoodien et stéréotypé. Pour elle, les femmes sont nées pour
la séduction, (voir le portrait de Betty7 Partie 2. La pression).
Samantha n’a rien à voir avec Betty. Elle travaillait dans une
compagnie de gaz et électricité et a changé de métier suite à un
problème de santé. Elle est désormais nutritionniste. Elle est 1
’archéty7pe, voire la caricature, de la femme de San Francisco engagée,
influencée par l’héritage des mouvement hippy et new wave, encore
vivants dans la Bay Area. Elle a une vision très particulière de ce qu'est
la féminité, influencée par David Deida, un penseur californien dont
elle a suivi les cours. Eu plus de son métier, elle anime des cercles de
femmes, des groupes de paroles pour aider les femmes a se «
reconnecter a leur être féminin », lequel n'a rien a voir avec la vision de
la vamp hollywoodienne de Betty.
« J'ai eu des problèmes de santé; je me suis soignée de façon holistique
et c'est aussi ma vision de la nutrition. Je combine les sciences de la
nutrition et la sagesse profonde du féminin. Ce qui m'intéresse ce n'est
pas la nutrition mais le « nourrissement » (nutrition VS nourishment). Je
suis un coach pour mes patientes; je les aide d'un point de vue global. Je
suis née à San Francisco', je suis allée à l'université ici mais mes parents
sont d'origine chinoise, mon père est arrivé à 12 ans. J'ai grandi à
Chinatown. Mes amis sont des toutes les nationalités, j'ai grandi en
pensant que c'était le monde.
Ce qui fait ma différence ?
Ma reconnaissance de ce que je suis en tant que femme. Pour la
plupart des gens aux USA, être une femme c'est être agréable et jolie,
sourire, être douce. C'est un des aspects de la féminité mais ce que
j'enseigne c'est qu'être une femme, c'est tellement plus. Etre une femme
c'est ressentir profondément dans le corps. Le féminin est une
expérience de la vie, qui inclut les émotions, une plénitude, la puissance
de la nature. Les hanches des femmes sont comme l'océan, elle est libre
dans ses hanches, elle a la liberté dans le cœur. Chaque lundi, j'ouvre
ma maison et une vingtaine de femmes viennent.
-Quelles sont les raisons qui les font participer ?
Elles pensent qu'elles doivent avoir un certain mode de vie, se
comporter d'une manière conforme. Elles pensent qu'il faut agir comme
un homme pour réussir. Elles oublient qu'elles sont tendres,
vulnérables. Ici les femmes sont beaucoup en compétition entre elles
pour les hommes, pour leurs carrières. Je leur apprends à être des
sœurs, des déesses.
-Vous pensez qu'elles sont plus en compétition aux Etats-Unis que
dans d'autres pays ?
Oui j'ai l'impression que c'est davantage ici qu'ailleurs. Ici il y a
beaucoup de communautés différentes, on doit trouver le plus petit
dénominateur commun pour vivre ensemble, et c'est sur ces critères
que la compétition a lieu. Les critères sont : êtes-vous jeune, réussissez-
vous dans la vie, êtes vous belle ? Dans les autres pays, les femmes sont
proches les unes des autres, elles se comprennent. Aux Etats-Unis, c'est
« que puis-je obtenir pour moi-même ? ». C’est triste, les femmes se
sentent blessées, enfermées dans leurs sentiments, leur cœur. Elles
pensent que pour être aimées elles doivent être jeunes, avoir une belle
peau. Je leur apprends à se re-connecter à elles-mêmes à trouver leur
propre chemin.
-Et d'un point de vue de la nutrition/ quels sont les problèmes
principaux que vos patients doivent affronter ?
Elles se sentent déconnectées de leur corps, elles ne savent pas quel
est le sens de la nourriture pour elles. Elles ont des vies trop remplies,
elles n'ont plus le temps de prendre soin d'elles. Il faut qu'elles se
reconnectent à elles-mêmes, au « nourrissement ». Je leur apprends
comment prendre de l'énergie, comment manger. Je leur pose beaucoup
de questions sur leur mode de vie, comme elles mangent, ce que ça leur
apporte, ce qu'elles ressentent avant, après. Leurs émotions. En général,
elles ne pensent pas que le principal problème est psychologique, elles
viennent pour perdre du poids et c'est tout. Je leur dis comment faire
bien sûr mais avant, je les écoute et les conseille. Je sais, je sais où les
femmes doutent, je sais ٠٤} elles doivent prendre leur souffle, j'ai été
entraînée pour les comprendre, j'ai l'intuition.
-Est-ce que votre réorientation, les groupes de femmes, vous ont aidée
personnellement ?
-Oui je me sentais très en compétition avec les autres femmes. Je ne
pensais pas être belle, je me sentais menacée par toutes les autres plus
jeunes, qui réussissaient mieux, ça m'a aidée dans ma relation avec les
autres femmes.
J'ai gagné en confiance, j'ai appris à vivre en confiance, à laisser
ressortir ma vraie personnalité. J'ai appris à moins me soucier de ce que
les autres pensaient et à mieux les aimer, avoir plus de compassion, être
plus aimante; plus « sexuelle ». J'ai élargi mes vues; les besoins
personnels ne sont pas très satisfaisants.
-Montrez-moi un objet qui vous ressemble; qui dit quelque chose de
vous ?
C'est une statue de bouddha qui tient sa maîtresse sur ses genoux.
Dans une main elle a cette boule qui représente la sagesse et la
sexualité, et dans l'autre elle a une épée. Elle est là pour aimer son dieu,
pour s'ouvrir à lui, mais s'il refuse, elle le tue. Elle ne le fait pas pour
elle-même mais pour lui. Pour lui rappeler que son boulot c'est de servir
les autres, et pour y arriver, il a besoin d'elle de cette combinaison de
sagesse féminine et masculine, seul il ne peut pas. »
Est-il possible que deux femmes si différentes, Betty7 et Samantha,
partagent quelques critères communs de beauté ? Est-il possible
d'extraire des différences marquées des Américaines, des critères de
beauté communs qui uniraient toutes les origines ethniques,
réconcilieraient toutes les sous-cultures, les « tribus » ?
(b) E pluribus unum : de plusieurs un seul
Ce qui est frappant, à entendre les diverses femmes rencontrées au
cours de cette étude, à New York, à San Francisco ou à Los Angeles,
quelles soient originaires d'une des ces villes ou venant d'autres
régions, ce n'est pas à quel point leur vision de la beauté dépend de leur
origine ethnique, de leur groupe d'appartenance, ou même de leur
classe sociale, c'est au contraire combien elles partagent des critères
communs malgré toutes ces différences.
En ce qui concerne les classes sociales, les Américaines s'entendent
pour dire qu'il existe peu de différences entre leurs visions de la beauté
physique (à la différence des Françaises ou des Argentines).
« Que vous alliez dans une salle de gym chic ou dans un YMCA
(l'équivalent maison des jeunes) ce sont les mêmes choses qui sont
appréciées ou qui ne le sont pas. » Kelly, 28 ans, USA.
Dans une société où la hiérarchie sociale est d'abord fondée sur
l'argent, les limites entre les classes sont beaucoup plus perméables,
leurs codes culturels moins distincts et l'idéal à atteindre mieux partagé.
Au-delà de la perméabilité, la taille et l'importance de la classe
moyenne américaine expliquent également l'uniformisation des codes.
Au cœur de cette entreprise de normalisation, Hollywood fait office
de grand ordonnateur, et c'est à Los Angeles que les femmes se
plaignent de la pression la plus forte sur les critères de beauté, où l'idéal
auquel il faut correspondre est le plus strict. C'est au centre de la terre
qu'il fait le plus chaud, et c'est au cœur de l'émetteur de la norme quelle
est la plus forte. Ville du cinéma, pilier de la culture et de l'industrie
américaine, Los Angeles édicte en grande partie la norme pour le reste
du pays, voire du monde, et complètement pour elle-même.
« J'ai grandi dans la sud de la Californie, où tout est « parfait » : le
temps est parfait, les gens sont beaux, c'est Disneyland, Hollywood.
C'est très facile de se laisser entraîner là-dedans. On ne se sent jamais
assez parfait, on a le sentiment qu'on ne peut pas vraiment atteindre ce
qu'on attend de nous. Je me suis toujours sentie différente de tout le
monde, de mes parents et des gens de Californie. Je me sens mieux à
San Francisco où les gens n'essayent pas d'être tous pareil. A Los
Angeles, tu peux vraiment croiser Jennifer Anniston ou Brad Pitt. Tout
le monde veut être Barbie, si tu ne peux pas tu te sens mal. » Sarah, 42
ans, USA.
Comme dans tous les pays visités, il existe bien sûr des points de
désaccord entre les femmes, mais malgré ces différences, le consensus
est beaucoup plus fort et surtout beaucoup plus explicite sur les points
communs que dans d'autres pays (comme la France par exemple). Les
Américaines citent précisément les mêmes mots pour décrire ce qu'est
pour elles une belle femme aux Etats-Unis, et sont très factuelles sur les
éléments physiques qui permettent d'être rangée dans cette catégorie.
Elles ont plus de facilité que les autres à décrire les traits essentiels de
beauté qui construisent la beauté américaine idéale. C'est comme s'il
fallait trouver des dénominateurs communs physiques marqués qui
soient le ciment de cette beauté américaine, et réunir ainsi tout le
monde dans une vision commune et partagée, justement parce que la
société est très diverse physiquement et culturellement. Si la culture des
américains leur permet de revendiquer des libertés d'expression de soi
inaliénables, qui incluent le physique - chacun a le droit d'avoir
l'apparence qui lui plait- la norme physique reprend le dessus sur
certains aspects. Les Américaines ont puissamment intégré ces
impératifs. Ces normes comprises de tous, leur permettent d'avoir une
vision de la beauté qui transcende les races, elles créent en quelque
sorte une « race nouvelle ». Cette race, n'a plus rien à voir avec la
couleur de peau, que très peu de femmes mentionnent comme un
critère de beauté (contrairement au Japon par exemple). Plusieurs
soulignent, au contraire, que la couleur de la peau importe peu, et
certaines même avancent qu'on décèle chez une belle américaine des
origines ethniques variées. Il ne s'agit pas de minorer ici l'importance
des discriminations encore existantes, mais de montrer combien malgré
la diversité, il y a un socle de critères de beauté communs à tous. La
devise nationale « E Pluribus Unum » (de plusieurs, un seul) fondatrice
du pays s'applique aussi à l'apparence physique américaine. Les
américains ont su tirer un modèle physique commun de la variété des
types présents sur leur territoire. Si l'emploi du terme « race » est choisi,
c'est justement parce qu' il y a dans cette vision partagée des critères de
beauté américains, une inspiration vitaliste qui rappelle les années 1920
et 30, ou bien qui en est issue.
(c) Santé resplendissante, propreté, vigueur
La santé est, selon les Américaines rencontrées, un des critères
fondateurs de la beauté aux Etats-Unis, mais il ne s'agit pas seulement
d'être en bonne santé, il faut que cette santé soit resplendissante, qu'elle
se voie de façon évidente : une santé éclatante.
Cette santé s'imprime particulièrement dans les cheveux, la peau et
les dents : lustre des cheveux, peau saine, dents blanches et alignées
témoignent, au-delà de « bons gènes », d'un mode de vie sain, du soin
que la personne prend d'ellemême, de son hygiène. C'est comme si
cheveux, peau et dents étaient les signes extérieurs de la santé intérieure
qui ne peut être mesurée : ce sont souvent en effet les premiers
indicateurs externes dont on dispose pour juger de la santé d'une
personne.
« Le plus important c'est d'avoir une peau magnifique. La peau reflète
la santé. Honnêtement je pense que toute personne qui est
naturellement en bonne santé est belle. Si tu as une belle peau, tu es
belle, c'est pour ça que les bébés sont si beaux. La bouche aussi est très
importante, plus que le nez. On peut tout faire avec une belle peau et
une belle bouche. La quintessence de tout est d'avoir de belles dents
blanches. Si tu as de belles dents blanches bien alignées et une belle
peau, tu es en bonne santé. Les belles femmes prennent soin d'elles,
elles ont cette force de vie. Si tu es en bonne santé, et si tu te sens bien,
ça se voit. Si tu n'es pas en bonne santé, tu es moins belle. » Alicia, 40
ans, USA.
Par ailleurs, la blancheur et l'alignement des dents, sont aussi, en plus
d’être un témoin de la santé et du soin d'une personne, un signe
extérieur de richesse : le coût de l'entretien des dents aux Etats - Unis est
très élevé. Il ne s’agit pas seulement d'avoir des dents saines, il faut
quelles soient exagérément saines : parfaitement rangées, d'un blanc
éclatant, résultats qui s'obtiennent rarement sans une intervention
extérieure, mécanique ou chimique. Dès lors les dents deviennent un
signe de distinction sociale. Cette insistance sur la tenue des dents est
totalement culturelle et conjoncturelle. Au Japon, la blancheur des
dents n'est pas un critère parce quelle n'est pas naturelle, et sous
l’ancien régime en France par exemple les dents blanches n'étaient pas
à la mode, car des dents trop blanches sont des dents d’animaux, des «
dents de chiens ».
Au niveau de sa silhouette, la « santé resplendissante » de la belle
américaine se traduit par un corps mince bien entendu (on ne
reviendra pas sur le poids, mais davantage sur les spécificités de chaque
pays), mais aussi athlétique. C'est-à-dire que la tonicité de ses muscles
doit se voir. Elles mentionnent toutes l'importance de cette tonicité, cette
vigueur, cette énergie. Le corps doit donner le sentiment qu'il est actif,
prêt à l'action en permanence.
« Une belle femme a une énergie positive, peu importe qu'elle soit
grande ou petite mais elle a beaucoup d'énergie en elle et ça se voit. Elle
a des beaux yeux vifs; pas fatigués, des dents blanches alignées, et en
général elle a l'air alerte, elle est prête à l'action, elle aime ça. »
Kathryn, 53 ans, USA.
Le corps énergique de la belle américaine est le témoin de son
caractère : elle est faite pour l'action, une des valeurs fondatrices de la
société américaine dont la culture est orientée vers le culte de l'effort,
vers la production, vers le « faire » plutôt que « l'être ». « Le pays se
définit comme celui de la réalisation (an achieving country/people). La
mentalité est à l'accomplissement de soi, des choses, de soi par les
choses est l'action. Il s'agit de faire advenir le présent, voire le futur
(getting things done). ».-
Au niveau de la silhouette toujours, les Américaines insistent sur un
point qui leur est très particulier et n'a jamais été mentionné dans les
autres pays : la structure du corps et du visage, ou plutôt l'architecture
osseuse. Elles mettent en avant l'idée de solidité de la charpente, une
certaine saillance des os du visage, en particulier de la mâchoire et des
pommettes.
« Elle a des larges épaules, pas épaisses mais présentes. Elle n'est pas
trop mince, mais pas lourde non plus. Elle a une structure osseuse
pleine et large. Elle est sportive et musclée. » Daniela, 51 ans, USA.
« Une belle femme a une mâchoire structurée. Des lèvres pleines, de
grands yeux, une peau douce, et de beaux cheveux. Les cheveux c'est
très important. Us doivent être bien coiffés, avec style, et soyeux. Elle
doit avoir l’air propre. Son corps est athlétique, elle a des épaules assez
larges (sinon les vêtements ne tombent pas bien), une taille fine. Elle est
musclée, son corps est tonique. Elle a de belles mains, des ongles
propres. » Lyta, 42 ans, USA.
L'importance de la structure est toujours à relier avec cette idée de
santé resplendissante, de vigueur et culte de l'action, mais aussi avec
une certaine idée d'ordre, de droiture, de franchise du corps.
On remarque également l'importance de l'hygiène, du soin porté à soi,
dans les propos des Américaines. Les principes moraux (puritains)
constitutifs de la culture américaine s'impriment aussi dans le corps
valorisé aux E.U. : un corps droit, propre, solide, qui ne ment pas, qui
donne à voir ce qu'il a à dire. On pourrait penser que dans tous les pays
la propreté est un critère de beauté qui va de soi, qu'une belle femme ne
peut pas être sale, mais encore une fois, les Américaines sont les seules
à préciser l'importance de l'hygiène. Les sociologues ont d’ailleurs bien
montré comment le propre et le sale sont des notions relatives d'un
point de vue culturel, dans le temps comme dans l'espace (G. Vigarello,
1985). Pour les Américains, donc il faut, comme pour la santé, que
l’hygiène se voie, soit perceptible immédiatement.
« Une belle femme c’est une personne en bonne forme, mince, qui
prend soin d’elle, de ses ongles. Elle a les cheveux propres, coiffés, dans
un certain style qui va avec son visage parce qu’elle y a pensé.
Quelqu'un qui pense à son apparence, à la façon dont elle se présente.
Ma mère disait "Avant de sortir, vérifie juste que tu portes de la lingerie
propre, et c'est tout ce que tu dois faire". « Kathryn, 53 ans, USA.
Suzanne, 52 ans, d'origine Hongroise est immigrée aux USA depuis sa
jeunesse. Pour elle cette vision de la beauté qui insiste sur la propreté,
cherche a gommer toutes les imperfections du corps, les particularités,
pour donner des individus « lisses » qui se ressemblent entre eux. Elle y
oppose la vision européenne où le détail, la particularité fait la beauté et
le charme d'une femme.
« La beauté ici a un côté hygiénique, d'une beauté sans tâche. Il faut
enlever tout ce qui n'est pas parfait, les petites imperfections. En
Europe, j'ai l'impression que l'on cherche à être plus singulier. Ici ce qui
est beau n'est pas ce qui ressort, mais ce qui est propre. Rien ne doit
attirer l'attention en soi. Particulièrement à Los Angeles. »
On retrouve ainsi dans la propreté cette idée d'ordre, d'une certaine
rigueur mais aussi la preuve concrète de l'implication de la personne
dans son corps : il faut en prendre soin, et la première chose à faire est
de le tenir en ordre, propre puis de le muscler. Pour les américains,
chacun se doit de faire ressortir le meilleur de son corps, faire fructifier
au mieux ce que la nature a donné.
(d) Le meilleur de la nature
La vision américaine de la beauté nécessite d'avoir une apparence
physique qui reflète le meilleur de ce que la nature vous a donné a la
naissance. Il s'agit « d'augmenté » par le travail le don de la nature. Ce
principe rappelle la parabole biblique des talents : un maître donne à 3
de ses serviteurs des talents, les deux premiers font fructifier ces talents
et en produisent le double, mais le dernier enfouit dans la terre le seul
talent qu'il a eu. Il ne comprend pas qu'il s'agit d'un don de son maître
et va le cacher sans rien en produire. La parabole rappelle aux croyants
l'importance d'être créateurs à leur tour, d'augmenter par le travail les
dons de Dieu. Si l'on rappelle cette parabole, c'est bien qu'au fondement
de cette vision de la beauté américaine se trouve une origine religieuse,
qui s'est peu à peu fondue dans la culture américaine, pour en devenir
un principe fondateur. Il ne s'agit pas d'une beauté sophistiquée, fardée
où l'art et l'esprit s'impriment dans le corps. Ce sont les principes
moraux à l'origine de la société américaine qui s'impriment dans le
corps, ceux que déjà les pèlerins apportaient dans leurs bateaux et qui,
malgré sa diversité actuelle, subsistent dans son idéologie. Au cœur de
cette idéologie puritaine on retrouve la théorie calviniste de la
prédestination. Pour les calvinistes, chaque individu est à sa naissance
élu ou non de Dieu, et peu importe ses œuvres (contrairement aux
catholiques), il ne pourra trouver le salut que par la foi. Cette vision
pousse l'individu à trouver des signes de son élection dans sa vie, et
donc à réussir, à travailler pour y parvenir. Ainsi l'argent n'est pas sale,
mais signe de l'élection divine, et le succès financier est un but en soi.
Max Weber explique d'ailleurs dans L'éthique protestante et l'esprit du
capitalisme comment cette théorie de la prédestination liée à
l'encouragement d'un mode de vie ascétique a favorisé l'émergence du
capitalisme. Celui-ci repose sur l'accumulation du capital, or le
calviniste dans sa quête de signe divin, accumule sans consommer, par
ascèse. On voit bien comment la vision de la beauté des Américaines est
empreinte de ces principes moraux : les signes de l’élection divine sont
aussi à rechercher dans le corps, et le travail permet de faire apparaître
ces signes, en en prenant soin, en le tenant propre, sain, vigoureux. Et
en veillant à ce que ces signes de travail, de beauté soient bien visibles,
il faut que tout le monde puisse reconnaître les signes de l'élection
divine.
Pour les Américains, il s'agit de multiplier ce que la nature a donné. Il
est important d’insister sur la composante « naturelle » de cette beauté,
il s'agit de faire le « mieux » que le corps peut faire, mais tout en restant
dans un cadre fourni au départ par la nature. Au contraire des
Japonaises qui se teignaient les dents en noir pour se différencier des
animaux, ou des Maoris aux tatouages aux pouvoirs érotiques, pour les
Américaines il faut augmenter les potentialités données par la nature,
plutôt que d'en créer de nouvelles - même si à la fin le résultat extrême
peut paraître antinaturel, ne trouvant pas d'équivalent sans 1'
intervention de l’homme (dents à la blancheur luminescente, corps trop
musclé, peau hâlée toute l’année, cheveux si soyeux qu’ils paraissent
faux). Dans ce contexte, on ne s'étonnera pas de la tolérance bien plus
grande à l’égard de la chirurgie esthétique aux Etats - Unis qu’en
France : c'est une technique comme une autre pour améliorer son
propre corps. Les USA sont par ailleurs fascinés par la technique et la
technologie dont la chirurgie esthétique n'est qu'un aspect.
Cette importance de la nature, mais d’une nature domptée, dominée,
est encore une fois à rechercher dans les origines de la société
américaine. Si au départ, les premiers colons se méfièrent de la nature
américaine inconnue et de ses représentants (les sauvages et lascifs «
natifs ») ils furent bientôt fascinés par ses fruits, et la théorie de la
prédestination trouvait aussi son incarnation dans cette nature
prodigue. Le peuple élu découvrait la terre élue. L'Américain, à la
recherche de l'idylle pastorale est « régénéré » au contact de la nature
lorsqu'il sait la dompter. On retrouve l'importance de cette nature dans
la littérature américaine, d'Edgar Poe à Faulkner, en passant par Marc
Twain et Norman Mailer, pour qui c'est dans « dans la nature et nulle
part ailleurs que se trouve réalisé le destin particulier de l'Amérique »-.
Si l'Américain et l'Américaine cherchent en permanence à pousser les
frontières des parties inconnues de leur espace, à exploiter au mieux les
ressources de leur territoire, il en est de même pour leur corps.
« Imaginez cette beauté typique américaine ? Que fait-elle ?
-Elle serait dans un champ, naturelle; elle courrait dans un champ.
Elle porte une robe simple; classique, assez classe et des bottes
Wellington. Elle est dans ce champ, elle est magnifique. » Chelsea, 37
ans, USA.
(e) Un idéal atteignable par le travail
Ainsi le travail et la volonté permettent d'atteindre, dans une certaine
mesure, l'idéal de beauté fixé par la culture américaine. Même si ce
principe a trouvé des échos dans la plupart des sociétés développées, il
est plus spécifiquement d'origine américaine et est encore plus prégnant
dans cette société.
« La femme est consciente de sa beauté. Elle la travaille. Elle y fait très
attention. C'est un travail. Elle va chez le coiffeur, elle se fait les ongles,
elle se maquille. Elle connaît les recettes qu'il ne faut pas rater pour être
belle. » Laetitia, 40 ans, USA.
Cet état d'esprit volontariste crée même l'existence de critères de
beauté spécifiques : une personne soignée devient belle parce quelle est
soignée plus que parce que ses traits ou son corps sont particulièrement
notables. Certaines femmes rencontrées citent, pour expliquer la
séduction de certaines personnes, le soin quelles portent à leur
apparence. La perfection de l'artifice et le travail engagé deviennent en
soi le critère de beauté. On comprend d'autant mieux les jugements des
Européennes et de Françaises parfois méprisants à l’égard des beautés
américaines : clinquantes, les lèvres « glossées », le brushing parfait, les
ongles rouges, le corps trop musclé... Quand les Européennes y voient
un signe de vulgarité, les Américaines pensent au travail réalisé, à
l'investissement dans et sur la personne.
Si le travail permet, dans une certaine mesure, d'accéder à l'idéal de
beauté, alors cet idéal est atteignable par tous, la vision du corps devient
elle aussi démocratique. Le rêve américain est possible pour le corps : la
self made woman peut aussi réussir sa beauté. « One is what one does ».
On est ce que l'on fait de soi. Aux USA, on se définit par ce qu'on fait,
plutôt que par ce que l’on est, au contraire de la culture européenne et
plus particulièrement française qui est davantage dans « l’être ». Cette
différence de principes culturels fondamentaux donne des visions
opposées de la beauté, avec le corps qui tire le meilleur de la nature des
Américaines et l'allure privilégiée par les Françaises. Or ce sont
également deux visions de sociétés qui s'opposent, le corps américain est
plus accessible, car le travail permettra d'approcher l’idéal, on peut
rêver du corps parfait et l'atteindre, alors que l'allure française est
presque innée ou dépend de facteurs culturels et sociaux plus difficiles à
saisir.
La France à grande allure
(a) La simplicité ou le classicisme à la française
Dans leur définition de la beauté féminine, les Françaises valorisent
la simplicité. Elle se traduit de plusieurs manières. Elle s'entend tout
d'abord comme un refus des exagérations, l'importance d'une certaine
mesure. Il ne faut pas être « trop », il faut avoir de « tout » sans excès,
selon le bon dosage. En ce qui concerne les formes féminines par
exemple, les Françaises s'opposent directement à la vision argentine qui
met l'accent sur l'importance des formes généreuses, de façon
ostentatoire. Cette mesure vaut aussi pour le poids, (« ni trop minces » «
ni trop grosses ») ou la taille.
« Qu'est ce qu'une belle femme en France ?
Une femme d'ImVO (pas trop grande) pas trop mince, dans la
moyenne, 60 kilos. Pour la couleur de cheveux peu importe. Un nez
assez fin avec une bouche un peu pulpeuse, mais pas trop. Que tout soit
en harmonie. Une beauté naturelle. De grands yeux. Des traits assez
fins. Des courbes, pas trop trop mince, dans la moyenne. Une poitrine
importante mais pas trop, une taille assez marquée, pas de trop grosses
fesses. De grandes jambes. » Maurine, 20 ans.
Pour elles, cette « mesure » doit se retrouver à la fois dans les traits
physiques, mais aussi la façon de se vêtir, de se maquiller et de se
comporter.
« Quant à son style : elle s'habille simplement. Elle a un jean simple,
une chemise avec un sac de designer et des petits talons, c'est la citadine
branchée. Elle est assez fine, pas trop pulpeuse. Après le regard et elle
s'impose dans le st)de, elle est assez discrète. Elle n'a pas de tâches de
rousseur de grain de beauté ou quoi que cela soit. Elle a les tiaits fins, un
nez un peu pointu. » Alice, 25 ans, France.
Cette simplicité se définit également par l'importance des proportions;
la pureté des lignes et un ordre régulier dans le visage et le corps. Si un
critère commun aux femmes du monde rencontrées était la symétrie,
l’harmonie, les Françaises insistent particulièrement sur ces sujets. Il est
frappant de voir à quel point cette importance de la simplicité et le
contenu que donnent les Françaises au mot, renvoie directement à un
certain « classicisme français », une vision du goût français héritée du
XVIIe. En architecture par exemple, le classicisme français se définit
par une harmonie rationnelle des proportions héritées de l’Antiquité et
par la recherche de compositions symétriques. Les lignes nobles et
simples sont recherchées, ainsi que l’équilibre et la sobriété du décor, le
but étant que les détails répondent à l’ensemble. Il représente un idéal
d’ordre et de raison. On retrouve bien dans cette définition la simplicité,
la mesure, l’importance de l'agencement. Cette définition architecturale
pourrait pratiquement être adoptée telle quelle pour qualifier la «
simplicité » évoquée par les Françaises. Si bien sûr, aucune n’évoque
toutes les caractéristiques de cette définition en même temps, certaines
femmes citent pourtant le mot « classique » pour définir la beauté, sans
préciser le sens du mot pour elles. Pour Nadia, le mot « classique »
s'oppose à « l'excentricité », à « l'excès » comme on opposerait
l’architecture française classique au baroque italien.
« Une silhouette, pas forcément très grande, moyenne, lm.68 plutôt
mince, avec une morphologie classique, un peu de hanches, une taille,
une jolie poitrine (elle a de la poitrine). Le visage est fin, il y a un beau
rapport entre les éléments : le front, le nez, un long cou, c'est un visage
classique. Elle a de jolies jambes. Elle n’est pas très excentrique, quand je
vois les femmes anglaises, elles sont très excentriques. La française s’en
tient à ce qu'on dit d'elle depuis des lustres.
-Quels sont les éléments rédhibitoires qui l'empêcheraient d'être
classée parmi les belles femmes ?
-Des ongles rongés, des mains pas soignées. Elle doit être propre, pas
grosse. Gentiment musclée. Pas excessivement. Nous, on valorise des
codes très classiques en France. » Nadia, 49 ans, Paris.
Pour Laetitia, une beauté « classique », c'est également une beauté qui
dure, dépasse les modes, les préférences individuelles, tout comme le «
beau » pour les grecs s'impose de soi.
« Inès Sastre, c’est l'incarnation de la beauté. Elle a un visage parfait,
elle a des traits à la fois fins et relativement classiques et élégants. En
même temps elle n'est pas fade, elle a une bouche magnifique avec son
grain de beauté improbable. Je la trouve magnifique et en plus elle est
hyper élégante, c'est une beauté classique, qui passe les temps, les goûts.
Son corps, il n'y a rien à dire. Elle a de beaux cheveux noirs, pleins de
volume. » Laetitia, 28 ans, France.
Quand Laetitia parle d'élégance -elle est loin d’être la seule à la
mentionner comme critère de beauté en France - elle la relie
inconsciemment à ce classicisme, cette simplicité. Il y a d'ailleurs dans
la définition du mot élégance dans la langue française cette notion de
simplicité qu'il n'y a pas en anglais par exemple.
En Français, l'élégance est définie par « la qualité esthétique que l'on
reconnaît à certaines formes naturelles ou crées par l'homme dont la
perfection est faite de grâce et de simplicité » (Petit Robert). Si l'Anglais
évoque la grâce, il ne mentionne pas la simplicité (Elégance : graceful
and attractive in appearance or behaviour (Cambridge dictionnary)). La
simplicité fait donc partie intégrante du « goût français », qui vaut aussi
pour la beauté féminine.
(b) Le faux naturel ou l'effort invisible
Les Françaises évoquent également le naturel dans leur définition de
la beauté féminine. Leur façon d'envisager le naturel se rapproche de la
simplicité. Il s'agit d'une certaine sobriété dans les artifices : le
maquillage, les accessoires doivent être discrets.
« Des femmes de caractère mais qui sont assez naturelles. Je préfère
ça à des actrices ou chanteuses qu'on peut trouver belles parce que bien
maquillées. Elles dégagent quelque chose, elles ont du charme, ça
compte. » Maurine, 20 ans, France.
« Une femme de taille 1m70. Pas maigre, pulpeuse mais pas grosse.
Avec des formes : une poitrine, des fesses, des hanches mais pas trop.
Brune. Un visage entre la femme-enfant et la femme affirmée, quelque
chose d'ambigu. Très élégante. Assez naturelle, pas trop sophistiquée. La
française se distinguerait par quelque chose de naturel. Elle n'est pas
dans le rafistolage à tout prix. » Emilie, 39 ans, France.
La beauté française donne une impression de simplicité globale mais
en réalité, les petits détails sont très soignés. Le naturel est élaboré.
« Pour moi la beauté féminine, c'est une somme de plein de petites
choses : la peau ça en fait partie. Des très jolis traits sur une peau
affreuse, ça gâte. Pour moi la beauté, ce n'est pas avoir un nez parfait,
une bouche parfaite. C'est des choses plus diffuses, de beaux cheveux;
une belle peau, et être soignée. Si tu vois une belle femme avec les
ongles tout rongés, ça ne marche pas. Les mains c'est important. »
Laetitia, 28 ans, France.
Ce qui est valorisé dans le naturel, ce n'est pas l'absence d'artifice en
soi, comme cela peut l'être dans d'autres pays (ex : Nouvelle Zélande),
mais bien la simplicité comme définie précédemment. Pour les
Françaises, ce qui est important n'est pas d'être « nature », c'est-à-dire
proche de l'état dans lequel elles se trouvent réellement au saut du lit,
mais d'avoir l'apparence du « beau naturel », même si cela requiert
d'avoir recours à des maquillages ingénieux ou autres techniques pour y
parvenir. Il s'agit donc d'un « faux naturel », un naturel qui n'en a que
l'apparence, un peu hypocrite, qui peut demander des heures de travail
pour arriver au résultat voulu.
« Des cheveux qui bougent, pas trop apprêtée, surtout pour la coiffure.
Assez naturelle. Elle se maquille un peu. Au choix ou les yeux ou la
bouche. Naturelle et en même temps sophistiquée, sensible au confort
vestimentaire. Mais avec toujours l'envie de mettre sa silhouette en
valeur. » Florence 55 ans, France.
« Un charme naturel et une légère sophistication. » Nadia, 49 ans,
France.
Si, comme dans les autres pays, les Françaises valorisent le soin porté
à l'apparence physique et donc le volontarisme et l'effort, celui-ci doit
rester invisible (à la différence des USA). Puisque le code esthétique
reste la simplicité et le naturel, l'effort ne doit pas être perceptible. Il
nuirait en soi à l’impression de naturel que donnerait le visage ou la
silhouette.
« Pouvez-vous nous citer une ou deux femmes de votre entourage
(famille, amis, travail...) que vous trouvez particulièrement belles ?
-Une de mes amies. Elle a une très belle allure, pour moi ça compte
beaucoup, elle a de jolis traits, visage bizarre très long, très beaux yeux,
un beau regard, un très beau corps, élégant, naturellement élégant. On
ne sent pas l'effort chez elle, elle est libérée d'elle-même. Oui, une vraie
allure, elle est libérée de son corps, elle a une belle démarche, elle se
tient droite, elle a de grandes jambes, et en même temps elle dégage de
la douceur, elle n'a pas l'arrogance physique d'une executive women.
Cela me met dans un état de stress horrible. Je la trouve belle. Les
hommes la regardent beaucoup : elle est douce, et vache en même
temps. » Brigitte, 58 ans, France.
Ce qui impressionne Brigitte chez son amie, c'est bien ce naturel, cette
sensation que la beauté de son amie n'a pas demandé d'effort, de
travail. Elle évoque aussi son allure, notion centrale dans les critères de
la beauté selon les Françaises.
(c) L’insaisissable allure
Pour les Françaises, ce qui prime dans la définition de la beauté, c'est
une notion presque indéfinissable par nature : « l'allure ». Si elles
parlent aussi d'élégance, le mot « allure » prend le dessus, n'est pas
seulement évoqué dans l'idée mais est spécifiquement prononcé par
toutes.
« Ma fille a beaucoup d'allure. C'est le plus important. J'ai de la
chance qu'elle soit comme ça physiquement. Elle me plaît. » Florence,
55 ans, France.
Comme on le voit dans les extraits de leurs discours, elles citent
également les normes en vigueur dans les sociétés développées, des
critères très « factuels » et plus typiquement physiques (minceur etc.),
mais ce qui caractérise la vision française de la beauté est ce « je-ne-sais-
quoi » en plus qu'elles nomment « allure ».
« La vraie beauté c'est plus l'élégance que la beauté, avoir une allure,
dégager quelque chose qui ne laisse pas les gens insensibles. Mais il ne
faut pas non plus être trop grosse; j'ai du mal à trouver les filles très
grosses très belles. Mais si tu n'as pas des mensurations parfaites, si tu
es élégante, tu as de l'allure, par les mouvements, les gestes que tu fais,
un beau port de tête, une nuque fine, tu es belle. » Janine, 45 ans,
France.
« La posture, un porté, quelque chose de simple mais qui est présent
qui est là. » Emilie, 39 ans, France.
Ce mot « allure » est tellement courant en français, et son contenu est
par définition si « impalpable », que l'on a du mal à saisir ce qu'il
contient exactement, et comment il se traduit physiquement dans les
traits ou la silhouette d'une femme. Un indice de l'importance du
concept en France est que le mot « allure » est, dans le langage familier,
synonyme en soi de l'apparence extérieure d'un objet (« l'allure de cette
maison » ou « cette montagne a une drôle d'allure »). Le mot allure a
tout d'abord une notion de mouvement. Il vient du verbe aller, et traduit
la « 1. Vitesse de déplacement » puis la « 2. Manière d'aller, de se
déplacer* démarche, marche, pas... » (Petit Robert). Cette notion de
mouvement, comme le montre la phrase de Laetitia, est importante
dans la définition de la beauté en France : L'allure induit une beauté
non figée, une beauté qui se déplace, qui s'exprime par les gestes. Par
extension l’allure signifie « la manière de se tenir, de se présenter *
maintien. « Avoir belle, fière, grande allure ». Les Françaises l'illustrent
par « le port de tête », « la posture » « la démarche », des femmes qui «
dégagent ». Comme on l'a vu, contrairement aux USA, la définition de
la beauté en France se situe spécifiquement dans la manière d'être, en
plus de la possession de caractéristiques physiques. L'être surpasse le
faire ou l'avoir. Dès le XVIIe siècle, l'incarnation de l’âme, de l'être
clans les formes est valorisée en France. Les traités de beauté révèlent
de nouvelles catégories insistant sur « l'animé », « le charme » « la
vivacité ». Saint-Gabriel (Le mérite des dames 1640) ou Pure (La
Précieuse 1656) dressent une galerie des beautés de leur temps selon les
caractères, pour le premier : la « conquérante », la « pathétique », la «
printanière » 1’ « enjouée »... pour le second « sévère » « journalière » «
changeante » ou « beauté d'espoir » (Vigarello Georges, Histoire de la
beauté, Paris, Seuil, 2004).
« Elle serait assez grande. Absolument pas autre chose que brune avec
des yeux assez foncés et un regard très présent. » Alice, 25 ans, France.
Mais au-delà de l'incarnation de l'être dans le physique, la clé de
l’importance de l'allure est en réalité sociale, comme le montrent les
exemples choisis par le Robert. Pour l'allure au sens de « démarche » il
cite : « L'allure noble que l'on nomme pas d'ambassadeur » (Balzac).
Pour la manière de se tenir, la phrase choisie de Gide évoque elle aussi
l'aspect social « La distinction de son allure ». La notion d'allure est
profondément sociale, c'est l'allure aristocratique contre les manières
vulgaires du commun. D'ailleurs l'expression « avoir de l'allure »
signifie bien « avoir de la distinction, de la noblesse dans le maintien, la
tenue * classe, prestance ».
L'allure était donc à l'origine le propre de la noblesse qui se distinguait
dans les portraits littéraires, les peintures et les traités de beauté par son
port, la fixité de son dos, la mesure de ses pas, « épaules en arrière,
ventre en avant »(Vigarello, 2004). Il est étonnant de voir combien a
perduré l'importance de l'allure, profondément aristocratique et donc «
d'Ancien Régime » dans notre société « égalitaire », républicaine et
démocratique. Les femmes rencontrées bien sûr ne parlent jamais de
noblesse, d'aristocratie, mais le terme en soi contient la notion.
« Auriane est belle. Elle est assez grande, lm.75, la peau assez mate,
brune les yeux marrons verts, très mince (le même gabarit que moi).
Pourtant elle a un nez qui n'est pas forcément très fin, mais elle a de
grands yeux. Ce qui saute aux yeux c'est son allure en général : grande
mince bronzée. Elle n'est pas superficielle. Elle peut s'habiller en jean
avec teeshirt simple. Les autres la trouvent jolie. Les garçons la trouvent
jolie. » Maurine, 20 ans.
(d) Un idéal anti-démocratique ?
Contrairement à l'idéal de beauté américain que l'on peut atteindre
en travaillant son corps, on voit bien comment accéder à l'allure par
l'effort relève de l’impossible. L'allure ne s’acquiert pas ou très
difficilement, car il faudrait pouvoir comprendre ce quelle signifie
exactement. Or comme elle traduit à la fois l'expression de l'âme dans le
corps, mais aussi une démarche, un maintien qui est social, elle est
insaisissable pour qui ne possède pas dès la naissance le moyen de
l’acquérir ou de la décoder. Avoir de l'allure ne se décrète pas, au
contraire de maigrir (dans une certaine mesure), se muscler ou se
blanchir les dents. C’est par essence, un critère de beauté totalement «
anti-démocratique ». La beauté en France doit donner l'impression
d'être innée : les efforts pour accéder à la simplicité ou au naturel
doivent être cachés, et l’allure ne s'acquiert pas. Il faut donc avoir
profondément intégré les codes de beauté français pour être belle en
France. Les inégalités de naissance se doublent des inégalités sociales ou
d'origine. Contrairement aux USA où chaque immigrant par
l'observation des normes de beauté peut en copier les critères en
travaillant son corps, où l'accession à la beauté est donc ouverte, le
volontarisme en France ne suffit pas. Si l'on ne possède pas de
naissance les qualités requises (génétiques ou sociales), quelles soient
purement physiques ou de manières de se tenir, de bouger (l'allure), les
chances d'accéder à la beauté paraissent beaucoup plus ténues.

Japon : le lys blanc sur la montage contre le kawai

(a) L'importance de la beauté au Japon

Le Japon est un pays qui valorise à l'extrême l'esthétisme, et voue un


culte à la beauté, dans tous les domaines. Tout est érigé en art au Japon :
la cérémonie du thé (il faut 5 ans d'études et de pratique pour devenir
grand maître de la cérémonie du thé !), la décoration (cf Ikebana). Il est
donc particulièrement intéressant d’y étudier l'importance de
l’apparence physique et les critères féminins de beauté.
« C'est le seul pays au monde où j'ai vu des gens pleurer d'émotion
devant la beauté d'un coucher de soleil. » Dori, 44 ans, journaliste au
Japon.
Et de fait, les Japonaises passent beaucoup de temps (lh en moyenne)
et dépensent beaucoup d’argent (300 euros/mois) pour soigner leur
beauté.
« Les Japonaises se maquillent beaucoup, elles se maquillent même
dans le train ! Au Japon la beauté naturelle ce n'est pas un objectif
actuel, la mode actuelle c'est les extensions des sourcils ! Au Japon on
doit prendre beaucoup plus soin de sa beauté que dans les autres pays, il
y a beaucoup de choses à faire : l’esthéticienne, les cils, les ongles... »
Makiko, 42 ans, Japon.
Les Japonaises ont des rituels de beauté très longs et complexes (selon
nos standards) : à la fois dans les gestes (tapotement, massage etc.) ; dans
le nombre de produits appliqués (plusieurs produits de suite, rinçages
intermédiaires)... Elles ont (dans ce quelles déclarent) une affection
particulière pour le maquillage, qui est une tradition très ancienne au
Japon. « Dès les premiers siècles de notre ère, les textes parlent de
maquillage et de tatouage», affirme Dominique Buisson, professeur
d'arts plastiques et auteur du Corps japonais (Hazan). « Au Xe siècle, à
l’époque Heian, les femmes se poncent la peau avec de la fiente de
rossignol, blanchissent leur visage avec de la céruse ou de la poudre de
riz, et, pour se distinguer des animaux, se laquent les dents en noir, au
pinceau, avec de la limaille de métal délayée dans du thé ou du saké.
Elles se rasent aussi les sourcils, considérés comme d'affreuses
chenilles, pour les redessiner haut sur le front comme des nuages, à la
limite des cheveux. Le maquillage, qui dissimule le visage sous des
couches de fards, devient un masque qui gomme l’altérité, le men. Au
Japon, le maquillage n’est pas qu’une esthétique; il masque les
sentiments et symbolise une disparition, celle de la femme, qui se cache
social. » (Dominique Buisson cité par l’Express de du 20.03.2004). Cette
signification précoce du maquillage et de la beauté, où l'individualité de
la femme disparaît derrière une fonction sociale est lourde
d’implications, et encore aujourd'hui la définition de la beauté au Japon
est totalement liée à la position des femmes dans la société. C’est vrai
dans tous les pays, les deux sujets sont bien sûr interconnectés, mais au
Japon, la définition de la beauté pour les hommes (selon les femmes) et
la beauté pour les femmes est de façon flagrante déterminée par la
vision du statut et du rôle des femmes. Elle est en outre assez différente
d'un sexe à l’autre, du moins dans les représentations que les femmes
en ont.

(b) La pureté
Au-delà de ces différences, beaucoup de critères de beauté de la
femme au Japon sont communs aux deux sexes et spécifiques aux
cultures asiatique et japonaise, au premier rang desquels : la
blancheur de la peau.
« Je fais du sport; et quand je joue au golf je mets des gants et j'ai
une ombrelle. J'ai en permanence une crème anti UV, niveau 50.
Ma cousine se protège encore mieux, quand elle va à Okinawa à la
mer, elle met des manches longues avec des gants noirs. » Yoko, 46
ans, Japon.
Si la blancheur de la peau est capitale au Japon, c'est notamment
pour des raisons historiques qui ont perduré. Comme en France
sous l'Ancien Régime où l'on poudrait de blanc visage, décolleté et
même perruque, une peau blanche est une peau noble qui ne
travaille pas aux champs et donc ne voit pas le soleil. La blancheur
est passée de mode d'ailleurs très récemment dans les pays
occidentaux, au début des années 30 la pâleur régnait toujours sur
les peaux féminines. La définition du mot bronzage à l'époque se
limite d'ailleurs à « l'action de recouvrir un objet d'une couche
imitant l'aspect du bronze ». Dans l'Histoire du corps, Pascal Ory
montre comment cette nouvelle mode du bronzage qui naît dans les
années 20 en Occident s'explique par de multiples causes ‫؛‬
-des raisons politiques, avec le début de l'éducation physique et les
congés payés qui exposent les corps au plein air et le valorise,
-des raisons socio-économiques, puisque le travailleur n'est plus
dans les champs où il expose sa peau au soleil, mais enfermé dans
l'usine ou le bureau, l'élite se distinguera non plus par sa noble
peau blanche, désormais synonyme des dures heures de labeur et
d'enfermement, mais par son teint halé d'oisif,
-enfin des raisons culturelles avec le mouvement naturiste
(réunissant des vitalistes d'extrême droite, des libertaires naturiens,
des pédagogues de la libération des corps) l'exposition des corps au
soleil est posée comme un signe de santé, plus ou moins associée à
l'exercice sportif, et tout simplement comme facteur thérapeutique
(cf expression « bain de soleil »).
Il semble que l'Asie, et en particulier le Japon, qui a connu la
plupart de ces tendances générales, n'ait pas réagi de la même
manière puisque la blancheur de la peau reste un critère
fondamental de beauté.
« Au Japon la beauté est takane no ana, comme le lys blanc sur la
montagne. » Sayaka, 30 ans, Japon.
En Japonais blancheur et beauté sont presque synonymes,
l'importance de la peau est capitale. S'ajoutent au profond ancrage
historique, des raisons pratiques et « anatomiques » : la peau
asiatique a tendance à faire des tâches grises sous l'effet du soleil,
qui ne peuvent être comparées aux tâches de soleil de la peau «
caucasienne ». En plus de cette différence anatomique, l'aspect «
bonne santé » très valorisé par la culture occidentale et en
particulier dans les pays neufs (ex : USA) - qui passe notamment
par une peau hâlée (une peau qui vit)- n'est pas autant mis en avant
par la culture japonaise. La bonne santé au Japon est importante
mais sous des formes plus discrètes, ce n'est pas la santé éclatante
des Américains. Au Japon c'est la pureté, plus que la bonne santé,
qui est valorisée via la blancheur de la peau. Cette pureté s'incarne
également dans d'autres critères physiques valorisés au Japon ‫؛‬
l'harmonie et la tranquillité des traits symétriques, mais aussi la
jeunesse physique et psychologique (jeunesse de corps et
innocence/naïveté). C'est cette notion de jeunesse, ou plus
particulièrement de Kawai qui est au cœur de la définition de
beauté au Japon et qui divise hommes et femmes.

(c) Une définition de la beauté féminine très différenciée entre


hommes et femmes.
Dans la plupart des pays, les femmes s'accordent pour trouver
qu'il y a finalement assez peu de différences entre le modèle de
beauté féminin selon les hommes et selon les femmes. Mais au
Japon, dans l'esprit des femmes, il y a une vraie séparation des
modèles.
« La beauté est terrifiante. Une belle femme va vouloir et
demander beaucoup de choses, elle peut vouloir un autre homme,
elle aui'a trop de pouvoir. Surtout si elle travaille. » Sayaka, 30 ans,
Japon.
Selon les femmes japonaises, pour les hommes la vraie beauté est
« Takane no ana » comme le lys blanc sur la montagne :
inaccessible, qui fait peur et fascine. A cette vraie beauté pure et
terrifiante, les hommes japonais préféreraient la beauté « Kawai ».
Kawai est une notion qui dépasse la beauté féminine et qui au
départ veut dire « mignon ». C'est un terme qui a eu un succès
incroyable dans le Japon contemporain, tant et si bien, qu'il
s'exporte merveilleusement, que son contenu a varié en s'exportant
pour devenir un peu générique (bon, beau, bien) et qui en
retournant au Japon, reprend peu à peu son sens initial. C’est LA
notion qui, selon les femmes Japonaises, résume la beauté féminine
pour les hommes.
Qu'est ce qu'une femme Kawai ? C'est une femme jeune, mais pas
seulement, c'est une femme jeune, aux traits enfantins et aux
expressions enfantines. Si une femme est jeune, mais très grande,
elle ne peut pas être kawai. Elle doit être jeune, mignonne, avoir des
traits enfantins, et une attitude similaire, de douceur, d'enfance. On
peut d'ailleurs être davantage kawai à 25 ans, qu'à 18, selon son
physique. Selon les femmes Japonaises, le premier critère de beauté
pour un homme n'est ni la finesse des traits ou le dessin d'une
silhouette, mais le kawai. Toutes les femmes rencontrées ont
spontanément dit qu'entre une belle femme de 35 ans et une femme
« dans la moyenne » de 20 ans, un homme choisirait la jeunesse
plutôt que la « beauté ». Aucun homme n'a été rencontré dans cette
étude pour confirmer ou invalider cette vision, mais il est
intéressant de voir à quel point, dans la perception des femmes,
c'est un critère fondamental. Il faut bien sûr prendre garde aux
extrapolations occidentales et ne pas caricaturer en pensant que le
modèle de beauté japonais est la petite fille. Le modèle est ce qui est
« mignon » et donc rappelle l'enfance dans un certain sens, mais
pas au premier degré. Il ne faut pas non plus s'offenser de cette
allusion à l'enfance. Comme on l'a vu, dans tous les pays visités, y
compris les USA et la France, les femmes insistent sur des
caractéristiques physiques qu'on attribue en général aux enfants, «
une petite tête, un petit nez, de grands yeux » et les citent comme
éléments déterminants de la beauté d'une femme. A la différence,
le Kawai ne s'arrête pas au visage mais est une notion qui va plus
loin qui inclut la petitesse du corps et une façon d'être.
L'influence du kawai est forte, et beaucoup de femmes font des
efforts pour rentrer dans ces normes, en modifiant principalement
leurs attitudes et leur façon de se vêtir. Tomoko raconte par exemple
comment de nombreuses femmes modifient leur façon de parler
pour être « kawai »
« Les hommes japonais aiment les femmes enfants, les filles
kawai. Leur façon de parler à la télé est vraiment stupide, comme
des petites filles, elles font gna gna gna c'est vraiment
insupportable. A 25 ans, on ne parle plus comme ça ! Les
adolescentes changent leur voix; sauf avec leurs amies où là, elles
parlent normalement. »Tomoko, 27 ans Japon.
Par ailleurs, on remarque qu'au Japon, beaucoup de femmes ont
légèrement les pieds en dedans. Par curiosité la question des
origines de cette particularité est plusieurs fois posée au cours des
entretiens. Tout d'abord aucune ne nie et toutes confirment cette
particularité, mais chacune trouve par contre une explication
différente. Certaines avancent que c'est une particularité génétique
qui s'est maintenue du fait de l'insularité et de la faible mixité du
peuple japonais, d'autres disent que c'est à force de s'asseoir sur
leurs pieds dans la position à genoux quelles adoptent souvent. Le
port du kimono est aussi avancé : comme il est très serré et long,
avec une fente étroite sur le devant, les femmes seraient obligée de
glisser les pieds vers l'intérieur pour pouvoir avancer. Enfin,
quelques unes mentionnent un signe de repli vers l'intérieur,
équivalent de nos genoux croisés, signe de pudeur sexuelle. Mais ce
que l'on peut noter, au-delà de ces raisons, c'est que ces pieds en
dedans, cette façon de marcher rappellent encore une fois l'enfance,
ou la façon un peu gauche dont les enfants se tiennent souvent.
Le kawai a pris une vraie ampleur dans la société japonaise,
l'investissant totalement. Il a sa télé, le Kawai TV qui propose des
programmes égrenant les nouveaux objets kawai tendance, sa mode
avec le Tokyo Girl Collection, défilé pour les jeunes filles qui donne
la tendance pour la saison. (Il est intéressant de noter, que ce sont
particulièrement les jeunes filles qui « font » la mode, et pas
seulement la haute couture et l'ensemble des jeunes ou de la
société). Le kawai n'est pas seulement féminin et la régression est
encouragée comme divertissement (karaoké, jeux vidéos, mangas,
jouets) ou même dans l'art (le kid art avec Takashi Murakami par
exemple) pour devenir une vraie part de la culture japonaise. Le
kawai investit le marketing : de nombreuses marques adoptent des
mascottes « enfantines » (personnages, petits animaux) pour mieux
se faire identifier, être proches et aimées de leurs consommateurs.
Akako, 57 ans, journaliste et « tendanceuse », explique les origines
du kawai au Japon dont elle situe la naissance dans l'après guerre.
Les explications d’Akako
« Les femmes changent d'attitude, elles jouent les enfants. Avant
ce n'était pas comme ça, les femmes étaient plus adultes. Au Japon,
il y a de moins en moins de vrais adultes, les gens restent
adolescents et jouent aux adolescents. Ils veulent rester à ce stade.
A l'âge de 25 ans une femme est adulte, mais maintenant les filles
de 25 ans se comportent plus ou moins comme une fille de 17/18.
-C'est par nostalgie de l'enfance ?
-Je pense que c'est par facilité, c'est plus facile de vivre ici quand
on se comporte comme cela. Si vous n'êtes pas agressive, c'est facile
de communiquer avec les autres; c'est pour se simplifier la vie.
-Mais pourquoi les Japonais aiment-ils tellement le kawai, le Kid
Art ?
-C'est le refus de prendre des responsabilités. Ici les
responsabilités sont souvent partagées, pas individuelles. Et donc ce
monde Kid art, ça permet d'éviter d'avoir une responsabilité forte.
-Partagées ?
-Ça veut dire que quand il y a un problème, ce n'est pas la faute
d'une personne en particulier.
-Au contraire ça ne devrait pas être plus léger si chacun ne porte
pas toute la responsabilité d'un problème ?
-Hmmm... Par exemple en France, quand il y a un problème, tout
le monde dit « ce n'est pas ma faute, ça ne me concerne pas, c'est lui
». Mais les Japonais eux, ne disent pas ça, au Japon on ne peut pas
dire « ce n'est pas ma faute ». Mais dans la société, dans l'entreprise,
on essaie de ne pas faire porter une responsabilité à un seul. Du
coup il y a une pression permanente : je ne dois pas faire d'erreur
car sinon je charge ma faute sur quelqu'un d'autre. Par exemple
dans le métro, il y a toujours quelqu'un qui annonce s'il y a un fossé,
s'il se passe quelque chose ou quoi que ce soit... Tout le temps on le
dit pour que les gens n'aient pas de problème, évitent le danger. Si
on informe tellement des choses, quand le danger vraiment arrive,
on ne peut pas gère !'...Toutes ces infos; c'est pour éviter d'avoir les
responsabilités, pour montrer que « nous avons fait tout ce qu'il
fallait faire ». Avec tout ce qu'on a fait, voyez, le danger ne devait
pas arriver. Au Japon nous nous hyper protégeons de tout en
permanence
- Mais quel est le vrai danger, contre quoi se prémunir en
permanence ?
-Le danger fondamental dans notre pays, c'est que nous n'avons
pas d'armée, nous sommes associés avec les USA. Avant la guerre
ce n'était pas comme ça. Nous ne nous réfugions pas dans l'enfance
comme ça, nous ne cherchions pas à éviter autant les dangers. C'est
après guerre que cela a commencé. Avant la guerre les gens étaient
beaucoup plus adultes, les femmes étaient plus femmes.
-Est-ce qu'au fond, vous vous comportez en enfant, car le pays lui-
même est comme un enfant, protégé par le parent américain ?
-Oui c'est un peu ça. Depuis la dernière guerre, nous n'avons pas
d'indépendance, nous manquons de cet esprit indépendant. Nous
mettons du coton partout. L'attitude des femmes, c'est pour mieux
faire passer les messages, avec cette voix, cette attitude, tout passera
mieux.»
Au delà des raisons invoquées pour expliquer la force du
mouvement Kawai au Japon, lorsqu'il s'agit d'apparence physique,
le lien est aussi à faire avec la position des femmes dans la société,
que les Japonaises évoquent d'elles-mêmes dans les entretiens. Elles
soulignent la peur des hommes face à la vraie beauté, celle qui n’est
pas forcément liée à l'enfance, celle qui les met en position
d'insécurité. Il est donc impossible de ne pas faire le lien entre ces
critères de beauté et la relation dominant/dominé entre hommes et
femmes japonais. On pourrait aussi relier d'un point de vue
métaphorique cette insécurité des hommes avec cette relation de
dépendance de l'archipel vis-à-vis des Etats-Unis : un pays sans
armée, un pays à la virilité bafouée ?
Les Japonaises affirment d'ailleurs clairement leur besoin de
s'affranchir du kawai lorsqu'elles évoquent leur propre modèle de
beauté. Lorsqu'on leur demande ce qu'est leur propre vision de la
beauté féminine, les réponses sont bien différentes. Pas tant dans
les caractéristiques des traits, ni dans la jeunesse (élément qui
demeure), mais dans la taille (plus grande), et l'attitude. Pour les
Japonaises une belle femme est une femme qu'elles admirent parce
quelle est libre et a une vraie force de caractère.
« Les hommes préfèrent les petites filles mignonnes avec de jolis
petits yeux, mais moi je ne veux pas être comme ça toute mignonne
comme une poupée, car ces filles n'ont pas de personnalité forte,
rien n'émane d’elle. Toutes leurs manières, tous leurs efforts
d’image cachent l’intérieur. C’est juste une image. Moi je veux être
une femme forte, plutôt qu’une petite fille mignonne qui dit toujours
oui et qui rigole ensuite. » Tomoko, 29 ans, Japon.
« Quand j’ai rencontré pour la première fois Miki, je l'ai trouvée
extrêmement ravissante. En la voyant chaque semaine (nos enfants
étaient à la même école) et en parlant de plus en plus avec elle, j'ai
su que pendant que les enfants étaient à l'école, elle travaillait, que
son hobby était la manucure et qu'elle voulait vivre à l'étranger.
Physiquement, ma première impression fut qu'elle paraissait jeune.
Quelle surprise lorsque j'ai su qu'elle était plus âgée que moi. J'ai été
impressionnée par sa volonté de rester belle. Par exemple : elle
n'hésitera pas à subir une opération des yeux pour ne plus avoir à
porter de lunettes. Elle exécute toujours ce qu'elle a dit qu'elle ferait.
Elle est réellement partie vivre à l'étranger comme elle l'avait
annoncé, dès qu'elle est arrivée à l'étranger elle a commencé son
blog sur internet comme prévu... J'admire sa capacité à agir, ses
efforts, sa vitesse de réaction, sa façon intelligente de gérer son
temps. Je la trouve en tout point belle et pleine de vie.
-E tphysiquement comment est Miki ?
-Elle est très petite, 1 m 50, elle a les cheveux très courts, bouclés
naturellement, elle est blanche, elle a une belle peau. (....)
-Moi, je voudrais être grande, avec de longues jambes, une petite
tête, de très beaux cheveux. Comme ça je peux voir de là-haut. Un
jour ça suffit pour moi et après je retrouve une apparence normale.
Mais un seul jour où je peux voir depuis lm 80, je regarde de là-haut
les hommes japonais. » Yoko, 36 ans, Japon.

La Nouvelle-Zélande : plus grande est l'égalité, plus faible


est la pression

(a) Une société en avance sur le statut des femmes


Avant de souligner les critères particuliers de beauté que valorise
la société néozélandaise, il convient de rappeler que la Nouvelle-
Zélande fait figure de modèle mondial en ce qui concerne l'égalité
des femmes. Premier pays du monde à donner le droit de vote aux
femmes en 1893 (aux USA, en 1920, en France, ce n'est qu'en 1944
que les femmes obtiennent le droit de vote et en Argentine et au
Japon en 1947 !), elle est actuellement classée au 5e rang mondial,
après les pays nordiques, en termes d'égalité hommes/femmes par
des chercheurs de Harvard et Berkeley. Chaque année, un rapport
sur le « gender Gap » (fossé hommes/femmes) est publié pour le
forum économique mondial. Le « gender gap » évalue dans 134 pays
du monde l'égalité entre hommes et femmes, et les chances d'accès
selon le sexe à quatre composantes sociétales :
• l'éducation,
• la participation à l'économie et les opportunités fournies,
• la santé et la survie,
• la présence sur la scène politique.
Chaque critère est composé de sous-thèmes (ex : économie : taux
de femmes dans la population active, égalité de salaire pour poste
équivalent, accès à des fonctions de management, à des fonctions
techniques - (voir les tableaux reproduits en annexes)). Les scores
de la Nouvelle-Zélande sur les 4 critères sont, comparés à de
nombreux pays, très bons, en particulier sur la participation et les
opportunités économiques, ainsi que sur la présence des femmes
sur la scène politique, deux domaines, où la France (classée au 46e
rang mondial !) est particulièrement mauvaise (la France est 127e
mondial pour l'égalité de salaire, et 62e pour le nombre de femmes
à l'Assemblée).
Pour Maria, 21 ans, le statut des femmes dans la société néo-
zélandaise s'exprime par divers indices : elles sont traitées comme
des égales au travail, et elles n'hésitent pas à faire le premier pas
avec les hommes, qui en redemandent...
« Les hommes ici aiment les femmes qui ont du caractère, de la
fantaisie, mais en même temps avec les pieds sur terre, faciles à
vivre. Ils aiment les femmes qui ont confiance en elles en présence
des hommes, ils n'aiment pas les filles timides. Les filles qui sortent
et qui osent faire le premier pas.
-C'est commun ici que les filles fassent le premier pas ?
-C'est 50/50 mais les hommes aiment être choisis, ils aiment que
ce soit les filles qui viennent vers eux.
-Comment vous décririez le statut des femmes en Nouvelle
Zélande ?
-Egal. Dans le travail, les femmes ont les mêmes opportunités, il
n'y a pas de différence. »
(b) Une faible pression sur l'apparence physique
Cette égalité hommes/femmes se retrouve dans le discours des
femmes rencontrées sur place, mais aussi dans leur vision globale
de la beauté et de son importance : ce sont les femmes qui, parmi
celles des cinq pays rencontrés accordent le moins d'importance à
l'apparence physique. Il est bien sûr difficile d'établir avec certitude
une causalité entre une société plus égalitaire en termes de genres et
la pression ressentie sur leur apparence physique par les femmes de
cette société, mais on ne peut en tout cas s'empêcher de remarquer
le lien pour la Nouvelle-Zélande. On peut raisonnablement penser
que le sentiment de pression sur les femmes dans ce domaine
s'exerce massivement dans des sociétés qui les valorisent, voire les
cantonnent dans ce rôle de représentation, rôle traditionnellement
« féminin » et donc accentué dans les sociétés plus inégalitaires.
Contrairement à toutes les femmes des autres pays (même les «
intellectuelles » ou les « engagées » pour qui l'apparence physique
n'est pas un sujet dont on doit vraiment se soucier) qui ressentent
une pression mais font des efforts délibérés pour s'en dégager, les
Néo-Zélandaises avouent volontiers que l'apparence physique n'est
pas un grand sujet de préoccupation pour elles, quelles passent peu
de temps à s'en soucier vraiment. On sent dans leur discours que
c'est un sujet qui les intéresse mais qui ne les occupe ni ne les soucie
autant que les autres.
« Je n'ai jamais eu de problème avec l'apparence physique. Je n'ai
pourtant jamais été la plus mince. (...) Depuis que j'ai des enfants, ça
me soucie un petit peu plus parce que je veux perdre un peu de
poids. Mais je n'ai jamais été vraiment mince, fe ne me suis jamais
comparée aux autres filles. J'ai toujours mis les vêtements que je
voulais. Je me fiche un peu de savoir si les autres pensent que je suis
jolie ou non. Adolescente, je n'avais pas le temps de penser à ça, il
fallait que je joue au net bail... J'avais juste du temps pour mon petit
copain. Je compte sur ma personnalité pour séduire. Je m'habille
bien, je me suis toujours habillée assez bien pour sortir, je me coiffe.
Je m'assure toujours que j’ai l'air présentable. Je n'ai jamais compté
sur ça, si tu comptes là-dessus, à la fin de la journée quelqu'un te
bottera les fesses (rires). Je n'ai pas peur de mettre des
déguisements stupides. » Eleonora, 30 ans, Nouvelle Zélande.
« C'est important l'apparence physique pour vous ?
-C'est important d'avoir l'air correct et présentable, je n'irais pas
jusqu'à dire que c'est important d'être belle. » Maria, 21 ans,
Nouvelle Zélande.
(A la même question)
« Il y a beaucoup de personnes qui ne sont pas particulièrement
attirantes autour de moi. En général je n'y pense pas beaucoup, j'ai
des choses plus importantes dans ma vie. » Lara, 27 ans, Nouvelle
Zélande.
Lorsque les Néo-Zélandaises font du sport c'est pour le plaisir de
l'exercice, les artifices et la mode les intéressent assez peu (toujours
en comparaison aux femmes des autres pays visités). Leur vision de
la beauté est d'ailleurs directement corrélée à cette façon de voir, ce
peu de pression quelles ressentent sur leur apparence physique.
(b) Une beauté sans artifice
Si la Nouvelle-Zélande partage de nombreux traits culturels avec
les Etats-Unis, les critères de beauté sont pourtant loin d'être
similaires. Pour les Néo-Zélandaises le point essentiel de la beauté
féminine est le naturel au sens premier du terme : une beauté sans
artifice et en particulier sans maquillage. Comme aux USA, la santé
est importante et donc la qualité de la peau, la silhouette sportive
alors que pour les Américaines l'artifice, le travail peut permettre
de faire ressortir encore mieux cette santé, les Néo-Zélandaises
valorisent le naturel complet.
« C'est instinctif, une belle peau est attirante parce qu'elle est
saine. La beauté est liée à la santé. » Maria, 21 ans, Nouvelle-
Zélande.
« Un look naturel, féminine mais sportive, un maquillage
minimal, des cheveux naturels. Elle porterait une robe. Elle n'a pas
de couleur de cheveux particulière, elle n'a pas la peau foncée, mais
elle est bronzée. Elle est mince, en forme. Elle a confiance en elle.
-Comment vient la confiance ?
-Elle est contente de sa vie, elle est bien entourée par sa famille,
ses amis. La sécurité lui donne la confiance. Le mieux c'est la
beauté naturelle. Quand une fille a trop de maquillage soit elle ne se
sent pas en sécurité soit elle est superficielle. » Iris, 21 ans,
Nouvelle-Zélande.
« Les femmes doivent être présentables. Du moment qu'elles ont
l'air présentable. Il ne faut pas beaucoup de maquillage. » Eleonora,
30 ans, Nouvelle-Zélande.
« Une belle femme est blonde, avec des yeux bleus, comme
Rachel Hunter. Elle a l'air naturel, elle ne porte pas de maquillage
ou de talons hauts. Elle est bronzée mais pas autant qu'une
Américaine, l'Américaine blonde est différente, la femme kiwi a
l'air plus naturel. Il n'y a pas cette idée de la perfection comme aux
Etats-Unis. » Lara, 27 ans, Nouvelle-Zélande.
L'importance du naturel est à relier bien sûr à l'histoire pionnière
des Néo-Zélandais, mais aussi l'influence des Maoris (dont la
religion est proche de l'animisme), un environnement naturel
unique et préservé, et un mode de vie traditionnel rural. L'aspect
"sans artifice" peut être expliqué aussi par un certain esprit "anti-
intellectuel" des Néo-Zélandais, qu'ils revendiquent ou dont ils se
plaignent, l'artifice pouvant être interprété comme un élément de
sophistication, d'esprit, qui contrarie la simplicité de la nature.
« Nous les Kiwis, on est connus pour notre ingéniosité, notre bon
sens, notre pragmatisme. On se tire des situations avec 8 bouts de
fils et on n'a pas besoin de trop en parler. » Mana, 57 ans, Nouvelle-
Zélande.
On retrouve par ailleurs, dans ces descriptions de l'idéal féminin
en Nouvelle-Zélande, peu d'exigence comparé aux autres pays. La
pression semble moins forte, les critères moins sévères, le “travail"
à réaliser pour l'idéal à atteindre est donc moins important. Si cette
faible pression est à mettre en relation avec la place des hommes et
des femmes dans la société néo zélandaise, celle-ci n'est pourtant
pas égalitaire de tous les points de vue.

(c) Une division ethnique : la discrimination physique envers les


Maoris et dépréciation générale.
Au delà des différences des genres, la Nouvelle-Zélande est
généralement citée comme une société où les classes sociales ont
peu d'importance (peu d'écarts entre les plus riches et les plus
pauvres, un niveau élevé de mobilité sociale etc.), même si
dernièrement les écarts ont tendance à se creuser, ils restent en
deçà de ce que l'on connaît en Europe, et notamment en Grande-
Bretagne. (La Nouvelle-Zélande est un des pays membre du
Commonwealth). Les femmes rencontrées n'évoquent d'ailleurs
jamais de différence de critères de beauté en fonction des classes
sociales en Nouvelle-Zélande. Au-delà de son avance en termes de
genres, et d'une structure de classe relativement plate, il est malgré
tout difficile de qualifier la société néo-zélandaise d'égalitaire. La
vraie scission de la société Néo-Zélandaise se fait entre les ethnies,
avec d'un côté les descendants des Européens et Anglais, les «
Pakeha » et les Maoris et Polynésiens de l'autre (14,6 % de la
population), qui ont un niveau de vie inférieur, ont un accès
inférieur à l'éducation, et ont des emplois moins qualifiés. Les
Maoris ont un statut social pas très éloigné de celui des indiens aux
USA ou des bushmen en Australie. Physiquement la différence
entre les populations est nette, au-delà de la couleur de peau, des
tatouages recouvrant le visage et/ou le corps (que l'on voit encore
fréquemment), 41,7 % des adultes maori sont obèses et comme 63,7
% des Polynésiens venus d'autres îles du Pacifique, (vs 26,3 % pour
la population adulte globale en Nouvelle Zélande vs 10,5 % en
France, 34,3 % aux EU, 3 % au Japon) (Statistiques 2007
gouvernement néo-zélandais). Même si le taux d'obésité de la
population globale classe la Nouvelle-Zélande parmi les pays au
plus fort taux d'obèses, la différence entre les Maoris/Polynésiens
et les Pakeha ou les minorités asiatiques se constate simplement
dans la rue, et tend à faire avouer aux femmes rencontrées non
Maoris voire métis, un jugement négatif physique sur cette
population.
« Les femmes maoris ne sont en général pas très belles car elles
sont très grosses. Mais quand il y en a une qui est belle, elle est
vraiment très belle, mais c'est rare. C'est pour ça que si je dois
décrire ce qu'est une belle femme pour moi en Nouvelle Zélande, je
dirais qu'elle est blanche ou métis. » Eleonora, 30 ans, métis,
Nouvelle-Zélande.
Contrairement aux USA, où les interviewées n'insistent pas sur la
couleur de peau comme caractère discriminant pour la beauté, la
plupart les Néo-Zélandaises s'entendent pour dire que la blancheur
de la peau, ou la peau métisse est un critère important en Nouvelle-

Zélande. Au delà d'une discrimination raciale globale contre les


peaux foncées, c'est clairement la population maorie qui est visée.
Les Maories sont clairement écartées de la catégorie « belles
femmes », alors même que des icônes noires ou métis peuvent être
citées comme référence.
« J'aime Halle Berry. Elle a une silhouette magnifique. J'ai
l'impression que ses proportions seraient l'idéal pour moi. Elle est
très féminine. » Maria, 21 ans, Nouvelle Zélande.
Le jugement négatif ne s'arrête pas aux Maoris et englobe bien
souvent toutes les Néo-Zélandaises qui ont tendance à déprécier les
qualités physiques de leur peuple.
« Les femmes kiwis ne sont pas jolies, comparées aux femmes en
Amérique du Sud ou en Europe. Une fois j'ai rencontré une femme
qui était à moitié vénézuélienne et croate. Elle était incroyable.
Nous on est terre-à-terre, trop naturelles. » Eleonora, 30 ans,
Nouvelle-Zélande.
« Les femmes en Nouvelle-Zélande ne sont pas très féminines.
Elles s'en fichent un peu. » Mana, 57 ans, Nouvelle-Zélande.
Malgré les bonnes notations internationales de la Nouvelle-
Zélande sur l'égalité homme/femme, la faible pression qu'elles
ressentent sur leur apparence physique, les Néo-Zélandaises sont
également les victimes des stéréotypes internationaux sur la
féminité, où les artifices, comme le maquillage, sont pris pour les
signes extérieurs de féminité. Elles se retrouvent donc au cœur de
deux forces qui s'opposent : la liberté que leur propre société permet
et les standards mondiaux qui malgré l'insularité de la Nouvelle-
Zélande, s'imposent eux aussi, là comme ailleurs.

PARTIE 2 - APPARENCE PHYSIQUE ET REGARD SUR SOI

A. Le rôle de l'apparence physique

1. Premier vecteur d'information


L’apparence physique est souvent le premier vecteur d’indices qui
va nous permettre de nous faire une idée a priori de la personne.
Son influence est insidieuse, elle s'exprime le plus souvent à l’insu
des individus, de ceux qui jugent ou de ceux qui sont jugés. Elle
délivre en un instant une masse immense d'informations
ultérieurement réajustées et affinées par une meilleure
connaissance de l’individu. : tout d'abord, bien évidemment son
sexe, son âge, son milieu, sa classe sociale, sa profession, mais aussi
son caractère... Le dernier aspect peut paraître étonnant, mais il a

été montré que les individus associent de manière stéréotypée des


types de caractères à des physiques. Par exemple, les personnes
maigres seraient anxieuses et stressées, les personnes en chair
seraient davantage joviales... C'est particulièrement vrai pour le
poids : les personnes en surpoids sont prioritairement victimes de
stéréotypes divers et variés (paresse, sensibilité, fragilité mais aussi
bonhomie, générosité...).
« Les enrobés, c'est des doux, des anxieux ils mettent une couche
de graisse entre eux et le monde... » Florence, 55 ans, France.
C'est également vrai pour toutes les caractéristiques physiques
quelles soient du visage ou du corps : la couleur des cheveux (ex : la
blondeur qui évoque la douceur, l'enfance et les cheveux foncés le
caractère, voire la noirceur de l'âme), la forme du nez, des oreilles,
de la mâchoire mais aussi la carrure, la forme des jambes etc.
Le cinéma, la littérature ou le théâtre s'appuient sur ces
stéréotypes pour camper des personnages crédibles : dans le Bon, le
Brute, et le Truand, chaque caractère est associé à un physique
d'acteur qui lui correspond, et on n'imaginerait pas intervertir les
acteurs sans pervertir la crédibilité du personnage. Il existe une
croyance universelle de l'impression de la personnalité dans le
physique, que la « forme est le fond qui remonte à la surface ». Ces
associations spontanées sont si fortes qu'elles ont été depuis
longtemps théorisées. Depuis Hippocrate jusqu'à Sheldon (1950) et
encore de nos jours, les auteurs ont établi des typologies physiques
d'individus auxquelles ils attribuaient des caractéristiques
psychologiques de comportement. Au XIXe siècle des chercheurs
étudiaient même « le crâne des condamnés pour mieux révéler leur
dangerosité : l'instinct carnassier du meurtrier marqué par la saillie
des os situés au dessus du conduit auditif externe ou le penchant
vicieux du voleur, marqué par la saillie de l'os frontal. Le criminel
deviendrait "identifiable” pour un œil exercé »-.
Pour le courant morpho-psychologique, c'est la forme du visage
et/ou du corps qui permet de dire la personnalité d'un individu et de
prédire ses actes. Ce courant est encore très vivant et continue à se
développer, en dehors des sphères universitaires, notamment en
France, même si sa crédibilité est durement mise à l'épreuve.
Aucun auteur n'a jamais pu prouver de façon scientifique
l'existence de types physiques induisant des caractéristiques
psychologiques. Comme le montre Marilou Bruchon-Schweitzer,
par la suite le courant interactionniste a voulu expliquer d'une toute
autre manière les relations entre physique et personnalité :
l'apparence physique d'un individu induirait dans l'entourage des
attentes qui en retour modèleraient les caractéristiques psychiques
de l'individu. Ces attentes seraient déterminées par les normes
culturelles et sociales et constitueraient une sorte de prophétie auto-
réalisatrice : mon physique serait associé spontanément à certains
traits de caractère et à des comportements depuis mon enfance, et à
force d'être confronté à ces attentes, je finirais par m'y conformer.
Contrairement au courant morpho-psychologique, les chercheurs
ont pu montrer comment une partie de l'explication
interactionniste était juste en réalité. Pour quelle fonctionne il faut
qu'un ensemble d'hypothèses soient vérifiées ‫ ؛‬que différents
individus perçoivent de manière concordante les divers types
physiques (c'est le cas), qu'ils associent le même type d'attentes en
termes de personnalité aux mêmes types physiques (les chercheurs
ont pu prouver la vigueur des stéréotypes associant physiques/ traits
psychologiques), et enfin que les individus se conforment à ces
attentes. Les deux premières hypothèses ont été avérées, mais la
dernière ne se réalise que très partiellement : en effet les individus
ne se conforment que faiblement aux attentes des autres. C'est
surtout vrai chez les enfants : les beaux enfants sont meilleurs à
l'école car leurs enseignants s'attendent à ce qu'ils le soient, mais
surtout ces jeunes enfants ont plus de relations sociales avec leurs
pairs. Ce n'est déjà plus vrai pour les jeunes adultes. Les beaux
jeunes adultes ne développent pas forcément les comportements
positifs que l'on attend d'eux. Le seul lien que l'on parvient
vraiment à expliquer est celui entre beauté féminine et stéréotypes
féminins du comportement. En effet il a été montré que les belles
femmes sont vues comme plus « féminines » que les autres
(Heilman et al., 1985b). Or être « féminine » induit un style
relationnel spécifique : réceptivité, absence d'agressivité, séduction,
expressivité... que les belles femmes développent effectivement et
qui s'accentue avec l'âge (Langlois et a.l, 1979). En dehors de ce cas
très précis, les individus n'ont pas une tendance marquée à se
conformer aux comportements que l'on attend d'eux car le regard
des autres, on le verra, n'est pas le seul élément qui modèle l'image
physique et globale qu'ils ont d'eux-mêmes.
L'apparence physique est donc vecteur de significations multiples
et mêmes psychologiques, ce qui n'a pas échappé aux individus, qui
en jouent de façon plus ou moins consciente, pour faire passer des
messages aux autres. L'apparence est un instrument de la
communication de soi, une surface plus ou moins malléable dont on
peut jouer pour se dévoiler, se cacher, donner du sens, mais dont les
messages ne sont jamais totalement maîtrisés.
C'est un peu le cas d'Ashley 32 ans, qui porte un soin extrême à
son apparence physique. Tout est parfait chez elle : son maquillage,
son brushing, les plis de son pantalon. Elle semble sortie
directement d’une vitrine sans que rien n'ait pu altérer sa mise.
L'exemple d'Ashley
Ashley est venue à New York il y a 9 ans dans l'espoir de
développer une carrière de mannequin débutée en Floride dans des
petites revues et des catalogues de mode. Elle explique qu'il y a deux
« marchés » et quelle n'était pas assez grande pour le marché
principal, que c'était trop difficile et qu'elle a dû renoncer. Elle n'est
effectivement pas très grande, mais elle est extrêmement mince,
avec des traits pointus. Elle est très froide, sourit très peu. Ses
cheveux sont teints en blond et le brushing est parfait. Elle est très
maquillée, habillée en tenue de bureau de la New-Yorkaise : tout en
noir. Tout est parfaitement et visiblement soigné chez elle : ses
sourcils, ses ongles, ses oreilles.
« Je me sens beaucoup jugée sur mon apparence. Une grande
partie de ma confiance en moi vient de mon apparence. J'ai
beaucoup d'assurance. Mais les gens me voient d'une autre façon à
cause de ça : snob, prétentieuse. Ils jugent juste sur mon apparence.
Je le sais car on me l'a dit. Quand je travaillais chez X, un de mes
collègues m'a dit à quel point il était surpris, car j'étais en fait le
contraire de ce que j'avais l'air d'être. Il m'a dit qu'il pensait que
j'étais collet monté, la petite fille riche des beaux quartiers qui
dépense l'argent de papa. Et la première fois que je l'avais vu, je lui
avais juste dit : Bonjour, comment allez vous ? ».
Ashley prend grand soin de son apparence physique.
« Je prends tout le temps soin de mes cheveux, chaque matin je
fais un brushing. Je porte du maquillage, je m'habille bien. Je fais
attention à ce à quoi j'ai l'air mais je le fais pour moi et pour
personne d'autre. Peu de gens font autant de choses que moi, mais je
l’ai fait toute ma vie. Si vous me demandez si je pense que je suis
comme les autres, non je ne suis pas comme les autres. Oui je suis
mince.
J'avais un petit ami. La première fois que sa mère et sa sœur
m'ont vues elles ont dit quelque chose comme « Ah mais c'est une
"high maintenance girl" que nous avons là ». Je me suis sentie très
mal. J'étais tout en noir, j'avais un petit pull rose, des perles et des
bottes. Je devais les rencontrer et je voulais être jolie. Mais je n'avais
rien de particulièrement extraordinaire.
Je fais tout ça, les cheveux, le maquillage parce que je pense que
ça me rend jolie. J'adore le maquillage parce que ça révèle la beauté,
c'est féminin, je suis très féminine, c'est mieux.
J'aime quitter la maison et me dire, OK je suis jolie, et on y va.
Pour moi c'est en partie cela être une femme. Ma mère était comme
ça. Ma grand-mère aussi. Ma sœur, c'est le contraire. Elle ne porte
jamais de maquillage. Elle a toujours été un garçon manqué. Quand
elle était petite elle jouait avec les grenouilles et les chats, et moi
j'étais très petite fille. Je ne voulais pas me tâcher. J'ai pris des cours
de maintien. On m'a élevée pour être une dame. »
Quand j'essaie de lui faire expliquer les raisons pour lesquelles les
gens ont cette première impression d'elle, elle hésite : elle accuse les
femmes de jalousie, mais en même temps certains hommes lui ont
dit la même chose. L'apparence d'Ashley induit bien des attentes de
comportement spécifique chez les autres qui lui prêtent un caractère
quelle se défend d'avoir. Malgré ses mises en garde, ma première
impression (et même après lh30 d'entretien) est assez conforme à
celle qu'elle décrit chez les autres : elle a un air méprisant et froid.
Ashley a raison et tort à la fois. Son apparence physique induit cette
impression de froideur, mais c'est surtout ce qu'elle en fait : son
discours, les expressions de son visage, sa façon de se tenir. Ashley
cherche tellement à donner les signes d'une appartenance sociale
quelle n'a pas via son apparence physique, ou d'une beauté dont
elle n'est pas si sûre que cela finalement, quelle se perd un peu
dans son personnage et n'arrive pas à assumer les revers de la
médaille. Elle a voulu utiliser son apparence pour donner une
signification particulière à son identité, mais elle est dépassée par la
portée du message quelle transmet aux autres. Ashley dans son
discours, sa façon de parler de s'habiller cherche clairement à se
donner un look « bourgeoisie » ou « grande dame », mais quelque
chose sonne faux. Son teint est trop pâle, ses cheveux trop blonds et
trop lissés. Elle rappelle la description de la faute de goût par
Bourdieu : être d'une classe sociale va au-delà d'avoir intégré les
usages (dans le cas précis les artifices de l'apparence), mais c'est
avoir intégré les principes qui sous-tendent ce qui se fait ou ne se
fait pas. Ashley a bien compris ce que contient la « panoplie » de la
bourgeoise (le type de vêtements, les manières) mais visiblement
elle n'a pas vu la certaine mesure édictée en code de cette classe :
elle est « trop ». Trop parfaite, trop apprêtée, elle a mis en même
temps tous les accessoires de la classe à laquelle elle voudrait
appartenir. Elle paraît du coup artificielle, trop « dans le code » pour
être crédible.
Il y a de l'agressivité dans son attitude et dans son look, comme
une défense. Ashley cherche à paraître ce qu'elle n'est pas. Elle
vient en réalité d'un milieu modeste. Son père est grec. Il est né et a
été élevé en Grèce. Il a émigré aux USA et il travaille maintenant
dans un restaurant en Floride. Sa mère est canadienne et gère un
bureau de tabac. Ashley a fait 3 ans d'études de droit, et vient d'être
licenciée d'un grand laboratoire. En plus de vouloir donner à voir
une origine qu'elle n'a pas grâce à son apparence, le grand soin
qu'elle y apporte est aussi une façon de garder le contrôle lorsque le
reste lui échappe.
2. Prendre le contrôle
Prendre soin de son apparence physique, vouloir maîtriser dans
une certaine mesure les premières informations que l'on donne aux
autres, c'est aussi d'une certaine manière en prendre le contrôle.
Cette façon de penser est très répandue parmi les femmes
rencontrées aux quatre coins du monde, c’est le pendant de la
vision volontariste de la beauté. C’est aussi parfois le moyen de
prendre le contrôle d'un aspect de soi que l'on peut encore
maîtriser, quand le reste se dérobe.
Ashley lors de l'entretien, parle de sa confiance en elle, comme
d'une donnée établie, mais évoque à peine qu'elle s'est faite
licencier de son précèdent travail tellement elle semble en avoir
honte, et passe l'entretien à évoquer les préjudices quelle subit à
cause de son apparence physique. Ashley s'accroche à son
apparence physique comme à une bouée : elle la soigne sans cesse
pour apparaître telle qu'elle voudrait être. Plus la vie est difficile et
plus elle subit des échecs, plus elle se soigne et se maquille, plus elle
se cache derrière son personnage de « snob » des beaux quartiers.
Ses mots les plus durs sont pour les femmes qui ne prennent pas
soin d'elles, qui ont l'air déprimées. Les paresseuses. Quand certains
pans de sa vie s'effondrent, Ashley l'Américaine, remplie de culture
volontariste, de « quand on veut, on peut », fille d'immigrants, se
soigne encore plus, comme pour agir là où elle le pouvait, là où elle
se dit qu'elle a une chance de valoir quelque chose.
Le contrôle de l'apparence physique va au-delà du simple
contrôle du message sur soi que l'on souhaite envoyer aux autres,
c'est se donner le sentiment que l'on contrôle sa vie dans son entier
: tant que la façade tient, la maison paraît debout. Ce besoin de
contrôle se retrouve dans le comportement des anorexiques : elles
poussent le contrôle de leur apparence physique jusqu'à l'extrême,
en maîtrisant leur faim notamment parce qu'elles ont le sentiment
d'avoir perdu le contrôle sur le reste de leur vie.
« C'est illusoire de penser que ça a un impact direct. Parfois tu as
la tentation de te dire, je vais maigrir, je vais faire une manucure et
tout ira mieux. Mais c'est rassurant, parce que c'est un truc sur
lequel tu as un contrôle, si je contrôle ça, le reste va suivie. Je me
surprends souvent à penser ça, et surtout à le faire, à prendre soin
de moi et me sentir mieux.
C'est comme si "j'avais fait quelque chose". » Laetitia, 28 ans,
France.
Claire (38 ans, Paris), elle, aime les corps bodybuildés, les corps
contrôlés à l'extrême. Elle décrit une sorte de fascination pour les
corps ainsi dominés. Elle se souvient de la période où elle réussissait
à maîtriser son corps avec regret, et avoue prendre et perdre 10 kg
chaque année, selon l'état de son stress et donc son état de «
maîtrise ».
« J'ai un rapport à l'alimentation qui est terrible, j'ai plus de 10
kilos de trop par rapport à mon poids idéal. Ces 10 kilos, c’est
l’horreur ! je ne me reconnais plus, je ne fais plus de sport depuis
un bout de temps. J'aime les corps sculptés et musclés. J'aime que
cela se voie. J'aime le côté anatomique. Même chez les femmes,
j'aime les tablettes de chocolat. J'aime aussi les belles poitrines. Ce
qui n'est pas contradictoire. Je m'aime quand je suis très mince et
très musclée. J'ai eu des tablettes de chocolat, quand j'avais JJ ans,
et j'adorais voir l'anatomie. Comme si tu voyais et tu sentais ce qu'il
y a en dessous. Je comprends ce phénomène expliqué dans le
bodybuilding : ils s'assèchent tout le temps, ils sentent le sang
passer. Tu vois les grosses veines. Tu vois le corps. Moi, le
bodybuilding m'a toujours attirée. J'aime bien les hommes très
musclés. Tu ressens ton corps. Tu tends le ventre. Tu vois ce que ça
fait. Moi j'aime bien, le vrai fitness pour les femmes, j'aime. »
Claire, 38 ans, France.
Claire a été élevée dans le culte du travail, de l'exigence. Elle est
perfectionniste, pour elle ce n'est « jamais assez bien ». Son
éducation a modelé ses représentations de la beauté, et en miroir
c'est comme si elle donnait l'impression que ces valeurs morales
quelle estime s'incarnent dans les physiques qu'elle aime : les
physiques très travaillés, totalement domptés. Elle associe
clairement physique et valeurs morales. Mais elle s'aime elle-même
aussi très mince et bodybuildée, c'est pour elle le moyen de se
contrôler jusqu'au bout, contrôler son « corps-organe ». Le contrôle
va pour elle au-delà de la signification à donner, ou de la maîtrise
sur sa vie, quelle évoque aussi. Il s'inscrit dans la domination de la
nature, de l'organisme, de la biologie. N'est-ce pas le contrôle
suprême ?
3. Etre vue ou non. La sexualisation du corps
Au-delà des informations que transmet notre apparence, de la
volonté de contrôler son aspect, prendre soin de son apparence
revient pour beaucoup de femmes à « se faire belle », or se faire
belle c'est pour elles choisir de se mettre en avant, d'être vue et
remarquée. Se faire belle, c'est tout simplement être vue et donc
exister aux yeux du monde.
« Parfois j'aime bien ne pas être un physique. Etre au-delà de ça.
Souvent je m'habille pour être un physique, je ne suis pas plus que
ça, mais j'aime bien aussi jouer le rôle de n'être rien du tout, de ne
pas exister. Ne pas vouloir exister dans les yeux des autres. Quand
tu es très soignée, tu es dans les yeux des autres. Ce que j'aime dans
les grandes villes c’est que tu peux t'habiller n'importe comment et
personne ne te voit. Tu disparais. Si tu es très habillée, les gens vont
regarder. Mary veut être regardée tout le temps donc elle s'habille
tout le temps, mais pas moi.
-Etre beau c'est important pour quoi ?
-Pour être vu, c'est pour exister, la beauté te permet d'exister. »
Madeline, 28 ans, Nouvelle Zélande.
Si être belle est un sentiment agréable dans beaucoup de
circonstances, parce qu'on a l'impression d'exister positivement
dans les yeux des autres, il y a certains moments où les femmes
souhaitent au contraire disparaître, n'exister que pour elles et
surtout pas pour leurs corps.
En effet, pour beaucoup de femmes, se faire belle revient à exister
en particulier dans l’œil du sexe opposé, c'est-à-dire revient à
sexualiser davantage son corps et donc à tolérer les regards, ce qui
n'est pas toujours simple. Se soigner, se faire belle c'est accepter
d'être vue aussi pour son corps, prendre le risque de la séduction.
Cette conception de la sexualisation du corps est très différente
selon les pays. Dans les pays anglo-saxons, les femmes semblent
considérer que ce risque existe mais beaucoup refusent de l'accepter
en tant que tel : même si elles choisissent de se dévoiler, de se faire
belle et de « sexualiser » davantage leur corps, c'est un choix
personnel qui leur appartient, et elles ne tolèrent pas que les
réponses de séduction diffèrent ou s'accentuent, en particulier si
elles sont « déplacées ». Habituées à des rapports hommes-femmes
assez neutres en termes de séduction (d'un point de vue français),
certaines d'entre elles rapportent des histoires de voyages à
l'étranger vécus comme traumatisantes pour ces raisons.

L'exemple de Vicky
Vicky est d'origine australienne mais vit depuis longtemps à Los
Angeles. Elle a beaucoup voyagé et a même vécu à Paris.
« Je ne me sens pas à l'aise dans les cultures latines. En
Angleterre et en Allemagne, ça va. Mais en France, par exemple, je
ne suis pas bien. J'ai ¡'impression que tout l'environnement est
sexué. A Paris, les gens s'habillent bien, sont même très habillés, ils
ont l'air d'être à l'aise avec les sous-entendus sexuels qu'il y a en
permanence dans l'attitude et la façon d'être de chacun. J'ai le
sentiment qu'il y a du sexe dans toutes les relations entre les gens. »
Vicky n'est pas la seule à évoquer ce sentiment de sexualisation
des apparences et des interactions. Isabell (50 ans, France) se sent
au contraire un peu « invisible » dans certains pays :
« Je m'aperçois que l'apparence physique c'est important en
France, quand je suis à l'étranger, je me rends compte qu'en France,
en comparaison on met beaucoup l'accent là-dessus. Il y a un truc
avec la séduction qui est plus important chez nous que dans les pays
que je connais. Moi mes copines allemandes, elles ne s'épilent pas.
Ça ne choque personne sauf moi. D'être en maillot non épilées, ce
n'est pas un problème ni pour les garçons ni pour les filles. J'ai des
copines canadiennes qui me disent "t'es trop parisienne. Pourquoi ?
Regarde : nous on connaît aucune femme qui a autant de rouges à
lèvres que toi, c'est un truc de fou". Quand j'étais au Canada, j'avais
l'impression que personne ne me regardait dans la rue; enfin je
veux dire particulièrement les hommes. J'avais envie de dire
"youhou j'existe". Même si tu t'habilles bien, et tout le regard n'est
pas le même. En France, ça fait plaisir aussi le regard des hommes.
» Isabelle, 50 ans, Paris.

B. Regard sur soi et satisfaction corporelle

1. Contre les stéréotypes : des femmes plutôt satisfaites


d'elles-mêmes
Un des résultats les plus surprenants de l'analyse des entretiens,
parce qu'il va à l'encontre de ce qu'on entend et lit d’habitude dans les
médias, est que les femmes sont globalement plutôt satisfaites de leur
apparence physique. Il est commun d'entendre au contraire que les
femmes ont toutes des complexes et s'auto-déprécient. Un nombre
incalculable d'enquêtes statistiques concluent que les femmes ne
s'aiment pas physiquement, elles ne s'estiment pas « belles ». Quand
on ajoute à cela le nombre croissant des nouvelles maladies
psychiatriques liées au physique, comme l'anorexie, la boulimie, les
chiffres exponentiels du développement de la chirurgie esthétique, on
a vite l'impression que l’apparence physique est une obsession pour
bien des femmes, et que beaucoup vivent dans la hantise de la
déchéance et de la vieillesse, ou avec un corps quelles rejettent car il
ne correspond pas aux modèles inatteignables qu'on leur fournit et
dont elles sont les otages. Pourtant en prenant le temps de les écouter,
lorsqu'elles ont la possibilité de se livrer en profondeur, le tableau est
bien loin d'être aussi dramatique. S’il est certain que la thématique de
la beauté, pour diverses raisons, a pris plus d'importance dans ce
siècle qu'elle n'en a jamais eue - la culture de masse renforce les poids
des normes, en permettant aux médias d'exposer les corps et de
diffuser les modèles, la pression polarisée sur le poids par
l'importance croissante de la santé etc. - les femmes modernes ont sur
le sujet plus de recul que les mass médias n'en ont eux-mêmes. Il
existe bien sûr des femmes qui ont une relation de détestation à leur
corps, en particulier quand elles sont en surpoids, ce qui, on l'a vu,
reste le thème où l'offensive normative sur le physique s'exerce avec
le plus d'acuité dans les pays étudiés. Beaucoup sont insatisfaites
d'une partie de leur apparence qu'elles aimeraient corriger. Mais
globalement les femmes rencontrées sont plutôt satisfaites d'elles-
mêmes physiquement. Ce résultat est particulièrement flagrant
lorsque l'on regarde leurs réponses à la question du « crayon magique
». La question suivante était posée en fin d'entretien « Si l'on vous
donnait un crayon magique avec lequel vous pourriez faire tous les
changements que vous souhaitez sur votre corps et sur votre visage,
que feriez-vous ? ».
L'hypothèse à la base de la question était que les femmes listeraient
un nombre incalculable d'éléments de la tête aux pieds, ou par ordre
d'importance. Il n'en est rien. Si la question provoque un effet
d'excitation, donnant la possibilité aux femmes de réaliser (enfin !)
tous les changements qu'elles aimeraient sur leur apparence
physique, la liste d'éléments à modifier est en général étonnamment
courte. Et en plus d'être courte, les changements évoqués sont très
rarement structurels : c'est-à-dire qu'ils touchent des éléments à la
marge, comme le poids, la cellulite, la qualité de la peau, la grosseur
des seins etc. Ils se limitent en général à 3 éléments touchant le corps,
très rarement le visage. Ils n'induisent pas de bouleversements réels
dans l'apparence de la personne, ils visent à corriger les petites
imperfections. Les réponses du style « j'aimerais avoir de plus grands
yeux », « un nez plus droit », « un front moins haut » sont quasiment
inexistantes. Les femmes ne souhaitent pas bouleverser leur
apparence globale, elles veulent en général rester le plus possible
elles-mêmes. Elles veulent « perfectionner » leur apparence pour la
rendre plus conforme aux critères auxquels elles aspirent, mais à
partir du schéma initial qui est le leur. Au cours des entretiens
d'autres questions portaient sur les femmes célèbres et les femmes de
leur entourage qu'elles trouvent belles physiquement. Si la majorité
des femmes rencontrées sont douées de capacité d'admiration pour
d'autres physiques, elles affirment catégoriquement ne pas vouloir
échanger leur apparence avec celle de quelqu'un d'autre fut-ce avec
Angelina Jolie ou Penelope Cruz. C'est encore plus vrai lorsqu'il s'agit
de femmes de leur entourage. Tout d'abord il est en général bien plus
difficile pour elles de trouver des personnes qu'elles connaissent
personnellement et qu'elles trouvent belles, et même lorsqu'elles
estiment que telle amie, telle collègue ou parente est une belle femme
et qu'elle est « mieux » que soi, elles ne souhaitent pas échanger leur
physique contre le sien. Souvent, tout au plus, aimeraient-elles
capturer un ou deux éléments du physique d'une personne qu'elles
admirent. Les interviewées veulent rester reconnaissables, ce
physique est le leur, elles ont construit leur histoire avec lui, et l'on
sent bien que tout changement majeur induirait des conséquences
plus néfastes que positives. Les femmes ne sont pas si complexées et si
obsédées par un idéal de beauté à atteindre que les médias ne veulent
leur faire dire.
Mais bien sûr, si l'on pose directement la question « vous trouvez-
vous belle ? » et la réponse sera en général négative. Comment
expliquer alors ce paradoxe : des femmes plutôt satisfaites d'elles-
mêmes physiquement qui ne s'estiment pas « belles » ? Ces deux
questions touchent des réalités différentes. La question de la beauté
est une question impossible à poser directement, car c'est poser la
question de la perfection. Il y a dans « beauté » et dans l'adjectif «
belle », dans toutes les langues, en soi, un idéal de perfection
inatteignable. C'est « Takane no hana » pour les Japonaises, le lys
blanc sur la montagne inaccessible. Et c'est bien pour cela, comme on
l'a vu, que deux modèles s'opposent, la beauté inatteignable par
essence, et la « fille d'à côté sexy » qui est plus dans la séduction,
l'attraction et donc la proximité. Il est donc pratiquement impossible
de répondre « oui » ou « tout-à-fait d'accord » à une question sur sa
propre beauté, cela serait comme poser la question de la perfection
sur l'intelligence. Si l'on peut supposer que beaucoup répondraient
par l'affirmative à la question « pensez-vous être intelligente », peu
seraient d'accord avec « pensez-vous être un génie ou pensez vous être
douée d'une intelligence supérieure ». L'intelligence, par exemple ne
contient pas en soi cette perfection que contient la beauté. Par
ailleurs, la majorité des cultures posent un interdit majeur sur la
prétention et le contentement personnel. La phrase « Je pense que je
suis belle » est une phrase pratiquement impossible à prononcer
directement devant un interlocuteur ou même seule face à un
questionnaire, sans éprouver directement un sentiment de culpabilité
ou de faute. C'est le cas dans les cinq cultures observées : française,
japonaise, argentine néozélandaise et même américaine, où pourtant
la confiance en soi est très valorisée. Par contre poser des questions
sur le « sentiment de beauté », qui est donc marqué dans le temps
présent permet d'aborder la question de manière plus spontanée. On
a le « droit » de se sentir belle aujourd'hui car aujourd'hui est un bon
jour, ou cette année, une bonne année. Souvent on précise que ça n'a
pas toujours été le cas. A l'analyste d'interpréter, de démêler le dit du
non-dit par l'écoute.
Poser la question de la beauté n'est pas poser la question de la
satisfaction corporelle. Les deux choses sont séparées : une femme
peut très bien ne pas s'estimer « belle » mais être plutôt satisfaite de
soi physiquement, c'est-à-dire avoir une relation à sa propre
apparence physique apaisée et positive (et vice et versa).

L'exemple d'Isabelle
Isabelle, 50 ans, France, illustre parfaitement bien ce résultat. Au
cours de l'entretien, lorsqu'on lui pose la question de son rapport à
son apparence physique en général et qu'on la laisse s'exprimer, on
sent bien qu'elle est plutôt satisfaite, voire très satisfaite et quelle est
très à l'aise dans son corps. Mais lorsqu'on lui pose ensuite
directement la question de la beauté, elle se crispe et répond par la
négative, et refuse d'avouer explicitement qu'elle se pense belle.
« Quand j'étais petite et jeune, je correspondais à beaucoup de
normes. A mon époque, c'était bien d'être grande, et en plus j'avais un
avantage : j'ai grandi et je n'ai jamais fait partie des grandes, on ne
m'a jamais appelé la grande gigue, car j'ai grandi jusqu'à 21 ans, ça
m'a aidé. J'étais considérée comme une belle enfant. Je le sais. On me
l'a dit, je l'ai senti, j'ai été repérée, j'ai fait des trucs. Et jeune adulte
aussi, j'avais les proportions, la taille, le poids, en plus le fait d'aller à
l'école plus que les autres... Moi à mon époque, 27 % de ma tranche
d'âge allaient au bac. (...). Mes amis, pour m'appeler, disait, « Isabelle,
tu sais la fille, la belle là avec le vélo et les longs cheveux ».
-Dans les rapports de séduction, est-ce que votre physique vous sert?
-Si on est dans une fête, je vais danser, s’il y a quelqu'un qui me
plait, je connais l'impact que ça a quand je danse. Je vais faire
attention à ne pas gêner, mais si je connais les gens, je vais danser
pour me lâcher. S'il y a quelqu'un qui me plaît, je vais danser mais pas
de la même façon (...). Je vais faire attention je ne vais pas m'éclater, je
vais faire en sorte d'être dans l'invite. Donc ça va être quelque chose
qui est dans le physique.
-Où est-ce-que vous placez votre confiance ?
-Dans le regard. De fait je me fais brancher n' importe où.
-Racontez nous un jour où vous vous êtes sentie particulièrement
belle ? Qui était là ? Que s'est-il passé ?
Ce n'est pas moi qui ai ce sentiment, il m'est donné à éprouver par
le regard de l'autre. Ça me fait du bien... Un jour un monsieur,
m'arrête dans la rue et me dit « s'il vous plaît... ». Je crois qu'il veut
me demander l'heure, son chemin, ou une cigarette. Il me dit « j'ai
quelque chose pour vous ». Il me tend un carton à dessin, et dans ce
carton il y avait plein de dessins de moi et il est parti. Je n'ai pas eu de
numéro de téléphone, je ne sais pas qui c'est. C'était très difficile de
faire comprendre cette histoire à mon amoureux de l'époque. J'ai
toujours le carton. Je ne sais pas comment il m'avait vue. Je me suis
dit que je devais être belle pour lui. Ça m'a scotchée, estomaquée,
(silence) Non en fait, ça ne m'a pas fait plaisir. Ce qui me fait plaisir -
ça m'arrive moins mais très régulièrement - c'est que je crois que
j'intrigue les artistes. Les peintres et les sculpteurs je dois leur faire un
truc car je ne les connais pas, ils me branchent et me proposent de
poser pour eux, de coucher avec eux. Pourquoi eux, ça m'intrigue. Je
dois dégager un truc chez les peintres et les sculpteurs. Et dans ma vie
j'en ai eu deux.
- Vous sentez-vous belle ?
-Non je ne me sens pas belle ! Je ne pense pas que je sois belle ! (elle
s'agace comme prise en faute)
-Pourquoi ?
-Parce que ma vie c’est trop compliqué, parce que je suis dans une
période trop bousculée, trop tendue, trop... » Isabelle, 50 ans, France.
Son exemple est particulièrement frappant parce la différence est
nette selon quelle est laissée libre dans son propos et du coup évacue
un peu le problème de l'humilité ou qu'on lui demande de formuler
précisément si elle se trouve belle. (Et encore pour ne pas la brusquer,
le verbe « se sentir belle » a été employé). D'un côté ses propos et son
ton traduisent une grande confiance en elle physique et un sentiment
d'assurance sur sa valeur, et de l'autre elle nie catégoriquement se
penser belle. Lorsqu'on leur demande si elles « auraient du mal à dire
d'elles qu'elles sont belles », les Argentines répondent tout à fait
d'accord à 49 %, les Américaines à 44 % et les Françaises et
Japonaises à 41 % (Etude Strategy One pour Dove/Unilever, 2004).
Que les femmes interrogées aient du mal à dire d'elles qu'elles sont
belles, n'a rien de très étonnant et ne prouve pas qu'elles soient très
insatisfaites de leur apparence physique. Par ailleurs, de nombreuses
études quantitatives effectuées par des chercheurs en sociologie et
psychologie, ont prouvé de façon statistique que la satisfaction
corporelle était plutôt élevée : par exemple l'enquête de Berscheid aux
USA sur 2000 sujets montre que seulement 7 % des femmes (et 4 %
des hommes) sont très insatisfaits de leur apparence physique contre
45 % et 55 % qui se déclarent très satisfaits. (Berscheid et al. 1973). Il
est certain que cette étude est un peu ancienne et que les résultats
auraient certainement un peu fléchi si elle était rééditée, mais la
comparaison des deux permet en tout cas de montrer l'importance de
la formulation de la question. L'analyse du discours et des
personnalités plus que les questions directes statistiques permet de
comprendre un individu en profondeur et donc de saisir s'il est
vraiment satisfait ou insatisfait de son apparence. Cependant, il est
toujours monnaie courante de lire et d'entendre parler de la «
souffrance chronique » des femmes quant à leur apparence physique,
un sentiment d'inachèvement permanent... Comment expliquer que
la réalité aille autant à l'encontre du sentiment commun ? Pour
répondre à cette question il faut comprendre les différents éléments
qui alimentent la satisfaction corporelle. Ils sont de deux types : des
éléments extérieurs à la personne et d'autres qui lui sont propres, les
deux étant bien sûr étroitement influencés l'un par l'autre.

2. Les déterminants externes de la satisfaction corporelle :


des femmes réalistes ?
Le regard des autres et l'auto-comparaison aux canons
Pour évaluer le niveau de beauté, les femmes évoquent
consciemment deux éléments principaux qui leur donnent des
informations sur elles-mêmes : le regard des autres sur elles, et leur
auto-comparaison aux canons et aux autres femmes, jugées belles.
« Quand j'étais petite j'étais dans une école catholique à Tokyo,
"L'étoile du matin" Au Japon les écoles privées sont souvent
religieuses et européennes. « L'Etoile du matin » est une bonne école,
et à mon époque, c'était important de donner une certaine éducation
aux filles, des manières, une « très bonne éducation féminine », car
bien sûr c'était une école uniquement pour les filles.
Je suis rentrée dans cette école à 8 ans. C'est un bon souvenir. Et à
la fois c'est un souvenir difficile parce que nous avions très peu de
liberté. Les sœurs étaient japonaises, quand j'étais petite il y avait
quelques sœurs canadiennes et françaises.
C'est comme ça que j'ai pris conscience de mon niveau de beauté.
En comparant avec les autres. Les filles dès qu'elles sont petites se
comparent, se jugent : oui tu es belle, telle fille est belle. A
l'adolescence, c'est encore pire. Et moi j'ai vraiment été élevée parmi
les filles. Dès l'enfance on connaît le niveau de sa beauté. Et je sais
que je n'étais pas parmi les jolies. » Akako, 57 ans Japon.
« Moi j'ai su que j'étais belle en échangeant avec les autres. Pour ma
famille d'abord j'étais belle. Un jour ma mère m'a dit que j'avais une
beauté spéciale et que je pourrais en faire quelque chose. Cela m'a
marquée, et j'ai eu le sentiment que c'était ce que l'on attendait de
moi. Mais la vraie première fois que j'ai compris que j'étais belle,
j'étais très jeune. Après le dîner, j'ai entendu mes deux sœurs qui
parlaient ensemble. Elles se disputaient. J'ai entendu l'aînée qui disait
à la cadette. "Oh reconnais qu'elle est très belle ! Tu ne veux pas
l'admettre" . L'aînée prenait du plaisir dans le déplaisir de ma
deuxième sœur. » Aileen, 31 ans, USA.
Des femmes réalistes ?
Ce qui est étonnant c'est que beaucoup de femmes ont en général
bien intégré l'image physique que leur renvoient les autres, qu'elle
soit positive ou négative. Elles ont une vision assez juste de leur niveau
de beauté selon les autres. Par ailleurs elles ont aussi une conscience
assez juste de leur niveau de beauté par rapport aux canons en
vigueur. Beaucoup de femmes rencontrées sont donc assez réalistes
sur leur niveau de beauté tel qu'il est jugé par la société en général.
Maia est dermatologue à Buenos Aires, elle travaille dans une
clinique spécialisée dans l'esthétique où se croisent médecins et
esthéticiens. « Il y a même un spa et une salle de sport ». La beauté
c'est son métier, au quotidien. Elle est mince et naturellement
bronzée. Son visage est très particulier, une mâchoire un tout petit peu
trop forte, des yeux un tout petit peu rapprochés, mais elle est jolie et
son visage a quelque chose de très attirant. Lorsqu'elle essaye de
décrire son niveau de beauté elle décrit tout à fait le sentiment qu'elle
inspire.
« Oui je pense que je suis jolie. Mais je ne suis pas normale. Mon
visage est différent. Mon père dit que je suis jolie mais de loin (elle
rit). Il m'a toujours dit des choses comme ça. Mais je sais qui je suis.
J'aime me trouver belle. Je pense que je ne suis pas commune
physiquement. Je sais que si je sors en discothèque, les gens qui vont
me tourner autour ne vont pas tous bien m'aimer. Mais celui qui va
me regarder va vraiment bien m'aimer et en général c'est sérieux.
O O
Akako a 57 ans, elle est très soignée. Elle est très petite, un peu
ronde et avenante.
« Quel est le plus beau compliment que l'on peut vous faire ?
-In tel lige n te.
-Plus que belle ?
-Je sais que je ne suis pas belle. Quand les hommes me disent que je
suis belle pour me séduire, je ne les crois pas parce que je sais que je
ne suis pas belle. Je préférerais qu'ils disent la vérité.
-Comment le savez-vous ? Comment pouvez-vous vous juger ?
-Cela vient avec l'âge. J'ai vécu ma vie de femme jeune.
L'expérience vous donne une idée précise. »
Si beaucoup de femmes ont bien intégré l'image que les autres et la
société leur renvoient d'elles-mêmes, certaines se situent aussi dans
l'illusion, qu'elle leur soit favorable ou défavorable. Elles sont alors «
idéalistes », ou au contraire « pessimistes ».
L'exemple de Daniela
Daniela, 51 ans, est agent immobilier à New-York. Elle a beaucoup
souffert ces dernières années. Elle a un garçon et une fille, des
jumeaux, et est divorcée de son mari, banquier à Wall Street. Le
procès d'il y a cinq ans qui l'a opposée à son mari et à sa nounou n'est
pas encore effacé de sa mémoire. Elle l'évoque, comme surprise que je
ne sois pas au courant.
« C'est une affaire si atroce qu'il y a eu plein d'articles dans la
presse ! ».
Après son divorce, Daniela a recruté une nouvelle nounou. Au bout
de trois semaines, elle a finalement décidé quelle ne convenait pas et
l'a congédiée. Deux jours après, les services sociaux tapaient à sa
porte. Une enquête allait être menée car une mystérieuse personne
l'avait accusée de mauvais traitements à l'encontre de ses enfants et
d'abus sexuels : elle vivrait dans la terreur de la grosseur et
affamerait ses enfants, les faisant sortir de table la faim au ventre et
leur refusant tout aliment trop calorique (sucreries, pizza). Elle se
promènerait régulièrement nue dans son appartement à la vue de ses
enfants, leur permettant de se peindre le corps et de se rouler sur des
feuilles de papier étendues sur le sol, de jouer aux « petits chats » en
lapant des bols de lait mis par terre. Selon le mystérieux délateur, les
enfants auraient pris la mauvaise habitude de lécher les gens de
manière inappropriée, les jumeaux auraient même confié la pratique
de jeux sexuels avec leur mère. Daniela pense immédiatement à la
nounou. En une semaine, ses enfants lui sont retirés.
« J'étais coupable avant qu'on ne puisse prouver que j'étais
innocente. Il y avait de la fumée, donc il devait y avoir un feu ». Elle
ne peut les voir que pendant quelques heures par jour, en la présence
d'un tiers. « Même certains de mes amis ne voulaient plus être vus à
mes côtés. Mon ex-mari avec qui je croyais bien m'entendre ne m'a
pas soutenue. Il a demandé la garde exclusive des enfants. Des
experts psychologues ont témoigné contre moi. Aucun avocat ne
voulait accepter ma défense. Personne ne me soutenait ». Un avocat
qui se décrit comme « le saint patron des causes perdues » se charge
finalement de son cas. Elle dépense des fortunes en honoraires; mais
cela en vaut la peine. L'avocat découvre au bout de quelques temps
que la nounou n'en est pas à sa première affaire d'accusation. Dans
les mêmes circonstances (après avoir été licenciée), elle avait accusé
quelques années auparavant un homme dont elle gardait les enfants :
privation de nourriture et abus sexuels. Mais c'est le témoignage
d'une ancienne nounou qui la sauvera. Malgré l'antipathie visible que
lui inspire Daniela, elle prend sa défense, racontant à la fois qu'il est
vrai qu'elle n'est pas assez sévère avec ses enfants et leur permet
beaucoup, qu'elle est par contre très stricte sur l'alimentation -
terrorisée à l'idée que les enfants deviennent aussi gros que leur père
- mais que c'est une mère aimante et honnête. Le procès bascule
quand elle dit que ce qui lui semble étrange c'est que les mots que la
nounou accusatrice emploie pour rapporter la description des jeux
sexuels par les enfants (ceux qu'ils emploient pour leurs organes
sexuels), ne sont pas ceux que les enfants utilisent habituellement.
Daniela remporte le procès et regagne la garde de ses enfants. « J'ai
mis ti'ès longtemps à m'en remettre. Je ne sais pas si je suis encore
complètement remise ».
Daniela est très mince. Elle porte un très gros manteau en fausse
fourrure violette, par-dessus un tee-shirt et un bas de jogging. Elle ne
porte aucun maquillage, et a le teint très pâle. Quand elle oublie son
procès pour se concentrer sur les questions au cœur de l'entretien,
une grande confiance et satisfaction corporelle transparaît de ses
réponses. Elle rapporte les nombreux compliments physiques quelle
reçoit. Pourtant Daniela ne correspond pas aux critères de beauté en
vigueur aux USA. Clairement elle ne perçoit pas le regard des autres
tel qui l'est sur elle, et s'idéalise. Elle correspond bien aux normes de
poids, car elle est très mince, mais son visage froid et sans expression,
ses manières très masculines, ses traits marqués ne correspondent
pas à la description quelle fait d'elle-même. Son ton est extrêmement
confiant et elle insiste sur sa volonté de ne pas attirer l'attention sur
elle, tellement son physique semble un atout. Lorsque l'on aborde la
relation qu'elle entretient à sa propre apparence physique voilà
quelles sont ses réponses :
« Si je me promène, je sais que je ferai profil bas physiquement juste
pour des raisons de sécurité. Surtout la nuit ou si je marche seule.
C'est plus par sens de la sécurité, pour ne pas attirer l'attention. Si
j'essaie, je peux facilement être éblouissante : avec du maquillage, une
belle robe. Pour vous dire, avec mon ex-mari beaucoup nous voyaient
comme la belle et la bête. Les bikinis me vont bien. Ça n'a jamais été
un problème pour moi, je ne fais pas attention. Les histoires de garde,
le procès, le divorce tout cela m'a anéantie. Mais j'en suis revenue.
Même si ma fille me dit "Tu ne peux pas porter ça, ça fait trop jeune",
je le porte quand même. En réalité, je fais exprès de ne pas trop
attirer l'attention, je ne veux pas envoyer le mauvais message. Mais
j'adore avoir l'air belle, tu peux porter des vêtements de tous les jours
et être jolie quand même. /'essaie toujours d'avoir un petit peu de
maquillage. On se sent bien.
-Quelle image vous renvoient les hommes ?
-Je pense que mon physique est un atout. Ils aiment ma silhouette.
-Vous avez confiance ?
-Oui j'ai confiance en moi physiquement. Mes parents m'ont donné
confiance. Quand j'étais très jeune mon père m'a offert un bikini. Je
ne portais que le bas. C'était au début des années 60, peu d'enfants
portaient ça.
- Avez-vous des complexes ?
-En fait, non. »
Comment interpréter une idéalisation du regard des autres et donc
de la vision de soi ? L'histoire que Daniela a vécue ces dernières
années est si particulière et si difficile, elle a tellement été remise en
cause personnellement qu'elle s’est maintenue et s'est reconstruite
sur les compliments qu'elle a reçus, évacuant le reste, en se focalisant
sur le positif. Elle a été décrite comme un monstre par des membres
de son entourage, par certains médias, elle n'aurait pas pu tenir
mentalement si elle est ne s'était pas concentrée sur le positif.
Quand, en début d'entretien, on lui demande de se définir, elle
répond
« Mon avocat m'a dit qu'il était ébahi de voir à quel point je suis
forte. Je n'ai pas touché à la drogue, à l'alcool, j'ai continué à me faire
des amis. Une force incroyable. C'est le feedback que j'ai eu ».
L'idéalisation physique d'elle-même et qui peut-être s'étend à d'autres
aspects de l'estime qu'elle se porte, a constitué le cœur de sa force
mentale pendant ces épreuves.
L'exemple de Suzanne
Suzanne n'a pas une idée idéalisée d'elle-même. Au contraire de
Daniela, elle se méjuge clairement, emprisonnée dans des sentiments
nés dans l'enfance.
« J'ai toujours été très critique de mon apparence physique. J'ai les
cheveux bouclés et noirs, un nez, un cou. Des choses qu'on pourrait
considérer comme belles mais on se moquait de moi car les autres
enfants avaient tous les cheveux raides et marrons. Je ne pense pas
être belle du tout. Ces derniers 20 ans, j'étais beaucoup plus ok avec
mon apparence qu'avant. Je me suis acceptée. Quand j'étais jeune, le
sentiment que j'étais laide était très vif. Jusqu'à 20 ans j'ai porté des
vêtements très larges, des tee-shirts. Je me cachais. A l'école, en
Hongrie, je ne voulais pas me lever pour aller au tableau, je me
sentais différente de tous les autres enfants. Je n'étais pas vraiment
comme eux.
-Et dans votre famille ?
-Ma mère était très belle; après en vieillissant elle s'est beaucoup
négligée. Elle était très menue. Petite et mince. Elle était très vivante.
Ma sœur était très jolie. Elle était blonde et puis châtain. C'était la plus
jeune. Moi j'étais bizarre. Ma mère critiquait ma façon de marcher ou
de me tenir. Elle faisait des petites remarques; quand j'avais 15 ans
elle a dit "tu pourrais te faire refaire le nez". Ça m'a tellement choquée
que ma mère puisse dire ça !Je voulais vraiment être comme tous les
autres; m'intégrer. Quand je suis venue aux USA, ça s'est beaucoup
mieux passé. Ici, je me sentais bien »
Malgré tout, Suzanne (dont le physique n'est pas du tout déplaisant)
n'arrive toujours pas à s'aimer physiquement. Sa relation avec les
autres enfants à l'école, ses rapports avec sa mère ont eu un très fort
impact sur sa vision d'elle. Malgré les compliments qu'elle reçoit
désormais, elle a tendance à dévaluer le regard des autres sur elle, et à
ne pas percevoir comment elle est vraiment perçue.
Pourtant si beaucoup de femmes ont une idée assez réaliste de
l'opinion que les autres se font d'elles, cela ne veut pas dire forcément
qu'elles épousent ce regard étranger, et que la satisfaction d'elles-
mêmes soit calquée sur l'interprétation qu'elles font de l'opinion des
autres ou de leur auto-comparaison par rapport aux « canons ». Ces
critères extérieurs n'expliquent qu'en partie la satisfaction corporelle.
En effet, parmi les femmes rencontrées certaines avouent qu'on leur
avait toujours dit qu'elles étaient plutôt jolies, mais pourtant qu'elles
n'arrivent pas à s'aimer physiquement. D'autres au contraire,
reconnaissent quelles savent être assez communes mais parviennent
à être satisfaites d'elles physiquement. Je peux donc penser que je ne
suis objectivement pas particulièrement jolie, parce que je sais que
c'est le sentiment que j'inspire aux autres, et parce que quand je me
compare aux beautés en vigueur, je m'en rends bien compte, mais
malgré cela, je peux être assez satisfaite de moi physiquement. Le
regard que les autres portent sur soi, et l'auto-comparaison qu elles
font d'elles-mêmes par rapport aux canons ne sont que des éléments
parmi d'autres qui déterminent leur satisfaction corporelle. Ces
éléments sont bien sûr liés et s'auto-influencent, mais il n'y a pas
d'adéquation entre les trois.
Vision du regard des autres sur soi # vision de son niveau de beauté
par rapport aux canons # autosatisfaction corporelle.
Quels sont alors les autres éléments qui influencent la satisfaction
corporelle et qui expliquent ce résultat ?
3. Les déterminants internes de la satisfaction corporelle :
séduire plutôt qu'être belle
Au-delà de ces critères que l'on a nommés extérieurs, car ils
proviennent en quelque sorte de stimuli extérieurs à la personne (le
regard des autres, les médias etc.), des critères plus personnels
influencent aussi la satisfaction corporelle. La nuance est fine bien
sûr, car tous les éléments sont corrélés et les critères internes sont
eux-mêmes modelés par les critères externes etc..
Tout d'abord de nombreuses études psychologiques ont montré que
les individus perçoivent très inexactement la forme réelle de leur
corps, ils n'ont pas une conscience « objectives » d'eux-mêmes. Ces
études ont montré que « seulement 25 % à 30 % seulement
reconnaissent leur corps ou ses expressions (visage, main, profil,
démarche. La reconnaissance de sa propre silhouette est fort difficile
de dos, de profil, surtout lorsque la tête est voilée »-. Les individus ne
savent donc pas vraiment comment ils sont, et même si certains ont
pu enregistrer « consciemment » le regard des autres, positif ou
négatif, sur eux-mêmes, cela n'induit pas que la perception subjective
de soi suive exactement l'avis d'autrui. Au contraire, l'avis d'autrui
n'est qu'un des éléments qui influence la satisfaction corporelle. En
plus du regard des autres, de l'auto-comparaison par rapport aux
canons, le troisième élément capital qui explique cette différence est
l'estime de soi globale. Elle vient distordre l'avis d'autrui, en bien ou
en mal.
Estime de soi globale et confiance
L'estime de soi, la confiance en soi influencent de façon drastique la
satisfaction physique. Cette estime, et la confiance qui en résulte, peut
provenir de diverses sources, qui ne sont pas forcément physiques.
Elles peuvent connaître des variations selon les événements de la vie
ou des états d'esprit fluctuants, et donc influencer plus ou moins
fortement la satisfaction corporelle. Yoko est un bon exemple.
Lorsqu'on lui pose la question de son sentiment de beauté aujourd'hui
elle ne répond pas directement sur le corps, mais sur sa vie en
général, dont elle n'est pas satisfaite parce quelle n'aime pas
tellement son rôle de femme au foyer, parce qu'elle ne s'estime pas.
« Vous sentez-vous belle ?
-En ce moment ? Pas tellement. Je suis épuisée par le quotidien. J'ai
des enfants que j’amène et vais chercher tous les jours à l'école.
Lorsque les enfants sont à l'école, je m'occupe de la maison.
J'aimerais travailler. Je n'ai aucune idée sur quoi faire et je n'ai pas de
compétences. J'aimerais redevenir hôtesse de l'air mais les conditions
sont hélas difficiles. Il faudrait que mon entourage m'aide beaucoup
et cela n'est pas conciliable avec le soin à apporter aux enfants. Je suis
un peu réticente à faire garder les enfants. Je crois que les Français
n'ont pas de scrupules à faire garder leurs enfants pour aller au
restaurant par exemple. Je ne pense pas que fondamentalement il y
ait une différence sur l'amour que les parents portent aux enfants.
Est-ce une différence culturelle ? Au Japon, la relation parents-
enfants est incarnée par le « Kawa no Ji » (allusion au kanji qui
désigne le mot rivière et qui s'écrit avec trois traits verticaux
parallèles, comme la disposition des parents et de l'enfant lorsqu'ils
dorment côte à côte dans la même pièce) les parents français font
dormir les enfants dès leur naissance dans la chambre des enfants.
Au Japon l'enfant dort jusqu'à un certain âge entre les parents. Cela
vient du fait que dans les petites maisons, les parents peuvent
protéger l'enfant en cas de tremblements de terre... J'aimerais pouvoir
prendre soin de mes enfants personnellement et travailler en même
temps ! C'est là tout le dilemme et tout le stress ! Lorsque j'arriverai à
mon niveau à concilier mère de famille et travail, alors je serai
satisfaite de moi-même et me trouverai belle. » Yoko, 36 ans, Japon.
C'est le contraire pour Diana, qui mentionne combien elle a été
heureuse après un voyage et combien elle se trouvait belle.
« Je suis partie en Europe l'année dernière. J'étais très triste, je
venais de rompre avec mon petit ami. Quand je suis revenue, j'ai eu le
sentiment que tout pouvait arriver. Je voulais saisir toutes les
opportunités. J'étais sure que quelque chose de bien aller m'arriver. Je
me sentais libre, heureuse et optimiste. Et les gens me disaient
"Waou, tu es en forme, tu as bonne mine, tu es jolie". Pour moi, ma
beauté a toujours dépendu de mon état d'esprit. Parce qu'en réalité
physiquement je suis toujours la même. Je n'ai pas beaucoup changée
depuis que j'ai 15 ans. Mais mon état d'esprit change. Et cela a un
impact sur la perception de mon apparence physique. » Diana, 32 ans,
Buenos Aires.
Emilie est un exemple intéressant. Elle raconte à la fois quelle sait
ce que les autres pensent d'elle, mais qu'en même temps, elle n'arrive
pas vraiment à l'intégrer et que cela ne lui permet pas de construire
une image positive d'elle-même. C'est comme si « cela ne lui arrivait
pas au cerveau », c'est une connaissance rationnelle qu'elle n'arrive
pas « à ressentir vraiment » car elle n'a pas une grande confiance en
elle, et que son insécurité vient saper ce regard extérieur positif.
« Petite fille je me fichais complètement de l'apparence physique.
Pré ado ou ado, je me suis toujours trouvée assez mignonne. Et ça s'est
confirmé autour de la trentaine, c'est les gens que tu croises que tu
rencontres; mais sans plus. C'était le reflet de ce que les autres me
renvoyaient. Ils me faisaient des compliments... pas tant sur la forme
de mon visage. Plus sur mes yeux clairs.
Moi je me trouve... ça dépend des périodes, je n'aime pas mon nez.
Ma sensation est différente. Je peux comprendre que les autres
pensent que l'apparence est agréable. Les autres disent : t'es agréable
à regarder, tu as un petit minois. Mais moi de l'intérieur, la sensation
différente. Moi j'ai du mal à regarder mon apparence physique,
seulement mon physique. J'imagine être d'une certaine manière
physique, et quand vraiment je me regarde ce n'est pas du tout ça, ça
crée une déception. Si je pense à moi dans l'absolu, j'ai une image
irréelle, dans le bon sens ou le mauvais. ». Emilie, 39 ans, France.
Au sein de cette satisfaction globale de soi, l'élément qui joue le plus
grand rôle dans la satisfaction physique est la capacité de séduction.

Le rôle spécifique de la capacité de séduction


La satisfaction corporelle augmente à la mesure de la capacité de
séduction, même si par ailleurs les autres nous renvoient une image
physique de nous-mêmes moyenne, ou si on se juge peu conforme aux
standards de beauté. La capacité à séduire n'est pas fondée
uniquement sur le physique, elle s'appuie sur un ensemble de
caractéristiques personnelles. Elle a pourtant un impact majeur sur la
satisfaction corporelle. De nombreux exemples en attestent, Maia
(Argentine), Gwen (USA), Sofia (Argentine), Eleonora (Nouvelle
Zélande) racontent toutes comment leur faculté à séduire et le fait
d'avoir toujours été aimées, leur a permis d'être satisfaites d'elles
physiquement.
« Si je vais dans un bar avec Silvina, tous les garçons vont lui parler
à elle. Ou bien à Christina. Mais ça ne me pose pas de problème, je
sais que c'est comme ça. Je sais que je ne suis pas vraiment
extraordinaire physiquement mais je suis contente de moi.
- Tu n'aimerais pas être dans la situation de tes amies ?
-Ce qui m'a empêchée d'avoir ce type de sentiment c'est que j'ai
toujours eu un petit ami. Je n'ai été seule que pour quelques mois. »
Maia, 28 ans, Argentine.
« Je suis à Taise avec mon apparence physique car je l'ai acceptée. Je
n'ai jamais pensé que j'étais belle ou vraiment séduisante mais cela ne
m'a jamais posé de problème. Je ne travaille pas à Hollywood\ je n'ai
pas à être belle. Je ne pense pas que je suis jolie ni que je l'ai jamais
vraiment été. Mais quand j'étais jeune, j'étais OK, au moins
intéressante. Même jeune cela ne m'a jamais posé de problèmes. Je
plaisais aux garçons pour d'autres raisons. J'étais davantage
"mignonnette" que jolie. Il y a toujours eu des hommes pour aimer
mon style « petite chose ». Gwen, 57 ans, Los Angeles.
Quand j'étais enfant, je recevais beaucoup de compliments
physiques. Et puis il y a eu toute une période où je me suis trouvée très
très moche, où je me suis trouvée très très ronde. La transformation
de l'adolescence avec plein de complexes physiques, ce n'était pas
facile. J'ai été moins une petite poupée, mais moi ce qui m'a aidée à
m'accepter physiquement ça a été le regard des autres, en particulier
des hommes. J'ai pu m'appuyer sur un regard bienveillant et séduit.
Ce qui continue à m'aider aujourd'hui, j'ai plutôt tendance à voir mes
défauts physiques, par rapport aux critères à la mode, je suis trop
petite et ronde, j'ai de trop grosses fesses mais je plais aux gens, j'attire
plutôt la sympathie... Avec les étrangers, avec tout le monde, je génère
rarement de l'agressivité. Il y a eu suffisamment de types qui m'ont
draguée dans la vie pour que je me dise « ça va ». Je me suis beaucoup
aidée de leur regard.
- Vous sentez-vous belle aujourd'hui ?
-Oui. Ça dépend des jours. Belle je ne sais pas. Je ne pense pas. Je
pourrais te dire que je me sens séduisante. Sachant toujours que pour
moi le fait d'être séduisante a une composante physique, mais va bien
au-delà de ça. Moi j'ai toujours pensé que mon arme n'était pas mon
physique. » Sofia, 39 ans, Argentine.
« Je n'ai jamais eu de problème avec l'apparence physique. Je n'ai
pourtant jamais été la plus mince. J'ai toujours eu des petits amis. Je
ne me suis jamais souciée de ne pas avoir de petit copain parce que
j'en avais toujours un. » Eleonora, 30 ans, Nouvelle Zélande.
« A chaque fois qu'un homme me dit je t'aime, dans un contexte de
séduction, d'amour je me sens belle. Ça m'est arrivé de marcher sur
l'eau. Quand tu te sens légère, portée par une force qui te dépasse.
Habitée par la beauté. Tu t'oublies complètement pour être totalement
au service des autres. En gratuité. » Nadia, 49 ans, France.
La capacité à être aimée d'un homme, à séduire n'est pas le seul
élément qui influence l'estime de soi et donc la satisfaction corporelle.
L’histoire personnelle, le vécu familial et bien d'autres critères entrent
en jeu dans l'estime de soi, mais la faculté à séduire joue un rôle
central. On en revient au sentiment commun que pour une femme «
être belle, c'est être aimée », qui marche ici dans l'autre sens. Etre
aimée, c'est souvent avoir de plus grandes chances que les autres
d'être satisfaite de soi physiquement. Et les femmes qui sont satisfaites
d'elles - physiquement - ne cherchent pas forcément à être « belles »...
Il y a bien sûr des exemples inverses, comme Ana, 35 ans de Buenos
Aires, qui n'arrive pas à séduire et du coup ne s'aime pas
physiquement. Un sentiment qui n'a rien à voir avec la réalité de son
physique, elle n'est pas plus déplaisante qu'une autre.
« Non je ne suis pas très à l'aise avec mon apparence physique, je
suis trop petite. J'aimerais être plus grande. Quand j'étais plus jeune
j'étais encore plus mal à l'aise.
-Quels sont vos atouts pour séduire un homme à votre avis ?
-Je ne comprends pas les hommes, vraiment je ne sais pas. Dans le
passé, je n'ai rien fait. Je trouve que je n’ai rien fait. Je n'ai pas d'idée,
je ne fais pas d'effort pour séduire les hommes, je ne sais pas le faire.
Si un homme me plaît je deviens stupide, je ne peux pas faire usage de
mes atouts, je suis totalement bête.
- Vous sentez-vous belle aujourd'hui ?
-Je ne m'aime pas trop, mais maintenant je l'accepte plus que quand
j'étais petite. J'ai l'impression de ne pas correspondre aux canons de
beauté.
-Un jour où vous vous êtes sentie particulièrement belle ?
Je ne m'en souviens pas. Je ne me sens pas belle. C'est dur comme
question. Je dois réfléchir beaucoup, il n'y a pas eu de jour où je me
suis sentie belle. Même quand je suis très bien habillée, très bien
maquillée je suis normale. Mais j'ai eu il y a 2 ans, un rapport avec un
homme très difficile à comprendre, dans un sens il a mis en cause ma
sécurité et ma confiance. C'est dur qu'un homme fasse ça. Ca a
réveillé des sentiments de mon adolescence, il avait une personnalité
si difficile, on ne pouvait pas avoir des relations normales. Ce n'était
pas mon amoureux, c'était un ami. Il est très froid. Un peu hystérique.
Moi j'avais des sentiments pour lui, je ne sais pas s'il a des sentiments
pour moi. » Ana, 35 ans, Argentine.
Cette satisfaction corporelle liée à la séduction, à l'amour peut-être
plus fugace, c'est le cas de Laura, qui elle, se sent belle « après l'amour
».
« Après avoir fait l'amour je me sens belle, mon visage est différent,
pas tout le temps, mais souvent. Je me regarde dans la glace je me
trouve différente et belle. Je pense qu'il y a un truc hormonal. Ça me
rend heureuse car c'est en rapport avec quelqu'un. » Laura, 30 ans,
Argentine.
En effet, au-delà de la capacité à séduire, les divers éléments qui
influencent la satisfaction corporelle sont variables dans le temps, par
période, par jour, faisant de la satisfaction corporelle un sentiment qui
n'est pas absolu.

4. La satisfaction corporelle, un sentiment changeant.


L'ensemble de ces critères : le regard des autres, sa propre
comparaison aux canons, la confiance en soi et la capacité de
séduction ne sont pas en réalité des choses séparées, mais des
éléments interconnectés entre eux. Par exemple, la confiance, est
citée comme critère de beauté pour les cinq cultures rencontrées,
même si elle s'exprime différemment dans chacune. Prenons deux
femmes : une femme qui a une certaine confiance en elle sera jugée
plus belle que l'autre. La confiance en soi influence donc aussi le
regard des autres sur sa « beauté ». Pour chaque élément on pourrait
montrer ainsi l'influence de chacun des autres. Cette interconnexion a
pour résultat que le sentiment d'être belle n'est pas continu dans le
temps, il y a souvent des réajustements à la hausse ou à la baisse en
fonction du poids et du contenu de chacun des éléments. Ces
réajustements peuvent être drastiques, remettant totalement à plat la
vision de soi, ou bien plus à la marge en fonction du contexte du jour,
de l'humeur.
Les exemples de Dori et Kelly
Dori et Kelly sont deux femmes dont la vision d'elles-mêmes a
évolué fortement suite à deux expériences très différentes. Pour Dori,
le changement était positif. Elle vivait en France, connaissait un
certain succès physique, puis a déménagé au Japon. En France, sa
vision d'elle-même était plutôt satisfaisante, ce qui l'influençait était
le regard que lui renvoyaient les autres. Au Japon, ce regard est
devenu bien plus que positif, pour des raisons purement physiques,
quelle évoque : elle correspondait d'un coup à des normes auxquels
les Japonais étaient sensibles mais aussi pour d'autres raisons. Sa
situation personnelle s'est beaucoup améliorée depuis qu'elle vit au
Japon, elle est devenue une vedette locale en animant un programme
de télévision pour faire apprendre le français aux Japonais, a écrit des
livres sur les secrets de mode et de beauté des parisiennes... Cette
accession à la célébrité a à la fois augmenté sa confiance en elle, mais
a aussi renforcé ce regard positif des Japonais sur son physique
« En France, on me disait que j'étais jolie, mais au Japon c'est
devenu incroyable. Au Japon les gens disent comme vous êtes jolie,
même des gens que je ne connais pas du tout, les femmes et les
hommes. Mais d'une manière intrusive presque, dans le métro. Ils
aiment beaucoup l'implantation des cheveux en m « fuji butai»
(comme le mont Fuji). Les gens me montraient du doigt. J'ai un petit
visage, et ils aiment beaucoup, pour eux c'est beau, pour eux c'est
important. » Dori, 45 ans, immigrée française au Japon.
Le regard de Kelly sur son apparence physique a aussi beaucoup
évolué au cours du temps, mais malheureusement pour elle de façon
négative.
Lorsqu'elle était petite elle avait une grande confiance en son
physique notamment grâce à son pouvoir de séduction. Pourtant
confrontée à d'autres regards, plus stricts, elle a dû revoir ses
prétentions.
« Quand j’étais petite et adolescente je croyais que j'étais plus belle
que je 21'étais en réalité. Sûre de moi, j'ai décidé que je serais actrice.
C'était aussi dû aux regards des hommes, j'ai toujours eu du succès, j'ai
toujours eu un petit ami qui m'aimait beaucoup. Ma sœur était très
jalouse de moi et je me disais qu'elle devait être jalouse de quelque
chose, donc que j'étais belle. J'ai passé beaucoup d'auditions. Je n'étais
jamais assez belle. Si je devais jouer la jolie fille, je n'étais pas assez
jolie et je n'accusais pas seulement ma façon de jouer mais mon
physique. Et ça ne marchait pas non plus pour la fille laide ou grosse.
Je n'étais nulle part. J'ai perdu 10 kilos, j'ai fait des efforts. J'ai
vraiment eu le sentiment de rater quelque chose. Cela restait hors de
mon contrôle. On ne peut contrôler son apparence physique que
jusqu'à un certain point. Le poids était la seule chose que je pouvais
con frôler.
-Comment es-tu sûre que tu étais refusée à cause de ton apparence
physique ?
Oh les auditions durent 30 sec, dès que tu as franchi la porte ils
savent s'ils te prennent ou pas. Quand j'ai compris que je ne serais
jamais actrice, cela m'a demandé un gros effort de réajustement dans
la vision de moi-même. Je n'étais pas si jolie. »
L'humeur
La satisfaction corporelle peut donc changer fortement d'une
période de vie à l'autre, mais peut être aussi plus ou moins forte dans
des périodes de temps plus courte : d'une semaine à l'autre, d’un jour
à l'autre. Des éléments plus fugaces et anecdotiques peuvent
influencer la satisfaction corporelle. De nombreuses femmes
mentionnent ainsi l'humeur comme facteur déterminant leur
satisfaction physique d'un jour à l'autre.
« Ça m'est arrivé plusieurs fois de me sentir belle. Et c'était toujours
parce que j'étais bien. Là où je fais la différence, c'est les jours où j'ai
envie de me maquiller. J'ai bien dormi, je suis en forme, je me suis
levée du bon pied, je me lève, je me maquille. C'est plus lié à l'humeur.
Quand je suis souriante et que je me sens bien. Par rapport aux autres
c’est ça aussi. Même quand j'ai 15 kilos de trop, quand j'ai la pêche, ça
m'arrive que même dans la rue, les gens m'arrêtent pour me dire un
compliment. Moi je 21e me trouvais pas belle, ce jour là j’avais mis une
jupe qui devait être du 42 ou du 44 ! Mais pour une certaine raison,
j’avais la pêche, j'étais boostée. Je croise un type qui s'arrête de loin,
qui dit « Vous êtes magnifique ». Ce n'est pas parce que je suis
particulièrement maquillée, c'est plus lié au sourire, à l'expression. »
Claire, 38 ans, France.
« Je pense que ma réponse pourrait être différente selon les jours. Il
y a des jouis où je m'aime, et d'autres jours pas du tout. Et je ne peux
pas vraiment expliquer la différence par des raisons physiques parce
qu'elle reste la même. Je sais que je n'ai pas changé. C'est un état
d'esprit en fait. Quand je suis heureuse, que je me sens bien. Je ne me
sens jamais belle quand je suis triste.
-Est-ce-que vous pensez à votre beauté quand vous êtes heureuse ?
-Oui j'y pense. Me sentir belle est une conséquence de ma joie. »
Diana, 32 ans, France.
Le contexte esthétique : décors, artifice, maquillage
Au-delà de l'humeur, le « contexte » esthétique environnant
influence aussi la satisfaction corporelle, du plus prés du corps bien
sûr (les artifices : le maquillage, la façon d'être habillée) au plus
éloigné : le décor extérieur (un beau paysage, l'ambiance chic d'un
restaurant...). C'est comme si l'environnement déteignait sur son
propre sentiment de beauté...
« Vous souvenez-vous d'un jour où vous vous êtes sentie
particulièrement belle ?
-Je me suis sentie très belle le jour de mon mariage. Ou à celui de
mes amies. Bien sûr j'étais heureuse, mais tout était très beau, j'étais
bien habillée bien maquillée, mais autour de moi tout le monde l'était,
et l'endroit était magnifique aussi. » Sayaka, 29 ans, Japon.
« Mon petit ami et moi, on est allés dîner avec des amis dans un
endroit à la mode. Nous étions tous beaux cette nuit-là. Nous étions
tous les quatre biens habillés, ce couple d'amis était très beau. Le
restaurant était très beau, avec de grandes tentures blanches.
J'adorais la robe que je portais. » Elyse, San Francisco, 54 ans.
On sent bien aussi que la beauté du décor influence aussi le
sentiment de bien-être et donc l'humeur des femmes interrogées...
Dans ce décor, les artifices comme la mode et le maquillage jouent un
rôle particulier. La signification du maquillage est différente selon les
cultures, tout autant que la façon et la quantité dont il faut en user.
Mode et maquillage sont bien sûr très liés à la définition culturelle de
la beauté. En conséquence, en France par exemple, le maquillage doit
paraître simple et « naturel » en apparence, même si en réalité il est
très complexe dans ses stratégies de valorisation de la personne. On
est dans la sophistication invisible. Ce qui est important ce n'est pas
d'être maquillée mais de paraître belle, les moyens pour y parvenir
ne doivent pas être connus. Si l'effort sur soi est valorisé comme dans
toutes les cultures rencontrées, il doit rester caché. Ainsi si l'on
revient à l'étymologie du mot « maquillage » en français, on
comprend bien dés lors, qu'il ne soit pas valorisé en soi et donc qu'il
ne doit pas se laisser voir. Le mot « maquillage » évoque la
dissimulation, avec toutes les connotations péjoratives qui y sont liées :
on ne maquille que ce qui doit être caché parce que l'objet initial est
laid, mauvais ou interdit (une voiture volée, une scène de crime...).
L'objet maquillé doit leurrer le regard extérieur, et faire croire qu'il est
intact, qu'il se donne à voir dans sa vérité, tel qu'il est. La vision
française du maquillage est une sorte d'hypocrisie. Le maquillage le
plus réussi sera le plus hypocrite. Aux Etats-Unis en revanche,
comme on l'a vu, le travail, et donc le travail sur soi, est si fortement
valorisé que ces manifestations peuvent être extérieures : le
maquillage peut se faire plus apparent. Lorsque l'on regarde
l'étymologie du mot « make up » on en revient encore une fois à la
vision américaine de la beauté. Make up signifie « révéler », le
maquillage doit donc montrer le meilleur de soi. Il ne s'agit plus de
discrétion ou de naturel, mais de faire apparaître ses qualités, de se
montrer sous le meilleur jour. Si cette entreprise nécessite que le
maquillage se voie et que le travail fourni se sente, peu importe. Au-
delà des cultures, l'importance du maquillage évolue aussi dans le
temps, en fonction de ce qui est valorisé ou non et qui transcende les
cultures notamment occidentales qui ont subi des modes proches au
cours des siècles derniers, même si leurs fonds culturels restent
distincts. Ainsi à la fin du XIXe et au début du XXIe siècle, au
moment où le « sain » prend une importance drastique dans la notion
de beau, la notion de maquillage recule devant celles de « protection »,
de « purification », de « revitalisation ». Si les années 80, ont été
marquées par le retour de la séduction et de la sensualité se traduisant
par un certain retour en grâce de l'artifice, le maquillage n'a pas
retrouvé l'importance qu'il avait auparavant, lorsqu'en 1900 le fard et
le fond de teint régnaient en maîtres...
Malgré ces différences selon les époques ou les cultures, on
retrouve un point commun, le maquillage donne un sentiment de
confiance. Pour cette raison, il est fondamental :
-quand je suis bien maquillée (c'est-à-dire d'une façon qui
correspond aux normes de mon pays et à mes normes personnelles),
j'ai davantage confiance en moi, donc je me sens plus belle,
-lorsque je me sens plus belle, que j'ai envie d’être regardée, je me
maquille.
« Racontez nous un jour où vous vous êtes sentie particulièrement
belle ?
-Une fois avec une amie, on se baladait, on avait 17ans, on avait été
chez Sephora, on pouvait se faire maquiller comme des stars. On s’est
trouvées trop jolies, on n'avait pas envie de rentrer à la maison, de pas
se démaquiller, on avait envie de se montrer. » Maurine, 20 ans,
France
La satisfaction corporelle est donc variable dans le temps. Elle subit
de petites différences d'un jour à l'autre en fonction du contexte de
l'humeur, du sentiment de bien-être mais suit aussi les événements de
la vie personnelle, comme on l'a vu pour Kelly ou Diana par exemple.
Il y a des phénomènes communs à la vie des femmes qui remettent
particulièrement en cause le regard sur soi et la satisfaction corporelle
: la maternité et le vieillissement.

Femme et mère
Il y a dans la maternité deux périodes distinctes où l'expérience
corporelle se modifie et entraîne dans son sillage le regard sur soi et
la satisfaction physique : la grossesse et la naissance d'autre part. On
retrouve dans ces deux périodes les deux types de changement qui
modifient le regard sur soi physique, mais avec une intensité qui ne
semble pas équivalente. Pour la grossesse prédominent les
changements du corps et pour la période post-partum les
changements symboliques de statut (accession au rôle de mère), qui
perturbent par rebond la vision de soi et la satisfaction corporelle. Si
l'on isole ces deux types de changements, qui sont liés en réalité, on
comprend le fort impact de chacun d'eux sur le regard sur soi. D'un
côté pendant la grossesse, le corps de la femme enceinte se modifie
fortement, et même pour les femmes qui vivent une grossesse sereine
avec peu de troubles physiques, toutes devront vivre une modification
significative de la taille de leur ventre, et souvent de leur poitrine. Au-
delà de ces changements communs à toutes, certaines connaissent des
changements plus conséquents : forte prise de poids, mobilité plus
réduite, changement dans la peau, les cheveux. Les changements
peuvent même être drastiques (souffrance corporelle, obligation de
rester couchée, complications etc.). Dans tous les cas, la grossesse est
pour les femmes une expérience qui leur rappelle à quel point elles
ont un corps, séparé et indépendant de leur esprit. En particulier pour
toutes celles qui n'ont jamais subi d'expérience « modificatrice » sur
leur corps (comme une forte prise/perte de poids, maladie, accident
etc.). La grossesse est le moment où le corps peut prendre comme une
sorte d'autonomie mentale, les changements allant plus vite que le
réajustement intellectuel de la vision de soi. Elles font avec la
grossesse « l'expérience du corps-organe ». Faire « l'expérience du
corps-organe » c'est avoir conscience de son corps comme organisme
biologique, presque séparé de soi. C'est sentir ce corps qui a une
volonté propre devant laquelle on est souvent passif, et qui est
potentiellement menaçant voire mortel. On l'a vu, la perception de soi
physique est souvent très erronée, les individus ne reconnaissant pas
leur propre profil... mais la plupart du temps la perception de son «
corps organe » est inexistante. Un individu sain ou non-enceinte
oublie la matérialité de son corps. Pour lui, le « corps est silencieux ».
S'il ne reconnaît pas son profil, comment pourrait-il penser à tout ce
qui se trouve à l'intérieur, de son squelette à ses poumons en passant
par ses entrailles ? Le sentiment qui nous lie à notre corps peut être
positif ou négatif, selon l'image que l'on a de lui, on peut le détester et
ne jamais l'oublier si on le trouve trop gros par exemple, mais cela ne
veut pas dire que le « corps organe » se fait ressentir et éprouver. Cette
expérience du corps-organe n'est pas connotée négativement, et peut
être plus ou moins bien vécue par les individus. La plupart du temps
elle vient avec l'âge ou la maladie pour les individus en général, et
avec la grossesse chez les femmes enceintes. Les femmes de ce point
de vue font bien plus vite « l'expérience du corps-organe » que les
hommes. Déjà, le corps se rappelait à elles tous les mois avec les
menstruations, leur signalant qu'elles avaient un organisme
biologique qui allait à son rythme mais la grossesse est le vrai premier
moment décisif où le corps-organe se rappelle à elles. Peut être peut-
on même imputer à cette relative précocité de la conscience du corps-
organe par rapport aux hommes les comportements plus
précautionneux en termes de santé des femmes : moindre tabagie,
alcoolémie etc.
C'est finalement comme si tous les aspects concourraient à ce que
les femmes gardent leur corps plus présent à l'esprit que les hommes :
la société les rend « responsables de la beauté » du monde comme on
le verra, la beauté faisant partie des caractéristiques inclues dans le
rôle sexuel de « femme », et la biologie leur rappelle plus vite la
matérialité de leur « corps-organe ». En plus de cette présence à
l'esprit, l'expérience de la modification du corps pendant et après la
grossesse n'est pas forcément facile. Si certaines ont beaucoup de mal
à tolérer les modifications
passagères de la grossesse, et détestent ce corps aux nouveaux contours, le
corps « enceint » bénéficie d'une tolérance plus grande que le corps
habituel, de la part de l'individu et de celle d'autrui. C'est un corps qui fait
quelque chose qui a un rôle précis, qui se modifie pour la bonne cause. Le
corps après la naissance ne bénéficie plus très longtemps de ces excuses et
les normes habituelles reprennent vite le dessus : poids, qualité de la peau,
contour des seins etc. Les femmes doivent donc gérer ces changements, en
fonction de leur importance qui varient d'un individu à l'autre. Dans tous
les cas, elles doivent se positionner par rapport à eux : modifier la vision
d'elles-mêmes ou fournir des efforts pour les endiguer (quels qu'ils soient :
régime, sport, chirurgie). La modification de la vision de soi physique
qu'induit la grossesse n'est pas forcément négative, car au-delà des
modifications physiques, la maternité est aussi un changement
symbolique : la femme accède au statut de mère. Comme on a vu que la
satisfaction corporelle était en grande partie liée à l'estime de soi,
l’accession au statut de mère permet à certaines femmes de recouvrir ou
d’augmenter l’estime d'elles-mêmes et donc par ce biais leur satisfaction
corporelle, même si leur corps a subi des modifications peu plaisantes.
Pour d'autres ce n'est pas si simple, car la maternité induit un
changement dans la vision de sa féminité, en particulier la mère et la
femme séductrice sont deux rôles qui ne sont pas toujours aisés à concilier.
Certaines femmes ont une vision « sacralisée » de la mère, rendue
concrète par le ventre rond ou l’allaitement, et même après par la
présence du petit enfant. Or comme on l'a vu le sentiment d'être attirante,
la capacité à séduire est ce qui, au sein de l'estime de soi, influence le plus
fortement pour les femmes la satisfaction corporelle. Pour celles qui ont
du mal à concilier les deux, la satisfaction physique s'en ressent
fortement. C’est le cas de Laetitia, 40 ans, New York. Lorsqu'elle évoque
sa maternité et ses conséquences dans la vision d’elle-même, elle
mentionne à la fois les changements sur le corps et le changement
symbolique de statut qui ont perturbé ce quelle appelle la définition de sa
« féminité » qui pour elle, est très liée au corps et à la séduction.
« Il y a une question que je me suis beaucoup posée quand j'ai eu un
enfant, c'est comment on passe de la « femme-femme » et « femme-mère
». La transition n'est pas évidente parce que le corps change beaucoup. Il
faut réapprendre à se regarder. Ne pas avoir peur d'être plus pro-active.
Tout à coup le corps devient presque un sujet tabou, on a cet instinct de
s'occuper de l'autre et pas de soi. C'est comme si ce n'était pas approprié
de penser à soi.
-Comment cela s'est-il traduit pour vous ?
-J'ai eu du mal à me rhabiller. Je ne suis pas obsédée par l'achat de
vêtements mais après la naissance de ma fille, je ne savais plus m'habiller.
Le corps change, les mois qui suivent la naissance, le corps est déformé.
Mais c'est aussi le sentiment de culpabilité. Ça m'a pris du temps; je n'ai
pas encore retrouvé mes sentiments d'avant, de la femme d'avant; mais
j'essaie de la redéfinir. Je m'habille plus fantaisie, plus relax; plus coloré.
Ce qui est difficile, c'est comme si la féminité n'était plus définie que par
le statut de mère. Il faut apprendre à revenir à une autre définition, à
avoir du charme. Je me sens mieux maintenant, je m'habille bien je mets
des talons, ça me fait plaisir. » Laetitia, 40 ans, France.
La vision du corps après la maternité est, en plus de caractéristiques
personnelles, fortement influencée par le statut de mère qui est relatif à
chacune des cultures. Certaines cultures lui donnent une telle importance
qu'il est difficile de concilier pour les femmes ce rôle de femme séductrice
et de mère, et donc de prendre soin de soi, d'avoir une forte satisfaction
corporelle, de se sentir « belle ». C'est le cas du Japon, où beaucoup de
femmes mentionnent spontanément la maternité comme un moment
décisif de changement dans la perception de leur physique. Les Japonaises
rencontrées racontent que dans leur pays, même si c'était tout de même
moins le cas désormais, les femmes sont « moins belles » après avoir eu
un enfant, notamment parce qu'elles prennent moins soins d'elles, se
négligent.
« Sont belles celles qui le restent même après avoir eu des enfants. C'est
difficile les enfants pour la beauté d'une femme. Après l'accouchement,
les femmes grossissent. Elles n'ont plus de seins. » Yoko, 36 ans, Japon.
« On aimerait bien être belle jusqu'au mariage. Car la différence avec
les femmes des autres pays, c'est qu'après le mariage ces femmes restent
belles. Les Japonaises, une fois qu'elles ont des enfants, elles sont un peu
négligées, enfin je trouve, je pense notamment à mes amies. J'explique :
c'est leur manière de vivre, elles ne sortent plus, et donc elles ne
s'habillent plus. Quand on sort, on essaie d'être belle, on fait un vrai
effort. Les Japonaises se sentent moins belles dès quelles ont des enfants.
Parfois, je suis impressionnée par leur négligence. » Makiko, 42 ans
Japon.
« Ici lorsque tu es enceinte, tu n'es plus une femme, tu es un sac. Tu ne
te maquilles plus, tu as des vêtements difformes. Mais c’est en train de
changer »
Dominique, 39 ans, immigrée française au Japon.
La maternité est une expérience spécifique qui induit des changements
dans la perception corporelle, mais toutes les femmes ne la connaissent
pas. Le changement majeur qui intervient dans la vie d'une femme et qui
implique des conséquences dans le regard sur soi physique est le
vieillissement.
Le paradoxe du vieillissement
Lorsque l'on pense à la beauté on l'associe encore généralement
spontanément aux jeunes âges de la vie, entre 20 et 35 ans, voire encore
plus jeune. Le mythe du regret de la jeunesse est un peu comme le mythe
de la femme complexée : tout comme les femmes devraient toutes être
obsédées par leurs défauts physiques, elles devraient toutes regretter cet
âge béni où elles étaient heureuses car elles étaient plus belles : plus
minces, sans rides, sans marques... Lorsque l'on rencontre des femmes,
leur sentiment est bien différent et l'on doit en conclure que, pour la
plupart, la jeunesse est loin d'être le plus bel âge de la vie. Bien sûr, il
existe tous les cas de figure, mais la majorité des femmes rencontrées se
sentent en réalité mieux plus âgées, en tout cas jusqu'à un certain âge,
c'est-à-dire en général jusqu'à que ce que des problèmes de santé
surviennent ou des changements majeurs (comme la ménopause). Il
semblerait qu'il y ait une sorte de pic de satisfaction vers 35-40 ans.
« Avec le crayon magique ?
« Je voudrais mincir. Et puis aussi je sens que ma peau commence à
descendre, je veux rajeunir un peu. Pas trop jeune, mais comme j'étais à
40 ans, c'était un bel âge, un âge idéal pour une femme. C'est l'âge où les
femmes sont les plus belles, il y a une maturité, une vie bien vécue. Et
puis devant soi encore une vie â vivre. On a déjà une bonne expérience,
mais on a encore la possibilité d'enrichir sa vie. » Akako, 57 ans, Japon.
Les femmes rencontrées confient toutes quelles sont beaucoup plus
heureuses « mâtures » (après 30 ans) que lorsqu'elles étaient jeunes parce
quelles sont plus tranquilles avec elles-mêmes, se connaissent mieux,
sont mieux dans leur peau. D'un point de vue global, il semblerait donc
que le bien-être vienne souvent avec la mâturité. Qu'en est-il de la
satisfaction physique, suit-elle la satisfaction globale de soi ou est-elle trop
alourdie par les modifications du corps vieillissant ? Il semblerait que
pour la majorité des femmes, elle augmente avec l’âge, et soit davantage
influencée par la satisfaction globale de soi et le bien-être éprouvé. Il y a
en réalité une sorte de paradoxe lié au vieillissement et au regard qu'il
entraîne sur soi : les femmes reconnaissent en majorité quelles étaient
plus belles lorsqu'elles étaient jeunes et que l'âge a dégradé leurs corps,
mais en même temps, elles se sentent mieux aujourd'hui, même
physiquement. Toutes reconnaissent qu'elles étaient finalement beaucoup
plus préoccupées de leur apparence lorsqu'elles étaient jeunes,
puisqu'elles étaient beaucoup plus tourmentées en général, sur tous les
sujets... Alors qu'en même temps, elles affirment que la vieillesse en soi
induit des modifications déplaisantes sur leur corps, qu'elles doivent
supporter, ou du moins auxquelles elles doivent faire face. Ce paradoxe
prouve bien encore une fois que la satisfaction corporelle est davantage
liée au bien-être et à l'estime de soi, qu'à l'image du corps perçu par
l'individu : les femmes pensent à la fois quelles sont « moins bien »
qu'avant et pourtant elles s’aiment mieux.
« Vieillir ? Plus vous êtes vieux, plus vous êtes heureux. Il n'y a rien qui
m'attende à part davantage de bonheur. On se connaît. Je m'accepte
mieux. Les choses qui me troublaient avant, ne me troublent plus, ou
moins. Quand j'étais plus jeune, j'étais torturée par l'apparence physique.
Par des défauts que j'inventais. Je me rappelle être devant le miroir et me
demander pourquoi mes cuisses étaient plus grosses que mes bras, et je
voulais être une table, avec les 4 jambes pareilles ! Heureusement que je
ne savais pas ce qu'était la boulimie. » Carolyn, 57 ans, USA.
« Depuis que je suis enfant, l'apparence physique est un sujet important
pour moi. Quand j'étais adolescente, ça m'a pris la tête. En vieillissant ça
change. A une certaine période, je ne voulais pas qu'il y ait une seule
veine sur une jambe, je voulais du lisse... En vieillissant tu acceptes les
imperfections, tu es beaucoup plus cool avec toi-même.
-Pourquoi ?
C'est pénible d'être toujours au taquet. Au bout d'un moment tu ne peux
pas traquer le 0 défaut. Tu apprends à voir, tu es moins dans un désir de
séduction uniquement physique, une vieille qui séduit comme une jeune
c’est débile, tu remplaces ce que tu perds un peu par d'autres choses.
Même si on t'apprend quand tu es jeune que c'est la beauté de l'âme qui
compte, toutes les filles veulent être belles physiquement ! Moi je voulais
une apparence physique parfaite pour compenser une certaine
agressivité, une spontanéité. Après tu apprends à maîtriser, tu lâches du
lest sur des choses moins importantes. » Florence, 55 ans, France.
« Quand on est jeune, on est en conflit, on est tourmenté, on ne peut pas
penser qu'on est belle. » Suzanne, 52 ans, USA.
Beaucoup évoquent leur jeunesse en se reprochant de ne pas s'être
rendues compte à l'époque combien elles étaient jolies ou mieux que
maintenant et de ne pas avoir su en profiter. Elles racontent quelles sont
surprises lorsqu'elles regardent des photos d'elles jeunes, « elles ne se
rendaient pas compte ». Lorsqu'elles regrettent leur jeunesse, c'est comme
si elles regrettaient une période de leur vie qui n'a pas existé : elles
voudraient revivre leur corps jeune, mais avec l'expérience et le recul
quelles ont acquis avec les années, pour pouvoir en profiter. Elles
voudraient avoir leur corps jeune et leurs yeux d'aujourd'hui pour se
rendre compte et s'aimer à leur juste valeur. Le mythe de la jeunesse est
tellement fort dans nos sociétés, qu'au-delà même de l'apparence
physique, lorsqu'elles regrettent leur jeunesse, c'est souvent une jeunesse
quelles n'ont pas eu. Elles regrettent de ne pas avoir eu cette jeunesse
mythifiée que l'on raconte partout, faite de rire, de sorties, de séduction,
d'amusement. « Elle doit bien exister puisque tout le monde en parle »,
mais finalement il semble que peu l'ait vraiment vécue et que la
comparaison entre le mythe et la réalité fasse souvent apparaître la réalité
bien terne.
« On ne peut plus faire la même chose. De la jeunesse il me manque des
trucs. Je n'ai pas le sentiment de m’être beaucoup amusée quand j'étais
jeune. La séduction tout ça, je n'ai pas trop vécu. Je me sens mieux
maintenant, je vieillis mais je suis plus moi, donc je suis mieux. J'ai
l'impression de mieux cerner ce que je peux faire de moi. » Claire, 38 ans,
France.
Ce regret non pas de la jeunesse « réelle » mais d'une jeunesse «
mythifiée » peut aussi apparaître très jeune, avec le sentiment bizarre
qu'on ne vit pas ce qu'on devrait vivre à cette période, qu'on est « moins
heureuse » et moins belles que ce qu'on lit dans les livres...
« J'ai la phobie du temps, moi j’ai 25 ans mais j'ai pas vécu ce que j'aurai
du vivre de 20 à 25.
-C'est-à-dire ?
-Ben, je cours l'été sur la plage, en bikini, il y a le soleil couchant, des
garçons; l'insouciance. J'ai 25 ans et je n'ai pas l'impression d'avoir vécu
mes 20 ans. Ce n'est pas une peur de vieillir. J'ai l'impression que j'ai raté
des moments. Je pourrais m'accrocher à ce fantasme de jeunesse et de
beauté que je n'ai pas eu... » Alice, 25 ans, France.
Si un sentiment de bien-être global vient avec la maturité, cela ne veut
pas dire que le vieillissement du corps soit forcément une chose facile à
supporter. En réalité, il semble que parmi toutes les conséquences de l'âge,
le vieillissement du corps soit celle qui est la plus difficile à supporter, et
que cette satisfaction globale de soi intervienne malgré les changements
déplaisants du corps. On pourrait même dire que bien souvent toute la
difficulté liée à l'avancée en âge se concentre sur le corps. Ce n'est pas
tant qu'on voudrait retrouver un mode de vie de femme plus jeune, ou un
état d'esprit mais par contre, on reconnaît que le corps jeune est plus
beau, plus efficient, même si l'on ne s'en rendait pas compte à l'époque. Il
semble qu'un des seuls aspects pour lequel il soit difficile de vieillir soit
justement le physique.
« Avant je me sentais attirante. Ma confiance m'était donnée par le
regard des autres. Je faisais 0 effort. Je fais plus d'efforts maintenant.
Avant je ne faisais pas de mèches, je ne mettais pas de maquillage.
Maintenant ma fille veut aller à une leçon de maquillage, et je veux aller
avec elle. Je ne veux pas ressembler à une prostituée ni faire la femme qui
veut faire plus jeune que son âge. C'est juste pour l'aspect physique que
c'est difficile de vieillir, c’est inévitable, vous ne pouvez pas contrôler. »
Kathryn, 53 ans, France.
« J'approche de la quarantaine, Il y a un point sur lequel je m'interroge
depuis un an. Je me dis que j'ai gagné avec l'âge : une affirmation de moi,
je suis plus présente, je suis satisfaite de ma vie, de tout, et en même temps
je me dis qu'il y a une dégradation qui est réelle. Chez les autres femmes je
trouve ça beau, les rides, mais j'ai plus de mal sur moi. J'ai 40 ans je suis
au milieu de la vie, je me dis que tout va redescendre, c'est fini la montée.
Je ne suis pas dans une déprime sur mon physique non plus et je ne
courrais pas après toutes les techniques. Mais bon, c'est bizarre comme
sentiment. » Emilie, 39 ans, France.
En plus de tous les travers de la dégradation du corps, l'âge complique
pour certaines femmes le rapport à la séduction. C'est comme si leur
image corporelle se dégradant elles ne savaient plus sur quoi compter
pour séduire... comme on l'a vu, l’enjeu de la capacité de séduction étant
très important dans la satisfaction corporelle, tout ce qui le remet en
cause, du moins mentalement, influence la satisfaction corporelle de soi.
L'exemple de Florence est intéressant, elle dit à la fois que son mode de
séduction n'a jamais été d'abord physique et qu'il se situait plus dans
l'esprit, l'impertinence, mais finalement ce sont les changements
physiques liés à l'âge qui lui ont fait perdre son assurance. Même si elle
dit se sentir mieux aujourd'hui, elle est un peu désorientée car séduire
était pour elle un aspect plaisant et important de sa vie, désormais elle a
le sentiment de ne plus savoir s'y prendre.
« Ce n'est pas tellement difficile de vieillir, j'ai plutôt de la chance. C'est
juste un peu difficile de trouver le bon rythme. Moi quand j'étais plus
jeune, j'étais très séductrice. Quand tu vieillis tu ne peux plus faire ça. Je
n'ai pas trouvé le tempo pour rester séductrice, je parle par rapport aux
hommes. C'est le seul truc qui me gêne. Tu ne peux pas être sur le même
mode. Quand tu es plus jeune, tu es plus dans l'impertinence, on permet
beaucoup de chose. A esprit égal, je sais moins bien avec quoi jouer, je ne
peux pas faire le décolleté, les jambes, ce n'est pas ce que j'ai de mieux. On
ne peut plus être moulé dans les vêtements, il faut compenser par le style.
« - Quels étaient vos atouts pour séduire, plus jeune ?
-Quand j'étais plus jeune, je n'avais pas une séduction physique, j'avais
des copines plus belles que moi, j'étais jolie, mais j'étais vraiment loin
d'être la plus jolie. Pourtant c'était toujours moi qui emportait la mise,
parce que je faisais mon cinéma, j'étais rigolote, vivante. En vieillissant je
ne sais plus trop comment faire.
-Je ne comprends pas bien, si votre séduction n'était pas physique alors
rien n'a changé, vous avez gardé votre état d'esprit non ?
-Euh... c'est vrai, je ne sais pas. En fait c'est paradoxal. Je crois que c'est
moi qui suis moins assurée, j'ai changé de regard sur moi. Cette capacité
de séduction, c'est ce qui m'a empêché d'avoir des complexes alors que
j’avais de grosses fesses par exemple. Je n'ai jamais eu de complexes. »
Florence, 55 ans, France.
C'est un peu la même chose pour Ronnie, sauf que Ronnie est actrice
quelle vit à Los Angeles, et qu'il est particulièrement difficile de vieillir
lorsque l'on fait un métier qui valorise la jeunesse, dans une ville
reconnue pour être le temple des stéréotypes de beauté. Comme pour
Florence, l'âge a remis en cause le rapport de Ronnie à la séduction.
« Je mens sur mon âge. J'essaie de ne jamais dire le vrai. Quand j'ai une
audition je dis 36 au lieu de 47 ans. Une fois j'ai dit mon âge, 47 ans; et on
m'a dit "Ah vous faites plus jeune..." et ils ne m'ont pas engagée. Donc je
mens. Toutes les actrices mentent. Elles disent qu'elles s'en fichent mais
ce n'est pas vrai. Oui je suis aussi obsédée par l'âge, mais je suis immature,
je suis jeune de cœur et c'est comme ça que je vois la vie, je ne veux pas
vieillir, mon esprit ne vieillit pas. J'étais plus belle quand j'avais 20 ans.
J'étais une tombeuse d'hommes. J'aime beaucoup les hommes et les
hommes m'aimaient bien, mais maintenant je pense que c'est fini. C'était
mon modus operandi. J'ai toujours aimé jouer avec le sexe opposé, avoir
l'attention des hommes, le jeu de la séduction. Maintenant j'ai le
sentiment que c'est fini. L'autre jour un homme m'a dit "Oh mon dieu, oh
mon dieu, vous êtes magnifique". J'étais plus flattée que je ne l'aurais
voulu. A 20 ans je l'aurais envoyé balader. » Betty, 47 ans, Los Angeles.
Le vieillissement du corps est dans tous les cas un changement auquel il
faut faire face et en ce sens une épreuve qu'il faut supporter car il
entraine une remise en cause du regard porté sur soi, une sorte de perte
de repères notamment pour les rapports de séduction. C'est comme si
plusieurs forces contradictoires étaient à l'œuvre, d'un côté les femmes se
sentent globalement mieux dans leur peau avec la maturité, mais de
l'autre l'image du corps qui se dégrade peut venir saper plus ou moins
fortement se sentiment de bien-être, selon les individualités, les histoires.

C. Avantages et inconvénients de la beauté


« Si la nature leur a refusé la beauté, les femmes épousent sans dot de
malheureux artisans, végètent péniblement dans le fond de leur
provinces, et donnent la vie à des enfants qu'elles sont hors d'état d'élever.
Si au contraire, elles naissent jolies (...) elles deviennent la proie du
premier séducteur »&.
Il a été montré que le physique d'un individu crée chez autrui des
attentes, notamment en termes de traits de personnalité et ces attentes
sont concordantes d’un individu à l'autre. En conséquences, la beauté
devrait créer des attentes positives en termes de personnalité, que
rappelle le proverbe « tout ce qui est beau est bon ». La beauté devrait
donc permettre aux individus qui en sont dotés d’accéder à des avantages
auxquels les autres n'ont pas droit, puisque la société leur prête d'emblée
plus de qualités. Les avantages que permet la beauté, les discriminations
positives quelle induit tant dans le monde du travail, qu'à l’école, pour se
faire des amis, pour se marier ont été très étudiés en sociologie.
Dès la petite enfance, les parents et l'entourage n'adoptent pas la même
attitude envers les beaux bébés : ils sont davantage regardés, sollicités que
les autres, on leur sourit davantage. (Hildebrandt, 1980). Il semble que les
hommes et les pères soient même encore plus sensibles que les femmes à
la beauté des bébés. Lors de l'enfance, les études ont montré que les
parents ne se comportaient toujours pas de la même manière avec les
beaux enfants, ils attendent en particulier des beaux enfants plus de
succès social (capacité à se conformer aux normes, à se socialiser). Les
beaux enfants réussissent mieux, de fait, à se faire des amis que les autres.
(Dion 1972.) Les parents et l’entourage sont plus indulgents avec les beaux
enfants. Par exemple, lorsqu'un enfant commet une faute, un acte grave,
s'il est beau, on aura tendance à considérer que des causes extérieures l'y
ont poussé ou bien que sa conduite est passagère, alors que si l'enfant est
laid, on considérera que ses dispositions « mauvaises » sont durables et de
son fait. A l'école, les enseignants ont tendance à surévaluer les beaux
enfants et au contraire à sous-évaluer les enfants au physique ingrat.
(Salvia et Algozinne, 1977).
Les études sur les avantages de la beauté sont si nombreuses et si bien
connues qu'on ne s'étendra sur le sujet seulement pour rappeler que les
études ont aussi révélé que, fait moins connu, si les bénéfices liés à la
beauté sont réels, celle-ci n'exerce une véritable influence que dans un
contexte où l'on ne dispose pour juger d'un individu que de peu d'autres
informations pertinentes ou lorsque celles-ci sont peu claires. Il ne faut
donc pas donner à la beauté un pouvoir suprême et penser quelle
dispense les belles personnes d'autres qualités pour parvenir à réussir
dans la vie. Cependant, puisque les autres informations (caractère,
comportements etc.) sont acquises plus progressivement et de façon plus
incomplète, l'influence de la beauté sur le jugement persiste durablement.
Que pensent les femmes Américaines, Japonaises, Françaises ou Néo-
Zélandaises des avantages que permet la beauté ?

1. La beauté, une clé d'entrée


Pour les femmes rencontrées, l'avantage principal de la beauté est de
fournir plus d'opportunités à celles ou ceux qui la possèdent qu'aux autres.
Elle donne davantage le choix que ce soit en matière de séduction, au
travail ou partout ailleurs. La beauté fonctionne comme une clé d’entrée,
elle ouvre les portes, mais pour elles, ne permet pas davantage, et, une fois
dans la place, que cela soit auprès d'un homme, ou dans un contexte
professionnel, il s’agit de savoir transformer l'opportunité en réalité, et la
seule beauté ne vous permettra pas de rester à l'endroit dont elle vous a
ouvert la porte.
« Les gens pensent qu'ils ont plus d'options s'ils sont beaux. Mais avoir
tous ces choix ne vous rend pas heureux. Si je suis belle j'ai 30 options
d'hommes, et si je ne le suis pas peut-être je ne vais avoir qu'une option,
mais c'est celui là qui va me rendre heureuse. C'est une question de point
de vue, de perspective. La beauté vous amène à la porte, mais ne vous fait
pas rentrer. » Rori, 34 ans, USA.
Pour elles, elle permet aussi de nombreux petits avantages et faveurs au
quotidien, une sorte d’indulgence, similaire à celle racontée par l'étucle
auprès des petits enfants qui commettent des fautes.
« Il y a les bons côtés. Si t'es une fille et que t'es pas trop moche, tu
arrives à avoir à peu près ce que tu veux en souriant. En en jouant. C'est
ce qui marche. » Laetitia, 28 ans, Paris.
« Cocteau disait « La beauté ça fait gagner 8 jour. » je ne sais pas si c'est
si important que ça. En même temps lorsque quelqu'un est bien
physiquement, les gens sont avec lui dès le départ, ça fait gagner du temps.
Si t'es beau et bête, et bien ça peut faire la blague quand même, pas avec
moi, mais avec la majorité des gens ça le fera quand même. Regardez à la
télé, des oubliés de l'expansion, des vermines intellectuelles. » Florence,
55 ans, Paris.
Pour les plus admiratives de la beauté, elle a un côté magique,
surnaturel, hors norme qui fascine, suscite l'émotion et qui donne un
certain pouvoir. Enfin, de la même manière qu'un environnement beau
influence le sentiment de beauté personnel, les femmes évoquent comme
elles aiment aussi s'entourer de belles personnes avec le sentiment que
leur beauté va rejaillir sur elles. Pourtant, peut-être parce quelles en ont
assez que les médias et la société insistent sur l'importance d'être beau, les
femmes ont tendance à souligner davantage les inconvénients de la
beauté que ses avantages, sur lesquels on s'attardera plus longuement car
ils sont toujours moins évoqués.
2. Les effets pervers de la beauté
Facilité et identification.
La beauté a aussi des effets pervers pour celles qui la possèdent, au
premier rang desquels, la facilité. On a évoqué comment, en effet, la
beauté permettait certains avantages, vous ouvrait des portes, bref peut
simplifier l'existence. Comment la facilité peut-elle être un inconvénient
dans la vie ? N'est-ce pas le rêve de tous que certaines embûches soient
levées ? Pourtant dans tous les pays visités, les femmes évoquent cette
facilité comme le principal inconvénient de la beauté. L’idée est que la
beauté vous offre des avantages, qui vous sont donnés, pour lesquels vous
n’avez pas besoin de faire d'effort. Vous êtes habituée dès l'enfance à
recevoir sans rien donner en échange, on vous récompense d'un aspect de
vous-même dont vous n’êtes que peu responsable. Les autres, qui ne
possèdent pas cette qualité, sont obligés de développer des stratégies
alternatives pour se faire remarquer, plaire à leur entourage autrement,
en développant des qualités de caractères ou d’autres signes valorisés par
la société.
« Dans les familles, souvent chaque enfant, occupe une boite avec un
rôle spécifique, il y a parfois le rebelle, l'enfant sage... Quelle était votre
boite ?
-Moi j'étais la boite de pétards. C'est la boite des filles qui ne pensent
pas qu'elles sont jolies et qui doivent faire beaucoup de bruit, d'humour et
déployer beaucoup d'énergie quand elles rentrent dans la pièce pour se
faire remarquer. » Betty, 47 ans, USA.
Akako, 57 ans, évoque très bien cet effet pervers de la beauté. Pour elle,
la beauté empêche de « chercher sa personnalité ».
« Dès l'enfance on connaît le niveau de sa beauté. Avec son niveau de
beauté, 011 cherche sa personnalité. La fille qui est née vraiment belle, elle
ne cherche pas sa personnalité, c'est aussi un inconvénient pour elle. J'ai
une amie d'enfance qui était très belle. Sa famille était connue dans
l'école, car les 4 sœurs étaient magnifiques et allaient toutes dans notre
école. Tout le monde connaissait leur famille de réputation pour cette
raison. Au Japon, on est assis en classe par ordre alphabétique et moi
j'étais toujours à côté d'elle, toute ma scolarité. Et celle qui était dans ma
classe, c'était la plus belle des 4 sœurs. Elle était toujours à côté de moi.
-C'était votre amie ?
-Elle n'était pas vraiment mon amie, mais elle m'aime toujours et est
très proche de moi. Nous sommes restées en contact. Mais moi grâce à sa
présence, j'ai compris. Tout le monde lui disait quelle était belle.
L'inconvénient, c'est que du coup, elle ne cherchait pas à exprimer son
caractère, sa personnalité.
Les filles nées belles, sont comme ça, elles ne bougent pas. C'est facile
pour elles, elles n'ont rien à faire pour être plaisantes. Quand on n'est pas
belle, on cherche à avoir des qualités autrement.
- Votre amie, avait-011 une façon particulière de s'adresser à elle ?
-Les hommes étaient toujours gentils avec elle.
Notre école était très sévère et après beaucoup de filles se sont mariées
directement. La plupart dans des mariages arrangés. Maintenant ça
n'existe plus. Mais nous étions encore à l’ère des femmes mariées par des
mariages arrangés. Les mariages arrangés ont duré jusqu'aux années 80.
Les dernières épouses de ce type ont maintenant 40-50ans, et donc il va y
en avoir de moins en moins. »
« Une très belle femme, celle qui a toujours été belle ne sera pas
chaleureuse et simple. Parce qu'elle a toujours eu cette attention, elle n'a
jamais travaillé sa personnalité. » Maria, 25 ans, Nouvelle-Zélande.
L'effet pervers de la beauté est en réalité multiple : la beauté induit chez
celles qui la possède de façon particulièrement notable une « sur-
identification » à elle, un sentiment que l'on se résume à cette qualité et
que c'est celle-ci qui est valorisée au détriment d'autres qualités
potentielles. D'un côté, elle induit une facilité qui rend « paresseuse » et de
l’autre elle enferme dans son registre, finalement assez limité et
périssable.

L'exemple d'Aileen
Aileen est une très belle jeune femme de 33 ans. Elle habite à Los
Angeles depuis qu'elle est mariée. Elle a fait quelques années d'études de
philosophie après le bac, et puis a commencé à enchaîner différents
boulots quelle n'aimait pas : consultant financier pendant quelques mois
puis dans une galerie. Lorsqu'elle a rencontré son mari à 23 ans, elle a
arrêté de travailler pour le suivre. Dès lors, elle a fait quelques formations
supplémentaires : une école d'art quelle n'a pas menée jusqu'au bout, et
des cours de peinture sur papier peint. Son projet est de lancer sa propre
entreprise de papier peint l'année prochaine, mais cela fait déjà un an
quelle a pris les cours de fabrication et rien ne semble vraiment arriver.
Elle est d'ailleurs un peu gênée lorsqu'on lui demande ce quelle fait dans
la vie, elle évoque ses cours d'il y a un an, ses projets de l'année prochaine,
mais ne parle de rien de concret au présent.
La beauté d'Aileen ne passe pas inaperçue, elle est très grande, les
cheveux auburn, les yeux verts, la peau très blanche. Elle a été repérée
plusieurs fois par de grandes agences de mannequin, elle a d'ailleurs fait
quelques photos. Pourtant déjà mince, elle n'est jamais parvenue à perdre
les quelques kilos que lui demandaient les agences pour être engagée.
« Je suis née au Texas, à Huston dans une famille de 4 enfants, avec 3
filles et un garçon. J'ai eu une éducation catholique mais je ne crois plus à
la religion désormais, tous mes frères et sœurs sont pareils. Au Texas, les
catholiques sont une minorité, le Texas c'est la "bible belt" (note : la zone
protestante rigoriste des USA), nous nous sentions plus intellectuels que
religieux. Nous habitions au Texas mais nous n'avons pas de racines
texanes complètes, ma mère est de Chicago. »
Aileen insiste beaucoup sur le fait que sa famille ne correspond pas au
stéréotype habituel des Texans.
« Le Texas est un endroit complexe, très conservateur, religieux,
patriote. Nous avions des vues plus larges, nous nous intéressions au reste
du monde. Mon père travaillait dans le pétrole et dans ma classe
beaucoup d'enfants étaient fils et filles d'étrangers des compagnies
pétrolières. Mais en même temps nous avions un modèle traditionnel.
Quand vous êtes nés dans la classe moyenne comme moi, on vous dit que
vous pouvez devenir ce que vous voulez, mais pourtant on vous dit aussi
que le succès pour une femme c'est à la fois d’être belle, d'avoir des
enfants et de faire une carrière. C'est beaucoup de pression, beaucoup de
choses à la fois. En même temps on se rend compte qu'en réalité, être juste
belle c'est déjà une réussite pour une femme. Ça me fait penser au film le
Mariage de Muriel : le succès ce n'est pas d'avoir des buts et de les
atteindre mais d’être belle et de se marier. Il y a beaucoup de messages
contradictoires. Ma famille m'a toujours dit que j'étais belle que je déviais
essayer d'être mannequin. J'ai fait un peu de mannequinât à l'université
et à Los Angeles j'ai été repérée par une agence, mais je devais perdre une
taille et je n'y suis pas arrivée. J'ai toujours pensé que c'était une option
pour moi parce que j'avais le visage. Pourtant je n'avais pas le corps.
Quand j'étais petite je pensais que réussir ma vie c'était devenir
mannequin. Plus maintenant. Ma sœur a fait davantage de mannequinât
car elle était plus grande et plus mince. J'étais horriblement jalouse.
Quand elle a commencé j'ai eu le sentiment qu'elle venait sur mon
territoire, elle n'a pas eu un succès fou mais elle a gagné pas mal d'argent.
J'ai été repérée plusieurs fois, j'ai fais des catalogues, j'étais très flattée
mais à chaque fois je n'arrivais pas à perdre les quelques kilos nécessaires
pour aller plus loin.
J'ai une relation compliquée à la beauté. Je l'ai trop valorisée. Je lui ai
trop donné d'importance, j'ai minoré mes autres qualités. La beauté a des
avantages, vous êtes traitée de manière différente, les portes s'ouvrent.
Les hommes plus âgés vous écoutent juste parce que vous êtes jolie. La
beauté contient un certain pouvoir que les gens respectent. Il faut aussi
savoir s'en servir. Avec des hommes qui ont un certain égo, je sais
comment les prendre.
La beauté est aussi un danger énorme. Vous finissez par vous identifier
totalement à elle, vous pensez que c'est la seule chose que vous avez, et
quand on vieillit que reste-t-il ? Vous prenez soin et cultivez cette part de
vous-même car c'est les indications que vous donne la société. J'essaie de
cultiver mes autres qualités, mais je n'y arrive pas autant que je voudrais.
J'ai gagné en expérience avec l'âge, je suis davantage en contact avec
d'autres parties de moi-même. Je veux être une personne complète. Ce
que la beauté vous donne n'est pas satisfaisant, vous ne vous réalisez pas
dans la beauté. Je veux me prouver que je suis capable de monter mon
entreprise.
Oui c'est mon histoire. Mais j'ai gagné en expérience.
Un jour quelqu'un m’a dit que j'étais trop belle pour mon bien. Que cela
m'avait empêché de réussir au travail et dans tous les domaines. Que je
n'avais jamais dû faire d'efforts, que les choses me sont venues trop
facilement. C'était très dur â entendre sur le coup, mais je pense qu'il y a
du vrai. Je suis trop belle pour mon bien, et je n'arrive pas encore â
dépasser ce stade ».
Cette identification totale à la beauté crée une angoisse qu'Aileen
évoque : que se passe-t-il lorsque la beauté s'efface ? Si je ne suis que ma
beauté, je ne serai plus rien lorsqu'elle passera ? Sofia, 38 ans, souligne
que cette identification poussée à un physique agréable amène à faire
croire que c'est la raison pour laquelle on est aimé, et donc génère
pression et dépendance.
« J'étais une gamine très très jolie et je me le suis entendue dire à
longueur d'enfance, par mon entourage, par des étrangers. Du coup ça
crée un rapport au physique par forcément confiant. Je ne me suis pas dit,
c'est bon, je suis jolie. Au contraire, ça a crée un truc, une pression, hou la
la, si je ne suis pas jolie on ne va pas m'aimer. » Sofia, 38 ans, Argentine.

Beauté et renforcement des stéréotypes féminins


Cette identification à la beauté n'est pas seulement vécue par celles qui
la possèdent, elle est aussi inconsciemment enregistrée par autrui, créant
un deuxième effet pervers : une femme belle peut difficilement posséder
d’autres qualités, en particulier des qualités intellectuelles, ou réussir pour
d’autres raisons que sa beauté. La beauté est une telle évidence quelle
devient la cause de tout et absorbe le reste. Il y a en réalité plusieurs
visions qui s'affrontent. D'un côté on a vu que les belles personnes étaient
parées de plus de qualités que les autres, et que les enseignants par
exemple avaient tendance à mettre de meilleures notes aux beaux
enfants, les considérant comme plus intelligents. On voit beaucoup
d'études notamment Américaines qui montrent combien les gens beaux
sont parés d'une aura de succès, comme si leur beauté était le signe
extérieur de toutes leurs qualités intérieures (cf chapitre USA). Une autre
perception et contradictoire agit en parallèle : la croyance que surface et
profondeur sont antinomiques, autrement dit qu'apparence physique
agréable est signe de peu d'intelligence. C'est le revers de la facilité : les
belles personnes se sont concentrées sur le facile, sur le superficiel parce
que la facilité leur a été donnée à la naissance. C'est vrai pour la beauté
innée mais aussi pour celle acquise, travaillée : il est courant d'entendre
qu'une personne qui fait trop attention à son apparence physique n'est pas
très intelligente, en particulier pour une femme. Ces poncifs sont bien
connus, mais malgré tout leur puissance reste intacte.
« La beauté peut même être un désavantage : on ne vous prend pas au
sérieux. Je dis ça, et moi-même je suis la première à me laisser piéger.
L'autre jour nous étions à une exposition, et il y avait une guide
conférencière qui commentait les peintures. Elle était très jolie, et très
bien arrangée. Ma première impression s'est portée sur son physique, et je
me suis surprise à ne pas trop écouter ce qu'elle disait, et à ne pas la
prendre au sérieux. Je dis que je me suis surprise, parce qu'au bout d'un
moment comme elle était vraiment intéressante, j'ai oublié ce préjugé sur
son aspect physique, et je me suis même rendue compte que je l'avais eu . »
Vicky, 47 ans, USA.
L'explication de cette association entre beauté et divers préjugés négatifs
comme la bêtise, la superficialité, ou encore le médiocre statut
professionnel a directement à voir avec les discriminations négatives de
genre. Les belles femmes étant considérées comme plus féminines, elles
sont aussi particulièrement victimes des préjugés associés au rôle et à la «
personnalité » traditionnelle féminine.
La puissance de ces clichés s’exerce spécifiquement à l'encontre des
belles femmes qui cherchent à acquérir des positions élevées en termes
intellectuels ou managériaux, ou des postes vus comme « typiquement
masculins ». En effet l’adjectif « féminin » induit des attentes
comportementales : qualité d’écoute, douceur, réceptivité... Le physique
attrayant d'une femme lui donne donc plus de chances que les autres
d’accéder à des postes « typiquement féminins » ou subalternes mais la
desservira pour accéder à des poste managériaux. (Heilman et Stopeck
1985). Ces emplois sont associés à des caractéristiques plus « masculines »
(ambition, rationalité, etc.). Dans ce cas-là, des femmes moins attrayantes
ont plus de chance d’accéder à ces emplois. Ce qui semblait un paradoxe
attaché à la beauté (d'un côté de belles personnes parées de qualités et de
l’autre la beauté antonyme d’intelligence) est en réalité résolu par les
stéréotypés associés au genre. Encore plus puissants que ceux attachés à la
beauté, ils fixent leur limite : dans la majorité des cas, on prête davantage
de qualités à une belle personne sauf aux belles femmes, à qui on ne prête
pas les qualités nécessaires pour accéder à des positions « masculines ».

D. L'importance de l'apparence physique

1. Les femmes responsables de la beauté du monde


L'apparence physique a une influence primordiale sur la perception que
les autres ont de nous, et même si on peut chercher à maîtriser les
messages envoyés, il est difficile d'en prendre totalement le contrôle, la
plupart du temps ils nous échappent. L'influence reste. Or, nous ne
sommes pas tous égaux devant l'importance de l'apparence physique et
celle des messages quelle véhicule. Pour certaines catégories de
personnes, l'apparence physique a une importance plus grande que pour
d'autres. En effet, s'il y a des différences en fonction des milieux dans
lesquels on évolue, des métiers que l'on pratique (ainsi les métiers où « la
représentation » est un critère, où l'on peut signifier dans les annonces
d'emplois « bonne présentation demandée »), la première différence se
fait entre les hommes et les femmes. Un physique attrayant reste un
critère d'évaluation de la personne plus important pour les femmes que
pour les hommes. Une des raisons qui a motivé ce livre dès le départ, et
qui a entraîné un périmètre de recherche centré sur les seules femmes, est
l’hypothèse empirique qu'être belle est plus important socialement et
psychologiquement pour une femme que pour un homme (pour se sentir
bien personnellement, pour « réussir » en tant que femme...) et que la
pression pour entretenir ou développer un physique agréable est plus
forte sur les femmes. Il suffit de jeter un coup d'œil au contenu des
magazines dit « féminins », mais aussi de réfléchir à la littérature, la
poésie, et au cinéma : le héros tombe amoureux de la femme qui le séduit
physiquement, de celle qui est belle, alors que l'héroïne tombe amoureuse
du puissant ou du valeureux. Au-delà des clichés, les études sur le sujet
vérifient ce point : en ce qui concerne l'apparence physique, ce qui est
valorisé chez une femme est d'avoir un corps séduisant, alors que pour un
homme c'est d'avoir un corps efficient. Les études montrent aussi que les
femmes en moyenne sont perçues comme plus attirantes que les hommes.
(Bruchon Schweitzer, 1990)
On a par ailleurs déjà évoqué le fait que les belles femmes sont perçues
comme plus féminines que les autres. La beauté est donc une sorte de «
caractère sexuel secondaire » des femmes. Elle reste attachée au rôle
prescris aux femmes dans notre société. Cette responsabilité est si forte
quelle en devient génétique pour certaines, comme pour Carolyn, 57 ans,
de New York.
« Les femmes ont un sens de la beauté plus développé. Elles y font plus
attention et s'en sentent plus responsables. Si tu veux être jolie, tu ne le
fais pas juste pour toi, c'est aussi pour le reste du monde. Les femmes sont
celles qui sont responsables de la beauté physique pour les autres. Je ne
sais pas comment l'expliquer. C'est comme si c'était un peu leur charge.
Des hommes beaux ? Un hasard. Alors que les filles depuis qu'elles sont
petites, se mettent du rouge à lèvre. Les vieilles passent leur après-midi
chez le coiffeur... Les femmes ont le gène de la beauté, c'est un peu comme
l'instinct maternel. Ou alors c'est un sens esthétique. En tout cas, c'est leur
job. » Carolyn, 57 ans, USA.
Nadia remet la différence de beauté entre les hommes et les femmes
dans un contexte biologique :
« Il y a beaucoup d'espèces où c’est le mâle qui est plus beau que la
femelle. Par exemple, les canards. Les cols verts sont très beaux, alors que
les femelles sont toutes marron. Dans l'espère humaine c'est le contraire.
C'est la femme qui est belle. » Nadia, 49 ans, France.
Pourtant, contrairement aux cols verts, les différences physiques entre
homme et femme sont en réalité ténues. Alors que mâle et femelle col
vert s'opposent radicalement dans leur plumage, l'un chatoyant l'autre
terne, les humains ne se distinguent que par quelques signes rares
(organes génitaux, pilosité..), finalement très peu apparents. Les
similarités sont en réalité bien plus frappantes. C'est davantage
l'impression cle la culture dans leurs corps (via l'habit, l'artifice etc.) qui
accentue les différences entre homme et femme. La femelle humaine
devient alors celle qui porte l'habit chatoyant (en tout cas en Occident
depuis le XVIIe siècle) et le mâle l'habit terne (le costume). Que les
femmes soient jugées plus belles que les hommes, et que la responsabilité
de la beauté pour la race humaine leur soit confiée, est entièrement
culturel. Si nous pouvions nous extraire de nos représentations pour
regarder les corps humains avec autant de distance que nous sommes
capables de juger des plumages des cols verts, nous verrions bien qu'il n'y
a en réalité que peu de choses qui séparent les deux types de corps. Mais
l'histoire de nos cultures en a décidé autrement. Les femmes restent
responsables de la beauté du monde. Elles ont pour devoir d'être belles,
c’est finalement ce qu'on attend d'elles.
« Dans la dualité qui depuis l'origine du monde, oppose le masculin au
féminin, la beauté leur est associée comme la force l'est aux hommes. La
Femme incarne la Beauté; la Beauté s'incarne dans la femme. Elle est
l'ornement du ciel et de la terre, comme elle doit être celui de la cité et de
la maison. Au guerrier fatigué, au chasseur fourbu, au voyageur épuisé, au
manager surmené, elle présente la lisse douceur de son visage souriant (le
rire déforme; il appartient aux hommes, au diable), ou la tendre rosée de
ses larmes. » (Michèle Perrot. Les femmes ou le silence de l'histoire).
Kelly, 30 ans habite à New York dans un quartier. Elle explique
comment, dans son quartier, être belle est finalement le plus haut statut
auquel une femme peut prétendre.
« Dans ce quartier, la plupart des femmes sont obsédées par l'apparence
physique et l'argent. Elles ne travaillent pas. Ici, la position la plus élevée
pour une femme est à la maison, cela signifie que son mari gagne assez
d'argent pour avoir une belle femme qui n'a pas besoin de travailler et
donc elle peut être raffinée, rester à la maison, et être belle. Malgré tout
ce que les femmes ont pu réaliser, ici, à New York, dans ce quartier, le
statut le plus haut pour une femme c'est être belle et mère au foyer. »
Ce sentiment de responsabilité prend une forme particulière chez les
jolies femmes. C'est comme si elles avaient la chance de posséder cette
qualité, et qu'elles se devaient de l'entretenir pour toutes celles et tous
ceux qui ne l'ont pas.
« J'ai une relation compliquée à mon apparence physique. Parce que je
voudrais que ça soit tout le temps parfait et que ça ne l'est pas. On m'a
souvent dit que j'étais belle. Ce qui est compliqué, c'est que tu as le
sentiment que tu as un devoir vis-à-vis de ça. Si je ne suis pas assez belle,
assez soignée ou que j'ai grossi, ça me coûte : ça n'est pas au niveau de ce
que les autres attendent de moi. Il faut toujours être à la hauteur. C'est
valable pour tout dans la vie pour moi. J'ai 10 kilos en trop depuis
quelques mois. J'ai le sentiment que je déçois les gens, que je pourrais faire
mieux avec ce que j'a. » Claire, 38 ans, Paris.
Claire est toujours à la recherche de la perfection, cette peur de ne pas
exploiter un potentiel à son maximum est inhérent à sa personnalité, et il
augmente le sentiment de responsabilité que beaucoup de belles femmes
comme elle entretiennent vis-à-vis de leur physique. Les belles femmes
sont sur-identifiées et se sur-identifient par rapport à leur physique, ce qui
leur donne le sentiment quelles sont diminuées lorsqu'elles sont moins
plaisantes physiquement. Comme tous ceux qui possèdent un don ou une
qualité particulièrement notable, il existe une certaine pression sociale
pour exploiter cette qualité, pour l'entretenir, toujours dans cette logique
volontariste, responsable de soi des sociétés développées.
« Quand on parle des aspects négatifs de la beauté, on dit qu'on exagère,
mais la beauté donne un forme de responsabilité. On habitue les gens à un
niveau, une femme jolie ou belle, dès qu'elle est un peu négligée, aura des
remarques. Comme si c'était un devoir. » Dori, 45 ans Japon.
L'assignation à cette responsabilité entraîne des effets pervers.
Puisqu'être belle c'est être valorisée par la société, les femmes
rapprochent le sentiment de beauté à celui d'être aimée et de s'aimer.
« Se trouver belle ça veut dire s'aimer. Quand je peux m'aimer je suis
contente de moi. C'est d'être sure de soi’ sentir sa valeur. » Asuka, 23 ans
Japon.
Etre belle et prendre soin de son apparence sont donc des normes
sociales dictées aux femmes. C'est-à-dire, selon la définition d'une norme
en sociologie « une règle de conduite socialement sanctionnée si elle n'est
pas respectée »—. La sanction passe par des discriminations concrètes,
mais aussi par des tourments psychologiques et un sentiment de pression.
Puisque la société fait peser sur les femmes la responsabilité de la beauté,
elles ressentent une pression pour se conformer au modèle quelle
prescrit.

2. La pression subie
Toutes les femmes rencontrées s'accordent sur un point, quelle que soit
leur culture : elles ressentent une pression quant à leur apparence
physique liée à l'importance d'être belle. Cette pression n'est pas ressentie
de façon unanime, et chacune l'évoque à sa manière, le vit plus ou moins
bien, arrive à s'y soustraire, mais elle existe pour toutes. Les femmes ne
s'entendent pas non plus sur les origines de la pression. Pour certaines, le
regard des hommes ou les médias sont coupables, pour d'autres au
contraire, ce sont les femmes qui se fixent elles-mêmes des exigences
inatteignables que personne ne leur demande...
Pour Carolyn (57 ans, NY), les médias nous font vivre dans un monde
de critères de beauté irréels dont les femmes sont les premières dupes,
plus que les hommes, dont les standards ne sont finalement pas si élevés,
et qui sont plus en phase avec la réalité. Pour elle, ce sont finalement les
femmes, influencées par les médias, qui s'infligent à elles-mêmes une
forte pression.
« Les hommes sont différents, je sortais avec un homme assez gros qui
se comportait comme s'il était Apollon. Je me suis dit que je voulais être
comme lui. Etre capable de se penser de cette manière. En réalité les
hommes ont des standards assez bas pour les femmes. Les femmes se
mettent la pression toutes seules. Les hommes sont réalistes finalement
car quand on voit de vraies femmes, on se sent mieux. Quand je vais au
hammam, je me sens mieux quant à mes imperfections. Mais le problème
c'est que d'habitude on ne voit pas de vraies femmes. On voit les médias.
Il n'y a pas assez de nudistes pour qu'on puisse voir de vraies femmes !
Quand je suis allée à Coney Island (parc d'attractions sur une plage près
de NY), il n'y a que de très grosses personnes, je me suis sentie si mince,
c'était une expérience merveilleuse . » Carolyn, 57 ans NY.
Diana (Argentine, 32 ans) est également de cet avis, pour elle, les
hommes n'ont pas les standards des magazines, et la pression n'est pas de
leur fait. Les femmes, par manque de confiance, d'éducation (ou d'autres
caractéristiques personnelles à mettre en avant) accentuent l'importance
de ce qu'elles croient valorisé dans l'identité féminine.
« Les femmes pensent qu'elles comprennent les hommes et leurs
besoins mais ce n'est pas vrai, on ne comprend rien, on n'a pas idée. On
se met la pression toutes seules. Les hommes ne sont pas si exigeants. Ils
veulent autre chose. Ils sont intimidés par les très belles femmes, ils se
sentent en insécurité.
-Mais alors pourquoi les femmes veulent-elles être parfaitement belles
si ce n'est pas ce que les hommes recherchent ?
-Par manque d'éducation. Elles n'ont rien d'autre. Donc elles agissent là
où elles peuvent agir. Je ne m'inclus pas car j'essaie de me protéger de la
pression même si je la ressens très souvent. J'ai fait des études, je peux un
peu me protéger. Mais si vous n'avez pas fait d'études, ou si vous avez
moins de motivation, vous pensez que la beauté c'est le bonheur. Vous ne
pouvez pas vous arrêter une seconde pour réfléchir. Vous êtes rattrapée
par la pression. Vous n'avez pas le recul. Vous prenez les choses au
premier degré. »
Les femmes ont chacune des réactions différentes à cette pression,
comme l'évoque Diana, en fonction de divers critères : leur appartenance
sociale et ce qui est valorisé dans leur milieu, leur capacité à prendre du
recul, à valoriser d'autres aspects d'elles-mêmes, leur satisfaction
corporelle, l’estime globale quelles ont d'elles-mêmes... Sur celles chez qui
elle est ressentie avec le plus d’intensité, on observe deux réactions
différentes : une absorption de la pression, un comportement de
rejet/défense sur la thématique qui les conduit à « l'ignorer » ou plutôt la
refouler. Les deux attitudes peuvent se transformer en obsession et
souffrance.
Betty et Iris ont deux attitudes totalement différentes face à la pression
sur leur apparence physique. Betty est actrice et obsédée par l’apparence
physique, décrivant même ses « tocs » et Iris a souffert toute son enfance
de sa déformation physique, pourtant ne l’évoque jamais.
Les exemples de Betty" (USA) et Iris (NZ)
Betty a 47 ans, elle habite Los Angeles et est actrice. Elle n’a pour
l’instant joué que de petits rôles, mais son mari est scénariste et
réalisateur, et l’année dernière il a réalisé un film très grand public pour
les enfants, qui a eu beaucoup de succès. Elle est née dans une banlieue de
New York, et est la petite dernière d’une famille de 7 frères et sœurs, un «
miracle de la ménopause », d’origine italienne et irlandaise, les deux
communautés populaires emblématiques de la région.
« Ma mère était femme au foyer, c'est elle qui a forgé toutes mes
convictions sur la beauté. En fait elle m'a rendue complètement névrosée.
Elle était magnifique, une peau sans défaut, mais une femme très froide.
Elle avait travaillé dans un magasin de bijoux avant d'avoir des enfants,
mais quand j'étais petite elle ne travaillait pas, elle était juste fatiguée de
s'occuper de nous. Une année je suis restée avec ma mère, et tous mes
frères et sœurs allaient à l'école. Elle était très snob pour la beauté. Elle
prenait un train pour aller en ville dans un salon, parce qu'en banlieue ce
n'était pas assez chic. C’est la première personne que je connaisse qui soit
allée dans un salon Elizabeth Arden. Je me souviens attendre et attendre
pendant des heures, une fois par semaine dans ce salon. Les visages
étaient recouverts de masque de crème bleue et ça sentait la permanente.
Même si elle ne s'occupait pas trop de moi, c'était notre petit moment de
rapprochement à toutes les deux. Maintenant je fais la même chose.
Ma banlieue c'était un endroit où personne ne voulait briller, être une
star. Moi je me sentais déjà étrangère à cause des origines de ma famille,
et je rêvais d'aller vivre en ville à Manhattan. Ma mère m'emmenait
parfois et c'était trop glamour, elle prenait un martini avec des olives... Les
banlieues le dimanche c’est la mort. Mais en ville le dimanche rien ne
ferme.
Quand je suis arrivée à Manhattan j’ai vu comme c'était facile. J'ai
commencé à être mannequin très jeune, j'aimais ça. Le plus difficile c'était
de trouver l'emploi et ensuite c'était très facile. J'étais mannequin cabine.
J'étais petite, j'ai répondu à une annonce qui cherchait un mannequin de
petite taille, et j'avais la taille parfaite. J'ai commencé juste après le lycée.
Mes parents ne voulaient pas que je sois dans le show biz, ma mère savait
que c'était dur et que j'étais sensible, et mon père voulait que j'utilise mon
cerveau. J'ai eu l'idée moi-même, les autres boulots avaient l'air trop dur,
il fallait trop de diplômes. Moi je faisais tout ce qui était facile, les foires
d'expos, mannequin coiffure... Mais le textile c'était plus dur. Mon boss
pensait que j'avais des "couilles", une intelligence de la rue. J'ai été
mannequin cabine pendant longtemps pour une marque de vêtements
pour femme. Je ne pouvais pas parler, ils ne voulaient pas de mes
commentaires. Ils m'appelaient "la fille". A ce moment-là j'ai commencé
à jouer, au théâtre, la majorité du temps des comédies. J'ai pris des cours.
J'adore créer un personnage, me perdre dedans. Les costumes, le
maquillage. Ça commence par le look et on construit autour, enfin pour
moi. Et puis je me suis mariée à 23 ans; j'ai arrêté de jouer et quand on a
déménagé à LA en 1993, je me suis remise à la comédie. Pas autant que
j'aurais voulu.
Je suis obsédée par les produits de soin pour la peau. Je dépense plus
d'argent en produits de beauté qu'en vêtements. Je me fiche de mes
vêtements. Comme ma vie est complètement désorganisée, j’aime le
passer à m'occuper de ma peau, c'est la seule chose qui est constante... La
peau c'est le plus important, pas que pour les actrices, pour toutes les
femmes. Beaucoup de femmes on l'air endommagé altéré à cause de la
chirurgie et des injections de botox.
Ma mère m'a dit que j'étais vaniteuse car je me regardais toujours dans
la glace, mais en fait j'ai toujours peur que quelque chose n'aille pas. Elle
avait peur que je sois comme elle, en fait.
Je ne pense pas être jolie. Quand je vois de vieilles photos je regrette de
ne pas m'être aimée à cette époque. Il y a un moment où j'avais les bons
paramètres au bon moment et c'est tout. J'ai une sorte de complexe
d'infériorité, ma mère était très belle, toutes mes sœurs sont blondes et
moi je suis brune, ce n'est pas valorisé aux USA. Je suis devenue actrice et
modèle pour prouver à tout le monde que j'étais belle.
Je suis obsédée par la beauté. J’ai toujours des crèmes dans mon sac et
dès que je m'ennuie je me mets des crèmes sur la peau. Je m’en mets tout
le temps. J'aime beaucoup les odeurs, je me mets des crèmes de façon
obsessionnelle. Je n'aime pas rien faire, alors je fais mes ongles en public,
dans l'avion. Quand je suis stressée, par exemple avant une audition, dans
la file d'attente, je me mets une tonne de crème.
Le meilleur compliment qu'on puisse me faire c'est que je suis belle. Les
gens disent que je suis drôle. Je ne veux pas être drôle. Certaines
personnes mourraient pour être drôles. J'ai une amie qui a même pris des
cours pour être drôle. Je lui dis : Tu es blonde, et parfaite, mon Dieu
pourquoi veux-tu être drôle ! »
Iris est la benjamine d'une famille catholique néo-zélandaise de 7 sœurs
et un frère. Elle est née avec un bec de lièvre important et a été
régulièrement réopérée pour cette raison pendant toute son enfance. Elle
a toujours une cicatrice très marquée sur la lèvre supérieure qui tord sa
bouche. Elle a 21 ans, elle est mariée et a un bébé. Ses priorités sont sa vie
de femme et de mère, et ce qui la définit, « les principes catholiques qui
guident sa vie ». Son mari est agriculteur, après avoir envisagé de devenir
prêtre. Au cours de l'entretien, elle donne le sentiment d'une relation à
l'apparence physique totalement désintéressée, et montre qu'elle s'investit
totalement dans les valeurs morales et dans la foi. Elle reconnaît qu'il
existe une pression de la société sur l'apparence physique mais paraît en
être dégagée. Elle convainc presque de s'être totalement extraite de la
pression, de ne pas s'intéresser du tout à l'image quelle projette, malgré la
cicatrice qui la défigure. Les seuls petits indices de la perception
d'elle-même sont quelques mots quelle emploie, elle dit « ne pas penser
être absolument dégoûtante », une formulation qui traduit quelle n'est pas
si à l'aise. A la question du crayon magique qui changerait tout ce qu'elle
souhaite dans son apparence, elle répond :
« Je me débarrasserais de mes vergetures. Je mincirais d'une taille.
J'aurais un corps un peu plus tonique. J'aimerais que ma figure ne soit pas
si ronde, mais plus longue. Je crois que je ne ferais pas grand chose. »
Sa réponse est stupéfiante. Elle ne mentionne absolument pas la
cicatrice de son bec de lièvre. Elle ne l’a jamais évoquée une seule fois
dans l'entretien, c'est sa mère croisée dans la cuisine en l'attendant qui a
raconté l'histoire et combien elle avait souffert de ce visage abîmé, qui
transforme ses expressions. Iris, elle, fait comme si cela n'existait pas,
même lorsqu'on lui propose le fantasme de transformer ce quelle veut
sur son visage. Du coup son indifférence paraît feinte, l'oubli est trop
grand pour être rationnel. Iris prétend être une personne comme les
autres, les modifications qu'elle mentionne sont à peu près celles que
mentionnerait toute femme qui vient d'avoir un enfant comme elle. Elle a
tant souffert de la difformité de son visage, qu'elle adopte une attitude de
déni complet : la cicatrice n’existe plus. Après avoir subi une pression
intense toute son enfance, elle a choisi de ne plus la voir du tout, et de
refuser quelle existe.
La pression sur le physique est vraiment générale. Au-delà des histoires
personnelles, il semble qu'en fait les femmes qui ressentent le plus la
pression de la société sur leur apparence physique soient celles qui se
situent aux deux extrêmes : les très belles femmes ou celles au contraire,
qui ont souffert d'une apparence jugée « déplaisante ».

3. Rétablir son identité réelle


C'est en effet ces catégories de femmes, celles aux deux extrêmes de la
sévère hiérarchie de l’apparence physique qui nourrissent le plus
d’angoisses et de préoccupations à ce sujet. C’est elles dont la liste des
changements à apporter à leur corps ou à leur visage est la plus longue ou
la plus précise. Les plus belles cherchant sans cesse une perfection
inatteignable, voulant corriger mille défauts, petits ou grands quelles sont
seules à voir, et les plus disgracieuses allongeant la liste elles aussi ou se
concentrant sur l’élément qui alimente tous leurs complexes.
Claire se situe dans la catégorie des belles femmes. La liste de
changements qu’elle présente est pourtant bien plus longue que la
majorité des femmes rencontrées, qui se contentent de quelques
modifications mineures.
« Je changerais beaucoup de choses. Ça va être long. Evidemment
j'enlève 10 kilos. Je redessine les muscles, pour qu'ils soient limite
apparents. Avec des fesses bien rondes, bien remontées. De la poitrine
comme quand j'ai 20 kilos de trop. La peau plus mate et surtout éviter
qu'on voit tous les vaisseaux. Les ongles plus jolis. Beaucoup plus de
cheveux. Là, il y a un truc que je n'aime pas, une bouche un peu plus
épaisse. J'ai un truc que j'enlèverais autour de ma bouche. Et des yeux un
peu plus grands. La forme du visage là, je ne sais pas trop faudrait essayer.
Moi je retoucherais tout, il y a à revoir partout. »
Alice au contraire souffre d’un surpoids, qui la classe malgré un joli
visage et selon elle, à l'autre extrême des normes de beauté. Son physique
ne quitte jamais son esprit. Son corps lui inspire des sentiments de haine,
elle confesse une relation névrotique à l'apparence. Puisqu'être en
surpoids est réprouvé socialement, elle vit son corps comme une «
punition » et se punit à travers lui.
« Moi j'aimerais être la fille de qui on dit "elle est belle". Alors que je
sais que cela peut peut-être sous-entendre « elle n'est pas drôle ». Mais si
les gens de mon entourage devaient me décrire, personne n'oublierait de
mentionner "ça" (elle veut dire son surpoids mais elle ne prononce pas le
mot) ».
Ils diraient "Alice est intelligente, elle est drôle". Moi j'ai le fantasme
d'être la fille belle. Alors que je suis capable de comprendre que la beauté
c'est éphémère et que sur le long terme, il vaut mieux un cerveau. J'ai le
fantasme d’être un fantasme. Je rêve de me faire siffler dans la rue. J'ai
plein de clichés dans la tête, d'images de moi : je voudrais porter un bikini
rouge. Je suis sur une terrasse dans le midi, à une fête et je porte une robe
dos nu. Mon visage et mon corps sont des choses très différentes : mon
visage me plait, pour moi c’est une chance. Le visage est important c'est ce
qu'on voit et qui fait passer des émotions. Mais en même temps c’est le
premier élément de mon corps qui perd et prend du poids. Mon visage qui
va me signifier que je vais bien ou pas. Le corps ?
Corps : je ne t'aime pas, tu es là pour m'embêter, tu n'es pas le reflet de
la personne que je voudrais être. Mon corps c'est une punition. Il me fait
du mal. C'est le truc au travers duquel je me fais du mal. Je le déteste, ce
n'est rien pour moi, je n'y attache aucune valeur. La sexualité je ne la vis
pas bien du tout. Comme je n'aime pas mon propre corps, je laisse l'autre
personne traiter mon corps avec irrespect, il fait ce qu'il veut parce que ce
n'est pas un sanctuaire. Je m'en fous. Je souffre de boulimie. C'est un
corps que je ne veux pas. Les marques du poids ne s'effaceront jamais de
mon corps. Quelqu'un qui s’est drogué pendant 10 ans, et qui s'arrête
n’aura pas de séquelles. Moi j’ai des vergetures, des marques d'extension
de la peau qui ne partiront jamais et qui seront toujours là pour dire « tu es
laide, tu es grosse ».
Nous avons vu comment les belles femmes étaient et se sentaient « sur-
identifiée » à leur apparence physique . Il en est bien sûr de même avec
les femmes qui ne correspondent pas aux normes physiques dictées par la
société. En réalité, lorsque l'aspect extérieur varie trop du physique
moyen, en positif ou en négatif, il devient surdéterminant dans l'identité
de la personne, pour autrui et pour elle-même. Le sociologue E. Goffman a
forgé les concepts d'identité virtuelle, et d'identité réelle. L'identité réelle
est composée de l'ensemble des caractéristiques objectives de l'individu et
l'identité virtuelle de celles étiquetées par les autres. Il montre comment
les individus sont jugés sur leur identité virtuelle et comment chacun
essaie de rétablir sa véritable identité ou au contraire de la cacher. Dans
Asile, il étudie le fonctionnement des asiles et montre comment lors de
l'arrivée des malades, le personnel médical construit une identité
virtuelle de la personne. A partir de cette identité sera défini son
traitement et ses relations à l'ensemble des personnes présentes dans
l’asile (personnel médical ou autres malades). Le problème est que cette
identité ne correspond pas à l'identité réelle du malade, soit parce que les
médecins se trompent ou bien parce que des circonstances particulières
ont déterminé la formation de cette identité virtuelle (ex : le malade était
en crise au moment de son internement). La composition de l’identité
virtuelle a donc une importance fondamentale pour la suite de l'histoire
de l'individu. L'objectif de Goffman est de décrire les stigmates sociaux et
de montrer qu'ils sont aussi importants que les stigmates physiques. Alors
quand se conjuguent stigmates physiques et sociaux, l'impression produite
par l'identité virtuelle de la personne est si forte qu'elle devient presque
impossible à oublier. L'apparence physique joue un rôle prépondérant
dans la constitution de cette identité virtuelle. Nous avons montré comme
son influence pernicieuse perdurait même quand des informations
complémentaires étaient disponibles. La part de l'impact de l'apparence
physique dans la constitution de l'identité virtuelle sera d'autant plus
importante chez des personnes aux physiques particulièrement
marquants (en bien ou en mal). Et comme sont associés des stéréotypes de
caractères et de comportements aux femmes belles (superficialité,
manque d'intelligence), comme aux femmes disgracieuses (ex : difficulté à
se lier d'amitié), elles lutteront davantage que les autres pour rétablir leur
identité réelle.

CONCLUSION
Ce livre a choisi un point de vue unique, celui des femmes, pour leur
donner la parole sur un sujet qui les touche : l'apparence physique. Ces
femmes, au-delà de leur histoire personnelle, de leur pays d'origine, de
leur âge ou de leur classe sociale, partagent énormément de points
communs. Tout d'abord dans leur définition de la beauté féminine. Les
trois critères physiques principaux se retrouvent partout : le poids, la
symétrie du visage mais aussi du corps, et l'apparence de la jeunesse,
c'est-à-dire des traits qui rappellent des caractéristiques attribuées aux
enfants (grands yeux, petit nez, grande bouche, petite mâchoire ...).
Si la sociologie et les relais médiatiques s'attachent, pour des raisons
diverses, à démontrer les différences entre populations et groupes
sociaux - aussi ténues soient-elles, pour toujours pousser la recherche un
peu plus loin - ce qui frappe pourtant, c'est la puissance de ces points
communs par rapport aux variations. La tentation est grande de
maximiser les différences culturelles - ce sont elles qui se visualisent le
plus « facilement », et le discours dominant y a cédé. Pourtant les
invariants pèsent bien davantage. Les différences semblent n'être que
des adaptations marginales, par la culture locale, des critères communs,
des variations autour de ces mêmes thèmes structurels. L'allure des
Françaises n'est qu'une manière particulière d'habiter leur corps
(critère non physique cité par toutes les cultures), la santé
resplendissante des Américaines ou le kawaï et la pureté japonaise une
façon de pousser à bout les critères de symétrie et de jeunesse ... Aux
vues de ces conclusions, il est donc possible qu'il existe des critères de
beauté « universels » et donc potentiellement biologiques. Les dernières
études scientifiques se concentrent d'ailleurs sur des explications de cet
ordre. Le cœur de ces théories est d'expliquer la notion de beauté et
d'attraction physique par la capacité d'un individu à donner des signes
extérieurs d'un patrimoine génétique de qualité. Le poids, tout comme la
symétrie et la « jeunesse » pourraient tout à fait être inclus dans ces
signes extérieurs de « bons gènes ».
Au sein des critères de beauté communs à toutes les femmes, le poids
prend une place centrale et particulière. La conviction est désormais
acquise que l'on peut, à force de volonté, participer à créer sa propre
beauté, le rapport plus détendu à la chirurgie esthétique en atteste,
perçue comme un biais comme un autre d'accès à la beauté. En bas de
la hiérarchie de l'apparence physique, et selon les femmes elles-mêmes,
se situent donc celles qui ne sont pas belles mais qui en outre ne font
pas l'effort de l'être... Le surpoids étant perçu comme un élément contre
lequel la volonté personnelle peut lutter, la tare physique se double

d'une tare morale, la paresse. La puissance de la norme de poids est


efficace et cruelle et je n’ai jamais rencontré de femmes souffrant de
surpoids qui arrive à s'en détacher entièrement, malgré parfois un
discours de façade revendicateur et libéré. Les femmes qui essaient
d'une manière ou d'une autre de s'émanciper des normes forcent
l'admiration. Car le deuxième point commun que partagent ces femmes
dans le monde est qu'elles ressentent toutes la pression particulière des
normes sur leur apparence physique.
Si les femmes, dans tous les pays, sont responsables de la beauté du
monde, le poids de cette responsabilité n'en laisse aucune indifférente,
même les plus émancipées. Mais rares sont celles qui en sont dupes.
Elles flairent consciemment l’injonction sociale, mais c’est un piège que
bien souvent elles n'arrivent pas à déjouer et qui s'applique plus
durement aux plus démunies (culturellement, économiquement, mais
aussi aux plus sensibles psychologiquement). Ainsi deux stratégies de
libération des normes se présentent aux femmes : soit essayer de lutter
en s'affranchissant des normes, c'est-à-dire choisir d'autres règles du jeu
(par exemple : « je suis en surpoids et je décide de le rester et de vivre
bien avec mon poids »), soit jouer avec ces normes, en se les
appropriant, sans en être victime (exemple : « je décide d’optimiser mon
corps selon les normes en vigueur car je sais que jouer selon les règles
est la meilleure façon pour moi de gagner la partie et surtout d'être
heureuse ») . En réalité et malheureusement, aucune femme n'arrive
entièrement à avoir une stratégie rationnelle vis-à-vis du sujet, trop lié à
leur estime d'elles-mêmes, à leur histoire personnelle. La puissance
d’une norme réside bien dans sa capacité à être tellement intégrée par
les individus, si finement incise dans leurs cerveaux, qu'il faut
énormément de recul, d'esprit d'indépendance, et de capacité à
s'inscrire en marge (et donc assumer d'être potentiellement
malheureux) pour les transgresser.
La pression particulière des normes physiques sur les femmes, par
rapport aux hommes - au-delà du fait qu’être belle pour une femme est
une de ses responsabilités sur Terre - est aussi l'indice que les femmes
restent toujours le genre dominé. Le pouvoir des puissants est bien de
s'affranchir des normes, aux puissants tout semble permis dirait l'adage
populaire, mais c'est en réalité bien là que se situe la vraie suprématie
des groupes dominants : être au dessus de la norme. Et d'ailleurs, plus le
pays est égalitaire, moins les femmes ressentent de pression pour
adopter des normes physiques.
Malgré tout, la quête de la beauté n'est pas la bonne quête. Ce n'est
pas celle qui mène au bonheur, en dépit de toutes les responsabilités et
pressions que les sociétés font peser sur les femmes dans ce domaine.
Les femmes les plus représentatives des normes ne sont pas forcément
les plus heureuses et les plus satisfaites de leur aspect physique. En effet,
s'estimer physiquement est davantage déterminé par la capacité de
séduction que par le seul sentiment d'être belle ou pas. Ainsi, si l'on
parvient à séduire et à être aimé, on peut très bien savoir ne pas faire
partie des « belles femmes », mais être malgré tout satisfaite de son
physique et s'en accommoder. La séduction n'est que partiellement un
jeu d’apparences et beaucoup de femmes réussissent à développer des
stratégies de séduction alternatives et à se passer de qualités esthétiques
qu'elles n’ont pas.
La quête de la beauté n’est pas non plus la bonne quête pour celles qui
veulent être jugées avant tout sur d'autres critères que physiques. En
effet les représentations sociales négatives accompagnent plus
volontiers les personnes laides, mais elles entourent tout autant les
belles personnes et en particulier les belles femmes. Les plus belles
femmes, perçues comme plus féminines, souffrent donc davantage de
certains stéréotypes négatifs associés à leur genre, par exemple pour
accéder à des positions managériales ou politiques.
Ainsi, sauf à chercher à tirer avantage de ces stéréotypes en exerçant
une activité ou en évoluant dans un milieu qui requiert un physique
particulier, il y a davantage intérêt à posséder un aspect physique se
situant dans la moyenne des physiques en vigueur, ni trop parfait, ni
trop irrégulier. Il permettra à une femme de construire un parcours plus
librement, moins influencé par les « stigmates » attachés à son physique.
La vraie libération du corps des femmes se fera donc quand elles
pourront se réapproprier leur corps de manière symbolique, et quand
être belle, c’est-à-dire incarner l’essence du féminin, n’aura plus aucune
connotation négative.
« La meilleure manière de rencontrer autrui c'est de ne même pas
regarder la couleur de ses yeux. » Levinas
Chères lectrices et lecteurs, ce livre se prolonge d'un blog construit
pour donner la parole à tous ceux qui souhaiteraient faire partager leur
expérience personnelle sur le sujet et livrer leurs témoignages, afin de
mieux comprendre, petit à petit la place du thème de l'apparence
physique et de l'image du corps dans la vie des femmes (et des hommes)
et pouvoir, ainsi, grâce à la compréhension, trouver les moyens de lutter
contre toute pression et transformer les stéréotypes et idées reçues.

NOTES
1. Citée par Bruchon-Schweitzer, Une psychologie du corps, Paris, Puf, 1990
[Retour
au texte]
2. Ory, Pascal in Corbin Alin, Courtine Jacques, Vigarello Georges, Histoire du
corps, 3. Les mutations du regard. Le XXe siècle, Paris, Seuil, 2006, p. 136.
[Retour
au texte]
3. Bruchon-schweitzer Marilou, La psychologie du corps, Paris, Puf, 1990, p. 77
[Retour au texte]
4. Mouchés A., La représentation subjective de la silhouette féminine, Les
cahiers
internationaux de psychologie sociale, 4/24, 1994, p. 76-87 [Retour au texte]
5. Sturzenegger-Benoist Odina, l'Argentine, Paris, Karthala, 2006, p. 247
[Retour au
texte]
6. Kaspi André et alli, La civilisation américaine, Paris, Puf, 2004, p. 210
[Retour au
texte]
7. Rogin Michael, Les démons de l'Amérique, Paris, Seuil, 1998, p. 181 [Retour
au
texte]
8. Corbin Alin, Courtine Jacques, Vigarello Georges, Histoire du corps, 3. Les
mutations du regard. L9. Bruchon-Schweitzer Marilou, Une psychologie du corps,
Paris, Puf, 1990, p. 215
[Retour au texte]
10. Duby Georges, Perrot Michelle, Histoire des femmes en Occident, 3. le XVe-
XVIIIe siècle, Paris, Perrin, 2002 [Retour au texte]
11. Etienne Jean et alli, Dictionnaire de sociologie, Paris, Hatier, 1995, p. 157
[Retour
au texte]
e XXe siècle, Paris, Seuil, 2006, p. 264.[Retour au texte]

BIBLIOGRAPHIE INDICATIVE
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gloire, Paris, Odile Jacob, 2002.
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Minuit, 1979
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Bruchon-Schweitzer Marilou, Une psychologie du corps, Paris, Puf,
1990
Bard Christine, Les femmes dans la société française au 20e siècle,
Paris, Armand Colin, 2001
Corbin Alain, Courtine Jacques, Vigarello Georges, Histoire du
corps, 3. Les mutations du regard. Le XXe siècle, Paris Seuil, 2006
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Guionnet Christine, Neveu Eric, Féminins/Masculins, Sociologie du
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Perrot Michelle, Les femmes ou les silences de l'histoire, Paris,
Flammarion, 1998
Rogin Michael, Les démons de l'Amérique, Paris, Seuil, 1998
Schienbinger Londa, Feminism and the body, Oxford, OUP, 2000
Sturzenegger-Benoist Odina, l'Argentine, Paris, Karthala, 2006
Vigarello Georges, Histoire de la beauté, Paris, Seuil, 2004
Vigarello Georges, le Propre et le Sale, l'hygiène du corps depuis le
Moyen Âge, Paris, Seuil, 1985.
Weber Max, l'Ethique protestante et l'esprit du capitalisme, Paris,
Plon

ANNEXES
Méthodologie
Entretien qualitatif semi-directif
• Durée : 2h/3h dans l'environnement de la personne interrogée
(lieu de vie privé ou professionnel)
Structure de l'échantillon
• 58 femmes rencontrées:
-9 France, Paris
-20 USA (8 New York, 7 San Francisco, 5 LA)
-11 Japon, Tokyo
-10 Argentine, Buenos Aires
-8 Nouvelle Zélande, Awckland
CSP A et B
• De 20 à 60 ans (30 % de 20-30 ans, 30 % de 30-40 ans, 30 % de 40-
50 ans)

Imprimé en France par Dupli-Print à Domont (9b)


Octobre 2011
Directeur de publication : Xavier WARGNIER
Photo couverture : Getty images
ISBN : 978-2-918866-19-0
Dépôt légal : Octobre 2011
Editions Kawa
88, Chemin des Perrières
74290 Bluff y
France
Tél. : 04 50 64 43 34