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All content following this page was uploaded by Jean-Loïc Le Quellec on 05 October 2015.

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E. J. Michael Witzel, The Ori- gins of the World's Mytholo- gies, 2013, Oxford, Oxford University Press.

Cela fait des années, pour ne pas dire plus, que la mytholo- gie comparée est une disci- pline qui tourne un peu en rond, faute d'idées porteuses, de méthodologies nouvelles. Les chercheurs, sans déméri- ter aucunement, sc contentent de s'installer dans les schémas pré-établis par Georges Du- mézil pour le monde indo-européen, ou Claude Lévi-Strauss ailleurs. On consolide des idées anciennes, mais l'on ne va pas de l'avant. Et pourtant, de nouveaux moyens venus des sciences dites dures permettent depuis des années d'envisager les choses d'une nouvelle manière. Les bases de données, les systèmes d'information géographique, la génétique des po- pulations ct ses outils statistiques permettent d'approcher les mythes d'une façon non plus totalement subjective, mais en y apportant une réelle objectivité. Cene approche étant encore récente, on peut saluer la publication d'un volumineux essai employant ces méthodes, par un sans- kritistc reconnu, E. J. Michael Witzel, et chez un éditeur scientifique de

premier plan au niveau mondial, Oxford University Press.

Malheureusement, le résultat n'a pas été à la hauteur de nos attentes. En effet, l'auteur n'entend pas exactement présenter une nouvelle approche de la mythologie comparée, mais défendre une hypothèse en utilisant pour cela cette nouvelle approche. Autrement dit, il part d'un a priori, a priori qu'il va tâcher de démontrer tout au long des 665 pages du livre.

L'idée de s'appuyer sur un énoncé scientifique a priori qu'il faut par la suite tester n'est pas forcément anti-scientifiquc, ct rejoint une proposi- tion de Karl Popper selon lequel tout peut être énoncé en science, pourvu que chaque énoncé soit rigoureusement testé par la suite, et résiste aux tests successifs. Quel que soit son succés face aux tests, l'énoncé n'est de toute façon jamais prouvé, mais seulement un peu plus corroboré. On peut donc considérer l'énoncé de E.J. Michael Witz.cl comme un pro- gramme, qui nous indiquerait dans quel sens orienter nos travaux, et quel

type d'explication serait de nature à nous satisfaire.

La proposition a priori de Michael Witzel est qu'il existerait deux types

de mythologies, l'une dite du Gondwana, existant donc en Afrique, au-

tour de l'Océan indien et en Australie, et l'autrec dite de Laurasie, cou- vrant l'Europe, l'Asie ct les Amérique. Cette dernière serait plus récente

que la première, car apparue lors de la sortie d'Afrique par l'homme mo-

derne, il y aurait 100 000 ans de cela. Ces deux mythologies enchaîne-

raient chacune une séquence d'événements dans un ordre intangible.

Celles de type laurasien auraient en commun de raconter l'histoire de

l'univers depuis sa création, avec plusieurs générations de divinités agis-

sant au cours de plusieurs grands âges et jusqu'à la fin du monde, alors

que tous ces éléments seraient absents des mythologies de type gondwa-

nien, qui commenceraient après la création du monde.

L'idée est séduisante, mais se heurte vite à de nombreux problèmes. Du- rant près d'une centaine de pages, l'auteur répète régulièrement que ces

deux mythologies existent, mais sans le démontrer, cc qui laisse craindre

des hypothèses ct des constructions ad hoc. Clamer n'est pas prouver.

Mais ce qu'il faut craindre le plus dans ce genre d'entreprise, qui c.ouvre

les mythologies du monde entier, est une méconnaissance des diffèrents

dossiers abordés afin de servir à étayer la théorie de base. C'est un

risque, c.ommun à tout chercheur abordant la mythologie comparée, dont

l'auteur a particulièrement conscience, comme ille dit clairement p. XII, mais qui aurait pu être partiellement levé en consultant les divers spécia-

listes des mythologies locales. Cela ne semble malheureusement pas avoir été le cas.

Pour étudier la géographie mythique du monde, Michael Witzcl est obli-

gé de découper œlui-ci en grandes aires culturelles (p. 68, par exemple).

Mais là où l'on se serait attendu à un travail de fond, permettant d'offrir

un critère de classement des mythes étudiés ensuite, le lecteur ne dispose

plus que de quelques généralités. Ainsi, l'auteur divise l'Extrême Orient

en Chine, Koguryo, Corée, Japon. L'extrême orient sibérien n'existe pas,

pas plus que l'Asie du Sud-Est. Quant à Koguryo, qu'il érige en aire im-

portante, c'est un ancien royaume de la Corée antique ct médiévale, où

l'on parlait un dialecte coréen. Mais comme à ce sujet, Michael Witzel a seulement lu l'ouvrage de Christopher Beckwith (2004), qui voulait faire

de la langue du Koguryo un parent c.ontinental du proto-japonais (ou-

vrage qui n'a finalement guère été suivi : voir par exemple la réfutation

de Pellard 2005), il détache arbitrairement ce royaume, quand il aurait

fallu créer un ensemble coréano-toungouso-mandchou. Il en est finale-

ment de même pour l'ensemble des aires géographiques proposées,

toutes plus ou moins incomplètes ou arbitraires.

Et les dossiers mythologiques qui suivent sont à peine mieux traités.

Ainsi, p. 86-87, Michael Witzel parle du mythe << laurasien » des quatre âges du monde (ou de l'humanité). Selon lui, on trouve finalement cinq âges en Gréce, et en Mésoamérique. Il ne connaît donc pas la mythologie celtique, et notamment les cinq invasions de l'Irlande. Une information que l'on trouve pourtant dans nombre de livres de vulgarisation.

Au-delà de cc type de lacunes, il est possible aussi de relever des ap-

proximations. Ainsi l'auteur considère-t-il Zoroastre comme un person- nage historique, ce qui est loin d'être admis (Sergent 2005). Lorsqu'il aborde la mythologie grecque, ille fait souvent par le prisme de Robert Graves, un auteur qui n'hésite pas à surintcrpréter ses sources pour re-

construire une << mythologie pélasgc », donc antérieure à l'installation des Hellènes en Grèce (p. 108, par exemple).

Lorsque Michael Witzcl s'attaque à un mythe fondamental, auquel Cal- vert Watkins (1995) a consacré un monumental essai, le mythe du com- bat contre le dragon, il évacue cela en cinq pages trés générales, basées sur une poignée de versions, sans faire la moindre typologie des dragons

- or on sc doute bien que le dragon ailé occidental est différent du cava-

lier polycéphale doté de trompes des Russes ou de l'escargotte géante des Indiens Shipibos - , ou de leurs adversaires. Il ne questionne pas Je mythe dans toutes ses variations. Par ailleurs, il oublie de citer certains de ces prédécesseurs, qui avaient déjà noté la proximité entre les com- bats contre le dragon en Eurasie, en Amérique du Nord et en Amérique centrale (par exemple, Fontenrose, 1980). Ce n'est là qu'un exemple de son absence de prudence. Notons par exemple, que p. 219, il écrit :

<< much of mythology has been transmitted by men », ct p. 23 7 : << my-

] similar with both the male and fcmales of a given po-

thology [

pulation». La première affinnation est assez imprudente et demanderait à être davantage étayée, car la seconde est fausse dans sa généralité, ain- si que l'ont montré les Bemdt pour l'Australie. Il faut tenir compte du fait que la majorité des recherches ont été effectuées par des hommes qui n'avaient pas accès aux traditions féminines. Ainsi, on a longtemps cru

qu'en Australie la mythologie était essentiellement une affaire mascu- line, jusqu'à cc que, pendant que son mari Ronald recueillait les mythes transmis par les hommes, comme l'avaient fait avant lui nombre de cher- cheurs (introduisant ainsi un filtre masculin dans les études) Catherine Bcmdt collecte ceux qui n'étaient transmis que par les femmes, ct qui sc comptent par centaines (Berndt ct Bcmdt 1994) ! Les lacunes aux fonde-

ments de l'œuvre sont ainsi nombreuses, et fragilisent considérablement l'ouvrage.

is

Les connaissances en préhistoire de l'auteur semblent tout aussi problé- matiques, alors que l'objectif fixé par l'ouvrage est pourtant bien de re- constituer des idées, des mythes paléolithiques très anciens.

P. 234, l'auteur déclare: «thcre is sorne ovcrlap with carly rock art found in France/Spain, the Sahara, Central India, and Timor, but also in South Africa, New Guinea, and Australia, which necds to be explained », une affirmation qui ne peut que surprendre tous les spécialistes. L'auteur ren- voie à ses § 4.4.1 et § 7.1.2. De même p. 242: «Another close correla- tion can be established, in spite of certain problems of interpretation, bctwccn reconstructed Laurasian mythology and carly (late Paleolithic) cave paintings of France ad Spain and betwccn the early cave art ofAus-

tralia and Gondwana myth (§4.4.1, §7. 1.1). »

Or que nous dit-il dans les paragraphes en renvoi? Il considère que l'art rupestre saharien est paléolithique, comme aussi, dans leur ensemble, les arts rupestres d'Afrique australe, de 1'Oural ct de l'Inde centrale. Une telle généralisation est inacceptable. Dans le détail, par exemple, ses sources d'informations pour le Sahara sont obsolètes, car il persiste à penser que le « Bubalin » constituerait une « phase » particulière (p. 527, n. 338), alors que cene position intenable a été réfutée depuis plus de vingt ans (voir par exemple Le Quellec 2013). Il reprend d'une manière extrêmement naïve le vieux dossier des « béliers à sphéroïdes » du Saha- ra (p. 267) en acceptant sans discussion l'hypothèse - pour le moins ris- quée - selon laquelle ces animaux porteraient un disque solaire (contra:

Muzzolini 2001 ; Le Queliee 2001 ).

Il regarde l'art paléolithique en général comme l'effet d'une « explo- sion» survenue vers 40 000 ans ct que rien n'annonçait. Certes, il men- tionne les découvertes de tracés géométriques de Blombos Cave, datée de 75 000 ans, ainsi que plusieurs antres découvertes similaires effec- tuées en Afrique australe ct antérieures à 60 000 ans, mais il maintient l 'expression « artistic explosion » (p. 253) sans tenir aucun compte des questions de taphonomie, ct surtout en ignorant complètement l'impor- tant article de Sally Mcbrcarty et Alison S. Brooks, qui ont consacré plus

de cent pages à réfuter cette idée d'une « explosion » ou « révolution » artistique ct cognitive (2000). Pire, il reprend des théories qui ava ient en- core parfois cours au début du XIXc siéclc, comme celle qui veut que les Khoi-San seraient parti d'un Sahara verdoyant mais au climat déclinant, pour se rendre en Afrique australe en passant par la Tanzanie : certes, il n'est pas interdit de vouloir réhabiliter des thèses généralement tenues pour réfutées, mais en ce cas l'usage est quand même de proposer des ar- guments en leur faveur, cc que Michael Wttzel, ici, ne fait pas, car il ne procède que par affirmations. Parlant des grottes ornées franco-canta- briques il va jusqu'à affirmer sans ambages (p. 255) que« the intercst of

the carly cave paintcrs was [

woundcd, and procrcating animais »! Passe encore pour les animaux blessés, bien que cela mérite discussion ct que les images ainsi interpré- tables soient très minoritaires (d'Huy ct Le Qucllcc 20 10), mais com- ment peut-il ignorer qu'il n'existe dans les grottes aucune peinture repré- sentant indiscutablement la moindre scéne de chasse, et qu'on serait bien

en peine de trOuver, dans tout l'art pariétal européen, une seule figura-

) quite obviou sly in dcpic ting hunted,

tion de « proercating animal » ?

Enfm, il tient pour acquis que 1'art paléolithique aurait été une affaire de

chamancs, ct multiplie les affirmations non prouvées, comme celle-ci:

«Sacrifice sccms to have developed from an carly connection with sha- manic hunting magic that developed in both Laurasian and Gondwana

cultures » (p. 263). Pour cela, il ne s'appuie que sur un livre de vulgari-

sation - encore - publié (en 1988 !) par Joseph Campbell, bien connu

pour accumuler lui aussi

les généralisations hâtives: n' y aurait-il eu au-

cune étude sur ces sujets depuis la parution de cc livre ? Parmi les théo-

ries anciennes ressuscitées au passage figure celle de la « diffusion des mégalithes » (p. 271), mais fort heureusement, Witzcl ne s'y attarde pas.

Manifestement, 1' auteur ne maîtrise pas du tout le dossier des arts ru-

pestres, sa documentation est trop ancienne, partielle ct partiale. Plutôt

que de renforcer sa mèse, l'usage qu'il fait de ce dossier ne peut que l'af- faiblir aux yeux de tout connaisseur. Et si l'on interroge ses connais-

sances sur des périodes encore plus anciennes, le constat est similaire.

Ainsi, plutôt que de corriger son ouvrage après avoir cu connaissance de

récentes découvertes concernant les hommes de Néandertal, il préfère les

ignorer purement et simplement (p. XVITI). De la meme manière, il ne

considère que deux «humanités», celle d'Afrique, ct celle - de l'homme moderne - sortie d'Afrique. Quid des êtres humains qui ont quittè précé-

demment cc continent, ces multiples formes issues d'Homo erectus ar-

chaïques ? Auraient-ils été totalement dépourvus de mythes ? N'au-

raient-ils pu interférer avec des hommes dits modernes venus plus tard ? Aprés tout, Ncandcrtal nous a transmis une partie de ses gènes (Green et

al. 2010; Prüfcr et al. 20 14); pourquoi pas une partie de ses mythes?

Pour échanger ses gènes, il faut d'abord sc comprendre. La chose était

d'autant plus importante qu'une influence néanderÙ!alienne pourrait ex-

pliquer une partie de la mythologie laurasicnne (voir une première hypo-

thèse dans Lajoyc 2006). Pourtant, Michael Witzcl ne pose même pas la

question. Et pour cc qui concerne cet homme « moderne », l'Eve afri-

caine aurait vécu, selon l'auteur, vers 130 000 ans, ct la sortie d'Afrique

daterait de 65 000 ans. Si la première date est, en l'état, à peu près exacte

(même si, depuis la découverte d'Homo sapiens ida/tu, on est bien obligé de rechercher une date antérieure), la deuxième est fausse. L'auteur

ignore les découvertes de Qafzeh et de Skhul (Israël, 120 000/90 000

ans), pourtant célèbres, ou celles de Liujiang (Chine, vers 68 000 ans).

Au-delà de toutes ces critiques sur les données, il faut aussi s'attarder sur la fonne de l'essai. Michael Witzel prétend à la réfutabilité, ce qui le place, avons-nous vu au début du texte, dans une approche poppéricnne de la science. Pourtant il ne cesse de trouver des hypothèses ad hoc pour sauver sa théorie lorsque les faits ne sont pas en accord avec lui : il sé-

lectionne la littérature en sa faveur, tout en organisant sa défense. Ainsi, selon l'auteur, pour faire s'effondrer sa théorie, il ne suffirait pas que les contre-exemples concernant la diffusion d'un mythème en particulier se multiplient, mais que l'organisation des mythèmes qu'il a sélectionné ne se retrouve plus (p. 281). Pour procéder par analogie : qu'importent si les briques utilisées pour construire une voiture Lego se retrouvent dans d'autres boîtes, pourvu qu'elles ne servent à construire qu'un seul modèle

de voiture.

L'auteur paraît avoir senti la faille de sa théorie. Parmi les motifs qu'il

étudie, le déluge est universel, idem pour le Trickster amenant la culture aux hommes (presque universel), le Dieu créateur se retrouve en Afrique (mis en note, p.474), et on y trouve aussi des récits de création, par exemple chez les Bambara (ces motifs sont donc bien présents dans un

secteur où, selon Michael Witzel, le monde serait éternel)

carte, aucun relevé précis, ne pcnnet par ailleurs de vérifier que certains motifs sont bien plus répandus dans une partie du monde que dans l'autre. La base des énoncés est donc bien fragile.

Si l'on admet qu'importent peu les briques ct que c'est l'organisation des mythèmes entre eux qui est importante, force est de constater qu'il est rare de trouver ensemble les différents éléments de la cosmologie propo- sée. Michael Witzel, bien conscient du danger, propose afin de le contrer quelques hypothèses ad hoc :le peuple aurait oublié, ou modifié, son hé- ritage. Le raisonnement de l'auteur se fissure davantage encore : si seul compte le plan, on ne le retrouve pas partout, là où justement son omni- présence devrait garantir la division du monde en deux grands schèmes mythologiques. Face à ces difficultés, Michael Witzel décide de réduire la structure laurasienne au maximum, en la définissant comme un

schème allant de la création à la destruction du monde, et en précisant que les grands événements qui doivent sc dérouler entre ces deux cx- trémes ne sont pas obligatoires (p. 283). Ce recul pose encore problème :

en effet, jamais n'est démontré le fait que la croyance en un début et une fin de l'univers aurait été plus importante, aux yeux des peuples paléoli- thiques, que par exemple le déluge. Dans ces conditions, pourquoi les privilégier? Par ailleurs, le début de l'univers et sa déflagration finale ne sc retrouvent pas partout en Laurasie, par exemple chez les Eskimos. La rigueur autoproclamée de Michael Witzel ne doit donc pas faire illusion. Les lacunes logiques sont nombreuses dans son ouvrage, ct suffisent à

elles seules à faire douter des fondements de sa théorie.

Aucune

II aurait été pourtant facile d'étayer J'analyse statistiquement, en calcu- lant le pourcentage de co-occurences de chaque mythème en plusieurs points bien définis du monde. Ou même d'étudier plusieurs ethnies avec précision ct de les mettre en regard dans un tableau. Cela n'a pas été fait (ou quand cela a été fait, par exemple pour le tableau du Gondwana, cela reste trts peu convaincant, avec de nombreuses cases vides). Au conttaire, le lecteur fait face à une accumulation d'éléments en faveur de la thèse de l'ouvrage, sans que l'auteur cherche à réellement tester celle-ci. Or une collection d'observations Je n'ai vu jusqu'à présent que des cygnes blancs ») ne permet pas d'induire logiquement une pro- position générale (« Tous les cygnes sont blancs »), car une seule obser- vation contraire («J'ai vu passer un cygne noir») invalide la proposition

générale.

En résumé, la série d'éléments proposés comme typiques de la mytholo- gie laurasienne selon Michael Witzcl sc retrouve rarement en un seul lieu, ct la co-occurence de quelques éléments par ci, par là, est problé- matique, car, si certains motifs sont universaux, cene cooccurence peut sc retrouver ailleurs que dans la région où elle est censée se produire. Ainsi Michael Witzcl reconnaît lui-même que des éléments de séquence de la mythologie laurasienne se retrouvent en terre gondwanienne (p. 283, 344-347), en expliquant que ce n'est pourtant pas un problème im- portant, mais sans expliquer véritablement pourquoi. En réalité, ce ne sc- rait pas significatif si Witzel avait prouvé que la co-ocurrcnce de ces mo- tifs était nettement moins fréquente au Gondwana qu'en Laurasie, ce qui n'a pas été fait.

Conttairement à ces dires, Michael Witzcl semble finalement bien décidé

à ne pas laisser sa théorie sc faire réfuter, puisqu'il ne propose grosso modo au lecteur que deux solutions : 1/ soit les données confirment la théorie, 2/ soit la théorie doit s'adapter. Il oublie la possibilité que sa

théorie s'effondre. Le livre adopte alors un souffie prophétique.

Venons-en à la cladistique, l'un des maîtres mots de l'ouvrage. Selon l'au- teur, la mythologie comparée doit prendre la forme d'un arbre représen-

tant l'évolution des mythes humains (p. 3, 17). L'idée est intéressante, et

a été développée en s'appuyant sur des outils statistiques depuis 2012 (d'Huy 2012 ; d'Huy et Le Quellec 2014) Mais quand Michael Witzel tente de reconstituer l'arbre lanrasien, il se contente en réalité de re- prendre des arbres linguistiques pour étayer l'ensemble (p. 80 et suiv.), en s'appuyant extrêmement peu sur des analyses proprement phylogéné- tiques. Or cela implique une évolution simultanée de la mythologie et

des langues, cc qu'il ne démontre pas. Par ailleurs, les familles de langue qu'il utilise dans l'ouvrage sont discutables (Nostratique, Dcne-Cauca- sicn, etc.). De même, s'il parle de « mutations » affectant les récits, le

terme n'est pas défini.

Par ailleurs, l'auteur oublie qu'accepter cette méthode implique que tous les récits appartenant à l'aire laurasienne doivent évoluer simultanément - en même temps que les peuples? - , ce qui interdit de les considérer sé- parément ; ce que Michael Witzcl fait pourtant puisqu'il les aborde indi- viduellement. Il faudrait montrer que les mythes évoluent simultané-

ment, ct non chacun de leur côté. Il serait facile de le tester statistique- ment à partir d'arbres créés en utilisant des outils propres à la cladistique, mais ce que fait Michael Witzel ne relève pas de cette discipline. Il est ainsi difficile de comprendre comment les arbres des pages 67 et sui- vantes ont été obtenus. Ajoutons qu'il n'aborde pas le problème de l'émergence spontanée de motifs mythologiques semblables en plusieurs points du monde, surtout quand le mythèmc est simple (par exemple, le déluge).

Il semble au final que Michael Witzcl ait généralisé ses intuitions sans prendre la prendre la peine de faire de véritables démonstrations. Il a, comme Yuri Berezkin que nous avons récemment accueilli dans nos co- lonnes, mis le doigt sur de véritables différences de distributions géogra- phiques qu'il faut expliquer, mais à la différence du premier, il s'est obs- tiné à reconstituer deux grands mythes dont la préhistoire, 1'histoire et l'évolution rendraient compte de la situation actuelle. Cc n'est sans

doute pas entièrement faux, mais il est prématuré de l'affirmer, surtout de manière péremptoire et schématique. Il paraît hautement préférable, du moins pour l'instant, de sc contenter d'étudier la diffusion de certains mythes ct motifs.

Julien d'Huy, Patrice Lajoye et Jean-Loïc Le Quellec

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