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“LA QUESTION

La crise migratoire n’est pas un


accident, mais une lame de fond.
Figure de la vie intellectuelle
française, l’historien et
philosophe Marcel Gauchet
décrypte “un phénomène
fondamental, qui va perdurer
pendant des décennies”
MIGRATOIRE
SUPPLANTE LA
Propos recueillis par CA RO L E BA R J O N ,
S Y LVA I N C O U R AG E et R É M I N OYO N QUESTION SOCIALE”
MARCEL GAUCHET
Les démocraties européennes semblent impuissantes face
à la crise migratoire. Cela vous étonne-t-il ?
Non, car, précisément, ce n’est pas une crise. Une crise, c’est un Bio
moment aigu dans des circonstances particulières. Ce à quoi nous Philosophe et historien,
assistons n’est, au contraire, que la poursuite d’une tendance de directeur d’études à l’EHESS et
fond qui s’est amplifiée ces dernières années avec les migrations rédacteur en chef de la revue
africaines et asiatiques notamment. Cette pression migratoire « le Débat », Marcel Gauchet
accrue n’est pas un accident, c’est un problème chronique structu- est l’auteur, entre autres,
rel, un phénomène fondamental qui va troubler l’horizon européen de « la Révolution des droits
pendant des décennies, bien au-delà de la question ponctuelle de de l’homme » (Gallimard,
tel ou tel bateau de migrants qui ne trouve pas de port d’accueil. 2013). Dernier ouvrage paru :
Il faut regarder les choses en face : l’Europe représente un havre « l’Avènement de la
de paix, de prospérité et de protection sociale unique au monde, démocratie, tome 4.
alors même qu’elle n’abrite que 7% de la population mondiale. Nous Le nouveau monde »
ne sommes qu’un demi-milliard d’habitants et nous avons beau- (Gallimard, 2017).
coup plus que les autres. Il suffit de comparer une ville européenne
et une ville qui pousse en Afrique… A l’échelle globale, pour tout
individu désireux d’améliorer son sort, la solution la plus sûre est
de passer du côté de cet îlot privilégié. L’expression « appel d’air »
recouvre donc au fond un phénomène très normal, très humain.
Certes, l’histoire de l’humanité est une histoire de migrations,
mais elle s’est déroulée dans un espace très différent sur le plan
démographique et politique. Le xxe siècle a vu la population glo-
bale plus que tripler et la planète achever de s’organiser en Etats-
nations souverains qui ont leur mot à dire sur ce qui se passe sur
leur territoire. Cela change tout.
Y a-t-il eu défaut d’anticipation de nos gouvernants ?
Evidemment. Les spécialistes de l’Afrique subsaharienne comme
le Français Serge Michailof (1) ou l’Américain Stephen Smith,
pour ne citer que les auteurs des livres les plus récents, avaient
prévenu depuis longtemps de l’ampleur de ce phénomène à
venir. Encore ne faut-il pas oublier le potentiel migratoire

22 L’OBS/N°2799-28/06/2018 OLIVIER ROLLER/DIVERGENCE


Après s’être vu refuser l’accès aux ports de plusieurs pays d’Europe, l’« Aquarius » a pu accoster en Espagne le 17 juin avec à son bord 629 migrants , dont 123 mineurs, secourus en Méditerranée.

asiatique. En France, la première alerte a eu lieu il y a près de Pour vous, le lien entre pression migratoire accrue et mon-
quarante ans, avec la percée du Front national aux élections tée des populismes est évident ?
municipales de 1983, qui était une réaction à la régularisation Oui, même si cette corrélation est tout sauf simple. Les dégâts éco-
massive d’immigrés effectuée par François Mitterrand. La ques- nomiques et sociaux de la mondialisation ont aussi leur rôle, mais
tion migratoire est donc à l’agenda depuis une quarantaine d’an- les migrations sont un aspect de la mondialisation dans l’esprit des
nées. Mais elle a été traitée au départ avec une idée fausse : « On populations. Encore une fois, il faut prendre le problème par ses
légalise, on intègre, et puis on ferme la porte. » On n’a pas intégré aspects les plus concrets, loin des généralités moralisatrices. La
l’idée de pression migratoire continue. Nous continuons de trai- sécurité, par exemple, c’est la question du lien social au quotidien.
ter le problème avec les outils légaux du passé. Le droit d’asile a Pouvez-vous faire confiance à votre voisin quand vous oubliez la
été élaboré en fonction de notre propre histoire des persécutions clé sur la porte ? La mise en scène du débat sur l’immigration est
politiques. Ces critères s’appliquent mal à l’afflux actuel de désastreuse. Si on oppose d’un côté « les fachos » et de l’autre « les
populations déshéritées pour lesquelles la distinction entre asile belles âmes », on n’en sort pas. On risque même de jeter l’électorat
politique et motivation économique est un casse-tête, et dont la qui se sent méprisé dans les bras d’un Donald Trump…
présence suscite souvent le rejet des populations autochtones. Ce n’est quand même pas anormal de convoquer la morale
Parce qu’il y a un « seuil de tolérance », comme l’avait dit lorsqu’il s’agit du sort d’êtres humains…
François Mitterrand ? Bien entendu. Mais les débats qui se limitent à la morale sont sté-
C’est une vision comptable et abstraite d’une question qu’il faut riles. Il est vrai que le consensus est extrêmement difficile sur ce
au contraire regarder très concrètement. Ce prétendu « seuil » sujet. Deux sensibilités se heurtent : celle des gens qui ne rai-
varie complètement en fonction des caractéristiques de popu- sonnent qu’à l’échelle collective et politique – « On est chez nous,
lations qui ne se définissent pas par leur nombre. Ce n’est pas à on les met dehors » – et celle de ceux qui ne raisonnent qu’en
« l’Autre » en général qu’on a affaire, mais à des autres bien par- termes individuels et humanitaires – « Nous devons accueillir ».
ticuliers, avec leurs cultures, leurs religions, leurs mœurs, leurs Chacun de ces camps détient une part de vérité. Ils représentent
comportements, etc. Le vrai problème est ailleurs. Il est poli- deux positions aussi inévitables qu’inconciliables. Le problème, à
tique : nos gouvernements ont-ils le contrôle de ce processus qui partir de là, est néanmoins de bâtir un compromis praticable et
change profondément la vie collective ? acceptable. Le moment est venu de définir une politique en se
On a occulté la réalité ? posant les vraies questions : devons-nous sélectionner les migrants,
Les gouvernements n’ont pas assumé la réalité du phénomène comme le fait le Canada avec un système à points ? Si oui, sur quels
migratoire. Je vous rappelle qu’officiellement, en France, l’im- critères ? Faut-il accueillir les plus démunis, avec les tensions que
migration est arrêtée depuis des décennies. Le décalage entre le cela suppose sur nos systèmes sociaux, ou bien seulement les plus
discours officiel et la réalité perçue est donc tout simplement diplômés, avec le risque de favoriser la fuite des cerveaux ?
interprété comme un mensonge. D’où le succès rencontré par Vous écrivez que la pression migratoire « sert de révélateur »
les populistes ces dernières années en Europe. à la crise de la démocratie (2). Que voulez-vous dire ?

DANILO BALDUCCI/ZUMA/RÉA L’OBS/N°2799-28/06/2018 23


Mais ces nouveaux régimes populistes, en Hongrie,
en Italie, ne contiennent-ils pas en germe une propension
à une dérive de plus en plus autoritaire ?
Bien sûr. La tentation de tous ces pouvoirs est de se pérenniser
avec l’argument bien connu : « Nous sommes le peuple, et l’op-
position est suscitée par l’étranger. » Les points clés qui garan-
tissent la démocratie sont le droit de vote, la manière dont sont
organisées les élections, et le droit d’informer. Tant que l’alter-
nance est possible dans ces pays, nous ne sommes pas dans des
régimes autoritaires. Mais le péril est grand.
Quelle différence faites-vous entre le populisme de Trump
et les populismes européens ?
Aux Etats-Unis, personne ne doute de la prééminence de la
nation américaine. C’est une énorme différence avec nous. L’Eu-
rope, loin d’être une aide sur toutes ces questions, est un frein.
La belle idée de départ, « l’union fait la force », s’est muée en
« l’union fait la faiblesse ». Ses mécanismes paraissent un empê-
chement à l’adoption de politiques lisibles. C’est une source de
Au Texas, à la frontière mexicaine, le 21 juin. Des familles qui tentaient d’entrer sans papiers grande anxiété pour les peuples européens. D’où le succès des
aux Etats-Unis ont été arrêtées et séparées de leurs enfants. réponses simplistes qu’apportent les populistes : on se retranche
derrière ses frontières et on envoie les migrants chez le voisin.
La démocratie est un régime faussement simple qui répond à Voilà pourquoi le populisme européen me paraît plus profond
deux exigences : la protection des droits individuels, à commencer et plus menaçant que le populisme américain, malgré les récents
par celui de voter ; et la représentation du pouvoir collectif pour délires de Trump, notamment concernant les enfants qui ont été
décider des projets à engager, autrement dit la souveraineté du séparés de leurs parents dans les familles de migrants.
peuple. La traduction politique de cette souveraineté, c’est le gou- Que faire sur la question migratoire ?
vernement majoritaire. Mais le fait majoritaire pose la question des La grande idée depuis des années est qu’on va tarir le problème
droits de la minorité et du droit des individus qui ne sont pas d’ac- à la source en aidant le Sud à se développer. Personne ne peut
cord avec lui. Il peut survenir une contradiction, voire une disso- être contre, sauf que ça ne répond absolument pas à la question
ciation, entre les deux composantes de la démocratie. Le sujet de posée. Stephen Smith établit cela très bien dans son dernier
l’immigration soulève typiquement cette question philosophique. livre (3) – dont la lecture devrait être obligatoire pour tous les
Puisqu’il y a un droit des individus à la libre circulation, y a-t-il un responsables politiques. Dans un premier temps, le développe-
droit des migrants à s’installer librement partout dans le monde, ment encourage les migrations car il crée un niveau minimal
indépendamment de l’avis des communautés politiques concer- d’instruction et de richesse qui favorise les départs. Ce ne peut
nées ? Que reste-t-il alors de la souveraineté du peuple au sein de donc pas être une réponse aux défis que posent les déplacements
celles-ci ? Mais, dans l’autre sens, cette souveraineté collective peut- humains… A long terme, sans doute, nous serons tous riches
elle aller jusqu’à nier les droits personnels de ceux qui ne sont pas (sourire). Mais nous en sommes loin.
membres de la communauté concernée ? Donc, c’est une impasse ?
D’un côté, il y a le principe de liberté, fondé sur des droits fon- Non, un nouveau défi. Au fond, c’est la question inverse du colo-
damentaux, qui correspond à l’individualisation de nos sociétés. nialisme qui nous est posée. Le colonialisme partait de l’idée
Mais au bout de cette logique de la liberté inconditionnelle des d’une supériorité qui nous justifiait d’apporter la civilisation aux
individus, toute capacité de décision collective disparaît. De autres. Aujourd’hui, nous sommes devenus un objet d’attraction.
l’autre côté, il y a le principe de pouvoir, le droit à l’autogouver- Il nous faut répondre à l’affection démesurée que nous portent
nement de la communauté des citoyens. Le risque est alors celui ces populations auxquelles on ne sait pas quoi dire. Ce n’est pas
de la tyrannie de la majorité. On aboutit, d’un côté, à la liberté qu’un problème de décision politique. Cela réclame une doctrine
sans pouvoir, et, de l’autre, au pouvoir sans liberté. de ce qui est possible, une redéfinition de l’équilibre entre le
Que pensez-vous de l’expression « démocratie illibérale » ? principe de liberté et celui de souveraineté populaire, entre la
La « démocratie illibérale », c’est au fond l’idée que la majorité a nécessité du collectif et celle des droits individuels. Qui plus est,
tous les droits. Cette expression nous vient du politologue améri- la nouvelle donne migratoire nous oblige à redéfinir notre rap-
cain Fareed Zakaria. A la fin des années 1990, Zakaria soulignait à port au reste du monde. L’humanité se trouve face à une ques-
quel point le « libéralisme constitutionnel » est distinct de la démo- tion de justice mondiale. Faut-il sacrifier nos privilèges, notre
cratie, même s’ils ont été historiquement entremêlés en Occident. modèle social ? Ou les défendre ? C’est l’immense question qui
Il y a toujours une tension entre le besoin de gouverner et le besoin se trouve devant nous, celle qui supplante la question sociale. En
d’affirmer une liberté qui s’accommode mal d’être gouvernée. Au somme, c’est la même question, mais dans un cadre qui a changé :
sein même de la Révolution française, on trouve cette tension : on il ne s’agit plus de discuter de la redistribution à l’intérieur des
passe d’un moment libéral à un moment autoritaire. frontières, mais à l’échelle du monde. n
La démocratie illibérale n’a donc rien d’un oxymore. Ce serait (1) Auteur, chez Fayard, de « Notre maison brûle au sud » (2010) et « Africanistan » (2015).
commode si Orbán ou Poutine n’étaient que de vulgaires dicta- (2) « L’Avènement de la démocratie, tome 4. Le nouveau monde » (Gallimard, 2017).
teurs ! Ils gagnent les élections et ont le soutien de leur population. (3) « La Ruée vers l’Europe » (Grasset, 2018).

24 L’OBS/N°2799-28/06/2018 AFP PHOTO/BRENDAN SMIALOWSKI