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La psychanaIyse
dans Ia communauté scientifique*

J'aimerais rappeler, et pour en contester Ies termes


mêmes, une partie de I'argument de ce numéro!:
« Qu'on Ie dépIore ou qu'on s'en réjouisse ... Ie probIeme
récurrent de Ia transmission de Ia psychanaIyse par Ies
voies universitaires demeure. })
« Contester }),car, subrepticement et avant même de
questionner Ia « voie universitaire », c'est bien Ia notion
de1transmission qui est posée comme faisant l'objet d'une
sorte de consensus, comme mode spécifique de commu-
nication des vérités et du savoir psychanaIytiques.
Mes réserves par rapport à Ia transmission ne sont
pas d'aujourd'hui, Mais elles sont confortées par un
incident tout récent, brilIant, ou « I'exempIe est Ia chose
même }); j'avais donné comme titre pour cette commu-
nication : « La psychanaIyse dans Ia communauté scien-

-/< Cliniques rnéditerranéennes 1995, 45/46.


1. Ce nurnéro est issu du colloque organisé les 22 et 23 janvier 1994 à
Paris et intitulé La psychanalyse en tant que science ? Un modeuniversitaire
de Ia transmission de Ia psychanalyse s'est-il constitué ?
désormais devenu des plus larges. 11n'est que de rece-
tifique ». Or comme si un te1 titre était tout simp1ement voir des postulants à une seconde analyse pour perce-
inaudib1e, comme s'i1 était inconcevab1e que Ia psycha- voir ce refilage, caché ou patent, de telle ou telle do c-
na1yse fit partie de 1'univers scientifique, voi1à que ma trine analytique. Tel parlera tres vite de dépassement de
communication me revient, imprimée au programme, Ia position dépressive, tel autre d'assomption de Ia cas-
avec 1'intitu1é: « La psychana1yse et Ia communauté tration ou de Ia 10i, tel autre mettra en avant une idéo-
scientifique ». 10gie de Ia maturation, etc. Je reviendrai sur ces aspects
La notion de transmission avec son équiva1ent alle- idéologiques de Ia pensée psychanalytique.
mand 1ep1us correct, Übermittlung, n'est guere présente Mais jepoursuivrai un instant sur Ia coalescence qui
chez Freud. Le mot de Übertragung, qui pourrait être s'est étab1ie entre l'enseignement et l'ana1yse person-
invoqué en ce sens, est réservé, on 1e sait, à bien autre nelle. Le terme « mes é1eves»pour désigner ses ana1ysés
chose : 1etransfert. D'ou vient ce mot, du moins dans Ia en est caractéristique. Le fait que Lacan ait été un grand
psychana1yse française? A mon avis d'une doub1e promoteur sur ce point - par l'intrication entretenue
dérive, à considérer comme indue: Ia pratique trop entre ana1yse et séminaire - n'empêche que Ia chose ait
vo10ntiers transmissive et abusive liée à Ia « psychana1yse existé et existe avant 1ui, en même temps que 1ui, et
didactique» (ce monstre in terminis) - et 1e report de apres 1ui. Les petits dans et grandes sectes foisonnent, à
cette conception de Ia psychana1yse du futur ana1yste l'Université ou en dehors, entourant te1 ou tel grand ou
sur l' ensemb1e de Ia communication ana1ytique. petit maitre, qui se veut à Ia fois ana1yste, enseignant et
La psychana1yse dite « didactique », que1 que soit 1e transmetteur.
cadre institutionnel et idéologique qui Ia cautionne, est Position qui, selon moi, est rigoureusement anti-
une psychanalyse finalisée - « sur commande » - ouverte ana1ytique, dans Ia mesure ou ele ne puis 1e développer
par là même sur une fonctionnalité (ce qui est le con- ici) l' essentie1 même du processus ana1ytique est tout
traire même de l'ana1yse). J'ai insisté sur sa fonction de simp1ement « ana1yse », et a pour corré1atif 1e dessaisis-
pouvoir, d'endoctrination, d'affiliation. Je n'ai cessé sement de tout pouvoir de Ia part de 1'ana1yste, y com-
- avec d'autres finalement peu nombreux - de Ia dénon- pris 1e pouvoir qu'apporte 1e prétendu savoir idéo10-
cer. Qu'on Ia pare parfois de noms plus nobles comme gique. Un savoir qui n'a de sens qu'à demeurer en l'état
« transmission» ou « filiation» ne change rien à ce de suspens, « supposé savoir» comme 1e dit si bien
qu'elle se propose, ni à ce à quoi elle aboutit. Lacan. Et si je me réfere à Lacan 1ui-même p1us d'une
D'ou nous vient à son tour le mot de « filiation » ? 11 fois - ici par exemp1e: « Les variantes de Ia cure
est récent en analyse, et certainement encore moins type2 »- c'est pour montrer 1econtraste certain entre te1
freudien que celui de transmission. Cela, même si texte, telle de ses formules qui sont au creur de notre
Freud donne dans ce penchant de Ia patemité, en plus
d'une occasion, avec ses é1eves etlou analysés, Mais le
champ de Ia transmission-endoctrination en analyse est
pratique: « Que doit savoir I'anaIyste ? Ignorer ce qu'iI Lacan) sciences de l'intersubjectivité. lci I'opposition
sait }>,et certaines pratiques de filiation et d'endoc- sciences « dures }}et sciences « mol1es }}serait à interro-
trination qui, pour marcher sous d'autres étendards que ger dans sa pertinence. Elle prête à maIentendu. Les
ceux de I'ego psychologyJ n'ont cependant rien à Iui outiIs ne sont certes pas mathématiques, ils sont pIus
envier. soupIes, mais Ia rigueur conceptuelle n'est pas nécessai-
En conclusion sur ce point. Je ne me bats pas, rement moindre. L'affirmation de vérité ou de fausseté
depuis des années, contre Ie processus de transmission- n'est pas susceptibIe de mollesse. Pour tirer un exempIe
filiation, qui a nom « psychanaIyse didactique}> et qui d'une autre science humaine, une théorie linguistique
se renouvel1e à différents degrés dans presque toutes Ies comme celle de Ia « doubIe articuIation }}est susceptibIe
sociétés d'anaIystes, pour vouIoir transporter quelque de réfutation ou de faIsification3• Avant d'évoquer ce
chose de ce processus à I'Université ! critere de réfutabilité pour Ia psychanaIyse, j'en viens à
énoncer ce qui est pour moi I'essentiel de cet exposé : Ia
distinction, dans Ia théorie psychanaIytique de niveaux,
et pIus précisément de deux niveaux. D'une part, Ia
Je me suis aussi battu pour Ia présence de Ia psycha- théorie métapsychoIogique prise au sens Ie pIus Iarge ;
naIyse, comme discipline scientifique et de recherche, à d'autre part, Ies idéoIogies « psychanaIytiques }}(ce qui
I'Université. Et j'ai dit ceci à certains moments: Ies suppose évidemment une théorie métapsychoIogique
attaques contre un « Doctorat de psychanaIyse }},de Ia rendant compte de Ia fonction du second niveau).
part des sociétés d'anaIystes, étaient en fait projectives. Pour définir Ia psychanaIyse, je tiens à repartir sans
En feignant de voir dans ce doctorat un dipIôme à signi- cesse de Ia définition de Freud. Freud mettait au pre-
fication professionnelle, ces sociétés ou ces individus mier pIan Ia méthode, et seuIement en second et troi-
dévoilaient leur visée de conserver pour eux seuls un pou- sieme pIan Ia théorie et Ia thérapeutique. La méthode
voir d'endoctrination et de conformation, trop facile- vient donc en premier, mais à condition de Ia considérer
ment confondu avec Ie processus anaIytique Iui-même. autrement que comme un recueil de recettes4• Elle est
VoiIà donc pres de trente ans que je revendique Ia directement Iiée à un champ spécifique de phénomenes,
pIace pIeine et entiere de Ia psychanaIyse dans Ia com-
munauté scientifique, donc, dans cette mesure, à 3. Pour continuer un instant avec Ia référence à Popper, je rappellerai
I'Université. Ce n'est pas I'avatar de transmission sur Ie ce qu'il dit des lois statistiques, lois prétendumem approximatives, indé-
terministes, voire molles : de fait montre-t-il, c'est l'outil qui est souple,
titre de ma communication qui me fera changer de mais I'affirmation n'en est pas moins (i dure'} ; I'énoncé « tel phénoméne
position. se produit dans 50 à 60 % des cas') est parfaitement ouvert à Ia
PIace scientifique, à côté des sciences physiques, réfutation.
4. La distance est intersidérale entre le Discours de Ia méthode » et
(i
parmi Ies sciences humaines, ou sciences de Ia commu- l'appel débile à une « méthodologie de Ia recherche » dom on nous rebat
nication ou encore (Ia formuIation est à nouveau de les oreilles.
à un domaine d'être. Je cite: « La psychanaIyse est pre- « induite » de I'expérience, comme Popper l'a bien mon-
mierement un procédé pour l'investigation de processus tré à propos de toutes Ies théories scientifiques. EIle est
mentaux à peu pres inaccessibIes autrement. » une construction qui vise à être simple, élégante, aussi
Ce lien entre l'observé et Ia procédure de mise en évi- rigoureuse que possible dans Ia façon dont elle prétend
dence implique sans doute une certaine circularité ; mais rendre compte des faits. Elle est donc soumise à critique,
cela n'est pas unique dans Ia science, et n'invaIide pas Ia quant à sa simplicité, son élégance, sa pertinence; à
scientificité de l'ensembIe constitué par I'objet plus Ia réfutation, quant à sa cohérence interne ; à falsification
méthode : exempIe de Ia physique des particuIes ... enfin, c'est-à-dire à une éventuelle mise en contradic-
Ce qui fait Ia scientificité c'est que Ia procédure n'est tion de ses conséquences avec Ies faits.
pas unique, Iimitée à Ia particuIarité d'un caso Elle est J'ai développé plus d'une fois I'idée que I'abandon de
reproductibIe. L'acces qu'elle donne à l'inconscient est Ia théorie de Ia séduction, en septembre 1897, répondait
certes indirect, ce qui n'impIique nuIlement que ceIui-ci partiellement à ce schéma. On y trouve, bien sur, des
soit inconnaissabIe ... Mais cette inséparabilité de Ia éléments affectifs, et notamment cette exclamation : « II
méthode et de I'objet n'est pas pour rien dans I'urgence faudrait croire à Ia perversion du pere.» Mais on y
d'un modele qui rende compte de Ia spécificité de l'une trouve aussi quelque chose d'intéressant quant à I'idée
en fonction de Ia singularité de I'autre. Cela explique même de faIsifiabilité. Freud, à un moment, dit : cette
que Ies considérations métapsychoIogiques viennent théorie doit être abandonnée, non seulement parce
tres vite dans Ie freudisme, des Ies premieres expérien- qu'elle est fausse mais parce que, sur un point elle ne
ces psychanaIytiques : Études sur l'hystérie, Lettres à pourrait être faIsifiée. Ce point, c'est « I'absence
FIiess, Projet de psychoIogie scientifique. IIy a donc en d'indice de réalité dans I'inconscient », qui empêcherait
premier, dans Ia science psychanaIytique, Ia méta- à jamais toute décision sur Ia réalité de Ia séduction.
psychoIogie, comme un modele tentant de rendre MaIgré ce feu croisé d'arguments, j'ai tenté de mon-
compte de façon conjointe de I'inconscient et de Ia trer comment cette réfutation aurait pu mener, non à un
méthode pour y accéder. Une théorie engIobant des abandon, mais à un élargissement des hypotheses de
hypotheses cohérentes sur Ia genese de I'inconscient bases. Mais c'est Ià une autre questiono
(notamment sur Ie refouIement), sur Ies contenus et Ies J' en viens au deuxieme niveau de Ia théorie. La psycha-
processus inconscients, sur Ies manifestations de l'in- nalyse ne fait pas que construire une théorie, elle
conscient (formations de symptôme, rêves, etc.); et, découvre en l'homme des théories, au cours de sa propre
d'autre part, des hypotheses sur Ia spécificité de Ia situa- investigation. Le terme même de « théories sexuelles
tion susceptibIe de mettre I'inconscient en évidence : infantiles », bien que restrictif, explique bien de quoi il
spécificité de Ia situation anaIytique et du transfert. s'agit. Des systemes, ou des bribes de systeme, des scé-
La métapsychoIogie est abstraite, à distance de
I'expérience (comme toute théorie); elle n'est pas
narios, des mythes, qui viennent à I'aide, pour l'enfant, La plus exemplaire reste sans doute Ia théorie de Ia
dans son travaiI d'auto-théorisation. L'enfant est castration que j'ai nommée, avec une insistance iro-
confronté à des énigmes, iI tente d' en rendre compte nique, « Théorie de Hans et Sigmund », formulée par
pour Iui-même, en des scénarios qui ne sont pas seule- Hans et reformulée par Sigmund. En un mot, I'énigme
ment « intellectuels mais qui impliquent tout I'être.
f)
à Iaquelle cette théorie prétend répondre est celle des
Une remarque, historique. Cette découverte des genres. La teneur de Ia théorie c'est que tous Ies êtres
théories, notamment des théories infantiles, par Ia psy- possedent un pénis au départ ; certains ont ensuite été
chanalyse, n'apparait pas d'emblée. En gros, jus- châtrés, les autres restent sous Ia menace constante de
qu'en 1900, Ia théorie et Ia pratique de Ia psychanalyse cette castration ; mais, aux uns comme aux autres, on
s'en passent fort bien. Les Études sur !'hystérie et même peut éventuellement « en revisser un ». La réflexion
Ia Traumdeutung se passent fort bien d'une thématisa- freudienne s'est aussi attachée à étudier Ia genese de
tion du mythe d'(Edipe, sans parler de Ia théorie de Ia cette théorie, avec ce que j'ai appelé ses « ingrédients »
castration encore totalement absente. Évidemment Ia individueIs: perception, menace, etc. Mais Freud
psychanalyse ne fera pas que découvrir ces théories. manque à formuler que Ia théorie préconditionne Ies
Tout comme un ethnologue découvrant des mythes, ingrédients6• Quant à Ia fonction de cette théorie, comme
elle Ies explicite et elle Ies restitue, elle en montre Ies maitrise de I'angoisse primaire due à I'attaque de
variantes, elle tente d' expliquer Ieur genese psychique l' excitation sexuelle, elle est explicitement formulée à
(et si cela Iui est impossible, elle renvoie à ce deus ex plus d'une reprise.
machina qu'est Ia phylogenese), elle montre comment Ces « théories » sont-elles réfutables ? Freud n'y pré-
ces théories peuvent se succéder, s'enchainer dans Ie tend absolument pas. Leur « vérité » est du même ordre
temps, se « retraduire» I'une I'autre (exemple: Ia que celle des mythes, des Iégendes, des dogmes reli-
théorie génitale vient reprendre et recomposer des élé- gieux. C' est évidemment elles que vise plus ou moins
ments anaux ou oraux). La psychanalyse montre aussi confusément Popper quand il accuse Ies énoncés psy-
Ieur fonction psychique, essentielle à mon avis, et elle chanalytiques de ne pas être faIsifiables, sans doute par
pose enfin des affirmations plus ou moins vérifiables mauvaise connaissance de Ia psychanalyse et par igno-
quant à Ieur universalité. rance du niveau proprement métapsychologique. Fina-
Ces théories ou mythes organisateurs ont pour fonc- Iement, chez nombre de critiques 7, il y a une confusion
tion majeure de répondre à des énigmes angoissantes fréquemment entretenue entre Ies « théories» comme
par une mise en ordre, une compréhension. Une tra- instruments d'auto-interprétation inventés par I'être
duction partielle, ou Ie mythe joue Ia fonction de code humain, et Ies théories de Ia psychanalyse, qui doivent
de traduction. Ces théories sont multiples. Les énumé-
rations classiques ne Ies épuisent pas : théorie cloacale,
6. Cf. Problématiques II: Castration. Symbolisations, Paris, PUF, 1980.
théorie sadique du coit, parents combinés, etc. 7. Et jusqu'à Lévi-Strauss.
La psychanalyse dans Ia communauté scientifique

bien sur rendre compte, entre autres, de Ia fonction de insuffisante, et souvent polémique, ou plusieurs dimen-
ces « théories })spontanées ou idéologiques. sions sont mal perçues. En quelques mots : à vouloir
Mais iI faut bien dire que Freud Iui-même n'a pas remplacer I'idéologie religieuse (voire Ies idéologies en
facilité cette distinction en rapprochant, dans Ies termes généraI) par Ia science, Ie risque est évident de transfor-
mêmes, ses « Trois essais sur Ia théorie sexuelle» et Ies mer celle-ci en vision du monde. MaIgré sa dimension
« théories sexuelles infantiles », et surtout en donnant Ia d'incomplétude et de progres indéfini, l'idéaI scienti-
caution de son autorité à certaines idéologies psychana- fique a vite fait d'accomplir Ie saut vers I'absolu, de
Iytiques. Ceci est patent précisément dans l'analyse du rêver à une maitrise totale. L'affirmation de « L'homme
petit Hans, ou iI se présente comme « parlant avec Ie neuronaI » ne correspond-elle pas à ce saut franchement
bon Dieu })et connaissant de toute éternité Ie scénario métaphysique ?
redipien. QueI exemple plus massif de « transmission }) Mais surtout au sein même de ce qu'on peut nommer le
que celui de Freud avec Hans ? Une transmission qui se corpus psychanalytique, Freud ne semble pas percevoir Ia
veut originaire, fondatrice, quasi religieuse. Une trans- difficulté, générée par Ia coexistence de ces deux
mission dont Ie ressort ouvert est l'argument d'autorité, niveaux : Ia théorie d'une part, et d'autre part Ies théo-
et Ie ressort couvert, Ia suggestion : « Parler avec Ie Bon ries spontanées qui, pour être infantiles, n'en jouent
Dieu. })De Ià à une normativité, il n'y a qu'un pas, qui pas moins un rôle essentieI dans le fonctionnement
est souvent al1égrement franchi. psychique. Faute de maintenir cette distinction,
Pour en rester à Ia castration, celle-ci en arrivera à se faute d'apprécier Ia fonction métapsychologique des
voir transformée en dimension métaphysique, prise auto-théorisations (voire des « illusions ») du sujet, le
comme synonyme un peu rapide de « finitude ». Mais psychanalyste risque de prendre Iui-même, plus ou
el1en'en est pas moins fondamentalement idéologique, moins completement, ces théorisations pour des
ni plus ni moins respectable que tant d'autres dénon- vérités. 11 risque alors d'être tenté de Ies transmettre
cées naguere : libre entreprise ou American way o] life. dans Ia cure et en dehors d'elle, comme des vérités
Quel1e place donner aux idéologies en psychanalyse ? transcendantes.
La référence à Ia derniere des « Nouvel1es Leçons » de Une des tâches majeures de Ia pensée et de Ia
Freud sur Ia « Vision du monde » est instructive à plus recherche psychanalytique, de nos jours, me parait être
d'un titre. Freud y oppose Ia psychanalyse qui n'a pas de poursuivre dans ces deux voies :
de « vision du monde » spécifique autre que Ia science et
précisément Ies visions du monde - essentiellement reli- d'une part, un nouveau fondement et une ré-
gieuses mais aussi métaphysiques, voire politiques. Il en élaboration de Ia théorie et des modeles méta-
amorce même I'analyse, ou plutôt Ia fonction, qui psychologiques, tels qu'iIs doivent rendre compte
consiste à « boucher Ies trous de I'Univers}) (selon Ia de notre expérience et de notre pratique de
formule de Heine) et à colmater I'angoisse. Analyse I'inconscient ;
Entre séduction et inspiration : l'homme

d'a~~e pa~, une nouvel1e appréciation des mythes toute institution : étatique ou para-étatique (univer-
et ldeologtes qui aident l'être h " .
l' . . umam a « apalser sités), et aussi bien privée (sociétés d'analystes);
angolsse
. . mtellectuelle et Ie cas e'che'ant l' .
angOlsse donc Ia critique fondamentale de Ia « didactique » ;
eXIstentlelle I), selon Ies termes d L" S
l' . e eVI- trauss 2 / l'affirmation que Ie champ de Ia découverte et de
angolsse sexuelle en termes psychanalytiques. '
I'investigation psychanalytiques est à sa pIace par-
, D~ns ,ces deux voies de recherche, Ia psychanaI se tout ou i} y a une communauté scientifique active.
~ a n~n a redouter de Ia confrontation etlou de Ia coÍla- Donc éventuellement à I'Université.
eI~ratl~n a~ec I~s a~t~es champs des sciences humaines ;
e. n est ondee a mvoquer aucun privilege plus ou Le reste - dirais-je - est fonction des temps, et
mom~ myst~q~e, lié au caractere de Son expérience qui notamment de ce qu'est et devient I'Université. Certes,
pour etre pnvee et chaque fois unique n'en est ' ce nom même implique un idéaI d'universalité, un lieu
a t . d' 'b ' pas pour de dialogue mais aussi de confrontation, voire d'affron-
u ant m ICI Ie; elle est de plein droit et de plein d .
« dans Ia ' . eVOlr tement des idées, toujours dans une certaine rigueur.
communaute sClentifique I).
Mais iI faut une certaine na'iveté pour ne pas voir que Ies
idées progressent aussi par d'autres moyens que par Ieur
*** force propre. A plus d'une reprise, j'ai analysé Ia « poli-
Je n'ai pas abordé directement Ie probleme dit d 1 tique des idées I), par exemple dans Ie mouvement freu-
;(ps~chan~Iyse à l'Université » (qui, apres tout, n'est ~a: dien, et chez Freud Iui-même. Cet idéaI néanmoins,
e theme dlrect d~ ce numéro). Je me suis exprimé publi- pour être par définition irréalisabIe, a été plus ou moins
que~e~t, et par ecrit, sur cette question à de multiples proche à certaines périodes. Mais aujourd'hui ?
r~pnses " Seule ~meIecture d'une « malveillante inatten- Parler de communauté universitaire scientifique a-t-i}
tlO~)~pretendralt trouver des « oscillations » dans mes un sens, quand telle Université est Ie fief de telle doc-
POSltlons.Les deux points absolument fermes en sont : trine ou de tel individu, telle autre d'un autre ? Je ne sais
si l'on peut maintenir un idéaI d'Université comme lieu
1 / I'extra~tez;itorialité de Ia pratique de l'analyse (y
de recherche et de progres, comme lieu d'affrontements
compns 1analyse d'un futur analyste) par rapport à
rigoureux ou on Iaisse Ies couteaux au vestiaire. Apres
8. Psychanalyse à I'Univ " .d' . tout, ce n'est pas Ià ma passion majeure, et Ies généra-
1975, 1, p. 5-10; Problémat~~;:e; ~l~onal.de Psyc~analyse à l'Université, tions futures aviseront à mesure. De toute façon, dans
157 ; Un doctorat en . . a~gozsse, Pans, PUF, 1980, p. 153-
1980, 6, 21, 5-8 ; Prob~~;~::ly;e: Z:ltonal Psychanalyse à l'Université, I'idée de communauté scientifique, « communauté »
Paris, PUF, 1987 ,. p 135 - 143 . U·ne rev ?aquet.
I . Transcendancedu trans'ert
~, , dépasse manifestement « Université I). Si l'Université
Revue internationale d'histoire d' o utIon sans cesse occultée, in
abandonnait plus ou moins définitivement Ies idéaux
I'U,niversité !, éditorial Psycha:a~/;Sfcl~~n~lyse,. ~989, 2, p. 393-402; A
VOlr aussi dans le présent volume: N n zv e rstte,
1991, 16, 62, p. 364. qui devraient Iui servir de boussole, je suis persuadé que
, p. 1 1. 5
d'autres Iieux prendraient Ia releve.
J'ajouterai encore une remarque, concernant Ia dérive BIBLIOGRAPHIE
actuel1e de l'Université, dérive dont les psychanalystes
ne peuvent manquer de tenir compte. On peut considé- Freud S., Breuer J" trad. franç. A. Berman, 1956, Études sur
rer que l'Université a trois fonctions assez distinctes : Ia l'hystérie, Paris, PUF, 1981. ....
Freud S., 1895, Esquisse d'une psychologle sClennfique, zn
recherche ; Ia communication et Ia diffusion de Ia cul-
S. Freud, Naissance de Ia psychanalyse, Paris, PUF, 1979,
ture ; une certaine formation professionnelle. Les deux 309-396. .
premi<~resfonctions furent longtemps à poids égal avec Popper K., 1973, La logique de Ia découverte scientifique, ParIs,
Ia troisieme, voire prédominantes. Ainsi le seul « docto- Payot. . . .. .
rat » professionnel, aberration parmi toutes les autres, Freud S., 1905, Trois essais sur Ia theorte de Ia sexualzte, ParIs,
Gallimard, 1962.
était le doctorat en médecine! Personne ne revendi-
Laplanche J., 1980, Problématiques II : Castration. Symbolisa-
quait naguere qu'un diplôme de lettres dassiques tions, Paris, PUF.
(bac + 3... bac + 5...) dut donner l'acces - voire le Lévi-Strauss c., 1985, La potiere jalouse, Paris, Plon.,
droit - à une profession comme celle d'écrivain ou de Laplanche J., 1975, Psychanalyse à l'Université, Editorial,
journaliste ! Psychanalyse à l'Université, 1, 1, 5-10;. .
Laplanche J., 1980, Problématiques I :L angozsse. Par;.s, PUF.
Mais à partir du moment ou Ia professionnalisation
Laplanche J" 1980, Un doctorat en psychanalyse, Editorial,
des « ftlieres» universitaires s'instaure (ftlieres, le mot Psychanalyse à l'Université, 6, 21, 5-8.
est déjà tout un programme I), Ia réserve des psychana- Laplanche J., 1987, Problématiques V. Le baquet. Transcendance
lystes devrait s'accentuer. Eux dont le point d'honneur du transfert, Paris, PUF, 135-143.
est, ou devrait être, de toujours questionner Ia « fonc- Laplanche J., 1989, Une révolution sans cesse occultée, Revue
tionnalité» de leur fonction, Ia « professionnalité» de internationale d'histoire de Ia psychaYfalyse, 2, 393-402. ,
Laplanche J" 1991, A l'université !, Editorial, Psychanalyse a
leur profession, les verra-t-on s'engouffrer dans une
l'Université, 16, 62.
Université qui s'IUTise chaque jour davantage, sommée
quel1e est de répondre par des formations profession-
nel1es toujours plus adaptées, au probleme social de
l'emploi.
Entre psychanalyse et Université, il y a donc bien des
La présence de Ia psychanalyse à l'Université n'7st qu'une
« maldonnes I), provenant, du côté des analystes, de
conséquence de cet impératif majeur : sa reconnalssance de
l'absence de reperes précis et, du côté de l'Université, plein droit au sein de Ia communaut~ s~ientifiqu,e, comme
de ses rapides dérives. ]'ai exposé, trop succinctement, théorie de l'inconscient. Une telle theone (Ia metapsyc~o-
certains de mes reperes comme analyste. Quant aux logie) ne saurait se dérober à Ia confrontation, à Ia réfutatlOn
dérives de l'Université, elles sont tout à fait hors de et à Ia falsification possibles.
Tout autre est le probleme de Ia soi-disant « transmissi?n I),
notre pouvoir; contentons-nous d'en tenir compte avec
voire « filiation I). Avec ces deux termes douteux, on essale de
vigilance.
nous refiler, sous le prétexte de Ia formation analytique,
I'influence exercée par Ies idéoIogies prétendument anaIyti-
ques, dont Ia Castration, Ie Pere ou Ia Loi sont Ies derniers
avatars à Ia mode.
Quant à l'anaIyse personnelle, indispensabIe pour qui veut
pratiquer Ia psychanaIyse, elle ne saurait être inféodée à
aucune institution psychanaIytique. Si, à l'Association psycha-
naIytique de France, nous avons définitivement éradiqué Ia
« psychanaIyse didactique », ce n'est pas pour accepter de Ia
voir réapparaítre dans Ie cadre d'institutions étatiques !