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Responsabilité et réponse *

« Vous voulez être responsables de


tout ! Sauf de vos rêves ! Quel1elamen-
table faiblesse, quel1e absence de cou-
rage logique! Rien ne vous est plus
propre que vos rêves ! Rien n'est davan-
tage votre reuvre! Matihe, forme,
durée, acteurs, spectateurs - dans ces
comédies vous êtes tout vous-mêmes!
Et c'est précisément là que vous avez
crainte et honte de vous-mêmes, et déjà
CEdipe,le sage CEdipe,savait puiser une
consolation dans l'idée que nous ne pou-
vons rien sur ce que nous rêvons! ren
conclus que Ia majorité des hommes doit
être consciente d'avoir des rêves abomi-
nables. S'il en allait autrement, combien
l'homme aurait su exploiter sa nocturne
fantaisie poétique pour nourrir son
orgueil! - Dois-je ajouter que le sage
CEdipeavait raison, que nous ne sommes
réel1ementpas responsables de nos rêves
- pas plus, d'ailleurs, que de nos veilles,
et que Ia doctrine du libre arbitre a pour
pére et mere l'orgueil des hommes et
leur sentiment de puissance? Je le dis
peut-être trop souvent, du moins cela
n'en fait-il pas une erreur. >}

Cette citation pourrait être de Freud, avec 1'extra-


ordinaire conjonction entre une responsabilité tota1e et
une irresponsabilité non moins tota1e que 1e savant doit
proclamer et qui a nom déterminisme; avec l'exhor-
* Cahiers de l'École des Sciences religieuses et philosophiques, 16, 1994
(Bruxelles).
heit qui veut dire sang froid, tête froide, prosaisme,
tation terminale à l'humilité et au seul courage possible sobriété. Parmi d'autres passages je citerai ce1ui-ci dans
le courage logique ou intellectuel. Ce texte donc n' es~ Malaise dans la culture: « L' éthique est à concevoir
pas de Freud mais de Nietzsche dans Aurore1• Mais comme une tentative thérapeutique, comme un effort
co~~ent parler de « responsabilité », à une époque qui pour atteindre, par un commandement du surmoi, ce
revlslt~ ce te,~e en tous sens ? Comment ne pas tomber qui jusqu'ici ne pouvait être atteint par tout autre travail
d~ns 1homehe ou dans le commentaire? C' est donc
culturel. »3
blen par une sympathie profonde pour ces lieux2 ou Cette Nüchternheit, cette tête froide, le fait parler non
l'on m:avait déj~ invité i1y a quelques années, qu~ j'ai pas de responsabilité mais de culpabilité, gravitant
accepte de vemrJ2ª!ler d'un theme ou je craignais autour du mot Schuld, à Ia fois faute et coulpe, et avec le
d'emblée d'être(coinc~)entre ces deux périls. C'est par glissement possible vers Ia « dette» qui est annoncé
un certain dé~alageqúe j'ai saisi cette occasion, je dirais depuis Nietzsche et qui pose au traducteur de fort diffi-
presque ce pretexte, pour vous parler de différentes cho- ciles problemes pour suivre ce fi1 de Ia Schuld en
ses autour de Ia réponse. allemand. De toute façon Ia priorité est donnée à Ia
, Je serai amené aussi à parler de Freud. Je « m'in- culpabilité sur Ia responsabilité, ce qui correspond bien à
teresse », comme on dit, à Ia pensée freudienne, sans cette volonté de ne pas subjectiver trop le probleme.
doute co~me ~ad~c~~ur, mais le plus souvent pour Ia La culpabilité, axiome de la psychanalyse, c' est un livre
prendre a partle. J utlhse volontiers l'image du combat qu'a écrit sous ma direction un de mes éleves, Jacques
de Yhomme avec 1'ange : le combat de Freud avec son Goldberg4, et, avec lui, je dirais qu' on pourrait énoncer
obJet, qui est 1'inconscient. Mais, dans ce combat J·e les choses de cette façon: « Faute ou non, de toute
m ,occup~ davantage de l'objet que de Freud lui-même. '
façon tu es coupable. »
Je ne SUIS ?as un freudologue ; mais Ia façon dont ce Y a-t-il un retoumement possible qui va de Ia culpa-
grand espnt toume autour de sa découverte ses voies bilité au sentiment de culpabilité ? Certes, mais ce n' est
d' . ses fausses voies, me paraissent éminemment
. acces, ' pas pour autant pour nous déculpabiliser au nom d'une
~nstructives, si l'on veut bien les reparcourir avec lui et illusion, au nom d'un sentiment qui serait lui-même à
eventuellement dénoncer les « fourvoiements ». désillusionner. La voie vers Ia « libération » n'est pas évi-
~uant à Ia « morale » de Freud, elle est au plus haut dente même lorsqu' on parle de sentiment de culpabi-
~o~nt?comme ce texte de Nietzsche, prudence et humi- lité. 11 ne suffit pas de payer ni même de renoncer. Je
hte ; Je Ia caractériserai du terme allemand de Nüchtern- H cite encore : « Le renoncement pulsionne1 n'a plus alors
d'effet pleinement libératoire. »5Nous avons utilisé ce
·1. F. ~ietz~che, Aur~re, lI, 128. Le rêve et Ia responsabilité. Textes et
~anantes etabhs par GlOrgio Colli et Mazzino Montinari. Traduit de 3. In OCF-P, XVIII, Paris, PUF, 1994, p. 330.
I allemand par ~uhen Hervier, Paris, Gallimard, ('Folio-Essais », p. 104. 4. Paris, PUF, 1985.
2. Prononce aux Facultés universitaires Saint-Louis Bruxelles 5. S. Freud, Le malaise dans Ia culture, op. cit., p. 322.
9 mars 1994. ' ,
terme commerciaI ou monétaire de « libératoire )}pour Mais, puisque j'ai commencé avec ce détour par
Ia traduction : en effet plus on paye, déclare Freud dans Freud, je rappellerai Ies r::J.J:~!lIieux
ou il parle de respon-
ce texte, plus on doit. sabilité.
La Nüchternheit, I'esprit froid, se traduit aussi - et ~Dans une sous-section de Ia recension de Ia « littéra-
peut-être avant tout - dans Ie choix du mot juste. En ce ture )}sur Ie rêve (le premier chapitre de Ia Traumdeutung)
sens, dit Freud tres souvent, parler de sentiment incons- traitant des « sentiments éthiques )},Freud questionne Ies
cient de culpabilité est non seulement inexact, mais peut- textes qui eux-mêmes, déjà, interrogeaient notre respon-
être malhonnête. J'ai trouvé dans Ie Malaise, au milieu de sabilité par rapport à tous ces contenus immorau:,. déce-
Iongues pages ou Freud se débat sur Ia question de Ia lés bien évidemment avant Iui par Ies auteurs. D allleurs
morale et du surmoi, donc de Ia conscience morale, tout Freud parle à ce moment-Ià précisément de Verantwo~-
à coup une sorte d'aparté bien étrange. Comme pour rec- tlichkeit , responsabilité, qui est un des deux mots .POSSl-,
tifier sa terminologie, justement par rapport à I'incons- bles en allemand (l'autre étant Verantwortung qUl n est
cient, iI nous dit ceci : « Wenn wir ein reineres psychologis- pas tout à fait Ia même chose" mais je ~a,sserai sur ce
ches Gewissen haben wollen », ce qui dit à peu pres cela: point). En tout cas Nietzsche n est pas c~te (vous sav~z
« Si nous voulons garder plus pure notre conscience que Ia relation de Freud à Nietzsche es~falte de SC~~?~l-
moral e de psychologue. )}6 Dans un texte traitant de Ia sation : « Ne pas vouloir savoir)}que Nletzsche adeJa dlt,
conscience morale, c' est finalement Ia conscience du bien souvent, des choses que Iui a retrouvées). Et puis, en
savant, du psychologue comme iI dit, que nous devons contrepoint iI y a un ajout tardif (1925) à L'interprétation
sauvegarder ; et cette conscience (Gewissen) se manifeste du rêve intéressant notamment parce qu'il se situe dans
notamment par Ie fait d'appeler Ies choses par Ieur nom, Ie cadr~ de Ia « seconde topique )}donc de Ia division de
d'appeler un chat un chato Vous vous souvenez de cette l' appareil psychique entre « moi, ça et surmoi)}; une
Iocution que Freud cite par ailleurs ; elle est en fait de division qui, pour certains, pourrait apparaitre comme
Boileau, et se complete ainsi : « J'appelle un chat un chat une façon commode de régler Ie probleme de Ia respon-
et Rollet un fripQii;/)}Vous voyez que Boileau, bien avant sabilité. Cet ajout est fait de trois petits essais de.de~. ou
Freud, établit un pont entre Ia justesse du terme (un chat trois pages, et I'essai en question s'intitule : D?e s.zttlzche
est un chat) et Ia rectitude du jugement : X ... est un fri- VerantwortUng für den Inhalt der Traüme, c'est-a-dlre « Ia
pon, et iI est immoraI de ne pas Ie dire. responsabilité morale (ou : Ia charge de Ia responsabilité
~ 7
C'est encore cette Nüchternheit de Freud qui Ie fait ne morale) à I'égard du contenu des reves }}.
jamais pratiquement parler du sujet, mais d'une ins-
tance mise au mo de substantif : le « moi )}ou le « je )}peu 7. In Quelques suppléments à l'ensemble de l'interprét~tion du rêve,
OCF-P, XVII, Paris, PUF, 1992, p. 180-184. P.ar par.enthese, Freud ne
importe; ce n'est pas « je }). fait aucune distinction décelable dans sa t.ermmologteentr~ morale et
éthique: sittlich, moralisch, ethisch sont strlctement employes de façon
synonyme dans son reuvre.
Dans ce petit texte donc, Freud, comme Nietzsche et nouvelle en 1925, ne saurait permettre dei til'er notre
Ia plupart des auteurs, part du fait que nos rêves repré- /épi~gie;du je~. Certes I'immoralité du rêve estdu ça; du
sentent souvent des événements extrêmement immo- pu1sionneI, mais Ie moi ne saurait se disculper en
raux auxquels nous participons. Ce qu'il ajoute ici, c'est a'rguant qu'il condamne. Je cite: « II est issu du ça, il
une immoralité supplémentaire : même pour Ies rêves qui forme avec lui une "unité biologique". II estjuch~[auf-
nous apparaissent non immoraux, I'analyse retrouve sitzt, terme tres pittoresque] sur le ça. )}9 Retenons ces
souvent des souhaits immoraux par derríere. Donc Ia formules pour saisir quelque chose de ce qui sera tout à
psychanalyse rend le rêve encore plus immoraI que ces l'heure ma divergence sur le rapport du moi et du ça.
auteurs ne I'avaient cru, eux qui ne se fiaient qu'au Quant au surmoi, instance morale par définition, eh
contenu manifeste du rêve. Bien sur le récit conscient bien Freud l'aborde ici - comme dans cette demiere
du rêve peut refléter des désirs immoraux ; mais même partie de son reuvre sous l'influence de Melanie KIein
Io~squ'iI n'en révele pas ouvertement, tres souvent, - sous son aspect le plus apparenté au pulsionnel. Le
VOlre Ie plus souvent, il en cache. Cette immoralité surmoi qui se prétend être le condamnateur, est aussi
vie~t, rappelle Freud, de motions de souhait « égolstes, cruel, aussi sadique que les pulsions qu'il prétend juger
sadlques, perverses, incestueuses ». A partir de cette et réprimer. La loi est symptôme du mal, elle est aussi
importante généralisation, Freud va alors suivre Ia sadique que lui ; et nous sommes là bien loin des éthi-
même voie que Nietzsche : comment dire qu'iIs ne sont ques ou des morales qu'on a voulu tirer de Ia psychana-
p~~ ?e moi? « Faut-il, nous dit-iI, assumer Ia responsa- I lyse. « Éthique >) versus « moral e >) : cette distinction elle-
blhte du contenu du rêve? » Vous avez Ie terme \ même ne serait-elle pas une façon hypocrite de pré-
d' « assumer » qui est intéressant chez Freud, et vous tendre être ... meilleur que son surmoi ?
avez Ie « fam-il » qui est un muss8: Ie verbe de Une éthique du surmoi? Eh bien il n'en est pas ques-
l'obligation matérielle. C'est dire que ce n'est pas dll tion, le surmoi est « féroce et obscene )},selon Ia formu-
tout d' obligation morale que Freud parle ici ; nous som- lation tres imagée proposée par Lacan, à Ia suite en effet
mes beI et bien forcés. Nous ne pouvons pas faire autre- de Melanie KIein. Une éthique du ça? On en a vu
ment - exacteme1lfáãns Ia même lignée que Nietzsche _ l' expression, chez le même Lacan, avec des formules
que de dire : Ie rêve c'est nous. Freud se situe donc sur comme « ne pas céder sur son désir )}. Mais a-t-on
Ie seul plan du fait. II déjoue Ies objections de Ia bonne jamais prôné cette éthique-là, celle de Sade, sinon litté-
conscience par Ia froideur de l'objectivité. rairement10 ? Enfin pour ce qui serait une éthique du moi,
J'ai fait allusion
. tout à l'heure à Ia distinction « moi , elle est ici balayée comme une illusion, issue nous dit
ça et surmOl >), pour souligner que cette distinction,
9. Ibid., p. 183.
10. Les deux éthiques de Lacan, celle de Ia Loi et celle du Désir, se
, 8. Ibid., ,p'. 182; müssen et sollen deux types de {(devoir » que conjoignent: Ia Loi est celle du Désir et le désir celui du Tyran ... , voire
I ullcmand dlstmgue, alors que le français les confond.
de l'Analyste.
Freud du « narcissisme éthique » et négligeant cette évi- these présentée comme absurde - si Ie rêve était Ie fait
dence que Ie moi est assis, « juché » sur une monture d'esprits étrangers. Est-ce une hypothese rhétorique
qu'iI ne commande pas. Une éthique du moi, dit-il pour simplement eft1eurée en passant par Freud, que l' hypo-
terminer, serait vouée à l'inhibition et à l'hypocrisie : these démoniaque ? Eh bien vous Ie savez, mais je Ie rap-
« Si quelqu'un veut être meilleur qu'il n'est fait, qu'iI pelle, Iorsque Freud Ioue Charcot de sa théorisation de
essaie donc de voir si, dans Ia vie, iI arrive à plus qu'à l'hystérie, c'est pour s'être attardé à I'explication par Ia
l'hypocrisie ou à I'inhibition. »11 possession, et I'avoir prise au sérieux. Et Freud souligne
La cause semble donc être entendue. Freud, avec qu'il en tire quelque chose qui est de I'ordre du c1ivage.
d'autres moyens plus approfondis, rejoint Nietzsche et A l' encontre de Ia théorie simulatoire qui régnait et qui
sa dénonciation des idoles. La Nüchternheit me dit : au regne souvent encore à propos de I'hystérie - contre
nom de quoi prétendre sauter par-dessus mon ombre, l'explication en « premiere personne », voulant que Ie
sauter au-delà de ce « dont je suis fait » (geschaffen,. ce symptõme de I'hystérique ne traduise finalement que Ia
que Freud appelle encore notre Beschaffenheit). volonté, simulatoire ou non, du patient - il y a dans
Si j'ai introduit avec Freud, Ie rêve, ce n'est pas pour Ie c1ivage quelque chose qui nous ramene, d'une
faire Ie seul éloge de Ia Nüchternheit, c' est aussi, comme façon évidemment plus éc1airée, à I'hypothese de Ia
je Ie fais souvent, pour tenter de faire craquer Freud possession.
quelque parto Ceci en 1893. Mais permettez-moi une petite excur-
« Un songe (me devrais-je inquiéter d'un songe ?) sion : en 1906, Freud répond à un questionnaire sur Ies
« Entretient dans mon creur un chagrin qui Ie ronge ... dix meilleurs livres qu'iI aimerait emporter avec Iui,
Ce rêve d' Athalie est Ie plus sado-masochiste qui soit, dans une ile déserte disons. II précise d'abord : on ne
Ie plus kleinien aussi. peut pas répondre aussi simplement ; iI y a Ies livres lit-
Pour attaquer Freud, comme je Ie fais souvent, téraires, d'une part, et Ies livres scientifiques de I'autre,
j'utiliserai quelque chose de Ia méthode freudienne : Ie si bien que je serais forcé de vous donner deux listes de
détaiI, Ie voisinage. La métonymie, d'une façon géné- dix ouvrages. Mais, quand iI en vient à Ia Iiste des livres
rale, comme voie d'association, est toujours plus corro- scientifiques, il n'en cite que trois : iI faudrait d'abord
sive que Ia métaphore. La métonymie, c'est un détaiI emporter Copemic et Darwin ; ce sont Ià, rappelons-Ie,
insolite dans Ia séquence syntagmatique du texte. Le deux découvreurs de Ia décentration, de ce que Freud
détaiI dans Ie texte c'est cette phrase : « Si Ie contenu du appellera plus tard l' « humiliation» de I'être humain. II
rêve n'est pas Ie fait de I'inspiration d'esprits étrangers, y a d'abord I'humiliation qu'on peut nommer cosmolo-
alors il est une part de mon être. » Nous voilà donc gique: Ie fait que l'être humain n'est pas au centre de
d'accord avec Nietzsche : Ie rêve c'est moi ... sau/, hypo- son cosmos, que Ia terre n' est pas au centre du monde,
puisqu'elle toume autour du soIeiI et qu'à partir de Ià
notre systeme soIaire ne peut pas non plus être Iui-
même considéré comme un centre. Il y a donc, à partir incantationibus ac veneficiis (Des illusions des démons, des
de Ia « révolution copernicienne >} quelque chose qui va enchantements et breuvages empoisonnés). Le troisieme
vers une décentration absolue du point de vue cosmolo- auteur scientifique, celui qui vient au lieu ou viendra
gique. Quant au second savant majeur, Darwin, Freud y Freud, le précurseur du troisieme décentrement, c'est
voit l'apôtre d'une décentration biologique, puisque un auteur qui traite de Ia possession démoniaque, le
nous ne croyons plus désormais que l'homme soit le premier qui nous suggere que l'homme n'est pas chez
centre du regne animal, l'honneur et Ia gloire de ce lui chez lui, et que peut-être l'hypothese démoniaque
regne. Mais, Freud l'affirmera plus tard, il y a une troi- n'est qu'une extravagation à partir de cette vérité.
sieme humiliation12, l'humiliation psychanalytique, qui Il y a un autre élément que je releve, pour faire un
consiste à montrer que l'homme n' est pas chez lui en peu craquer ce petit article de Freud sur Ia responsabi-
lui, c'est-à-dire que, en lui il n'est pas le maitre et que lité du rêve. Ce texte fait partie de trois courts ajouts à Ia
finalement (là, ce sont mes termes) il est décentré. Traumdeutung, que nous avons publiés dans le
Revenons alors à notre liste des trois meilleurs tome XVII des OCF. Je passe sur le premier, mais celui
auteurs scientifiques, et pour suggérer que Freud aurait qui vient en second s'intitule : « La signification occulte
bien pu dire : les trois auteurs à citer en tête, ce sont : du rêve >} (sic). Historiquement ce titre explique que ces
Copemic, Darwin et... Freud comme le découvreur de trois courts passages, qui devaient être insérés dans
Ia troisieme décentration. (En fait d'humiliation, cela l'édition de Ia Traumdeutung, ne l'ont pas été. Ils ont été
rappelle ce trait d'esprit qui tient en une phrase : « En publiés dans une revue de psychanalyse, mais jamais
fait de modestie, je ne crains personne >}.) Donc Freud rajoutés au volume de Freud sur le rêve. Ceci parce que
aurait pu dire: en fait de modestie je ne crains per- te gardien rationaliste de Freud, qui est Emest Jones, s'y
sonne, et pour comprendre que l'être humain doit être est violemment opposé. Tout ce que Freud pouvait élu-
remis à sa place modeste, le mieux c'est d'emporter mes cubrer sur l'occultisme et Ia télépathie était en horreur
reuvres completes avec soi, sur cette ile déserte. absolue pour notre Jones et chaque fois qu'il pouvait
Tout ceci était pour plaisanter. Car Freud ne préco- l'empêcher de paraitre, ille faisait. Jones, disons, le néo-
nise pas de classer son reuvre en troisieme. Quel est le positiviste.
troisieme scientifique que Freud emmene avec lui? D' ailleurs, datant de cette époque, nous n' avons pas
Vous ne le découvririez certainement pas. C'est un que ce court texte-là, nous avons trois autres articles et
illustre inconnu pour nous qui s'appelle Johannes Weier conférences de Freud, beaucoup plus volumineux:
et dont l'ouvrage - publié à Bâle en 1563 - s'intitule (en « Rêve et télépathie >}; « Psychanalyse et télépathie >} ;
latin comme il convient) : De praestigiis daemonum et « Rêve et occultisme >}.
J'irai tres vite sur ce point de l'occultisme et de Ia télé-
12. S. Freud, Une difficulté de Ia psychanaIyse, in L'inquiétante étran- pathie. Freud englobe, on le sait, Ia télépathie dans les
geté et autres essais, Paris, GaIlimard, 1985, p. 173-187. phénomenes dits occultes, envers lesquels, nous dit-il, il
faut avoir au départ une impartialité scientifique. 11 fait Freud admet donc, à propos de cette transmission ou
même à ce propos I'éloge du préjuge comme une façon transfert de pensée, que certaines des expériences qui en
d'aborder certains phénomenes. 11 vaut mieux avoir un sont faites sont crédibles et que notamment certains
préjugé favorable que de condamner d'emblée. Mais tres exemples de rêve qu'iI rapporte som incompréhensibles
vite Ie préjugé défavorable va revenir pour une partie du sans une transmission de pensée.
champ occultisme/télépathie. L'occultisme en généraI Mais c' est ici que survient Ie point ou je suis person-
doit être séparé du phénomene circonscrit de Ia télé- nellement critique, sans prendre une position directe
pathie ; devant Ia prophétie, que ce soit dans Ie rêve ou sur Ia question de Ia télépathie. Apres avoir admis que Ia
en dehors, eh bien, dit-iI, « ma résolution d'impartialité télépathie existe, Freud affirme brusquement : cela n'a
m'abandonne »13. Je ne puis admettre (iI ne Ie dit pas pas d'importance pour Ie rêve ; Ie contenu télépathique
ainsi) une inversion de Ia fleche du temps qui fasse que je serait un contenu perceptif comme un autre ; il y a des
puisse, d'une façon ou d'une autre, percevoir au temps T perceptions avant Ie rêve qui sont traitées dans Ie rêve
ce qui va se produire au temps T + 1. Quant aux rêves (1es « restes du jour »), et, de même, il y a des percep-
télépathiques et à Ia télépathie en généraI, iI en admet en tions pendam Ie sommeiI : vous pouvez avoir Ia percep-
revanche Ia possibilité, avec un terme qui permet une tion d'un choc, quelqu'un qui vous touche, vous perce-
sorte de jeu de mots ou de dissociation dans Ia traduc- vez des stimuli corporeIs pendam Ie sommeil, etc., et
tion, puisqu'iI s'agit de Ia Gedankenübertragung: Übertra- ceux-ci sont repris et élaborés dans Ie rêve. Eh bien, il
gung c' est Ie terme qui veut dire transfert, mais, qu' on Ie en irait de même pour Ie contenu télépathique : iI est
veuille ou non, c' est aussi un terme qui veut dire trans- traité comme tout autre contenu perceptif, sans aucune
mission dans Ia Iangue courante allemande. Si bien que priorité et sans aucune particularité. Je cite: « Le mes-
Gedankenübertragung c'est simplement Ia transmission sage télépathique est traité comme un morceau du
de pensée pour tout un chacun qui parle allemand ; mais matériel en vue de Ia formation du rêve, comme un
en même temps, pour un freudien et pour Freud Iui- autre stimulus venant de l'intérieur ou de I'extérieur,
même, iI est difficile de parler d' Übertragung sans penser comme un bruit dérangeant venant de Ia rue, comme
que c'est Ie terme transfert qui est Ià derriere. 11y a Ià un une sensation importune venant d'un organe du
dilemme pour Ie traducteur, je passe sur cette question : rêveur. » La télépathie, conclut-iI, « n'a rien à voir avec l
nous avons choisi de traduire par « transfert de pensée » I'essence du rêve ». jl
ce qui est assez incorrect pour Ia Iangue courante, mais l'esquisse ici, je m' en donne Ie temps, une piste colla-
ce qui montre au Iecteur, du moins, qu'iI y a un pro- térale; mais à peine. L 'interprétation du rêve, ouvrage
bleme sur Übertragung. inaugural de Ia pensée freudienne, comporte comme
chacun Ie sait sans doute sept chapitres. Dn premier
13. s. Freud, Quelques suppléments à l'ensemble de l'interprétation chapitre de bibliographie, cinq chapitres d'analyse,
du rêve, in OCF-P, XVII, p. 185. d'interprétations de rêves, ou Freud entend montrer sur
des exemples innombrables que par sa méthode on aussi dans Ies cinq autres, que Ie rêve ne traite pas des
arrive à cette these universelle : « Le rêve est accomplis- choses ou des stimuli ou des traces de percepts, mais
sement de souhait. » Et puis une septieme section, Ie des traces de messages interhumains.
fameux « chapitre VII » qui s'intitule « Psychologie des Voilà donc un article sur Ia « responsabilité » curieuse-
processus du rêve» et qui traite principalement de Ia ment coincé entre ce petit passage sur Ia possession
forme hallucinatoire prise par nos rêves ; dans ces rêves démoniaque d'un côté, Ia télépathie de I'autre. Encore
qui équivalent tous à un accomplissement de souhait, une fois je ne m'intéresse pas ici à Ia télépathie, mais je
pourquoi celui-ci n'est-iI pas rapporté par un discours, m'intéresse au message, sans télépathie aussi bien
voire par des imaginations mais sans hallucination, sans qu'avec télépathiel5• Freud a beau élargir à l'occulte ce
croyance? lei apparait Ie probleme psychologique de qu'il pense être le champ de l'expérience, celui-ci reste irrémé-
l' hallucination et spécialement de I'hallucination dans Ie diablement inaccessible à l'entrée en scene de l'autre. Et
rêve. Donc, pour utiliser mes propres termes, cinq cha- inversement dirai-je : si Freud avait perçu pleinement
pitres pour rendre compte de l' étrangeté du rêve, I'étrangereté du ça et I'étrangereté du message de
ramenée à I'accomplissement de souhait, un chapitre I'autre, il n'aurait pas été obnubilé par I'étrangereté et
sur ce que j'appellerai I'étrangereté du rêve, c'est-à-dire l' étrangeté de Ia télépathie.
son aspect hallucinatoire. Or Ies chapitres sur I'étran- Mon demier ouvrage qui rassemble mes articles sur
geté et celui sur I'étrangereté sont nettement indépen- un certain nombre d'années (et que Jean Florence rap-
dants Ies uns de I'autre. Freud traite du probleme de pelait à l'instant) s'intitule La révolution copernicienne
I'hallucination presqu' en neuro-psycho-physiologiste; inachevée. Nous revenons ainsi à Copemic dont je par-
pour expliquer Ia forme hallucinatoire, iI a Iargement Iais tout à I'heure, et justement à Ia question de savoir
disjoint I'étrangereté de Ia forme de I'étrangeté du si Ia « révolution copemicienne », ce décentrement de
contenu. Ceci au prix, et j' en reviens à l' exemple de Ia I'homme, est véritablement parachevé par Freud dans
télépathie, de traiter des éléments dits télépathiques, son reuvre, cette fois sur Ie plan de Ia psyché ou de
dont a priori l'étrangereté devrait être maximale comme I'âme. Dans le texte qui introduit ce volume d'articles,
de simples stimuli. j'opposeune vision ptoléméique et une vision copemi-
Ma voie n'est nullement occultiste, ni télépathique. cienne. Ceci pour dire que Freud reste ptoléméique
Mais ma question est Ia suivante : ne pourrait-on réen- malgré tout. MaIgré un bon départ, il reste centré et
visager I'étrangereté du rêve et celle de l'hallucination à autocentré. Tout ce qu'il dit du moi juché sur Ie ça se
partir du vecteur d'étrangereté présent dans tout mes- situe dans une perspective de recentrement. Non
sagel4 ? Freud a oublié dans ce septieme chapitre, mais pas certes un recentrement par rapport à Ia cons-

14. J. Laplanche, Séduction, persécution, révélation, présent volume, 15. Alors qu'on pourrait dire à l'inverse : Freud ne s'intéresse qu'à Ia
p.7 sq. perception, avec télépathie aussi bien que sans télépathie.
cience, mais un recentrement par rapport à notre être nalité irréductible, même si l' on doit finir par y voir une
biologique qui serait censé être le fondement même rupture de 1'intentionnalité. »16
du ça. Cela dit, mes recoupements avec Levinas se font dans
Le copemicisme - ce que j'appelle tel - en philo- Ia différence et avec de larges différences. La différence
sophie, comment le faire percevoir dans un univers de majeure étant celle-ci: Ia décentration copemicienne
pensée qui, de Descartes à Kant, à Husserl, à Heidegger vaut non seulement pour le sujet autocentré perceptif et
et à Freud, est irrémédiablement ptoléméique ? A titre pour le cogito, mais aussi pour le sujet autocentré dans le
de boutade et aux fins de sidération, j'aime à poser temps ; centré sur son être adulte, « juché » (dirai-je pour
cette question qui n'a que l'apparence d'un sophisme : reprendre l'expression de Freud de tout à 1'heure) sur
les trois personnes grammaticales sont les suivantes (par son adultitude d'adulte. Aussi bien que pour Husserl,
définition): Ia premiere personne, Ia personne qui cette critique vaut selon moi pour Heidegger. Certes
parle ; Ia seconde personne, Ia personne à qui je parle ; chez celui-ci ce n' est plus le « je pense » kantien qui doit
Ia troisieme personne, Ia personne de qui je parle. Mais pouvoir accompagner toutes mes représentations, mais
quelle est donc ... Ia personne qui me parle ? Car ce n'est c'est, disons, le « je suis situé », le Dasein, qui doit accom-
~ pagner toutes mes compréhensions et élucidations ; mais
assurément ni je, ni tu, ni il. f''''=~-'''''',
Ma rencontre avec Ia pensée de ~evinasest récente et celles-ci sont irrémédiablement celles de 1'adulte philo-
en grande partie fortuite. C'est plutÔtun recoupement. sophe, ici et maintenant. Si on essaye de le prendre au
Certes comme jeune philosophe un de mes classiques sérieux, le primat de 1'enfance, chez Freud, nous I
était son livre inaugural en 1930: Théorie de l'intuition décentre aussi irrémédiablement '"7 et aussi antiréflexive-
dans la phénoménologie de Husserl. Livre excellent pour ment - que l' extranéité de 1'inconscient ou du ça.
un étudiant en philosophie et à vrai dire on connaissait Je sais que je dis là des choses qui ont l'air, pour des
peu Husserl dans les années 40 ou je commençais mes philosophes, non philosophiques ou préphilosophiques,
classes de r1di~. Mais ce livre est tres différent des qui se présentent, pour reprendre le vocabulaire heideg-
autres ouvrages de Levinas, que je n'ai pas connus du gérien, comme ontiques et non pas ontologiques. Partir
tout dans Ia suite dont j'ai pris connaissance tout à fait de l'enfance, n'est-ce pas partir de Ia personne cons-
récemment, dans ces toutes demieres années, et dont je tituée et non pas constituante, une personne visée, voire
peux dire qu'il n'a pas influencé ma pensée. Eh bien je reconstruite dans un objectivisme naiJ, et non appré-
dirai que, avec Husserl auquel je faisais allusion tout à hendée de l'intérieur comme « sujet » ? Acceptez cepen-
l'heure, Levinas était bien mal parti en fait de copemi- dant un instant d'être ébranlés par ce sophisme, au
cisme, bien « mal barré » pour parler familierement. même titre que celui que j'évoquais tout à l'heure:
Comme il le dit d'ailleurs actuellement: « La relation « Quelle est Ia personne qui me parle ? »
avec autrui reste chez Husserl représentative. La rela-
tion avec autrui peut être recherchée comme intention-
Le primat de I'enfance, voire du nourrisson, ce n'est qui, si on Ie prend au sérieux, implique que l'incons-
qu'apparemment un primat temporel, un pur « avant» cient ait une origine individuelle dans I'être humain et
dans Ia chronologie. II ne s'agit pas essentiellement ne doive être d' aucune façon ramené à un ça biologique
--;,. Iorsque nous parlons de I'enfance d'un post hoc, ergo préexistant17•
propter hoc. Ce primat nous reporte à une situation qui La réponse donc, au message de l'autre, à Iaquelle j'ai
n'est pas d'autocentration, une situation qui n'est pas fait allusion dans mon titre, vous voyez que je Ia décale
même de réciprocité ou comme on dit d'interaction, du « répondre de » - qui serait Ia « responsabilité I), et
une situation qui n' est pas de cOlIll!!!1-.!!~~n réci- qui se décline, à nouveau, à partir d'un sujet copemi-
proque, une situation par essence @.i~Y_m~f89!1~)bu je cien - au « répondre à». / .
suis passif et désarmé par rapport au message de I'autre. Le « répondre à » : prenons l'apologue de:Job,]ob est
Une situation dont nous refusons de reconnaitre Ia interpellé par un message parfaitement énigÔ'iatique. On
trace, dans Ia structure d'étrangereté ou d'extranéité de m'interrogeait ce matin18 sur ce que c'est qu'un message
Ia persécution, de Ia révélation ou du rêve, mais aussi non verbal; eh bien Ia persécution de Dieu sur Job se
dans Ia structure d' extranéité de Ia séance analytique, là passe au départ sans parole : on commence par Iui tuer
ou elle fut redécouverte. son troupeau, son entourage, on I'accable de tous les
Je devrais parler ici de ce qui est au centre de cet incendies, de toutes Ies pestes ... et voilà tout ! Donc Job
exposé et que je ne puis évidemment développer pour est interpellé par ce message dans une situation de dis-
des raisons de temps et aussi de respect pour mon audi- symétrie absolue. Ce message c'est l'adresse d'un acte,
toire, je veux dire ce que j'appelle Ia théorie de Ia séduc- ou des actes successifs, de ce persécuteur qui est dans Ia
tion généralisée. Je vais presque faire l'impasse à son pro- Bible une sorte de personnage absolument ambivalent,
pos quitte à y revenir peut-être dans Ia discussion : pour une espece de Dieu/Satan puisque Satan et Dieu sont
dire seulement qu'elle part de Ia confrontation du petit dans Ia connivence Ia plus absolue pour mettre Job à
enfant à des messages sexuels dits énigmatiques, énig- l'épreuve. Or Job croit qu'on lui demande de « répondre
matiques parce qu'iIs Ie sont pour I'autre, pour l'adulte de » ; c'est-à-dire : qu'ai-je donc fait pour que vous me
émetteur. Mais l'essentieI est Ia tentative de « traite- traitiez ainsi, quelle est ma responsabilité dans tout
ment » de ce message par Ie tout petit, avec Ies moyens cela ? En fait iI tente de répondre, au sens aussi ou on
du bord, forcément inadéquats. Ce traitement est tenta- dit « répondre I), pris absolument, à propos d'un enfant,
tive de traduction, ~é~ôn~e toujours inadéquate qui Iaisse situation tout à fait intéressante. Quand on dit (ou
tomber ce que je nomme des « représentations-choses I),
qui ne sont autres que des signifiants inconscients. Tra-
duction imparfaite, échec de cette traduction, iI s'agit Ià 17. Pas davantage qu' à un (,trésor des signifiants,)transindividuel, à
Ia Lacan.
de donner un contenu à ce que Freud nomme « refoule- 18. Une session de discussion qui s'est tenue le matin de cette
ment originaire I), soit Ia constitution de l'inconscient et conférence.
disait) d'un enfant qu'il « répond », eh bien c'est juste- des mâles; en tout cas, il n'est certainement pas là un
ment ce qu'il ne devrait pas faire ; il est insolent, il a une loup au sens de l'adage. Le Ioup est-il un Ioup pour
insolence inadmissible. Je cite Ia défmition du Robert, I'homme ? A supposer que l'homme soit parfois Ia proie
qui recouvre encore ce sens : « Raisonner, se justifier là du loup, rien ne démontre une cruauté, une destructi-
ou le respect commande le silence. » vité féroce du loup pour sa proie. Des lors dire que
Tout aussi bavards que Job, ses comperes Eliphaz, « l'homme est un loup pour l'homme» ne peut être
Bildad, Sophar et Elihon ne font, eux aussi, que qu'une espece de fiction biologique, l'invocation d'un
répondre, inadéquatement. Répondre à une persécution animal mythique, plus animal que l'animal, plus cruel
innommable, sadique; sadique-anale dirions-nous, si que tout animal au monde. 11s'agit de recouvrir, par un
l'on pense à Ia puanteur excrémentielle qui se dégage du alibi biologique, quelque chose qui au fond n'a rien à
fumier, et de Job réduit à Ia pestilence. voir avec Ia biologie et qui ne se retrouve nulle part dans
Je romps ici, pour faire retour à Freud, et à ma cri- le vivant. La cruauté de l'homme pour l'homme ne sau-
tique de Freud. Freud, dans son long débat du MaIaise rait en rien faire appel à un quelconque « biologique »,
dans Ia cuIture, tente de faire jouer deux forces titanes- rut-il au tréfonds de notre être. Ce loup de l'adage, ce
ques, métabiologiques ou métacosmologiques : pulsion loup de Hobbes, est une sorte de figure embIématique de
de mort et pulsion de vie. Depuis des années, je cri- notre propre cruauté, mais ne saurait en rien servir
tique cette notion de pulsion de mort, en tentant de lui d'argument pour invoquer notre être soi-disant biolo-
faire rendre ce qui peut bien être sa vérité. Je critique gique et le caractere soi-disant biologique de notre \
son assimilation à une tendance à Ia destruction pure, destructivité.
qui serait soi-disant non sexuelle, et c' est pourquoi Freud écrit donc MaIaise dans Ia culture, dans les
j'ai parlé de « pulsion sexuelle de mort ». D'autre part années 30, encore sous le coup de Ia guerre de 14-18.
je ne critique pas moins l'idée qu'elle serait bio- Une « boucherie » comme on l'a dit, le massacre, certes
logique, endogene, plus originaire pourrait-on dire de dizaines de millions d'êtres humains, mais avec rela-
que l'homme lui-même, trouvant son point de départ tivement peu de sadisme patent. La guerre de 14-18 (Ia
avec l'apparition même de Ia vie, bref un instinct et fameuse chanson de Brassens, « rien ne vaut Ia guerre
non pas une pulsion, voire l'instinct biologique par de 14-18 ») est peut-être le seul moment de l'histoire ou
excellence. ce qu'on appelle les « lois de Ia guerre » ont pris quelque
Dans ce texte, MaIaise dans Ia cuIture, Freud reprend, vraisemblance. Ni avant, ni apres, on n'a fait attention à
de façon bien peu convaincante, l'adage ancien : homo ces lois de Ia guerre, au respect du prisonnier, au respect
homini Iupus. Un adage dont on pourrait espérer que Ia de Ia Croix-Rouge, et au respect relatif des populations
psychanalyse l'aurait remis à plat, mais aussi Ia psycho- civiles. La guerre de 14-18 serait Ia guerre pure pour des
logie animal e tout simplement. Le Ioup est-il un Ioup pour intérêts, sans considération pour l'homme ; sans souci
Ie Ioup ? Rien n'est moins certain, même dans Ia rivalité certes de l'épargner, mais aussi sans aucun désir de le
faire souffrir pour le plaisir. Cette guerre de 14-18 c'est sexuel sadique est surajouté ou adventice? Cela me
peut-être elle qui a fait naitre entre autres le mythe d'un parait des plus douteux. Et pour revenir au théorique, à
instinct de destruetion pur, non sexuel. Commem faut- Ia théorie de Freud, comment parler de sexualisation
il Ia situer par rapport aux ignominies d'avant et épisodique et adventice, alors que justement, d'autre
d'apres: disons Ia guerre de Treme ans d'un côté pour part, Freud vient de convertir le sexuel en un « Éros »
prendre un repere, et puis tout ce que nous avons connu qui serait une force d'amour et d'unité toute positive.
depuis lors, avec le nazisme, les Khmers rouges, Ia Ou est le sadisme, qui pourtant nous saute aux yeux,
Bosnie, etc. Est-ce que cette guerre « pure »- si destruc- dans tout cela? Le finale de Ia Neuvieme symphonie, ce
trice qu'elle soit, si « pulsion de mort» pure qu'elle grand hymne d'Éros, quelle parenté peut-il bien avoir
semble être - serait une sorte de « sublimation » de ces avec les viols de Bosnie et le cannibalisme des K.mehrs
ignominies sadiques? Ou bien celles-ci ne sont-elles rouges ? Vous le voyez, j'ai quelques axes d'affirmation
que des « bavures » de Ia violence pure ? Depuis lors, en mais aussi beaucoup d interrogations ...
tout cas, nous avons vu ressurgir Ia cruauté, qui est Mon axe de pensée, c' est que Ia violence humaine- en
autre chose que Ia guerre ; et i1faut vouloir se voiler les tant qu'humaine et non pas animale - est sexuelle. Ce
yeux pour ne pas y reconnaitre le sadisme, voir le sado- qu'on peut appeler pulsion sexuelle de mort n'est pas
masochisme sexuel. Les camps nazis, l'extermination, biologique ni instinctuel, au rebours de ce que pense
a-t-on oublié, sous l'appareme froideur du terme de Freud. Mais elle est liée aux fantasmes sexue1squi habi-
« solution finale », Ia cruauté délibérée et sexuelle de tent notre inconscient et dont chaque jour témoignent
chaque instam. Mais alors, cette cruauté est-elle une nos rêves, nous le rappelions d' emblée avec Freud et
perversion de Ia guerre des intérêts, ou bien au contraire avec Nietzsche. Je ne vois pas comment ces fantasmes
ne serait-elle pas ce qu'il y a de plus « humain », c'est-à- cruels, faisant intervenir Ia souffrance de l'autre et
dire de plus sexuel, alors que les conflits d'intérêt se l'imagination de cette souffrance, pourraient être situés
comprendraient au simple niveau animal de Ia lutte du côté de Ia nature et de l'inné.
pour Ia vie ? Je ne sépare pas les camps nazis de ce que Je reviens pourtant au cours de mon propos, sur Ia
nous avons vu depuis avec le Cambodge ou Ia Bosnie. réponse. Le petit être humain qui n' est pas en mesure
Le terme d'holocauste qu'on ajoute pour les camps de le faire, doit répondre à des messages pétris de sexua-
nazis me parait être une interprétation partiellement lité. Cette réponse, ces réponses, sont son auto-
religieuse19, respectable certes mais aussi, à son tour et construction, sa « ptoléméisation~) pourrait-on dire.
dans une certaine mesure, sublimatoire. Une autoconstruction qui laisse tomber ces résidus non
A-t-on le droit de dire, dans tous ces cas, que le traduits, ces signifiants élémentaires non coordonnés,
non liés, que nous disons être inconscients. Quand nous
19. Dans une traduction sacrificiel1e, visant à maitrlser le plus énig- disons « inconscients ~),avec Freud et au-delà de Freud,
matique et le plus radicalement étranger. Voir Job, plus haut. je pense que nous ne nous référons pas essentiellement
à une conscience réflexive, au sens d'une Iumiere qui tique » de Ia sanction. « Thérapeutique » si on veut, et à
éclairerait des contenus de façon momentanée. Ce qui condition d'accepter Ia plurivocité du terme de « traite-
est important dans Ie terme « inconscient », c' est de Ie ment » qui va depuis Ie traitement de Ia thérapeutique
t décomposer en trois, c'est-à-dire in - con - scire: ce qui médicale ou psychiatrique, jusqu'au traitement d'objec-
! n'est pas connu ensemble, ce qui ne se symbolise pas tifs à Ia guerre ou encore au traitement de texte.
I dans un ensemble co-hérent. C'est ce qui est hétérogene Dans ce débat donc, je disais notamment ceci: celui
à une conscience dans Ie sens ou ce terme implique une qui I:lUrlêJà Ia mort, Iors d'un proces de bourreau
unité : référez-vous à ce que HegeI appelle une cons- d'enfants (qu'on Ie punisse !) ou encore celui qui hurle
cience, Ia « conscience malheureuse » par exemple. Eh au sujet de Ia Bosnie (qu'on Ie bombarde !) ..., c'est
bien cet in - con - scient, ce délié, ce non-lié20,est ce qui celui qui depuis l'enfance crie: « Ce n'est pas juste ! »
continue à nous attaquer dans l'élément de I'étran- Bref celui qui a soif de justice - et c' est chacun d' entre
gereté. C'est Ià cette « culture pure » de puIsion de mort, nous - eh bien celui-Ià hurle aussi. contre ce qui
de déliaison, d' étrangereté, à Iaquelle nous continuons l'attaque de I'intérieur, contre letortionnaire' en Iui-
d'être sommés de répondre comme nous fUmes sommés même. On a épilogué sur Ia force dêSphotos et Ia pré-
de répondre à I'adulte parenta!. La grande interrogation gnance de l'image, celle qui finalement a provoqué une
c' est de se demander comment ces résidus non liés tour- réaction, à Sarajevo. Sans vouloir pour autant (comme
nent, pourrait-on dire, au vinaigre, comment on passe on dit) nous culpabiliser, comment ne pas voir que de
de Ia déliaison des signifiants à Ia désarticulation des telles images sont, sans transition nette, apparentées à
corps torturés. celles que montre une presse à scandale, voire une Iitté-
Je suis intervenu jadis, dans des débats au sujet de Ia rature dédiée au sadomasochisme. L'émotion n'est pas
peine pour défendre Ies droits de Ia responsabilité et de plus pure d'un côté que de l'autre ; et qui osera analyser
Ia rétribution pénale. C'était Ie moment du débat sur Ia pourquoi Ies hebdomadaires se sont si bien vendus avec
peine de mort, et avec Ia plus grande mauvaise foi, on a Ies photos du massacre de Sarajevo ? Notre demande de
assimilé mon plaidoyer pour Ia sanction à une prise de régler Ia question, de « traiter » (je reprends ce terme)
position pour Ia peine de morto Depuis Iors on m'a un teIs objectifs, est aussi Ia demande de traiter en nous Ies
peu emboité Ie pas (et j'en suis ravi)21,dans cette idée mêmes puIsions inconscientes, voire de Ies faire taire.
que Ia sanction est Ie droit du crimineI ; on parle même, Je n'ai pas apporté une théorie de Ia responsabilité, et
d'une façon un peu rapide, de « fonction thérapeu- je n'ai pas voulu commenter une fois de plus Ie si
fameux wo Es war, sol! Ich werden. Une formule qu'on
20. A I'opposé de Lacan: non structuré (et non pas (' structuré peut traduire selon Ies cas, dans Ie sens de Ia Schwarme-
comme un !angage ,» et sans sujet (à !'encontre du « sujet de rei, de l' enthousiasme un peu délirant, ou dans Ie sens
!'inconscient »).
21. P. Poncela, Se défendre de !'expertise psychiatrique, in Psychana- de Ia Nüchternheit. Dans Ie sens de Ia Schwarmerei, on
lystes, 1990, n° 37, p. 35-39. dira : « un sujet doit advenir » ; mais avec une froideur,
une Nüchternheit pIus freudienne, « Ià ou iI y avait du ça,
doit venir du moi ». Cette derniere traduction (vous
voyez que je reviens souvent sur ces questions de mots,
mais elles sont fort importantes; si on cede sur Ies mots,
disait Freud, on finit par céder sur Ies choses), cette tra-
duction je Ia dois à Conrad Stein, qui nous a fait remar-
quer à juste titre qu'un substantif comme Es ou Ich,
sans article, pouvait être tout simpIement un partitif et iI
citait une phrase à titre d' exempIe : « Là ou iI y avait du
bIé on va mettre de l' orge. » Là ou il y avait de Ia mer
(c'est ce que dit Freud) il doit y avoir de Ia terre, c'est
I'assechement du Zuidersee. Ce qui va dans Ie sens
d'une traduction un peu prosalque et apIatissante : Ià ou
il y avait du ça, doit venir du moi. Et pour continuer, on
pourrait s'amuser à pousser Ies poIders jusqu'au jardin
de Candide : Ià ou il y avait de Ia mer déchainée, s'il
vous pIait, un peu de terre ferme ou pIanter éventuelle-
ment queIques tulipes ...
En dépIaçant Ia responsabilité sur Ia réponse, je n'ai
en rien vouIu esquis ser une éthique ou une moraIe de Ia
psychanaIyse. J'ai dit une ou deux choses que je crois
savoir et queIques-unes qui m'interrogent. Une des
choses que je crois savoir c'est que Ia psychanaIyse, Ia
cure, Ia situation anaIytique, telle qu'inaugurée par
Freud, est Ie lieu majeur, sinon unique, ou I'être
humain peut tenter de rééIaborer sa réponse, ses répon-
ses, à I'étrangereté du sexueI en Iui d'abord, aU dehors
peut-être.