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Libération Vendredi 29 Juin 2018 www.liberation.fr f facebook.

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l’univers des youtubeurs autopro- méfiait des attaques ad personam Etre de gauche, disait Deleuze,
PHILOSOPHIQUES clamés dissidents doute de la possi-
bilité de construire quelque chose
puisque, à ses yeux, c’est un système
anonyme qu’il fallait combattre.
signifie «commencer par le monde».
On peut l’entendre comme un désir
comme une «gauchosphère». En La raison la plus profonde pour d’aller voir au-delà de ce qui se
premier lieu, l’esthétique des jeux laquelle la bataille idéologique à donne dans la fausse immédiateté
vidéo est propice à la personnalisa- l’œuvre sur Internet ne tourne pas des images. Ceux qui ont renoncé à
Par tion des adversaires. Une fois pixel- à l’avantage de la gauche tient à sortir de la sphère ne se demandent
MICHAËL FŒSSEL lisés, ils peuvent être joyeusement la nature de la sphère. Même lors- plus si quoi que ce soit de sensible
Professeur de philosophie massacrés dans des séquences plei- qu’il n’a aucune affiliation politi- correspond aux êtres virtuels qu’ils
à l’Ecole polytechnique nes d’hémoglobine. La violence de que, un youtubeur parle à d’autres manipulent. Dans l’esthétique du
l’extrême droite des années 30 rede- youtubeurs en commentant ce qui jeu vidéo, un réfugié venu de loin
vient miraculeusement possible au se dit et ce qui se montre sur You- devient facilement un artefact
prétexte qu’on ne détruit plus que Tube. Cet entre-soi a déjà quelque auquel on peut faire jouer le rôle

Difficile des hologrammes. Certes, la gauche


n’a pas toujours dédaigné la casta-
gne, mais elle combat des principes
chose de préoccupant puisque tout
ce qui ne tient pas dans un espace
aussi restreint ou dans un temps
de l’ennemi. A l’inverse, ceux qui
«commencent par le monde» voient
d’abord ce qui, dans les images

«gauchosphère» plutôt que des individus.


Au moment où il voulait «gauchir»
son image, François Hollande avait
aussi accéléré (par exemple un livre)
est d’emblée exclu de la dispute.
Non seulement la punchline
qu’on ne cesse de leur renvoyer,
ne colle pas avec le réel sensible.
Plutôt que d’entrer dans une sphère
déclaré que son ennemi (la finance) détrône l’argument, mais on qui ne ménage aucune porte de sor-

D
L’actuel ans le néologisme «facho- n’avait «pas de visage». On peut ima- s’adresse à un public qui confronte tie, il leur reste à rappeler qu’il
retentissement que sphère», on ne s’attarde pas giner une séquence virtuelle où un de moins en moins souvent le mes- existe un dehors à nos fantasmes
assez sur le mot «sphère». financier se fait pulvériser par un sage qu’on lui adresse à un dehors. virtuels. •
trouvent les idées A force de privilégier les réseaux prolétaire bodybuildé. Mais ce ne se- A ce compte, les diatribes contre
d’extrême droite (contre la centralité) et l’horizontal rait déjà plus vraiment une séquence les migrants ou la dénonciation Cette chronique est assurée en alternance
n’explique pas à lui (contre les hiérarchies), l’esthétique de gauche. Même Marx distinguait du complot sioniste ne rencontre- par Sandra Laugier, Michaël Fœssel, Sabine
seul l’importance de gauche comprend mal que, dans le bourgeois de la bourgeoisie. Il se ront jamais de démenti dans le réel. Prokhoris et Frédéric Worms.
qu’a prise l’espace virtuel de l’Internet, l’ex-
la fachosphère trême droite possède bien plus
sur Internet. d’une longueur d’avance. L’hégémo-
La gauche, qui se
méfie des attaques
nie culturelle que cette idéologie
vise patiemment dans la société L'ŒIL DE WILLEM
réelle, elle l’a conquise en moins
ad personam, d’une décennie au royaume des
peine, à y trouver blogs et des youtubeurs. Pour ceux
sa place. qui vivent et pensent dans la sphère,
la montée aux extrêmes se fait spon-
tanément du côté droit.
Le fait que les idées franchement
réactionnaires soient à la mode n’ex-
plique pas tout. D’ailleurs, il est loin
d’être seulement question d’idées
dans la pointe avancée de la facho-
sphère. Pour ne citer que le dernier
éclat en date (plus de deux millions
de vues cumulées), la guerre que se
mènent par écrans interposés Alain
Soral et le «Raptor Dissident» se ra-
mène à peu de choses en matière de
théorie politique. Du côté de Soral,
tout le mal vient des juifs, alors que
ledit Raptor réserve sa vindicte ima-
gée aux «arabo-musulmans». Jus-
que-là, rien de bien neuf sous le so-
leil de l’extrême droite, qui s’est
toujours divisée au moment d’éta-
blir la hiérarchie des ennemis à
abattre. La nouveauté dans ce genre
de combats de coqs est qu’ils se
déroulent à l’intérieur d’une sphère
où la violence est d’autant plus
grande qu’elle croit ne jamais se me-
surer au réel.
Il est vrai qu’aux dernières nouvel-
les, les deux adversaires doivent
s’affronter prochainement sur un
ring pour un duel de MMA. Mais on
apprend que Dieudonné se propose
déjà de filmer, puis de poster sur
YouTube, cette lutte entre nationa-
listes en colère. Au moment même
où l’on nous promet de sortir de la
bulle, on nous annonce que tout
continuera à se dérouler sur cette
scène dénuée de matière.
Quiconque s’aventure un peu dans