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MARK CNGELS CORRESPONDANCE TOME XII JANVIER 1872 OCTOBREI84H = Traduit sous la responsabilité de Gilbert Badia et Jean Mortier g KARL MARX FRIEDRICH ENGELS CORRESPONDANCE PUBLIEE SOUS LA RESPONDABILITE DE GILBERT BADIA ET JEAN MORTIER TOME XII (janvier 1872 - octobre 1874) Traduction par Gieert Banta, JEAN Mormier, JEAN WETZLER (t) MESSIDOR/EDITIONS SOCIALES 146, Rue du Faubourg-Poissonniére, 75010 Paris «La loi du 11 mars 1957 n’autorisant, aux termes des alinéas 2 et 3 de article 41, d’une part, que les «copies ou reproductions strictement réservées a l’usage privé du copiste et non destinées 4 une utilisation collective» et, d’autre part, que les analyses et les courtes citations dans un but d’exemple et d’illustration, «toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite» (alinéa 1* de Particle 40). «Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, consti- tuerait donc une contrefagon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.» Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction réservés pour tous pays. © 1989, Messidor/Editions sociales, Paris 1.S.B.N. 2-209-06071-0 AVANT-PROPOS «Je suis débordé de travail»: voila un leitmotiv que le lecteur de cette correspondance ne sera pas surpris de retrouver dans ce volume sous la plume de Marx et d’Engels. Si dans le tome précédent les événements extérieurs (guerre de 1870, Commune de Paris) occupaient une place trés importante, main- tenant leur préoccupation majeure, exclusive de presque toute autre activité, celle qui accapare leur temps et leurs forces, c’est l’Internatio- nale, l’Association internationale des Travailleurs qu’ils tiennent, peut-on dire, 4 bout de bras et dont ils tentent d’assurer la survie, ft-ce au prix d'une scission, au nom d’un principe qu’Engels attribue au vieil Hegel (lettre 4 Bebel, 20 juin 1873): «Un parti fait la preuve de sa victoire en se divisant et en étant capable de supporter la scis- sion.» Pour cette tache quasi impossible Marx et Engels sont durant ces années en permanence sur ta bréche. «Tu n’as pas idée 4 quel point nous sommes harcelés, car Marx et moi plus un ou deux autres, nous devons tout faire», écrit Engels 4 P. Lafargue les 15-22 mai 1872. De fait, la préparation fébrile du Congrés de La Haye — moment essentiel — les occupe, Engels surtout, pratiquement a temps plein. C’est par eux que transite ’information, c’est eux qui élaborent les statuts et réglements administratifs, c’est deux qu’émanent les principaux textes: adresses, projets de résolu- tions et aussi la fameuse circulaire anti-Bakounine «qui ne mache pas ses mots et fera un foin du diable» (Engels 4 Cuno, les 22-23 avril 1872). . On les voit apporter a la préparation du Congrés le soin le plus ex- tréme: s’efforcant par tous les moyens de s’assurer des mandats «sirs» et, de fagon 4 avoir la majorité au Congrés, susciter les adhésions (Lessner et Pfander, par exemple). Tactique classique de «bétonnage» apparemment nécessaire, si l’on considére que les votes décisifs ne se- ront obtenus que par une poignée de votants, et que, pour l’article 7 des statuts — article fondamental —, le nombre des opposants et des abstentionnistes est loin d’étre négligeable: «Dans sa lutte contre le pouvoir collectif des classes possédantes, le prolétariat ne peut agir comme classe qu’en se constituant lui-méme en parti politique dis- tinct, opposé a tous les anciens partis formés par les classes possédan- tes» (28 voix pour; 13 délégués ont voté contre ou se sont abstenus). VI Correspondance Marx-Engels La lutte contre les tendances centrifuges qui se manifestent au sein de 1’Internationale contraint Marx et Engels a étre présent partout et sur tous les terrains; ils s’efforcent de tout contréler personnellement. Ne vont-ils pas, 4 La Haye, jusqu’a faire donner au Conseil général des «pouvoirs illimités»? Décision qui suscita des défections, entre autres celle de Serraillier, fidéle entre les fidéles. On assiste 4 un partage des taches entre eux: Engels, déja secrétaire pour I’Italie et Espagne ou il seconde Lafargue, alors sur place, dou- ble l’Anglais Mottershead, jugé trop mou, pour la correspondance avec le Danemark, fait nommer Serraillier correspondant pour la France, tandis que Marx a la responsabilité des Etats-Unis et de l’Allemagne dont le mouvement ouvrier, le parti «marxiste» des eisenachiens et son organe le Volksstaat acquiérent, au fil des mois, une importance croissante. Aprés le Congrés de La Haye et le transfert 4 New York du Conseil général, c’est la correspondance avec Sorge, nouveau secrétaire géné- ral, qui nous informe sur les avatars de I’Internationale et nous éclaire aussi sur certaines méthodes, qui peuvent surprendre: par exemple, aprés que Hales a conquis la majorité absolue au Conseil fédéral bri- tannique, par des moyens assez voisins sans doute de ceux utilisés par Marx et Engels pour s’assurer la majorité 4 La Haye, Engels ne pro- clame-t-il pas que la minorité est le «seul Conseil fédéral legal»? Engels ne se borne pas a transmettre 4 Sorge quantité d’informa- tions sur ce qui se passe dans les diverses fédérations, voire dans les sections européennes; véritable éminence grise, il continue, de Lon- dres, a inspirer la politique de |’Internationale, mAchant le travail au secrétaire général en titre, multipliant les conseil et les quasi-instruc- tions, préparant les bonnes décisions, critiquant, avec Marx, les mau- vaises. Un exemple: le nouveau Conseil général a, selon eux, commis erreur de «suspendre» la fédération jurassienne en mars 1872 alors qu’il edt fallu, pensent-ils, se borner 4 «constater» qu’elle avait «cessé de faire partie» de I’Association, bref s’était auto-exclue. Le 26 jan- vier, le Conseil général rectifie le tir. Engels qualifie la nouvelle réso- lution de «trés bonne» (20 mars 1873), puisque, comme la chronolo- gie des lettres le prouve (Engels a Sorge, 4 janvier, Marx a Bolte, 16 janvier), ce sont eux qui l’ont inspirée. De mois en mois on peut suivre, a la lecture de ces lettres, les péri- péties de la guerre contre Bakounine et ses partisans: «Ainsi la me- sure est comble, et nous allons agir», avait écrit Engels 4 Liebknecht dés le 2 janvier 1872. Aprés la publication par Bakounine, en novem- bre 1871, de la déclaration de Sonvillier, les hostilités s’engagent. Le Avant-propos VIL 24, dans une lettre 4 Cuno, Engels passe en revue «les forces en pré- sence». Cette correspondance nous permet de suivre, jour aprés jour, les pré- paratifs de la lutte, mais aussi de connaitre de fagon précise les raisons du conflit avec Bakounine, et de lire exposé trés (trop?) condensé des théses anarchistes contre lesquelles Marx et Engels partent en guerre. Sur Pautorité: «Ils ne veulent pas que le Conseil général ait la moindre autorité, quand bien méme il en aurait été investi par tous, libre- ment [...] c’est le manque de centralisation et d’autorité qui a coité la vie 4 la Commune de Paris, celle-ci aurait vaincu les bourgeois.» (En- gels 4 Terzaghi, le 14 janvier 1872.) Sur la nécessité pour le prolétariat de conquérir le pouvoir politique (assortie de la thése sur lEtat et son dépérissement... démentie jusqu’ici par Vhistoire): «A opposé [de Bakounine], nous disons, vous abolissez le Capital [...], alors Etat s’effondrera de lui-méme» (Engels a Cuno, 24 janvier 1872). Pour PAssociation internationale des Travailleurs, l'année 1872 avait semblé débuter sous des auspices plutét favorables et l’opti- misme qu’affichait Engels n’était pas sans fondement. De nouvelles fé- dérations s’étaient constituées, au Danemark, en Nouvelle-Zélande, au Portugal, aux Etats-Unis, en France, en Allemagne, en Hongrie, en Irlande. L’Association semblait donc devenue une organisation vérita- blement mondiale et pas seulement européenne (lettre de Marx 4 La- fargue du 21 mars 1872) et ce en dépit des mesures répressives des pouvoirs établis envers les internationalistes, repression dont cette cor- respondance nous fournit en permanence l’écho: en France loi Du- faure (mars 1872), expulsion d’Italie de Cuno, arrestation au Dane- mark de Louis Pio, rédacteur du Socialisten, condamnation de Liebknecht et Bebel 4 une peine de deux ans de forteresse, bannisse- ment de Hepner, etc. Depuis le début 1872, Engels multiplie dans ses lettres les déclara- tions optimistes affirmant que les intrigues bakouninistes n’auront guére de prise sur la classe ouvriére. «Cet homme oublie que l’on ne peut mener les masses ouvriéres comme on le pourrait faire avec un petit tas de sectaires doctrinaires» (4 Lavrov, 19 janvier 1872). «Nous trouvons que dés que les ouvriers eux-mémes, en masse, délibérent sur ces questions, leur bon sens naturel et leur sentiment inné de solida- rité ont toujours et bien vite fait justice de ces menées personnelles. Pour les ouvriers, l’Internationale est une grande conquéte qu’ils n’en- tendent nullement lacher.» (A Lafargue, méme date.) vi Correspondance Marx-Engels Sur la foi des informations fournies par Lafargue, il affirme a Lieb- knecht, le 2 janvier 1872, que les bakouninistes ne prendront pas pied en Espagne, car, a la différence des sections italiennes sous la coupe d’«avocats», de «docteurs» et de «journalistes», autrement dit d’intel- lectuels, «les Espagnols sont des travailleurs et veulent avant tout unité et organisation». Vision passablement idéalisée de la classe ouvriére qu’attestent en- core ces citations: «Nous constatons que les travailleurs sont comme partout, trés dif- férents de leurs porte-parole» (4 Laura, 11 mars 1872). Ou encore: «Ce qui est sacrément difficile en Italie, c’est simplement d’établir un contact direct avec les travailleurs» (a Cuno, 7-8 mai 1872). Toutefois, dés qu’il est mieux informé de la situation réelle en Es- pagne — au Congrés de Saragosse, la victoire n’a pas été aussi nette que le laissait entendre Lafargue — Engels modifie son jugement (let- tre a Liebknecht, 15-22 mai 1872). Si les bilans successifs qu’Engels dresse des différentes sections et fédérations sont plus réalistes, il n’en continue pas moins 4 afficher un bel optimisme (en Espagne «tout va bien», en Angleterre, «l’opposition contre Hales se renforce», etc.), alors que se multiplient les rivalités personnelles, les guerres intes- tines, les luttes de tendances, voire les scissions. Dans un pays cependant le développement du mouvement ouvrier incite les deux amis a l’optimisme. Ce pays c’est l’Allemagne. Engels met en garde Bebel, a qui il administre le 20 juin 1873 une longue le- con de stratégie politique, contre les risques d’infiltration lassallienne, car «la victoire de ces types signifierait que le parti serait perdu pour nous — du moins pour l’instant» (a Sorge, 3 mai 1873). Impressionnés par lessor du mouvement ouvrier, Marx et Engels se montrent beau- coup moins sévéres que par le passé a I’égard de Liebknecht que des années durant ils n’avaient guére ménagé. Ils reconnaissent que les di- rigeants du parti eisenachien sont mieux placés qu’eux pour définir la tactique vis-a-vis des lassalliens. «Pour ce qui est de la position du Parti 4 Pégard du lassalisme, vous pouvez naturellement mieux juger de la tactique a suivre que nous» (Engels 4 Bebel, 20 juin 1873). Les élections de 1874 qui voient entrer dix députés sociaux-démo- crates au Parlement suscitent l’entousiasme. «Les élections en Alle- magne placent le prolétariat allemand a la téte du mouvement ouvrier européen»! (Engels 4 Liebknecht, 27 janvier 1874). Que vaut dés lors le reproche adressé 4 Liebknecht et a Bebel 1. Aux élections de janvier 1874, les eisenachiens quadruplent leurs voix, les lassalliens triplent les leurs. Avant-propos Ix davoir fait passer leurs «intéréts spécifiquement allemands» avant VInternationale (Engels 4 Cuno, 7~8 mai 1872)? Depuis le Congrés de La Haye, l’Internationale est frappée 4 mort. La victoire remportée par Marx et Engels n’a été nette que sur le plan des principes; elle n’en souligne que mieux leur échec sur le plan de Vorganisation et de la sauvegarde de l’'unité du mouvement ouvrier. Les Jurassiens n’avaient pas tort de penser que le transfert du Conseil général 4 New York équivalait 4 un véritable suicide. Marx lui-méme n’avait-il pas écrit du reste la 21 mars 1872 a Lafargue: «... Du moment ou le Conseil cesserait de fonctionner comme /’Instrument des intéréts généraux de Internationale, il serait nul et impuissant.» La liste des « prétendues» scissions ne cesse dés lors de s’allonger. Aprés le Congrés de Saint-Imier en septembre 1872 qui consomme institutionnellement la rupture entre bakouninistes et internationa- listes, nombreuses sont les sections qui se rallient aux théses bakouni- nistes. Au Conseil général lui-méme les choses vont mal; Eccarius, ami de longue date, s’est brouillé avec ses anciens compagnons de lutte et a droit désormais aux qualificatifs de «fou» et de «canaille» (a Sorge, 27 mai 1872). Plusieurs Anglais lachent pied. A New York, dissensions et querelles intestines finissent par contraindre Sorge 4 la démis- sion. Aussi Engels fait-il le 14 juin 1873 cet aveu d’importance, écrivant «qu’en réalité ¢a ne va pas chez eux [chez les bakounistes] mieux que chez nous, chez eux aussi les querelles intestines ont fatigué les gens et les ont rendus moroses» (lettre 4 Sorge). Chez Marx, dont l’autorité se délite, une certaine morosité succéde a Peuphorie du début 1872. Il est las des attaques incessantes dont le Conseil général est objet et lui-méme la cible, en raison notamment de son intransigeance sur les principes qui le fait passer pour un «in- supportable dictateur». Le lettre 4 Sorge du 4 aofit 1874 est d’un ton tout 4 fait désabusé: «On n’y peut rien, il faut s’y habituer. Le mouvement use les gens et dés qu’ils sentent qu’ils sont en dehors, ils n’ont plus que turpitudes 4 la bouche et cherchent 4 se persuader que c’est la faute d’Untel ou d’'Untel s’ils sont devenus des crapules.» Quelle solution envisager? Marx préconise de laisser |’Internatio- nale en sommeil; elle renaitra un jour (a Sorge, 24 septembre 1873). Du reste lui-méme et Engels désertent le Congrés de Genéve auquel nvassistent guére que des membres suisses de Internationale (39 sur 41) et qui de facto sera le dernier Congrés de l’organisation. x Correspondance Marx-Engels Un an plus tard dans sa lettre 4 Sorge du 12-17 septembre 1874, En- gels tire des conclusions identiques: «La vieille [Internationale] est morte et c’est une bonne chose»; avant de porter dans une longue lettre a Sorge, souvent citée, un jugement d’ensemble sur I’Internationale; dans un passage devenu classique, il en analyse les mérites histori- ques: «L’Internationale a d'un cété — du c6té de Pavenir - dominé dix ans de l’histoire de l'Europe et elle peut jeter un regard de fierté sur son travail passé. Mais, sous sa forme ancienne, elle a fait son temps.» Il y dégage également les conditions d’émergence et la forme de la seconde Internationale en affirmant, avec cette foi dans l'avenir qui le caractérise: «Je crois que la prochaine Internationale — quand les ceuvres de Marx auront agi pendant quelques années ~ sera directe- ment communiste et que ce sont justement nos principes qu’elle arbo- rera.»> * A les en croire, Marx et Engels n’auraient eu qu’une hate: quitter cette galére. Marx 4 De Paepe, 28 mai 1872: «J’attends avec impatience le pro- chain congrés. Ce sera le terme de mon esclavage. Aprés cela je rede- viendrai homme libre.» Quant 4 Engels, incapable de «concilier deux types d’activité si différents», l’activité pratique et le travail théorique (a Sorge, 16 novembre 1872), il semble applaudir a la proposition du Belge Hins de supprimer le Conseil général et de transférer ses compé- tences aux conseils fédéraux (a Liebknecht, 27-28 mai 1872). Autant de déclarations que la réalité de leur attitude dans les mois qui suivent dément passablement, tant il est vrai - Marx l’avoue 4 La- fargue le 21 mars 1872 — qu’ils se sentent indispensables au Conseil général en cette époque de lutte. Il n’en demeure pas moins que trop accaparés par l’« International Business» et ce, comme le dit Marx (a Jozewicz, 24 février 1872), «a la suite de la conspiration de la “police internationale” avec certains faux Sréres* & Vintérieur de I’'Internationale», Marx et Engels ne peuvent se consacrer I’élaboration de leur théorie. D’autant que, pour ce qui concerne Marx du moins, ses rares mo- ments de liberté sont accaparés par la correction des épreuves de la 2° édition du Livre I du Capital et surtout par ce véritable pensum que constitue, des mois durant, la révision de la traduction frangaise. On retrouvera dans cette correspondance tous les jugements successifs portés par Marx et Engels sur Roy, le traducteur, d’abord tenu pour «excellent» (Marx a Lafargue, 21 mars 1872) et sur la qualité de son Avant-propos XI texte. On mesurera l’ampleur du travail qui l’oblige souvent, avec Vaide de Longuet chez qui il se rend 4 plusieurs reprises, a «réécrire des passages entiers en frangais pour qu’ils soient rédigés dans un style familier au public francais» (a Danielson, 28 mai 1872) et le conduit a porter ce jugement, tout aussi connu que le précédent: «La révision de la traduction fran¢gaise me donne plus de travail que si j’avais fait moi- méme toute la traduction» (a Bolte, 12 février 1873). C’est aussi dans cette correspondance qu’on trouve les jugements contradictoires sur le résultat de l’entreprise, Marx estimant tant6t qu’un «rafistolage de ce genre reste un mauvais travail» (4 Danielson, 18 janvier 1873), tant6t que divers passages sont meilleurs qu’en alle- mand» (a Engels, 30 novembre 1873), Engels déplorant pour sa part que l’élégance se fasse au prix de la «castration de la langue» (4 Marx, 29 novembre 1873). Outre la lettre trés connue de Marx 4 Maurice La Chatre reproduite au début de la traduction frangaise du Capital, on trouvera également dans ce tome (en annexe) quelques lettres d’En- gels 4 l’éditeur qui se proposait de faire précéder la version francaise du Capital, d’une biographie de Marx. Ces lettres et les reponses de La Chatre éclairent l'histoire de la parution du Capital en frangais... et la Personnalité de l’éditeur. En ce qui concerne Engels, mise a part sa série d’articles sur la ques- tion du logement, ses recherches théoriques ou historiques restent 4 état d’ébauche. Il n’a pas abandonné son projet de livre sur ’Irlande, mais faute de temps il ne peut le mener a bien. Enfin, dans une lettre trés importante du 30 mai 1873, il expose 4 Marx pour la premiére fois sa conception de la dialectique de la matiére. Marx se dit intéressé, mais n’osant pas se prononcer, répond a cété en abordant ses sujets fa- voris: économie politique et... sa fille Tussy. Comparée 4 celle d’Engels, l'activiteé de Marx semble notablement se ralentir 4 partir de 1873, du fait d’un état de santé toujours plus pré- caire qui, pour la premiére fois de sa vie, l’oblige 4 céder aux injonc- tions de son médecin et a réduire considérablement son rythme de tra- vail. Des projets qu’il annonce, aucun n’aboutira, qu'il s’agisse du développement sur la forme russe de la propriété fonciére qui devait prendre place dans le livre II du Capital ou du projet, qui d’ailleurs laisse sceptique son ami Moore, de mathématiser les lois fondamen- tales des crises économiques. * Cette correspondance est riche en informations de nature familiale. Fiangailles de Jenny, amoureuse de Longuet, grand spécialiste de «la sole 4 la normande» mais dont Engels n’apprécie guére le boeuf a la XII Correspondance Marx-Engels mode (a Lafargue, 11 mars 1872). En 1873 c’est Tussy (Eleanor) qui songe 4 marcher sur les traces de sa sceur et a convoler avec Lissaga- tay. Mais ce prétendant qui n’a pas bonne presse et a le tort de vouloir «pousser son avantage» ne dit malheureusement rien qui vaille au pére Marx, sur ce point il reste trés allusif et use d’un langage trés codé. Comment a-t-il amené (contraint?) Lissagaray 4 «faire pour le moment bonne mine a mauvais jeu», autrement dit contre mauvaise fortune bon cceur, nous n’en saurons rien, la lettre 4 Tussy du 23 mai étant perdue. Faut-il deviner que Mme Marx n’approuve pas entiére- ment les fagons de faire de son mari lorsqu’elle «relit longuement» ..une lettre de Marx qu’Engels a ’imprudence de Jui montrer «et ne dit rien»? Comment Tussy a-t-elle réagi aux conseils insistants de son pére? Rares sont, durant toutes ces années, les moments de vrai bonheur. Jamais on n’avait ressenti a tel point le poids des activités publiques de Marx sur sa vie familiale et d’abord sur sa femme. On lira avec émotion ses confidences 4 Liebknecht, 26 mai 1872, elle qui pourtant n’a guére I’habitude de s’apitoyer sur son sort. «Dans tous ces com- bats, c’est 4 nous autres femmes qu’échoit le lot le plus difficile parce qu’il est plus insignifiant. L’homme, lui, se fortifie en s’affrontant au monde extérieur... Ce que je dis est le résultat de 30 ans d’expérience et je puis dire que je n’ai pas facilement baissé les bras. Maintenant je suis trop vieille pour espérer encore grand-chose.» Et plus loin: «Comme il aurait mieux valu pour lui qu’il continue tranquillement a travailler... Mais pas le moindre repos, ni jour ni nuit! Et pour notre vie privée quelles difficultés, quelle géne*!» On comprend qu’elle appréhende pour sa fille Jenny un sort identi- que au sien. Les années 1872-1874 apportent leur lot de deuils et de miséres. La mort s’acharne sur les petits-fils de Marx: sur Schnappy d’abord, fils de Laura et de Paul Lafargue, qui meurt en 1874 a l’Age de quatre ans, sur Charles, le fils de Jenny, qui meurt deux ans plus tard, 4gé de onze mois. Ces années ne sont pour Marx qu’une succession de rechutes qui té- moignent des progrés de la maladie: insomnies persistantes et risques d’apoplexie en 1872, furoncles et maux de téte en 1873, cette «fichue maladie de foie» qui le condamne 4 I’inactivité, «arrét de mort pour tout homme qui.n’est pas une béte» (a Sorge, 4 avril), mais surtout peut-étre le cloitre a la maison. «Quand on vit comme moi presque coupé du monde extérieur, le coeur s’attache d’autant plus au cercle de ses proches.» (A Kugelmann, 4 aoit 1874.) Au passage quelques indications précieuses sur des traits de carac- Avant-propos XII tére des deux amis: la générosité d’Engels, qui continue 4 aider finan- ciérement Ja famille Marx et arrondit méme la somme versée lors de dépenses imprévues (séjours 4 la mer, cures), les raisons de la brouille de Marx avec Kugelmann, un pédant sans égard pour le beau sexe, ete. * Depuis qu’Engels est venu s’installer 4 Londres (en 1870) les deux hommes ne s’écrivent plus que lorsque I’un d’entre eux est en voyage, en cure ou aux bains de mer. Les quelques lettres dont on dispose (vingt-six au total) prouvent néanmoins qu’ils continuent a se consul- ter sur toutes les questions importantes et ne prennent aucune déci- sion sans en référer l'un a l'autre. La majorité des lettres qui figurent dans le présent volume sont par conséquent des lettres a des tierces personnes’. Si I’on excepte les let- tres 4 Danielson et 4 La Chatre, toutes ou presque ont un méme sujet: Internationale. On ne sera pas surpris de leur caractére parfois redon- dant (il faut 4 chaque fois faire le point avec les divers correspondants et sans cesse réexpliquer le point de vue adopté). Certaines, notam- ment les lettres a Sorge, sont d’un style un peu rapide, voire télégraphi- que. On ne s’étonnera pas non plus du grand nombre de lettres, d’En- gels surtout, rédigées en langue étrangére. Comme dans les volumes précédents: un astérique signale les lettres en frangais, deux, celles en anglais, une note de bas de page pour les autres. Gilbert BADIA, Jean MORTIER. 1. Il semble, d’aprés les allusions contenues dans d’autres lettres, que trente- quatre d’entre elles n’aient pas été conservées. N.B. - Comme dans Jes volumes précédents de la Correspondance Marx—En- gels, Pastérisque signale également les passages ou les expressions en frangais qui, tout comme les lettres, sont reproduits sans modification des particularités stylistiques. Deux astérisques indiquent une rédaction en anglais. L’expression ou Jes passages en anglais sont reproduits dans Ja langue originale, ils sont transcrits en italique et assortis, lorsque nécessaire, d’une traduction entre cro- chets. D’une fagon générale, les crochets signalent des ajouts. Tout comme les passages ou expressions en langue étrangére, les titres étrangers apparaissent en italique. Lorsqu’ils sont soulignés dans original, ils figurent en caractéres gras. Les caractéres gras signalent également les expressions et titres allemands sou- lignés deux fois par les auteurs. 1872 (janvier —décembre) 1, ENGELS A WILHELM LIEBKNECHT, A LEIPZIG Londres, le 2 janvier 18721. Cher Liebk(necht], D’abord bonne année, et ensuite ci-joint la correction’. Au sujet de la Stieberiade dans la D[eutsche} A [llgemeine] Z[eitung], M[arx] doit t’avoir écrit ou Tussy’. La chose était si transparente qu’il n’était pas nécessaire de t’écrire pour t’en démontrer la fausseté, les frais d’un télégramme auraient été a plus forte raison de l’'argent jeté par la fenétre. Tu as bien fait de déclarer sur-le-champ que ce truc-la était un faux. Compare les noms, qui sont pour la plupart faux, avec les noms véritables au bas des résolutions de la Conférence et tu auras la preuve directe de la falsification‘. Ta lettre se trouve encore chez M[arx], je ne peux donc pas y répon- dre point par point. En tout cas, vous devriez trouver une forme qui permette votre re- présentation au prochain Congrés, et si personne ne peut venir, vous pourriez vous faire représenter par les anciens d’ici. Comme les bakou- ninistes et les proudhoniens emploieront probablement tous les moyens, les mandats seront vérifiés strictement, et par exemple une délégation délivrée par toi et Bebel personnellement, comme le mandat qui m’a été envoyé pour la Conférence’, ne ferait pas l’affaire. Les Es- pagnols se trouvent dans une aussi mauvaise situation que vous, mais ils ne se laissent pas dérouter. D’ailleurs le jugement de Brunswick® 1. Dans le manuscrit: 71. 2. I1s’agit de la correction de 1a traduction allemande des Statuts généraux et Réglements administratifs de UAssociation internationale des Travailleurs. 3. Voir lettre d’Eleanor Marx a Liebknecht du 29 décembre 1871. 4, Le 24 décembre 1871, la Deutsche Allgemeine Zeitung avait publié une in- formation falsifiée sur la Conférence de Londres, Le 30 décembre, le Volksstaat publia l'entrefilet suivant: «L’ex-socialiste Biedermann publie aprés coup des résolutions secrétes de la Conférence de Londres de I’Internationale. Falsifiées naturellement pour le plus grand profit de ces petits malins de démagogues- mouchards.» 5. Wilhelm ‘Liebknecht qui était accusé de haute trahison et ne pouvait par- ticiper a la Conférence de Londres avait envoyé le 12 septembre un mandat a Engels. 6. Les anciens membres du Comité du Parti ouvrier social-démocrate de Brunswick avaient comparu du 23 au 27 novembre 1871 devant le tribunal du- 4 Correspondance Marx-Engels n’est pas la régle. Une saloperie comme celle qui va jusqu’a invoquer des lois de la Diéte fédérale n’est possible que dans un petit Etat pourri. Bebel devrait protester au Reichstag, les progressistes’ devront marcher avec nous ou alors ils perdront la face devant |’Allemagne tout entiére. Pour peu que j’en trouve le temps, j’enverrai au Volksst[aat] une critique (de nature juridique) de cette cochonne- rie’, En Espagne, d’aprés l'information donnée par Lafargue.(il est ou était 4 Madrid), tout va bien, les bakouninistes, par la vehémence de leur comportement, ont dépassé les bornes - les Espagnols sont des travailleurs et veulent avant tout unité et organisation. Tu dois avoir recu la derniére circulaire du Congrés de’Sonvillier®, dans laquelle ils attaquent les résolutions de Bale sur les questions administratives!? comme étant la source de tout le mal. Ainsi la mesure est comble, et nous allons agir. Entre-temps, Hins, Steens et C* en Belgique nous ont joué un joli tour (voir résolution du Congrés de Bruxelles dans L’Internationale'). cal de Brunswick. On leur reprochait essentiellement leurs relations avec le Conseil général de I'Internationale. Le verdict qui prévoyait diverses peines de prison fut cassé le 2 février 1872. 7, Fondé en 1861, le Parti progressiste avait perdu son aile droite aprés Sa dowa. Celle-ci avait alors constitué le Parti national-libéral favorable & Bis- marck. La victoire sur la France, la réalisation de Punité allemande et 'an- nexion de I’Alsace-Lorraine diminuérent beaucoup T'influence du Parti progressiste. 8. Liebknecht répondit le 5 janvier: «J’aimerais beaucoup avoir un commen- taire sur le jugement de Brunswick...» Dans le Volksstaat a’a cependant pas paru d’article d’Engels sur ce sujet. 9. Le 12 novembre 1871 se tint Sonvillier le Congrés de la fédération juras- sienne bakouniniste. Dans sa Circulaire d toutes les fédérations de l’Association in- ternationale des Travailleurs, celui-ci invitait toutes les sections de PAIT a s’op- poser aux résolutions de la Conférence de Londres et a réclamer Ja tenue immédiate d’un Congrés. La circulaire n’eut guéte d’écho 10. Les résolutions du Congrés de Bale sur les questions administratives Glargissaient les droits du Conseil général. 11. Le Congrés de la fédération belge de AIT (Bruxelles, 24-25 décem- bre 1871), ayant discuté de la circulaire de Sonvillier, repoussa la convocation immédiate d’un congrés général de I'AIT, comme la demandaient les anar- chistes suisses. Le Congrés chargea cependant le Conseil fédéral belge d’élabo- rer un projet de nouveaux statuts de I'AIT, projet qui aurait fait du Conseil gé- néral un simple bureau de correspondance. Une bréve information sur ce Congrés parut dans L'Internationale du 31 décembre 1871, ainsi que dans le Volksstaat du 17 janvier 1872. 1872 5 De Paepe s’est lamentablement fait posséder par eux, il a écrit que tout allait bien. Cependant cette opposition-la se maintient 4 peu prés dans des limites légales et sera également liquidée quand son heure sera venue. De P[aepe] excepté, on n’a jamais pu attendre grand-chose des Belges. Une association 4 Macerata, dans la Romagne, s’est donné les 3 pré- sidents d’honneur suivants: Garibaldi, Marx et Mazzini. Cette confu- sion te donne une idée exacte de l’état de l’opinion publique chez les travailleurs italiens. Il ne manque plus que Bakounine pour que ce soit complet. Des coupures de I’ East[ern] Post (2 séances) suivront demain, je n’ai plus le dernier n? et ne l’aurai qu’aujourd’hui 4 la réunion. Amitiés 4 ta famille et 4 Bebel. Ton F.E. Nota bene. As-tu changé d’adresse? Braustr. 11? 2. ENGELS A WILHELM LIEBKNECHT, A LEIPZIG Londres, le 3 janvier 1872. Cher Liebk{necht], Ci-joint les coupures de l’East{ern] Post. L’impression immédiate de Varticle ci-joint! est trés nécessaire. Les statuts peuvent attendre’. Je veillerai 4 ce que I’ Egalité le traduise et qu’il parvienne, dans cette forme, dans tous les coins de Belgique, d’Ita- lie et d’Espagne. Ton FE. 1. Friedrich Engels: «Le Congrés de Sonvillier et Internationale». 2. Voir lettre précédente, note 2. 6 Correspondance Marx-Engels 3. MARX A MALTMAN BARRY’, A LONDRES** (Brouillon) (Londres,] le 7 janvier 1872. A Barry Cher Monsieur, Je regrette que ni M. Engels ni moi-méme n’ayons été la lors de vo- tre passage. Vous semblez, dans vos lettres’, partir de l'idée que nous constituons un parti a part au sein du Conseil. En nous opposant aux théses de Monsieur Hales, que nous estimions fausses, nous n’avons fait que notre devoir et nous aurions eu la méme attitude dans les mémes circonstances vis is de n’importe quel autre membre du Conseil. Mais cela n’a rien a voir avec un parti. Nous ne connaissons pas de partis dans le Conseil. Parmi les amis de Monsieur Hales, il y a des hommes trés respectables qui ont longtemps travaillé pour notre cause. Si Monsieur Mottershead «a accepté de poser sa candidature au poste de secrétaire», ce n’est pas en tous cas nous qui l’avons invité 4 le faire. Sa fonction de secrétaire remunéré de la Labour Representation League? rend a chose quasi impossible. Monsieur Engels vous a ex- pressément dit, aprés la séance de mardi dernier, qu’il n’était pas en- core fixé sur la personne qu’il conviendrait d’élire et, pour l’instant, nous voyons des difficultés de tous cétés. Nous avons donc décidé de nous en remettre pour le choix a nos amis du continent. A notre avis, ce qui est important, c’est de définir la position et la composition du Conseil fédéral. Le poste de secrétaire est essentielle- ment une question de personne qu’il n’est pas nécessaire ni peut-étre possible de régler a la hate. En tout cas, cela dépendra des circon- stances. Votre dévoué K.M. 1. Maltman Barry: journaliste anglais, membre de I’Internationale. Délé- gué au Congrés de La Haye; membre du Conseil fédéral britannique (1872-1874). 2. Dans ses lettres de décembre 1871 et de janvier 1872 4 Marx et Engels, Maltman Barry suggérait de remplacer John Hales d la téte du Conseil général; 1872 7 4, ENGELS A CARLO TERZAGHI, A TURIN! (Brouillon) 122, Regent's Park Road Londres, le 14 janvier 1872. Mon cher Terzaghi, (Regu la) Si je n’ai pas répondu plus tét a votre lettre du 4 décem- bre, c’est que j’entendais apporter une réponse précise 4 la question qui vous intéresse au premier chef, 4 savoir (les fonds) l’argent pour le Proletario®. (Aujourd’hui, je suis en mesure de vous la fournir.) (Nous n’avons que trés peu d’argent) Vous savez que les millions de I’Internationale n’existent que dans l’imagination terrorisée de la bourgeoisie et (de la police) des gouvernements qui ne peuvent com- prendre qu’une association comme la nétre (puisse arriver a une telle) ait pu acquérir une position aussi grande (importante) sans (argent) Hales, en effet, donnait au Conseil fédéral britannique, dont il était également le secrétaire, une orientation hostile 4 I'Internationale. Au cours des réunions de janvier 1872, ou le Conseil général examina les statuts du Conseil fédéral britannique, Marx et Engels appuyérent la proposi- tion de Barry. En mars 1872, Hales fut démis de ses fonctions de secrétaire de FInternationale. 3. La Labour Representation League avait été fondée en 1869. Cette organisa- tion a laquelle appartenaient les chefs des trade-unions voulait assurer ’élec- tion d’ «ouvriers» au Parlement mais ne reculait pas non plus devant des ac- cords avec le Parti libéral. 1. Lettre en italien. Les passages biffés sont entre ( ). 2. Le 8 octobre s’était constituée 4 Turin la Federazione Operaria dont Carlo Terzaghi était le secrétaire. En décembre, a la suite d’une scission, fut fondée, avec Terzaghi pour secrétaire, |’ Emancipazione del Proletario qui adhéra 4 l'In- ternationale. Le 4 décembre, Terzaghi avait sollicité du Conseil général une subvention pour son journal I Proletario. Mais le Conseil général n’était pas compétent pour venir en aide a la presse; il existait en revanche 4 Londres un comité aide a la presse internationale qui s’apprétait a fournir 150 fr 4 Terzaghi lors- que Engels apprit par le Gazzettino Rosa, le 28 décembre, que I'Emancipazione del Proletario avait ouvertement pris parti pour Bakounine et décidé d’envoyer un délégué au congrés de la fédération jurassienne. Engels rédigea alors, le 14 janvier, une deuxiéme version de sa lettre dont le texte original figure entre les lignes biffées de la premiére mouture. 8 Correspondance Marx-Engels disposer de millions. Si vous aviez seulement vu le rapport financier présenté 4 la derniére conférence! (Peu importe; qu’ils croient ce qu’ils veulent, cela ne nous portera aucun tort. On était prét ici, au tecu de votre lettre, a acquérir quelques actions du Proletario, au nom du Conseil général que je représente, mais la-dessus nous est parvenue la nouvelle de la scission que vous avez provoquée et on s'est demandé s'il allait étre encore possible de continuer le journal. Puis vinrent les fétes, ce qui entraina ’annulation de la séance du 26 etc. etc. Finale- ment, je peux vous dire que si vous voulez continuer 4 faire paraitre le journal et si on peut raisonnablement espérer la chose possible, je suis autorisé 4 vous envoyer cinq livres sterling, c’est--dire cent soixante lires italiennes pour lesquelles vous m’enverriez, en mon nom propre, les actions correspondantes. Répondez-moi donc par retour afin que, si, comme je l’espére; le journal reparait, je puisse vous adresser |’ar- gent sans retard. Indiquez-moi en méme temps si I’on peut vous écrire aux adresses figurant dans votre derniére lettre (C. Cferetti], Mirandola, E. P[esca- tori], Bologne) sans autre précision de numéro ni de rue, car je n’aime- rais pas écrire mes lettres pour les mouchards. Vous avez probablement regu une circulaire du Congrés de la fédé- ration jurassienne en Suisse qui attaque le Conseil général et réclame la convocation immédiate d’un congrés.? Le Conseil général répliquera a ces attaques*; en attendant, ’ Egalité de Genéve y a repondu’ Pai envoyée, il y a trois jours, en méme temps que deux journaux an- glais® contenant les comptes rendus des séances du Conseil général. Ces citoyens, aprés étre allés nous chercher) Nous’ leur aurions voté malgré toute notre indigence 150 Fr., quand arriva la Gazzettino Rosa avec la nouvelle etc. Cela changea tout. Si vous aviez simplement dé- cidé d’envoyer des délégués al futuro Congresso [au futur congrés], bon. Mais* a un Congrés réclamé dans une circulaire pleine de mensonges 3. La circulaire de Sonvi vier 1872, note 9. 4. Marx et Engels répliquérent par la circulaire confidentielle du Conseil gé- néral de l’AIT intitulée: «Les prétendues scissions de I’Internationale». Le 5 mars 1872, Marx exposa devant le Conseil général les grandes lignes de la cir- culaire qui fut signée par tous les membres du Conseil général; imprimée en frangais, fin mai, elle fut adressée a toutes les fedérations de I’Internationale. 5. L’Egalité avait publié le 24 décembre 1871 la «Réponse du Comité fédé- ral romand» et une déclaration contre la circulaire de Sonvillier. 6. Eastern Post. 7, A partir de ce mot, texte en allemand. 8. Fin du passage en allemand. ier. Voir lettre d’Engels 4 Liebknecht du 2 jan- 1872 9 et de fausses accusations contre le Conseil général! et si seulement vous aviez attendu la réponse du Conseil général a cette circulaire! Le Conseil ne pouvait voir dans votre résolution que la preuve que vous vous étiez rangé du cété des accusateurs et ce, sans méme attendre la défense du Conseil, — l’autorisation de vous envoyer l’argent en ques- tion m’a alors été retirée. Entre-temps’, vous avez recu I’Egalité avec la réponse du comité rom{and]'° qui représente dix fois plus d’ouvriers suisses que les Jurassiens*. Mais la circulaire du Jura suffit 4 révéler les mauvaises intentions de ses auteurs. D’abord"!, ils nous cherchent querelle en utilisant le prétexte de la conférence, puis ils nous atta- quent parce que nous appliquons les résolutions du Congrés de Bale”, résolutions {ayant force de loi pour nous et) que nous sommes tenus d’appliquer. Ils ne veulent pas que le Conseil général ait la moindre autorité, quand bien méme il en aurait été investi par tous, librement. Je youdrais bien savoir comment, sans cette autorité, comme ils Pappel- lent, il aurait été possible d’avoir raison des Tolain, Durand et autres Netschajeff?, et comment avec la belle phrase de l’autonomie des sec- tions, comme on l’explique dans la circulaire, on veut empécher (la formation) Vinfiltration (dans les sections) des mouchards et des trai- tres. (Pour le reste, qu’ont fait ces hommes au Congrés de Bale? Ceux qui étaient avec Bakounine) Certainement, personne ne conteste aux sections leur autonomic, mais une fédération n’est pas possible sans que soient concédés certains pouvoirs aux comités fédéraux et, en der- niére instance, au Conseil général. Mais savez-vous qui furent les auteurs et les partisans de ces résolutions autoritaires? Les délégués du Conseil général? En aucun cas. Ces mesures autoritaires furent propo- sées par les délégués de Belgique et les Schwitzguébel, les Guillaume et les Bakounine en furent les plus chauds défenseurs. (de telles réso- lutions proposées non par le Conseil général mais par les délégués de Belgique.) Voila. Je crois qu’on abuse beaucoup des (termes) mots d’ «autorité» et de centralisation. Je ne connais rien de plus autoritaire qu’une révolu- tion et quand on (combat) impose sa volonté aux autres avec des bombes et des balles de fusil (contre ses ennemis, ceci) comme lors 9. En allemand. 10. Rapport du Comité fédéral romand que Marx et Engels commentent dans la circulaire confidentielle. 11. Poursuite du texte en italien. 12. Voir lettre d’Engels 4 Liebknecht du 2 janvier 1872, note 10. 13. Serguei Guennadiévitch Netchaiev. 10 Correspondance Marx-Engels de toute révolution™, il me semble qu’on fait acte d’autorité. (Si vous aviez montré un peu plus d’autorité et de centralisation dans la) C’est le manque de centralisation et d’autorité qui a cofité la vie 4 1a Com- mune de Paris (celle-ci aurait vaincu les bourgeois)! Aprés la victoire {nous aurions pu nous organiser comme nous aurions voulu) faites ce que vous voudrez de l’autorité etc. mais, pour la lutte, (il me parait né- cessaire de rassembler) il faut réunir toutes nos forces et les (diriger) concentrer en un seul faisceau sur la méme cible. Et quand on me dit) parle (que ceci ne peut étre fait sans) d’autorité et de centralisa- tion {et que celles-ci sont) comme de deux choses (absolument) condamnables dans toutes les circonstances possibles, je crois que ceux qui parlent ainsi soit ne savent pas (que) ce que (et que la) est une révolution soit (sont) ne sont révolutionnaires que dans leurs mots (en parole seulement). Si (mais) vous voulez savoir (avoir une idée de ce qu’ils ont fait et peuvent faire pour l’Intern.) ce que les auteurs de la circulaire ont fait en pratique pour l’Internationale, lisez leur propre compte rendu offi- ciel (du Comité fédéral) sur état de la Confédération du Jura au Congrés (Révolution Sociale {n° 5) de Genéve, du 23 novembre 1871) et vous verrez a quel état de déliquescence et d’impuissance ils ont ré- duit (en un an) une fédération encore solide, un an auparavant. Et ce sont ces gens-la qui veulent réformer I’Internationale!