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Réviser son bac

avec

Sciences économiques et sociales


Terminale, série ES

Une réalisation de

Avec la collaboration de :

© rue des écoles & Le Monde, 2016. Reproduction, diffusion et communication strictement interdites.
Michel Robichez
Sylvie Fleury

En partenariat avec
AVANT-PROPOS

Le cahier que vous avez entre les mains a pour objectif de vous aider dans la préparation de l’épreuve
de Sciences économiques et sociales au baccalauréat. il est, évidemment, conforme au programme dé-
fini par le ministère de l’éducation nationale. Son intérêt réside d’abord dans la manière dont il reprend,
point par point, les différents thèmes du programme de Terminale en synthétisant dans L’essentiel du
cours le socle des connaissances que vous devez maîtriser, mais aussi en listant dans les colonnes, les
notions et les mots-clés dont vous devez connaître la définition précise.
Un sujet corrigé ou une partie de sujet, parfois deux, vous sont proposés pour chaque thème. Vous y
trouverez ainsi des exemples de sujets récents tombés au bac.
Cependant, la véritable originalité de ce cahier tient à la mise en perspective du programme
qu’apportent les articles tirés du journal Le Monde. Il s’agit de textes approfondis, parfois polémiques,
dont certains ont pour auteurs des spécialistes reconnus en économie et en sociologie. Ils doivent vous
permettre d’ajouter à la vision scolaire du programme un angle d’attaque plus « documenté » qui enri-
chira votre copie à l’examen en vous fournissant, en particulier, des exemples précis.
Toutes les questions abordées reprennent des thématiques capitales comme celle des difficultés que
connaît l’europe à consolider son unité ou les enjeux de la conciliation de la croissance économique et
de la préservation de l’environnement.
Certaines problématiques, enfin, exigent de « croiser vos regards » en mélangeant les axes d’analyse
de l’économie et de la sociologie.
Vous trouverez par ailleurs, en fin d’ouvrage, un guide pratique qui vous rappelle les grands principes
de la méthodologie de la dissertation et de l’épreuve composée. Pensez également à vous inspirer des

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conseils que nous vous donnons sur le calendrier des révisions. Ces conseils sont, bien sûr généraux et
chacun d’entre vous saura les adapter à son tempérament et à ses méthodes de travail.
Il nous reste à vous souhaiter bon courage en espérant que nous aurons, à travers cet ouvrage,
contribué à votre succès.

Les auteurs

Message à destination des auteurs des textes figurant dans cet ouvrage ou de leurs ayants-droit :
si malgré nos efforts, nous n’avons pas été en mesure de vous contacter afin de formaliser la
cession des droits d’exploitation de votre œuvre, nous vous invitons à bien vouloir nous contacter
à l’adresse plusproduit@lemonde.fr.

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pour préparer l'examen.
L’ESSENTIEL
SOMMAIRE
DU COURS

CROISSANCE, FLUCTUATIONS ET CRISES p. 5


chapitre 01 – Q
 uelles sont les sources de la croissance économique ? p. 6
chapitre 02 – Comment expliquer l’instabilité de la croissance ? p. 14

MONDIALISATION, FINANCE INTERNATIONALE ET INTÉGRATION EUROPÉENNE P. 21


chapitre 03 – Q uels sont les fondements du commerce international
et de l’internationalisation de la production ? p. 22
chapitre 04 – Quelle est la place de l’Union européenne dans l’économie globale ? p. 30

ÉCONOMIE DU DÉVELOPPEMENT DURABLE p. 37


chapitre 05 – L
 a croissance économique est-elle compatible avec la préservation
de l’environnement ? p. 38

CLASSES, STRATIFICATION ET MOBILITÉ SOCIALES p. 47


chapitre 06 – Comment analyser la structure sociale ? p. 48
chapitre 07 – Comment rendre compte de la mobilité sociale ? p. 54

INTÉGRATION, CONFLIT, CHANGEMENT SOCIAL p. 61

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chapitre 08 – Quels liens sociaux dans des sociétés où s’affirme le primat
de l’individu ? p. 62
chapitre 09 – La conflictualité sociale : pathologie, facteur de cohésion ou moteur
du changement social ? p. 68

JUSTICE SOCIALE ET INÉGALITÉS p. 73


chapitre 10 – Comment les pouvoirs publics peuvent-ils contribuer à la justice
sociale ? p. 74

TRAVAIL, EMPLOI, CHÔMAGE p. 79


chapitre 11 – C
 omment s’articulent marché du travail et gestion de l’emploi ? p. 80
chapitre 12 – Quelles politiques pour l’emploi ? p. 86

LE GUIDE PRATIQUE  p. 93
et crises
croissance,
fluctuations

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L’ESSENTIEL DU COURS

MOTS CLÉS Quelles sont les sources de


COEFFICIENT D’INTENSITÉ
CAPITALISTIQUE
Quotient de la valeur des équipe-
ments techniques d’une entre-
la croissance économique ?
prise rapportée au nombre de

L
salariés à temps plein. Mesure
la valeur moyenne d’un poste de a croissance économique est, pour un pays, un enjeu de pre-
travail et augmente en fonction
de la tendance engendrée par
mière importance parce qu’elle conditionne l’élévation du
l’automatisation sur une longue niveau de vie de ses habitants. Elle représente, pour les pou-
période. voirs publics, l’objectif principal de la politique économique. Mais
EUROS COURANTS/EU- ses origines sont difficiles à préciser.
ROS CONSTANTS
Quand on évalue une production Qu’est-ce que la croissance Mais les insuffisances du PIB tiennent surtout aux
aux prix de l’année en cours (en économique ? imprécisions concernant la valeur de certains biens
euros courants), on est victime La croissance économique est l’augmentation sou- ou services, notamment les services non marchands
d’une « illusion monétaire » tenue, sur une longue période, de la production de qui, n’ayant pas de « prix » sur un marché, sont
puisqu’une partie de l’augmen- biens et de services d’un pays. On la mesure par le simplement évalués à leurs coûts de production.
tation constatée sur l’année taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) De même, les activités non rémunérées (bénévolat,
provient en fait de la hausse des à prix constants, calculé par année. Le PIB comporte autoconsommation, entraide…) ne font pas l’objet
prix et non de l’augmentation des deux sous-ensembles : le PIB marchand (somme des d’une évaluation comptable et sont donc hors du
volumes produits. Il faut donc valeurs ajoutées créées par les unités de production périmètre de calcul. L’économie souterraine (le
déflater, chaque année, la valeur résidentes sur le territoire national en un an) et le travail au noir, les trafics, etc.) échappe également à
apparente de la production, de PIB non marchand (valeur de la production non la comptabilisation.

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la hausse des prix de l’année, marchande c’est-à-dire disponible gratuitement ou Enfin, le PIB inclut, dans son calcul, les activités de
pour obtenir une série en euros à un prix inférieur à son coût de production, ce qui « réparation » de dégâts économiques et sociaux
constants. recouvre les biens et services produits par les admi- qui accompagnent l’activité économique : crimes et
nistrations publiques et privées mais ne s’échangeant délits, accidents de la route, pollutions, alcoolisme,
PIB pas sur un marché). drogue, etc. Cet agrégat ne prend pas non plus en
Produit intérieur brut. Principal On calcule le PIB par habitant en rapportant le PIB à compte la perte de richesse collective que constituent,
agrégat de la comptabilité la population du pays, ce qui fournit une évaluation à long terme, l’épuisement des ressources naturelles
nationale. Mesure la valeur de assez grossière du niveau de développement du pays. et les atteintes irréversibles à l’environnement.
la production d’un pays en une
année. Se calcule en additionnant Les insuffisances du PIB comme Les indicateurs complémentaires
la valeur ajoutée créée par l’en- indicateur de niveau de vie et de De nombreux économistes ont, depuis les années
semble des agents économiques développement soixante-dix, pris conscience de ces insuffisances
résidents dans un pays. Se décom- Pour comparer les PIB/habitant de différents pays, il et utilisent des indicateurs complémentaires pour
pose en PIB marchand et PIB non faut les traduire en une unité monétaire commune. évaluer le niveau de développement des pays en
marchand. L’utilisation des taux de change officiels des monnaies prenant en compte des éléments qualitatifs variés.
est à proscrire, parce que ces parités monétaires sont L’indicateur le plus connu est l’indice de dévelop-
PRODUCTIVITÉ instables et fluctuent sans cesse, et parce qu’elles ne pement humain (IDH), élaboré en particulier par le
DU TRAVAIL reflètent pas les parités de pouvoir d’achat entre les Prix Nobel Amartya Sen, et calculé depuis le début des
Rapport entre la production pays. La méthode des parités de pouvoir d’achat années quatre-vingt-dix par le PNUD (Programme des
réalisée et la quantité de travail permet d’éliminer cette difficulté. Nations unies pour le développement). C’est un indice
utilisée. Peut se calculer « par composite intégrant trois critères : l’espérance de vie
tête » ou par heure (productivité à la naissance, le revenu national brut par habitant,
horaire). le niveau d’instruction de la population (repéré par
la durée de scolarisation des adultes et la durée de
VALEUR AJOUTÉE scolarisation escomptée des enfants).
Mesure la contribution propre L’IDH a une valeur comprise entre 0 et 1, le niveau
d’une entreprise à la création de de développement étant d’autant plus élevé qu’il est
richesses. Se calcule en soustrayant proche de 1. Ainsi, en 2013, la Norvège, l’Australie et
du chiffre d’affaires le total des les la Suisse occupent les trois premières places du
consommations intermédiaires classement (de 0,944 a 0,917), alors que la République
utilisées par l’entreprise, c’est- démocratique du Congo et le Niger sont aux derniers
à-dire les achats de biens non rangs (0,338 et 0,337).
durables et de services à d’autres Certains autres indicateurs mettent l’accent sur
entreprises. l’importance de la pauvreté ou sur l’amplitude des

6 Croissance, fluctuations et crises


L’ESSENTIEL DU COURS

inégalités sociales ou des inégalités hommes/femmes, des structures politiques à résister à la corruption. Il NOTIONS CLÉS
d’autres intègrent la dimension écologique comme inclut également dans ce cadre la capacité du système
critère d’évaluation de la qualité de la croissance. juridique (lois, règlements, tribunaux) à protéger LE CAPITAL HUMAIN
les droits de propriété – ce qui garantit aux agents Créée par le Prix Nobel d’écono-
Quelles sont les sources économiques de pouvoir disposer librement des biens mie G. Becker, cette expression
de la croissance ? qu’ils possèdent et d’arbitrer entre leurs usages, en désigne les savoirs et savoir-faire
Cette question est une des plus discutées de la science ayant la certitude de recevoir les bénéfices éventuels accumulés par une personne. Le
économique car la réponse apportée a des impli- issus de leurs décisions. Une situation politique mot « capital » est utilisé parce
cations importantes sur la politique économique. stable par exemple, ou une protection rigoureuse des qu’on considère que ce stock est
Certains économistes ont cherché à mettre en équa- brevets protégeant l’innovation sont, selon D. North, le résultat des « investissements »
tion le lien existant entre les facteurs de production, des incitations fortes à l’initiative et au dynamisme réalisés au cours de la vie, par
les input, (le travail et le capital) et la production économique, donc à la croissance de l’économie. l’éducation initiale à l’école, puis
réalisée, l’output. L’observation des tendances longues de la croissance par la formation professionnelle
La fonction Cobb-Douglas (du nom de deux cher- économique permet de remarquer qu’il ne s’agit pendant la vie active. Mais, si
cheurs américains) se présente, par exemple, sous pas d’un mouvement régulier et harmonieux. Des ces éléments sont mesurables
la forme suivante : Y = f(K,L), dans laquelle la périodes exceptionnelles émergent (les célèbres (niveau de diplôme, dépenses
production (Y) est fonction des quantités respectives « Trente Glorieuses » des années 1945-1975) mais de formation), d’autres aspects
de capital productif (K) et de travail (L) utilisées par aussi des périodes de crise (1929 ou 2008), venant moins chiffrables en font aussi
l’appareil de production. La croissance de la produc- interrompre le trend de croissance. partie : échanges spontanés de
tion (∆Y) s’expliquerait en partie par l’accroissement connaissances dans le milieu
des quantités de facteurs (∆K et ∆L) mises en œuvre. professionnel, expérience accu-
D’autres travaux (notamment ceux de l’Américain mulée, ou encore état de santé de
Robert Solow ou des Français Jean-Jacques Carré, la population et aptitude physique
Paul Dubois et Edmond Malinvaud) ont montré que et mentale au travail.
l’explication de la croissance par l’accroissement des
quantités de facteurs ne permet de rendre compte LA MÉTHODE DES PPA
que d’une faible part de la croissance observée. Les comparaisons internatio-
Il faut donc faire appel à des facteurs qualitatifs pour nales des niveaux de vie sont

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expliquer ce que R. Solow appelle le « résidu » (part délicates et ne peuvent se faire
inexpliquée de la croissance). Ce résidu correspond, en utilisant, pour convertir les
en réalité, à ce qu’on peut désigner par l’expres- diverses données nationales, les
sion « progrès technique ». Cette notion un peu taux de change officiels : d’une
vague recouvre tous les éléments qui, à quantités part, ceux-ci fluctuent sans cesse
de facteurs inchangées, permettent d’obtenir une sur le marché des changes et,
production supérieure, c’est-à-dire d’améliorer la par ailleurs, ils ne reflètent pas
productivité globale des facteurs de production les rapports des prix entre pays.
(connaissances scientifiques accrues, savoir-faire Il faut donc utiliser des «taux
amélioré, expérience, accroissement de la qualifica- Joseph Schumpeter (1883-1950).
de change PPA» qui rendent
tion de la main-d’œuvre, technologies plus efficaces, équivalent, dans tous les pays, le
meilleure organisation productive, etc.). Parmi ces Enfin l’économiste J. Schumpeter a mis au centre de prix d’un «panier de référence»
éléments, Gary Becker met l’accent sur la notion de l’analyse des cycles de l’économie le rôle des vagues composé approximativement des
capital humain. discontinues d’innovations qui, périodiquement, mêmes biens et services.
L’historien Douglass North, quant à lui, a montré engendrent un processus de « destruction créatrice »
l’importance du cadre institutionnel dans le pro- se traduisant par des crises, des faillites et du chô- LE PROGRÈS TECHNIQUE
cessus de croissance, par exemple la qualité de la mage avant que ne s’amorce un nouveau cycle de Quelle est l’origine du progrès tech-
gestion des administrations publiques et la capacité croissance. nique ? Est-il un facteur exogène,
extérieur au champ de l’activité
économique, ou au contraire
un facteur endogène de la crois-
TROIS ARTICLES DU MONDE À CONSULTER sance, produit par elle et permet-
tant en retour de la renforcer ?
• D’un pays émergent à l’autre p. 10-11 Certains économistes comme les
(Claire Guélaud, Le Monde daté du 22.01.2014) Américains Paul Romer et Robert
Barro mettent particulièrement
• Les économistes face à la mystérieuse panne de la productivité p. 11-12 l’accent sur la course à l’innova-
(Valérie Segond, Le Monde daté du 01.07.2014) tion, l’amélioration qualitative
du capital humain ou l’influence
• La Chine déboussole les marchés mondiaux p. 13 des externalités positives consé-
(Claire Guélaud, Le Monde daté du 24.08.2015) cutives à l’action des pouvoirs
publics (amélioration du niveau
d’éducation et des infrastructures
collectives).

Croissance, fluctuations et crises 7


UN SUJET PAS À PAS

NOTIONS CLÉS
ÉCONOMIES D’ÉCHELLE
Épreuve composée, 3e partie :
Diminution du coût moyen de
production en raison de l’accrois-
sement des quantités produites, les
À l’aide de vos connaissances et
coûts fixes s’étalant sur un volume
de production croissant. du dossier documentaire, vous
INVESTISSEMENT
BRUT/NET montrerez comment le progrès
Le capital fixe d’une entreprise est
un stock alimenté par deux flux
de sens opposés : un flux entrant
technique favorise la croissance
(l’investissement brut) et un flux
sortant (le matériel déclassé parce
qu’il est usé ou obsolète). Le solde
économique
de ces deux flux, l’investissement
net, mesure l’accroissement réel Document 1
des capacités de production de au cours des années quatre-vingt-
l’entreprise. Contribution des facteurs de production à la croissance dix : une accélération de la produc-
Taux de croissance annuels moyens en %
tivité aux États-Unis et au contraire
RECHERCHE- 1966-1970 1971-1980 1981-1990 1991-1995 1996-2008 un ralentissement dans les pays
DÉVELOPPEMENT États-Unis européens. [...]
L’expression désigne la chaîne PIB 3,4 3,2 3,1 2,4 2,8 Les écarts de gains de producti-
qui va de la recherche fondamen- Travail 1,6 1,6 1,7 1,3 1,1 vité entre l’Europe et les États-
tale (découvertes scientifiques) Capital 0,6 0,5 0,3 0,2 0,5 Unis : la production et la diffu-
Productivité globale des facteurs 1,2 1,1 1,1 0,8 1,2
à l’application industrielle et sion des TIC…
Union européenne à 15

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commerciale (développement), PIB 5,0 3,2 2,4 1,7 1,9
L’impact de la production et de
en passant par la recherche appli- Travail - 0,7 - 0,6 0,1 - 0,7 0,9 diffusion des technologies de
quée (mise au point d’un proto- Capital 1,8 1,4 0,7 1,0 0,5 l’information et de la communi-
type). L’effort de recherche-déve- Productivité globale des facteurs 3,8 2,4 1,5 1,4 0,5 cation (TIC) sur les gains de pro-
loppement d’un pays est mesuré Source : Eurostat 2010. ductivité du travail transite par
par la DIRD (dépense intérieure trois canaux :
de R-D), souvent présentée en % – grâce à l’augmentation des per-
du PIB. Document 2 formances des processeurs, la baisse rapide des prix
Les pays industrialisés ont connu des gains de pro- des TIC amplifie la forte hausse des volumes produits
TAUX D’INVESTISSEMENT ductivité d’une ampleur fantastique depuis 1870 : la par ces secteurs et permet des gains de productivité
Au niveau macro-économique, il production par emploi a été multipliée par environ globale des facteurs dans ces secteurs et dans l’éco-
se calcule par la formule : FBCF/ 12 en France et 8,5 aux États-Unis sur ces 130 années. nomie avec le renforcement de leur part dans le PIB ;
PIB x 100. Il traduit l’effort d’inves- Les « Trente Glorieuses » de l’après Seconde Guerre – la diffusion des TIC permet aussi d’augmenter la
tissement consenti par un pays mondiale au 1er choc pétrolier sont les années fastes productivité globale des facteurs des secteurs non-TIC
pour préparer l’avenir. En France, de forte croissance de la productivité. C’est la fameuse qui utilisent intensément ces technologies, comme
en 2014, il est de 22 %. « grande vague » de productivité, évoquée par Gordon, les assurances, la finance, la grande distribution ou
déferlant sur les États-Unis dès 1913. Puis, succèdent des l’aéronautique, grâce notamment à une meilleure
TAUX D’UTILISATION années de fort ralentissement de la productivité, dès le coordination des acteurs du processus de production ;
DES CAPACITÉS milieu des années soixante aux États-Unis, et après le – l’investissement en TIC entraîne une hausse du stock
PRODUCTIVES 1er choc pétrolier dans les différents pays industrialisés. de capital TIC disponible par emploi (substitution
Il rend compte de la part du poten- Le rattrapage des niveaux de productivité américains du capital au travail) et un renouvellement plus
tiel d’une entreprise qui, à l’ins- par les économies européennes et japonaises s’amorce rapide des matériels, et aurait un effet positif sur la
tant t, est effectivement utilisée. au début des années cinquante pour se poursuivre productivité du travail.
Il dépend largement de l’intensité jusqu’au début des années quatre-vingt-dix, sans être (Source : Rapports de Patrick Artus et Gilbert
de la demande, une entreprise interrompu par le 1er choc pétrolier. Puis s’opère une Cette, Productivité et croissance, Conseil d’Analyse
pouvant se trouver, à certaines réelle rupture des évolutions relatives de productivité Économique, n° 4, 2004.)
périodes, en surcapacité de produc-
tion momentanée. On considère
généralement que le plein-emploi AUTRES SUJETS POSSIBLES SUR CE THÈME
des capacités se situe autour de
85 %, une marge de sécurité étant Mobilisation des connaissances
nécessaire pour permettre les – En quoi les gains de productivité sont-ils un facteur de croissance ?
opérations de maintenance et de – Le PIB est-il un bon indicateur du niveau de développement d’un pays ?
réparation.

8 Croissance, fluctuations et crises


UN SUJET PAS À PAS

Document 3 ZOOM SUR…


Cependant, l’économiste autri-
Croissance de la chien Joseph Schumpeter (1883- La notion d’élasticité
Augmentation de l’offre
productivité 1950) a montré que cet impact Les économistes calculent une
du progrès technique sur la élasticité pour étudier dans quelle
production n’est pas linéaire et mesure une variable Y varie quand
Innovation de procédé
Baisse de prix
continu. Il procède par vagues un de ses déterminants X varie.
Côté offre
(les grappes d’innovation) qui, de L’élasticité est égale au rapport :
manière relativement régulière variation de Y (en %) sur varia-
Côté demande selon Schumpeter, déclenchent tion de X (en %). Par exemple, si
Élasticité prix
de la demande
un processus de « destruction la demande d’un bien augmente
créatrice » : une innovation de 20 % quand son prix baisse de
majeure disqualifie les modes 10 %, l’élasticité de la demande
Augmentation de la demande de production et les produits par rapport au prix est égale à :
anciens et provoque souvent 20/-10 = -2. La demande de ce bien
une phase de crise, avant que est très sensible aux variations
Exemple de corrigé rédigé la diffusion du progrès ne relance une phase de de prix. À l’inverse, l’élasticité
La question des origines de la croissance écono- croissance. Schumpeter a expliqué de cette manière de la demande/prix de certains
mique amène à s’interroger sur le rôle qu’y joue les célèbres cycles Kondratieff d’une durée totale biens est très faible : la demande
le progrès technique. Les modèles de croissance de 50 ans, marqués par l’alternance d’une phase de de poivre est très peu sensible
extensive du passé se sont plutôt fondés sur l’ac- dépression et d’une phase de prospérité. aux variations de son prix, quel
croissement des quantités de facteurs de produc- qu’en soit le sens. Par contre, les
tion mis en œuvre (travail et capital). Aujourd’hui, études de marché montrent que
la croissance de la production est souvent le résultat Ce qu’il ne faut pas faire la demande d’un journal quoti-
de gains de productivité obtenus dans l’utilisation • Oublier de définir les concepts clés de producti- dien a une forte élasticité/prix.
des facteurs. Or ces gains de productivité sont vité, d’élasticité et d’innovation. On peut calculer de nombreuses
en grande partie des conséquences du progrès • Plaquer des parties de cours sans organiser leur élasticités, par exemple l’élasticité
articulation au sujet.
technique. de la consommation par rapport
• Ne pas utiliser un ou plusieurs des documents

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Les études sur la contribution des facteurs de pro- au revenu : une personne perce-
accompagnant le sujet.
duction à la croissance montrent qu’une partie vant le RSA qui voit son revenu
importante de l’accroissement de la production augmenter va accroître son niveau
ne peut s’expliquer, de manière mécanique, de consommation, alors qu’un
par l’augmentation des quantités de capital et Cette relation entre progrès technique et croissance milliardaire n’augmentera pas
de travail. Ainsi, dans l’Union européenne, la économique fait aussi intervenir le rôle du cadre sa consommation si son revenu
croissance des années 1966-1970 s’explique-t-elle, institutionnel et de l’action des pouvoirs publics. s’accroît. Une élasticité élevée
pour 3,8 points sur 5, par des facteurs qualitatifs. La nature des droits de propriété, par exemple, est entre deux variables suggère donc
Le constat peut être reproduit pour la période plus ou moins favorable à l’initiative : en assurant un lien de causalité entre ces deux
récente : aux États-Unis, la moitié de la croissance aux innovateurs, par la protection des brevets, une éléments ou, au moins, leur liaison
(1,2 point sur 2,8) a été obtenue, entre 1996 et « récompense monétaire », les pouvoirs publics éventuelle avec une 3e variable.
2008, par une progression de la productivité encouragent l’innovation. Un autre aspect positif
globale des facteurs. de l’intervention active de l’État peut être la mise en
Mais le progrès technique recouvre une réa- œuvre d’une politique de recherche-développement La notion de productivité globale
lité complexe. Il se compose d’éléments qui adossée à un financement public, notamment en ce des facteurs
s’incorporent aux facteurs de production. Ainsi, qui concerne la recherche fondamentale, phase la La productivité mesure le rapport
l’amélioration du niveau des connaissances par plus onéreuse et la plus aléatoire de la recherche. entre une production et la quantité
la recherche et la diffusion des savoirs par le sys- L’accompagnement de la croissance par le dévelop- d’un facteur de production utilisée
tème d’enseignement constituent des éléments pement efficace des grandes infrastructures collec- pour la produire. On peut ainsi
majeurs de l’accroissement de l’efficacité du tives innovantes (transports, communications...) calculer la productivité du travail
travail. De même, les innovations de procédés génère des externalités positives pour les acteurs ou la productivité du capital. Mais
qui révolutionnent les modes de production des économiques privés et a des retombées favorables il est difficile d’isoler, dans l’acte
biens et des services s’incorporent généralement à la croissance. productif, la contribution précise
au capital technique par l’intermédiaire des Cette contribution des pouvoirs publics qui, par de chaque facteur. La producti-
investissements de productivité. Les gains de leurs actions, facilitent l’apparition de l’innovation vité globale des facteurs a pour
productivité issus des innovations de procédé est légitimée par les théories dites « de la croissance objet de synthétiser l’efficacité
ont deux types de conséquences favorables sur endogène ». Celles-ci considèrent que le progrès de l’ensemble du processus de
la croissance économique : d’une part, ils font technique, loin d’être un facteur extérieur non production en incorporant donc
baisser les coûts unitaires de production et, maîtrisable et un peu aléatoire, peut être suscité et l’effet du progrès technique. Elle
en aval, les prix de vente des biens ; d’autre encouragé par les politiques publiques en matière se calcule en rapportant la produc-
part, par l’accroissement des revenus (salaires, de recherche et d’enseignement. C’est la constance tion à la valeur totale des facteurs
profits) qu’ils engendrent, ils entraînent un de cet effort, y compris en période de ralentissement (travail + capital + consommations
accroissement de demande qui suscite une offre économique, qui fait la différence entre les pays intermédiaires) mobilisés pour
supplémentaire. leaders et les autres. l’obtenir.

Croissance, fluctuations et crises 9


LES ARTICLES DU

D’un pays émergent à l’autre


Les BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine) ralentissent, d’autres économies connaissent une
forte croissance.

Y
-a-t-il une vie au-delà des en juillet, a annoncé le Fonds continent où il faut être. Il est vrai moyens d’éducation de la popu-
BRICS ? Quels pays sortent monétaire international (FMI) en que son PIB croît de plus de 5 % lation adulte, les investissements
du lot après le Brésil, la octobre 2013. La Banque mondiale par an depuis dix ans. Il s’y trouve et la « productivité globale des
Russie, l’Inde, la Chine puis tablait, elle, mi-janvier, sur + 5,3 % des pépites. Le Nigeria, entre sa facteurs » (c’est-à-dire la part de
l’Afrique du Sud qui ont tant au lieu des + 5,6 % de juin 2013. On production de pétrole et sa popu- la croissance qui ne s’explique
fait parler d’eux au début des est loin des niveaux d’avant crise lation, en est une. L’Éthiopie, où pas seulement par l’accroissement
années 2000 ? La banque HSBC (+ 7,8 % par an entre 2003 et 2007). la Chine investit massivement, d’un usage des facteurs de produc-
pariait, en 2010, sur les « Civets » Chef économiste pour les pays commence à peine son décollage, tion, capital ou travail, mais, par
(Colombie, Indonésie, Vietnam, émergents à la Société générale, mais elle suscite un intérêt crois- exemple, par l’innovation). Dans la
Égypte, Turquie, Afrique du Sud). Olivier de Boysson est catégo- sant. Tout comme le Ghana et les majorité de ces domaines, les pays
L’assureur-crédit Coface en tient, rique : il «  ne voit pas venir » pays lusophones (Mozambique, émergents ont des potentiels de
lui, pour les « CIPP » (Colombie, de nouveaux BRICS. « Dans les Angola). D’ici à 2020, le nombre de croissance supérieurs à ceux des
Indonésie, Pérou, Philippines). années 2000, il y avait des facteurs consommateurs africains apparte- pays avancés.
Et la liste est loin d’être close ! importants de croissance, comme nant aux classes moyennes — près
La question intéresse au plus le rattrapage chinois, la hausse de 400 millions — sera, il est vrai, Un nouveau club, le « E7 »
haut point chefs d’entreprise et du prix des matières premières, comparable à celui de l’Europe de Les sept plus grandes économies
cabinets de conseil en quête de l’ amélioration des termes de l’Ouest, selon le cabinet Boston émergentes (les BRIC, plus l’Indo-
nouvelles frontières ; et elle divise l’échange [le pouvoir d’achat Consulting Group (BCG). nésie, le Mexique et la Turquie)
les économistes. L’environnement qu’un pays détient grâce à ses dépasseront le G7 (États-Unis,
macroéconomique a beaucoup exportations] ou encore des Être émergent ou ne pas Japon, Allemagne, Royaume-Uni,
changé depuis que Jim O’Neill, liquidités abondantes dans un l’être France, Italie et Canada) dès 2017

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alors chez Goldman Sachs, a créé, contexte de taux directeurs Face à cette abondance, comment en termes de PIB exprimé en PPA.
en 2001, l’acronyme BRIC pour bas. Certains d’entre eux jouent faire le tri ? Yves Zlotowski, éco- Selon ce même classement, la
désigner un groupe de quatre moins fortement, d’autres ont nomiste en chef de Coface, retient Chine devrait être leader mon-
pays à forte croissance (rejoints purement et simplement disparu », six critères pour identifier une dial devant les États-Unis et l’Inde
ensuite par Pretoria), jugé bien explique-t-il. économie émergente : «  Une dans trois ans. Et derrière ce trio
placé pour rattraper les économies François Faure, son homologue croissance à la fois forte, stable de tête, pointeront, en 2030, le
dites avancées. de BNP Paribas, est formel : « En et régulière ; un certain degré de Mexique, l’Indonésie, la Turquie et
Mais l’Inde, la Russie ou l’Afrique termes de potentiel de croissance diversification économique ; un la Pologne et, en 2050, le Mexique,
du Sud affrontent aujourd’hui de et de démographie, personne ne État sain ; un risque souverain l’Indonésie, la Turquie, le Nigeria
sérieuses difficultés. L’euphorie pourra se substituer à l’Inde ou à sous contrôle ; une inflation et le Vietnam.
des années 2000 a disparu. Un la Chine. » Sûrement. Mais de là à relativement maîtrisée ; une «  Le Mexique, souligne Nicolas
vent de pessimisme lui a succédé, exclure la possibilité que s’affirme stabilité politique accrue et une Granier, associé chez PwC,
souvent excessif. Car les faits sont une seconde vague d’émergents, amélioration de la gouvernance et est un des pays qui progresse
têtus. En 2013, le poids des écono- il y a un pas que nombre d’écono- de l’environnement des affaires. » le plus. C’est le plus grand Etat
mies émergentes et en dévelop- mistes se refusent à franchir. À cette aune, dit-il, quatre pays hispanophone au monde. Il occupe
pement dans le produit intérieur émergent : la Colombie, l’Indo- une position-clé entre Amérique
brut (PIB) mondial exprimé en De nouveaux pays nésie, le Pérou et les Philippines. du Nord et Amérique du Sud. Il est
parité de pouvoir d’achat (PPA), s’imposent Tous, sauf le dernier, sont en très actif sur le plan commercial
a dépassé, pour la première fois, À l’image du Myanmar (Birmanie), déficit courant, ce qui reflète tou- et diplomatique. Il a amélioré
celui des pays avancés. En 2000, il du Vietnam et de la Colombie, tefois une certaine vulnérabilité. ses performances en matière
ne représentait que 37 % de celui- de nouvelles économies font Le Mexique et la Corée du Sud, d’alphabétisation, de scolarisation
ci, selon le Cepii, un centre d’exper- une percée, tandis que d’autres eux, n’ont pas été retenus. Trop et de suivi de la santé. » Antoine de
tise en économie internationale. consolident leur position, comme matures, pas assez émergents. Riedmatten, associé chez Deloitte,
la Corée du Sud, la Turquie ou L’approche de Pricewater- confirme : « Le Mexique, c’est un
Une croissance moins l’Indonésie. Ils évoluent dans un houseCoopers (PwC), moins peu l’usine des États-Unis. Le pays
soutenue contexte différent de celui des polarisée sur le risque-crédit et a de très belles années devant lui
Les émergents inquiètent. On années 2000, sont souvent moins l’instabilité politique, est aussi et ses problèmes de sécurité sont
les découvre fragiles : croissance dépendants des économies avan- intéressante. Dans son étude de très localisés. »
ralentie, retour du risque-pays, cées et plus intégrés entre eux janvier 2013 sur le monde en 2050,
exposition à la volatilité des capi- commercialement, observe le le cabinet d’audit tient compte de Une logique
taux, instabilité politique. Leurs Trésor dans sa Lettre Trésor-Eco quatre facteurs-clés pour mesurer de « clusters »
prévisions de croissance pour de janvier. la croissance de long terme : Mais des pays de second rang
2014 ont été revues à la baisse : Aussi, on ne compte plus les col- l’augmentation de la population possèdent aussi des atouts.
+ 5,1 % au lieu des + 5,5 % attendus loques consacrés à l’Afrique, le en âge de travailler, les niveaux « Pour une entreprise de taille

10 Croissance, fluctuations et crises


LES ARTICLES DU

intermédiaire désireuse de s’ouvrir la consommation et dont le PIB l’Arabie saoudite, l’Iran et la


à l’international, le Maroc apparaît en termes de PPA atteint 15 000 Turquie, les pays andins — Chili, POURQUOI
comme un “hub” pour développer dollars [11 000 euros]. C’est à partir Bolivie, Pérou — et l’Afrique du CET ARTICLE ?
le commerce en Afrique, selon de ce seuil que se fait le décollage Nord — Algérie, Maroc, Égypte.
Stéphane Baller, associé d’Ernst économique et qu’apparaissent Une approche complémentaire, Les pays émergents sont au-
& Young. De même, Oman ou le des classes moyennes et influentes, plus fine, utile pour se mouvoir jourd’hui les principaux sou-
Koweït peuvent constituer une consommatrices d’électroménager, dans un environnement mondial tiens de la croissance mondiale.
alternative à Dubaï. » d’automobile, de services, de compliqué et changeant. Pourtant, ces pays commencent
À ses clients qui recherchent voyages, de beauté », analyse eux aussi à connaître des signes
d’autres eldorados que les BRICS, Olivier Scalabre, du BCG. Claire Guélaud de ralentissement. Une nouvelle
où la concurrence est souvent Dans l’automobile, le cabinet a Le Monde daté du 22.01.2014 vague d’émergents va-t-elle
déjà rude, le BCG propose une identifié quinze pays prioritaires prendre le relais des BRICS ?
méthodologie. « Il faut s’intéresser regroupés par « clusters » : les Les avis des experts sont, sur ce
aux groupes de pays ayant une nations de l’Asean (Association des point, partagés.
population suffisante pour tirer nations de l’Asie du Sud-Est),

Les économistes face à la mystérieuse


panne de la productivité
C
’est dans un contexte par- NTIC n’ont pas eu l’effet annoncé queue n’est pas mesuré différem- Andrew McAfee affirment, dans
ticulier que vont s’ouvrir, sur la croissance des économies ment. L’amélioration de la qualité leur livre Race Against the Machine

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du 4 au 6 juillet [2014], avancées et sur leur productivité. est comptée pour zéro. » L’outil sta- (2011), que dans la décennie
les Rencontres économiques C’est bien le retour du paradoxe tistique est d’autant plus déficient 2000 à 2010 la productivité du tra-
d’Aix-en-Provence, sous l’égide de Robert Solow, cet économiste que, remarque l’économiste amé- vail dans le secteur marchand non
du Cercle des économistes sur le américain, Prix Nobel en 1987, ricain Erik Brynjolfsson, « dans agricole aux États-Unis a retrouvé
thème « Investir pour inventer qui s’étonnait que la multiplica- un monde où la gratuité s’étend, son niveau des années 1960,
demain ». Alors que tous tion des ordinateurs n’ait pas eu les services “offerts” par les Google, à 2,5 % l’an. Pour eux, elle ne stagne
s’accordent sur l’idée qu’inves- d’effets sur les statistiques. Facebook, YouTube comptent pour pas, bien au contraire : elle accélère
tissement et innovation sont Tout se passe comme si certaines zéro dans le PIB nominal. De façon à nouveau.
les moteurs de la productivité bonnes vieilles lois économiques générale, en pesant sur les prix, la C’est tout le paradoxe de la pro-
du travail, laquelle détermine à ne fonctionnaient plus : « On a digitalisation des services pèse sur ductivité : alors que c’est la clé
long terme croissance et pros- eu beau accroître le capital par le PIB, donc sur la productivité. » de notre future prospérité, son
périté, les voilà confrontés à salarié, cela n’a pas accéléré la pro- Et Patrick Artus de conclure : « Il appréciation, qui est un résidu de
une étrange panne de la pro- ductivité du travail, qui a ralenti est bien possible que le PIB et, la croissance une fois retirée l’aug-
ductivité dans les économies partout », alerte l’économiste de partant, les gains de productivité mentation du capital et du travail,
avancées. Natixis Patrick Artus. Résumant soient aujourd’hui très largement ne relève pas d’une science exacte.
Il ne manque pourtant pas d’éco- le désarroi général, Gilbert Cette, sous-estimés. » Une confusion qui sera peut-être
nomistes au MIT (Massachusetts économiste à la Banque de France, Le deuxième problème de lec- levée par les nombreux travaux de
Institute of Technology) et à affirme : « Alors que la diffusion des ture du phénomène tient à « la recherche en cours sur le sujet aux
l’OCDE (Organisation de coopéra- NTIC dans les entreprises devait en crise de 2008, dont la violence Etats-Unis comme en Europe. Et
tion et de développement écono- toute logique accélérer les gains et la durée ont brouillé la lisibi- par la conférence sur l’avenir de la
miques) pour expliquer que les de productivité dans l’économie, lité de la productivité », estime productivité que l’OCDE organise
nouvelles technologies de l’infor- ceux-ci ont énormément ralenti, Dirk Pilat, directeur adjoint des les 25 et 26 septembre prochains.
mation et de la communication et ce bien avant la crise de 2008. » sciences, technologies et indus- Mais si la lecture des effets des
(NTIC), dopent en principe la pro- Mais où sont donc passés les tries à l’OCDE. Si l’on voit bien NTIC est si délicate, c’est aussi
ductivité du travail dans toutes les gains de productivité ? Si chacun que la productivité a chuté avec la parce que, « entre l’apparition
économies. Car, avec la baisse des s’interroge, il y a d’abord un croissance en 2008, ce qui est frap- d’une nouvelle technologie et
prix, ces technologies se diffusent double problème de lecture. pant, c’est que, selon les sources, son impact sur la productivité de
dans tous les secteurs d’activité « Alors que la comptabilité natio- les périodes et les périmètres l’ensemble de l’économie, les délais
tout en améliorant en permanence nale tient compte de la qualité des retenus par les économistes, les sont toujours plus longs qu’on ne
leurs performances grâce à la loi produits, elle ne sait pas faire de évaluations de la productivité par le pense, explique Dan Andrews,
de Moore. Mais cette fois les faits même pour les services, souligne tête varient du tout au tout. C’est économiste senior à l’OCDE. Il
semblent résister à la théorie : à Patrick Artus. Ainsi, un billet de ainsi que, s’appuyant sur les sta- aura fallu trente ans pour que
l’exception des années 2000, les train acheté sur Internet qui a fait tistiques du « Bureau of Labor » la diffusion de l’électricité dans
investissements massifs dans les économiser une demi-heure de américain, Erik Brynjolfsson et l’ensemble des usines américaines

Croissance, fluctuations et crises 11


LES ARTICLES DU

porte ses fruits. » Quant aux effets bien que mal à réaliser. Lesquels mènent pas l’audit global pour en technique depuis dix ans », dit-il.
des premières NTIC, ils ont mis dix demeurent ainsi invisibles. mesurer l’efficacité réelle. » En jargon économique, on appelle
ans à apparaître dans les secteurs Et ce d’autant que les NTIC Au-delà, des tendances lourdes ça la stagnation de la productivité
qui les ont utilisées, car, précise génèrent d’importantes externa- modifient aussi en profondeur la globale des facteurs. Un propos
M. Andrews, elles entraînent des lités négatives qui absorbent une dynamique des économies avan- qui fait écho aux conclusions de
réorganisations massives au sein large partie des gains attendus. Le cées, comme le souligne M. Artus. plusieurs économistes américains.
des entreprises, dont les effets coût réel des gains de productivité D’abord le vieillissement des popu- Tels que Tyler Cowen, qui affirme,
sur l’efficacité n’apparaissent pourrait bien lui aussi avoir été lations qui, devenant plus gour- dans La Grande Stagnation
qu’au bout d’un certain temps, si sous-estimé. « On oublie toujours mandes en services qu’en biens, (Dutton, 2011), que nous avons
elles disposent des compétences qu’il faut maintenir des équipes tend à déplacer l’emploi d’activités déjà récolté les fruits des innova-
spécifiques pour les utiliser au entières d’entretien des serveurs, industrielles et financières très tions les plus faciles à exploiter
mieux. Sans oublier, ajoute-t-il, des systèmes et des réseaux, des productives vers des activités peu et qui ont tiré la croissance du
« que les NTIC ne donnent leur gardiens de la sécurité informa- productives, telles que les services milieu du XIXe siècle jusqu’à la fin
plein effet que si l’environnement tique, etc., dont les coûts absorbent à la personne et la restauration, des années 1970, et son confrère
réglementaire permet aux acteurs une grande partie des économies comme aux États-Unis. C’est donc Robert Gordon, pour qui les inno-
de réallouer rapidement leurs res- réalisées », met en garde M. Artus. la structure de l’économie qui, en vations digitales ne sauraient
sources. » Ce qui explique, selon « Dans la grande majorité des cas, se déformant, pèse sur sa pro- constituer une véritable révolu-
lui, l’écart persistant entre les gains les outils informatiques choisis ne ductivité globale. Ensuite, toutes tion, comme le furent naguère
de productivité aux États-Unis et répondent pas aux objectifs d’opti- les activités productives sont celles de l’électricité, du moteur
en zone euro. misation, car les systèmes d’infor- devenues elles-mêmes beaucoup et des WC à l’intérieur. Pour ce
C’est peut-être le facteur temps mation sont des kaléidoscopes plus capitalistiques. En 2000, la dernier, en l’absence d’une véri-
qui a été sous-estimé. « En vérité, de systèmes hétérogènes portés construction d’une usine de semi- table nouvelle révolution tech-
les investissements en NTIC ne par des outils qui ne se parlent conducteurs coûtait 5 milliards nologique, nous avons épuisé les
permettent pas de dégager rapi- pas entre eux, en particulier dans de dollars (3,7 milliards d’euros). gains de productivité.
dement des gains de productivité, les groupes qui ont grandi par Aujourd’hui, pour les nouvelles Si cette thèse est très débattue,
affirme Didier Desert, associé chez croissance externe en absorbant générations de semi-conducteurs, notamment aux États-Unis, où
EY. Car ils coûtent cher, ils exigent des nouveaux systèmes étrangers, il faut compter 15 milliards. De Erik Brynjolfsson et Andrew
une transformation en profondeur confirme Michelle Gillet, consul- même dans l’industrie pétrolière, McAfee en ont pris le contre-pied,

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des organisations et méthodes de tante et auteur du Management selon les lieux d’extraction, il faut économistes et politiques s’inter-
travail et leurs premiers bénéfices des systèmes d’information trois à cinq fois plus de capital qu’il rogent aujourd’hui : sommes-nous
sont souvent réinvestis dans une (Dunod, 2010). Pour éviter les y a dix ans pour produire un baril. à la fin d’un cycle d’innovations
baisse des prix ou une améliora- erreurs, il faut toujours mettre en Enfin, la recherche elle-même nous condamnant à une crois-
tion du service offert aux clients. » place des équipes qui assurent le a aujourd’hui des rendements sance plate ? Ou en transition, en
Ainsi, pour renforcer, voire pour contrôle des données et la récon- décroissants, comme dans la phar- attendant la nouvelle vague qui
seulement maintenir leur position ciliation des systèmes. Combien macie, où les coûts de lancement ramènera la croissance ? « Nous ne
concurrentielle dans un monde de gains de productivité attendus d’un médicament n’ont jamais sommes que dans la première
qui change de plus en plus vite, sont ramenés à zéro par ces charges été aussi élevés, pour de vraies phase de la transformation, celle de
croît en complexité et voit surgir de structure supplémentaires ? innovations de plus en plus rares. la rationalisation des activités par
de nouvelles menaces, les entre- Mais les entreprises n’en sont pas « Il n’y a jamais eu autant de cher- l’abaissement des coûts, estime
prises sont amenées à consommer conscientes car, les solutions infor- cheurs ni de brevets accordés dans M. Giget. Dans toutes les révolu-
immédiatement les gains de pro- matiques ayant été choisies par le monde, dit Marc Giget, président tions technologiques, cette phase
ductivité qu’elles parviennent tant leurs directions, ces dernières ne de l’Institut européen de stratégies de destruction a toujours été anté-
créatives. Mais il s’agit davantage rieure à la phase de création de
de briques d’innovations que richesses et d’emplois. Mais il se
POURQUOI CET ARTICLE ? d’innovations de rupture. » pourrait bien qu’avec la transfor-
La panne de l’innovation : serait-ce mation numérique cette première
Au cœur de l’explication des origines de la croissance, les théories le mal qui sape notre productivité phase soit beaucoup plus longue
économiques privilégient le rôle des innovations. Pourtant, la du travail ? Patrick Artus en est que les précédentes. »
diffusion massive des technologies numériques ne semble pas avoir convaincu. « Si la productivité du
eu, jusqu’à présent, d’effet dynamisant sur les gains de productivité. travail ralentit, bien que le capital Valérie Segond
Est-il encore trop tôt pour voir apparaître ces effets ou s’agit-il d’une par salarié augmente partout, c’est Le Monde daté du 01.07.2014
« panne » historique du progrès technique ? parce qu’il n’y a plus de progrès

12 Croissance, fluctuations et crises


LES ARTICLES DU

La Chine déboussole
les marchés mondiaux
La faible croissance chinoise fait plonger les Bourses et entraîne dans son sillage
devises et matières premières.

L
’économie mondiale désireuses de changer de modèle le quart de celui de la Chine
peut-elle résister à la crise économique, est bien plus brutal et qui n’a pas su profiter de la POURQUOI CET ARTICLE ?
chinoise, à l’effondrement que prévu et s’apparente à un période de l’argent facile et du
du prix des matières premières « hard landing », ou atterrissage boom des matières premières Depuis une décennie, la crois-
et au plongeon des Bourses ? Ou forcé. Plus personne ne croit aux pour engager les réformes néces- sance chinoise a « tiré » la crois-
faut-il croire Jacques Attali, qui 6,8 % prévus pour la Chine en 2015 saires à sa croissance (éducation, sance mondiale en grande partie
voit poindre une «  dépression par le Fonds monétaire interna- infrastructures…). grâce à des exportations dyna-
planétaire » ? Vendredi 21 août, tional. La baisse des exportations «  La Chine exporte son ralentis- miques. Cependant, la compé-
l’annonce d’une contraction en juillet (– 8,3 %) atteste les pro- sement dans des pays émergents titivité des produits chinois est
marquée de l’activité manu- blèmes de compétitivité chinois ; qui ne peuvent plus jouer, comme désormais en recul, et le taux
facturière en Chine – la plus la chute des importations reflète entre 2009 et 2013, le rôle de sou- de croissance du PIB chinois ne
forte depuis 2009 – a ravivé l’insuffisance de la demande tien de l’économie mondiale  », cesse de fléchir, faisant courir à
les craintes sur l’état réel de intérieure ; la baisse continue note le directeur général de COE l’économie mondiale le risque
la deuxième économie mon- des prix à la production signale Rexecode, Denis Ferrand. « Ce qui d’une nouvelle récession.
diale et prolongé le blues des l’excès d’offre et l’existence de se joue en Chine peut entraîner,

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marchés. En une semaine, le surcapacités dans de nombreux par contagion, une dépression pla-
Dow Jones plonge de 5,8 % et secteurs. nétaire (...). Au total, la récession plus rien dans leur cartouchière ».
le CAC 40 de 6,57 %. Et ce ne D’après l’économiste en chef chinoise, si elle se confirme, entraî- Que faire ? Pour M. Attali «  la
sont pas quelques enquêtes de Natixis, Patrick Artus, qui nera celle du Brésil, qui provoquera solution la plus folle, la plus facile,
pas si mauvaises sur la zone signale aussi une stagnation de celle des Etats-Unis, puis la nôtre », serait d’imprimer encore plus de
euro qui les rasséréneront. La la consommation d’électricité, la s’inquiète M. Attali dans un post billets, comme on le fait déjà aux
croissance s’est faite rare et croissance chinoise serait plus de blog du 17 août. Même limitée, Etats-Unis, au Japon, en Grande-
faible. Huit ans après le début proche des « 2 % à 3 % » que des la dévaluation du yuan a accentué Bretagne et dans la zone euro ».
de la crise des subprimes aux 7 % fixés par Pékin. « Avec un PIB le dévissage de plusieurs devises. Ce scénario est en marche, selon
Etats-Unis, les économistes du chinois progressant de seulement Vendredi 21 août, la Banque asia- M. Artus : « Il y aura une hausse
Centre de recherche français 3  %, la croissance de l’économie tique de développement a volé au symbolique des taux d’intérêt
dans le domaine de l’économie mondiale se limitera en 2015 à secours du Kazakhstan. Ce pays américains, probablement en sep-
internationale, le Cepii, dans 2 %, soit 1,5 point en dessous de son producteur de pétrole avait décidé tembre, mais globalement les
leur ouvrage à paraître sur potentiel. A ce niveau, on peut déjà jeudi de laisser flotter sa mon- politiques monétaires seront
l’économie mondiale en 2016, parler de récession mondiale  », naie, le teng. Elle a perdu près de encore plus expansionnistes, tout
notent que « le doute demeure » analyse-t-il. 25 % de sa valeur. Une deuxième en restant très inefficaces.  »
sur la possibilité d’un «  retour dévaluation massive en un an et L’énorme matelas de liquidités
à la normale  » dans des éco- « La Chine exporte son demi ! D’autres pays, notamment flottantes (20 000 milliards de
nomies avancées exposées au ralentissement » africains, peuvent être tentés dollars) que ces politiques ont
risque de stagnation séculaire. Circonstance aggravante, la Chine d’ajuster à leur tour leurs taux fabriqué, « se balade » au gré des
En calant, la Chine entraîne occupe une place à part dans un de change. L’économie mondiale humeurs des investisseurs d’une
dans son sillage des émergents commerce mondial faiblard. n’aurait rien à y gagner… région du monde ou d’une classe
fragilisés depuis déjà cinq ans. Premier partenaire commer- d’actifs à une autre. « L’épargne se
La nouveauté de la rentrée est cial de nombreux pays d’Asie et Des politiques replie sur les actifs sans risques,
que plus aucune grande région d’Amérique latine, elle est l’un monétaires sans effet déplore l’économiste. Elle cesse de
du monde ne va vraiment bien, des plus gros consommateurs de Nombreux sont les investisseurs à financer le capital productif. Cette
même si quelques pays s’en matières premières. La faiblesse voir dans la dépréciation du yuan crise financière permanente entre-
sortent. de sa demande aggrave les dif- le signe que les autorités du pays tient le sous-investissement.  » Et
ficultés des pays producteurs : sont divisées sur leur politique participe ainsi à la crise de l’éco-
« Hard landing » Chili, Russie, pays de l’OPEP, économique et moins sûres de nomie réelle.
La croissance à deux chiffres de Nigeria, Afrique du Sud, Angola, son efficacité. La difficulté pour
l’ancien empire du Milieu ne etc. Le cas le plus dramatique est tous les gouvernements et pas
pouvait durer. Mais son ralentis- celui du Brésil, ce géant aux pieds seulement pour Pékin est, comme Claire Guélaud
sement, souhaité par les autorités d’argile dont le PIB représente le dit M. Ferrand, qu’«  ils n’ont Le Monde daté du 24.08.2015

Croissance, fluctuations et crises 13


L’ESSENTIEL DU COURS

MOTS CLÉS
DEMANDE GLOBALE
Comment expliquer
Constituée de l’addition de toutes
les utilisations possibles de la
production d’un pays, la demande
globale comprend la consomma-
l’instabilité de la croissance ?
L
tion finale + la formation brute de
capital fixe + les exportations + les
a croissance économique ne suit pas, sur le long terme, un
variations de stocks. Les évolutions rythme régulier et connaît des périodes d’accélération et
de ses composantes conditionnent
le niveau de la croissance du PIB.
de ralentissement, voire de recul. Les grandes crises écono-
miques des xixe et xxe siècles, ou la « panne de croissance » prolongée
INFLATION/ que connaît l’Europe depuis plusieurs décennies témoignent de
DÉSINFLATION/
DÉFLATION cette irrégularité de la croissance. Les économistes divergent sur
L’inflation désigne un mouve- les explications de ces fluctuations économiques contre lesquelles
ment général et continu de
hausse des prix.
les politiques menées par les pouvoirs publics sont aujourd’hui
La déflation correspond à un relativement impuissantes.
mouvement de baisse des prix. Le
terme « déflation » est aussi utilisé Le constat de l’irrégularité alors que d’autres privilégient la prise en compte
pour désigner la baisse de l’acti- de la croissance économique des conditions qui caractérisent le fonctionnement
vité économique, consécutive à la De multiples observations statistiques ont, depuis la de l’appareil productif et sa capacité à générer
spirale baisse des prix à baisse des fin du xixe siècle, confirmé l’instabilité de la croissance : l’offre de biens et de services.
revenus à baisse de la demande. le Français C. Juglar ou le Russe N. Kondratiev ont mis
On appelle « désinflation » le ralen- en évidence des « ondulations » de certaines variables,
tissement de l’inflation. notamment du rythme de la production et de l’évolu-

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tion des prix. Ces mouvements semblent montrer que
POLITIQUE BUDGÉTAIRE l’activité économique évolue selon des « cycles » dont
La politique budgétaire est un la périodicité serait relativement régulière. La « Grande
ensemble de mesures ayant des Dépression » de 1929 a, par exemple, interrompu bru-
conséquences sur les ressources talement un cycle de croissance et s’est traduite, dans
ou les dépenses inscrites au certains pays, par un recul massif de la production.
budget de l’État et destinées à agir Aux États-Unis, le Produit intérieur brut a presque été
sur la situation économique du divisé par deux, en termes réels, entre 1929 et 1933. À
moment (on parle de politique l’inverse, après la Seconde Guerre mondiale, la France,
« conjoncturelle »). et plus globalement l’Europe occidentale, ont connu
une longue phase de croissance forte, les « Trente
POLITIQUE MONÉTAIRE Glorieuses », entre 1945 et 1975, pendant laquelle le taux
La politique monétaire est un de croissance du PIB a été, en moyenne, de l’ordre de
ensemble de mesures destinées 5 % par an. À cette période de prospérité exceptionnelle
à agir sur les conditions du finan- a succédé une phase de ralentissement marqué. La
cement de l’économie à travers le différence avec la « Grande Dépression » de 1929 est
volume de la masse monétaire et que, depuis 1975, les baisses du PIB ont été peu nom- « Jeudi noir » du 24 octobre 1929, à Wall Street.
les taux d’intérêt. Une politique breuses, la production continuant à progresser, mais
monétaire peut être restrictive pour à un rythme ralenti. Cette nouvelle situation n’exclut L’insuffisance de la demande
endiguer les risques d’inflation ou cependant pas le retour des crises : en 2009, à la suite L’économiste britannique J. M. Keynes (1883-1946) a
au contraire expansive pour favori- de la crise financière mondiale de 2008, la plupart des mis au cœur de son analyse de la crise l’insuffisance
ser la relance de l’économie. pays développés ont connu un recul de leur PIB (− 2,7 % de la demande globale. Pour lui, le ralentissement
pour la France et − 6,3 % pour le Japon, par exemple). du rythme de la production est le résultat de l’insuf-
RÉCESSION La France n’a retrouvé le niveau du PIB de 2008 qu’à la fisance de débouchés au niveau des composantes
Le terme désigne, traditionnelle- fin de 2013 et depuis, notre pays connaît une croissance de cette demande globale, c’est-à-dire de la consom-
ment, une phase momentanée ralentie (+0,2 % en 2014, +1,1 % prévu en 2015). mation des ménages ou des dépenses publiques et,
de ralentissement de l’activité par rebond, de l’investissement des entreprises.
économique, contrairement à la Des explications multiples Confronté à la dépression de 1929, Keynes décrit le
« dépression », qui a un caractère Les différentes hypothèses avancées pour expliquer cercle vicieux qui, selon lui, auto-alimente la crise :
durable. Les organismes américains ces fluctuations reflètent des clivages d’analyse baisse de la demande globale  ralentissement
d’analyse économique et l’Insee la révélateurs de l’éventail théorique et idéologique de de l’activité économique  montée du chômage
définissent officiellement comme la science économique. Certaines écoles de pensée et baisse des revenus des ménages  baisse de la
un recul du PIB d’au moins deux mettent en effet l’accent sur des phénomènes affec- consommation des ménages et de l’investissement
trimestres consécutifs. tant la demande comme moteur de la croissance, des entreprises, etc.

14 Croissance, fluctuations et crises


L’ESSENTIEL DU COURS

La crise de surproduction NOTIONS CLÉS


Karl Marx (1818-1883), dans une analyse critique du
mode de production capitaliste, a mis en cause la LES CYCLES JUGLAR
logique de l’accumulation des profits réalisés par les ET KONDRATIEV
détenteurs du capital, accumulation qui les amène à Le cycle Juglar a une durée de huit à
sur-développer les capacités de production par rapport dix ans. Le cycle Kondratiev, d’une
aux débouchés de la consommation. Ce décalage durée moyenne de cinquante ans
récurrent entraîne un retour régulier des crises de environ, alternerait une phase de
surproduction qui engendrent un chômage de masse forte croissance de vingt-cinq ans,
aggravant la surproduction. Le retour cumulatif des suivie d’une phase de même durée
crises conduit K. Marx à prophétiser, à terme, un de ralentissement économique
processus de destruction des structures du capitalisme. pouvant déboucher sur une baisse
de la production (dépression).
Le choc d’offre de l’innovation
L’expression « choc d’offre » désigne les effets sur l’éco- LA DESTRUCTION
nomie d’une transformation soudaine et importante Siège de la BCE, à Francfort. CRÉATRICE
des conditions de la production, comme la hausse ou Concept développé par l’écono-
la baisse brutale des prix d’une matière première ou Crise financière, crise du crédit miste autrichien J. Schumpeter
la mise au point d’un procédé de production innovant Une autre explication met en avant le rôle des (1883-1950) pour décrire le
ou d’un produit nouveau. désordres financiers dans la genèse de la crise. On processus contradictoire auquel
L’économiste autrichien J. Schumpeter (1883-1950) a sait que la « Grande Dépression » des années 1930 on assiste lors des grandes crises,
développé une analyse des cycles économiques fondée a, au départ, une origine boursière, le krach de Wall la destruction des « éléments vieil-
sur l’irruption, à intervalles réguliers, d’innovations Street d’octobre 1929, en raison du climat général de lis » (industries traditionnelles,
majeures qui révolutionnent les modes de production spéculation sur les valeurs mobilières qui débouche modes de production anciens) et
et de consommation. Ce choc sur l’offre se traduit, dans sur une déconnexion entre la sphère financière et la création « d’éléments neufs »
un premier temps, par l’élimination des structures la sphère de l’économie réelle. La rapide diffusion (nouvelles technologies, nouveaux
vieillies et des produits obsolètes (situation de crise de la crise d’une sphère à l’autre se fait alors par la produits, etc). Ce processus,
et montée du chômage), mais provoque ensuite une contraction du volume du crédit (credit crunch), qui souvent socialement douloureux,

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phase de croissance dynamique lorsque les effets de résulte de l’effondrement des titres boursiers et des serait à l’origine de la dynamique
l’innovation se diffusent. Le concept schumpétérien faillites bancaires. du capitalisme.
de « destruction créatrice » rend compte de ces deux Sur le même schéma, la bulle financière engendrée
mouvements contradictoires. par la spéculation immobilière des années 2000 L’INNOVATION
aux États-Unis a débouché sur la crise des subprimes Schumpeter distingue cinq
La crise pétrolière, choc d’offre à partir de 2007. Ces emprunts « à risque », accordés grandes formes d’innovation :
et de demande à des débiteurs insolvables, incapables de les rem- nouveau produit, nouveau
La crise du milieu des années 1970 est souvent attri- bourser, ont fait s’effondrer la valeur du patrimoine procédé de production, nouveau
buée à l’envolée du prix du pétrole en 1974 (multiplié de ceux qui détenaient ces titres dans leurs porte- débouché, nouvelle matière
par 4 en quelques mois) car cette hausse se répercute feuilles de valeurs. Les répercussions en chaîne sur première, nouvelle organisa-
sur les coûts de production des entreprises et nuit les banques, les entreprises et les ménages ont, une tion des structures productives.
à leur compétitivité. Cette pression sur les coûts fois encore, diffusé la crise de la sphère financière à Aujourd’hui, on distingue « inno-
contraint les entreprises les plus fragiles à réduire leur l’économie réelle avec un impact brutal sur la produc- vation de produit », « innovation
production et entraîne la faillite de certaines d’entre tion et l’emploi. La dégradation du niveau d’emploi de procédé » et « innovation
elles. Pour les ménages, cette hausse déclenche aussi (destructions nettes d’emplois, augmentation du organisationnelle ».
un « choc de demande » : en augmentant le poids de chômage, montée des emplois précaires) a des effets
la facture énergétique dans les budgets, elle comprime négatifs en retour sur les revenus des ménages, ce
le pouvoir d’achat et réduit la consommation des qui conduit à un ralentissement, voire un recul, de la
autres produits manufacturés et services, mettant en consommation privée, qui finit par se traduire néga-
ZOOM SUR…
difficulté les entreprises qui les produisent. La spirale tivement sur l’incitation des entreprises à investir La BCE, pilote monétaire
de la récession est alors en marche. (à l’image, par exemple, du secteur automobile). de la zone euro
Face à cette instabilité, les moyens La Banque centrale européenne
d’action entre les mains de la puis- (BCE) a pour mission de gérer
TROIS ARTICLES DU MONDE À CONSULTER sance publique semblent avoir la monnaie de la zone euro en
perdu une grande part de leur effi- maintenant la stabilité des prix.
• L’austérité, viatique vers la croissance p. 18 cacité. L’endettement public massif Son principal outil de régulation
(Jean-Marc Daniel, Fondapol, Le Monde daté du 07.10.2011) de la plupart des grands pays déve- du crédit est le taux directeur, taux
loppés leur interdit désormais de auquel les banques commerciales
• Pourquoi la Grèce peine à sortir la tête de l’eau p. 19 mettre en œuvre des politiques de se refinancent auprès d’elle. Depuis
(Marie Charrel, Le Monde daté du 21.09.2015) soutien de la demande, notam- 2008, la BCE a ouvert des facilités
ment par le biais des dépenses de refinancement pratiquement
• La Chine, un pays déjà vieux p. 20 publiques (politique budgétaire) ou sans limites pour éviter l’effon-
(Jean-Pierre Petit, Le Monde daté du 29.04.2013) en agissant sur le volume du crédit drement du système bancaire
(politique monétaire). européen.

Croissance, fluctuations et crises 15


UN SUJET PAS À PAS

NOTIONS CLÉS
CHOC DE DEMANDE
Épreuve composée, 2e partie :
Effet d’une modification brutale
des conditions de la demande de
biens ou de services, par exemple
Vous présenterez le document,
une baisse des exportations liée à la
fermeture d’un débouché extérieur puis montrerez comment il permet
ou une baisse de la consommation
des ménages liée à une montée
des anticipations pessimistes des
d’expliquer l’évolution du PIB en 2010
ménages ou une diminution de
leur revenu disponible. Contributions à l’évolution du PIB en volume (en points) – l’investissement des entreprises
et des administrations (appelé
CHOC D’OFFRE Consommation Investissement
aussi formation brute de capital
Il est provoqué par un changement Solde du commerce extérieur Variation de stocks fixe ou FBCF) ;
en %
brutal et important des conditions Produit intérieur brut (PIB) – le solde du commerce extérieur
de la production de biens et de 3,0 (exportations moins importations) ;
2,5
services, par exemple une hausse 2,5 – la variation des stocks qui peut
2,3
ou une baisse inattendue et forte 2,0 être positive ou négative selon la
du prix d’une matière première ou 1,5 1,5 conjoncture et les anticipations
des gains exceptionnels de produc- 1,0 des entreprises.
tivité consécutifs à une innovation 0,5
technique. 0,0 Analyse du document
-0,5 -1,0 Le graphique montre qu’en
CREDIT CRUNCH -1,0 2006 et 2007, le PIB en France a
Expression anglo-saxonne qui -1,5 progressé positivement (+ 2,5 %
désigne le rationnement du crédit -2,0 puis + 2,3 %) sous l’effet d’une

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pour les entreprises et les parti- -2,5 consommation des ménages
-2,7
culiers, engendré par le durcisse- -3,0 relativement dynamique, relayée
2006 2007 2008 2009 2010
ment des conditions d’octroi des par des dépenses d’investissement
prêts par les banques, en raison des entreprises en augmentation.
des craintes d’insolvabilité des Présentation du document Par contre, dès 2007, la dégradation des échanges
emprunteurs. Le document, élaboré par l’Insee, présente l’évolution extérieurs a un effet négatif sur la croissance.
entre 2006 et 2010, en France, de la contribution Les années 2008 et 2009 sont des années de
RELANCE à la croissance du produit intérieur brut (PIB) des récession (- 0,1 % puis - 2,7 % pour le PIB), en
Cette politique économique vise à différentes composantes de ce dernier. raison du ralentissement de la consommation des
redynamiser le rythme de l’activité Il distingue donc les quatre grands « moteurs » de la ménages et, en 2009, de la contraction des dépenses
économique. Elle peut se faire en croissance du produit intérieur brut : d’investissement. L’ajustement à la baisse des
cherchant à augmenter les reve- – la consommation des ménages et des administrations, stocks, cette année-là, amplifie encore les tendances
nus des ménages pour que ces composante essentielle puisqu’elle représente plus de récessionnistes.
derniers accroissent leurs dépenses 70 % du PIB ; 2010 est donc une année de rebond de la croissance
de consommation (relance par la du PIB (+ 1,5 %), notamment en raison de la reprise de
consommation). Elle peut aussi la consommation des ménages et des administrations,
privilégier les mesures en direction Ce qu’il ne faut pas faire ce qui redynamise la production en contribuant aux
des entreprises pour que celles-ci • Omettre de présenter globalement deux tiers de la croissance observée (1 point de
augmentent leurs achats d’équi- le document. croissance). Ce rebond atténue les effets négatifs de
pements (relance par l’investisse- • Ne pas contextualiser l’analyse l’investissement des entreprises alors que la
ment productif). de l’année 2010 à la lumière reconstitution de leurs stocks participe pour 0,5 point
des années précédentes. environ à cette modeste reprise de l’économie
RIGUEUR française.
Cette politique est axée sur la dimi-
nution des dépenses publiques et
la hausse de la fiscalité, dans le but AUTRES SUJETS POSSIBLES SUR CE THÈME
de réduire le déficit des finances
publiques ou de lutter contre les Mobilisation des connaissances
tensions inflationnistes. Elle se – Expliquez, en vous appuyant sur un exemple, ce qu’est un choc d’offre.
traduit le plus souvent par une – Comment une politique budgétaire peut-elle relancer la croissance ?
contraction du revenu disponible – Qu’est-ce qu’un cycle économique ?
des ménages, raison pour laquelle – Comment s’expliquent les crises économiques selon Keynes ?
ses détracteurs la qualifient de poli- – Qu’est-ce qu’une politique de rigueur ?
tique d’austérité.

16 Croissance, fluctuations et crises


UN SUJET PAS À PAS

NOTIONS CLÉS
Dissertation : Dans quelle BULLE SPÉCULATIVE

mesure les variations de la demande Gonflement excessif de la valeur


des titres boursiers en raison de
la spéculation. Ce mouvement

expliquent-elles les fluctuations aboutit à une surévaluation de la


capitalisation boursière (valeur
de l’ensemble des titres cotés)
économiques ? par rapport à la valeur réelle
des actifs (entreprises, biens
immobiliers, etc.) que ces titres
L’analyse du sujet Le plan détaillé représentent.
Le thème de l’instabilité de la croissance fait l’objet I. Les fluctuations sont largement la conséquence
de débats entre les économistes. Il est demandé ici des variations de la demande globale CYCLE DU CRÉDIT
de privilégier une des approches explicatives des a) L’impact des composantes de la demande globale Fluctuations du volume de crédit
fluctuations : l’influence des variations de la demande. sur la production distribué par les établissements
La forme de la question (« Dans quelle mesure… ») Consommation des ménages et des administrations, bancaires en relation avec les
exige une réponse en deux temps : d’une part, évaluer formation brute de capital fixe des entreprises et variations de l’activité écono-
l’importance du facteur « demande » dans l’irrégu- des administrations, variations de stocks, solde des miques. En période d’expansion,
larité de la croissance, d’autre part, relativiser cette échanges extérieurs. les banques accordent des prêts
importance en mobilisant d’autres facteurs explicatifs. b) Chocs de demande et instabilité de la croissance de manière abondante alors
Chocs positifs (nouveau débouché extérieur, baisse qu’elles durcissent leurs condi-
La problématique des droits de douane d’un pays client, relance de la tions d’attribution en période de
Les variations des composantes de la demande sont consommation des ménages). Chocs négatifs (hausse récession, contribuant à renforcer
au cœur des fluctuations économiques. Cependant, des impôts, augmentation des prix de l’énergie pour la tendance en cours.
d’autres facteurs affectant l’offre ou les modalités les ménages). Effet d’accélérateur (négatif ou positif)
de financement de l’économie doivent être pris en sur l’investissement des entreprises. DEMANDE GLOBALE

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compte. Ensemble constitué par la
II. D’autres déterminants liés à l’offre et au système demande de consommation des
Introduction financier ménages et des administrations,
Depuis des siècles, l’activité économique a connu une a) Des chocs d’offre qui modifient le fonctionnement la formation brute de capital fixe
alternance de périodes de prospérité et de périodes de des appareils productifs (investissement) de l’ensemble des
crise. Le début du xxie siècle n’échappe pas à cette ins- Cours des matières premières, niveau des salaires, agents économiques, la variation
tabilité. Les explications de cette irrégularité donnent cotisations sociales, innovations de procédé. des stocks des entreprises et les
lieu à de nombreuses analyses mettant en avant des b) L’effet du cycle du crédit et des bulles financières exportations nettes de biens et
causes internes au fonctionnement même de l’éco- Spéculation boursière, endettement, éclatement de services (solde des exportations
nomie de marché, comme l’évolution de la demande, « bulles spéculatives », puis contraction du crédit. et des importations).
l’innovation ou le crédit. Les variations de la demande
et de ses composantes peuvent, dans une première Conclusion EFFET ACCÉLÉRATEUR
approche, être considérées comme étant à l’origine La période que traversent les pays développés est Relation (mise en évidence par
des fluctuations, mais d’autres facteurs comme les caractérisée par une forte instabilité de la vie écono- A. Aftalion) entre la variation d’un
chocs d’offre ou les perturbations financières peuvent mique. Les crises, ces dernières années, se sont succédé élément de la demande et la varia-
également permettre de les comprendre. sans qu’on entrevoie de perspectives de retour à une tion de l’investissement. Devant
croissance régulière. L’effet des désordres financiers est une hausse de leur demande, les
une des causes majeures de cette instabilité chronique, entreprises augmentent leurs
mais les difficultés à retrouver un chemin de croissance investissements de manière plus
équilibrée semblent témoigner aussi de l’influence des que proportionnelle. Le méca-
chocs de demande et d’offre sur le rythme de l’activité. nisme amplifie donc la tendance
La relative impuissance des politiques économiques initiale, mais il se vérifie égale-
face à la récession montre que ces facteurs ne se ment à la baisse.
« pilotent » pas de l’extérieur et qu’ils obéissent à une
logique interne parfois insaisissable. FLUCTUATIONS
ÉCONOMIQUES
Ce qu’il ne faut pas faire Mouvements de hausse ou de
• Ne pas tenir compte de la formulation baisse des grandes variables
du sujet, qui incite à rechercher d’autres de l’activité économique, repé-
facteurs explicatifs. rables à travers les indicateurs
• Ne parler que de la consommation des ménages de la production, de l’emploi et
en oubliant les autres composantes de la demande des prix (périodes d’expansion
globale (investissements, exportations, etc.). suivies de périodes de ralentisse-
ment, voire de récession).

Croissance, fluctuations et crises 17


LES ARTICLES DU

L’austérité, viatique vers la croissance


D
ans les programmes nous estimons qu’un alourdisse- Les exemples récents montrent En 2000, l’excédent budgétaire
présidentiels qui com- ment serait délicat. Néanmoins, que les politiques d’assainisse- atteint 5 % du PIB. Sur la durée du
mencent à s’esquisser, la si cela s’avérait indispensable, il ment budgétaire favorisent la cycle économique concomitant à
réduction de la dette publique faudrait évaluer comment procéder croissance, donc que les effets cet assainissement, le PIB par tête
fait figure de priorité. Pour autant, afin d’handicaper le moins possible néoricardiens l’emportent sur les en Suède s’est accru de 2,8 % par an.
les moyens d’y parvenir ne font la croissance économique. En fait, effets keynésiens. Le taux de chômage, qui était monté
pas l’unanimité. Nous avons vu la meilleure modalité de réduction à 8,5 % en 1993, est redescendu
dans un précédent article que du déficit est la baisse des dépenses, L’austérité facteur lorsque l’on a atteint le sommet du
toute politique de réduction de la préférable à la hausse des impôts. de croissance ? cycle, en 2000, à 4 %.
dette se devait, pour être efficace, La preuve
de prendre en compte les cycles Austérité par l’expérience Les ingrédients d’une
économiques. Au-delà de cette et croissance : Keynes L’OCDE a mené une étude concer- politique d’austérité
condition sine qua non, parmi contre Ricardo nant les politiques économiques de réussie
toutes les politiques économiques En luttant contre les déficits, seize pays sur la période 1970-2002. La politique économique suédoise
envisageables, quelles sont celles ne risque-t-on pas de freiner la Il en ressort que si, en général, les a connu cette réussite exception-
qui permettront de réduire nos croissance et d’aggraver à terme politiques d’assainissement bud- nelle grâce à la reprise de l’investis-
déficits, donc notre dette, tout en la situation des finances publiques gétaire ralentissent la croissance, sement privé. À court terme, celle-ci
préservant la croissance ? en grevant les recettes ? La ques- celle-ci se redresse assez vite. a donné la demande nécessaire à
tion mérite d’être posée. Sur le Dans une publication plus récente, la croissance, et à long terme elle a
Les pistes à éviter : plan de la théorie économique, l’organisation internationale, repre- fourni les moyens permettant aux
l’inflation une politique d’austérité budgé- nant l’analyse sur longue période entreprises de produire davantage.
et l’augmentation taire peut avoir deux types d’effets des politiques budgétaires, constate, Cet effet de substitution positive de
des impôts sur la croissance : les effets keyné- pour les pays de la zone OCDE, que l’investissement privé à la dépense
Selon les études récentes et les siens et l’équivalence ricardienne. toute réduction du déficit budgé- publique fonctionne à trois condi-

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exemples de réduction du déficit On parle d’effet keynésien taire d’un point de PIB conduit en tions. Tout d’abord, la politique
(donc de la dette publique), les poli- lorsque la réduction de la dépense moyenne à une récession de 0,7 %. d’assainissement ne doit pas péna-
tiques optimales sur le plan écono- publique entraîne une contraction Mais cet effet sur la croissance est liser les entreprises, ce qui impose
mique sont celles qui sont fondées de la demande globale, qui elle- effacé au bout de deux ans, et les que leurs impôts n’augmentent
sur une combinaison entre la baisse même conduit à un ralentisse- pays qui reviennent à l’équilibre pas. Ensuite, les ménages doivent
de la part des dépenses dans le ment de la croissance. budgétaire ont en cinq ans un PIB maintenir leur demande, et donc,
PIB et un accroissement rapide du À l’inverse, selon la théorie de l’équi- plus élevé que s’ils avaient maintenu là encore, ne pas être pénalisés par
PIB. Cette augmentation pouvant valence ricardienne, une politique leur déficit public. des impôts supplémentaires allant
s’obtenir en valeur, la tentation de relance par la dépense publique Le cas particulier de la Suède est au-delà de leur capacité et de leur
naturelle des gouvernements est de créée un phénomène d’éviction sur particulièrement éloquent. Entre volonté de désépargne.
chercher dans l’inflation un remède les dépenses privées. Chaque fois 1991 et 1994, la Suède a connu une Enfin, la visibilité de la politique
à leur endettement. que l’État augmente ses dépenses, crise économique très violente. économique doit être suffisam-
Mais les nostalgiques de l’inflation les agents privés sont obligés de Son PIB en 1993 est inférieur de ment claire pour que la dyna-
refusent de voir qu’après avoir diminuer les leurs. En effet, la 5 % à celui de 1991. Constatant que mique de l’investissement fonc-
été une solution au problème de dépense publique entraîne l’aug- le creusement du déficit budgé- tionne parfaitement. Cette
la dette dans les années 1950 et mentation des impôts ou le recours taire ne parvient pas à ramener la visibilité, dans les cas de réussite
1960, elle est devenue une bombe à l’emprunt public. Dans les deux croissance, les sociaux-démocrates de la politique d’austérité,
à retardement dans les années cas, les agents privés remettent leurs suédois changent de politique se traduit en général par une baisse
1970, obligeant les gouvernements dépenses à plus tard. budgétaire. Entre 1994 et 1999, le des taux d’intérêt. C’est
des années 1980 à mener des Cette notion d’équivalence ricar- gouvernement suédois diminue à ces conditions qu’austérité bud-
politiques restrictives freinant la dienne se retourne positivement considérablement la dépense gétaire et croissance durable vont
croissance et recréant un déséqui- dans le cas où l’État n’accroît pas publique, qui passe de 67 à 53 % de pair.
libre des finances publiques. Cela son déficit mais le réduit. En effet, du PIB. Quel a été le résultat de Jean-Marc Daniel
a réalimenté le mécanisme d’accu- dans cette éventualité, l’équiva- cette baisse drastique ? (Fondapol)
mulation de la dette publique : lence ricardienne, qui postule Le Monde daté du 07.10.2011
l’inflation nous défait de la dette que le déficit augmente l’épargne,
d’aujourd’hui en préparant la conduit à constater que les poli- POURQUOI CET ARTICLE ?
dette de demain. tiques de rigueur faisant baisser le
La voie de la hausse des impôts, déficit impliquent une réduction Au nom d’un « think tank » d’inspiration libérale, un plaidoyer pour la baisse
à l’instar de celle de l’inflation, de l’épargne, par conséquent un des dépenses publiques et une vigoureuse attaque contre la tentation de la
est fermée. En effet, au regard du accroissement, directement de la relance keynésienne. L’auteur préconise une « purge vertueuse » d’austé-
niveau de prélèvements obliga- consommation, ou indirectement rité qui doit, à terme, nous ramener à la croissance.
toires – 44 % de façon tendancielle –, de l’investissement.

18 Croissance, fluctuations et crises


LES ARTICLES DU

Pourquoi la Grèce peine à sortir la


tête de l’eau
Q uel que soit le résultat
des élections législatives
du 20 septembre, le pro-
chain gouvernement grec aura
contre la corruption. Si les éco-
nomistes sont divisés sur la
pertinence de ce programme,
une chose est sûre : le produit
POURQUOI CET ARTICLE ?

Depuis 2009, l’économie grecque


d’achat a provoqué une forte chute
de la consommation intérieure et
une explosion du chômage. Le che-
devant lui une tâche immense : intérieur brut (PIB) grec est s’est effondrée. La crise de la dette et min du retour à la croissance passe
redresser l’économie hellène, toujours inférieur de 25 % à son le climat d’incertitude qui l’accom- inévitablement par le règlement du
essorée par six ans de récession niveau de 2009. Et il faudra des pagne paralysent l’investissement, problème de la dette publique.
et d’incertitudes politiques. Les années encore, peut-être même tandis que la baisse du pouvoir
derniers sondages donnaient une décennie, avant qu’il ne le
Syriza (gauche radicale), le parti retrouve.
du premier ministre sortant, Et pour cause : le taux de pour l’activité des PME  », se d’euros, puisés dans le pro-
Alexis Tsipras, au coude-à- chômage est aujourd’hui le désole Vassilis Korkidis, le gramme d’aide, d’ici à la fin de
coude avec les conservateurs plus élevé de la zone euro, président de la Confédération l’année. Le nouveau gouverne-
de Nouvelle Démocratie. Dans culminant à 25,2 %, tandis que nationale du commerce grec. ment devra aussi remettre sur
tous les cas, le vainqueur devra l’investissement a reculé en la table des négociations la
sans doute former une coali- volume de 65 % depuis 2007. La Le poison des créances restructuration de la dette
tion. Et sa première mission production industrielle, hors douteuses publique, qui culmine toujours
sera d’appliquer le troisième bâtiment, s’est quant à elle Après une petite embellie en à plus de 175 % du PIB. Nombre

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plan d’aide au pays, adopté le contractée de 20 % depuis 1999. 2014, l’économie devrait se d’économistes la jugent insou-
14 août par le Parlement. Celui-ci Si la baisse des salaires enre- contracter en 2015 (– 2,3 %) et en tenable. Le FMI lui-même
apportera une aide de 86 mil- gistrée depuis 2008 (– 25 %) a 2016 (– 1,3 %), selon les prévi- estime nécessaire de l’alléger –
liards d’euros à Athènes sur trois regonflé la compétitivité des sions de la Commission euro- par exemple en allongeant la
ans, financée par le Mécanisme entreprises à l’export, celles-ci péenne, avant de renouer avec maturité des prêts. Une option
européen de stabilité et le Fonds sont pénalisées par l’assèche- la croissance en 2017 (2,7 %). à laquelle certains partenaires
monétaire international, qui n’a ment du crédit bancaire et le D’ici là, le pays devra régler le européens d’Athènes, dont l’Al-
néanmoins pas encore confirmé contrôle des capitaux, instauré problème des créances dou- lemagne, ne parviennent pas
sa participation. En échange, la le 29 juin par le gouvernement teuses, qui empoisonnent les pour l’instant à se résoudre.
Grèce devra poursuivre la mise Tsipras. « Les incertitudes poli- banques grecques. Affaiblies
en œuvre de réformes ambi- tiques et économiques planant par la fuite des dépôts, ces der-
tieuses, allant de l’ouverture du sur notre pays depuis des mois nières devraient être recapitali- Marie Charrel
marché de l’énergie à la lutte sont particulièrement délétères sées à hauteur de 25 milliards Le Monde daté du 21.09.2015

Malgré les plans d’aide, la croissance du pays reste anémique La dette publique grecque tutoie des sommets

Croissance, fluctuations et crises 19


LES ARTICLES DU

La Chine, un pays déjà vieux


R
alentissement, puis (10,4 % en 2010 et 9,3 % en 2011) 15-59 ans. Et ne négligeons pas, biens et du travail, développe-
rebond, puis ralentis- et ont fait exploser la dette. enfin, les contraintes environ- ment du sec-teur privé, respect
sement. Le traitement L’année 2012 a déjà constitué nementales qui pèseront sur le du droit…
médiatique de l’activité écono- une rupture avec une crois- modèle manufacturier chinois. Le débat sur le passage à une
mique chinoise pourrait faire sance de « seulement » 7,8 %, Bref, la Chine est un pays déjà croissance plus soutenue par la
penser à une certaine instabi- la plus faible depuis une vieux, déjà endetté, déjà pollué consommation privée reflète
lité. Mais il cache l’essentiel, qui décennie. et déjà surcapacitaire dans cer- ces difficultés. Développer
est une inflexion à la baisse de tains secteurs. Les projections la protection sociale et un
la croissance depuis presque Le modèle mercantile du Fonds monétaire interna- partage de la valeur ajoutée
trois ans. La très forte crois- mis à mal tional (FMI) à dix ans (crois- plus favorable aux salariés en
sance des années 2000 (10,5 % Tous les facteurs mentionnés sance de 8,4 % en moyenne) évitant une crise systémique
en moyenne annuelle contre plus haut sont désormais der- paraissent donc sensiblement et une brusque chute de la
10,4 % durant la décennie 1990 rière nous. Chute de la demande trop optimistes. croissance nécessite de rem-
et 9,3 % durant la décennie intérieure des pays riches, valeur D’une manière générale, la plir certaines conditions :
1980) a été d’autant plus spec- effective réelle du renminbi Chine a multiplié son niveau libéralisation du système
taculaire que le processus de en hausse depuis 2005 – il est de vie moyen par dix en un financier, montée en gamme
rattrapage avait commencé aujourd’hui proche de son taux peu plus de trente ans et est de l’industrie, développement
vingt ans avant le début de d’équilibre –, baisse de la compé- devenue un pays à revenu des services…
cette décennie. titivité-coût du fait de la hausse intermédiaire. Avec aujourd’hui En matière d’innovation,
C’est un faisceau de circons- des salaires et du ralentissement un PIB par habitant de près la Chine est notamment en
tances qui avait favorisé cette de la productivité par tête… Tout de 9 200 dollars (en parité de retard concernant l’intensité
exceptionnelle expansion : cela a mis à mal le modèle mer- pouvoir d’achat), elle ne peut de la R&D, le nombre de cher-
entrée de la Chine dans l’Orga- cantile des années 2000. plus espérer une tendance de cheurs dans l’emploi total
nisation mondiale du com- Le ratio de dette publique et croissance aussi forte que sur ou la qualité du contenu des

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merce (OMC) en 2001, sous-éva- privée sur PIB est aujourd’hui les trente dernières années. brevets. La recherche reste
luation de sa monnaie (baisse proche de 200 %, contre 140 % La menace de moyen et long sous emprise publique, et
du taux de change effectif réel avant la crise, soit l’un des terme la plus forte est sans doute la protection de la propriété
jusqu’en 2005), modération de ratios les plus élevés du monde de ne pas pouvoir accéder au intellectuelle, le financement
la hausse des coûts salariaux émergent. Certes, il n’atteint statut de pays à revenu élevé, des sociétés innovantes et
unitaires jusqu’en 2007 grâce pas les 280 % du monde riche, comme ce fut le cas de l’écra- l’autonomie des universités
à l’afflux de jeunes travailleurs mais limitera néanmoins les sante majorité des pays émer- sont quasi inexistants.
ruraux, surinvestissement – capacités d’expansion futures. gents d’après-guerre, à quelques Le ralentissement de la crois-
avec un taux d’investissement L’expérience montre que les exceptions notables telles que la sance chinoise est un phéno-
supérieur à 40 % du produit pays ayant connu un tel pic de Corée du Sud, Taïwan, Singapour, mène logique et inévitable.
intérieur brut (PIB) depuis dix taux d’investissement ont subi Hongkong, le Japon ou le Chili. L’absence de chute brutale et/
ans –, maintien d’une demande ensuite une sensible baisse de ou de crise de système ne sera
intérieure soutenue dans les la rentabilité du capital et de L’innovation en retard envisageable que sous réserve
pays occidentaux grâce aux leur croissance. En particulier le L’histoire montre que les d’une bonne gestion publique
bulles immobilières et au Japon en 1973 et la Corée du Sud chances de succès sont liées de la transition vers un nou-
surendettement. Auxquelles en 1991, qui avaient pourtant dans ce domaine à des choix veau modèle de croissance.
s’ajoutent une accélération de connu un pic de taux d’investis- stratégiques plus précis, plus
la hausse de la population en sement plus faible qu’en Chine. qualitatifs et plus complexes à Jean-Pierre Petit
âge de travailler (15-64 ans) Les facteurs démographiques mettre en œuvre : éducation, (économiste et président
jusqu’au milieu des années limiteront aussi le potentiel recherche et développement des Cahiers verts de
2000 et une hausse du taux chinois. Le taux de dépendance (R&D), flexibilité du marché des l’économie)
d’emploi (72 % à l’automne (part des plus de 64 ans et des Le Monde daté du 29.04.2013
2010). moins de 15 ans par rapport à la
Après le choc de la faillite de population en âge de travailler)
la banque américaine Lehman va progresser dès la seconde POURQUOI CET ARTICLE ?
à l’automne 2008, un plan de partie de la décennie. L’âge
relance budgétaire sans équi- médian (36 ans) est quasi équi- Derrière les soubresauts de court terme, le modèle chinois est
valent dans l’après-guerre et valent à celui des États-Unis. La confronté à une tendance de fond, la baisse tendancielle du taux de
un relâchement quasi total des population en âge de travailler croissance. La Chine n’est plus, aujourd’hui, un pays émergent, elle
contraintes de crédit qui ont va commencer à décliner durant entre dans une phase de maturité.
maintenu un temps l’illusion la seconde partie de la décennie :
d’une très forte croissance c’est déjà le cas en 2012 pour les

20 Croissance, fluctuations et crises


internationale
mondialisation, finance

et intégration européenne

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L’ESSENTIEL DU COURS

NOTIONS CLÉS
AVANTAGE COMPARATIF
Quels sont les fondements
Selon cette théorie, développée
par D. Ricardo (1772-1823), chaque
pays a intérêt à se spécialiser dans
la production du ou des biens pour
du commerce international
lesquels il dispose d’un avantage
comparatif par rapport aux autres
pays et à acheter les biens qu’il n’a
pas produits. L’avantage est dit
et de l’internationalisation
« comparatif » parce qu’il est envi-
sagé par rapport aux autres pays
et surtout par rapport aux autres
biens que le pays est susceptible de
de la production ?
produire.

L
COMPÉTITIVITÉ e développement des échanges internationaux depuis 1950
Capacité qu’a une entreprise à
conserver ou à augmenter ses parts
s’est accompagné d’une transformation des logiques de
de marché en faisant face à ses l’échange et de la répartition mondiale des activités, sous
concurrents. On parle de compéti- l’égide des entreprises multinationales. Mais le retour des crises
tivité-prix lorsque la compétition
porte sur le prix du produit. La a conduit à une résurgence des réflexes protectionnistes et à une
compétitivité hors-prix ou structu- course aux avantages de la compétitivité. Ces transformations
relle porte sur la nature du produit
(sa qualité, son image de marque,
ont modifié la hiérarchie économique entre les régions du monde,
son mode de commercialisation, faisant émerger de nouveaux partenaires.

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etc.).
Les grandes tendances protège de la concurrence étrangère en limitant, par
DIPP de l’évolution différents moyens, ses importations.
La décomposition internationale des En un demi-siècle, le degré d’ouverture des écono- La théorie des avantages comparatifs de l’écono-
processus productifs est le fraction- mies s’est accru, le commerce international progres- miste David Ricardo soutient qu’un pays doit se
nement des processus de fabrication sant plus rapidement que la production mondiale. spécialiser dans les productions pour lesquelles il
d’un produit complexe à l’échelle du Le nombre des pays participant à l’échange s’est dispose de l’avantage comparatif le plus élevé (ou du
monde, en jouant sur la spécialisa- élargi à des partenaires plus divers, notamment les désavantage comparatif le plus faible), c’est-à-dire
tion fine et les avantages comparatifs grands pays émergents (Chine, Brésil, Inde). Dans la dans les branches où la productivité du travail est la
de chaque site de production. structure des échanges, la part des produits manu- plus élevée. Généralisée, cette logique conduit à une
facturés a augmenté alors que celle des produits de division internationale du travail (DIT), répartition
DUMPING base (miniers et agricoles) a régressé et les échanges optimale des activités au niveau mondial.
Vente à perte pendant un temps, de services ont fortement progressé. Par ailleurs, Reprenant la logique de Ricardo, le théorème H.O.S.
afin de pénétrer sur un marché les échanges intra-branche (échanges croisés de met en avant la disponibilité des facteurs de pro-
ou d’accroître ses parts de marché. produits appartenant à la même branche productive) duction (travail et capital) dans chaque pays pour
Quand une entreprise délocalise sa se sont fortement développés. Cette évolution s’est fonder cette DIT sur la « dotation factorielle » la
production afin de tirer avantage de accompagnée d’une forte diminution des coûts de plus favorable.
différences de législation sociale et transport des marchandises et des communications
d’un coût du travail moins élevé, on du fait d’innovations importantes dans ce secteur.
parle de dumping social. La cartographie des échanges commerciaux montre,
d’une part, l’importance du commerce entre les pôles
TAUX DE CHANGE/PARITÉ de la Triade (Amérique du Nord, Europe occiden-
Valeur d’une monnaie exprimée tale, Asie), d’autre part la persistance du commerce
dans une autre devise. Un pays peut intra-zone : en 2013, par exemple, 70 % environ des
manipuler son taux de change (en exportations de l’Europe sont allées vers un pays
le maintenant artificiellement bas) européen. Le grand absent de ces échanges reste
pour donner à ses marchandises l’Afrique qui n’a représenté, en 2013, qu’un peu plus
exportées un avantage de compéti- de 3 % des exportations mondiales.
tivité/prix. Dans le système actuel de
changes flottants, c’est sur le marché Le débat théorique : libre-échange ou
des changes que se déterminent protectionnisme ?
chaque jour les parités monétaires, En situation de libre-échange, les échanges exté-
en fonction de l’offre et la demande rieurs d’un pays ne sont pas entravés, le protec-
de chaque monnaie. tionnisme désignant une situation où un pays se

22 Mondialisation, finance internationale et intégration européenne


L’ESSENTIEL DU COURS

Face à ces théories libre-échangistes, les tenants du de manière artificielle, par une variation à la baisse ZOOM SUR…
protectionnisme défendent la nécessité de protéger du taux de change de la monnaie nationale : le prix
les industries naissantes, encore trop fragiles pour international des exportations diminue alors que les Le débat libre-échange/
résister à la concurrence des pays plus développés importations se renchérissent, ce qui peut conduire protectionnisme
(«  protectionnisme éducateur » de l’Allemand à une amélioration du solde commercial. Le taux de Les économistes libre-échan-
Friedrich List au milieu du XIXe siècle). change de la monnaie chinoise, le yuan, par rapport gistes insistent sur le « gain à
au dollar, est ainsi volontairement sous-évalué depuis l’échange » issu de la spéciali-
Caractéristiques et conditions des années, ce qui favorise les exportations de la sation des activités : baisse des
de la mondialisation Chine vers le reste du monde. coûts, baisse des prix, gains pour
Le processus d’internationalisation des économies, Enfin, une large part des échanges internationaux les consommateurs. Le protec-
qualifié désormais de mondialisation, s’est accé- est constituée d’un commerce « intra-firme », c’est- tionnisme, en protégeant les
léré depuis quatre décennies environ et se décline à-dire d’échanges entre les filiales d’une même firme économies de la concurrence,
aujourd’hui sous trois aspects essentiels : multinationale (notamment dans le cadre de la DIPP). freinerait la modernisation
– l’internationalisation des échanges de biens et ser- L’intérêt de ce type d’échanges est, pour les firmes, de des entreprises, renchérirait
vices avec l’ouverture des frontières et la diminution pouvoir, à travers les procédures de facturation interne, les prix des biens et ralentirait
des obstacles aux échanges, faire apparaître les marges de profit dans les pays ayant la diffusion du progrès tech-
– l’internationalisation de la production et la mise la fiscalité sur les bénéfices la plus avantageuse. nique. Les opposants au libre-
en place d’une décomposition internationale des échange constatent l’extrême
processus productifs, hétérogénéité des conditions
– la globalisation financière liée à la libéralisation de production dans le monde :
internationale des mouvements de capitaux. les niveaux de salaires, les
Au cœur de la mondialisation se trouvent les entre- systèmes de protection sociale
prises transnationales (ou multinationales), opérant et les contraintes écologiques
à l’échelle du monde. La plupart ont développé des pesant sur les entreprises sont
stratégies de délocalisation de leurs sites traditionnels incomparables entre pays déve-
de production en s’appuyant sur la recherche d’un loppés, pays émergents et pays
avantage de coût (souvent de coût du travail). Cela Le transport par conteneurs, clé de voûte du commerce en développement. La concur-
les a conduites, au-delà des délocalisations, à mettre mondialisé. rence entre ces appareils produc-

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en place une décomposition internationale des pro- Des gagnants et des perdants tifs est donc faussée et la division
cessus productifs (DIPP) qui fait éclater la fabrication Le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz, tout en étant internationale du travail conduit
d’un produit entre plusieurs sites de production, en favorable aux principes du libre-échange, reconnaît, à la désindustrialisation des pays
jouant sur la spécialisation fine et l’avantage com- dans La Grande Désillusion, que les conditions dans développés et à une destruction
paratif de chaque site. Elles intègrent souvent à ces lesquelles s’est opérée la mondialisation économique de leurs emplois.
stratégies une externalisation de certains segments conduit à distinguer des gagnants et des perdants.
du processus de production vers des sous-traitants Contrairement à l’optimisme ricardien du « jeu à
locaux produisant à bas coûts. somme positive » pour tous, certaines économies ont CITATIONS
La mondialisation s’est, par ailleurs, opérée dans un souffert et souffrent encore de la mise en concurrence
cadre institutionnel renouvelé : après les multiples brutale de leur appareil productif avec des pays Deux points de vue antago-
accords du GATT sur l’abaissement des barrières bénéficiant d’avantages décisifs. D’autres restent nistes sur le libre-échange
tarifaires (1947-1995), l’Organisation mondiale du encore largement « en dehors du jeu », de l’échange. « Dans un système d’entière
commerce (OMC) conduit les négociations commer- On peut espérer qu’à long terme l’échange favorise liberté de commerce, chaque
ciales en faveur du libre-échange en étant dotée d’un l’homogénéisation des niveaux de développement et pays consacre son capital et son
pouvoir d’arbitrage et de sanction à travers l’Organe permette des relations plus harmonieuses. Force est industrie à tel emploi qui lui
de règlement des différends. de constater que ce n’est pas encore le cas. paraît le plus utile. Les vues de
l’intérêt individuel s’accordent
Commerce international parfaitement avec le bien univer-
et compétitivité : QUATRE ARTICLES DU MONDE À CONSULTER sel de toute la société. » (D.
des enjeux renouvelés Ricardo, Principes de l’économie
La traditionnelle logique ricardienne de la spéciali- • OMC : les enjeux de l’adhésion politique et de l’impôt, 1817)
sation et de la complémentarité dans l’échange est de la Russie p.26
aujourd’hui en partie démentie par les faits. Une (Laure Beaulieu, Le Monde daté du 22.08.2012)
grande part du commerce mondial est constituée « La montée d’un prolétariat
d’échanges « intra-branche », sur les mêmes caté- • Le rapport Jacob-Guillon préconise la lutte chinois sous-payé a un effet
gories de produits : la France vend et achète des contre la « mondialisation déloyale » p. 27 gravement déflationniste sur
voitures à l’Allemagne ou l’Italie, par exemple. Il n’y a (Alain Faujas, Le Monde daté du 30.03.2012) les prix et les salaires des pays
pas réellement de spécialisation. Ici, la compétitivité industrialisés et elle n’est pas
s’appuie, non sur la recherche d’un avantage de • Dix ans de Chine à l’OMC : bilan p. 28 près d’être enrayée, car la Chine
prix (compétitivité-prix), mais sur d’autres cri- (Alain Frachon, Le Monde daté du 30.09.2011) est un pays totalitaire. Il faut
tères de compétitivité (diversité, qualité, image de donc des barrières douanières
marque, etc.), c’est-à-dire sur une compétitivité • Vers un recentrage de la mondialisation p. 29 et des contingentements provi-
hors-prix, appelée aussi compétitivité structurelle. (Laurent Faibis et Olivier Passet, Le Monde daté du soires. » (Emmanuel Todd, inter-
Notons que la compétitivité peut être aussi améliorée, 03.10.2013) view pour Télérama, 2007)

Mondialisation, finance internationale et intégration européenne 23


UN SUJET PAS À PAS

MOTS CLÉS
COMMERCE
Dissertation : Comment
INTRA-BRANCHE
Échanges de produits de même peut-on expliquer les échanges
nature, sur la base d’une divi-
sion du travail « horizontale ».
Ils ne reflètent pas une complé-
internationaux de marchandises ?
mentarité mais des rapports de
concurrence.
L’analyse du sujet
COMMERCE INTRA-FIRME Il s’agit d’explorer les raisons de l’essor du commerce Ce qu’il ne faut pas faire
Échanges de biens entre les filiales international de marchandises. Il faut partir des • Se borner à faire un constat du commerce
d’une même firme multinationale analyses classiques de l’échange et montrer qu’elles mondial en négligeant la consigne d’explication.
permettant de faire apparaître n’expliquent pas toutes les caractéristiques du • Ne pas utiliser les outils théoriques d’analyse les
les profits dans les pays ayant la commerce mondial. Le bagage théorique nécessaire plus fréquents sur ce thème.
fiscalité la plus avantageuse pour est donc conséquent. • Omettre de mobiliser les concepts d’échanges
la firme. intra-branches et intra-firmes.
La problématique
COMMERCE Depuis Ricardo, la spécialisation est au cœur des
INTRA-RÉGIONAL analyses de l’échange. Mais la compréhension du Le plan détaillé
Polarisation réciproque des commerce mondial actuel exige de prendre en I. À la base de l’échange, complémentarité et
échanges d’un ensemble de compte les stratégies des firmes transnationales. spécialisation
pays vers les pays appartenant a) Pourquoi échange-t-on ?
à la même zone économique. La logique ricardienne.
Par exemple, 70 % environ des b) Échanges internationaux et croissance économique
échanges des pays de l’Union Ouverture aux échanges et croissance (les exemples
européenne se font avec des pays historiques de la Grande-Bretagne et de la Chine).

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appartenant à l’UE. c) Les fondements de la spécialisation
Le théorème HOS et sa critique.
DÉLOCALISATION
Déplacement géographique d’une II. Au cœur des échanges, des acteurs en concurrence
unité de production du territoire a) L’importance des échanges intra-branche
national vers un autre pays en Différenciation fine et élargissement des gammes :
fonction d’un avantage de coût de l’exemple de l’U.E.
production ou pour se rapprocher b) L’omniprésence des firmes transnationales
des marchés de consommation. Les échanges intra-firmes, instruments de la
concurrence mondialisée et de l’optimisation fiscale.
FILIALE c) DIT ou DIPP, la nouvelle alternative
Plusieurs entreprises liées par Siège social d’une firme transnationale.
Délocalisations, IDE et remodelage mondial des
des participations constituent un modes de production.
groupe, composé d’une société
mère et de filiales. Le capital d’une Introduction Conclusion
filiale est détenu majoritairement Le commerce international a connu, depuis La mondialisation redistribue les cartes de la
par une autre société. les années 1950, une croissance plus rapide que puissance. Si la logique de la complémentarité n’a pas
celle de la production mondiale. Cette évolution disparu, la concurrence entre les firmes
IDE témoigne des progrès du libre-échange et de transnationales impose une autre logique qui
Investissement direct à l’étranger l’ouverture des économies. Les thèses traditionnelles remodèle la carte des flux d’échange en jouant sur la
réalisé par une firme hors de son sur la spécialisation des économies et la division compétitivité-prix. Les écarts de coût du travail
pays d’origine pour prendre le internationale du travail sont en partie invalidées obligent les pays développés à recentrer leurs
contrôle, au moins partiel, d’une aujourd’hui, ce qui conduit à se pencher sur le rôle échanges sur la compétitivité hors-prix en accentuant
entreprise ou en créer une nouvelle. des firmes transnationales dans le remodelage de la course à la technologie. Dans cette course, l’Europe
l’économie mondiale. a évidemment pris du retard.
LIBÉRALISATION
DU COMMERCE
Ensemble des mesures ayant AUTRES SUJETS POSSIBLES SUR CE THÈME
peu à peu aboli les entraves aux
échanges internationaux, d’abord Dissertation
à travers les négociations du GATT, – Quels sont les effets de la mondialisation sur l’emploi dans les pays développés ?
et aujourd’hui par l’intermédiaire – Quel rôle les firmes multinationales jouent-elles dans la mondialisation ?
de l’Organisation mondiale du – Libre-échange ou protectionnisme : un débat dépassé ?
commerce (OMC).

24 Mondialisation, finance internationale et intégration européenne


UN SUJET PAS À PAS

Dissertation : Dans quelle mesure NOTIONS CLÉS


DUMPING ÉCOLOGIQUE
le recours au protectionnisme est-il Non-respect par certains pays
des normes environnemen-
tales en vigueur de manière à
souhaitable ? obtenir, pour leurs entreprises,
une compétitivité-prix de leurs
produits, notamment ceux qui
sont destinés à l’exportation.
L’analyse du sujet Exemple de la contraction du commerce mondial
La vision dominante en économie privilégie le libre- en 2009. DUMPING FISCAL
échange au protectionnisme. On vous propose ici de b) Une conséquence de la concurrence sociale et Politique de maintien de la
vous interroger sur la légitimité du protectionnisme. écologique fiscalité à des niveaux faibles par
La nature de l’interrogation (« Dans quelle mesure… ») Contre le « dumping social » des pays à bas salaires. rapport aux autres États, notam-
exige une réponse sélective et nuancée. Il faudra donc, Sauvegarde de la protection sociale. ment sur les capitaux et sur les
pour répondre, avoir identifié à quelles situations Contre le « dumping écologique » et la non-prise profits, de manière à attirer les
problématiques le protectionnisme peut répondre en compte des critères de soutenabilité. flux de capitaux dans le pays.
et comment il peut le faire. c) Une réponse à des stratégies monétaires
Contre le « dumping monétaire » (avantage artifi- DUMPING MONÉTAIRE
La problématique ciel de compétitivité lié à la sous-évaluation de la Avantage artificiel obtenu par un
Le recours à des mesures protectionnistes peut monnaie). pays en matière de compétitivité-
sembler être une réponse légitime à certaines situa- prix par la sous-évaluation de sa
tions jugées inacceptables. Pourtant, l’abandon du II. … qui comporte cependant des limites et des monnaie, soit par le maintien
libre-échange comporte des effets négatifs qui sont effets pervers d’un taux de change fixe bas,
souvent sous-estimés. a) Le renoncement aux avantages du libre-échange soit par des manipulations sur
La théorie des avantages comparatifs de Ricardo. le marché des changes.
Les bienfaits de la division internationale du travail.

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b) Le risque de la spirale du repli DUMPING SOCIAL
Guerre commerciale et discriminations. Pratique consistant à adopter
Contraction des échanges et risques de dépres- une politique de protection
sion. La menace protectionniste comme arme de sociale minimale pour mini-
négociation. miser les charges sociales et les
c) Une solution qui ne peut être que ponctuelle contraintes de législation sociale
La liberté des échanges, condition de l’efficacité afin d’obtenir, pour les produits
de la décomposition internationale des processus nationaux, un avantage de
productifs. compétitivité-prix.

OBSTACLES TARIFAIRES/
Ce qu’il ne faut pas faire NON TARIFAIRES
• Ne pas nuancer la réponse en disqualifiant Entraves au libre-échange des
Introduction de manière caricaturale l’un ou l’autre des points biens et des services, soit au
La crise des années 2007-2009 a relancé le débat de vue sur les échanges internationaux. travers de droits de douane impo-
entre libre-échange et protectionnisme. L’ouverture • Oublier d’évoquer les fondements théoriques sés aux frontières, soit par des
générale des pays au commerce mondial peut appa- de ce débat (Ricardo et l’avantage comparatif). mesures de limitation en volume
raître comme étant responsable du processus de des importations (contingente-
désindustrialisation des pays développés, engendré ments ou quotas), soit par des
par la concurrence des pays à bas salaires, et avoir Conclusion normes sanitaires ou de sécurité.
favorisé la tentation d’un repli protectionniste. Les perturbations économiques que le monde
Il convient donc de s’interroger sur les raisons connaît depuis plusieurs décennies ont eu pour effet OMC (ORGANISATION
qui peuvent justifier le recours à des mesures d’amener la réflexion économique à nuancer le MONDIALE
protectionnistes en soulignant cependant que les discours du libre-échangisme triomphant, tel qu’il DU COMMERCE)
pratiques protectionnistes rencontrent souvent s’est longtemps exprimé. Comme l’explique Organe de contrôle et de régu-
des limites et peuvent engendrer, en retour, des P. Krugman, le libre-échange généralisé n’est pas lation du commerce mondial,
effets pervers. toujours et partout la solution optimale. Mais les créé en 1994 et chargé d’assurer
appels au protectionnisme comportent également la transparence des échanges
Le plan détaillé du développement des dangers. Les échanges internationaux néces- internationaux en réduisant
I. Le recours au protectionnisme, une tentation sitent que des règles du jeu claires et justes per- les obstacles au libre-échange.
justifiable… mettent de réguler des intérêts par nature diver- Les conflits commerciaux entre
a) Une logique renforcée par la crise gents. C’est à ce prix qu’une concurrence « libre et pays sont examinés et arbitrés
Amortir les effets de la crise, protéger les emplois non faussée » peut devenir un instrument de pro- par l’Organe de règlement des
nationaux, garantir la souveraineté alimentaire. grès. différends de l’OMC.

Mondialisation, finance internationale et intégration européenne 25


LES ARTICLES DU

OMC : les enjeux de l’adhésion


de la Russie
La Russie est entrée au sein de l’Organisation mondiale du commerce (OMC)
le 22 août 2012, devenant son 156e membre.
Qu’est-ce que crise économique mondiale de La Chine a connu, après son inté- L’adhésion : une mauvaise
l’Organisation mondiale 2008-2009 qui a finalement per- gration, en 2001, une décennie nouvelle pour l’économie
du commerce ? suadé Moscou du bien-fondé de économique faste du fait de russe ?
Organisation internationale l’adhésion. l’implantation des entreprises Principal problème : la baisse des
créée en 1994, l’OMC s’occupe étrangères dans le pays. La Russie droits de douane devrait per-
des règles régissant le commerce Qu’est-ce qu’implique espère connaître le même sort. mettre aux pays étrangers
international, dans le but de favo- l’adhésion pour un pays Le commissaire européen chargé d’inonder le marché russe de
riser la liberté et la transparence devenu membre ? du commerce, Karel de Gucht, produits bon marché, signant
dans les échanges. Les gouverne- « Chaque État adhère à des croit aux conséquences positives l’arrêt de mort de nombreuses
ments membres négocient des conditions spécifiques, qui ont pour la Russie de son adhésion à industries héritées de l’époque
accords commerciaux et règlent été définies par un long pro- l’OMC, qui « va faciliter les inves- soviétique. Maxime Medvedkov,
leurs différends commerciaux cessus de négociations avec les tissements et le commerce, per- chargé du dossier d’adhésion à
à l’OMC. pays membres de l’OMC qui sont mettre d’accélérer la modernisa- l’OMC, a reconnu dans un quoti-
intéressés. La première implica- tion de l’économie russe et offrir dien officiel russe que les risques
Quel est le processus tion d’une adhésion d’un État à de nombreuses opportunités de cette adhésion sont « la baisse
d’adhésion à l’OMC ? l’OMC est donc de se conformer commerciales pour les entre- des taxes d’importation, la limi-
« Tout État ou territoire doua- aux règles de fonctionnement de prises russes et européennes », tation des formes de soutien de

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nier jouissant d’une entière l’OMC », explique Julien Vercueil, écrit-il dans un communiqué. l’État à certains secteurs et par
autonomie dans la conduite de économiste spécialiste de la La Banque mondiale a calculé, conséquent la hausse de la com-
sa politique commerciale peut Russie. Pour respecter ces règles, sur la base des prix de 2010, que pétitivité des produits étran-
accéder à l’OMC à des condi- la Russie devra baisser ses droits l’entrée dans l’OMC devrait rap- gers ». Selon Julien Vercueil, la
tions à convenir entre lui et de douane à 7,8 % sur les produits, porter à la Russie à court terme Russie risque de ne pas suivre la
les membres de l’OMC », selon « ouvrir davantage un certain pas moins de 49 milliards de même voie que la Chine, car « les
l’accord de l’OMC. Le processus nombre de secteurs (d’industries dollars par an, soit au moins 3 % conditions sont totalement diffé-
complexe d’accession à l’OMC et de services) aux investisseurs de son produit intérieur brut rentes ». Les exportations russes
prend la forme de négociations étrangers et se conformer aux (PIB). Selon Julien Vercueil, l’ad- portent essentiellement sur le
bilatérales et multilatérales. Pour règles internationales en matière hésion russe permettra aussi de pétrole et le gaz, qui ne sont pas
la Russie, candidate depuis la de réglementations antidum- faire disparaître « des faiblesses sujets à des barrières commer-
création de l’OMC, les négocia- ping », poursuit le chercheur. dans le système légal encadrant ciales. Les coûts du travail élevés
tions auront donc duré dix-huit L’adhésion à l’OMC donne des les affaires : cette amélioration ne font en outre pas de la Russie
ans. Pourquoi un processus si devoirs mais aussi des droits. « Les peut bénéficier aux entreprises une terre propice à la délocalisa-
long ? Le soutien politique à nouveaux membres bénéficient étrangères, mais aussi aux entre- tion. La situation économique
l’adhésion de la Russie a long- des privilèges que leur accordent prises russes qui ont besoin d’un est surtout très différente de
temps fait défaut. Dominic Fean les autres pays membres et de la environnement institutionnel celle de 2001, date d’entrée de la
note « le scepticisme récurrent sécurité que leur procurent les stabilisé ». Chine. Étant donné la dégrada-
de Poutine à l’égard de l’OMC », règles commerciales », explique tion de la situation économique
dans son article « La Russie et l’OMC. Ainsi, « la Russie a désor- de l’Union européenne, « les effets
l’OMC, mariage d’amour ou de mais accès non seulement aux positifs espérés par l’adhésion à
raison », publié en février. En pratiques commerciales des pays l’OMC sur la diversification de
outre, le problème de la Géorgie membres mais aussi aux disposi- POURQUOI CET ARTICLE ? l’économie russe seront limités,
« a longtemps constitué un tifs communs d’arbitrage, en par- puisqu’une partie de ces effets
obstacle majeur à l’entrée de la ticulier l’Organe de règlement des Longtemps réticente à l’égard dépend de l’intensité de l’activité
Russie dans l’OMC », explique différends, qui permet de régler des contraintes commerciales économique de l’UE, son premier
le chercheur. Grâce à l’aug- des conflits commerciaux entre de l’OMC, la Russie estime qu’il partenaire d’affaires », explique
mentation du prix du pétrole, deux pays membres », note Julien est désormais de son intérêt de Julien Vercueil. La Russie aura
enfin, la Russie connaissait un Vercueil. rejoindre l’organisation. Le pays donc du mal à faire aussi bien que
enrichissement économique, et va devoir cependant ouvrir son le géant chinois.
s’était développée « la croyance L’adhésion à l’OMC peut- marché intérieur en abaissant
que le pays suivait son propre elle être une bonne chose les droits de douane qui proté- Laure Beaulieu
modèle de développement », sans pour l’économie d’un geaient ses industries. Le Monde daté du 22.08.2012
avoir besoin de l’OMC. C’est la pays ?

26 Mondialisation, finance internationale et intégration européenne


LES ARTICLES DU

Le rapport Jacob-Guillon préconise


la lutte contre la « mondialisation
déloyale »
Pour protéger la compétitivité des entreprises européennes, les auteurs veulent que
Bruxelles fasse respecter ses règles aux produits importés et autorise des aides aux
industries en crise.

S
oixante-seize pour cent déloyales de ses partenaires ils ciblent Bruxelles, puisque trompe les consommateurs »,
des briquets importés commerciaux. Cette publication le commerce extérieur est de poursuit-il.
au sein de l’Union euro- tombe en plein débat, qu’exas- sa compétence. Ils demandent Les auteurs ont recensé les
péenne – essentiellement des père la campagne électorale, sur que l’on ne privilégie plus le assouplissements pour faci-
briquets chinois – ne sont la nécessité de recourir au pro- consommateur par rapport au liter la vie des entreprises.
pas conformes à la norme tectionnisme pour protéger les producteur et au salarié. Par « Relevons les minima des
ISO 9994. L’Union veut pré- emplois français. Aussi, M. Jacob exemple, ils préconisent que aides aux PME qui obligent à les
venir l’explosion du briquet prend-il la précaution de pré- l’on allège les procédures Reach notifier à Bruxelles, prônent-ils.
en l’obligeant à résister à trois ciser en préambule qu’« il n’y a qui surveillent les substances Autorisons nos États à épauler
chutes successives de 1,5 mètre. pas de sous-jacent protection- chimiques et coûtent 80 mil- financièrement leurs entre-

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Les laboratoires chinois certi- niste dans notre démarche, mais lions d’euros par an au fabri- prises lorsque les pays étran-
fient conformes des produits le libre-échange que nous préco- cant d’Airbus. Et que l’on fasse gers faussent la concurrence.
qui ne le sont pas selon l’Union nisons se doit d’être honnête ». enfin respecter les règlements Mettons sur pied une aide tem-
européenne. Cette tricherie est Car il ne suffit pas de mesurer européens. « Bruxelles édicte poraire pour les secteurs indus-
dommageable au français Bic les déséquilibres commerciaux des textes sans y associer les triels en crise, comme on l’a
contraint à des dépenses dont quantitatifs que font apparaître Douanes et ne se préoccupe pas fait pour les banques en 2008.
s’exonèrent ses concurrents les balances commerciales. Le du contrôle de leur application, Obligeons Bruxelles à instruire
chinois. Cet exemple est l’un des rapport cible les anomalies constate M. Guillon. Ce sont nos en deux mois et non en un an les
plus criants que cite le rapport qualitatives que pratiquent entreprises qui veillent au grain, rachats d’entreprises. »
« En finir avec la mondialisation nombre de pays émergents mais plus ou moins bien, et le En résumé, ils appellent la France
déloyale ! » publié, jeudi 29 mars, et que ne compense pas la marché européen est devenu à accroître ses actions d’in-
par Yvon Jacob, ambassadeur « réciprocité » des concessions une vraie passoire. » La marque fluence à Bruxelles et persuader
de l’industrie, et Serge Guillon, douanières prévue par l’Orga- « CE » que les entreprises ses partenaires de la nécessité de
contrôleur général économique nisation mondiale du com- décident de faire figurer sur se mobiliser pour défendre l’in-
et financier. Chargés de faire merce (OMC) : les financements leurs produits donne à croire dustrie commune.
la lumière sur les causes de la très privilégiés, le non-respect que le produit est conforme,
désindustrialisation de la France des normes sociales, environ- voire fabriqué en Europe. « Il Alain Faujas
par le ministère des affaires nementales et sanitaires, les n’en est rien et cette marque Le Monde daté du 30.03.2012
étrangères et européennes et subventions déguisées, etc.
le ministère de l’économie, des À travers leurs vingt propo-
finances et de l’industrie, les sitions, MM. Jacob et Guillon POURQUOI CET ARTICLE ?
auteurs ont recensé les han- veulent redonner liberté et
dicaps européens. Car, à leurs compétitivité aux entreprises Face au déficit inquiétant de nos échanges extérieurs, l’exigence de la
yeux, l’Europe est trop ouverte européennes pour leur per- réciprocité des pratiques techniques et commerciales s’impose. Or, de
nombreux produits importés ne respectent pas les normes imposées aux
à la concurrence et un peu trop mettre de résister à la concur-
produits européens. L’espace européen ne doit plus être une « passoire ».
naïve par rapport aux pratiques rence du « Sud ». Pour cela,

Mondialisation, finance internationale et intégration européenne 27


LES ARTICLES DU

Dix ans de Chine à l’OMC : bilan


O
n sort d’un anniver- Faire entrer la Chine à l’OMC est élargissement de ses quotas d’un bureau anticorruption qui,
saire, celui des attentats l’objectif poursuivi par George d’importations agricoles, ouver- avant d’accepter une enquête,
du 11 septembre 2001. Bush père, un républicain, puis ture du secteur des services réclament une voiture ou une
On s’apprête à en célébrer un aussi ardemment, sinon plus aux investisseurs étrangers. La valise d’argent liquide ». « Une
autre : celui d’un événement encore, par le démocrate Bill Chine est un atelier, mais un chose est sûre, dit-il, si vous
moins tonitruant, certes, mais Clinton. Avec le même raison- marché aussi. Elle est devenue respectez les règles, vous êtes
peut-être pas moins important nement : les produits chinois le premier exportateur mondial fichu. »
au regard de l’Histoire. Il y a dix viendront plus facilement chez et le deuxième importateur : Arrivés il y a plus de vingt ans,
ans, la Chine devenait membre nous, mais les exportations amé- ses échanges commerciaux ont Clissold et son groupe sont
de l’Organisation mondiale du ricaines, elles, vont envahir ce été multipliés par cinq, dans les toujours en Chine. Comme
commerce (OMC). marché sans fond qu’est l’empire deux sens. s’ils voulaient donner raison
C’était à l’automne 2001. Le Nord du Milieu. Et la même certitude : « Marché de dupes », tonnent à ceux qui, aux États-Unis
entrait en concurrence commer- les États-Unis vont ainsi com- les syndicats américains (et notamment, réfutent le bilan
ciale directe avec « l’atelier du bler le déficit commercial qu’ils européens). Les multinationales négatif du commerce avec la
monde ». L’Europe et les États- enregistrent (déjà) dans leurs ont délocalisé en Chine pour Chine. Ils alignent trois argu-
Unis affrontaient la Chine sans échanges avec la Chine. produire à bas prix des produits ments. Le mode de calcul des
protection. Les uns et les autres « Cela va favoriser l’emploi qu’elles ont ensuite exportés balances commerciales fausse
allaient boxer dans la même chez nous, dit Bill Clinton en aux États-Unis. Bénéficiaires : les la réalité des échanges : des
catégorie, comme à armes égales mars 2000, et rééquilibrer notre actionnaires. Victimes : les tra- produits estampillés « made in
ou à peu près. balance commerciale avec la vailleurs américains. En dix ans, China » en douane sont en fait
On nous dessinait le plus ver- Chine. » Dix ans plus tard, c’est les États-Unis auraient perdu l’aboutissement d’une chaîne de
tueux des cercles. L’abolition le contraire qui s’est produit, un tiers de leurs emplois indus- production compliquée, souvent
des barrières dans les échanges exactement. Le déficit américain triels ; leur déficit commercial multinationale, où la part de
avec la Chine allait doper le avec la Chine a explosé ; l’emploi avec la Chine est passé de 83 à la Chine en valeur ajoutée est

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commerce mondial, lequel est plus dégradé que jamais aux plus de 200 milliards de dollars. en général infime. C’est d’abord
nourrirait la croissance – donc États-Unis. Coïncidence ? Ou Pascal Lamy, le directeur général la technologie qui permet de
l’emploi –, au Nord comme au faut-il incriminer le commerce de l’OMC, juge que Pékin se délocaliser le travail : s’ils ne
Sud. Dix ans plus tard, quel avec la Chine, bref, son entrée comporte comme ses autres l’avaient pas été du fait de la
bilan ? Controversé. à l’OMC ? membres - ni mieux ni plus mal. Chine, les emplois détruits aux
Puissance exportatrice majeure, Pékin a rempli ses engagements : Dans les chambres de commerce, États-Unis l’auraient été par
la Chine aspirait naturellement à baisse de ses droits de douane, on entend pourtant un autre d’autres pays du Sud. Enfin, pour
entrer à l’OMC. Devenir membre discours. Ouvert sur le papier, les défenseurs du libre-échange
de l’organisation chargée de pro- le marché chinois resterait très avec la Chine, c’est avant tout la
mouvoir un désarmement doua- POURQUOI CET ARTICLE ? difficile à pénétrer ; Pékin privi- sous-évaluation de sa monnaie
nier ordonné lui ouvrait plus légie ses entreprises. – le yuan – qui lui donne un
grands les marchés du monde L’admission de la Chine à l’OMC Exportateurs ou investisseurs, avantage commercial inique.
riche, notamment celui des en 2001 était analysée par les les entrepreneurs étrangers évo- Le vrai bilan de la Chine à l’OMC
États-Unis. En contrepartie, elle Occidentaux comme une formi- luent en Chine dans un cadre est peut-être ailleurs. Car les uns
devait obéir à une injonction de dable opportunité d’ouverture juridique encore incertain. et les autres sont d’accord sur un
réciprocité et abaisser à son tour d’un marché gigantesque qui Pour sortir de la théorie, rien de point : par effet de concurrence
ses tarifs aux frontières, afin devait avoir des retombées béné- tel que le merveilleux récit du exacerbé, le poids de l’empire
d’être plus perméable aux pro- fiques sur la croissance écono- Britannique Tim Clissold que du Milieu dans le commerce
duits des autres. Pékin y voyait mique et l’emploi aux États-Unis les éditions Saint-Simon ont la mondial pèse sur les prix, y com-
l’aboutissement des réformes et en Europe. Cette vision un bonne idée de rééditer juste- pris ceux du travail. Autrement
entreprises par Deng Xiaoping peu naïve doit être confrontée ment cet automne. dit, le pas de géant dans la
à la fin des années 1970. à la réalité brutale des faits : Dans Mr China, comment perdre globalisation économique que
L’Amérique le voulait aussi. le grand gagnant de cet accord 450 millions de dollars à Pékin représente l’arrivée de la Chine
Depuis la normalisation des a été la Chine, qui a ainsi pu après avoir fait fortune à Wall à l’OMC explique en partie la
relations diplomatiques entre pénétrer les marchés des pays Street (Saint-Simon, 241 p., 18 €), stagnation du salaire médian
les deux pays, en 1979, les États- développés, en y faisant dispa- Tim Clissold, cocasse, touchant aux États-Unis.
Unis n’ont cessé d’accompagner raître des millions d’emplois et profond, raconte ses mésaven- Et, du bas au milieu de l’échelle
le développement économique industriels. S’appuyant, par ail- tures d’investisseur en Chine. sociale, on a maintenu le pouvoir
de la Chine. Sûre d’elle, l’Amé- leurs, sur une sous-évaluation Le marché là-bas, écrit-il, c’est d’achat en s’endettant. Ce qui est
rique de la fin du xx e siècle évidente du yuan, la Chine a le « domaine des oukases, des l’une des explications de la crise
n’imagine pas qu’une Chine plus aussi pesé, par le niveau de ses fausses lettres de crédit, des de la dette d’aujourd’hui.
riche ne devienne pas mécani- salaires, sur le prix du travail juges qui ne comprennent rien à
quement plus démocratique, et dans les économies développées. un dossier mais rendent quand Alain Frachon
donc une alliée. même un jugement, des agents Le Monde daté du 30.09.2011

28 Mondialisation, finance internationale et intégration européenne


LES ARTICLES DU

Vers un recentrage de la mondialisation


Le retour des pays développés.

L
e ralentissement des pays plus bas des pays industrialisés ; Dans le même temps, l’Europe d’entrée de gamme : Indonésie,
émergents, le nouvel accès l’arme du change renforce leur entre en convalescence. De crise Bangladesh, Philippines, Vietnam,
de faiblesse du commerce position relative – en particulier en psychodrame, la zone euro et bientôt Afrique. Enfin, la crois-
mondial, la légère reprise dans face à la Chine – ; l’exploitation du aura finalement été rafistolée sous sance par l’investissement ne peut
les pays avancés, le mouvement gaz de schiste fait baisser le coût de le leadership d’un pôle germa- avoir qu’un temps, même si ces
de reflux des capitaux du Sud l’énergie ; la realpolitik de l’admi- nique, déjà largement redressé pays ont bénéficié du faible coût
vers le Nord… tous ces signaux ne nistration Obama se recentre sur après avoir renforcé l’intégration du capital et des liquidités, libérés
reflètent pas un simple déphasage le territoire national ; un nombre économique de son hinterland par le marasme des marchés
conjoncturel. Ils sont peut-être le croissant de multinationales est-européen. développés.
révélateur d’un basculement plus cherchent à raccourcir leurs Quant à l’Europe du Sud, elle res- Le ralentissement des émergents
profond dans une nouvelle phase chaînes de valeur – une volonté taure lentement sa compétitivité ne sonne pas le glas de la reprise
de la mondialisation. Au lieu de qui n’est certainement pas sans à coups de déflation salariale, et du monde développé. Il draine les
provoquer un nouveau ralentis- lien avec l’offensive généralisée de ses équilibres financiers à coups liquidités vers les entreprises des
sement mondial, ils pourraient l’administration fédérale contre de restrictions budgétaires. On marchés matures des économies
bien être le prélude d’un rééquili- l’évasion fiscale de plusieurs a oublié dans la tourmente que développées, qui se recentrent
brage géographique durable de la grands groupes – , bien obligés de l’Europe, cet homme malade vers leurs marchés traditionnels
croissance. composer avec le gouvernement de l’Occident, restait une zone et leurs zones d’influence.
Pourquoi une telle modification de du premier marché et du premier de richesse, de production et de Ce recentrage déplace aussi la com-
perspective ? Parce que le ralentis- centre financier mondial. consommation de premier plan. pétition des coûts vers la qualité.
sement des émergents manifeste L’affaire Apple montre qu’un grand Après avoir plié pendant la période À la substitution du capital par du
l’épuisement d’un modèle de marchandage donnant-donnant – qui a suivi l’entrée de la Chine travail délocalisé à bon marché
développement excessivement relocalisation de pans entiers de dans l’Organisation mondiale du pourrait succéder une phase de

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extraverti. Parce qu’il survient la chaîne de valeur industrielle en commerce (OMC), fin 2001, après rebond de l’investissement pour
au moment où la puissance amé- échange d’une certaine clémence avoir surmonté la tourmente ban- remplacer les équipements obso-
ricaine se replace au centre du fiscale – est à présent engagé. caire, financière et économique lètes et tirer parti des opportunités
jeu et où certains pays du monde Les États-Unis mettent ainsi fin aux déclenchée en 2007 par la crise offertes par la troisième révolution
développé repartent à l’offensive. impasses de la « Chinamérique ». des subprimes, les pays avancés industrielle : mise en réseau géné-
Le fossé de croissance, qui n’a cessé Ils organisent patiemment le abordent une nouvelle phase de ralisée de la production et de la
de se creuser depuis vingt ans containment (« endiguement ») la mondialisation en rangs plus demande, robotisation plus
entre pays avancés et émergents, stratégique, commercial et serrés autour d’un trio emmené poussée, transformation des
apparaît ainsi comme une ten- monétaire de la nouvelle super- par les États-Unis et leurs alliés modes de consommation. Le ralen-
dance moins inexorable et uni- puissance économique asiatique, allemands et japonais. tissement des émergents est le
voque qu’annoncé. et déplacent leur jeu d’alliance Face à ce rééquilibrage, les grands miroir du regain des économies
C’est d’abord la réaffirmation en direction de l’Allemagne et du émergents sont à la peine. Qu’ils matures.
du leadership américain sur Japon. aient bâti leur croissance sur
l’économie mondiale. La crise, La relance des négociations de l’abondance d’une main-d’œuvre Laurent Faibis
déclenchée par les dérives du libre-échange transatlantique bon marché ou sur celle des res- et Olivier Passet (Xerfi)
système financier américain, révèle le repositionnement du sources naturelles, leur accès de Le Monde daté du 03.10.2013
débouche paradoxalement sur centre de gravité économique faiblesse souligne l’impératif de
un renforcement de l’ascendant et géostratégique américain. Il recentrer leur croissance trop
des États-Unis. marque aussi sa nouvelle capa- extravertie vers la demande inté-
cité d’offensive pour déverrouiller rieure, de rééquilibrer le partage
POURQUOI CET ARTICLE ?
L’Amérique, décidée à sortir de des marchés. Un basculement que intérieur des fruits de la croissance
l’illusion monétaire, met délibé- confirme l’inclusion, au printemps et de faire face à l’érosion de leur La mondialisation, parfois dé-
rément le cap sur la restauration 2013, du Japon dans la négociation compétitivité non seulement vis- criée au nom des dégâts qu’elle
de sa compétitivité industrielle, transpacifique, au moment même à-vis des pays avancés, mais aussi engendre, prend aujourd’hui
tant par la technologie que par le où, près de trente ans après les des nouveaux émergents à coûts un nouveau virage qui pour-
déplacement des usines vers ses accords du Plaza, Washington encore plus bas. rait remettre les États-Unis au
propres États à bas salaires. permet à la Banque du Japon de centre du jeu planétaire. Y a-t-il
Une stratégie qui fait feu de tout faire glisser le yen en échange L’atelier du monde chinois est une place pour l’Europe dans ce
bois : les coûts unitaires des États- du déverrouillage de son marché durement concurrencé par des recentrage ?
Unis sont aujourd’hui parmi les intérieur. pays périphériques sur les marchés

Mondialisation, finance internationale et intégration européenne 29


L’ESSENTIEL DU COURS

NOTIONS CLÉS
BUDGET EUROPÉEN
Ensemble des dépenses de
Quelle est la place
l’Union européenne, financées
par les contributions des 28 Etats
membres. En 2015, le montant
des ressources de l’UE s’élève à 145
de l’Union européenne
milliards d’euros , ce qui représente
un peu plus de 1 % du PIB global
de l’Union.
dans l’économie globale ?
L
CHOC ASYMÉTRIQUE
Événement économique (hausse e processus d’intégration économique de l’Europe a débuté
du prix d’une matière première,
baisse de la demande d’un
après la Seconde Guerre mondiale et, étape par étape, a abouti
produit…) affectant, dans la zone à une union monétaire partielle. Aujourd’hui, cette intégration
euro, un ou quelques pays sans que butte sur la question de l’unification politique qui fait débat. L’UE à
les autres soient touchés. Les chocs
symétriques, eux, concernent 27 pèse pour un quart du PIB mondial, mais son influence doit faire
l’ensemble des pays de la zone. face à la suprématie américaine autant qu’à la montée des grands
PACTE DE STABILITÉ pays émergents comme la Chine, l’Inde ou le Brésil.
ET DE CROISSANCE
Accords signés en 1997 à L’Union européenne, billets en euros est intervenue le 1er  janvier 2002.
Amsterdam, liant les pays de la une construction inachevée Pour pouvoir adhérer à l’union monétaire, chaque
zone euro en fixant les critères que L’Union européenne résulte d’un processus d’intégra- pays s’engage à respecter les critères du Pacte de
ces pays s’engagent à respecter en tion voulue notamment par quelques grandes figures stabilité et de croissance de 1997, parmi lesquels les

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matière d’endettement public : le politiques (Robert Schumann, Konrad Adenauer, plus importants sont de maintenir le déficit public
déficit public doit être maintenu Jean Monnet) dans les années 1950. Ce processus annuel au-dessous de 3 % du PIB et la dette publique
dans la limite de 3 % du PIB, la a commencé en 1951 avec la création de la CECA globale au-dessous de 60 % du PIB.
dette publique ne doit pas dépas- (Communauté européenne du charbon et de l’acier) En raison de l’emballement des déficits publics et du
ser 60 % du PIB. Une procédure de et s’est poursuivi avec la signature, en 1957, du traité poids de la dette publique cumulée, cette ambition
sanction est prévue contre les pays de Rome instituant un marché commun entre les six d’un pacte imposant des règles du jeu communes
ne respectant pas ces critères. pays fondateurs. La disparition des droits de douane fait l’objet de controverses. La plupart des pays de la
à l’intérieur de cette zone (libre circulation des mar- zone euro ne respectent plus les critères du pacte de
POLITIQUE AGRICOLE chandises) s’est poursuivie par la mise en œuvre de la stabilité et les crises des dettes publiques alimentent
COMMUNE (PAC) liberté de circulation des hommes et des capitaux. Les les doutes. Peu de pays sont aujourd’hui à l’abri
Ensemble des mesures prises par avantages attendus de cette intégration économique d’un déclassement de leur note par les agences de
les autorités européennes depuis concernaient les entreprises (baisse des coûts de notation. Les pays les plus vertueux renâclent face
les années 1950 ayant pour objectif production, gains de productivité, amélioration de au devoir de solidarité à l’égard des pays endettés,
de soutenir les revenus des agricul- la compétitivité), mais aussi les consommateurs et la spirale de l’austérité et de la récession menace
teurs européens et de permettre la (baisse des prix, augmentation du pouvoir d’achat, d’aggraver cette situation. L’Union est, d’une certaine
modernisation des exploitations diversification de l’offre de biens). Enfin, l’unification manière, à réinventer : sur le plan monétaire, dix
agricoles, en accompagnant le était censée dynamiser la croissance économique. pays de l’Union n’ont pas adopté la monnaie unique
mouvement d’exode rural. La PAC Parallèlement, quelques politiques communes ont vu et manifestent une réelle défiance à son égard,
absorbe aujourd’hui, à elle seule, le jour, notamment la politique agricole commune. notamment le Royaume-Uni. Cette fragilisation de
38 % du budget européen. En 1992, le traité de Maastricht a marqué une étape la crédibilité internationale de l’euro fait peser des
supplémentaire en instituant l’Union européenne doutes sur la pérennité du système et alimente les
ZONE EURO et en prévoyant une coordination des politiques craintes d’éclatement de la zone euro.
Zone monétaire rassemblant, au économiques des États-membres et la création d’une
sein de l’Union économique euro- monnaie unique, l’euro, sous l’égide de la Banque
péenne (UEM) les pays de l’Union centrale européenne (BCE). Des critères de conver-
européenne qui ont renoncé à leur gence ont été fixés, concernant les objectifs d’inflation
monnaie nationale et ont adopté et d’endettement des États.
l’euro. En 2015, 19 pays en font partie :
l’Allemagne, l’Autriche, la Belgique, Une union monétaire
Chypre, l’Espagne, l’Estonie, la encore fragile
Finlande, la France, la Grèce, l’Irlande, L’intégration monétaire est intervenue avec la créa-
l’Italie, la Lettonie, la Lituanie le tion de la zone euro en 1999 : les 11 pays adhérents
Luxembourg, Malte, les Pays-Bas, le du départ ont été progressivement rejoints par huit
Portugal, la Slovaquie, la Slovénie. autres pays. La mise en circulation des pièces et des

30 Mondialisation, finance internationale et intégration européenne


L’ESSENTIEL DU COURS

Des enjeux économiques, sociaux et (PAC). Les tentatives pour coordonner les politiques ZOOM SUR…
politiques pour l’avenir économiques sont, pour l’instant, restées modestes.
Pour tenter de remédier aux risques d’éclatement Selon certaines analyses, la construction euro- Trois points de vue sur l’Europe
de l’union monétaire, un nouveau traité instituant péenne s’est faite « à l’envers » : le monétaire « La logique actuelle de la consti-
le mécanisme européen de stabilité a été adopté tution économique de l’Europe
par le Parlement européen (mars 2011) et doit être crée une dynamique objective
ratifié par les parlements nationaux. Il prévoit la d’évolution vers une économie
création du MES (Mécanisme européen de stabilité), de plus en plus libérale, portée
fonds commun de ressources monétaires, d’un par des institutions européennes
montant de 700 milliards d’euros, alimenté par qui ne peuvent choisir une autre
les États-membres. L’Allemagne (27 %) et la France direction. Leur seul pouvoir est
(20 %) sont les deux plus gros contributeurs. Le d’accroître la concurrence dans le
traité institue une solidarité entre les États pour marché unique, non de la réduire.
venir en aide au financement de la dette publique Mais est-ce bien ce que souhaitent
de certains d’entre eux, en leur accordant des prêts, aujourd’hui, majoritairement, les
ou en rachetant une partie de la dette. Les États citoyens des démocraties euro-
concernés doivent respecter les recommandations péennes ? Et, si tel est le cas, est-ce
de redressement des comptes publics et de diminu- que demain des choix différents
tion de leur endettement. pourront être faits ? » (Jean Paul
Par ailleurs, l’UE affiche l’ambition de parvenir Fitoussi, La Politique de l’impuis-
à une certaine harmonisation sociale entre ses sance, 2005)
membres. Cet objectif est loin d’être réalisé, car le « Je pense fermement que l’élar-
paysage social de l’Europe est d’une grande diver- d’abord, le politique ensuite. Il n’y a pas, au sein gissement de l’UE contribuera
sité. Si l’on parle parfois d’un modèle social euro- de l’Europe, une autorité politique incontestée, positivement à la croissance
péen, c’est surtout par référence à celui des pays ni un budget européen permettant de mobiliser économique et au bien-être de
fondateurs de l’Union, car la protection sociale, par des moyens financiers importants. La politique l’ensemble de l’UE. Il ouvrira de
exemple, n’est pas homogène d’un bout à l’autre du budgétaire reste entre les mains des États natio- nouvelles possibilités en termes
continent. Les nouveaux arrivants de l’Europe de naux et la crise financière a fait perdre au pacte d’échanges commerciaux et de flux

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l’Est, du Centre et du Sud ont des caractéristiques de stabilité l’essentiel de sa crédibilité. La BCE a d’investissement [...]. Ce mouve-
sociales (niveau de salaires, politique familiale, assoupli sa position, mais elle doit mener une ment devrait se traduire par des
systèmes de retraite, couverture santé…) éloignées politique monétaire unique face à des pays dont les baisses de prix et une hausse de la
de celles des pays de l’ouest et du nord de l’Europe. problèmes exigeraient des réponses différenciées. productivité et contribuer à rele-
L’Europe sociale est aujourd’hui une mosaïque, L’Union fait face à des chocs asymétriques touchant ver le potentiel de croissance de
autrement dit une illusion. certains de ses membres sans concerner les autres l’Union. » (Discours de Jean-Claude
Derrière les objectifs économiques se profile un (dette publique, vieillissement démographique, Trichet, ex-président de la BCE,
objectif politique qui ne fait pas consensus. L’Union déficit de la protection sociale…). Forum économique international
peut-elle aller vers une gouvernance européenne Parler d’une seule voix sur la scène internationale des Amériques, conférence de
avec un exécutif émanant d’un vote démocratique ? face aux autres géants suppose des abandons de Montréal, mai 2005.)
Les organes politiques existants (Commission euro- souveraineté dans des domaines comme la poli- « Nous avons été nombreux aussi
péenne et Parlement européen) ont aujourd’hui tique étrangère ou la défense nationale, préroga- pour dénoncer la mise en place
un pouvoir limité et de faibles marges d’action. La tives traditionnelles des États-Nations. Les cultures d’un marché intérieur sociale-
BCE est indépendante du pouvoir politique, ce qui politiques marquées par l’Histoire et le poids des ment si dérégulé qu’il menace
pose la question de la légitimité de ses décisions. opinions publiques nationales rendent cette étape d’emporter toute l’organisation de
Le budget communautaire est embryonnaire et de l’intégration plus problématique que les précé- nos sociétés. Pourtant quand une
encore dévoré par la Politique agricole commune dentes. crise éclate dont les conséquences
s’annoncent si profondes, on est
en droit d’examiner soigneu-
sement les méthodes mises
QUATRE ARTICLES DU MONDE À CONSULTER en œuvre pour y faire face. On
mesure alors bien la stupidité
• Optimisation fiscale : l’Europe impose plus de transparence p. 34 des techniques utilisées dans cette
(Cécile Ducourtieux, lemonde.fr, 04.10.2015) circonstance. C’est le dogmatisme
libéral qui a conduit à l’applica-
• Les Européens ne sont pas prêts au « big bang fédéral » p. 34-35 tion de recettes aussi éculées
(Claire Gatinois et Philippe Ricard, Le Monde daté du 15.09.2012) que ces politiques d’austérité
et de privatisation généralisée
• Bataille sur le programme de la Commission européenne p. 35-36 imposées de force par le FMI et la
(Philippe Ricard, Le Monde daté du 26.06.2014) Commission européenne. » (Jean-
Luc Mélenchon, Parti de gauche,
• L’objectif (presque) secret de la BCE p. 36 «Il ne faut pas laisser tomber la
(Marie Charrel, Le Monde daté du 05.10.2015) Grèce», billet posté sur son blog
le 14/09/2011)

Mondialisation, finance internationale et intégration européenne 31


UN SUJET PAS À PAS

ZOOM SUR…
Les étapes de l’intégration
Épreuve composée, 3e partie :
européenne À  l’aide de vos connaissances et du dossier
Lorsque plusieurs nations ou
régions constituent un espace
documentaire, vous expliquerez que la
économique unique à partir d’éco-
nomies nationales cloisonnées,
constitution d’une union économique
on parle de « processus d’inté-
gration ». Traditionnellement, on
et monétaire a été une étape importante
distingue cinq étapes dans l’inté-
gration. Les trois premières étapes
de l’intégration européenne.
ont pour objectif la création d’un Document 1 Document 3
grand marché par la suppression
des entraves à l’échange. 2010 2011

ZONE DE LIBRE-ÉCHANGE Flux (en %) Flux (en %)


Aucune barrière tarifaire ou non Union 28,4 56,7 35,6 57,5
tarifaire au sein de la zone, mais européenne à 27
conservation par chaque pays
d’une politique douanière exté- Union
rieure autonome (1951 : marché européenne 24,0 48,0 22,0 35,6
commun du charbon et de l’acier, et monétaire à 17
la CECA).
dont :
UNION DOUANIÈRE Allemagne 2,1 4,2 0,7 1,1
Mise en œuvre d’une politique Belgique 12,8 25,6 8,6 13,9

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douanière commune aux membres Espagne 1,5 3,0 – 1,3 – 2,1
de la zone vis-à-vis de l’extérieur. Irlande 1,2 2,5 0,7 1,2
(1957 : traité de Rome ; création de Document 2 Italie – 0,3 – 0,7 11,9 19,2
la CEE et mise en place progressive Luxembourg 1,5 3,0 – 1,5 – 2,4
d’une union douanière). Trois ans après la naissance de l’euro, monnaies et pièces Pays- Bas 4,9 9,8 2,5 4,0
sont finalement disponibles. […] mais qu’est-ce que ça Autres pays 4,4 8,7 13,6 21,9
MARCHÉ COMMUN change ? La différence est énorme. La façon dont les de l’Union
Ouverture de l’ensemble des Européens construisent leur identité ne sera plus jamais européenne
marchés (1986 : signature de l’Acte la même. La monnaie a toujours eu une grande influence dont :
unique européen. La CE se dote d’un sur la façon dont les gens se perçoivent. Elle représente Pologne 0,8 1,7 0,3 0,5
symbole d’unité : le drapeau euro- beaucoup plus qu’un bien utile pour l’économie. Elle République tchèque 0,5 1,0 0,8 1,3
péen. L’Acte unique prévoit l’harmo- remplit également des fonctions sociales importantes de Roumanie 0,4 0,7 0,0 0,0
nisation des normes, la disparition par son statut de symbole national. Comme un drapeau, Royaume-Uni 5,1 10,2 12,1 19,6
des contrôles aux frontières, l’ouver- ou un hymne national, la monnaie contribue à créer Suède – 2,6 – 5,1 0,4 0,6
ture des marchés publics). une identité collective, le sens d’une appartenance à Autres pays 7,9 15,7 5,6 9,0
une communauté. […] Les Français n’auront plus leurs industrialisés
UNION ÉCONOMIQUE francs pour leur rappeler leurs origines. Les Allemands
Approche plus volontariste qui n’auront plus leurs marks, symboles de l’Allemagne dont :
prévoit une régulation du marché respectable née des cendres de la Seconde Guerre Australie 0,4 0,8 1,9 3,1
par des interventions étatiques et mondiale. Les Grecs n’auront plus leurs drachmes et États-Unis 0,2 0,4 4,5 7,2
une harmonisation des politiques leurs échos de la splendeur passée d’Athènes. À la place, Japon – 0,8 – 1,5 0,5 0,7
économiques (1992 : signature du dans une génération, tout le monde n’aura connu que Norvège 0,4 0,7 1,5 2,4
traité de Maastricht ; création de la l’euro. De manière inévitable, les citoyens de tous les Suisse 8,3 16,5 – 2,0 – 3,2
Banque centrale européenne, adop- pays membres de la zone vont commencer à se sentir liés Reste du monde 13,8 27,6 20,7 33,5
tion du principe de subsidiarité). par une entité sociale identique, l’Europe. Les identités
nationales ne vont bien évidemment pas disparaître, dont :
UNION ÉCONOMIQUE mais une nouvelle identité européenne va sûrement Brésil 3,7 7,3 3,4 5,4
ET MONÉTAIRE naître. […] Français, Allemands, Portugais, Finlandais Chine 1,4 2,9 1,6 2,6
La zone se dote de politiques se sentiront désormais unis comme jamais auparavant. Hong-Kong 1,6 3,1 1,6 2,6
communes et crée une monnaie Plusieurs peuples, une seule nation. Inde 0,8 1,7 0,7 1,1
commune, voire unique (1999 : Russie 1,6 3,3 5,2 8,4
création de la zone euro par 11 pays, (Source : « Euro identité », Benjamin Cohen,
la zone comportant aujourd’hui Alternatives économiques, n° 199, janvier 2002.) Total 50,1 100,0 61,9 100,0
19 membres).

32 Mondialisation, finance internationale et intégration européenne


UN SUJET PAS À PAS

Exemple de corrigé rédigé avantages techniques indéniables sur l’harmoni- ZOOM SUR...
L’intégration européenne est une œuvre de longue sation des systèmes de prix et sur la fluidité des
haleine qui a débuté dans les années 1950 et a été paiements, il est loin d’être aujourd’hui plébiscité Les étapes de la construction
marquée par les étapes décisives du traité de Rome comme le symbole d’une citoyenneté européenne européenne
en 1957 (marché commun), du traité de Maastricht et fait l’objet d’une crise de confiance.
(1992) et de la création de la monnaie unique Mais la question de la cohérence monétaire de 1951
pour la zone euro (1999). Chacune de ces étapes l’Union européenne (incomplète puisque 10 pays Création de la CECA (Communauté
a constitué un approfondissement du processus n’appartiennent pas à la zone euro) renvoie à européenne du charbon et de
d’intégration, qui devrait conduire, à terme, à une la question de la coordination des politiques l’acier).
unification économique complète de l’Europe. économiques nationales : cette coordination est
Une autre ambition consiste à envisager pour le aujourd’hui encore très fragile. La situation des 1957
futur une intégration sociale et politique, mais finances publiques des États membres est très dis- Traité de Rome (marché commun
cette option rencontre des résistances et ne fait parate. Certains sont excédentaires (Allemagne) ou entre l’Allemagne, la Belgique, les
pas l’unanimité. faiblement déficitaires (Suède, Finlande, Autriche). Pays-Bas, le Luxembourg, la France
L’étape de la création d’un grand marché intérieur D’autres pays, au contraire, sont au bord de la ces- et l’Italie).
européen s’est appuyée sur la disparition des sation de paiement (Grèce, Espagne) ou affichent
droits de douane intra-européens, l’homogénéi- des taux de dette publique dépassant le montant 1973
sation des réglementations concernant la produc- de leur propre PIB (Italie, Irlande, Portugal). L’Europe à 9 : adhésion du
tion de biens et de services en matière de normes Cette situation de l’endettement public interdit Danemark, de l’Irlande et du
sanitaires ou de sécurité, l’instauration de règles aujourd’hui d’envisager une autre coordination Royaume-Uni.
de concurrence harmonisées dans l’Union et la des politiques économiques que celle qui prône
libre circulation des hommes, des marchandises l’austérité budgétaire mais engendre la spirale de 1981
et des capitaux. la stagnation ou de la récession. Dans ces condi- Entrée de la Grèce.
Pour parvenir à ce résultat, les États ont dû tions, on voit mal comment l’étape suivante de
renoncer à une part de leur souveraineté politique l’intégration, l’intégration politique, pourrait être 1985
sur l’organisation des structures productives et des mise en œuvre. Accords de Schengen : libre circu-
échanges sur leur territoire. Le résultat de cette lation des personnes, entrée en
étape d’intégration commerciale se lit clairement vigueur en 1995.
Ce qu’il ne faut pas faire

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dans les documents 1 et 3 : le commerce extérieur
de la France, par exemple, est essentiellement • Omettre de souligner, à partir du document 1, 1986
centré sur ses voisins immédiats appartenant à l’importance relative du commerce L’Europe à 12 : entrée de l’Espagne
l’Union européenne (en 2010, plus des deux tiers intra-européen. et du Portugal.
du commerce extérieur de la France concernaient • Prendre « au pied de la lettre » le jugement
un partenaire localisé en Europe). De même, plus exprimé par l’auteur du document 2, 1992
de la moitié des flux d’investissements directs à sans le confronter, avec le recul, à la réalité Traité de Maastricht instituant
l’étranger réalisés par les entreprises françaises du fonctionnement actuel de la zone euro. l’Union européenne.
ont pour destinataire un pays appartenant à
l’Union européenne à 27, en particulier un pays 1995
de la zone euro. Europe à 15 (entrée de l’Autriche,
Une étape supplémentaire a consisté, pour une la Finlande et la Suède).
partie des pays de l’Union (11 pays au départ, 17
aujourd’hui) à se défaire de leur souveraineté 1999
monétaire au profit d’une monnaie unique, l’euro, Création de la zone euro (au départ
désormais gérée par un organisme supranational, 11 pays, aujourd’hui 17).
la Banque centrale européenne. Le document 2
affirme que cette unification monétaire, au-delà 2002
des avantages techniques qu’elle était censée pro- Passage effectif à l’euro en billets
curer, a aussi une dimension symbolique qui en et en pièces.
fait un instrument de la construction d’une iden-
tité européenne. Cette affirmation doit cependant 2004
être prise avec prudence, au regard notamment Europe à 25 (Chypre, Estonie,
des déboires récents d’un certain nombre de pays Hongrie, Lettonie, Lituanie, Malte,
de la zone euro pour lesquels l’hypothèse d’une Pologne, République tchèque,
sortie du système a été envisagée. Si l’euro a des Slovaquie, Slovénie).

2005
AUTRES SUJETS POSSIBLES SUR CE THÈME Rejet en France et aux Pays-
Bas du projet de Constitution
Dissertation européenne.
– À quels obstacles la coordination des politiques économiques se heurte-t-elle dans l’Union européenne ?
– L’Union européenne constitue-t-elle un espace économique homogène ? 2013
Entrée du 28e État, la Croatie.

Mondialisation, finance internationale et intégration européenne 33


LES ARTICLES DU

Optimisation fiscale :
l’Europe impose plus de transparence
C
e devait être l’essentiel par les révélations LuxLeaks Un secteur sanctifié au 1 er  janvier 2017 et que la
du menu de l’Ecofin visant le Luxembourg, en Le pari de Bruxelles ? Que les rétroactivité soit de 3 ans seu-
(réunion des ministres novembre 2014. rulings, une fois connus, soient lement pour les rulings ter-
des finances de l’Union euro- Critiquée pour son manque dénoncés par les Etats s’esti- minés au 1er  janvier 2017, date
péenne), du mardi 6 octobre à de volonté jusqu’alors pour mant lésés, et que ces pratiques de l’entrée en vigueur de cette
Luxembourg. Les grands argen- régenter ce type de pratiques finissent du coup par dispa- directive transparence.
tiers européens ont – enfin – choquantes (certaines sociétés raître. Mais si, fin 2014, tout le L’enjeu de la rétroactivité est
trouvé un accord politique sur parvenant à échapper totale- monde y est allé de sa décla- conséquent : elle peut per-
la transparence des « rulings », ment à l’impôt), la Commission ration sur la nécessité d’une mettre de lancer des redresse-
ces contrats fiscaux ultra- européenne avait voulu réagir plus grande justice fiscale, les ments fiscaux potentiellement
avantageux signés entre des vite et fort, en 2014. D’autant mois passant, et d’autres crises lucratifs.
administrations et certaines plus que son tout nouveau s’accumulant (les migrants, la Il est en tout cas notable que
multinationales, et dénoncés président, Jean-Claude Juncker, Grèce, etc.), le « momentum » le Luxembourg, qui occupe
était personnellement attaqué, politique européen s’est un la présidence tournante de
certains dénonçant sa supposée peu dilué. La proposition de la l’Union depuis juillet et jusqu’à
POURQUOI tolérance à l’égard de tels Commission a fait son chemin, fin 2015, a fait beaucoup pour
CET ARTICLE ? contrats quand il était premier mais laborieusement. faire avancer le dossier. Il est
ministre du Luxembourg (il a Il faut dire que la fiscalité manifeste qu’il veut être irré-
La « bienveillance fiscale » de occupé ce poste pendant près est un des secteurs les plus prochable sur ce sujet, pour ne
certains États de l’Union euro- de dix-neuf ans). Le commis- sanctifiés de l’Europe. Pour y pas prêter, à nouveau, le flanc
péenne à l’égard de firmes mul- saire en charge de la fiscalité, le toucher, il faut l’unanimité à la critique.

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tinationales constitue une « dis- Français Pierre Moscovici, a fait des Etats membres et certains Avec cet accord trouvé à 28
torsion de concurrence » qui une proposition de directive rechignent. Ce sont en général Etats membres, mardi, il ne
avantage certains pays et péna- dès mars 2015. Elle rendait obli- toujours les mêmes : l’Irlande, manque plus que l’avis du
lise les autres. Les contrats fis- gatoire la transmission auto- les Pays-Bas, le Royaume-Uni, le Parlement pour une entrée en
caux opaques permettent en ef- matique des accords fiscaux Luxembourg, qui ont fait de la vigueur prévue au 1er  janvier
fet à des entreprises de pratiquer entre Etats membres de l’Union. fiscalité une des armes de leur 2017.
une sorte de « dumping fiscal ». Avec une réactivité de dix ans : attractivité économique.
La Commission européenne se tous les rulings des dix der- Cécile Ducourtieux
propose d’encadrer plus sévère- nières années, y compris ceux Rétroactivité (Bruxelles, bureau européen)
ment ces pratiques déloyales. n’ayant plus cours aujourd’hui, Le texte propose que la rétroac- lemonde.fr, 04.10.2015
devaient être déclarés par les tivité des rulings soit de 5 ans
administrations fiscales. pour les rulings encore valides

Les Européens ne sont pas prêts


au « big bang fédéral » POURQUOI CET ARTICLE ?

F
aire de l’Europe une bâtie sans union politique. anglo-saxonne un brin chimé-
fédération. Le général de L’Américain Joseph Stiglitz, Prix rique. « Le big bang fédéral n’est La construction européenne
Gaulle jugeait la tâche Nobel d’économie en 2001, est pas possible : les dirigeants n’y semble dans une impasse : l’union
impossible. « On ne peut, disait- de cet avis. Pour sortir de la sont pas favorables, pas plus politique, dans une optique fédé-
il, faire une omelette fédérale crise, la zone euro n’a, dit-il, que que les opinions, constate un raliste, ne fait pas consensus
avec les œufs durs que sont les deux options : « Faire plus ou diplomate européen. Il faut dans les opinions publiques des
vieilles nations d’Europe. » Des moins d’Europe. » Autrement chercher des voies moyennes différents pays de l’Union L’idée
décennies plus tard, c’est pour- dit : redonner aux pays la pour avancer. » d’une solidarité financière euro-
tant le « saut fédéral » qui est liberté de dévaluer leur propre Les ministres des finances de péenne a du mal à vaincre le poids
évoqué pour réparer les mal- monnaie ou construire des l’union monétaire, réunis ven- de l’Histoire.
façons d’une union monétaire États-Unis d’Europe. Une vision dredi 14 et samedi 15 septembre

34 Mondialisation, finance internationale et intégration européenne


LES ARTICLES DU

à Nicosie, procèdent donc par plaidant mercredi, au parle- traditionnel proeuropéen de la pour ceux qui n’ont pas respecté
étapes. À Chypre, il sera ques- ment européen, pour « une Péninsule faiblit. L’appartenance les règles. Finalement, les plus
tion de l’Union bancaire. Une fédération d’États nation »… à la zone euro est devenue syno- fédéralistes sont ceux qui ont
avancée vers l’intégration finan- vingt ans après un discours très nyme d’efforts non récom- tout à gagner d’une Europe plus
cière puisque les banques de similaire de Jacques Delors. En pensés. « Pendant des années, politique. Au Portugal par
la zone euro seront soumises, prônant une réforme des traités, l’Europe a représenté ‘’quelque exemple, sous tutelle de la
d’ici à 2013, à une supervision il se rapproche ainsi de la vision chose de plus’’, aujourd’hui, c’est « troïka » de ses bailleurs de
unique de la Banque centrale d’Angela Merkel. La chancelière ‘’quelque chose en moins’’ », fonds (Commission, Fonds
européenne (BCE), seule véri- allemande appelle à la mise en regrette l’ancien président du monétaire international et BCE).
table institution fédérale. place d’une Union politique Conseil Giuliano Amato. La crise « Un vrai fédéralisme remettrait
Avant d’aller au-delà, il faudra d’inspiration fédérale, autour et l’austérité n’expliquent pas un peu de démocratie dans cette
attendre les premières conclu- d’un parlement européen aux tout. En Finlande, petit pays Europe qui nous impose des
sions du rapport d’Herman pouvoirs renforcés. relativement épargné par les choses [par l’intermédiaire
Van Rompuy, lors du sommet turbulences, parler de mutuali- d’entités non élues] », pense
européen des 18 et 19 octobre. La « bonne combinaison » sation de dettes, de solidarité Diogo Teixeira, financier de
Jeudi, le président du Conseil Une vision qui froisse encore financière ou d’union budgé- Lisbonne. En Espagne, la popu-
européen a déjà suggéré, dans la France jacobine. À l’Élysée, taire est très « délicat », recon- lation, frappée par un chômage
une note envoyée aux capitales, on cherche plutôt la « bonne naît Teija Tiilikainen, directrice de masse, est en colère mais
d’aller vers un « budget central » combinaison » entre la souverai- de recherche à l’institut finlan- surtout contre l’État. Et cer-
de la zone euro, susceptible de neté des États et les instruments dais des affaires internationales. taines régions indépendan-
doper les transferts entre États fédéraux, comme la BCE. Le Même en Allemagne, fédérale tistes, comme la Catalogne,
en contrôlant davantage leurs débat est donc (ré) ouvert. Dans par construction, le sentiment verraient d’un bon œil que le
choix. Une façon de réconcilier la sphère politique en tout cas. proeuropéen décline, observe gouvernement central perde du
ceux qui ne veulent pas d’un Mais les populations sont-elles Ulrike Guérot, responsable à pouvoir au profit de l’Europe,
grand soir fédéral, comme les prêtes ? Berlin du centre de réflexion suppose Rafaël Pampillon, pro-
Français, et ceux qui refusent En Italie, « le fédéralisme est European Council on Foreign fesseur à l’IE Business School de
une mutualisation des dettes, culturellement, économique- Relations. « Aujourd’hui, si on Madrid.
comme les Allemands. Mais, ment, et politiquement accep- interroge la population, je pense

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nulle part, le mot fédéralisme table, assure Matteo Cominetta, qu’elle sera à 70 % contre un saut Claire Gatinois
n’est écrit. C’est Manuel Barroso, économiste italien résident à fédéral, déplore-t-elle. Les et Philippe Ricard
président de la Commission Londres, nous n’avons pas la Allemands éprouvent un senti- Le Monde daté du 15.09.2012
européenne qui a osé, le pre- fierté nationale que vous avez en ment de trahison. » Ils se sentent
mier, franchir la ligne, en France ! » Mais le sentiment victimes et pensent qu’ils paient

Bataille sur le programme de la


Commission européenne
D
errière la nomination Union de libertés, de justice et de une politique d’investissements instrument de discipline budgé-
de Jean-Claude Juncker, sécurité » et l’Europe comme européens plus ambitieuse, taire est « un excellent cadre » et
une autre bataille est « un acteur mondial fort ». susceptible de soutenir la offre déjà « une multitude de
engagée par David Cameron : Derrière les slogans se cachent croissance sans creuser davan- possibilités de flexibilité ». Pour
les priorités du prochain pré- des divergences en matière éco- tage les déficits nationaux, en
sident de la Commission euro- nomique, tandis que l’union particulier dans les pays qui POURQUOI CET ARTICLE ?
péenne. Elles devaient être monétaire est en convalescence, n’ont, comme la France, plus de
discutées par les chefs d’États avec une reprise modeste et marges de manœuvre. L’Europe est partagée entre une
et de gouvernement des Vingt- une déflation rampante. Les vision « rigoriste » qui privilégie la
Huit jeudi 26 juin, en marge dirigeants sociaux-démocrates, LA « PIRE DES ERREURS » discipline budgétaire et la réduc-
des cérémonies de commémo- Matteo Renzi en tête, sont prêts En face, Angela Merkel défend tion des dettes publiques et une
ration de la Grande Guerre, à à soutenir Jean-Claude Juncker, bec et ongles le pacte de stabilité vision « souple » qui préconise la
Ypres (Belgique). Herman Van mais ils lui demandent sinon de et de croissance en dépit des relance de la croissance, en étant
Rompuy a esquissé cinq axes : réformer le pacte de stabilité, du ajustements suggérés par son moins regardant sur les critères
« Croissance, emplois et com- moins d’en avoir une interpréta- partenaire de grande coalition à du Pacte de stabilité. Vertu contre
pétitivité », « une Union pour tion « intelligente » et « souple ». Berlin, le Parti social-démocrate. laxisme ? Ou entêtement contre
tous » dans le domaine social, François Hollande insiste en Mercredi, la chancelière alle- lucidité ?
« une Union de l’énergie », « une public pour mettre en œuvre mande a répété que cet

Mondialisation, finance internationale et intégration européenne 35


LES ARTICLES DU

son ministre des finances, pilotage de l’union monétaire : nord ni au sud de la zone euro. Mais la dirigeante allemande est
Wolfgang Schäuble, créer de « La coordination des politiques Les pays vertueux ne veulent d’autant plus déterminée qu’elle
nouvelles dettes serait la « pire économiques doit être encore pas financer sur des fonds euro- considère que la France et l’Italie
des erreurs ». Dans son projet de renforcée », écrit-il. Le président péens les réformes de leurs ne réforment pas assez vite et
déclaration, Herman Van du Conseil européen sait qu’An- voisins. Ceux du sud mettent en ont du mal à tenir leurs engage-
Rompuy cherche le juste équi- gela Merkel cherchera à relancer avant leur souveraineté pour ne ments en termes de finances
libre entre « une consolidation d’ici à la fin de l’année l’idée de pas se laisser « dicter » ce qu’ils publiques.
budgétaire favorable à la crois- contrats signés entre chaque ont à faire.En décembre 2013, la
sance » et « les réformes structu- gouvernement et les autorités discussion sur le sujet avait été Philippe Ricard
relles », en ligne avec les règles européennes, afin d’encadrer les particulièrement houleuse. La Le Monde daté du 26.06.2014
édictées par le pacte de stabilité réformes en échange d’incita- chancelière avait conclu qu’il
et de croissance. Mais il appelle tions financières. Cette perspec- valait mieux ne pas trancher
à de nouvelles avancées dans le tive ne plaît pas vraiment ni au avant les élections européennes.

L’objectif (presque) secret de la BCE


A
première vue, le chiffre easing  » en anglais, QE). De la compétitivité à l’export des d’économistes attendaient pour
est plutôt encombrant 60 milliards d’euros par mois, produits de la zone euro. septembre, la Réserve fédérale
pour Mario Draghi, le ce plan doit durer jusqu’en américaine a poussé le cours
président de la Banque centrale septembre 2016, soit plus de Tirer l’euro à la baisse du billet vert à la baisse face
européenne (BCE). D’après les 1 100 milliards au total. En théorie, influencer le taux à l’euro. De quoi contrarier
statistiques publiées mercredi Las ! Inquiets de la faiblesse de change ne relève pas du les plans de Mario Draghi. Et

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30 septembre par Eurostat, l’in- des prix, les économistes mandat de la BCE, contraire- justifier l’augmentation de la
flation a en effet reculé de 0,1 % appellent déjà la BCE à faire ment à d’autres banques cen- taille du QE. La question est
dans la zone euro en septembre. davantage. Selon l’agence de trales. Longtemps, elle a d’ail- désormais de savoir quand il
Coupable : la baisse des cours du notation Standard & Poor’s, il leurs rechigné à entrer dans l’annoncera. Et quels motifs il
pétrole. Mais pas seulement. Si conviendrait que le QE s’étende « la guerre des monnaies », avancera pour le justifier. Merci
l’on exclut les tarifs de l’énergie au moins jusqu’à mi-2018, au grand dam des industriels l’inflation faible…
et de l’alimentation, les prix ont et en augmenter les mon- français. Mais, aujourd’hui,
en effet progressé de 1 %. Soit tants jusqu’à 2 400 milliards elle ne se prive plus de le faire. Marie Charrel
bien en dessous de la cible de d’euros. D’autres estiment que Avec succès : entre avril 2011 et Le Monde daté du 05.10.2015
2 % que s’est fixée l’institution. les rachats devraient passer à mars 2014, l’euro est tombé de
Cela fait des mois que l’union 80 milliards par mois. La pres- 1,40 à 1,05 dollar. Depuis, il est
monétaire est piégée dans la sion monte, et les membres de remonté à 1,11 dollar. POURQUOI CET ARTICLE ?
trappe de l’inflation basse. Une la BCE y semblent réceptifs. Que se serait-il passé si, dans le
bonne chose pour les consom- Mais pas tellement à cause de même temps, les prix étaient Après des décennies de lutte
mateurs. Moins pour les Etats, l’inflation. eux aussi remontés ? La BCE se contre l’inflation, il apparaît
car, dans ces conditions, il est Car l’institution, qui présente serait retrouvée en porte-à-faux aujourd’hui qu’un minimum
compliqué de réduire l’endet- pourtant la transparence comme entre sa cible officielle, l’infla- de hausse des prix est néces-
tement public. Surtout : les l’un des piliers de sa stratégie, n’a tion à 2 %, et son objectif de saire au soutien de l’activité
prix atones sont également pas été complètement franche. moins en moins officieux, tirer économique. La politique
synonymes de croissance ané- En vérité, l’objectif du QE est l’euro à la baisse. Maintenir le monétaire de la BCE en faveur
mique. Pour les réanimer, la moins de relancer l’inflation que QE ou l’augmenter aurait alors d’un crédit abondant vise à
BCE a donc lancé, en janvier, un de maintenir les taux d’intérêt été difficile à justifier. la fois à retrouver l’objectif
programme de rachat massif de souverains à un niveau très Mais le hasard fait bien les des 2 % annuels d’inflation et
titres de dettes, essentiellement bas. Et surtout, de tirer le cours choses. Car en repoussant à faire baisser l’euro, face au
publiques : l’assouplissement de l’euro à la baisse face aux un peu le relèvement de ses dollar notamment.
quantitatif («  quantitative autres devises, afin de regonfler taux directeurs, que nombre

36 Mondialisation, finance internationale et intégration européenne


durable
économie
du développement

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L’ESSENTIEL DU COURS

NOTIONS CLÉS
BIEN-ÊTRE
Sentiment de satisfaction qu’une
La croissance économique
population éprouve à l’égard de
ses conditions d’existence. Cette
notion subjective peut être appro-
chée par des mesures objectives
est-elle compatible
(niveau de vie, état de santé, climat
social, etc.), mais aussi par des
enquêtes d’opinion.
avec la préservation
BIENS COLLECTIFS
Biens sans propriétaire repé-
rable pour lesquels il n’y a ni
rivalité d’usage (l’usage par une
de l’environnement ?
L
personne n’empêche pas l’usage
par d’autres) ni exclusion d’usage a croissance économique a pour finalité d’améliorer les condi-
(tout le monde peut en profiter) :
l’éclairage d’un phare en mer, la
tions de vie et le bien-être de la population. Pourtant, certaines
propreté des rues, la lumière de de ses conséquences, comme l’épuisement des ressources
la pleine Lune… naturelles ou l’aggravation de la pollution, posent la question de
BIENS COMMUNS sa soutenabilité à long terme. Dans quelle mesure, par exemple,
Biens de nature collective dont les risques liés au réchauffement climatique pour les générations
l’usage est non exclusif (accessible
à tous), comme la qualité de l’air ou
futures peuvent-ils faire l’objet d’une politique climatique de la part
les ressources en eau. Ils peuvent des pouvoirs publics ?

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cependant faire l’objet d’une riva-
lité d’usage s’ils ne font pas l’objet
d’une gestion raisonnée. Croissance économique et bien être :
une relation complexe
BIOCAPACITÉ La corrélation entre l’abondance de biens matériels et
Capacité d’une zone biologique- le bien-être des êtres humains fait aujourd’hui, dans
ment productive à générer des les pays développés, l’objet d’analyses critiques : les
ressources renouvelables et à études montrent, en effet, qu’au fur et à mesure de
absorber les déchets résultant de l’accroissement de la richesse le degré d’insatisfac-
leur consommation. La biocapacité tion de la population ne recule pas, voire, parfois,
de la Terre est évaluée à 12 milliards augmente. Au-delà d’un certain seuil, il semble
d’hectares globaux, soit 1,8 hectare que le « rendement marginal en bien-être » de la
en moyenne par personne. croissance devienne décroissant.
Pour améliorer leurs conditions de vie, les hommes
DÉCROISSANCE ont à leur disposition quatre types de « capital » :
Objectif prôné par certains naturel, physique produit, humain, social et insti-
courants de pensée critiques à tutionnel. Le capital naturel regroupe les ressources
l’égard de la poursuite de notre renouvelables et non renouvelables offertes par
modèle de croissance. Ces courants la nature. Par exemple, l’énergie fossile est non
antiproductivistes alimentent renouvelable, mais les forêts, en tenant compte
leur réflexion par le constat de des rythmes de reconstitution, sont des ressources
l’épuisement des ressources non renouvelables.
renouvelables et des atteintes à Le capital physique produit recouvre les biens de
l’environnement (dégradation des production destinés à une utilisation future (concrè-
sites, pollution, etc.). tement, le stock de capital accumulé par l’homme Mobilisable au niveau individuel ou collectif, il peut
par le biais de l’investissement). être vecteur de confiance, de coopération voire de
EXTERNALITÉ NÉGATIVE Le capital humain, notion introduite par l’éco- convictions communes.
Effet négatif d’une activité écono- nomiste G. Becker, comprend les connaissances Le capital institutionnel représente les structures
mique sur son environnement, et les aptitudes humaines, dont certaines sont sociales et politiques (État, juridictions, administra-
non compensé financièrement transférables, notamment par l’éducation, ainsi que tions, groupes d’intérêts, etc.), qui peuvent avoir des
par son auteur. Exemples : pollu- l’expérience et le savoir-faire accumulés par chacun. effets positifs ou négatifs sur la vie de chacun. On
tion atmosphérique industrielle, Le capital social comprend les réseaux de relations considère, par exemple, que des institutions démo-
disparition d’une ressource natu- dont dispose une personne ou un groupe social, dans cratiques ont des effets positifs sur les relations
relle, embouteillages routiers, etc. la sphère professionnelle et dans la sphère privée. sociales et la diffusion du savoir.

38 Économie du développement durable


L’ESSENTIEL DU COURS

Les limites écologiques Les réglementations consistent à limiter voire interdire ZOOM SUR…
de la croissance économique les émissions par la loi, par la fixation de normes et de
La prise de conscience des dommages que la crois- sanctions en cas de non-respect. L’arme fiscale, quant Soutenabilité faible ou forte
sance fait subir à l’environnement s’est faite progres- à elle, consiste à faire payer le coût environnemental La soutenabilité faible (soutenue
sivement, mais elle est de plus en plus partagée par des émissions par le producteur ou l’utilisateur par le par le courant libéral) consiste
l’opinion publique. biais d’une écotaxe qui augmente le prix des produits : à considérer que la disparition
Le problème majeur concerne le réchauffement l’utilisateur (entreprise ou ménage) est incité à choisir les d’une ressource naturelle est
climatique, conséquence des émissions de gaz à produits les moins polluants car moins taxés. Enfin, le acceptable si elle peut, pour les
effet de serre (GES) liées à l’activité humaine (trans- marché des droits d’émission, mis en place par exemple générations futures, être rempla-
ports, agriculture, logement résidentiel, industrie dans l’Union européenne depuis 2005, consiste à attri- cée par une ressource de subs-
manufacturière, etc.). Des accords internationaux buer à chaque site de production des « droits à polluer », titution produite par l’homme.
ont été signés pour réduire ces émissions, mais ces droits pouvant être revendus en cas de non-utilisation. Par exemple, la déforestation
le consensus politique n’est pas acquis au niveau Les entreprises les plus polluantes sont contraintes des forêts primaires peut être
mondial. L’augmentation de la pollution de l’air et la d’acheter des droits au-delà de leurs propres quotas, les compensée par des politiques
dégradation de la qualité de l’eau constituent d’autres entreprises « vertueuses » tirant profit de leurs droits de reboisement. Le capital
aspects de ces dommages. non utilisés. produit par l’homme est donc
La surexploitation des ressources naturelles fait substituable au capital naturel.
naître d’autres inquiétudes pour le futur (épuise- Quels effets attendre La « version forte » de la soutena-
ment des gisements énergétiques et des réserves de de ces instruments ? bilité, défendue notamment par
minerais, mais aussi prélèvements excessifs sur les L’ensemble de ces mesures n’a pas eu, jusqu’à présent, le courant écologiste, considère
ressources renouvelables [ressources halieutiques d’effet significatif global sur les niveaux d’émissions que la disparition irréversible
des océans, déforestation…]). Enfin, la disparition mondiales de GES. Certains pays ont obtenu des résul- de certaines ressources natu-
de milliers d’espèces animales ou végétales chaque tats, comme la Suède, qui a mis en place une taxe-car- relles constitue une catastrophe
année représente une menace pour l’avenir des bone depuis plus de vingt ans. Mais l’Union européenne pour l’avenir en raison de leur
écosystèmes et pour la biodiversité. n’a toujours pas de fiscalité écologique cohérente. Le caractère « irremplaçable » (sites
marché des quotas d’émissions qu’elle a mis en place naturels, biodiversité animale
Vers un modèle de développement n’est pas efficace car les attributions initiales de droits ou végétale). Ce courant préco-
soutenable ? à polluer ont été trop généreuses, et le prix de la tonne nise donc l’arrêt de l’usage des

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La notion de développement soutenable ou durable de carbone s’est effondré, ôtant au mécanisme tout ressources non renouvelables
(en anglais sustainable) est apparue dans les travaux caractère incitatif. D’autre part, certains grands pays (par exemple, les énergies
de la commission Brundtland en 1987, sous l’égide des émergents, et les États-Unis eux-mêmes, refusent fossiles) et leur remplacement
Nations unies. On le définit comme « un mode de déve- d’accroître les contraintes qu’une politique climatique par des ressources reconsti-
loppement qui répond aux besoins des générations du fait nécessairement peser sur les activités économiques. tuables (énergie solaire par
présent sans compromettre la capacité des générations On comprend, dans ces conditions, que le dernier rap- exemple).
futures à répondre aux leurs ». port de septembre 2013 du GIEC (Groupe d’experts
Mais ce concept de soutenabilité fait l’objet de lectures intergouvernemental sur l’évolution du climat) soit, sur
divergentes : les économistes défendent une « soutena- cette question, plus pessimiste que les précédents. Le protocole de Kyoto
bilité faible », qui considère que les ressources naturelles La conférence de Kyoto, en 1997,
épuisées sont substituables, c’est-à-dire remplaçables a débouché sur la signature d’un
par du capital technique produit. À l’inverse, le courant CINQ ARTICLES DU MONDE À CONSULTER accord visant à réduire les émis-
écologiste souligne le caractère irremplaçable de cer- sions de gaz à effet de serre au
taines ressources et l’irréversibilité de leur disparition. • Amartya Sen : « Nous devons repenser niveau international.
Partisan d’une « soutenabilité forte », il propose l’uti- la notion de progrès » p. 42-43 Relayé par de nombreuses ren-
lisation prioritaire des ressources renouvelables pour (Propos recueillis par Grégoire Allix et Laurence contres, cet accord aurait dû
assurer la non-décroissance du capital naturel. Caramel, Le Monde daté du 09.06.2009) déboucher, au-delà de sa date
butoir (2012), sur de nouveaux
L’exemple de la politique climatique • À la veille de Rio+20, nouveau cri d’alarme engagements des États en matière
La communauté scientifique a désormais démontré le sur l’état de la planète p. 43-44 de réduction des émissions. Fin
lien entre le réchauffement climatique et les émissions (Rémi Barroux, lemonde.fr, 06.06.2012) 2012, la conférence de Doha au
de gaz à effet de serre (GES), notamment de CO2, dues à Qatar est juste parvenue à un
l’activité humaine. Ce réchauffement conduit, à terme, au • À Schönau, en Allemagne, l’électricité accord prolongeant Kyoto jusqu’en
recul de la banquise et des grands glaciers et à l’élévation est verte et citoyenne p. 44 2020
du niveau des océans, mettant en péril de nombreuses (Frédéric Lemaître, Le Monde daté du 22.01.2014) Mais le consensus est difficile à
régions du monde. Face à cette menace, il faut admettre trouver, certains grands pays émer-
que les mécanismes spontanés du marché n’intègrent • La France va augmenter ses financements gents comme la Chine, le Brésil
pas ce coût environnemental, cette externalité néga- climat p. 45 ou l’Inde refusant les mesures,
tive. Les entreprises n’internalisent pas, en effet, dans (Simon Roger, Le Monde daté du 30.09.2015) qui leur semblent porter atteinte
leurs coûts et leurs prix de vente, cette atteinte au bien notamment à leurs perspectives
commun que constitue le climat de la planète. Pour • Climat : la course aux 100 milliards de de développement industriel.Par
remédier à cette situation, les pouvoirs publics disposent dollars est bien engagée p. 46 ailleurs, les Etats-Unis n’ont jamais
de trois instruments principaux : la réglementation, la (Claire Guélaud, Le Monde Éco et entreprise daté ratifié le Protocole de Kyoto.
fiscalité écologique et le marché des quotas d’émissions. du 12.10.2015)

Économie du développement durable 39


UN SUJET PAS À PAS

ZOOM SUR…
Les conclusions du rapport Stiglitz
« Le bien-être à venir dépen-
Épreuve composée, 2e partie : Vous
dra du volume des stocks de
r e s s o u r c e s é p u i s able s q u e
nous laisserons aux prochaines
présenterez le document et vous en déga-
générations. Il dépendra égale-
ment de la manière dont nous
maintiendrons la quantité et
gerez les principales tendances
la qualité de toutes les autres Évolution des surfaces de forêts depuis 1990 (en 1000/ha/an)
ressources naturelles renouve-
lables nécessaires à la vie. D’un
point de vue plus économique, il 4000
dépendra en outre de la quantité 3000
de capital physique (machines et 2000 Asie du Amériques
immeubles) que nous transmet- Amérique Sud et du du Nord et
1000
trons, et des investissements que du Sud Afrique Sud-Est Océanie centrale
nous consacrons à la constitu- 0
Europe Reste de
tion du «capital humain» de ces -1000
l’Asie
générations futures, essentiel- -2000 (Ouest et Est)
lement par des dépenses dans -3000
l’éducation et la recherche. Et il
dépendra enfin de la qualité des -4000
institutions que nous leur trans- -5000
1990-2000
mettrons, qui sont une autre -6000
forme de «capital» essentiel au 2000-2005
-7000
maintien d’une société humaine
-8000

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fonctionnant correctement. »
(Rapport de la Commission sur -9000
MONDE
la mesure des performances
[Source FAO (Food and Agriculture Organization of the
économiques et du progrès United Nations)] Analyse du document
social, 2008.) Ce bilan global masque des situations et des évo-
lutions très contrastées : l’Amérique du Sud et
Ce qu’il ne faut pas faire l’Afrique sont en situation de déforestation massive
NOTIONS CLÉS • Se lancer dans les analyses de détail sans avoir
dégagé la tendance globale.
(– 4 millions d’hectares chacune par an), situation
qui touche également l’Asie du Sud et du Sud-Est où,
BIEN PUBLIC MONDIAL • À l’inverse, ne pas tenir compte de la diversité des comme en Afrique, la tendance est l’aggravation du
Les biens publics mondiaux bilans forestiers par grandes régions. phénomène.
sont des biens collectifs, donc L’Amérique du Nord et l’Amérique centrale sont en
non exclusifs et non rivaux, qui Présentation du document légère situation de « déficit forestier », presque à
concernent l’ensemble de l’huma- Le document de l’Organisation des Nations unies l’équilibre, alors que l’Europe et plus encore l’Asie de
nité à travers le temps. La biodiver- pour l’alimentation et l’agriculture présente l’évolu- l’Ouest et de l’Est voient leurs surfaces forestières
sité ou le réseau Internet sont des tion annuelle moyenne des surfaces forestières dans progresser, ce qui signifie que les prélèvements y sont
biens publics mondiaux. le monde et par grandes régions du monde, de 1990 plus que compensés par des plantations nouvelles.
à 2005 en deux sous-périodes. Le bilan global fait La situation des zones lourdement déficitaires en
DETTE ÉCOLOGIQUE apparaître une tendance continue à la déforestation surfaces forestières risque de poser, à terme, les
Situation dans laquelle se trouve qui, pour la période 2000-2005, semble cependant se problèmes d’équilibre écologique majeur, d’autant
un pays dont l’empreinte écolo- ralentir un peu par rapport à la décennie précédente qu’il s’agit, pour l’essentiel, de pays en développement
gique par habitant est supérieure (– 7 millions d’hectares chaque année contre – 9 mil- ou émergents et que la destruction des forêts y
à la biocapacité par habitant, ce qui lions auparavant). concerne souvent des forêts primaires.
signifie que ce pays prélève sur la
biocapacité du reste du monde.
AUTRES SUJETS POSSIBLES SUR CE THÈME
INTENSITÉ CARBONE
Il s’agit de la quantité de dioxyde Mobilisation des connaissances
de carbone (CO2) par euro de PIB. – Vous définirez l’expression « développement soutenable ».
– Pourquoi le PIB n’est-il qu’un indicateur imparfait du développement ?
INTENSITÉ ÉNERGÉTIQUE – Vous définirez l’indice de développement humain.
Il s’agit de la quantité d’énergie – Définissez les 4 formes de capital à la disposition des hommes.
nécessaire pour produire un euro – Pourquoi dit-on que le bien-être est une notion multidimensionnelle ?
de PIB.

40 Économie du développement durable


UN SUJET PAS À PAS

Dissertation : Comment préserver MOTS CLÉS


DÉFAILLANCE

le bien public mondial que constitue DU MARCHÉ


Situation dans laquelle les méca-
nismes spontanés du marché se

le climat ? révèlent incapables d’assurer l’allo-


cation optimale des ressources
économiques, et qui nécessite donc
une intervention de la puissance
L’analyse du sujet b) Le réchauffement climatique, une externalité publique.
Le cœur du sujet concerne les instruments que peut négative liée à l’activité humaine
mettre en œuvre une politique climatique. Il est Les émissions de gaz à effet de serre et leurs consé- EFFET DE SERRE
cependant nécessaire de contextualiser la question quences constatables et prévisibles. Phénomène (au départ naturel)
en la replaçant dans le cycle des négociations sur le qui piège la chaleur du rayonne-
réchauffement climatique. II. Des politiques climatiques encore embryonnaires ment solaire dans l’atmosphère
a) Quels sont les instruments mobilisables ? terrestre et en accroît la tempéra-
La problématique Les 3 axes d’une politique climatique : réglementa- ture. L’augmentation de cet effet
Le climat est un élément du patrimoine mondial, tion, écotaxes et marché des droits à polluer. par les émissions de « gaz à effet de
aujourd’hui mis en péril par nos modes de produc- b) Un consensus international introuvable ? serre », notamment le dioxyde de
tion et de consommation. Les outils permettant Du protocole de Kyoto à la conférence de Doha, des carbone, conduit au réchauffement
de le préserver existent mais n’ont d’efficacité que intérêts difficilement conciliables. climatique.
s’ils font l’objet d’une mise en œuvre à l’échelle de
la planète. Conclusion FISCALITÉ ÉCOLOGIQUE
Les enjeux de la lutte contre le réchauffement cli- Ensemble des dispositifs fiscaux
matique sont communs à toute l’humanité, mais visant à faire prendre en charge
Ce qu’il ne faut pas faire la perception de l’urgence d’une action se heurte à par l’utilisateur d’un procédé ou
• Oublier de définir, dès le départ, le concept clé la diversité des situations dans lesquelles vivent les d’un bien les dommages environ-
de bien public mondial.

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populations de la planète. Que signifie, pour un nementaux qu’il engendre. Le
• Se contenter de citer, sans expliciter leur logique
habitant déshérité d’un pays d’Afrique subsaha- système du bonus/malus pour les
propre, les 3 instruments majeurs
rienne, la préservation des chances du futur, alors voitures ou la taxe carbone font
d’une politique climatique.
• Minimiser les oppositions d’intérêts entre que son quotidien est fait de mal-développement partie de ces dispositifs.
les régions du monde sur cette question. et de précarité ? Les exigences du développement
soutenable entrent souvent en conflit avec l’urgence INTERNALISATION
de besoins immédiats. La préservation du bien Intégration dans les coûts privés
Introduction public mondial climatique ne doit pas être un alibi d’une entreprise du coût envi-
L’équilibre de long terme de nos écosystèmes ter- pour négliger les impératifs d’une juste répartition ronnemental engendré par ses
restres est aujourd’hui gravement mis en danger par du bien-être. activités de production. Cette
le réchauffement climatique, conséquence des émis- notion s’appuie sur le prin-
sions de gaz à effet de serre, liées à l’activité humaine. cipe du « pollueur-payeur » et
Il est urgent, aujourd’hui, de mettre en œuvre les peut être mise en œuvre par
instruments qui permettront de préserver, pour les l’instauration d’une taxe ou
générations futures, ce patrimoine précieux que par l’obligation d’équipements
constitue le climat. Une telle préservation nécessite antipolluants.
cependant une coopération internationale qui tarde
à voir le jour, en raison de la divergence des intérêts NORME D’ÉMISSION
particuliers. Limites d’émissions de produits
polluants imposées à un matériel
Le plan détaillé du développement ou une activité de service par une
I. Le climat, un bien public mondial aujourd’hui réglementation publique. L’Union
menacé européenne s’est dotée, pour les
a) Qu’est-ce qu’un bien public mondial ? moteurs à explosion, de « normes
Les principes de non-exclusion et de non-rivalité : leur Euro » de plus en plus sévères à
application au climat. l’horizon 2015.

NORME DE PROCÉDÉ
AUTRES SUJETS POSSIBLES SUR CE THÈME Spécification contraignante sur le
plan environnemental concernant
Dissertation un procédé de production (inter-
– Une politique climatique peut-elle s’appuyer exclusivement sur les mécanismes du marché ? diction de certaines méthodes
– La lutte contre le réchauffement climatique peut-elle devenir un facteur de croissance économique ? ou de l’utilisation de certaines
matières premières).

Économie du développement durable 41


LES ARTICLES DU

Amartya Sen : « Nous devons


repenser la notion de progrès »
Pour le Prix Nobel d’économie (1998), le changement climatique affecte le développe-
ment des plus démunis.

B
ien avant que la crise le succès de l’économie libérale a simple ne peut suffire. Nous aurons médiate, dans notre quotidien,
économique ne fasse toujours dépendu, certes, du dyna- besoin de plusieurs indicateurs, mais il affecte aussi les possibi-
redécouvrir les vertus de misme du marché lui-même, mais parmi lesquels un PIB redéfini aura lités du développement à plus long
la régulation aux gouvernements aussi de mécanismes de régulation son rôle à jouer. terme. L’impact du changement
des grandes puissances mon- et de contrôle, pour éviter que la Les indicateurs reflètent l’espérance climatique est plus fort sur les
diales, l’Indien Amartya Sen, Prix spéculation et la recherche de pro- de vie, l’éducation, la pauvreté, mais populations les plus pauvres.
Nobel d’économie en 1998, faisait fits conduisent à prendre trop de l’essentiel n’est pas de les mesurer, Prenez l’exemple de la pollution
partie des quelques économistes risques. c’est de reconnaître que ni l’éco- urbaine : ceux qui souffrent le
à défendre le rôle de l’État contre nomie de marché ni la société ne plus sont ceux qui vivent dans la
la vague libérale. Ses travaux ont Est-ce seulement une sont des processus autorégulés. rue. La plupart des indicateurs de
démontré que les famines étaient question de régulation, Nous avons besoin de l’intervention pauvreté ou de qualité de la vie
créées par l’absence de démo- ou faut-il repenser plus raisonnée de l’être humain. C’est ce sont sensibles à l’état de l’envi-
cratie plus que par le manque de largement les notions de pourquoi la démocratie est faite. ronnement. Voilà pourquoi il est
nourriture. On lui doit l’invention, progrès et de bonheur ? Pour discuter du monde que nous important que les questions de
avec Mahbub Ul Haq, en 1990, de Oui, il faut les repenser. Mais le voulons, y compris en termes de pauvreté, d’inégalités soient prises
l’indice de développement humain bonheur et la régulation sont des régulation, de système de santé, en compte dans les négociations

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(IDH), qui intègre, en plus du questions liées. Penser au bonheur d’éducation, d’assurance chômage… climatiques internationales.
niveau de revenu par habitant, les des gens, mais aussi à leur liberté, Le rôle des indicateurs est d’aider
questions de santé et d’éducation. à leur capacité à vivre comme des à porter ces débats dans l’arène Comment faire ?
C’est à ce titre que M. Sen, âgé de êtres doués de raison, capables de publique, ce sont des outils pour la Il faut que les pays les plus
75 ans et professeur à Harvard prendre des décisions, cela revient décision démocratique. pauvres soient représentés dans
(États-Unis), a été invité par Nicolas à se demander comment la société les instances de négociation.
Sarkozy à participer à la Commission doit être organisée. Si vous pensez L’indice de L’élargissement du G8 à vingt pays
sur la mesure de la performance que le marché n’a pas besoin de développement marque un vrai progrès. Les points
économique et du progrès social, contrôle, que les gens feront humain (IDH) peut-il être de vue de la Chine, de l’Inde, de
qui doit proposer avant fin juillet de automatiquement les bons choix, un de ces indicateurs ? l’Afrique du Sud et de quelques
nouveaux indicateurs économiques, alors vous ne vous posez même L’IDH a été au départ conçu pour les autres pays émergents sont main-
sociaux et environnementaux des- pas ce genre de question. Si vous pays en développement. Il permet tenant pris en compte. Mais il n’est
tinés à compléter le produit intérieur êtes préoccupés par la liberté et le de comparer la Chine, l’Inde, Cuba… pas suffisant de donner la parole à
brut (PIB). Des indicateurs qui ne bonheur, vous essayez d’organiser Il donne aussi des résultats inté- ceux qui ont le mieux réussi. Ils ne
sont que des instruments au service l’économie de telle sorte que ces ressants avec les États-Unis, prin- portent pas les préoccupations des
du débat public, pour l’économiste choses soient possibles. Quelles cipalement parce que le pays n’a plus pauvres. L’Afrique reste trop
dont le prochain livre, The Idea of régulations voulons-nous ? Jusqu’à pas d’assurance santé universelle et négligée. Le rôle de l’Assemblée
Justice, doit être publié en France cet quel point ? Voilà les questions est marqué par de fortes inégalités. générale des Nations unies doit
automne. importantes dont nous devons Mais nous avons besoin d’autres être renforcé. C’est le seul lieu où,
discuter collectivement. types d’indicateurs pour l’Europe quel que soit son poids écono-
La crise économique et l’Amérique du Nord, sachant que mique, un pays peut s’exprimer à
est-elle l’occasion Faut-il pour cela ce ne seront jamais des indicateurs égalité avec les autres.
de revoir notre modèle développer d’autres outils parfaits.
de croissance ? de mesure que Vos travaux sur la
C’est certainement une opportunité le PIB, qui fait débat ? Quand vous avez résolution des famines
de le faire, et j’espère en tout cas C’est absolument nécessaire. Le PIB construit l’IDH, la crise grâce à la démocratie
qu’on ne reviendra pas au « business est très limité. Utilisé seul, c’est un environnementale s’appliquent-ils à la crise
as usual » une fois le séisme passé. désastre. Les indicateurs de pro- n’était pas perçue alimentaire actuelle ?
La crise est le produit des mauvaises duction ou de consommation de dans toute sa gravité. La démocratie permet d’éviter les
politiques économiques, particuliè- marchandises ne disent pas grand- Modifie-t-elle votre famines, car c’est un phénomène
rement aux États-Unis. Les outils chose de la liberté et du bien-être, vision de la lutte contre contre lequel il est assez facile de
de régulation ont été démolis un qui dépendent de l’organisation la pauvreté ? mobiliser l’opinion. À partir du
par un par l’administration Reagan de la société, de la distribution des Le déclin de l’environnement moment où l’Inde a eu un gou-
jusqu’à celle de George Bush. Or revenus. Cela dit, aucun chiffre affecte nos vies. De façon im- vernement démocratique, en 1947,

42 Économie du développement durable


LES ARTICLES DU

elle n’a plus connu de famine. En partis politiques et des médias les différents usages de la terre, les problèmes de surpopulation,
revanche, la démocratie ne suffit pour attirer l’attention sur ces mais aussi à l’évolution du régime il suffit de limiter le nombre
pas à enrayer la malnutrition, qui questions et créer un débat public. alimentaire en Inde et en Chine, d’enfants par famille. Plusieurs
est un phénomène plus complexe. où la demande de nourriture par pays ont essayé et ils n’ont pas eu
Il faut un engagement très fort des Êtes-vous inquiet de voir habitant s’accroît. beaucoup de succès.
les surfaces destinées Le cas de la Chine est plus complexe
POURQUOI CET ARTICLE ? aux agrocarburants Vous dénoncez une qu’il n’y paraît : on accorde selon
s’accroître au approche coercitive moi trop de crédit à la politique de
Spécialiste du développement, détriment des cultures des politiques l’enfant unique, alors que les pro-
Amartya Sen revient sur la crise alimentaires ? démographiques. grammes en faveur de l’éducation
financière, qui nous donne l’oc- Oui, je suis inquiet de voir com- Pourquoi ? des femmes, l’accès à l’emploi ont
casion de repenser la régulation bien il peut être plus rentable Il y a deux façons de voir l’huma- certainement fait autant pour la
de notre système économique d’utiliser la production agricole nité : comme une population maîtrise de la croissance démogra-
et de redéfinir ses finalités. Cela pour fabriquer de l’éthanol que inerte, qui se contente de pro- phique. Et n’oublions pas que, pour
nécessite une réflexion critique pour nourrir des gens. La crise duire et de consommer pour Malthus, à la fin du XVIIIe siècle, un
sur les indicateurs (dont l’IDH) alimentaire ne s’explique pas de satisfaire des besoins ; ou comme milliard d’humains sur Terre, c’était
qui construisent notre vision façon malthusienne – ce n’est pas un ensemble d’individus doués déjà trop !
du réel. Sa priorité reste la lutte un problème en soi de nourrir de la capacité de raisonner, d’une
contre la pauvreté, qu’il asso- 6 milliards ou 9 milliards de per- liberté d’action, de valeurs. Les Propos recueillis
cie intimement aux progrès de sonnes. Les raisons de la pénurie malthusiens appartiennent à la par Grégoire Allix
la démocratie. sont plus complexes. Je pense première catégorie : ils pensent et Laurence Caramel
notamment à la compétition entre par exemple que pour résoudre Le Monde daté du 09.06.2009

À la veille de Rio+20, nouveau cri

© rue des écoles & Le Monde, 2016. Reproduction, diffusion et communication strictement interdites.
d’alarme sur l’état de la planète
À deux semaines de l’ouver-
ture, au Brésil, du sommet
mondial Rio+20 consacré
au développement durable, le
Programme des Nations unies
de la biodiversité, le contrôle et
la réduction de la pollution de
l’eau douce, la réduction de la pro-
duction et de l’usage des métaux
lourds, la majorité n’a pas connu
nationaux et les efforts en vue de
la réduction de la déforestation »,
dit le PNUE.

Les bons exemples


dichotomie entre la morosité
ambiante et le fait qu’un certain
nombre de pays avancent sans
attendre, chacun dans leur coin »,
explique Sylvie Lemmet, direc-
pour l’environnement (PNUE) veut de réelle amélioration. Sur le chan- Mais ce tableau à destination des trice de la division technologie,
mettre sous pression les respon- gement climatique notamment, participants à Rio+20 n’est pas industrie et économie du PNUE.
sables politiques. « Si rien n’est indique le rapport, sur la protec- qu’un cri d’alarme et un aveu Cette dichotomie s’illustre aussi
fait pour inverser la tendance, les tion des réserves halieutiques ou d’impuissance. Au contraire, au niveau des États. La Chine,
gouvernements devront assumer encore la lutte contre la désertifica- expliquent les responsables du premier producteur de panneaux
la responsabilité d’un niveau de tion, soit au total 24 objectifs, il n’y PNUE, les exemples de politiques photovoltaïques au monde, cham-
dégradation et de répercussions a eu aucun progrès ou seulement volontaristes sont nombreux, pionne des investissements dans
sans précédent », a déclaré Achim à la marge. Pire, la situation s’est au niveau d’États, de régions, l’économie verte… et aussi premier
Steiner, directeur général du PNUE détériorée pour 8 de ces objectifs, voire de villes : politique de l’eau pays émetteur de CO2, est très
en présentant, mercredi 6 juin, notamment la protection des récifs gratuite en Afrique du Sud, taxe- dynamique pour transformer
le rapport sur « l’avenir de l’envi- coralliens dans le monde. carbone instaurée dans l’État de son économie mais refuse les
ronnement durable », Geo-5. Ce Si l’on tient compte de l’impossibi- Colombie britannique au Canada, contraintes au niveau mondial.
scénario dramatique est connu et lité pour le PNUE d’évaluer 14 des détection et réduction des fuites « Les pays entendent rester souve-
repris dans de nombreux rapports objectifs prédéfinis – l’organisation dans le système de distribution rains quant à leur mode et leurs
des Nations unies, du WWF, de basée à Nairobi déplore fortement d’eau au Bahreïn, péage urbain à capacités de croissance », avance
l’OCDE, etc. : avec le développe- le manque de données disponibles Stockholm ou encore programme Mme Lemmet. Autrement dit
ment démographique de la Terre dans de nombreux secteurs et pro- aux Maldives, menacées par la par Steven Stone, responsable
qui doit s’apprêter à accueillir, et pose que ces informations soient montée des eaux, pour atteindre de la branche économie et
nourrir, 9 milliards d’humains, et systématiquement intégrées aux l’objectif de zéro émission de car- commerce du PNUE, en charge
la raréfaction des ressources natu- statistiques nationales –, « certains bone en 2019. de l’économie verte, « certains
relles, l’état de la planète se dégrade progrès ont été accomplis à l’égard Le patchwork de ces initiatives gouvernements ont des pro-
à grande vitesse, explique le PNUE. d’une quarantaine d’objectifs por- est impressionnant. Mais ne sau- grammes remarquables pour
Sur 90 objectifs définis comme tant notamment sur l’extension des rait masquer l’inertie qui règne développer les emplois verts mais
prioritaires, tels que la protection zones protégées comme les parcs au niveau mondial. « Il y a une cela ne débouche pas au niveau

Économie du développement durable 43


LES ARTICLES DU

mondial, parce que dans le cadre ve r s l e c h a n g e m e n t   » .


de la concurrence exacerbée par « Le moment est venu de dépasser POURQUOI CET ARTICLE ?
la mondialisation, les problèmes la paralysie de l’indécision, de
de leadership se posent ». reconnaître les faits et de Même si des initiatives dispersées témoignent d’un changement d’at-
Ce qui réduit d’autant les regarder en face l’humanité col- titude à l’égard de l’impact écologique de nos modes de vie, il manque
chances de progression et d’ac- lective qui unit tous encore une traduction politique, au niveau mondial, de la volonté de
cord au sommet mondial au les peuples », insiste Achim construire un véritable modèle de croissance soutenable. Les contra-
Brésil. Le PNUE veut croire que Steiner. dictions d’intérêts viennent perturber l’émergence d’un véritable
Rio+20 sera l’occasion « d’éva- consensus sur cette question.
luer les réalisations et les échecs, Rémi Barroux
ainsi que d’encourager la mise en lemonde.fr, 06.06.2012
œuvre de mesures mondiales

À Schönau, en Allemagne,
l’électricité est verte et citoyenne
Réunis en coopérative, les habitants ont racheté le réseau de distribution électrique
local et rompu avec le nucléaire et le charbon.

L
a presse allemande continue pour ne plus consommer d’électricité d’énergie éolienne autrichiens et de Désireux que ses clients consomment
de la surnommer « la rebelle issue du nucléaire. producteurs d’hydroélectricité nor- moins mais s’impliquent davantage
de l’électricité ». Pourtant, Face au refus du distributeur d’élec- végiens : 100 % de notre électricité dans les questions énergétiques, EWS
en entrant dans les locaux d’EWS, tricité local, ces rebelles parviendront provient d’énergies renouvelables », multiplie les formations pour per-

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l’entreprise qu’Ursula Sladek dirige, – dix ans et deux référendums d’ini- explique Ursula Sladek. mettre les échanges sur différentes
à Schönau, c’est l’impression inverse tiative populaire plus tard – à racheter Alors que nombre d’experts mettent questions, et l’argent récolté lors de
qui domine. On voit dans des vitrines ledit réseau et à le transformer en en avant les limites de l’éolien et du la remise de prix permet à EWS de
d’innombrables distinctions, signes coopérative. solaire quand il n’y a ni vent ni soleil, subventionner d’autres démarches
d’une indéniable reconnaissance. Grâce à la libéralisation de l’énergie, Ursula Sladek insiste sur une autre citoyennes.
Deux attirent particulièrement en 1997, le réseau électrique muni- réussite d’EWS : « La majorité de nos « Nous nous sommes rendu compte
l’attention. D’un côté, le Prix de cipal de Schönau ne se contente plus clients sont des particuliers, mais nous dans les années 1970, lors des combats
l’environnement remis en 2013 par de desservir les 2 600 habitants de ce avons aussi des petites entreprises contre le nucléaire, que les gens avaient
le président de la République, Joachim bourg rural. Aujourd’hui, la coopéra- et même de grands entrepreneurs de très grandes compétences sur le
Gauck, le prix le plus prestigieux et le tive compte 135 000 clients dans toute comme la chaîne de droguerie DM sujet. C’est pourquoi la participation
plus richement doté accordé par les l’Allemagne et prend des participa- ou le chocolatier Ritter Sport, ce qui des citoyens est le fondement de notre
autorités fédérales. De l’autre côté du tions dans des réseaux qui veulent prouve la fiabilité de notre appro- engagement », raconte Ursula Sladek.
hall, deux photos d’Ursula Sladek en également se fournir en électricité visionnement, car ces industriels ne Soucieuse de « travailler avec tous les
grande discussion avec Barack Obama verte. peuvent pas courir le risque de subir partis » politiques, celle-ci a toujours
à la Maison Blanche. C’était en 2011. C’est le cas notamment à Stuttgart. des coupures de courant. » refusé d’adhérer à l’un d’entre eux.
Ursula Sladek venait de recevoir le Forte de 3 300 sociétaires (disposant Côté tarifs, EWS est tout à fait compé-
Prix Goldman de l’environnement, au total d’un capital de 28 millions titif, « car les actionnaires n’exigent pas Frédéric Lemaître
surnommé le « Nobel de l’environ- d’euros) et de 92 salariés, EWS est une 15 % de retour sur investissement mais Le Monde daté du 22.01.2014
nement », « pour sa contribution coopérative prospère qui a réalisé, en environ 4 %, ce qui est bien supérieur
remarquable à la démocratisation de 2012, 140 millions d’euros de chiffre au rendement d’un plan d’épargne.
la fourniture d’électricité ». Ce qu’a fait d’affaires et 4,3 millions d’euros de Par ailleurs, les cadres de l’entreprise POURQUOI CET ARTICLE ?
cette enseignante, âgée aujourd’hui profits après impôts. sont moins payés que dans les groupes
de 67 ans, avec les autres habitants de « Nous n’avons jamais perdu d’argent, traditionnels et nous faisons beaucoup Des citoyens, inquiets de l’immo-
Schönau, petite commune du Bade- sauf la première année », commente moins de publicité », explique Ursula bilisme écologique des pouvoirs
Wurtemberg située tout au sud de fièrement Ursula Sladek qui, depuis Sladek. publics, prennent en main leur
l’Allemagne, non loin de la frontière le début, dirige la coopérative avec Cependant, certains clients, militants, destin énergétique pour s’éloi-
française, est à la fois typiquement son mari. acceptent de payer quelques euros de gner des approvisionnements
allemand et sans équivalent dans le Pour choisir ses fournisseurs, EWS plus leur électricité pour permettre à nucléaires et du charbon en favo-
pays. pose deux conditions : qu’ils n’aient EWS d’aider des ménages ou des PME risant les énergies renouvelables.
Profondément marquée par la catas- de lien ni avec le nucléaire ni avec le qui investissent dans le renouvelable Un modèle qui n’est possible
trophe de Tchernobyl en 1986, cette charbon, mais aussi que leurs instal- pour leur propre consommation. En qu’en rompant avec les exigences
mère de cinq enfants a milité sans lations aient moins de six ans. 2012, 1,5 million d’euros a été dépensé du profit et qu’en s’appuyant sur
relâche avec son mari et d’autres habi- « Nous nous fournissons en Allemagne, pour soutenir environ cinq cents l’engagement citoyen.
tants de ce village de la Forêt-Noire mais aussi auprès de producteurs investissements.

44 Économie du développement durable


LES ARTICLES DU

La France va augmenter
ses financements climat
A l’ONU, François Hollande a promis que l’aide de Paris passerait de 3 à 5 milliards
d’euros par an en 2020.

«A
ccélérer.  » Le message la communauté internationale. Il Si l’échafaudage budgétaire menant d’évaluation des flux financiers
de François Hollande a permis d’avancer sur un point- aux 2 milliards manque pour le publics du Nord vers le Sud, entre
sur le climat, martelé clé pour inscrire dans la durée un moment de solidité, la France estime 14 et 34 milliards de dollars de finan-
jusqu’à la fin de son déplacement accord limitant le réchauffement avoir consolidé le socle financier cement publics ont été consacrés au
aux Nations unies, lundi 28  sep- sous le seuil des 2 °C : la mise en sans lequel aucun accord ne sera climat en 2012.
tembre au soir, avait le mérite de place d’un mécanisme de révision, possible à Paris. Dans les intermi- Le Fonds vert, créé en 2010 pour
la simplicité. Encore fallait-il lui tous les cinq ans, des contributions nables couloirs des Nations unies à recevoir une partie de ces finance-
donner de la substance. nationales, c’est-à-dire des objectifs New York comme dans les multiples ments, n’est capitalisé aujourd’hui
A force d’exhorter les autres pays des Etats de réduction de leurs émis- salles de réunion de la CCNUCC à qu’à hauteur de 10 milliards de
à intensifier leurs efforts dans la sions de gaz à effet de serre. Bonn, toutes les nations du Sud dollars (dont 1 milliard de la France)
lutte contre le réchauffement, le Quelques heures plus tard, profitant gardent en mémoire l’engagement pour la période 2015-2018, soit
risque était aussi d’exempter la de son intervention en clôture du pris par les pays du Nord à l’issue 2,5 milliards par an en moyenne. Un
France, pays hôte de la prochaine sommet des objectifs de dévelop- de la conférence de Copenhague en état des lieux des 100 milliards est
conférence mondiale sur le climat pement durable, François Hollande 2009 : mobiliser 100 milliards de prévu lors de l’assemblée générale
(COP21), de ce coup d’accélérateur. a envoyé un autre signal, cette fois dollars (88,7 milliards d’euros) par des institutions financières interna-
Le chef de l’Etat a donc pressé le sur la question du financement, an, d’ici à 2020, pour aider les pays tionales, en octobre, à Lima.
pas, dimanche et lundi, et apporté qualifiée de «  question majeure  ». en développement à faire face aux Satisfaite malgré tout du signal

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des précisions sur la nature du texte « La France, qui veut toujours mon- effets du réchauffement. envoyé par François Hollande
qui pourrait être signé en décembre trer l’exemple, a décidé d’augmenter à deux mois de la COP21, l’ONG
à Paris et les financements supplé- son niveau d’aide publique au Prudence Oxfam, très impliquée sur le volet
mentaires de la France en faveur développement [APD] pour dégager C’est le sens de l’annonce faite le financier, accueille le discours avec
du climat. Paris s’est ainsi engagé à 4  milliards d’euros de plus à partir 28 septembre par la France, de prudence. « Il reste à traduire cette
augmenter son aide de 2 milliards de 2020 », a-t-il assuré. Une exem- celle de l’Allemagne en mai (qui annonce new-yorkaise de manière
d’euros. A propos de l’accord que plarité toute relative lorsque l’on sait s’était engagée à doubler ses finan- très concrète dès les prochains jours
négocient, dans la douleur, les 195 que la France n’a consacré en 2014 cements climat, pour un total de dans un projet de loi de finances
Etats membres la Convention-cadre que 0,36 % de son produit national 4 milliards d’euros) ou encore de 2016 et à s’assurer que la part des
des Nations unies sur les change- brut à l’APD, deux fois moins que celle du Royaume-Uni (qui a promis dons augmente véritablement  »,
ments climatiques (CCNUCC), «  on l’objectif de 0,70 % fixé par l’ONU et d’augmenter sa contribution d’au réagit Romain Benicchio, d’Oxfam
peut dire, ça peut être plus tard, à une respecté par seulement cinq pays, moins 50 %, soit près de 6 millions International.
autre conférence, a suggéré François le Danemark, le Luxembourg, la de livres entre 2016 et 2021) la veille Les pays les plus vulnérables pré-
Hollande à la tribune de l’Assem- Norvège, la Suède et le Royaume-Uni. de l’allocution française. Mis bout à sentent un niveau d’endettement
blée générale onusienne. Mais si ce Restait à identifier dans cette bout, ces engagements et ceux des souvent très élevé, leur fermant
n’est pas à Paris, ce ne sera pas tard, manne financière la part consa- autres pays industrialisés sont loin, les portes des prêts. Seuls des dons
ce sera trop tard pour le monde  ». crée à la lutte contre les impacts cependant, de totaliser 100 milliards peuvent leur permettre de financer
Dans le marathon présidentiel de du changement climatique. Une de dollars. Selon plusieurs exercices les stratégies d’adaptation qu’im-
quarante-huit heures à New York, inconnue en partie levée lundi à la pose le dérèglement climatique.
largement dominé par l’actualité tribune de l’ONU. « Les financements POURQUOI CET ARTICLE ? Dès les prochains jours, le 6 octobre,
syrienne, le dossier du terrorisme et annuels de la France [sur le climat], doit également se tenir une réunion
les crises humanitaires, l’enjeu était de 3  milliards d’euros aujourd’hui, La tenue, à Paris à la fin de l’année des ministres des finances euro-
de confirmer la dynamique enclen- seront de 5  milliards en 2020, avec 2015, de la conférence mondiale péens. La question de l’assiette de la
chée par la diplomatie française en des prêts mais aussi des dons  », a sur le climat (COP21) amène la TTF devrait y être abordée par les
vue de la COP21. précisé François Hollande. Deux France à militer de manière active onze pays qui planchent sur le projet
mécanismes devraient permettre dans la lutte contre les consé- depuis 2013. La question suivante
Exemplarité relative d’agréger ces 2 milliards de plus aux quences du réchauffement clima- sera celle de l’affection de cette taxe,
Dimanche 27 septembre, le déjeuner projets liés au climat : un rappro- tique, notamment en faveur des destinée à la fois à la lutte contre le
co-organisé par la France, le Pérou chement entre l’Agence française pays les plus vulnérables. L’aug- changement climatique, les pandé-
(qui cédera la présidence de la COP le de développement et la Caisse des mentation de la contribution mies et les inégalités.
30 novembre) et le secrétaire général dépôts, programmée en 2016, et financière française a manifes-
des Nations unies, Ban Ki-moon, l’introduction en janvier 2017 d’une tement pour objectif de donner Simon Roger (New York, Nations
n’a pas eu pour seul effet d’afficher taxe sur les transactions financières l’exemple. unies, envoyé spécial)
une bonne volonté de façade de (TTF) à l’échelle européenne. Le Monde daté du 30.09.2015

Économie du développement durable 45


LES ARTICLES DU

Climat : la course aux 100 milliards


de dollars est bien engagée
Les efforts pour lutter contre le dérèglement climatique sont augmentés de
15 milliards par an.

E
n 2009, la conférence Fabius : L’effort qui reste Emergence d’une forme gaz à effet de serre), reste un sujet
de Copenhague avait à faire est « accessible » de maturité générale sensible. Le Pérou, par exemple,
achoppé sur la question Vendredi à Lima, les banques de Au-delà des promesses d’effort souhaite que les financements
du financement de la lutte développement ont promis de financier supplémentaire, ce consacrés à l’adaptation augmen-
contre le dérèglement clima- faire un effort supplémentaire sont la qualité des échanges qui tent. De même, la question de la
tique. A priori, ce ne devrait pas d’environ 15 milliards de dollars ont frappé les participants à ce réduction ou de la suppression
être le cas de la COP21 – elle se par an en faveur du climat à déjeuner ministériel et, d’une des subventions à l’économie
tient à Paris du 30  novembre l’horizon de 2020. Les sommes certaine manière, l’émergence carbonée devra être posée.
au 11  décembre – si l’on en concernées passeraient à 28 % d’une forme de maturité générale Enfin et surtout, l’ampleur des
juge par les progrès qui ont été du total des financements pour sur la question du climat. Les investissements nécessaires
accomplis vendredi 9  octobre la Banque mondiale, à 30 % pour ministres péruvien et français, pour rester en deçà d’une aug-
à Lima, et par l’ambiance qui la Banque asiatique de dévelop- qui avaient demandé à l’OCDE, mentation des températures de
régnait dans la capitale du pement. Elles doubleraient pour en collaboration avec le think 2 °C est largement supérieure à
Pérou, en marge des assemblées la Banque européenne pour la tank Climate Policy Initiative, de 100 milliards de dollars par an.
annuelles du Fonds monétaire reconstruction et le dévelop- rédiger un rapport présentant un Dans les prochaines semaines, le
international (FMI) et de la pement (BERD) et la Banque état des lieux de la mobilisation secteur privé devrait être appelé
Banque mondiale. « Les choses africaine de développement, des pays développés en faveur à faire plus. Le secrétariat général

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vont dans le bon sens », a sobre- passant de 20 % à 40 %, et pour des pays en développement se des Nations unies a d’ailleurs fait
ment déclaré Laurent Fabius, le la Banque interaméricaine de sont tous deux félicités du bon le point sur la mobilisation de la
ministre français des affaires développement, de 14 % à 28 %. accueil reçu par ce rapport. « Un communauté financière privée
étrangères, à l’issue d’une réu- Celles de la Banque européenne nombre considérable d’interve- depuis septembre 2014 tandis
nion ministérielle sur le climat d’investissement (BEI) attein- nants a souligné la qualité de que le gouverneur de la Banque
qu’il a jugée «  importante  » et draient 35 % du total contre 25 % ce travail et de la méthodologie, d’Angleterre, Mark Carney, par
qui, selon lui, «  permet d’être actuellement. claire et transparente, de l’OCDE », ailleurs président du Conseil de
optimiste  ». «  La question des Cette quinzaine de milliards de a observé M. Sapin. Il n’y a eu stabilité financière – groupement
financements est essentielle au dollars s’ajoutera aux 61,8 mil- aucune fausse note, même parmi économique international créé en
succès de la COP21 à Paris. Nous liards que les pays développés les pays généralement les plus 2009 lors de la réunion du G20 à
nous sommes assurés que nous ont consacrés en 2014, selon pointilleux sur le sujet. Londres –, a commencé à mobi-
atteindrions bien l’objectif de l’Organisation de coopération et Cette unanimité est un point liser les banques, les assureurs et
100 milliards de dollars [88 mil- de développement économiques d’appui important pour les négo- les gestionnaires de fond. Michel
liards d’euros] », a assuré, plus (OCDE), au financement d’ac- ciateurs à moins de deux mois de Sapin l’a d’ailleurs remercié pour
catégorique, Manuel Pulgar- tions de lutte contre le dérègle- l’ouverture de la conférence de le «  travail remarquable  » qu’il
Vidal, ministre péruvien de ment climatique dans les pays Paris. Mais toutes les difficultés avait engagé. Le 29 septembre,
l’environnement et président du Sud. Si l’on y ajoute les 10 mil- ne sont pas aplanies d’un coup M. Carney avait créé une cer-
de la COP20. liards de dollars espérés pour de baguette magique : la part des taine sensation en parlant de la
Les pays développés avaient le Fonds Vert – un mécanisme financements allant à l’« adap- «  tragédie  » du réchauffement
promis, en 2009, de mobiliser financier des Nations unies –, tation » (les actions pour lutter climatique.
ensemble quelque 100 milliards les contributions publiques contre les impacts du réchauffe-
de dollars par an pour aider les supplémentaires annoncées ment) – soit 16 % en 2013-2014 –, Claire Guélaud
pays en développement à faire par plusieurs pays, dont le contre 77 % consacrés à l’« atté- (Lima, envoyée spéciale)
face au dérèglement clima- Royaume-Uni, l’Allemagne, la nuation » (les politiques desti- Le Monde Éco et entreprise daté
tique. Michel Sapin l’a rappelé France avec 5 milliards de dol- nées à réduire les émissions de du 12.10.2015
vendredi à l’ouverture d’un lars par an d’ici à 2020, et leurs
déjeuner réunissant 73 ministres effets de levier sur le secteur
des finances et patrons d’ins- privé, on voit que la promesse POURQUOI CET ARTICLE ? la COP21 à Paris. L’aide à apporter,
titutions multilatérales : le des 100 milliards de dollars est dans cette lutte, aux pays du Sud
respect de cet engagement est à portée de main. Et que, comme Le nouveau cycle de négociations se chiffre, dans un premier temps,
« une condition nécessaire pour l’avait déclaré le ministre fran- internationales sur la lutte contre autour de 100 milliards de dollars
renforcer la confiance lors des çais des finances, peu après son le réchauffement climatique dé- chaque année. Mais sur le long
négociations » et pour permettre arrivée à Lima, l’effort qui reste bouche, à la fin de l’année 2015, sur terme, l’effort devra être amplifié.
la conclusion d’un accord à Paris. à faire est « accessible ».

46 Économie du développement durable


classes,
stratification
et mobilité sociales

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L’ESSENTIEL DU COURS

NOTIONS CLÉS
CAPITAL ÉCONOMIQUE,
SOCIAL ET CULTUREL
Comment analyser
C’est le sociologue Pierre Bourdieu
qui a introduit cette distinction.
Le capital économique regroupe
les ressources matérielles et
la structure sociale ?
T
financières qu’un individu a à sa
disposition. Le capital culturel oute société humaine est structurée par une hiérarchie orga-
est composé des comportements
« incorporés » que chacun a
nisant les rapports entre les individus et les groupes et cor-
acquis au cours de sa socialisation respondant à une distribution inégale de la richesse et du
(habitus), des biens culturels que pouvoir. L’analyse de la structure sociale s’est longtemps centrée
chacun peut s’approprier et des
titres scolaires acquis. Le capital sur le concept de « classe sociale », aujourd’hui peu adapté à l’ana-
social regroupe le réseau de rela- lyse des sociétés postindustrielles. Les inégalités sont aujourd’hui
tions sociales qu’une personne
peut mobiliser implicitement
multiformes et dessinent des logiques de classement complexes,
ou explicitement à son profit (ou dans l’ordre économique, social, culturel et politique.
au profit de ses proches) et les
ressources symboliques que sa
position sociale lui confère. Des principes d’analyse divergents économique (revenus et patrimoines), le capital
Selon l’analyse fondatrice de Karl Marx, toute culturel (niveau de diplôme et pratiques cultu-
CASTES société est marquée par un antagonisme entre relles) et le capital social (réseau de relations,
Il s’agit d’une stratification sociale deux grands groupes sociaux, une « lutte des prestige, etc.). La combinaison de ces formes de
héréditaire fondée sur le degré de classes ». Dans la société capitaliste, cette lutte a capital est variable et dessine des univers sociaux
pureté religieuse. Les castes sont pour fondement la propriété privée des moyens de caractérisés à la fois par le volume global de capital

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des groupes où règne « l’endoga- production, détenus par la bourgeoisie capitaliste , détenu et par la composition de ce capital. Les
mie », c’est-à-dire la prescription alors que le prolétariat ne possède que sa force de groupes cumulant de manière intensive les trois
du mariage à l’intérieur du groupe. travail et subit un rapport d’exploitation. formes de capital disposent du plus fort pouvoir de
Marx distingue deux états de la classe sociale : domination symbolique qui leur permet d’imposer
ORDRES la « classe en soi » rassemble des individus ayant leur conception de l’ordre social au reste de la
Ce principe de stratification orga- des intérêts communs mais n’en ayant pas société.
nise la hiérarchie sociale selon le conscience. L’émergence d’une « conscience de
degré de dignité, d’honneur et de classe » transforme la classe en soi en « classe pour La nécessité d’approches nouvelles
pouvoir accordé aux différentes soi ». Il s’agit donc d’une conception « réaliste » Les évolutions massives des soixante dernières
positions sociales. Exemple : des classes sociales. Celles-ci existent, fabriquent années obligent à repenser l’analyse de la structure
noblesse, clergé et tiers état dans l’histoire par leurs conflits et ne sont pas de sociale. Les ouvriers ne représentent plus, en 2010,
la société française de l’Ancien simples constructions abstraites d’un observateur que 22 % des actifs, moins que les employés (29 %),
Régime. extérieur. les cadres et professions intermédiaires atteignant
Max Weber adopte, quant à lui, une vision « nomi- 40 % du total. Simultanément, on constate une
SEUIL DE PAUVRETÉ naliste » : les groupes sociaux « n’existent » pas certaine homogénéisation des modes de vie et
Niveau de ressources en dessous réellement et sont le résultat de la construction un mouvement de moyennisation de la structure
duquel une personne est considé- qu’en fait le sociologue à partir de critères de sociale, les « classes moyennes » regroupant désor-
rée comme pauvre. L’Union euro- classement. Ce classement comporte trois dimen- mais l’essentiel de la population, à l’exception
péenne considère comme pauvre sions : les classes regroupent des individus ayant de deux groupes extrêmes, les pauvres et l’élite
une personne disposant de moins le même niveau de vie et le même mode de vie sociale.
de 60 % du revenu médian dans et fondent l’ordre économique, mais l’ordre social Face à ces évolutions, H. Mendras développe
la société considérée. Selon ce s’organise, quant à lui, selon l’échelle de prestige l’image d’une « cosmographie sociale » composée
critère, il y a en France, en 2012, un des positions sociales (« groupes de statuts »). Le de « constellations » (constellation centrale, popu-
peu plus de 8 millions de pauvres, troisième registre est l’ordre politique, dans lequel laire…) entre lesquelles la circulation est forte.
soit 12 % à 13 % de la population les positions se hiérarchisent par la proximité avec Les frontières de classe s’effacent au profit d’une
totale. l’exercice du pouvoir politique. Selon Weber, il n’y forme de mobilité sociale, à l’intérieur de chaque
a pas nécessairement convergence entre ces trois constellation et entre constellations.
STRATIFICATION SOCIALE modes de classement : certains individus ayant du
Division de la société en groupes pouvoir dans une des sphères en sont dépourvus La persistance des inégalités
sociaux hiérarchisés et présentant dans une autre (leader politique sans fortune ou Les inégalités se manifestent d’abord sur le terrain
chacun une forte homogénéité au « nouveau riche » sans prestige social). économique. On peut analyser les écarts de revenus
regard de certains critères (reve- Pierre Bourdieu a tenté de rapprocher ces visions. à partir des revenus primaires (salaires, revenus du
nus, modes de vie, valeurs, statut, Selon lui, le classement social est fondé sur la capital, revenus mixtes) ou des revenus disponibles
etc.). détention de trois formes de capital : le capital après redistribution par les revenus de transfert et les

48 Classes, stratification et mobilité sociales


L’ESSENTIEL DU COURS

ZOOM SUR...
MÉTHODE DES DÉCILES
Cette méthode statistique classe
les ménages par ordre de revenu
croissant en 10 groupes d’effectif
identique. Le 1er décile délimite
les 10 % de ménages les plus
pauvres, le 2 e les 10 % un peu
moins pauvres, etc. Au-delà du
9e décile, on trouve les 10 % de
ménages les plus riches. Cette
méthode permet de construire
la courbe de Lorenz et de calculer
le coefficient de Gini. Certaines
études utilisent une grille plus
fine, en « centiles » (1 %).
Comment rendre des réalités multiples de la structure sociale ?
MÉRITOCRATIE
prélèvements obligatoires. L’hétérogénéité croissante l’alimentation 17,2 %, soit au total 42 % du budget Il s’agit du principe selon lequel
des PCS (Professions et catégories socioprofession- pour ces deux postes prioritaires (chiffres 2006). chacun doit avoir accès aux
nelles) amène aujourd’hui à privilégier, pour mesurer À l’inverse, pour le décile le plus riche, le 1er poste ressources économiques ou aux
les écarts entre groupes sociaux, la méthode des concerne les transports (15,8 %), le 2e, les loisirs et positions sociales ou politiques en
déciles. Un décile représente 10 % de la population la culture (14,6 %), l’alimentation n’arrivant qu’en fonction de ses compétences et de
totale, des plus pauvres aux plus riches. En France, 4e position avec 12,1 %. ses capacités (« mérite ») et non en
le rapport interdécile des niveaux de vie (D9/D1, soit Les écarts d’espérance de vie à 35 ans (47,2 ans fonction de son hérédité ou de son
les deux déciles extrêmes) est passé de 3,3 en 2004 à pour un cadre supérieur, contre 40,9 ans pour un milieu d’origine.
3,5 en 2013, montrant un accroissement des inégalités ouvrier) ou les écarts de taux de départ en vacances

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sur la période. Les inégalités de patrimoine ont, elles (71 % des cadres, contre 41 % des ouvriers) sont deux PATRIMOINE
aussi, augmenté : en France, en 2011, le décile le plus autres illustrations de l’influence des inégalités Il s’agit de l’ensemble des avoirs
riche possède 46 % du patrimoine total, les quatre économiques sur les conditions de vie. possédés par un agent écono-
suivants en détenant également 46 %. La moitié la L’inégalité de réussite scolaire conduit à des mique (biens immobiliers, biens
plus pauvre de la population se contente de 8 % du formes de reproduction sociale qui contredisent durables, argent sur des comptes,
patrimoine total. Une autre approche de la question l’idéal égalitaire et méritocratique de nos démo- liquidités, œuvres d’art, titres de
consiste à mesurer la pauvreté. La définition de craties : aujourd’hui, 90 % des enfants d’ensei- propriété, etc.). Le patrimoine
l’Union européenne correspond à un revenu inférieur gnants obtiennent un baccalauréat (toutes filières brut additionne tous les avoirs,
à 60 % du revenu médian. En 2012, 8,6 millions de confondues) contre 40 % des enfants d’ouvriers le patrimoine net, lui, se calcule
personnes, en France, étaient considérées comme non qualifiés. en retranchant les dettes du patri-
pauvres (14 % de la population), avec un revenu infé- À cette liste déjà longue, on pourrait ajouter les moine brut.
rieur à 993 euros par mois pour une personne seule. inégalités entre les sexes ou entre les générations.
L’accès des femmes aux fonctions politiques ou PLAFOND DE VERRE
Des inégalités sociales multiformes aux fonctions dirigeantes dans les entreprises se L’expression désigne le barrage
Les inégalités économiques induisent des iné- heurte encore souvent au « plafond de verre », qui que rencontrent souvent les
galités sociales de toute nature, par exemple agit comme un facteur discriminant. femmes dans leur progression
sur les modes de vie : l’importance des postes professionnelle et qui les empêche
de dépenses dans le budget des ménages est Les inégalités économiques et sociales ont souvent de parvenir aux échelons hiérar-
liée au niveau de revenus et de patrimoine. Pour un caractère cumulatif : la spirale de la réussite chiques les plus élevés dans les
le décile le plus pauvre, le 1er poste budgétaire, le sociale et économique entre en contraste avec la entreprises.
logement, absorbe à lui seul 25 % du budget, le 2e, spirale de la pauvreté. Les explications des inéga-
lités ne sont pas univoques : certaines sont liées REVENUS PRIMAIRES/
à l’origine sociale et à la logique des « héritages » REVENU DISPONIBLE
DEUX ARTICLES DU MONDE À CONSULTER (économique, social et culturel), d’autres sont la Les revenus primaires sont issus
conséquence des parcours de formation et des d’une participation à l’activité
• Les classes populaires ont changé p. 52 inégalités scolaires. D’autres, enfin, s’expliquent économique (salaires, revenus du
(Serge Guérin et Christophe Guilluy, par les discriminations de genre ou par les effets capital, revenus mixtes des profes-
Le Monde daté du 29.05.2012) de génération. Le cumul des handicaps ou des sions indépendantes). Le revenu
avantages peut conduire, dans un sens, au déclas- disponible se calcule en ajoutant
• Les « maîtres du monde » invités sement, à la pauvreté, voire à l’exclusion, dans aux revenus primaires les revenus
à réfléchir aux dangers de la montée l’autre, à la ségrégation élitiste. de transfert (prestations sociales et
des inégalités p. 53 subventions) et en soustrayant les
(Alain Faujas, Le Monde daté du 22.01.2014) prélèvements obligatoires (impôts
et cotisations sociales).

Classes, stratification et mobilité sociales 49


UN SUJET PAS À PAS

MOTS CLÉS
CLASSES SOCIALES
Dissertation : Quelles sont les limites
du processus de moyennisation
Concept central de l’analyse
marxiste : groupe d’individus
occupant la même place dans le
processus de production (déten-
teurs du capital ou détenteurs de la
force de travail). Ces deux groupes,
de la société française ?
spécifiques de la société capitaliste,
sont nécessairement en lutte. L’analyse du sujet mobilité sociale. La promesse républicaine d’égalité
Le sujet invite à se pencher sur le contenu des des chances devant l’accès aux différentes positions
GROUPE concepts de « classe moyenne » et de « moyennisa- sociales dépend, en effet, des caractéristiques de la
D’APPARTENANCE tion ». L’apparente simplicité de ces expressions doit stratification de la société. Si la France a connu, en
Groupe social auquel une personne être dépassée pour cerner la réalité de la stratification l’espace d’un demi-siècle, une indéniable montée des
appartient en fonction de caracté- sociale actuelle. classes moyennes, il importe cependant de marquer
ristiques objectives. les limites de cette évolution.

GROUPE DE RÉFÉRENCE Le plan détaillé du développement


Groupe auquel une personne I. La société française a connu un processus de
s’identifie parce qu’elle souhaite moyennisation
en faire partie et dont elle adopte le a) Les principales modalités de cette évolution
système de valeurs, les normes de Réduction, en longue période, des écarts de revenus
comportement et le mode de vie. et de niveaux de vie. Mobilité sociale accrue.
b) Les facteurs qui sont à l’origine de ce processus
GROUPE DE STATUTS Impact de la croissance forte des « Trente Glorieuses »,
Selon le sociologue Max Weber, il effet de la tertiarisation, rôle de l’école, essor de
s’agit d’ensembles sociaux homo- l’État-providence.

© rue des écoles & Le Monde, 2016. Reproduction, diffusion et communication strictement interdites.
gènes définis par leur position dans
la distribution inégale du prestige II. Les limites de la montée des classes moyennes
social. La problématique a) La persistance de clivages sociaux
La montée des classes moyennes est une réalité qui multidimensionnels
MOYENNISATION s’explique par certaines évolutions majeures de la Remontée des inégalités de revenus et de patrimoines,
Tendance perceptible dans les socié- société française. Cependant, la persistance, voire le ségrégation scolaire et inégalité face à l’emploi, mixité
tés qui se développent, où se forme renforcement de certaines inégalités vont à contre- sociale défaillante.
un vaste groupe central, dont les courant de la thèse de l’homogénéisation sociale. b) La crise et le retour massif de la pauvreté et de
caractéristiques (revenus, modes de l’exclusion
vie, niveau de diplômes, etc.) sont de Montée du taux de pauvreté, nouveaux territoires de
plus en plus homogènes. Ce qu’il ne faut pas faire la précarité et de l’exclusion sociale.
• Omettre de donner des indicateurs précis
STRATES attestant de la moyennisation (écarts de revenus, Conclusion
Différenciation sociale permet- rapprochement des coefficients budgétaires, La montée des classes moyennes au sein de la société
montée du nombre des diplômes, etc.).
tant d’agréger des individus selon française est un fait incontestable, qui a caractérisé
• Minimiser la résurgence de certains clivages
certaines caractéristiques comme la France des années 1950 aux années 1980. Depuis,
sociaux, qui nuancent, voire invalident la thèse
les revenus ou le niveau d’instruc- le mouvement semble s’être figé, voire inversé, et on
de la moyennisation.
tion, etc. L’utilisation du terme a pu voir réapparaître, aux deux extrêmes de la
« strates » suppose une concep- pyramide sociale, des groupes isolés, d’un côté dans
tion du corps social comme étant l’étalage de leur opulence, de l’autre dans le ghetto de
constitué de groupes proches, dans Introduction leur exclusion. La logique libérale et la montée de
un continuum plutôt que dans une La problématique de la moyennisation de la société l’individualisme à l’œuvre depuis trois décennies
relation d’affrontement. française renvoie à la question de l’insertion des semblent largement responsables de cette situation
individus dans la société et de leurs perspectives de qui menace la cohésion sociale.
STRUCTURE SOCIALE
Manière dont une population est
répartie entre différents groupes
sociaux. On distingue les struc- AUTRES SUJETS POSSIBLES SUR CE THÈME
tures sociales de droit (castes et
ordres ayant une existence juri- Dissertation
dique reconnue) et les structures – Le concept de classe sociale a-t-il encore un sens dans les pays développés contemporains ?
sociales de fait (sans reconnais- – Peut-on parler de la fin de la paysannerie française ?
sance juridique comme les classes – Les jeunes forment-ils un groupe social ?
sociales ou les groupes de statuts).

50 Classes, stratification et mobilité sociales


UN SUJET PAS À PAS

NOTIONS CLÉS
Épreuve composée, 2e partie : COEFFICIENT DE GINI

Vous présenterez le document Cet indice, calculé à partir de la


méthode de Lorenz, synthétise
dans une valeur comprise entre

puis caractériserez les inégalités 0 et 1, le degré des inégalités


dans une population. Il permet
de comparer les inégalités dans
salariales qu’il met en évidence différents pays : plus le coefficient
est élevé et proche de 1, plus les
inégalités sont fortes. Il permet
Distribution du revenu salarial(1) par sexe sur l’ensemble des salariés
En ce qui concerne les inégalités aussi des comparaisons dans le
en 2007 en euros courants
hommes/femmes, les chiffres temps.
Décile Hommes Femmes
sont clairs : les femmes ont des
1er décile (D1) 2 872 1 770
niveaux de salaires nettement COURBE DE LORENZ
2ème décile (D2) 8 260 5 053 inférieurs à ceux des hommes. La Cette courbe permet une repré-
3ème décile (D3) 13 233 8 724 médiane des salaires féminins (ce sentation graphique des inégalités
4ème décile (D4) 15 652 12 084 qui signifie que 50 % des femmes de répartition des revenus ou des
Médiane (D5) 17 748 14 472 gagnent au plus cette somme) patrimoines. Elle visualise la part
6ème décile (D6) 20 093 16 614 est de 14 472 € et est donc infé- du revenu ou du patrimoine total
7 décile (D7)
ème
23 120 19 137 rieure d’environ 20 % à celle des perçue par une fraction (généra-
8 décile (D8)
ème
27 842 22 570
hommes. lement les déciles) de la popula-
Ces différences « verticales » tion, rangée par ordre de richesse
9ème décile (D9) 37 259 28 236
(entre déciles) et « horizontales » croissant.
D9/D1 13,0 16,0
(entre hommes et femmes)
D9/D5 2,0 2,0
s’expliquent par des facteurs DISPARITÉ/DISPERSION
D5/D1 6,0 8,0
divers qui peuvent cumuler leurs On parle de disparité des reve-

© rue des écoles & Le Monde, 2016. Reproduction, diffusion et communication strictement interdites.
effets : les différences de qualifi- nus quand on mesure les écarts
Le revenu salarial correspond à la somme de tous les salaires perçus par un individu au cours d’une année donnée.
(1)

Champ : tous les revenus salariaux, y compris temps partiel, contrats à durée déterminée et contrats de travail temporaire. cation et de responsabilité ou de entre les revenus moyens de
secteurs d’activité, les écarts de groupes sociaux différents (par
Présentation du document diplômes, la nature des entreprises ou des admi- exemple, les ouvriers et les
Le document analyse la répartition des salaires nistrations, mais aussi le type de contrat de travail cadres). On parle de dispersion
annuels, en 2007, selon le sexe et par déciles. Les (CDI, CDD ou intérim) ou encore le temps de travail lorsqu’on mesure les écarts à la
déciles, au nombre de 9, découpent la popula- (temps plein ou temps partiel). De ce point de vue, moyenne à l’intérieur d’un même
tion étudiée en 10 groupes d’effectifs égaux (10 % la situation salariale moins favorable des femmes groupe social (par exemple, les
chacun) selon un ordre de revenus croissants. Le s’explique en partie par une plus grande fréquence agriculteurs).
tableau peut donc donner lieu à deux dimensions des contrats précaires ou à temps partiel, ainsi que
d’analyse, les inégalités salariales « verticales » par la persistance d’une discrimination salariale RAPPORT INTERDÉCILE
entre les salariés les moins et les plus payés, qui les pénalise souvent. Il s’agit d’un outil statistique
mais aussi les inégalités « horizontales » entre les mettant en rapport les niveaux
hommes et les femmes. Les ratios proposés au bas de revenus de deux groupes de la
du tableau synthétisent les degrés d’inégalités. Ce qu’il ne faut pas faire population. Le rapport interdécile
• Ne pas définir la méthodologie le plus fréquent est le rapport D9/
Analyse du document des déciles qui a servi à élaborer D1 qui divise le revenu minimum
Les écarts entre ce que gagnent au plus les 10 % les le document. perçu par les 10 % les plus riches,
moins bien payés et ce que gagnent au moins les 10 % • Oublier les expressions « au plus » par le revenu maximum perçu par
les mieux payés sont de 1 à 13 pour les hommes, de et « au moins » pour caractériser les 10 % les plus pauvres. L’étude de
1 à 16 pour les femmes, la « fourchette » étant donc les niveaux de revenus l’évolution de ce rapport permet de
plus ouverte pour ces dernières. Mais cette amplitude de chaque décile. suivre la tendance des inégalités
plus forte provient du bas de la hiérarchie des salaires • Oublier les écarts hommes/femmes à se réduire ou à s’aggraver au fil
(D5/D1 étant de 6 pour les hommes et de 8 pour les en n’analysant que les écarts « verticaux ». des années.
femmes).
SALAIRE MÉDIAN
Il s’agit du niveau de salaire qui
AUTRES SUJETS POSSIBLES SUR CE THÈME sépare la population salariée en
deux groupes d’effectifs iden-
Mobilisation des connaissances tiques : les 50 % qui perçoivent
– Comment s’explique le caractère cumulatif des inégalités ? au plus ce salaire et les 50 % qui
– En quoi les inégalités de revenus et de patrimoines produisent-elles d’autres inégalités ? perçoivent plus que ce salaire. En
– Peut-on parler d’une fracture culturelle et sociale dans la France d’aujourd’hui ? France, en 2013, le salaire médian
net atteignait 1772 € par mois.

Classes, stratification et mobilité sociales 51


LES ARTICLES DU

Les classes populaires ont changé


Attention aux nouvelles fractures sociales

L
es résultats de la présiden- risque de s’aggraver encore publics d’agir. C’est au plan petites villes passe par l’innova-
tielle font ressortir une dans les mois et les années qui des territoires que peuvent se tion sociale de proximité. Cela
fracture géographique viennent. Pire : la tendance est déployer les services publics et implique que l’État et les collec-
et sociale très marquée entre à l’élargissement du nombre les solidarités à travers la prise tivités territoriales soutiennent
la « France des métropoles » de personnes concernées. en compte de la spécificité des les initiatives des associations,
et la France périphérique, Avec la hausse des prix de besoins des populations. D’une des entreprises sociales et soli-
celle des espaces périurbains, l’habitat et la baisse du pouvoir part, il s’agit de freiner l’étale- daires et des bailleurs sociaux
ruraux, des villes moyennes et d’achat d’une part croissante ment urbain, coûteux à vivre qui dynamisent les territoires.
petites. Cette France située à de la population (travailleurs au quotidien, destructeur de L’innovation sociale, c’est aussi
l’écart des grandes métropoles pauvres, salariés à temps par- l’écosystème et nécessitant un bien de favoriser l’accès à la
mondialisées est celle des fra- tiel contraint, retraités préca- recours prioritaire à la voiture, compétence numérique des
gilités sociales. Si la pauvreté risés…), le nombre de personnes par une politique de densifica- populations que d’organiser du
s’y incruste, elle se caractérise qui viennent trouver refuge tion de l’habitat. D’autre part, il soutien scolaire ou encore la
d’abord par une forme de « mal- à l’écart des grands centres est vital de renforcer la présence diffusion et la pratique cultu-
santé sociale » où la précarité et urbains se renforce toujours des services publics non par une relle. Mais c’est aussi de faciliter
surtout l’absence de perspec- plus. L’étalement urbain va multiplicité des guichets que l’habitat partagé, d’accompa-
tive sont souvent la norme. Le se poursuivre, mais aussi la l’État et les collectivités ne sont gner l’autoconstruction de loge-
succès de François Hollande, relocalisation en dehors des plus capables d’assumer mais ments, de soutenir l’organisa-
élu en grande partie grâce à métropoles les plus actives par la concentration des services tion du recyclage ou l’échange
l’antisarkozysme des catégories d’une majorité des classes dans des lieux centraux et identi- non monétaire de biens et de
populaires, peut conduire rapi- populaires, actives et retraitées. fiés. Si, dans les métropoles et les services. Cette économie de la
dement les élites politiques de Aujourd’hui, on peut estimer villes moyennes, les transports proximité favorisant les

© rue des écoles & Le Monde, 2016. Reproduction, diffusion et communication strictement interdites.
la gauche et des écologistes à que 60 % de la population en commun doivent continuer emplois dans les bassins de vie
oublier la leçon : les catégories vit en dehors des métropoles d’être la priorité pour réduire et réduisant les durées de dépla-
populaires en situation de fra- centrales. Cela signifie que la l’utilisation et l’encombrement cement peut, certes, entraîner
gilisation sont en augmentation France des fragilités sociales des voitures, et favoriser ainsi des hausses de charges. Mais
constante et se sentent toujours est d’abord celle des espaces une écologie sociale protégeant elles seront en grande partie
plus dépréciées socialement et périurbains, ruraux, indus- la planète comme le pouvoir compensées par des réductions
culturellement. triels, des villes moyennes et d’achat, dans les zones rurales de coûts, en particulier de trans-
Car c’est la « France d’après » petites. et périurbaines, il importe de port, et par l’amélioration de la
qui vient de surgir de l’élec- Cette dynamique de dispersion, favoriser la diversité et la conti- qualité et de la durabilité des
tion. Une France où les frac- qui va souvent de pair avec une nuité de l’offre : transports en produits. La perte de confiance
tures géographiques, sociales moindre densité et efficacité des commun, voitures disponibles dans les institutions, dans le
et culturelles tendent à effacer services publics, de la couverture à partir des points de regroupe- progrès social et dans l’avenir de
peu à peu les représentations médicale, de la qualité de l’offre ment, organisation du covoitu- la France périphérique ne
traditionnelles. Une France de loisirs et de culture, souligne rage, mise à disposition de vélos pourra être jugulée par
qui ne se structurera pas sur de nouveaux enjeux. Dans cette et de voies réservées, minibus à la quelques formules creuses,
la sociologie ou le système France périphérique, qui cumule demande… Ces derniers étant par moralisatrices et incantatoires.
politique d’hier. Ce qui est éloignement des services publics ailleurs d’accès prioritaire pour Il ne s’agit pas de fustiger le
en jeu, c’est l’émergence de et de l’emploi avec hausse des les personnes à mobilité réduite. racisme et de communiquer sur
nouvelles classes populaires coûts et des temps de transport, Mais redonner confiance aux de bons sentiments pour
majoritaires fragilisées par la la présence de l’État doit être populations vivant dans les inverser la tendance. Mais il faut
mondialisation sur les lignes repensée en fonction de la fragi- zones rurales, périurbaines, les agir sur les territoires et donner
de fracture d’une nouvelle géo- lité sociale de ces habitants. Alors sa chance à l’innovation sociale.
graphie sociale. Le diagnostic que la France vient de voter pour Maintenant.
POURQUOI CET ARTICLE ?
est d’autant plus complexe l’alternance sereine, oublier ces
que cette nouvelle question réalités, c’est prendre le risque Serge Guérin
sociale se double aujourd’hui d’un réveil très rude aux pro- La recomposition permanente de et Christophe Guilluy
d’une question identitaire chaines échéances électorales. la société française et l’impact de Le Monde daté du 29.05.2012
d’autant plus sensible qu’elle C’est prendre le risque de laisser la crise économique redessinent
« travaille » prioritairement se renforcer une fracture géo- la géographie sociale de la France :
l’ensemble des classes popu- graphique qui est aussi sociale la redynamisation des territoires
laires et singulièrement les et culturelle. Pour éviter une périurbains est un impératif
jeunesses populaires, quelles situation de véritable apartheid pour éviter un apartheid géogra-
que soient leurs origines. Or, géographique et social, il est de phique désastreux.
la situation de ces populations la responsabilité des pouvoirs

52 Classes, stratification et mobilité sociales


LES ARTICLES DU

Les « maîtres du monde » invités


à réfléchir aux dangers de la montée
des inégalités
L
es très riches et les très entre les riches et les pauvres, à public, lundi également, un sur dix vivent dans un pays
puissants participants au l’instar de Joseph Stiglitz, Prix rapport intitulé « En finir avec où l’inégalité économique a
Forum économique mon- Nobel d’économie en 2001, ou les inégalités extrêmes » qui augmenté au cours des trente
dial de Davos (Suisse) devraient François Bourguignon, ancien fournira matière à réflexion aux dernières années.
pour la première fois se pencher, chef économiste de la Banque congressistes de Davos. L’organisation internationale
du mercredi 22 au samedi 25 jan- mondiale (2003-2007). Selon ce document, le degré Oxfam affirme que ces évolu-
vier, sur les dangers que repré- Dans son « Agenda mondial d’inégalité économique a tions sont « moralement contes-
sente l’aggravation des inégalités 2014 » publié en novembre 2013, dépassé ce qui était « nécessaire tables » et qu’elles permettent
pour la stabilité mondiale. le Forum avait classé la dispa- pour le progrès et la croissance ». aux plus riches de « biaiser les
Après avoir longtemps cru, dur rité grandissante des revenus La concentration extrême des règles en leur faveur », ce qui
comme fer, que les inégalités de au deuxième rang des risques richesses « menace de priver ébranle la cohésion sociale et les
revenus étaient nécessaires pour les plus graves pour la stabilité des centaines de millions de per- fondements de la démocratie.
récompenser le talent et inciter sociale et pour la sécurité de la sonnes des fruits de leur talent L’ONG appelle les participants
à l’innovation, le Forum com- planète. et de leur travail », souligne au Forum de Davos à s’engager

© rue des écoles & Le Monde, 2016. Reproduction, diffusion et communication strictement interdites.
mence à écouter les économistes Dans le Financial Times, publié également l’ONG. notamment « à ne pas
qui alertent sur la dangerosité du lundi 20 janvier, Christine contourner la fiscalité (…) en
fossé qui est en train de s’élargir Lagarde, la directrice générale « Moralement contestables » tirant parti des paradis fiscaux »,
du Fonds monétaire interna- La fortune du 1 % de l’huma- « à encourager les Etats à (…)
tional (FMI), invite les « maîtres nité le plus riche s’élève à financer une couverture univer-
POURQUOI CET ARTICLE ?
du monde » réunis à Davos à 110 000 milliards de dollars selle en matière de soins de
Une réflexion critique sur les s’inquiéter que, « dans de trop (81 126 milliards d’euros), c’est- santé, d’éducation et de protec-
effets pervers de l’accroissement
nombreux pays, les bénéfices de à-dire autant que celle possédée tion sociale » ou encore « à
des inégalités économiques et
la croissance ont profité à trop par les 99 % restants. Ou encore défendre un salaire minimum
sociales. La richesse insolente
d’une minorité est non seulement peu de gens, ce qui n’est pas la 1 % des Américains les plus for- vital dans toutes les sociétés
moralement discutable, mais elle bonne recette pour la stabilité tunés se sont appropriés 95 % qu’ils contrôlent ».
fragilise la stabilité sociale et la et la durabilité » de la croissance de la croissance postérieure à
prospérité économique générale. mondiale. la crise financière, depuis 2009, Alain Faujas
L’ONG Oxfam profite de cette et les 90 % les moins riches se Le Monde daté du 22.01.2014
prise de conscience pour rendre sont appauvris. Sept personnes

Classes, stratification et mobilité sociales 53


L’ESSENTIEL DU COURS

NOTIONS CLÉS
ASCENSEUR SOCIAL
Métaphore désignant les possi-
Comment rendre compte
bilités de progresser dans la
hiérarchie des statuts sociaux. Cet
« ascenseur » a relativement bien
fonctionné pendant les Trente
de la mobilité sociale ?
E
Glorieuses. La rigidité sociale
actuelle amène certains sociologues n sociologie, l’expression « mobilité sociale » désigne les par-
à parler de « descenseur social ».
cours d’un individu ou d’une génération dans l’espace social.
SUR-REPRÉSENTATION/ Cette mobilité est une des valeurs de la démocratie, fondée sur
SOUS-REPRÉSENTATION l’égalité des droits et des chances. L’analyse des réalités sociales
Il y a sur-représentation, par exemple,
quand 55 % des élèves-ingénieurs sont oblige, cependant, à un diagnostic nuancé.
des enfants de cadres supérieurs alors
que leurs parents ne représentent Les formes de la mobilité sociale les taux relatifs de mobilité : on dira, par exemple,
que 15 % des actifs. À l’inverse, les La mobilité sociale désigne les changements de statut qu’on constate un accroissement de la fluidité si les
enfants d’ouvriers et employés sont social des individus, soit au cours de leur vie (mobilité chances de devenir cadre augmentent plus vite pour
sous-représentés dans cette filière intragénérationnelle) soit d’une génération à une les enfants d’ouvrier que pour les enfants de cadre.
(16 % des élèves, 52 % des actifs). autre (mobilité intergénérationnelle).
On utilise fréquemment la table de mobilité inter- La société française, entre mobilité et
TRAJETS COURTS/LONGS générationnelle comparant les statuts des pères et reproduction
La mobilité peut se faire entre statuts ceux des fils. Il existe aussi des tables pères/filles, La mobilité parfaite correspondrait à une situa-
sociaux proches (fils d’agent de mais l’outil traditionnel concerne les fils de 40 à tion dans laquelle l’origine sociale d’un individu
maîtrise devenu professeur des 59 ans, population supposée « stabilisée » sur le n’interviendrait pas sur sa destinée sociale. Face à
écoles) ou entre statuts éloignés plan professionnel. On peut repérer la mobilité cet idéal, l’examen des réalités sociales exige de la

© rue des écoles & Le Monde, 2016. Reproduction, diffusion et communication strictement interdites.
(fille d’ouvrier devenue avocate). Les verticale ascendante (statut du fils plus élevé que nuance : la société française est marquée par une
trajets longs sont statistiquement celui du père), la mobilité verticale descendante certaine mobilité sociale, même si le constat sur les
peu fréquents. Ils se constatent (situation inverse), ainsi que les situations de années récentes est plus pessimiste. Une forte part
cependant sur plusieurs générations. mobilité horizontale (sans ascension ni régres- de la mobilité brute est liée aux transformations
sion), et de reproduction sociale (statut identique des structures de l’emploi ; elle est donc de nature
REPÈRES dans les deux générations).
La mobilité observée (mobilité brute) peut être elle, tendance à régresser.
structurelle. La part de la mobilité nette a, quant à

Les différentes formes de mobilité décomposée : une part des changements de sta-
sociale tuts entre pères et fils est en
effet « contrainte », dictée par les
ASCENDANTE/ transformations économiques : la Fils
Artisans,
commerçants,
Cadres et
professions Professions
Agriculteurs Employés Ouvriers Total Ensemble
DESCENDANTE baisse des emplois agricoles dans Père chefs
d’entreprise
intellectuelles intermédiaires
supérieures
Trajectoire vers une position supé- les soixante dernières années a Agriculteurs 21,8 4,9 10,0 15,9 14,6 32,5 100 10,5

rieure/inférieure dans l’espace social. contraint les fils d’agriculteurs à Artisans, commerçants,
chefs d’entreprise
0,4 11,8 20,5 25,1 19,1 22,9 100 12,2

d’autres métiers que leurs pères. Cadres et professions


intellectuelles 0,5 4,4 41,5 31,8 11,9 9,7 100 15
BRUTE À l’inverse, les emplois de cadres supérieures
Professions
Ensemble des changements de ont augmenté et le recrutement intermédiaires
1,0 5,5 22,2 34,9 17,5 18,6 100 8,5

positions sociales observés. sur ces nouveaux emplois a dû Employés 0,7 5,6 13,7 27,5 23,2 29,0 100 18,4

se faire au-delà des fils de cadres. Ouvriers 0,5 4,7 5,6 19,2 19,8 49,0 100 35,1

INTERGÉNÉRATIONNELLE Cette mobilité contrainte est Ensemble 2,8 5,8 16,6 24,3 18,4 31,8 100 100

Trajectoire entre une génération appelée « mobilité structurelle ». Champ : personnes de référence du ménage de 30 à 50 ans.
et la suivante (père et fils/filles, par En retirant de la mobilité brute la Source : Enquête Budget de Famille, Insee repris dans Économie et statistiques n°371, 2004.

exemple). mobilité structurelle, on obtient


la mobilité nette (ou de circulation), non liée à Catégorie socioprofessionnelle du fils selon celle du père,
INTRAGÉNÉRATIONNELLE l’évolution des structures de l’emploi. Ainsi, en année 2000, en %.
Trajectoire à l’intérieur d’une France, en 2003, on estimait à 65 % le taux de
même génération. mobilité brute, dont 25 points de mobilité structu- Le plus souvent, les parcours des mobilités sont des
relle et 40 points de mobilité nette. Cette dernière « trajets courts » (mobilité de proximité) entre des
NETTE exprime la plus ou moins grande fluidité de cir- groupes assez proches (fils d’employés devenus pro-
Mobilité brute – mobilité structurelle. culation au sein d’une société. Elle illustre l’idéal fessions intermédiaires par exemple), et concernent
démocratique de l’égalité des chances puisqu’elle surtout les groupes situés au milieu de l’échelle
STRUCTURELLE ne résulte pas des transformations de l’économie. sociale. Aux extrêmes de la hiérarchie, on constate
Mobilité contrainte par le change- Les analyses les plus récentes utilisent désormais la encore une forte reproduction sociale avec, par
ment des structures économiques. notion de « fluidité sociale » : il s’agit de comparer exemple, une sur-représentation importante des fils

54 Classes, stratification et mobilité sociales


L’ESSENTIEL DU COURS

de cadres devenus eux-mêmes cadres et, à l’inverse, Deux analyses divergentes ZOOM SUR…
une sous-représentation des fils d’ouvriers devenus de la reproduction sociale
cadres ou des fils de cadres devenus ouvriers. La reproduction sociale est contradictoire avec La table de mobilité, un outil
Certains sociologues ont parlé d’une « panne de l’essence même des valeurs démocratiques. Deux imparfait
l’ascenseur social », voire d’un phénomène de déclas- grands courants d’analyse ont tenté d’expliquer cette
sement pour une partie du corps social. Le paradoxe contradiction : l’analyse inspirée par Pierre Bourdieu DESTINÉE
d’Anderson traduit cette réalité en montrant qu’un et celle proposée par Raymond Boudon. OU RECRUTEMENT
niveau de diplôme des fils identique à celui des Selon P. Bourdieu, l’hérédité et la reproduction Les tables de mobilité peuvent
pères ne garantit pas le maintien dans la même sociales passent par la transmission, au sein de la se présenter sous la forme d’une
position sociale d’une génération à la suivante et famille, du capital sous diverses formes. Le capital table de destinée, partant du
peut conduire à un sentiment de décrochage social. économique favorise l’hérédité sociale chez les chefs statut du père et déclinant les
d’entreprise, les enfants héritant souvent de l’outil de destinées des fils (sur 100 fils dont
Les déterminants de la mobilité travail et du statut socio-économique des parents. Le le père était ouvrier, x % sont
sociale capital culturel favorise la reproduction sociale dans devenus…), ou sous la forme d’une
L’un des déterminants de la mobilité sociale est les métiers à forte composante intellectuelle, dans table de recrutement, partant de
l’évolution des structures économiques : le recul lesquels l’accès se fait sur titres scolaires (familles la position des fils et remontant
des emplois agricoles, la chute de l’emploi indus- d’enseignants, de médecins ou d’avocats, dont les vers leurs origines (sur 100 fils
triel ouvrier et la croissance des emplois tertiaires, enfants bénéficient d’une immersion culturelle pro- ouvriers, x % avaient un père…).
souvent plus qualifiés, ont bouleversé les struc- pice à un futur parcours au sein des mêmes milieux).
tures sociales en entraînant, d’une génération à Le capital social composé d’autres ressources, comme LES CRITIQUES
l’autre, une circulation accrue dans l’espace social. le réseau relationnel ou encore les savoirs sociaux Cet outil n’est pas exempt de
L’accroissement des emplois de cadres et de pro- (aisance sociale, savoir-être) permet de valoriser défauts : d’une part, les tables
fessions intermédiaires a contribué, notamment le capital économique et le capital culturel. Pour les plus fréquentes négligent les
pendant les Trente Glorieuses, à un mouvement Bourdieu, le cumul de ces formes de capital (ou leur parcours des femmes, d’autre
général d’ascension sociale. Cette évolution a ensuite absence conjuguée) serait à l’origine de la reproduc- part, elles peuvent conduire à des
été fortement freinée par la montée du chômage tion sociale. conclusions faussées, en raison
de masse. du découpage sur lequel elles
D’autres facteurs doivent être pris en compte : la s’appuient : un fils d’instituteur

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fécondité différentielle selon les groupes sociaux devenu instituteur apparaît
est, structurellement, un facteur de mobilité. Les comme un immobile, alors que
ouvriers et les agriculteurs ont, en moyenne, plus l’évolution du statut de ce métier
d’enfants que les autres catégories sociales : cela devrait plutôt conduire à un dia-
conduit une partie de leurs enfants vers d’autres gnostic de déclassement social.
statuts que leur statut d’origine. L’intensité de la mobilité observée
L’essor de l’emploi féminin, ces cinquante dernières dépend, par ailleurs, du nombre de
années, a conduit, par effet de substitution, à accé- groupes retenus : plus on décom-
lérer la mobilité sociale ascendante des hommes vers pose la grille des statuts, plus on
des postes à qualification plus élevée. fait apparaître une forte mobilité.
Enfin, la démocratisation de l’école et l’augmenta- Enfin, les tables ne tiennent pas
tion du niveau général d’instruction, attestées par compte du statut de l’éventuel
l’explosion du nombre des diplômes, ont favorisé la conjoint de la personne observée :
mobilité. Ce point appelle cependant des nuances : un couple formé, par exemple,
cette « inflation » des diplômes étant plus forte d’un ouvrier marié à une profes-
que l’accroissement du nombre de postes qualifiés seure des écoles connaît une forme
à pourvoir, on a assisté à une baisse relative du Quelles sont les mécanismes de la reproduction sociale, d’ascension sociale par rapport à
rendement des diplômes dans l’accès aux emplois qui perdure dans notre société ? un couple ouvrier homogène.
les plus qualifiés.
R. Boudon, dans une démarche opposée, applique la UN NOUVEAU REGARD
logique du calcul rationnel à l’analyse de la mobilité La méthodologique de la « flui-
DEUX ARTICLES DU MONDE À CONSULTER sociale : chaque individu souhaite optimiser sa dité sociale » tente d’affiner ces
position sociale et en retirer le plus grand bénéfice. analyses en comparant l’évo-
• Il faut achever la réforme du collège unique Il fait des choix rationnels et compare les coûts d’une lution, au cours du temps, des
pour défaire les inégalités scolaires p. 58-59 stratégie (coûts des études, temps à leur consacrer…) écarts de probabilité d’accès à
(Marie-Aleth Grard et Jean-Paul Delahaye, aux gains qu’il peut en espérer (revenus, prestige, un statut (par exemple cadre
Le Monde daté du 03.06.2015) etc.). L’origine sociale influence les comportements supérieur) pour les enfants issus
et les décisions : un fils d’ouvrier aura tendance à de diverses catégories sociales
• Une nouvelle égalité pour l’accès privilégier les études courtes lui apportant rapide- (par exemple fils de cadre et
à l’enseignement supérieur p. 59-60 ment une promotion dans l’échelle sociale et un gain fils d’ouvrier). La diminution
(Sophie Béjean, Yves Guillotin, Maxime Legrand, monétaire par rapport à la situation de son père. À ou l’augmentation de cet écart
Sébastien Chevalier, Patrice Brun, pour le collectif l’inverse, pour égaler le statut de son père, un enfant des probabilités permettent de
Révolution éducative, Le Monde daté du 06.06.2012) de cadre doit s’engager dans un parcours scolaire conclure à un progrès ou à un
plus long. recul de la fluidité sociale.

Classes, stratification et mobilité sociales 55


UN SUJET PAS À PAS

MOTS CLÉS
HABITUS
Épreuve composée, 3e partie :
Ensemble de dispositions acquises
par l’individu au cours de sa
socialisation. Selon le sociologue
Quels sont les effets des évolutions
Pierre Bourdieu (1930-2002), ces
manières de penser, de percevoir, de la structure des professions sur
de se comporter que l’individu
accumule au cours de sa vie sociale
créent un cadre qui modèle ses
la mobilité sociale ? Vous répondrez
à cette question à l’aide du dossier
pratiques sociales. Ce cadre est
influencé par le milieu social et
culturel dans lequel l’individu a
évolué : la manière de parler, les
goûts, les postures physiques, les
modes de pensée sont ainsi en
documentaire et de vos connaissances
partie le résultat des influences Document 1
qui se sont exercées sur chacun et largement par les changements de
dont l’individu peut ne pas avoir Table de mobilité en France en 2003 la structure sociale (part des dif-
En % sauf ligne et colonne effectifs en milliers
conscience. férentes catégories dans la popu-
Catégorie socioprofessionnelle du père
Catégorie
lation) entre les générations, qui
Artisan, Cadre et
HOMOGAMIE socioprofessionnelle
Agriculteur
commerçant, profession Profession
Employé Ouvrier Ensemble
Effectif se traduisent par les différences
chef intellectuelle intermédiaire
Fait de choisir son conjoint dans le d’entreprise supérieure entre les deux marges (structures
88 2 1 1 1 7 100
groupe (ethnique, social, culturel, Agriculteur
22 1 0 0 0 1 4
285 des origines et des destinées) du
religieux…) auquel on appartient. Artisan, commerçant, 12 29 6 10 7 36 100
619
tableau. » (Dominique Merllié,
chef d’entreprise 6 21 6 8 7 8 9
On parle donc, selon les cas, Cadre et profession 8 14 24 20 11 23 100 « Les mutations de la société
1317
intellectuelle supérieure 9 22 52 33 22 10 19
d’homogamie sociale, religieuse, française », Les Grandes Questions
11 12 9 16 11 41 100

© rue des écoles & Le Monde, 2016. Reproduction, diffusion et communication strictement interdites.
Profession intermédiaire 1890
ethnique, etc. Le terme contraire 17 24 26 33 28 23 24 économiques et sociales, Repère, La
13 10 5 9 14 49 100
est : hétérogamie. Employé
9 9 6 9 17 12 11
770 Découverte, 2007.)
18 9 2 6 7 58 100
Ouvriers 2364
37 24 9 17 26 46 34
PARADOXE D’ANDERSON
Ensemble
16 12 8 11 9 43
100
Document 3
100 100 100 100 100 100
Ce paradoxe, énoncé dans les « Si la dégradation des perspec-
Effectif pères 1143 870 591 300 644 2998 7045
années 1960 par le sociologue tives de mobilité intergénéra-
Champ : hommes actifs ayant un emploi ou anciens actifs ayant un emploi, âgés de 40 à 59 ans en 2003
américain Charles Anderson, Lecture : en 2003, 7 045 000 hommes âgés de 40 à 59 ans ont un emploi ou sont d’anciens actifs occupés. Parmi eux, 2 364 000 sont ouvriers, soit 34 % tionnelle pour les cohortes nées
des hommes de cette classe d’âge. Plus généralement, dans chaque case, le premier chiffre indique l’origine et le second chiffre indique la destinée : 2 %
conclut que, pour les enfants au tournant des années 1960 est
d’une génération, l’obtention de Source : Insee, enquête FQP, 2003. ainsi généralisée aux enfants
diplômes supérieurs à ceux de de toutes les origines sociales,
leurs parents n’est pas une garantie Document 2 c’est en grande partie parce que ces générations
d’accès à un statut social supérieur. « La stabilité sociale (immobilité ou hérédité sociale : font face à une évolution moins favorable de la
même catégorie d’origine et de destinée, position sur structure sociale. En effet, si la part des cadres et
REPRODUCTION SOCIALE la diagonale du tableau) est généralement importante, professions intermédiaires avait augmenté de 6,1
Phénomène par lequel les posi- bien que variable selon les catégories et les époques. points entre 1964 et 1977, la hausse n’est plus que
tions sociales se transmettent, Des flux de mobilité non négligeables apparaissent de 3,7 points entre 1983 et 1997, période à laquelle
dans une certaine proportion, de cependant, qui ne se distribuent pas n’importe où les générations nées au tournant des années 1960
la génération des parents à celle dans les cases du tableau [Table de mobilité]. Les cas font leur entrée sur le marché du travail. […] En
de leurs enfants, en raison d’une de mobilité ascendante sont plus nombreux que ceux réalité, ce sont les effets de la crise économique qui
faible mobilité sociale. de mobilité descendante. Les cas de mobilité modérée, s’installe dans les années 1970 qui expliquent la
entre des catégories relativement proches par leur dynamique moins favorable de la structure sociale.
STATUT SOCIAL niveau social, sont plus importants que ceux qui Le calcul de l’évolution moyenne du PIB et du taux
Le statut social est la position associent des catégories socialement très différentes : de chômage lors des cinq années qui suivent la
qu’un individu occupe dans l’es- les trajets de mobilité sont plutôt courts que longs. fin des études des générations successives permet
pace social, et notamment dans la Enfin, les situations de mobilité peuvent s›expliquer d’établir de manière plus précise le lien entre
hiérarchie sociale. Cette position
est déterminée par de multiples
critères (l’âge, le sexe, la profession, AUTRES SUJETS POSSIBLES SUR CE THÈME
etc.) et elle prescrit à chacun des
devoirs et des droits spécifiques. Dissertations
Un statut social s’associe à des – Vous vous interrogerez sur le rôle joué par l’école dans la mobilité sociale.
rôles, c’est-à-dire à des compor- – Peut-on affirmer que l’origine sociale d’un individu pèse sur sa destinée ?
tements sociaux attendus par les – Comment peut-on expliquer le sentiment de déclassement social ?
autres.

56 Classes, stratification et mobilité sociales


UN SUJET PAS À PAS

leurs perspectives et l’évolution des indicateurs Ainsi, dans la table de mobilité de 2003, on constate ZOOM SUR…
macroéconomiques. Les individus nés dans les que 16 % des pères étaient agriculteurs, alors que
années 1940 qui entrent sur le marché du travail 4 % seulement des fils le sont. À l’inverse, les cadres Une critique sévère de l’institution
alors que les Trente Glorieuses battent leur plein et professions intellectuelles supérieures ne repré- scolaire
bénéficient d’une situation privilégiée. La situa- sentaient que 8 % de la génération des pères mais Or, si l’on prend vraiment au
tion se dégrade pour les individus qui naissent 19 % de la génération des fils. Autre changement sérieux les inégalités socialement
au milieu des années 1950, mais ce sont ceux qui remarquable, le groupe ouvrier a vu son importance conditionnées devant l’école et
naissent au début des années 1960 qui font face à relative diminuer nettement (43 % des pères contre devant la culture, on est obligé
la situation la plus dégradée : lorsqu’ils arrivent 34 % des fils). Enfin, les professions intermédiaires de conclure que l’équité formelle
sur le marché du travail, la croissance n’est que de ne concernaient que 11 % des pères alors qu’elles à laquelle obéit tout le système
1,4 % par an. Quant à la génération suivante, elle représentent 24 % des fils. d’enseignement est injuste réel-
retrouve, avec une croissance de l’ordre de 3 %, une Les transformations de la structure des professions lement et que, dans toute société
situation comparable à celle du milieu des années au cours du temps amènent à poser le problème qui se réclame d’idéaux démo-
1950. Le constat est encore plus simple pour le de la mobilité dans des termes spécifiques : tous cratiques, elle protège mieux les
taux de chômage : plus on avance dans le temps, les fils d’agriculteurs ne pouvaient pas occuper le privilèges que la transmission
plus les générations sont confrontées à un taux de même statut que leurs pères, en raison de la baisse ouverte des privilèges. En effet,
chômage élevé. Lorsque la génération 1944-1948 des besoins en main-d’œuvre agricole au cours de pour que soient favorisés les
arrive sur le marché du travail, le taux de chômage la période. Certains ont donc connu une mobilité plus favorisés et défavorisés
est inférieur à 2 %. Il est de 8 % pour la génération sociale « contrainte » par l’évolution des structures les plus défavorisés, il faut et
1959-1963 et de 10 % pour celle née entre 1964 et économiques. On peut faire le même raisonnement il suffit que l’école ignore dans
1968. La dégradation généralisée des perspectives pour les fils d’ouvriers, à la suite de la diminution de le contenu de l’enseignement
de mobilité sociale à laquelle sont confrontées les l’importance relative de cette PCS, liée à la réduction transmis, dans les méthodes et
générations nées après les années 1940 s’explique du poids de l’industrie dans l’activité économique et techniques de transmission et
en partie par la dynamique moins favorable de la dans l’emploi. dans les critères de jugement,
structure sociale. Il est cependant paradoxal qu’elle Le mouvement général de tertiarisation a, à les inégalités culturelles entre
se produise en dépit de l’élévation sensible du l’inverse, conduit à l’apparition de nouvelles pro- les enfants des différentes classes
niveau d’éducation. » (Camille Peugny, « Éducation fessions ou développé les effectifs de certaines sociales : autrement dit, en trai-
et mobilité sociale : la situation paradoxale des professions existantes occupant, dans la hiérarchie tant tous les enseignés, si inégaux

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générations nées dans les années 1960 », Économie des statuts, une position plus valorisée. C’est le soient-ils en fait, comme égaux
et statistique, n° 410, 2007.) cas, notamment, des professions intermédiaires en droits et en devoirs, le système
et des cadres. L’expansion de ces deux PCS n’a pu scolaire est conduit à donner en
se faire par simple recrutement parmi les enfants fait sa sanction aux inégalités
Ce qu’il ne faut pas faire de ces deux groupes, et ceci a favorisé la mobilité initiales devant la culture. (Pierre
• Inverser la logique de lecture de la table des enfants d’autres PCS (agriculteurs, artisans, Bourdieu, L’École conservatrice,
de mobilité en confondant origine et destinée. commerçants, chefs d’entreprise et ouvriers). Dans 1966)
• Ne pas définir clairement les concepts clés
de nombreux cas, en raison de l’accroissement du
de mobilité observés, structurelle et nette.
niveau de qualification des emplois, cette mobilité
• Oublier d’appuyer l’analyse de la mobilité
liée aux structures s’est traduite par une mobilité Les écarts de mobilité dans
structurelle sur des exemples précis tirés
des documents. verticale ascendante. De la même manière, la dimi- les pays développés
nution des emplois d’artisans et de commerçants Les pays scandinaves, l’Alle-
(liée à la concentration des entreprises et à la salari- magne, l’Australie ou le Canada
sation de l’emploi) a conduit une partie des enfants se caractérisent par des niveaux
Exemple de corrigé rédigé de ces deux PCS à une mobilité « contrainte ». de fluidité sociale élevés qui
La mobilité sociale désigne les changements de Au final, on constate donc un mouvement non négli- contrastent avec ceux de la
statut social qui peuvent se réaliser soit au cours de geable de mobilité sociale plutôt ascendante, qui n’est France, des États-Unis, du
la vie d’une personne (mobilité intragénérationnelle), pas vraiment le signe d’un accroissement de la fluidité Royaume Uni et plus encore du
soit de la génération des parents à celle des enfants sociale, puisqu’elle découle, pour l’essentiel, de la Brésil, pays où la reproduction
(mobilité intergénérationnelle). Cette dernière peut contrainte de mobilité que l’évolution économique sociale entre générations est
être le résultat de deux grandes catégories de facteurs, impose au corps social. Le bilan que les études de forte, surtout au bas de la pyra-
d’une part l’accroissement de la fluidité de circulation mobilité sociale permettent de faire font apparaître mide sociale. La fluidité sociale
sociale et de l’égalité des chances (mobilité nette), que, globalement, la mobilité observée (brute) a est beaucoup plus forte dans les
d’autre part les effets engendrés par l’évolution de la touché environ 65 % de la génération des fils, dont pays où les inégalités de revenus
structure des professions entre les deux générations 25 points relèveraient de la mobilité structurelle et sont faibles et où les mécanismes
(mobilité structurelle). 40 points de la mobilité nette. de redistribution des revenus,
Pour repérer cette part de la mobilité liée à l’évolu- Il reste cependant à s’interroger sur la manière dont notamment par la fiscalité,
tion des structures économiques, il est nécessaire ce mouvement général de mobilité plutôt ascendante sont puissants. Il faut cepen-
d’examiner les « marges » de la table de mobilité. est ressenti par ceux qu’il concerne car, paradoxale- dant souligner la difficulté des
Ces marges permettent de comparer la structure des ment, dans une période de croissance désormais comparaisons internationales,
professions et catégories socioprofessionnelles (PCS) ralentie, le sentiment de déclassement social a ten- en raison de l’hétérogénéité des
de la génération des pères et celle de la génération dance à progresser et la dynamique de la mobilité structures sociales et des percep-
des fils. semble aujourd’hui moins présente. tions qu’en ont les populations
concernées.

Classes, stratification et mobilité sociales 57


LES ARTICLES DU

Il faut achever la réforme du collège


unique pour défaire les inégalités
scolaires
L’échec scolaire des plus pauvres est préparé par les options ou les parcours parti-
culiers, qui ne servent qu’à séparer les élèves les uns des autres. Allons au bout de la
réforme de 1975 en renforçant la scolarité commune.

U
ne école de la réussite qualifiés. Si l’on observe uni- scolaire des plus pauvres n’est classes bilangues que pour faire
de tous est possible en quement le type de bac obtenu pas un accident. Il est inhérent venir ou retenir dans un établis-
France, nous l’avons par catégorie sociale, les écarts à un système qui a globalement sement des élèves de milieux
constaté dans nombre d’établis- sont tout aussi grands. Parmi conservé la structure et l’orga- plus favorisés. Comme si les
sements que nous avons visités. les enfants d’ouvriers qui ont nisation adaptées à sa mission pauvres n’étaient pas dignes
Or, actuellement, notre système eu leur bac en 2012, 31 % l’ont d’origine : trier et sélectionner. de se voir proposer sponta-
scolaire est terriblement iné- eu dans une filière générale, La méritocratie a une face claire nément et naturellement ces
galitaire. La moitié des décro- 23 % dans une filière technolo- pour ceux qui réussissent et enseignements.

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cheurs ont un père ouvrier, 5 % gique et 46 % dans une filière une face sombre pour tous les La réforme en cours, qui vise
un père cadre. 54 % des enfants professionnelle. autres. à offrir ces enseignements à
en retard en troisième ont des On ne démocratisera pas la tous les élèves, va donc dans
parents non diplômés, 14  % La face sombre de la réussite scolaire en considé- la bonne direction. Tous les
ont des parents diplômés du méritocratie rant que les enfants de milieu élèves pourront faire du latin
supérieur. La France de l’échec Chez les enfants de cadres supé- populaire sont victimes d’un et commencer une deuxième
scolaire est dans son immense rieurs, les trois quarts ont eu « handicap social » et devraient langue vivante dès la 5e. Où est
majorité issue des catégories un bac général, 14 % technolo- par conséquent être traités à la régression ? Qui peut penser
défavorisées. Cela résulte pour gique et 10 % professionnel. On part. Cette séparation existe qu’élever le niveau d’ensemble
partie de l’organisation de notre compte 17 % d’enfants dont le d’ores et déjà, les chiffres que de toute la population scolaire
système scolaire. père est ouvrier dans la filière nous avons cités le montrent. conduit à la « médiocrité » et
L’intérêt porté aux filières scientifique, contre 40 % en Répartir de façon inégale au au « nivellement par le bas » ?
« prestigieuses » et à certaines filière tertiaire et 51 % en bac collège, c’est-à-dire pendant la Ou alors – mais on ne veut pas
options (intérêt supérieur, on professionnel. Dans les filières scolarité commune, les options y croire –, cela voudrait dire
l’aura remarqué, à celui suscité pour les élèves le plus en dif- ou les parcours particuliers qui qu’une partie de la population
par la scandaleuse diminution ficulté au collège, les sections n’ont pas pour objectif premier considère que donner le meil-
des fonds sociaux destinés aux d’enseignement général et pro- de préparer à des études ulté- leur à tous et scolariser tous
élèves pauvres de 2002 à 2012 fessionnel adapté (Segpa), on rieures mais plutôt de séparer les enfants ensemble pendant
qui n’a pas suscité la moindre trouve 84 % d’enfants issus des les élèves ne permet pas de faire le temps de la scolarité obli-
pétition) fait oublier son image milieux populaires (ouvriers, du « commun ». Dans le cadre gatoire serait tomber dans la
inverse : les formations moins employés, sans profession) de la scolarité obligatoire, il faut « médiocrité » ou provoquer le
« renommées », qui rassemblent et moins de 2 % d’enfants de renoncer à la concurrence sans « nivellement par le bas » ? Les
les enfants issus pour l’essentiel cadres et d’enseignants. Cette fin des options ou des forma- pauvres seraient-ils à ce point
des catégories populaires. situation est insupportable. tions qui conduit à l’impasse infréquentables ?
Près de 90 % des enfants d’en- Si, en dépit des réformes pour les enfants des pauvres. Le collège actuel porte encore
seignants entrés en sixième en conduites, les inégalités sociales Remarquons d’ailleurs qu’on les traces du passé d’un second
1995 ont obtenu le bac environ pèsent encore autant sur le ne songe à implanter des for- degré général malthusien qui
sept ans plus tard, contre 40,7 % destin scolaire de la jeunesse mations « nobles » comme les a eu beaucoup de difficulté à
des enfants d’ouvriers non de notre pays, c’est que l’échec sections européennes ou les accepter d’accueillir les enfants

58 Classes, stratification et mobilité sociales


LES ARTICLES DU

du peuple et qui est loin d’avoir les enfants des concepteurs de


achevé sa démocratisation. Le ces « programmes », mais pour POURQUOI CET ARTICLE ?
collège unique est bien au cœur ceux des autres).
La fracture sociale se manifeste de manière particulièrement criante
de la problématique de la démo- Un programme de restau- pour les jeunes générations. Une partie de la jeunesse, marginalisée
cratisation de la réussite sco- ration d’un ordre ancien en par l’école, n’accède pas à l’emploi qualifié et stable et risque de glisser
laire. Comme aux débuts de la quelque sorte, qui fermerait vers l’exclusion sociale et la radicalisation.
IIIe République, il existe encore une parenthèse de tentative de
aujourd’hui des partisans du démocratisation. Mais quelle
collège comme « digue » (il ne société préparons-nous si nous élèves et préparer, de façon dif- sera aussi pour les enfants des
faut pas tout niveler sous pré- ne parvenons pas à faire vivre et férenciée, les élèves à toutes les milieux populaires et ne nuira
texte de démocratiser) et des apprendre ensemble, au moins formations ultérieures d’égale pas aux autres.
défenseurs du collège comme le temps de la scolarité obliga- dignité. Quand on sait en outre que les
« vague » (pour répandre l’ins- toire, dans des établissements Si l’on veut mettre en applica- inégalités actuelles freinent la
truction et la culture). D’une hétérogènes, toute la jeunesse tion le principe affirmé dans la croissance, on voit que l’intérêt
certaine façon, les débats d’au- d’un pays dans sa diversité ? On loi de 2013 d’une école inclusive, bien compris de notre pays
jourd’hui sur le collège unique se paye de mots avec le « vivre- car tous les élèves sont capables rejoint l’idéal d’une école plus
sont en partie ceux ressassés ensemble » si on ne travaille pas d’apprendre, alors toute la sco- juste. Le refus du scénario de
depuis les tout débuts de la au « scolariser-ensemble ». larité obligatoire doit être à la séparation impose à l’école de
démocratisation scolaire. Nous pensons au contraire que fois exigeante et bienveillante travailler à l’amélioration de
Certains considèrent que l’ob- les difficultés du collège unique pour tous les élèves, gratuite son fonctionnement et à la col-
jectif du collège unique était proviennent de ce qu’on n’a pas dans son offre, avec une part lectivité nationale de soutenir
mauvais en lui-même, voire assumé la logique de la réforme significative d’enseignement son école dans cette évolution.
démagogique, et donc inappli- de 1975 jusqu’au bout en ne don- collectif en classes hétérogènes. C’est le choix de la solidarité
cable. Il faudrait revenir à la nant pas au collège un conte- L’école qui s’adresse aux enfants pour la réussite de tous.
séparation des élèves, réinstaller nant et un contenu spécifiques des pauvres ne peut être une

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un concours d’entrée en sixième au rôle qui est le sien : achever pauvre école, organisée à part Marie-Aleth Grard
et organiser des « filières la scolarité obligatoire dans de et avec peu d’ambition. Ce qui et Jean-Paul Delahaye
courtes » (évidemment pas pour bonnes conditions pour tous les est bon pour tous les élèves le Le Monde daté du 03.06.2015

Une nouvelle égalité pour l’accès


à l’enseignement supérieur
L
a tendance est lourde et davantage dans le système édu- un petit nombre de centres d’université (CPU) montre à
connue de longue date : catif pour en améliorer tant l’ef- universitaires. S’agissant des quel point le bilan est alarmant
les moyens publics ficacité que l’équité. Pour l’en- aides aux étudiants, elles ont du point de vue de l’équité :
consacrés à l’enseignement seignement supérieur, l’objectif été l’occasion d’effets d’annonce non seulement le financement
supérieur ont un effet pro- annoncé est d’en élargir l’accès, (le 10e mois de bourses) et de public de l’enseignement supé-
fondément anti-redistributif d’améliorer la réussite de tous mesures médiatiques (aug- rieur reproduit les inégalités
et profitent en priorité aux les étudiants et d’assurer leur mentation du taux de boursiers sociales, mais encore, il aggrave
étudiants les plus favorisés. Un insertion professionnelle. Ces dans certaines grandes écoles), l’injustice constatée à la sortie du
état de fait que les dernières cinq dernières années n’ont pas mais sont restées dérisoires en primaire et du secondaire.
initiatives gouvernementales vu naître de réel progrès en termes de corrections des iné- Au niveau très général de
n’ont en rien contribué à réé- matière de démocratisation de galités liées à l’origine sociale l’accès à l’enseignement supé-
quilibrer. Le nouveau président l’accès à l’enseignement supé- ou géographique. rieur, les étudiants issus des
de la République s’est quant à rieur. Et pour cause : les moyens Une récente étude menée par classes modestes y restent très
lui fermement engagé à investir investis se sont concentrés sur la Conférence des présidents largement sous-représentés.

Classes, stratification et mobilité sociales 59


LES ARTICLES DU

Concernant les filières garan- D’abord parce que l’augmenta- pour à la fois renforcer l’équité formation supérieure », en tant
tissant les plus hautes rému- tion de la bourse est modeste, sociale, favoriser l’accès à l’ensei- que modalité de l’aide fiscale
nérations (formations longues n’accroît pas le nombre des gnement supérieur à un plus adressée aux familles, mais
et sélectives), ce sont encore les bénéficiaires et ne permet pas de grand nombre et prendre en aussi aux étudiants diplômés.
plus aisés qui y accèdent. Enfin, rattraper notre retard en termes compte tant le bénéfice social Pour les familles les moins
les moyens publics investis dans d’aides aux étudiants par rap- qu’individuel de la formation favorisées, il encouragerait la
les formations sont aussi concen- port aux autres pays de l’OCDE. dans les modes de financement. poursuite d’études supérieures,
trés sur les filières bénéficiant le Ensuite parce que la demi-part Quatre mesures simples et sans remettre en cause la
plus aux étudiants les plus favo- fiscale bénéficie seulement à efficaces pourraient guider une politique familiale. Pour les
risés, qui sont aussi ceux qui per- ceux dont les parents paient des action gouvernementale sou- étudiants diplômés, il pourrait
cevront dans le futur les revenus impôts, et à proportion de leurs cieuse de la justice sociale : être associé au remboursement
les plus élevés… L’actuel système revenus imposables. – Investir massivement dans des prêts, notamment dans le
de financement de l’enseigne- L’augmentation des moyens l’orientation en amont, pour cas de prêts à remboursement
ment supérieur fonctionne pour l’enseignement supérieur rééquilibrer les chances d’accès contingent, dès lors qu’il serait
selon un véritable cercle vicieux impose aujourd’hui de concevoir de tous aux études longues. indexé sur les revenus impo-
pour les uns, vertueux pour les des règles de financement justes – Augmenter substantiellement sables ultérieurs. La mesure
autres. Il est indispensable que et efficaces. les aides aux étudiants pour a en outre le mérite d’être à
les débats sur la fiscalité soient Un autre fonctionnement est inciter davantage les jeunes des coût constant pour les finances
aujourd’hui connectés à la poli- non seulement souhaitable, classes modestes à s’engager publiques.
tique familiale et éducative. Une mais aussi possible du point de dans des études supérieures, Le nouveau gouvernement de
question se pose en particulier : vue financier. Du travail d’ana- en particulier dans des études notre pays a affiché des prio-
arbitrer entre un mois de bourse lyse mené par la CPU et de ses longues. rités : la jeunesse, l’égalité des
supplémentaire et la demi-part conclusions présentées lors du – Garantir l’employabilité à chances, la justice fiscale, la
fiscale accordée aux familles colloque de 2012 se dégagent long terme et, pour les filières relance de l’activité économique.
dont les enfants font des études en effet des pistes innovantes longues (Masters, écoles, for- L’objectif de ces propositions est

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supérieures est-il de nature à mations d’ingénieurs), prendre de favoriser leur mise en œuvre.
modifier la situation ? en compte le bénéfice indivi- La grandeur d’une démocratie se
POURQUOI CET ARTICLE ?
Le choix du gouvernement il y a duel ultérieur des études. Cela mesure aux moyens déployés
dix-huit mois a été de conserver passe notamment par la mise pour qu’en son sein règne
L’enseignement supérieur n’échappe
la demi-part fiscale et de financer en place d’un système de droits l’équité.
pas aux processus discrimina-
un mois de bourse supplémen- toires : son financement par l’État (bourses, aides sociales, prêts) et
taire. En termes de communi- profite en priorité aux classes de devoirs (par exemple via un Sophie Béjean, Yves Guillotin,
cation, le succès est indéniable. aisées. Une véritable démocrati- financement ultérieur par les Maxime Legrand,
Mais qu’en est-il de l’équité ? sation passe par la réorientation diplômés en fonction de leurs Sébastien Chevalier,
Cette augmentation des aides des moyens attribués par la puis-
revenus futurs). Patrice Brun (pour le collectif
ne corrige en rien les inégalités sance publique à la formation de
la jeunesse.
– Transformer l’actuelle demi- Révolution éducative)
sociales, et ce pour deux raisons. part fiscale en « crédit d’impôt Le Monde daté du 06.06.2012

60 Classes, stratification et mobilité sociales


changement social
intégration, conflit,

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L’ESSENTIEL DU COURS

NOTIONS CLÉS
COHÉSION SOCIALE
« Ciment » qui assure l’unité
Quels liens sociaux dans
d’un groupe social. Elle n’est
pas pour autant synonyme
d’absence de conflit. On peut
parler de cohésion sociale dès
des sociétés où s’affirme
lors que le groupe coopère et que
ce qui rassemble l’emporte sur
ce qui divise. Elle se construit à
travers les différentes formes de
le primat de l’individu ?
L
lien social : marchand, politique,
symbolique. es instances traditionnelles d’intégration sociale comme la
DÉSINSTITUTIONNALISA-
famille, l’école ou le travail ont vu leur rôle dans la construc-
TION DE LA FAMILLE tion du lien social se fragiliser. La cohésion sociale semble
Transformation de la famille qui, menacée par la montée de l’individualisme et par la persistance
en se diversifiant par rapport à ses
formes traditionnelles, connaît une de difficultés économiques pour une partie de la population vivant
diminution de l’influence qu’elle dans la précarité et la pauvreté. Face à cette fragilité, le rempart de
avait auparavant dans le processus
d’intégration sociale des individus.
la protection sociale s’est, lui aussi, effrité.
INDIVIDUALISME Les formes de la cohésion sociale : différenciation des fonctions rend les individus dif-
Système de pensée dans lequel une thèse fondatrice férents mais complémentaires et, donc, dépendants
l’individu est érigé comme la Toute société doit entretenir chez ses membres un les uns des autres, à la manière dont les organes phy-
valeur suprême. La connotation sentiment d’appartenance assurant la solidité de la siques concourent au fonctionnement harmonieux

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du terme est ambivalente car il cohésion sociale. Le sociologue E. Durkheim (1858- du corps. Alors que les individus deviennent de plus
peut servir à louer la responsa- 1917) a distingué deux formes de solidarité qui, en plus autonomes et que la conscience individuelle
bilité individuelle et le respect historiquement, ont construit ce sentiment. Dans grandit, cette complémentarité consolide la cohésion
dû à la personne et à ses droits les sociétés traditionnelles règne une solidarité sociale.
(autonomie et égalité). Mais il peut mécanique et l’intégration des individus repose
aussi renvoyer à la tendance au sur la similitude des membres du corps social. La fragilisation du lien social
renfermement égoïste (le chacun Les fonctions sociales et économiques sont peu Le rapport que l’individu entretient à la société
pour soi) et à l’affaiblissement des différenciées et la « division du travail social » est s’est, dans les sociétés modernes, profondément
solidarités collectives. faible. L’uniformité des statuts, des valeurs et des transformé. Le primat de l’individu s’affirme désor-
croyances fait que l’individu n’existe qu’à travers mais comme une valeur prioritaire, et les instances
INSÉCURITÉ SOCIALE l’être collectif que forme le groupe. La conscience d’intégration qui le prenaient autrefois en charge ont
Concept développé par R. Castel individuelle est recouverte par la conscience col- vu leur rôle évoluer.
qui désigne la situation de forte lective, et la cohésion naît de la soumission des Le rapport à la famille s’est transformé : le recul du
vulnérabilité d’une partie de la comportements individuels aux normes sociales mariage, la montée des divorces et les nouvelles
population face aux aléas de dominantes. formes d’union témoignent d’une désinstitution-
l’existence, notamment en raison À l’inverse, les sociétés modernes reposent, selon nalisation de la famille. Bien qu’elle reste le lieu
du chômage, de la précarité et Durkheim, sur une solidarité organique, née de la privilégié de la socialisation et de l’intégration
de l’effritement de la protection division de plus en plus poussée du travail. Cette sociale, elle n’est plus le rempart contre l’isolement
sociale. qu’elle constituait autrefois. Elle
a largement perdu sa fonction
LIEN SOCIAL de prescription des normes de
Ensemble des relations qui comportement. Cependant, son
conduisent les individus à se rôle intégrateur continue à se
considérer comme membres manifester à travers les solida-
d’une société. Il inclut le partage rités qu’elle développe : aides
des mêmes valeurs, notam- financières entre générations,
ment morales et politiques, des échanges de services, soutien
mécanismes de relations écono- psychologique et moral…
miques favorisant l’échange et L’école, autre instance de sociali-
la solidarité. L’appartenance à sation, a vu son rôle et ses modes
des « collectifs » (famille, entre- de fonctionnement évoluer pro-
prise, syndicat, etc.) est un des fondément : elle reste un lieu
éléments qui renforce le lien de transmission des normes et
social. des valeurs du pacte social et

62 Intégration, conflit, changement social


L’ESSENTIEL DU COURS

politique républicain (laïcité, égalité des chances,


compétition méritocratique), mais elle s’est massifiée
citoyens se distend, comme en témoignent la montée
de l’abstention électorale et la perte d’intérêt pour
ZOOM SUR…
en accueillant des publics plus larges et plus hétéro- le débat politique. La résurgence de formes de replis Deux regards sociologiques sur
gènes par rapport à l’école élitiste d’autrefois. Sa capa- identitaires ou communautaristes peut, par ailleurs, l’exclusion
cité à unifier et homogénéiser les comportements et les faire renaître des solidarités mécaniques tribales
systèmes de valeurs est mise à rude épreuve, d’autant apparaissant comme une remise en cause du pacte LA DÉSAFFILIATION
que les attentes du corps social à l’égard du système citoyen. Le bilan sur cette question doit cependant être Pour Robert Castel (1933-), le
scolaire sont considérables, notamment en matière nuancé, car la période récente a vu une renaissance de concept de désaffiliation désigne
d’adaptation à l’emploi et de promotion sociale. La mobilisations citoyennes spontanées, souvent organi- le parcours d’un individu depuis
résurgence des revendications communautaristes, par sées hors des cadres traditionnels de la protestation, une situation d’intégration
exemple, n’a pas épargné cette institution et fragilise qui atteste que la conscience citoyenne peut se réveiller jusqu’à des formes d’exclusion
un peu plus la fonction d’intégration républicaine qui sur certains enjeux majeurs. sociale.
lui est traditionnellement dévolue. « Je ne nie pas que certaines
Dans la sphère du travail enfin, les tendances cen- Le rempart de la protection sociale populations sont aujourd’hui
trifuges se manifestent également depuis quelques La construction du lien politique s’est accompagnée, menacées d’exclusion en ce
décennies. Le travail a longtemps été considéré comme durant le XXe  siècle, de la mise en œuvre d’un sens si la situation continue
un vecteur privilégié de l’intégration et du sentiment système de protection sociale dont la fonction de se dégrader. Mais dans la
d’appartenance collective. La solidarité mécanique qui est de consolider la citoyenneté politique par une plupart des cas, les gens ne sont
soudait, au sein du salariat, les identités profession- « citoyenneté sociale » (R. Castel) qui est l’instru- pas à proprement parler exclus
nelles a, au long du XXe siècle, conduit les travailleurs ment d’une « sécurité sociale » face aux risques de mais fragilisés, déstabilisés, en
à des combats communs et à l’affirmation d’une la maladie, de la vieillesse ou du chômage. Cette voie de désaffiliation. Parler de
conscience collective créatrice de solidarité. Mais fonction protectrice de l’État-providence a, elle aussi, désaffiliation présente l’avan-
l’éclatement des statuts professionnels et la montée tage d’inviter à retracer les
du chômage et de la précarité ont sapé en partie cette trajectoires – on est désaffilié
cohésion. La perte d’emploi ou l’insécurité profession- de – c’est-à-dire à voir ce qu’il y
nelle affaiblissent les solidarités professionnelles, mais a en amont, par rapport à quoi
aussi la sociabilité privée (au sein du groupe familial ou les gens décrochent, et éventuel-
du cercle d’amis) et l’engagement collectif (mouvement lement pourquoi ils décrochent.

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associatif ou militantisme politique). Une partie du L’exclusion a quelque chose de
corps social voit son rapport aux enjeux collectifs se statique, de définitif ; la désaffi-
distendre, tandis que s’affaiblit le sentiment d’apparte- liation remonte et essaye d’ana-
nance, dans une spirale qui peut conduire à l’exclusion lyser les situations de vulnérabi-
sociale ou à la « désaffiliation » (Robert Castel). Ce lité, avant le décrochage. »
processus touche les segments les plus vulnérables de
la société (travailleurs non qualifiés, femmes isolées, LA DISQUALIFICATION
minorités ethniques marginalisées…). Selon Serge Paugam, le concept
subi les assauts des crises économiques et d’une de disqualification désigne la
Le lien politique fragilisé ? remise en cause idéologique. rupture des liens entre une
Ce recul des instances de la cohésion sociale amène La fragilisation financière de la protection sociale personne et le corps social qui,
à poser la question, fondamentale dans une société est née de l’accroissement des charges (montée de manière cumulative, l’amène
démocratique, de la solidité du lien politique. Le lieu du chômage, vieillissement de la population) et à intérioriser la vision négative
historique qui soude la collectivité des citoyens est la des réticences du corps social à accepter plus de de lui-même qu’il provoque chez
nation. Mais le lien politique est un lien abstrait, un prélèvements sociaux pour le financer. les autres.
lien pensé plus qu’un lien vécu au quotidien comme La mise en cause idéologique correspond à la montée « Le chômage correspond à la
le lien familial ou communautaire. Il est fondé sur la du courant de pensée ultralibéral, à la fin des années rupture au moins partielle du
conquête des droits politiques : liberté d’expression, 1970, pourfendant la protection sociale au nom du lien de participation organique.
liberté de conscience, égalité citoyenne, droit de vote, rejet de l’assistanat et militant pour une protection Ce type de rupture en entraîne-t-il
etc. Ce lien politique est, lui aussi, aujourd’hui fragi- privée qui serait le signe d’une responsabilisation d’autres ? Prenons tout d’abord
lisé : le rapport à la chose publique d’une partie des individuelle. la probabilité de vivre seul. Il ne
s’agit pas en soi d’indicateur de
fragilité des réseaux sociaux. On
TROIS ARTICLES DU MONDE À CONSULTER peut y voir, en effet, un indice
d’autonomie choisie des individus
• Le Potager de Marianne cultive le lien social p. 66 vis-à-vis de la famille et de leur
(Anne Rodier, Le Monde daté du 03.07.2012) entourage. [...] En revanche, si les
personnes qui vivent seules ont
• « Les jeunes sont les premiers touchés par les CDD non choisis » p. 66-67 également une très faible parti-
(Anne Rodier, Le Monde daté du 09.07.2012) cipation à la vie sociale, le risque
d’isolement voire de repli sur soi
• La famille, ultime amortisseur social p. 67 est plus grand, et on peut craindre
(Frédéric Cazenave, Le Monde daté du 11.06.2013) alors un processus de disqualifica-
tion sociale. »

Intégration, conflit, changement social 63


UN SUJET PAS À PAS

MOTS CLÉS
CONTRAT SOCIAL
Dissertation : Quelle est
Il s’agit du lien bilatéral qui unit
le citoyen à la communauté poli-
tique et qui l’amène à reconnaître
la contribution de l’école à la cohésion
le devoir d’obéissance au pouvoir
comme légitime, en échange de sociale en France aujourd’hui ?
la protection de certains droits
juridiques et sociaux.
L’analyse du sujet elle se voit confier un rôle majeur dans l’intégration
DÉCLASSEMENT Le sujet porte sur la fonction socialisatrice et intégra- citoyenne. Cette fonction ne se réalise qu’imparfaite-
Décrochage social qui conduit trice de l’école, donc sur la transmission de valeurs ment car la culture scolaire est inégalement partagée.
certaines personnes à occuper, communes et sur l’acquisition par chacun des moyens
dans l’échelle sociale, des posi- de son intégration sociale. Le constat doit montrer la
tions inférieures à celles de leurs difficulté pour l’école d’assumer cette mission de Ce qu’il ne faut pas faire
parents, à diplôme identique voire cohésion sociale qu’elle ne peut remplir seule. • Dresser un réquisitoire asymétrique et sans
supérieur. Ce phénomène est en nuances des carences du système scolaire.
partie lié à la dévalorisation rela- La problématique • Oublier de mobiliser les outils conceptuels de
tive de certains diplômes. Cette L’école se voit chargée d’une mission socialisatrice et l’analyse sociologique de la socialisation et de
situation est notamment percep- intégratrice qu’elle parvient globalement à assumer. l’intégration sociale (valeurs, norme…).
tible au moment de la première Face à un public hétérogène, cette mission comporte
embauche. des échecs.
Le plan détaillé du développement
INTÉGRATION SOCIALE I. L’école républicaine, une fonction d’intégration
Processus qui amène une personne affichée
à se reconnaître et à être reconnue a) L’intégration citoyenne
comme membre d’une société. Égalité, citoyenneté et méritocratie : les missions de

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L’intégration sociale repose à la l’école obligatoire, gratuite et laïque.
fois sur l’appartenance politique, b) Un facteur de la cohésion sociale
professionnelle, culturelle, linguis- Au fondement du discours politique sur l’école :
tique, etc. intégration et cohésion sociale.
c) Le diplôme comme reconnaissance de la compé-
INSTANCES tence du mérite
D’INTÉGRATION La reconnaissance du mérite : le diplôme comme
Lieux ou acteurs ayant pour fonc- instrument supposé de l’intégration et de l’égalité
tion d’assurer la socialisation des des chances.
individus et leur intégration dans
la société (famille, école, entreprise, II. La culture scolaire, un patrimoine toujours
associations, médias, etc.) discriminant
a) Réussite scolaire et origine sociale
MASSIFICATION SCOLAIRE Jules Ferry (1832-1893). Carrières scolaires et environnement social : une
Augmentation des effectifs scola- démocratisation encore partielle et sélective.
risés liée à l’allongement de la Introduction b) Un destin professionnel de plus en plus marqué
durée des études au-delà de l’âge Depuis plus d’un siècle, en France, la figure de J. Ferry par le parcours scolaire
de la scolarité obligatoire. est convoquée pour célébrer l’école républicaine. Une inégalité des chances et des destins sociaux que
Le rôle qui lui est assigné est, en effet, au cœur du l’école peine à combattre.
SOCIABILITÉ processus d’intégration qui fonde le contrat social. c) Une culture scolaire universelle ?
Ensemble des possibilités qu’a un S’appuyant sur les principes de l’égalité et du mérite, Ségrégation scolaire et sociale : l’illusion d’une culture
individu de nouer et d’entretenir homogène.
des relations sociales individuelles
ou collectives au sein d’un groupe AUTRES SUJETS POSSIBLES SUR Conclusion
(école, travail, amis…). CE THÈME Le rôle de l’école comme source de cohésion sociale
fait donc débat en raison des défaillances dans la
SOCIALISATION Dissertation réalisation de cet objectif. Ce relatif échec tient à la fois
La socialisation est l’ensemble des – La montée de l’individualisme remet-elle en à l’ambiguïté des missions confiées à l’école, à l’insuf-
processus par lesquels un individu cause la cohésion sociale ? fisante sélectivité des moyens qui lui sont alloués et à
apprend, en les intériorisant, les – En quoi la place de la famille dans la construction l’absence de continuité de la lutte contre la ségrégation
règles de vie, les comportements du lien social a-t-elle changé ? scolaire. Ne peut-on pas aussi en chercher les racines
attendus, les modes de perception – La perte d’emploi est-elle une menace pour l’inté- dans les enjeux excessifs que la société confie à l’école ?
et de pensée propres à la société gration et la cohésion sociale ? La cohésion d’une société repose sur d’autres piliers
dans laquelle il vit. que son système scolaire.

64 Intégration, conflit, changement social


UN SUJET PAS À PAS

Épreuve composée, 2e partie : REPÈRES


Les chiffres noirs

Vous présenterez le document, puis de l’exclusion sociale


En France, en 2013, le seuil de
pauvreté (60 % du niveau de vie

vous analyserez la diversité des médian) s’établit à 1000 euros


mensuels pour une personne
seule.
formes de l’entraide familiale. 13,7 % de la population vivent
en dessous de ce seuil (contre
14,1 % en 2010), soit 8,6 millions
Les aides données et les aides reçues au sein de la famille de personnes.
10,1 % des actifs de plus de 18 ans
sont pauvres.
La pauvreté touche plus les non-
salariés que les salariés (16,9 %
des non-salariés sont pauvres).
La moitié des personnes pauvres
vivent avec moins de 773 euros
par mois.
La mesure de la pauvreté dépend
du critère retenu : le critère de
50 % du revenu médian, long-
temps utilisé par la France,
abaisse le nombre de pauvres : en
2013, il tomberait à 4,9 millions
et le taux de pauvreté à 7,7 %.

© rue des écoles & Le Monde, 2016. Reproduction, diffusion et communication strictement interdites.
17,7 % des enfants de moins de
(Source : « Une famille solidaire », Consommation et modes de vie, Régis Bigot, février 2007. 18 ans vivent au sein d’un ménage
Proportion d’individus ayant reçu de l’aide ou apporté cette aide à l’un des membres de leur famille pauvre (soit 2,4 millions).
[membre de la famille extérieur au ménage.] [au cours des 12 derniers mois (%).]
20,3 % des étudiants sont pauvres
(351 000 personnes).
Présentation du document En 2013, le revenu de solidarité
Ce diagramme en bâtons, extrait de l’article de 2007 Ce qu’il ne faut pas faire active (RSA) compte 2,3 million
« Une famille solidaire » dans la revue Consommation • Se lancer dans une énumération passive qui se de bénéficiaires. Son montant
et modes de vie, recense les différentes formes que peut contente d’un catalogue des différentes aides au maximal (sans autre revenu) est,
sein des familles sans les regrouper par grandes
prendre l’entraide familiale et la fréquence de chacune en septembre 2014, de 509 euros
catégories.
de ces formes, du double point de vue de ceux qui la pour une personne seule, de 763
• Oublier d’évoquer la question, non signalée dans
fournissent et de ceux qui la reçoivent. Ces formes sont euros pour un couple, de 916 euros
le document, de la direction des différentes aides
extrêmement diversifiées mais un rapide classement entre les générations. pour un couple avec un enfant.
permet de les regrouper en trois grandes catégories : L’allocation de solidarité aux
– les aides matérielles (bricolage, garde des enfants, personnes âgées (ASPA) a un
achats, ménage, démarches administratives, soins) D’autres enfin sont en partie symétriques entre montant maximal (sans autre
qui revêtent les caractéristiques d’une prestation de les différentes générations (bricolage, démarches, revenu) de 800 euros par mois.
service ; ménage). L’ASPA touche environ 580 000
– les aides financières ou patrimoniales (dons ou prêts Les formes les plus fréquentes sont de l’ordre du personnes âgées de plus de 65 ans.
d’argent, prêt d’un logement, donations anticipant un soutien moral (avec plus de 60 % des personnes 16 % des Français disent avoir
héritage) ; concernées soit par l’apport, soit par la réception renoncé à des soins de santé
– les aides qu’on peut regrouper sous l’appellation d’une telle aide). On remarque aussi l’importance pour des raisons financières, la
« soutien moral et psychologique » (par téléphone, par du bricolage (pour 37 % dans les deux « sens »), proportion dépassant 25 % chez
messagerie Internet, par la présence). qui, au-delà de son intérêt pratique, a souvent les chômeurs.
une forte dimension de convivialité. Les aides Plus de 2 millions de personnes
Analyse du document financières ne sont pas très fréquentes (entre 3 % bénéficient, en France, de la CMU
Le document ne permet pas de repérer préci- et 13 % des personnes selon les formes). de base (couverture maladie
sément les directions de ces aides au sein du Enfin, on peut faire une mention particulière de universelle).
groupe familial. On peut supposer que certaines la garde d’enfants, qui se substitue parfois à une L’ I n s e e éva lu e l e n o m b r e
aides vont probablement des ascendants vers les prestation externe payante et qui a une dimension de sans domicile fixe (SDF)
descendants (parmi lesquelles le prêt d’argent ou affective et éducative particulière. à 133 000 personnes, et à
d’un logement, et la garde d’enfants). En dernière analyse, cette grande variété des 2,9 millions le nombre de
D’autres, à l’inverse, vont des enfants aux parents formes de l’entraide familiale témoigne de la Français vivant dans des loge-
ou grands-parents (soutien, achats, soins). permanence des liens familiaux de solidarité. ments insalubres.

Intégration, conflit, changement social 65


LES ARTICLES DU

Le Potager de Marianne cultive le lien social


Le chantier d’insertion fournit aux réseaux d’aide alimentaire d’Île-de-France des fruits
et légumes provenant de la valorisation des invendus.

Q uelque 741 tonnes de fruits


et légumes frais récupérés
en 2011, c’est un des résul-
tats des partenariats astucieux noués
jugé hors norme, taché ou trop mûr,
étaient consommables. »
Le Potager de Marianne a mis un
coup de frein à ce gâchis. Dans
Juniors et seniors
Samba, un jeune de 19 ans en par-
cours d’insertion depuis près de six
mois, finit sa tâche, imperturbable,
catégorie des seniors », justifie-t-il.
« Pour 67 % d’entre eux, ils sortent
toutefois en emploi de six mois au
moins ou en formation », indique
par le réseau national des épiceries l’atelier de tri, ce matin, Ahmed et avant de rejoindre la zone de prépa- Emilie Croguennec, l’accompagna-
solidaires Andes (Association natio- quelques autres ouvriers arrangent ration de commandes. Les salariés en trice socioprofessionnelle.
nale de développement des épiceries poireaux et abricots qu’Idris vient parcours d’insertion sont encadrés Né en 2008, Le Potager de Marianne
solidaires). Cette structure a installé de rapporter. Ces fruits et légumes par cinq permanents de l’Andes, augmente ses effectifs de plus de
en plein cœur de Rungis une plate- frais ont été donnés par les grossistes. employés à temps plein. « Avant 20 % par an. Le concept a été
forme de recyclage de produits frais « S’ils les avaient jetés, ils auraient d’être là, j’étais en intérim, témoigne dupliqué à Perpignan en 2009,
à destination des structures d’aide dû payer une taxe ! précise Arnaud Samba. Ici, j’ai passé mon permis de Marseille (2010) et Lille (2011). Fort de
alimentaire d’Île-de-France (épiceries Langlais, responsable du Potager. En cariste, fait une formation des pre- ce succès, le Potager prévoit d’ouvrir
solidaires du réseau, Restos du cœur, nous les donnant, chacun s’y retrouve. miers secours et une autre de gestion en 2012 un atelier de transformation
Banque alimentaire…). Le chantier On les vend entre 30 et 70 centimes le de stock. » Pour Ahmed, 25 ans, c’est pour compléter ses paniers de pro-
d’insertion Le Potager de Marianne, kilo aux structures d’aide alimentaire un premier emploi. À l’image de la duits avec des jus de pomme, du
qui accompagne aujourd’hui une qui les donnent ou les vendent au typologie du chômage, ils sont soit gaspacho et autres confitures, des-
vingtaine de salariés, est le moteur maximum à 20 % des prix du marché. juniors, soit seniors. Pierre, 54 ans, tinés à l’aide alimentaire.
efficace d’une trilogie durable : récu- Les épiceries nous passent commande est, lui, en fin de parcours d’inser-
pération, aide alimentaire, insertion. et on leur impose un surplus de com- tion. « Je suis magasinier depuis Anne Rodier
« Le projet est né du constat que mande de 30 % pour garantir une l’âge de 17 ans. C’est ce que je veux Le Monde daté du 02.07.2012

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les produits frais étaient le parent diversité et distribuer les produits peu continuer à faire, mais mon dernier
pauvre des épiceries solidaires, 1 % demandés, comme ces asperges. » entretien d’embauche n’a duré que
seulement des usagers de l’aide ali- Dans les cagettes, certains produits quelques minutes. J’entre dans la
mentaire consommaient alors 5 fruits sont à peine tachés. « Dans un circuit
et légumes par jour, tandis que les de distribution classique, ils seraient
grossistes de Rungis jetaient quoti- pourris avant d’être en magasin. Ici, ils POURQUOI CET ARTICLE ?
diennement des tonnes de produits, vont prendre le circuit court. Les abri- Une initiative originale et citoyenne, qui conjugue lutte contre le gâchis
explique Anne Giraud, responsable cots que Samba est en train de trier et aide alimentaire aux plus démunis, en permettant une démarche
adjointe du pôle chantiers d’insertion seront livrés aujourd’hui », indique d’insertion à des jeunes et des seniors en recherche d’emploi.
de l’Andes. Et plus des deux tiers de M. Langlais.
ce qui était jeté à Rungis, parce que

« Les jeunes sont les premiers touchés par les


CDD non choisis »
Stefano Scarpetta, directeur adjoint de la direction de l’emploi, du travail et des
affaires sociales de l’OCDE.
Une étude que vous venez de l’emploi est-elle la seule une période courte mais pas tous, et chômage des jeunes qui a suivi l’envolée
de publier, «The Challenge of explication ? certains sont sortis du marché du travail. du chômage global en Espagne, en Italie,
Promoting Youth Employment in Les pertes d’emploi pendant la crise se Le nombre de jeunes qui ne sont ni en en Irlande. Puis, dans un second temps,
the G20 Countries», montre que sont concentrées sur les contrats à durée emploi, ni en formation, ni scolarisés est les ont rejoints les jeunes découragés
10 % des 15-24 ans ne seraient déterminée [CDD] et autres contrats en hausse dans la plupart des pays de qui, en fin de droits au chômage et sans
ni en emploi, ni en formation, ni atypiques et, dans plusieurs pays de l’Or- l’OCDE. Ces « NEET », selon l’acronyme perspectives d’emploi, ont perdu tout
scolarisés en Allemagne. Un taux ganisation de coopération et de dévelop- anglais (Not in Education, Employment espoir et ne cherchent plus activement
qui grimperait à 12 % en France, pement économiques [OCDE], les jeunes or Training), connaissent un risque élevé un emploi, surtout les moins qualifiés
15 % aux États-Unis, 18 % ont été les premiers touchés par ces fins d’exclusion économique et sociale. Dans ou ceux qui cumulent les difficultés
en Espagne et 20 % en Italie. de contrat. Beaucoup d’entre eux ont été un premier temps, le nombre de NEET (santé, pauvreté, etc.). C’est pourquoi
La dégradation de la situation indemnisés au titre du chômage pour a augmenté à cause de la hausse du les NEET sont paradoxalement plus

66 Intégration, conflit, changement social


LES ARTICLES DU

nombreux en Italie qu’en Espagne, alors allocations de chômage. La réforme CDD au chômage, puis à nouveau à un mécaniquement un faible taux de chô-
que le taux de chômage des jeunes est a aussi instauré des incitations fis- CDD, etc. Cette précarité persistante ne mage des jeunes, contrairement à la
plus élevé dans le second (51,5 % en avril) cales pour décider les employeurs à leur a pas permis de développer une situation en Italie, où l’entrée sur le
que dans le premier pays (35,2 %). Entre convertir des contrats temporaires en carrière et, dans certains cas, les a pro- marché du travail se fait pour la plupart
autres, parce que l’accès aux indemnités contrats permanents, ce qui va dans le gressivement menés à sortir du marché des jeunes directement à la sortie de
de chômage est plus difficile en Italie bon sens pour sortir du dualisme du du travail. Dans d’autres pays de l’OCDE, l’école ou de l’université. Le manque
qu’en Espagne. marché du travail. Les jeunes sont très comme en Turquie par exemple, le taux d’expérience fragilise alors les jeunes
touchés par les CDD subis et non choisis, élevé de NEET (près de 30 % des 15-24 Italiens dans un contexte économique
La réforme du marché du travail particulièrement dans les pays où le ans) s’explique par la faible participation où les employeurs recherchent des
en Italie va réduire le nombre de CDD était quasiment devenu la norme des jeunes mères au marché du travail. profils immédiatement productifs.
types de contrats. Est-ce une avant la crise, comme en Espagne où, en
bonne mesure pour améliorer la 2007, 60 % des jeunes salariés étaient Encore une fois, le contre- Anne Rodier
situation des jeunes et réduire le en CDD. Ils sont, cette année, 70 % à exemple viendrait d’Allemagne ? Le Monde daté du 09.07.2012
nombre de NEET ? être en CDD non choisi en Espagne, En Allemagne, le taux de chômage des
Oui, car un élément de cette réforme contre 40 % en France ou en Italie. À jeunes est très faible, 7,9 % en avril. Le
est d’étendre le nombre de bénéficiaires cela s’ajoute l’impact de la crise. Ainsi, en nombre de jeunes NEET y est donc rela- POURQUOI CET ARTICLE ?
des allocations de chômage ; cela pour- France, aux premiers signes de reprise, tivement bas. Mais, surtout, la part des
rait aider les jeunes dans leur recherche les entreprises ont embauché en CDD, CDD non choisis y a diminué entre 2007 Le risque d’exclusion sociale est au-
d’emploi si l’allocation est accompagnée puisqu’elles se sentaient toujours dans et 2010 ! La raison principale de cette jourd’hui  particulièrement élevé
par des mesures d’accompagnement une période d’incertitude économique. performance est le système d’apprentis- pour les jeunes non qualifiés sortis
actif. En Italie, les premières victimes C’est toujours le cas aujourd’hui. Ce qui sage, qui est très efficace, tout comme du système de formation. Des dis-
de la perte d’emploi sont les titulaires pose la question de la qualité de l’emploi. en Autriche et en Suisse. En combinant positifs ciblés sont indispensables
de contrats atypiques et précaires, en Avant de se retirer volontairement du pendant au moins deux ans formation pour insérer sur le marché du tra-
particulier les « faux » indépendants, marché du travail, beaucoup de jeunes et expérience du marché du travail, ce vail cette population fragile.
qui ne leur donnaient pas accès aux Espagnols peu qualifiés sont passés d’un système a maintenu quasi

La famille, ultime amortisseur social

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A ider son enfant à quitter le
nid, dépanner un frère ou  
 une nièce, soutenir un aîné :
la famille s’érige comme le dernier
rempart pour atténuer le choc d’une
En témoigne l’ampleur des trans-
ferts financiers – simples coups de
pouce ou donations en bonne et due
forme – au sein des familles. « Leur
montant a quasiment doublé au
vécue par les jeunes car ils ne sont pas
autonomes, mais elle renforce les iné-
galités sociales. » Même son de cloche
à l’Union nationale des associations
familiales (UNAF), dont le président,
l’achat d’un logement en commun à
la renonciation d’un héritage, les solu-
tions pour assister un membre de sa
famille sont légion. Mais cela ne doit
pas être fait à la légère. « Les parents
crise qui n’en finit plus. « Comme cours des dernières années, pour repré- François Fondard, note que près des n’ont pas toujours conscience des
un pied de nez à l’individualisation senter aujourd’hui 4 % du PIB. À cela trois quarts des familles participent conséquences que peut avoir leur geste,
croissante de la société et malgré la s’ajoutent les aides en nature, comme le au financement de la vie quotidienne aussi noble soit-il. Ils risquent de faire
forte hausse du nombre de familles temps consacré par les grands-parents de leurs enfants lorsque ces derniers des erreurs qui éclateront lors de la
monoparentales, le lien familial, déjà à garder leurs petits-enfants », souligne font des études supérieures. Avec la succession. C’est à ce moment que la
très fort, se renforce en ces périodes Hélène Xuan, directrice scientifique crise, ces échanges ont désormais jalousie dans une fratrie se réveille. Les
économiques difficiles », explique de la chaire Transitions démogra- tendance à se faire aussi au sein de la ressentis peuvent être violents », met
Régis Bigot, du Centre de recherche phiques, transitions économiques de fratrie, pour épauler un frère touché en garde Murielle Gamet, notaire chez
pour l’étude et l’observation des la Fondation du risque. par le chômage ou une sœur qui doit Cheuvreux Notaires. Et lorsque tout
conditions de vie (Credoc). 78 % des changer de voiture. n’est pas réalisé dans les règles de l’art,
personnes interrogées dans l’édition « Inégalités sociales » l’aide apportée à un proche peut, un
2013 de l’enquête « Condition de vie L’essentiel de cette générosité est évi- Les besoins des seniors vont aussi aller jour, se retourner contre lui.
et aspiration des Français » réalisée demment descendante. Avec un taux croissant. Et pas seulement en raison
par le centre de recherche disent de chômage de 26,5 % chez les moins du coût lié à la dépendance, alors que Frédéric Cazenave
pouvoir compter sur l’aide de leurs de 25 ans, les prix stratosphériques déjà plus de 4 millions de Français Le Monde daté du 11.06.2013
proches. Et la moitié n’hésitera pas des logements et l’allongement de la soutiennent un proche en situation de
à faire appel à eux en cas de besoin, durée des études, l’aide des parents et perte d’autonomie. « Le niveau de vie
contre 42 % en 2007, avant l’éclate- grands-parents est devenue indispen- des retraités va baisser à l’avenir. Si, en POURQUOI CET ARTICLE ?
ment de la crise financière, souligne sable. « En moyenne, les jeunes quittent plus, de nouvelles taxes leurs sont appli-
M. Bigot. Davantage sollicitées, les le domicile familial à 23 ans, mais ils quées, non seulement ils donneront
familles répondent présent. « Pour restent sous perfusion des aides de moins à leurs descendants, mais ils les Face à la montée de la précarité et
pallier une économie en berne et une leur famille et de l’Etat jusqu’à près de solliciteront davantage, ce qui in fine de la pauvreté, la solidarité intra-
baisse globale des prestations sociales, 27 ans, âge du premier CDI, explique pénalisera les jeunes », prévient familiale vient servir de filet de sé-
la solidarité intergénérationelle joue Yaëlle Amsellem-Mainguy, chargée Mme Attias-Dufont. Du simple don curité. Les aides financières entre
pleinement », confirme la sociologue de recherche à l’Institut national de la d’usage à la donation d’une somme générations se développent pour
Claudine Attias-Donfut, spécialiste jeunesse et de l’éducation populaire. importante, d’un prêt notarié aux amortir les effets de la crise.
des pratiques d’entraide familiale. Non seulement cette situation est mal versements réguliers de pensions, de

Intégration, conflit, changement social 67


L’ESSENTIEL DU COURS

DATES CLÉS
• 1791 : Loi Le Chapelier interdisant
les coalitions et la grève.
La conflictualité sociale :
• 1841 : Limitation du travail des enfants.
• 1864 : Autorisation du droit de
grève, abolition du délit de coalition.
• 1884 : Reconnaissance légale des
pathologie, facteur
syndicats.
• 1892 : Création de l’inspection
du travail.
• 1895 : Naissance de la CGT.
de cohésion ou moteur
• 1898 : Législation sur les accidents
du travail.
• 1900 : Limitation de la durée de
la journée de travail (11 h).
du changement social ?
L
• 1906 : Repos hebdomadaire
obligatoire. e conflit social est inséparable de la société démocratique.
• 1907 : Parité employeurs/salariés
aux prud’hommes.
Est-il le signe d’un dysfonctionnement social ou une procé-
• 1919 : Naissance de la CFTC dure normale d’ajustement des intérêts opposés des groupes
(Confédération française des sociaux ? L’histoire des démocraties a été rythmée par le face-à-
travailleurs chrétiens).
• 1928 : Création des premières face entre travailleurs et patrons, sur les revendications de salaires
assurances sociales. ou les conditions de travail. D’autres formes de conflits, plus socié-
• 1936 : accords Matignon (Front popu-
laire) : congés payés et semaine de 40 h.
taux, occupent cependant aujourd’hui l’espace public.
• 1945 : Ordonnances créant la

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Sécurité sociale. Le conflit, un signe moyens de production s’oppose au prolétariat qui ne
• 1946 : Création des comités de dysfonctionnement social ? possède que sa force de travail. Ces conflits de classes
d’entreprises (plus de 50 salariés). Une action collective rassemble des acteurs sociaux doivent produire à terme la transformation sociale
• 1950 : Reconnaissance du droit de qui se mobilisent sur un objectif commun. Le conflit vers une société communiste.
grève aux fonctionnaires. social naît de l’opposition de cet objectif aux intérêts
• 1950 : Création du salaire mini- d’un autre groupe. Cette situation traduit-elle une
mum (SMIG). rupture pathologique de la cohésion sociale ? Est-elle
• 1956 : 3e semaine de congés payés. le signe d’une défaillance d’intégration du groupe
• 1958 : création de l’Unedic (indem- protestataire ? E. Durkheim analysait certaines formes
nisation du chômage). de conflit social comme anomiques, non régulées par
• 1966 : Reconnaissance de la repré- des normes acceptées de tous. Dans cette situation,
sentativité de cinq syndicats. les individus ne se perçoivent plus comme unis par
• 1968 : Accords de Grenelle : des liens de solidarité.
reconnaissance de la section Max Weber, à l’inverse, voit dans le conflit un révé-
syndicale d’entreprise. lateur des dérèglements économiques et sociaux. Le
• 1969 : 4e semaine de congés payés. conflit n’est pas un dysfonctionnement, mais permet
• 1970 : Transformation du SMIG d’identifier le dysfonctionnement et d’y remédier.
en SMIC (salaire minimum inter- Pour celui qui y participe, le conflit social peut être
professionnel de croissance). analysé comme ayant une fonction socialisatrice :
• 1971 : Loi sur la formation profes- il permet la reconnaissance de l’adversaire et la
sionnelle des salariés. recherche d’un compromis. Par l’engagement auprès
• 1975 : Création de l’autorisation du groupe de pairs, il est intégrateur, car il est souvent
administrative de licenciement. l’occasion d’une sociabilité renouvelée au sein du
• 1982 : Lois Auroux (reconnaissance groupe en lutte.
du droit d’expression des salariés).
• 1982 : 5e semaine de congés payés. Le conflit, moteur du changement Cette vision du destin de la classe ouvrière a, depuis
• 1988 : Création du Revenu mini- social le XIXe siècle, été démentie par les faits. Cependant,
mum d’insertion (RMI). L’Histoire montre que le conflit social est un instru- d’autres penseurs comme R. Dahrendorf ou
• 1999 : Création de la Couverture ment de transformation sociale et parfois politique. P. Bourdieu reprennent l’analyse en termes de classes
maladie universelle (CMU). Cette fonction « révolutionnaire » est au cœur de pour décrire les mécanismes de domination et de
• 2000 : Lois sur la réduction du l’analyse marxiste. Pour Marx, le moteur de l’Histoire reproduction sociale qui caractérisent nos sociétés.
temps de travail (35 h). est la lutte permanente qui oppose les deux grandes Peut-on parler, comme H. Mendras, de disparition
• 2009 : Création du Revenu de classes sociales prédominantes dans toute société. des classes au profit d’une constellation centrale
solidarité active (RSA). Dans la société capitaliste, la bourgeoisie détenant les indifférenciée réunissant la majorité du corps social ?

68 Intégration, conflit, changement social


L’ESSENTIEL DU COURS

Y a-t-il, au contraire, permanence des antagonismes


fondamentaux produits par les inégalités de richesse
Les causes de cette crise sont à la fois économiques
(montée du chômage, déclin des industries tradition-
NOTIONS CLÉS
et de pouvoir ? Certains indicateurs de l’actualité nelles, tertiarisation de l’économie), politiques (recul COLLECTIF DE TRAVAIL
sociale montrent que le concept de classe garde du Parti communiste, montée de l’individualisme) et Ensemble de proximité des
encore une certaine pertinence. sociales (éclatement du monde ouvrier), montée de nou- personnes avec lesquelles un
velles couches salariées sans tradition syndicale. Depuis individu exerce son activité profes-
Les nouveaux mouvements sociaux les années 1970, le nombre de conflits du travail connaît, sionnelle et qui sert de creuset à la
Des formes d’action sociale portant sur de nouveaux en France, un recul massif. Entre 1986 et 1999, le nombre prise de conscience des solidarités.
enjeux et qualifiées par A. Touraine de « nouveaux de journées individuelles non travaillées a été divisé par
mouvements sociaux » (NMS) sont apparues ces deux (malgré le pic de 1995). Cette évolution a plusieurs CONFLITS DU TRAVAIL
dernières décennies. Selon Touraine, tout mouvement explications : le nombre d’accords d’entreprises a été Principales formes de conflits de
social se caractérise par trois principes : la recherche multiplié par sept entre 1986 et 1999. Sur le long terme, travail : le refus des heures supplé-
d’une identité de groupe, la nécessaire opposition à un les mouvements sociaux ont induit une évolution du mentaires, l’absentéisme, la grève du
adversaire et enfin l’exigence de totalité, c’est-à-dire droit du travail et permis la mise en place des instances zèle, les manifestations, le débrayage
l’aspiration à une transformation sociétale globale. de prévention des conflits. Enfin, on constate un recul (cessation du travail de quelques
Face au déclin du mouvement ouvrier, il considère du sentiment d’appartenance de classe. heures), la grève, la grève illimitée,
que les NMS sont caractéristiques de la l’occupation du lieu de travail, le
société postindustrielle et présentent sabotage, la séquestration de diri-
des caractères novateurs : moins geants, les menaces de destructions…
tournés vers les enjeux de partage des
richesses et centrés sur des revendi- GROUPE DE PRESSION
cations culturelles et/ou identitaires, Ou lobby en anglais. Regroupe des
ils sont portés par des organisations personnes ou des entreprises qui
spontanées, plus mouvantes voire ont un intérêt spécifique commun
éphémères (collectifs, coordinations…) et s’organisent pour orienter les
et utilisent des formes d’action sociale décisions des pouvoirs publics
novatrices, notamment en mobili- dans un sens favorable à cet intérêt.
sant l’opinion publique (mouvements

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régionalistes, féministes, écologistes, IDENTITÉ OUVRIÈRE
ou de minorités ethniques, Gay Pride Éléments communs au groupe
ou plus récemment le mouvement des ouvrier qui lui donnent à la fois
« Indignés »). le sentiment de similarité et de
communauté de destin et le senti-
Vers une disparition ment de ses particularités dans
des conflits du travail Ces évolutions n’ont pas fait disparaître les conflits du l’espace social (situation maté-
et du syndicalisme ? travail. Moins fréquents, ils sont souvent plus durs rielle, valeurs, langage, croyances
Le mouvement syndical a eu, depuis la fin du (grèves plus longues, débrayages plus systématiques). et opinions, etc.).
XIXe  siècle, un rôle considérable dans les luttes Les formes et les buts de l’action se renouvellent : les
sociales : il a structuré la classe ouvrière, défendu les appels médiatisés au boycott des produits par les INSTITUTIONNALISATION
revendications populaires par le droit de grève et, peu « consommateurs-citoyens », la mobilisation de l’opi- DES CONFLITS
à peu, a évolué vers la régulation institutionnalisée nion publique par des opérations à forte exposition Évolution historique qui a conduit
des conflits du travail à travers les procédures de médiatique (chantage et menaces de sabotages, occu- peu à peu à encadrer les conflits
négociation et de conciliation sociale. Il a permis pations de sites, séquestrations de membres des direc- sociaux dans des procédures de
la création d’institutions paritaires d’arbitrage des tions d’entreprise…). Désormais, les conflits engagent négociation.
conflits (conseils de prud’homme) ou de gestion donc non seulement les armes traditionnelles des
d’organismes sociaux comme les caisses de retraite. mobilisations (grèves, manifestations), mais aussi les JOURNÉES INDIVIDUELLES
Pourtant, en ce début de XXIe  siècle, l’influence des armes juridiques, symboliques et médiatiques. Mais, NON TRAVAILLÉES
syndicats, semble avoir régressé : le taux de syndicali- sur ce terrain, d’autres formes de mobilisation sociale Les JINT pour fait de grève : un des
sation des salariés français, de l’ordre de 40 % en 1950, viennent concurrencer les conflits du travail sur des indicateurs de mesure des conflits
n’est plus aujourd’hui que de 8 % à 9 %, au point qu’on thèmes sociétaux, démontrant que la pacification du sociaux. Pour les comparaisons
peut parler d’une crise du syndicalisme. dialogue social est une donnée qui reste fragile. internationales, on les calcule pour
1 000 salariés. Contrairement à
une opinion répandue, la France
se situe plutôt dans le bas du
DEUX ARTICLES DU MONDE À CONSULTER classement.

• Deux tiers des Américains estiment que la lutte des classes est de retour p. 71 SYNDICAT
(Martine Jacot, Le Monde daté du 29.01.2012.) Association chargée de défendre
les intérêts professionnels de ses
• Un groupe de médecins tente d’imiter les entrepreneurs « pigeons » p. 71-72 membres. Le syndicat peut négo-
(Samuel Laurent, Le Monde daté du 11.10.2012.) cier au nom de ses membres et
signer des contrats collectifs.

Intégration, conflit, changement social 69


UN SUJET PAS À PAS

ZOOM SUR…
Grandes organisations syndicales
Dissertation : Vous montrerez que
françaises des salariés
CFE-CGC : Confédération française
de l’encadrement
l’évolution de la condition ouvrière
CFDT : Confédération française
démocratique du travail en France a transformé
CFTC : Confédération française des
travailleurs chrétiens
CGT : Confédération générale du
la conflictualité sociale
travail
CGT-FO : Force ouvrière L’analyse du sujet b) Les facteurs de cet effacement
SUD : Solidaires, Unitaires, Il est nécessaire de décrire les transformations qu’a Des causes économiques (désindustrialisation, muta-
Démocratiques connues le groupe ouvrier, fer de lance des luttes tions technologiques).
UNSA : Union des syndicats sociales, et d’analyser en quoi cela a fait évoluer la Des causes sociales et culturelles (moyennisation,
autonomes forme et la nature des conflits sociaux. démocratisation de l’école).

La problématique II. Ce qui a entraîné une évolution sensible des


Grandes organisations syndicales La classe ouvrière, pilier de notre histoire sociale, est conflits sociaux
françaises des chefs d’entreprises en voie de dilution. Cette évolution modifie en pro- a) Un recul de la conflictualité traditionnelle
MEDEF : Mouvement des entre- fondeur la nature et les modalités de la mobilisation Le déclin des syndicats.
prises de France sociale, qui voit émerger de nouveaux enjeux. Des signes évidents d’institutionnalisation des rela-
CGPME : Confédération géné- tions de travail.
rale des petites et moyennes b) Une montée des nouveaux mouvements sociaux
entreprises Des enjeux plus sociétaux.
FNSEA : Fédération nationale des Des formes d’action renouvelées.
syndicats d’exploitants agricoles

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Ce qu’il ne faut pas faire
NOTIONS CLÉS • Caricaturer l’évolution sociale en parlant
ACCORDS D’ENTREPRISE de « disparition des ouvriers ».
Accords portant sur les relations du • Affirmer qu’il n’y aurait plus, en France,
travail négociés au niveau de l’entre- de conflits du travail.
prise. Leur objectif est d’adapter la • Décentrer le sujet en ne parlant que des nouveaux
mouvements sociaux.
législation du travail aux conditions
propres à une entreprise donnée.
Conclusion
CHANGEMENT SOCIAL La place du groupe ouvrier s’est fortement transformée,
Ensemble des transformations en France, en l’espace de quarante ans. Certains y voient
qui affectent, en longue période, la marque d’une disparition de la « classe ouvrière »
une société, comme son mode de désormais en voie d’assimilation aux classes moyennes.
stratification, les rapports entre les Cette analyse fait l’impasse sur la place toujours spéci-
groupes sociaux, son système de fique de ce groupe social, tant dans la dimension éco-
valeurs et de normes. Introduction nomique que culturelle ou politique. Mais ces évolu-
Les poussées de conflits sociaux auxquelles la France tions ont remodelé les modalités de la conflictualité
MOUVEMENT SOCIAL est régulièrement confrontée ne doivent pas mas- sociale en faisant émerger des revendications plus
Comportement collectif visant à quer une tendance à la baisse de la conflictualité particularistes s’appuyant sur de nouveaux moyens
transformer l’ordre social. Depuis sociale traditionnelle. Les grandes mobilisations des d’action mobilisant l’opinion publique.
une trentaine d’années, on voit années 60-70, impliquant notamment les ouvriers,
apparaître, à côté des conflits ont fait place à des conflits plus localisés concer-
sociaux traditionnels, ce que le nant souvent de nouveaux enjeux et de nouveaux AUTRES SUJETS POSSIBLES SUR
sociologue Alain Touraine a appelé acteurs sociaux. Le statut de la classe ouvrière s’est CE THÈME
les nouveaux mouvements sociaux. transformé et ces mutations influent sur la nature
des mouvements revendicatifs. Dissertation
RÉGULATION – Peut-on parler, en France, d’une crise du syndica-
DES CONFLITS Le plan détaillé du développement lisme ?
Ensemble de procédures et d’ins- I. La place du groupe ouvrier s’est transformée – En quoi la régulation des conflits sociaux a-t-elle
titutions tendant à organiser les a) La classe ouvrière, un groupe en voie de disparition ? évolué depuis la fin des Trente Glorieuses ?
revendications sociales, en per- Un groupe porteur d’une symbolique sociale et – Faut-il considérer les conflits sociaux comme une
mettant leur expression et en politique. pathologie de la cohésion sociale ?
encadrant leurs formes. Un déclin qui s’amorce dans les années 1970.

70 Intégration, conflit, changement social


LES ARTICLES DU

Deux tiers des Américains estiment


que la lutte des classes est de retour
L
e concept de lutte des raciales arrivent au troisième « carnassier », prompt à vider que celui du 1 % d’Américains les
classes, né au XIXe siècle rang. les caisses des entreprises rache- plus riches a plus que doublé
sous la plume de l’his- Les analystes établissent un tées et à licencier leur personnel depuis 1979 – et celui des super-
torien français François lien entre les résultats de cette lorsqu’il dirigeait le fonds d’in- riches (0,01 % de la population)
Guizot puis repris par Karl enquête et le mouvement de vestissement Bain Capital. Mitt a été multiplié par sept. Les
Marx, s’immisce dans la contestation Occupy Wall Street, Romney, de son côté, reproche Américains étaient fiers de leur
campagne électorale améri- qui, de mi-septembre à mi- à Newt Gingrich d’avoir touché méritocratie : quiconque un tant
caine. Une enquête réalisée novembre 2011, a dénoncé les 1,6 million de dollars d’hono- soit peu malin pouvait aspirer à
par le Pew Research Center abus du capitalisme financier, raires du géant du prêt immobi- devenir riche à la sueur de son
de Washington entre le 6 et l’accumulation des richesses lier Freddie Mac, au cœur de la front. Ce n’est plus vrai, observe
le 19 décembre 2011 auprès de imméritées et le fossé grandis- crise financière de 2008. Ferguson. L’ascenseur social est
plus de 2 000 adultes fait état sant entre très riches et pauvres. Dans l’hebdomadaire Newsweek, bloqué pour la classe moyenne
d’un curieux retournement, Ces « indignés » auraient sus- l’historien Niall Ferguson, et les pauvres, chez lesquels les
actualisant une notion qui cité une prise de conscience proche des ultralibéraux, estime valeurs refuges qu’étaient la
n’avait plus vraiment cours nationale. D’après le sondage, que les candidats républicains famille, le travail, la commu-
aux États-Unis depuis les le sentiment qu’un conflit entre ont tort de ne pas aborder la nauté et la foi se sont effondrées.
années 1920-1930. Interrogés classes sociales s’intensifie est question des inégalités – Barack Au final, les thématiques des
sur les sources de tensions au vif auprès des démocrates et de Obama les exhorte à le faire. Le campagnes présidentielles amé-
sein de la société américaine, ceux qui ne sont affiliés à aucun revenu de l’Américain moyen, ricaine et française converge-

© rue des écoles & Le Monde, 2016. Reproduction, diffusion et communication strictement interdites.
66 % des répondants mettent parti. Mais 55 % des républicains souligne l’historien, n’a pas aug- ront-elles ?
en avant les conflits « forts sont aussi de cet avis, alors qu’ils menté depuis les années 1970 en
ou très forts » entre riches et n’étaient que 38 % à évoquer tenant compte de l’inflation, Martine Jacot
pauvres. Ils n’étaient que 47 % à la lutte des classes en 2009. celui des pauvres a reculé, tandis Le Monde daté du 29.01.2012
les pointer dans la précédente Les deux principaux candidats
enquête, menée en 2009. Cette républicains sont-ils en phase
année-là, les tensions dues à avec ces sondés ? Newt Gingrich, POURQUOI CET ARTICLE ?
l’immigration arrivaient en qui qualifie Barack Obama de La dureté de la crise économique réactive un concept hérité du XIXe siècle
tête des préoccupations, alors « président des bons alimen- qu’on croyait dépassé. Aux États-Unis aussi, l’accroissement des inéga-
qu’elles sont maintenant relé- taires », dépeint son concurrent lités intensifie les clivages sociaux et culturels.
guées en deuxième position. Mitt Romney, dans ses spots
Dans les deux cas, les tensions de campagne, en impitoyable

Un groupe de médecins tente d’imiter


les entrepreneurs « pigeons »
P
ourquoi changer une Les #geonpi, comme ils se sont Opposition à la TVA autres actes médicaux, d’une
méthode qui a fait ses baptisés sur Twitter, ont su, en C’est le docteur Philippe exonération de TVA. Depuis le
preuves ? Quelques quelques jours grâce à la Toile Letertre, chirurgien plasticien 30 septembre, dans le cadre du
chirurgiens tentent d’initier, – et d’excellents relais dans la niçois officiant à la clinique plan de rigueur adopté cet été,
sur Facebook, un mouvement presse économique –, obtenir des Mozart, qui est à l’origine de ils sont taxés au taux de TVA
de fronde similaire à celui des aménagements aux projets de ce mouvement. Jusqu’à main- normal, à 19,6 %, sauf lorsqu’ils
entrepreneurs « pigeons », qui Bercy. Une méthode de lobbying tenant, les actes de médecine sont pris en charge au moins
a permis aux start-up d’être nouvelle, dont tentent de s’ins- et de chirurgie esthétique en partie par l’assurance-
entendues du gouvernement. pirer des chirurgiens esthétiques. bénéficiaient, comme les maladie. Dimanche 7 octobre,

Intégration, conflit, changement social 71


LES ARTICLES DU

le Dr Letertre, familier accepter tout le monde », raconte- La négociation internes, chirurgiens, dénoncent
des réseaux sociaux (il est pré- t-il au Quotidien du médecin. sur les dépassements et s’agacent : « la médecine low
sent sur Twitter et propose Jeudi 11 octobre en fin de matinée, d’honoraires en toile cost, c’est maintenant », estime
des vidéos sur YouTube pour celle-ci compte 26 691 membres, de fond l’un. « Il n’y aura pas de méde-
expliquer ses opérations), dont l’épouse du maire de Nice, Le mouvement a le soutien de cine plus low cost que mainte-
crée une page sur Facebook, Christian Estrosi. Pourtant, deux organisations représen- nant ! Il n’y aura plus de méde-
« Les médecins ne sont pas comme l’a noté le Huffington tatives des médecins : l’Union cine privée du tout dans 5 ans
des pigeons », qui reprend les Post, la hausse des inscriptions des chirurgiens de France et le si cela continue », répond un
codes des #geonpi, avec un est en partie explicable par des syndicat des médecins libéraux. autre. « Que les internes fassent
pigeon stylisé levant les bras raisons techniques : le groupe Mais il intervient à un moment grève », demande un troisième.
en signe de protestation, des des médecins « pigeons » est en que d’autres acteurs jugent Pourtant, l’unanimité n’est pas
images ou des textes qui se effet « ouvert ». Ce qui signifie critique : la négociation entre de mise dans les commentaires,
veulent humoristiques, paro- qu’un membre du groupe peut syndicats, complémentaires et plusieurs internautes, méde-
diant par exemple la série faire adhérer, sans leur consente- santé et assurance-maladie cins ou non, critiquent le mou-
Bref. À la question de la TVA ment, tous ses amis à ce groupe. autour de la question des dépas- vement : « Vous ne défendez que
sur la chirurgie esthétique, Il suffit d’ailleurs de se rendre sur sements d’honoraires et de leur votre business, moi j’appelle pas
le Dr Letertre et ses premiers la page qui recense les membres limitation. Le gouvernement a ça de la médecine » ; « Personne
soutiens ajoutent une reven- du groupe pour observer le phé- fait savoir qu’en cas d’échec des ne vous a forcé à devenir
dication de revalorisation nomène : la plupart des membres négociations, il aurait recours à médecin ! » ; « Si les rémunéra-
des secteurs 1 (conventionné) sont « ajoutés par » un autre ou la loi pour limiter ces dépasse- tions importantes des médecins
et 2 (non conventionné avec répondent à une invitation. Un ments d’honoraires. Selon les sont méritées, s’en plaindre est
dépassements d’honoraires), « détail » qu’ont ignoré la plupart chiffres de l’assurance-maladie, indécent ! Cette victimisation me
ou sur la défense de la liberté des médias qui ont relayé l’infor- ils ont atteint, en 2011, 2,4 mil- dégoûte » ; « Quand on gagne dix
d’installation des jeunes mation, et évoqué une croissance liards d’euros, un niveau sans fois le smic il vaut mieux faire
médecins. Mais rapidement, exponentielle du nombre de par- précédent. Parmi les professions profil bas ». Inévitablement, on

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le débat porte aussi sur les ticipants. Depuis, le groupe a créé les plus coutumières de cette glisse dans le politique, avec par-
dépassements d’honoraires, une page « fan », qui fonctionne pratique, les chirurgiens. En 2011, fois des dérapages. Un militant
question centrale, puisque le selon un principe différent (on selon l’inspection générale des UMP s’en mêle, et explique à un
gouvernement cherche à les ne peut pas faire adhérer ses affaires sociales, ils étaient 86 % internaute critique : « les impôts
limiter pour combler le déficit amis). Et le nombre de mentions à exiger de leurs patients plus payés sur les 12 000 [euros men-
de la sécurité sociale, mais « J’aime » est de 4 509 jeudi. Une que les tarifs conventionnés. Le suel d’un médecin que ce dernier
aussi la précarité des internes tout autre échelle. niveau moyen du dépassement citait] paient ton RSA, donc un
en médecine. était de 56 % par rapport aux peu de respect… certains KSOS
À l’instar des #geonpi, qui Le gouvernement joue barèmes de la Sécurité sociale. [cas sociaux] ne devraient pas
avaient commencé en évo- la fermeté avoir droit de s’exprimer… Je te
quant, aux côtés des start-up, Si le gouvernement a été surpris L’unanimité n’est pas souhaite une bonne grippe cet
le cas des auto-entrepreneurs, par le mouvement #geonpi et de mise hiver ! »
les médecins agrègent donc les échos favorables qu’il a ren- Face à ces chiffres et alors que Certains tentent de ménager les
des revendications très dif- contrés à l’international et dans le déficit de la sécurité sociale susceptibilités. « Personne n’a
férentes, la précarité des étu- une partie des médias, la grogne atteint 11,4 milliards d’euros, le dit que les médecins étaient
diants en médecine côtoyant des médecins était attendue. mouvement a du mal à séduire fauchés. De manière absolue
les craintes sur les revenus de « Je ne suis pas certaine que ce au-delà des milieux médicaux. oui ils gagnent raisonnable-
chirurgiens ou de spécialistes mouvement, qui est parti d’une Dans les commentaires de la ment leur vie, mais tu vois le
en général très nettement plus volonté de défense de certains page Facebook, médecins, volume horaire que ça repré-
aisés. chirurgiens esthétiques soit très sente pour gagner ça ? Aux
représentatif de la majorité 35 heures, un médecin gagne-
Le nombre de « fans » du milieu médical », jugeait POURQUOI CET ARTICLE ? rait 2 200 euros par mois »,
artificiellement gonflé mercredi la ministre de la Une nouvelle forme d’action col- tente de convaincre un
Dans la nuit, le chirurgien assure santé, Marisol Touraine, rail- lective et de revendications uti- médecin. En 2012, le salaire
avoir reçu près de 3 500 inscrip- lant ce « concours de plumage lisent les réseaux sociaux pour médian des Français était, selon
tions à sa page, venues notam- et de ramage » qui, selon elle, des actions de lobbying en direc- l’Insee, de 1 653 euros net.
tion des médias et de l’opinion
ment du forum de l’Union des « ne risque pas de séduire les
publique. Une stratégie qui ne
chirurgiens de France (UCDF). Français ». fait pas l’unanimité.
Samuel Laurent
« J’ai passé une nuit blanche à Le Monde daté du 11.10.2012

72 Intégration, conflit, changement social


et inégalités
justice sociale

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L’ESSENTIEL DU COURS

NOTIONS CLÉS
CSG
La contribution sociale générali-
Comment les pouvoirs
sée est un impôt, créé en 1990,
qui touche la presque totalité
des revenus (salaires, revenus
des indépendants, retraites, reve-
publics peuvent-ils
nus du patrimoine, etc.) et sert à
financer une grande partie de la
protection sociale. Son taux est
variable selon les catégories de
contribuer à la justice
revenus.

DISCRIMINATION
POSITIVE
sociale ?
L
Il s’agit d’une politique qui
cherche à lutter contre les a question de la contribution de l’État à la justice sociale
inégalités sociales en aidant, de
manière sélective, les personnes
exige de définir les critères du juste et de l’injuste. Ces cri-
les plus défavorisées. Tel est le tères varient selon les écoles de pensée et selon la position de
but poursuivi, par exemple, par chacun dans l’espace social. La justice sociale est liée au principe
la loi contraignant les partis poli-
tiques à intégrer des femmes sur d’égalité : l’État dispose, pour réduire les inégalités, d’outils répon-
les listes de candidatures (loi sur dant à des logiques diverses. Une politique de redistribution n’a-t-
la parité politique).
elle pas cependant des limites ?
ÉGALITARISME

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Ce terme à connotation souvent Des divergences théoriques sur monétaires, ces prélèvements doivent être progressifs,
négative désigne la recherche la justice sociale c’est-à-dire que le taux de prélèvement augmente quand
absolue de l’égalité éventuelle- Les positions idéologiques sur le thème de la on monte dans l’échelle des revenus (cas de l’impôt sur
ment au détriment de la liberté justice sociale sont diverses. A. de Tocqueville, au le revenu en France). Un prélèvement proportionnel,
individuelle. Pour Tocqueville, XIXe  siècle met l’accent sur « l’égalité des condi- en revanche, ne modifie pas les écarts de revenus
l’égalitarisme est un danger pour tions  », qui assure à chaque citoyen, dans une (TVA identique pour tous les consommateurs, ou CSG,
la démocratie. démocratie, une égale chance d’accès aux positions contribution sociale généralisée, à taux non progressif).
sociales. L’idéologie républicaine a repris cette Il est difficile de dresser un bilan global du caractère
FISCALITÉ PROGRESSIVE/ vision à travers le principe méritocratique : le redistributif du système fiscal : la plupart des études
DÉGRESSIVE destin social de chacun est déterminé par les efforts concluent à une progressivité modérée qui devient
La fiscalité est l’ensemble des régle- qu’il accomplit, par son mérite. Il existe donc des quasi nulle tout en haut de l’échelle des revenus.
mentations relatives aux impôts et « inégalités justes ».
taxes et à leur mode de perception. Le philosophe J. Rawls développe le concept
Elle est progressive quand son « d’équité ». Face aux obstacles à l’égalité des chances
taux s’élève lorsqu’on monte dans (discriminations sexistes, ethniques, sociales…), il
la hiérarchie des revenus ou des préconise des mesures de « discrimination positive »,
patrimoines (impôt sur le revenu). des avantages sélectifs aux défavorisés pour corriger
À l’inverse, elle est dégressive si, les handicaps de départ.
en termes relatifs, elle pèse plus À l’opposé de ces courants, l’ultralibéral F. von Hayek
sur les plus bas revenus que sur les réfute l’idée même d’une justice sociale volontariste,
revenus élevés (cas de la redevance découlant de l’action de l’État, qui irait à l’encontre
audiovisuelle ou de la TVA). de l’ordre naturel des choses, à savoir les inégalités
inévitables. Pour Hayek, remettre en cause cet ordre
MINIMA SOCIAUX spontané serait liberticide et illégitime. La recherche
Ce sont les prestations sociales de la justice sociale est pour lui un « mirage ».
versées, au titre de la solidarité Liberté, Égalité, Fraternité : dans la devise même de la
collective, aux personnes ne dispo- Réduire les inégalités : France, on retrouve la vocation de l’État à réduire les
sant pas de revenus propres ou quels outils ? inégalités.
disposant de revenus trop faibles L’État dispose de trois grands outils pour réduire les
(RMI devenu RSA, allocation de inégalités économiques, sociales et culturelles : les Les prestations sociales sont un autre outil de redis-
solidarité aux personnes âgées prélèvements obligatoires, les prestations sociales tribution. Elles couvrent les grands « risques sociaux »
(ancien « minimum vieillesse »), et les services publics. (maladie, vieillesse, chômage, handicap, charges fami-
allocation de parent isolé, alloca- Impôts et cotisations sociales constituent les prélè- liales). Elles ont un effet redistributif plus fort quand
tions aux adultes handicapés…). vements obligatoires : pour réduire les inégalités elles sont versées « sous condition de ressources » : aide

74 Justice sociale et inégalités


L’ESSENTIEL DU COURS

au logement, RSA (revenu de solidarité active) ou allo- aux périodes de croissance et de plein-emploi, a été REPÈRES
cation de rentrée scolaire. D’autres sont versées quel confrontée, à partir des années 1970, à la montée du
que soit le revenu du ménage (allocations familiales) chômage privant de protection ceux qui n’accèdent Trois hommes, trois visions
et leur effet redistributif est moindre. Cependant, on plus à l’emploi. La logique « universaliste » est venue de la justice sociale et de l’égalité
peut considérer que l’effet redistributif global des compléter le dispositif, avec le RMI (devenu depuis
prestations sociales est important : combinées aux le RSA), la couverture maladie universelle (CMU), ALEXIS DE TOCQUEVILLE
effets de la fiscalité, elles réduiraient de 7 à 4 environ la refonte du minimum vieillesse et l’allocation de Dans De la démocratie en
l’écart de niveau de vie entre les 20 % de Français les parent isolé. Amérique (1835 et 1840), cet aris-
plus pauvres et les 20 % les plus riches. tocrate français (1805-1859) définit
L’impact des services publics gratuits (ou à un prix l’égalité des conditions comme le
inférieur à leur coût de production) sur la justice véritable critère de la démocratie.
sociale est indéniable. Certaines administrations Cette égalité de droits politiques
publiques (notamment l’Éducation nationale) per- et sociaux n’est pas contradictoire
mettent l’accès des classes populaires à des services avec les inégalités de richesse.
qui leur seraient inaccessibles s’il s’agissait de services Celles-ci ne doivent pas empêcher
marchands. Il y a donc bien redistribution « en l’égalité des chances et la mobilité
nature », puisque ces services sont financés par les sociale. Il considère cependant
impôts. La même analyse vaut, avec des nuances, que la passion égalitaire peut
pour l’accès à la santé ou à la justice. Mais un bilan conduire à la tyrannie de la
totalement objectif devrait prendre en compte la majorité (mépris des opinions
durée et l’efficacité de l’usage de ces services publics : minoritaires) et au despotisme
la durée de scolarisation et le profit tiré du service démocratique (citoyens passifs
public d’éducation sous forme de diplômes sont Medicare, système d’assurance-santé géré par le se désintéressant des affaires
variables selon les milieux sociaux. De même, les gouvernement des États-Unis, au bénéfice des personnes publiques).
consommations culturelles subventionnées sur fonds de plus de 65 ans ou répondant à certains critères.
publics (théâtres, bibliothèques…) ne profitent pas FRIEDRICH VON HAYEK
également à tous. La question des discriminations Cet économiste autrichien ultra-
La discrimination qui frappe certaines catégories de libéral (1899-1992), Prix Nobel

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La logique de la protection sociale : citoyens peut concerner les caractéristiques du genre, d‘économie 1974, refuse, dans La
assurance ou assistance ? de l’origine ethnique, du handicap, de l’origine sociale, Route de la servitude (1944), le
Les systèmes de protection sociale des grands pays de l’orientation sexuelle… Malgré la loi, les pratiques concept même de justice sociale
développés sont loin d’être homogènes et d’assurer discriminatoires concernent encore de nombreux en considérant que les inégalités
le même degré de « sécurité sociale ». On distingue domaines : accès à l’emploi, accès au logement, accès entre les hommes sont le résultat
trois grands systèmes : à certains lieux, etc. normal des différences naturelles
– le système « résiduel » ou libéral (États-Unis, Canada) L’État a renforcé la législation contre ces pratiques de talents, de compétences et
fondé sur le libre choix (non obligatoire) d’une mais a aussi favorisé la « discrimination positive » : d’efforts. Il lui semble illégitime
couverture des risques par des contrats privés, l’État filières réservées d’accès aux études supérieures pour de modifier l’ordre naturel des
n’assurant une protection minimale que pour les les élèves des « banlieues », supplément de moyens choses par une action volonta-
risques les plus graves ; en zone d’éducation prioritaire ou loi sur la parité riste de l’État. La distribution des
– le système « corporatiste » fondé sur des coti- hommes/femmes aux élections. richesses doit donc être laissée
sations sociales liées à l’emploi. Le travail sert de Le consensus sur la redistribution des richesses s’est aux mécanismes du marché,
porte d’entrée dans la protection, dans une logique effrité sous l’effet de trois facteurs : la mise en cause permettant d’atteindre un ordre
« assurancielle » (système apparu en Allemagne à la de son efficacité, les limites de son financement et la spontané.
fin du XIXe siècle, parfois qualifié de « bismarckien ») contestation de sa légitimité. La protection sociale met
– le système « universaliste » (ou « beveridgien », du en jeu des sommes considérables mais se révèle JOHN RAWLS
nom du britannique Lord Beveridge), couvrant toute impuissante à faire reculer la pauvreté. Le déficit du Ce philosophe américain (1921-
la population contre les risques sociaux, sans obliga- système a conduit à des réformes insuffisantes face au 2002), auteur de Théorie de la
tion de cotisation préalable. Financé par l’impôt, il vieillissement de la population et à la stagnation éco- justice (1971), cherche à réconci-
attribue des prestations identiques à tous. nomique. Enfin, la légitimité même de la protection lier les notions de liberté indivi-
Après 1945, la protection sociale française s’est bâtie collective est confrontée à la montée de l’individua- duelle et de solidarité collective
sur la logique assurancielle. Cette logique, adaptée lisme. à travers le concept d’équité. Il
développe l’idée que les inéga-
lités économiques et sociales
sont justifiables sous deux condi-
tions : elles apparaissent dans
un contexte de stricte égalité
UN ARTICLE DU MONDE À CONSULTER des chances pour tous et doivent
se traduire par des effets favo-
• Thomas Piketty – « La démocratie jusqu’au bout » p. 77-78 rables pour les citoyens les plus
(Propos recueillis par Jean Birnbaum, Le Monde daté du 12.07.2014) défavorisés, c’est-à-dire avoir des
effets dynamiques sur le bien-
être collectif.

Justice sociale et inégalités 75


UN SUJET PAS À PAS

MOTS CLÉS
CMU (COUVERTURE
Dissertation : Quelles sont
MALADIE UNIVERSELLE)
La couverture maladie universelle
est un dispositif d’accès aux soins
les limites de l’action publique
de santé pour les personnes rési-
dant de manière stable en France,
lorsqu’elles n’ont pas droit à l’assu-
en France dans la lutte contre
rance-maladie à un autre titre. La
CMU a été créée en 2000. les inégalités ?
ÉTAT-PROVIDENCE L’analyse du sujet positive, en passant par les mécanismes de la redis-
Selon la conception de l’État- Le sujet demande des connaissances précises sur tribution. Mais ces actions rencontrent des limites
providence (en anglais Welfare les mécanismes de la redistribution (fiscalité, pres- qui sont à la fois financières, mais aussi culturelles et
State) − conception qui s’est tations sociales…). Au-delà de cet aspect technique, politiques, ce qui pèse fortement sur leur efficacité.
imposée après la Seconde Guerre il exige également une réflexion sur les évolutions
mondiale −, l’État doit jouer un idéologiques qui expliquent en partie les résultats Le plan détaillé du développement
rôle actif dans le domaine écono- incertains de l’action publique contre les inégalités. I. Les instruments de l’action publique contre
mique et en particulier dans le les inégalités
domaine social (l’État-providence La problématique a) L’arme fiscale
est souvent assimilé au système L’État dispose d’une large panoplie d’instruments b) La redistribution par la protection sociale
de protection sociale). L’État- lui permettant d’agir pour réduire les inégalités de c) La fourniture de services collectifs gratuits
providence trouve sa justification natures diverses. Mais son action dans ce domaine se d) Les politiques de discrimination positive
notamment dans la théorie keyné- heurte à des obstacles économiques, culturels et poli-
sienne. Un État qui mène une poli- tiques, ce qui explique que les résultats apparaissent II. Les limites des politiques de réduction des inégalités
tique sociale active (recherche du souvent décevants. a) Des inégalités toujours fortes
plein-emploi, renforcement des b) Une redistribution en partie neutralisée

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systèmes de protection sociale et c) Des inégalités culturelles déterminantes
d’éducation) participe au soutien d) L’obstacle du verrou idéologique
de la demande et à l’entretien de la
force de travail, tout en répondant Ce qu’il ne faut pas faire
aux besoins sociaux. • Être imprécis dans la description de la panoplie
des instruments permettant à l’État d’agir sur
ÉTAT-GENDARME les inégalités.
Conception minimaliste du rôle • Minimiser le rôle des inégalités culturelles
de l’État, opposée à la concep- et la difficulté qu’il y a à les réduire.
tion de l’État-providence. Pour
les partisans de l’État-gendarme,
celui-ci doit se borner à exercer Conclusion
ses fonctions « régaliennes », La question de l’efficacité de l’action publique contre
c’est-à-dire la protection de la les inégalités, après avoir été au cœur des débats
nation contre les agressions politiques dans les périodes de croissance dynamique,
extérieures (défense nationale), semble aujourd’hui un peu en sommeil. Cette relative
la garantie de l’ordre intérieur indifférence à l’égard des conditions économiques et
(police, justice) et la prise en Introduction sociales de la vie collective est une des conséquences
charge des infrastructures collec- Dans la plupart des pays démocratiques, les États du repli individualiste que les difficultés économiques
tives (routes, voies navigables, interviennent, avec des intensités diverses, pour tenter ont engendré dans le corps social. Elle est aussi la
bâtiments administratifs…). de réduire les inégalités, qu’elles soient de nature conséquence d’une transformation de l’éthique collec-
économique, sociale ou culturelle, qui se créent spon- tive de nos sociétés à l’égard de l’argent, désormais
MODÈLE BEVERIDGIEN/ tanément entre les composantes du corps social. Cette érigé en étalon suprême de la valeur de chacun, au
BISMARCKIEN action de réduction des inégalités mobilise des moyens détriment des enjeux du « vivre ensemble », remisés
Le modèle bismarckien (ou corpo- divers, qui vont de la fiscalité et à la discrimination aujourd’hui à l’arrière-plan de l’action politique.
ratiste) repose sur l’assurance
obligatoire (par une cotisation) des
salariés contre les risques sociaux. AUTRES SUJETS POSSIBLES SUR CE THÈME
Il lie donc les droits à prestations
au statut professionnel. Le modèle Dissertation
beveridgien se veut universel et lie – Comment peut-on réduire les inégalités face à l’école ?
donc les droits à la condition de – L’égalité entre les hommes et les femmes ne peut-elle progresser que par l’action de l’État ?
citoyen, en finançant les presta- – Les pouvoirs publics doivent-ils chercher à réduire toutes les inégalités ?
tions par l’impôt.

76 Justice sociale et inégalités


L’ARTICLE DU

Thomas Piketty
« La démocratie jusqu’au bout »
Economiste et chercheur en sciences sociales, Thomas Piketty est le lauréat du prix
Pétrarque de l’essai France Culture-Le Monde 2014 pour son livre « Le Capital au
XXIe siècle » (Seuil). Ce prix récompense un essai qui éclaire les enjeux démocratiques
contemporains. Entretien.
Dans votre livre, vous citez spontané, naturel… Dans ces sont mis à « brosser l’histoire à alors considéré comme spolia-
Condorcet et son «  Esquisse conditions, le mot républicain rebrousse-poil », comme disait teur  ! Donc, effectivement, la
d’un tableau historique des lui-même légitime les inégalités le philosophe Walter Benjamin. réalité des rapports de force fait
progrès de l’esprit humain  » les plus extrêmes, et d’investir Votre essai ne s’inscrit-il pas que l’histoire est faite de ruses.
(1794), emblématique d’un cer- par exemple trois fois plus de dans cette même remise en Mais remettre en perspective ces
tain optimisme des Lumières, ressources publiques dans les question ? retournements passés permet
qui structure encore largement filières élitistes qu’à l’université. Je me considère plus comme un d’appréhender la suite d’une
notre imaginaire politique. La conclusion que j’en tire, ce chercheur en sciences sociales manière plus informée. En par-
Or la discordance que vous n’est pas que le progrès est que comme un économiste. En ticulier, je tente de lutter contre
constatez au XXe  siècle entre, impossible, mais qu’il faut tant que tel, je suis porteur d’un une nationalisation excessive
d’un côté, les progrès réalisés repenser les institutions de certain optimisme, je crois à du débat : beaucoup d’identités
sur le plan démocratique et, de politique publique dans toute une délibération démocratique nationales se jouent autour

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l’autre, l’accroissement des iné- une série de domaines (fiscalité, qui permet de compléter, assez d’histoires concernant l’argent,
galités sociales, dynamite cette transparence, éducation…). Pour radicalement parfois, l’Etat de le revenu, le patrimoine… Et
vieille conception du progrès… que la République soit sociale, droit. J’ai cet élément d’espoir beaucoup des chocs historiques
Je suis très marqué par le débat une vraie démocratisation de dans mon activité, mais en que l’on observe sont aussi des
français sur l’égalité. Une partie l’économie et l’accès au savoir même temps j’ai eu l’occasion réponses à la manière dont les
des élites de la IIIe  République, s’impose. Il faut plus que la d’observer qu’au XXe  siècle, les pays se perçoivent eux-mêmes,
vers 1900-1910, affirme que, la Révolution française et l’égalité institutions progressistes n’ont racontent leur propre histoire
Révolution étant accomplie, la formelle pour que le progrès se pas été le produit d’un long par rapport aux autres.
France n’a pas besoin de l’impôt réalise. fleuve tranquille. Je pense qu’il est possible de
progressif sur les revenus et Ainsi, ce sont les guerres dépasser ces mécanismes natio-
les successions  ; les sociétés Longtemps, la gauche a nourri mondiales et la menace de la naux, pour apprendre davantage
aristocratiques, britannique l’espoir d’un progrès en ligne révolution bolchevique qui des autres.
notamment, en auraient bien droite, qui prendrait la forme ont poussé les élites, notam-
besoin, mais pas la France, qui a d’une «  marche  » triomphale ment en France, à changer Précisément, vous évoquez sou-
réalisé, elle, l’égalité juridique… vers la justice. Les désastres leur vue. Le Bloc national, une vent votre expérience et vos
Or cet espoir dans le fait qu’une du XXe  siècle l’ont obligée à des chambres les plus à droite recherches aux Etats-Unis. La
égalité des droits formels allait envisager le progrès comme qui aient existé, vote en 1920 lutte contre les inégalités et,
suffire à produire une société quelque chose de moins l’impôt sur le revenu à 60  % plus largement, l’espérance de
plus juste a été en partie une linéaire, et ceux qui se battent alors qu’il le refusait quelques progrès ne sont pas toujours
supercherie. Et c’est uniquement pour l’émancipation sociale se années plus tôt à 2  %  : il était envisagées de la même manière
pour financer la guerre, avec la de part et d’autre de l’Atlan-
loi du 15 juillet 1914, qu’on a créé tique. Comment décririez-vous
POURQUOI CET ARTICLE ?
l’impôt progressif. cette différence de vue ?
On dit que la France est pion- Le livre de Thomas Piketty a eu peu amère  : ces inégalités n’ont On l’a oublié depuis les années
nière pour l’égalité, mais en un retentissement international pas une tendance «  naturelle  » à Reagan, mais pendant long-
réalité, elle est l’un des derniers étonnant. Son analyse de l’évo- diminuer. Pour les réduire, il faut temps les Etats-Unis étaient plus
pays à avoir créé cet impôt. Et lution des inégalités sociales aller vers une véritable «  démo- égalitaires que la vieille Europe.
ce, justement, à cause d’une débouche sur une conclusion un cratisation de l’économie ». Jusqu’à l’entre-deux-guerres,
certaine foi dans le progrès la concentration du capital y

Justice sociale et inégalités 77


L’ARTICLE DU

est plus faible. Et c’est parce pas nés aux Etats-Unis. Mais ce Votre livre se joue des fron- nos sociétés, pour lutter contre
que les Américains ont peur mécanisme a ses limites et suscite tières. Entre économie et les inégalités.
de se rapprocher des niveaux ses tensions propres. sciences sociales, mais aussi Mon travail de chercheur
d’inégalités européens qu’ils Vous affirmez qu’il n’y a pas entre sciences sociales et lit- est un travail de tâcheron  :
inventent l’impôt progressif sur de fatalité, que la démocratie térature. Selon vous, qui veut je collecte des données, des
le revenu et les successions. De sociale peut se bâtir en créant éclairer le destin des inégalités sources, des archives. Il n’y a
1930 à 1980, le taux supérieur de un rapport de force politique. doit faire appel aux écrivains. pas besoin de talent littéraire
l’impôt fédéral sur le revenu est Pourtant, certains chercheurs Pourquoi ? pour ça  ; la seule chose qu’il
de 80 %, ce à quoi il faut ajouter ou militants vous font reproche Je fais jouer à la littérature le faut, c’est du temps et un peu
les impôts des Etats. Ces niveaux de ne pas proposer une arti- rôle qu’elle a joué dans mon de détermination.
d’imposition s’appliquent pen- culation entre vos idées et les propre questionnement sur A des jeunes qui s’adresse-
dant un demi-siècle, visiblement mobilisations sociales qui les inégalités. Et c’est un rôle raient à vous en reprenant, à
sans tuer le capitalisme améri- pourraient les porter. essentiel. Poser la question des propos du progrès, la vieille
cain… Et s’il y a un basculement J’essaye de mettre en cohérence inégalités, c’est poser celle des question kantienne  : «  Que
sous les années Reagan, c’est à une recherche savante avec un relations de pouvoir entre les nous est-il permis d’es-
cause de la peur d’un rattrapage engagement public. Pour cela, groupes sociaux, et donc celle pérer  ?  », quelle serait votre
des pays ruinés par la seconde il faut prendre des risques, de nos représentations collec- réponse ?
guerre mondiale, l’Allemagne s’engager sur des conclusions tives. Notamment aux XVIIIe Je répondrais qu’il est possible
et le Japon. Reagan utilise cette possibles. De ce point de vue, je et XIXe  siècles, car c’est une de développer une vision opti-
peur pour prôner un retour à crois dans le pouvoir des idées, je période où l’absence d’inflation miste et raisonnée du progrès.
un capitalisme débridé. Quant crois dans le pouvoir des livres. fait que les montants moné- Pour cela, il faut miser sur la
à l’idée américaine du progrès, Toutes les manifestations d’opi- taires ont un sens : à l’époque, démocratie jusqu’au bout. Il
elle est le fruit d’une histoire nion et de savoir sont des élé- on peut évoquer l’argent sans faut s’habituer à vivre avec une
propre, avec cette particularité ments de mobilisation sociale, ennuyer le lecteur parce qu’il croissance faible, et sortir des
d’un pays en croissance perpé- économique et politique. Pour renvoie à des styles de vie et illusions héritées des «  trente

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tuelle, et dont la population ne moi, le rapport de force est aussi des rapports de domination glorieuses  », où la croissance
cesse d’augmenter. politique et intellectuel. très déterminés. Si Balzac dit allait tout régler. La réflexion
Ils étaient 3  millions lors de la Les représentations qu’on se 1  000  livres de rente, et pas sur les formes concrètes de
déclaration d’indépendance, fait ont une influence sur les 10  000  livres, on comprend la démocratisation de l’éco-
ils sont plus de 300  millions choses. Je tente d’écrire cette d’emblée le type de vie que nomie et de la politique, sur la
aujourd’hui  ; par comparaison, histoire politique de l’inégalité cela implique, avec qui il est façon dont la démocratie peut
les Français étaient presque au XXe siècle. Mon travail est de possible de parler, de se marier, reprendre le contrôle du capi-
30 millions lors de la Révolution mettre un livre à la disposition c’est toute la vie qui défile… talisme, cette réflexion ne fait
française, ils sont maintenant de chacun. Je ne dis peut-être Je n’aurais jamais représenté que commencer. Il est urgent
66 millions. En France, donc, les pas assez comment des nou- l’inégalité comme je le fais de développer des institutions
patrimoines hérités sont forcé- velles formes de mobilisation sans la lecture de Balzac. Il y réellement démocratiques, au
ment plus importants que dans peuvent s’en saisir, mais je a là, dans la littérature, une niveau européen comme local,
un pays qui n’a pas d’histoire et où souhaite que chacun s’en sai- puissance évocatrice qu’aucun avec de nouveaux modes de
la population a été multipliée non sisse. Je suis convaincu que des chercheur en sciences sociales participation collective aux
par deux mais par cent durant outils analytiques et concep- ne peut approcher. Les cher- décisions et de réappropriation
la même période. Aux Etats- tuels élaborés pour analyser cheurs font autre chose, qui de l’économie.
Unis, le sentiment de progrès les inégalités peuvent avoir peut aussi être utile, mais sans Ce n’est pas parce que le
se nourrit donc d’abord de cette une répercussion politique. On atteindre cette vérité, cette XXe siècle a été marqué par des
réalité : l’extension indéfinie, qui n’écrit pas un livre pour les gens puissance. Mettre des concepts chocs violents et des échecs
conduit à une certaine tolérance qui nous gouvernent : de toutes théoriques et des construc- terribles qu’il ne faut pas
aux inégalités, parfois difficile les manières, ils ne lisent pas de tions statistiques là-dessus, reprendre cette page, presque
à comprendre pour nous, mais livres. On écrit des livres pour ce n’est jamais qu’un pauvre blanche, du progrès.
qui s’explique par le fait qu’une tous les gens qui en lisent, à résumé, et en même temps,
partie importante des 50  % qui commencer par les citoyens, les cette médiocre production sta- Propos recueillis
sont placés le plus bas sur l’échelle acteurs syndicaux, les militants tistique est importante pour par Jean Birnbaum
de répartition des revenus ne sont politiques de toutes tendances. la régulation démocratique de Le Monde daté du 12.07.2014

78 Justice sociale et inégalités


travail, emploi, chômage

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L’ESSENTIEL DU COURS

NOTIONS CLÉS
CONTRAT DE TRAVAIL
Accord par lequel un salarié offre
Comment s’articulent
ses services à un employeur
en contrepartie d’un salaire. La
convention peut prévoir le détail
des conditions de travail ou se réfé-
marché du travail
rer aux conventions collectives en
vigueur.

CONVENTION
et gestion de l’emploi ?
L
COLLECTIVE
Ensemble de règles contractuelles e travail est un facteur de production spécifique, qu’on ne
négociées par les organisations
patronales et syndicales prévoyant
peut donc analyser de manière mécanique, comme une
des conditions spécifiques d’emploi marchandise ordinaire. La réalité des systèmes d’em-
dans une branche ou une entre- plois infirme l’idée, défendue par l’analyse néo-classique, d’un
prise (embauche, grille de salaires,
congés, etc.).Le texte doit respecter marché du travail homogène et déconnecté du contexte social
les minima prévus par la loi. et politique.
COÛT SALARIAL
Il s’agit du total des dépenses L’analyse néoclassique du marché que le chef d’entreprise prend en compte est le
payées par l’employeur en contre- du travail coût salarial unitaire, c’est-à-dire l’ensemble du
partie de l’emploi d’un salarié. Il Cette analyse postule que le travail obéit aux coût du travail (salaire direct + charges sociales)
inclut la rémunération directe mêmes règles d’échange que les autres biens : il par unité produite. Cela suppose donc que soit
(salaire brut + congés payés fait l’objet d’une offre et d’une demande, et c’est pris en compte le niveau de la productivité du

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+ primes éventuelles) et les coti- la rencontre de ces deux entités qui en fixe le travail.
sations sociales patronales. Ce qui prix. L’offre de travail émane de la population Enfin, cette théorie suppose que le marché du
compte, sur le plan économique, active, et elle fait l’objet, de la part de l’offreur (le travail fonctionne en situation de « concurrence
c’est le coût salarial unitaire (par travailleur), d’un arbitrage entre la désutilité du pure et parfaite » et qu’il s’auto-équilibre. Si
unité de produit). Un salarié mieux travail (privation de loisir) et son utilité (le gain un déséquilibre se manifeste durablement sur
payé mais plus productif peut, en monétaire salarial). La courbe d’offre du travail est le marché du travail, par exemple un chômage
réalité, coûter moins cher. donc une fonction croissante du taux de salaire. persistant, cela ne peut s’expliquer que par l’exis-
La demande de travail émane des entreprises et tence de « rigidités » (par exemple l’existence
EMPLOIS PRÉCAIRES fait également l’objet d’un arbitrage : pour que d’un salaire minimum ou d’une indemnisation
Ce sont les emplois qui comportent le chef d’entreprise embauche un salarié supplé- du chômage, ou encore des freins au licencie-
un élément d’instabilité du contrat mentaire, il faut que la productivité marginale ment) qui empêchent la baisse des salaires et le
de travail : ils correspondent aux de ce salarié (ce qu’il apporte de production retour à l’équilibre de l’offre et de la demande.
contrats à durée déterminée supplémentaire) ait une valeur au moins égale
( CDD ), à l’apprentissage, aux au salaire qu’on lui verse. En deçà de cette limite, La critique du modèle néoclassique
stages, aux missions d’intérim et il ne sera pas embauché puisqu’il coûtera plus L’observation du fonctionnement réel du marché
au temps partiel imposé. cher qu’il ne rapporte : la courbe de demande de du travail dans les sociétés contemporaines remet
travail est une fonction inverse du taux de salaire. en cause la théorie néoclassique. L’hypothèse
MARCHÉ INTERNE/ la plus irréaliste est celle de l’unicité et de
MARCHÉ EXTERNE Taux de salaire réel
l’homogénéité du marché du travail. Celui-ci est
Segmentation opérée par les entre- segmenté et marqué par une forte hétérogénéité.
prises entre leurs embauches « en Offre de travail
La gestion des emplois dans une entreprise se
interne » par promotion et le recours réalise, par exemple, à travers des grilles de
à des embauches extérieures. Salaire qualifications multiples, en puisant à la fois dans
d’équilibre
les salariés déjà embauchés (marché interne) et
MISSION D’INTÉRIM dans le marché externe. Le marché du travail est
Demande de travail
Contrat triangulaire entre un d’autre part segmenté par la nature des contrats
salarié, une entreprise de recrute- Quantité de travail
de travail (marché primaire de l’emploi stable en
ment et l’entreprise dans laquelle Quantité d’équilibre
CDI, marché secondaire de l’emploi atypique en
le salarié effectue des missions CDD, intérim, stages, etc.).
de durée variable (entre 1 jour au L’analyse néoclassique raisonne sur le « taux L’hypothèse d’atomicité est, elle aussi, invalidée
minimum et 18 mois au maxi- de salaire réel », c’est-à-dire le salaire à prix du fait de l’existence des syndicats fédérant
mum). Le contrat juridique de constants qui s’obtient en corrigeant le salaire les revendications, mais aussi en raison de la
travail lie le salarié et l’entreprise nominal de la hausse des prix et qui est donc un présence fréquente d’un employeur principal
de recrutement. indicateur du pouvoir d’achat. Le coût du travail assurant l’essentiel des embauches.

80 Travail, emploi, chômage


L’ESSENTIEL DU COURS

La mobilité du facteur travail est assez faible car les assumé. Les auteurs néoclassiques rendent d’ail- ZOOM SUR…
exigences de qualifications spécifiques limitent leurs le salaire minimum responsable de la per-
la capacité de reconversion professionnelle, mais sistance du chômage puisqu’il se situe au-dessus Une politique novatrice :
aussi parce que des contraintes sociales et fami- du salaire équilibre et ne permet donc pas, selon la « flexicurité » danoise
liales freinent la mobilité géographique. eux, l’emploi de toute la main-d’œuvre disponible. Depuis le milieu des années
Enfin, la fixation des salaires n’est pas le 1990, le Danemark a réformé en
résultat d’une confrontation mécanique Taux de salaire réel profondeur le mode de fonction-
entre les quantités de travail offertes et nement de son marché du travail
demandées : les mécanismes complexes en tentant de rendre compa-
Offre de travail
de la relation salariale tiennent compte SMIC
tibles l’exigence économique
de facteurs aussi divers que l’ancienneté de flexibilité des procédures
du salarié, la pénibilité du poste, la place Salaire d’embauche, de licenciement
d’équilibre
dans la hiérarchie de l’entreprise ou la et de mobilité des salariés et
volonté du chef d’entreprise de fidéliser la nécessité sociale de garan-
ses salariés à travers la fixation d’un Demande de travail tir la stabilité des revenus des
salaire d’efficience supérieur au salaire ménages et la sécurisation des
moyen du marché mais garantissant Quantité de travail carrières professionnelles, en
Q1 Quantité d’équilibre Q2
à l’entreprise la stabilité de sa main- évitant les dégâts sociaux engen-
d’œuvre et son engagement. Chômage drés par le développement du
chômage et de la précarité. Le
La relation salariale, une relation L’encadrement de la relation salariale par le premier élément de cette poli-
institutionnalisée pouvoir politique diffère selon les pays. Certains tique concerne la souplesse du
La relation salariale n’est pas une simple relation n’ont pas de salaire minimum, et leur marché du contrat de travail auquel l’entre-
d’échange d’une marchandise. Elle s’est construite travail est caractérisé par une grande flexibilité. prise peut mettre un terme, si
historiquement à travers les conquêtes sociales et D’autres ont mis en place, face au chômage et à la conjoncture économique le
la négociation collective, en s’appuyant sur le rôle la précarité, des mécanismes qui combinent la rend nécessaire, sans subir de
d’arbitre de l’État et en débouchant sur la notion souplesse dans l’embauche et les licenciements, pénalisation et sans procédure
essentielle du « contrat de travail ». une flexibilité du marché du travail, avec la administrative lourde (pas

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La fixation du niveau des salaires n’est pas le garantie, pour les salariés, d’une sécurité des de justification à fournir, pas
résultat d’un processus individuel mais se déroule revenus et une réinsertion professionnelle faci- d’indemnités de licenciement à
le plus souvent dans le cadre des conventions litée (exemple de la flexicurité au Danemark). verser, pas de préavis, etc.). Mais
collectives de branches signées entre les repré- Dans d’autres pays, les pouvoirs publics ont cette souplesse est compensée,
sentants des salariés et des employeurs. Ces agi sur la durée du travail (la France avec les du point de vue du salarié, par
conventions, fruits de rapports de force dans la 35 heures, les Pays-Bas avec l’encouragement au une garantie de stabilité de son
négociation, prévoient le plus souvent des condi- temps partiel), le temps de travail étant évidem- revenu, à la fois du point de
tions minimales de rémunération, des grilles de ment une des dimensions de la relation salariale. vue du taux de remplacement
qualification et de salaires et des normes d’emploi La question de la relation salariale, point de du dernier salaire par les pres-
(durée du travail, congés, droit à la formation, focalisation majeure des conflits sociaux, est tations chômage et par la dura-
conditions de travail, etc.). Ces textes doivent res- entrée peu à peu dans le champ de la négociation bilité du dispositif d’indemni-
pecter les dispositions prévues par la loi et fixées et de la coopération entre les partenaires sation. Enfin, le système met en
par le pouvoir politique. Le rôle croissant joué par sociaux. Certes, le conflit sur les salaires n’a pas place un accompagnement des
l’État dans l’organisation des relations sociales disparu et l’intervention de l’État dans les pro- chômeurs, par une aide person-
a conduit ce dernier, dans la plupart des pays cédures de négociation n’efface pas les enjeux nalisée favorisant les parcours
développés, à fixer un seuil de salaire minimum de rapport de forces qui sous-tendent la ques- de réintégration dans l’emploi,
(SMIC en France), et à déterminer ses modes de tion salariale. Mais la présence d’un cadre insti- et par des stages de formation
revalorisation. À l’évidence, ce salaire n’est pas tutionnel modifie les stratégies des acteurs professionnelle visant à préser-
le produit d’un arbitrage économique réalisé par sociaux dans un sens qui, globalement, facilite ver l’employabilité des salariés
le marché : c’est un arbitrage politique et social le dialogue social. et à faciliter leur mobilité
professionnelle et leur recon-
version vers les secteurs ayant
des besoins de main d’œuvre.
TROIS ARTICLES DU MONDE À CONSULTER Cependant, ces dernières années,
les difficultés de financement
• Formation, flexisécurité et baisse du coût de la production p. 83 de la protection sociale engen-
(Angèle Malâtre, directrice des études de l’Institut Montaigne, 17.01.2012) drées par la persistance d’une
croissance faible ont amené les
• Les salariés précaires ont de plus en plus tendance à le rester p. 84 pouvoirs publics à renforcer
(Bertrand Bissuel, Le Monde daté du 17.09.2014) ce dernier volet de manière un
peu plus contraignante (stages
• Les intermittents, ces êtres hyperflexibles p. 85 obligatoires), et à rendre moins
(Thomas Sotinel, Le Monde daté du 12.06.2014) généreux les régimes d’indem-
nisation du chômage.

Travail, emploi, chômage 81


UN SUJET PAS À PAS

ZOOM SUR…
Les cinq formes de la flexibilité du
Dissertation : Quels sont
travail

FLEXIBILITÉ
les problèmes engendrés par
QUANTITATIVE EXTERNE
Variation des effectifs en fonc- la situation des jeunes et des seniors
tion des commandes (recours à
l’intérim ou aux CDD).
face à l’emploi ?
FLEXIBILITÉ
QUANTITATIVE INTERNE L’analyse du sujet Le plan détaillé du développement
Modulation de la durée du tra- Le sujet relie les problèmes d’emploi des deux caté- I. Le constat de la situation de l’emploi des jeunes
vail du personnel en fonction du gories extrêmes d’âge et semble les opposer. Une et des seniors
niveau d’activité. analyse fine montre que ce sont deux facettes d’un a) Pour les jeunes, des conditions d’entrée sur le
même état défaillant du marché du travail. L’analyse marché du travail souvent difficiles
FLEXIBILITÉ des conséquences de cette situation permet d’élargir Chômage et précarité liée aux défaillances de
FONCTIONNELLE le débat. qualification.
Utilisation de la polyvalence des b) L’instabilité des fins de carrière, une situation
salariés et de la souplesse de l’orga- La problématique fréquente pour de nombreux seniors
nisation du travail. Les difficultés d’insertion des jeunes et de maintien Les + de 55 ans, variable d’ajustement des effectifs.
des seniors dans l’emploi ne sont pas uniquement c) Deux situations pas nécessairement corrélées
FLEXIBILITÉ liées à la faiblesse de la croissance et des créations Des critères d’embauche différents.
DES RÉMUNÉRATIONS d’emplois. Ces deux groupes d’âge font l’objet de
Fixations des salaires en fonction formes de discrimination qui fragilisent à la fois les II. Des conséquences économiques et sociales qui
des performances individuelles systèmes des retraites et l’intégration sociale d’une hypothèquent l’avenir
et variation des rémunérations part croissante des jeunes. a) La question des systèmes de retraite et de la pro-

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en fonction des résultats de longation de l’activité des seniors
l’entreprise. L’enjeu de l’augmentation du taux d’emploi.
b) Un affaiblissement du rôle intégrateur du travail
FLEXIBILITÉ pour les jeunes générations
PAR EXTERNALISATION Dyssocialisation et anomie.
Recours aux sous-traitants pour
les tâches annexes, extérieures au Ce qu’il ne faut pas faire
« cœur de métier ». • Opposer de manière simpliste les intérêts
des deux groupes d’âge.
• Inversement, ne pas distinguer les problèmes
NOTIONS CLÉS spécifiques de chaque groupe.

ANNUALISATION
DU TEMPS DE TRAVAIL Conclusion
Mode de calcul de la durée du Les problèmes d’emploi des seniors et des jeunes ne
travail qui ne se réfère plus à sont donc pas symétriques et ils engendrent des
la durée hebdomadaire mais à Introduction conséquences économiques et sociales différentes.
la durée annuelle. Elle permet De nombreux pays sont confrontés au double défi Dans un contexte économique fragile, il est difficile
d’adapter la durée du travail aux de l’emploi des jeunes et de celui des seniors. La d’instituer entre ces deux pôles un ordre de priorité.
variations d’activité de l’entreprise. situation sur le marché du travail de ces deux À long terme, il faut réinventer pour les seniors de
groupes d’âge présente des spécificités, notamment nouvelles modalités de cessation de l’activité profes-
NORMES D’EMPLOI de faibles taux d’emploi et un chômage élevé. Il sionnelle. Il semble cependant encore plus urgent de
Règles socialement admises importe donc de dresser le constat de cette situation se donner les moyens d’améliorer l’accueil des jeunes
concernant les modalités d’emploi pour en analyser les conséquences inquiétantes sur dans la société du travail, faute de quoi celui-ci verrait
des salariés (contrat de travail, le plan économique et social. son rôle intégrateur durablement remis en cause.
durée du travail, niveau de salaire,
protection sociale, etc.).
AUTRES SUJETS POSSIBLES SUR CE THÈME
POLYVALENCE
Capacité d’un salarié à occuper Dissertation
plusieurs postes de travail, en adap- – La flexibilité est-elle une solution face à la persistance du chômage ?
tant ses compétences à des tâches – La relation salariale n’est-elle qu’une relation économique ?
différentes en fonction des besoins – Quel est le rôle du travail dans l’intégration sociale ?
de l’entreprise.

82 Travail, emploi, chômage


LES ARTICLES DU

Formation, flexisécurité et baisse


du coût de la production
L
es exemples étrangers La politique de l’emploi affichent de meilleures perfor- de restaurer la compétitivité
montrent que le chô- doit s’appuyer sur trois mances en termes de chômage de nos entreprises et dès lors de
mage de masse n’est piliers pour inverser et de cohésion sociale ont des favoriser l’emploi.
pas une fatalité et qu’il est la courbe du chômage : marchés de l’emploi beaucoup
possible de concilier taux – Assurer une formation de plus flexibles et compétitifs que Pas de réforme
d’emploi élevé et cohésion qualité tout au long de la le nôtre. Pour réduire la dualité du marché du travail
sociale. Le marché de l’emploi vie. En effet, il paraît impos- du marché du travail, les contrats sans un dialogue social
français est confronté à un sible de viser le plein-emploi courts devraient être supprimés de qualité :
triple défi : la faible qualifica- si notre pays continue de au profit d’un contrat à durée La situation que connaît notre
tion d’une partie importante cumuler le double handicap indéterminée pour tous favori- pays mérite une réforme
des actifs, une dualité qui d’une formation initiale qui sant la mobilité et sécurisant les audacieuse et de long terme
oppose fortement insiders et produit 20 % d’élèves sans parcours individuels. en faveur du marché du travail.
outsiders, ainsi qu’un coût de qualification ni diplôme – Diminuer le coût de la pro- Cette réforme ne pourra être
la production trop élevé. Agir d’une part, et d’une formation duction. À rebours du mou- menée sans un dialogue social
sur ces trois leviers ensemble professionnelle qui ne remplit vement observé au sein de de qualité et une implication
permettrait d’inverser la ten- pas ses objectifs d’autre part. l’OCDE, la France a multiplié forte des partenaires sociaux.
dance. La France affiche un La formation initiale doit être les prélèvements sur la masse La France est le pays de l’OCDE

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taux de chômage structurel une priorité absolue et laisser salariale qui ont augmenté de où le taux de syndicalisation
plus élevé que la moyenne une large place à l’alternance, 50 % entre 1980 et 2010. Elle fait est le plus bas. Sans reconquête
des pays de l’OCDE. Près de premier pas vers l’insertion également peser de nombreuses des salariés, le syndicalisme
10 % de la population active professionnelle. Malgré les taxes et impôts sur l’activité poursuivra son déclin et perdra
est au chômage dans notre 27 milliards d’euros qui y des entreprises, représentant davantage encore sa légitimité
pays, soit plus de 4 millions sont consacrés chaque année, un coût important et un facteur de corps intermédiaire. Le
de demandeurs d’emploi. Ce la formation professionnelle de complexité parfois découra- partenariat social allemand,
sont les moins de 25 ans et bénéficie avant tout aux plus geant. Les pays les plus redistri- qui s’appuie sur une forte
les seniors qui sont le plus qualifiés, c’est-à-dire à ceux butifs que sont les pays scandi- autonomie contractuelle des
touchés, la tranche des 25-55 qui en ont le moins besoin. naves imposent beaucoup plus partenaires sociaux et sur un
ans concentrant 80 % des Elle doit être largement lourdement la consommation système de cogestion, demeure
emplois. Cette situation pèse repensée pour cibler priori- que ne le fait la France. Un trans- un exemple dont la France
sur la croissance de notre tairement les demandeurs fert vers la consommation des serait bien avisée de s’inspirer.
pays comme sur sa cohésion d’emplois et les salariés les charges pesant sur le travail, La réforme du marché du travail
sociale. La situation de l’em- plus précaires. notamment des cotisations requiert l’appropriation la plus
ploi est avant tout corrélée à – Assouplir le marché du travail maladie et famille qui ont un large possible par les partenaires
la santé économique de nos pour garantir plus de mobi- caractère universel et ont peu de sociaux et par nos concitoyens
entreprises, particulièrement lité. La France s’illustre par lien avec l’emploi, permettrait des défis qui sont les nôtres
des TPE, PME et les entreprises un marché du travail particu- comme des réponses qui peuvent
de taille intermédiaire (ETI). lièrement rigide qui créé des POURQUOI CET ARTICLE ? leur être apportées. Souhaitons
En effet, ni le secteur public effets de seuil sécurisant pour que la campagne qui s’ouvre per-
dont les effectifs diminuent, ceux qui sont du bon côté de Un plaidoyer pour une réforme mette cette pédagogie.
du marché du travail, qui condui-
ni les grandes entreprises la barrière (les salariés en CDI
rait à plus de flexibilité pour l’en-
dont la croissance s’effectue et les personnels statutaires de treprise, et à plus de sécurité pour
aujourd’hui largement à la fonction publique) et exclut le salarié, à l’image des exemples Angèle Malâtre
l’étranger, ne pourront créer ceux qui multiplient contrats danois et canadien. Une dé- (directrice des études
massivement des emplois courts et périodes d’inactivité. marche ambitieuse, qui nécessi- de l’Institut Montaigne)
terait un dialogue social ouvert.
dans les années à venir. Le Danemark et le Canada, qui Le Monde daté du 17.01.2012

Travail, emploi, chômage 83


LES ARTICLES DU

Les salariés précaires ont de plus


en plus tendance à le rester
L
es salariés qui sont intéri- multiplication des contrats pré- en situation stable, qui « seraient 1990-1994 à 8 % en 2007-2011.
maires ou en CDD ont de caires et le raccourcissement de de moins en moins enclins à quitter « Tout se passe […] comme si,
plus en plus tendance à rester leur durée. Une mission d’intérim leur entreprise, compte tenu de lorsque les seniors quittent leur
dans ces formes précaires d’em- court désormais sur un peu moins l’évolution observée sur le marché emploi, c’est soit pour s’arrêter
ploi. C’est l’un des enseignements de deux semaines, en moyenne, du travail ». définitivement de travailler, soit
d’une étude de l’Institut national contre un peu plus d’un mois Selon l’Insee, la probabilité qu’un pour enchaîner des contrats courts
de la statistique et des études éco- en 1982. Une tendance similaire salarié en CDD ou en intérim jusqu’à la retraite », relève l’Insee.
nomiques (Insee) rendue publique est observée pour les CDD. « occupe un emploi en CDI un an Les métiers où la « rotation » est
mercredi 17 septembre [2014], qui Les contrats de moins de trois mois plus tard ne cesse de diminuer forte sont grosso modo les mêmes
remet ainsi en question l’idée occupent une part de plus en plus sur longue période ». Dès lors, les qu’au début des années 1990 : pro-
selon laquelle les contrats courts grande dans les embauches effec- auteurs de l’étude en concluent fessionnels des arts et spectacles,
constitueraient un sas vers des tuées au cours d’une année : un que « les emplois stables et les manutentionnaires, employés de
activités durables. peu plus de 80 % en 2011, contre emplois instables forment deux l’hôtellerie-restauration… À l’in-
Pour parvenir à cette conclusion, un peu moins de 40 % en 1982. mondes séparés, les emplois ins- verse, les cadres de la banque et
l’Insee s’est intéressé à la « rota- Pour autant, la part des salariés tables constituant une “trappe” de l’assurance demeurent les fonc-
tion » des travailleurs en mesu- en CDI, après avoir baissé de 1982 pour ceux qui les occupent ». tions les plus stables. Dans cer-
rant les entrées et les sorties sur le jusqu’à la fin des années 1990, Sans surprise, ce sont les jeunes tains secteurs, où la rotation était
marché de l’emploi. Cet indicateur reste sensiblement la même qui sont les plus touchés par déjà peu élevée, celle-ci diminue
permet d’obtenir une image plus depuis une décennie : elle s’élève l’instabilité professionnelle : encore – par exemple chez les
fine de l’instabilité qui prévaut aujourd’hui à 87 % des effectifs les 15-24 ans, qui ont un « emploi ingénieurs en informatique et en

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dans le secteur privé. En trente du privé. Ceux qui sont employés à fort taux de rotation », sont télécommunications.
ans, le «  taux de rotation de la pour une durée indéterminée ont « surreprésentés ». Mais la situa-
main-d’œuvre » a quasiment été tendance à rester en poste dans la tion des seniors s’est dégradée, Bertrand Bissuel
multiplié par cinq : en 1982, on même entreprise de plus en plus même si elle reste meilleure que Le Monde daté du 17.09.2014
dénombrait 38 actes « d’embauche longtemps : dix ans en moyenne celle des jeunes : la part des CDD
et de débauche » pour 100 sala- en 2011 contre six en 1982. chez les salariés de 60 ans et plus
riés présents dans une entre- est passée de 2 % pour la période
prise ; en 2011, ce chiffre a bondi « Rigidification
à 177 pour 100. du marché du travail »
Ces évolutions mettent en exergue POURQUOI CET ARTICLE ?
Multiplication « une forme de rigidification du
des contrats précaires marché du travail », estime l’Insee. La spirale de la précarité est de plus en plus un piège dont il est difficile de
Le phénomène a d’abord été D’un côté, il y a « un stock d’emplois sortir. À l’inverse, la mobilité des salariés en CDI a tendance à diminuer.
entretenu par le développement instables », dont la proportion n’a Deux évolutions qui renforcent encore le dualisme d’un marché du tra-
des CDD. Ensuite, au cours des pas bougé depuis 2000, « mais qui vail ravagé par l’absence de croissance.
années 2000, deux autres facteurs sont occupés sur la base de contrats
ont joué un rôle déterminant dans de travail de durée de plus en plus
cette explosion de la rotation : la courte ». De l’autre, des travailleurs

84 Travail, emploi, chômage


LES ARTICLES DU

Les intermittents,
ces êtres hyperflexibles
L
a solidarité se mesure chiche- modifications de leur statut qui Comme le rappelait un article du salariés permanents de grosses
ment, et les intermittents rognent sur leurs revenus et leurs Nouvel Observateur du 22 mai, structures, privées ou publiques,
du spectacle en font la dure conditions d’indemnisation sans les intermittents du cinéma (qui que leurs employeurs soucieux
expérience. Le mouvement qu’ils les remettre radicalement en ques- gagnent généralement mieux d’économies préfèrent considérer
ont déclenché pour empêcher tion, et que ce genre d’avanies est leur vie que leurs homologues du comme des intermittents, alors
l’agrément de la nouvelle conven- aujourd’hui largement répandu spectacle vivant) ne savent pas au qu’ils occupent des emplois à
tion de l’assurance-chômage n’a en dehors des professions du spec- début de l’été s’ils le passeront avec temps complet. Également sou-
pas rallié d’autres partisans que tacle, le reste du monde salarié a leur famille ou sur un plateau loin vent citée, la petite minorité de
les gens du spectacle, directeurs du mal à comprendre la force de de chez eux. Ils sont par ailleurs privilégiés qui vit plus que confor-
de festivals, réalisateurs. Deux leur indignation. à la merci de la conjoncture, et tablement tout en bénéficiant des
centrales syndicales, la CFDT et Comble d’indignité, l’un des pre- nombre d’entre eux ont vu leur avantages du système.
FO, s’opposent à leurs revendica- miers faits d’armes de cette cam- activité baisser en même temps L’existence de ces catégories ne
tions et chaque article qui leur est pagne, l’occupation du Carreau du que le nombre des tournages de peut masquer la réalité principale
consacré sur Internet déclenche un Temple par des intermittents du longs-métrages. du système : son hyperflexibi-
flot de commentaires défavorables spectacle, alors qu’une exposition lité. Il a longtemps été tenu pour
à leur mouvement. Le Medef reste allait y ouvrir, a mis en lumière la Précarité de l’emploi acquis que celle-ci avait pour
silencieux, qui, pendant la négo- misère d’autres artistes – ceux des Dans un rapport remis en 2013, le contrepartie des conditions
ciation de la nouvelle convention, arts visuels – qui bénéficient de député socialiste Jean-Patrick Gille, d’indemnisation particulières. Les
avait formulé le souhait de voir garanties bien moindres que celles qui vient d’être nommé médiateur intermittents en lutte estiment
disparaître le statut spécifique dont jouissent les gens du spec- dans ce conflit, faisait remarquer que celles-ci sont le corollaire de

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des gens du spectacle, codifié tacle en matière d’indemnisation que cette souplesse du secteur la précarité de l’emploi, et qu’elles
par les annexes VIII et X de cette du chômage, de couverture sociale résulte d’un choix maintenant devraient être étendues à tous
convention. ou de droits à la retraite. ancien. Alors que dans les années les travailleurs qui ne bénéficient
Ces trublions, dont la grève a pour Ces tombereaux d’invectives ont qui ont suivi la Libération, la ten- pas d’un emploi stable. Dans le
l’instant provoqué l’annulation fini par masquer la réalité de dance était à la réglementation reste du monde de la culture, on
d’une manifestation financée par l’économie de l’intermittence, des professions, avec attribution estime que ces singularités sont
les deniers publics (Le Printemps d’une grande modernité. Ce n’est de cartes professionnelles, mono- une reconnaissance du statut par-
des comédiens de Montpellier, peut-être pas par pur sentimenta- poles syndicaux, les professions ticulier des artistes.
subventionné surtout par le lisme que l’ancienne présidente artistiques se sont ouvertes sans Reste que la disparition du régime
département de l’Hérault), sont du Medef, Laurence Parisot, a été condition de diplômes ou d’appar- aurait au moins une de ces deux
dépeints par leurs contempteurs l’une des rares personnalités exté- tenance à telle ou telle organisa- conséquences : une baisse bru-
comme des privilégiés (pour un rieures au monde du spectacle à tion – syndicale ou corporative. tale du nombre des intermittents
moindre travail, ils ont le droit voler au secours des opposants à Combinée à une demande crois- et donc de l’offre culturelle en
d’être indemnisés plus longtemps) la nouvelle convention. Comment sante qui résulte aussi bien de France (et l’on se souviendra à
qui vivent au crochet d’une col- ne pas rêver, quand on est entre- l’extension des temps de loisir que cette occasion qu’un récent rap-
lectivité (les cotisants au régime preneur, à un marché du travail des politiques culturelles (décen- port a démontré que l’investis-
général) qui de toute façon ne où la main-d’œuvre qualifiée est tralisation, éducation artistique...), sement public en la matière était
va pas voir leurs productions. abondante, prête à travailler à tout cette ouverture et cette flexibilité particulièrement rentable), ou
Comme ils s’élèvent contre des moment, dans tous les endroits ? ont entraîné une croissance très la relégation des professionnels
rapide du nombre de profession- du spectacle à la vie de bohème,
POURQUOI CET ARTICLE ? nels des arts – du spectacle comme vivant dans un galetas, sujets aux
des autres. Ils étaient 316 432 équivalents contemporains de
Les intermittents du spectacle font souvent, à leurs dépens, la une des en 2010, un peu plus de 1 % du la consomption. Ce serait recon-
médias. Ils sont pourtant parmi les salariés les plus touchés par l’emploi nombre total des actifs. naître aux intermittents un statut
flexible et précaire. Dans un pays où la culture est un support économique On a maintes fois rappelé que, particulier, celui d’artiste maudit.
irremplaçable, serait-il raisonnable de faire disparaître leur régime de pro- dans cette masse, on dénombre un
tection sociale ? certain nombre de fraudeurs d’une Thomas Sotinel
part et, d’autre part, une masse de Le Monde daté du 12.06.2014

Travail, emploi, chômage 85


L’ESSENTIEL DU COURS

NOTIONS CLÉS
DÉRÉGLEMENTATION
C’est la suppression ou l’assou-
Quelles politiques
plissement des règles encadrant
l’emploi d’un salarié (durée du
contrat, licenciement, protection
sociale, rémunération, etc.). La
pour l’emploi ?
D
dérèglementation débouche sur
la flexibilité du contrat de travail. ans les pays développés, le chômage de masse perdure
QUALIFICATION
et les mesures prises par le pouvoir politique se révèlent
Aptitudes professionnelles impuissantes à le faire reculer. Les causes du chômage
acquises par un travailleur par la et les solutions pour le combattre donnent lieu à des analyses idéo-
formation initiale, la formation
continue et l’expérience. logiques divergentes sur la question.
RELANCE Les évolutions de l’emploi à des interprétations causales divergentes et à des
Cette politique économique vise à Depuis un demi-siècle, l’emploi dans les pays propositions contrastées de politiques d’emploi.
redynamiser le rythme de l’activité développés a connu des évolutions significatives : L’analyse d’inspiration keynésienne considère
économique. Elle peut se faire en salarisation, tertiarisation, féminisation, pré- que le sous-emploi est lié à l’insuffisance de la
cherchant à augmenter les reve- carisation, accroissement du niveau moyen des demande globale, les entreprises alignant leur
nus des ménages pour que ceux-ci qualifications. demande de main-d’œuvre sur les anticipations
accroissent leur consommation Ces évolutions se retrouvent, avec des nuances, dans des carnets de commandes. Les keynésiens pré-
(relance par la consommation). Elle la plupart des grands pays développés. Certains conisent donc des politiques de relance par la
peut aussi privilégier les mesures témoignent cependant de spécificités liées à des demande, en agissant sur les deux leviers de
en direction des entreprises pour conditions historiques, géographiques, sociales ou la consommation des ménages et de l’inves-
que celles-ci augmentent leurs culturelles particulières : l’Allemagne conserve, par tissement des entreprises, le cercle vertueux

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achats d’équipements (relance par exemple, une proportion plus importante d’emplois de la consommation et de l’investissement ne pou-
l’investissement). industriels. Autres exemples : le travail à temps partiel vant être réactivé que par une action volontariste de
est beaucoup plus répandu aux Pays-Bas qu’en France l’État. Celui-ci accroît ses propres dépenses (inves-
SEGMENTATION et le taux d’activité des femmes en Italie est à peine tissements publics, dépenses sociales) et enclenche
DU MARCHÉ DU TRAVAIL supérieur à 50 %. le mécanisme du « multiplicateur d’investisse-
Fracture du marché du travail La robotisation du travail : une des causes du chômage ?
ment », qui doit engendrer des vagues succes-
en segments où les conditions sives de distribution de revenus
du contrat de travail ne sont pas (salaires et profits) en redynami-
homogènes (contrats à durée sant l’activité économique.
indéterminée/contrats précaires, Les limites de ces mesures de
emplois qualifiés/emplois non relance sont l’endettement public
qualifiés, etc.). antérieur (qui limite les possibi-
lités de dépenses nouvelles), le
TAUX DE CHÔMAGE risque d’apparition de tensions
Il s’agit du rapport, exprimé en %, inflationnistes, et enfin l’évolu-
du nombre de chômeurs à la tion de la productivité. En effet,
population active. La formule de le lien entre croissance et création
calcul est : nombre de chômeurs/ d’emplois n’est pas mécanique.
population active totale × 100. Si les gains de productivité sont
Attention : les chômeurs font forts, la croissance de la produc-
partie de la population active, ils tion peut se faire sans créations
sont donc à la fois au numérateur nettes d’emplois.
et au dénominateur du rapport. L’analyse d’inspiration néoclas-
sique considère que le chômage
TRAPPES À INACTIVITÉ s’explique par un coût trop élevé
Selon les économistes d’inspiration du travail, dissuadant les entre-
néoclassique, ce concept désigne prises d’avoir recours à ce facteur
les incitations à rester au chômage de production, en lui préférant
que développeraient l’aide sociale les modes de production utilisant
et les allocations chômage en Les analyses du chômage plus de capital technique, ou les incitant à se
procurant aux chômeurs des Les quatre dernières décennies ont été marquées par délocaliser vers les pays à bas salaires. Les solutions
ressources trop peu inférieures à la montée du chômage de masse qui, dans la plupart proposées par les politiques néoclassiques sont
ce que leur apporterait un retour des pays, approche voire dépasse la barre des 10 % donc d’abaisser le coût du travail en s’attaquant à
à l’emploi. de la population active. Cette situation donne lieu l’idée même de salaire minimum et en diminuant

86 Travail, emploi, chômage


L’ESSENTIEL DU COURS

les charges sociales pesant sur les salaires. Ce cou- l’intégration sociale du chômeur par la pauvreté ZOOM SUR…
rant d’analyse préconise l’abaissement voire la qu’elle engendre et par la perte de l’identité sociale.
suppression de l’aide financière aux chômeurs Elle peut conduire à l’affaiblissement de la socia- La machine et le chômage : au cours
qui dissuaderait ceux-ci de rechercher activement bilité en entraîner certains vers des processus de de l’histoire, un changement de pers-
un emploi, le gain marginal de la reprise d’emploi « disqualification » (Serge Paugam) ou de « désaf- pective à travers quatre citations
étant supposé peu incitatif par rapport au montant filiation » (Robert Castel). Ces situations portent
de l’aide. Ces dispositifs d’aide sont qualifiés de les germes d’une remise en cause du lien social « Les machines nous promettaient
« trappes à inactivité ». et des fondements mêmes du vivre-ensemble. De un surcroît de richesse ; elles ont
Enfin, certaines analyses considèrent que le chô- même, la précarité est destructrice de certaines tenu parole, mais en nous dotant
mage est de nature structurelle, engendré par le composantes du contrat social, notamment la du même coup d’un surcroît
fonctionnement rigide du marché du travail et par légitimité du travail comme source normale de de misère. Elles nous promet-
l’inadaptation qualitative de l’offre de travail à la subsistance et de bien-être. taient la liberté ; je vais prouver
demande de travail émanant de l’appareil productif. qu’elles nous ont apporté l’escla-
La solution serait de flexibiliser le marché du travail vage. » (Pierre-Joseph Proudhon,
en réduisant les rigidités empêchant les ajustements. Philosophie de la misère, 1846.)
Ces politiques s’inscrivent, elles aussi, dans une
perspective néoclassique, et elles prônent la flexi- « Le progrès technique ne chasse
bilisation des contrats de travail, la libéralisation pas les hommes de la production ;
du licenciement, la déréglementation de la durée il permet seulement de travailler
de travail et l’introduction de la souplesse dans la moins dur et moins longtemps.
négociation des salaires. Le bilan de ces politiques Mais il les oblige à changer sans
mises en œuvre depuis trente ans n’est pas très cesse de métier pour maintenir
convaincant. l’indispensable concordance entre
Il reste à envisager les politiques visant à réduire les choses produites et les choses
l’inadaptation qualitative de l’offre et la demande de consommées. » (Jean Fourastié,
travail. Ces politiques passent par une requalification Pourquoi nous travaillons, 1959.)
de la main-d’œuvre, le développement de filières de
formation adaptées aux technologies nouvelles, « La machine a jusqu’ici créé

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mais aussi l’aide à la mobilité professionnelle ou à directement ou indirectement
la mobilité géographique. Ces mesures supposent beaucoup plus d’emplois qu’elle
une individualisation du traitement du chômage n’en a supprimés » (Alfred Sauvy,
pour favoriser l’intégration ou le retour à l’emploi. Mythologie de notre temps, 1971.)

Chômage et précarité, « La vieille logique qui consiste


des facteurs de fragilisation à dire que les avancées technolo-
du lien social giques et les gains de productivité
Les recettes traditionnellement prônées par les éco- détruisent d’anciens emplois mais
nomistes, qu’ils soient néoclassiques ou keynésiens, Le chômage a contribué, depuis des années, à en créent autant de nouveaux n’est
ont montré les limites de leur efficacité face au triple déstabiliser les relations sociales. Une « culture » plus vraie aujourd’hui. »
défi que constituent la mondialisation, une révolu- du chômage permanent s’est installée, et ce qui (Jérémy Rifkin, La Fin du travail,
tion technologique accélérée et le ralentissement était inacceptable politiquement et socialement 2006.)
désormais chronique de la croissance économique. au milieu des années 1960 est devenu banalement
Mais l’expérience accumulée au cours de cette quotidien. Nos sociétés se résignent au chômage
période nous apprend que les politiques d’emploi sans véritablement mesurer à quel point, insidieu- REPÈRE
ne peuvent se résumer à des recettes mécaniques. sement, ce dernier mine, par exemple, l’accès
La précarité et plus encore le chômage ont, en d’une partie des jeunes générations à la citoyen- Le débat sur les effets du progrès
effet, des conséquences sociales et politiques neté en portant notamment atteinte au statut du technique sur l’emploi peut se
détestables, dont la puissance publique ne peut se travail et aux valeurs qui, traditionnellement, lui condenser autour de la formule
désintéresser. La perte durable d’emploi fragilise sont associées.  qui résume les relations entre
croissance, productivité et
emploi : variation de l’emploi
= variation du PIB − variation de
DEUX ARTICLES DU MONDE À CONSULTER la productivité par tête.
Autrement dit, l’augmentation
• Précarité : la voie du plein-emploi ? p. 90-91 de la productivité a des effets
(Valérie Segond, Le Monde daté du 30.06.2015) néfastes sur l’emploi si elle est
supérieure à la croissance de la
• Chômage : la croissance n’est pas la solution p. 92 production. Ou encore, l’emploi
(Alain Euzéby, Le Monde daté du 30.06.2013) ne peut progresser que si la
croissance de la production est
supérieure à l’accroissement de
la productivité

Travail, emploi, chômage 87


UN SUJET PAS À PAS

ZOOM SUR…
Une opposition théorique majeure :
Dissertation : La détention
le rôle de l’État face au chômage
Les mesures de politique publique
préconisées pour combattre le
d’un diplôme d’enseignement
chômage dépendent évidemment
des analyses que les théories supérieur favorise-t-elle l’insertion
économiques font de la situation
dégradée du marché du travail.
sur le marché du travail ?
ANALYSE D’INSPIRATION
NÉOCLASSIQUE L’analyse du sujet devant lesquels tous les postulants ne sont pas égaux.
L’analyse d’inspiration néoclas- Ce sujet fait référence au thème du marché du travail. Nous nous attacherons donc à montrer comment le
sique considère que le chômage, Mais il exige aussi des emprunts à d’autres parties diplôme facilite les conditions de l’insertion dans la
notamment lorsqu’il est durable, du cours de terminale, notamment au thème de la vie active, mais aussi quelles sont les limites de son
est la conséquence d’un coût du mobilité sociale et de l’influence du capital social sur efficacité dans le processus d’une intégration réussie
travail trop élevé par rapport à son les parcours individuels. Le plan est assez classique- dans le monde du travail.
prix d’équilibre, celui qui résulte- ment du type « oui… mais ».
rait d’un libre ajustement de la Le plan détaillé du développement
demande et de l’offre de travail. La problématique I. Le diplôme supérieur, un indéniable avantage
Les économistes néoclassiques Le diplôme supérieur est un outil globalement pour l’insertion sur le marché du travail
préconisent donc d’alléger ce coût efficace d’insertion sur le marché du travail et un a) Une prime à l’évitement du chômage
soit par la baisse ou la stagnation instrument de progression professionnelle, mais, b) Une protection relative contre la précarité
des salaires soit en diminuant pour certaines catégories, ce levier ne fonctionne que c) Des avantages de carrière évidents
les charges sociales qui servent à de manière imparfaite.
financer la protection sociale. Ces II. Une condition parfois insuffisante pour une
auteurs mettent également en insertion réussie

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cause ce qu’ils considèrent comme a) Des exceptions liées à la structure des qualifications
des rigidités du marché du travail demandées
et réclament qu’on y réintroduise b) La situation spécifique des femmes diplômées
de la flexibilité (sur les contrats, la c) Le poids du capital social et culturel relativise
durée du travail, les rémunérations, l’impact du diplôme
les procédures de licenciement,
etc.) Ce qu’il ne faut pas faire
• Ne raisonner que de manière globale
ANALYSE D’INSPIRATION en omettant d’aborder les défaillances qualitatives
KEYNÉSIENNE dans l’adéquation des diplômes aux besoins
L’analyse d’inspiration keyné- du marché du travail.
sienne prend l’exact contre- • Ne pas dégager les autres facteurs d’insertion
pied de ces conclusions et que constitue la détention de capital économique
considère que le chômage de ou social.
masse est essentiellement la
conséquence d’une insuffisance Introduction
de la demande engendrant un En 2007, le taux de chômage des jeunes hommes Conclusion
niveau d’activité économique sortis du système éducatif en 2004 s’élevait à 29 % Le diplôme d’enseignement supérieur est aujourd’hui
insuffisant pour utiliser toute pour les non diplômés, contre 2 % pour les titu- au cœur de la plupart des stratégies d’insertion sur le
la main-d’oeuvre disponible. laires d’un diplôme d’ingénieur ou d’une école de marché du travail. Il est, de ce fait, l’objet d’une
Elle préconise des politiques commerce. Cette fracture face à l’emploi montre demande sociale très forte et investi d’espérances
de relance de la demande par que la détention d’un diplôme post-bac représente individuelles. Face à ces attentes, la réalité des faits
l’accroissement de la consom- aujourd’hui un atout majeur face au chômage et à la montre que cette fascination collective peut être
mation des ménages (hausse des précarité. Pourtant, le diplôme n’est plus un passeport porteuse d’une part d’illusion. Le sésame n’ouvre pas
revenus salariaux et des revenus absolu, car une insertion réussie dépend de multiples toutes les portes et son efficacité dépend largement
de transfert), par des mesures facteurs, économiques mais aussi sociaux et culturels, de ses conditions d’accompagnement.
fiscales et financières en faveur
de l’investissement productif
des entrepr ises, enfin par AUTRES SUJETS POSSIBLES SUR CE THÈME
l’accroissement des dépenses
publiques d’investissement Dissertation
(grands travaux éventuelle- – L’intervention de l’État peut-elle permettre d’améliorer la situation de l’emploi ?
ment financés par un déficit – En quoi l’action des pouvoirs publics contre le chômage fait-elle l’objet d’oppositions théoriques ?
budgétaire).

88 Travail, emploi, chômage


UN SUJET PAS À PAS

ZOOM SUR…
Dissertation : Le chômage L’évolution du chômage

remet-il nécessairement en cause Le chômage a commencé à croître


en France à partir du milieu des
années 1970 : en 1975, le taux

l’intégration sociale ? de chômage était de 3,5 % de la


population active, en 1981 de
6 %, en 1990 de 8 %. Il atteint
L’analyse du sujet elles concernent aussi l’intégration des chômeurs 10 % en 1994. Depuis, il oscille
Le sujet croise un regard économique et un regard à la vie sociale. Il faut cependant reconnaître entre 7,5 et 10,7 % en métropole.
sociologique. Il faut rendre compte de cette double que la perte d’emploi n’est pas nécessairement Fin août 2015, il touche 3 571 600
dimension en envisageant les conséquences finan- synonyme de marginalisation car des dispositifs personnes (chômeurs de caté-
cières et matérielles du chômage mais aussi les permettent d’amortir les conséquences matérielles gorie A n’ayant pas travaillé
dégâts qu’il peut provoquer sur la sociabilité et du chômage et de réintégrer professionnellement pendant la période concernée),
l’intégration de l’individu qui y est soumis de les demandeurs d’emploi. Le chômage de longue soit un taux de chômage de 10 %.
manière prolongée. durée, en revanche, a des effets destructeurs sur le
lien social et politique. L’indemnisation du chômage
Elle est prise en charge par le
Ce qu’il ne faut pas faire Le plan détaillé régime de l’assurance chômage,
• Analyser le sujet en omettant de tenir compte
I. Le chômage ne conduit pas inéluctablement à géré par l’Unedic, et versée par
de l’adverbe « nécessairement » et tomber dans
la caricature sur le risque de désocialisation une altération de l’intégration sociale Pôle emploi. Son financement
de tous les chômeurs. a) Un soutien financier indispensable mais soumis est assuré par les cotisations des
• Ne pas mettre en relation les risques spécifiques à des conditions restrictives salariés et des employeurs. Son
engendrés par le chômage lorsqu’il se conjugue Une indemnisation sous conditions (niveau et versement est conditionné par
avec d’autres « accidents » de la vie. durée). Absence d’indemnisation pour les primo- une activité antérieure d’au moins
arrivants sur le marché du travail. Accès au revenu quatre mois et sa durée est égale à
de solidarité active (RSA) à partir de 25 ans. la durée d’activité antérieure, avec

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b) Formation et réinsertion sur le marché du travail un maximum de vingt-quatre
Dispositifs de réinsertion. Aide à la recherche mois pour les moins de 50 ans,
d’emploi. Emplois aidés ciblés sur les catégories de trente-six mois pour les plus de
les plus vulnérables. Reconversion professionnelle 50 ans. Le montant de l’indemni-
financée surtout par les Régions. Maintien de sation dépend du montant du
l’employabilité. salaire antérieur : elle atteint
75 % pour les salaires inférieurs
II. Les ravages du chômage de longue durée sur à 1 128 euros (au 1er  juillet 2012)
l’intégration sociale et son pourcentage est ensuite
a) La spirale de la pauvreté dégressif quand on monte dans
Hausse de la durée moyenne du chômage. Perte l’échelle des salaires.
des droits à l’indemnisation. Descente vers la Lorsque le chômeur a épuisé ses
pauvreté. Revenu de solidarité active. Pauvreté en droits à indemnisation par l’assu-
conditions de vie. rance chômage, ce sont les dispo-
b) Isolement social et marginalisation sitifs de solidarité qui prennent
Chômage et « accidents de la vie ». Processus le relais.
de « désaffiliation » (R. Castel). Perte de l’iden-
tité sociale. Disqualification sociale (S. Paugam).
Désocialisation. Le revenu de solidarité active (RSA)
Le RSA a pour objectif de garan-
Conclusion tir un revenu minimum aux
La problématique Nos sociétés développées se sont accoutumées à la personnes sans ressources ou à
Les dispositifs de prise en charge permettent à une présence permanente d’un volant de chômage de ressources faibles. Son montant
large partie des chômeurs d’échapper au risque masse, sans que cette situation provoque les forfaitaire (« RSA socle »), en cas
de l’isolement social. Cependant, le chômage de explosions sociales que certains prédisaient. Les d’absence totale de ressources,
longue durée peut conduire à mettre en danger ravages du chômage sont sournois et souterrains. Ils est de 524,16 euros pour une
l’intégration sociale des personnes concernées. fragilisent les relations sociales de manière insidieuse personne seule (au 1er septembre
en installant une société « à deux vitesses ». Le rapport 2015). En cas de revenus d’activité,
Introduction au travail construit encore de manière prioritaire le il consiste en un complément de
La persistance d’un chômage de masse élevé, socle du lien social, mais une partie du corps social est revenu permettant d’atteindre un
depuis quatre décennies dans les grands pays déve- privée de ce support d’intégration. Le fait que ce fléau niveau de revenu garanti (« RSA
loppés, engendre des conséquences dramatiques touche plus particulièrement les jeunes générations chapeau »), calculé en fonction de
pour une partie de ceux qui en sont victimes. est, de ce point de vue, une source d’inquiétude pour la composition du ménage et des
Ces conséquences sont d’abord matérielles, mais le futur. charges de famille.

Travail, emploi, chômage 89


LES ARTICLES DU

Précarité : la voie du plein-emploi ?


Sécurité de l’emploi ou précarité croissante du travail ? Avec la crise, les pays sont
confrontés à un vrai débat de fond sur les réformes à mener pour résorber le chômage,
entre une protection accrue des travailleurs et un assouplissement des contrats pour
favoriser les embauches.

«E
t si le travail était la l’assouplissement du recours se sont retrouvées dans des En fait, note Hélène Garner chez
solution  ?  », inter- aux CDD, intérim et autres emplois à temps partiel ou en France Stratégie, en Allemagne,
rogent cette année contrats courts de toute nature a indépendant. En Allemagne, «  on ne sort pas des mini-jobs.
les Rencontres économiques été au coeur des réformes Hartz c’est près de 8 millions de per- En France aussi, on voit bien que
d’Aix, qui se dérouleront du 3 au de 2002 à 2005, qui ont créé sonnes qui occupent un mini- la transition entre un emploi
5 juillet. Le travail à tout prix ? les « mini-jobs » à 450 euros job à 450 euros par mois, parfois précaire et un emploi stable est
Dit autrement, vaut-il mieux sans cotisations et sans cou- en second emploi ou en com- à la fois rare et de plus en plus
être un travailleur pauvre ou verture sociale, les « midijobs » plément d’autres revenus. Le longue  ». Selon les enquêtes
un chômeur pauvre ? Un travail- à 800 euros, avec cotisations pari de ces politiques est que le Emploi de l’Insee, pas plus
leur précaire, incertain sur son allégées et couverture sociale, retour à l’emploi permet à celui de 18,4 % des titulaires d’un
lendemain, ou un chômeur cer- et même les « ein euro jobs », qui est sorti du marché du tra- contrat temporaire en 2011
tain de ne jamais revenir dans réservés aux chômeurs tou- vail d’entrer dans une nouvelle occupaient un CDI en 2012. En
l’emploi protégé ? chant une indemnité pour les dynamique, comme le résume 2007, ce chiffre atteignait 24 %.
Des questions qui ont inspiré travaux d’intérêt public. Jean-Hervé Lorenzi, président Le fameux tremplin serait-il
toutes les réformes du marché du Cercle des économistes : devenu une trappe à précarité ?
du travail depuis quinze ans Une nouvelle dynamique « Il faut accepter d’entrer dans Or l’installation dans ces statuts

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en Europe : en Allemagne dès Comme le résume la note un emploi à des conditions pose plusieurs problèmes. Marc
le début des années 2000, en « Trésor éco » consacrée aux moindres, car cela permet de se Ferracci : « La précarité est mul-
Irlande et au Royaume-Uni, réformes Hartz : avec 2,5 mil- former. Et au bout de quelque tidimensionnelle, et porte à la
où l’on a laissé les «  contrats lions d’emplois créés entre 2004 temps, la rémunération tend à fois sur la situation présente et
zéro heure  » se développer. et 2012, l’Allemagne a vu son rejoindre la productivité réelle à venir. » C’est, entre autres, être
Mais aussi dans des pays où les chômage divisé par deux et de l’employé. » condamné à toucher un salaire
règles ont toujours été très pro- son taux d’emploi atteindre Mais au bout de combien de très bas, en raison des exonéra-
tectrices des salariés, comme 73,3 % en 2013 quand la France temps ? Dit autrement, ces tions de charges qui leur sont
l’Espagne, le Portugal et l’Italie. est à 64 %. « A court terme, ces emplois précaires et peu payés attachées. C’est avoir moins de
La France, elle, n’a «  pas choisi réformes ont un impact positif sont-ils des tremplins vers des droits à l’indemnisation contre
de développer les recrutements sur l’emploi parce qu’elles emplois stables et de qualité ? le chômage, moins d’accès à
précaires et les très bas salaires », font revenir sur le marché du Ce serait le cas si les employeurs la formation professionnelle.
dit Véronique Deprez Boudier, travail des personnes qui s’en étaient prêts à abandonner les La précarité, ce n’est donc pas
chef du département travail et étaient retirées  », explique avantages de ces statuts. En seulement un contrat court :
emploi chez France Stratégie. Andrea Bassanini, économiste Allemagne, relève le récent c’est un phénomène cumulatif,
«  On a cherché à privilégier la à l’OCDE. rapport Pisani-Enderlein, les un engrenage.
qualité et la quantité de tra- Augmenter le taux d’emploi faibles cotisations salariales sur
vail pour qu’un maximum de fut aussi l’objectif de la poli- les mini-jobs ont surtout incité POURQUOI CET ARTICLE ?
personnes occupe des emplois tique de l’emploi menée au les employeurs à y maintenir
de qualité. L’objectif était d’as- Royaume-Uni depuis les années leurs employés, car à partir de Les « rigidités » du marché du
surer un niveau de revenus plus 1990, et plus encore depuis 800 euros, le taux des cotisa- travail sont souvent accusées
homogène. Est-ce que le prix à la crise, comme l’explique tions sociales double. «  Selon d’engendrer du chômage. Faut-il,
par la flexibilisation du contrat
payer est d’avoir plus de 10 % de Stephen Wyber, conseiller social les conclusions de la Fondation
de travail, accepter le développe-
chômage ? » à l’ambassade du Royaume-Uni allemande pour la recherche
ment de la précarité ? Les expé-
Devant l’échec de la stra- à Paris : « L’objectif a été d’enri- sociale, relève Marc Ferracci,
riences allemande, britannique
tégie française, tandis que chir la croissance en emplois en économiste au Crest et membre
ou néerlandaise montrent que
l’Allemagne, le Royaume-Uni, augmentant le taux d’emploi et du Cercle des économistes, les cette voie comporte des risques
l’Autriche sont revenus au plein- ce, quelles que soient la qualité et mini-jobs ne sont une passerelle à long terme et qu’elle exige une
emploi, la question ne peut plus la qualification de ces emplois. » vers des CDI à temps plein que politique de sécurisation des par-
être éludée : la précarité au Cette hausse a, en effet, surtout pour moins de 10  % de leurs cours professionnels ainsi qu’une
travail est-elle la nouvelle voie profité à des personnes peu ou titulaires. » aide active de retour à l’emploi.
du plein-emploi ? Outre-Rhin, moyennement qualifiées, qui

90 Travail, emploi, chômage


LES ARTICLES DU

C’est également un problème derniers. «  Aujourd’hui, recon- plus d’emplois, le rebond des plein-emploi étaient ailleurs :
pour les systèmes d’assurance- naît Stephen Wyber à l’ambas- embauches ne venant qu’après les Allemands ont bénéficié
chômage ensuite. « La surutili- sade du Royaume-Uni, le défi coup. Un mécanisme particu- de la croissance soutenue en
sation des CDD, qui représentent pour les cinq prochaines années lièrement net dans les périodes Europe au début des années
84 % des embauches, génère des est d’élever la qualification de de reprise économique, comme 2000 et le Royaume- Uni a pu
périodes de chômage automa- la population pour accélérer aujourd’hui. «  Dans l’accélé- dévaluer sa monnaie pour sou-
tiques entre deux contrats, dit les gains de productivité et la ration du cycle économique, tenir la sienne.
Stéphane Carcillo, économiste qualité des emplois. » explique Andréa Bassanini Le réseau allemand des éco-
à l’OCDE. Pour les employeurs, Les Allemands ont bien compris de l’OCDE, la réforme du CDI nomistes du travail, IZA, a
c’est un moyen de transférer le risque et n’ont pas précarisé et l’assouplissement du droit démontré que c’était surtout
sur l’assurance-chômage, donc tout l’emploi : «  Seuls les CDD du licenciement accroissent la l’amélioration du service
sur les autres, le coût de leur et l’intérim ont été flexibilisés richesse en emplois de la reprise, de l’emploi, en particulier le
flexibilité. » à l’extrême, note Eric Heyer, en particulier en emplois de fait d’avoir doublé le temps
Emplois courts et peu qualifiés économiste à l’OFCE. On a qualité, car ils poussent les d’encadrement des chômeurs,
Enfin, à long terme, les effets précarisé les précaires, mais entreprises à prendre des qui avait accru fortement
sur l’économie de l’explosion les CDI allemands restent plus risques. » Et d’ajouter : « Cette les chances d’un chômeur
de ces emplois courts et peu protecteurs que les CDI français. réforme a pour effet d’accroître de retrouver un emploi. Au
qualifiés sont ambivalents : L’Allemagne a voulu préserver la productivité et, partant, la Royaume-Uni, ce sont les « job
ils rendent certes l’économie ses emplois qualifiés dans l’in- croissance. » centers », où ont été regroupées
ultra-flexible et permettent de dustrie, où le CDI est la forme L’effet de la réforme du CDI, la formation, l’orientation et les
mieux traverser les périodes dominante du contrat de travail, que le gouvernement français prestations aux chômeurs, qui
de crise. Mais dans le même et lui permettre d’abaisser ses n’a pas voulu envisager, est ont été déterminants.
temps, ils orientent durable- autres coûts, en particulier dans d’autant plus bénéfique qu’en En fait, à long terme, c’est la
ment l’économie vers cette les services, en concentrant la favorisant le passage du CDD sécurisation qui marche : celle
sous-qualification de l’emploi. flexibilité sur les emplois tempo- au CDI elle contribue à casser le du chômeur qui se voit pris en
A l’échelle de l’entreprise, une raires et peu qualifiés. » dualisme du marché du travail main jusqu’au bout. Celle de
société qui n’emploie que des C’est pourquoi les politiques entre ultra-protégés et ultra- l’employeur qui sait où il va

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CDD n’investit pas dans la for- de précarisation du travail à précaires. C’est ce qu’a voulu quand il prend un risque sur
mation et ne construit pas de outrance, qui limitent la casse faire l’Italie, avec son « Jobs Act » quelqu’un. Mais il y a des
vraie spécialisation. en période de crise, ne peuvent de 2014, qui a abaissé le coût du manières très différentes d’y
A l’échelle d’un pays, cela être que transitoires. Ces der- licenciement des CDI, tout en arriver, comme l’explique Eric
peut commencer à poser pro- niers mois, on a vu réapparaître assouplissant le recours au CDD. Heyer : « Soit à la scandinave, en
blème, comme aujourd’hui des verrous dans les pays qui « L’idée est de recréer de la conti- accordant une indemnisation
au Royaume-Uni, où la hausse avaient ouvert en grand les nuité entre les deux en répar- du chômage généreuse et un
du travail précaire et peu qua- vannes du travail atypique. tissant le risque économique encadrement efficace de retour
lifié pèse déjà sur les gains Depuis le début de l’année, de la fin d’un contrat entre les à l’emploi. Soit à l’américaine,
de productivité du pays. «  La l’Allemagne a un smic universel CDI et les CDD », explique Marc où le gouvernement assure une
productivité a tellement ralenti à 8,50 euros. Et les Pays-Bas, Ferracci. croissance économique de 3  %
que les salaires réels n’ont pas qui ont durci la possibilité de C’était précisément l’inspira- l’an qui garantit au chômeur de
augmenté comme ils auraient recourir aux contrats courts, ont tion du contrat unique proposé, trouver rapidement un emploi.
dû le faire dans une situation limité à six mois le « travail sur dès 2003, par les économistes Cette priorité absolue à la crois-
de plein-emploi  », note l’Insee appel », autre nom du « contrat Olivier Blanchard et Jean sance est au cœur du contrat
dans sa dernière Note de zéro heure ». Tirole. Sécuriser le coût des social américain  : l’environne-
conjoncture. licenciements en créant un ment du travail est précaire,
Et ce d’autant que le sous- « Réforme du CDI » barème d’indemnisation aux mais chacun sait que l’Etat fera
emploi a lui aussi augmenté. L’époque du tout-précaire prud’hommes est une manière tout ce qui est en son pouvoir
Depuis la crise, selon Inflation est déjà passée. En revanche, d’y aller, mais à petits pas. Ainsi, pour éviter les périodes de réces-
Report de mai 2015 de la Bank l’assouplissement des CDI a précariser le travail n’apparaît sion longues. »
of England, le nombre d’heures un effet de long terme plus plus comme une voie durable
travaillées par salarié est net- bénéfique sur la croissance. vers le plein-emploi.
tement inférieur au nombre Même si, dans un tout premier Car même en Allemagne ou Valérie Segond
d’heures désirées par ces temps, il contribue à détruire au Royaume-Uni, les clés du Le Monde daté du 30.06.2015

Travail, emploi, chômage 91


LES ARTICLES DU

Chômage : la croissance n’est pas la solution


Tout le monde est d’accord pour considérer le chômage comme une calamité. Et les
quadragénaires, par exemple, en entendent parler depuis leur plus tendre enfance !

Et pourtant, en France, de nom- La première tient au fait que si la de plus en plus faibles. Il est certes l’ordre de 2 % à 3 % par an suffise
breuses mesures ont déjà été France et ses voisins européens tentant de considérer que l’accrois- à le faire reculer dans des propor-
prises par les gouvernements ont pu enregistrer des taux de sement de la production nécessite tions satisfaisantes.
de droite comme de gauche. La croissance de l’ordre de 5 % à 6 % davantage de travail, donc de tra- En France, le droit au travail figure
fameuse phrase prononcée par par an au cours des fameuses vailleurs et que l’augmentation de en toutes lettres dans l’article  23
le président François Mitterrand « Trente Glorieuses », c’est parce l’emploi fait baisser le chômage. de la Déclaration universelle
le 14 juillet 1993 – « Dans la lutte qu’à la suite des destructions de des droits de l’homme. Le seul
contre le chômage, on a tout la Seconde Guerre mondiale et Emploi et baby-boom objectif vraiment souhaitable
essayé » – en portait déjà témoi- sous la pression du baby-boom, Mais, en réalité, les gains de pro- en matière de lutte contre le
gnage il y a près de vingt ans. l’ampleur des besoins à satisfaire ductivité liés à l’investissement chômage ne devrait-il pas être le
Hélas, non seulement le chômage par les populations européennes et à la modernisation des entre- plein-emploi ? Or, il est sympto-
n’a pas reculé dans des propor- était considérable et les marges prises rendent la production de matique d’observer que ce terme
tions satisfaisantes (son taux de progression, par conséquent, biens et de services de plus en a aujourd’hui disparu du vocabu-
n’est presque jamais descendu en très larges. plus économe en main-d’œuvre. laire économique !
dessous des 9 % de la population Mais aujourd’hui, est-il vraiment De plus, les mesures d’allonge- Même en continuant à ignorer
active depuis 1990), mais encore possible, et même souhaitable ment de la vie active, destinées à cette référence devenue utopique,
il atteint aujourd’hui des records du point de vue de la qualité de faire face au problème du finan- une politique de l’emploi efficace
particulièrement alarmants. Il l’environnement, de maintenir cement des retraites, font que les implique des réflexions et des
n’est sans doute donc pas excessif durablement des taux de crois- générations qui atteignent l’âge décisions d’une autre ampleur

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d’utiliser les termes d’impuis- sance supérieurs à 2 % ou 3 % de travailler vont continuer à être que celles qui se succèdent dans
sance et de désarroi pour carac- par an, alors que la natalité est plus nombreuses que celles qui les sphères gouvernementales
tériser la politique actuelle de beaucoup plus faible et que la partent à la retraite. depuis des décennies.
lutte contre le chômage en France. production atteint des niveaux Selon les projections de l’Institut Car il n’est pas vrai que l’on a tout
Car on sait bien que, même s’ils très élevés ? national de la statistique et des essayé. Il reste encore à envisager
ne sont pas inutiles, les emplois Dans les pays riches, la pauvreté études économiques, la popula- des transformations axées,
d’avenir, les contrats de généra- est en fait aujourd’hui due essen- tion active hexagonale devrait notamment, sur le respect de
tion et le pacte de compétitivité tiellement au chômage, et pas à encore progresser d’au moins l’environnement, sur le fait que la
déployés par l’actuel exécutif une insuffisance de production 130 000 personnes par an d’ici croissance de la production exige
seront loin d’être suffisants pour de richesses. N’est-il pas alors plus 2020 et d’au moins 80 000 entre de moins en moins de travail, sur
permettre un succès décisif en la que temps de réaliser que plus 2020 et 2040. Le papy-boom, la prise en considération des liens
matière. le niveau du produit intérieur contrairement à ce qui est réguliè- entre le libre-échange et la désin-
brut (PIB) est élevé, plus faible est rement affirmé, ne nous sauvera dustrialisation, ou sur le
Croissance, espoir le taux de croissance nécessaire donc pas du chômage. manque de protection des pays
et désillusions pour obtenir une augmentation Bref, les créations d’emplois les plus avancés sur le plan
Pour le reste, le président de la du volume de celui-ci ? seront loin de se traduire par social face à une concurrence
République, François Hollande, Un point de PIB représente en des diminutions équivalentes du internationale de plus en plus
et le gouvernement de Jean-Marc effet aujourd’hui un montant de nombre de demandeurs d’emploi. féroce et déloyale.
Ayrault se sont ralliés au prin- richesses bien supérieur à ce qu’il Et, par conséquent, il ne faut pas
cipe, répété de toutes parts tel un était dans les années 1960. Par raisonner d’une manière symé- Alain Euzéby
refrain, selon lequel il faut tabler ailleurs, se rend-on bien compte trique : même s’il est vrai qu’une (Économiste, professeur
sur le retour de la croissance éco- qu’avec un taux de croissance croissance économique faible émérite à l’Institut d’études
nomique pour triompher du mal. de 2 % par an, le niveau de la provoque du chômage, il est peu politiques de Grenoble)
Mais, à moins d’être accompagné production double en trente-cinq probable qu’une croissance de Le Monde daté du 30.06.2013
d’options vigoureuses en faveur, ans, soit une durée nettement
par exemple, d’une reconversion inférieure à la moitié de la durée
écologique ou d’une agriculture moyenne de la vie humaine en POURQUOI CET ARTICLE ?
moins productiviste, cet espoir Europe de l’Ouest ! Il est illusoire de penser que le retour à une croissance économique forte
a tout lieu d’être cruellement Deuxième raison : les liens entre solutionnera le chômage endémique que nos pays connaissent.
déçu, et cela pour au moins deux l’accélération de la croissance écono- C’est l’ensemble de notre modèle économique qu’il faut transformer.
raisons. mique et la baisse du chômage sont

92 Travail, emploi, chômage


le guide pratique

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LE GUIDE PRATIQUE

CONSEILS
DE RÉVISION
Ces conseils ont une valeur indi-
cative et vous proposent une
démarche pour préparer l’épreuve
de SES : cette démarche, vous devez
Méthodologie
l’adapter à vos propres caractéris-
tiques et vos méthodes de travail.
Les révisions pour l’épreuve finale
ont été, le plus souvent, précédées
de révisions partielles en fonction
des devoirs sur table et des bacs
blancs que vous avez préparés. Dans
tous les cas, ne vous lancez pas trop
tard dans ce programme de travail :
deux mois semblent un délai opti-
mal pour entamer sereinement ce
parcours.

J – 60 : réactiver
les savoirs
• Il est temps de commencer à relire
l’ensemble de votre cours de SES,
même si celui-ci n’est pas terminé.
Il est probablement volumineux,
aussi est-il préférable de ne travail-
ler qu’un grand thème à la fois.

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• Commencez par les thèmes étudiés
en début d’année : la trace que vous
en avez gardée s’est probablement
affaiblie ; d’autre part, le programme
de Terminale, même s’il s’organise
autour d’axes indépendants, est I. La dissertation Une fois que vous avez analysé complètement votre
construit sur une progression qui L’analyse du sujet sujet, vous devez être en mesure de résumer votre
nécessite de bien maîtriser les Le sujet pose une question et votre objectif doit parcours, votre problématique, en une phrase com-
outils des premiers chapitres, sur être d’y répondre avec le maximum de précision. posée de plusieurs segments.
la croissance économique et sur le Vous devez, dans un premier temps, élaborer une
développement. problématique : celle-ci ne vous est pas donnée par Élaborer le plan
• Pensez à lister systématiquement le sujet. Il s’agit de construire le cheminement que Le plan de votre devoir est évidemment largement
les notions clés de chaque chapitre. va emprunter votre réponse. lié à la problématique que vous avez choisi d’adopter.
Vérifiez que vous êtes capable d’en L’analyse du sujet est donc une étape capitale. Il Il peut s’agir d’un plan analytique, qui distingue les
donner une définition concise et s’agit de cerner le sujet, tout le sujet, rien que le sujet, faits, les causes et les conséquences du phénomène
claire (compétence importante c’est-à-dire de comprendre quelles sont ses attentes que vous étudiez. Il peut s’agir également d’un plan
pour les questions de la première et ses limites. dialectique qui opposera des points de vue portant
partie d’une épreuve composée). Si Pour analyser le sujet, procédez en trois temps : sur la question proposée.
vous avez des doutes ou si vous avez – lisez attentivement le libellé ; Pour nourrir votre plan, vous rechercherez des élé-
oublié le sens d’une notion, recher- – faites l’analyse des mots clés ; ments d’argumentation, d’une part, dans vos connais-
chez-la et mémorisez le contenu de – reformulez le sujet de façon à mettre en évidence sances, d’autre part, dans les documents proposés. En
la définition. les enjeux sous-jacents à la question posée ce qui concerne l’utilisation du dossier documentaire,
• Quand vous rencontrez des outils Pour commencer, n’hésitez pas à recopier le sujet il importe d’éviter deux écueils :
« mathématiques », pensez à vérifier au centre d’une feuille de brouillon et à écrire tout – les documents ne doivent pas borner votre
que vous en connaissez la méthode autour les idées que vous pouvez y associer. réflexion : vous pouvez faire appel à des connais-
de calcul : on ne vous demandera pas, Parmi les mots clés du sujet, vous pouvez sances auxquelles ils ne font pas allusion. Il faut
à l’écrit, de procéder à des calculs mais distinguer : cependant vérifier que ces apports sont cohé-
il est indispensable de comprendre la – les termes économiques et sociologiques qui déli- rents avec le cadre du sujet. Il paraît cependant
logique de calcul de ces instruments mitent le champ thématique ; imprudent d’ignorer complètement la totalité des
pour pouvoir les interpréter correc- – les mots frontières qui précisent le cadre documents.
tement dans un tableau statistique spatio-temporel ; – il faut, à tout prix, éviter la solution de facilité qui
ou dans un graphique, notamment – les verbes consignes qui précisent la nature du consisterait à ne faire qu’un commentaire détaillé
pour la deuxième partie d’une travail demandé (exposer, démontrer, analyser, des documents, sans que ce commentaire s’inscrive
épreuve composée. expliquer…). dans une démarche de réflexion analytique globale.

94 Le guide pratique
LE GUIDE PRATIQUE

J – 30 : remobiliser

et conseils
les savoir-faire
• Attention ! Les cours continuent,
parfois à un rythme un peu plus
dense ! Il vous faut donc veiller à en
assimiler les contenus de manière
régulière, tout en continuant votre
Les documents, le plus souvent, comportent de La forme des réponses (clarté, définition des concepts, programme de révisions.
nombreuses données chiffrées : un élève de Terminale style...) doit faire l’objet d’un soin particulier et le • Il est maintenant nécessaire de
ES doit savoir les utiliser, même si l’interdiction de la volume de réponse est restreint. Même s’il n’y a pas vous entraîner sur des sujets types,
calculatrice vous contraint à un traitement mathéma- de consigne officielle de volume, on peut considérer en bâtissant des plans de réponses
tique relativement sommaire de ces données. que chaque réponse doit, sauf exception, tenir en une non développés avec un canevas
page d’écriture manuscrite. détaillé d’arguments.
Rédiger Cette première partie est notée sur 6 points (2 x 3), • Essayez de traiter un sujet par
Rédigez l’introduction et la conclusion au brouillon, soit un petit tiers de la note globale. grand thème du programme et ne
mais seulement après avoir construit votre plan faites pas d’impasse sur l’un des
détaillé, quand vous aurez une vision claire de la 2e partie : Étude d’un document deux types d’épreuves, dissertation
problématique que vous voulez développer. Cette partie de l’épreuve a pour but de vérifier la ou épreuve composée.
Soignez particulièrement votre introduction car elle maîtrise méthodologique du candidat face à un • N’oubliez pas que, sur la 1re partie
correspond au premier contact du correcteur avec document factuel (qui ne comporte donc pas de d’une épreuve composée, il
votre copie. Pensez qu’elle doit éveiller sa curiosité jugement), sous la forme d’un tableau statistique, y a des points à récupérer, en
et préparer le développement. Vous pouvez com- d’un graphique et, semble-t-il plus rarement (d’après faisant preuve de rigueur dans
mencer votre introduction par une accroche tirée de les instructions officielles), d’un texte. les réponses. Pour la 2e partie,
l’actualité ou d’exemples en liaison avec le sujet. Vous Vous devez présenter le document, c’est-à-dire entraînez-vous régulièrement
pouvez aussi utiliser une brève citation ou encore, définir les instruments qu’il utilise (notamment sur des documents en rédigeant
quand le sujet s’y prête, mettre en évidence une les instruments statistiques), en préciser la source des « phrases de lecture » ou en en
contradiction entre les faits et la théorie. et le champ et en extraire quelques informations explicitant une phrase particulière.
Le développement doit être rédigé directement sur pertinentes permettant de répondre à la question • Lorsque vous vous entraînez sur un

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la copie, sans utiliser de brouillon. Vous devez être posée. sujet de dissertation, rédigez l’intro-
particulièrement attentif à la rédaction des « cha- Le fait de ne pas pouvoir disposer d’une calculatrice duction et la conclusion, et éventuel-
peaux introductifs » au début de chaque partie et aux n’interdit pas cependant de calculer des ordres de lement les « chapeaux introductifs »
transitions entre ces parties. grandeurs permettant de préciser l’analyse. de chaque partie. Ce sont eux qui
Dans votre conclusion, vous devez exposer le résultat Cette 2e partie est notée sur 4 points. assurent la cohérence du propos.
de la démonstration que vous avez menée et vous Le principe en étant toujours à peu
pouvez ouvrir le débat en situant le sujet dans une 3e partie : Raisonnement s’appuyant sur un dossier près identique, s’entraîner crée des
perspective plus large. documentaire habitudes d’efficacité.
La 3e partie, notée sur 10 points, est évidemment
II. L’épreuve composée stratégique. Le libellé du sujet ne suggère pas de J – 8 : l’heure du bilan
Cette épreuve comporte trois parties pour lesquelles problématique ni de plan type. C’est donc à vous • Il faut maintenant identifier les
les exigences sont, à chaque fois, spécifiques. La nota- de construire le parcours d’argumentation et de « trous » dans votre maîtrise du
tion est décomposée, ce qui peut paraître plus rassu- l’organiser de manière ordonnée. programme et vous attacher à les
rant qu’une note attribuée globalement. Cependant, La réponse doit comporter une introduction, un combler : il ne faut pas faire d’im-
il est important de « traquer » les points, en soignant développement et une conclusion, donc présenter passes car le hasard fait parfois très
particulièrement la qualité et la précision de la for- globalement les arguments, ensuite les exposer mal les choses et vous ne pouvez
mulation, surtout dans la 1re et la 2e parties. de manière explicite et enfin, en synthétiser les pas parier sur la chance. Rappelez-
apports. vous qu’il n’y a pas nécessairement
1re partie : Mobilisation des connaissances Vous devez vous appuyer sur vos connaissances un sujet de sociologie et un sujet
Cette partie demande au candidat de répondre à personnelles mais aussi sur une exploitation sélective d’économie.
deux questions renvoyant explicitement au programme des documents. Ici aussi, le piège serait de se borner • Identifiez ce qui « ne rentre pas »
d’enseignement obligatoire. Il s’agit donc de questions à un commentaire des documents en « oubliant » la et faites-vous aider sur ces points
de cours qui exigent de bien maîtriser les contenus. question posée. d’assimilation difficile pour les
consolider.

DISSERTATION OU ÉPREUVE COMPOSÉE ? QUELS CRITÈRES DE CHOIX ? J–4


Le temps de l’épreuve est de 4 heures, quel que soit le type d’épreuve que vous choisissez. Ne décidez • Si vous avez mené avec régularité
pas au cours de l’année d’abandonner la préparation d’une des deux formes. Vous risqueriez de vous vos révisions, il n’est plus nécessaire
retrouver, le jour J, devant un thème principal que vous maîtrisez moins bien. d’empiler et d’entasser : prenez
L’épreuve composée donne le sentiment de « jouer la sécurité » car les points sont partagés entre 3 parties votre Réviser son Bac et passez en
explorant différentes zones du programme. Mais réussir l’étude d’un document ou un raisonnement revue les mots clés dont les défi-
argumenté n’est pas plus facile que de construire une dissertation. Ce qui doit guider votre choix, c’est la nitions vous sont rappelées. Cela
qualité du bagage de connaissances que vous pensez pouvoir mobiliser sur chacune des deux épreuves. doit vous permettre de rafraîchir
l’ensemble de vos connaissances.

Le guide pratique 95
Crédits

COUVERTURE
Usine de voitures : © EdStock/ iStock ; homme et courbe : © Aslan Alphan/ iStock

CROISSANCE, FLUCTUATIONS ET CRISES


Quelles sont les sources de la croissance économique ?
p. 6 : © iStockphoto/Thinkstock ; p. 7 : DR ; p. 8 & p. 9 : réalisation Lézarts Création
Comment expliquer l’instabilité de la croissance ?
p. 14 : DR ; p. 15 : © iStockphoto/Thinkstock ; p. 16 : réalisation Lézarts Création ;
p. 17 : ©Fotolia/ Eisenhans ; p. 19 : réalisation Lézarts Création

MONDIALISATION, FINANCE INTERNATIONALE ET INTÉGRATION EUROPÉENNE


Quels sont les fondements du commerce international et de l’internationalisation de la production ?
p. 22 : © Felipe Dupouy/Thinkstock ; p. 23 : © Jupiter Images/Thinkstock ; p. 24 : © iStockphoto/Thinkstock ;
p. 25 : ©Fotolia/ Kikzekik
Quelle est la place de l’Union européenne dans l’économie globale ?
p. 30 : © iStockphoto/Thinkstock ; p. 31 : © Vladimirs Koskins/Fotolia ; p. 32 : réalisation Lézarts Création ; p. 33 : ©Fotolia

ÉCONOMIE DU DÉVELOPPEMENT DURABLE


La croissance économique est-elle compatible avec la préservation de l’environnement ?
p. 38 : © Hemera/Thinkstock ; p. 40 : réalisation Lézarts Création ; p. 41: © Comstock Images/Thinkstock

CLASSES, STRATIFICATION ET MOBILITÉ SOCIALES


Comment analyser la structure sociale ?

© rue des écoles & Le Monde, 2016. Reproduction, diffusion et communication strictement interdites.
p. 49 : © Digitial Vision/Thinkstock ; p. 50 : © iStockphoto/Thinkstock ; p. 51 : réalisation Lézarts Création
Comment rendre compte de la mobilité sociale ?
p. 54 et p. 56 : réalisation Lézarts Création ; p. 55 : © iStockphoto/Thinkstock

INTÉGRATION, CONFLIT, CHANGEMENT SOCIAL


Quels liens sociaux dans des sociétés où s’affirme le primat de l’individu ?
p. 62 et p. 64 : DR ; p. 63 : © Fotolia ; p. 65 : réalisation Lézarts Création
La conflictualité sociale : pathologie, facteur de cohésion ou moteur du changement social ?
p. 68 : © Imagine/Fotolia ; p. 69 : © Elenarts/Fotolia ; p. 70 : © pf30/Fotolia

JUSTICE SOCIALE ET INÉGALITÉS


Comment les pouvoirs publics peuvent-ils contribuer à la justice sociale ?
p. 74 : © iStockphoto/Thinkstock ; p. 75 : © IngramPublishing/Thinkstock ; p. 76 : © Fotolia/Luzulea

TRAVAIL, EMPLOI, CHÔMAGE


Comment s’articulent marché du travail et organisation dans la gestion de l’emploi ?
p. 80-81 : réalisation Lézarts Création ; p. 82 : © Auremar/Fotolia
Quelles politiques pour l’emploi ?
p. 86 : © iStockphoto/Thinkstock ; p. 87 : © Viktor Pravdica/Fotolia ; p. 88 : © Digital Vision/Thinkstock ;
p. 89 : © Fotolia/ Regormark ; p. 91 : réalisation Lézarts Création

LE GUIDE PRATIQUE
p. 93 : © iStockphoto/Thinkstock ; p. 94 : © Driveprix/Fotolia

Edité par la Société Editrice du Monde – 80, boulevard Auguste Blanqui – 75013 Paris
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Dépôt légal : février 2016 - Imprimé par Aubin - Achevé d’imprimer : mars 2016
Numéro hors-série réalisé par Le Monde - © Le Monde – rue des écoles 2016