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Présence du son dans le cinéma muet Deux argumentations

Éric ROHMER : « Q. Et que pensez-vous de toutes ces résurrections-


célébrations des grands films du muet avec des musiques retrouvées
Les salles américaines ou inventées ? — R. J’y suis très hostile. Il vaut mieux que le film
En 1922 : soit vu par peu de monde tel qu’il était plutôt que vu par la foule
— la moitié des salles ont un orgue ; complètement déformé. Pour moi, c’est comme transformer en tango
— 28 % des salles utilisent le piano ; un nocturne de Chopin. […] J’aime bien voir les films muets sans
— 29 % des salles possèdent leur propre orchestre. musique. Il y avait de la musique à l’époque des films muets, mais je
Le Roxy de New York (1927) : 4 chefs d’orchestre, orchestre de me demande si ce n’était pas un peu démagogique et si les grands
110 pupitres, 3 orgues, chœur, chanteurs solistes. créateurs du muet ont réellement aimé cette musique, sauf certains
comme Chaplin ou Gance quand il collaborait avec Honegger. Il y
Les emprunts au répertoire « classique » avait des partitions, qui étaient des commandes de producteurs, mais
Opéra : Rossini, Puccini, Verdi, Wagner, Massenet… quand Murnau faisait ses images, il avait la musique de ses images
Musique symphonique et à programme : Beethoven, Liszt, en tête et il n’en entendait pas d’autre. Si l’on veut vraiment
Mendelssohn, Brahms, Strauss, Grieg, Tchaikovski, Saint-Saëns… retrouver le film tel que l’a pensé le cinéaste, il suffit de voir le
film » (« Murnau, c’est tout », propos recueillis par Serge DANEY,
Quelques compositeurs de musique d’accompagnement Libération, 20 novembre 1986.)
Compositeurs de musique « savante » Enno PATALAS : « Plus encore que le teintage des copies, la projection
Camille SAINT-SAËNS : L’Assassinat du duc de Guise (1908) d’André avec accompagnement musical est toujours considérée comme
Calmettes et Charles Le Bargy. anathème par certains anciens cinéphiles, d’orientation “auteuriste”.
Ildebrando PIZZETTI : Cabiria (1914) de Giovanni Pastrone. L’accompagnement musical au temps du muet faisait plus partie de
Arthur HONEGGER : La Roue (1922) et Napoléon (1927) d’Abel la production anonyme de l’art populaire que de la création d’auteur,
Gance. et il a fallu un nouvel intérêt pour cet aspect de l’histoire du cinéma
Darius MILHAUD : L’Inhumaine (1924) de Marcel L’Herbier. pour qu’archives et cinémathèques commencent à s’occuper de la
Erik SATIE : Entr’acte (1924) de René Clair. musique du cinéma muet. Mais des metteurs en scène comme
Florent SCHMITT : Salammbô (1925) de Pierre Marodon. Lubitsch, Lang et Murnau n’étaient pas insensibles à la question de
Dimitri CHOSTAKOVITCH : La Nouvelle Babylone (1929) de Grigori la musique. Les génériques restaurés originaux de Nibelungen et de
Kozintsev et Leonid Trauberg. Metropolis créditent le compositeur Gottfried Huppertz, celui de
Compositeurs « spécialisés »
Nosferatu mentionne Hans Erdmann. Et Eisenstein disait que
Joseph Carl BREIL : Naissance d’une nation (1915) de D. W. Griffith.
Potemkine était son premier film parlant grâce à la musique
Giuseppe BECCE : Le Dernier des hommes (1924) de F. W. Murnau.
d’Edmund Meisel » (« Maintenir un film en vie », propos recueillis
Edmund MEISEL : Le Cuirassé « Potemkine » (1925) et Octobre
par Élisabeth LEQUERET, Cahiers du cinéma n° 562, novembre
(1927) de S. M. Eisenstein.
2001.)

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La standardisation de l’accompagnement musical et sonore
Le passage au parlant
au début des années 10 aux États-Unis
Enlever le piano automatique de l’entrée de la salle, car il fait concurrence à « Nous pouvions maintenant mettre notre propre musique sur la
l’accompagnement du film. bande son du film, au lieu d’être tributaires des motivations
Le piano non automatique (et ensuite l’orgue) est le seul instrument capable de musicales très personnelles de tel ou tel organiste excentrique ou
suivre le film convenablement et donc d’offrir un accompagnement acceptable. pianiste de cabaret. »
Accompagner le film d’un bout à l’autre. FRANK CAPRA,
Éviter absolument tout style musical perçu comme trop populaire (surtout le Hollywood Story, 1971.
ragtime) et qui risque donc de faire concurrence à l’image.
La musique classique légère et la musique folklorique sont préférables aux « Changeant l’anglais en idiome local, [le cinéma parlant] a fait de
chansons populaires, car celles-ci attirent un mauvais public. De plus, les effets l’américain une grande langue véhiculaire, quand ce n’était qu’un
des chansons sont perdus sur un public qui ne connaîtrait pas leurs paroles. dialecte colonial. »
Les bruitages doivent être relativement rares et particulièrement bien choisis. La ALAIN MASSON,
continuité sonore doit venir de la musique et non des bruitages. L’Image et la Parole, 1989.
Dans le choix des bruits à reproduire, il faut éviter de faire sonner une cloche
chaque fois qu’une vache paraît, tout en préférant les bruitages qui illustrent La généalogie des procédés de cinéma sonore
directement le récit.
Chaque sélection musicale doit se fondre dans la sélection suivante, de manière à procédés firmes d’électricité maisons mères
créer un effet général de continuité et d’homogénéité. Vitaphone
Dissimuler autant que possible chaque changement de sélection musicale. (Warner, son sur disque)
Plutôt que d’accompagner les détails du film, la musique doit rester en contact avec et Western Electric AT&T
le héros ou l’attraction centrale du film. Movietone
D’après Rick Altman, « Naissance de la réception classique : la campagne pour (Fox, son optique)
standardiser le son », Cinémathèque n° 6, automne 1994. Photophone
(RKO, son optique) RCA General Electric

Les quatre grandes dates de la transition (Warner, Vitaphone)


6 août 1926 : sortie de Don Juan (Alan Crosland), avec John
Barrymore. Premier long métrage sonorisé.
6 octobre 1927 : sortie du Chanteur de jazz (Alan Crosland), avec Al
Jolson. Premier long métrage sonorisé comportant des séquences
parlantes.
6 juillet 1928 : sortie de Lights of New York (Bryan Foy). Premier
long métrage entièrement parlant.
29 septembre 1928 : sortie de The Singing Fool (Lloyd Bacon).
Deuxième film Vitaphone avec Al Jolson.

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Les recherches des premiers temps Les années 20 :
la reprise des recherches aux États-Unis

Le son optique (ou « son sur film »)


1900 : Edmund Kuhn (ancien collaborateur d’Edison) reproduit le son Le son optique
sur une pellicule de film ordinaire. 1923 (avril) : premières projections publiques du Phonofilm de Lee
1904 : Eugène Lauste : la première « piste sonore », enregistrée sur DeForest et Theodore W. Case.
une étroite bande située à côté de la bande image. 1927 (avril) : présentation des premières Actualités Fox Movietone.
1927 (mai) : présentation du premier programme complet Fox
Le son sur disque : en France Movietone, dont un long métrage sonore.
1895 : Auguste Baron associe un Kinetoscope et un phonographe 1928 (octobre) : RCA crée la major company RKO pour la production
Edison. de films Photophone.
1895 : Georges Demenÿ propose à Gaumont le Phonoscope.
1900 : le Phonorama est présenté à l’Exposition universelle de Paris. Le son sur disque
1902 : premières Phonoscènes Gaumont. 1922 : premières tentatives du système Vitaphone.
1906 : commercialisation du Chronophone Gaumont. 1925 : Warner Bros. achète le Vitaphone.
1913 : Gaumont lance les Films Parlants. 1926 : sortie de Don Juan (Alan Crosland), premier long métrage
sonorisé.
Le son sur disque : aux États-Unis 1927 : sortie du Chanteur de jazz (Alan Crosland), premier long
1895 : le Kinetophone d’Edison (accompagnement musical du métrage sonorisé comportant des séquences parlantes.
Kinetoscope à l’aide de cylindres de gramophone). 1928 (mai) : accord entre Western Electric et les major companies
1908 : le Cameraphone. MGM, Paramount et Artistes associés.
1913 : le second Kinetophone d’Edison (asservissement mécanique 1928 (6 juillet) : sortie de Lights of New York, premier long métrage
entre projecteur et phonographe, avec amplification mécanique). entièrement parlant.
1930 : le Vitaphone est abandonné (sauf par Warner Bros.) au profit
des procédés de son optique Movietone et Photophone.
1931 : Warner Bros. produit ses derniers films Vitaphone.
1932 : disparition du son sur disque.

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Les années de transition La transition avec le parlant
en Europe et en Asie
Films Films Films Films
entièrement partiellement sonorisés muets
parlants parlants L’Allemagne
1928 3% 7% 14% 76% 1928 : création de Tobis et de Klangfilm.
1929 54% 18% 12% 16% 1929 : fusion Tobis-Klangfilm.
Pourcentages calculés sur les films produits par les huit principaux studios Juillet 1930 : un accord délimite les zones d’exploitation de Western
(347 films en 1928, 335 films en 1929). Electric et de Tobis-Klangfilm.
Tous les films 100 % parlants de l’année 1928 sont produits par Warner Bros.
La France
1925 : création de la Société française des films parlants (Gaumont et
Le nombre de salles équipées Petersen-Poulsen).
1927 : 100 salles. Août 1928 : premier programme sonore Gaumont avec procédé
1930 : 8 000 salles. français.
1931 : 14 000 (les deux tiers du parc). 1930 : premier long métrage parlant, La route est belle (Robert
1932 : les salles américaines ne présentent plus aucun film parlant en Florey).
version muette. Fin 1930 : premier film étranger doublé en français.
1933 : premiers films sous-titrés en France de manière industrielle.

L’Italie
1930 : premier long métrage parlant.
1930 : Benito Mussolini interdit les films qui contiennent un dialogue
en langue étrangère.
1933 : décret interdisant le doublage fait à l’étranger.

L’URSS
1929 : première projection sonore.
1931-1932 : 25 % de longs métrages parlants.
1934 : dernier long métrage muet.

Le Japon
1931 : premier long métrage parlant.
1936 : dernier long métrage muet.