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~.

CHARLES BYSE

SWÉDENBORG
IV

COURS DIX A DOUZE

10. L'Esprit dans la Lettre.


11. Le Canon de la Nouvelle Eglise.
12. Exemples
et Avantages du Sens spirituel.
L'Ecrit nn' ;1 dl'ux S(>I1.s. - Combien
doÎt-on dOl!{' {"stiUler' ('eux qui nous dé-
cOllvr(>llf Je l,hi tr,'e f"t nous appr(~nnent il
connaître le s{'m. \"acllt~ t PASCAL.

L\LSAl\"Œ
LÉON MARTlNET ÉDITEUR
;1, l'ue de Boul'g. 5
('1 ch.'z l":mtt>ur, Vall"utin 2:~

PAlUS, LlBHAIlUE FlSCIiHACHlHt


SWÉDENBORG
Par CHARLES BYSE

'('orne 1.
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borg-. Procès en hérésie. H. l'ionnit,l's d Fondateurs de la Nou-
velle Eglise. - 9. La Hf.dernption.

TOlne IV.
Un yolullle ill-lt) dt'" ~n:2 pages. Avc(> dÎ8~r8111llles>

l'l'ix: :J 1'1',50.
Sornmaire: Cours rii.r.' il dow:f'. 10. L'Esprit dans la Ldtre.
- H. Le Canon dp la Nouvdll~ E!K1ise. _ 1.:2. EXl'mples d Avan-
tages du sens spiritud,
SWÉDENBORG
IV
CHARLES BYSE

SWÉDENBORG
IV

COURS DIX A DOUZE

10. L'Esprit dans la Lettre.


IL Le Canon de la Nouvelle Eglise.
12. Exemples
et Avantages du Sens spirituel.
L'Ecriture ft deux: sens. - Combien
doit-on donc estimer ceux qui nous dé-
=~~~~ lie :!~~~~é!US ap),~~!~~ à

LAUSANNE
LltON MARTINET ltDITEUR
5, rue de Bourg.. 5
et chez l'auteur. Valentin la
PARIS, LIBRAIRIE FISCHBACHER

Tous droilS rê&erTét;.

1 'l' ."
:l
77
El la mémoire
De

Blaise Pascal,
i)ont une théorie profoni)e,
rièJée èJu Sens Spirituel i)es Ecritures,
est méconnue parmi nous.
PRÉFACE

Dix mois à peine se sont écoulés depuis l'appari-


tion du tome premier, et je corrige déjà les épreuves
du quatrième. Je suis heureux que ce travail ait pu
s'accomplir aussi rapidement, et j'espère le conti-
nuer un certain temps encore.
Si d'autres sont attirés à Swédenborg par le mer-
veilleux de son histoire, par ses rapports avec les
esprits désincarnés et par ses descriptions du monde
invisible, ce qui chez lui m'intéresse par-dessus tout,
c'est sa théologie, c'est son système, qui me parait
donner aux problèmes fondamentaux de l'intelli-
gence humaine la solution la plus satisfaisante.
Je crois devoir insister là-dessus, car on m'attaque
de divers côtés sur la « rèalité objective]) des scènes
surnaturelles qu'il raconte.
La personnalité de Swédenborg est extraordinaire.
Lui seul a eu «les yeux ouverts» sur le Monde spi-
rituel pendant plus d'un quar·t de siècle. Ce qu'il y
a « vu et entendu» est du même genre que certaines
choses rapportées par Esaïe, Ezéchiel, Daniel, Za-
charie,saintPaul,saintJean, Jésus lui-même; senle-
ment ses « visions» sont infinimeat plus nombreuses,
plus habituelles, pIns détaillées.
-8-
Ensuite, pour la première fois depuis le premier
siècle, le voyant n'est pas un " mystiqne » dans le sens
ordinaire du mot, un enthousiaste peu cultivé et
disposé à preudre pour des réalités les créations de
sa fantaisie religieuB8; c"est un hornrne de sens ras-
sis, un esprit froid et rnéthodique, un savant scr'U-
puleux, un philosophe accoutumé à l'analyse des
idées et des états psychologiques plus ou moins sem-
blables aux siens. Il ya là sans doute un attachant
sujet d'étude, que nul encore n'a examiné de face
dans toute sa complexité; mais je n'essaie pas de le
traiter à fond, je le laisse à d'autres. Mon domaine
spécial, - el il est assez vaste, - c'est le système,
la doctrine et plus spécialement la théologie.
Le prophète du XVIIIe siècle ramène tout à Q.tatre
Doctrines: Le Seigneur, l'Ecriture Sainte, la Vie et
la Foi. Nous en avons étudié deux, dans lIn autre
ordre et avec les titres suivants: L'Art de vivre, La
Divine Triade ou Le Monothéisme et Jés;us-Christ. Il
nous en reste deux à traiter: l'Ecriture Sainte et la
Foi. Notre tome quatre est consacré tout entier au
premier de ces derniers sujets; nous réservons
pour le tome cinq la théorie sur la Foi, non moins
originale, et, à notre avis, non moins supérieure aux
divers points de vue qu'elle doit remplacer.
Dans le troisième volume, nons avons examiné de
près, sous ses divers aspects, la Rédemption ou
l'Oeuvre du Christ pour le salut de l'humanité. Cette
question capitale se rattache de la façon la pins
directe à celle de la Divine Triade, ou du Dieu
triun, dont elle n'est qu'un développement. Elle est
-9-
sans doute, en elle-même, complexe et mystérieuse,
car il s'agit du plan de Dieu à l'égard des hommes;
mais, depuis que les docteurs et les conciles se sont
mêlés de l'expliquer philosophiquement, elle a été
mélangée avec des éléments orientaux et grecs qui
l'ont embrouillée et rendue incompréhensible. Swé-
denborg rélablit de l'ordre dans ce chaos. Il en
revient à l'ens~ignempnt biblique, qu'il considère
comme un tout! en éclaircissant chaque passage par
un autre, et dont il montre la pure spiritualité. Il
nous présente ainsi une dogmatique revisée, sim-
plifiée et clar'ifiée, non seulement intelligible, mais
logique el rationnelle.
Prévoyant J'objection principale que les chrétiens
feront à cet exposé, j'y ai répondu dans une leçon
finale, - la cinquième du cours, - intitulée La
Mort du Christ. J'ose compter que cette argumenta-
tion mettra fin à un fâcheux malentendu chez les
croyants qui. voudront bien me lire, et que la Ré-
demption ainsi comprise rendra la foi possible aux
libres penseu rs, scandalisés non sans raison par le
dogme traditionnel.
A u reste, le grand obstacle au succès de mon
ouvrage, ce n'est pas une doctrine particulière;
c'est l'écroulement de toutes les doctrines, le vague
où se complaît anjourd'hoi la théologie réformée,
l'indifférenee de la plupart des gens pieux quant à
l'expression intellectuelle de leur foi. On déprécie
la croyance, l'idée précise, la formule, au profit du
l Son Canon Jl'ernbraSRC qu'une partie du nôtre. comme on le
verra dans le present volume.
-iO-
sentiment et de la volonté. C'est un progrès sans
doute, mais il ne faut pas tomber d'un extrême dans
l'autre. La foi perd à rester indéterminée et nua-
~euse; elle a besoin de se rendre compte d'elle-
même, de se repl'ésenter nettement son objet, de
formuler des doctrines lumineuses qui s'imposent à
la conscience. Quand on comprendra cela, on sera
prét à écouter le puissant dogmaticien qui apporte
à la société moderme un système digne d'elle, une
conception du monde et de Dieu aussi scientifique
par sa forme que grandiose par son ensemble et sti-
mulante par ses détails.
Mes publications sur Swédenborg OEt il triompher
d'une difficulté toute particuliére. La plupart de
leurs recenseurs out, de par leur éducation protes-
tante ou catholique, une conception si éloignée de
la mienne et de celle de mou héros que je suis obligé
de la combattre directement. Il en résulte qu'ils se
sentent blessés par mes assertions, qu'ils n'en re-
connaissent pas le bien-fondé, et qu'ils ne sont pas
frappés par des argu meuts que je crois convaincants.
Remarquez en effet que les arguments n'ont pas
la même valeur pour tout le monde. Leur influence
dépend absolument du terrain sur lequel nous nous
trouvons, de notre conception générale de Dieu et
du monde; cette conception dépend à son tour de
notre éducation, de notre camctére et surtout de
notre volonté. Pour convaincre les autres, il nous
faut donc sortir en quelque sorte de nous-mêmes,
nous mettre à leur point de vue et regarder par leurs
yeux; pour cela il faut préalablement les connaître,
-1.1-
non seulement savoir quelles sont leurs erreurs,
mais comprendre les bons éléments que ces erreurs
renferment. Sans cette sympathie, il nous est impos-
sible d'amener à notre sentiment des esprits très
fé ....nts du nôtre.
Ainsi nous ne faisons guère d'impression sur les
catholiques quand nous partons des principes pro-
testants, quand uous coudamnons dans Jeurs doc-
trines et dans leur culte ce qui est en contradiction
avec les nôtres, quand nous discutons en nous
appuyant sur l'autorité de la Bible Pour les toucher,
il faut nous placer SUI' leur terrain, leur montrer en
quoi ils sont inconséquents à leurs propres prin-
cipes. C'est moins facile et néanmoins indispensable.
En m'entretenant, il y a quelques années, avec
un cardinal, majordome du Vatiean, j'ai compris
pour la première fois eombien sa eoneeplion fonda-
mentale des choses différait de la mienne. Ses argu-
ments sur les droits de la papauté étaient d'un tout
autre ordre que ceux qui m'auraient convaincu. Il
se luouvait dans un domaine étranger au mien;
aussi ne pouvions-nous pas nous atteindre.
Lorsqu'on fait de la polémique religieuse, on de-
vrait se rappeler eelte observation et en tirer parti.
Non seulement les eatholiques subordonnent l'Ecri-
ture Sainte à l'Eglise, qui est ponr enx la véritable
autorité, mais ils ne donnent pas à la doctrine, à la
logique, à la raison la même importance que nous.
L'imagination domine ehez eux sur l'intelligence.
Leur adoration a besoin des chefs-d'œuvre de l'ar-
chitectnre et de la peinture, de mus~que entra!nante
-12 -
et grandiose, de chants purs et harmonieux, de
cérémonies symboliques et mystérieuses, de vête-
ments sacrés, d'or, de pierreries et d'encens, Les
beaux-arts les ravissent, et leur culte en est formé
pour une grande part. Impossible d'agir sur eux, si
d'abord on ne sympathise avec leurs besoins et leur
nature, si l'on ne réussit à s'élever au~dessus du point
de vue iconoclaste et sec des anciens protestants.
POt~r en revenir à Swédenborg, je tâche hien de le
mettre en rapport avec les teudances contempo-
raines, et je crois avoir démoutré qn'i1 a, sur plu-
sieurs points, frayé la voie aux penseurs de notre
époque. Je suis pourtant obligé d'exposer avant tout
ses idées. Je dois faire voir, par exemple, qu'il a
enseigné la pleine divinité du Seigneur; remplacé la
Trinité des conciles par le Dieu tri un; dénoncé
comme immorale la justification par la foi séparée
de la charité' ; prétendu qu'il existe sous la lettre
des livres saints un sens spirituel ou interne, qui est
la Parole de Die;,; revisé la eomposition de la Bible,
en laissant de côté, comme étrangers au privilège
de l'inspiration, les écrits oit l'on ne trollve pas ce
sens spirituel. En faisant cela, en présentant ce que
je considère COfinne des vérités, mais des vérités de
demain, je me heurte tout naturellement aux idées
d'au,jourd'hui, transmises aux futurs conducteurs
de nos Eglises par ]AS professeul"s de théolegie, et
aux laïques par leurs pasteurs.
Mes livres ne produiront des résultats sérieux que
1 La foi seule, /ide SOLA~ comme disait Luther, exagérant saint
Paul.
-13 -
chez les personnes déjà mécontentes du protestan-
tisme de nos jours, ou du cathoUcisrne rOlnain,
et chez celles qui, sans s'être clairement rendu
compte des incohérences doctrinales des Eglises,
prendront la peine de me lire avec le sincère désir
de s1 a fIl'anchil' de tous les préjugês arnbiants et de
parvenir, coûte que coûte, à la vérité. Il ya, grâce à
Dieu, de ces âmes-là dans tous les milieux. J'espère
en atteindre des centainps, et je ne doute pas que le
message dont je suis porleur ne soit pour elles une
brillante lumière et une odeur de vie.
Dans ce quatrièrne vol urne, nous éludions l'auto-
rité de l'Ecriture Sainte, ce qu'on a nommé le« prin-
cipe fiB;r~,,*» de la Hétormation. Cette autorité
souveraine, qui a fait le protestantisme, est niée de
nos jours ou du moins sapée par la baBe dans les
Universités et les autres Facultés de théologie. Nous
la rétablissons au moyen d'une théorie nouvelle de
l'inspiration,
Le cr sens interne», que nos docteurs condam-
nent sans le connaître, mais qui a été proclarné de-
puis Jésus-Christ jusqu'à maintenant et dont tous
les chrétiens véritables se sont nourt'is, le sens
interne devient le critère sûr qui permet de distin-
guer les livres inspirés de ceux qui sont simplement
édifiants. Cette méthode surprenante amène à re-
trancher de la Bible ordinaire un certain nombre
d'écrits qui la compromettent, n'ajoutant rien à la
Révélation. Ainsi se forme un Canon nouveau, tiré
tout entier de l'aneien, mais qui ne préte pas le
flanc aux objections faites à eelui-ci. Ce Canon épuré,
-u-
interprété spirituellement, apporte aux hommes de
toute race la bonne nouvelle du salut, la vérité di-
vine dont ils ont besoin et que toutes les Eglises ont
plus ou moins frelatée.
Rien d'étonnant dès lors à ce que cette vérité soit
généralement trouvée étrange, voire même hérétique
et choquante. Le Canon biblique de la Nouvelle
Eglise suscitera, en particulier, une violente oppo-
sition, car il dérange profondément nos habitudes
intellectuelles et religieuses. Aussi essayons-nons de
faire voir que, dans la plupart des cas, la critique sa-
vante lui donne raison et lui fournit des arguments_
Revenant au « sens spirituel » de la Parole écrite,
nous en donnons au moins l'idée par un certain
nombre d'exemples, extraits des nombreux ouvrages
de Swédenborg. Enfin nons indiquons les avantages
importants que présente la théorie herméneutique
de ce novateur génial.
Puisse notre œuvre rencontre.' beaucoup de lec-
tenrs bien disposés, c'est-à-dire souffrant de leur
incrédulité ou de leurs doutes et cherchant à se faire
des convictions 1 Comme d'autres avant eux, ils trou-
veront dans cette révélation nouvelle, qui n'est
antre chose que le spiritualisme chrétien, une lu-
mière pour leur intelligence, une direction pour
leur vie et une source de joie pour leur cœur.
CHARLES BVSE.
Gryon sur Bex, ~7 juillet 19ft.
Adresse habituelle: Valentin ia, Lausanne (Suisse).
DIXIÈME COURS
L'Esprit dans la Lettre.

Le sens interne est renfermé


dans Je sens externe ou naturel
comme J"âme dans Je corps: il
est I·esprit qui vivifie )a lettre.
Par le sens spirituel la Parole
est divine, mais SAns lui die ne
l'est pas.
SWEDENBORG.
PREMIÈRE LEÇON
Socrate et Swédenborg. Juger le systènle indépendamment
des visions. Nouvelle interprétation des Ecritures. Crise
actuelle du protestantisme. L ~inspiration exagérée, puis niée.
Résultats soi-disant acquis de la critique. Deux courants
opposés. Distinction trompeuse. Gravité de cette incohé-
rence de la pensée. La critique « négative ». Préjugé d'où
eUe part. Limites de la science reconnues par la philoso-
phie. L'idéalisme en littérature. Lutle et malaise. Danger
pour la société réfonnoo. La conciliation ""t-elle poesible'
Emmanuel Swédenborg la propose.

Introduction.
• La grandeur de Socrate reste, que son démon
soit une fiction poétique ou une hallucination. Il
en est de même de Swédenborg. Sa grandeur, je
veux dire sa pensée, reste, que sa qualité de médium
élu de Dieu ... soit une pieuse fiction ou l'illusion la
plus sincère. Sa doctrime a sa valeur en elle-même;
indépendante des visions citées à l'appui, elle est
donnée dans les textes sacrés enfin compris. Tout
homme de sens peut faire ce que fit le comte
Hoepken 1 : prendre la doctrine et laisser là les
1. Nous avons parlé tout au long du comte André Boepken, fondateur
de l"Académie des Sciences de Stockholm et l'un des honunes d'Etat
lei plus éminents de son époque.
S wtOKNBORG IV
- 18-
visions. lA vraie question, pour tout le monde, est
celle-ci : Swédenborg a-t-il interprété les saintes
Ecritures mieux que les dix-huit siècles qui l'avaient
précédé? »
Ainsi parlait, il y a cinquante ans, Jacques Matter,
conseiller honoraire de l'Université de France, le pre-
mier bistorien franç.ais qui ait fait une étude appro-
fondie du Prophète du Nord et lui ait consacré un
volume. M. J. Matter avait raison. Quelle que soit
notre attitude vis-à-vis du merveilleux qui abonde
dans la vie et les écrits du théologien scandinave, il
y a une chose beaucoup plus importante: c'est sa
doctrine ou son système. Cette doctrine, dans son
ensemble et dans ses détails, doit être assez forle
pour se défendre elle-même, sans recourir à l'élément
surnaturel qui lui sert de cadre et peut tout au plus
la corroborer. Elle se prouve en elTet par des argu-
ments rationnels, comme la philosophie de Socrate.
C'est bien ainsi que Swédenborg entendait les
choses, et en nous plaçant à ce point de vue nous
ne faisons que suivre son exemple.
M. Matter a raison encore en regardant comme fon-
damentale la nouvelle interprétation que Swédenborg
donne des saintes Ecritures. Cette question est à
la base de toute théologie qui nous est proposée.
lA méthode herméneutique t de l'illustre Suédois
tranche avec nos habitndes; elle parait au premier
abord étrange, arbitraire, inacceptable. Pourtant des
centaines d'Eglises, beaucoup de laïques intelli-
1 L'herméneutique est la science de l'exégèse, ou de l'explication de
la Bible.
-i9-
gents, de pasteurs et de professeurs l'acceptent,
convaincus de sa vérité. Il vaut donc, me semble-t-il,
la peine de l'examiner sérieusement, avec autant
d'impartialité que possible, afin de pouvoir nous
prononcer à son égard en toute connaissance de
canse.
La conception que je désire vous exposer est singu-
lièrement profonde; de là ses difficultés exception-
nelles, dont je suis loin d'avoir triompbé sur toute
la ligne. Mais si, il y a huit ans, je la présentais en
avocat sans être certain qu'elle fût vraie, j'ai fait des
progrès depuis ce temps-là et j'en ai toujours plus
senti la supériorité sur toute autre. Je puis dire
qu'aujourd'hui, après un long supplément d'étude,
je suis convaincu sur ce point, comme l'a été
M. Matter.
* * *
Remontons directement à la source. Swédenborg
a mis son enseignement sur l'Ecriture Sainte au
nombre des Qotatre Doct..ines de la Nouvelle Jéru-
salem; les trois autres ont trait au Seigneur, à la
Vie et à la Foi. Je m'efforcerai tout à l'heure de vous
expliquer, d'une façon intelligible pour tous, cet
enseignement peu compris jusqu'ici; mais aupara-
vant je dois vous donner une idée sommaire de ce
qu'on pense aujourd'hui, sur cet important sujet,
dans les pays ou les milieux qui se rattachent à
la Réformation.
Permettez-moi tout d'abord de me citer moi-même,
en reproduisant les premières lignes de ma Clet
symbolique des saintes Ecritures, lue naguère à la
-20-
Société vaudoise de théologie et publiée en bro-
chure.
« Le résultat le pl us net de l'évolution théologique
du dix-neuvième siècle, dans les Eglises protestantes,
me parait être le rejet de l'inspiratiou des saintes
Ecritures. M. H. Vuilleumier s'ést expliqué là-dessus
avec une noble franchise, il y a une dizaine d'an-
nées', et les aveux de l'éminent professeur de l'Uni-
versité ont été confirmés récemment, dans une de
nos séances', par le secrétaire de la Commission
des études de l'Eglise libre vaudoise. Il faut - a dit
en substance M. H. Chavannes - nier toute inspira-
tion spéciale, même restreinte, de nos livres sacrés. Il
faut combattre le dogme de l'inspiration et renoncer
à ce mot, qui est synonyme d'infaillibilité. Après
avoir entendu ce travail, M. Paul Chapuis' s'est
félicité d'avoir assisté à l'enterrement du dogme de
l'inspiration. "
Il ne sera pas superflu d'entrer dans quelques
développements à propos de ce paragraphe. Le pro-
testantisme passe de nos jours par une crise dont il
sortira transformé. Remarquez en particulier le
changement qui s'est déjà produit dans la mauière
d'envisager la Bible. Pour nous borner aux pays de
langue française, on y croyait en génèral, vers le
milieu du dix-neuvième siècle, à une inspiration

1 Voir Revue de Théologie et de Philosophie, Lausanne~ 1893.. p. 408

et suivantes.
s Le i4 novembre 1902. Voir même Revue, 1903, p. M.
Il Professeur influent à l'Université et l'un des fondateurs de la
Société de tbéoloaie. Il est mort le 12 mai 1904.
- 21
miraculeuse des livres de J'Ancien et du Nouveau
Testament, inspiration portant sur les mots aussi
bien que sur les pensées; et plus on se montrait
attaché à cette théorie, - à laquelle le professeur
Gaussen, de Genève, a donné dans sa Théopneuatie
une expression séduisante, plus on passait pour
chrétien, orthodoxe et fidèle .
.. . .
li existait toutefois un autre courant, dont Lau-
sanne était un des centres; aussi la réaction contre
le dogme rigoureux de la .. théopneustie », ou de
l'inspiration littérale, ne tarda-t-elle pas à se mani-
fester. D'abord modérée et sage avec des hommes
tels que Vinet, Samuel Chappuis, Frédéric Godet,
Edmond de Pressensé, Eugène Bersier, Charles
Bois, - elle devint agressive et inquiétante avec le
professeur Astié, qui pourtant ne voulut jamais ré-
pudier la formule orthodoxe de l'Eglise libre du
canton de Vaud. Enfin nous l'avons vue aboutir, chez
des théologiens pieux et tenus naguère pour positifs,
à la négation de l'inspiration spéciale de la Bible,
par suite au rejet de l'autorité de nos saints livres,
c'est-à-dire aux idées subversives que propageaient
il y a cinquante ans et que soutiennent encore les
libéra"", les plus avancés, ceux que la droite ecclé-
siastique a toujours regardés comme des ennemis de
l'Evangile.
Un des représentants les plus autorisés de l'Eglise
nationale de notre canton, M. le professeur Henri
Vuilleumier, - que j'ai mentionné tout à l'heul'lj,
- 22-
- expose dans les lignes suivantes les résultats aux-
quels sont arrivés, selon lui, les pasteurs de nos
diverses Eglises du type réformé :
« On a cessé de croi:,-e à l'i'nspiration, au s~ul sens
O'te ce l'not avait réellement un sens, et l'on n'en
continue pas moins à parler, à prêcher. A l'ancienne
doctrine, étroite et mécanique, mais qui avait au
moins le mérité de la netteté et de la conséquence,
on essaie d'en substituer une autre. En vérité je
serais embarrassé de dire laquelle, tant elle est
chatoyante et difficile à saisir.
» On voudrait y faire, dans la production des
écrits bibliques, la part du facteur humain. Mais ce
qu'il y a de plus clair, c'est que plus on cherche
à lui faire sa part, plus par conséquent on réduit
celle dn facteur surhumain, et moins cette nouvelle
doctrine si tant est que c'en soit une - a le droit
de prétendre encore au nom traditionnel de doc-
trine de l'inspiration des Livres saints. A force de
marchander, on a fait tant et si bien qne l'étiquette
- passez-moi le mot - ne répond plus à la mar-
chandise. Pareil état de choses ne pent ni ne doit
durer indéfiniment. Il est temps de sortir de l'équi-
voque. La simple honnêteté l'exige. Mais comment en
sortir? »
Ici M. Vuilleumier propose de prendre tout simple-
ment la Bible « pour un recueil humain de livres
humains; de livres très divers de forme, de carac-
tère et de valeur ... soumis aux mêmes règles d'inter-
prétation que tout autre livre écrit dans une langue
humaine, à un moment donné de l'histoire; de livres
-23-
enfin qui ne prétendent en aucune façon, en tant
que livres, à une origine surnaturelle, non plus qu'à
une exception de l'humaine faillibilité. »
Plus récemment, le 27 noJnbre 1911, M. H. Cha-
vannes a lu dans la Société de théologie un travail
intitulé La Question biblique à propos de. réunions
de Morges, dans lequel il confirme le point de vue
qui lui est commun avec M. Vuilleumier et avec tant
d'autres. D'après lui, l'inspiration divine que nos
pères attribuaient à la sainte Ecriture est synonyme
d'infaillibilité; les livres de la Bible ne sont pas
inspirés de cette façon et aucun écrit quelconque
n'est au bénéfice d'une inspiration; le Canon ren-
ferme des livres plus ou moins religieux, quelques-
uns même qui ne sont pas religieux du tout, cepen-
dant il convient de le conserver tel quel, Esther et
le Cantique des Cantiques ayant encore pour nous
un certain intérêt.
* * *
On est revenu bientôt sur ce sujet, tant il pré-
occupe les bons esprits. Le 29 janvier 1912, M. le
pasteur Rodolphe Bergier, dans la même Société, a
présenté un rapport intitulé Méthode historique et
Foi chrétienne. Nous en citerons un court fragment
dans les termes du procès·verbal :
4 Il Y a des faits qu'on peut considérer comme
acquis. Par exemple, la critique biblique a obtenu
sur deux points des résultats qui sont hors de
contestation:
»1 0 Effondrement du dogme de l'inspiration spéci-
fique de l'Ecriture.
-24-
» 2° Notion enrichie et approfondie de la révéla-
tion 1. »
Ainsi, quelles que soient les divergences subsis-
tant encore dans le détail, voilà deux points essen-
tiels définitivement «acquis li, d'après un représen-
tant de la nouvelle théologie, ancien élève de
M. Dandiran. Mais, qui le croirait? en dépit de ces
assertions, nous entendons immédiatement après
M. Bergier M. Charles Porret, venu tout exprès
pour soutenir une conviction opposée. Or M. Por-
ret n'est pas le premier venu; il n'est pas un de ces
pasteurs qui avouent n'être nullement théologiens.
Il est un des professeurs de la Faculté de théologie
de l'Eglise libre, un des hommes les plus estimés et
les plus aimés de cette Eglise, une des voix les
mieux écoutées dans ses synodes.
Quelle est donc l'opinion de M. Porret, 1.. doc-
trine qu'il enseigne depuis trente à quarante ans
aux futurs pasteurs de l'Eglise libre? Il déclare
qu'il admet l'inspiration spéciale de l'Ecriture
Sainte, que cette inspiration a des degrés, mais qu'à
ses yeux elle n'implique pas l'infaillibilité.
Ceci suffit à démontrer que le premier des deux
résultats regardés parM. Bergier comme «acquis»,
et c hors de contestation », est au contraire contesté
et ouvertement combattu par un des théologiens les
plus autorisés, et cela dans le chef-lieu même de
notre canton. Je puis ajouter, sans crainte d'exagé-
ration, que M, Ch. Porret représente probablement
t Tout ce passa.ce est de M. BerJier,. dans le résumé qu'il a fait Jui-
même d~ son travai}'
25-
la majorité des dissidents, et même des chrétiens
les plus pieux de toutes nos Eglises.
Non, l'accord n'existe pas encore parmi nous, -
j'entends parmi ceux qui pensent, - sur cette ques-
tion capitale de l'inspiration biblique. Et peut-être
n'existe-t-i1 pas davantage quant au second résultat
indiqué par M. Bergiel' comme «acquis», savoir sur
ce qu'il faut entendre par Révélation. Je n'ai du
moins jamais entendu, dans les milieux protestants,
une explication claire et satisfaisante de ce mot
mystérieux, dont nous faisons un fréquent usage.
Sur ces deux problèmes, qui sont connexes, le
désarroi des esprits est général, évident, irrémé-
diable, semble-t-il, comme d'ailleurs sur toute la
dogmatique.
Un fait récent et bien connu vient confirmer
mon observation. Le succès persistant, croissant
même, des réunions présidées par M. le pasteur
Saillens, de Paris', prouve de la facon la plus posi-
tive que le «biblicisme» littéraliste et intransigeant
a conservé de nombreux sectateurs parmi nous,
jusque dans les classes cultivées; ainsi du reste
que d'autres dogmes, réputés aussi surannés et
inacceptables que la « théopneustie,. du professeur
Gaussen et du comte Agénor de Gasparin.

* * *
t M. SaiUens a été loopmps collaborateur principal de M. Mae-
.AU. le rrand évanpliste populaire, puis il est devenu pasteur bap-
tiste. Il avoue n"être pas tbéologien~ mais son éloquence est incontes-
table.
-26-
Ainsi la négation carrée du dogme de l'inspiration
n'a pas envahi la multitude qui se rend encore,
plus ou moins fréquemment, dans uos temples et
dans nos chapelles, et surtout les croyants actifs;
mais elle est propagée par nos docteurs les plus
éminents et fait chaque jonr de nouvelles conquêtes.
D'antre part, la vieille doctrine, celle de l'inspira-
tion plénière, est conservée et jalousement défendue
par les chrétiens peu instruits, qui n'entendent pas
qu'on «déchire~, comme ils disent, et qu'on leur
enlève leur Bible. Elle est maintenue également, -
avec des modifications et des réserves plus ou
moins importantes, - par quelques hommes distin-
gués et influents.
Mais un fait me frappe. Quelle que soit la force
du courant conservateur, ses représentants se gar-
dent en général de protester franchement contre la
conception nouvelle, qui se donne pour scienti-
fique et qui a visiblement le vent en poupe. Ils évi-
tent plutôt d'entrer en conflit avec leurs collègues
de l'école moderne. Un silence aussi prudent peut
étonner, vu l'exceptionnelle gravité de la question.
Deux circonstances me paraissent pourtant l'expli-
quer, dans notre canton du moins. La première git
dans le caractère des Vaudois, qui n'aiment pas à se
compromettre et reculent devant la lutte. La
seconde, c'est qu'on n'a pas une théorie biblique,
rationnelle et claire à mettre à la place de l'an-
cienne doctrine, qui suffisait à nos ancêtres.
Il me semble qu'une pareille situation est souve-
rainement anormale et dangereuse, et qu'on devrait
- 27
s'en rendre compte. Il y a là dans la dogmatique
réformée une lacune considérable, une bréche par
laquelle le rationalisme et l'indifférence peuvent
facilement entrer. S'il ne se passe rien, le point de
vue négatif, beaucoup mieux représenté que l'autre,
gagnera sans cesse du terrain, et la Bible, déjà tris-
tement négligée, le sera toujours davantage.

* * *
Devons-nous accepter la théorie contemporaine,
- dont MM. Vuilleumier et Chavannes se sont faits
les champions, et passer avec armes et bagllh"8S
dans les rangs des novateurs? Faut-il voir dans la
Bible un simple recueil de documents relatifs à une
vague révélation progressive, qui aboutit à Jésus
ou plutôt à saint Paul? Est-ce une œuvre tout
humaine, par conséquent subordonnée à notre con-
science individuelle et aux hypothèses de notre rai-
son? Avec une doctrine exagérée de l'inspiration,
faut-il repousser l'inspiration elle-même, comprise
dans un sens réel, extraordinaire et spécial? En
d'autres termes, avons-nous le droit de parler
encore d'inspiration divine, si nous entendons sim-
plement par là que les écrivains sacrés ont été ani-
més par l'Esprit de Christ comme nous pouvons et
devons l'être nous-mémes?
On distingue en effet aujourd'hui entre l'inspira-
tion générale, promise aux chrétiens de tous les
temps non seulement pour ce qu'ils écrivent, mais
pour ce qu'ils disent et ce qu'ls font, - et le dogme
rigoureux de l'inspiration plénière, d'après lequel
-28-
les auteurs bibliques auraient été miraculeusement
dirigés pour la composition des livres du Canon,
et préservés dans cette œuvre littéraire de toute
espèce d'erreur. On prétend ainsi sauvegarder la
chose en laissant tomber la théorie.
Cependant cette distinction ne satisfait pas tout
le monde. Elle a d'abord l'inconvénient de tromper
les simples, si du moins on n'explique pas claire-
ment qu'on entend de nos jours par l'inspiration
tout autre chose que ce qu'y voyaient le synode de
Dordrecht et même les chrétiens du Réveil, par
exemple les professeurs genevois au milieu du dix-
neuvième siècle. Ensuite plusieurs se demandent si
les écrits de l'Ancien et du Nouveau Testament ne
sont pas inspirés autrement que les nôtres. On se
demande également si tous les livres canoniques
méritent la place d'honneur que la tradition leur a
donnée et que la critique leur laisse; si tous, même
les moins religieux et les plus différents de l'Evan-
gile, doivent être considérés comme inspirés par
l'Esprit de Dieu, et présentés comme tels au peuple
avec le consentement universel et l'autorité de l'E-
glise. D'aussi graves incertitudes nous font, me
semble-t-il, un devoir de remettre courageusement
sur le métier la notion de l'inspiration biblique,
plutôt que de la négliger ou de l'écarter.

* * •
Cette incohérence de la pensée religieuse m'appa-
rait en effet comme singulièrement grave, et cela
pour trois raisons que je vais indiquer.
-29-
1° Nos plus savants docteurs f rompent aujour-
d'hui, sans l'avouer, avec la Réformation du sei-
zième siècle et toute la tradition protestante. On
s'efforce, il est vrai, de maintenir et de glorifier le
pdèipe matériel des Réformateurs (la justification
par la foi) au détriment de leur principe formel
(l'autorité divine des saintes Ecritures); mais, à
leurs yeux, ces deux principes étaient inséparables
et ils ne pouvaient pas mieux se passer de l'un que
de l'autre. Ces deux colonnes leur étaient néces-
saires pour la construction de leur édifice dogma-
tique, et certes sans leur foi en la Bible ils n'au-
raient pu secouer le joug de la papa.uté. Je ne pré-
tends point que nous soyons tenus à conserver
pieusement tout leur héritage; encore faudrait-il se
rendre compte qu'en répudiant non l'une quel-
conque de leurs idées, mais un des deux principes
sur lesquels reposait leur système, on cesse d'être
«protestant» ou «réformé» dans le sens historique
de ces mots. Et si l'on s'en rend compte, il serait
honorable de le déclarer franchement.
2° Les différentes Eglises, nationales ou indépen-
dantes, qui se rattachent à la Réforme, - y com-
pris la moins réformée de toutes, l'Eglise anglicane,
.- professent, dans leurs documents officiels, le
dogme de l'inspiration biblique. Cette croyance est
surtout vivace dans les milieux les plus «évangé-
t Il Y a des docteurs en théologie qui professent encore~ du plus
au moins. la vieille doctrine de l'inspiration, mais ils ne sont pas
savants du tout. On les trouve parmi ceux qui ont reçu le doctorat
hOTWris causa en reconnaissance de quelque œuvre pratique.
-30
Iiques" et les plus 4l chrétiens », les plus riches en
œuvres sociales, les plus zélés pour la mission exté-
rieure et intérieure. l.à même où elle ne s'exprime
pas dans une formule précise, elle ne manque pas
de solidité; car elle s'appuie sur l'expérience des
fidèles comme sur un roc inébranlable. n""vivent
dès leur plus tendre enfance en contact direct avec
la Bible. Certains passages de la Genèse, des Psau-
mes, des Evangiles, de l'A pocalypse, les ont atteints
dans leur conscience et touchés dans le centre de
leur personnalité comme aucun autre livre ne l'a
fait. Peut-être leur attribuent-ils leur régénération.
Des écrits qui p,'oduisent dans leur âme de pareils
résultats doivent être divinement inspirés 1 Ils en
ont l'intuition immédiate, la preuve intérieure, et
cela l'eur suffit. Ils nieraient plus facilement le côté
humain de l'Ecriture que son côté divin. C'est le
Saint-Esprit qui leur parle, la Bible est la «Parole
de Dieu 1 »
3· Le christianisme positif, c'est-à-dire l'Eglise
chrétienne dans toutes ses branches, a toujours
reposé sur une Bible inspirée. On peut donc se
demander jusqu'à quel point la foi spécifique en
Jésus-Christ serait capable de subsister, quand on
aurait cessé d'admettre l'inspiration des Evangiles,
pour ne mentionner que cette partie de notre
Canon. L'historicité de ces quatre petits livres une
fois renversée par la critique, n'en arriverait-on pas
logiquement et fatalement à nier l'incarnation du
Verbe, la parfaite sainteté du Fils de l'homme, sa
résurrection et son ascension, son retour par l'Es-
-31-
prit de vérité, son unité avec le Pére céleste et son
titre de Rédempteur? Ce n'est que trop probable.
Si même on conservait nominalement toutes ces
doctrines, on trouverait moyen de les émasculer,
de lem' enlever lem' élément mystiqne et surna-
turel, de les expliquer dans un sens vague et ratio-
naliste qui les priverait de leur vertu.

* * *
Ainsi la « critique sacrée », - qu'on accuse sou-
vent d'être négative, - est loin d'avoir remporté la
victoire sur toute la ligne, comme les hommes de
cabinet peuvent seuls se l'imaginer. Cette critique
n'a que trop mérité d'être appelée «négative" par
les ruines dont elle a jonché le sol de la théologie.
Je suis loin de contester sa légitimité et même son
importance: que cela soit bien entendu, Mais il est
regrettable que ses plus illustres représentants aient
faussé cette discipline en la fondant sur un a priori,
que nous ne pouvons lui concéder.
Un article du Times s'exprime ainsi: «11 y a beau-
coup de vague et de confusion au sujet de la haute
critique. Peu de ceux qui en parlent semblent la
connaître de prés. Son expositeur et son avocat le
plus distingué a été, sans contestation possible, feu
le D' Kuenen.
D Or dans son Histoire d'Israël il déclare qu'il
met de côté toute idée de révélation et de miracle,
et qu'il juge de toute chose selon les possibilités stric-
tement humaines et naturelles. Tous ceux qui liront
son Hexateuque, ouvrage extrêmement remarqua-
-32
hIe, verront que ce principe est à la base de toutes
ses investigations. L'auteur se propose de rendre
compte de l'Ancien Testament d'après les lois pure-
ment naturelles, non seulement sans l'inspiration,
mais sans les miracles et la prophétie. Tous les mira-
cles doivent être éliminés. Toutes les soi-disant pro-
phéties sont de vaines imaginations. Tel est le ter-
rain sur lequel il se place d'emblée, et il est de beau-
coup le plus capable des critiques sacrés, le mattre
de tous les autres.
,. En parlant d'un pareil point de vue on doit,
pour ainsi dire, révolutionner tout l'Ancien Testa-
ment. Il faut trouver des explications qui renversent
toutes les idées précédentes, en particulier tout ce
que les livres eux-mêmes disent de leur origine.
Cette critique est extraordinaire; néanmoins toute
l'histoire nationale des Juifs doit être bouleversée
pour lui faire place. La nation israélite n'est pas née
d'une facon merveilleuse; les miracles du voyage
dans le désert, de [a loi proclamée surIe mont Sinaï,
etc., n'existent naturellement plus. Un certain nom-
bre de tribus ont formé peu à peu le peuple juif.
Nous avons sous les premiers rois une période de
barbarie, pendant laquelle la nation se constitua.
Les prophètes de l'âge d'or arrivèrent les premiers
à l'idée de la justice et à celle d'un Dieu personnel.
I,e sacerdoce ne s'est établi qu'après la captivité de
Babylone. Les livres sont devenus ce qu'ils sont par
une succession de pieuses fraudes, comme les
Fausses Décrétales, auxquelles Kuenen les compare
très judicieusement. Les lois cérémonielles sont
-33-
postérieures à l'exil, et la grande majorité des
Psaumes sont plus récentsoencore. Voilà ce qu'est,
esquissée à grands traits, la haute critique telle que
l'a développée le chef de cette école. »

" " *
Un théologien anglais s'achoppe, non sans raison,
au terme de haute critique, Higher Criticism, par
lequel on a coutume de désigner la critique, histo-
rique et littéraire, appliquée aux écrits de notre
recueil. « Quelle que soit, dit-il, l'origiue de ce nom,
il désigne incorrectement le processus de dissection
auquel la Bible est soumise par ces savants. La
recherche du sens profond de l'Ecriture pourrait
être justement appelée « haute critique" ; mais les
questions de dates, de généalogies, de style, d'au-
teur probable, etc., sont «de la terre, terrestres, ,.
et ne méritent pas un titre aussi élevé ' .
• Toutefois nous ne voulons nullement déprécier
cette critique. Tout ce qui peut jeter de la lumière
sur la naissance et l'interprétation des livres de la
Bible doit être le bien-venu, même quand cela ren-
verserait nos idées préconçues. Si l'Ecriture est une
révélation divine, elle n'a rien à r:raindre des
investigations les pins rigoureuses. Le danger réel,
c'est que des hommes présomptueux fassent accep-
ter à des lecteurs inattentifs leurs vues et théories
propres pour des faits réels et indiscutables. En con-
séquence, ne cédons sur aucun point aux critiques
1 On pourrait fairf') la même remarque à. propos d", l'expression
critique 6acree.
SWKDENBOl\G fT 3
-&k-
qui cherchent à diminuer l'autorité de la Bible,
jusqu'à ce que nous soyons convaincus que leurs
arguments sont décisifs '.»

* * *
On a reproché à la critique d'être une science
« conjecturale ». Cette expression est exacte; mais il
faut bien faire des conjectures pour retrouver la
vérité historique, quand on est en présence de récits
manifestement légeudaires. Il est incontestable que
la méthode critique a transformé l'histoire au siècle
dernier, et a rendu par là un'grand service à l'es-
prit humain. Or cette méthode a le droit de s'exer-
cer partout, qu'il s'agisse' des livres tenus pour
sacrés, des annales du peuple hébreu ou des ori-
gines du christianisme, comme des autres religions
du monde et de l'histoire soi-disant profane. Ce
droit implique même un devoir. Le chrétien intelli-
gent doit soumettre à la critique les croyances qui
lui sont fournies par la traditiou, et Swédenborg le
fait avec une hardiesse qui vous étonnera. Seule-
mentil importe essentiellement d'entreprendre cette
revision avec uu esprit sérieux et libre.
Or, je vous le demande, un théologien est-il vrai-
ment libre quand il commence son étude en décla-
rant qu'il n'y a jamais eu de miracles, et qu'il n'y
en aura jamais, parce que le miracle est impossible;
en se prononçant contre toute inspiration ou révé-
lation proprement dite, c'est-à-dire surnaturelle?
Telle est cependant la position prise par Kuenen,
1 George Trobridge, The Lettn- and the Spirit, p. U7.
-35
Ernest Renan et d'autres critiques fameux. C'est il
mon avis partir d'un préjugé dogmatique, d'un pré-
jugé négatif qui pousse à démolir et qui ne vaut
guère mieux que le préjugé des conservateurs à
outrance.
Comment? Voilà une histoire toute pénétrée de
surnaturel: et vous prétendez la reconstruire en
diminuant tout ce qui dépasse la nature! Voilà des
hommes qui se disent envoyés de Dieu, qui parlent
en son nom, qui sacrifient leurs intérêts mondains,
risquent leur réputation et leur vie même pour sa
cause: et vous prétendez ou qu'il vous trompent ou
plutôt qu'ils se trompent! Ce sont des êtres étranges
et déséquilibrés, des fanatiques, des hallucinés, des
fous! Ne soyons pas surpris que la masse néglige
leurs écrits. On y rencontre sans doute des éclairs
de génie; mais qui se donnerait la peine d'y cher-
cher quelques parcelles de vérité, au milieu de tant
d'erreurs, de rêveries et d'exagérations?

* * *
Vous me direz peut-être que le préjugé scienti-
fique, qui nie la possibilité du miracle, est lui-même
le résultat des études contemporaines, un état d'es-
prit auquel on arrive nécessairement en passant
quelques années à l'université. Ce ne serait donc
pas un a priori, mais un a posteriori.
Je réponds qu'il vaudrait la peine d'en fournir la
preuve. Ne nous arrêtons pas au mot «miracle J>,
dont l'interprétation prête à l'équivoque et qui signi-
fie encore, pour beaucoup de gens, un fait contraire
-36-
aux lois de la nature. Parlons plus généralemeut du
surnaturel. Eh! bien, il n'est pas vrai que tous les
savants et les érudits, tous les philosophes et les
penseurs, nient l'existence du surnaturel et son
intervention dans les destinées de l'humanité; il
n'est pas vrai non plus que cette négation soit la
conséquence forcée de leurs hautes études. Un cer-
tain nombre les nient, ou plus souvent les mettent
en doute, et ce nombre a probablement augmenté
pendant le dix-neuvième siècle; mais il y en a qui
les admettent, qui y croient aussi fermement qu'aux
réalités sensibles, et qui attribuent à cette convic-
tion une valeur particulière. Ces croyants n'ont pas
tiré de leurs études universitaires la même conclu-
sion que les ultracritiques dont je parlais tout à
l'heure, et en conservant la foi au surnaturel ils ne
songent point à s'insurger contre la science.
Ils savent en effet que la science a son domaine
propre strictement limité; et c'est le point de vne
qui prévaut de plus en plus chez ceux qui réfléchis-
sent. La science a pour champ les choses matérielles,
toute la nature, l'homme compris. Mais il y a dans
l'homme un élément suprasensible, qui fait partie
du monde surnaturel: tou t cela, c'est le domaine
inconnu à la science, sur lequel elle n'a rien à dire,
attendu que ses moyens d'observation ne l'attei-
gnent pas. Cet empÎl'e surnaturel, spirituel, est
réservé à la religion.
Faisant partie de la science, la critique n'a pas le
droit de s'occuper du surnaturel; il lui est par con-
séquent interdit d'ériger en principe qu'il n'existe
- 87-
pas et ne saurait exister. Qu'elle abandonne aux
théologiens ce grave problème! Au lieu de partir
d'une négation, elle serait sage de laisser la question
ouverte. Alors elle pourrait se dire impartiale, exem-
pte de tout préjugé; alors elle serait libre d'expli-
quer par une intervention d'en haut ce qu'elle ne
pourrait rattacher logiquement aux causes natu-
relles.
* * *
Ainsi nous ne faisons pas un grief à la critique
d'être une science conjecturale; nous lui reprochons
de se lier elle-même les bras, de se priver d'une
partie de son indépendance, de se condamner à des
conclusions négatives en mettant une négation dans
ses prémisses. Le théologien qui croit au surnaturel
est dans une position beaucoup meilleure. Il fera
grand usage de la critique, qui certes ne se laisse
pas oublier de nos jours, il sera même porté à expli-
quer scientifiquement toutes choses; mais là où il
ne réussira pas, il pourra reconnaitre un élément
supérieur, spirituel, qui échappe aux investigations
de la science.
C'est dans ce sens que la philosophie se prononce
de plus en plus, depuis un quart de siècle, pat· ses
représentants distingués: William James, Renou-
vier, Emile Boutroux, Henri Bergson, en Suisse
Charles Secretan, J.-J. Gourd, Théodore Flournoy.
Des sommités de la pensée, où il a rèmplacé le natu-
ralisme, ce point de vue plus large et plus exact des-
cendra, on peut l'espérer, d'abord chez les demi-
savants, puis dans la classe simplement cultivée.
-38-
d'où il parviendra enfin à la multitude. En tout cas
ce souffle d'idéalisme, - qui se fait sentir non seu-
lement dans la philosophie, mais aussi dans la litté-
rature, c'est-à-dire dans le roman et dans le théâtre,
- est sans nul doute favorable à la religion telle que
nous la comprenons, au spiritualisme chrétien, et
contribue à en préparer le réveil.
Quoi qu'il en soit, pour le moment, les partisans
de la piété traditionnelle entrent souvent en conflit
avec les champions de la science et du progrès. Le
malaise est grand alors au sein des Eglises, et par-
fois les pasteurs, loin de rassurer les laïques, sont
les premiers à s'épouvanter. Cette lutte entre deux
tendances dans les mêmes troupeaux, cel antago-
nisme interne est un des caractères du protestan-
tisme contemporain et l'une de ses plus graves mala-
dies.
. .. .
Mais ici j'entends une objection. Il n'y a là, me
direz-vous, qu'un phénomène tout naturel, qui se
rencontre dans les associations les plus diverses.
C'est l'inévitable opposition de deux tendances entre
lesquelles se partagent les hommes, et dont l'une
regarde le passé, l'autre l'avenir; c'est ce qu'en poli-
tique on nomme la droite et la gauche.
Vous avez mison. Mais, quand l'esprit de réforme
se heurte avec trop de violence à l'esprit de conser-
vation, l'existence même de la société se trouve com-
promise. Aussi la guerre sourde, qui se livre aujour-
d'hui entre la vieille orthodoxie, pieuse mais obsti-
née, et la théologie nouvelle, fière de sa science
-39
iconoclaste, finira-t-elle par un éclat et une déchi-
rure, s'il ne s'opère un rapprochement, une conci-
liation.
En effet, on ne doit pas s'attendre au triomple
pur et simple de l'une des écoles rivales. Elles ont
toutes deux leur raison d'être. leurs qualités et leurs
défauts. La science ne peut renoncer à ses conquêtes,
se soumettre à des dogmes qui la contredisent,
notamment à la théopneustie de Dordrecht ou de
Gaussen. De son côté, la piété vivante et chaleureuse
n'a pas cessé de croire à l'inspiration spéciale de la
Bible. Pour qu'une scission de plus n'affaiblisse pas
encore le protestantisme déjà si morcelé, et pour
qu'un traité de paix soit signé entre les deux camps,
il faut que de droite et de gauche on s'élève à une
synthèse des éléments de vérité renfermés dans les
conceptions qui se combattent sous nos yeux.
Cette solution est-elle possible? Existe-t-il une
notion de l'inspiration qui d'un côté satisfasse les
simples, les ignorants, les chrétiens mystiques, qui
de l'autre respecte absolument les recherches de la
critique et les assertions d'une science impartiale?
Je Je crois, mesdames et messieurs, et c'est dans
cette confiance que j'ai entrepris le présent travail.

* * *
Emmanuel Swédenborg (t 1772) a reconstruit
toute la théologie, mais sur aucun point sa réforme
n'a été aussi radicale et aussi surprenante qu'à
J'égard des Ecritures Saintes. C'est cette théorie que
je me propose de vous faire connaitre. Si eUe est
-Ml -
jusqu'ici peu comprise et peu remarquée dans notre
pays, elle a pourtant conquis l'adhésion de penseurs
éminents, et cinq cents Eglises, comprenant
15000 membres instruits, la professent avec enthou-
siasme.
Je vais vous expliquer d'abord en quoi elle con-
siste. Je vous montrerai ensuite ce qu'est le nou-
veau Canon qu'elle propose, et je m'efforcerai d'en
justifier la composition. Je vous dirai enfin par quels
avantages elle me parait se recommander.
SECONDE LEÇON

1. La Théorie de 8wédenborg.

Canon restreint des Ecritures. La Parole est le Divin VNU.


Inspiration des prophètes ct de JésuS-<::hrist. Le style divin.
Le sens interne. Il renferme les arcanes du Ciel. La loi des
Correspondances, connue des anciens et tombée dans l'ou-
bli. Pourquoi eUe n'a été divulguée qu'au dix-buitième
siècle. Haute valeur et nécessité du sens littéral. Le sena
multiple règne jusqu'aux Réformateurs, (lui le remplacent
par le sens unique. Swédenborg est le premier il révéler le
sens interne. Pour comprendre ce sens, il faut être dans 1eR
VJ'ais réels. Puissance tlu vrai dans l'autre monde. Trois
sens, en rapport avec les degrés dÏAcrets. La base, le conte-
nant et l'affermissement des deux sens supérieurs. L'Ordre
successif et l~Ordre simultané. Sans la doctrine, la Parole
n'cst point comprise. Vrais nus et vrais vêtus. PAscal el le
sens spirituel. Vrais réels et vrais apparents. Les simples et
les intelligents.

~wédenborg attribue aux saintes Ecritures une


inspiration positive et spéciale; mais, - pour écar-
ter un malentendu, - je dois faire dès l'abord une
importante réserve. en attendant de pouvoir m'ex-
pliquer à ce sujet d'une façon complète.
La Bible n'est point à ses yeux l'intangible unité,
le recueil indivisible et providentiel pour lequel les
théologiens réformés ont toujours réclamé notre foi.
-112-
Le Prophète du Nord en élimine une portion consi-
dérable; son Canon 1 est beaucoup plus restreint
que le nôtre, mais il gagne en cohésion, en valeur
dogmatique et en autorité morale ce qu'il perd en
étendue et en variété. Si Swédenborg désigne l'Ecri-
ture comme la Parole de Dieu, il ne s'agit pour lui
que de cette Bible simplifiée, épurée, seule au béné-
fice de l'inspiration surnaturelle qui la distingue
essentiellement de tous les autres livres du monde.
Ajoutons qu'il dit le plus souvent la Parole tout
court, au lieu de la Parole de Dieu, usage qui se re-
trouve"chez les darbystes ou frères de Plymouth.
Or, d'après notre auteur, la Parole n'est autre
chose que le Divin Vrai. En effet Jéhova, le Dieu
du Ciel et de la terre, a parlé par Moïse et par les
autres prophètes d'Israël: voilà pour l'Aucien Tes-
tament. De même Jésus-Christ, incarnation de l'Eter-
nel, a prononcé soit de sa propre bouche, soit par
le Saint-Esprit, la Parole que les évangélistes nous
ont transmise: voilà pour le Nouveau.

* * *
On sait assez que les Nâbis, ou prophètes hébreux,
font précéder de ces mots leurs mystérieux oracles:
La Parole me fut adressée par Jéhova, Jéhova me
parla, Jéhova dit ou Parole de Jéhova.
Quant à Jésus, il affirme que ses paroles ne passe-
ront point; il est convaincu que ce sont les paroles
t Le terme de Canon (rècle. norme) est appliqué par la théolocie
à l'easemble des écrits tenu pour divinement inspirés. Notre Bible est
nommée le Canon; on dit au.si le Canon de l'Ancien Testament, le
Canon du Nouveau Testament.
-@-
de la vie éternelle; il dit: Les pal-oies que je vous
adresse sont esprit et vie. Il offre à la Samaritaine une
eau vive qui ôte pour toujours la soif, et qui devient
une fontaine d'eau jaillissant jusque dans la vie éter-
nelle. Il se donne pour le chemin, la vérité et la vie.
D'après le prologue du quatrième Evangile, la Pa-
role était Dieu; en eUe était la vie, et la vie était la
lumié,-e des hommes.
Ces passages, - qu'il serait aisé de multiplier, -
confirment d'une manière générale le point de vue
de Swédenborg. Mais revenons à l'inspiration des
nAbis.
* * *
Ils se trouvent, à certains moments, dans un état
très particulier et si extraordinaire qu'il est difficile
à définir. Ils ont conscience d'entendre alors une
voix surnaturelle, de recevoir de Jéhova, indirecte-
ment ou directement, un message qu'ils doivent
transmettre à leurs contemporains ou aux généra-
tions futures. C'est à ce titre, c'est comme organes
d'une Révélation divine qu'ils sont précisément des
« prophètes », des « hommes de Dieu », qu'ils par-
Ient avec autorité à la nation dans son ensemble, à
ses diverses classes, aux grands, au roi lui-même;
qu'ils font entendre également des reproches et des
avis, des menaces et des promesses non seulement
aux petits peuples voisins de la Palestine, mais aux
grands Etats païens: l'Egypte, l'Assyrie, Babylone.
l'empire des Mèdes et des Perses.
Quant à Jésus-Christ, ne l'oublions pas, il n'est pas
simplement le Fils de Dieu dans un sens plus ou
moins vague, ni surtout un homme remarquable-
ment saint; il est pour Swédenborg le Jéhova de
l'ancienne alliance, Dieu même ayant revêtu l'huma-
nité, par conséquent le Seigneur dans le sens absolu
de ce mot. Dans notre deuxième volume, nous avons
exposé tout au long cette doctrine, qui implique
l'incarnation du Verbe, la pleine divinité du Sau-
veur, et qui remplace le trithéisme orthodoxe par le
monothéisme parfait'. Cette croyance, aussi philo-
sophique et profonde qu'elle est originale dans ses
développements, sert de base à la nouvelle théologie
et à tout le système.
Mais si le Seigneur est le Logos ayant « pris l'hu-
main .. pour le glorifier ou le diviniser, s'il incarne
en sa personne « toute la plénitude de la Divinité »,
il en résulte que sa parole est le Divin Vrai. Or les
quatre Evangiles ont pour contenu essentiel ce qu'il
a dit et fait pendant sa carrière terrestre, et l'Apo-
calypse est une révélation adressée du Ciel à son
apôtre préféré. Ces cinq livres sont donc le produit
de la plus haute inspiration et méritent toute notre
confiance.
* * *
Le traité sur L'Eet-iture sainte, publié en 1763, et
le chapitre sur le même sujet dans La Vraie Religion
chrétienne, publiée en 1771', commencent l'un et
l'autre par la thèse qui nous occupe : L'Ecriture
Sainte est le Divin Vrai.
1 Swédenborg /1. Cours 6. La Divine Triade ou le Monothéisme et
Jéaus ..Chriat4
\1 Chapitre quatrième du tome l, p. !9i-380.
45
Swédenborg relève le fait que la fontaine de Jacob
signifie la Parole, qui est appelée « fontaine d'eaux
vives », « fontaine du salut» et « fleuve d'eau vive »,
car elle nous apporte la vérité religieuse. Elle est
appelée ailleurs « tabernacle » et « sanctuaire _,
parce que le Seigneur s'y l'encontre avec l'homme.
Toutefois, remarque notre auteur, ces passages ne
suffisent pas iL convaincre les gens du monde. «Sans
doute, on admet en général que la Parole est divine-
ment inspirée, et qu'en conséquence elle est sainte;
mais on a toujours ignoré oit réside en elle le Divin.
Car, considérée dans sa lettre, la Parole semble un
écrit vulgaire, d'un style étrange, qui n'est ni bril-
lant ni sublime, comme le sont souvent les écrits du
siècle. C'est pourquoi l'homme qui adore la nature
de préférence iL Dieu, qui dès lors pense d'après lui-
même et non d'après le Ciel, peut facilement tomber
dans l'erreur au sujet de la Parole, avoir du mépris
pour elle et se dire, quand il la lit : Qu'est-ce que
cela? Est-ce que ceci est divin? Dieu, dont la sagesse
est infinie, peut-il parler ainsi? Oit est la sainteté de
ce livre, et d'oit vient-elle sinon d'une religiosité et
de la persuasion qui en résulte? »
» Cependant la Parole est écrite dans le style divin,
avec lequel tout autre style, quelque excellent ou
sublime qu'il paraisse, ne peut être mis en compa-
raison. Le style de la Parole est tel que la sainteté
se trouve dans chaqne sens, dans chaqne mot, par-
fois dans les lettres elles-mémes. Aussi la Parole
conjoint-elle l'homme avec le Seigneur et ouvre-
t-elle le Ciel. ..
- 46
» Mais la vie provenant de la Parole est pour ceux-
là seuls qui lisent la Parole dans le but d'y puiser
les Divins Vrais COmme dans leur source, et en même
temps d'appliquer à la vie les Divins Vrais qu'ils y
ont puisés. Le contraire arrive à ceux qui ne lisent
la Parole que dans le but d'acquérir des honneurs et
de gagner le monde. "
,. * ,.
La seconde thèse de Swédenborg est formulée en
ces termes: Dans la Parole il y a un sen. spirituel,
ignoré jusqu'à présent. Essayons de nous rendre un
compte exact de cette doctrine, qui régit directement
l'éxégèse de la Nouvelle Eglise, indirectement sa
dogmatique et sa morale.
Comme d'habitude, notre écrivain s'explique ICI
pal' quelques comparaisons bien choisies. Le sens
interne ou spiri,tuel est caché dans le sens naturel ou
littéral comme l'âme l'est dans le corps, la pensée
dans le langage et la volonté dans l'action; ou encore
comme le cerveau entier est renfermé dans les mé-
ninges, comme les branches d'un arbre sont recou-
vertes de leurs écorces, et comme tout ce qu'il faut
pour la génération du poulet se trouve dans la coque
de l'œuf.
0: Lorsqne le sens interne n'est pas connu, dit le
Voyant suédois, on ne saurait juger de la divine
sainteté de la Parole que comme on jugerait d'une
pierre préciense d'après la matrice qui l'enveloppe
et qui parfois ressemble à une pierre ordinaire, ou
d'une cassette de jaspe, de lapis-lazuli, de talc ou
- 47-
d'agate, dans laquelle seraient placés en ordre des
diamants, des rubis, des sardoines, des topazes
d'Orient et d'autres pierres précieuses. Tant qu'on
ignore ce que contient la cassette, il n'est pas éton-
nant qu'on l'estime uniquement selon le prix de la
matière qui se présente à l'œil. Il en est ainsi de la
Parole pour ceux qui n'y voient que le sens de la
lettre. »
* * *
C'est dans le sens interne que l'Ecriture renferme
les « arcanes du Ciel », c'est-à-dire les vérités reli-
gieuses dont nous avons besoin, mais que notre in-
telligence naturelle ne saurait découvrir. C'est par
ce sens qu'elle sert de lien entre les Cieux et la terre,
qu'elle produit en nous ses effets les plus bienfai-
sants et qu'elle mérite le nom de « Parole de Dieu ».

* * *
Le sens spirituel paraît souvent très éloigné du
sens littéral; il s'y rattache néanmoins de la façon
la plus directe par la loi des Correspondances, qui
est une des plus remarquables conceptions de notre
philosophe. Selon ce ~not de Platon: « Toutes choses
sont symboliques », l'univers matériel, avec tout ce
qui s'y trouve, est le reflet, l'image, la représenta-
tion concrète de l'univers invisible. C'est cette exacte
correspondance qui détermine la signification her-
métique des termes employés par les auteurs sacrés.
Swédenborg n'a pas été le premier à croire à cette
grande loi. Connue des hommes primitifs, qui la re-
gardaient comme ~ la science des sciences », cette
48 -
haute conception se répandit dans un grand nombre
des royaumes de l'Asie et de l'Afrique, et parvint
jusqu'en Grèce. Les traités et les livres des « Très
anciens» étaient tous symboliques. Job, ouvrage de
l'Ancienne Eglise, est rempli de correspondances.
Les hiéroglyphes des Egyptiens et les fables de l'an-
tiquité portent le même caractère. Toutes les Eglises
anciennes représentaient les choses spirituelles; les
rites et les statnts de leur culte consistaient en pures
correspondances. II en fut de même chez les descen-
dants d'Israël, où tout ce qui concernait la religion,
- holocaustes, sacrifices. oblations, tabernacle,
fêtes annuelles, sacerdoce lévitique, - était symbole
et type des réalités célestes.
A ce sujet, notre écrivain prétend savoir des choses
bien extraordinaires. Ainsi, selon lui, les hommes de
la Très ancienne Eglise, qui exista jusqu'au déluge,
étaient d'un génie si élevé qu'ils conversaient avec
les anges. Quant à ce qu'ils voyaient sur la terre, ils
y pensaient et en parlaient non seulement naturelle-
ment, mais encore spirituellement. En outre Hénoc,
dont il est question au chapitre V de la Genèse, re-
cueillit de leur bouche les correspondances qu'ils
avaient observées et les transmit à la postérité.
MalheUl'eusement cette science supérieure dégé-
néra partout en mythologie, en idolâtrie ou en ma-
gie ; aussi tomba-t-elle peu à peu daus l'oubli par un
effet de la Providence divine. Les Juifs eux-mêmes
la perdirent complètement de vue, malgré le symbo-
lisme de leurs institutions dont le sens spirituel leur
échappait.
-49-

* * *
Vous vous étonnez peut-être que la loi des Corres-
pondances, si elle est aussi importante que nous ve-
nons de le dire, n'ait pas été dévoilée avant le dix-
huitième siêcle. Cette objection est fort naturelle,
mais Swédenborg me parait y répondre d'une façon
satisfaisante.
Les premiers chrétiens, dit-il, étaient d'une trop
grande simplicité pour faire nsage de cette théorie.
Dès lors, diverses hérésies et les décrets des conciles
couvrirent la chrétienté de ténèbres, qui empêchè-
rent de découvrir le sens caché des Ecritures. Loin
d'en revenir aux croyances de l'Evangile primitif, la
Réformation confirma le dogme irrationnel de la
trinité des personnes divines, et rattacha la jnstifica-
tion du pécheur à la foi séparée de la charité, faisant
dépendre le salut de cette foi amoindrie et falsifiée.
Dans de telles eirconstances, si le sens interne des
saintes Ecritnres etit été déconvert, les hommes
l'auraient profané et se seraient par là fermé le Ciel.
Lorsque Swédenborg retrouva et divulgua la
science des Correspondances, ces inconvénients
n'existaient plus; car il enseignait en même temps
une dogmatique nouvelle, qui seule est en parfait
accord avec l'interprétation spirituelle de la Bible.

* * *
Vous devez croire qu'en exaltant ainsi le sens in-
terne notre exégéte dédaignait le sens littéral, comme
le font les mystiques, Je vous prierai donc de remar-
SW.Î:D&NBORG IV
-50-
quel' qu'il en relevait au contraire la valeur considé-
rable ou, pour mieux dire, l'absolue nécessité. Insis-
tant sur cette idée, il l'illustrait par les images sui-
vantes.
Privée du sens externe, la Parole serait comparable
à un palais sans fondements, à un temple sans murs
et sans toit pour protéger les choses saintes, au ta-
bernacle israélite sans ses couvertures, ses voiles et
ses colonnes. Il ressemblerait encore au corps hu-
main sans la peau qui le recouvre et sans ses sup-
ports, qui sont appelés os; au cœur et au poumon
sans la plèvre et les côtes; au cerveau sans la dure-
mère, la pie-mère et le crâne, téguments qui le ren-
ferment et lui servent d'abri.
D'autre part, le sens littéral de l'Ecriture est repré-
senté, dans l'Apocalypse, par la muraille de jaspe de
la Nouvelle Jérusalem. par ses fondements qui sont
des pierres précieuses et par ses portes qui sont des
perles.
En conséquence, le sens externe ou dernier de la
Parole écrite est « la base, le contenant et l'affermis-
sement » du sens interne ou spirituel. Mais Swéden-
borg va encore plus loin. Selon lui, c'est dans le
sens de la lettre que l'Ecriture manifeste sa pléni-
tude, sa sainteté et sa puissance; c'est du sens externe
que doit être tirée la doctrine chrétienne, et par ce
sens qu'il faut la démontrer. Nous reviendrons tout
à l'heure sur ces diverses thèses, que nous ne fai-
sons qu'indiquer ici.

* * *
-M-
A prés de telles déclarations, si nombreuses et si
explicites, si étonnantes même, on ne peut pas accu-
ser Swédenborg de méconnaitre ou de dédaigner les
textes bibliques pris dans leur acception premiére et
naturelle. Par le respect qu'il témoigne à la lettre
des Ecritures et par l'importance qu'il lui reconnalt,
il se distingue nettement des mystiques, qui tous
placent leurs révélations particulières au-dessus de
la Parole écrite. Aussi pensons-nous qu'on a tort de
le regarder comme le représentant du mysticisme et
préférons-nous l'appeler théosophe, bien que la théo-
sophie moderne 1 soit, sur des points essentiels, en
désaccord avec la sienne.
Il attribue certes une immense valeur à l' « illus-
tration • qui lui est accordée; mais cette illustration
lui sert simplement à mieux comprendre la Parole
de Dieu, à l'interpréter d'une façon plus profonde,
plus systématique, plus spirituelle. La révélation
dont il est chargé pour notre époque ne contredit
pas la Bible et n'en rejette pas l'autorité; elle en
extrait au contraire la moelle, elle en expose les
principes directeurs, elle en réunit les éléments
éternels, salutaires et vivifiants .
.. .. ..
Swédenborg n'a pas été le premier à soutenir la
théorie du sens multiple. Elle existait du temps de
Jésus et se retrouve chez les gnostiques, comme dans
la Cabale; Origène J'accepta et donna trois sens à
1 Qui se rattache à celle de l'antiquité et du bouddhisme en parti-

culier.
-52-
I·Ecriture. SOUS l'influence de Jérome et d'Augustin,
l'Eglise adopta ce poiut de vue, qni fut celui de tout
le moyen âge, sauf que, dés le seizième siècle, Eu-
chère de Lyon rendit populaire l'idée d'un quatrième
sens. En Orient, les écoles d'Antioche et d'Edesse,
en Occident celle de Pélage, pour avoir combattu
la méthode allégorique, furent condamnées et dis-
soutes.
Cette méthode régnait donc dans toute la chré-
tienté quand parurent les Réformateurs. Ils furent
d'accord pour répudier le sens multiple (allégol"Îque,
anagogique, tropologique) et pour proclamer que
l'Ecriture n'a qu'un sens, qui doit être déterminé
par la grammaire.
Le principe nouveau, développé avec talent par
Bengel, Ernesti, Schleiermacher et d'autres, a cer-
tainement affranchi l'exégése de beaucoup d'explica-
tions arbitraires; aussi a-t-il été reçu par les diverses
fractions du protestantisme et même, plus ou moins,
par l'Eglise catholique '.
D'après l'un des plus brillants champions de la
théologie contemporaine, - Auguste Sabatier, de
son vivant professeur et doyen de la Faculté protes-
tante de Paris, l'interprétation doit être à la fois
grammaticale, historique, logique et psychologique,
pour rendre aussi exactement que possible la pensée
exprimée dans chaque texte par les auteurs sacrés.

1 Chez les catholiques rQmains, la doctrine du sens multiple, sans


être reniée officiellement, a disparu peu à peu de ta pratique. F. Lich-
tenbel"ler~ EncyctopMie du Sciet«:$ religietuu, article lIerménmi-
q.... p. !13.
-53-
Mais il demeure bien entendu que chaque texte n'a
qu'un sens,

* * *
Nous avons vu que le sens multiple a régné de
tout temps dans l'Eglise jusqu'à ce que la Réforma-
tion l'eût aboli, du moins pour ses sectateurs, en fa-
veur du sens unique. Quant au sens interne ou spi-
rituel, dont on avait toujours eu l'idée sans savoir en
quoi il consistait, c'est Swédenborg qui le premier
l'a fait connaitre. Nous avons indiqué les raisons
pour lesquelles cette révélation n'a pas eu lieu plus
tôt.
Les erreurs graves qui régnaient jusqu'alors dans
la chrétienté auraient empêché de recevoir le sens
interne et poussé à profaner la sainteté de la Parole,
en sorte que cette grande lumière aurait fait plus de
mal que de bien. Cet inconvénient n'existait plus dès
l'instant que le docteur scandinave ramenait à leur
vérité primitive les dogmes mal compris du Dieu
triun et de la foi justifiante. Pour la, première fois,
en effet, une religion conforme d'un côté aux inten-
tions de Jésus-Christ, de l'autre aux exigences de la
raison, était mise à la portée de tous, Swédenborg
ayant justement pour mission de l'exposer complète-
ment dans ses ouvrages.

* * *
Est-ce à dire que les chrétiens de toute espêce et
de toute dénomination vont accueillir avec enthou-
siasme, ou du moins avec facilité, le nouveau prin-
-M-
cipe herméneutique '? Swédenborg lui-même ne s'y
attend point. Il sait que l'interprétation symbolique
sera longtemps repoussée. Elle ne saurait convenir
à ceux qui sont attachés de cœu" à des dogmes faux.
Et ici notre auteur ne se montre pas plus indulgent
pour les réformés que pour les papistes; car, à l'en
croire, ses coreligionnaires sont représentés dans
l'Ancien Testament par les Philistins, et dans l'Apo-
calypse par la Bête et le Faux Prophéte. Le sens ca-
ché de l'Ecriture n'est dévoilé qu'aux âmes droites
qui aiment la vérité pour elle-même, non pour les
avantages qu'elle procure en ce monde, et qui se
laissent guider par le Seigneur.
Il faut donc une préparation morale pour être ca-
pable de recevoir le sens interne; il Y faut même une
préparation intellectuelle. De là cette étonnante
assertion : « Le sens spirituel de la Parole ne sera
donné désormais qu'à celui qui est par le Seigneur
dans les vrais réels. » Quelques mots seulement sur
cette proposition si sérieuse, qui nous rend attentifs
à notre lacune principale.
Nul ne peut voir le sens spirituel, si ce n'est. par
le Seigneur» et à moins d'être initié par lui aux Di-
vins Vrais. Si quelqu'un veut explorer ce sens par
sa propre intelligence, il le viole, le pervertit, s'en
sert pour confirmer le faux et P3li'là s'exclut du Ciel.
Il faut donc que le Seigneur lui-même nous explique
spirituellement sa Parole. Or, pour le faire, il se rat-
tache aux connaissances aequises par l'homme et
t Cest-l*dire le principe directeur de l'exé§'èse ou de l'interpréta-
tion biblique.
-00
n'en infuse pas immédiatement de nouvelles. - Ceci,
pour le dire en passant, est tenu pour une auda-
cieuse innovation de la théologie contemporaine. -
Si donc l'homme n'a pas compris la vérité divine,
ou s'il est seulement dans un petit nombre de vrais
et en même temps dans certaines erreurs, il peut
falsifier la vérité. C'est ce que font les hérétiques
quant au sens littéral de l'Ecriture. C'est pourquoi,
afin que personne n'entre pal' lui-même dans le Sens
interne et ne profane le Vrai réel qui y est contenu,
Dieu a placé des gardes, symbolisées dans l'Ancien
Testament par les chérubins.

* * *
Je ne vous arrêterai pas aux « merveilles» opérées
dans l'autre monde par le sens spirituel de la Pa-
role, sauf pour relever quelques lignes du para-
graphe qui les rapporte. « Ceux, dit Swédenborg,
qui sont dans les faux de la doctrine n'ont par la
Parole aucune communication avec le Ciel; mais la
lecture qu'ils en font se répand de côté et d'autre en
route, et se dissipe comme de la poudre contenue
dans du papier, quand la fusée est enflammée et je-
tée en l'air. Le con traire arrive ponr ceux qûi sont
dans les vrais de la doctrine. La lecture qu'ils font
de la Parole pénètre jusqu'aux Cieux et les conjoint
avec les anges. Le~' anges eux-mêmes, lorsqu'ils <I.e ..
cendent du Ciel pour s'acquitter de quelque fonc-
tion, apparaissent environnés de petites étoiles, sur-
tout autour de la tête: signe qu'il ya en eux les Di-
vins Vrais tirés de la Parole. »
-56-
« Il y a encore, d'après la Parole, un nombre con-
sidérable de merveilles concernant la puissance du
vrai dans le Monde spirituel, puissance tellement
immense que, si on la décrivait, elle dépasserait
toute croyance. Car cette puissance est si grande
qu'elle y renverse les collines et les montagnes, les
transporte an loin, les précipite dans la mer, etc. En
somme la puissance que le Seigneur exerce par la
Parole est infinie ...

* * *
Nous avons parlé jusqu'à présent comme s'il n'y
avait qu'un seul sens interne, caché sous la lettre
des livres saints comme l'âme dans notre corps; il
convient pourtant de faire voir que la théorie de
Swédenborg n'est pas aussi simple que cela.
Comme je l'ai expliqué en détail', on remarque
en toute chose trois degrés discrets ou séparés, qui
sont la fin (ou le but), la cause et l'effet, et qu'on
peut appeler aussi le premier, le moyen et le dernier.
C'est ainsi qu'il ya trois Cieux (le suprême, le moyen
et l'infime), correspondant aux trois degrés qui exis-
tent chez chacun de nous, de même qu'en Dieu. Le
Ciel suprême est formé par les anges célestes, le Ciel
moyen par les anges spirituels et le Ciel infime par
les anges naturels.
En harmonie avec ces différents Cieux, la sainte
Ecriture présente trois sens: le céleste, le spirituel
et le naturel. Le premier de ces sens est renfermé
dans le moyen et le moyen l'est dans le dernier,
1 cr. Swédenborg l, p. 189-194
- 57-
exactement comme la fin se trouve dans la cause et
par la cause dans l'effet. En d'autres termes, dans le
sens littéral, qui est naturel, est contenu un sens
intérieur, qui est spirituel, et dans celui-ci un sens
intime, qui est céleste'. On comprend dés lors que
" le sens de la lettre soit la base, le contenant et
l'affermissement" des deux sens qu'il recouvre, ce
qui est la troisième thèse de notre auteur.
Ce sont ces deux sens plus profonds, - le spiri-
tuel et le céleste ou l'intérieur et l'intime, que,
pour simplifier, il a réunis sous l'expression de
• sens interne •. A proprement parler, le sens in-
terne se partage donc en deux. Mais, comme le sens
céleste dépasse en général notre portée et serait
utile à trop peu de lecteurs, Swédenborg ne parle
guère que du sens spirituel, qui devient de fait syno-
nyme de sens interne. En conséquence, on peut par-
Ier de deux significations de l'Ecriture, bien qu'en
réalité il y en ait trois.
Revenant aux comparaisons mentionnées plus
haut, notre théologien conclut en ces termes:
« Sans le sens de sa lettre, la Parole serait comme
un palais sans fondement, ainsi comme un palais
édifié dans l'air et non sur la terre, ce qui ne serait
que l'ombre d'uu palais et s'évanouirait bientôt. Sans
le sens de sa lettre, la Parole serait également comme
un temple, - où se trouvent plusieurs choses saintes
et au milieu le sanctuaire, - sans un toit et une
1 Swédenborg distingue :wicneusement le comparatif et Je superla-

tif : intérieur et intime, supérieur et suprbne, inférieur et in-


fi-. ele.
-58-
muraille pour les contenir. Si ces contenants n'exis-
taient pas ou étaient enlevés, les objets sacrés du
temple seraient pillés par les voleurs, dévastés par
les bêtes de la terre et par les oiseaux du ciel, et
ainsi dissipés. Pareillement elle serait comme le ta-
bernacle des fils d'Israël dans le désert, - dans l'in-
time duquel il y avait l'arche de l'alliance, dans son
milieu le chandelier d'or, l'autel des parfums et la
table des pains de proposition, - sans ses parties
externes, qui étaient les rideaux, les voiles et les co-
lonnes.
» De plus, sans le sens de sa lettre, la Parole se-
rait semblable au corps humain sans ses téguments
qui sont appelés peaux et sans ses supports qui sont
appelés os; or sans les peaux et les os tous ses inté-
rieurs se répandraient de côté et d'autre. Elle serait
aussi comme le cœur et le poumon dans la poitrine,
sans leur tégument qui est nOlllmé plévre, et sans
leurs supports qui sont nommés côtes. Ou enfin
comme le cerveau sans ses tégulllents qui sont la
dure-mère et la pie-mère, et sans son tégument
commun, son contenant et son affermissement, qui
est le crâne. Il en serait de même de la Parole sans
le sens de la lettre. C'est pourquoi nous lisons dans
Esaïe que Jéhova crée sur toute gloire 1 une couver-
ture. »
* * *
En résumé, la Révélation divine est tout entière
dans le sens littéral, qui est pour les simples et au-
1 Le mot gloire s'applique dans l'Ecriture aux choses spirituelles.
59 -
quel on s'arrête d'ordinaire; car, en creusant sous
ce sens dans les dispositions convenables, on dé-
couvre d'abord le sens spirituel, qui répond à des
besoins religieux plus développés, puis, plus pro-
fond, le sens céleste, que peu de chrétiens sont pl'é-
parés à recevoir. On peut dire également que ces
trois sens sont pareils à des cercles concentriques,
dont le plus externe est celui de la lettre. On ne
peut parvenir au cercle intime qu'à la condition de
partir du cercle extérieur et de passer par le cercle
intermédiaire.
Ainsi se trouve expliquée et démontrée notI'e troi-
sième thèse: « Le sens de la lettre de la Parole est la
base, le contenant et l'affermissement de son sens
spirituel et de son sens céleste. »

* * *
Arrivé au point où nous en sommes, Swédenborg
expose la manière dont il conçoit la relation mu-
tuelle des trois sens de l'EcritUl'e, en revenant à
l'idée générale qu'i! se fait de l'univers.
Les deux sens intérieurs sont ensemble dans le
sens naturel. Mais comment s'y trouvent-ils réunis?
C'est ce que nous avons maintenant à rechercher.
Ce sera traiter la quatrième thèse, qui découle logi-
quement de la précédente, mais qui n'en est pas
moins assez difficile à prouv6l·. Cette thèse affirme
que le sens littéral présente le Divin Vrai dans sa
plénitude, dans sa sainteté et dans sa puissance. Es-
sayons-en la démonstration.

* * *
-60-
Vous save.z que l'idée d'Ordre joue un rôle essen-
tiel et capital dans le système de Swédenborg. Tout
ce qui existe dans le Ciel et dans le monde est sou-
mis à un Ordre successif et à un Ordre simultané.
Dans l'Ordre successif, qui comprend la genèse et
le développement des choses, il y a suite ou succes-
sion de l'une à l'autre depuis les « suprêmes» jus-
qu'aux « infimes li, c'est-à-dire depuis les buts jus-
qu'aux effet.~ qui les réalisent. Cet ordre peut être
représenté par une colonne à degrés comprenant
trois parties, dont celle du haut est la plus étroite et
celle du bas la plus large, ou dont la circonférence
diminue de la base au sommet. J'ai tenté de l'illus-
trer par le diagramme No 1.
Dans l'Ordre simultané, au contraire, qui nous
offre les choses telles qu'elles apparaissent à un mo-
ment <lonné, nous les voyons comme un tout cohé-
rent depuis le centre à la périphérie. La tranche
d'un tronc d'arbre, avec ses cercles concentriques
marquant les années d'existence du végétal, e'n est
l'image la plus naturelle; seulement les eereles ne
sont qu'au nombre de trois, attendu qu'ils sont for-
més par les degrés diserets, qui ne dépassent jamais
ce ehiffre. Le diagramme N° 2 représente la eoupe
pratiquée vers la base de la colonne à degrés du No1.
Au reste, voiei eomment Swédenborg déerit le
passage de l'Ordre sueeessif, - qu'on pourrait appe-
ler aussi chronologique ou historique, - à l'Ordre
simultané, - qu'on peut appeler actuel ou définitif.
Les suprêmes de l'Ordre suecessif deviennent les
intimes de l'Ordre simultané, et les infimes de 1'01'-
Les trois Sens· de. rEcriture

O~D~E 1. Senscéles~e.
SUCCESSif 2. Sens spirituel.
3. Sens littéral.

,,
: 2.
---t------- ---
/. . . . . ~_t----~--
1
1
Les trois Sens de l'Ecriture

O~D~e 1. Sens dleste.


2. Sens spirituel.
SIMULTANé
3. Sens littéral.

Le seos ioterne compreod les deux premiers "lIeos.


Le lIeOS externe est le" troisi~me.
- 6t-
dre successif deviennent les extimes t de l'Ordre
simultané, les moyens du premier ordre restant les
moyens du second. Vous vous rappelez en effet que,
suivant la conception de notre auteur, ce qui est
haut correspond au centre et ce qui est bas corres-
pond à la circonférence ou à l'extérieur. Imaginez
donc que la colonne à degrés, s'affaissant sur elle-
même, est devenue un corps cohérent sur un seul
plan; le premier degré se trouve à l'intérieur du
second, el celui-ci à l'intérieur du troisième, qui est
le plus grand de tous. Ainsi le Simultané est pro-
duit par le Successif dans toutes les régions de l'uni-
vers visible et invisible; car il y a partout, dans
l'eusemble et dans les détails, un premier, un moyen
et un dernier, et partout le premier aboutit au der-
nier par l'intermédiaire du moyen.
Pour en revenir spécialement à l'Ecriture, les trois
éléments qu'elle renferme, - le céleste, le spirituel
et le naturel, - procèdent sans doute du Seigneur
en Ordre successif; mais dans l'Ordre simultané ils
sont associés et en quelque sorte fondus ensemble.
Ainsi le sens céleste et le sens spirituel sont enfer-
més et cachés dans le sens naturel, chacun de ces
trois sens demeurant néanmoins distinct. Cela re-
vient à dire que le sens infime de la Parole, le seul
que nous connaissions d'ol'dinaire, est « la base, le
contenant et l'affermissement» des deux sens supé-
rieurs, et que ce sens de la lettre, négligé à tort par
eertains enthousiastes, nous apporte le Divin Bien et
le Divin Vrai dans leur plénitude, leur sainteté et
1 Superlatif d'externe, dont le eompal'atif est extérieur.
62 -
leur puissauce. C'est daus sou acceptiou uaturelle
qu'on dit avec raisou de la Parole qu'elle est esprit
et vie; car le seus spirituel est son « esprit» et le
seus céleste sa « vie », le sens littéral étaut, comme
uous l'avous dit, pareil au corps, qui est iudispeu-
sable à l'âme humaiue pour se mauifester ici-bas.
Daus le but de relever eucore « l'iueffable puis-
sauce de la Parole », Swédeuborg cite cette ligue
d'uu Psaume : Les Cieux ont été faits par la Parole
de Jéhova, aiusi qu'uue partie du prologue de Jeau :
Au commencemet,t était la Parole, et la Parole était
Dieu. Toutes choses ont été faites par elle. Par elle le
monde a été fait. L'uuivers ayaut été créé par la Vé-
rité, c'est par elle aussi qu'il est conservé; car la
conservatiou est uue perpétuelle création, comme la
subsistance est une perpétuelle existence. Si eufin
l'Eglise prévaut sur les Enfers, c'est parce qu'elle
est daus les Divius Vrais, qui nous sont révélés par
l'Ecriture.
* * *
Nous arrivons à la cinquième thèse, qui continue
à nous rassurer quant à la méthode allégorique de
notre écrivain. La doctrine de l'Eglise, dit-il, doit
être puisée da ..s le sens de la lettre et confirmée par
ce sens. Cette thèse se décompose eu trois proposi-
tions, dont la première uous suffira pour aujour-
d'hui.
10 Sans la doctrine, la Parole n'est point comprise.
Cette assertion nous' surpreud au premier abord,
mais elle se légitime à l'examen, comme j'espère
vous le faire voir.
-63-
En nous en tenant à la lettre, nous ne trouvons
aucun sens dans certains passages, qui contiennent
de nombreux noms de lieux et de personnes, ou qui
même sont en contradiction avec d'autres textes de
l'Ecriture. Dans ces deux cas, nous avons affaire non
à des vrais nus, mais à des vrais v/ltus, et nous de-
vons recourir à la doctrine pour comprendre la Pa-
role et en tirer profit.
Mais que signifient ces expressions étranges: des
« vrais nus» et des « vrais vêtus»? - C'est bien
simple. La Parole, nous dit Swédenborg, est sem-
blable à un homme habillé, dont la figure et les deux
mains sont seules découvertes. Il entend par là que
le sens interne est caché sous le sens naturel dans la
plupart des textes bibliques, comme notre corps est
couvert tout entier par ses habits; mais qu'il se
montre à nu dans quelques versets, comme le font
ordinairement nos mains et notre visage. Nous ren-
controns en effet, sur chaque doctrine, des passages
figurés, ambigus, dont la lettre présente une idée
inacceptable ou du moins difficile à concilier avec
l'esprit général de l'Evangile (ce sont les parties vê-
tues), et des passages, moins nombreux peut-être, où
la vérité est exprimée en termes simples et directs,
sans image et sans équivoque (ce sont les parties
nues). Ainsi que nous l'enseigne la raison la plus
élémentaire, ce sont ces derniers passages, les seuls
clairs, qui doivent nous servir à expliquer les au-
tres, les obscurs, et c'est sur eux que doit reposer
d'aplomb la théologie systématique .
.. .. ,.
-64
Un des penseurs que nous admirons le plus, sans
le bien connaitre, Pascal, avait déjà fait cette obser-
vation un siècle plus tôt. Il disait avec beaucoup de
justesse que les passages où le sens spirituel est rj!-
couyert d'un autre sens .. sont équivoques et peuvent
convenir aux deux », mais que ceux où il est décou-
vert « sont univoques» et ne sauraient convenir au
sens naturel. Ainsi, ajoute-l-il, cette façon de parler
ne pouvait induire en erreur, et il fallait que le
peuple juif fût extraordinairement charnel pour s'y
méprendre.
En effet, le Seigneur a pourvu à ce qu'il ne fût pas
trop malaisé de comprendre ce qu'il veut nous dire
par le moyen des livres saints. Toutes les vérités
essentielles pour la conduite de notre vie sont nues
dans la Parole, tandis que les moins importantes y
sont "étues; encore ce vêtement n'est-il pas assez
épais pour les empêcher de lransparaitre, comme le
visage d'une belle femme qui n'est voilé que par une
gaze légère. En outre, ces divins enseignements se
montrent et brillent avec une clarté d'autant plus
admirable qu'on les recherche avec plus de sincérité
et de persévérante énergie.
Parmi les textes où la vérité est « nue », je rap-
pellerai les fréquents appels à la repentance, les
exhortations à obéir aux commandements de la loi,
l'affirmation que Dieu est un, miséricordieux, tout-
puissant, éternel, qu'il a créé l'univers et se plalt à
sauver ceux qui se confient en lui. Quant aux révé-
lations d'importance relative et secondaire qui ne
nous sont communiquées que « vêtues », je citerai
-65-
l'annonce du retour de Christ, les promesses faites à
Abraham et à David, les menaces adressées aux peu-
ples païens dans l'Ancien Testament, et dans l'Apo-
calypse nombre de prophéties mystérieuses.

" " "


L'idée dont nous venons de nous occuper est expri-
mée par Swédenborg sous une autre forme, quand il
distingue dans l'Ecriture eutre les Vrais réels et les
Vrais apparents. Les vrais réels sont renfermés dans
les textes où le sens interne est Il nu ; les vl'llis appa-
rents ressortent des textes où le sens interne est
vêtu. Ces derniers sont des paraboles empruntées à
la nature et adaptées Il l'intelligence des simples; en
vertu de la Correspondance qui relie le monde visi-
ble au monde invisihle, ces paraboles servent de ré-
cipients ou d'habitacles aux Vrais réels. Notre théo-
logien les compare au plat d'argent qui contient des
mets délicats et Il la coupe de cristal remplie d'un
vin généreux, puis aux langes qui enveloppent le
petit en fant et à la robe convenable dont la vierge
est habillée.
Quant aux Vrais réels, que la lettre reeouvre et
cache, ils nous sont donnés par le sens spirituel,
comme les Biens réels sont fou rnis par le sens cé-
leste. Grâce Il ces deux acceptions symboliques,
qui resplendissent Il travers la lettre, la Parole res-
semble au rubis et au diamant: au rubis d'après le
feu céleste qui en est l'intime, an diamant d'après
la lumière spirituelle qui en est le moyen. Anssi est-
elle signifiée dans la Bible par l'Urim et le Thumim
SWÉU&JtiDOI\G IV
-66-
placés sur l'éphod du grand prêtre, par les fonde-
ments de la muraille de la Nouvelle Jérusalem, qui
consistent en douze pierres précieuses, et dans sa
gloire même par le Seigneur au moment de sa trans-
figuration.
* * ..
Quelques exemples suffiront à illustrer la distinc-
tion que nous venons d'établir.
Il est dit d'un côté que Dieu se repentit (vérité
apparente), de l'autre qu'il ne se repent jamais (vé-
rité réelle). L'Ecriture affirme que Jéhova visite l'ini-
quité des pères sur le. fils jusqu'à la troisième et la
quatrième génération (vrai apparent); elle dit ail-
leurs : Le pére ne mourra point pou',. le fils ni le fils
pour le père, mais chacun ntourra dans son péché
(vrai réel). Demandez et il vous sera donné; car qui-
conque demande reçoit. Promesse absolue (vérité ap-
parente). Si "ous demeurez en moi et que mes paroles
demeurent en vous, demandez tout ce que vous vou-
pIoe: et cela vous sera t'ait. Vous demandez et vous ne
recevez pas, pa'rce que vous demandez mal. Ici inter-
vient une condition morale (vé,·ité réelle). Ne jugez
point (vérité apparente). Jugez d'un jugement juste
(vérité réelle).
Ainsi encore la Bible parle fréquemment de la co-
lére et de la fureur de l'Eternel; elle dit qu'il tente
les hommes, qu'il se venge de ses adversaires, qu'il
les punit, les précipite dans la géhenne du feu, prend
plaisir à les tourmenter et à les détruire. Cependant,
à la lumière d'autres passages et sous l'influence de
l'Esprit de Christ, nous reconnaissons que ce sont là
-67-
de simples apparences. Les hommes peu avancés au
point de vue moral et religieux s'imaginent tout na-
turellement que Dieu agit de cette sorte; ils lui attri-
buent leurs propres passions, comme les Grecs le
faisaient à l'égard des divinités de leur mythologie,
tandis qu'il est la patience, la bonté et la miséri-
corde mêmes.
* *
Un simple ou un enfant prendra certainement à
la lettre les versets qui nous donnent dn Dieu
d'amour une notion grossière et contradictoire, mais
il ne se confirmera pas dans cette explication naïve;
il sera prêt, au contraire, à l'échanger contre une
meilleure. En attendant, cette croyance imparfaite
l'incitera à craindre l'Eternel et à se garder soigneu-
sement de transgresser aucun de ses préceptes.
Aussi ce défaut d'intelligence ne compromettra-t-il
nullement son salut. Mais, si un autre lecteur de la
Parole confirme cette interprétation littérale jusqu'à
nier en son CŒur la compassion et la générosité du
Père céleste, et si en conséquence il se permet à lui-
même le ressentiment, la vengeance, la haine et la
cruauté, il sera damné justement.

* * *
Ainsi, au point de vue de notre sort éternel, ce
qui importe avant tout, ce qui seul est décisif, ce
n'est pas la pensée ou le dogme, c'est notre affection
dominante ou la direction générale de notre volonté.
Les ignorants, attachés pour la plupart à la lettre
des Ecritures et aux doctrines traditionnelles fon-
-68-
dées sur cette lettre qui « tue », seront parfaitement
admis au Ciel pourvu que leur cœur soit humble et
bien disposé, tandis que la plus exacte connaissance
du sens interne et une dogmatique irréprochable
n'empêcheront pas la condamnation finale du savant
endurci dans l'égoïsme, l'orgueil ou l'ambition.
11 n'en résulte point, est-il besoin de le dire?-
que la tête n'ait pas ses droits et son rôle essentiel à
côté du cœur. II vaut beaucoup mieux être intelli-
gent et sage que simple et ignoran't. En effet, l'intel-
ligence et la sagesse nous sont offertes à tous par
celui qui en est l'unique source; aussi, toutes choses
égales d'ailleurs, ceux dont l'esprit a pénétré le plus
profondément dans la vérité révélée sont-ils les plus
rapprochés de lui, les plus capables de jouir de sa
sainte présence et de le servir utilement. C'est donc
un tort, - et un tort trop habituel, hélas 1 même au
sein du protestantisme, que de négliger les occa-
sions qui nous sont offertes d'arriver à une compré-
hension plus rationnelle et plus harmonique des
choses de Dieu.
TROISIÈME LEÇON
Chaque Eglise emploie sa profession de foi pour expliquer les
Ecritures. La doctrine indispensable à l'exégèse. Nous ror-
mer une doctrine d'après le sens littéral de]a Parole. Cer-
cle vicieux! Du sens de la lettre au sens spirituel. Sobriété
de l'auteur. La doctrine du Vrai réel. L'illustration vient
du Seigneur. Conditions à remplir pour la recevoir. Le
sens littéral nous unit à Dieu et aux anges. La sagesse
angélique vicnt de la Parole. Le style spirituel. Telle est
l'intelligence de la Parole, telle est l'Eglise. Le mariage du
Seigneur et de l'Eglise ou du Bien et du Vrai dans les Ecri~
tures. Mots synonymes ou accouplés. Danger de confirmer
les apparences du vrai. Cette confirmation détruit le Divin
Vrai caché sous la lettre. Le Seigneur descendu dans les
derniers. Solidarité humaine et salut possible Il lous. Posi~
tion et influence de l'Eglise chrétienne. II y a toujours une
Eglise qui lit l'Ecriture. Rôle providentiel des Européens.
Le soleil du monde et le Soleil spirituel.

Comment, au milieu de tant de difficultés et de


complications, pourrons-nous interpréter sainement
l'Ecriture? Swédenborg nous en indique le moyen.
Puisque «sans la doctrine la Parole n'est pas com-
prise, » nous avons en premier lieu à nous fo-rmer
une doctrine d'après le sens litté,-al de la Pm·ole.
Le problème de l'interprétation de la Bible - que
par malheur on ne se pose pas clairement de nos
jours - ne saurait être autrement résolu que par
-70
une doctrine ou une théorie. En effet, malgré tous
les progrés de la critique, la théologie contempo-
raine - je parle de la théologie croyante - ne sait
trop que faire d'une quantité de passages, soit qu'ils
contiennent des séries de noms, des détails histo-
riques ou matériels sans intérêt pour nous, soit
qu'ils se trouvent contredits par d'autres textes.
Dans ces deux cas, nous avons besoin d'une «doc-
trine », c'est-à-dire de vues générales, pour compren-
dre la Parole écrite.
Au surplus, l'histQire nous prouve qu'il est natu-
rel, je dirai même inévitable, d'expliquer les livres
saints par la doctrine à laquelle on adhére. Luthé-
riens, calvinistes, anglicans, moraves, wesleyens,
baptistes, irvingiens, fréres de Plymouth, - cha-
Clme des Eglises nées sur le terrain de la Réforma-
tion opére, sans le savoir, un triage entre les textes
qui semblent s'exclure, subordonnant les uns aux
autres et en laissant un grand nombre dans l'oubli;
chacune décide in petto lesquels doivent être enten-
dus au sens propre et lesquels au sens figuré: tout
cela, chaque Eglise le fait en conformité avec sa
profession de foi particuliére. Le catholicisme, à son
tour, a toujours interprété l'Ecriture selon les défi-
nitions de ses docteurs et les décrets de ses conciles.
Les Israélites eux-mêmes, orthodoxes ou libéraux,
expliquent l'Ancien Testament d'après les principes
religieux ou scientifiques auxquels l'étude a conduit
lenrs rabbins.
Ainsi, conclut SWédenborg, «ceux qui lisent la
Parole saus la doctrine sont dans les ténèbres au
- 71
sujet de toute vérité; leur mental est vague et indé-
cis, enclin à l'erreur et disposé aux hérésies, dans
lesquelles même ils tombent s'ils aspirent à la faveur
ou à l'autorité, sans que leur réputation coure
aucun risque. La Parole est en effet pour eux comme
un chandelier sans lumière; ils aperçoivent dans
l'ombre beaucoup de choses, et cependant à peine
en voient-ils une distinctement, car la doctrine seule
est un tlambeau. J'ai vu de telles personnes exami-
nées dans l'autre monde par les anges, et il fut
reconnu qu'elles pouvaient confirmer d'après la
Parole tout ce qui leur plaisait. Elles confirmaient
principalement ce qui avait rapport à l'amour d'elles-
mêmes et à l'amour de ceux auxquels elles s'inté-
ressaient. Mais je les ai vues dépouillées de vête-
ments. Là les vêtements sont les vrais. »
Avec la doctrine au contraire, «la Parole est non
seulement comprise, mais elle brille dans l'enten-
dement; car elle ressemble à un chandelier avec ses
lampes allumées. L'homme alors voit plus de choses
qu'i! n'en voyait auparavant, et il en comprend plu-
sieurs qu'il ne comprenait pas. Quant aux choses
obscures et discordantes, ou il ne les remarque pas
et les laisse de côté, ou il les remarque et les explique
de manière à ce qu'elles concordent avec la doc-

.. .. ..
trine. »

En conséquence, nous n'avons rien de plus impor-


tant ni de plus pressant à faire que de «nous for-
mer une doctrine d'après le sens littéral de la Parole»,
j'entends d'après les passages fondamentaux où le
-72-
sens interne est nu et non vêtu. Pal' ce travail nous
allumerons un flambeau qui projettera sa lumière
sur les difllcultés d'exégèse présentées pal' d'autres
passages, et qui nous permettra d'avancer dans la
connaissance des réalités spirituelles. Nous devons
donc aller à la Bible pour nous former une doctrine,
- Swédenborg veut dire un ensemble de doctrines,
une dogmatique, un système, - et cette doctrine à
son tour nous rendra capables de tirer de la sainte
Ecriture les vérités qu'elle renferme .
.. Mais - vous écrierez-vous peut-être il y a là
un cercle vicieux! Quand la Bible nous a donné une
doctrine, n'est-il pas absurde de vouloir employer
cette doctrine à expliquer la Bible, dont elle est
extraite? Comment puiser nos convictions intellec-
tuelles, notre conception du système ch rétien dans
les Ecritures, si nous ne savons au préalable inter-
préter celles-ci raisonnablement?»
Le problème se résout de lui-même, pour qui sait
ce que je viens d'exposer quant à la double signifi-
cation de la Parole inspirée. C'est le sens de la lett,."
par lequel nous commençons, et sur lequel nous
avons à construire notre doctrine ou l'édifice de nos
croyances; or ce sens est si clair, si évident, dans
les textes qui le présentent nu, qu'il n'est pas besoin
d'une méthode exégétique pour le comprendre. C'est
au contraire au sens interne que nous aboutirons en
étudiant les textes au moyen de notre doctrine;
cette doctrine nous fournit la méthode sans laquelle
nous serions perpétuellement embarrassés en pré-
sence des menaces et des promesses non accomplies
-73-
de l'Ancien et du Nouveau Testament. La doctrine
nous élève du sens naturel au sens spirituel, des
éléments de l'Evangile à une intelligence plus
intime et plus cohérente de son enseignement, de
l'état d'enfance à la majorité. Cela suffit, je pense,
pour vous convaincre que Swédenborg n'est pas
coupable d'un cercle vicieux.

* *
Admirez avec moi la sagesse et la sobriété de notre
auteur. Avant de s'élancer vers le Ciel, il pose ses
pieds solidement sur la terre. S'adressant à des gens
qui ne croient encore qu'à la signification première
et littérale des livres inspirés, il leur demande non
de renoncer à cette signification, mais de s'y atta-
cher davantage, d'en tirer un meilleur parti et de
s'en faire un piédestal pour s'élever plus haut. C'est
la seule façon d'arriver à la véritable orthodoxie.
Swédenborg l'affirme en ces termes:
«La doctrine du Vrai réel peut même être puisée
pleinement dans le sens littéral de la Parole; car
dans ce sens la Parole est comme un homme vêtu,
dont la face est nue et dont les mains sont nues
aussi. Toutes les choses qui appartiennent à la vie
de l'homme, qui dès lors concernent son salut, y
sont nues, mais toutes les autres sont vêtues; et
dans plusieurs endroits où elles sont vêtues, on les
voit à travers leur vêtement comme on reconnait un
visage derrière un voile de gaze. Même les vrais de
la Parole resplendissent et se montrent à travers
leurs vétements avec une clarté de plus en plus
-74 -
lumineuse, selon qu'ils sont multipliés d'aprés
l'amour qu'on a pour eux, et selon qu'ils sont mis
en ordre par cet amour. Mais cela aussi se fait par
la doctrine. »
Swédenborg parle de (l la doetrine du Vrai réel».
II importe extrêmement, en effet, que notre dogma.
tique soit juste, spéeifiquement évangélique, eon-
forme de tous points non aux traditions humaines,
mais aux révélations de Dieu. C'est à cette eondition
qu'elle exercera sur toute l'exégèse, et par là sur
toute la conduite, une bienfaisante influence, Il est
évident, au contraire, que ceux dont la doctrine est
fausse interprèteront mal les Ecritures, leur attri-
bueront les erreurs plus ou moius graves dans les-
quelles leur Eglise est tombée, et diminueront ainsi
la puissance du christianisme, Une expérience déjà
longue n'a que trop démontr'é qu'il en est ail1si.

* * *
Il ne faut pas s'imaginer cependant que le pre-
mier venu, pourvu qu'il soit intelligent, puisse tirer
une dogmatique juste du sens spirituel, tel qu'il est
déterminé par la science des Correspondances. Il y
faut au contraire une disposition remarquablement
droite et une grâce toute particulière, Permettez-
moi de citer de nouveau Swédenborg, pour vous
montrer comment il exprime ces idées profondes et
délicates, dont vous comprendrez l'importance pra-
tique.
« On pourrait croire, dit-il, que la doctrine du
Vrai réel peut être acquise par le sens spirituel de
-75 -
la Parole, qui est fourni par la science des Corres-
pondances; mais par ce sens la doctrine n'est pas
acquise, elle est seulement illustrée et corroborée.
Car l'homme peut falsifier la Parole par quelques
correspondances qu'il connaît, en les liant ensemble
et en les employant pour confirmer ce qui est atta-
ché à son mental d'après uu principe arrêté '. D'ail-
leurs le sens interne n'est donné à qui que ce soit que
par le Seigneur seul, et le Seigneur veille sur ce
sens comme il veille sur le Ciel angélique, auquel
ce sens nous rattache. »
La proposition que nous venons de souligner est
développée par notre écrivain de la maniére sui-
vante. L'illustration ne vient de nul autre que du
Seigneur. Or elle n'est accordée qu'à ceux qui aiment
la vérité pour elle-même et qui lui soumettent leur
!i~; car ils sont dans le Seigneur et le Seigneur est
en eux. Ils prouvent leur amour pour lui par leurs
œuvres, ce qui est la seule façon suffisante de le
prouver. Aussi Jésus a-t-il dit il ses disciples: «En
ce jour-là vous saurez que vous êtes en moi et que
je suis en 'vo'us. Celui qui a mes préceptes et les met
en pratiqne, celui-là m'aitne; et moi, je l'aimerai et
je me manifesterai à lui. Je viendrai à lui et je ferai
ma demeure chez lui. »
Ceux qui remplissent ces conditions sont illustrés
quand ils lisent la Parole, qui leur apparaît, à eux
seuls, dans son éclat et dans sa transparence.
Le contraire arrive à ceux qui n'aiment pas «le

t En d'autres termes, pour confirmer des préjugés.


76 -
vrai pour le vrai» et qui ne vivent pas conformé-
ment à leurs croyances, mais qui sont imbus des
erreurs de leur Eglise respective et qui ont en vue
leur propre gloire ou les richesses de ce monde.
Pour eux les vérités bibliques sont comme dans
l'ombre de la nuit, et les faussetés comme dans la
lumière du jour. «Ils lisent les vrais, mais ne les
voient pas, et s'ils en voient l'ombre, ils les falsi-
fient.» Aussi Jésus leur adresse-t-i1 ce reproche,
qu'il emprunte au prophète Esale : «Vous entendrez
de vos oreilles et vous ne comprendrez point; vous
regarderez de vos yeux et vous ne verrez point.»
Au lieu d'être éclairés d'en haut de manière à péné-
trer dans le sens profond des Ecritures, ils n'ont,
pour les guider dans l'étude des questions reli-
gieuses. qu'une lumière toujours plus exclusive-
ment naturelle, lumière par conséquent trompeuse.
Aussi la vue de leur mental devient-elle semblable
à celle d'un homme qui, à son ,'éveil, voit des fan-
tÔmes dans son lit, ou à celle d'un somnambule qui
se croit éveillé, tandis qu'il dort.
. ..
Nous n'en avons pas fini avec ,le sens littéral. Par
ce sens, affirme Swédenborg, nous pouvons être
unis à Dieu et aux anges. Voici comment il établit
cette proposition.
Le Seigneur est J'unique sujet de la Parole, il est
même appelé la Parole (Logos); aussi en la lisant
sommes-nous mis en relation directe avec lui. Or
cette communion a lieu par le sens de la lettre,
77
lequel, comme nous l'avons vu, présente la Parole
dans sa plénitude, dans sa sainteté et dans sa puis-
sance.
Quant aux anges, ils appartiennent à deux
Royaumes: le spirituel et le céleste; ils communi-
quent dès lors avec nous en comprenant l'Ecriture
les uns dans le sens céleste, les autres dans le sens
spirituel, ces deux sens étant en quelque sorte enve-
loppés dans le sens littéral. Cela suppose un fait
dont nous n'avons généralement pas l'idée, mais
que notre théosophe affirme imperturbablement au
nom de ses expériences personnelles: c'est que la
Bible, loin d'être uniquement destinée à l'humanité
terrestre, se retrouve dans le monde d'en haut, où
elle est lue, méditée et comprise plus profondément
par les anges de toute catégorie. Ce point de vue, en
harmonie avec la doctrine des degrés discrets, relève
singulièrement la valeur et la dignité des livres
saints.
« Voici, écrit Swédenborg, ce qu'il m'a été donné
de percevoir. Tandis que je lisais l'Ecriture dans le
sens de sa lettre, il se faisait une communication
avec les Cieux, tantôt avec une de leurs Sociétés, tan-
tôt avec une autre. Ce que j'entendais selon le sens
naturel, les anges spirituels l'entendaient selon le
sens spirituel, les anges célestes selon le sens
céleste, et tout cela à l'instant même. Comme j'ai
perçu cette communication des milliers de fois, il
ne m'est resté aucun doute à cet égard ... Ainsi il m'a
été donné de savoir par vive expérience que la
Parole, quant au sens de la lettre, est un divin
- 78
moyen de conjonction avec le Seigneur et avec le
Ciel. »
L'auteur donne ici, à titre d'exemples, les trois
manières dont peuvent être compris quelques pré-
ceptes du Décalogue. Nous n'entrons pas dans ce
développement malgré son intérêt. En revanche,
nous attirons votre attention sur la remarque sui-
vante, que nous citons presque textuellement:
« Si l'ange spirituel tire du sens de la lettre de la
Parole les choses spirituelles et l'ange céleste les
célestes, c'est pal'ce que les choses spirituelle~ et les
célestes sont homogènes à la nature de ces anges.
Qu'il en soit ainsi, cela peut être illustré par des
analogies avec les trois règnes de la nature.
» Dans le règne animal. De la nourriture, quand
elle est devenue chyle, les vaisseaux font sortir leur
sang, les fibres nerveuses leur suc, et les substances
qui sont les origines des fibres,leur esprit.
» Dans le règne végétal. L'arbre, avec son tronc,
ses branches, ses feuilles et ses fruits, se tient sur
sa racine, et de l'humus par sa racine il tire un suc
plus grossier pour le tronc, les branches et les
feuilles, plus pur pour la chair des fruits, et le plus
pur pour les semences au dedans des fruits.
» Dans le règne minéral. En quelques endroits
dans le sein de la terre il y a des mines imprégnées
d'or, d'argent, de cuivre et de fer; des vapeurs et
des effluves des rochers l'or tire son élément, l'ar-
gent le sien, le cuivre le sien, le fer le sien, et les
eaux charrient ces éléments de tout côté. »
Quelques lignes encore pour en finir avec ce sujet
79 -
spécial. • Si la consociation de l'homme avec les
anges se fait par le sens naturel ou littéral de la
Parole, c'est aussi parce que dans chaque homme il
y a d'après la création trois degrés de vie: le céleste,
le spirituel et le naturel. Tant qu'il vit dans ce
monde, l'homme est dans le naturel; il ne peut être
alors dans le spirituel angélique qu'en tant qu'il est
dans les vrais réels, et dans le céleste qu'en tant
qu'il vit selon ces vrais. Toutefois il ne vient dans
le spirituel même et dans le céleste même qu'après
la mort, attendu que le spirituel et le céleste sont
renfermés et cachés dans ses idées naturelles. C'est
pourquoi, quand par la mort le naturel s'en va, le
céleste et le spirituel restent, et c'est d'après eux
que se forment alors les idées de sa pensée. »

* * *
Nous allons voir maintenant que la sagesse des
anges leur vient de la Parole. Cela ressort de ce que
nous avons exposé. Si l'on n'a pas su jusqu'à ce jour
que la Parole existe dans le Ciel, et si l'on n'a pas
pu le savoir, c'est qu'on faisait des anges une race
à part. Or les anges et les esprits sont des hommes,
en tout semblables à nous à la seule différence qu'ils
sont spirituels, tandis que nous sommes naturels.
«Tant qu'on a été dans cette ignorance', dit Swé-
denborg, on n'a pas pu savoir que dans les Cieux il
ya également la Parole et qu'elle est lue par les
anges qui y habitent, ainsi que par les esprits qui
1 Or elle est encore à peu près universelle dans la cbrétienté~
malGré un certain pressentiment de J'idée juste.
-so-
sont au-dessous des Cieux. Mais, afin que cela ne res-
tât pas perpétuellement inconnu, il m'a été accordé
d'être en société avec les anges et les esprits, de
m'entretenir avec eux, de voir ce qu'il y a chez eux,
puis de rapporter un grand nombre de choses que
j'ai vues et entendues. C'est ce que j'ai fait dans le
traité Du Ciel et de l'Enfer publié à Londres en 1758.
On peut y voir que les esprits et les anges sont des
hommes', qu'ils ont en abondance des choses sem-
blables à celles que nous avons dans le monde, qu'il
y a chez eux un culte divin et des prédications dans
des temples, qu'ils possèdent aussi des écrits et des
livres, notamment l'Ecriture Sainte ou la Parole.»

* * ..
Cette Parole angélique est écrite en style spiri-
tuel, tout différent du style naturel. Le Voyant
donne à ce sujet des détails dans lesquels je n'en-
trerai pas. Je mentionnerai seulement deux ou trois
de ses observations.
« Ce qu'il y a d'admirable, dit-il, c'est que, dans
les Cieux, la Parole a été écrite de telle manière que
les simples la comprennent avec simplicité et les
sages avec sagesse'. »
« Dans chaque gr'ande Société, un exemplaire de
la Parole écrit par des anges sous l'inspiration du
Seigneur a été déposé dans le lieu où sont les choses
sacrées, afin que la Parole ne soit nulle part changée
quant à aucun de ses points.»
1 Que par conséquent ils D'ont point d'ailes.
it Gomme d'ailleurs c"est le cas ici-bas poUl' nos livres saints.
- 81-
« Les anges avouent que toute leur sagesse pro-
vient de la Parole. En effet, autant ils comprennent
la Parole, autant ils sont dans la lumière du Ciel.
Dans le lieu sacré où est déposé l'exemplaire de la
Parole; il y a une lumière flamboyante et d'un blanc
éclatant, surpassant tout degré de la lumiére qui
brille dans le Ciel hors de ce sanctuaire.
» La sagesse des anges célestes surpasse celle des
anges spirituels à peu près autant que la sagesse des
anges spirituels surpasse celle des hommes. Cela
vient de ce que les anges célestes sont par le Sei-
gneur dans le bien de l'amour, et que les anges spi-
rituels sont dans les vrais de la sagesse. Or où se
trouve l'amour, là réside en même temps la sagesse;
mais où sont les vra.is, là ne réside la sagesse qu'en
proportion de l'amour qui s'y rencontre en même
temps. C'est pour cette raison que dans le Hoyaume
céleste du Seigneur la Parole a été écrite autrement
que dans son Hoyaume spi[·ituel... On peut en con-
clure quelle sagesse profonde est renfermée dans la
Parole que nous avons dans ce monde. Car en elle
est cachée toute la sagesse angélique, qui est inef-
fable; et dans cette sagesse vient après la mort
l'homme qui, au moyen de la Parole, est fait ange
par le Seigneur. »
* * *
Swédenborg poursuit son étude. En analysant
toujours davantage les notions dont il parle, il
devient de plus en plus profond et incisif. D'après
ce que nous venons de voir, l'Eglise existe certaine-
ment par la Parole. Mais quel est plus exactement
S\\-'ÉnENBORG IV
-82-
le rapport entre la Parole et l'Eglise? C'est ce que
nous avons à examiner.
a: Que la compréhension de la Parole fasse l'Eglise,
dit notre auteur, cela peut être mis en doute. Car
nombre de gens croient appartenir à l'Eglise parce-
qu'ils possédent la Parole, la lisent ou l'entendent
prêcher et savent quelque chose du sens de sa lettre,
tandis qu'ils ignorent comment tel ou tel de ses
passages doit être compris. Plusieurs pensent même
que cela importe peu. Il devient donc nécessaire de
confirmer ceci: C'est l'intelligence de la Parole, et
non la Parole elle-même, qui fait l'Eglise; et telle est
l'intelligence de la Parole chez les croyants, telle est
l'Eglise. »
*
.. ..
Essayons de donner une idée de l'argumentation
de notre écrivain. L'état de l'Eglise dépend des vrais
de la foi et des biens de la charité, c'est-à-dire des
universaux, qui non seulement ont été répandus
dans tout le sens littéral de l'Ecriture, mais encore
sont cachés au dedans comme des objets précieux
dans des trésors. Les premiers se présentent à tout
lecteur, mais les seconds ne se montrent qu'à celui
qui aime les vrais parce qu'ils sont des vrais et qui
fait les biens parce qu'ils sont des biens. A ce dernier
~ul se manifestent les trésors que le sens naturel
couvre et garde. Or ce sont ces vrais et ces biens
qui font essentiellement l'Eglise.
La qualité de l'Eglise dépend sans doute de sa
doctrine. Toutefois ce qui instaure l'Eglise, ce n'est
-83-
pas la doctrine, c'est l'intégrité et la pureté de la
doctrine. Pareillement ce qui fait d'un homme un
membre de J'Eglise, ce n'est pas la doctrine, mais la
foi et la vie; la foi selon les vrais et la vie selou les
biens, qu'il tire de la Parole et s'applique.
Suivent quelques images destinées à faire mieux
comprendre l'idée ci-dessus. Les premiéres rappel-
lent le métallurgiste qu'était Swédenborg.
« La Parole est comme une mine au fond de
laquelle il y a en toute abondance de l'or et de l'ar-
gent; ou comme une mine où, à mesure qu'on y
pénètre plus avant, on trouve des pierres de plus en
plus précieuses. ces mines sont ouvertes selon l'en-
tendement de la Parole. Sans l'intelligence de la
Parole, telle qu'elle est dans ses profondeurs, la
Parole ne ferait pas pIns l'Eglise chez j'homme que
ces mines situées en Asie ne feraient la richesse
d'un Enropéen. Il en serait autrement pour cet
Européen, s'il était parmi les possesseurs et les
ouvriers de ces mines.
" Pour ceux qui recherchent les vrais de la foi et
les biens de la vie, la Parole est encore semblable
aux trésors chez le roi de Perse ou chez les empe-
reurs du Mogol et de la Chine; et les hommes de
l'Eglise sont comme les intendants de ces trésors,
qui auraient la permission d'en prendre pour leur
usage autant qu'ils en voudraient. Mais ceux qui se
contentent de posséder la Parole et de la lire, sans
y chercher ni les vrais réels pour la foi, ni les biens
réels pour la vie, sont comme la plupart des hommes,
qui savent par les récits des voyageurs qu'il existe
là-bas d'immenses trésors, mais qui n'en touchent
pas même un écu ...
» Ils ressemblent aussi à des gens qui vont magni-
fiquement vêtus, conduits dans des équipages dorés
avec laquais derrière, gardes sur les côtés et cou-
reurs par devant, et qui cependant n'ont rien de
cela en leur propriété. »
Tel était le peuple juif, qui possédait l'Ancien
Testament et s'en glorifiait, mais qui n'en compre-
nait point le sens profond. fi ussi le Seigneur le com-
parait-il au Il riche, qui était vêtu de pourpre et de
fin lin, vivant splendidement chaque jour, et qui
néanmoins n'avait pas tiré de l'Ecriture assez de
vrai et de bien pour avoir pitié du pauvre Lazare,
étendu couvert d'ulcères devant son vestibule.
Non seulement cette nation ne s'était approprié
aucun vrai d'après la Parole, mais elle y avait puisé
des faux en telle abondance qu'aucun vrai ne se
manifestait plus à elle; car les vrais sont non seule-
ment couverts par les faux, mais souvent même
oblitérés et rejetés. C'est pourquoi les Juifs ne
reconnurent pas le Messie, quoique tous les pro-
phètes eussent annoncé son avènement. »
Après avoir' cité à l'appni de son dire plnsieurs
textes de l'Ancien Testament et donné leur inter-
prétation spirituelle, Swédenborg conclut ainsi:
Il L'Eglise est ce qu'est chez elle l'entendement de
la Parole: magnifique et d'un grand pl'ix si cet
entendement est formé par des vrais réels, mais
-85-
détruite et même hideuse s'il est formé par des
vrais falsifiés. ])
.. * *
Ainsi que nous l'avons dit, les deux sens les plus
élevés n'ont pas pour nous un intérêt égal; le sens
céleste étant le plus souvent inaccessible aux
hommes, le théologien scandinave ne révèle d'ordi-
naire que le sens spirituel. Cependantces deux sens
intérieurs sont partout cachés dans le sens natu-
rel. Or, comme le sens céleste se rapporte essentiel-
lement au Seigneur ou au Divin Bien, et le sens spi-
rituel à l'Eglise ou au Divin Vrai, il y a dans toute
l'Ecriture c le mariage du Seigneur et de l'Eglise »,
et par suite «le mariage du Bien et du Vrai. ])
Cette affirmation se rattache à une idée fonda-
mentale du système. Tous les êtres, depuis le Créa-
teur jusqu'à la dernière des créatures, sont formés
de deux éléments qui correspondent aux sexes et
dont l'union féconde est appelée Mariage. Cette dua-
lité, qui se résout toujours en unité supérieure,-
a trait à l'amour et à la sagesse de Dieu, ou d'une
manière plus générale au bien, qui provient de cet
amour, et au vrai, qui provient de cette sagesse. Or
c'est à cette dualité que Swédenborg attribue un
phénoméne littéraire qu'ou a souvent remarqué
dans les saintes Ecritures, mais qU'i! explique d'une
façon nouvelle et surprenaute. Je veux parler du
fait que deux expressions synonymes sont très fré-
quemment employées à la suite l'une de l'autre. Ces
deux termes paraissent au premier abord constituer
86-
une pure répétition; néanmoins ils différent en ce
que l'un concerne le bien et l'autre le vrai, et ainsi
ils se complètent. Il en est de même des mots qu'on
accouple souvent. De là dans la Parole le mariage
du bien et du vrai.
Swédenborg présente cette observation comme un
arcane qui n'a pu être dévoilé plus tôt. Pour nous
rendre compte de la réalité de ce fait, nous n'avons,
selon lui, qu'à examiner de fort près l'usage des
mots suivants, dont le premier se réfère au bien et
le second au vrai:
Frère et compagnon, pauvre et indigent, désert
et solitude, adversaires et ennemis, péché et iniquité,
colère et emportement, nation et peuple, joie et
allégresse, deuil et larmes, justice et jugement, feu
et flamme, or et argent, airain et fer, bois et pierre,
pain et vin, pain et eau, pourpre et fin lin, cœur et
âme, cœur et esprit, Jéhova et Dieu, Jésus et Christ.
l,a distinction faite ici par notre théosophe peut
sembler arbitraire et fantaisiste à qui n'a pas l'ha-
bitude de scruter minutieusement le langage des
écrivains sacrés; mais, à mon avis, on la trouvera
fondée dans la mesure où l'on prendra la peine de
l'examiner en détail avec un esprit libre de préju-
gés. Nous n'avons du reste pas le temps de nous y
arrêter assez pour prouver qu'elle est légitime.

* * *
En nous demandant de tiret· du sens littéral une
doctrine qui nous serve de flambeau pour l'inter-
prétation de la Parole, Swédenborg ne nous cache
87 -
point que nous pouvons aisément nous faire illu-
sion. La Parole étant écrite par de pures Correspon-
dances, elle nous présente souvent non des vrais
nus, mais des «apparences du vrai,» ou des vrais
vêtus. Il est dês lors facile de confondre les uns
avec les autres, de prendre des conceptions de
l'homme naturel pour des révélations divines.
Ces erreurs, dit notre écrivain, ne deviennent
dangereuses que lorsqu'on les «confirme,» comme
le font les hommes fiers de leur propre intelligence
et peu soucieux de connaitre leur devoir pour le
mettre en pratique. S'ils étaient sages, ils examine-
raient l'explication d'un texte ou une doctrine avant
de la confirmer; illustrés alors par le Seigneur, ils
discerneraient le vrai réel du vrai apparent. Quand
au contraire ils confirment légèrement les idées qui
flattent leurs convoitises, les erreurs de leur intelli-
gence se changent en hérésies ou en faussetés.
Cependant les hérésies elles-mêmes ne damnent
point ceux qui les professent; ce qui damne, c'est
de s'appuyer sur ce qu'il y a de faux dans l'hérésie
pour Ineuer une vie mauvaise.
En elTet, chacun nait dans la religion de ses pa=\
rents, y est élevé, et généralement ne peut se déga- '
15er des erreurs qui lui ont été enseignées, entralné
et absOl'bé qu'il est par les affaires du monde; mais
vivre mal et confirmer les faux jusqu'à détruire les
vrais réels, voilà ce qui tue l'âme. Celui qui reste
dans la religion de sa famille et croit sincèrement
en Dieu, qui en outre, s'il vit dans la chrétienté,
croit au Seigneur, regarde la Parole comme sainte et il
-88-
fc,bserve les préceptes du Décalogue. celui-là pourra
être instruit dans l'autre monde. Quand les vrais
qu'il n'a pas compris ici-bas lui seront alors préseu-
, tés, il sera tout disposé à les reconnaitre, à les rece-
l voir et à les appliquer à sa conduite. Il en est autre-
, ment de l'homme qui a confirmé les erreurs de sa
: religion, quelle qu'elle soit; car le faux confirmé
demeure et ne peut être extirpé, surtout s'il est
1 associé à l'amour du Moi et à l'orgueil de la propre
L intelligence.
!- «La vraie cause de cela, - ajoute SWédenborg, -
, c'est que la confirmation entre dans la volonté. Or
la volonté est l'homme même et dispose l'entende-
ment à son gré. La connaissance nue au contraire
n'entre que dans l'entendement. Or l'entendement
n'a aucun droit sur la volonté; il n'est par consé-
quent chez l'homme que comme quelqu'un qui se
tient dans le vestibule ou à la porte, sans être encore
entré dans la maison. })
Un simple ou un enfant prendra à la lettre les
passages d'après lesquels le Seigneur s'emporte, se
venge, punit, jette dans l'Enfer, mais il ne confir-
mera pas de telles croyances. Elles le pousseront
seulement à craindre Dieu et ses chàtiments, et à se
garder de pécher contre lui. Aussi cette foi igno-
rante ne compromettra-t-elle point son salut. Qu'un
autre lecteur de l'Ecriture confirme de pareilles
idées jusqu'à nier en son cœur l'amour et la miséri-
corde du Père céleste, et par suite se permette à
lui-même la colère, le ressentiment, la vengeance
et la cruauté, celui-là sera au contraire damné.
-89-
Ainsi, au poiut de vue de notre sort éternel, l'af-
fection dominaute ou la direction de la volonté im-
porte infiniment plus que la pensée ou le dogme.
Au surplus, l'Ecriture est ainsi faite que le simple
la comprend avec simplicité, l'intelligent avec intel-
ligence et le sage avec sagesse; mais, ne l'oublions
pas, l'intelligence et la sagesse proviennent du Sei-
gneur, et chacun peut les recevoir de lui.

* * *
Comme nous venons de l'établir, il est dangereux
de confirmer les apparences du vrai, très nom-
breuses dans l'Ecriture, puisque leur confirmation
détruit le Divin Vrai caché sous la lettre. Ici Swé-
denborg illustre sa pensée par un exemple pris dans
la nature.
« Il semble à la vue que le soleil soit porté chaque
jour autour de la terre, et aussi uue fois chaque
anuée. En conséquence, on dit que le soleil se lève
et se couche, qu'il fait le matin, midi, le soir et la
nuit, les quatre saisons, les jours et les années. Pour-
tant le soleil reste immobile, car c'est un océan de
feu; c'est la terre qui tourne chaque jour sur e1le-
même et chaque année autour du soleil. L'homme
qui, par simplicité et par ignorance, pense que Je
soleil exécute ces mouvements ne détruit pas la vé-
rité naturelle, à savoir que la terre tourne sur son
axe et se meut chaque année selon l'écliptique. Mais
celui qui confirme par des raisonnements naturels
le mouvement apparent du soleil, surtout celui qui le
confirme en outre par l'Ecriture, oü il est dit que le
-90-
soleil se lève et se couche, celui-là infirme la vérité
et la détruit. Dans la suite à peine peut-il la voir,
quand même il serait démontré que tout le ciel as-
tral a en apparence de pareils mouvements chaque
jour et cbaque année, et que cependant il n'y a pas
une seule étoile qui soit dérangée de son lieu fixe
relativement à une autre. Le vrai apparent, c'est que
ces mouvements sont exécutés par le soleil; le vrai
réel, c'est qu'ils ne le sont pas. Or chacun parle se-
lon le vrai apparent, en disant que le soleil se lève
et se couche; et cela est permis parce qu'il n'en peut
être autrement. Mais penser à cette apparence en la
confirmant, cela appesautit et obscurcit l'entende-
ment rationnel. »
* * *
J'ai déjà relevé l'êtonnante imagination de notre
auteur. Il en donne une nouvelle preuve en montrant
ici, au moyen de cinq comparaisons, que le vrai
falsifié enlève la communication avec le Ciel ou nous
le ferme. Mais je n'ai pas fini avec les images; en
voici encore une:
I..a Parole, dit SWédeubol'g, est semblable à un jar-
din, qu'on peut appeler « paradis céleste », renfer-
mant toute sorte de fruits savoureux et de fleurs dé-
Iicieuses; au milieu sont les arbres de vie auprès
desquels coulent des sources d'eau vive; à la circon-
férence on voit des arbres forestiers. L'homme qui,
ayant saisi les vérités divines, s'est fait une doctrine
conforme à la raison habite au centre du jardin, à
côté des arbres de vie; il jouit actuellement de la
paix et des richesses qui l'entourent. Au contraire
91 -
celui qui, n'ayant pas de doctl'ine sérieuse, ne con-
nait la vérité que par le sens de la lettr.e demeure à
la circonférence, à la limite du paradis, et ne peut
discerner autre chose que les arbres forestiers.
Quant à l'homme qui, imbu des doctrines d'une
fausse religion, en a confirmé les erreurs, il n'est
pas même dans la forêt; il doit résider au delà, dans
des plaines sablonneuses dépourvues d'eau et de
verdure,
* * *
En venant dans le monde, leSeigneur a eu pour but:
1° d'accomplir non seulement ce qui était commandé,
mais encore tout ce qui était annoncé ou préfiguré
daus la Parole; 2°, et par là-même, de descendre en
sa qualité de Parole de Dieu jusqu'au dernier degré.
Quelques mots d'explicatiou sur ce second point, le
premier nous étant déjà plus ou moins familier.
Le Verbe (Logos), qui dès le commencement était
Dieu, a voulu revêtir notre humauité ou s'incarner,
c'est-à-dire passer du premier degré au dernier,
attendu que cela était nécessaire pour qu'il pût nous
régéuérer et nous sauver. Voilà pourquoi il est
nommé l'Alpha et l'Oméga, le Commencement et la
Fin, le Premier et le Dernier. Ces expressions s'ap-
pliquent non au temps, à la durée, mais aux degrés
discrets, aux divers plans de l'existence, .. la dignité.
Elles veulent dire que le Seigneur remplit toutes
choses, se retrouve dans toutes les sphères de la créa-
tion, agit non seulement tout en haut, mais aussi
tout en bas,
Or, depuis qu'il est descendu dans « les derniers»
-92-
ou qu'il a été «fait chair », la situation religieuse de
l'humanité a changé complète meut. Avant sa venue
il n'y avait que des Eglises représentatives,l qui
ne voyaient le Divin Vrai que dans l'ombre; après sa
venue il a institué une Eglise qui voit le Divin Vrai
dans la lumière, Ces deux états successifs diffèrent
autant que le soir et le matin, termes qui dans
l'Ecriture sont employés pour les désigner. Dans la
plus ancienue de ces périodes, le Seigneur n'était
présent chez les membres de l'Eglise que médiate-
ment, au moyen du Ciel ou des anges; dans la sui-
vante, ou dans l'ère chrétienne, il est présent chez
les siens immédiatement, par la raison qu'il a pris
et divinisé notre nature. Il agit en eux par son in-
fluence directe, que Swédenborg appelle l"influx, en
même temps que pal' l'intermédiaire de la Parole
écrite.
* * *
D'après ce que nous avons dit, on pourrait croire
que la sainte Ecriture n'est utile qu'à ceux qui la
connaissent, et qui par son canal sont rattachés au
Seigneur; la plus grande partie de l'humanité serait
dès lors exclue du salut. Cette conclusion serait
fausse. Ce n'est pas ainsi que l'entend le théologien
suédois; son idée de la rédemption est autrement
large. Il conçoit un Ciel ouvert à tous, même aux
plus grossiers fétichistes, et il appuie cette certitude
sur la solidarité de l'espèce humaine. A ce double
égard, - la solidarité de tous les hommes et lesalut
1 Ou un Représentatif d'Eglise, ce qui est encore moin~.
-93-
possible à tous, - Swédenborg a singulièrement de-
vancé son époque. levoudraissavoircombiend'ecclé-
siastiques réformés s'élevaient à ces deux croyan-
ces il y a cent-cinquante ans! combien même les
professaient il y a un demi-siècle! Il n'y a pas long-
temps, en effet, qu'un certain libéralisme est venu
tempérer dans nos Eglises la rigueur des dogmes
orthodoxes.
Essayons de reproduire l'argumentation de notre
auteur.
Comme le Ciel, l'Eglise, aux yeux de Dieu, a l'ap-
parence d'un seul homme. Mais pal' l'Eglise il faut
entendre l'ensemble de toutes les Eglises ou, comme
on dirait aujourd'hui, des cultes les plus divers, des
religions de toute catégorie. A usai dans ce grand
homme, qui l'eprésente la religion humaine en sa
totalité, l'Eglise chrétienne constitue-t-eHe seulement
le cœur et le poumon. Le cœur est le Royaume cé-
leste, tandis que le poumon est le Royaume spirituel.
Comme daus notre orgauisme naturel toutes les
autres parties tirent leur vie et leur subsistance des
deux organes de la circulation du sang et de la res-
piration, - le cœur et le poumon, - de même tous
les habitants du globe ayant une religion quelcon-
que, adorant la Divinité et s'efforc:,ant de bien vivre,
sont vivifiés par le Seigneur au moyen de l'Eglise
qui posséde la Pal·ole.
Nourris de l'Ecriture Sainte, les chrétiens protes-
tants forment donc la poitrine de eet homme collec-
tif, et paraissent au centre de tout. Auteur d'eux se
rangent d'abord les catholiques romains; autour
-94-
de ceux-ci se trouvent les mahométans, qui recon-
naissent Jésus-Christ comme très grand prophète
et même comme Fils de Dieu; viennent ensuite les
Africains; enfin, à l'extrême circonférence, les
peuples de l'Asie et de l'Inde, et plus généralement
les païens.
Dans le milieu, oil vivent les croyants scripturaires,
la lumière brille d'un vif éclat par le fait que la Pa-
role est le Divin Vrai procédant du Seigneurcomme
le Soleil suprême. De ce cercle intime la lumière dé-
croît progressivement à travers les diverses périphé-
ries jusqu'à la dernière, etceladans la mesure exacte
oilles nations non chrétiennes sont moins influen-
cées par l'écho des révélations bihliques. Ainsi, par
une solidarité plus ou moins étroite ou plus ou moins
sensible, un très petit noyau de fidèles vraiment
éclairés est en bénédiction à tout le reste des hommes,
même à ceux qui sont encore plongés dans la plus
profonde obscurité.
.. ,. ,.
Le Seigneur pourvoit du reste, dans sa miséricorde,
à ce qu'il existe toujours quelque part ici-bas une
Eglise oil la Parole est lue et acceptée avec foi.
Aussi, quand l'Ecriture eut été presque rejetée par
les Etats soumis au pape, les Réformatenrs vinrent-
ils la remettre en honnenr et en divulgner la con-
naissance. Depuis lors elle a été plus qnejamaisétu-
diée et méditée, tant au point de vue scientifique
et littéraire que dans un but d'édification. «Il fut
même pourvu, dit Swédenborg, à ce que la Parole
fût considérée comme sainte par une noble nation
-95
parmi les catholiques romains. » On pense en gé-
néral qu'il est ici question des Franç,ais.
Swédenborg fait en outre la remarque intéressante
que, par une dispensation providentielle du même
genre, les pays de l'Europe, et surtout ceux où la
Parole est lue, sont en relations commerciales avec
les peuples étrangers au christianisme. Cette obser-
vation est devenue beaucoup plus frappante depuis
que notre penseur l'a consignée dans ses écrits. Ce
sont évidemment les réformés qui ont le plus fait
pour soumettre les populations païennes de l'Amé-
rique, de l'Afrique, de l'Asie et de l'Océanie à l'in-
fluence des idées et des mœurs chrétiennes. Ce sont
les protestants, en particulier les Anglais, qui ont
montré le plus d'aptitude et d'ardeur pour coloniser,
et même évangéliser, les terres lointaines; et l'on
sait qu'à ce double égard ils ont, depuis un siècle
environ, accompli de véritables merveilles.
Et ce double mouvement ne fait que progresser.
Jamais nos vieux Etats n'ont vu partir tant de colons,
tant de gens cherchant fortune, tant de hardis explo-
rateurs. Jamais non plus le zèle missionnaire n'a
envahi à ce point les Eglises, jamais il n'a envoyé si
loin les pionniers de l'Evangile, ni couvert de tant de
stations, qui sont des foyers de vie spirituelle, les
contrées où régnaient encore les superstitions et la
barbarie. Ainsi la lumière divine, qui d'ailleurs
éclaire tout homme venant au monde, brille même
dans les ténèbres, en d'autres termes il en pénètre
quelque lueur jusqu'au sein du paganisme le plus
abject.
-96-

'" '" '"


Cette action universelle, souvent lointaine, mais
toujours salutaire, de l'Ecriture Sainte ou de la Pa-
role de Dieu est comparée très justement à l'action
de notre soleil. Dès que cet astre s'est élevé sur l'hori-
zon, sa chaleur et sa lumière raniment les êtres vi-
Tants, et communiquentla vie aux arbres, aux plantes,
à tous les végétaux, même à ceux que leur situation
soustrait à l'action directe de ses rayons, ou qui se
trouvent momentanément à l'ombre d'nn nuage.
Ainsi notre terre provient et dépend du soleil qui
luit sur nos têtes. Il en est de même, dans un sens
beaucoup plus profond, du Soleil du monde spiri-
tuel ou de la Parole, qui était au commencement
avec Dieu. Toutes choses ont été faites par elle et
rien n'existe sans elle .• En elle était la vie, et la vie
était la lumière des hommes. Et la Parole a été faite
chair; elle a résidé parmi nous, pleine de grâce et
de vérité, et nous avons contemplé sa gloire .•
ONZIÈME COURS
ll. Le Canon de la Nouvelle Eglise.

S WÉDBNBOI\G IV 7
PREMIÈRE LEÇON
Important.e réserve: il s'agit de la Parole dans son intime.
Sans eUe nul ne connaltrait Dieu et la vic à venir. Ua existé
une antique Parole, perdue depuis longtemps. Ses traces
dans l'Ancien Testament. Guerres de Jéhova, Enoncés et
Ydshar. Symbolisme de ces livres. Sages et intelligents,
devins et mages. Noms de lieux en Canaan. Origine de la
mythologie et du mahométisme. Délire de ceux qui croient
à leur propre intelligence plutôt qu'à la Révélation.
Le CaflOn revisé.
De quels livres se compose la Bible (! Inconséquence des pro-
testants et hardiesse de Swédenborg. Le Canon revisé
d'après son principe herméneutique.
ANCIEN TESTAMENT. Livres historiques exclus: Ruth t et S,
Chroniques, Esdras, Néhémie, Esther. Raisons à l'appui de
leur retranchement.

Introduction.
Tout ce que nous av-ons dit jusqu'à présent mon-
tre que Swédenborg se faisait une idée extrêmement
haute des saintes Ecritures, beaucoup plus baute
que n'en ont de nos jours les chrétiens des diffé-
rentes Eglises, même les protestants les plus à cbe-
val sur le dogme de la tbéopneustie. Ce qu'il nous
reste à dire fortifiera cette impression, et risque
décidément de vous paraltre exagéré. Aussi est-ce le
moment de vous communiquer une explication, une
importante réserve que je trouve daus un des grands
100 -
commentaires de Swédenborll', L' ApocalypseRévélée '.
Après avoir rappelé son enseignement sur l'iden-
tité de l'Ecriture avec le Verbe du Prologue de
Jean, ou sur la divinité de la Parole, l'auteur cir-
conscrit sa pensée. Il n'entend pas « la Parole consi-
dérée dans les mots et les lettres des langues, mais
la Parole considérée dans son essence et dans sa vie,
qui par l'intime est dans les sens de ses mots et de
ses lettres '. » En d'autres termes, ce qui fait la va-
leur et la dignité de l'Ecriture, ce n'est pas sa lettre,
son externe, c'est son interne ou plutôt son intime.
Cet intime seul, qui anime du dedans au debors les
trois sens de la Parole écrite, est synonyme de la
Parole créatrice «qui était au commencement chez
Dieu et qui était Dieu. » C'est par cet intime que la
Bible est vie et lumière. Swédenborg ajoute: «Elle
produit ces effets parce qu'elle vient du Seigneur,
traite du Seigneur, par conséquent est le Seigneur.
Toute pensée, tout langage et toute éC\'ilure tirent
leur essence et leur vie de celui qui pense, parle et
écrit; là est l'homme avec sa qualité. Mais dans la
Parole il yale SeigneUl' seul.»
*
Abordons maintenant la proposition suivante de
notre théologien. S'il n'y avait pas Ulle Parole, nul,
affirme-t-il, ne connaitrait le Seigneur; il Y a plus:
nul ne saurait qu'il existe un Dieu, un Ciel, un
Enfer, une vie après la mort.
t OUVf3le eo trois l'olumes. L'Apocalypse Expliqtde en a sept.
, §!OO.
- 101-
En effet, livré à lui-même, l'homme est foncière-
ment incrédule. Son intelligence dépend de sa vo-
lonté, qui est naturellement égoïste et mauvaise.
Anssi ne comprend-il que ce qui a trait à ses affec-
tions terrestrcs et au monde actuel; tout ce qui se
rapporte à un monde supérieur demeure pour lui
dans l'obscurité.
Vous objecterez peut-être les nobles croyances pro-
fessées en divers pays par des sages de l'antiquité,
puis par les philosophes de la Grèce et de Rome:
Socrate, Platon, Aristote, Cicéron, Sénèque, etc.
Swédenborg répond que ces penseurs, qui n'a-
vaient pas de Parole écrite, n'ont point tiré de leur
propre entendement leurs idées fondamentales sur
Dieu et sur l'immortalité de l'âme. Ces notions
sublimes, .qui contrastaient avec le paganisme am-
biant, ils les ont puisées chez d'autres, qui se ratta-
chaient par tradition à l'ancienne Parole'.
Il en est de même aujourd'hui. Les défenseurs de
ce qu'on appelle la religion naturelle ne tirent pas
d'eux-mêmes leurs doctrines; ils ne font que confir-
mer par des arguments rationnels des idées que
l'Eglise a puisées dans les Ecritures. Ils sont ainsi
les débiteurs de la Parole, en se faisant l'illusion
d'être indépendants. « Et parmi eux, remarque notre
auteur, il peut y en avoir qui confirment et cepen-
dant ne croient pas,» c'est-à-dire dont la convic-
tion n'a point passé de la tête dans le cœur.
l Comme nous le verrons tout à l'heure, la Parole que DOUS pos-
sédons n'est pas la première qui ail existé.

* * *
-102
L'homme naturel, avons-nous dit, ne peut pas
s'élever au-dessus de ce monde. « Par exemple, quand
il voit le soleil, la lune et les étoiles, si par aventure
il réfléchissait sur leur origine, pourrait-il ne pas
penser que ces astres existent par eux-mêmes?
Aurait-il des notions plus élevées que plusieurs
savants non chrétiens, qui, tout en sachant par la
Parole que la création de toutes choses est due à
Dieu, l'attr'ibuent pourtant à la Nature? Qu'auraient
donc pensé ces savants, s'ils n'eussent rien su de la
Parole?» Nous avons constaté en effet, au cours du
dix-neuvième siècle, que la science, affranchie de
toutes les révélations bibliques, aboutit presque tou-
jours au naturalisme ou à la divinisation de la
matière.
Le théosophe rappelle l'existence incontestée de
peuples sauvages qui, ratiounels quant à la vie
civile, n'ont aucune connaissance de Dieu. Arrivés
dans le Monde spirituel, ces insulaires y apparais-
sent comme des singes et vivent à peu près comme
ces animaux, Cependant, étant nés hommes et ayant
la faculté de recevoir la vie spirituelle, ils sont ins-
truits par les anges et vivifiés au moyen des con-
naissances qu'ils acquièrent sur Dieu manifesté en
chair.
« Ce qu'est l'homme par lui-même, affirme Swé-
denborg, on le voit avec évidence par cenx qni sont
dans l'Enfer. II s'y trouve plusieurs prélats et plu-
sieurs érudits, qui ne veulent pas entendre parler
de Dieu, et qui pour cette raison sont incapables de
prononcer le mot Dieu. Je les ai vus et je me suis
- 103-
entretenu avec eux. J'ai aussi conversé avec ceux qui
se livraient à la colère et à l'emportement lorsqu'ils
entendaient quelqu'un parler de Dieu. Considère
donc ce que serait l'homme qui n'aurait jamais
entendu parler de Dieu, puisque tels sont quelques-
uns de ceux qui ont parlé, écrit et prêché au sujet
de Dieu. II y en a qui ont été du nombre des jésuites •
• S'ils sont tels, c'est par leur volonté qui est mau-
vaise; car la volonté conduit l'entendement et enlève
le vrai que la Parole y a déposé.
l) Si l'homme avait pu savoir par lui-même qu'il

y a un Dieu et une vie après la mort, pourquoi


ignorerait-il qu'alors l'homme reste homme? Pour-
quoi croit-il que son âme est semblable au vent ou à
l'éther, et que cette âme ne voit pas avec les yeux,
n'entend pas avec les oreilles et ne parle pas avec la
bouche avant d'avoir été réunie à son cadavre ou à
son squelette? Suppose donc une doctrine tirée de
la seule lueur rationnelle. Ne consisterait-elle pas
dans un culte que l'homme se rendrait à lui-même,
comme il est arrivé dans les temps passés, et comme
il arrive aujourd'hui à ceux qui savent d'après la
Parole que Dieu seul doit être adoré? Nul autre
culte ne peut provenir du «propre» de l'homme 1
pas même le culte du soleil et de la lune. »

* * *
Nous avons réservé jusqu'à présent une proposi-
tion qui ne trouvera pas grâce devant la plupart de
l C'est.à-dire de ce qu'il possède en propre. de ce qu'il est natu-
rellement.
- 104-
nos théologiens, et qu'aucun d'eux n'oserait soute-
nir ; car elle ne rentre pas dans le domaine ordi-
naire de la science et de l'histoire. Mais, avant de la
défendre contre les attaques, il s'agit de la faire
connaitre et de la développer.
Avant la Parole actuelle, dont nous avons expli-
qué la composition, il a existé, suivant Swédenborg,
une Parole qui a été perdue.
En effet, qu'il y ait eu avant Moïse un culte assez
semblable à celui qu'il institua chez les enfants
d'Israël, c'est ce qui ressort de divers passages de
l'Ancien Testament. Les païens avaient des bocages,
des statues, des autels sur lesquels ils offraient des
sacrifices à leurs faux dieux. Balaam, qui était de
Syrie, prophétisa «d'après la bouche de Jéhova,,,
annonçant le Seigneur qu'il désignait comme une
étoile sortant de Jacob et un sceptre s'élevant d'Israël.
Ce culte existait même avant Abraham. Cela res-
sort en particulier des récits concernant Melchisédec,
roi de Salem, qui bénit Abram, lui présenta du pain
et du vin, et reçut de lui la dîme de tout le butin
fait sur les ennemis. Ce Melchisédec représentait le
Seigneur; car il est appelé prêtre du Dieu Très
Haut, et son sacerdoce a été choisi comme le type
de celui du Christ. «Cela venait de ce qu'il avait
offert le pain et le vin, qui étaient les choses les
plus saintes de l'Eglise et correspondaient à notre
sainte cène. Ces faits et plusieurs autres montrent
d'une manière frappante qu'avant la Parole israé-
lite il existait une autre Parole, de laquelle sont
dérivées de telles révélations."
-105 -

* * *
Plusieurs livres de l'Ancien Testament parlent de
cette antique Parole et en citent des fragments.
D'après les Nombres', la partie historique de ce
recueil était intitulée les Guerres de Jéhova et la
partie prophétique les Enoncés.
« Par les Guerres de Jéhova dans cette Parole,
comme dans la nôtre, ont été décrits les combats du
Seigneur contre les Enfers et les victoires qu'il rem-
porterait sur eux, quand il viendrait dans le monde.
Les mêmes combats sont entendus fréquemment
dans les historiques de nos saints livres, ainsi dans
les guerres de Josué contre les nations de la terre de
Canaan, et dans les guerres livrées par les juges et
par les rois d'Israël. "
Deux mots maintenant sur les Enoncés.
Mâshal signifie tout d'abord parabole ou simili-
tude, et seulement ensuite poésie, sentence, pro-
verbe, oracle', énoncé prophétique. Hammoshelim
est donc rendu avec raison par les Enoncialeurs,
c'est-à-dire ceux qui profèrent des oracles, plutôt
que par « les poètes·» ou par « ceux qui parlent en
proverbes'.» On pourrait traduire aussi : les diseurs
de similitudes. En effet, les passages cités ne sont
nullement des proverbes, mais des prophéties, etces
prophéties ne se comprendraient guère si elles
n'avaient pas un caractère parabolique.
1 21 : u'~ 15, !7 -30. :1 Pour Je sens d'Oracle, voir l'histoire de
Balaam, Nomb. 23: 7.18; M: 3, 15. - 3 De Wette, Segond, CrampoD 9
VPfsÎon synodale. 4 Reviled Version.
- IOG-

* * *
Cette ancienne Parole était, elle aussi, divinement
inspirée. Cela ressort du fait qu'un de ses passages se
trouve reproduit par Jérémie, avec certaines modi-
fications il est vrai, mais assez fidèlement pour qu'on
ne puisse pas en douter: «Le feu sort de Hesbon, la
Damme du milieu de Sihon; elle dévore les flancs
de Moab et le crâne des fils du tumulte. Malheur à
toi, Moab 1 Le peuple de Kémosh est perdu 1 Car tes
fils sont emmenés captifs et tes filles captives '. »

* * *
Enfin un autre écrit antérieur à notre Bible hé-
braïque y est mentionné deux fois:
1 0 Dans Josué. A propos du soleil et de la lune
s'arrêtant au firmament sur l'ordre de Josué, pour
donner à ce chef le temps d'achever la défaite de
cinq rois amoréens coalisés contre le peuple de
Jéhova, nous lisons: «Cela n'est-il pas écrit dans le
Livre du Juste'? »
2' Dans 2 Samuel. Au sujet du chant funèbre
composé par David sur Saül et Jonathan, et connu
sous le nom de L'Arc: «Voici qu'il est écrit dans le
Livre du Juste'. »
A en juger par ces citations, le Livre du Juste était
évidemment poétique; il semble même, comme Les
, lérém. 48; 45, 46. Cf. Nomb. 21 ; '!8, '!9.
S D'après Gesellius, le Livre des Suates, liber proborum~ ou le
Livre de la Vaillance, liber virtutis. Josué tO: 13. Swédenborg rend
aussi Sépher Haydshar par le Livre de Yâshar ou le Livre du Droit.
S i Samuel t : t8.
- 107-
Guerres de Jéhova, avoir eu pour caractère le sym-
bolisme. Nous ne savons d'ailleurs s'il faisait partie
des Enoncés olr en était distinct'.

* * *
Qu'est-ce que l'ancienne Parole renfermait encore?
Voici comment le Voyant suédois répond à cette
question: Les anges lui ont affirmé que les sept
premiers chapitres de la Genèse en sont tirés tex-
tuellement. Du reste ce recueil primitif s'est perdu,
et nul ne saurait dire aujourd'hui de quels livres il
était composé.
Cependant, à ce que Swédenborg croit savoir, il
existe encore dans le Ciel à l'usage de certains anges
qui, quand ils étaient hommes et vivaient sur notre
terre, cherchaient leur édification dans cette même
Parole. Ces hommes préhistoriques habitaient pour
la plupart le pays de Canaan et les contrées envi-
ronnantes, y compris l'Assyrie et l'Egypte; or ces
royaumes avaient tous un culte représentatif, et dès
lors connaissaient la théorie des Correspondances.
La sagesse de ces tem ps-Ià provenait de cette science,
grâce à laquelle on pouvait jouir de perceptions inté-
rieures et communiquer avec le Ciel. Ceux qui
étaient particulièrement versés dans cette Parole, et
qui la comprenaient plus à fond, furent appelés
d'abord sages et intelligents, plus tard devins et
mages.
1 Renan identifie les Guerres de Jéhova avec le lasar (comme il
dit), qui paraît au contraire avoir été un livre prophétique.

* * *
-108 -
La Parole primitive était donc écrite en pures Cor-
respondances, mais elle ne représentait les choses
spirituelles et célestes que d'une manière éloignée;
aussi, en raison de ce fait qui la rendait difficile à
comprendre, plusieurs commencèrent-ils à la falsi-
fier. C'est pourquoi le Seigneur, dans sa bonne Pro-
vidence, la fit peu à peu disparaitre.
Elle fut alors remplacée par la Parole actuelle,
que les prophètes hébreux furent chargés d'écrire,
et dans laquelle le rapport entre la lettre et l'esprit,
le signe et la chose signifiée, est plus étroit, plus
direct, plus facile à saisir. Notre Bible a cependant
conservé une quantité de noms de lieux, relatifs en
particulier à la Terre promise, avec la signification
spirituelle que l'ancienne Parole leur avait attaché.
C'est à cause de cette signification symbolique des
localités qu'Abraham reçut de l'Eternel l'ordre d'é-
migrer en Canaan, et que plus tard la postérité de
Jacob y fut introduite après des siècles de servitude
en Egypte.
Je vous rends attentifs à ces dernières assertions.
Elles me paraissent combler des lacunes que tous
nos théologiens ont laissé subsister jusqu'à ce jour.

* * *
L'importance essentielle de la Révélation écrite
est résumée dans le passage suivant, qui termine le
traité de Swédenborg sur la doctrine de l'Ecriture
Sainte:
« Si depuis les temps les plus anciens il a existé
une religion, si partout les habitants du globe ont
-109 -
su quelque chose de Dieu et eu certaines notions de
la vie à venir, ce fut non d'après eux-mêmes ni par
leur propre pénétration, mais d'après ,'Ancienne
Parole et plus tard d'après la Parole Israélite. C'est
de ces deux Paroles que les notions religieuses se
sont répandues dans l'Indoustan et ses Iles, par
l'Egypte et l'Elhiopie dans les royaumes de l'Afrique,
par les côtes maritimes de l'Asie dans la Grèce et de
là en Italie.
" Mais, comme la Parole n'a pu être écrite autre-
ment que par des représentatifs, qui correspondent
aux choses célestes et par suite les signifient, les
idées religieuses de plusieurs peuples se sont chan-
gées en superstitions, en idolâtrie et en mytholo-
gie. Les attributs divins sont devenus autant de
dieux, gouvernés par une Déité suprême qu'on
nomma Jupiter <Jovem), mot dérivé de Jéhova. Que
les païens aient connu le paradis, le déluge, le feu
sacré, les quatre âges, - de l'âge d'or à l'âge de fer,
- par lesquels la Parole symbolise les quatre états
de l'Eglise', c'est un fait que nul n'ignore. Que le
mahométisme, qui s'établit ensuite en détruisant
plusieurs religiosités précédentes, ait été tiré de la
Parole de nos deux Testaments, cela n'est pas moins
notoire.
» En dernier lieu, je dirai quel est après la mort
l'état des hommes qui attribuent tout à leur propre
intelligence, et presque rien, si ce n'est rien du
tout, à la Parole divine. Ils deviennent d'abord
comme ivres, puis comme fous; ils tombent enfin
Voir Daniel 2 : 3t -35.
-HO
dans la stupidité, et restent assis dans des lieux
obscurs. Qu'on se garde donc d'un pareil délire!»
Rappelez-vous que Swédenborg est très sobre
d'exhortations. Il parle constamment en théologien,
en savant, non en prédicateur. Aussi ne donne-t-i1
un avertissement que dans les cas graves. S'il le fait
ici, c'est qu'il voit ses lecteurs en présence d'un
danger plus qu'ordinaire.
De son temps, en elfet, il y avait déjà beaucoup de
soi-disant chrétieus qui se fiaient à leur raison per-
sonnelle même dans les choses de la foi, et qui ne
se donnaient pas la peine de sonder les Ecritures
pour y puiser les vérités révélées. Mais combien y en
a-t-il plus de nos jours! Combien la confiance en
l'esprit humain a-t-elle été fortifiée, exagérée par
les merveilleuses découvertes que la science a faites
depuis un siècle!
Le matérialisme qui en est résulté a dètruit chez
un grand nombre de gens, dans toutes les classes
de la société, le notion même d'un Dieu vivant,
source de toute intelligence et de tout bien, et par
là-même la foi à ses révélations, à l'inspiration et à
l'autorité de ce qu'on appelle encore par tradition
les Ecritures Saintes.
Dans l'Eglise même, - j'entends dans presque
toutes les Eglises, - la lecture édifiante de la Bible,
surtout son étude scientifique et réfléchie, les médi-
tations et les sermons qui l'expliquent, ainsi que les
commentaires et les livres religieux qui font pen-
ser, tout cela est négligé, dédaigné par la masse,
qui, toujours plus alfairée, distraite, mondanisée,
Hi-
trouve toujours moins de temps pour distinguer le
vrai du faux et se former des convictions.
Ainsi on profite très peu de la Parole inspirée, et
chacun met sa propre sagesse à la place de la sagesse
véritable que l'Evangile pourrait lui enseigner. C'est
bien cet état, devenu général, que notre écrivain
appelle un «délire », une ivresse et une folie.
Sachons prendre au sérieux ce courageux avertis-
sement, encore plus de saison aujourd'hui qu'il ne
l'était jadis: «Qu'on se garde donc d'un pareil dé-
lire 1 »
Le Canon revisé.
Il nous reste à examiner une question fort impor-
tante, qui n'est traitée ni dans le petit ouvrage spé-
cial dont nous avons parlé, ni dans La Vraie Reli-
gion chrétienne: De quels livres se compose le
recueil que notre théologien désigne sous les noms
d'Ecriture Sainte et de Parole du Seigneur?
Les protestants se reconnaissent, plus ou moins
explicitement, le droit de reviser sans cesse la col-
lection de nos saints livres, - en langage théolo-
gique le Canon, - c'est-à-dire de juger avec l'im-
partialité de la véritable science les titres que cha-
cun de ces livres peut avancer pour y mériter une
place. Cependant ils n'ont jamais fait de ce droit un
usage rigoureux et décisif. Sans doute les Facultés de
théologie s'expriment en général sur nos écrits cano-
niques, sur leurs auteurs, leur composition, la jus-
tesse et l'harmonie de leurs idées, avec une liberté,
une hardiesse qui scandaliserait les simples fidèles;
- 112-
sans doute les professeurs parlent d'Esther, des Pro-
verbes, de l'Ecclésiaste, du Cantique des cantiques,
de Daniel, de l'Epitre de Jude et de la Seconde de
Pierre, souvent même de l'Apocalypse de Jean, de
manière à donner à leurs étudiants la conviction que
ces divers écrits ont été placés à tort dans le Canon
biblique. Mais aucun savant, aucune Faculté, aucune
Eglise, personne en un mot ne s'est prévalu des
résullats vrais ou faux de la critique pour retran-
cher effectivement du saint volume les livres incri-
minés, ni même un seul d'entre eux. La revis ion des
deux recueils sacrés, l'Ancien et le Nouveau Testa-
ment, est demeurée affaire de théorie; le peuple
chrétien a conservé intacte sa vieille Bible, à laquelle
il persiste à donner le titre de Parole de Dieu. Je ne
dis pas que cela soit bien, je dis seulement que c'est
ainsi. Le protestantisme reste donc timide, équi-
voque, inconséquent sur ce point délicat et fonda-
mental.
Dans un siècle pourtant moins scientifique et
moins avancé que le nôtre, Swédenborg s'est mon-
tré beaucoup plus conséquent, plus critique et plus
audacieux. Avec l'inébranlable résolution et la calme
sérénité qui le caractérisent, il exclut de son recueil
les livres où il ne découvre aucun sens interne. Un
nombre considérable des écrits de notre Canon sont
éliminés en vertu de ce critère. En voici la liste
exacte: Ruth, i et 2 Chroniques, Esdras, Néhémie,
Esther; Job, les Proverbes, l'Ecclésiaste, le Can-
tique; les Actes des Apôtres et toutes les EpUres,
savoir: treize Epltres attribuées à Paul, l'EpUre aux
-113
Hébreux, une Epitre de Jacques, deux EpUres de
Pierre, trois Epitres de Jean et une Epltre de
Jude.
La Bible de la Nouvelle Eglise ne comprend donc
que les œuvres suivantes, qui se distinguent des
livres ordinaires par un sens spirituel renfermé dans
le sens littéral:
Pour l'Ancien Testament, les Livres de Moïse ou
le Pentateuque (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres,
Deutéronome), Josué, Juges, 1 et 2 Samuel, 1 et 2
Rois; les Psaumes; les Prophètes sans exception,
c'est-à-dire les quatre Grands (Esaïe, Jérémie avec
les Lamentations, Ezéchiel et Daniel) et les douze
Petits' (Osée, Joël, Amos, Abdias, Jonas, Michée,
Nahum, Habacuc, Sophonie, Aggée, Zacharie et
Malachie).
Pour le Nouveau Testament, les quatre Evangé-
listes (Matthieu, Marc, Luc, Jean) et l'Apocalypse.

* * *
La tranquille audace avec laquelle Swédenborg
soumet le Canon biblique à un remaniement aussi
radical effraiera beaucoup de lecteurs; elle n'est
pourtant pas sans invoquer plusieurs raisons plau-
sibles de nature à la justifiér. Voici, me semble-t-il,
les principales.
1 Les épithètes de Grands et de PeUls distinguent les Prophètes

non en raison de leur importance réelle, mais simplement par rap-


port à la dÎmension de leurs écrits

~""VÉDENBORG IV
- 114-

ANCIEN TESTAMENT.

Parlons d'abord de l'Ancien Testament.


1. Livres historiques: Ruth, 1 et 2 Chroniques,
Esdras, Néhémie, Esther. En repoussant ces écrits,
le Prophète du Nord a devancé les conclusions de la
critique moderne, qui ne permet pas de croire à
leur inspiration. Sans entrer dans l'examen appro-
fondi de chacun de ces livres, je me contenterai de
faire voir comment on les envisage aujourd'hui, espé-
rant que ces quelques pages ne seront pas jugées
superficielles par les hébraïsants.

Ruth.
L'épisode peut-être réel, peut-être inventé, de
Ruth, fille d'une Moabite, a pour but de conserver
« le souvenir d'un fait touchant qui intéresse vive-
ment la famille royale d'Israël'.» C'est une char-
mante idylle, dont l'auteur est absolument inconnu,
dont les données historiques sont sujettes à caution
et qui n'a pas un caractère particulièrement reli-
gieux. Maurice Vernes croit pouvoir appeler le livre
de Ruth «un conte moral, morale en action, dont
le titre pourrait être: Eloge de la piété filiale ou
familiale ... Par son esprit même, cet opuscule
reflète les préoccupations d'une époque relative-
ment récente. Nous le plaçons sans hésiter après
l'exil, dans la série des Contes moraux, à côté de
J Bible annotée. Ruth, Introduction, p. 171.
-H5-
Jonas, des histoires de Tobie, de Suzanne, des pages
de Darius, sous la plume d'un philosophe au cœur
large, au sens aiguisé et délioat, quelque part dans
le cinquième ou le quatrième siècle avant notre
ère 1. » Rappelons que les Hébreux ne mettaient point
ce petit ouvrage au nombre des livres historiques,
mais le considéraient comme un Hagiographe, c'est-
à-dire comme un écrit destiné au culte ou à l'édifi-
cation.
M. Lucien Gautier dit à son tour' : «Au point de
vue religieux, la portée du livre de Ruth est à peu
près nulle ... En constatant ainsi que le livre de Ruth
n'est pas un document religieux, nous n'entendons
aucunement en contester l'intérêt et en déprécier le
mérite. Ce petit ouvrage est, à sa manière, un des
joyaux de la littérature hébraïque. C'est une fraîche
idylle, remarquable par sa simplicité et par le souf-
fie poétique qui l'anime. Les sentiments attribués
aux divers personnages ont de l'élévation et de la
délicatesse, sans être suspects d'exagération. "

Les Chroniques.

1 et 2 Chroniques, ou les ParaUpomènes, ne for-


maient primitivement qu'un tout, auquel apparte-
naient Esdras et Néhémie. Les Chroniques font plus
ou moins double emploi avec les Rois, mais s'en dis-
tinguent à plusieurs égards. D'abord elles ne s'oo-
1 Liehtenberger, Encyclopédie, art. Ruth, tome XI,p. aS!. Cf. Ed.

Reuss, Ancien Te&tament, 6 e et 7 11 partie.


2 Introduction à l'Ancien Testament, tome Il, p. 199. Lausanne,
1906.
- HG
cupent, après le schisme, que du royaume de Juda,
à l'exclusion de celui des Dix tribus. Ensuite elles
contredisent en mainte occasion l'histoire des Rois,
qui est plus ancienne et parait plus exacte.
Elles mentionnent en outre des chiffres énormes,
que les auteurs de la Bible annotée' tiennent eux-
mêmes pour exagérés. C'est ainsi que Sisak, qui prit
Jérusalem «avait mille deux cents chars et soixante
mille cavaliers. Un peuple innomb,-able de Libyens,
de Sukkiens et d'Ethiopiens était venu d'Egypte
avec lui. » Jéroboam guerroyant contre Ahija, roi de
Juda, avec huit cent mille hommes d'élite, en perdit
d'un seul coup cinq cent mille. « Ici et dans plusieurs
autres passages, - à en croire les commentateurs de
Neuchâtel, - on peut supposer que les copistes du
livre des Chroniques ont enflé les chiffres. »
Mais il y a plus: Zérach, le Kushite, menaça Jéru-
salem «avec trois cents chars et une armée d'un
million d'hommes D. Dans sa détresse, le pieux Asa
pria et l'Eternel lui donna la victoire. « Les Kushites
s'enfuirent et tombèrent en très grand nombre.
Aucun d'eux ne put sauver sa vie; ils furent exte1"-
minés devant Jéhova et devant son armée, et les
hommes de Juda firent un fort grand butin. »
Pour ne pas prolonger, voici le comble: Voulant
nous donner l'idée de la puissance de Josaphat, l'au-
teur fait le dénombrement des soldats qui entou-
raient, dans la capitale, ce chef d'un Etat minus-
cule, sans compter ceux que le roi avait placés dans
1 On sait assez que Frédéric Godet~ ce grand représentant de l'or-

thodoxie, exerçait sur eux l'influence prépondérante.


- 117-
les autres villes fortes de Juda. Il y en avait en tout
un milion cent soixante mille! Beaucoup plus que
l'immense Allemagne n'en fit marcher contre la
France dans la terrible guerre de 1870.
M. Gautier fait l'observation suivante à propos
d'un morceau qui «renferme des chiffres démesu-
rés» ; il s'agit d'une victoire fantastique remportée
par Ahija contre Jéroboam. « Ce récit du Chroniste
manque totalement de base historique et présente
tous les caractères d'une corn position artificielle ' ...
A l'occasion d'un triomphe non moins merveil-
leux que Dieu accorde à Josaphat, M. Gautier ajoute:
« Il est indubitable qu'on rencontre, dans le chapi-
tre que nous étudions, nombre de particularités qui
sont tout à fait caractéristiques de la manière d'é-
crire du Chroniste. Il semble pourtant difficile que
toute cette histoire soit fictive, et qu'elle procède de
l'esprit inventif du Chroniste ou des auteurs aux-
quels il a emprunté ses renseignements. Au milieu
de développements et d'embellissements qui sont
dus certainement à l'imagination du narrateur et
dictés par ses préférences personnelles, il y a quel-
ques données positives, noms propres d'hommes et
de lieux, qui paraissent garantir une base historique.
Mais il ne peut s'agir que d'un minimum, du sque-
lette de la narration, s'il est permis de parler ainsi.
Un thème, fourni au Chroniste par ses sources, est
devenu pour lui le point de départ d'une narration
amplifiée et colorée à sa guise 2. »
l Introduction à l'Ancien Testament, tome Il, p. 352.
2 Introduction, tome II~ p. 356.
-118 -
Le point de vue des Chroniques est caractérisé
par deux sentiments étrangers aux livres des Rois:
un patriotisme étroitement judéen, qui s'attache à
glorifier le royaume de Juda au détriment de celui
d'Israël, et un cléricalisme théocratique, qui tend à
glorifier Jérusalem, le temple de Salomon, le culte
qui s'y célèbre, les prêtres, les lévites, même les
chantres et les porti~rs.
Mais laissons plutôt parler encore le savant pro-
fesseur que nous venons de citer. «Le Chroniste est
dirigé, ou peut même dire dominé par uue série de
préoccupations et de préférences. En premier lieu il
est Juif, c'est-à-dire ressortissant de l'ex-royaume de
Juda, et tout ce qui concerne les autres tribus, par
conséquent le royaume de Samarie, n'a pas d·intérêt
à ses yeux.
» Secondement il est légitimiste, royaliste con-
vaincu, fervent adepte de la dynastie davidique,
pour laquelle il déploie un zèle infatigable et quelque
peu partial.
» Troisièmement il faut relever l'intérêt presque
passionné que lui inspire la tribu de Lévi t. »
" Cette homme s'est donc proposé d'écrire l'his-
toire de sa race, ou plutôt de la récrire, car elle exis-
tait déjà et il l'avait entre les mains 2. »
Nous lisons plus loin: « Le livre des Chroniques
est un ouvrage qui me parait mériter le qualificatif
de dérivé ou de secondaire. Je veux dire par là
qu'on ne peut pas l'envisager en lui-même et pour
l L. Gautier~ volume cité, p. 3t t.
2 ibidem, p. 3t'!.
-119-
lui-même: son caractère de dépendance est trop
fortement accentué poùr cela'. "
Le particularisme étroit du Chroniste se trahit
notamment par le silence qu'il garde sur Elie et
Elisée, ces deux grands prophètes qui ont exercé
leur ministère dans le royaume du Nord. Son légi-
timisme se montre par un grand nombre d'omis-
sions « incontestablement volontaires».
Ainsi le Chroniste supprime les événements peu
édifiants survenus dans la famille royale, certaines
mésaventures dont la dynastie a été la victime, les
crimes de David, d'Amnon et d'Absalom, les infidé-
lités de Salomon. D'autre part il affirme que David a
« préparé pour la maison de Jéhova 100000 talents
d'or et un million de talents d'argent », ce qui ferait
une somme de quinze à vingt milliards de francs. Il
transforme Josaphat en réformateur religieux et
dénature l'histoire d'Athalie.
En somme, les Chroniques sont un écrit « tendan-
ciel », dont les récits ne doivent être acceptés qu'a-
vec la plus extrême réserve. Son évidente partialité
fait ressortir par le contraste la candeur, la sincé-
rité naïve des livres de Samuel et des Rois. Il est
loin de nous donner une idée juste des règnes et des
événements qu'il raconte; en revanche il jette du
jour sur l'époque tardive et mal connue où il a été
composé, de 350 à 300 ans avant Jésus-Christ, si ce
n'est plus tard encore'. Il nous révèle indirectement
• Ibidem, p. 370.
2 « Il n'y a guère d'hésitation, dit Maurice Vernes. sur la date qu'il
convient d'assigner à la composition de l'ouvrage (les Paralipo-
-120 -
et sans le vouloir l'état d'âme des Juifs revenus de
l'exil, «les conceptions et les croyances de la petite
nation groupée â Jérusalem autour de son temple et
de son sacerdoce.» Ce n'est certainement plus ainsi
que nous comprenons l'histoire.
Tout ce que nous venons de constater prouve, me
semble-t-i1, que soit à titre de document historique,
soit surtout à titre de livre religieux, l'œuvre du
Chroniste ne mérite pas la place qu'elle occupe dans
l'Ancien Testament, si du moins ce recueil ne doit
contenir que des écrits divinement inspirés. Impos-
sible de la regarder comme un des chalnons de la
Révélation progressive qui va de la Genèse à l'Apo-
calypse.
Esdras-Néhémie.
Séparés dans notre Canon, Esdras et Néhémie ne
formaient primitivement. qu'un livre, qui portait le
nom d'Esdras et qui, selon toute apparence, est du
même auteur que les Chroniques. « Ce qui est positif,
- dit la Bible annotée, - c'est que les Chroniques,
Esdras et Néhémie forment ensemble une vaste œu-
vre historique, écrite au point de vue du judaïsme
postérieur à l'exil.. Dans nos Bibles hébraïques
comme dans la plupart des manuscrits, ce grand
ouvrage est placé après les Hagiographes, avec cette
particularité singulière que, contrairement à l'ordre

mène.) ; on peut le rapporter avec toute vraisemblance au troisième


siècle avant l'ère chrétienne. Il devient ainsi le témoin singulière-
ment instructif des idées en honneur dans les cercles sacerdotaux du
udaïsme jérusalémite de cette époque. »
- 121-
véritable des faits, les Chroniques suivent Esdras-
Néhémie et terminent le recueil sacré.
Nous ne répéterons pas à propos d'Esdras-Néhé-
mie ce que nous avons dit des Chroniques, puisque
leurs traits distinctifs sont les mêmes. Ajoutons seu-
lement qu'au point de vue de l'enchaînement histo-
rique ce petit ouvrage, à tort divisé en deux, est
essentiellement fragmentaire. Ainsi entre la recons-
truction du temple, d'après l'édit de Cyrus, et l'é-
poque d'Esdras et de Néhémie il ya un saut de plus
d'un demi-siècle'. La narration omet d'ailleurs, à
mainte reprise, un intervalle de plusieurs années.
Au point de vue religieux, l'auteur, malgré son évi-
dente piété, ne fait pas avancer d'un pas la Révéla-
tion; il développe au contraire le légalisme cérémo-
niel et prépare le funeste pouvoir des pharisiens.
Esther.
Le livre d'Esther est le dernier des Hagiographes,
ou Ketottbim (proprement les Ecrits) '. II appartient
au genre narratif, mais a pour but avoué de légi-
timer une coutume patriotique, la fête des Pourim,
donc de soutenir une thèse. Est-ce une sorte de
roman à tendance, une pure fiction, ou y a-t-il là un'
fond de vérité? Les critiques ne sont pas d'accord'
sur ce problème. En tout cas ce petit écrit, qui parait
dater du troisième siècle avant notre ère, se distin-'
1 De 516 à 458 avant J.-C. Cette lacune sépare les chapitres six et
sept d"Esdras.
2 Plus exactement, Je cinquième et dernier des livres appelés-
Meguilloth ou Rouleaux, - le Cantique, Ruth, Lamentations, Ecclé-
siaste, Esther, - qui précèdent le vaste ouvrage historique sus-nommé_
- 122-
gue par l'absence absolue de sentiment religieux, à
tel point que les noms de Dieu et de Jéhova ne s'y
rencontrent pas une seule fois. Cl Cette omission
parait d'autant plus singulière qu'elle est en contra-
diction complète avec les habitudes constantes de
l'historiographie israélite en tout temps ... Partout
le nom de Dieu intervient avec fréquence, l'action
de Dieu est mise au premier plan, et c'est là, comme
,on le reconnait généralement, un des traits qui
caractérisent les historiens sacrés. Il est intéressant
d'observer que cette tendance est tout spécialement
accentuée dans celui des ouvrages bibliques qui,
par l'époque qui l'a vu naitre, se rapproche le plus
du livre d'Esther: l'œuvre du Chroniste '. »
L'impression pénible de ce grave déficit a donné
naissance aux Adjonctions au livre d'Esther, qui
sont destinées à combler cette lacune et qui ont
trouvé place dans les Apocryphes de l'Ancien Testa-
ment. Voici comment en parle M. Gautier:
« Le premier et le dernier morceau encadrent le
livre de manière à faire résonner hautement la note
religieuse au point de départ et au point d'arrivée.
La quatrième et la cinquième adjonction portent le
mème caractère, à un moindre degré, mais pourtant
assez nettement. Enfin et surtout la prière de Mar-
dochée et celle d'Esther, qui forment la troisième
,addition et qui sont intercalées dans l'histoire au
moment le plus tragique, après la promulgation de
l'édit d'extermination, projettent sur l'ensemble du
.livre le reflet des sentiments élevés et pieux qu'elles
1 L. Gautier, volume cité, p. id.9.
- 123-
expriment. Ces deux prières sont belles et touchan-
tes, en particulier celle d'Esther '. »
Si la plupart des protestants de langue française
- pour ne parler que de ceux-là - ne connaissent
pas ces Ajonctions, ils n'en sont pas moins sous une
influence qui les empêche d'être choquès de cette
surprenante lacune. Nous voulons parler de l'Esther
de Racine, un de ses chefs-d'œuvre. Ayant puisé la
connaissance de son héroïne dans le texte catho-
lique romain, qui contient les fragments apocry-
phes, le grand poète a mis en abondance dans sa
superbe tragédie les effusions de piété qui font tota-
lement défaut dans l'écrit primitif. Remplis de ces
souvenirs, sachant par cœur un certain nombre des
amirables vers de cette œuvre dramatique, nous ne
songeons pas même à remarquer l'inconcevable
sécheresse du texte hébreu de notre Canon, au point
de vne de la foi, de la reconnaissance envers Dieu et
de l'adoration.
Mais, s'il nous faut quelque réflexion pour nous
rendre compte de ce qui manque au livre d'Esther
en fait de sentiment religieux, nous sommes plus
aisément scandalisés du genre de moralité qui s'y
manifeste. Le patriotisme qui l'inspire s'allie à la
haine et à la vengeance. Non content de célébrer la
délivrance de ses compatriotes menacés d'extermi-
nation dans le vaste empire du roi de Perse, l'écri-
vain raconte avec satisfaction la cruelle revanche
accordée à son peuple. Les massacres sont épouvan-
tables. L'édit rédigé par Mardochée au nom d'As-
1 Ibidem, p. 254.
- 12~-

% suérus stipule que les Juifs pourront faire perir


leurs ennemis, y compris « les femmes et les petits
enfants ». A Suse Esther, après un jour de carnage
ayant pour résultat lamort de 500 païens, en réclame
un second pour augmenter de 300 le nombre des
victimes. En outre il ne lui suffit pas que les dix fils
d'Haman aient été égorgés, il faut encore que lenrs
dix cadavres soient honteusement pendus. Dans les
provinces, le treize du mois d'Adar, les coreligion-
naires de la belle reine frappent de l'épée 75000 per-
sonnes. Tout cela sans l'ombre d'un remords, ou d'un
regret, sans un mot de compassion.
Quel contraste entre des sentiments pareils et
ceux que prescrit l'Evangile, et qui s'expriment déjà
dans maint passage de l'Ancien Testament! Aussi
M. Gautier est-il heureux de penser qn'aux yeux du
Christ et de ses disciples immédiats Esther ne fai-
sait pas partie du Canon. Du reste certains docteurs
des premiers siècles, tels que Méliton de Sardes et
Grègoire de Naziance, ont omis ce livre dans leur
liste des écrits sacrés, et Athanase l'a regardé comme
deutérocanonique. Enfin, plus indépendant que ses
successeurs, Luther lui-même prononce à son ègard
le jugement le plus sévère: «A mon avis le livre
d'Esther, bien qu'on le place dans le Canon, est plus
digne que n'importe quel autre de n'y pas figurer.»
Ailleurs, réunissant Esther à 2 Maccabées, il s'écrie:
« Je déteste tellement ces deux livres que je vou-
drais qu'ils n'existassent point. Je trouve qu'ils
judaïsent à l'excès et qu'ils sont remplis de sottise
païenne. J) Voilà de la critique interne qui me paraît
- 125-
à la hauteur de notre temps, et dont il ne nous reste .'
qu'à faire sérieusement l'application.

* * *
On a statué un(f dilemme entre l'inspiration et la
critique. Entweder - oder! «Dans la vieille concep-
tion ecclésiastique, dit Nôldeke " la question de l'ori-
gine et de la valeur de ces livres (les historiques) ne
saurait être soulevée ... D'après cette manière de voir,
ces livres ont été directement inspirés du Saint-
Esprit; leur origine et leur valeur se trouvent ainsi
établies: ils réclament une foi sans condition. Le
point de vue absolu et exclusif de l'inspiration est le
seul conséquent avec lui-même, le seul qui exclue à
bon droit toute appréciation humaine. Toute modi-
fication ayant pour but de la rapprocher du point
de vue moderne en détruit le caractère essentiel. Ou
ces livres ont été directement inspirés par Dieu, ou
ils ne l'ont pas été. Puisque, dès qu'ils ont la moin-
dre prétention à la science, les défenseurs de l'opi-
nion sévèrement orthodoxe affaiblissent eux-mêmes
plus ou moins l'idée de l'inspiration entendue comme
nous venons de dire, et vont ainsi jusqu'à recon-
naître, comme légitime et nécessaire, l'appréciation
humaine, - nous pouvons et nous devons, nous,
l'admettre pleinement. »
Ce point de vue «absolu et exclusif» n'existe plus
chez nous, si tant est <iu'il y ait jamais existé. Il fer-
1 Th. NOldeke, llistoire littéraire de l'Ancien Testament. p. ~. Pa~

ris 1873. Ce que J'auteur dit des livres historiques s'applique égaIe-
ment aux autres livres du Canon.
126
merait en effet la porte à toute étude scientifique
des Ecritures; aussi aucun théologien ne le sou-
tient-il aujourd'hui. Nul ne réclame pour les livres
bibliques «une foi sans condition». Tous au con-
traire donnent à la critique un rôle considérable, si
considérable même que Gaussen, Merle d'Aubigné
et Agénor de Gasparin en seraient scandalisés. Il est
vrai que la critique a tué le dogme de l'inspiration.
Ce dogme proprement dit a' certainement abdiqué,
puisqu'il renonce à se définir et se perd dans le
vague.
Par bonheur une nouvelle notion de l'inspiration
divine est mise en avant par Swédenborg, notion
qui d'un côté est claire et précise, qui de l'autr'e
s'appuie sur la science au lieu de l'exclure et de la
condamner. Selon notre écrivain, sont livres inspi-
rés les livres qui ont un sens interne caché dans le
sens littéral; les autres, ceux qui n'on t pas de sens
interne, ne sont pas inspirés et ne peuvent être mis
sur la même ligne. Ces derniers, quelque édifiants
qu'ils soient, ne méritent aucune place dans le
Canon.
Ainsi le Prophète du Nord accorde à l'inspiration
scripturaire une immense valeur, une portée beau-
coup plus grande qu'on ne lui en a jamais reconnu,
fût-ce aux beaux jours du synode de Dordrecht. Mais
en même temps il 19. comprend tout autrement que
la stricte orthodoxie.
Il ne la fonde point sur une foi aveugle et ne la
met pas en contradiction avec la science. Le di-
lemme a disparu. L'inspiration consistant en quel-
-127 -
que chose de spirituel, en un sens religieux enfermé
dans la lettre, les écrits sacrés appartiennent comme
les autres au domaine de la critique. La science la ,
plus profonde et la plus rigoureuse n'est pas de trop
pour examiner ces écrits, dont le sens interne et
secret constitue l'âme, et dont le sens externe ou
littéral est le corps. Pas n'est besoin d'un effort pour
rapprocher de la science cette inspiration-là; elles
se concilient tout naturellement, comme elles se
sont conciliées à l'origine dans la tête de Swéden-
borg, qui, en devenant théologien supranaturaliste
et mystique, ne cessa jamais de raisonner en savant
et même en géomètre.
SECONDE LEÇON
Quatre Hagiographes. Le Canon juif. Contenu des trots sec-
tions. Leur decrescendo. Job, livre de l'Ancienne Eglise~
n'a rien d'une révélation. Les Proverbes. Sagesse terrestre.
Rareté de la note religieuse. L'Ecclésiaste. Contenu de
Kohéleth. La question qu'il se pose. Réponse embarrassée.
L'auteur ne concilie pas la perfection divine avec la vanité
-du monde. Le Cantique des cantiqlles ou le Chant des
chants. Est-ce un drame~? Tout élément religieux y fait dé-
faut. Explication symbolique. Poésie absolument profane.
l\foins de rapport avec les Prophètes qu'avec les Mille et
une Nuits. Tendance ni religieuse ni morale. Le critère de
Swédenborg. Les Psaumes. Leur valeur pour juifs et chré-
tiens. Troisiènle section du recueil hébreu. Pour le Psau-
tier l'allégorisation s'impose. Jésus fait grand cas de ce livre
et le place dans les Ecritures Saintes.

Nous avons examiné rapidement plusieurs livres


historiques, ou réputés tels, qui font partie de l'An-
cien Testament, mais que Swédenborg ne juge pas
dignes d'entrer dans son reeueil inspiré. Nons allons
maintenant jeter un coup d'œil sur quelques Hagio-
graphes hébreux qu'il en exclut également, et nous
espérons pouvoir, comme nous l'avons essayé jus-
qu'ici, légitimer ce jugement. Il s'agit de Job et de
trois ouvrages attribnés à Salomon: les Proverbes,
l'Ecclésiaste et le Cantique.

* * *
-129 -
2. Hagiographes exclus : Job, Proverbes, Ecclé-
siaste, Cantique des cantiques. Ces livres n'étaient
pas les seuls, avec les Psaumes, à former la classe
des Hagiographes; parmi les écrits qu'elle renfer-
mait encore, les uns étaient historiques, les autres
prophétiques. Voici en effet comment était composé
le Canon des Juifs:
ire section. La Thora ou la Loi de Moïse. C'étaient
les cinq livres qui forment notre Pentateuque: la
Genèse, l'Exode, le Lévitique, les Nombres et le Deu-
téronome.
2 e section. Les Prophètes, divisés en Prophètes
antérieurs (Nebiim Rishonim) et en Prophètes posté-
rieurs (Nebiim Acharonim). Les premiers étaient
des livres historiques, -Josué, Juges, 1 et 2 Samuel,
1 et 2 Rois, - mais on croyait qu'ils avaient été
écrits pal' des prophètes. Les seconds étaient prophé-
tiqnes à proprement parler : trois de nos Grands
Prophètes, Esaïe, Jérémie, Ezéchiel, - et les
douze Petits Prophètes considérés comme un ['ecuei!.
3 e section. Les Ecrits (Keloubim) ou Hagiographes',
au nombre desquels se tronvaient plusieurs de nos
livres historiques et le prophète Daniel. En voici la
liste complète: Psaumes, Proverbes, Job, Cantique,
Ruth, Lamentations, Ecclésiaste, Esther~, Daniel,
Esdras, Néhémie, 1 et 2 Chroniques,

1 Cette appellation se rencontre mainte fois chez Epiphane, évêque de


Salamine (t 403), au temps duquel elle était déjà usitée.
S Les cinq précédents, du Cantique à Esther, étaient nommés les
Rouleaux (Meguilloth). On en donne encore lecture, chez les Juifs.
dans cinq fêtes annuelles.
SWÉDENBORG lU
-130 -
Les livres de la première classe étaient regardés
comme les plus anciens et par suite les plus impor-
tants, ceux de la troisième classe comme les plus
récents et les moins essentiels. II y avait ainsi d'une
classe à l'autre un decrescendo d'âge et d'autorité.
Au reste, sauf le livre de la Loi, l'Ancien Testa-
ment n'était pas aux yeux des Juifs un Canon dans
le sens rigoureux du mot. S'imaginer que ce recueil
national, dans son ensemble, était la règle de leurs
croyances, de leur conduite et de leur culte est une
opinion insoutenable.
Il Le mot de Canon, dans le sens où les chrétiens
l'entendent depuis le quatrième siècle, était étran-
ger aux Juifs alexandrins et n'avait pas de terme cor-
respondant dans la langue des Juifs de la Palestine.
S'il avait été connu des premiers et s'il y avait eu un
terme correspondant chez les seconds, ils l'auraient
certainement appliqué, les uns et les autres, non à
tous les écrits de leur recueil, mais uniquement aux
cinq livres mosaïques.
» On en a déjà une preuve dans le nom de la Loi
qu'ils donnent à ces cinq livres. On en a une seconde
aussi évidente dans le fait que le livre de la Loi était
la seule partie de l'Ancien Testament qui fût lue en
entier dans les synagogues' ... Si on ne lisait dans
les synagogues, et encore seulement dans les assem-
blées du sabbath, que des morceaux choisis des Pro-
phètes, c'est qu'en Israël on ne mettait pas les écrits
] La lecture d'Esther à la fête de Pourim avait pour unique but de
rappeler une délivrance nationale, qu'ou attribuait à la protection de
l'Eternel.
- 131
de ces hommes de Dieu sur la même ligne que ceux
de Moïse. Il parait même que l'usage de faire suivre
la lecture de la Loi de celle de morceaux choisis des
Prophètes ne s'ètablit pas de longtemps dans les
synagogues d'Alexandrie. Ce qui du moins est cer-
tain, c'est que la traduction des cinq livres de Moïse
en lau~ue grecque se fit en quelque sorte officielle-
ment, fut considérée comme un événement considé-
rable, presque comme une œuvre inspirée de Dieu,
et ... donna naissance à une légende qui passa des
Juifs alexandrins aux chrétiens, et ne cessa, pen-
dant près de cinq siècles, de prendre continuelle-
ment de nouveaux accroissements.
» Il en fut autrement pour les écrits de la seconde
et de la troisième section; le soin de les faire pas-
ser dans la langue grecque fut abandonné à qui-
conque voulut entreprendre ce travail'. »
De ces faits incontestés il appert ce qui suit:
1 0 Quand pour le peuple israélite nous parlons de
Canon, il ne faut point entendre ce substantif dans
l'acception dogmatique qu'on lui a donnée plus tard.
2 0 La plus haute autorité religieuse était attribuée
à la Loi (Thôra); les Prophètes en avaient une moin-
dre, et les Hagiographes étaient regardés comme
bien inférieurs encore, à l'exception des Psaumes,
qui furent toujou rs très appréciés.
Il sera bon de vous rappeler cette échelle des va-
leurs, qui concorde admirablement avec le point de
vue de Swédenborg.
j Encyclopédie Liehtenberger. Canon de l'A ncien Testament, par
Michel Nicolas. Tome Il, p. 582.
- 132-
Pour la présente étude, nous continuerons à sui-
vre l'ordre de nos Bibles.

Job.
« Que Job soit un livre de l'Ancienne Eglise, cela
est prouvé par son style, qui est représentatif et
significatif. Mais ce n'est pas un de ces livres qui
sont nommés la Loi et les Prophètes, pal' la raison
qu'il n'a pas un sens interne qui traite uniquement
du Seigneur et de son royaume; car c'est cela seul
qui constitue un écrit de la Parole réelle '. »
D'après ce passage des A"canes, il y avait donc
des livres de l'Ancienne Eglise, - antériem'e à l'E-
glise israélite et juive, - qui n'étaient pas inspirés,
attendu qu'ils ne contenaient pas le sens spirituel,
tel que Swédenborg l'a défini. Comme les livres sa-
crés, ces livres profanes ou séculiers avaient un ca-
ractère symbolique; mais ils ne représentaient pas
exclusivement les choses spirituelles et célestes. Ce
style symbolique était, selon notre auteur, habituel-
lement employé et presque seul connu chez les na-
tions païennes de cette époque reculée. On le voit
clairement, dit-il, par les récits fabuleux de leurs
écrivains, récits dans lesquels ils exprimaient, sous
le voile de l'allégorie, leurs idées sur les questions
morales, sur tout ce qui touche aux atTections bonnes
ou mauvaises, par conséquent à la vie. Cette manière
d'écrire existait dès les temps très anciens non seu-
lement chez les peuples qui formaient l'Eglise d'alors,
, Arcan.. céle8tes, § 3540. cr. 994~.
-133 -
mais aussi chez ceux qui étaient étrangers à l'Eglise,
par exemple chez les Arabes, les Syriens et les Grecs,
comme leur littérature en fait foi.
M. Gautier appuie involontairement, sans même
r la connaître, l'extraordinaire assertion que le livre
de Job provient de l'Ancienne Eglise. « La vie de Job
et ses aventures, dit-il, sont placées à une époque
manifestement très ancienne, en dehors de la civili-
sation des villes et des Etats soumis à un gouverne-
ment régulier. Le cadre de ces descriptions rappelle
celui des scènes patriarcales de la Genèse. Ce n'est
pas, il est vrai, l'existence des nomades proprement
dits ... Mais l'occupation principale, ce sont bien les
troupeaux. La seule autorité mentionnée est celle du
père de famille, ou, si l'on veut, du cheikh de la
tribu. Il n'est fait allusion à aucune prescription lé-
gale, à aucune forme nationale de culte, à aucun
sanctuaire; le seul sacrifice mentionné est celui
qu'offre le chef de famille '. »
Le héros de ce poème, ou plus exactement de cette
succession de poèmes, nous est présenté comme « le
plus grand d'entre tous les fils de l'Orient. " Il n'ha-
bite pas la Terre Sainte, mais Je pays d'Uts, c'est-à-
dire la région mal définie des steppes qui s'étendent
à l'est de la Palestine.
« Il fut un temps où l'on ne mettait pas en doute
la parfaite historicité de tous les événements rappor-
tés dans le livre de Job. Ce n'était point une fiction,
un poème; ce n'était pas même une histoire, c'était
de l'histoire. Job avait vécu aux temps antiques, et
1 Gkutier~ p. 101.
-134
l'on se demandait duquel des patriarches il pouvait
bien avoir été le contemporain. Tout était considéré
comme s'étant réellement passé, y compris les scènes
que le prologue place dans les régions supraterres-
tres '. D Devenus plus impartiaux, les exégètes d'au-
jourd'hui, ceux qui comptent du moins, - ne
peuvent plus accepter ce point de vue. Je ne m'y
arrêterai donc pas. Je laisserai également de côté
diverses questions fort importantes pour l'interpré-
tation du livre de Job, ne voulant attirer votre atten-
tion que sur ce qui nous intéresse directement ici,
à savoir les droits que possède ce livre à occuper une
place dans le Canon.

* * *
Or sur cette question fondamentale voici ce que
nous avons à remal'quer :
1 0 Le livre manque d'unité, le corps du poème ne
présentant pas le même point de vue que le prologue
et l'épilogue.
2 0 Le poète s'est posé l'inquiétant problème de la
souffrance, mais il n'a pas réussi à le résoudre.
3° Les discours d'Elihu paraissent être d'un au-
teur différent.
4 0 Le discours placé dans la bouche de Dieu lui-
même n'explique pas le pourquoi de la souffrance,
mais nous montre comment le juste doit la supporter.
50 Il est probable que Job, tel qu'il nous est par-
venu, a été composé après l'exil; mais la critique
moderne reconnaît qu'il repose sur une donnée très
1 Gautif'r, p. t27.
- 135-
ancienne, dont il est le développement. Impossible
d'ailleurs de savoir par qui il a été écrit.
Ces quelques faits, ainsi que d'innombrables dé-
tails, donnent au lecteur impartial la certitude que
ce livre, en dépit de ses mérites religieux et litté-
raires, ne jette pas une lumière assez vive dans les
esprits troublés par la douleur pour être considéré
comme une révélation. A le prendre tout entier, il
semble vraiment que Dieu doive une compensation
à son serviteur trop cruellement frappé, et que
l'homme pieux, après toutes ses épreuves vaillam-
ment supportées, doive arriver à une immense for-
tune, avoir beaucoup d'enfants et mourir très âgé,
rassasié de jours. Or ce n'est certes pas l'enseigne-
ment de l'Evangile, ni même celui des prophètes de
l'Ancien Testament.

Les Proverbes.
Formè de plusieurs recueils, dont ,les deux princi-
paux sont attribués au roi Salomon, le livre des
Proverbes appartient à la poésie didactique du peu-
ple d'Israël. Un certain nombre de ses maximes pro-
viennent sans doute de Salomon, mais non toutes
celles que le compilateur a placées sous l'égide du
glorieux fils et successeur de David. Du reste, les
trois mille sentences dont parle l'auteur du livre des
Rois n'auraient pu trouver place dans les neuf cent
quinze versets de nos Proverbes, dont un certain
nombre sont donnés comme étant des paroles d'Agur,
de Lémuel ou des Sages.
-136 -
Ce livre relativement long, il contient trente et
un chapitres, - n'a pas d'unité systématique. Ses
diverses collections ont pu être faites à des époques
différentes. Sans doute elles sont réunies par le
même genre littéraire et par l'esprit qui les anime
toutes. Mais cet esprit n'est pas précisément celui de
la Révélation. « La justice et la crainte de Dieu sont
plus d'une fois mises en avant, dit Nôldeke', mais le
point de vue religieux est loin de dominer. Partout
on s'en tient à l'ancienne conception, d'après laquelle
la vertu et le vice doivent recevoir sur la terre leur
rècompense. »
Il Nous avons là, en somme, un monument de la
pensée morale et de la sagesse pratique des Hébreux,
ou plutôt des meilleurs d'entre eux. Il s'en faut que
le sentiment soit en général aussi élevé et aussi pur
que dans les prophètes, mais nous sommes intl'oduits
plus avant dans la vie pratique proprement dite '. »
« Le manque d'enseignement positivement reli-
gieux, la morale un peu équivoque de quelques pro-
verbes qui recommandent trop une morale intéres-
sée, enfin la liberté grande qui règne dans la des-
cription de la femme adultère, et qui blessait la pru-
derie des sévères rabbins, firent que la canonicité de
ce livre fut souvent attaquée chez les Juifs. Mais,
comme il portait en tête le nom de Salomon, comme
il renfermait un grand nombre d'excellents préceptes
religieux et moraux, comme l'art des exégètes d'alors
savait rendre innocents les passages scabreux, les
1 Tb. NOideke, HiBloire littéraire de l'Ancien Testament. Traduit
de l'allemand par Hartwig Derenbourg et Jules Som'y, p. 236.
137 -
scrupules qu'on eut ne triom'phèrent pas. Le livre
resta dans le Canon des Juifs, et passa aussi dans ce-
·Iui des chrétiens 1. »
Vous trouverez peut-être, avec moi, que ces rai-
sons ne sont pas assez fortes pour que nous l'y con-
servions. Les Proverbes me paraissent exprimer, la
plupart du temps, une sagesse tout humaine, toute
terrestre. S'il fallait les mettre au nombre des écrits
sacrés, nous aurions à nous faire une idée singuliè-
rement basse de l'inspiration, de la Révélation et de
la Parole de Dieu.
A propos du portrait de la femme vaillante, M. Gau-
tier termine par une observation qui donne à réflé-
chir : « La note religieuse, sans dominer l'ensemble
du morceau, n'est pourtant poiut totalement ab-
sente, car il est dit au verset 30: La femme qui
craint l'Eternel est celle qui sera louée. )) Franche-
ment cette note religieuse est trop faible pour ouvrir
aux Proverbes les portes du Canon,

L'Ecclésiaste.
Le singulier nom de Kohéleth, que les hébraïsants
ont grand' peine à expliquer, désigne un homme qui
convoque une assemblée pour lui parler, un prédi-
cateur, un orateur. On l'a traduit en français par
l'Ecclésiaste, en allemand par der Prediger. Comme
les Proverbes, auxquels il ressemble particulière-
ment par son genre gnomique ou sentencieux, ce
livre appartient à la classe des poèmes didactiques,
1 Ibidem, p. 24-2.
-138 -
bien qu'il soit en prose. Du reste, loin de faire l'effet
d'un discours prononcé en public, il se compose de
maximes formant un tout, avec une suscription, un
exorde, une conclusion et un épilogue. Ce sont les
réflexions d'un sage hébreu sur le sens de la vie. Le
viveur désabusé sur les lèvres de qui elles sont pla-
cées est incontestablement Salomon. Nous lisons en
effet dès la première ligne: « Paroles de Kohéleth,
fils de David, roi à Jérusalem ... Mais il est reconnu
que c'est là une pure fiction littéraire, que l'auteur
n'a pu être Salomon, qu'il a vécu au contraire beau-
coup plus tard, pas avant l'époque de Néhémie ou
les dernières années d'Artaxerxès. M. Gautier place
plus bas encore la composition de l'Ecclésiaste; il
affirme qu'elle« est postérieure à l'époque d'Alexan-
dre, et même probablement une œuvre du deuxième
siècle avant Jésus-Christ. »

* * *
Quant à la philosophie de Kohéleth, elle est flot-
tante et passablement pessimiste. En voici le triste
refrain: « Vanité des vanités! Tout est vanité. "
Aprés avoir étudié tout ce qui se fait sous les cieux,
l'Ecclésiaste répète: « Oui, tout est vanité et pour-
suite du vent. »
La question troublante qu'il se pose est celle-ci:
" Quel bénéfice y a-t-il pour l'homme dans tout le
labeur qu'il accomplit sous le soleil? » Dans l'exa-
men de ce problème fondamental, l'écrivain passe
par diverses péripéties, et consigne des observations
peu encourageantes: « Le sage meurt aussi bien que
139 -
l'insensé. - Telle est la destinée des enfants des
hommes, telle est la destinée des animanx ; leur sort
est exactement le méme. - Tel juste se perd par sa
justice, et tel méchant prolonge ses jours par sa mé-
chanceté. - Le prix de la course n'est pas pour les
plus agiles, ni la victoire pour les plus vaillants, ni
les richesses ponr les plus intelligents, ni la faveur
pour les plus habiles; car ils sont tous à la merci du
temps et des circonstances. »
L'anteur penche vers l'épicnréisme. Il ne faut
d'excès ni dans le bien, ni dans le mal; car cela
pourrait compromettre. « J'ai vu que le meilleur
pour l'homme est de se réjouir, de se procurer du
bien-être pendant sa vie, et que manger, boire, jouir
des fruits de son travail, tout cela aussi est un don
de Dien. - Va, mange ton pain avec joie et bois gaî-
ment ton vin ... Qu'en tont temps tes vêtements
soient blancs, et que l'huile parfumée ne manque
pas sur ta tête. Jouis de la vie avec une femme que
tu aimes, ... car c'est ta part dans la vie et dans le
travail que tu fais sous le soleil. .. Car il n'y a plus
ni œuvre, ni science, ni sagesse dans le Séjour des
trépassés où tu vas. - Un chien vivant vaut mieux
qu'un lion mort. »
Cependant le penseur se ressaisit et, sans monter
bien haut, prononce quelques paroles de foi. Malgré
l'instabilité des choses humaines et la ressemblance
des bons et des méchants quant à leur destinée ici-
bas, il fait certains aveux: Cl La sagesse vaut mieux
que la force et que les instruments de guerre. - La
sagesse est supérieure à la folie autant que la lu-
-140 -
mlere l'emporte sur les ténèbres. - Dieu donne à
qui lui est agréable la sagesse, l'intelligence et la
joie. » Pourquoi faut-il qu'il s'y joigne une restric-
tion trop significative? « La sagesse est bonne avec
un patrimoine, et profitable à ceux qui voient le so-
leil. Car on est abrité par la sagesse comme par l'ar-
gent; mais un avantage du savoir, c'est que la sa-
gesse fait vivre ceux qui la possèdent. »
Après avoir examiné son sujet sous toutes ses faces,
l'Ecclésiaste éprouve quelque embarras à conclure.
Il admet cependant que « l'esprit retourne à Dieu,
qui l'a donné », et il croit à la rémunération: « Jeune
homme, réjouis-toi dans ta jeunesse, livre ton cœur
à la joie pendant les jours de ton adolescence, mar-
che dans les voies de ton cœur et selon les regards
de tes yeux; mais sache que pour tout cela Dieu
t'appellera en jugement. » Et voici le résumé de
l'ouvrage: « Crains Dieu et observe ses commande-
ments; c'est le devoir qui s'impose à tout homme.
Dieu, en effet, prononcera son jugement sur toutes
les actions, même les plus cachées, sur ce qui est
bien comme sur ce qui est mal '. »

* * *
Quoique les critiques n'aient assurément pas à re-
manier le Canon, voici comment l'un des pIns dis-
tingués corrobore, quant au livre qui nous occupe,
l'appréciation de Swédenborg. « Il est certain, dit
Bleek, que ce livre n'otrre au sentiment religieux
1 L'épilogue~ du reste~ ne se donne point comme étant de l'écrivain
principal; il est évidemment ajouté par un compilateur.
- 141-
aucune véritable satisfaction. Ainsi que le remarque
avec raison Œhler, on y voit, présentée sans conci-
liation, l'antinomie entre la perCection divine et la
vanité du monde, celle-ci comme incontestable expé-
rience, celle-là comme postulat religieux '. »
Cornil! écrit à son tour dans son Introduction' :
« Notre auteur a beau maintenir sa Coi inébranlable
au Dieu personnel et à l'ordre moral, ce n'est de sa
part qu'un postulat, et il n'arrive pas à en Caire la
synthèse avec sa conviction de la misère du monde;
il renonce à trouver l'explication de ce mystère et se
replie avec résignation sur sa foi d'enfant, quoiqu'il
l'ait reconnue insuffisante. »
Ces témoignages impartiaux ne nous donnent pas
l'impression que cet écrit soit divinement inspiré;
ils proviennent cependant de théologiens dont plu-
sieurs se prononcent en faveur de sa canonicité.

Le Cantique des cantiques.


Un des cinq Meguillolh ou Rouleaux 3, et le pre-
mier dans le Canon juif, le Cantique est lu dans les
synagogues à la fête de Pâques. Son titre devrait
être Le Chant des chants plutôt qne le Cantique des
cantiques; car le mot hébreu Shir ne signifie pas
nécessairement un hymne en l'honneur de la Divi-
nité, mais une production rentrant d'une manière
t Friedrich Bleck. Einleitung in das Alle Testament. Der Prediger ..
11 285, p. 6U.
t, Einleitung.
3 Cétaien~ DOUS l'avons vu, le Cantique, Ruth, les Lamentations.
l'Ecclésiaste. Esther.
14,2-
ou d'une autre dans le genre lyrique, un chant ou
un poème en général. Quant à cette forme, surpre-
nante pour nous: Shi.- hashiJ-im, Chant des chants,
elle a pour but d'exprimer le superlatif, comme le
montrent les expressions suivantes: saint des saints,
serviteur des serviteurs, vanité des vanités. C'est un
hébraïsme, qu'il ne faut pas analyser. Cet écrit nous
est présenté non comme un Shir quelconque, mais
comme le Shir parfait, incomparable, le Chant par
excellence '.
La suscription, qui attribue à Salomon ce poème,
fait penser qu'elle a été ajoutée après coup. La ques-
tion d'auteur et celle de la composition du livre ont
été vivement discutées. Quant à l'auteur, on ne croit
généralement pas que ce soit Salomon; c'est pour-
tant l'idée de Keil, mais B1eek la combat en soute-
nant que ce chant est dû à un poète vivant à l'époque
de ce prince et dans son entourage immédiat. Il ad-
met donc l'unité de composition 2. Cependant il est
fort possible, je dirai même vraisemblable, qu'un
écrivain du troisième siècle avant Jésus-Christ ait
réuni plusieurs chants populaires, célébrant l'amour
et un mariage bien assorti, de manière à en former
un tout.

1 Encore ne s'agit-il pas d'un chant proprement dit, mais d'une


sorte de mélopée ou de cantilène, d'une déclamation rythmée.
1; Un critique tfès hardi d'ordinaire, Th. NOldeke, place la compo-
sition du Cantique dans les premiers temps du royaume du Nord.
« C'est, dit-il, un des écrits les plus anciens de la littérature d'Is-
raël. » S'appuyant d'ailleurs sur Ewald et sur Hitzig. il y voit un
drame, qui ne doit pas avoir été le seul, mais qu'il juge « le plus
beau de tous. »
-143 -
A ce point de vue on a opposé l'hypothèse du
drame, développé avec beaucoup d'ingéniosité par
Delitzsch, Ewald, Frédéric Godet, Ernest Renan,
Charles Bruston. Il convient pourtant d'ajouter que
ces théologiens sont loin d'être d'accord. « Les deux
seuls points sur lesquels il y ait unanimité sont les
suivants: 1 0 Le Cantique est un drame; 2 0 tous les
interprètes antérieurs l'ont mal compris '. » Adver-
saire convaincu de l'hypothèse dramatique, Edouard
Reuss a fait ressortir d'une façon spirituelle les
nombreuses contradictions de ces diverses tenta-
tives. M. Lucien Gautier, que caractérise un grand
bon sens, est sévère pour « ce prétendu drame, qui
mérite à coup sûr d'être appelé une histoire à dor-
mir debout. » On pourrait d'ailleurs soulever une
question préalable: les Sémites en général, les Hé-
breux en particulier, ont-ils connu ou méme pres-
senti le genre théâtral? « Il faudrait bien répondre
que non. Le Cantique-drame constituerait donc une
exception unique. A vrai dire, on pourrait néan-
moins, malgré l'absence de toute œuvre analogue,
l'admettre à titre d'exception; mais encore faudrait-
il se trouver en face d'un ensemble de preuves nettes
et décisives, et ce serait aux champions de l'inter-
prétation dramatique à les fournir. »

* * *
Reste la question la plus intéressante pour nous,
la question de fond. Pourquoi le Cantique des canti-
ques a-t-il été mis au nombre des livres saints? Ce
1 L. Gautier t Introd., Il, 178.
- 144-
n'est certes pas qu'il y semble à sa place t « Tout
élément religieux fait complètement défaut '. » Ainsi
que dans le livre d'Esther, le nom de Dieu ne s'y
rencontre pas une fois. Le Cantique n'est ni cité, ni
mentionné dans le Nouveau Testament; nous n'avons
même aucune preuve que pour Jésus et les apôtres
il ait fait partie de l'Ecriture.
Si, malgré son caractère manifestement profane et
ses descriptions voluptueuses, ce poème s'est intro-
duit dans le Canon, c'est sans nul doute grâce au
glorieux auteur que la tradition lui donnait.« Comme
pour l'Ecclésiaste, on admit que l'œuvre du plus
sage des rois, de celui qui avait bâti le Temple, de-
vait être une œuvre sacrée. 11 fallait, malgré la diffi-
culté, avoir recours à l'interprétation allégorique.
Le sens érotique était évident, même pour qui ne
comprenait plus l'ensemble. En dépit de Salomon et
du Temple, quiconque s'en tenait au sens propre et
naturel des mots ne pouvait regarder ce livre comme
un livre saint. Aussi, dans les temps anciens, atta-
qua-t-on vivement ou mit-on en doute la canonicité
du Cantique. Mais jamais on n'a détourné plus pro-
fondément le sens d'aucun livre. L'amour sensuel
est devenu l'amour de Dieu pour son peuple, et les
divers passages ont été expliqués d'une manière si
arbitraire qu'il n'est resté absolument rien du sens
littéral '. »
.- Autrefois, dit à son tour M. Gautier, chez les
rabbins comme chez les écrivains chrétiens, il était
de règle qu'on sacrifiât le sens littéral des écrits bi-
1 Gautier, p. 165. ~ Nüldeke, p. 223.
- 145 --
bliques à ce que l'on concevait être leur sens figuré.
Ce mode d'interprétation, florissant aux premiers
siècles de l'ère chrétienne, s'est maintenu au travers
du moyen âge et n'a point disparu avec la Réforma-
tion 1~ »
En effet, l'explication symbolique de l'écrit qui
nous occupe a été tenace. Nous la trouvons prépon-
dérante jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, et en
1881 la première Revision d'Ostervald la sanctionnait
encore en conservant des titres tels que ceux-ci:
Union mystique de Christ et de l'Eglise. - Christ
décrit les beautés de l'Eglise. - L'Eglise soupire
après l'amour de Christ. Ces titres fallacieux ont été
supprimés dans la belle Version synodale', admi-
rable pour la lecture à haute voix, imprimée récem-
ment sous la direction de M. le Dr Ernest Bertrand.
Est-il besoin de le dire? rien dans le Chant des
chants n'autorise une semblable exégèse. Que l'allé-
gorie soit ici politique, théocratique, messianique
ou mystique, car les allégorisants se partagent
en quatre écoles, - elle est toujours fondée sur un
a priori et se propose de légitimer la canonicité du
poème.
* * *
Sans doute l'union conjugale est l'image par la-
quelle plusieurs prophètes ont représenté l'alliance
entre l'Eternel et la nation juive; par conséquent
l'adultère et la débauche d'une femme symbolisèrent
t Introduction, Il, 172 .
• Dernièr~ Revision d'Ostervald, entreprise, comme la précédente,
par la Société biblique de France.
SWÉDENBORG IV
-146-
plus d'une fois la rupture de cette alliance de la part
des descendants de Jacob. Sans doute encore les
mêmes images ont été fort naturellement appliquées,
dans la nouvelle alliance, aux rapports de l'Eglise et
du Christ.
Mais quand les écrivains sacrés de l'Ancien et du
Nouveau Testament, - Osée, Jérémie, Ezéchiel ou
Paul et Jean, - développent cette allégorie saisis-
sante, ils ne négligent pas d'en indiquer nettement
le sens à leurs lecteurs, ou du moins de le leur ren-
dre si clair qu'ils ne puissent pas en douter.
Nous lisons dans Osée : « Plaidez contre votre
mère, plaidez; car elle n'est plus ma femme et moi,
je ne suis plus son èpoux 1 Que ses yeux ne lancent
plus de regards impudiques et qu'elle bannisse de
son sein l'adultère 1 l> Dans Jérémie à l'adresse du
royaume de Juda: « Je me souviens de l'affection
que tu avais pour moi au temps de ta jeunesse, de
ton amour au moment de tes fiançailles, alors que tu
me suivais au désert, sur une terre inculte. - Néan-
moins tu as montré le front d'une femme débauchée;
tu as été insensible à la honte. Quoique j'eusse
répudié Israël, la nation rebelle, à cause de tous ses
adultères, et que je lui eusse donné sa lettre de
divorce, j'ai vu que sa sœur, Juda, la nation perfide,
n'a point eu de crainte; mais.elle est allée se souil-
ler, elle aussi. Par le bruit que faisaient ses désor-
dres, Israël avait profané le pays en commettant
adultère avec la pierre et avec le bois. Comme une
femme trahit son amant, ainsi vous m'avez été infi-
dèles, maison d'Israël. l>
-147 -
Ezéchiel est plus explicite encore. Après avoir
conté dans quelles tristes circonstances il l'a trou-
vée, Jéhova continue: « Je passai près de toi et je te
vis; ton temps était venu, l'âge des amours. J'éten-
dis sur toi le pan de mon manteau 1 et je couvris ta
nudité. Je te fis un serment, j'entrai en alliance avec
toi et tu fus à moi. .. Tu devins extraordinairement.
belle et tu arrivas à la dignité royale. Tu fns renom-
mée pour ta beauté parmi les nations, car elle était
parfaite grâce à la splendeur dont je t'avais parée.
Mais tu mis ta confiance en ta beauté et tn te prosti-
tuas à la faveur de ta renommée; tu prodiguas tes
amours à tout passant, te livrant à lui... Tu as été la
femme adultère qui reçoit les étrangers à la place de
son mari. »
Dans le Cantique, au contraire, nous ne rencon-
trons aucune phrase expliquant l'interprétation spi-
rituelle qu'il faudrait donner au poème, et même
aucun indice que nous ayons là une allégorie. Rap-
pelons que le nom de Dieu n'y apparait pas une
seule fois. Tout cela tend à confirmer en nous l'idée
que le Chant des chants est une poésie absolument
profane.
* * *
Cette impression est renforcée par le contraste
entre le ton des prophètes dans les passages que je
viens de citer et le ton de l'auteur inconnu du Can-
tique. Autant les prophètes parlent sérieusement,
dignement, avec une crudité qui n'exclut pas la no-
1 Action symbolique, dit Crampon, signifiant qu'un homme prend
uue femme pour épouse; eomp. Ruth llI~ 9.
- 148-
blesse et qui s'inspire toujours des sentiments théo-
cratiques, lorsqu'ils reprochent à leur nation d'avoir
manqué de fidélité à son céleste époux, autant l'écri-
vain qui a composé ou compilé ces Cl chants d'amour»
parait exprimer des sentiments naturels, simplement
humains, sans "apport avec l'histoire et la religion
du peuple hébreu.
Il ne se contente pas de présenter la Sulammite
comme « la plus belle des femmes », il admire en
détail, avec force comparaisons, sa tête, sa chevelure,
ses yeux, son nez, ses lèvres, ses dents, son cou, ses
seins, sa taille', ses pieds, son haleine, ses parfums,
ses caresses. L'héroïne, à son tour, dépeint son bien-
aimé d'une manière tout à fait analogue. De part et
d'autre, c'est un amour sincère, normal et pur peut-
être, mais qui s'attache à la beauté physique et ne
se préoccupe nullement des qualités morales ou
même intellectuelles. A titre d'épithalame, le Canti-
que a des mérites de forme et de fond que je ne veux
point méconnaitre; mais il diffère autant que pos-
sible des austères enseignements de la Loi mosaïque
et des sévères oracles des Nâbis.
Il se rapproche singulièrement, au contraire, des
descriptions érotiques et des chants sensuels des
Mille et une Nuits', L'amour célébré dans ces remar-
quables stances est un feu que des torrents ou des
fleuves ne sauraient éteindre, une « passion indomp-

1 Proprement son ventre.

1 Je n'entends cependant point le placer sur la même ligne au point


de vue de la moralité. Le Cantique hébreu est, à cet égard. très supé-
rieur au livre arabe.
- H9-
table comme le Séjour des morts », mais exclusive-
ment terrestre, sans aucune allusion à l'amour spi-
rituel que nous devons à Dieu, ou même à l'amour
conjugal complet et élevé, tel que nous le compre-
nons à la lumière de l'Evangile.

* * *
Si l'allégorisation de ce livre 'passa de la synagogue
à l'Eglise chrétienne, elle fut pourtant combattue au
commencement du cinquième siècle par Théodore
de Mopsueste " qui longtemps après son décès fut
condamné comme hérétique par un concile œcumé-
nique '. Le théologien réformé Séb. Castellion, ju-
geant le Cantique de la même façon que nous, de-
mandait qu'on le retirât du Canon biblique; cette
hardiesse lui valut de comparaitre devant le sénat de
Genève et de se voir banni de cette ville '. D'autres
interprètes ont reconnu tout au moins que le sens
premier de cet écrit est celui que nous avons indi-
qué : ce sont, entre autres, Grotius, Michaelis, Her-
der et Delitzsch. On peut dire que le protestantisme
allemand, - dont s'inspirent les théologiens anglais,
français et suisses, - accepte en général cette opi-
nion. Nous voilà bien loin de l'assemblée de rabbins
qui, l'an 90 de notre ère, déclara que le Cantique
faisait partie du recueil sacré; bien loin surtout de
cette enthousiaste assertion de Rabbi Akiba 4 : « Le
1 Mort en 4!5 environ.
2 Le cinquième, à Constantinople, en 553.
3;En 1544. Il mourut en 1563 à Bâle, où il était professeur de Irec.
" Il vécut au second siècle.
150 -
monde entier n'est pas digne dn jour ml il a reçu ce
livre; tous les Ketoubim sont saints, mais le Canti-
que des cantiques est sacro-saint. »

* * *
Terminons par une remarque d'autant plus impor-
tante qu'elle émane d'un de nos hébraïsants les plus
forts et les plus autorisés.
« A défaut du sens allégorique, de plus en plus
abandonné, ne peut-on pas, - dit M. Gautier, -
discerner dans le Cantique, compris et interprété
comme un drame, une tendance sinon religieuse, du
moins morale? Glorification de l'amour vrai par
opposition aux passions sensuelles et aux jouissances
vulgaires, supériorité de la monogamie sur la poly-
gamie, éloge du mariage, de la constance en amour,
de la fidélité conjugale, triomphe d'un sentiment
sincère et profond sur les attraits de la richesse et
de la pompe royale, voilà autant de tbèmes qui ont
paru dignes d'être célébrés, et que l'on a indiqués
comme ayant inspiré le poète du Cantique.
» En adoptant ce point de vue, on donnerait il
cette œuvre une saveur morale et on légitimerait
d'une façon plausible sa présence dans le recueil
biblique. Incapable de voir dans le Cantique un
drame, je suis contraint de renoncer également à lui
attribuel' le but et le caractère décl'ils ci-dessus. Je
ne demanderais pas mieux que de discerner dans ce
poème les nobles pensées, les sentiments justes et
généreux que j'ai signalés tout à l'heure. Je dois con-
fesser que je ne les y trouve point, et qu'à mon avis
- 151
ils y ont été introduits et pour ainsi dire greffés par
les interprètes. Il serait peut-être désirable et avan-
tageux, aux yeux d'un grand nombre, de trouver
un~ explication du Cantique qui pût rendre sa pre-
sence dans la Bible compréhensible pour chacun.
Mais ce pieux désir ne constitue pas une raison suf-
fisante pour nous faire adopter une interprétation
condamnée à nos yeux par l'examen même du
texte '. »
Je rappellel'ai, pour terminer, un fait incontesté.
Ne se croyant pas le droit d'éliminer de la collection
des livl'es nationaux deux Hagiographes, l'Ecclé-
siaste et le Cantique, contre lesquels des voix auto-
risées avaient protesté en Judée avant l'ère chré-
tienne, la synagogue en interdit la lecture à quicon-
que n'avait pas atteint l'âge de raison, c'est-à-dire
trente ans. A bon entendeur salut 1 C'était proclamer
que l'autorité religieuse de Jérusàlem ne reconnais-
sait pas à ces deux écrits la même valeur qu'au reste
des Ketoubim, et qu'elle les eût volontiers retran-
chés du Canon, si elle l'avait osé.

* * *
Résumons à présent l'étude à laquelle nous venons
de nous livrer. Swédenborg a formulé un principe
nouveau concernant la divine inspiration et la cano-
nicité d'un écrit. Pour être admis dans le recueil sa-
cré qui constitue la Parole de Dieu, il faut qu'un
livre renferme, outre le sens littéral, un sens interne
ou spirituel ayant trait aux choses du Ciel et de
t Introduction, n. p. 179.
-152 -
l'Eglise, ou au Seigneur eL à son royaume. En vertu
de ce critère unique et fondamental, le Prophète d"
Nord exclut du Canon juif dix écrits dont nous regal'-
dons quelques-uns comme historiques', les autres
comme poétiques 2, mais que la synagogue faisait
tous rentrer dans la troisième classe de ses livres
saints, celle des Ketoubim ou Hagiographes.
Me trouvant dans l'impossibilité de vous démon-
trer que ces dix écrits sont dépourvus du sens
intel'ne réclamé par notre réformateur, j'ai essayé de
vous prouver qu'ils sont très inférieurs aux livres
du même genre contenus dans la Bible hébraïque
(ainsi par la comparaison des Chroniques avec les
Rois), que chez plusieurs le caractère religieux fait
entièrement défaut, que la moralité même y laisse
beaucoup à désirer. Je me suis appuyé pour cela sur
des témoignages éclairés et impartiaux, sur des théo-
logiens savants et admirés, auxquels j'ai emprunté des
citations frappantes. Ils n'avaient pas sans doute à se
prononcer directement sur la question de canonicité,
mais tous ont involontairement corroboré la critique
audacieuse de Swédenborg. J'espère donc vous avoir
convaincus que ces treize livres, examinés en eux-
mêmes, abstraction faite de toute tradition, ne méri-
tent point d'occuper une place dans l'Ancien Testa-
ment.

1 Ruth, 1 et 2: Chroniques, Esdras, Néhémie, Esther, six en tout


li: Job, Proverbes, Ecclésiaste, Cantique, quatre en tout.

* * *
-153 -
3. Hagiographes admis : Psaumes, Lamentations
de Jérémie, Daniel.
Si j'ai réussi à vous démontrer que Swédenborg a
bien fait d'exclure du Canon hébraïque les écrits
dont nous venons de parler, il me reste à vous faire
voir qu'il a eu également raison d'y laisser trois des
Hagiographes ou Ketoubim: les Psaumes. les Lamen-
tations et Daniel.
Les Psaumes.
Je n'ai pas besoin de m'arrêter longtemps aux
Psaumes, qui, sans être tous de David, tant s'en faut,
ont conservé, à peu de chose près, pour l'Eglise
chrétienne la valeur qu'ils avaient pour le peuple
juif. Ce grand recueil de poésies lyriques ou d'odes
a été employé dans le culte du Temple de Jérusalem,
puis dans celui des synagogues et a passé tout natu-
rellement dans celui de la nouvelle dispensation. A
cet usage liturgique du Psautier, qui est resté habi-
tuel, se joignent la lecture et la méditation person-
nelles des croyants, surtout lorsque, écrasés par
l'épreuve, ils ont soif de vraies consolations.
« Sous les deux alliances, dit la Bible annotée, les
Psaumes ont eu daus la vie spirituelle du peuple de
Dieu une place de première importance.
" Le Sauveur lui-même, dans son supplice, a
trouvé dans les paroles inspirées des psalmistes l'ex-
pression de ce qu'il ressentait. Les discours et les
lettres des apôtres sont remplis d'allusions et d'em-
prunts faits aux Psaumes, à tel point qu'aucun livre
de l'Ancien Testament n'est cité plus souvent dans
-iM-
le Nouveau. L'Eglise, même aux époques où la Bible
était laissée à l'écart, n'a pas cessé d'entendre dans
ses cultes soit la lecture, soit le chant des Psaumes,
et quand l'étude de la Bible a été formellement inter-
dite au peuple par les conciles, des réserves expresses
ont été faites en faveur du Psautier. Le chant de!!
Psaumes, particulièrement propre à soutenir la foi
des opprimés et à consoler les persécutés, a contri-
bué puissamment aux progrès de la Réformation.
Enfin chaque fidèle sait par expérience combien il
est naturel à l'âme chrétienne de chercher dans les
Psaumes l'aliment dont elle a besoin. »
De ce qui précède il résulte que l'homme religieux
a toujours senti la divine inspiration des Psaumes.
Un argument très fort en faveur de cette inspiration
se trouve dans le fait que Jésus cite le Psautier
comme une des trois sections de l'Ancien Testament.
Il dit en effet à ses disciples, dans une des entrevues
qu'il eut avec eux après sa résurrection : « C'est là
ce que je vous disais quand j'étais encore avec vous.
11 faut que s'accomplisse tout ce qui a été écrit de
moi dans la Loi de Moïse, dans les Prophètes et dans
les Psaumes. »)
Cette troisième section se composait des « autres
livres nationaux l) ou du « reste des livres », savoir
des écrits sacrés qui n'étaient rangés ni dans la Loi
de Moïse ni dans les Prophètes. Le premier de ces
écrits et certes le plus important était le Psautier. Il
se peut donc que, dans le passage ci-dessus, le Sei-
gneur, en le nommant seul, ait voulu désigner toute
la classe des Hagiographes, ou des livres de morale
155 -
et d'édification; il se peut aussi que, - sans se pro-
noncer sur la valeur relative de ces ouvrages si va-
riés et sur le droit qu'ils peuvent avoir de faire par-
tie du Canon, - il ait eu l'intention de parler exclu-
sivement des Psaumes, puisque ces poèmes sacrés
avaient fait vibrer dans son cœur des cordes pro-
fondes et joué dans sa vie intime un rôle capital.

* * *
Un professeur d'hébreu de Montauban soutient en
gros ce que nous venons de dire. « Au point de vue
de l'idée chrétienne du Canon de l'Ancien Testa-
ment, la formation de cette troisième section (les
Ketoubim ou Hagiographes), de quelque manière
qu'on essaie de l'expliquer, ne laisse pas que de sou-
lever des difficultés insurmontables. J)
« Pour être entièremeut conséquents avec eux-
mêmes, ajoute-t-il, les protestants auraient dû rece-
voir comme Ecriture Sainte de l'Ancien Testament
uniquement ce qui formait en réalité le Canon des
Juifs palestiniens, c'est-à-dire la Loi et les Prophè-
tes, et abandonner tout le reste, sauf les Psaumes,
sanctionnés en quelque sorte par Je Nouveau Testa-
ment et employés dans le culte des anciens juifs
comme dans celui des premiers chrétiens. Quelques-
uns y pensérent et étaient décidés à faire de larges
coupures dans les Hagiographes '. » Swédenborg ne
propose donc pas quelque chose d'absolument nou-
veau; il est dans le vrai courant de la Réformatiou.
t Encyclopédie de Lichtellberger. Article Canon de l'Ancien Tes-
tament, par Michel Nicolas.
156

* * *
S'il est d'ailleurs un livre où l'allégorisation s'im-
pose d'elle-même, c'est assurément le Psautier_ Que
ferions-nous de ces hymnes composés dans des cir-
constances si différentes des nôtres, et exprimant
souvent des sentiments opposés à l'esprit de l'Evan-
gile, si, - malgré le littéralisme de nos savants, -
nous ne transposions involontairement et constam-
ment les paroles du poéte hébreu, en changeant
pour ainsi dire la clef du morceau afin d'en faire
une prière à notre usage?
En tout cas, muet sur les nombreux Ketoubim que
Swédenborg rejette et auxquels la critique ne donne
qu'un rang très inférieur, Jésus fait le plus grand
cas des Psaumes et leur assigne expressément une
place dans les Ecritures Saintes de la dispensation
préparatoire.
Il nous sera permis d'ajouter que l'interprétation
spirituelle présentée par notre auteur nous les fait
comprendre d'une façon beaucoup plus juste et plus
précise, éclaire nombre de points restés obscurs et
enlève de notre chemin de grosses pierres d'achop-
pement. A qui ne connalt pas le système de Swéden-
borg, ses principes et ses catégories, notamment ses
règles exégétiques, il est impossible d'expliquer les
Psaumes d'une manière satisfaisante, et par consé-
quent d'en recevoir toutes les bénédictions qu'ils
sont destinés à nous apporter 1.
l Voir la Preface des Psaumes traduits par Le Boys de. Guays et
Harlé, avec les Sommaires du sens interne d'après Emm. Sweden-
borg. Paris, 1877.
TROISIÈME LEÇON
Les Lamentations de Jérémie. Elégies sur la ruine de Jéru-
salem et la déportation de Juda. Leur caractère sacré. Cita-
tions. Daniel. La Haute Critique et l'authenticité. Porphyre,
les Pères ct les Réformateurs. Les théologiens modernes
sont divisés. Qualités de forme et de fond. Daniel comparé
à Joseph. La pseudépigraphie tolérée. Mais franchise coura-
geuse d'une minorité. Sort tragique des prophètes. Contra-
diction entre l'esprit du livre et l'hypothèse d'un mensonge
de rauteur. Ma conclusion. Deux sortes d'Apocalypse. La
critique a son flux et son reflux.
LE NOUVEAU TESTAMENT. Plusieurs retranchements et pas
d'adjonction. Idée positive ct rigoureuse de l'inspiration.
Exclusion du tiers du volume. Les quatre Evangiles.
L'Eglise les préfère aux Evangiles apocryphes. Ils sont par
excellence la Parole de Dieu. Les S!Jnoptiques. Sans eux
on ne saurait pas ce qu'a été le Christ. Leur droit incontes-
table à faire partie de l'Ecriture Sainte. L'Evangile de
Jean. Réclamé par les trois autres. Le presbytre Jean. La
fraude pieuse condamnée par l'Eglise des premiers siècles.
La preuve interne ou la conscience chrétienne. Platon et
Xénophon. Le Divin Humain. Actualité et beauté de cet
Evangile. Première partie du Nouveau Testament.

Les Lamentations.
Au nombre des cinq Rouleaux (Megilloth) qui ap-
partiennent à la classe des Livres de culte et de mo-
rale (Ketoubim ou Hagiographes), nous rencontrons
un petit recueil de poésies lyriques appelé primiti-
-158 -
vement Eika, - mot hébreu par lequel il s'ouvre'
et qui signifie Comment, - et plus tard Kinoth ou
Lamentations, c'est-à-dire Complaintes, Chants de
deuil, Elégies. Ce livre est composé de cinq poémes
et chacun d'eux forme un chapitre.
Dans la version catholique de Crampon il est pré-
cédé de cette explication : « Après que le peuple
d'Israël eut été mené en captivité et que Jérusalem
fut demeurée déserte, Jérémie le prophète s'assit en
pleurant et il fit cette lamentation sur Jérusalem;
soupirant dans l'amertume de son cœur et poussant
des cris, il dit ... » Ce dramatique et touchant prologue
vient des Septante, auxquels la Vulgate l'a emprunté.
Il repose sur une ancienne tradition que Josèphe et
le Talmud acceptèrent sans scrupule. Aussi la tra-
duction grecque a-t-elle rattaché directement ces
chants élégiaques au livre de Jérémie, tout en les en
distinguant comme un Appendice, et cette place leur
a-t-elle été conservée dans nos Bibles. D'après les
commentateurs de Neuchâtel " ils auraient occupé
cette place dès l'origine; les rabbins postérieurs,
dans une intention liturgique, les ont détachés de
Jérémie pour les réunir à Ruth,au Cantique, à l'Ecclé-
siaste et à Esther, et former ainsi le recueil des Cinq
Rouleaux. Origène affirme même' que Jérémie et les
Lamentations faisaient un seul livre chez les Juifs.
Plusieurs modernes contestent la vérité du prolo-

1 Ce mot se retrouve au commencement des chapitres Il et IV.


,. Les auteurs de la Bible annotée. On sait que le principal d·entre
eux était Frédéric Godet.
a Dans l'Histoire ecclésialtique d'Eusèbe.
159 -
gue <, mais leur argumentation me paraît subtile et
faible; ils sont d'ailleurs forcés de reconnaitre que
l'hypothèse combattue par eux était fort naturelle.
En effet, ces élégies rappellent singulièrement, pour
le fond et pour la forme, pour les sentiments et pour
le style, le grand prophète auquel elles sont attri-
buées. Aussi pense-t-on qu'elles proviennent tout au
moins d'un disciple immédiat de Jérémie, ou même
de Baruc, son secrétaire. D'après Nôldeke et Gautier
il y aurait plusieurs auteurs.

* * *
En tout cas, le sujet général de ces chants de deuil,
c'est la catastrophe nationale prévue par Jérémie et
racontée dans son livre: la prise de Jérusalem par
Nebucadnetsar, roi de Babylone, et la fin du royaume
de Juda. On se demande seulement s'ils ont été com-
posés avant ou après le second acte de cette catas-
trophe, la destruction de la ville et du temple par
Nébuzaradan, qui les incendia. Les douleurs et les
humiliations de ce long siège, qui devait se terminer
par la transportation et l'écrasement, sont dépeintes
avec une vivacité et une poésie admirables par un
témoin oculaire et auriculaire, que dis-je? par un
patriote qui a souffert de ces maux avec la plus
grande intensité, et qui en fait aussitôt après la ma-
tiére de touchantes poésies.
Un des critiques les plus savants et les plus sûrs,
Bleek', s'exprime ainsi: 0: A une époque postérieure,
f Ainsi NOldeke et Gautier.
S WoUte die Republik der Kritiker, um ihren Be.itz an SauJen
- 160
la composition de nos chants par Jérémie a été mise
en doute par quelques-uns; mais cela n'a eu lieu que
rarement. L'immense majorité des interprètes consi-
dèrent comme fondée la tradition qui veut que Jéré-
mie soit l'auteur de ces poèmes; ce fait peut même
être tenu pou,· certain. »
Contrairement à ce que nous avons vu quand il
s'agissait des livres que la Nouvelle Eglise exclut du
Canon, les Lamentations ont tous les caractères de
la sainte Ecriture. Il Naturellement, dit Nôldeke, le
sentiment religieux domine partout, qu'il se montre
sous forme de repentir au sujet de la faute, cause de
tous les maux, ou de prière suppliante à Dieu, ou
d'espoir dans le retour de sa faveur. »
Le titre de Lamentations, - qui éveille l'idée de
discours langoureux et pleurnicheurs, de répétitions
fastidieuses, - a nui au succès du livre remarquable
qui nous occupe; on aurait dû le remplacer par celui
d'Elégies ou de Chants de deuil. Quoi qu'il en soit de
ce point spécial, les Lamentations de Jèrémie sont
« ce qu'il y a de plus élevé et de plus parfait dans le
genre élégiaque t. »Sans renfermer aucune prophétie
proprement dite, elles n'en appartiennent pas moins
au ministère de cet héroïque serviteur de Jéhova.
« Il avait tout fait, tout souffert pour prévenir le
châtiment divin. Après que la verge avait frappé,
son œuvre n'était pas achevée. Il lui restait à mon-
übersichUicher zn machen, cbarakterisirende Lobebeinamen austhei-
leu, 80 würde Bluk der Zuve'I'lassige heissen. Er mhrt nicht weiter.
und will niobt weiler führen ais die wirkliche Wissenschaft reicht.
Dr C.-J. Nitzsch.
t Bible annotée.
-161-
trer à la partie épargnée et fidèle d'Israël comment
elle devait courber la tête sous le jugement, et, par
l'aveu de ses fautes et l'espérance du relèvement,
donner gloire à la fois à la justice et à la miséricorde
divines. C'est ce que fait le prophète par sa parole et
par son exemple. Le grand deuil national, ainsi
transformé en prière, devenait la vraie, la salutaire
préparation du relèvement. En Dieu, on ne pleure
pas seulement pour pleurer, mais pour se relever 1. ,.

* * *
Je termine par de courtes citations, qui feront
ressortir le caractére profondément religieux de ce
recueil.
« C'est grâce aux bontés de l'Eterriel que nous ne
sommes pas anéantis.
Non, ses compassions ne sont pas épuisées!
Elles se renouvellent chaque matin,
Et sa fidélité est infinie.
L'Eternel est ma richesse, a dit mon âme;
Aussi mettrai-je en lui mon espoir. »
«L'Eternel est plein de bonté pour l'âme qui se
confie en lui,
Pour l'âme qui le recherche.
I! est bon d'attendre en silence le secours de
l'Eternel.
I! est bon pour l'homme de porter le joug dès sa
jeunesse. »
1 Bible annotée.
SWÉOENBORG IV Il
- i62-
« Le Seigneur ne rejette pas à toujours ...
Car ce n'est pas de bon cœur
Qu'il humilie et afflige les fils des hommes.-,"
« Pourquoi l'homme vivant se plaindrait-il?
Que chacun se plaigne de son péché 1 »
« Lorsqu'on fait tort à quelqu'un dans sa cause,
Le Seigneur ne le voit-il pas? »
« Examinons nos voies, sondons-les
Et retournons à l'Eternel. "
« Fais-nous revenir à toi, Jéhova, et nous revien-
drons;
Donne-nous de nouveaux jours comme ceux d'au-
trefois. »
On ignore d'ordinaire d'où viennent ces paroles,
qui sont dans toutes les mémoires. Jamais patrio-
tisme ne fut en même temps plus tendre et plus
éclairé, plus profond et plus pénétré de l'esprit de
la Révélation. Pour aimer son pays de la meilleure
manière, il faut aimer Dieu par-dessus tout, par
conséquent aimer son peuple pour Dieu. « C'est cet
amour saint qui a fait de Jérémie à la fois le plus
pessimiste et le plus optimiste des patriotes, puis-
que, ne s'étant pas fait illusion un instant sur la
certitude de la catastrophe imminente, il n'a pas
désespéré un instant non plus de la toute-puissance
du secours divin 1. »
En rèsumé, le livre des Kinoth est un écrin pré-
1 Bible annotée.
-163-
cieux, qui contient quelques-unes des plus belles
perles de la poésie hébraïque. Nul ne songe ou n'a
jamais songé à le retirer du Canon.

Daniel.
Nous n'avons pas eu de peine à démontrer le droit
des Psaumes et des Lamentations de Jérémie à faire
partie du Canon. A propos de Daniel notre tâche
parait au premier abord beaucoup plus difficile; car
il est de mode, depuis un certain temps, de nier
l'authenticité de ce livre, de I"attribuer à ce que
nous appellerions un faussaire, par conséquent de
le lire, comme l'Apocalypse, avec la plus grande mé-
fiance. La Haute Critique 1 en a décidé ainsi, et beau-
coup de pasteurs la croient sur parole, ne voulant
pas avoir l'air d'être ignorants ou «vieux jeu. » Vous
allez voir cependant que les partisans de l'inspira-
tion de cet écrit n'ont pas désarmé et ne se tiennent
nullement pour battus.
Ils avancent d'abord des arguments historiques.
Les formateurs de l'Ancien Testament ont considéré
cet ouvrage comme sacré non seulement à cause de
sa valeur intrinsèque, mais parce qu'ils l'attri-
buaient sans hésitation à Daniel. La synagogue a
toujours persévéré dans cette voie.
Il y a plus. Jésus a emprunté à Daniel le titre de
.. La haute critique, ou critique réale, étudie la composition d'un
œuvre littéraire, son auteur. sa date, sa structure; la basse ("'rilique~
ou critique verbale, s'occupe des mots pris isolément, de la conserva-
tion et des altérations du texte, pour chercher à le rétablir dans son
intégrité.
- 164-
Fils de l'Homme, par lequel il aime à se désigner,
et la notion centrale de son enseignement, celle du
Royaume des Cieux ou du Règne de Dieu. Il le
nomme même expressément, avec un profond res-
pect, dans ce passage bien connu: « Quand vous ver-
rez dans le lieu saint l'abomination de la désolation,
annoncée par le prophète Daniel, - que celui qui
lit fasse attention! - alors que ceux qui sont dans
la Judée s'enfuient dans les montagnes; etc. »
D'autres passages des Evangiles et des Epîtres
rappellent notre livre; surtout la Révélation de
saint Jean s'y rattache de la façon la plus évidente
et en est, pour ainsi dire, le tome second. L'autorité
du Nouveau Testament est donc solidaire de Daniel.

. * .
L'authenticité de cet écrit n'a pas été attaquée
dans l'Eglise avant la seconde moitié du dix·hui-
tième siècle. Les Réformateurs le tiennent en haute
estime, et la plupart d'entre eux l'ont spécialement
étudié (Luther, Mélanchton, Œcolampade, Calvin).
Il en est de même de Bengel et du grand Newton; ce
dernier disait: « Rejeter les prophéties de Daniel,
c'est miner la religion chrétienne, qui repose en
partie sur ce que Daniel a prophétisé de Christ. :t
Au cours du siècle dernier l'opposition à notré
écrit devint plus systématique sous l'influence du
rationalisme allemand. A la base de tous ses raison-
nements était l'idée préconçue que les faits surna-
turels sont impossibles.
- 16;)-
Cette polémique n'était que la réédition du point
de vue exprimé jadis par un ardent adversaire du
christianisme, le néoplatonicien Porphyre, mort en
304. Ce philosophe, dans ses quinze livres Contre les
chrétiens', prétendait que Daniel avait été écrit du
temps des Maccabées et que ses soi-disant prédic-
tions étaient le récit d'événements passés, - vati-
einia post eventum, - en particulier des horribles
persécutions exercées sur les Juifs par Antiochus
Epiphane, roi de Syrie (175 à 164 avant Jésus-
Christ). Il combattait aussi la méthode allégorique,
employée universellement alors pour l'interpréta-
tion des Ecritures.
Les docteurs et les Pères de l'Eglise se levèrent
naturellement pour répondre à Porphyre, notam-
ment Méthodius, Eusèbe, Apollinaire, Jérôme, Au-
gustin.
* * *
Le dix-neuvième siècle fut témoin d'une pareille
réaction. Aux critiques qui faisaient la guerre à Da-
niel' des théologiens non moins distingués répon-
dirent, réfutant leur argumentation point par point.
Ce furent, par exemple, Hengstenberg, Hiivernick,
Keil, Delitzsch, Auberlen, Volck, Fréd. Godet. Ré-
cemment M. le professeur Gautier s'est prononcé
dans le sens de la critique moderne; il est donc pro-
bable que, depuis un certain nombre d'années, ce
1 Le douzième livre, consacré tout entier à Daniel, « est l'arsenal
de la critique moderne », comme dit Auberlen.
, Currodi, Eichhorn, Bertholdt, Gesenius, de Wette, Bleek, Hitzig, etc.
-166 -
point de vue prévaut dans les Facultés de la Suisse
romande 1.
La Bible annotée, qui défend Daniel, fait pourtant
de sages réserves. « Ce livre, dit-elle, est un recueil
de morceaux distincts, dont les uns sont historiques,
les autres prophétiques. S'ils portent le nom de Da-
niel, c'est que ce personnage en est le héros princi-
pal. Ce titre n'a pas plus l'intention d'indiquer que
Daniel en est l'auteur que ce n'est le cas pour le
livre de Job et pour ceux de Samuel. Les en-tête des
chapitres VII et X distinguent expressément le col-
lecteur des fragments dont se compose le livre de
Daniel d'avec Dauiel lui-même. "
Elle fait observer que plusieurs interprètes, donf
la foi à la révélation n'est pas douteuse, ont envisagé
le chapitre XI comme une interpolation postérieure.
</: De là à mettre en doute la composition par le pro-

phète Daniel des chapitres X et XII, qui sont si étroi-


tement liés au XI, l'un comme préambule, l'autre
comme clôture, il n'y avait qu'un pas; plusieurs
l'ont franchi et ont été conduits à porter le même
jugement sur le chapitre VIII, qui se rapporte aussi
tout entier à l'époque d'Antiochus Epiphane. "
Après avoir rappelé qu'un grand nombre des cri-
tiques actuels en sont venus à suspecter le livre
entier, elle ajoute: « En présence de cette diver-
gence d'appréciations, nous constatons que per-
sonne n'a réussi jusqu'ici à résoudre (sic) d'une ma-
1 Maintenant retiré à Genève. M. Lucien C.autier a été professeur

d'hébreu à la Faculté libre de Lausanne. Dans son domaine il jouit


d'une grande autorité.
- 167-
nière pleinement satisfaisante les énigmes que sou-
lève la composition de ce livre. Ceux-là même qui
en ont rejeté le plus décidément l'authenticité se
retrouvent pourtant en face de problèmes non réso-
lus ... On voit qu'il ne suffit pas de parler d'inauthen-
ticité pour écarter toutes les difficultés. D
Un homme qui a étudié profondément la Bible, et
dans l'esprit le plus chrétien, M. Rochedieu, fait un
aveu semblable concernant Daniel: Cl Aujourd'hui
encore, en dépit de ses obscurités et des problémes
insolubles qu'il soulève, son livre projette sur l'ave-
nir plus d'un rayon lumineux, et il est indispen-
sahle à l'intelligence de l'Apocalypse 1. »

* * *
Rarement une discussion à la fois historique, exé-
gétique et dogmatique a été aussi approfondie. Les
adversaires de l'authenticité et de la divine inspira-
tion de Daniel se figurent avoir remporté la victoire
sur toute la ligne, sauf pour les obscurantistes, pour
les esprits bouchés et rétrogrades'. La continuation
de la lutte et le nom des champions du point de vue
primitif prouvent qu'il n'en est rien.
Je mentionnerai seulement Le Prophète Daniel et
l'Apocalypse de saint Jean, par Ch.-Aug. Auberlen,
docteur en philosophie et professeur de théologie à
1 Ch. Rochedieu. Guide du lecteur de la Bible. IntrDduction aux
livres des Prophètes d·/sraël, p. 77.
2 Nous lisons par exemple dans Nôldeke : « Quiconque n'est pas
l'esclave d'un grossier supernaturalisme n'aura pas de peine, même
après un examen superficiel, à rejeter absolument I~autbenticité d'un
pareil livre.)j
-168-
Bâle. Ce bel ouvrage a été traduit de l'allemand par
H. de Rougemont, de Neuchâtel, et publié à Lau-
sanne par Arthur Imer en 1880. On y voit avec quelle
érudition et quelle sagacité les partisans de l'authen-
ticité de Daniel repoussent les objections les plus
spécieuses, souvent même les retournent contre
leurs auteurs et les transforment en arguments en
faveur de leur propre thèse.
Il va sans dire d'ailleurs que pour les cercles
pieux, pour beaucoup de laïques intelligents et de
pasteurs dévoués, pour la mission étrangère et inté-
rieure, en somme pour l'immense majorité des lec-
teurs de la Bible, le livre de Daniel est toujours ce
pour quoi i! se donne. On le juge comme le faisaient
Jésus et les apôtres, on le regarde en quelque sorte
comme la préface de l'Apocalypse, on le lit, on le
médite, on le commente avec une prédilection mar-
quée.
* * *
Du reste tous sont d'accord pour relever ses qua-
lités de forme et de fond. L'admirable personnalité
de Daniel, ses connaissances variées, sa résidence à
Babylone, les dignités dont i! fut revêtu dans le
vaste empire chaldéen, son énergie morale, sa pro-
fonde piété, son patriotisme israélite et jusqu'à son
talent d'interpréter les songes, tout contribua, sem-
ble-toi!, à le rendre digne de la haule mission reli-
gieuse qui lui fut assignée. Les événements de sa vie
sont extraordinaires et typiques, ses visions gran-
dioses, ses prédictions d'une immense portée et d'un
caractère sublime.
-169 -
« Un homme tel que celui-là, dit Auberlen, étaiL
plus propre que nul autre à devenir l'organe des,
révélations dont l'époque avait besoin. "
Auberlen continue : « On a comparé Daniel à
Joseph. Le parallèle est aussi juste qu'il est frap-
pant. Placés l'un au commencement, l'autre à la fin
de l'histoire de la Révélation, ils représentent tous
deux à la cour des rois païens le peuple élu et le
culte du vrai Dieu; tous deux se conduisent devant
le Seigneur avec une pureté irréprochable; tous deux
ont reçu le don d'éclaircir, de débrouiller l'instinct
confus de vérité qui se trouve dans le paganisme,
en interprétant les songes envoyés de Dieu; tous
deux enfin sont doués d'une intelligence et d'une
sagesse merveilleuses, et ont été élevés aux plus,
grands honneurs par la puissance de ce monde. »
Par tous ces traits ils représentent la destination
d'Israël, élu pour être au milieu des peuples un peu-
ple saint et un royaume de sacrificateurs; on voit
clairement en eux que la théocratie de l'Ancien Tes-
tament avait une intention universaliste. Par là
aussi ils sont des types et de Christ, qui est le véri-
table Israël, et de ce que le peuple juif doit être un
jour, une lumière des gentils.
« Hegel, dans sa philosophie de l'histoire, a mon-
tré avec beaucoup d'esprit que les personnages
d'Achille et d'Alexandre, placés l'un au commence-
ment, l'autre à la fin de l'histoiré grecque, représen-
taient à merveille tout le caractère et le génie du
peuple hellène. Il en est de même de Joseph et de~
Daniel dans l'histoire sainte. Daniel surtout, - en-
- 170-
core superieur à Joseph, comme Alexandre l'est à
Achille, - est la figure la plus remarquable et le
plus grand caractère qui apparaisse dans les der-
niers siècles de l'ancienne alliance. C'est l'exemple
le plus complet que nous ayons d'un véritable Israé-
lite. »
Un critique des plus avancés, Nôldeke, écrit à son
tour: « Le livre de Daniel est une des productions
les plus remarquables de la littérature hébraïque. Si
l'on fait abstraction des défauts du temps, on ne peut
.qu'admirer l'habileté et l'esprit élevé de l'auteur. ,.
Nôldeke relève les parties historiques de l'ouvrage,
notamment le récit du festin du roi Belsatsar.« Nous
avons là, dit-il, une fantaisie originale, assez rare
dans l'Ancien Testament, et de plus une description
exécutée avec un art parfait. » Il poursuit: « L'au-
teur, qui n'avait pas un esprit très original, était
certainement en communauté d'idées avec beaucoup
de ses compatriotes. L'enthousiasme des martyrs,
l'inébranlable fidélité à la loi, même dans les plus
petites choses, le ferme espoir d'une délivrance pro-
-chaine, la haine contre tout ce qui est païen, tous
ces sentiments que nous trouvons dans le livre de
Daniel remplissaient l'âme des Juifs, les poussaient
-à la lutte à jamais mémorable qu'ils soutinrent pour
leur foi. »
* * *
Nous devons aborder ici un des problèmes les
plus épineux. Selon la critique moderne, l'auteur de
l'écrit qui nous occupe n'était pas Daniel, mais un
-écrivain postérieur qui se cachait derrière ce nom
- 171-
vénéré pour douner plus de poids à son œuvre lit-
téraire et patriotique. Vous trouverez peut-être,
eomme moi, que ce subterfuge a quelque chose de
choquant. M. Gautier l'a si bien senti qu'il a plaidé
les circonstances atténuantes:
« N'y a-t-il pas un point faible, dit-il, dans la posi-
tion qu'a prise notre auteur? la fiction à laquelle il
a eu recours n'est-elle pas de nature à le discréditer?
n'a-t-i1 pas trompé ses contemporains 1 en leur pré-
sentant des faits déjà passés comme s'ils avaient été
prédits dès longtemps par un sage appartenant à une
génération déjà lointaine? Il faut le reconnaitre,
la question est embarrassante. »
L'écrivain, pense-t-i1, n'a rien inventé d'essentiel.
La tradition lui fournissait des éléments de vérité,
déjà déformés sans doute par l'imagination popu-
laire. « S'il a présenté à ses lecteurs comme réels et
historiques des faits qui ne l'étaient peut-être pas
du tout, ... c'est que lui-même les acceptait comme
tels. Sa sincérité, sa bonne foi ne doivent pas être
mises en doute. Il importe d'ailleurs de ne pas
oublier qu'en ces temps anciens les compositions
littéraires n'étaient pas assujetties aux mêmes règles
que de nos jours. Les écrivains usaient librement
et en bonne conscience de certains procédés, sans
soulever d'opposition au sein de leur entourage; la
rigueur que nous réclamons en ce domaine n'était
point alors à l'ordre du jour. Il convient donc de
faire usage de notre sens historiqne pour apprécier
équitablement les actes et les méthodes de jadis. »
1 Et la plupart de ses lecteurs pendant une longue série de siècles.
-172 -
Même justification dans Nôldeke. « II ne faut
jamais oublier, dit-il, les habitudes de l'époque et
son goût pour le surnaturel. De même, si l'auteur
écrit sous un faux nom, on ne doit pas non plus s'en
trop scandaliser. De tout temps une telle fiction
n'avait eu chez les Hébreux rien que d'habituel.
Quiconque croyait écrire dans l'esprit des voyants
et des antiques chefs d'Israël pensait avoir le droit
de mettre leurs noms en tête de son livre, pour assu-
rer à ce livre une influence égale à celle qu'il eût
exercée s'i! avait réellement été l'oeuvre de ces
grands hommes. »
Ce plaidoyer vous parait-il convaincant? Je puis
admettre, pour ma part, que ce procédé peu délicat,
- la Pseudépigraphie, - ait existé chez les Juifs
revenus de l'exil. Mais a-t-il été « de tout temps habi-
tuel chez les Hébreux?» Cela ne m'est pas démontré.
Remarquez d'ailleurs que la fraude aurait ici des
proportions extraordinaires, une audace étonnante,
une apparence de sincérité, par conséquent une ruse
et une adresse inouïes.
Je comprends également qu'à cette époque recu-
lée, au sein d'une civilisation toute différente, « les
compositions littéraires n'étaient pas assujetties aux
mêmes règles que de nos jours» ; que « les écrivains
usaient librement et en bonne conscience de cer-
tains procédés, sans soulever d'opposition au sein de
leur entourage. »Je sais parfaitement que, d'après la
Bible elle-même. les descendants de l'astucieux Jacob
n'ont jamais été des modèles de droiture. Qu'ils aient
été menteurs dans leur littérature comme dans le
- 173-
reste, cela ne me surprend point. Que la pseudépi-
graphie se soit développée exceptionnellement chez
eux et y ait rencontré une indulgence générale, cela
me prouve seulement que sur un point fondamental
leur conscience était endormie. J'en suis moins
étonné que personne; car, si l'on en croit Swéden-
borg, les Israélites étaient encore plus immoraux et
corrompus qu'on ne l'imagine d'ordinaire. Contents
d'une religion tout externe et cérémonielle, qui
aboutit au pharisaïsme, ils étaient, sauf de rares
exceptions, absolument dépourvus de spiritualité,
c'est-à-dire de religion dans le sens réel du mot. Ils
le montrèrent bien en méconnaissant et repoussant
leur véritable roi, qui contrastait par trop avec leur
idéal de grandeur et de puissance mondaines.

* * *
Mais la nation à laquelle Jéhova s'est révélé n'est
pas tombée si bas tout entière. Sous le règne funeste
d'Achab et de Jésabel, Dieu s'est« réservé sept mille
hommes qui n'ont pas ployé le genou devant Baal. »
Dans les moments de crise et de révolte contre
l'Eternel, dans les temps d'idolâtrie et d'apostasie, il
y eut toujours en Israël un Reste animé d'un esprit
meilleur. A toutes les époques ont surgi de coura-
geux champions de la théocratie.
Les Nâbis ont été la noble spécialité du peuple
hébreu', sa grande puissance spirituelle, la libre
institution qui le place au-dessus des autres peuples
de l'antiquité, même de ceux où la civilisation était
t Nlhi est le nom hébreu des prophètes.
- 174,-
plus avancée et plus brillante. Ces NAbis avaient une
conscience éclairée et délicate; la loi du Saint des
saints était gravée dans leur cœur et ils l'aimaient
plus que leur vie. Aussi en furent-ils les intrépides
représentants. Ils parlaient à leur nation et à ses
diverses classes, aux pauvres et aux riches, aux
grands et au roi lui-même, avec une franchise, une
hardiesse qui nous étonne, leur reprochant leurs
péchés de toute espèce avec une sévérité que ne se
permettrait aucun prédicateur de nos jours. Ou-
blieux de leurs intérêts personnels, de leur repos et
de leur sécurité, ils s'exposaient à toutes les souf-
frances - impopularité, mépris, exil et dernier sup-
plice pour s'acquitter de leur divin mandat. « Ils
ont eu à subir les moqueries et le fouet, lisons-nous
dans l'Epitre aux Hébreux, même les fers et la pri-
son. Ils ont été lapidés, torturés, sciés, tués par le
tranchant de l'épée. lis ont erré çà et là, vêtus de
peaux de brebis et de peaux de chèvres, dénués de
tout, opprimés, maltraités, eux dont le monde n'était
pas digne 1 »
« Il ne convient pas, dit le Seigneur lui-même non
sans une pointe d'ironie, qu'un prophète meure hors
de Jérusalem. Jérusalem, qui tue les prophètes et
qui lapide ceux qui lui sont envoyés 1 » L'un des sept
premiers diacres, Etienne, s'écrie à son tour en
s'adressant à ses compatriotes: « Quel prophète vos
pères n'ont-ils pas persécuté? Ils ont même tué ceux
qui prédisaient la venue du Juste; et vous aujour-
d'hui, vous l'avez trahi et mis à mort 1 » Etienne
-175-
paya de son sang cette franchise héroïque et ouyrit
la longue série des martyrs chrétiens .

• • •
Les prophètes qui rompaient ainsi en visière avec
la masse avaient autour d'eux un certain nombre de
disciples, qui partageaint leurs aspirations. Cette
minorité fidèle tenait comme eux à la vérité. Même
lorsque le prophétisrrie eut disparu, le « Reste» vi-
vant, consciencieux, fervent pour la religion mosai-
que, loin de cesser d'exister, se montra uni, plus
entreprenant et plus courageux que jamais.
Pensez-vous que ces vrais Israèlites regardaient de
bon œil la pseudépigraphie? Pensez-vous qu'ils eus-
sent estimé l'homme qui, sous couleur de piété, se
serait fait passer pour un saint prophète? Pensez-
vous qu'ils eussent toléré ce procédé de faussaire?
Pour moi, je ne le pense pas. Un livre aussi profon-
dément religieux que Daniel ne peut pas, me semble-
t-il, être le produit d'une tricherie que toute con-
science droite réprouve, et qui serait d'autant plus
coupable qu'elle porterait sur des sujets plus sacrés.
Une pareille profanation est inconcevable de la part
d'un Israélite pieux, respirant dans l'atmosphère de
la Loi et des Prophètes.
Si elle avait eu lieu réellement, comment aurait-
elle pu passer inaperçue de tous, même des lettrés
les plus sérieux et les plus sagaces? Comment d'ail-
leurs un écrivain sans renommée eût-il été capable
de tromper presque tout le monde pendant deux
- f76-
'mille ans, en se donnant pour un grand prophète,
pour un émule d'Esaïe, de Jérémie et d'Ezéchiel? Et
si un inconnu était l'auteur d'un tel ouvrage, que
simples et savants admirent à l'envi, serait-il demeuré
inconnu? Son zèle et son talent ne se seraient-ils pas
manifestés d'une autre manière, et ne l'auraient-ils
pas trahi tôt ou tard? Je sais bien qu'on peut me
-répondre par l'existence d'un second Esaïe, dont nul
n'a découvert le nom. Mais un fait si extraordinaire
ne se répète pas aisément; et surtout ce dernier
-écrivain n'a point essayé, à ma connaissance, de se
faire passer pour Esaïe. Il est simplement anonyme,
-non pas pseudonyme et menteur.

* * *
Il me paraît, en somme, plus naturel d'admettre
.que le livre de Daniel est une œuvre d'entière bonne
foi. La partie historique, composée des chapitres 1 à
VI, parle de Daniel à la troisième personne et ne se
présente pas comme étant de lui. Dans la partie pro-
phétique, au contraire (chap. VII à XII), c'est Daniel
-qui parle, à l'exception de deux versets qui servent
-d'introduction '. Il y est dit, entre autres, qu'" il mit
le songe par écrit et en fit con-naître les points prin-
-cipaux ». Plus loin: «S'étant appliqué à comprendre
-cette révélation, Daniel eut l'intelligence de la vi-
sion. » Nous attribuons à Daniel lui-même cette se-
conde moitié de l'ouvrage, la seule pour laquelle il
puisse être question d'authenticité proprement dite.
-Or c'est précisément celle dont le Nouveau Testa-
Daniel 7 : 1. et tO : t.
-1ii -
ment tire plusieurs citations et à laquelle il fait des
allusions importantes.
Je me rattache donc d'une part aux Juifs instruits
et pieux qui, sentant la divine inspiration de ce livre
superbe, l'ont introduit dans la Bible hébraïque;
d'autre part aux chrétiens de toute dénomination
qui, non contents de le conserver dans leur recueil
sacré, lui ont assigné une place parmi les Prophètes
Majeurs, immédiatement avant les douze Prophètes
Mineurs.
* * *
Tout en reconnaissant que Daniel est compoHé de
morceaux plus ou moins indépendants l'un de
l'autre, je crois d'une façon générale à son unité,
qui proviendrait naturellement d'un écrivain posté-
rieur au prophète. Il n'est pourtant pas impossible
que certains passages aient été intercalés plus tard
encore. Je ne parle pas des interpolations d'un genre
inférieur, qui ne se trouvent pas dans le texte
hébreu et araméen, mais que la Version des Sep-
tante a admises; ainsi l'Histoire de la chaste Su-
zanne et celle de Bel et du Dragon, puis la Prière
d'Azarias et le Cantique des trois jeunes Hébreux
dans la fournaise ardente. Les protestants ont eu rai-
son de reléguer ces morceaux parmi les Apocryphes'.
l Les catholiques les ont conservés. L'abbé Crampon reproduit au
ehapitre Ill, - qui de ce fait a 99 versets, - la Prière d" Azarias et
le Cantique des trois jeunes gens dans la fournaise, tout en expli-
quant que ces morceaux ne sont pas écrits en hébreu. Pour l'lIistoire
de SUloanne et pour Bel et le Dragon. il les place à la fin du livre
(chap. XIII et XIV). sous le titre général: Appendice deulê'1'oca-
no,âque.
S\VÉDENBORG IV
178 -

.. * *
En résumé, ma conclusion est favorable à la haute
valeur que Swédenborg, d'accord avec la Synagogue
et avec l'Eglise, attribue à notre Daniel. Je ne me
laisse point arrêter par le caractère apocalyptique
de cet ouvrage. Il est évident à mes yeux pour les
Apocalypses, comme pour les Evangiles, qu'il y en
a de deux espèces: les canoniques et les apocryphes,
les vraies et les fausses. En mettant Daniel dans la
première catégorie, les formateurs du Canon me
semblent avoir bien jugé.
Si la Haute Critique se prononce aujourd'hui dans
un sens différent, elle pourra revenir sur son ver-
dict; car, ainsi que les autres sciences, et plus
qu'elles encore, elle a son flux et son reflux. Sa fail-
libilité est d'autant plus grande que ses maîtres ne
se distinguent pas toujours par les dispositions spi-
rituelles qui me paraissent indispensables pour ap-
précier sainement les produits de l'inspiration reli-
gieuse.
NOUVEAU TESTAMENT

Comme vous avez pu le remarquer, Swédenborg a


retranché plusieurs écrits de l'Ancien Testament,
mais il n'en a ajouté aucun; il en est de même pour
le Nouveau. Cela suffirait il. prouver qu'il a de l'ins-
piration une idée plus positive et plus rigoureuse
que ne l'ont en général les Juifs et les chrétiens.
Vous vous rappelez son grand principe herméneuti-
que: il considère comme inspirés divinement, et
- 179-
par suite comme dignes de prendre place dans le
Canon, les livres seuls qui, à l'intérieur du sens de
la lettre, cachent un sens interne ou spirituel.
Ajoutons que ce dernier sens doit être en série; car
naturellement beaucoup de paroles isolées d'écrits
religieux ou même profanes peuvent être interpré-
tées spirituellement, elles aussi, sans que ces écrits
soient « inspirés» dans l'acception spéciale du mot.
L'application de son principe conduit notre théo-
logien à composer le Nouveau Testament d'une façon
qui nous étonne. Il maintient la première partie et la
dernière, en excluant celle du milieu, savoir le bon
tiers du volume. Il admet les quatre Evangiles et
l'Apocalypse; il laisse de côté les Actes des Apôtres
et les Epltres sans exception. Nous avons à examiner
si cette distinction tranchée se justifie dans ses traits
essentiels aux yeux de la science et surtout de la
piété. Commençons par les livres admis; nous pas-
serons ensuite aux livres exclus.

Les quatre Evangiles.


Lors de la formation du Nouveau Testament, nos
Evangiles ont été préférés avec raison aux Evangiles
apocryphes; ainsi Swédenborg n'a fait que confirmer
sur ce point le sentiment des chrétiens des premiers
siècles. Les quatre Evangélistes ont raconté la même
histoire, l'unique Evangile, mais chacun d'eux en a
envisagé le héros sous une certaine face, correspon-
dant à sa propre individualité. Ces Evangiles ont
une valeur de tout premier ordre, qui s'est imposée
-180
de bonne heure à leurs lecteurs et qui de nos jours les
saisit encore. Les écrivains s'effacent devant le mo-
dèle qu'ils ont sous les yeux et qu'ils s'efforcent de
faire connaitre. Ils laissent vivre, agir, parler, souf-
frir, mourir et ressusciter l'homme par excellence,
le Fils de Dieu. S'il n'a rien écrit lui-même, il a
trouvé eu eux des témoins fidèles, désintéressés,
candides, ayant compris ses enseignements autant
qu'on pouvait les comprendre à cette époque,
croyant à sa mission, l'aimant, l'adorant comme il
voulait être aimé et adoré.
Si le Seigneur est, comme saint Jean l'appelle, la
Parole de Dieu, cette Parole se retrouve très spécia-
lement dans ces quatre traités, qui ont pour but de
mettre l'âme humaine, dans tous les lieux et dans
tous les temps, en contact direct avec lui. Aussi
Justin Martyr, qui fut décapité à Rome vers l'an 166,
affirme-t-il qu'alors « les Evangiles étaient lus en
public aussi bien que l'Ancien Testament, » ce qui
ne se pratiquait pas pour les Epîtres; et saint
Augustin déclare-t-i1 que, « dans le Nouveau Testa-
ment, ce sont les Evangiles qui sont revêtus de la
plus haute autorité. »

Les Synoptiques.
Les trois premiers Evangiles, composés à l'aide de
traditions orales et de recueils de notes, se ressem-
blent tellement qu'on les a nommés Synoptiques. On
peut en quelque sorte les voir ensemble, les mettre
en parallèle, les comparer dans la suite et le détail
-181 -
des récits. Leur simplicité naïve inspire confiance.
Sans eux on ne saurait plus ce qu'a été Jésus-Christ,
tant l'imagination débridée, la superstition, J'en-
thousiasme puéril, le patriotisme étroit et fanatique,
auraient exagéré, dénaturé la réalité. Ces petits livres
sont indispensables pour que, séparés du prophète-
de Nazareth par vingt siècles et dispersés sur toute
la surface de la terre, les hommes de notre génération
puissent en quelque sorte le voir, l'entendre, assister
aux événements de sa carrière, savoir quelle œuvre
de Rédemption il a prétendu accomplir. Je n'ai pas
besoin d'insister: vous comprenez sans aucun doute
la souveraine importance des Synoptiques. S'il y a
des livres inspirés, ils sont assurément du nombre;
s'il y a une Ecriture Sainte, ils ont le droit incontes-
table d'en faire partie.

L'Evangile de Jean.
L'Evangile selon saint Jean ne l'a pas moins, mais
il faut l'étudier à part. Bien que son authenticité soit
contestée, elle me paraît ressortir de l'admirable
Commentait'e qu'en a laissé Fréd. Godet. Ritschl l'a
défendue « non seulement parce qu'il y a de beau ..
coup plus grandes difficultés à la nier qu'à l'ad-
mettre, mais encore parce que l'exposition de l'en-
seignement de Jésus dans les autres Evangiles
réclame, comme son complément, les discours de
Jésus dans celui de Jean. »
Au deuxième siécle déjà l'Eglise tout entière, y
compris les sectes, employait sans hésitation cet
-182 -
écrit et lui reconnaissait une autorité apostolique.
Or il est évident que, sans se nommer, l'écrivain a
voulu amener ses lecteurs à la conviction qu'il était
l'apôtre préféré. Faut-il recourir à la supposition
qu'un «presbytre Jean", d'ailleurs tout à fait in-
connu, ait voulu se faire passer pour son grand ho-
monyme t? La sainteté du livre ne cadre pas avec
cette supercherie.
* * *
On nous assure que la fraude pieuse était jugée
moins sévèrement alors qu'elle ne le serait aujour-
d'hui. J'en ai parlé à propos de Daniel, mais je dois
y revenir pour un instant. « II existait dans l'anti-
quité, dit Néander, un point de vue exclusivement
spéculatif, en vertu duquel on se faisait des idées
assez lâches du devoir de la véracité. C'était le prin-
cipe de l'ésotérisme philosophique, qui, envisageant
le peuple comme inhabile à recevoir la vérité reli-
gieuse dans sa pureté, admettait le mensonge comme
moyen de la mettre à sa portée. Nous trouvons déjà
ce principe chez Platon; il avait passé de là chez les
Juifs alexandrins, puis chez les Gnostiques et même
chez quelques docteurs chrétiens d'Alexandrie. Mais
c'est précisément cet aristocratisme intellectuel de
l'antiquité qu'a renvel'sé le christianisme. »
Oui, Jésus a rendu grâces à son Père de ce qu'il
avait révélé aux enfants les choses d'en haut, en les
cachant aux sages et aux intelligents. Il a de plus
donné le précepte et l'exemple de la véracité absolue.
1 Cette idée a été soutenue, en français, par le professeur Michel
r\icolas, de Montauban.
- 183-
Un presbytre d'Asie-Mineure, - c'est Tertullien
qui le raconte, - s'était permis d'écrire et de faire
circuler un ouvrage sous le nom de saint Paul; con-
vaincu d'imposture, il avoua sa faute et fut destitué.
Ce fait nous montre comment la fraude pieuse était
jugée par l'Eglise des premiers siècles.

* * *
Du reste, c'est la preuve interne qui importe par-
dessus tout à l'égard des livres religieux; tel est très
particulièrement le point de vue de Swédenborg. II
se prononce sur chacun des écrits bibliques suivant
le sentiment qui lui en reste, après l'avoir étudié de
près, médité devant le Seigneur dans les intentions
les plus pures. II dit même qu'il a été 0: illustré JO
pour pouvoir comprendre et expliquer le sens spiri-
tuel caché sous la lettre. Nous disons aussi qu'il
faut être éclairé par le Saint-Esprit pour tirer de
l'Ecriture un profit véritable, pour y trouver le par-
don et la vie.
C'est cette expérience personnelle qui doit avoir le
dernier mot dans les questions d'inspiration et de
Canon. La critique n'a qu'un rôle secondaire à
jouer. La conscience chrétienne prononce en der-
nier ressort, mais la conscience ne suffit pas; il
faut qu'elle soit chrétienne, aussi chrétienne que
possible. Or, pour moi, je sens profondément que
le Prophète du Nord était chrétien dans un sens
autrement élevé, harmonique et complet que nous.
Mieux que les meilleurs protestants, -laïques actifs
et généreux, pasteurs, professeurs ou docteurs en
184 -
théologie,-il avait pénétré la substancifique moelle
des Ecritures, s'en était assimilé les doctrines et les
réalisait dans sa conduite. C'est, à mon avis, ce qui
lui donnait une intuition plus vive et plus juste de
la nature des livres bibliques, ce qui lui permettait
de décider s'ils devaient, oui ou non, prendre place
dans le Canon de la Nouvelle Eglise.

*
'" '"
Or aucun des quatre Evangiles ne satisfait autant
la conscience chrétienne, ne répond aussi bien à nos
plus hautes aspirations, en les dépassant encore, que
l'Evangile de saint Jean. Les littératures humaines
ne contiennent rien qui égale cet opuscule de vingt-
huit pages t. Il complète les trois Synoptiques de la
manière dont Platon complétait les ,tlemorabilia de
Xénophon, autre disciple de Socrate. Comme Platon
dans ses œuvres philosophiques, mais plus fidèle-
ment, pensons-nous, l'apôtre bien-aimé ne s'arrête
pas aux récits pragmatiques, au côté extérieur de la
personne de son Maître; il creuse au-dessous, il pé-
nètre jusqu'aux affections les plus intimes de cet
être extraordinaire, il nous le révèle par le dedans
comme seul un confident peut le faire, il déve-
loppe ses principes les plus chers, sa divine philo-
sophie. Semblable à l'aigle, qu'on lui a donné pour
emblême, Jean s'élève au Ciel dans son Prologue et
embrasse d'un coup d'œil le plus vaste horizon.
C'est assurément un écrivain génial; cependant son
l Sainte Bible de la Version synodale. p. 97 à 125. Le Nouveau Tes-
tament de 1903 donne 7! pages à cet Evangile.
-185 -
génie ne sert qu'à présenter au monde l'homme qui;
a parlé comme aucun autre, celui de tous qui a bu
la coupe la plus amère et qui d'autre part a goô.té
d'une paix céleste, débordante, d'une joie unique et
parfaite. Nul comme lui n'a décrit le Divin Humain.

* * *
Remarquons, en outre, qu'aucun des Evangiles
n'est actuel à ce point. Si Paul a fait la Réformation
et régné pendant plus de trois cents ans sur le pro-
testantisme, Jean domine la présente époque, répond
à ses préoccupations et paraît être l'initiateur de
l'avenir. Les derniers entretiens de Jésus avec ses
disciples, tels qu'il les rapporte du chapitre treize
au chapitre dix-sept, et la Prière sacerdotale, qui a
inspiré le chef-d'œuvre d'Eugène Burnand, voilà ce
qu'on a jamais écrit de plus beau, de plus encoura-
geant et de plus moral, de plus simplement et fon-
cièrement religieux. Avec les paraboles semées dans
les trois autres Evangiles, rien, comme ces quelques
pages du quatrième, n'est digne de celui qui a osé
dire avec assurance: « Le Ciel et la terre passeront,
mais mes paroles ne passeront point! »

* * *
Ainsi l'histoire terrestre du Seigneur, retracée par
les quatre Evangélistes de manière à lui soumettre
les cœurs bien disposés jusqu'à la fin du monde,
sous tous les climats et dans toutes les civilisations,
forme très naturellement la première partie du
Canon de la nouvelle alliance.
QUATRIÈME LEÇON
L'Apocalypse. Seconde partie du Nouveau Testament. Même
auteur que pour le 4e Evangile. Malentendus et préjugés.
Littérature immense. Huit systèmes d'interprétation. La
méthode historique se vante d'avoir trouvé la cler. Asser-
tions critiques qui choquent le sentiment chrétien. Point
de vue d'Auguste Sabatier et des théologiens protestants.
Subjectivisme sans contre-poids. Supériorité du symbo-
lisme spirituel. L~ Apocalypse Expliquée et L'Apocalypse
RéiJélée. V éritahle Clef des mystères de la Parole.

Ecrits exclus. 10 Un livre histoI"Ïque. ~o Des livres d'ensei.


gnement et d'édification. Les Acles des Apôtre.~. Luc met
en relief la figure de son maitre. Rôle eX8"féré de Paul. La
première des histoires ecclésiastiques. Les EpUres corres-
pondent aux Hagiographes. Les EpUres de Panl. Ordre
chronologique. Authenticité. Caractère subjectif. Réponse
à une objection. Ecrits de circonstance. Doctrines de l'au-
teur. Essai de théologie. Retour du Seigneur sur les nuées.
Enlèvement des chrétiens dans les airs. La conception pau-
linienne ne suffit plus. Evolution de la pensée de Paul. Il
exprime un regret. Apôtre de génie. Sa vraie position.

L'Apocalypse.

Passons à l'Apocalypse du voyant de Patmos,


seconde et dernière partie du Nouveau Testament
revisé; cette seconde partie n'est pas historique
>comme la première, mais tout entière prophétique,
- 187-
plus courte d'ailleurs que le seul Evangile de Jean.
Ces deux écrits sont de la même plume: l'Eglise uni-
verselle a proclamé ce fait, Michel Nicolas le trouve
incontestable, et Colani, parlant de la supposItion
contraire, s'exprime ainsi: «C'est là un saut péril-
leux qu'nne critique même aux abois hésite à ten-
ter. "
* * *
De la même famille que le livre de Daniel, l'Apo-
calypse ou Révélation de saint Jean attire et repousse
à la fois. Plusieurs de ses chapitres frappent tout
lecteur par leur charme religieux et leur sublimité,
beaucoup d'autres rapportent des visions grandioses
sans doute, mais compliquées, inintelligibles, impos-
sibles même à repl'ésenter graphiquement ou par le
pinceau. Aussi fut-elle considér'ée comme apocryphe
par plusieurs Orientaux, tandis que l'Eglise latine
l'avait intl'oduite dans son Canon et tenait à l'y con-
server. Les attaques dirigées contre elle dans l'anti-
quité, lors de la Réformation et jusqu'à nos jours
reposent sur des malentendus ou des préjugés.
On tint d'abord l'Apocalypse pourchiliaste', parce
que le chiliasme s'appuyait sur elle. Luther ne l'ai-
mait point, n'y retrouvant pas la justification par la
Coi, ni en général la théologie de saint Paul'. Goethe,
l Les Chiliaste$ ou Millénairt!s, nombreux encore de nos JOurs~
attendent le reLour personnel et visîble ùu Christ, pour régner avec
lui pendant miIJe ans sur une terre pUl'Ïtlée.
2 Il disait~ en 1522, qu'il ne la trouvait ni apostolique, ni prophé-
tique, quYelie n'enseignait ni ne reconnaissait Jésus-Christ. etc. En
1534~ il adoucit notablement ce jugement inconsidéré~ mais ne s'éleva
;:amais au-dessus du doute.
- 188-
le plus grand humaniste des temps modernes, était
trop plongé dans le polythéisme gréco-romain, trop
amoureux de la mythologie et des arts qu'elle a ins-
pirés, pour apprécier une production qui forme le
point culminant de l'hébraïsme, Schleiermacher
représentait un spiritualisme trop exclusif pour
prendre goût à l'Apocalypse, si réaliste dans la meil-
leure acception du mot; il parait du reste l'avoir
connue d'une faç.on très superficielle. Baur enfin ne
pouvait la comprendre mieux, car il,y voyait la lutte
violente de l'ébionitisme, ou de la tendance judaï-
sante des Douze, contre le point de vue large et spi-
rituel de Paul; en revanche il en maintenait énergi-
quement l'authenticité, malgré la critique impitoya-
ble à laquelle il soumit les livres du Nouveau Testa-
ment. Sa conception générale, qui lui venait de He-
gel, fut acceptée et poussée à ses conséquences
extrêmes par le Protestantel! Verein.

* * *
La littérature concernant l'Apocalypse est d'une
étendue incroyabl~. Je n'essaierai pas de donner l'i-
dée de la quantité de commentaires, de monogra-
phies, d'articles de revues, auxquels a douné nais-
sance ce livre singulier, magnifique et mystérieux.
Ce sont les théologie us réformés quOi paraissent en
avoir écrit le plus. Pour ne parler que du canton de
Vaud, M. Antoine Reymond, retiré à Pull y, a publié,
il ya quelques années, une étude sur l'Apocalypse,
et pIns récemment encore M. Tallichet, ex-rédacteur
de la Bibliothèque Universelle, consacrait les der-
- 189-
niers temps de sa longue carrière à en scruter les
énigmes, plus désespérantes que celle du Sphinx cruel
dont Oedipe eut raison.
Les systèmes d'interprétàtion sont nombreux.
Lange' en compte huit principaux, qu'il fait coïnci-
der avec les périodes historiques, et qu'on pourrait
diviser à l'infini. Ils se combattent les uns les autres,
et laissent l'impression que le but qu'ils poursuivent
par des chemins si différents restera toujours hors
de notre portée. Ce n'est pas à dire qu'ils aient été
inutiles. Ils ont au contraire mis au jour beaucoup
d'observations justes et profondes, d'idées vastes et
lumineuses; chacun d'eux apporte sa pierre à l'édi-
fice théologique, et leur suite même constitue un
progrés. Mais le service qu'ils ont rendu est plutôt
négatif. Ils montrent ce qu'i] faut éviter, non ce qu'il
faut faire, ltls sentiers qui se perdent dans la forêt
ou mènent à un précipice, non la route qui conduit
au but désiré.

Les théologiens de profession nous disent autre


chose. «De nos jours, la méthode historique, qui a
résolu sans peine tant de problémes, a retrouvé la
clef de ce livre mystérieux. Chose singulière, cet
ouvrage, qui passait pour le plus obscur de la Bible,
est peut-être celui sur lequel règne la plus grande
unanimité d'explication parmi les théologiens mo-
dernes'.)) Nous avons vu qu'il n'en est point ainsi.
1 Theolog'sch-homiletisches Bibelwerk~ von J.-P. Lange. Die Offen-

barung de, Johannes, p. 50~59.


! Encyclopédie de Lichtenberger. Article Apocalypse, par Aug.
100 -
Il est commode sans doute de ne pas compter
parmi les « théologiens modernes» ceux qui, tout en
faisant usage de la « méthode historique », arrivent
à des résultats que la Faculté protestante de Paris et
le rationalisme juif regardent comme surannés, de
les accuser même d'être « esclaves d'un grossier
supernaturalisme ,. ; il n'en demeure pas moins qu'il
est grave de contredire aussi directement le senti-
ment chrétien, qui s'est toujours prononcé d'une
façon si décidée en faveur de l'Apocalypse,
Je ne parle pas seulement ici des temps de persé-
cution et des lecteurs ignorants, mais des époques de
paix et de liberté comme la nôtre, et des pasteurs,
des orateurs, des écrivains instruits et pieux, qui en
grand nombre tiennent encore ce livre pour une
« Révélation de Jésus-Christ », qui l'étudient et le
méditent avec respect, qui n'y trouvent rien de na-
ture à ébranler leur foi en son inspiration, qui au
contraire y puisent constamment de nouveaux tré-
sors de sagesse.

Sabatier. - Certains hébraïsants parlent de Daniel d'une manière ana-


logue. Nous lisons dans NOldeke à propos des Apocalypses: « On n'a
fait entrer dans l'Ancien Testament qu'un seul livre de celte espèce,
le plus ancien et le meilleur de tous~ le livre de Daniel. Le jugement
qu'on porte sur ce livre a été établi par la critique moderne avec plus
de sOreté que pour la plupart des autres. A l'exception de quelques
ardents apologistes, tous les hommes de science sont depuis long-
temps d'accord sur tous les points essentiels ... Quiconque n'est pas
l'esclave d'un grossier supernaturalisme n'aura pas de peine. même
après un examen superficîel. à rejeter absolument l'authenticité d'un
pareil livre. »

* * *
-19i -
Or le sentiment chrétien est choqué par des asser-
tions comme celles-ci, que j'emprunte à l'un des.
représentants les plus célèbres et les plus sympa-
thiques du protestantisme français, Auguste Saba-
tier:
« Au moment même ou Jean écrivait àPatmos, un
aventurier ressemblant de visage à Néron se faisait
passer pour lui en Asie Mineure et dans les îles d&
l'Archipel, et y causait la plus graude agitation. »
Sulpice Sévère, «en rapportant cette légende, la met
précisément en rapport avec Apoc. XIII, 3. L'auteur
de l'Apocalypse partagea cette croyance générale en
l'appropriant à ses espérances de chrétien. L'Eglise,
en effet, avant le retour du Messie, attendait la ve-
nue de l'Anti-Messie .... L'auteur n'a pas donné le
nom propre de l'Antechrist; mais il l'a indiqué par
un nombre, selon les procédés cabalistiques du
temps. Le nombre de ce nom est 666. A la fin du
second siècle, la signification de ce chiffre n'était
pas encore tout à fait oubliée. Quelques-uns y sa-
vaient encore lire le nom de Néron. »
« Sans doute, Jean s'est trompé; le Christ n'est pas
revenu; le monde a suivi son cours ... Son erreur a
été celle de son époque, et il y aurait injustice à la
lui reprocher pIns qu'à ses contemporains. »
« Il resterait à déterminer la tendance dogmatique
et la valeur religieuse et morale de l'Apocalypse.
Nous avons en elle, sans contredit, un produit de ce
que l'on a appelé le judéo-christianisme primitif
par opposition à la tendance plus libérale de Paul. ».
-192 -
« Sans doute les calculs de l'auteur se sont trou-
vés erronés. Mais les pensées qui sont à la base du
livre sont éternelles. L'Apocalypse a été précieuse à
tous les persécutés, parce que c'est un livre de con-
solation et d'espérance; c'est la protestation triom-
phante des martyrs contre les bourreaux, du bien et
de la vérité contre le mensonge, de la foi contre les
peines de la vie présente et de la mort. Voilà pour-
quoi tant de paroles de l'Apocalypse sont restées
chères à l'Eglise ... Aussi a-t-elle eu raison de gar-
der ce beau livre, le dernier mot de l'antique pro-
phétie d'Israël, dans le recueil du Nouveau Testa-
ment. )
* * *
J'ai cité ces dernières lignes pour montrer que
Sabatier admire c: ce beau livre» et lui fait de grand
cœur place dans le Canon. Mais voyez ce qu'à ses
yeux inspiration divine et canonicité signifient 1 Or,
ne vous y méprenez pas, ce théologien n'est point
une exception; il est le porte-parole d'une multi-
tude d'autres, probablement de la grande majorité
de ceux qui écrivent et qui par là exercent de l'in-
fluence sur un public étendu. Longtemps rédacteur
du journal Le Temps aussi bien que professeur à
J'Université de Paris, Sabatier, grâce au moder-
nisme de sa pensée età l'élégante clarté de son style,
se fit lire, même en dehors du protestantisme, par
beaucoup de gens cultivés. Son principal ouvrage
est intitulé: Esquisse d'une Philosophie de la Reli-
gion d'après la Psychologie et l'Histoire.» Il passe,
- 193-
avec son collègue M. Ménégoz, pour le fondateur du
Symbolo-Fidéisme.
Auguste Sabatier' a des idées si vagues sur la
Révélation, !"inspiration et la canonicité qu'il ne
peut plus être question de «Parole de Dieu» dans
la Bible, ou que, si on en parle encore, c'est dans
un sens absolument indéterminé. Les saintes Ecri-
tures sont pleines de mythes, de légendes, de con-
tradictions, de préjugés, d'erreurs et de mensonges,
de fanatisme et d'immoralité. Chacun de nous a le
droit et le devoir de les juger, de discerner en elles
le vrai du faux, le bien du mal, de faire ce triage au
nom de sa conscience chrétienne, ainsi de se placer
au-dessus d'elles en ne regardant comme une auto-
rité que ce qui s'impose actuellement à son sens
moral.
,.
* *
Il Y a certes une grande part de vérité dans ce
point de vue, mais l'admettre serait tomber dans un
subjectivisme sans contre-poids. En tout cas Swé-
denborg est beaucoup plus exact, plus positif et plus
spécifiquement chrétien. Il croit au surnaturel, à la
réalité des miracles, à l'intervention de Dieu dans le
monde, sans renier en rien ses convictions scienti-
fiques, sa confiance dans la fixité des lois de la
nature. Non seulement il croit à l'inspiration divine
1 l.e distinguer de deux homonymes bien connus, qui ont été ses

~ontempûrains : Armand Sabatier J savant pieux de Montpellier. qui a


soutenu l'immortalité conditionnelle au nom de la science; Paul
Sabatier, protestant assez large pour avoir fait revivre la touchante
Hgure de saint François d' Assise. Il continue à cremIer cette veine.
SWÉDENBORG IV 13
-194 -
de certains hommes et de certains écrits, mais il'
définit strictement, minutieusement cette inspira-
tion. II ne considère comme inspirés que les livres
qui renferment un sens spirituel, et il explique très
clairement en quoi ce sens spirituel consiste. Seuls
les livres inspirés ont, selon lui, le droit de faire
partie du Canon ou de la Parole de Dieu; les autres,
quelque édifiants qu'ils puissent être, n'appartien-
nent réellement pas à la Bible des disciples du
Christ.
Ainsi se trouvent réglées, en vertu de principes
simples et catégoriques, plusieurs questions fonda-
mentales que la théologie contemporaine laisse in-
décises, et dont la solution est pourtant nécessaire
tant à la vie de l'âme individuelle qu'à celle de la
communauté. Ces principes généraux permettent de
se prononcer sur une foule de problèmes particu-
liers qui semblaient inextricables. Ils jettent notam-
ment du jour sur tout ce qui concerne l'Apoca-
lypse.
* *
II ne s'agit plus de la dispute entre Prétéristes,
Continus, Futuristes simples et Futuristes extrêmes,
d'interprétation historique, synchronistique ou cy-
cliste; il ne s'agit plus de découvrir la date où com-
mence le Millennium, le personnage désigné par la
Bête (Néron, le pape, Luther ou Napoléon), les si-
gnes de la fin du monde, etc., etc. Le sens interne
vient tout changer. Il prime les applications maté-
rielles et nous élève au-dessus des préoccupations
. 195 -
inférieures. II a trait au vrai et au bien, à la foi et à
la charité, aux intérêts de l'Eglise et du Ciel, en un
mot au règne de Dieu. L'ouvrage n'est pas seule-
ment symbolique, ce qui est évident, mais son sym-
bolisme se rapporte uniquement aux choses spiri-
tuelles. Les puissances terrestres, les royaumes et
les empires, ne sont que l'emblême des puissances
célestes et infernales, dont la guerre constante a
pour théâtre notre globe et se terminera par le
triomphe du Seigneur.
Grâce à ce sens interne, qui devient l'essentiel,
la question de la réalité historiq ue de certains faits
perd beaucoup de son importance. Ainsi Swéden-
borg admet que les narrations de la Genèse jusqu'au
temps d'Abraham ne sont pas de l'histoire, mais en
quelque sorte des paraboles. Ces récits, comme les
événements postérieurs rapportés sur la nation issue
de Jacob, sont faits pour que nous en tirions leur
signification allégorique. Israël lui-même typifie
l'Eglise chrétienne, en tant du moins qu'elle sera
spirituelle. La Nouvelle Jérusalem, la cité sainte des-
cendant du Ciel d'auprès de Dieu, n'est autre chose
que la « Nouvelle Eglise» qui s'établit sur la terre
par l'ouverture du sens réel et càché de l'Ecriture
Sainte. C'est cette Eglise future, avec le dernier état
de l'Eglise précédente et le jugement dont celle-ci
sera frappée, qui forme l'unique sujet ,de l'Apoca-
lypse de Jean. Swédenborg l'affirme dans les termes
suivants:
«Dans l'Apocalypse il ne s'agit pas des états suc-
cessifs de l'Eglise, ni à plus forte raison des états
- 196-
successifs des royaumes, comme quelques-uns l'ont
,cru jusqu'à présent; mais, d'un bout à l'autre, il l'
-est question du dernier état de l'Eglise dans les
,Cieux et sur la terre, du jugement dernier qui aura
Heu alors, puis de la Nouvelle Eglise qui est laNou-
velle Jérusalem. Que cette Nouvelle Eglise soit la
fin (l'objet) de cet ouvrage, cela est évident. Voilà
pourquoi les choses mentionnées auparavant trai-
tent de l'état de l'Eglise tel qu'il est immédiatement
avant cette Eglise nouvelle. »

* * *
Du reste, Swédenborg ne se contente pas d'ap-
porter un principe nouveau d'interprétation qui
transforme l'exégése biblique, il prend la peine de
l'appliquer en détail à dés livres entiers. Il le fait
pour la Genèse et l'Exode dans les Arcanes célestes;
il le fait également pour l'Apocalypse, à laquelle il
a consacré deux grands ouvrages. L'Apocalypse
Expliquée selon le Sens spirituel forme sept volumes
in-8 o , quoiqu'elle laisse de côté trois chapitres et
demi de la fin '. L'Apocalypse Révélée, de moindres
proportions, a trois volumes in-12o • Swédenborg
dévoile « les arcanes qui y sont prédits, et qui jus-
qu'à présent ont été profondément cachés.» Sa
Préface se termine ainsi:
« Chacun peut voir que l'Apocalypse ne peut nul-
lement être expliquée, sinon par le Seigneur seul;
car chaque mot y contient des arcanes qui ne peu-
1 Elle ne va que jusqu'au 10G verset du chapitre XIX et n'a été
im{H"imée qu"après la mort de l'auteur.
-197 -
vent jamais être connus sans une révélation. C'est
pourquoi il a plu au Seigneur d'ouvrir la vue de
mon esprit et de m'instruire. Qu'on ne croie donc
pas que, dans ce traité, j'aie tiré quelque chose de
moi, ni de quelque ange; j'ai tout l'ecu du Seigneur
seul. » ,. ,.
*
J'ai lu, relu, médité ces deux ouvrages, et je dois
dire qu'ils contrastent fortement avec tout ce qu'on
a publié sur le même sujet. J'avais renoncé à lire
les commentaires sur l'Apocalypse, attendu qu'ils se
contredisaient les uns les autres et ne faisaient que
m'embrouiller. Mais, une fois que j'eus compris la
méthode herméneutique du Prophète du Nord, je
pris connaissance de son interprétation de ce livre
étrange, et je sentis que la vèrité ne pouvait être
que là. Si je ne me suis pas encore assimilé toutes
les explications de Swédenborg, je suis déjà con-
vaincu qu'il nous apporte la Clef de tous les mys-
tères de la Parole. La méthode historique est bonne,
mais elle ne nous donne pas cette Clef, comme l'i-
maginait Auguste Sabatier. Nous ne pouvons mieux
faire que de nous laisser instruire par le Voyant sué-
dois, de prendre connaissance de son exégèse; car,
même en admettant qu'il y a partout dans la Bible
un sens spirituel, encore ne saurions-nous pas le
découvrir nous-mêmes.
Dans tous les cas, - si vous me permettez d'ap-
porter ici mon témoignage, je suis persuadé que
l'Apocalypse est bien, selon son titre, une Révéla-
tion de Jésus-Christ, non un tissu de rêveries du vieil
-198 -
apôtre Jean', et que l'interprétation absolument
spirituelle qu'en donne Swédenborg est incompa-
rable.
Ecrits exclus.
Il vaut la peine de jeter maintenant un coup d'œil
sur les écrits que Swédenborg n'a pas admis dans
le Nouveau Testament. Ils sont au nombre de vingt-
deux et se divisent en deux classes: 1 0 un livre his-
torique, les Actes des Apôtres; 2° des livres d'ensei-
gnement et d'édification, les Epitres apostoliques,
ainsi nommées parce qu'elles ont été écrites par des
apôtres ou des hommes apostoliques de la première
époque.
Lcs Actes des Apôh·es.
Qnoique de la même main que le troisième Evan-
gile, les Actes sont exclus du nouveau Canon. Cela
prouve qu'aux yeux de Swédenborg l'inspiration
n'est pas attachée à la personne, mais à l'écrit, ou,
si vous voulez, qu'un croyant peut être inspiré pour
telle production de sa plume et non pour les autres.
Cette distinction découle du principe exégétique du
théologien scandinave.
On sait que ce livre manque à son nom. Il ne rap-
porte pas, comme on pourrait s'y attendre, l'his-
toire abrégée des Douze, ce que chacun d'eux a fait
pour l'évangélisation du monde, les pays où il a
exercé son ministère, l'endroit et le genre de sa
mort. Se rattachant à l'Evangile de Luc par un nou-
t J'ai entendu un excellent pasteur de l'Eglise libre exprimer cette
opinion dans la Société de théologie.
199 -
Ve\LU récit, plus circonstancié, de l'ascension du
Christ, il raconte la première Pentecôte chrétienne
et l'extension de l'Eglise jusqu'à l'an 64 au plus
tard; mais, après avoir montré que Pierre joua dans
les commencements le rôle principal, il raconte en
détail la conversion frappante de Saul de Tarse.
Devenu :'apôtre des Gentils, l'Apôtre par excellence,
Paul éclipse complètement les apôtres primitifs,
ceux que Jésus a choisis et préparés aux jours de sa
chair, ceux auxquels il a donné la mission de prê-
cher l'Evangile à toute créature.
On ne peut s'empêcher de déplorer cette dispari-
tion des Douze, qui avaient vécu pendant des années
dans l'intimité du Seigneur, tandis que Paul ne l'a-
vait connu qu'en esprit, plus tard et par des révéla-
tions personnelles. On sent que l'auteur était disci-
ple de Paul, son compagnon de voyages et de dan-
gers, son fervent admirateur, et qu'il voulait laisser,
en quelque sorte, une biographie de son maUre '.
D'origine hellénique, Luc ne parait pas avoir été
directement à l'école de Jésus-Christ. On l'accuse
d'avoir concilié dans les Actes des Apôtres deux
tendances qui, de fait, se seraient heurtées beaucoup
plus fortement: le point de vue étroit des judéo-
chrétiens, représenté par les Douze', et l'universa-
lisme de Paul.
l De là l'importance. exorbitante selon nous. qu'on attache aujour-
d'hui aux trois voyages de saint Paul; on les fait apprendre exacte-
ment par les enfants de nos Ecoles du Dimanche.
2 On sait que, dans le Cénacle apostolique, la place de Judas avait
été prise par Matthias, choisi par le sort sur la proposition de saint
Pierre.
- 200-
Quoi qu'il en soit de cette intention, il est incoo-
testable que l'auteur s'intéresse beaucoup plus vive-
ment à saint Paul qu'aux apôtres palestinien!" que,
subjugué par cette personnalité puissante, il '-eut la
faire vivre avec un relief exceptionnel aux yeux de
la postérité, tandis qu'il laisse absolument dans
l'ombre, sans même prononcer leur nom, les collè-
gues primitifs de Pierre, Jacques et Jean. Pour lui,
Paul est manifestement le héros de la première géné-
ration chrétienne, le grand fondateur des Eglises, le
plus hardi missionnaire du monde païen, l'homme
qui a le plus fait, à l'origine, pour répandre le chris-
tianisme jusqu'aux extrémités de la terre.

* * *
C'est grâce à ce traité historique, concentré sur
un apôtre postérieur aux Douze et indépendant à
leur égard, sur un apôtre au sens dérivé de ce mot,
c'est grâce aussi aux nombreuses EpUres dont nous
allons parler tout à l'heure, que Paul ajoué dans les
destinées de l'Eglise et joue maintenant encore un
rôle aussi considérable.
Ce rôle nous parait exagéré. En tout cas, les Actes
des Apôtres sont tout autre chose qu'une histoire
complète, impartiale, harmonique, des travaux ac-
complis par les quelques disciples auxquels le Sei-
gneur avait donné la mission de porter à tous les
hommes la bonne nouvelle du salut. Ce livre sans
doute est d'une lecture singulièrement instructive,
édifiante et captivante, il peut rendre et rendra tou-
- 201-
jours de vrais services, mais il ne doit pas être mis.
au même rang que le troisième Evangile. Il ne nous.
place pas directement en face de Jésus-Christ, la
Parole incarnée, il ne nous fait pas entendre sa voix.
II ouvre la série des histoires ecclésiastiques, dont
aucune n'est divinement inspirée, mais qui toutes.
nous apportent des informations sur l'établissement.
du règne de Dieu.
Les EpUres.
Les Epîtres apostoliques, au nombre de trente-
cinq, sont toutes éliminées du Canon de la Nouvelle
Eglise, non parce qu'elles correspondent aux Hagio-
graphes de l'Ancien Testament (les Psaumes ont été
conservés), mais en vertu du principe herméneu-
tique de Swédenborg. Il s'explique là-dessus avec
une parfaite clarté:
« Quant aux écrits des apôtres et de Paul, dit-il,
je ne les ai pas cités dans les Arcanes célestes; car
ce sont des livres doctrinaux, qui par conséquent
n'ont pas été composés dans le style de la Parole ....
Ils furent écrits par les apôtres de telle sorte que la
nouvelle Eglise chrétienne pût commencer par eux.
Des sujets de doctrine ne pouvaient être traités dans
le style de la Parole, mais devaient s'exprimer de
manière à ce qu'on les comprît plus aisément et plus.
à fond. Les écrits apostoliques n'en sont pas moins.·
de bons livres de l'Eglise, insistant sur la charité et
sur la foi qui en découle aussi énergiquement que
le Seigneur l'a fait lui-même dans les Evangiles et
-202 -
.dans le Livre de la Révélation, comme peut le voir
,avec évidence quiconque, en lisant les Epttres,
,dirige son attention sur ces points-là.»

Les EpUres de Paul.


Les treize EpUres de Paul occupent la premlere
-et la plus grande place dans cette catégorie d'écrits.
Elles ne sont pas rangées dans notre recueil selon
la date de leur composition. Voici quel me parait
-être leur ordre chronologique:
'i!me voyage.
Années
1. 1 Thessaloniciens !
Corinthe, 1 1/. an 54
2. 2 id. j
3"" voyage.
3. Galates Ephèse, 3 ans 55-58
4. Tite Corinthe 56
5. 1 Timothée id. 57
'6. 1 Corinthiens Ephèse 57
7. 2 id. Macédoine 57
'8. Romains Corinthe, 3 mois 58
Captivité de Césarée.
9. Ephésiens ~
~O. Colossiens . 61
U. Philémon

Captivité de Rome.
12. 2 Timothée 1
63
13. Philippiens 5
- 203-
Je regarde comme une fable la seconde captivité
de Paul à Rome. Suivant une tradition vraisem-
blable, il y mourut martyr sous l'empereur Néron,
l'an 64 de notre ère.

* * *
Saint Paul est le seul des hommes apostoliques
qui nous soit bien connu, tant par les Actes que par
un certain nombres d'écrits authentiques. Le Nou-
veau Testament renferme treize lettres de lui. Les
quatre plus importantes (Galates, 1 et 2 Corinthiens,
Romains) sont inattaquables; six autres (1 et 2 Thes-
saloniciens, Ephésiens, Colossiens, Philémon, Phi-
lippiens), malgré les objections qu'elles soulèvent,
sont reconnues authentiques par la critique impar-
tiale; «les trois dernières, au contraire, dites Epî-
tres Pastorales, adressées à Timothée et à Tite, sont
assez généralement regardées aujourd'hui comme
des fruits postérieurs de l'école paulinienne '. D

* * *
Ces lettres contrastent étrangement avec les Evan-
giles, dont les auteurs disparaissent tout à fait der-
rière leur unique héros, et même avec les Actes, où
Luc, en narrateur humble et objectif, continue à
cacher sa personne. Paul agit tout autrement. Il est
vrai qu'au lieu d'une histoire il écrit de simples let-
tres; aussi l'y voyons·nous aussi personnel, aussi
subjectif que possible. Qu'il s'adresse aux Eglises
qu'il a fondées ou à des individus qu'il aime, il
1 Encyclopédie Lichtenberger. Art. Paul, par Aug. Sabatier.
- 204-
exprime franchement ses pensées, ses sentiments,
ses impressions, il se livre tout entier.
Sans doute il se sent animé de l'Esprit de Christ,
et en est d'autant plus heureux qu'il a jadis persé-
cuté les chrétiens. Sans doute il tient énormément
à son apostolat et à l'autorité qu'elle lui donne; il Y
tient d'autant plus qu'i! n'est pas «apôtre» dans le
même sens que les Douze, et qu'on lui conteste ce
titre à cause de l'apparente infériorité de sa position.
Mais, malgré cette prétention qu'il affiche d'une
manière un peu fatigante, il n'a jamais l'air de croire
que ses Epîtres soient le produit d'une inspiration
particulière, et méritent de prendre place dans un
recueil sacré analogue à celui de l'ancienne alliance.

* * *
Vous m'objecterez peut-être: «Il distingue pour-
tant entre la parole de Jésus-Christ et son opmlOn
personnelle.}) Je réponds: C'est vrai, mais regar-
dons-y de plus près.
«A ceux qui sont mariés, dit-il, j'ordonne, non
pas moi, mais le Seigneur, que la femme ne se sépare
pas de son mari et que le mari ne répudie point sa
femme'." Mais il ne se fonde nullement sur une
révélation qu'i! aurait reçue à ce sujet. Il rappelle
simplement un principe général, connu de tous et
que Matthieu met deux fois dans la bouche du
Christ'.
« Pour ce qui est des vierges, je n'ai point de com-
1 1 Cor. 7 : 10.
2 Matth. 5 : 3~, 19 : 9.
- 205-
mandement du Seigneur, écrit-il un peu plus loin;
mais je donne un conseil, et par la miséricorde du
Seigneur je suis digne de confiance'.» Ce conseil
quel est-il? De ne pas se marier. L'apôtre céliba-
taire, qu'une femme et des enfants auraient certai-
nement entravé dans sa vie errante, préfère le céli-
bat au mariage, et il voudrait charitablement que
tous fussent comme lui. «Celui qui marie sa fille
fait bien, mais celui qui ne la marie pas fait mieux. »
Il appuie cet avis sur l'observation suivante: «Celui
qui n'est pas marié s'occupe des choses du Seigneur,
cherchant à plaire au Seigneur; mais celui qui est
marié s'occupe des choses du monde, cherchant à
plaire à sa femme. De même, il y a cette différence
entre la femme mariée et la vierge: celle qui n'est
pas mariée s'occupe des choses du Seigneur, pour
être sainte de corps et d'espl'it; mais celle qui est
mariée s'occupe des choses du monde, cherchant à
plaire à son mari.» Ce conseil n'a guère été suivi
jusqu'à présent par les pasteurs protestants, et
encore moins, si possrble, par nos missionnaires,
dont la vie ressemble davantage à celle de l'apôtre
des Gentils. Presque tous semblent considérer le
mariage comme un devoir, sinon comme une néces-
sité.
* * *
Les lettres de saint Paul sont des écrits de cir-
constance, destinés à remplacer la parole vivante et
à ètendre jusqu'aux absents l'influence qu'il exer-
1 1 COT. 7 : 25.
- 206-
çait autour de lui. Même les plus importantes au
point de vue dogmatique ont une partie, parfois
longue, consacrée aux exhortations, aux avertisse-
ments, aux encouragements, aux consolations, bref
aux rapports personnels avec les destinataires.
L'Epltre à Philémon a été appelée un «court bil-
let» de «vingt lignes:o. Elle a en réalité vingt-cinq
versets; c'est assurément très peu pour un livre
canonique. Elle est d'un prix infini, nous dit-on,
puisqu'elle nous montre «ce qu'était Paul dans le
commerce de la vie intime et de l'amitié. Partout
ailleurs nous le voyons dans le feu de l'action ou de
la lutte, cuirassé de logique et hérissé d'arguments.
Il apparaît ici au repos, dans l'abandon et la joie du
foyer, dans l'expansion douce d'une affection sans
inquiétude. On l'entend causer, si je puis ainsi dire,
et sa parole est tout aiguisée d'esprit et trempée de
sentiment. L'émotion est dans son cœur et le sou-
rire sur ses lèvres. Rien n'est touchant comme la
petite histoire qui lui mit la plume à la main . ."
Après avoir rappelé cette petite histoire et l'ai-
mable intervention de Paul en faveur de l'esclave
fugitif, Sabatier, - car c'est lui que je cite, - con-
clut ainsi: «Voilà le vrai principe chrétien, d'où
devait sortir t6t ou tard l'abolition même de l'escla-
vage.»
II est intéressant d'àvoir ce renseignement nou-
veau sur le caractère de Paul, comme il est intéres-
sant de savoir que le grand évangéliste avait laissé
son manteau à Troas et désirait que Timothée le lui
apportât à Rome avant l'hiver, ce qui donne à pen-
-207 -
ser qu'il n'en avait pas d'autre. Cependant nous pou-
vons nous passer de ces détails; d'autres biogra-
phies nous en fournissent de semblables, et au con-
traire nous en manquons sur Jésus-Christ, qui nous.
importe plus que saint Paul. Il n'est besoin, en tout
cas, d'aucune inspiration divine pour les détails
individuels et familiers qui abondent dans ces Epl-
tres.
* * *
Que dirons-nous maintenant des nombreux cha-
pitres qui contiennent un enseignement doctrinal?
Les Romains et les Galates développent le point de
vue de Paul sur la Loi et sur la grâce, sur la foi jus-
tifiante, le salut des Gentils et des Juifs; les Corin-
thiens annoncent la résurrection des fidèles avec un
corps spirituel, et la demeure céleste qui nous.
attend dans le monde invisible; les Thessaloniciens
s'occupent d'eschatologie, etc. Tout cela sans doute
est très important; mais il n'y a rien là de nouveau,
sauf les opinions de l'écrivain, l'interprétation q!1'il
donne, à ses périls et risques, des paroles de Jésus
relatées dans nos Evangiles. C'est un essai de théo-
logie, la plus ancienne des dogmatiques.

* * *
Cette dogmatique est-e11e absolument juste, est-
elle normative pour tous les temps? Je ne pense pas.
qu'aucun de vous oserait le soutenir. Paul annonce,
par exemple, aux Thessaloniciens que "Dieu ramè-
nera par Jésus et avec lui ceux qui sont morts.» II
ajoute: «Voici, en effet, ce que nous vous déclarons.
- 208-
pa>' la parole du Seigneur: nous, les vivants, qui
serons restés jusqu'à l'avénement du Seigneur, nous
ne devancerons pas ceux qui seront morts. Car le
Seigneur lui-même, à un signal donné, à la voix
,(l'un archange et au son de la trompette de Dieu, des-
,cendra du ciel; et ceux qui seront morts en Christ
ressusciteront premièrement. Ensuite nous, les vi-
vants, restés sur la terre, nous serons enlevés tous
,ensemble avec eux au milieu des nuées, à la rencon-
:tre du Seigneur, dans les ail's, et ainsi nous serons
:toujours avec le Seigneur. ,.
L'apôtre est si certain de ce qu'i! annonce qu'il
le donne pour une révélation positive; cependant il
s'est trompé! Le Fils de l'Homme n'est point revenu
sur les nuages; Paul et ses contemporains n'ont
point été enlevés à sa rencontre dans les airs pour
'partager son règne. Dix-huit siècles ont passé dès
lors, et ces événements ne se sont pas réalisés. Ceux
,des chrétiens qui savent réfléchir en ont conclu que
toutes les prédictions de ce genre doivent être enten-
,dues dans un sens symbolique, et ce sens, le Pro-
phète du Nord l'expose clairement. Saint Paul a eu
le tort de répéter ces prophéties en les prenant au
pied de la lettre et d'en tirer des applications
fausses; il a partagé l'erreur de son temps, ne sa-
,chant pas s'élever à la pure spiritualité de l'Evan-
gile.
Cela n'est pas étonnant, mais cela nous empêche
de le placer àla même hauteur que le Christ, dont il
reconnaissait d'ailleurs l'infinie supériorité. C'est
par une aberration d'esprit que certains protestants
-209-
l'ont regardé, pratiquement du moins, comme un
docteur plus important que Jésus-Christ, et que
d'autres critiques l'ont tenu pour le vrai fondateur
du christianisme. Ce qui est incontestable, c'est qu'il
a fait la Réformation et qu'il est l'apôtre de tous les
réformés. Cela ne prouve nullement qu'il ait com-
pris dans toute son étendue la religion parfaite, que
le Sauveur avait enseignée et mise en pratique. Les
lacunes et les exagérations de la Réforme, ses taches
et ses défaillances, nous semblent au contraire im-
putables, en quelque mesure, aux idées, aux argu-
ments, aux expressions méme propres à saint Paul.
L'abandon général d'une grande partie de la dog-
lllatique des confessions de foi du seizième siècle
est la meilleure preuve que la conception pauli-
nienne ne suffit pas à toutes les époques, ne répond
pas aux besoins de toutes les intelligences.

* *
Quant aux prédictions eschatologiques de Paul,
que je mentionnais tout à l'heure, sans doute il les
a modifiées, sinon rétractées dans la seconde Epltre
aux Thessaloniciens, en disant: «Pour ce qui re-
garde l'avènement de notre Seigneur Jésus-Christ
et notre réunion avec lui, nous vous prions, frères,
ne vous laissez pas si promptement troubler l'es-
prit, ni alarmer par une prétendue inspiration, ou
par quelque parole, ou quelque lettre qui nous
serait altriuuée, comme si le jour du Seigneur était
prochE'. Que nul ne vous séduise en aucune ma-
nière 1 Car il faut qu'auparavant l'apostasie soit arri-
SWÉDENBORG IV U,
- 210-
vée et qu'on ait vu paraître l'homme de l'iniquité,
le fils de la perdition, l'adversaire qui s'élève au-des-
sus de tout ce qu'on appelle Dieu ou qu'on adore,
jusqu'à s'asseoir dans le temple de Dieu, se faisant
• passer lui-même pour Dieu. l>
Bien que ces deux lettres aient été écrites à peu
de temps d'intervalle, dans le séjour de dix-huit
mois que le grand missionnaire fit à Corinthe, son
enseignement a notablement changé. Il ne s'agit
plus de l'enlèvement de Paul et de ses contempo-
rains dans les airs à la rencontre du Seigneur venant
sur les nuées; il faut attendre auparavant l'arrivée
de l'An ti-Christ, la révolte universelle, la suprême
profanation. On reconnaît aujourd'hui que les vues
théologiques de l'écrivain se sont modifiées au cours
de son apostolat; elles deviennent toujours plus
larges, plus élevées, plus spirituelles, plus con-
formes à la pensée du Christ. Il en est de même de
sa morale.
Cette évolution est donc parfaitement légitime et
constitue un visible progrès. Elle ne contredit pas
moins, de la façon la plus catégorique, l'idée que
les EpUres de l'apôtre sont divinement inspirées et
dignes de prendre place dans le Canon sacré.
CINQUIÈME LEÇON
Paul et la soumission aux autorités. Son regret à propos
d~une de ses EpUres. Influence considérable, mais pas infail-
libilité. EpUre aux Hébreu::c. Son but. Nous lui attribuons
plus de valeur que nos coreligionnaires. Le reste des Epi-
tr~. Titre inexact des EpUres catholiques. Auteur et
nature de l'EpUre de Jacques. Deux types du christia-
nisme au premier siècle. EpUres de Pierre. La Preulière
est un Homologoumène; la critique rejette la Seconde.
EpUres de Jean. Authentiques. Brièveté des deux der-
nières. Explication humaine et faillible de la Révélation.
EpUre de Jude. Toujours contestée. Arguments de la cri-
tique interne. Résumé. Accord de la Haute Critique avec
Swédenborg. Là où il ya désaccord, c'est qu'clle ne com-
prend pas le caractère allégorique de la Révélation. Courage
et conséquence de notre auteur. Sans déprécier les livres
qu~il t!xclut, il exalte la Bible en la purifiant. Publication
récente du Canon de la Nouvelle Eglise.

Dans une de nos conférences apologétiques, un


socialiste libre-penseur a fait au christianisme une
grave objection, fondée sur le chapitre treize de
l'EpUre aux Romains. Saint Paul y recommande,
sans aucune restriction, la soumission aux puis-
sances constituées. Elles viennent, dit· il, de Dieu;
leur résister, c'est donc résister à Dieu et tomber
sous le coup du jugement. « Car ceux qui gouver-
nent ne sont pas à craindre pour les bonnes actions,
- 212-
mais pour les mauvaises. Veux-tu ne pas craindre
l'autorité? Fais le bien et tu auras son approbation ...
Tout ce chapitre est fort beau. Mais enseigne-t-il
la soumission passive? Il le semble bien, à s'en tenir
strictement aux termes de l'écrivain. En outre, l'ar-
gumentation que je viens de rappeler confond la
réalité avec l'idéal. Le magistrat porte assurément
le glaive pour notre bien; les malfaiteurs seuls de-
vraient avoir à redouter ce ministre de Dieu. Mais
en est-il toujours ainsi? La primitive Eglise, comme
son divin Chef, n'a-t-elle pas fait l'expérience qu'on
peut être puni pour avoir représenté la vérité, la
justice et la charité dans un Etat corrompu? Paul
lui-même n'a-t-i1 pas été emprisonné, emmené cap-
tif à Rome et décapité, par ordre du gouvernement
impérial, parce qu'il était un apôtre du Sauveur de
la famille humaine?
Il se faisait donc illusion sur l'état des choses, et
de nos jours, dans une société beaucoup pIns libre,
plus équitable et plus tolérante, nous n'oserions pas
nous approprier toutes ses assertions. Il semble vrai-
ment légitimer l'arbitraire des rois de droit divin, les
cruautés d'un Néron et les néfastes extravagances
d'un Caligula.
J'ai peine à croire sans doute que, s'il l'avait jugé
convenable, il n'eût pas ajouté à cette théorie toute
générale des réserves significatives. Cependant il me
paraît heureux qu'il ait soutenu cette thèse générale,
beaucoup plus importante que ses rares exceptions,
qui du reste s'entendent d'elles-mêmes.
S'il avait posé en principe le droit à la révolte, s'il
-213-
avait dit que le devoir de la soumission cesse dès
que l'Etat empiète sur le domaine de la conscience,
ç'eût été plus exact peut-être, plus complet, plus
capable de satisfaire l'homme moderne; mais il
aurait poussé les chrétiens dans une voie dange-
reuse, et la conséquence en eût été probablement la
destruction de l'Eglise naissante.
Tel qu'il est, ce chapitre treize fait plaisir aux
légitimistes, aux royalistes, aux conservateurs, tout
en scandalisant les démocrates, les radicaux, les
révolutionnaires. Il prête donc à la discussion, même
de la part de ceux qui admettent comme les obli-
geant tous les commandements de Jésus-Christ. Il
ne s'impose point à notre esprit comme les paroles
du Maitre. Ce serait déjà une raison suffisante pour
l'y subordonner nettement.
En résumé, le reproche adressé à Paul par les
socialistes militants n'est point mérité par le Sei-
gneur, qui appelait Hérode Antipas un « renard », et
qui même est considéré de nos jours comme « le pre-
mier des socialistes ». Laissons donc à l'ancien pha-
risien la responsabilité de ses opinions, et ne l'éle-
vons pas à la hauteur du Fils de l'Homme en con-
servant ses lettres dans le recueil biblique.

* * *
Il me reste à examiner un passage, qui, lorsque
j'étais très jeune, ébranla péniblement ma croyance
à la théopneustie de l'Ecriture, que je considérais
naturellement alors comme un tout indivisible; par
bonheur mes études de théologie m'amenèrent bien-
-214,-
tôt à comprendre que le Canon pouvait être revisé
dans toutes ses parties.
(/. Quoique je vous aie attristés par ma lettre, dit
saint Paul, je ne le regrette plus, bien que je l'aie
d'abord regretté, - car je vois que cette lettre vous
a attristés, ne fùt-ce que pour un moment; - je me
réjouis à cette heure non pas de ce que vous avez été
attristés, mais de ce que votre tristesse vous a portés
à la repentance; car vous avez été attristés selon
Dieu, de manière à n'éprouver aucun préjudice de
notre part. En effet, la tristesse selon Dieu produit
un repentir salutaire, qu'on ne regrette jamais, au
lieu que la tristesse du monde produit la mortt. »
Comment, me demandais-je, saint Paul a-t-il pu
regretter ou se repentir d'avoir écrit une lettre divi-
nement inspirée? Cela me paraissait impossible et
je le crois encore. Quant à ceux qui veulent concilier
ce regret avec la théopneustie, ils doivent enlever à
ce dernier terme tout sens spécifique, exact, rigou-
reux, rompre avec la définition qu'en donna le
synode de Dordrecht et que conservèrent, au milieu
du dix-neuvième siècle, des docteurs tels que Gaus-
sen, Malan et Merle d'Aubigné. Ce n'est plus le
dogme protestant de l'inspiration, tenu longtemps
pour fondamental; en maintenant le mot, on aban-
donne la chose. Il serait plus logique et plus franc
de mettre le vocabulaire en harmonie avec les con-
victions.
t t Cor 7: 8-10.
,.
* *
-215-
Je désire être bien compris. Les observations pré-
cédentes n'ont aucunement pour but de refuser iL
saint Paul l'admiration qui lui est due. Profondé-
ment chrétien, il s'intitule apôtre de Jésus-Christ et
il l'est certainement, quoique dans un autre sens
que les Douze; il dit avoir « travaillé beaucoup plus
qu'eux tous lI, et cela nous semble vrai. En tous cas,
i! a déployé une activité infatigable pour gagner les
Juifs et les Grecs iL son Maitre, il a semé des Eglises
en Asie-Mineure, en Macédoine, en Grèce et jusque
dans la capitale du monde, et il a creusé dans l'his-
toire un ineffaçable sillon. Pour l'influence qu'il a
exercée, deux hommes seuls, - Pierre et Jean, -
peuvent lui être comparés. Encore est-il plus pen-
seur que Pierre et plus organisateur que Jean. Théo-
logien dans l'âme, il a le premier assez médité les
vérités nouvelles pour les exposer didactiquement et
en former un corps de doctrines. Avec cela jamais
sec, jamais pédant; sa théologie est vécue, vivante,
chaleureuse. Son argumentation est pleine de mots
iL l'emporte-pièce, de paradoxes lumineux; elle
alterne avec des directions pastorales d'une remar-
quable sagesse, avec les effusions du cœur le plus
délicat et avec des morceaux d'une sublime élo-
quence. Paul, en un mot, est un apôtre de génie.
Cela suffit pour qu'il puisse dire « mon Evangile li,
affirmer qn'il n'altère ni ne falsifie la Parole du Sei-
gneur, mais qu'il la prêche avec pureté, et s'écrier:
co Or j'estime avoir, moi aussi, l'Esprit de Dieu 1 ,.
Cela ne suffit pas pour que nous donnions à ses let-
tres un brevet d'infaillibilité, pour que nous en
-216-
fassions des règles de la foi et de la vie, en les intro-
duisant dans le Nouveau Testament. Nombre de
prédicateurs pou ....aient se vanter, en aussi bonne
conscience que lui, de leur fidélité à la Parole de
Dieu, et leurs discours ont souvent réveillé, con-
verti, sanctifié les pécheurs; nous n'en concluons
pas que leurs meilleu ..s sermons méritent d'être
admis dans l'Ecriture Sainte. Un pasteur du canton
de Vaud, mort il ya bien des années, désirait qu'on
enrichit la Bible de beaux passages empruntés aux
grands écrivains de notre époque, tels que Lamar-
tine et Victor Hugo. Cette suggestion n'a pas eu de
succès. Nulle part on ne songe à grossir le Canon;
Swédenborg le diminue, au contraire, en expliquant
d'une façon claire et précise en quoi l'inspiration
consiste.
II ne nous prive point par là des EpUres apos-
toliques, car nous pouvons coutinuer à les lire avec
édification; il cite fréquemment lui-même celles de
saint Paul" preuve qu'il savait les apprécier. Mais
par cette simplification inattendue il rend un grand
service à la théologie, aux simples fidèles, par con-
séquent à la cause du vrai christianisme.

L'Epître aux Hébreux.


II est reconnu de nos jours que l'EpUre aux Hé-
breux n'a pas été écrite par saint Paul, quoiqu'elle
se rattache certainement à sa théologie. On l'a suc-
1 Il les cite toutes les treize, même la lettre à Philémon. et en étu-
die les principaux versets.
- 217-
cessivement attribuée à Barnabas, à Clément Ro-
main, à Luc, à Silas, à Apollos. Cette dernière sup-
position, faite par Luther, est tout à fait vraisem-
blable. Juif d'Alexandrie converti au Seigneur,
l'éloquent Apollos se fit instruire plus exactement
par Aquilas et Priscille et eut des rapports avec
Paul, sans toutefois se placer sous sa dépendance.
Il appartenait ainsi à la seconde génération chré-
tienne, qui ne connut pas Jésus-Christ.
Il doit avoir composé son Epitre après la mort de
l'apôtre des gentils et avant le siège de Jérusalem,
de 67 à 69 de notre ère. Les Hébreux auxquels il
s'adresse l'araissent être plus spécialement les Juifs
palestiniens, sans exclusion des Israélites de la Dis-
persion. La situation à laquelle cette lettre répond
est décrite comme suit par Gustave Meyer:
" Quand les colonnes de l'Eglise eurent disparu,
que le vent de la persécution souffla, plusieurs mem-
bres de l'Eglise de Jérusalem se relâchèrent; ils
furent moins charitables et moins larges; peu à peu
ils en vinrent à délaisser les assemblées des chré-
tiens, à mettre sur le même pied l'ancienne et la nou-
velle alliance, comme ces ritualistes qui regrettent
de n'être pas nés au sein de l'Eglise de Rome, comme
ces protestants qui tiennent le protestantisme et le
catholicisme pour deux expressions plus ou moins
parfaites, mais l'une et l'autre légitimes, de la vérité
chrétienne. L'EpUre aux Hébreux a été composée
pour redresser les erreurs de doctrine et de conduite
qui s'étaient fait jour à Jérusalem t. "
, EnCJIclopédie Liebteoberger. Article lIébrBUfJ:.
- 218-
Dans ces treize chapitres, l'auteur a pour but de
faire voir combien la dispensation de la grâce et de
,a vérité l'emporte sur celle de la loi et des figures.
Il le fait avec logique, avec talent, dans un style
beaucoup plus pur que celui de Paul, mais avec la
méms chaleur, la même préoccupation du bien des
âmes. Son procédé est le symbolisme. Il voit partout
dans la religion de l'Ancien Testament des types, des
images prophétiques du Seigneur et du culte infini-
ment supérieur qu'il est venu fonder. Nous ne dirons
pas seulement, avec Gustave Meyer, «qu'il interpréte
les textes de l'Ecriture suivant les procédés de l'exé-
gèse contemporaine; » nous ajouterons que cette
méthode nous paraît juste en somme. L'allégorisa-
tion a pour elle l'autorité de Jésus-Christ; et si l'on
m'objecte que le Seigneur s'est accommodé aux pré-
jugés de son époque, j'ai de fortes raisons pour n'être
pas de cet avis. Constatons simplement ici que
l'EpUre aux Hébrenx ne fait nullement exception,
qn'elle est au contraire en parfait accord avec le
reste du Nouveau Testament, quand elle donne aux
hommes, aux choses, aux institutions, aux cérémo-
nies de l'économie israélite un sens allégorique et
spirituel.
Nous n'en concluons pourtant pas que cette lettre
mérite une place dans le Canon, comme le veulent
catholiques et protestants. " L'Epître aux Hébreux a
une grande valeur religieuse, - je cite encore Gus-
tave Meyer. - Sans parler de la beauté du style qui
s'élève parfois jusqu'à l'éloquence, elle met en pleine
lumière l'humanité et la divinité du Christ, elle fait
- 219-
de la Rédemption un drame grandiose qui s'achève
dans les cieux, elle mar'que dans l'histoire une date
importante, elle constitue l'un des joyaux du riche
écrin de l'Ecriture Sainte. »
Autant que le théologien de Paris j'admire cette
Epltre pour les qualités qui la distinguent; mais,
égalât-elle ou dépassât-elle les écrits de Paul, - ce
qui n'est pas l'opinion coulmune, - encore n'au-
rions-nous aucune raison de ('élever au rang de
Parole de Dieu. Pour en faire « ('un des joyaux du
riche écrin de l'Ecriture Sainte », il faut renoncer à
toute idée quelque peu distincte et positive de l'ins-
piration. renoncer pour toujours à posséder une
Bible qui soit réellement et exclusivement l'organe
d'une Révélation divine. Infidèle à ses origines, le
protestantisme en est malheureusement arrivé là.
Un contraste me paraît ici digne d'être relevé. Les
uns les réformés de toute nuance - croient à
l'inspiration de l'Epîlre anx Hébreux, tout en re-
poussant son exégèse symbolique; les autres -
Swédenborg et ses disciples - lui dénient toute
inspiration spéciale et acceptent son enseignement
essentiel, savoir le sens interne qu'elle attribue à
l'Ancien Testament. Ainsi nous donnons en rêalité
plus de valeur que nos coreligionnaires à cette re-
marquable lettre.

Le reste des Epîtres.


Il nous reste à dire quelques mots des sept der-
nières Epltres, dont l'une est attribuée à Jacques,
deux à Pierre, trois à Jean et l'autre à Jude. On leur
- 220-
donne le nom d'EpUres catholiques: titre inexact, car
deux d'entre elles sont adressées à des particuliers.

L'EpUre de Jacques.
« Cette lettre, qui se présente en tête des Epîtres
catholiques, a eu la plus singulière fortune et offre
aujourd'hui encore à la critique une énigme impé-
nétrable. Date et lieu d'origine, nom de l'auteur, son
attitude vis-à-vis de saint Paul, le but de sa lettre, le
cercle de ses lecteurs, son droit à la canonicité: tout
autant de questions sur lesquelles la discussion est
toujours ouverte et dont on a donné dans tous les
temps les solutions les plus variées t . D
L'Eglise l'a reconnue tardivement, et tout le
monde sait que Luther l'appelait une « Epître de
paille ». Les critiques lui sont de nos jours plus
favorables. Selon toute vraisemblance elle est de
Jacques le Juste, frère aîné du Seigneur, c'est-à-dire
fils de Joseph et d'une autre mère. Se considérant
comme chef de famille après la mort de leur père~
il exerça d'abord sur Jésus une sorte de tutelle et
pensa qu'il avait perdu l'esprit. Non seulement il
ne crut pas à la mission divine de son cadet durant
la vie de celui-ci, mais il conserva jusqu'à la fin une
espèce de religion très différente de la sienne.
Converti, comme Saul de Tarse, par une appari-
tion du Christ ressuscité, il entra dans le cercle des
disciples et y prit bientôt la première place. Il pré-
sida le synode de Jérusalem et fut l'une des trois
1 Encyclopédie Lichtenbercer. Art. Jacques par A. Sabatier.
- 221-
« colonnes II de l'Eglise primitive. Il n'était guére
moins populaire chez les Juifs que chez les chré-
tiens. Peu aprés le départ de Paul pour Rome, il
subit le martyre prés du temple par la lapidation.
Au milieu du second siécle, Hégésippe en a tracé'
le portrait suivant, embelli par la légende: « Il était
saint dés le ventre de sa mére; il ne but jamais ni
vin, ni liqueur fermentée, et ne mangea que des
légumes dur'ant toute sa vie, Jamais le rasoir ne
passa sur sa tête; il ne s'oignait point d'huile et ne
se baignait jamais, A lui seul il était permis d'entrer
dans le lieu saint; il était vêtu de lin. On le rencon-
trait seul dans le temple, à genoux, priant Dieu
pour les péchés du peuple. 11 restait si longtemps à
genoux, priant Dieu pour le salut des siens, que ses
genoux étaient devenus calleux et bossus comme
ceux des chameaux. Sa sainteté extraordinaire l'avait
faitnommedeJusteet Obliam, Rempart du peuple.»
Notre EpUre porte le cachet du judéo-christia-
nisme le plus accentué. Pleine de réminiscences des
discours du Sauveur, en particulier du Sermon sur
la montagne, elle poursuit un but exclusivement
pratique et moral. L'Evangile est pour elle l'accom-
plissement de la loi dans ce qu'elle a de profond et
de permanent, sans aucun souci des rites et des
cérémonies. Cette loi morale est la Parole de Dieu
implantée dans le coeur de l'homme et y devient
« une loi de liberté D.
Jacques ne discute pas des idées, ne fait pas de la
théologie, n'établit aucune théorie de la Rédemption;
il combat les vices : l'avarice, l'orgueil, l'amour du
- 222-
monde. Très sévère pour le riche oppresseur, il fait
penser à ces familles sacerdotales, à ces sadducéens,
qui n'ont pu supporter la censure de Jésus et qui ne
supporteront pas la sienne. De là sa mort sanglante.
On a cru que, dans cette lettre, Jacques a l'inten-
tion de combattre Paul en opposant à la justification
par la foi le salut par les œuvres. C'était aller trop
loin; on le reconnait généralement. Les deux écri-
vains donnent aux mots « foi » et « œuvres 1> une
signification différente. L'un est plus théorique,
l'autre plus pratique. Jacques craint qu'on n'abuse
de cette affirmation de l'EpUre aux Romains:
« L'homme est justifié par la foi sans les œuvres de
la loi. » Il réplique: « L'homme est jnstifié par les
œuvres, et non par la foi seulement. » Mais il entend
les œuvres de la foi, celles que Paul n'a garde
de récuser, bien au contraire. Les deux auteurs
sont donc d'accord sur le fond des choses; mais leur
langage, opposé en apparence, accuse une diver-
gence fondamentale de point de vue. Ce sont deux
genres d'esprit contraires, les deux types essentiels
du christianisme au premier siècle.
Si nous avions à nous prononcer entre ces deux
conceptions, nous donnerions la préférence à Paul,
sans d'ailleurs nous détourner de Jacques, dont l'im-
portance a été trop méconnue au sein du protestan-
tisme. Pourtant ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ce
qne nous voulons relever surtout, c'est que Jacques
ne nous apporte pas l'Evangile même, mais, comme
Paul, une explication spéciale de l'Evangile. Il est le
représentant le plus fidèle du christianisme sincère,
-223 -
mais encore judaïsant de l'Eglise de Jérusalem avant
la destruction du temple; tandis que Paul, élevé
dans le monde grec, Paul penseur et dogmaticien, a
fait de l'enseignement de Jésus un systéme théolo-
gique, système plus libre, plus vaste, plus spirituel,
que l'Eglise a regardé de bonne heure, et qu'elle
regarde encore aujourd'hui, comme la base et la
norme de l'orthodoxie.
D'après Swédenborg, - et j'espére que vous lui
donnez raison, -ces explications et ces applications
de l'Evangile faites à des points de vue particuliers,
intéressants mais contestables, tous ces essais de
théologie spéculative ou appliquée, remontant à l'âge
apostolique, sont dépourvus de l'autorité souveraine
des paroles du Rédempteur que nous ont transmises
les quatre Evangiles et l'Apocalypse.

Les EpUres de Pierre.


Plus j'avance, moins il est besoin d'insister. L'apô-
tre Pierre, toujours indiqué le premier dans la liste
des Douze, a Joué, vous le savez, un rÔle éminent à
l'origine de l'Eglise. Deux Epitres catholiques por-
tent son nom; il s'agit de savoir si elles en ont le
droit.
Nous n'aimons pas à suspecter la bonne foi d'écri-
vains qui paraissent pieux; c'est néanmoins un de-
voir d'examiner sérieusement ce qu'on a dit pour et
contre l'authenticité des livres sujets à contestation.
La Première EpUre de Pierre a en sa faveur les
plus anciens témoignages. Elle a toujours été mise
- 224
au nombre des Homoloyoumènes du Nouveau Testa-
ment, c'est-à-dire des livres universellement reçus_
D'autre part la critique interne, en l'étudiant à la
loupe, se moutre fort embarrassée au sujet de son
authenticité. Les uns finissent par la nier; la plu-
part l'acceptent encore.
Il en est autrement de la Seconde EpUre. En de-
hors de l'orthodoxie stricte, son authenticité ne
trouve plus guère de défenseurs. Et cette fois la tra-
dition sert de fondement à la critique. Cette EpUre
n'est pas mentionnée avant le troisième siècle. Ori-
gène, qui la connait, la tient pour douteuse, et
Eusèbe ne la place pas dans le Canon. On la consi-
dère aujourd'hui comme postérieure à l'EpUre de
Jude, à laquelle elle Ilurait fait de nombreux em-
prunts. On déclare aussi qu'elle diffère entièrement
de la Première de Pierre par les pensées, par le style
et par la façon de citer l'Ancien Testament.
Pour toutes ces raisons, il est difficile de la regarder
comme authentique. Or c'est d'aulant plus grave que
l'auteur se donne expressément pour« Simon Pierre,
serviteur et apôtre de Jésus-Christ », dont il assure
Il avoir vu la majesté de ses propres yeux. Car,

ajoute-t·il, il reçut honneur et gloi"e de la part de


Dieu son Père, lorsque la Majesté suprême lui
adressa cette parole: Cel'ui-ci est mon fils bien-ai ...é,
en qui j'ai mis toute mon affection. Nous-mêmes,
nous avons entendu cette voix venant du ciel, quand
nous étions avec lui sur la sainte montagne. D Il
veut donc faire croire qu'il était l'un des trois disci-
ples qui eurent le privilège d'assister à la transllgu-
- 225-
ration. Si ce n'était pas vrai, si, le sachant et le vou-
lant, notre écrivain s'était ainsi paré des plumes du
paon, ce procédé littéraire, en un sujet particulière-
ment sacré, ne me paraîtrait point innocent; je me
verrais forcé de le caractériser sévèrement, et je ne
saurais le concilier avec l'inspiration.
A supposer au contraire que cette Seconde EpUre
ne soit pas insérée dans le Nouveau Testament, la
question d'autheuticité perd beaucoup de son im-
portance; nous pouvons alors profiter des belles et
excellentes choses que contient cette lettre, sans
nous départir de nos habitudes critiques. Ainsi nous
trouverons peut-être que le passage suivant a l'air
d'être postérieur au temps de l'apôtre Pierre:
« Reconnaissez que la longanimité de notre Sei-
gneur sert à notre salut, comme Paul, notre frère
bien-aimé, vous l'a aussi écrit avec la sagesse qui lui
a été donnée. C'est ce qu'il fait dans toutes les lettres
où il parle de ces choses, et où il y a des passages
difficiles à comprendre, dont les esprits ignorants et
mal affermis tordent le sens, comme ils le font à
l'égard DES AUTRES ECRITURES, pour leur propre
perdition. » Certainement la primitive Eglise ne re-
gardait pas les EpUres de Paul, - pas plus d'ail-
leurs que les autres lettres apostoliques, - comme
partie intégrante des « Ecritures»; elle n'avait pas
encore formé le recueil que nous nommons le Nou-
veau Testament, et la Bible hébraïque, traduite en
grec par les Septante, était à ses yeux la seule col-
lection de livres ayant une divine autorité.

SWÉDENBORG IY 15
- 226-

Les EpUres de Jean.


L'authenticité des trois EpUres de Jean ne parait
pas douteuse. Il est vrai que la première ne porte
pas de signature; mais sa théologie et son style rap-
pellent trop le quatrième Evangile pour que nous
puissions l'attribuer à une autre plume qu'à celle
du disciple bien-aimé. Elle fut d'ailleurs connue dès
l'antiquité la plus haute, et rangée parmi les Homo-
logoumènes ou livres incontestés.
Les cinq chapitres de cette lettre sont remplis de
la moelle évangélique. Ils combattent le gnosticisme
naissant, qui se manifestait d'un côté comme Iiberti-
nisme mystique et immoral, de l'autre comme docé-
tisme i ou négation de l'humanité du Sauveur. Leur
idée inspiratrice est l'incarnation de la Parole de
vie, qui élève les croyants au-dessus du péché et les
unit à Dieu le Père. La richesse de cette communion
se révèle par l'amour, commandement nouveau qui
résume et accomplit toute la loi. Cette prédication
répétée a valu à Jean le titre d'" apôtre de l'amour D.
Les deux autres Epltres sont les écrits les plus
courts de la Bible entière. C'est probablement pour
cela qu'elles passèrent longtemps inaperçues, et
n'apparurent qu'à la fin du second siècle. Elles
n'ont cessé d'être suspectes jusqu'à saint Jérôme;
encore ce Père,à l'exemple d'Eusèbe, les met-il au
nombre des livres contestés (Antilégomènes).
1 De dokein, parattre. Les Docètes regardaient le corps du Christ
comme une simple apparence.
- 2Z7-
Il faut dire que dans leur suscription elles ne
portent pas le nom de Jean. L'auteur s'y désigne
simplement comme l'Ancien, appellation assez mys-
térieuse. La destinataire de la Seconde EpUre n'est
pas moins énigmatique. En effet, le premier verset
peut être traduit de trois manières: " L'Ancien à la
dame élue et à ses enfants, etc. », ou Cl L'Ancien à la
dame Eclecté D, enfin « L'Ancien à l'élue Kyria. »
Comme qu'on entende ces mots, nous ignorons qui
était cette dame. Sabatier croit y voir non une
femme réelle, mais une personnification: hypothèse
qui me paraît recherchée, bien qu'elle remonte à
Jérôme et à Clément d'Alexandrie. L'auteur s'adres-
serait à l'Eglise, Epouse du Seigneur (en grec Kyrios,
dont Kyria est le féminin), ou plutôt à une Eglise
locale, à la communauté dont faisaient partie Gaïus
et Diotrèphe, mentionnés dans la Troisième Epltre.
Quoi qu'il en soit de ces détails, la critique mo-
derne n'a aucune raison sérieuse pour dénier à
l'apôtre préféré du Maitre la paternité des deux
petites lettres qui nous occupent. Nous n'en avons
pas davantage pour les canoniser. Sans méconnaltl'e
à aucun degré le grand souffle chrétien qui pénètre
les trois EpUres de Jean, je ne puis leur attribuer
une valeur égale à celle du Quatrième Evangile ou
de l'Apocalypse. Je n'y trouve pas une Révélation
divine, celle de la nouvelle alliance que Jésus a
scellée de son sang; j'y trouve une explication
humaine, par conséquent faillible et contestable, de
cette Révélation.
- 228-

L'EpUre de Jude.
On a, je ne sais trop pourquoi, coutume de dire
l'Epître de Jude, au lieu de laisser à ce nom la forme
de Judas, comme on le fait d'ordinaire. Le Nouveau
Testament connaît trois Judas: 1 0 Le traitre qui livra
Jésus à ses ennemis. 2 0 Un autre apôtre Judas, sur-
nommé Lebbée et Thaddée. 3 0 Judas, frère de Jac-
ques, le premier évêque de Jérusalem, par consé-
quent aussi frère du Seigneur dans un sens large t.
C'est à ce troisième Judas, ou Jude, qu'on attribue
l'Epitre sus-nommée.
Cette Epitre est la septième des EpUres catboliques
et la dernière des Epitres en général. Elle a eu de la
peine à se faire admettre, soit à cause de sa brièveté
et de son caractère intrinsèque, soit parce qu'on ne
la croyait pas écrite par un apôtre. On l'a toujours
contestée. A l'exception de la Seconde EpUre de
Pierre qui la reproduit en grande partie, le deuxième
siècle l'ignore complètement. Irénée n'en parle pas.
Tertullien l'attribue faussement à l'apôtre Jude et
lui reconnaît en conséquence une autorité aposto-
lique. Si Clément d'Alexandrie et Origéne la tien-
nent pour inspirée, Eusèbe ne la croit pas authen-
tique. Jérôme rappelle les doutes qu'elle a suscités.
Luther, Schleiermacher et Néander lui sont hostiles.
Malgré Bleek qui prend son parti, elle est générale-

l Vraisemblablement un demi-frère~ né d'un premier mariage de


Joseph, qu'on represente toujours comme beaucoup plus âgé que
Marie.
- 229-
ment considérée comme apocryphe par la critique
moderne. Ce serait donc un pseudépigraphe.
A l'appui de cette opinion, pn peut faire valoir
plusieurs faits tirés de la lettre elle-même. L'auteur
a pour but de combattre des impies dissolus qui
se sont glissés dans l'Eglise pour la corrompre.
C'étaient sans doute des gnostiques libertaires, mais
des gnostiques plus déclarés et plus avancés que
ceux des EpUres de Jeau. Ensuite les Douze semblent
avoir disparu de la scène depuis assez longtemps.
Enfin notre lettre cite comme parole inspirée deux
écrits apocryphes: Le Livre d'Enoch et L'Assomption
de Moïse.
Pour toutes ces raisons, l'EpUre de Jude, - si
énergique et si colorée avec ses vingt-quatre ver-
sets, - me parait plus compromettante qu'utile dans
le Canon de la nouvelle alliance.

Résumé.
Pour nous résumer, un coup d'œil même rapide
jeté sur la composition de notre Bible a dû vous con-
vaincre de la force des arguments qui militent en
faveur du Canon de la Nouvelle Eglise. La Haute
Critique, en si grand honneur dans toutes nos Fa-
cultés de théologie, s'est trouvée en surprenant
accord, dans un nombre très considérable de cas,
avec les calmes résolutions de Swédenborg, tant
pour les écrits qu'il conserve dans son recueil sacré
que pour ceux qu'il en écarte. Dans quelques cas,
sans doute, elle penche vers une solution différente,
- 230-
mais cela vient de ce qu'elle n'admet point le sens
interne de l'Ecriture, ne comprenant pas le carac-
tère essentiellement allégorique de la Révélation.
Quoi qu'il en soit, vous avez pu remarquer com-
bien le Prophète du Nor4 est plus conséquent, plus
hardi, plus indépendant à l'égard des idées reçues,
que ne le sont nos docteurs, même les plus radicaux
et les plus négatifs. Ces savants n'osent jamais pro-
poser d'exclure de la Bible les livres composés par
des faussaires, ni ceux qui sont dépourvus non seu-
lement de haute spiritualité, mais de tout caractère
religieux, comme Esther et le Chant des chants;
tandis que Swédenborg applique imperturbablement
son principe exégétique, fondé sur la critique in-
terne, à tous les écrits bibliques sans exception.
C'est ainsi qu'il réhabilite certains livres à l'égard
desquels la science actuelle se montre sévère, -
Daniel et l'Apocalypse, - et qu'il rejette sans misé-
ricorde divers livres lus et médités avec prédilection
dans les cercles protestants, par exemple les princi-
pales Epîtres de saint Paul.
Cependant il est loin de déprécier les écrits qu'il
se voit obligé d'exclure du Canon; ce qui le prouve,
c'est qu'il cite fréquemment les Actes et surtout
saint Paul'. On ne saurait trop le répéter: il ne
diminue en aucune façon la valeur des livres privés
du sens spirituel, puisqu'il se place à leur égard sur
le même terrain que nos exégètes. Il augmente au
contraire immensément l'autorité des livres aux-
1 D"après un Index, il cite au moins cent fois la seule EpUre aux

Romains.
- 231
quels il reconnaît ce sens profond, caché sous la
lettre, puisqu'il leur attribue une inspiration posi-
tive, spéciale, nettement déterminée, qui en fait
vraiment la Parole du Seigneur.
Ainsi, en enlevant à la Bible une certaine quantité
de ses pages, il lui laisse' ses parties essentielles,
fondamentales; et, la dégageant d'adjonctions dispa-
rates, il fait sentir qu'elle seule nous apporte la
Vérité divine, la Révélation dont nous avons besoin
pour passer des ténèbres à la lumière, de la mort à
la vie.
Swédenborg employait les Ecritures telles qu'elles
sont encore en usage dans nos Eglises, et n'a jamais
édité lui-même la revision qui vient de nous occu-
per. Cette publication a paru dernièrement à Lon-
dres, chez M. James Speirs 1. Notablement réduit
quant à l'épaisseur du volume, le saint recueil n'en
est que plus impressif, plus un dans son enseigne-
ment et plus facile à défendre contre les attaques de
l'incrédulité.
t The Ward of the Lord. Containing ooly the Books aecordiog to
the Canon of the New Church. 890, large type. 7 shillings 6 penee,
and 12 Ihillings, net. 1 Bloomsbury Street, W. C.
DOUZIÈME COURS
Exemples et Avantages du Sens spirituel.
PREMIÈRE LEÇON
Exemples.

Symbolisme spirituel. Sens: direct ou réel et sens opposé. Ca-


tégories scientifiques. Loi des Correspondances. Astres:
soleil, lune, étoiles. Chaleur et froid. Lumière et ténèbres.
Points cardinaux, plages ou quartiers: orient et occident,
midi et nord; droite et gauche, devant et derrière. Haut et
bas. Nombres. Règne minéral: roc ou pierre, pierres pré-
cieuses. Couleurs. Métaux: or, argent, airain, fer. Règne
végétal: arbres. L'arbre de Vie et l'arbre de la Science. Per-
.ception et intuition. Graines, racines, tronc, branches, feuilles,
fleurs, fruits. Olivier, vigne et figuier. Cèdre, chêne, cyprès.
Forêt, jardin, paradis. L'arbre et le bois.

La méthode dont Swédenborg fait usage pour l'in-


terprétation de la Par4e de Dieu n'est pas le symbo-
lisme pur et simple, c'est un symbolisme spirituel,
c'est-à-dire exclusivement religieux. Le sens profond
de l'Ecriture n'a jamais trait aux événements cos-
miques, aux empires et aux Etats, aux choses ter-
restres et matérielles, mais toujours au Seigneur, aux
Cieux, à la Rédemption, par conséquent à l'Eglise
considérée comme le corps de Christ. Il en est de
tous les livres et de tous les textes bibliques comme
des paraboles du Nouveau Testament, qui toutes se
rapportent directement au règne invisible de Dieu.
-236-
Vous avez déjà, sans aucun doute, une idée géné-
rale de ce sens interne, seul véritablement important
pour notre régénération et notre salut, mais vous
désirez savoir plus exactement en quoi il consiste.
Je vais essayer de vous l'expliquer, en vous donnant
la signification d'un certain nombre de mots qui re-
viennent souvent sous la plume des auteurs sacrés.
Mais, avant de citer des exemples, je dois faire une
observation qui jette un grand jour sur le point de
vue exégétique de notre auteur.
"S~lon lui, les expressions de l'Ecriture, outre leur
sens spirituel ordinaire, direct ou réel, ont encore
pour la plupart un sens opposé. Je veux dire qu'elles
s'appliquent indifféremment au mal et au bien. Dans
chaque cas particuliel', c'est ce que Swédenborg ap-
pelle la <1 série », en d'autres termes l'ensemble du
morceau, le contexte, qui montre dans quelle accep-
tion, favorable ou défavorable, le mot doit être pris.
J'aurai l'occasion tout à l'heure de vous fournir de
nombreux exemples de cette double signification.

* * *
Un second fait général, auqueljeveux vous rendre
attentifs avant de passer aux exemples, c'est que les
termes employés dans la Bible se classent non d'après
la fantaisie de l'exégète, mais d'après les divisions que
la science a dû faire dans le monde des phénomènes.
Ne l'oubliez pas: Swédenborg était, de son temps
déjà, un savant illustre, et sa renommée est plus,
grande aujourd'hui que jamais. Il avait exploré avec
une sagacité rare, jusqu'à l'âge de cinquante·sept ans~
- 237-
les différents règnes de la nature, des plus bas au
plus élevés; sa colossale intelligence embrassait sans
effort tout ce qu'on savait au milieu du dix-huitième
siècle, pressentant même ce qu'on a découvert dès
lors. Grâce à ses merveilleuses facultés, il avait ac--
quis une science enclyclopédique aussi profonde
que vaste, aussi gûre que personnelle, et c'est sur
cette large et solide base qu'il édifia sa théologie.
Ajoutons que de pareilles études avaient enrichi,
aiguisé et discipliné jusqu'aux limites du possible
son esprit naturellement si philosophique, si actif
et si pénétrant.
Il était donc remarquablement, je dirai même
uniquement préparé à la haute mission d'interpréter
les Ecritures, à laquelle il consacra la seconde moi-
tié de sa longue carrière. Il possédait à fond et dans
toute son étendue cette science humaine qui fait trop
habituellement défaut aux théologiens de profes-
sion, qui manquait totalement aux Péres de l'Eglise,
aux Réformateurs, à Schleiermacher et à Vinet. A
cette préparation exceptionnelle il joignait la vie la
plus uniformément pure, la disposition la plus reli-
gieuse, une spiritualité peu commune jusque dans
le corps enseignant des Eglises protestantes. Aussi
ne sommes-nous point surpris qu'il ait pu compren-
dre et expliquer le Livre des livres d'une façon plus
approfondie et plus rationnelle qu'on ne l'avait fait
jusqu'à son époque.
Savant et chrétien à la fois, c'est à cette double
qualification qu'il dut notamment la découverte de
sa grande loi des Co ....espondances, cette loi qu'on
- 238-
pourrait appeler la mère du sens interne; car il
chaque catégorie d'êtres et d'objets naturels corres-
pond une catégorie de choses spirituelles et célestes.
Passons maintenant aux exemples que je vous ai
promis, et commençons par les astres qui brillent au-
dessus de nos têtes.
Astres.
Plusieurs prophéties concernent les astres, c'est-
à-dire le soleil, la lune et les étoiles. D'après Esaïe,
quand le jour de l'Eternel sera venu,« les étoiles du
ciel et leurs constellations ne feront point briller
leur lumière; le soleil s'obscurcira dès son lever et
la lune ne répandra plus sa clarté. - La lune rou-
gira de honte et le soleil pâlira. - Le soleil ne sera
plus ta lumière pendant le jour et la lune ne t'éclai-
rera plus de son flambeau; Jéhova sera pour toi une
lumière éternelle et ton Dieu sera ta gloire. »
Nous lisons dans Amos: « Je ferai coucher le soleil
en plein midi et j'envelopperai la terre de ténèbres
en un jour serein ». Et dans Malachie: « Pour vous
qui craignez mon nom, se lèvera un soleil de justice
et la guérison sera dans ses rayons. »
Le Nouveau Testament dit à son tour:« Aussitôt·
après ces jours d'affliction le soleil s'obscurcira, la
lune ne donnera plus sa lumière, les étoiles tombe-
ront du ciel et les puissances des cieux seront.ébran-
lées. - Le soleil levant nous a visités d'en haut, pour
éclairer ceux qui sont assis dans les ténèbres et
l'ombre de la mort, pour diriger nos pas dans la voie
de la paix. - Il Y aura des signes dans le soleil, dans
- 239-
la lune et dans les étoiles. - Le soleil se changera
en ténèbres et la lune en sang, avant que vienne le
jour du Seigneur, le jour grand et glorieux. - Le
soleil devint noir comme un sac de crin, la lune en-
tière parut comme du sang et les étoiles du ciel tom-
bèrent vers la terre, comme les figues vertes tombent
d'un figuier secoué par un gros vent. - L'ardeur
du soleil ne les accablera plus, ni aucune chaleur
brûlante. - Le soleil et l'air furent obscurcis par la
fumée du puits de l'abime. ,. Enfin: «La ville n'a
besoin ni du soleil ni de la lune pour l'éclairer, car
la gloire de Dieu l'illumine et l'Agneau est son flam-
beau. »
Est-il besoin de vous prouver que ces passages
sont symboliques? Je ne le pense pas. Je me conten-
terai donc de vous dire en gros comment Swédenborg
les interprète.
'" * *
Le soleil qui sera obscurci représente l'amour, la
lune la foi ou la charité, les étoiles signifient les
connaissances du bien et du vrai, les puissances des
cieux les soutiens du Ciel et de l'Eglise. Par l'ébranle-
ment, la chute et la disparition de toutes ces choses
il est entendu que, dans les derniers temps, il ne sub-
sistel'a ni amour, ni foi, ni connaissances religieuses
au sein de l'Eglise chrétienne.
Notre soleil est l'image du Soleil divin, dont la
chaleur est amour et la 1umière sagesse. Le Seigneur
est manifesté pal' ce Soleil spil'ituel, émanation la
plus immédiate de son essence et source intarissable
de vie pour toutes les provinces de l'univers. Aussi,
- 2tO-
lors de la transfiguration, « son visage devint-il res-
plendissant comme le soleil D; il en fut de même
quand il apparut à saint Jean dans l'Ile de Patmos.
La venue du Sauveur est annoncée sous la figure
d'un brillant leverdu soleil, d'un matin sans nuages.
C'est grâce à cette Correspondance que certains peu-
ples ont adoré le soleil matériel.
Dans le sens direct, le soleil représente donc le
Seigneur lui-même, dès lors l'amour de Dieu et du
prochain, fontaine perpétuelle de toute béatitude.
C'est comme cela que le comprend le régénéré. Mais
pour l'irrégénéré, ou dans le sens opposé, le soleil
correspond à l'amour de soi et du monde, ainsi au
mauvais amour; quand « il est levé D, il développe
les convoitises, fait fondre la manne descendue du
Ciel, « brûle» et « dessèche» la semence de la vérité.
Nous lisons de même dans les Psaumes: « L'Eter-
nel est ton ombre; il se tient à ta droite. Le soleil
ne te frappera point pendant le jour.» Cela veut
dire que le Seigneur seul peut nous garantir de l'in-
fluence destructive de l'égoïsme et des passions
ardentes qui en découlent.
Si notre astre central symbolise le divin amour,
la lune, avec sa pâle et froide luenr, simple reflet
de la splendeur solaire, symbolisera la divine sagesse,
on la foi et l'intelligence. « Ton soleil ne se couchera
plus et ta lune ne sera plus obscurcie; car Jéhova
sera pour toi une lumière éternelle et les jours de
ton deuil auront pris fin. D Le prophète décrit ici
l'économie bienheureuse où le divin amour du Sau-
veur et sa divine vérité règneront sans partage sur
- 241-
l'humanité rachetée. Comparez cette autre prédic-
tion d'Esaie : Il La lumière de la lune sera comme la
lumière du soleil, et la lumière du soleil sera sept
fois plus grande, comme la lumière de sept jours. »
Le Seigneur apparaît comme Soleil aux anges
célestes, habitants du troisième Ciel, et comme Lune
aux anges spirituels, habitants du Ciel moyen.
La charité et la foi sont le soleil et la lune qui
s'obscurciront. Par la lune changée en sang est re-
présenté le vrai de la Parole falsifié et profané. Dans
le sens opposé, la lune signifie l'amour du monde et
la perversion de la foi. La cité sainte Il n'a pas be-
soin de la lune pour l'éclairer» ; en d'autres termes
la foi naturelle et l'intelligence propre, sans aucun
élément spirituel, n'ont rien à faire dans la Nouvelle
Eglise.
* * *
La lueur tremblante des étoiles figure l'état des
esprits qui jouissent seulement du dernier degré de
la lumière spirituelle. Ils ne peuvent recevoir qu'en
faible mesure l'amour et la sagesse célestes, mais ils
sont réjouis et guidés par la connaissance de ces
vertus, connaissance acquise par l'étude et conser-
vée dans la mémoire avec peu d'intelligence vérita-
ble. Tel est le caractère des anges du premier Ciel
et d'un grand nombre de personnes arrêtées dans le
Monde des Eprits. A ceux qui sont au· dessous des
Cieux les Sociétés angéliques font souvent l'effet
d'étoiles brillant au firmament.
L'étoile qui conduisit au berceau de Jésus les
mages d'Orient représentait la connaissance venant
SWÉDENBORG IV tG
242 -
du Ciel, en particulier l'antique espérance de l'avè-
nement d'un Sauveur, promesse qui perçait comme
un point lumineux les ténèbres de l'ignorance hu-
maine. Le Fils de l'Homme, tel qu'il est dépeint dans
l'Apocalypse, «tenait dans sa main droite sept
étoiles D. Or ces étoiles constituent un « mystère» ;
c'est dire qu'elles recouvrent un secret, révélé par-
tiellement en ces mots: «Les sept étoiles sont les
anges des sept Eglises. » Dans le même écrit l'Eglise
est représentée par « une femme revêtue du soleil,
ayant la lune sous ses pieds et une couronne de
douze étoiles sur sa tête ». N'est-ce pas affirmer que
le Seigneur possède toutes les connaissances mo-
rales et religieuses, et qu'il les communique à ses
fidèles? Aussi lisons-nous déjà dans Daniel cette
parole, qu'on a jadis gravée sur la pierre sépulcrale
d'Alexandre Vinet: «Ceux qui auront été intelli-
gents brilleront comme la splendeur du firmament,
et ceux qui en auront conduit beaucoup à la justice
seront comme les étoiles pour toujours, à perpé-
tuité. D Rappelons enfin cette affirmation de la fin
de l'Apocalypse: « Moi, Jésus, je suis la racine et la
race de David, l'étoile brillante du matin. »

Chaleur et Froid.
La chaleur et la lumière, provenant toutes deux du
soleil, sont comme lui des Correspondances, la pre-
mière, comme de juste, se rapporte au cœur, la
seconde à l'entendement. La chaleur représente l'a-
mour divin, puis toute espèce d'amour. Son con-
- 2<i3-
traire, le froid, représentera donc l'absence d'affec-
tion, l'indifférence, l'égoïsme, j'allais dire la «froi-
deur ». Car ici, comme dans plusieurs autres cas, le
symbole est si naturel qu'il est compris de tout le
monde, et que le terme matériel est employé cou-
rammeut pour désigner une chose spirituelle. On ne
pense pas user de métaphore quand on parle d'un
cœur chaud ou ardent, d'un accueil chaleureux, ou
d'une amitié tiède, d'une apparence glaciale, quand
on dit qu'une personne est brûlante de zèle ou en-
flammée d'enthousiasme, qu'une autre s'est refroidie
à notre égard ou nous ajeté un seau d'eau froide.
Lefeu céleste, c'est-à-dire l'amour de tout ce qui
est bon, nous vient du Seigneur dans la mesure où
nous mettons en pratique sa volonté. Aussi Jean-
Baptiste disait-il: «Celui qui vient après moi vous
baptisera d'Esprit saint et de feu. »
Dans le culte israélite l'amour le plus pur était
figuré par le feu de l'autel, feu qui consumait les
sacrifices et que parfois on voyait tomber du ciel.
« L'ange de l'Eternel apparut à Moïse du milieu d'un
buisson dans une flamme de feu. » Lorsque l'Ancien
des jours fut vu par Daniel, « son trône consistait en
flammes de feu; les roues étaient un feu ardent. Un
fleuve de feu sortait, conlant de devant lui.» De
même, quand le Fils de l'Homme apparut à saint
Jean, «ses yeux étaient comme une flamme de feu,
et ses pieds semblables à de l'airain qu'on aurait
embrasé dans une fournaise ». Tout cela ne symbo-
lise-t-il pas l'amour du Seigneur?
Mais il y a un feu d'une autre sorte: c'est l'ardeur
- 21<4-
des convoitises, qui sont incessamment attisèes par
l'Enfer. Aussi les méchants auront-ils «leur part
dans l'étang ardent de feu et de 'loutre». Là« leur
ver ne meurt point et le feu n'est pas éteint ». Le
Messie « brûlera la paille dans un feu qui ne s'éteint
point ». Ce sont les passions mauvaises qui torture-
ront et détruiront dans l'autre monde ceux qui n'au-
ront pas voulu se laisser régénérer ici-bas.

Lumière et Ténèbres.
Lumière et obscurité sont deux autres mots que
nous employons chaque jour en les détournant de
leur sens propre sans même nous en douter. Nous
disons: jeter de la lumière snI' une question obs-
cure, être clair, éclairé ou obscurantiste, le siècle
des lumièt'es, les ténèbres du moyen âge, en dési-
gnant par ces expressions, comme par joy,r et par
nuit, un état mental. Il est évident que la lumière
symbolise la science, l'intelligence, la vérité, et J'obs-
curité (ou les ténèbres) l'ignorance, la superstition,
la fausseté; ajoutons que dans la Bible il s'agit de vé-
rité et de fausseté rel igieuses.
« Le peuple, qui marchait dans les ténèbres, voit
briller une grande lumière, et la lumière t'esplendit
sur ceux qui habitaient le pays de l'ombre de la
mort. - Je changerai les ténèbres en lumière. - Si
ton œil est sain, tout ton corps sera dans la lumière;
mais si ton œil est mauvais, tout ton corps sera dans
les ténèbres. - Celui qui vous a appelés des ténè-
bres à sa merveilleuse lumière. - Dieu est lumière
- 245
et il n'y a point en lui de tènèbres. D Jésus se donne
pour « la lumière du monde », ses disciples sont des
«enfants de lumière, délivrés de la puissance des
ténèbres », et dans la Nouvelle Jérusalem «il n'y
aura plus de nuit ».
La chaleur et la lumière se rencontrent ordinaire-
ment ensemble dans la nature; il doit en être de
mème dans le domaine de la grâce. C'est dire que la
vérité ou la foi doit être pénétrée par le bien ou la
charité.
Points cardinaux.
Les quatre régions du ciel ou les points cardinaux
- que Swédenborg désigne sous le nom de plages
- ont également un sens spirituel. L'orient et l'occi-
dent sont relatifs aux affections ou à la volonté, le
midi et le nord le sout aux pensées ou à l'entende-
ment. Ainsi tous les degrés du vrai et du bien, tous
les mélanges de la foi et de l'amour, sont représentés
par la situation et l'orientation d'un individu ou
d'une Société dans le monde à venir.
Remarquez l·importance donnée à ces plages ou
ces « quartiers» dans l'arrangement du tabernacle,
dans l'ordre de marche et de campement des Israé-
lites au désert, dans les descriptions du pays de
Canaan, du nouveau temple, de la Nouvelle Jéru-
salem et de la nouvelle terre. Plusieurs pen pIes de
l'antiquité tenaient compte des points cardinaux
pour leurs cérémonies; J'orient était à leurs yeux le
plus sacré, et ils se tournaient de ce côté-là pour
leur culte. Nous avons conservé la coutume de bâtir
-246 -
nos églises de manière à ce que les adorateurs soient
tournés vers l'est. Chez les Hébreux au contraire la
porte du sanctuaire était à l'orient, comme pour
laisser entrer les rayons du soleil levant.
Dans le Ciel, les anges ont toujours devant eux le
Seigneur revêtu de la gloire du Soleil spirituel. Il
leur apparaît à mi-hauteur du firmament, et là où
ils le voient se trouve pour eux l'orient. Ainsi tour-
nés vers l'est, ils ont derrière eux l'ouest, le sud à
leur droite et le nord à leur gauche. De là l'accep-
tion symbolique des mots droite et gauche, devant et
derrière. Ils associent donc à chaque place des états
ou des qualités. A l'est habitent ceux qui sont plus
rapprochés du Seigneur et plus ouverts à l'influence
de son amour; de leur nombre sont les anges qui
prennent soin des petits enfants. A l'ouest habitent
ceux qui sont plus éloignés du Seigneur et qui re-
çoivent son amour d'une façon plus extérieure. Au
sud demeurent ceux qui sont dans la claire lumière
de l'intelligence, et au nord ceux qui reçoivent cette
lumière à un degré peu élevé ou sont relativement
dans l'obscudté.
« Le soleil levant nous a visités d'en haut. » Des
mages d'Orient vinrent adorer l'enfant Jésus. L'Apo-
calypse mentionne «un ange qui montait du côté
du soleil levant et qui tenait le sceau du Dieu vivant, ..
ainsi que plusieurs rois qui arriveront d'Odent. Da-
niel parle d'une grande guerre entre le roi du Midi
et le roi du Nord. « Comme l'éclair part de l'orient
et brille jusqu'à l'occident, il en sera de mème de
l'avènement du Fils de l'Homme. « Les rachetés de
-247 -
l'Eternel seront rassemblés des pays où ils ont été
captifs, «de l'est et de l'ouest, du nord et du sud D. «Il
en viendra de l'orient et de l'occident, du nord et du
midi, qui se mettront à table dans le royaume de
Dieu. » Enfin la ville bâtie en carré qui fut montrée
à Jean avait trois portes de chaque côté, douze en
tout, dont il est dit: «Ses portes ne se fermeront
pas le jour, et là il n'y aura pas de nuit. "

Haut et Bas.
Le haut et le bas ont un symbolisme plus facile à
comprendre, puisque nous en faisons tous usage. On
se représente comme hautes les choses célestes et
bonnes, comme basses les choses terrestres et mau-
vaises. Du reste, comme nous l'avons vu, haut est
synonyme d'interne et bas synonyme d'externe; car
le suprême de l'ordre successif devient l'intime de
l'ordre simultané. Nous plaçons involontairement le
Ciel au·dessus de nos têtes et l'Enfer 1 sous la terre.
La vie la plus élevée au sens moral est en même
temps la plus intime, le degré céleste étant au centre
du degré spil'Îtuel, et celui-ci enveloppé par le degré
naturel. Aussi, d'après Swédenborg, les anges du
troisième Ciel semblent-ils habiter des montagnes,
les anges du Ciel intermédiaire des collines, et les
anges du premier Ciel des vallées.
t [nferi~ les lieux inférieurs.
-248-

Nombres.
Les nombres - qui jouent un si grand rôle dans
la struc,ture de l'univers et dans la philosophie de
Pythagore - typifient les qualités des êtres. Les
anges perçoivent si distinctement ce rapport qu'ils
peuvent exprimer leurs pensées par des chiffres, et
qu'ils ont une sorte d'écriture qui consiste unique-
ment en nombres. Les anciens sages connaissaient
aussi les idées spirituelles impliquées dans les nom-
bres, et ils employaient des nombres pour désigner
les divers états de l'Eglise.
Rien d'étonnant à ce que la Bible soit en harmonie
avec cette sagesse antique et céleste. Ce fait explique
l'importance attribuée à des chiffres qu'i! est diffi-
cile d'entendre au sens littéral, par exemple les neuf
cent soizante-neufans de Méthushéla, la longévité de
Jéred, de Lémec, etc. Ces noms ne s'appliquent pas à
des individus, mais à des Eglises successives, à des
époques dont le caractère religieux est indiqué par
ces chiffres. De même dans l'Apocalypse, les dimen-
sions de la cité sainte désignent les qualités spiritu-
elles de l'Eglise svmbolisée dans cette prophétie.
dont l'accomplisse~ent matériel serait impossible.

* * *
Deux rappelle l'union des deux facultés divines et
humaines, l'intelligence et la volonté. par conséquent
le mariage du vrai et du bien, de la foi et de la cha-
rité. 11 y a deux grands commandements, deux tables
-~9

de la Loi, deux Royaumes dans le Monde spirituel.


Trois suggère l'idée du Dieu triun, des degrés dis-
crets, des trois atmosphères, des trois Cieux, donc
de quelque chose de complet. De là les trois fêtes
juives, les trois parties du tabernacle et du temple,
les trois jours et trois nuits passés par Jonas dans le
monstre marin et par Jésus dans le sépulcre, Pierre
reniant trois fois son Maitre et trois fois lui expri-
mant son amour.
Quatre, ou deux multiplié par deux, renferme
également l'idée de l'union du vrai et du bien, mais
d'une façon plus complète; car tous les nombres
composés retiennent la qualité des nombres simples.
Quatre exprime donc la pleine réalisation du, vrai
par le bien, jusqu'à ce que le caractère soit harmo-
nique, aussi large que long: «mesure d'homme,
c'est-à-dire d'ange. ,. Cette symétrie du caractère ne
s'obtient qu'au moyen des tentations, aussi les ten-
tations sont-elles associées au chiffre quatre et sur-
tout à celui de quarante. Jérémie annonce quatre
sortes de fléaux. La pluie du déluge tomba quarante
jours et quarante nuits. Moïse avait quarante ans
quand il reçut vocation, il passa quarante jours avec
l'Eternel sur la montagne, le peuple d'Israël erra
dans le désert pendant quarante ans, et Jésus fut
tenté quarante jours par le Diable.
Six exprime des états de travail et d'effort dans le
but de mener une vie céleste, mais sept l'état de paix
dans lequel on entre quand il est devenu facile et dé-
licieux de faire le bien. Sept signifie la plénitude
comme trois, mais il y ajoute quelque chose de sacré,
- 250-
caractérisant le sabbat après les fatigues de la se-
maine, et le Ciel après les luttes de la vie pré-
sente. Les six jours de la création sont un tableau
grandiose des phases par lesquelles l'homme doit
passer pour être un ange, et le septième représente
l'état le plus élevé que nous puissions atteindre ici-
bas. Le message du Seigneur est adressé dans l'Apo-
calypse aux sept Eglises, étant pour tous ceux qui
tendent à la vie céleste et qui appartiennent dès lors
à l'Eglise véritable. L'ordre de Jésus à Pierre de par-
donner septante fois sept fois signifie: Pardonne
toujours, pardonne jusqu'à ce que le désir de ne pas
pardonner soit éteint, et que tu sois parvenu à la
céleste disposition du pardon parfait.
Douze, produit de trois et de quatre, indique les
vrais et les biens de toute espèce et de tout degré,
par conséquent tous les hommes qu'animent la foi
et l'amour. Je rappelle simplement les douze tribus
d'Israël, les douze apôtres, les douze fondements et
les douze portes de la Jérusalem Nouvelle, les cent
quarante-quatre mille Israélites marqués du sceau
de Dieu, douze mille par tribu, et les douze légions
d'anges prêts à soutenir Jésus dans le jardin de Geth-
sémané.
Règne Minèral.
Nous arrivons aux trois règnes de la nature et com-
mencerons par les minéraux.
Le roc est d'abord l'emblême du fait solide, iné-
branlable, sur lequel on peut s'appuyer, puis de la
vérité révélée, sur laquelle nous devons élever l'édi-
- 251-
flce de notre salut. Jéhova est fréquemment nommé
le rocher, mon rocher, le rocher de mon refuge, le
rocher d'Israël. « Il n'y a point d'autre rocher que
notre Dieu. » Nous chantons encore: «Du rocher
de Jacob toute l'œuvre est parfaite ... Dans leur long
voyage d'Egypte en Canaan, les Israélites, dit Paul,
0: buvaient du rocher spirituel qui 18S suivait, et
ce rocher était Christ ». Le disciple qui le premier
confessa Jésus comme « le Christ, le fils du Dieu vi-
vant, " fut en récompense appelé Céphas ou Pierre,
et son Maitre lui dit: «Tu es Pierre (ou plutôt de
pierre), et sur cette pierre (ou ce roc) je bâtirai mon
Eglise ...
Ce roc 1 est la doctrine fondamentale de l'Evangile,
la divine humanité du Sauveur. Sans doute le bouil-
lant apôtre ne se croyait pas lui-même la « principale
pierre de l'angle D, la «pierre vivante, rejetée par
les hommes, mais choisie et précieuse devant Dieu »,
la «pierre angulaire, solidement posée », sur laquelle
tout homme sage bâtit sa maison pour qu'elle ne soit
pas démolie par les eaux en furie et renversée par
les ouragans; mais il personnifiait mieux qu'un autre
la foi évangélique, capable de braver toules les at-
taques, et représenta cette vertu. Aussi joua-t-.l le
rôle capital à l'origine de l'Eglise chrétienne, et le
regarde-t-on jusqu'à ce jour comme le père du catho-
licisme et son plus ancien pontife.
1 Le substantif grec Petra (synonyme de Lithos) est traduit en
français par pierre~ roc et rocher.

* * *
-252-
Par les pierres ordinaires, utiles sans doute, mais
opaques et sans beauté, on entendait les réalités in-
férieures, les faits de l'ordre naturel et scientifique.
Les pier"es précie'uses au contraire, qui reflètent si
brillamment et par des feux si variés les rayons du
soleil, reprèsentaient «'les divins vrais dans les der-
niers de l'ordre », en d'autre,termes les vérités révé-
lées telles qu'elles transparaissent dans la lettre de
la Parole.
Le pectoral du jugement, porté par le grand-prètre,
avait quatre rangs de trois pierreries sur lesquelles
étaient gravés les noms des douze tribus; ces douze
pierres resplendissantes ne nous intéressent plus
que par leur symbolisme. J'en dirai autant de celles
qui, dans l'Apocalypse, ornent les fondements de la
Nouvelle Jérusalem. La signification de chacune
d'elles est déterminée par sa couleur. Le rubis, la
topaze et l'escarboucle se rapportent à l'amour céleste
du bien; la chrysoprase', le saphir et le diamant
à l'amour céleste du vrai; le lapis-lazuli, l'agate et
l'améthyste à l'amour spirituel du bien; la chrysolite.
l'onyx et le jaspe à l'amour spirituel du vrai.
Ezéchiel dit au roi de Tyr: «Tu étais le sceau de
l'édifice, plein de sagesse et parfait en beauté. Tu
étais en Eden, dans un jardin de Dieu; tu étais cou-
vert de pierres précieuses: sardoine, topaze et dia-
mant, chrysolithe, onyx et jaspe, saphir, escarbou-
cle, émeraude, ainsi que d'or ;,.. tu marchais au mi-
lieu des pierres de feu. » Ces paroles sont d'autant
:1 Variété d~agate d~un vert blanchâtre, d~après Littré.
- 253
plus impressives quand nous savons que la ville de
Tyr, avec son commerce si actif et si avancé, repré-
sente les connaissances intérieures du vrai et du
bien, ou l'Ancienne Eglise quant à ces connais-
sances.
* * *
Nous venons de voir que les couleurs ont une im-
portance décisive dans le symbolisme des pierres
précieuses. Provenant des variations ou modifica-
tions de la lumière, les couleurs dénotent en effet
l'état ou la qualité des êtres au point de vue de la
sagesse et de l'intelligence. Elles manifestent aux:
yeux: la mentalité des hommes, des esprits, des an-
ges, des diables et des satans dans son infinie diver-
sité et son incessante fluctuation; par leur richesse
et leur magnificence elles reflètent même les attri-
buts du Seigneur ou de l'homme parfait'. Sans
entrer ici dans les détails, je rappellerai seulement
mes diagrammes du premier vol nme, où le troisième
Ciel est rouge, le Ciel moyen blanc et le premier Ciel
de deux: nuances du bleu. Le sujet géuéral des cou-
leurs est traité par Swédenborg avec beaucoup de
science et d'originalité, et le baron Frédéric Portal
lui a consacré jadis un livre remarquable'.

* * *
Les métaux appartiennent également au règne mi-
néral, mais ils se distinguent des pierres par la
1 Voir Appendice. Note 2. La Trinité de la Lumière.
SDes Couleurs symboliques dans l"antiquité, le moyen tige et lu
temps modernes. Paris, TreuUel et Würtz, t837.
254-
faculté qu'ils ont d'être fondus, coulés, moulés, de
manière à prendre aisément les formes les plus di-
verses. Les quatre métaux composant l'immense sta-
tue que Nébucadnetsar vit en songe correspondent
aux époques religieuses que l'humanité traversa
depuis son origine jusqu'à l'avènement du Christ.
L'or, où le soleil semble avoir déposé une étincelle
de son feu et dout nous ne risquons pas de mécon-
naitre la suprématie, l'or symbolise le bien suprême
ou l'amour de Dieu. L'argent, qui fait penser à la
blême lueur de la lune, correspond à la vérité ou à
la foi, qui se rattache à la charité. Le cuivre et le
fer sont des métaux moins nobles, quoique non
moins nécessaires. Aussi le cuivre, ou l'airain, repré-
sente-t·il le bien naturel ou externe, et le fer le vrai
naturel, le principe légal, la dure nécessité. Il est
parlé de « gouverner les nations avec une verge de
fer », de «les écraser sous un sceptre de fer ». Ces
passages n'annoncent point une tyrannie implacable
et cruelle, mais simplement la répression des maux
inspirés par l'Enfer, leur destruction par l'applica-
tion de lois justes et par le pouvoir de la vérité
contenue dans la lettre de la Parole.
L'âge d'or et l'âge d'argent désignent deux époques
préhistoriques. L'âge d'or est décrit dans la belle
parabole du jardin d'Eden; l'âge d'argent va de la
chute au déluge. Les deux époqnes suivantes sont
nommées âge d'airain et âge de fer. «Comme l'ou
signifiait le bien de l'anlour, l'argent le vrai de la
sagesse, l'airain le bien de l'amour naturel, ou la
charité, et le fer le vrai de la foi, c'est pour cela, dit
- 255-
Swédenborg, que les anciens appelaient les périodes
successive" depuis les plus anciennes jusqu'aux
dernières, siècles d'or, d'argent, d'airain et de fer, "
Quant aux pieds de la statue colossale, qui sont « en
partie de fer et en partie d'argile », le fer et l'argile
de potier ne se mélant point, mais l'estant sans cohé-
rence, ils indiquent un état de l'Eglise où la foi
existe « sans le vrai •.
Après avoir indiqué ce que signifient les diffé-
rentes parties de l'organisme humain, Swédenborg
ajoute: «Par cette statue ont été représentés les
états successifs de l'Eglise: par la tête d'or le pre-
mier état, qui était céleste parce qu'il appartenait à
l'amour pour le Seigneur; par la poitrine et les bras
d'argent le second état, qui fut spirituel parce qu'i!
appartenait à la charité; par le ventre et les cuisses
d'airain le troisième état, qui fut celui du bien natu-
rel; pal' les pieds de fer et d'argile le quatrième
état, qui fut celui du vrai naturel. "
L'âge d'or était-il ainsi dénommé à cause de l'a-
bondance de l'or naturel? Qu'aurait-on fait de ce
métal dans les temps primitifs J Il est dit sans doute
à propos du premier fleuve sortant d'Eden: «II
entoure tout le pays de Havi/a, où se trouve l'or, et
l'or de ce pays est bon '. » Mais ne voyez-vous pas
que tout cela est symbolique? Cela ne veut-il pas
dire que la sagesse de ces peuples provenait de leur
amour pour le Seigneur et de leur connaissance de
la bonté de ses voies providentielles?

1 Noua lisons aussi que la tête de la statue «était d'or bon:J.


- 256-
Cl Les décrets de Jéhova sont pins preCIeux que
l'or, que beaucoup d'or fin. - Mieux vaut pour moi
la loi de ta bouche que des monceaux d'or et d'ar-
gent.» Les paroles du Seigneur sont comparées à
l'or et à l'argent, parce qu'elles enseignent partout
les deux principes célestes de l'amour pour Dieu et
du service intelligent de nos semblables. Ces prin-
cipes forment la substance des deux grands com-
mandements, et par là-même de la Règle d'or, qui
est aussi la Loi et les Prophètes.
Dieu purifie ses enfants dans la fournaise des ten-
tations. «Je t'ai fondu, mais sans obtenir l'argent;
je t'ai éprouvé au creuset de l'affliction. - Je ferai
passer le tiers des habitants par le feu et je l'épure-
rai comme on épure l'argent; je l'éprouverai comme
on éprouve l'or. - Il sera comme le feu du fondeur,
comme la potasse des blanchisseurs. Il sera assis
fondant et purifiant l'argent; il purifiera les fils de
Lévi, et les affinera comme on affine l'or et l'argent. »
« Comment l'or s'est-il terni, l'or pur s'est-il
altéré'? - Ton argent s'est changé en scories. » Ces
paroles expriment sans aucun doute le sentiment
amer d'une déchéance, mais les prophètes annon-
cent un relèvement. « Au lieu de l'airain, je donne-
rai de l'or; au lieu du fer je donnerai de l'argent;
au lieu du bois, de l'airain, et au lieu des pierres,
du fer.»
La richesse de Sal~mon est proverbiale. Il avait

1 Cf. dans l'Athalie de Racine ces paroles de Joas:


Comment en un plomb vil l'or pur s~est·U changé?
- 257-
de l'or d'Ophir en abondance inouïe; il fit faire cinq
cents boncliers d'or battu et un grand trône d'ivoire
qu'il recouvrit d'or fin. « Toutes les coupes du roi
étaient d'or, et toute la vaisselle du palais de la J)'orêt
du Liban était d'or pur. Rien n'était en argent: on
n'en faisait aucun cas au temps de Salomon.» On
sait que ce grand monarque, dont le nom signifie le
Pacifique, était le type du Prince de la paix. Son
règne glorieux prophétisait un état céleste, encore à
venir, dans lequel l'amour pour Dieu, non l'intelli-
gence, serait le motif dominant.
La même espérance nous est donnée à la fin de
l'Apocalypse, dans la description de la cité sainte
que Jean vit descendre du Ciel, d'auprès de Dieu.
« La ville était d'un 01' pur, semblable à un pur cris-
tal. .. Et la place de la ville était en or pur, sembla-
ble à un cristal transparent.» Cela signifie, selon
Swédenborg, que le tout de la Nouvelle Eglise sera
le bien de l'amour, influant avec la lumière qui pro-
cède du Seigneur par le Ciel. Cette prophétie aura
donc son accomplissement sur la terre, les choses
matérielles étant l'image et la divine promesse des
réalités spirituelles, infiniment préférables à tous
égards.
Régne Végétal.
Nous venons de parler du règne minéral, où nous
n'observons ni croissance, ni mouvement, ni sensa·
tion, où tout est fixe, solide et dur, et qui sert de
base aux plantes et aux animaux. Les substances
inorganiques - rochers, pierreries, métaux - nous
SWÉDENBORG IV 17
-258 -
ont apparu comme typifiant les connaissances da
vrai et du bien, les vérités sacrées d'un caractère
externe, les principes et les persuasions qui dirigent
notre conduite. Nous avons vu aussi, sans nous y
arrêter longuement, que les mots qui les désignent
peuvent avoir un sens opposé, c'est-à-dire s'appliquer
à des falsifications de la vérité, à des superstitions,
des préjugés et des erreurs.
Passons maintenant au règne végétal; supérieur
au précédent, il est caractérisé par la croissance, le
développement, sans parvenir à la sensation et à la
locomotion. Il y a en lui une sorte de vie en compa-
raison des minéraux, qui semblent morts; ·cepen-
dant il ne s'élève pas à la vie véritable et consciente.
Les objets de ce règne intermédiaire sont également
employés dans la sainte Ecriture pour représenter
des choses spirituelles et célestes, ou par opposition
des choses mauvaises et infernales.
Ainsi les buissons et les fleurs, les herbes et les
arbres, CI depuis le cèdre du Liban jusqu'à l'hysope
qui sort de la muraille », y compris «les épines et
les chardons», symbolisent des idées, des doctrines
de tout genre. Il sont pour ainsi dire les emblêmes,
les diverses formes et les types naturels d'existences
du monde de l'esprit.

* * *
Les arb"es en général indiquent des perceptions
et des connaissances 1. Les jardins, les vignes, les
1 Des perceptions quand il s'agit de rhomme céleste, des connais-
SQnce. quand il s'agit de l'homme spirituel.
259 -
bois d'oliviers, les forêts, les bocages et lès pratfies
dénotent différents degrés d'intelligence et de sa-
gesse. «L'arbre de vie », planté au milieu du jardin
d'Eden, signifie l'amour avec la foi qui en provient,
et aussi la miséricorde du Seigneur, de qui procè-
dent tout amour et toute foi, par conséquent toute
vie. «L'arbre de la connaissance du bien et du
mal» signifie la foi sensuelle, la foi qui reste affaire
de science ou de mémoire; par conséquent l'inter-
diction de manger de son fruit, sous peine de mort,
donnait à entendre que les hommes ne devaient pas
essayer de pénétrer par la raison naturelle les choses
spirituelles et célestes, et que, s'ils entraient dans
cette voie, ils perdraient la vie supérieure dont ils
avaient joui jusqu'alors. Ils n'ont malheureusement
pas tenu compte de cette défense et la menace di-
vine s'est réalisée. C'est cet événement, cette dévia-
tion morale de l'humanité, que nous appelons la
Chute. «Les hommes de la Plus ancienne Eglise non
seulement ne mangeaient pas de l'arbre de la science,
c'est-à-dire ne s'instruisaient pas de ce qui est de
foi par les sensuels et les scientifiques, mais ne se
permettaient pas même de toucher cet arbre, c'est-
à-dire de penser d'après les sensuels et les scienti-
fiques à quelque chose concernant la foi, pour ne
pas tomber insensiblement de la vie céleste dans la
vie spirituelle 1 », ce qui eût été déchoir d'un degré
discret. Le nom même donné à cet arbre ne fait-il
pas comprendre qu'il ne s'agit pas d'un arbre maté-
1 Arcanes célestes.
- 260-
riel? Un arbre de la connaissance doit porter du
fruit spirituel ou mental. Ce n'est ni un pommier,
ni un oranger, ni un figuier, mais évidemment un
arbre idéal, ce qu'un arbre réel ne peut que symbo-
liser.
Pourtant Diderot, considérant comme incontes-
table l'interprétation littéraliste du récit de la chute,
a tourné en ridicule cette belle page de la Genèse en
disant: «Pour une pomme, le Dieu des chrétiens a
puni toute la race humaine et fait mourir son pro-
pre fils. Cela prouve seulement que Dieu est un père
qui s'occupe beaucoup de ses pommes et s'inquiète
fort peu de ses enfants. » Est-il possible d'être plus
superficiel? On attendrait une objection plus sé-
rieuse de la part d'un Encyclopédiste!
Ainsi ces deux arbres symboliques représentent
deux tendances contraires, dont l'une aboutit à la
vie, l'autre à la mort. Il y avait encore en Eden
« toute sorte d'arbres agréables à la vue et bons pour
la nourriture», par lesquels est désignée la perception
du vrai et du bien. « Mais on iguore aujourd'hui ce
qu'est la perception, - dit Swédenborg et il explique
immédiatement en quoi elle consiste. - C'est une sen-
sationinterne,qui, venant uniquement du Seigneur,
indique si telle chose est conforme au vrai et au bien;
elle était habituelle dans la Très ancienne Eglise'.
Chez les anges elle se manifeste à un très haut
degré; car ils connaissent par elle ce qui est bien et
ce qui est vrai, ce qui vient du Seigneur et ce qui

1 Chez les hommes céleste,.


- 261-
vient d'eux-mêmes, et, si quelqu'un s'approche d'eux,
ils savent ce qu'il est à sa seule vue et à l'inspection
d'une seule de ses idées. L'homme spirituel n'a
aucune perception, mais uniquement la conscience;
J'homme mo;'t n'a pas même la conscience. Aujour-
d'hui la plupart ne savent pas ce que c'est que la
conscience, et encore moins ce que c'est que la per-
ception. »
Vous le voyez, la perception ressemble à ce qu'on
appelle à présent l'intuition; mais elle me parait
la dépasser en profondeur et en certitude '.
Nous retrouvons l'arbre de vie, portant du fruit
douze fois par an, dans la Nouvelle Jérusalem de
l'Apocalypse, seulement il yen a beaucoup d'exem-
plaires. Ils ornent le milieu de la place et les deux
bords du fleuve. Cela signifie que dans les intimes
de la vraie doctrine il yale divin amour du Sei-
gneur, de qui découlent tous les biens que l'homme
fait en apparence par lui-même. De même, d'après
le second Esaïe, lors du rétablissement de Sion, les
rachetés seront appelés" les térébinthes (ou chênes)
de la justice, que Jèhova a plantés pour sa gloire» ;
et nous lisons dans un Psaume: Cl Les arbres de
Jéhova, les cèdres du Liban qu'il a plantés, sont gon-
flés de sève. »

* * *
Les diverses parties du végétal ont également un
sens allégorique, qu'il est aisé de découvrir. Les
graines ou semences sont les vérités naturelles ou
1 Appendice. Note 3. La Perception.
- 262-
spirituelles, qui, reçues par le mental bien disposé
comme par un terrain fertile, se multiplient à l'in-
fini. Les racines sont les affections; le tronc est la
vérité scientifique et rationnelle; les b,'anches sont
les connaissances qui s'y rattachent; les feuilles
symbolisent les croyances, les idées, tout ce qui
appartient à l'entendement; les fleurs sont des pen-
sées heureuses, qui ne proviennent pas uniquement
du plaisir de comprendre, mais de la joie qu'on
éprouve à faire le bien; les fruits enfin sont les usa-
ges en vue desquels nous existons, les set'vices que
nous devons rendre à l'humanité. Si je pouvais
entrer dans le détail, je vous montrerais combien
ces images sont naturelles et combien souvent nous
y recourons nous-mêmes. II me serait d'ailleurs
facile de citer de nombreux exemples bibliques à
l'appui des significations que je viens d'indiquer.
Quelques-unes de ces significations sont bien con-
nues, et ressortent des textes oû les termes ci-des-
sus sont employés. Qu'on se rappelle les paraboles
dn semenr, de l'ivraie et du champ, du grain de
sénevé, la malédiction du fîguier qui n'avait pas de
fruit, mais seulement des feuilles, ce que Jésus dit
du cep et des sarments, ce qui est rapporté de la
vigne de l'Eternel, etc. II va de soi que les œuvres,
représentées par les fruits, peuvent être bonnes ou
mauvaises, c'est-à-diI'e qu'ici, comme toujours, le
même terme a un sens réel et un sens opposé.
D'après l'Apocalypse - pour citer un exemple-
« les feuilles de l'arbre (de vie) servent à la guéri-
son des nations D. Ces feuilles symbolisent les vrais
-263 -
rationnels. «Ceux qui sont dans les maux, et par
suite dans les faux, ne peuvent pas être guéris par
la Parole, car ils ne la lisent pas; mais, s'ils jouis-
sent d'un bon jugement, ils peuvent être guéris par
les vrais rationnels '. Il
Ezéchiel parle également d'arbres s'élevant sur
les rives d'un torrent qui sortait du temple. «Leurs
fruits, ajoute-t-il, serviront de nourriture et leurs
feuilles de remède.» Et voici l'explication qu'en
donne Swédenborg : « Par toutes les parties de l'ar-
bre sont représentées toutes les choses qui concor-
dent chez l'homme, ainsi par les branches, les
feuilles, les fleurs, les fruits et les semences. Par les
branches sont entendus les vrais sensuels et natu-
rels de l'homme, par les feuilles ses vrais ration-
nels, par les fleurs les vrais primitifs spirituels dans
le rationnel, par les fruits les biens de l'amour et de
la charité, et par les semences les premiers et les
derniers de l'homme.... Les vrais rationnels sont
ceux qui reçoivent le plus prochainement les vrais
spirituels. »
* *
Trois arbres fruitiers, souvent mentionnés dans
nos saints Iivl'es, illustrent clairement les degrés
discrets du mental humain: ce sont l'olivier, la
vigne et le figuier. Il y a de l'un à l'autre un decres-
cendo marqué. Par l'olivier sont siguifiés le bien ou
la perception de l'amour céleste, l'Eglise céleste et
le Ciel suprême; par la vigne le vrai provenant du
l Apocalypse Révélée.
- 261.-
bien, l'Eglise spirituelle et le deuxième Ciel, celui
de la foi et de la charité; pal' le figuier le bien natu-
rel ou le bien de l'homme externe, l'Eglise externe
(par exemple le judaïsme) et le premier Ciel.
Rappelez-vous le rôle joué dans l'alliance mosaïque
par l'kuile d'olive, la plus précieuse de toutes. Elle
faisait partie d'un grand nombre d'offrandes; elle
brûlait nuit et jour dans les lampes du sanctuaire;
unie aux plus fins aromates, elle servait à cousacrer
au Seigneur le tabernacle, ses meubles et ses usten-
siles, ainsi que les autels, de manière à les rendre
très saints; c'est enfin par cette huile parfumée ré-
pandue sur leur tête que les grands-prêtres et les
rois étaient institués dans leur charge. Le titre de
Messie ou de Christ se réfère à cette onction, en
donnant à entendre que Jésus a réalisé an plus haut
degré possible ce dont les rois et les sacrificateurs
d'Israël n'étaient que la représentation visible, le
type extérieur et matériel. Une des visions de Zacha-
rie dénote la suprême importance de cette huile au
point de vue symbolique. La lumière d'un chande-
lier d'or est entretenue par deux oliviers, d'où
découle un liquide doré. A la demande dn prophète,
l'ange lui explique ce que siguifient ces deux oli-
viers. CI. Ce sont, dit-il, les deux Oints de Jéhova,
qui se tiennent près du Seigneur de toute la terre. l>
Réponse assez mystérieuse elle-même.
Je ne fais que mentionner la similitude des dix
vierges, dont cinq seulement avaient une provision
d'huile pour leurs lampes, la feuille d'olivier rap-
portée à Noé par la colombe, le mont et le jardin des
- 265-
Oliviers où Jésus aimait à se retirer, l'huile de grand
prix que Marie répandit sur ses pieds à Béthanie et
qui remplit la maison de son délicieux parfum, le
bon Samaritain versant de l'huile et du vin sur les
plaies du voyageur blessé par les brigands, l'onction
d'huile donnée aux malades pour qu'ils soient gué-
ris, l'eau de Cana changée en vin, le figuier stérile
pour lequel intercède le vigneron. Dans tous ces
passages l'allégorisation s'impose, ou tout au moins
elle est vraisembiable et ajoute grandement à l'inté-
rêt et à la valeur du récit .
.. .. ..
Inutile de nous arrêter longtemps aux cèd..es, aux
chênes et aux cYP,·ès. Le cèdre du Liban - Assur en
est un - désigne le rationnel, l'homme spirituel et
l'égoïsme. Le chêne est l'homme naturel qui se
vante de sa science et aussi l'amour de soi. «L'Eter-
ternel a un joUI' contre tout orgueil et toute hau-
teur ... contre tous les cèdres du Liban, altiers et
superbes, et contre tous les chênes de Basan.» Im-
possible de ne pas voir là les prétentions de l'intel-
ligence humaine. Le cYP"'ês 1 représente les vrais et
les biens de l'homme externe, les choses naturelles
quant au bien, les vérités externes de l'Eglise spiri-
tuelle. « Ouvre tes portes, Liban, et que le feu dévore
tes cèdres! Lamente-toi, cyprès, car le cèdre est
tombé, les arbres magnifiques ont été ravagés! La-
mentez-vous, chênes de Basan, car la forêt impéné-
trable est abattue!» Comment ne pas voir dans le
1 On disait jadis le .apin.
-266 -
langage de tous les prophètes un symbolisme réflé-
chi, développé et conséquent?

* * *
Quelques observations encore, et nous en aurons
fini avec le règne végétal. Que signifie une forêt?
L'ensemble des connaissances purement naturelles,
l'homme sensuel et scientifique. Que signifie un jar-
din ou un pa>'adis '! L'intelligence et la sagesse des
membres de l'Eglise ou des vrais croyants. Il est
parlé du « jardin de Dieu», du «jardin de Jéhova ».
L'Eglise est fréquemment déCl·ite comme un jardin
dans les Ecritures. Elle est appelée une forêt quant
aux connaissances, un jardin quant à l'intelligence
et un paradis quan t à la sagesse. Swédenborg affirme
que dans les Cieux il apparaît de toute part des jar-
dins avec des feuilles, des fleurs et des fruits selon
les états de l'Eglise parmi les anges. On lui a même
raconté que dans quelques-uns de ces jardins on
voit des arbres de vie au centre et des arbres de la
connaissance du bien et du mal aux extrémités,
comme un signe que les habitants possèdent le libre
arbitre dans les choses spirituelles.
« Que, dans la Parole, les arbres signifient l'homme
et abstraitement les principes, tant mauvais que
bons, de l'esprit humain, cela ressort encore avec
évidence de ce que le Seigneur dit par Ezéchiel. En
effet le prophète annonce le jugement qu'attirent sur
eux-mêmes ceux qui profanent les doctrines et les
vérités de la Parole sainte, en les associant avec leurs
convoitises sensuelles et leurs fausses persuasions,
-267 -
et il leur prédit qu'ils périront par leur amour pour
le mal. « Adresse ta prophétie à la forêt de la cam-
pagne du midi. Dis à la forêt du midi: Je vais allu-
mer au milieu de toi un feu qui dévorera tout arbre
vert et tout arbre sec; la flamme dévorante ne s'é-
teindra point, elle brûlera tout ce qui est à la sur-
face du sol, du midi au septentrion. Et toute chair
verra que c'est moi, Jéhova, qui l'ai allumé. - Je
dis: Ah 1 Seigneur Jéhova, ils disent de moi: Est-ce
qu'il ne parle pas en paraboles?" Nous lisons ail-
leurs dans le même livre: II Tous les arbres des
champs sauront que moi, Jéhova, j'ai abaissé l'ar-
bre qui était élevé, et élevé celui qui était abaissé,
que j'ai fait sécher l'arbre vert et verdir l'arbre sec. »
« En outre, permettez-moi d'attirer votre attention
sur la signification du bois, qui correspond en général à
la bonté naturelle. Le bois provient d'un arbre qui a
porté du fruit approprié à sa nature particulière; on
extrait de l'huile de plusieurs de ses essences ; il peut
s'allumeretservirà réchauffer le corps; on l'employait
anciennement à construire des temples, appelés mai-
sons de Dieu, et à former divers instruments de mu-
sique qui donnaient du charme aux cérémonies du
culte; enfin on en faisait un usage habituel pour la
construction des maisons et la fabrication d'innom-
brables articles utiles et agréables. Tous ces carac-
tères du bois - ainsi que beaucoup d'autres relatifs
à ses usages, à sa structure physiologique et même
à sa composition chimique - prouvent que diverses
sortes de bois, spécialement celles qui sont précieuses
et durables, correspondent à divers principes de
- 268-
bonté (naturelle, rationnelle, spirituelle et céleste).
Dans le sens opposé, le bois sans valeur intrinsèque
et dont le fruit a été mauvais, ou qui est employé
avec une intention maligne, correspond à ce qui est
mal dans une mesure quelconque; il a trait aux
désirs de l'homme irrégénéré et à ses actions per-
verses. Il représente aussi ceux qui s'attribuent à
eux-mêmes leurs sentiments charitables, et qui dès
lors tiennent pour méritoires leurs bonnes œuvres '. »
Ainsi, tandis qu'un certain bois jeté par Moïse,
sur l'ordre de l'Eternel, dans les eaux amères de
Mara les rendit douces et potables, les prophètes
sont sévères pour les idoles de bois, ouvrage de
mains d'hommes, et pour ceux qui se confient en
elles. «Mon peuple consulte son bois, et c'est son
bâton qui lui apprend l'avenir. » - «Malheur à qui
dit au bois: Réveille-toi 1» Enfin saint Paul, résu-
mant un passage du Deutéronome et l'appliquant au
Christ mourant sur la croix pour nous racheter, dit
aux Galates : « Il est écrit: Maudit est quiconque est
pendu au bois. »
l E. Madeloy, The Science of Correspond.ne.. elucidaled, p. !!30.
SECONDE LEÇON
Fin des Exemples.
Règne animal. Le Reineke Fuchs et les Fables de La Fon-
taine. Animaux purs et impurs. Représentation des trois
degrés de l'amour. Gros et menu bétail. Animaux beaux et
utiles, bêtes affreuses et féroces. Cheval et âne. Le cheval
blanc. Char et chevaux de feu. Le cheval des peuples. L'An-
cienne Eglise et la mythologie grecque. Triples complica-
tions. Le corps humain : cœur, sang, poumons, etc. Carac-
tère scientifique et logique de cette exégèse.
Avantages.
fo La Parole de Dieu est mise à l'abri de la critique.
Hardiesse de Swédenborg. Historiques factices. Pré-
jugé dogmatique. Esprit et lettre. Histoire et Révélation.
20 Explication satisfaisante de prophéties difficiles ou im-
possibles à défendre dans leur teneur littérale. Prédictions
Don accomplies ou non vérifiables. Par quoi remplacer la
valeur apologétique des prophéties? Briser la coque pour
obtenir la noix. Il s'agit de faits spirituels et universels.
Comment entendre le retour des Juifs dans leur pays '! Al-
liance de trois peuples ennemis représentant la science, la
raison et la religion. Les noms propres. Le sens interne
abolit le temps, l'espace et la personne. Les Israélites ont-
ils été le peuple de Jéhova? Ce qu'il faut penser de leur
élection.

Comme nous l'avons dit, le règne minéral repré-


sente la vérité ou les faits intellectuels de différents
ordres; les végétaux, déjà plus élevés sur l'échelle des
-270 -
êtres, signifient les perceptions et les connaissances,
d'où la sagesse et l'intelligence procèdent. Nous arri-
vons au règne animal, où nous constatons la pré-
sence de la vie, et nous allons voir qu'il représente
les affections ou les biens qui dépendent du cœur et
de la volonté. Les auimaux en effet se montrent
sensibles au plaisir et à la douleur, se meuvent
comme ils l'entendent, ont une certaine individua-
lité et un semblant au moins de liberté morale;
aussi symbolisent-ils d'une façon toute naturelle les
sentiments de l'homme, ses qualités et ses défauts.
Tout le monde nous comprend lorsque nous disons
d'un de nos semblables que c'est un lion ou un re-
nard, un aigle ou un serpent, un tigre ou un mou-
ton.
Certaines animaux figurent d'une manière frap-
pante les passions nobles ou coupables des diverses
catégories d'homme, leur caractère dominant. Cela
ressort du Reineke Fuchs illustré avec tant de
charme par Kaulbach et des spirituelles Fables du
bon La Fontaine, pour ne pas remonter plus haut
comme il serait aisé de le faire. Remarquons seule-
ment que le symbolisme biblique est quelque peu
différent du symbolisme populaire, tiré d'analogies
tout extérieures et qui sautent aux yeux; le sens
spirituel va plus profond et se rattache à des élé-
ments plus essentiels, mais moins faciles à discerner.
Dans les saintes Ecritures, les affections bonnes
sont désignéee par les animaux domestiques, qui sont
doux et utiles, les affections mauvaises par les bêtes
sauvages que nous considérons comme nuisibles.
- 271-
L'ancienne alliance distinguait entre les animaux
purs, dont la chair servait de nourriture, et les ani-
maux impurs, dont quelques-uns étaient employés
pour le travail, mais qu'il était défendu de manger,
tels que le chameau, le lièvre et le porc. Cette divi-
sion ne s'explique pas uniquement par l'hygiène. Sans
doute le législateur a été guidé en partie par des
considérations hygiéniques, mais il avait également
l'intention de se soumettre à la loi des Correspon-
dances. Voilà pourquoi les animaux purs ne pou-
vaient eux-mêmes servir d'aliment que s'ils avaient
été tués selon les rites; s'ils étaient morts par acci-
dent ou déchirés par une bête féroce, leur chair était
interdite aux Hébreux. Celui qu-'; s'était souillé par
une semblable nourriture devait laver ses vêtements
et se baigner; encore restait-il impur jusqu'au soir.

* * *
J'emprunte les lignes suivantes à un résumé fait
par Swédenborg sur la signification spirituelle des
animaux en général.
« L'animal est pris dans un double sens: pour les
choses qui chez l'homme sont vivantes et pour celles
qui y sont mortes. Il est pris pour les choses vivantes
parce que, dans la langue hébraïque, ce mot signi-
fie vivant; mais, comme les Très anciens dans leur
humilité se reconnaissaient' pour des animaux, le
même terme a pareillement signifié les choses qui
chez l'homme sont mortes. 1 Lorsque l'animal, ou la
bête de la terre, n'est pas le type des choses vivantes,
l Car tout ce qui n'est pas spirituel est considéré comme mort.
-272 -
il indique des choses viles, qui tiennent plus ou
moins de la nature des bêtes sauvages. Quand il est
question des choses qui sont dans l'homme, il signi-
fie les inférieurs qui appartiennent à l'externe ou au
corps; quand il est question de la société, qu'on ap-
pelle homme composé ou personne composée, il
signifie ceux qui ne sont pas de l'Eglise. »

* * *
Les animaux qu'on devait choisir pour les sacri-
fices représentaient les bonnes affections que nous
devons apporter au Seigneur, en reconnaissant
qu'elles nous viennent de lui et en le priant de les
employer à sa gloire. Pour le dire en passant, Swé-
denborg résout ici d'une manière inattendue un des
problèmes les plus embarrassants que l'Ancien Tes-
tament pose à la théologie contemporaine, celui de
la valeur des sacrifices sanglants.
Les moutons, les chèvres et les bœufs correspon-
dent aux trois degrés de notre amour pour Dieu et
pour nos frères, en d'autres termes à ce double
amour d'abord céleste, puis spirituel, enfin naturel.
L'agneau représente l'innocence, c'est-à-dire l'état
le plus pur et le plus élevé, celui des anges du troi-
sième Ciel. Le Seigneur est nommé l'Agneau de
Dieu ou simplement l'Agneau, parcc qu'il est l'inno-
cence même et que toute sainteté provient de lui
seul. Les brebis, dont parle Jésus et dont il se déclare
le berger, sont les bons de toute catégorie, les gens
sincèrement religieux à quelque Eglise qu'ils appar-
tiennent, Les boucs, qu'un passage bien connu leur
- 27'd -
oppose, ne sont pas tous les méchants indistincte-
ment, mais les hommes qui ont la foi sans la cha-
rité, ceux dont la religion intellectuelle ne produit
pas d'œuvres intérieurement bonnes.
Le gros bétail (taureaux, bœufs, vaches, veaux)
représente les choses qui appartiennent au bien et
au vrai dans l'homme externe; le menu bétail
(agneaux, brebis, chevreaux, chèvres, béliers et
boucs) représente les choses qui appartiennent à !'in-
nocence, àl'amour céleste ou spirituel dans l'homme
interne. Swédenborg dit en abrégé: cr Le gros bétail
est le bien extérieur ou naturel; le menu bétail est
le bien intérieur ou rationne\.» Il ajoute: «Le bien
naturel, signifié par le gros bétail, n'est pas celui
qui nait avec l'homme et qui est une chose animale;
mais c'est celui que nous acquérons par les connais-
sances jointes à l'affection du bien. Ce bien naturel,
qui est acquis, ou que le Seigneur donne aux hom-
mes, a en soi le spirituel; par conséqnent il est
essentiellement humain. » Abreuver le menu bétail,
c'est instruire par la doctrine tirée de la Parole, par
conséquent enseigner les vérités évangéliques.
Nous lisons dans les At'canes: « Quand les anges
éprouvent des affections et s'en entretiennent, elles
tombent dans la sphèl'e inférieure chez les esprits
et s'y manifestent par des apparences représentatives
d'animaux. Quand ils parlent d'affections bonnes, il~
se présente des animaux utiles, doux et beaux,
comme ceux qu'on admettait pour les sacrifices
dans le culte divin de l'Eglise juive; tout ce qui ap-
parait alors au sujet de l'animal représente quelque
SWliDENDORG IV 18
- 274-
effigie de la pensée des anges, qu'il est donné aussi
aux bons esprits de percevoir. On peut voir par là
ce que signifiaient les animaux dans les cérémonies
du judaïsme, et ce qu'ils signifient dans la sainte
Ecriture; on comprend qu'ils désignent les affec-
tions. Mais la conversation des anges portant sur
les sentiments mauvais est représentée par des bêtes
affreuses, féroces ou inutiles, telles que tigres, ours,
loups, scorpions, serpents et rats; c'est également
par ces bêtes que les affections coupables sont signi-
fiées dans la Parole. »

* * *
Le sens spirituel de certains termes est très
éloigné de l'impression faite sur nous, au premier
abord, par les choses ou les animaux qu'ils désignent;
cependant, en y regardant de plus près, on se rend
compte de leur correspondance. Il en est ainsi du
cheval et de l'âne .
• A quoi servent les chevaux et les ânes? Que
font-ils mieux que les autres animaux? Ils por-
tent des gens et des charges sur leur dos ou dans
des voitures. Ils sont admirablement adaptés à cet
ouvrage et ils aiment à s'en acquitter, quand on les
soigne avec bienveillance et sagesse. Un bon cheval
entre dans l'esprit d'une promenade au galop, ou
même d'une course, avec autant de plaisir que son
cavalier. Les brebis et les chèvres ont de la valeur
par ce qu'elles sont et par ce qu'elles nous donnent
d'elles-mêmes, les bœufs à la fois par ce qu'ils sont
et par ce qu'ils font; mais le cheval et l'âne sont
- 275-
utiles principalement par ce qu'ils font. La première
classe correspond à notre désir d'être innocents ou
d'être utiles; la seconde correspond à la joie que
nous éprouvons à faire un travail mental f. »
Sans faire aucun effort physique, sans même lever
un doigt, on travaille quand on cherche à résoudre
un problème de géométrie, quand on réfléchit à une
question financière, politique ou morale. Le travail
mental consiste à penser ou à raisonner. Quand
cela va bien, nous y trouvons de la satisfaction, du
plaisir. A plusieurs égards, nous remarquons de la
ressemblance entre les bêtes de somme et la joie
que nous éprouvons à penser et à raisonner. Nous
parlons d'" avancer» dans nos éludes, de « faire un
pas» dans notre raisonnement, d'être «amené l> à
telle conclusion.
Le labeur intellectuel a aussi des« usages» ana-
logues à ceux que rendent l'âne et le cheval. Trans-
porter rapidement un homme d'un endroit à un
autre correspond au service que rend l'intelligence
en nous permettant de voir les choses dans leur en-
semble, leurs rapports et leurs proportions. Et,
comme ces animaux portent les marchandises du
lieu où elles sont produites au lieu où elles sont de-
mandées, ainsi la pensée recueille ici un fait, là
une expérience, les rassemble et les met en rela-
tion mutuelle de manière à ce que nous puissions en
profiter. Ces animaux, qui aiment le travail matériel,
représentent notre amour pour le travail intellectuel,
1 Manuab; of Religious Instruction. Doctrinal Series. N0 4. Lusons
in Correspondences. New..York~ 1892.
- 276-
l'inclination qui nous pousse à penser, comprendre
et raisonner.
Mais, si le cheval et l'âne se ressemblent dans les
services qu'ils rendent A l'humanité, ils ont aussi
leurs différences. Le cheval est plus grand et plus
fort que l'âne; il est en même temps plus sensible,
plus délicat, plus courageux; mais il réclame plus
de soins et une meilleure nourriture. Si l'âne est
moins guerrier, moins brillant et moins rapide, en
revanche il a le pied plus sûr, il est mieux fait pourles
sentiers rocailleux de montagne, il a plus de patience
et supporte mieux les fatigues. «Ce qui distingue
surtout le cheval, c'est qu'il donne toute son atten-
tion à celui qui le monte ou le conduit, écoutant le
plus léger son de sa voix, et qu'il apprend facilement
A obéir au moindre attouchement de la cravache
ou du fouet. Cette attention A la volonté du maUre
est une qualité qui se fait remarquer dans les rues
populeuses de nos villes. Elle se montre plus mer-
veilleuse encore dans les pays où les hommes vivent
pour ainsi dire en selle; le cheval forme alors pres-
que partie intégrante de son cavalier. L'âne au con-
traire se soucie peu de celui qui le monte; son at-
tention se concentre sur le chemin, et il n'y a pres-
que pas une pierre qui échappe à son observation.
II décide lui-même où il marchera, et si le désir de
son maître diffère du sien, il a beaucoup de peine
A changer d'avis. En un mot, le cheval regarde Ason
maître pour se laisser guider par lui; l'âne regarde
A terre 1. »
1 Lusons in Correspondences.
- 277-
Les pensées peuvent-elles être plus nobles les unes
que les autres? Certainement. Notre esprit peut s'oc-
cuper d'agriculture ou de commerce, de finances
ou de botanique, de questions sociales, de philoso-
phie ou de religion. M'élevant au-dessus de tout ce
qui est matériel ou même uniquement intellectuel,
je puis prendre plaisir à penser au Seigneur, à l'a-
vancement de son règne, au message qu'il nous
adresse dans sa Parole, et à toutes les choses natu-
relles dans leur rapport avec notre vie supérieure.
L'amour de cette intelligence spirituelle est repré-
senté par le cheval, le plus noble des animaux qui
travaillent pour nous. L'intelligeuce naturelle, ab-
sorbée par les choses de ce monde et y trouvant sa
joie, est représentée par l'âne.
Lorsque, suivant la prophétie de Zacharie, Jésus
fit son entrée à Jérusalem monté snr le poulain
d'une ânesse, ce fut un signe qu'il était venu ren-
contrer les hommes sur le plan de l'intelligence na-
turelle, délivrer cette faculté de son asservissement
au mensonge, et enseigner aux humains les vrais
préceptes de la morale naturelle.
Le cheval correspondant à l'entendement spirituel
ou au besoin de penser et de raisonner clairement
sur les sujets religieux, il est la faculté qui com-
prend et s'approprie joyeusement le sens interne
de la Parole. Dans l'Apocalypse, il est question de
chevaux dont la couleur indique le caractère. Le
cheval blanc, - dont le cavalier s'appelle la Parole de
Dieu et qui porte sur son vêtement les titres de Roi
des rois et de Seigneur des seigneurs, c'est l'en-
- 278-
tendement de la Parole quant à ses intérieurs, en
d'autres termes le sens interne de l'Ecriture révélé
à notre auteur et par lui à l'Eglise contemporaine.
Qnand Elie monta aux Cieux dans un tourbillon,
Elisée vit un cha,- de feu et des chevaux de feu,
et il s'écria: Il Mon père, mon père! Char d'Is-
raël et ses cavaliers! D Or Swédenborg nous ap-
prend ce que signifiaient Elie et Elisée, le chariot
t1amboyant et les chevaux de feu: c'étaient le
Seigneur quant à la Parole, la doctrine de l'amour
et de la charité et la doctrine de la foi vivante. Or
la doctrine de la foi n'est autre chose que l'entende-
ment des Ecritures quant à l'intérieur, ou la con-
naissance de leur acception spirituelle.
Dans l'acception opposée, les chevaux sont les
illusions des sens; ainsi les chevaux de Pharaon et
des Egyptiens symbolisent les scientifiques d'après
l'intellectuel perverti. Il en est souvent parlé dans
l'Ancien Testament, et il est aisé de voir qu'ils sont
un type. C'est ainsi que nous lisons dans Esaïe:
« Malheur à ceux qui descendent en Egypte pour
demander du secours, qui cherchent nn appui dans
les chevaux, qui mettent leur confiance dans le
grand nombre des chars et dans la force des ca-
valiers, et qui ne tournent pas leurs regards vers
le Saint d'Israël et ne recherchent point Jéhova.
L'Egyptien est homme et non Dieu, ses chevaux ne
sont que chair et ne sont pas esprit. »
Enfin ['Eternel dit par Zacharie: « En ce jour-là,
je frapperai d'épouvante tous les chevaux et de ver-
tige leurs cavaliers. Je frapperai d'aveuglement tout
- 279-
cheval des peuples. »Il est évident, dit notre exé-
gète, que le cheval des peuples est l'intelligence qui
sera frappée de stupeur et remplie de ténèbres, et
que son cavalie,' est l'homme intelligent qui sera
frappé de folie. « Nous ne monterons point à cheval»
signifie également: Nous ne nous fierons plus à
notre propre intelligence.
« Cette signification du cheval, observe Swéden-
borg, passa de l'Ancienne Eglise chez les sages d'a-
lentour et même en Grèce. C'est pourquoi, lorsqu'ils
décrivirent le soleil, qui est l'emblême de l'amour,
ils y placèrent leur dieu de la sagesse et de l'intelli-
gence, et lui attribuèrent un char attelé de quatre
chevaux ignés; lorsqu'ils décrivirent le dieu de la
mer, la mer représentant l'ensemble des sciences,
- il lui donnèrent aussi des chevaux; lorsqu'ils dé-
crivirent l'origine des sciences, qui procèdent de
l'intellectuel, ils supposèrent un cheval ailé qui, d'un
coup de pied, fit jaillir une fontaine. Près de cette
source habitaient les sciences figurées par des vierges.
» Par le cheval de Troie il n'a pas été non plus sym-
bolisé autre chose que les ruses suggérées aux Grecs
par leur entendement pour renverser les murailles.
Aujourd'hui même, quand on dépeint l'intellectuel,
on le représente d'habitude, suivant la coutume an-
tique, par Pégase ou le cheval volant, et l'on désigne
l'érudition par une fontaine. Mais très peu de gens
savent que, dans le sens mystique, le cheval est l'en-
tendement et la fontaine la vérité; on sait encore
moins que ces significatifs ont passé par dérivation
de l'Eglise Ancienne aux païens. »
280 -

* * *
Avant de terminer cette liste d'exemples, je vondrais
dire quelque chose du lion, le roi des animaux de
la terre, et de l'aigle, le roi des habitants de l'air,
mais cela m'entraînerait trop loin. Je devrais en
effet parler anssi des ché"ubins, qui sont décrits di-
versement, mais dans la composition desquels le
lion et l'aigle entrent pour une bonne part suivant
Ezéchiel et l'Apocalypse de Jean. Voilà une compli-
cation particulière, s'ajoutant à deux autI'es qui sont
fondamentales et se retrouvent dans toute l'Ecri-
ture sainte.
La première, c'est que le symbole biblique se rap-
porte à la volonté et à l'intelligence, les deux facul-
tés de notre mental, qui agissent l'une sur l'autre
et en réalité ne font qu'un. La seconde complication,
non moins embarrassante, c'est que chaque substan-
tif a deux sens contr'aires: le sens direct ou réel et
le sens opposé, entre lesquels nous avons à choisir
d'après le contexte.
Si vous y réfléchissez un moment, - notamment
à propos de l'aigle et du lion, - vous reconnaîtrez
que toutes ces complications rendent très malaisée
la tâche de montrer rapidement et clairement, par
l'explication de quelques termes, ce qu'est en gros
le symbolisme du Prophète du Nord. Pour le com-
prendre un peu à fond, il faut se donner la peine
de faire soi-même, en détail, pour deux ou trois de
ces mots, l'étude exégétique dont je vous donne ici
un imparfait résumé.
- 281

* * *
Un mot encore avant de quitter ce sujet.
Notre corps, dans sa forme générale et dans cha-
cune de ses parties, correspond à notre mental, en
même temps qu'au Ciel et au Seigneur. Ainsi le
cœur représente la faculté d'aimer et de vouloir; le
sang, qui en procède, est la vérité divine ou le prin-
cipe de la charité. Les poumons symbolisent l'en-
tendement, la faculté de penser et de comprendre;
dès lors la resp-iration, le souffle, l'esprit, ont rapport
à la foi 'et à la vérité. La tête, le Ironc, les jambes
sont les trois deg"és de hauteur: le céleste, le spiri-
tuel et le naturel. Les pieds rappellent les principes
inférieurs, les sentiments de l'homme terrestre,
d'où la coutume symbolique du lavement des pieds.

* * *
Cet exposé du sens interne, tel que l'entendait
Swédeuborg, vons a paru long, je le crains; il est
néanmoins trop court et trop sec pour vous faire
sentir toute la richesse et toute la profondeur de cette
nouvelle exégèse. Il suffira pourtant, je l'espère,
pour vous convaincre que la méthode inaugurée,
en plein luthéranisme, par le philosophe suédois,
loin de favoriser l'arbitraire comme l'allégorisation
d'Origène et des mystiques, repose d'aplomb sur les
lois de la nature observées scientifiquement, et se
distingue de tout autre système d'interprétation par
une logique rigoureuse.
- 282-

Avantages.
Pour compléter cette étude, il me reste à vous in-
diquer plusieurs avantages que me paraît offrir le
principe herméneutique employé par Swédenborg.
1° Le premier, c'est qu'il met la Parole de Dieu à
l'abri des coups de la critique. Nous n'avons point
défendu le Canon tel qu'il est admis sous le titre de
« Sainte Bible » par les catholiques ou les protes-
tants, mais une partie des écrits qui le composent,
savoir le Canon de la Nouvelle Eglise. Ce Canon res-
treint a été formé en vertu de l'idée que la présence
du sens spirituel dans un texte en constitue l'inspira-
tion. Ainsi, que certains récits soient exacts ou ar-
rangés, que tel livre provienne ou ne provienne pas
du siécle et de l'auteur auxquels on l'a longtemps
attribué, peu nous importe 1 Ce qui importe souve-
rainement, c'est le sens interne, et ce sens ressort
aussi bien d'un mythe, d'une légende, d'une nar-
ration fictive ou d'une parabole que d'événements
réels minutieusement rapportés.
Aussi le réformateur de Stockholm a-t-il devancé
nos Eglises en faisant l'usage le plus hardi de la cri-
tique; en déclarant, par exemple, que les onze pre-
miers chapitres de la Genése, jusqu'à Eber ancêtre
d'Abraham, ne sont pas historiques dans l'acception
que nous attachons à cet adjectif', qu'Adam, Eve,
l Arcant".8 célestes, au commencement de Genèse XIl : « Depuis le
premier chapitre de la Genèse jusqu'ici ou plutôt jusqu·ù Eber, les
-283-
Caïn, Hénoc et les plus anciens patriarches n'é-
taient pas des individus, et que plusieurs livres de
l'Ancien et du Nouveau Testament ne sont pas spé-
cifiquement inspirés.
Sans doute les conclusions du libéralisme extrême
contredisent sur quelques points le sens mystique
établi par Swédenborg; mais ces négations sont plu-
tôt les conséquences d'un préjugé dogmatique ou
d'une argumentation discutable que les résultats
avérés d'une science impartiale. On peut. en tous
cas maintenir que, grâce à la théorie du sens interne
caché sous le sens littéral, le conllit si grave et si
périlleux aujourd'hui de la critique et de la foi se
trouve conjuré, étant sinon tout à fait aboli, du
moins extrêmement atténué. Le croyant ne deman-
dant plus aux textes sacrés autre chose que leur
esprit, leur lett.·è peut être livrée sans aucune crainte
aux libres investigations des savants.
Ne pensez pas, d'après ce que je viens de dire,
que je méconnaisse la grande importance de l'his-
toire. La Révélation se rattache à des faits, à des an-
nales sérieuses, à un développement historique, à
l'histoire du peuple d'Israël, qui était une prépa-
ration, et à l'histoire de Jésus-Christ, qui fut un ac-
complissement. C'est de cette histoire, racontée par
des hommes illuminés d'en haut, que découle l'Evan-
gile même, la Parole de Dieu; mais cette Parole est
historiques n'étaient pas vrais; c"étaient des historiques factiees, qui,
dans le sens interne, signifiaient les choses célestes et spirituelles.
Dans ce chapitre et dans les suivants les historiques ne sont pas fac-
tices ; ce sont des historiques vrais, qui, dans le sens interne, signi~
fient pareillement les choses spirituelles et célestes. ») § 14.03.
- 284-
le fond substantiel et divin de l'histoire sainte, cette
Parole, non l'histoire, est ce dont nous avons besoin
pour désaltérer et nourrir nos âmes, elle est la
source jaillissante de toute vérité supérieure, le pain
descendu du Ciel et donnant la vie éternelle.

* * *
2° Un second avantage de cette méthode exégé-
tique, c'est d'expliquer d'une façon satisfaisante une
quantité de prophéties dont le sens littéral est ou
trés difficile ou absolument impossible à soutenir.
Je place dans la première catégorie les promesses
et les menaces, introduites soleunellement comme
des oracles de Jéhova et annonçant des événements
précis: sécheresse, sauterelles, famine, dévastation
par l'épée et par le feu, victoire, délivrance, restau-
ration. Nombre de ces prédictions ne se sont pas ac-
complies dans leur sens littéral et, selon toute vrai-
semblance, ne s'accompliront jamais de cette ma-
nière. Du reste, leur réalisation dans un passé loin-
tain est souvent encore discutée par les érudits; en
tout cas, les simples fidèles sont hors d'état de se
prononcer sur des questions historiques aussi épi-
neuses, et les pasteurs eux-mêmes ne peuvent le fair'e
qu'en s'appuyant sur tel ou tel spécialiste qui jouit de
leur confiance. Il est évident que ces prédictions qui
semblent démenties pal' l'histoire, loin de servir de
preuve à la Révélation, sont une pierre d'achoppe-
ment pour beaucoup de gens intelligents qui lisent
la Bible avec sérieux et dans le désir d'en profiter.
Enfin les prophéties de ce genre, - je veux dire
- 285-
celles qui ont rapport à Moab, à l'Idumée, à l'Egypte,
à l'Assyrie, à Gog et Magog, aux choses terrestres, il
la prospérité et à l'adversité temporelles, - seraient-
elles dignes des prophètes hébreux, si, dans leur
coque dure et grossière, elles ne contenaient une noix
savoureuse, un enseignement spirituel? On croyait,
au siècle dernier, que les oracles de l'ancienne al-
liance étaient une des principales preuves de l'Evan-
gile. Ce point de vue est tellement dépassé de nos
jours que je n'ai pas besoin de le combattre.

* * *
Mais, si on n'accorde plus aux prophéties cette va-
leur apologétique, quelle valeur leur laisse-t-on,
lorsqu'on n'y voit que la prédiction d'événements
cosmiques, politiques ou mondains, dont la réalité
est indémontrable, incertaine, contraire aux proba-
bilités et à la raison? Elles risquent fort de perdre
à nos yeux tout intérêt, et d'entratner dans leur dis-
crédit les hommes de Dieu qui les ont prononcées
ou écrites, et la notion même de Révélation. Il
en est tout autrement quand on reconnaît que ces
oracles ont une signification divine, et qn'il faut
briser la coque pour obtenir la noix. Oui, la seule
chose qui puisse les réhabiliter dans l'opinion des
lecteurs éclairés de notre époque, c'est un symbo-
lisme religieux fondé sur la nature.
L'herméneutique de Swédenborg leur rend pré-
cisément ce service. Elle les fait sortir du domaine
des faits extérieurs, limités par le temps et par l'es-
pace, et leur donne une portée intérieure, psycho-
- 286-
logique, importante dès lors pour l'âme humaine et
pour lasociété dans son ensemble; car il s'agit de
lois générales du règne de Dieu, de faits spirituels
qui se reproduisent sous diverses formes et à divers
degrés dans tous les â,ges.

* * '"
Parmi les prédictions non réalisées, les plus con-
nues sont celles qui annonçaient aux Israélites du
royaume du Nord transportés en Assyrie le retour
définitif dans leur paysi. « Que ce ne soit ni Israël
ni la maison d'Israël qu'on doit entendre dans ces
passages, dit notre auteur, cela est évident, puisqu'ils
ont été dispersés parmi les nations et que jamais ils
ne sont revenus de leur captivité. Ainsi ce n'est pas
non plus Juda et la maison de Juda que l'on doit
entendre. Mais par eux, dans le sens interne, ont
été signifiés ceux qui sont du Royaume spirituel et
du Royaume céleste du Seigneur'; c'est avec ceux-
ci qu'il a traité une alliance nouvelle et c'est dans
leur cœur que sa loi a été inscrite '.» Swédenborg,
que je viens de citer, dit encore: « Il n'y a plus eu
d'Israël. »
Non seulement les Israélites des dix tribus ne
sont point revenus de l'exil, mais ils ne pourront
jamais en revenir, car ils ont cessé d'exister comme

l Jérémie 3:18; 16:15; 30:3; 31:8-10. Amos 9:14 s 15.


t On se rappelle que le Ciel dans son ensemble n~est pas seulement
divisé en trois Cieux, mais aussi en deux Royaumes, le céleste et le
spiritueL Swédenborg parle ici de cette partition binaire.
S Arcanes célestes, § 3654.
-287 -
nation et même comme race. A s'en tenir au sens
littéral, il faudrait confesser que les nâbis se sont
trompés de la façon la plus grossière, à moins qu'ils
n'aient volontairement trompé leurs compatriotes,
en leur donnant tant de fois et avec tant de solennité
une grande espérance patriotique. Dans les deux
hypothèses, ils n'auraient pas été les organes du
Dieu de vérité, qui seul connaît l'avenir, et il n'exis-
terait ni inspiration prophétique, ni Canon de livres
saints, ni Révélation divine; ainsi les fondements
du christianisme se trouveraient renversés. La seule
façon de sauver du naufrage ces notions essentielles,
c'est de recourir à la théorie d'un sens spirituel qui
serait le principal, et qui réduirait le sens matériel
à une insignifiance relative. N'est-ce pas là ce que
fait Swédenborg? Ne nous enseigne-t-i1 pas le secret
de découvrir une vérité religieuse dans les passages
les plus ingrats de l'Ecriture, dans ceux mêmes qui
paraissent capables d'ébl'anler notre foi?

* * *
De ce nombre est une étonnante prédiction d'E-
saïe: 0: En ce jour-là, il y aura une route d'Egypte
en Assyrie; les Assyriens iront en Egypte et les
Eygptiens en Assyrie, et l'Egyptien rendra son culte
avec l'Assyrien. En ce jour-là, Israël sera en tiers
avec l'Egypte et avec Assur, et ce sera une bénédic-
tion au milieu de la terre, que Jéhova Sébaoth bé-
nira disant: Bénis soient l'Egypte mon peuple, As-
sur l'ouvrage de mes mains et Israël mon héritage'!»
, Esaïe 19: lI3-lIS.
- 288-
Vous savez tous qu'à aucune époque cette pro-
messe politico-religieuse ne s'est accomplie selon sa
lettre. Assur et Mitsraïm (l'Egypte) ont été deux
puissants empires naturellement ennemis, cherchant
l'un et l'autre à s'annexer le petit peuple hébreu et
le faisant cruellement souffrir de leur constante ri-
valité. Si leurs intérêts politiques étaient différents,
leur religion ne les séparait pas moins l'un de
l'autre, et tous deux des Israélites, adorateurs de
l'Eternel. Jamais, à notre connaissance, ils ne se
sont réconciliés; encore moins se sont-ils alliés avec
Israël au double point de vue de la diplomatie et du
culte, et sont-ils devenus ses coreligionnaires. L'his-
toire biblique nous les présente invariablement
comme les adversaires du vrai Dieu et de la nation
qui se réclamait de son nom, nation qu'ils ont
opprimée, persécutée et combattue autant qu'ils
l'on pu.
Entendue dans son sens naturel, cette prophétie
était souverainement invraisemblable, et je ne pense
pas qu'Esaïe ait pu la comprendre ainsi. De plus et
surtout il semble absolument impossible qu'elle s'ac-
complisse jamais; car ces trois nations ont perdu
non seulement leur importance historique, mais
encore leur autonomie et leur identité. L'Egypte est
asservie à l'Angleterre 1; l'empire assyrien a depuis
1 Nous lisons aujourd'hui dans une correspondance de Genève à pro-
pos du Congrès de la Paix : 11: Ignorant sans doute que la formule
L'Egypte aux Egyptiens ne signifie rien, - les Egyptiens ne s'étant
jamais gouvernés eux-mêmes et ceux qui réclament en leur nom
n'étant que les descendants d'une oligarchie de conquérants, - Je
congrès a voté de confiance une résolution qui, s'il lui était donné
- 289-
longtemps perdu sa prédominance universelle, et
plusieurs autres races ont successivement conquis
la suprématie. Quant à Israël, depuis la ruine de
Jérusalem au premier siècle de notre ère, il a perdu
son existence nationale, et ne parait pas en état de
la recouvrer à l'avenir, dispersé qu'il est dans tous
les pays civilisés des divers continents, fondu avec
les autres peuples, incorporé à leurs institutions et
devenu indifférent aux cérémonies mosaïques, qu'il
ne peut plus célébrer depuis deux mille ans.
Si d'ailleurs, par une espèce de prodige, les trois
nations mentionnées par Esaïe pouvaient reparaître
sur la scène du monde avec l'importance qu'elles
ont eue jadis, si les Assyriens et les Egyptiens, ré-
conciliés entre eux et avec les descendants de Jacob,
formaient une confédération, soit juive, soit chré-
tienne, ce serait sans doute un fait extraordinair'e et
intéressant, mais il est difficile de comprendre quelle
influence ce fait exercerait sur la chrétienté et com-
ment il serait décisif pour l'établissement du règne
de Dieu.
Au contraire, le sens spirituel de ce texte mysté-
rieux nous ouvre une perspective vraisemblable,
conforme à l'histoire des peuples en même temps
qu'encourageante et grandiose. Voici quel est ce
sens dans les paroles mêmes de Swédenborg :
« Au temps de l'avènement du Seigneur, le scien-
tifique, le rationnel et le spirituel feront un; alors le
suite, aboutirait à enlever l'Egypte aux Anglais pour la remettre
aux pachas, ce que la grande masse du peuple égyptien ne désire pas
et dont elle ne bénéficierait guère. >.
s:,:vÉDENBORG JV
-290 -
scientifique sera au service du rationnel, et l'un et
l'autre seront au service du spirituel. Car par l'E-
gypte est signifié le scientifique, par Assur le ra-
tionnel et par Israël le spirituel. »
Rendez-vous bien compte que, dans le langage de
notre auteur, le scientifique est la Science, le ration-
nel la Raison et le spirituel la Religion. Le divin
oracle nous affirme donc que, lors du retour du
Seigneur, l'Eglise, devenue spirituelle de naturelle
qu'elle était, sera enfin réconciliée avec la Science
et la Raison, ou avec la Haute Critique et la Philoso-
phie. Alors ces deux puissances, au lieu de chercher
à détruire le christianisme comme elles l'ont fait
depuis le dix-huitième siècle, le confirmeront d'un
commun accord, et par là donneront à la religion
esprit et vie une irrésistible impulsion.
Ainsi le vieux prophète ne prédit pas une des-
tinée hautement improbable à trois nations jadis
glorieuses, mais déchues et mortes depuis fort long-
temps; il parle pour les croyants du monde entier
et de tous les âges, du nôtre particulièrement, si,
comme l'enseigne notre auteur, nous sommes arri-
vés à la fin d'une grande période des annales de
l'humanité. Il décrit l'état d'âme des membres de
la Nouvelle Eglise et les rapports nouveaux qu'ils
pourront avoir avec la société dans son ensemble. Il
nous promet la cessation de cette déplorable guerre
que la science réputée positive et la libre-pensée
livrent à la sainte Ecriture et à la foi évangélique.
Il répond ainsi à nos préoccupations les plus ac-
tuelles et les plus angoissantes, et nous fait saluer
- 291-
l'aurore d'une phase de paix, de prospérité, d'ex-
tension rapide et de véritable gloire pour la cause
de Jésus-Christ. II serait superflu d'ajouter que nos
observations personnelles et collectives, notamment
l'évolution favorable que nous remarquons dans la
littérature et la philosophie en France, viennent cor-
roborer énergiquement cet espoir.

* * *
Au reste ce passage d'Esaïe n'est point isolé. Par-
tout où la Bible mentionne Israël, Assur ou l'Egypte,
une étude attentive nous convaincra de l'insuffi-
sance du sens politique et premier, ainsi que de la
vérité du sens interne proposé par Swédenborg.
Il faut même généraliser cette observation en l'ap-
pliquant à tous les noms propres, qu'ils désignent
primitivement des peuples ou des cités, des mon-
tagnes, des fleuves ou des fontaines, des patriarches,
des nâbis, des prêtres ou des rois. Dans les endroits
mêmes où ces noms font partie d'un récit vraiment
historique, c'est leur signification spirituelle qui
importe, qui nous fournit l'élément révélé, et dans
les prophéties cette seconde signification est sou-
vent la seule qui puisse s'accomplit'.
Swédenborg s'explique clairement à cet égard dans
les lignes suivantes:
0: Il Y a trois choses qui disparaissent du sens na-

turel de la Parole, quand il devient sens interne, à


savoir ce qui appartient 1° au temps, 2' à l'espace,
3 0 à la personne.
» Il en est ainsi parce que dans le Monde spirituel
- 292-
il n'y Il ni temps ni espace. Ces deux choses sont les
propres de la nature; aussi dit-on de ceux qui
meurent qu'ils sortent du temps.
» Si dans le Monde spirituel on ne considère rien
de déterminé concernant la personne, c'est parce
que l'intuition de la personne dans le langage res-
serre et limite l'idée, au lieu de l'étendre et de la
rendre illimitée. Or l'étendu et l'illimité dans le
langage font qu'i! est universel, qu'il embrasse des
choses innombrables et aussi des choses ineffables, et
qu'i! réussit à les exprimer. Tel est par conséquent le
langage des anges, surtout celui des anges célestes,
qui est respectivement illimité. Aussi tout ce qui
appartient à leur discours influe-t-i1 dans l'infini et
dans l'éternel du Seigneur, en d'autres termes dans
son Divin '.»

* * *
Revenant sur l'important et délicat problème de
l'élection d'Israël comme peuple de Jéhova, nous
laisserons encore parler le théologien scandinave,
dont le point de vue s'écarte grandement sur ce point
de celui des protestants en général.
« Quand on ne sait rien du sens interne, on croit
nécessairement que la nation israélite et juive a été
choisie de préférence à toute autre, que par consé-
quent elle valait mieux que les autres, comme les
Juifs eux-mêmes l'ont cru. Et, ce qui est étonnant,
non seulement cette nation le croit, mais c'est ce
que croient les chrétiens. Ils savent pourtant que
t Arcanes, § 5253.
- 293-
cette nation est dans les amours corrompus, dans
une sordide avarice, dans la haine et dans la fierté;
qu'en outre les Juifs n'ont aucune estime, éprou-
vent même de l'aversion pour les internes, qui con-
cernent le Seigneur, et qui appartiennent à la cha-
rité et à la foi.
» Pourquoi les chrétiens pensent-ils que cette
nation a été choisie de préférence aux autres?
Parce qu'ils admettent que l'élection et la sai vat ion
de l'homme viennent de la Miséricorde, de quelque
manière que l'homme vive, et qu'ainsi les scélérats
peuvent être reçus dans le Ciel comme les gens
pieux et sobres. Ils ne considèrent pas que l'élec-
tion est universelle. En d'autres termes, il y a élec-
tion de tous ceux qui vivent dans le bien; la Misé-
ricorde du Seigneur s'exerce envers tout homme
qui s'abstient du mal et veut vivre dans le bien, qui
dès lors se laisse conduire par le Seigneur et régé-
nérer, ce qui s'opère durant toute sa vie.
l> Voilà pourquoi la plupart dans le monde chré-
tien pensent également que cette nation sera choisie
de nouveau et ramenée alors dans la terre de Ca-
naan, toujours selon la lettre de l'Ecriture. comme
dans les passages qui vont être indiqués.
[Swédenborg en indique trente-cinq.]
l> D'après ces passages et plusieurs autres, des
chrétiens même croient que cette nation sera de
nouveau élue et introduite dans le pays de Canaan;
cependant elles saveut qu'elle attend un Messie qui
doit la ramener dans ce pays; ils savent également
que cette attente est vaine, que le royaume du
- 294-
Christ n'est point de ce monde et que Canaan signi-
fie le Ciel. Ils ignorent en outre que la Parole a un
sens spirituel, et que dans ce sens, quand il est dit Is-
raël, Jacob et Juda, il n'est pas entendu ces hom-
mes-là, mais les choses qu'ils représentent. Ils ne
tiennent pas compte non plus de ce que les histori-
qnes rapportent sur cette nation. Il est dit en effet
que dans le désert, et plus tard dans la terre de
Canaan, elle était idolâtre de cœur. »
Notre auteur rappelle ensuite que Moïse et les
prophètes n'ont pas été moins sévères, reprochant à
la nation hébraïque ses adultères spirituels, toutes
ses abominations, et lui annonçant une destruction
prochaine. Le Seigneur a parlé de la même manière,
et dit, par exemple, à ses compatriotes: « Le père
dont vous êtes issus, c'est le Diable, et vous voulez
accomplir les désirs de votre père. Il a été meur-
trier dès le commencement et n'a pas persévéré
dans la vérité. »
Swédenborg continue: «Si, tout en sachant ces
choses, les chrétiens croient néanmoins que cette
nation finira par se convertir au Seigneur, et sera
alors établie dans le pays qu'elle a jadis habité,
c'est, nous le répétons, pour les raisons suivantes:
Premièrement les Juifs ne connaissent pas le sens
interne de la Parole. Secondement ils s'imaginent
que la vie de l'homme ne fait rien, et que le mal
enraciné par des actes fréquents n'empêche nulle-
ment l'homme de devenir spirituel et d'être ré-
généré, pourvu qu'il ait la foi, quand ce ne serait
que pendant une seule petite heure. Troisièmement
- 295-
ils pensent que l'introduction dans le Ciel dépend
de la Miséricorde seule, et que cette Miséricorde
exist~ pour une nation particulière, et non pour
tous ceux qui, dans une région quelconque de
l'univers, sont réceptifs à l'égard de la grâce di-
vine.
» Or il est absolument contraire au Divin que,
dès leur naissance, les uns soient élus pour le salut
et le Ciel, les autres, les non-élus, destinés à la
damnation et à l'Enfer. Penser ainsi du Divin serait
horrible; car il y aurait une suprême Immiséricorde,
tandis que le Divin est la Miséricorde même.
» D'après ce qui vient d'être dit, on peut voir que
la nation israélite et juive n'a point été choisie, et
qu'à plus forte raison elle ne sera point choisie;
qu'aucune chose de l'Eglise n'a existé chez elle et
n'a pu y exister, mais qu'il y a eu seulement un Re-
présentatif de l'Eglise; enfin que, si cette nation a
été conservée jusqu'à ce jour, ce fut à cause de la
Parole de l'Ancien Testament 1. »
A cette longue et importante citation j'ajouterai
quelques lignes empruntées au même volume: «Si
les fils d'Israël sont appelés le peuple de Jéhova, ce
n'était pas qu'ils fussent meilleurs que les autres
nations; mais ils représentaient le peuple de Jé-
hova, c'est-à-dire ceux du Royaume spirituel du
Seigneur... Les Israélites et les Juifs n'ont nullement
été choisis, ils ont seulement été acceptés pour re-
présenter les choses du Ciel. Et cela a dù se faire
dans la terre de Canaan, attendu que l'Eglise du
1 Arcanes célestes, § 7051.
-296 -
Seigneur avait été là dès les temps très anciens, et
que par suite tous les lieux y étaient devenus repté-
sentatifs des Célestes et des Divins. Ainsi il , pu
être écrit une Parole dans laquelle les noms s'gni-
fient les choses qui appartiennent au Seigneur et à
son royaume 1. »
TROISIÈME LEÇON
Fin des Avantages.
Prophéties dont le sens littéral est inlprobable ou impossible.
Plusieurs exen"lples. Inconséquence de M. Gautier. La cité
sainte. Quand on ignore la loi des Correspondances, on
laisse de côté plusieurs livres de la Bible. 30 Abolition du
scandale occasionné par certains textes. L'influx prend la
forme du récipient. Il est médiat en restant divin. Vrais
nus et vêtus, réels et apparents. 4,0 Méthode réclamée par
l'Ecriture et par Jésus. Chida, EnigIne, et JJ-/dshal, Simi-
litude. Les Hébreux et Paul. Les Evangiles. La foi ratta-
chée à l'intelligence du sens spirituel. Les Paraboles du
Sauveur. La Clef symbolique et la manière de s'en servir.

Conclusion.
Le sens spirituel ne consiste pas en métaphores. Expli-
quer avant d~appliquer. Méthode seule suffisante. Un dan-
ger de la critique. Doctrine principale tle notre écrivain.
La moelle des Ecritures. Accord de Mme Eddy avec
Swédenborg sur l'interprétation spirituelle. Besoins tou-
jours plus sentis. Le foyer de tous les progrès. Ressem-
blance entre la Révélation par le sens interne et la Révéla-
tion par Christ. Nécessité de pratiquer pour mieux corn...
prendre. Swédenborg a fait l'exégèse de livres entiers. Son
illustration. Sa méthode acceptée par trente mille croyants.
La verge de Moïse.

Beaucoup de prophéties ont un sens littéral ac-


ceptable; dans ce cas on ne saurait prouver, si ce
n'est par la comparaison avec des passages analo-
-298 -
gues, qu'elles renferment également un sens in-
terne. Mais il est d'autres prophéties dont le sens
Iitté,'al est ou très improbable, ou absolument im-
possible, et qui par leur teneur même obligent le
lecteur intelligent à recourir à l'interprétation allé-
gorique. On le fait fréquemment sans se rendre
compte qu'on introduit une pensée spirituelle dans
un texte qui, à s'en tenir au sens premier des mots,
parle de choses matérielles. Nous citerol1!l, à titre
d'exemples, quelques prédictions de ce genre.

* * *
« Je ferai jaillir des fleuves sur les sommets dénu-
dés et des sources au milieu des vallées; je change-
rai le désert en étang et la terre aride en fontaine
d'eau. Je mettrai dans le désert le cèdre, l'acacia,
le myrte et l'olivier; je planterai ensemble dans la
steppe le cyprès, l'orme et le buis '.» "Tremble Ô
terre, devant la face du Dieu de Jacob, qui change
le rocher en nappe d'eau, le granit en source jaillis-
sante '.»
Ezéchiel reçoit l'ordre de prendre deux bâtons,
l'un pour le royaume de Juda, l'autre pour celui
d'Israël, et de les unir dans sa main. Puis l'Eternel
lui dicte cet oracle:
« Je vais prendre les enfants d'Israël du milieu
des nations où ils sont allés; je les rassemblerai de
toutes parts et je les ramènerai sur leur sol. Je ferai
d'eux une seule nation sur les montagnes d'Israël;
1 Esaïe 41 : 18, t9.
2 Psaumes l1i: 7, 8.
- 300 -
« Pal" la bouche des petits enfants et de ceux qui
tettent tu as rendu parfaite ta louange, pour confon-
dre tes ennemis '.»
L'Eternel s'adresse à Jérémie en ces tel'mes:
« Prends dans ta main de grosses pierres et cache-
les, en présence des hommes de Juda, dans le ci-
ment de la plateforme en briques qui est à l'entrée
de la maison du Pharaon à Taphnès, et dis-leur: Je
vais envoyer chercher Nébucadnetsar, roi de Baby-
lone, et je placerai son trône sur ces pierres que
j'ai déposées; il étendra son tapis sur elles. II vien-
dra et frappera le pays d'Egypte'. »
« En ce jour-là, des eaux vives sortiront de Jéru-
rasa!em et couleront moitié vers la mer Orientale,
moitié vers la mer PostérieureS.» Conférer l'eau
sortant sous le seuil du temple de l'avenir contem-
plé en vision par Ezéchiel. Cette eau se change peu
à peu en torrent infranchissable, qui va se jeter
dans la Mer Morte en répandant la vie sur son pas-
sage, et sur les bords duquel croissent toute sorte
d'arbres fruitiers. Leurs fruits, mûrissant chaque
mois, servent de nourriture, et leur feuillage, qui
ne se flétrit jamais, sert de remède.
M. Gautier, adversaire de « l'interprétation idéa-
liste ou symbolique, » prend à la lettre la descrip-
tion minutieuse du temple d'Ezéchiel, mais se
trouve forcé de renoncer à son principe exégétique
pour l'important détail qni nous occupe: le torrent
l Psaumes 8: 3. - SI Jérémie 43 : 9 ... 11. _ 3 Zacharie 1.4. : 8.
- 301-
impétueux et vivifiant qui sort du futur sanctuaire.
«Ce trait, évidemment symboli.que, mais aussi
seul de son espèce, est destiné, dit-il, à figurer le
rôle de Dieu dans toute cette grandiose entreprise 1 .»
Il serait plus simple et plus logique de reconnaître
le caractère idéal et symbolique du morceau tout
entier. Il vous paraîtra, comme à moi, singulière-
ment arbitraire d'expliquer un simple détail du ta-
bleau par une méthode opposée à celle qu'on em-
ploie pour l'ensemble. Du reste, la réflexion que
nous faisons ici à propos d'une prophétie particu-
lière s'applique à beaucoup d'autres, pour ne pas
dire à toutes.
« Ils ont semé du froment, ils moissonneront des
épines'.» «Je vais nourrir ce peuple d'absinthe et
je lui ferai boire des eaux empoisonnées·. »
«Je leur ferai manger la chair de leurs fils et
de leurs filles et ils mangeront la chair l'un de
l'autre«. »
Ezéchiel doit inviter les oiseaux de proie et les
bêtes féroces au solennel sacrifice que Jéhova pré-
pare sur les montagnes d'Israël. «Vous mangerez la
chair des héros et vous boirez le sang des princes
de la terre, béliers, agneaux, boucs, taureaux, en-
graissés sur le Basan. Vous mangerez de la graisse
à satiété et vous boirez du vin jusqu'à l'ivresse à ce
festin de victimes que j'immolerai pour vous. Vous
vous rassasierez à ma table de la chair des chevaux
1 Lucien Gautier. La Mission du prophète Ez.écltiel, p. t~, 125,
140. - 2 Jérémie 12 : 13. - , Jérémie 9 : 15. - • Jérémie 19 : 9.
- 300 -
Par la bouche des petits enfants et de ceux qui
C(

tettent tu as rendu parfaite ta louange, pour confon-


dre tes ennemis '.»
L'Eternel s'adresse à Jérémie en ces termes:
« Prends dans ta main de grosses pierres et cache-
les, en présence des hommes de Juda, dans le ci-
ment de la plateforme en briques qui est à l'entrée
de la maison du Pharaon à Taphnès, et dis-leur: Je
vais envoyer chercher Nébucadnetsar, roi de Baby-
lone, et je placerai son trône sur ces pierres que
j'ai déposées; il étendra son tapis sur elles. II vien-
dra et frappera le pays d'Egypte '. ))
Cl En ce jour-là, des eaux vives sortiront de Jéru-
rasalem et couleront moitié vers la mer Orientale,
moitié vers la mer Postérieure'.» Conférer l'eau
sortant sous le seuil du temple de l'avenir contem-
plé en vision par EzéchieI. Cette eau se change peu
à peu en torrent infranchissable, qui va se jeter
dans la Mer Morte en répandant la vie sur son pas-
sage, et sur les bords duquel croissent toute sorte
d'arbres fruitiers. Leurs fruits, mûrissant chaque
mois, servent de nourriture, et leur feuillage, qui
ne se flétrit jamais, sert de remède.
M. Gautier, adversaire de « l'interprétation idéa-
liste ou symbolique,» prend à la lettre la descrip-
tion minutieuse du temple d'Ezéchiel, mais se
trouve forcé de renoncer à son principe exégétique
pour l'important détail qni nous occupe: le torrent
1 Psaumes 8: 3. - " 1érémie 43 : 9-t L - :1 Zacharie l' : 8.
- 303-
le sang, l'absinthe et les sacrifices, il donne à ces
prédictions étranges un sens rationnel et lumineux.

* * *
C'est le cas très spécialement pour l'une des pro-
phéties les plus mystérieuses et les plus belles du
Nouveau Testament, celle de la fin de l'Apocalypse.
CI Je vis, dit l'apôtre bien-aimé, la cité sainte, la Jé-
rusalem Nouvelle, qui descendait du ciel, d'auprès
de Dieu, vêtue comme une mariée parée pour son
époux '. »Ce ne saurait être une ville d'or pnr, or-
née de pierres précieuses et de perles énormes,
qnand ce ne serait qn'à cause de ses dimensions
fantastiqnes. Songez qn'elle mesnre 12000 stades,
c'est-à-dit'e 540 Iienes on 2160 kilomètres non seu-
lement en long et en large, mais encore en hau-
teur! Elle dépasserait donc infiniment lasphère des
nuages et même l'atmosphère de notre globe; elle
s'enfoncerait vers le zénith dans l'immensité de l'é-
ther,
Limitée au sens littéral, cette prophétie est pné-
rile, incroyable, absnrde; mais interprétée au
moyen des Correspondances elle devient plausible,
sublime et souverainement encourageante. Sous l'i-
mage de cette cité merveilleuse, le voyant de Pat·
mos décrit l'Eglise de l'avenir ou la «Nouvelle
Eglise, » cette ère bénie que doit inaugurer l'ouver-
ture du sens caché des Ecritures, et qui justifiera le
vrai christianisme en montrant son parfait accord
avec la Science et la Raison.
l Apocalypse, chap. 21.
* * *
En somme, les prophéties non réalisées, fort difll-
ciles ou plutôt impossibles à interpréter littérale-
ment, ne peuvent conserver leur valeur religieuse
que pour ceux qui sauront leur appliquer la loi des
Correspondances. Faute de connaître cette loi et le
sens spirituel qui en découle, on en vient à laisser
de côté:
A. Dans l'Ancien Testament, une foule de beaux
passages du Pentateuque, des Livres historiques et
des Psaumes, les quatre Grands Prophètes et les
douze Petits Prophètes à l'exception de quelques
pages choisies, séparées de leur contexte.
B. Dans le Nouveau Testament, l'admirable écrit
qui se donne pour une « Révélation de Jésus-Christ
à son serviteur Jean,» et qui clôt notre recueil des
saintes Ecritures. Au moment de conclure, l'auteur
adresse à l'Eglise universelle cet avertissement inci-
sif dans son étrangeté: "Si quelqu'un retranche
quoi que ce soit des paroles de cc livre prophéti-
que, Dieu lui retranchera sa part de l'arbre de
vie et de la cité sainte, qui sont décrits dans ce
livre 1. »
C'est pourtant ce péché dont se rendent co~pa­
bles, au moins dans les pays de langue francaise, la
plupart des protestants, fussent-ils" évangéliques J)
ou « orthodoxes, )) au grand détriment de leur piété;
car cette négligence habituelle d'une partie très
considérable du Canon, en particulier des prédic-
l Apocalypse 22 : 19.
305 -
tions dont l'accomplissement est encore à venir, les
prive de lumières, de directions et d'espérances
dont notre époque éprouve le douloureux besoin et
qu'une sage Providence lui a destinées.
Ainsi les prophéties, gravement compromises aux
yeux de notre génération par la critique qui les dé-
clare non réalisées ou même irréalisables, ne peu-
vent désormais conserver ou regagner leur impor-
tance, au double point de vue de l'édificatiou des
fldéles et de l'apologie du christianisme auprès
des incroyants, que grâce à la doctrine du sens in-
terne.
* * *
3° Un troisième avantage que nous pouvons har-
diment attribuer au principe herméneutique de
Swédenborg, c'est d'abolir le trop fréquent scandale
occasionné par certains textes bibliques, lorsqu'on
s'en tient à leur acception première. J'entends par
là ceux qui présentent les guelTes des Israélites et
l'extermination des peuplades cananéenne" comme
j'accomplissement d'un ordre positif du Dieu des
prophètes, ou en général tous les textes qui dépei-
gnent Jéhova comme un être partial et injuste, ja-
loux, irascible et vindicatif, se repentant et se con-
tredisant, tentant les hommes pour les châtier
ensuite cruellement, prenant plaisir à les détruire
et â les torturer.
Les massacres exécutés au nom de l'Eternel, ainsi
que le spectacle d'Abraham levant le couteau pour
immoler à son Dieu son fils unique, cessent de ré-
volter notre conscience et de nous voiler l'inspira-
SWÉDENBORG IV 20
- 306-
tion des écrivains sacrés, dès que nous avons com-
pris et accepté le symbolisme swédenborgien. En
effet, - Israël figurant l'homme interne, l'Eglise
spirituelle ou le Royaume spirituel du Seigneur, -
les ennemis d'Israël·représenteront les maux et les
faux de l'homme externe ou naturel, et chaque nom
de peuple ou de ville, de pays ou de montagne, de
fleuve ou de mer signifiera un état mental particu-
lier, qui se reproduit dans toutes ies sociétés et
sous tous les climats. Avec notre théorie, les plus
antiques narrations, fussent-elles transmises à la
postérité sous forme de mythes et de légendes, les
événements de tout ordre concernant un très petit
peuple, une famille ou un individu, jusqu'à des
particularités insignifiantes par elles-mêmes, ac-
quièrent une réelle importance et apportent un en-
seignement divin à tous les lecteurs de la Bible. Il
faut seulement savoir l'y trouver.

* * *
Avouons-le d'ailleurs en toute franchise, Moïse et
les nâbis ses successeurs ont souvent saisi d'une
manière très imparfaite les oracles célestes. L'in-
flux divin prend en effet, d'après Swédenborg, la
forme de son récipient, c'est-à-dire de l'âme, indivi-
duelle dans laquelle il agit. «Les choses qui in-
fluent sont, dit-il, changées et transformées selon
la réception.» Là où «la lumière divine l> rencontre
des péchés ou des erreurs, elle est «ou reflétée, ou
étouffée, ou pervertie. »
Expliquons-nous. L'Influx - notion d'une grande
- 307
importance dans la philosophie de Swédenborg -
l'Influx, ou la vie de Dieu se communiquant à tou-
tes les créatures, est à la fois le bien et le vrai qui
procèdent, comme chaleur et comme lumière spiri-
tuelles, du Soleil des esprits. Cette vie divine est re-
çue par chaque homme Il selon sa forme II ou Il se-
lon son génie,» c'est-à-dire selon son état intellec-
tuel et moral.
« Que chacun reçoive l'influx selon sa forme, cela
peut être iIIustré par des comparaisons, dit notre
auteur 1 • Tout arbre, tout arbrisseau, toute plante et
toute herbe reçoivent l'influx de la chaleur et de la
lumière selon leur forme; ainsi non seulement les
végétaux utiles, mais aussi les nuisibles. Le soleil (de
notl'e monde) par sa chaleur ue change pas les for-
mes, mais les formes changent en elles-mêmes les
effets du soleil.
II II en est ainsi des sujets du règne minéral. Cha-
cun d'eux, tant le précieux que le vil, reçoit l'influx
selon la forme de la constitution de ses parties;
ainsi une pierre autrement qu'une autre pierre, un
minerai autrement qu'un autre minerâi, un métal
autrement qu'un autre métal. Quelques-uns sont bi-
garrés de très belles couleurs, d'autres transmettent
la lumière sans bigarrure, d'autres enfin l'absorbent
et l'étouffent.»
« La même chose peut encore être illustrée par
l'influx dans les animaux de toute espèce, selon la
la forme de chacun 2. Que l'influx prenne la forme
1 Vraie Religion chrétiennt!, § 366.
)1 Arcsnes, ~ 86.
- 308-
de chaque chose, c'est ce que peut voir même un
homme illettré, s'il fait attention aux divers instru-
ments à vent, tels que pipeaux, flûtes, èors, trom-
pettes et orgues, en ce qu'ils retentissent selon leurs
formes d'après un semblable souffle ou influx.»
En vertu de cette théorie, dont la justesse est évi-
dente, la Révélation sera comprise de bien des ma-
nières et toujours moins adéquatement, à mesure
qu'elle descendra des anges les plus glorieux aux
êtres les plus matériels et les plus bornés. En effet,
l'influx que reçoivent les prophètes n'est pas immé-
diat, mais médiat; en d'autres termes Dieu ne parle
pas directement par ses messagers, il ne les charge
pas d'un oracle correspondant exactement à ses
pensées et à sa volonté, mais il accommode sa révé-
lation à leurs capacités actuelles et à celle de leurs
auditeurs. Cet influx e$t appelé médiat parce qu'il
a lieu à travers le Monde spidtuel tout entier, de-
puis le haut jusqu'en bas.
En passant du troisième Ciel au deuxième, de ce-
lui-cïau premier, puis au Monde des Esprits et de
là sur notre terre, une parole du Seigneur perd
chaque fois quelque chose de sa pureté lumineuse
et de sa richesse, se mélange avec des éléments infé-
rieurs, en un mot se déforme de plus en 'Plus jus-
qu'à devenir très différente de ce qu'elle était au
point de départ. Rien d'étonnant à ce qu'elle soit
souvent méconnaissable, quand eile a été perçue
par un membre de notre race que le péché a pro-
fondément corrompu, par un prophète appartenant
à un peuple arriéré, idolâtre et sensuel comme l'é-
- 309-
taient les Hébreux! Entendue de cette manière, la
Révélation ne cesse pas d'être divine par le fait
qu'elle n'est pas absolument conforme à la pensée
de l'Eternel.
Cela revient à dire que le Dieu infini est insonda-
ble en lui-même, et que, s'il se manifeste à nous, il
le fait toujours en se mettant à notre portée, en s'a-
baissant jusqu'à notre stature et en nous emprun-
tant notre langage. De là notamment l'usage des
Correspondances, ou des termes matériels qui signi-
fient des choses spirituelles, les biens et les vrais
ou leurs opposés.
Cette théorie de l'adaptation explique mieux que
toute autre les passages de l'Ancien Testament qui
pourraient nous scandaliser. Les hommes de Dieu,
loin d'être infaillibles, ont compris suivant leur
mentalité propre les messages qui leur venaient vé-
ritablement du Ciel, et qu'ils devaient transmettre
à leurs contemporains, encore bien moius éclairés
qu'ils ne l'étaient eux-mêmes. Ainsi le patriarche
Abraham, dans sa simplicité, se crut appelé à im-
moler littéralement Isaac, tandis que Jéhova en
réclamait simplement le sacrifice moral. Du reste,
ici comme ailleurs, le sens interne donne à ceux
qui savent le découvrir une leçon religieuse qui est
de tous les lieux et de tous les temps.

* * *
Permettez-moi de rappeler une autre théorie, non
moins originale, qui jette également un grand jour
sur les textes choquants de nos saints livres. Swé-
- 310-
denborg nous apprend à distinguer entre les vrais
nus ou réels et les vrais vêtus ou apparents. Les vrais
« nus" sont fournis par les passages qui expriment
la pensée de Dieu en termes simples et directs. Les
vrais .. vêtus" se trouvent dans les endroits où le
sens spirituel est caché par le sens littéral, comme
notre corps est recouvert d'habits qui ne laissent
voir à l'ordinaire que notre visage et nos mains.
Par bonheur, les vérités fondamentales nécessaires
pour la direction de notre conduite et pour notre
salut final sont« nues" dans un assez grand nom-
bre de cas pour que le lecteur le plus ignorant
puisse les comprendre et se les assimiler. Les ensei-
gnements de moindre importance et en quelque
sorte de luxe sont, au contraire, tellement «vêtus»
qu'ils prêtent à d'interminables discussions et font
le désespoir des exégétes.
C'est à la lumiére des vrais "réels» que nous de-
vons juger les vrais «apparents.» Ainsi le caractére
du Père céleste, tel qu'il ressort avec netteté de cer-
taines paroles de l'Ecriture et de la vie de Jésus-
Christ, nous permet d'interpréter sainement, sans
en prendre ombrage, les passages qui dépeignent
Jéhova sous des traits grossiers et repoussants, en
rapport avec les conceptions enfantines de l'écono-
mie préparatoire.
* * *
4° Je terminerai par un quatrième avantage de la
méthode symbolique: elle est réclamée et pratiquée
par les Ecritures, qu'i! s'agit précisément d'expli-
quer, et spécialement par le Seigneur, à qui les
- 311-
Ecritures rendent témoignage, qui en est pour ainsi
dire le centre et la vie.
Le caractère figuré des prophéties de l'ancienne
alliance ressort d'une manière indiscutable de paro- ,
les comme celles-ci: «Fils d'homme, propose une
Enigme, présente une Parabole à la maison d'Is-
raël t. » II s'agit de l'apologue des deux grands ai-
gles. Le même mot Chida désigne l'Enigme de Sam-
son'. Il est synonyme de Mâshal, similitude, para-
bole, puis sentence, proverbe, à cause de la forme
souvent métaphorique des maximes du peuple
hébreu. Les Juifs se plaignaient même de cette
façon de parler habituelle aux nâbis. Nous lisons en
elfet dans Ezéchiel: «Ah! Seigneur Jéhova, ils di-
sent de moi: N'est-ce pas un faisenr de Parabo-
les '?» Un psalmiste prélude en disant: «Je vais
incliner mon oreille aux Paraboles, chanter (pro-
prement ouvrir) sur la harpe mon Enigme '. »
Cl Va et dis à ce peu pie: Vous entendrez, mais vous
ne comprendrez point; vous verrez, mais vous ne
discernerez point. Endurcis le cœur de ce peuple,
rends ses oreilles dures et couvre-lui les yeux, ensorte
.qu'i1 ne voie pas de ses yeux, etc. 'l)-« Va, Daniel, car
ces paroles sont cachées et scellées jusqu'au temps

l Ezéchiel 17 : 2.
jf Juges 14 : 1 '!!:~ 14~ Hi, 16.
S En hébreu: memashel meshdlim.
4 Ps. 49 : 5. Segond~ trop peu exact id: {( Je prête l'oreille aux
sentences qui me sont inspirées, j'ouvre mon ehant 3U son de la
harpe.» Crampon traduit au moins: mon chant mystérieua:. Mais la
Version synodale dit avec raison: mon Enigme.
s Esaïe 6 : 9, 10.
- 312-
de la fin.... Aucun des méchants ne comprendra,
mais les intelligents comprendront '. » - Les ora-
cles de Balaam sont appelés par trois fois frlâschal,
Parabole', et la Revised Ver .•ion traduit fort exa~te­
ment: Ile took up h'is Pat'able, and said . ...
Les mots hébreux }'fassa, sentence, prophétie,
oracle, et Melitsa', parole obscure et parfois sarcas-
tique, ont une signification très analogue à Mâshal
et à Chîda. Ces différents termes, étroitement appa-
rentés, expriment tous l'idée que les paroles pro-
phétiques ont un sens spirituel recouvert par la let-
tre qui traite de choses terrestres, un sens occulte
qu'i! est donné au sage seul de découvrir.

* * *
Ce point de vue est confirmé de la façon la plus
constante et la plus catégorique par les livres du
Nouveau Testament. L'Epître aux Hébreux démon-
tre la mission du Christ en symbolisant ce que
l'Ancien Testament rapporte du sacerdoce et du
culte. « La loi n'a que l'ombre des biens à venir,
et non la forme réelle des choses'.»
Saint Paul allégorise pareillement les faits, les lois
et les personnages de la nation israélite, affirmant
que tout est typique dans son histoire. A propos de
Sara et d'Agar, les deux femmes dont chacune
donna un fils à Abraham, Paul écrit: «Tout cela a
un sens allégorique: ces femmes sont deux allian-
1 Daniel 12: 9, 10. - 2 Nombres 23: 7, 18; ~" : 3. - 3 Hé-
breux 10 : 1.
- 313-
ces, l'une du mont Sina, qui enfante pour la servi-
tude, et c'est Agar. En effet, Agar, c'est le mont
Sina en Arabie; elle correspond à la Jérusalem
d'à présent, qui est esclave avec ses enfants. Mais la
Jérusalem d'en haut est libre, et c'est notre mère ....
Que dit l'Ecriture? Chasse J'esclave et son fils; car
le fils de l'esclave n'héritera pas avec le fils de la
femme libre. - Ainsi, frères, nous ne sommes
pas les enfants de l'esclave, mais ceux de la femme
libre '.»
Le même apôtre n'est pas moins explicite à l'oc-
casion des incidents extraordinaires du voyage dans
le désert, et particulièrement des hommes de la
premièt'e génération qui moururent avant de parve-
nir à Canaan. « Ces choses sont arrivées pour
nous servir de types', afin que nous ne nous aban-
donnions pas aux mauvaises convoitises, comme ils
s'y abandonnèrent .... Ces faits ont une signification
typique', et ils ont été rapportés pour nous avertir,
nous qui touchons à la fin des temps '. »
Dans les Evangiles, si telle parole écrite sous l'an-
cienne alliance est présentée comme accomplie à la
lettre, d'autres passages relèvent le sens typique ou
symbolique. Ainsi dans saint Matthieu nous trouvons
appliquées au Christ non seulement la prophétie:
.. Il sera nommé Nazaréen, » mais encore la mention
d'un fait historique: «J'ai rappelé mon fils d'E-
gypte. » De même, Rachel inconsolable, et pleurant
l Galates 4. : 21 .. 31. _ 2 En grec: tupoi. - 3 Ces choses leur sont
arrivées typiquement, tupikôs. 4 t Corinthiens 19: 6 et 11.
- 314-
à Rama ses enfants conduits en captivité, est l'i-
mage prophétique de la tristesse des mères de Beth-
léhem après le massacre des Innocents,
Dans saint Jean, après l'audacieuse affirmation de
Jésus: « Renversez ce temple, et en trois jours je le
relèverai 1» remarquez cette explication surpre-
nante et profonde: «Mais il par'lait du temple de
son corps.» Il ne s'agissait donc nullement du
sanctuaire juif, magnifiquement restauré par Hé-
rode, comme le comprirent les ennemis du Maître
et probablement la plupart de ses partisans. L'au-
teur du quatrième Evangile ajoute: " Lorsqu'il fut
ressuscité d'entre les morts, ses disciples se souvin-
rent de ce langage; ils crurent alors à l'Ecritur'e et
à la parole que Jésus avait prononcée '. » Ils n'y
avaient pas cru jusqu'à ce moment-là! Peut-on dé-
clarer d'une façon plus positive que la foi des pre-
miers disciples, leur foi vivante aux livres saints du
Seigneur, avait pour condition l'intelligence du sens
spirituel, qu'elle en était la conséquence?

* * *
Le Sauveur lui-même instruisit les multitudes
" par un grand nombre de paraboles',» et « il ne
leur parlait qu'en paraboles', » ce que ne fit jamais
ni sage, ni philosophe, ni fondateur de religion, ni
prédicateur d'aucun pays. On n'a pas suffisamment
relevé cette forme originale, aussi impressive que
populaire, des discours du Christ; surtout on n'a
généralement pas compris qu'elle s'adaptait d'une
l Jean 2: 21,22. - :il Marc 4. : 33. - S Matth. t3 : 35.
- 315-
manière toute spéciale à une religion qui veut faire
passer les hommes de l'état de nature à une vie su-
périeure, de la matière à l'esprit.
Peut-être même le symbolisme joue-t-il dans les
entretiens et les prédictious de Jésus un rôle plus
considérable qu'on ne l'a pensé jusqu'ici. En tout
cas, entre sa résurrectiou et son ascension, il dévoile
à deux de ses disciples le sens interne des livres
saints de l'ancienne alliance, non sans leur avoir
reproché avec une exceptionnelle sévérité de s'en
être tenus au sens littéral. « 0 hommes sans intel-
ligence et d'un cœur lent à croire tout ce qu'ont dit
les prophètes 1 Ne fallait-il pas que le Christ souf-
frît ces choses pour entrer dans sa gloire? Puis,
commençant par Moïse et parcourant tous les pro-
phètes, il leur expliqua, dans toutes les Ecritures, ce
qui le concernait '. » Or les saints livres contiennent
bien peu de chose au sujet du Fils de l'Homme pour
le lecteur qui ne va pas pins loin que la significa-
tion première des mots; ils ne traitent au contraire
que du Seignenr et de son règne pour celni qui,
éclairé d'en haut, en saisit le sens caché, substantiel
et vivifiant.
Avant de s'élever au Ciel, le Christ revient avec
insistance sur la révélation féconde qu'il a faite à
deux des siens entre Jérusalem et Emmaüs, et il la
complète pour ses disCiples réunis en les mettant à
même d'en profiter. «C'est là ce que je vous disais,
quand j'étais encore avec vous: qu'il fallait que tout

t Luc 24 : 25-27.
- 316-
ce qui est écrit de moi dans la Loi de Moïse, dans
les Prophètes et dans les Psaumes s'accomplît. -
Alors il leur ouvrit l'esprit pou,' leur faire compren-
dre les Ecritures 1. »
Vous le voyez, Jésus n'a pas voulu quitter défini-
tivement la terre sans faire connaître aux chrétiens
primitifs l'existence et la suprême valeur du sens
spirituel, que par eux-mê\Iles ils n'avaient pas su
découvrir. Au moment de terminer ici-bas sa mis-
sion rédemptrice, il leur remet solennellement sa
Clef symbolique des Ecritures en leur montrant la
manière de s'en servir, afin que sous les figures et
les types, les énir:rmes et les similitudes, l'Eglise dé-
chiffre et s'approprie toujours mieux, de siècle en
siècle, la vérité céleste qui régénère et sanctifie, la
Parole même de Dieu.

Conolusion.
J'ai essayé de démontrer et je crois l'avoir fait
- qu'en dépit de la méthode préconisée par les
théologiens réformés l'Ecriture a un double sens,
et que le sens mystique ou caché, s'il n'est pas ab-
solument indispensable, a cependant une extrème
importance et mérite une sérieuse étude. Vous l'a-
vez compris, il ne s'agit pas de reconnaitre dans la
Bible des éléments métaphoriques, qui se rencon-
trent dans toutes les littératures et sont particuliè-
rement nombreux chez les Orientaux. «Dans les
l Luc 2' : 44, 45.
- 317-
écrits profanes, remarque Swédenborg, de telles ex-
pressions peuvent être employées par hyperbole;
mais dans la Parole du Seigneur il n'y a point d'hy-
perboles, tout est siguificatif et représentatif. - Il
est bien évident que les bêtes et les oiseaux ont ici'
de semblables significations; car quelle gloire re-
viendrait à Jéhova si les poissons, les oiseaux et les
bêtes tremblaieut devant lui? Quelqu'uu pourrait-il
croire que de telles locutions fussent saintes, si des
choses saintes n'y étaient pas renfermées' ? »
Le sens spirituel est tout autre chose que cela.
Renfermé dans toutes les parties de l'Ecriture ins-
pirée, ou du Canon de la Nouvelle Eglise, comme
une noix dans sa coque dure, ou comme l'âme dans
le corps, il est la Révélation même. Il a une valeur
infiniment plus grande que n'en ont les faits histo-
riques, contingents et passagers. C'est le sens que
les écrivains saerés avaient surtout l'intention de
transmettre à la postérité, et grâce auquel la vériLé
divine est manifestée pOUl' tous les lieux et pour
tous les temps. C'est le sens enfin qui fait de la Bi-
ble restreinte une collection absolument unique de
livres religieux, un recueil tout différent d'autres
recueils, tels que les Védas et le Coran, qui ont joué
un rôle capital dans l'histoire de diverses nations,
et que l'on a coutume de rapprocher du nôtre en
leur donnant le titre commun de Cl Bibles de l'hu-
manité. » Swédenborg accentue ce caractère unique,
en affirmant «que la Parole sans le sens spirituel
ne peut pas être appelée sainte, ni même être com-
1 Ezéehiel 38 : 20. - 2 Arcanes célestes, § 776.
- 318-
prise dans la plupart des passages." Il va jusqu'à
dire : «Par le sens spirituel la Parole est divine,
mais sans lui elle ne l'est pas '. "

* * *
Il ne s'agit pas non plus des applications que les pré-
dicateurs croient devoir faire de récits ayant trait à
des événements d'ordre matériel, applications bien
intentionnées, mais arbitraires, variant d'un pasteur
à l'autre selon la justesse d'esprit et la science de l'in-
dividu, quelquefois dépourvues de tout fondement
biblique, et par dessus tout donnant à penser que
ce qui importe, c'est l'imagination du ministre, non
la Révélation de Dieu. A notre avis, il faut expli-
quer avant d'appliquer, et le pasteur n'a le droit
d'adresser à ses ouailles d'autres leçons pratiques et
actuelles que celles qui découlent logiquement de
l'Ecriture bien comprise.
Or la méthode herméneutique de Swédenborg
nous paraît seule suffisante. Nous avons affaire à un
symbolisme très spécial, qui dans les faits cosmolo-
giques, historiques et sociaux relatés par l'Ancien
et le Nouveau Testament, et dans les choses terres-
tres en général, voit la représentation de tout ce
qui se rapporte au Seigneur et à son royaume, à
l'Eglise, à l'amour, à la foi et aux bonnes œuvres,
au salut individuel et collectif. S'appuyant d'une
part sur la loi des Correspondances, découverte par
notre philosophe, de l'antre sur l'enseignement et
l'exemple du Christ, ce symbolisme particulier tire
, Arcan .., § 10 227.
- 319-
des textes les plus obscurs, les plus ingrats ou les
plus déconce .. tants de l"Ec ..itu ..e une signification
psychologique et ..eligieuse, dont la portée est uni-
ve ..selle et pe ..manente.

* * *
Dans le désa .... oi de la dogmatique p ..otestante
que tout le monde ..econnalt, au milieu de l'inc ..é-
dulité soi-disant scientifique qui pénètre de plus en
plus la société moderne, le principe exégétique mis
en lumiè ..e par Swédenborg me parait êt ..e plus in-
dispensable qu'i! ne l'a jamais été. En effet, si ce
principe aujourd'hui méconnu était décidément re-
poussé, on verrait bientôt dispa ..aitre dans nos Egli-
ses la foi à la ..éelle inspiration et à l'autorité sou-
veraine des Ecritu ..es, cette foi qui a soutenu Jésus
et ses apôtres, les Pères et les Réformateurs, les ré-
veilleurs puissants, les fondateurs d'œuvres protes-
tantes, et tous les religieux dévoués, les docteurs ou
prélats illustres, les héros et les saints dont s'honore
le catholicisme.
Or, quand la Bible sera définitivement dépouillée
de ce cachet surnaturel et divin que toutes les por-
tions de la chrétienté lui ont attribué jusqu'à pré-
sent, quand on n'y verra plus autre chose que des
écrits humains, pleins d'erreurs et souvent incom-
préhensibles, la critique n'ira-t-elle pas plus loin?
N'enlèvera-t-elle pas à Jésus-Ch ..ist ce qui le distin-
gue des autres hommes, en un mot sa divinité, cette
divinité à laquelle tous les livres inspirés rendent
témoignage?
- 320-
Elle est entendue aujourd'hui de dix mameres,
dont neuf sont des négations dissimulées. Swéden-
borg seul en fait sa doctrine principale, et par là
rétablit le monothéisme pur, gravement compl·omis
depuis longtemps par la Trinité athanasienne. Le
Christ ramené aux simples proportions humaines
pourra-toi! encore nous sauver et même nous servir
de modèle? L'Evangile primitif n'aura-t-il pas perdu
sa saveur, sa puissance de vie et de relèvement? Un
commencement d'expérience se joint, hélas! à
nos prévisions pour nous faire craindre ce résultat.

* * *
Mais nous attendons de meilleures choses! Beau-
coup de chrétiens, qui ne s'en rendent pas claire-
ment compte, se nourrissent déjà, comme on l'a
toujours fait, de la moelle des Ecritures, c'est-à-dire
de leur sens interne. Beaucoup de sermons l'expo-
sent, sinon exactement et dans toute son ampleur,
de moins avec une chaleur communicative. 11 est
encore admis par la généralité des Eglises dans les
pays anglo-saxons, où la piété exerce tant d'in-
fluence sur les mœurs et où le protestantisme a
conservé une telle vitalité. C'est probablement ces
deux grands pays que Mme Eddy avait en vue, en
écrivant: «Les théologiens les plus distingués
d'Europe et d'Amérique affirment d'un commun
accord que les Ecritures ont à la fois un sens spiri·
tuel et un sens littéral. Nous lisons dans le Dic-
tionnaire biblique de Smith: L'interprétation spiri-
- 321
tuelle de l'Ecriture doit reposer en même temps sur
le sens littéral et sur le sens moral'. »
Le sentiment personnel et raisonné de Mme Eddy
s'exprime dans les paroles suivantes: «L'interpré-
tation spirituelle de l'Ecriture est seule impor-
tante '. » - GO Supprimez la signification spirituelle
de l'Ecriture, et cette compilation n'aura pas plus d'in-
fluence sur les mortels que n'en ont les rayons de la
lune pour fondre une rivière de glace '. l>
Vous m'objecterez peut,être que la doctrine du
sens spirituel rentre dans le système idéaliste pro-
posé par Mme Eddy, et que cet idéalisme absolu est
propre à discréditer, plutôt qu'à soutenir, le sens
spirituel lui-même.
Je réponds: 1 0 Cette doctrine spéciale - identi-
que à celle de Swédenborg quant au fond, mais non
dans les détails - m'apparaît comme une des gran-
des causes du succès vraiment inouÏ de la CI"';stian
Science.
2° S'il en est ainsi, c'est que les Américains et les
Anglais étaient accoutumés, beaucoup plus que les
Français et les Suisses, ou même que les Allemands,
à considérer la Bible comme sainte et à y chercher
un sens profond recouvert par la lettre, ainsi que la
pierre précieuse est cachée dans sa gangue. Quoi
qu'i! en soit, l'accord involontaire de Mme Eddy
avec Swédenborg qu'elle ne connaissait pas, le sym-
bolisme spirituel adopté comme principe exégé-
1 Mary Baker G. Eddy. Science and lIealth with Key to the Scrip-
tures, p. 320. - , Même page. - 3 Ibidem, p. 241.
S'\VÉDENBORG IV lU
- 322-
tique par les deux conceptions chrétiennes qui
paraissent à beaucoup de gens supérieul'es au pro-
testantisme, et capables de présenter à nos contem-
porains une apologétique digne d'eux, cette harmo-
nie inattendue dans la maniére d'envisager la Bible
est assurément un phénomène significatif.
Pour ma part, je m'en réjouis, y voyant l'augure
d'un avenir meilleur pour la cause du pur Evangile.
En effet, les hautes véritès que l'interprétation allé-
gorique, telle que je l'ai définie, fait découvrir dans
l'Ecriture Sainte répondent, cela se voit, à des be-
soins toujours plus sentis. Comme à l'époque du
Christ, le monde aspire ardemment, douloureuse-
ment à la réalisation d'un idéal, à plus de lumière,
de justice et de fraternité, à une profonde transfor-
mation sociale. Or le foyer de tous ces progrès, la
cause, le programme et le moyen de cette rénova-
tion, c'est le christianisme compris d'une manière
intelligente, philosophique et vraiment spirituelle.

* * *
n existe une ressemblance frappante entre la Ré-
vélation par le sens interne et la Révélation par
Jésus-Christ, et cela ne nous surprend pas, car elles
sont intimement unies et se continuent l'une l'au-
tre. Dans les deux cas c'est le Verbe divin qui, pour
se mettre à notre portée, prend un vêtement maté-
riel: d'abord la leUre des livres sacrés de l'ancienne
alliance, qui devaient être expliqués par le Nouveau
Testament; ensuite le corps et l'àme psychique du
fils de Marie, Par ces deux procédés analogues, le
-323 -
Seigneur descend jusqu'à nous afin de nous élever
jusqu'à lui.
Mais, dans la Parole écrite comme dans son appa-
rition terrestre, il ne peut être reconnu et reçu que
par ceux qui ont Cl des yeux pour voir et des oreilles
pour entendre,» ou dont « les yeux ont été ou-
verts. » Selon qu'ils étaient plus préoccupés des ri-
chesses, du pouvoir et des honneurs de ce monde
ou des trésors et de la gloire du Ciel, les Juifs com-
prenaient les paroles de leurs prophètes et du Mes-
sie matériellement ou spirituellement. II en sera d-;'
même de ceux qui portent au vingtième siècle le
beau nom de chrétien. Ceux-là seuls qui ont prati-
qué l'Evangile de la lettre désireront s'élever à l'E-
vangile de l'Esprit; les autres, dont la vie contredit
la profession de croyances très élémentaires, sont
incapables de souhaiter des connaissances plus,
avancées qui les condamneraient encore davantage.
Il faut donc que l'Eglise se régénère, ou du moins se:
réveille, avant d'avoir soif du sens spirituel de la'
Bible, et de faire, en conséquence, les efforts néces-l
saires pour le trouver et le saisir.

* * *
Ce sens spirituel s'imposera-t-il à tous ceux qui
seront en état de l'aimer et d'en profiter? Cette Clef
symbolique des Ecritures Saintes s'adapte-t-elle à
toutes les serrures et ouvrira-t-elle toutes les por-
tes? Je suis arrivé à le croire et je pense l'avoir
prouvé, pour autant que l'on prouve les vérités de
l'ordre moral. Il reste toujours possible d'échapper
- 324
à un raisonnement décisif, de repousser l'argument
le plus fort, de défendre le matérialisme ou la su-
perstition. Mais j'ose espérer que cet exposé, quel-
que imparfait qu'il soit, amènera un bon nombre de
lecteurs à partager ma conviction sur un point dont
ils auront compris l'importance, et qui est à mes
yeux d'une actualité brûlante.
Emmanuel Swédenborg a fait, le premier, un
usage instructif et persévérant de la Clef qu'il avait
découverte. Il a interprété, d'après sa méthode, des
livres entiers de la Bible: la Genèse, l'Exode, l'Apo-
calypse, et en outre un nombre immense de passa-
ges, on peut dire tous les passages essentiels des au-
tres livres du Canon: Moïse, Prophètes, Psaumes,
Evangiles, Epîtres. Il l'a fait en détail, minutieuse-
sement, scientifiquement, avec une conséquence
extrême, en des ouvrages considérables qu'on a tra-
duits en plusieurs langues '. On ne saurait étudier
cette exegese d'un nouveau genre sans êtl'e
impressionné par sa profondeur et par son unité. Il
ya là une mine inépuisable d'observations qui dé-
notent à la fois une intelligence prestigieuse, un de-
gré de spiritualité qui a été très rarement atteint, et
une rigueur de logique, une puissance de systéma-
tisation qu'aucun philosophe n'a dépassée.
Il me semble donc que le théologien suédois a dé-
montré, pour tout esprit non prévenu, la complète
vérité de sa thèse. Et rien ne m'empêche d'admettre
1 Les Arcanes célestes, qui traitent la Genèse et l'Exode, n'ont
pas moins de dix~huit volumes; L'Apocalypse Expliquée en a sept,
et L'Apocalypse Révélée trois.
325 -
qu'en effet une « illustration» due à la Providence
divine l'a mis à même de nous donner, par ses ex-
plications, un sentiment plus vif du prix inestima-
ble des Ecritures et une plus haute conception de la
religion définitive. Mes convictions à cet égard sont
partagées par des chrétiens dont le nombre peut
être estimé à trente mille au bas mot, et dont le ni-
veau intellectuel est pour le moins égal à celui de
nos Eglises les plus vivantes. Ces myriades, disper-
sées par' petits groupes des deux côtés de l'Atlanti-
que, proclament joyeusement l'excellence du sens
interne et du système doctrinal que le Prophète du
Nord a édifié sur cette base.
Heureux serai-je si le présent volume attire l'at-
tention des esprits sérieux sur une question spécia-
lement actuelle et grave, et si la solution qu'en
donne Swédenborg est acceptée par plusieurs. En
effet, la Réforme nouvelle dont nons avons besoin
ne se fera pas sans un retour aux Ecritures, et ce re-
tour n'aura pas lieu sans une idée pIns juste de
l'inspiration. L'enseignement de notre auteur nous
fournit, pour ainsi dire, la verge de Moïse. Sachons
en frapper le rocher: il en sortira une source jail-
lissante, dont les eaux vives nous dèsaltèreront
nous-mêmes et rajeuniront la chrétienté!
APPENDICE

Nole 1.
Pascal et le Sens spirituel.
Voir page 64.

Un siècle avant Swèdenborg, Blaise Pascal a déjà


soutenu, quant il l'interprétation de la Bible, la
théorie que nous avons développée, non sans doute
dans ses détails, mais dans ce qu'elle a de fondamen-
tal. Il donne même une grande importance à cette
idée, comme le démontreront les citations suivantes
extraites de ses Pensées '. Comment se fait-il que les
admirateurs de Vinet, qui lui-même tenait Pascal en
si haute estime, se montrent indifférents ou plutôt
hostiles à une idée si belle, si édifiante et appuyée
d'arguments si solides?
"- POUl' prouver tout d'un coup les deux Testa-
ments, il ne faut que voir si les prophéties de l'un
sont accomplies en l'autre. Pour examiner les pro-
phéties, il faut les entendre: car si on croit qu'elles
n'ont qu'un sens, il est Sûr que le Messie ne sera pas
venu; mais si elles ont deux sens, il est sûr qu'il
sera venu en Jésus-Chr·ist. Toute la question est donc
de savoir si elles ont deux sens.
l Pensées de Pascal. Edition du prof. Astié. tome IL Des Figura-
tifs, p. 346 etc. passim. Paris et Lausanne, 1857. C'est nous qui souli-
gnons.
- W%l-
D'après Pascal, «L' EcrUure a deux sens,» et il en
donne cinq preuves.
« Pour montrer que l'Ancien Testament n'est que
figuratif, et que les prophètes entendaient par les
biens temporels d'autrfls biens: c'est premièrement
que cela serait indigne de Dieu; secondement que
leurs discours expriment très clairement la promesse
des biens temporels; qu'ils disent néanmoins que
leurs discours sont obscurs et que leur sens ne sera
point entendu. D'où il paraît que ce sens n'était pas
celui qu'ils exprimaient à découvert, et que par
conséquent ils entendaient parler d'autres sacri-
fices, d'un autre libérateur, etc. Ils disent qu'on ne
l'entendra qu'à la fin des temps.
» La troisième preuve est que leurs discours sont
contraires et se détruisent, de sorte que si on pense
qu'ils n'aient entendu par les mots de loi et de sacri-
fice que ceux de Moïse, il y a contradiction mani-
feste et grossière. Donc ils entendaient aut"e chose. »
« Le chiffre a deux sens. Quand on surprend une
lettre importante où l'on trouve un sens clair, et où
il est dit néanmoins que le sens en est voilé et obs-
curci ; qu'il est caché en sorte qu'on verra cette let-
tre sans la voir, et qu'on l'entendra sans l'entendre:
que doit-on penser, sinon que c'est un chiffre ù dou-
ble sens, et d'autant plus qu'on y trouve des contra-
riétés manifestes dans le sens littéral? Combien doit-
on donc estimer ceux qui nous découvo'ent le chiffre et
nous apprennent à connaît1~e le sens caché, et prin-
cipalement quand les principes qu'ils en prennent
sont tout à fait naturels et clairs! ))
328 -
« Pour entendre l'Ecriture, il faut avoir un sens
dans lequel tous les passages contraires s'accordent.
II ne suffit pas d'en avoir un qui convienne à plu-
sieurs passages accordants; il faut en avoir un qui
accorde les passages même contraires.
» Tout auteur a un sens auquel tous les passages
contraires s'accordent, ou il n'a point de sens du
tout. On ne peut pas dire cela de l'Ecriture et des
prophètes. Ils avaient assurément trop bon sens. Il
faut donc en chercher un qui accorde toutes les con-
trariétés.
» Le véritable sens n'est donc pas celui des Juifs;
mais en Jésus-Christ toutes les contradictions sont
accordées. »
« Quand la Parole de Dieu - qui est vél'itable
est fausse littéralement, elle est m'aie spirituelle-
tnent. »
«Le monde ayant vieilli dans ces erreurs char-
nelles, Jésus-Christ est venu dans le temps prédit,
mais non pas dans l'éclat attendu; et ainsi ils n'ont
pas pensé que ce fût lui. Aprés sa mort, saint Paul
est venu apprendre aux hommes que toutes ces
choses étaient arrivées en figures; que le royaume
de Dieu ne consistait pas en la chair, mais en l'es-
prit; que les ennemis des hommes n'étaient pas les
Babyloniens, mais leurs passions; que Dieu ne se
plaisait pas aux temples faits de main d'homme, mais
en un cœur pur et humilié; que la circoncision du
corps était inutile, mais qu'il fallait celle du cœur;
que Moïse ne leur avait pas donné le pain du ciel, etc.
» Mais Dieu n'ayant pas voulu découvrir ces
- 329-
choses à ce peuple, qui en était indigne, et ayant
voulu néanmoins les prédire afin qu'elles fussent
crues, en avait prédit le temps clairement, et les
avait même quelquefois exprimées clairement, mais
abondamment en figures, afin que ceux qui aimaient
les choses figurantes s'y arrêtassent, et que ceux qui
aimaient les figurées les y vissent.
» Tout ce qui ne va point à la charité est figure.
L'unique objet de l'Ecriture est la charité. Tout ce
qui ne va point à l'unique but en est la figure; car,
puisqu'il n'y a qu'un but, tout ce qui n'y va point
en mots propres est figures. »
« Voilà le chijfre que saint Paul nous donne: La
lettre tue. Tout arrivait en figures .... Le Vieux Tes-
tamentest un chiffre. Clef du chiffre. »
« Les pr'ophéties on t '/In sens caché, le spirituel,
dont ce peuple était ennemi, sous le charnel, dont il
était ami. Si le sens spirituel eût été découvert, ils
n'étaient pas capables de l'aimer; et, ne pouvant le
porter, ils n'eussent pas eu le zèle pour la conserva-
tion de leurs livres et de leurs cérémonies .... Mais,
d'un autre côté, si ce sens eût été tellement caché
qu'il n'eût point dn tout parn, il n'eût pu servir de
preuve au Messie. Qu'a-t-il donc été fait? Il a été
couvert sous le tempo"el en la foule des passages, et
a été découvert si claire'ment en quelques-uns .... Ce
sens spirituel est si clairement expliqué en quelques
endroits qu'il fallait un aveuglement pareil à celui
que la chair jette dans l'esprit, quand il lui est assu-
jetti, pour ne le pas reconnaître. "
« Or la dernière fin est ce qui donne le nom aux
- 330-
choses. Tout ce qui nous empêche d'y arriver est
appelé enuemi. Ainsi les créatures, quoique bon-
nes, sont ennemies des hommes quand elles les
détournent de Dieu; et Dieu même est l'ennemi de
ceux dont il trouble la convoitise.
"Ainsi, le mot d'ennemi dépendant de la dernière
fin, les justes entendaient par là leurs passions, et
les charnels entendaient les Babyloniens; et ainsi
ces termes n'étaient obscurs que pour les injustes. _
0: Nous disons que le sens littéral n'est pas le vrai
parce que les prophètes l'ont dit eux-mêmes. l)
Cl Dès qu'une fois on a ouvert ce secret, il est impos-

sible de ne pas le voir. "


« Le voile qui est sur ces livres de l'Ecriture pour
les Juifs y est aussi pour les mauvais chrétiens, et
pour tous ceux qui ne se haïssent pas eux-mêmes.
Mais qu'on est bien disposé à les entendre et à con-
naitre Jésus-Christ quand on se hait véritablement
soi-même' ! »

Note 2.
La Trinité de la Lumiére.
Voir page 253.

A propos des trois couleurs primitives, nous


empruntons les observations suivantes à un livre
anglais des plus intéressants: The Science of Corres-
pondences elucidated, by Hev. Edwar'd Madeley. Lon-
don, 1902.
1 Pensées, tome Il. Du Peuple juif, p. 304.
- 331-
Nous avons dans la lumière une très remarquable
illustration de la Sainte Trinité, doctrine qui est un
article de foi pour un grand nombre, de doute pour
plusieurs et d'incrédulité pour d'autres; mais, si
nous pouvons démontrer aux yeux de tous qu'il
existe dans la nature quelque chose d'aussi merveil-
leux, une trinité ,dans l'unité et une unité dans la
trinité, cela suffira pour confirmer les croyants,
pour convaincre les douteurs et pour renverser la
sophistique des incrédules. C'est ce que nous per-
mettra de faire une étude des lois et des propriétés
de la lumière.
On divise aisément la lumière en couleUl's qui la
composeut. Il s'agit simplement de la faire passer
par un prisme de verre; elle s'y change en rouge,
orange, jaune, vert, bleu, indigo et violet, couleurs
qui, en se combinant, forment la lumière ordinaire
ou blanche. Cette raie de couleurs est appelée le
spectre prismatique. Oron remarquera que le rouge,
le jaune et le bleu sout les couleurs primaires ou
essentielles, les autres n'étant produites que par le
mélauge de deux couleurs primaire~, qui se trou-
vent rapprochées. Ainsi l'orauge est entre le rouge
et le jaune, le vert entre le jaune et le bleu. Eu réa-
lité nous n'avons affaire qu'aux trois couleurs pri-
mitives, dont chacune a ses attributs distincts. Ainsi
le rouge est le principe calorifique ou réchauffant;
le jaune est le principe lumineux ou éclairant, et
c'est dans le rayon ble.u que réside l'actinisme ou le
pouvoir d'action. Eh bien! cette trinité du rouge,
du jaune et du bleu constitue par leur combinaison
- 332-
l'unité de la lumière blanche, Cette unité de lu-
mière se change, par la séparation, en trinité de
couleurs, Bien que ces couleurs soien t de même
essence, elles ne peuvent exister l'une sans l'autre:
les trois sont un et un est trois. Nous avons par con-
séquent une unité dans la trinité et une trinité dans
l'unité, tout cela typifié par la lumière elle-même;
or il est écrit que « Dieu est lumière ».
Les plantes vivront et croîtront cl'une façon luxu-
riante sous l'influence des rayons rouges et jaunes;
mais, quoique l'apparence soit pleine de promesses,
le bourgeon périt et aueun fruit ne peut être produit
sans la puissance vi\'iliante des rayons bleus. Là où
cette invisible action fait défaut, la trinité dans l'u-
nité est incomplète; la vie reste improductive jus-
qu'à ce que les trois éléments réunis amènent toute
chose à sa perfection.
Chaque membr'e de la trinité dans l'unité a de la
sorte son devoir spécial à remplir et opère inces-
samment, encore qu'il y ait une seule énergie. L'es-
prit de l'actinisme prévaut fort au delà du rayon
violet visible dans le spectre prismatique; on peut
pronver que son influence chimique s'étend beau-
coup plus loin que les limites de notre vision. Il y
a donc dans la lumière une agence invisible qui ne
se repose jamais. Plus on pénétre dans ce sujet, plus
frappante est la ressemblance entre la nature du
Dieu triun et les merveilleuses propriétés de la lu-
miére, que les investigations de l'homme ont gra-
duellement découvertes.
- 333-

Note 3.
La Perception.
Voir page 261.

La perception - dont l'intuition me paraît se rap-


procher singulièrement - est une idée très impor-
tante, mais difficile à bien comprendre; aussi vais-je
citer encore quelques passages de Swédenborg qui
aideront à la définir.
« Connaître par la perception est tout autre chose
que connaître par la doctrine. Ceux qui sont dans la
perception n'ont pas besoin de connaître au moyen
de doctrines nettement formulées. ))
« La perception est de deux sortes: l'une concerne
les choses civiles et morales, elle distingue ce qui
est juste et droit; l'autre concerne les choses céles-
tes et spirituelles, elle s'applique au bien et au vrai.
La première est pour l'homme dans la vie future ou
pour son esprit. La perception inférieure est appe-
lée sens commun. '" Ces deux perceptions existent
naturellement, mais la perception du bien céleste et
de la vérité spirituelle n'est plus accordée aujour-
d'hui.. .. La perception dans le domaine civil et mo-
ral fait appeler l'homme rationnel, la perception du
bien le rend céleste, celle de la vérité le rend spüi-
tuel. ))
« La perception est un certain langage interne qui
se fait comprendre. Tout dictamen intérieur, même
la conscience, n'est pas autre chose, mais la percep-
- 3310-
tion est un degré supérieur ou plus intérieur encore. »
Il. L'homme naturel ne jouit pas de l'intelligence de

l'homme spirituel, ni de la perception de l'homme


céleste. »
Il. Les animaux ont la perception, chacun selon son

espèce, et cela parce qu'ils sont dans l'ordre qui leur


est propre. Ils connaissent leur nourriture, leur
maitre, leurs ennemis, leurs compagnons .... mais
non par l'odorat; car la perception n'est que le com-
mencement de l'odorat. »
« La Très ancienne Eglise était une Eglise per-
ceptive, comme il n'en existe plus de nos jours. La
perception d'une Eglise consiste en ceci: ses mem-
bres perçoivent du Seigneur ce qui est bon et vrai,
ainsi que le font les anges; non seulement le bien et
la vèrité de la société civile, mais le bien et la vérité
de l'amour pour Dieu et de la foi en Dieu.}) - Il. Le
Perceptif des Très anciens ne consistait pas exclusi-
vement dans la perception de ce qui est bon et vrai,
mais dans le bonheur et le délice qu'ils éprouvaient
à pratiquer le bien.» - «Ces vérités [d'ordre sur-
naturel] sont discernées intellectuellement, c'est-à-
dire perçues; cette vue, ou perception, ne peut être
décrite en paroles humaines. »

1.1
Swédenborg.
IV

TABLE DES MATIÈRES

Pages
DÉDICACE 1>
PRÉFACE 7

DIXIÈME COURS
L'Esprit dans la Lettre.
PREMIÈRE LEÇON
Socrate et Swédenhorg. Juger Je système indépendam-
ment des visions. Nouvelle interprétation des Ecritures.
Crise actuelle du protestantisme. L'inspiration exa-
gérée, puis niée. Résultats soi-disant acquis de la cri-
tique. Deux courants opposés. Distinction trompeuse.
Gravité de cette incohérence de la pensée. La critique
«négative». Préjugé d'où elle part. Limites de la
science reconnues par la philosophie. L'idéalisme en
littérature. Lutte et malaise. Danger pour la société
réformée. La conciliation est-elle possible? Emmanuel
Swédenborg la propose . t7
DEUXIÈME LEÇON
I. La Théorie de Swédenborg.
Canon restreint des Ecritures. La Parole est le Divin
Vrai. Inspiration des prophètes et de Jésus-Christ. Le
style divin. Le sens interne. Il renferme les arcaDes
du Ciel. La loi des Correspondances, connue des an-
- 33G-
Pages
cÏeus et tombée tIans l'oubli. Pourquoi elle n'a été
divulguée qu'au dix-huitième siècle. Haute valeur et
nécessité du sens littéral. Le sens multiple règne jus-
qu'aux Réformateurs, qui le remplacent par le sens
unique. Swédenborg est le premier il révéler le sens
interne. Pour comprendre ce sens, il faut être dans
les vrais réels. Puissance du vrai dans l'autre monde.
Trois sens, en rapport avec les degrés discrets. La
base, le contenant et l'affermissement des deux sens
supérieurs. L'Orùre successif et l'Ordre simultané.
Sans la doctrine, la Parole n'est point cornprise. Vrais
nus et vrais vêtus. Pascal et le sens spirituel. Vrais
réels et vra.is apparents. Les simples et les intelligents. 4!
THOISIll~lE LEÇON
Chaque Eglise emploie sa profession de foi pour expli-
quer les Ecritures. La doctrine indispensable à l'exé-
gèse. Nous former une doctrine d'après le sens littéral
de la Parole. Cercle vicieux 1 Du sens de la lettre au
sens spirituel. Sobriété de l'auteur. La doctrine du
Vrai réel. L~iHustration vient du Seigneur. Conùitions
à remplir pour la recevoir. Le sens littéral nous unit à
Dieu el aux anges. La sagesse angélique vient de la
Parole. Le style spirituel. Telle est l'intelligence de la
Parole, telle est l'Eglise. Le rnariage ùu Seigneur et
de l'Eglise ou du Bien et du Vrai dans les Ecritures.
Mots synonymes ou accouplés. Danger de confirmer
les apparences du vrai. Cette confirmation détruit le
Divin Vrai caché sous la lettre. Le Seigneur descendu
dans les derniers. Solidarité humaine et salut possible
à tous. P.osition et. influence de l'Eglise chrétienne. Il
y a toujours une Eglise qui lit I~Ecriture. Rôle provi-
dentiel des Européens. Le soleil du monde et le Soleil
spirituel. 69
- 337

ONZIÈME COURS
II. Le Canon de la Nouvelle Eglise.
PREMlimE LEÇON
Introduction.
Pages
Importante réserve: il s'agit de la Parole dans son in-
time. Sans elle nul ne connaîtrait Dieu et fa vic à
venir. Il a existé une antique Parole, perdue depuis
longtemps. Ses traces dans J'Ancien Testament.
Guerres de Jéhova, Enoncés et Yilshar. Symbolisme
de ces livres. Sages et intelligents, devins et mages.
Noms de lieux en Canaan. Origine de la mythologie
et du mahométisme. Délire de ceux qui croient à leur
propre intelligence plutôt qu'à la Révélation.
Le Canon revisé.
De quels livres doit se composer la Bible? Inconsé-
quence des protestants et hardiesse de Swédenborg.
Le Canon revisé d'après son principe herméneutique.
ANCIEN TESTAMENT. Lù,res his{(.riques exclus: Ruth,
1 et 2: Chroniques, Esdras, Néhémie, Esther. Raisons
à l'appui de leur retranchement. 99
DEUXIÈME LEÇON
Quatre Hagiographes. Le Canon juif. Contenu des trois
sections. Leur decrescendo. Job, livre de l'Ancienne
Eglise, n'a rien d'une révélation. Les Proverbes. Sa-
gesse terrestre. Rareté de la note religieuse. L'Ecclé~
siaste. Contenu de Kohéleth. La question qu'il. se pose.
Réponse emharrassée. L'auteur ne concilie pas la per-
fection divine avec la vanité du monde. Le Cantique
des cantiques ou Le Chant des chants. Est-ce un
drame? Tout élément religieux y fait défaut. Explica~
tion symbolique. Poésie absolument profane. Moins
de rapport avec les Prophètes qu'avec les Mille et
une Nuits. Tendance ni religieuse ni morale.
SWÉDENBORG IV :JIll
-338 -
Pages
Livres admis d'après le critère de Swédenborg. Les
Psaumes. Leur valeur pour Juifs et chrétiens. Troi-
sième section du recueil hébreu. Pour le Psautier l'allé-
gorisation s'impose. Jésus faÏt grand cas de ce livr~
et ]e place dans les Ecritures Saintes itS
TROISIÈME LEÇON
Les Lamentations de Jérémie. Elégies sur la ruine de
Jérusalem et la déportation de Juda. Leur caractère
sacré. Citations. Daniel. La Haute Critique et l'au-
thenticité. Porphyre, les Pères et les Réformateurs.
Les théologiens modernes sont divisés. Qualités de
forme et de fond. Daniel comparé à Joseph. La
pseudépigraphie tolérée. Mais franchise courageuse
d'une minorité. Sort tragique des prophètes. Contra-
diction entre l'esprit du livre et rhypothèse d'un men-
songe de l'auteur. Ma conclusion. Deux sortes d'Apo-
calypse. La critique a son flux et son reflux . {57
LE NOUVEAU TESTAMENT. Plusieurs retranchements et pas
d~adjonction. Idée positive et rigoureuse de l'inspira-
tion. Exclusion du tiers du volume. Les quatre Evan-
giles. L'Eglise les préfère aux Evangiles apocryphes.
Ils sont par excellence la Parole de Dieu. Le:.; Synop-
tiques. Sans eux on ne saurait pas ce qu'a été le
Christ. Leur droit incontestable à faire partie de l'Ecri-
ture Sainte. L'Evangile de Jean. Réclamé par les
trois autres. Le presbytre Jean. La fraude pieuse
condamnée par l'Eglise des premiers siècles. La
preuve interne ou la conscience chrétienne. Platon et
Xénophon. Le Divin Humain. Actualité et beauté de
cct Evangile. Première partie du Nouveau Testament. 178
QUATRIÈME LEÇON
L'Apocalypse. Seconde partie du Nouveau Testament.
Même auteur que pour le 4,e Evangile. Malentendus et
préjugés. Littérature immense. Huit systèmes d'inter-
prétation. La méthode historique se vante d'avoir
trouvé la clef. Assertions critiques qui choquent le
sentiment chrétien. Point de vue d'Auguste Sahatier
- 339-
et des théologiens protestants. Subjectivisme sans
contre-poids. Supériorité dtl symbolisme spirituel.
L'Apocalypse Expliquée et L'Apocalypse Révélée.
Véritable Clef des mystères de la Parole . { 86
Livres excllls.
to Un livre historique. 2° Des livres d'enseignement et
d'édification. Les Actes des AptJires. Luc met cn relief
la figure de son maître. Rôle exagéré de Paul. La
première des histoires ecclésiastiques. Les EpUres
correspondent aux Hagiographes. Les EpUres de
Paul. Ordre chronologique. Authenticité. Caractère
subjectif. Réponse à une objection. Ecrits de circons-
tance. Doctrines de l'auteur. Essai de théologie.
Retour du Seigneur sur les nuées. Enlèvement des
chrétiens dans les airs. La conception paulinienne ne
suffit plus. Evolution de la pensée de Paul. Il exprime
un regret. Apôtre de génie. Sa vraie position . t 98

CINQUIÈME LEÇON
Paul et ]a soumission aux autorités. Son regret à propos
d'une de ses Epîtres. Intluence considérahle, mais pas
infaillihilité. EpUre allX Hébreux. Son hut. Nous lui
attribuons plus de valeur que nos coreligionnaires.
Le reste des EpUres. Titre inexact des EpUres catho-
liques. Auteur et nature de l'Epttre de Jacques. Deux
types du christianisme au premier siècle. EpUres de
Pierre. La Prenlière est un HomologoumèTle; la cri-
tique rejette la Seconde. Épîtres de Jean. Authen-
tiques. Brièveté des deux dernières. Explication hu-
maine et faillible de la Révélation. EpUre de Jude.
Toujours contestée. Arguments de la critique interne.
Résumé. Accord de la Haute Critique avec Swéden-
borg. Là où il y a désaccord, c'est qu'elle ne com-
prend pas le caractère allégorique de la Révélation.
Courage et conséquence de notre auteur. Sans dépré-
cier les livres qu'il exclut, il exalte la Bible en la
purifiant. Publication récente du Canon de la Nouvelle
Eglise tH
- 340-

DOUZIÈME COURS
PREMIÈRE LEÇON
Exemples. Pages
Symbolisme spirituel. Sens direct ou réel et sens opposé.
Catégories scientifiques. Loi des Correspondances.
Astres: soleil, lune, étoiles. Chaleur et froid. Lumière
et ténèbres. Points cardinaux, plages ou quartiers:
orient et occident, midi et nord; droite et gauche,
devant et derrière. Haut et bas. Nombres. Règne mi-
néral: roc ou pierre" pierres précieuses. Couleurs.
Métaux: or, argent, airain, fer. Règne végétal. Arbres.
L'arbre de Vie et l'arbre de la Science. Perception ct
intuition. Graines, racines, tronc, branches, feuilles,
fleurs, fruits. Olivier, vigne et figuier. Cèdre, chêne,
cyprès. Forêt, jardin, paradis. L'arbre et le bois !35

SECONDE LEÇON
Fin des Exemples.
Règne animal. Le Reinef.ce Fuchs et les Fables de
La Fontaine. Animaux purs et impurs. Représentation
des trois degrés de l'amour. Gros et menu bétail.
Animaux beaux et utiles, bêtes affreuses et féroces.
Cheval et âne. Le cheval blanc. Char et chevaux de
feu. Le cheval des peuples. L'Ancienne Eglise et la
mythologie grecque. Triple complication. Le corps
humain: cœur, sang, poumons, etc. Caractère scien-
tifique et logique de cette exégèse . 260
Avantages.
t 0 La Parole de Dieu est mise à rabri de la critique.
Hardiesse de Swédenborg. Historiques factices. Pré-
jugé dogmatique. Esprit et lettre. Histoire et Révéla-
tion. jO Explication satisfaisante de prophéties difficiles
ou impossibles à défendre dans leur teneur littérale.
Prédictions non accomplies ou non vérifiables. Par
-3M-
Pages
quoi remplacer la valeur apologétique des prophéties?
Briser la coque pour obtenir la noix. Il s'agit de faits
spirituels et universels. Comment entendre le retour
des Juifs dans leur pays? Alliance de trois peuples
ennemis représent..'lDt la science, la raison et la reli-
gion. Les noms propres. Le sens interne abolit le
temps, l'espace et la personne. Les Israélites ont-ils
été le peuple de Jéhova ? Ce qu'il faut penser de leur
élection. 282
TROISIÈME LEÇON
Fin des Avantages.
Prophéties dont le sens littéral est improbable ou impos-
sible. Plusieurs exemples. Inconséquence de M. Gau-
tier. La cité sainte. Quand on ignore la loi des Corres-
pondances, on laisse de cÔté plusieurs livres de la
Bible. 30 Abolition du scandale occasionné par cer-
tains textes. L'influx prend la forme du récipient. Il
est médiat en restant divin. Vrais nus et vêtus, réels
et apparents. 4,0 Méthode réclamée par l'Ecriture et
par Jésus. Chfda, Enigme, et Mdshal, Similitude. Les
Hébreux et Paul. Les Evangiles. La foi rattachée à
l'intelligence du sens spirituel. Les Paraboles du Sau-
veur. La Clef symbolique et la manière de s'en servir. i97

Conclusion.
Le sens spirituel ne consiste pas en métaphores. Expli-
quer avant d'appliquer. Méthode seule suffisante. Un
danger de la critique. Doctrine principale de notre
écrivain. La moelle des Ecritures. Accord de Mme Eddy
avec Swédenborg sur rinterprétation spirituelle. Be-
soins toujours plus sentis. Le foyer de tous les pro-
grès. Ressemblance entre la Révélation par le sens
interne et la Révélation par Christ. Nécessité de pra-
tiquer pour mieux comprendre. Swédenhorg a fait
l'exégèse de livres entiers. Son illustration. Sa méthode
acceptée par trente mille croyants. La verge de Moïse. 316
- 342-

APPENDICE
NOTE
Pages
Pascal et le Sens spirituel 3iS
NOTE 2;

La Trinité de la Lumière 330


NOTE 3
La Perception
DIA.GRAM!ofES.

Les trois Sens de l'Ecriture.


t 0 Ordre successif.
!o Ordre simultané. Entre pages 60 et 61
TA.BLE DES MATIÈRBS • . 335-3U

ERRATUM
Page 13, second alinéa, lisez: le (c principe formel ) de la
Rérormation.
" t" c.,. ,

) .(
EMMANUEL SWÉDENBORG fut un des savants les plus illustres
du dix-huitième siècle et « unc des plus fortf'fi tètes que la na-
ture humaine ait jamais proùuites ). Admiré par d'éminents
écriv.lÎns de différents pays, il est encore peu connu parmi
nous. Ing'imieur métallurgiste ft Stoc,kholm, il rendit à sa patrie
toute sorte de sel'vic(~s, Il publia notamment heaucoup d~ou­
vrages très rélnarqués sur les mathématiques, la cosmologie~
les divers r(~gnes de la nature ct la philosophie. A une éru-
dition encyclopédique et prodigieuse il joignait uue intelligence
génial!', qui IllÎ fit anticiper sur plusieurs points les décou-
vertes de notre t~poqu('.
Parvellu à r<1ge de cinf]uaote-sept ans, il se démit de sa
clwrg-e d'assesseur au Collège des Mines et se lança dans un
domaine tout différent. Il fut, ù ce qu'il prétend, favorisé d'ap-
paritions BurnatUl'clles,cl entretint dès lors, pendant v~gt-sept
anni'cs, des relations sui\"Ît's nvec le monde invisihle. Quoi
qu'il en soit de ce point, il se plong'ea tout entier dans l'étude
ùes questions religieuses. Ayant la plume extraordinaireluent
facile, il écrivit une seconde série de livres latins, qui pré-
sentaient ù l'élite de ses contemporains un protestantisme pro-
fondément amendé.
Fils d'un èvil.,que suédois et luthérien Iui-mhne, SWl<:DENBORG
ne fonda point de secte; mais aprt'>s sa mort une « Nouvelle
Eglise », fidèle li ses doctrines, s'est développée un peu par-
tout. Quoiqu'elle ne cornpte quc cinq cents sociétés et quinze
mille membres, son influence {'st bien plus élf'ndue que ces
chiffres ne le feraient supposer.
En t 908, la Suède a fait revenir de Londres les restes mor-
tels de son glorif'"ux ellfant, et le parlement lui a élevé un
mausolt"e dans la cathédrale d'UpsaL Le nom de SWÉDENBORG
n'a jamais été honoré comme il ['cst aujourd'hui, et il se fait
un mouvement international pour la publication de toutes ses
œuvres.
Laissant il d'antres le soin de parler' de ses mérites scienti-
fiques, M. le pasleur BYSI~ s'c'st attaehp ù l'étude ct à la pro-
pa~Htion de sa théolog'Î.e, qu'il fI'ouve sup,~rieuI'e à celle des
H(~formateurs ct mème li tonies les eonceptioDs modernes.
S~"lUs renoncer au droit sacré de la critique, il ne cache pas
l'enthousiasme iluC lui in~pire son héros non seulement par
la noblesse de son CHl'actt\rc, flHlÎS par la force IO~'ique, la
beauté morale et l'ahsolue spiritualité de son système.
5, rue <te Bourg.

Choses de ehez nous [HU' Pi"rre (Jules Amig-ucl, past.). r~n


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