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Observatoire du Management

Alternatif
Alternative Management Observatory
__

Compte-rendu

Biomimétisme, l’intelligence du
vivant

Gautier Chapelle
Co-fondateur et président de Biomimicry Europe
Séminaire Roland Vaxelaire
1er Février 2010
Majeure Alternative Management – HEC Paris
Année universitaire 2009-2010

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 1


Biomimétisme, l’intelligence du vivant
La Majeure Alternative Management, spécialité de dernière année du programme Grande
Ecole d’HEC Paris, organise conjointement avec Roland Vaxelaire, Directeur Qualité,
Responsabilité et Risques du Groupe Carrefour, un ensemble de séminaires destinés à donner
la parole sur la question du management alternatif à des acteurs jouant un rôle majeur dans
le monde de l’économie. Ces séminaires font l’objet d’un compte-rendu intégral, revu et
corrigé par l’invité avant publication. Ils sont organisés sur le campus d’HEC Paris et ont
lieu en présence des étudiants de la Majeure Alternative Management et du Master Spécialisé
Management du Développement Durable et de leurs responsables.

Résumé : Le biomimétisme c'est « l'imitation du vivant pour des applications humaines ». À


cette large mais réductrice définition, Gauthier Chapelle, et le mouvement « Biomimicry »
dans lequel il s'inscrit, ajoute : « l'innovation pour la durabilité inspirée par la nature ». À
travers quelques exemples d'innovations et de projets, dont la potentialité révolutionnaire va
croissante au fur et à mesure que l'on dépasse les questions de forme et de matière pour
s'élever au niveau des écosystèmes, Gauthier Chapelle défend l'idée selon laquelle le vivant,
et ses quelques 3,8 milliards d'années d'expérience de l'évolution, peut nous fournir quelques
clés pour assurer notre pérennité, si toutefois nous prenons la peine de l'interroger.

Mots-clés : Biomimétisme, vivant, nature, ingénierie, design, développement durable,


innovation, entreprise

Bio-mimesis: the Intelligence of Living Beings


The Major Alternative Management, a final year specialized track in the Grande Ecole of
HEC Paris, organizes jointly with Roland Vaxelaire, Director of Quality, Responsibility and
Risk in Groupe Carrefour, a series of workshops where major business actors are given an
opportunity to express their views on alternative management. These workshops are recorded
in full and the minutes are edited by the guest speaker concerned prior to its publication.
They take place in HEC campus in the presence of the students and directors of the Major
Alternative Management and the Specialised Master in Sustainable Development.

Abstract: Bio-mimesis is “the imitation of the living for human applications”. To this broad
but reductive definition Gauthier Chapelle and his “bio-mimicry” movement adds the slogan:
“sustainable innovation inspired by nature”. Using examples of innovative projects, the
revolutionary potential of which increases as we surpass questions about form and materials
and face ones about ecosystems, Gauthier Chapelle defends the idea that living beings and
their 3.8 billion years of experience through evolution can offer us keys to ensure our survival
– if we take the time to examine them.

Keywords: Bio-mimesis, nature, engineering, design, sustainable development, innovations,


enterprise.

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Table des matières

Présentation de l'invité : ..........................................................................................................4  

Introduction ..........................................................................................................................4  

Qu’est ce que le biomimétisme ? .........................................................................................6  

Les trois niveaux du biomimétisme...................................................................................18  

Questions des étudiants......................................................................................................36  

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Présentation de l'invité :

Gauthier Chapelle se définit comme naturaliste, biologiste-entrepreneur, « antarcticien », et


surtout père. Il a réalisé qu'il était nécessaire aux hommes de sortir du paradigme dans lequel
ils se trouvent pour espérer assurer la pérennité de leur espèce. Sa rencontre avec la
biomimétisme a été une révélation pour lui puisque des solutions apparaissaient enfin
envisageables. Il tente depuis de porter ce message à travers son association : Biomimicry
Europa, mais aussi de travailler à la conception de ces solutions, en mettant ses connaissances
scientifiques au service de l'innovation, en collaboration avec d'autres biologistes, des
ingénieurs et des entreprises, au sein du bureau d'étude qu'il a co-fondé il y a deux ans :
Greenloop.

Introduction

« Bonjour tout le monde, je voudrais d'abord dire que, pour moi, c'est toujours une
expérience très enrichissante d'être hors de mes zones et pour moi, ici, c'est être hors de mes
zones car je suis biologiste, comme Roland l’a indiqué. Une petite remarque d’abord par
rapport au titre, pour que le vivant ne soit pas perçu comme quelque chose à l'extérieur de
nous. Nous faisons partie du vivant, et donc l'intelligence du vivant, c'est celle du vivant tout
entier.
Je vais commencer, comme l'avait demandé Roland, par vous faire un tableau rapide de
comment j'en suis arrivé là pour que vous sachiez « d’où je parle » comme je dis souvent. Au
départ, quand j'avais 10 ans, je suis devenu naturaliste c'est-à-dire que j'ai commencé à
regarder les oiseaux et les grenouilles ; c'est vraiment mon intérêt de départ qui m'a amené
ensuite à la biologie. J'ai d'abord fait de l'agronomie et j’ai eu l’énorme chance de pouvoir
faire mon mémoire en Antarctique, j'y ai travaillé sur les crustacés. J’ai fait quatre expéditions
là-bas et cela m'a vraiment bouleversé, cela m'a changé et même choqué. J'ai eu notamment
une journée vraiment très particulière en découvrant toutes nos crasses sur les plages de
l'Antarctique après y avoir vécu pendant deux mois pendant lesquels je m'étais dit que, là au
moins, nous étions dans un paradis préservé. Et de me rendre compte que même celui-là

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n’était pas préservé, cela m'a beaucoup secoué. Je me suis dit, quand j’aurai fini ma thèse en
biologie, je passe à la sensibilisation. On a beaucoup de chercheurs, on en a sans doute assez,
mais pas assez qui communiquent sur ce qu’ils font et sur leurs besoins.
Ça a été l’étape suivante : j’ai été engagé à la Fondation Polaire Internationale, qui est une
fondation qui a été créée en Belgique dans l’idée de faire découvrir le développement durable
via les sciences polaires, donc d’utiliser la fascination des pôles comme porte d’entrée vers les
problématiques de développement durable et en particulier des changements climatiques. Et là
j’ai pour ainsi dire mangé de la littérature « changement climatiques » pendant deux trois ans,
ce qui n’était pas ma formation en tant que biologiste, et puis je l’ai transmis, aussi bien sur
des contenus pédagogiques, dans des écoles, sur des sites web etc. Et là je me suis rendu
compte assez vite du décalage que nous avions entre d’une part notre connaissance, de par les
médias sur les changements climatiques, sur leur importance, et d’autre part, tout le spectre de
solutions qui nous était proposé, qui paraissait dérisoire par rapport à l’étendue du problème,
c’était genre « changez vos ampoules et fermez le robinet quand vous vous brossez les dents
et tout ira bien ». On sentait bien que ça ne suffisait pas, qu’il fallait aller plus loin, et sur ces
entrefaites j’ai eu la chance de pouvoir suivre un séminaire au Schumacher College, qui est un
collège en Angleterre qui dépend de l’université de Plymouth et qui offre un diplôme d’un
an : Holistic Science, orienté très fortement sur les trois « S » comme ils disent : le Sol, la
Spiritualité et la Science. C’est un mélange un petit peu bizarre pour une faculté universitaire,
mais qui fonctionne maintenant depuis une dizaine d’années, qui encadre environ 25 étudiants
par an, et invite des intervenants du monde entier, dont un certain nombre d’écrivains, j’en ai
vu d’ailleurs qui se trouvaient sur votre liste de lecture. Moi j’ai suis allé écouter Natural
Capitalisme et en fait quand on va suivre un séminaire sur une semaine, il y a toujours deux
intervenants ; les étudiants viennent pour l’un des deux et découvrent l’autre. C’est ce qui
s’est passé pour moi, j’ai découvert Janine Benyus qui a lancé le mouvement du
biomimétisme, et pour moi ça a été une révélation parce que cela m’a permis de ramener la
biologie pour laquelle j’avais une passion sans faille et de me rendre compte que la biologie
pouvait être au service de ces fameuses solutions qu’on cherchait et sans doute de façon
beaucoup plus radicale que ce que j’avais pu voir jusque là. Ça m’a décidé à sortir de la
fondation polaire, on a d’abord décidé de fonder une association européenne pour la
promotion du concept avec quelques amis, et puis un an après on a fondé une entreprise qui
est un bureau d’étude et qui amène le biomimétisme en entreprise d’où le fait que je me
présente comme « biologiste entrepreneur ». Mais c’est tout neuf, le bureau d’étude a deux
ans et l’association en a trois. Donc ce dont je vais vous parler, c’est surtout le biomimétisme

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qui s’est fait à l’extérieur de nous et aussi nos premières expériences en tant que jeune équipe.
Et enfin dernier point pour me présenter c’est que je suis aussi papa, j’ai deux petits garçons
et ça fait partie vraiment des choses qui me font lever le matin, mon carburant, qui me relient
au vivant de la façon la plus triviale possible.

Qu’est ce que le biomimétisme ?

Voilà pour mon itinéraire personnel, je démarre tout de suite sur le cœur de cette
intervention qui est le biomimétisme mais dans un sens un peu plus précis que d’habitude. Le
biomimétisme c’est tout ce qui est « imiter le vivant pour des applications humaines ». Imiter
ou s’inspirer, dans tous les cas, le biomimétisme est un concept qui existe depuis maintenant
longtemps et qui nous a permis de faire évoluer l’avion, (qui n’est cependant pas là en lien
direct avec la durabilité). L’intérêt de la démarche de Janine Benyus qui est une naturaliste
américaine, c’est d’avoir formalisé il y a maintenant 13 ans dans un bouquin qui n’a toujours
pas été traduit en français et qui est vraiment le bouquin fondateur du mouvement :
Biomimicry (1997), que non seulement on peut imiter le vivant mais surtout qu’on peut
s’appuyer sur une des propriétés fondamentales du vivant, à savoir qu’il est compatible avec
la planète, pour aller chercher les solutions de durabilité dans le vivant. C'est-à-dire mettre le
vivant dans la boîte à outils de ce qu’il nous faut faire pour redevenir compatible avec la
planète, avec la biosphère.
Et donc le titre n’est pas complet, elle le définit d’ailleurs maintenant comme ceci en
conférence (elle intervient dans les conférences TED que vous connaissez sans doute, sur
Internet, sinon il faut aller voir, c’est sur plein de sujets différents, toujours à la pointe avec
des orateurs assez brillants et elle y est déjà passée deux fois, c’est téléchargeable, ça dure 20
minutes) : innovation pour la durabilité inspirée par la nature. Ça c’est vraiment la définition
stricte non pas de biomimétisme mais de Biomimicry, qui est le sous-ensemble dont je vais
discuter aujourd’hui..

Alors pour vous dire vraiment jusqu’où ce biomimétisme peut nous projeter en termes
d’activité humaine je vous soumets ceci, qui est extrait d’un bouquin de Francis Hallé, un
grand botaniste qui travaille sur les canopées des forêts tropicales et qui a imaginé ce cahier

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des charges pour un architecte, en imaginant justement la réaction de l’architecte au fur et à
mesure qu’il découvrirait ces lignes :

Cahier des charges pour un architecte


1. 60 mètres de hauteur
2. Surface au sol ronde, diamètre de 2 mètres
3. 20 mètres supérieurs, avec surface souple, découpée et bien fixée…
4. … d’une surface de 15 hectares…
5. … de panneaux solaires, assurant aussi la régulation de l’humidité…
6. … peints en vert, et biodégradables
7. Fondations de 3 mètres de profondeur
8. Sur sol meuble et très humide (3m d’eau par an)
9. Matériau gratuit, prélevé sur place de façon invisible
10. S’auto-assemble
11. Peut s’auto-réparer en quelques mois
12. Capable de se reproduire tout seul
13. Tolérant (voire accueillant) avec les organismes vivants
14. Le plan complet dans une boîte de moins d’un gramme
(d’après Hallé,2005… un peu poussé !)

On voit qu’à partir de la 4ème, de la 5ème ligne : « sur une surface de 15 hectares », ça
commence à devenir un petit peu tangent pour un architecte classique et il va normalement
jeter l’éponge rapidement, et pourtant c’est quelque chose qui existe depuis fort longtemps
dans le vivant, je suppose que vous avez compris : l’arbre.
L’arbre fait tout ça, un arbre de 100 m de haut, ça se construit avec toutes les
caractéristiques qui ont été décrites dans le cahier des charges et ça nous permet de voir les
progrès que nous avons encore à faire parce qu’on n’est pas encore tout à fait aussi doués
pour faire des bâtiments. Voyez toutes les fonctions qui sont prises là-dedans, à partir de là on
peut commencer à regarder les arbres autrement. Ce n’est pas juste du mobilier urbain qu’on
coupe quand ça gêne, il a aussi des tas de principes fondamentaux sur l’organisation de la

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matière, la résistance des matériaux, la gestion des flux, la multifonctionnalité etc.. Tout cela
peut s’apprendre dans un arbre, et c’est juste un arbre.

Avant de vous donner des exemples concrets du biomimétisme, je voudrais remettre ça


vraiment en contexte, l’arbre c’était un peu la porte d’entrée dans ce concept du vivant, il
s’agit de nous replacer aussi dans ce contexte.

Les conditions du vivant


Le vivant s’est développé dans ce que les biomiméticiens ont appelé les conditions du
système qui a accueilli la vie. On n’est pas encore dans les principes de fonctionnement de la
vie mais les principes auxquels la vie a du s’adapter et qui sont assez simples ; le premier,
c’est la notion d’environnement en équilibre dynamique, dans le sens où, par définition
l’environnement terrestre n’est pas stable. Il n’est pas stable parce que l’orbite de la terre n’est
pas complètement stable, parce que l’activité solaire elle-même n’est pas constante et on
ignore souvent que le soleil actuellement est à peu près 25% plus puissant que ce qu’il était au
moment de l’apparition de la vie sur terre il y a à peu près 4 milliards d’années. Et donc le
vivant s’est développé dans un système où les conditions sont changeantes en permanence, et
une fois que le vivant lui-même interfère en plus avec son environnement, là les changements
deviennent permanents ; donc la stabilité, le vivant lui-même ne connaît pas et c’est tant
mieux, c’est que qui lui a permis de développer des capacités d’adaptation. Cette notion de
stabilité c’est important parce que nous avons tendance à considérer notre environnement
comme stable et par être dérangé par le manque de stabilité.

Une deuxième condition très importante, c’est : limite et finitude. C’est la tarte à la crème
entre une vision traditionnelle de l’économie et une vision plus moderne. Il faut rappeler
quand même que la terre est un système fini et ça on ne peut rien y faire, et je ne veux pas
rentrer dans ce débat-là maintenant mais on ne peut pas faire de la croissance matérielle
infinie avec des ressources finies. Après il y a d’autres modèles de croissance infinis mais en
tout cas pas matériels.

Et enfin, troisième condition, une planète basée sur l’eau. C’est un constat : la vie sur notre
planète s’est développée dans un environnement aqueux, y compris sur terre. Nous, nous en
portons dans nos cellules, nous avons notre « aquarium » d’eau de mer sur nous en
permanence, comme vous le savez, l’eau et la vie sont complètement indissociables.

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Au passage, pour vous montrer, la bille bleue que vous voyez [ci-dessous] ça représente le
volume de l’eau liquide par rapport au volume de la planète. Cela vous montre que l’eau n’est
pas en quantité infinie et qu’il n’est pas impensable qu’on l’ait polluée ou surexploitée dans
des proportions qui mettent notre survie en danger.

http://adamnieman.co.uk/vos/index.html
Un étudiant : C’est de l’eau potable dont vous parlez ?

Gauthier Chapelle : Non, c’est toute l’eau, océan compris. Un océan ça fait au plus
profond 10 km et le diamètre de la terre c’est beaucoup plus que ça…

Voilà les conditions du vivant. Maintenant rappelons que le vivant est présent sur terre
depuis 3,8 milliards d’années ; ça fait donc 3,8 milliards d’années que le vivant se débrouille
pour ne pas surexploiter la planète, comme nous le savons tous nous sommes le pinacle de
l’évolution et l’espèce la plus intelligente, il est probable qu’on devrait pouvoir faire de même
et inventer un système qui ne surexploite pas la planète d’autant qu’il y a un petit peu
d’expérience accumulée derrière. Ce sont, je dirais, les prémisses du biomimétisme.

Les familles du vivant


Ça c’était dans le temps, mais on peut regarder aussi dans quelle famille on s’insert
puisque là aussi c’est véritablement une famille. Ici vous avez de façon très simplifiée l’arbre
généalogique du vivant :

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A la base pour mémoire vous avez les bactéries, bactéries qui, dans notre imaginaire
collectif, sont souvent associées aux maladies. Pourtant celles qui provoquent des maladies
sont complètement minoritaires. Les bactéries sont sur Terre depuis 3,8 milliards d’année et
elles sont toujours là, partout, et non seulement elles sont toujours là, mais elles sont très
importantes pour le maintien de la vie sur terre. Tout ce qui est la qualité des eaux, de l’air,
des sols est maintenu par une activité bactérienne incessante, y compris la composition de
l’atmosphère, les bactéries sont un très gros acteur de ce jeu-là.
Au-dessus des bactéries vous avez les eucaryotes. Si vous vous souvenez, ce sont les
premières cellules à noyau équipé d’un matériel génétique très semblable dans son
fonctionnement aux nôtres. Ce sont des unicellulaires si vous voulez, mais qui sont bien
différents des bactéries.
De même, les protozoaires, encore une fois, on se dit qu’est-ce qu’on en fait ? Tous ceux
qui ont mangé de la viande de mouton ou de bœuf ce midi ont pu le faire grâce à des
protozoaires, c’est un des rôles de protozoaires, ce sont eux aussi qui assurent la digestion de
la cellulose chez les termites, et sans termites pour digérer la cellulose, les forêts, les forêts
tropicales en tous les cas, seraient des vastes tapis de feuilles mortes jusqu’au plafond. Cela
fait partie aussi des grands cycles du vivant dont on a besoin collectivement.

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Les champignons, même chose. Les champignons pour nous ça nous parait vraiment assez
accessoire en tant qu’aliment ; et en tant qu’aliment ça l’est effectivement, mais ce qu’il faut
savoir c’est que les champignons sont en symbiose avec 80% des plantes et assurent leur
efficacité. Les racines d’un arbre en fait ce n’est que la grosse tuyauterie. La vraie récolte de
l’eau et des nutriments est assurée par les champignons qui transmettent ensuite aux racines
de l’arbre. Donc sans les champignons, les végétaux n’auraient pas l’efficacité qu’ils ont.
Bien entendu, les plantes, les végétaux, sont à la base de notre chaîne alimentaire, je vous
rappelle qu’on ne se nourrit pas encore que de pillules, on est toujours tributaires de la santé
des plantes.
Et enfin, les animaux. (Sachant que nous, nous sommes un animal parmi d’autres. Un
animal un peu spécial bien sûr, on pourrait en rediscuter, mais un animal quand même).
Et donc tout ce système est un vaste système qui fonctionne en interconnexion, et pour
rappel aussi, pour l’instant, on ne sait pas faire sans. On a essayé, c’est la fameuse expérience
Biosphère 2, on a essayé de construire une biosphère sous une énorme serre dans le Texas, en
prévision de voyages dans l’espace, mais on n’a pas su maintenir la composition de
l’atmosphère intacte malgré toutes les plantes, les bactéries... On reste pour l’instant
viscéralement dépendant de la Biospère 1 – comme eux l’ont appelée – qui est notre Terre.

Un autre concept que j’ai découvert avec le biomimétisme et qui est vraiment intéressant
par rapport à notre place dans tout ça, c’est cette question du naturel versus artificiel. Quand
on parle de ça dans le langage courant, on en a une lecture assez simple, artificiel en gros
c’est ce que nous produisons nous, et naturel c’est ce que produisent les autres espèces ; et
pourtant on parle aussi de parle aussi de produits naturels chez nous. Donc on voit que la
limite n’est pas si nette que cela.
Ce que proposent les biomiméticiens c’est d’aller plus loin dans ce raisonnement en
disant : « mais dans le fond, tout est naturel ». Par définition nos produits artificiels sont
naturels aussi. Quel est leur raisonnement ? Ils partent d’un constat très simple, c’est qu’il y a
d’autres espèces animales qui produisent des objets : un cas très simple à comprendre par
exemple avec un oiseau qui fabrique son nid. La fameuse sélection naturelle darwinienne
s’exerce sur le corps d’un animal mais elle va s’exercer aussi sur les objets qu’il produit. Dans
la mesure où un oiseau qui fait mal son nid aura moins de descendants voire pas de
descendants du tout ; ou bien qui fait un nid toxique, ou un nid très cher en énergie, qui va
nécessiter des matériaux qui finiront par s’épuiser etc. Et si on extrapole on peut se dire que
tous nos objets sont des objets naturels fabriqués par une espèce vivante naturelle simplement

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que ces objets vont eux aussi passer au tri de l’évolution. Simplement, je prends le point de
vue du biologiste, je regarde cela à très long terme. Et par définition, tous les recours à des
matériaux ou à des modes d’organisation qui ne sont pas durables parce qu’ils reposent sur
des ressources limitées, parce qu’ils sont trop chers en énergie, parce qu’ils sont toxiques etc.
eh bien ne dureront pas, et les populations qui s’y accrochent désespérément auront des
problèmes, auront intérêt à « shifter » vers des modes d’organisation plus durables. D’où la
question que ça soulève : la durabilité imposée, c’est-à-dire imposée par la sélection naturelle,
ou choisie ? A nous maintenant en tant qu’espèce consciente accumulant des savoirs, forte du
dispositif de production de savoirs et d’échange de savoirs, de choisir la durabilité, de ne pas
attendre qu’elle nous rattrape, que l’évolution fasse le tri à notre place. A nous, de nous-
mêmes, de réfléchir à ce qui est compatible avec le vivant, ce qui ne l’est pas, et comment
accélérer les choses vu l’ampleur des crises qui s’annoncent.

Les crises
Alors justement, ces crises qui s’annoncent je vais en refaire le tour très très vite,
uniquement avec des points de vue alternatifs et des points de vue de biologiste. Rapidement,
parce que ça fait partie du contexte dans lequel nous avons lancé notre mouvement du
biomimétisme.
Tout d’abord les changements climatiques, je vais pas vous refaire un cours, simplement je
voulais vous montrer ce graphique-ci, qui est sort un peu de l’ordinaire même s’il vient de la
même source, du Groupement Intergouvernemental d’Etude du Climat :

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D’habitude on regarde les choses jusqu’à 2100, c’est une échelle qui nous concerne encore
plus ou moins, au moins par nos enfants interposés. Ici, ce que propose ce graphique, c’est de
regarder à beaucoup plus long terme. Regardez ici [désignant le graphique], on est au-delà de
l’an 3000.
Ce graphique montre deux choses : d’abord, l’inertie du système. Imaginons qu’à partir de
2050 on arrive à faire baisser nos émissions de CO². Ce n’est pas très très bien parti mais
imaginons qu’on y arrive. La réponse du système c’est que la concentration de CO² dans
l’atmosphère ne va commencer à baisser qu’environ 300 ans après. C’est du au fait que les
océans en absorbent la moitié et les océans comme vous le savez, ça tourne en courants
profonds ; le cycle océanique est d’à peu près 1000 ans. Donc jusqu’à présent il séquestre à
fond, à peu près 50% de ce qu’on émet, et une fois qu’on va, nous, émettre moins, quand les
eaux vont revenir à la surface chargées de CO² elles vont s’équilibrer avec l’atmosphère et
vont continuer à cracher. Pour l’instant ça nous protège, mais à terme ça veut dire que l’effet
va durer beaucoup plus longtemps.
Derrière, l’augmentation de température c’est encore pire parce que l’océan, en termes
d’augmentation de la température, stocke 80% de la chaleur, et donc il lui faudra beaucoup

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plus de temps pour s’équilibrer. Une fois que la température de l’atmosphère va redescendre,
lui va continuer à recracher les calories qu’il aura emmagasinées pendant longtemps.
Enfin, la montée des eaux, je ne vais pas aller dans le détail mais si comme cela semble
être le cas le Groenland a entamé sa fonte et le continent Antarctique aussi on risque d’avoir
une montée des eaux qui va durer des millénaires parce qu’on sait historiquement – ou plutôt
préhistoriquement – que ces calottes glacières, passé un certain stade, quand elles ont
commencé à fondre, vous pouvez faire tout ce que vous voulez elles vont aller au bout. Alors
heureusement ça prend du temps parce que c’est un gros paquet de glace, mais elles vont au
bout de la fonte.

Un étudiant : Ce scénario, il a quelle probabilité ?

G.C. : En fait, comme vous le remarquez, sur ce scénario il n’y a pas d’unités, donc on ne
sait pas s’avancer sur les unités ; ce qu’on sait c’est que aux concentrations de CO² actuelles
dans l’air… Si vous remontez dans l’histoire à 350 ppm, normalement il n’y a pas de glace
sur Terre. Donc si on se maintient à 350 ppm trop longtemps, normalement c’est physique et
mathématique, on va vers la fonte des glaces généralisée, ce qui veut dire, sur plusieurs
milliers d’années, récupérer 70 mètres de hauteur sur nos côtes. Ce qui en soi n’est pas
insurmontable. C’est embêtant par contre parce qu’il y a la moitié de la population qui vit à
moins de 150 kilomètres de côtes, mais ce n’est pas insurmontable. Ce n’est pas un scénario
de vie ou de mort, c’est simplement un changement rapide qui va nous poser pas mal de
problèmes.
Justement, les deux conclusions que l’on tire : l’inertie j’en ai parlé, l’autre conclusion,
pour moi, et pour beaucoup d’autres, c’est qu’on est rentré dedans, donc la question n’est pas
de savoir si ça va arriver, c’est de savoir si ça va arriver à des seuils plus ou moins graves,
c'est-à-dire qu’on est ici à 350 ppm, si on s’arrête à 550 ou à 1000, toutes ces courbes vont
être décalées vers le haut, donc tous ces effets d’inertie vont être encore augmentés. Mais le
temps des changements, pour moi on est rentré dedans, et la stabilité, je vous parlais de
stabilité tout à l’heure, pour moi, c’est terminé. Nous avons vu les derniers moments de
stabilité.

Vient se surimposer à cela, à la fois la cause des changements climatiques et un autre


problème qui s’ajoute, qui est la fin du pétrole. Je ne vais pas faire long non plus, je vais vous

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donner un point de vue vraiment de biologiste, à savoir que les biologistes ne regardent pas
une échelle de temps comme celle-ci :

J’ai laissé volontairement les points d’interrogation volontairement parce que personne ne
sais exactement mais de toute façon on sait qu’on est là quelque part et qu’on arrive à la
moitié, en biologie on va regarder ça de plus loin.

Ça c’est le point de vue d’un historien, ça commence au début de l’histoire. Vous voyez
que ça commence à mettre en cause la rationalité de l’exploitation du pétrole. Et puis si on
regarde cela vraiment en tant que biologiste :

Là j’ai vraiment grossi le trait au milieu, sinon on ne le verrait pas. C’est donc un
substance qui a mis quand même des millions d’années à s’accumuler et qu’on est en train en
gros d’utiliser en 500 ans. Non seulement on l’utilise vite, mais en plus on fait quelque chose
que le vivant nous a appris qu’il était toujours dangereux de faire, c’est qu’on est devenus
hyper spécialisés par rapport à ça. Faites le tour de ce qu’il y a autour de nous dans la pièce,
tout à été produit en partie ou tout à fait avec du pétrole. Produit ou transporté jusqu’ici. Y
compris nous, puisque dans notre alimentation, l’alimentation dominante dans nos pays c’est
l’alimentation industrielle, c’est l’agriculture industrielle et l’agriculture met du pétrole ou du
gaz naturel du début à la fin : elle en met dans les engrais, dans la mécanisation, dans les
pesticides, ensuite dans toute la transformation, les emballages, le transport pour l’emmener
chez nous etc. On est devenus complètement « shootés » au pétrole. Et une espèce spécialisée,
une fois que la ressource disparaît… Ça on le voit dans les extinctions d’espèces naturelles, il
vaut mieux être une espèce opportuniste qui a ses œufs dans plusieurs paniers différents.
Donc l’après-pétrole fait partie de nos questions au sein du biomimétisme.
Un autre exemple rapide, là je vous laisse juste lire ces chiffres qui sont des chiffres qui
viennent quand même du US Geological Survey, qui sont des chiffres sérieux mais
susceptibles d’évoluer parce qu’ils sont aux prix du marché, au taux d’utilisation actuel et à la
quantité de ressources connues :

Il nous reste…
− 12 années de terbium
− 15 années de palladium
− 17 années d’or et de zinc

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− 22 années de plomb
− 31 années de cuivre
− 79 années de fer…

Données: US Geological Survey

Je voulais en pointer au moins un : le terbium, qui est un matériau dont vous n’avez
probablement aucune idée de ce qu’on en fait et moi non plus jusqu’à ce que je découvre cette
liste. Le terbium, c’est une des matières premières des piles à combustibles, piles à
combustibles qui font partie des solutions innovantes qui vont régler le problème énergétique,
mais manque de pot, ça se base sur un matériau dont il reste 12 années d’exploitation.

Un étudiant : Et il sert à quoi dans la pile à combustible ?

G.C. : Cela fait partie des catalyseurs. Cela ne veut pas dire que la pile à combustible est à
jeter, cela veut dire qu’il faut faire des piles à combustibles sans Terbium. J’y reviendrai tout
à l’heure par rapport à l’utilisation du tableau de Mendeleïev par le vivant.

Et enfin la dernière crise, c’est la crise de la biodiversité. Comme biologiste je pouvais


difficilement vous l’épargner. Pour rappel, ce sont les chiffres d’une étude qui a déjà 5 ou 6
ans, on parle d’un tiers des espèces terrestres, par opposition aux espèces marines qui sont a
priori moins sensibles, et moins connues du reste, devrait disparaître d’ici 2050. Et alors là la
grande question par rapport à la biodiversité c’est : combien d’espèce en tant que maille de la
toile du vivant peut on perdre avant que la toile ne s’effondre ? Et ça, honnêtement, personne
ne le sait aujourd’hui, mais c’est une expérience un peu dangereuse à tenter. Par ailleurs, ce
qu’il faut savoir aussi c’est que 9/10ème des espèces restent encore à décrire, et il ne s’agit pas
juste des petites espèces insignifiantes cachées au fin fond d’un endroit où il y a 25
représentants. Je vous donne juste un exemple : il y a moins de 10 ans qu’on a découvert une
bactérie photosynthétique, une algue bleue plus précisément, dans les océans, qui représente
10% de la photosynthèse, autrement dit 10% de la production d’oxygène en volume des
océans. Cette espèce-là était encore inconnue il y a 10 ans. Donc on ne sait pas encore ce
qu’on a en stock, on n’a pas fini de découvrir, sachant en plus que les descripteurs d’espèces
sont eux aussi une espèce en voie de disparition. C’est un job dont la profession est tout à fait
déconsidérée, ça commence à revenir mais il y a même aujourd’hui des tas de groupes qu’on
dit « orphelins », c’est-à-dire des groupes d’espèces dont on n’a plus aucun spécialiste. Les

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 16


spécialistes sont à la retraite voire décédés, et donc il y a des groupes qu’on ne sait même plus
identifier. On n’a pas grand-chose sur ordinateur, et on ne sait pas les identifier. Il y a enfin
une liste qui est en train de se constituer sur Internet, mais pour l’instant il n’y a pas un
endroit sur Terre où on a les deux millions d’espèces décrites (donc que dire des non décrites
évidemment). La liste est seulement en train de mettre peu à peu tout ensemble.

Les experts sont tout autour de nous, et leur secteur de R&D en durabilité a 3,8 milliards
d’années d’avance sur le nôtre…

Voilà, c’était une introduction un peu longue pour arriver maintenant dans le vif du sujet,
encore une autre formulation sur le biomimétisme, qui est simplement le constat que les
experts en durabilité sont tout autour de nous et que on peut vraiment regarder les 3,8
milliards d’années d’archives dont on dispose comme étant le résultat de R&D, on peut le
regarder comme ça, et c’est en le regardant comme ça qu’on s’ouvre des tas de perspectives
intéressantes.
La façon de travailler des biomiméticiens est assez simple, elle part de l’idée de regarder le
monde vivant en tant que modèle et de partir chaque fois d’une problématique voire d’une
fonction, et de se dire : « moi, mon problème, c’est ça, est-ce que quelqu’un dans la nature a
eu le même problème ? Et si oui, comment l’a-t-il solutionné et cette solution est-elle
transposable, soit directement, soit dans ses principes, pour m’aider à résoudre mon
problème ? »
Ce raisonnement-là, pour vous poser tout à fait dans l’objectif que nous nous sommes fixé,
vise ni plus ni moins qu’une économie à terme basée complètement sur les énergies de flux.
Je vous ai montré sur le graphique des combustibles fossiles, les limites de l’exercice quand
on s’appuie uniquement sur des ressources finies, bien entendu le vivant s’appuie depuis 3
milliards d’années sur l’énergie solaire, et y a pas de raison qu’on ne puisse pas faire pareil. Je
précise que l’énergie solaire c’est au sens large, l’éolien, c’est de l’énergie solaire aussi
puisque ce sont des mouvements, l’hydroélectrique aussi puisque c’est l’évaporation qui a
conduit l’eau là où elle est, etc. Une deuxième caractéristique serait une économie non plus
émettrice de CO² mais fixatrice de carbone. Là, je dis fixatrice : en gros la biosphère est
neutre en carbone depuis longtemps, mais comme on vient d’en mettre trop dans
l’atmosphère, on a intérêt à en refixer, à faire redescendre carrément le niveau, ce qui n’était
pas imaginé tout à l’heure [dans le graphique qui a été présenté]. Tout à l’heure on imaginait
un niveau d’émission beaucoup plus bas, ici on parle carrément d’émission positive, c'est-à-

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 17


dire de fixer plus qu’on en émet. Et enfin, compatible avec la biosphère, ça c’est de façon
générale, de façon systémique : ça s’adresse aussi à la question de la toxicité, sur laquelle je
reviendrai tout à l’heure.

Les trois niveaux du biomimétisme

La forme
Le biomimétisme ça peut s’appliquer à différents niveaux, de complexité croissante, avec
des effets croissants. Le premier niveau, c’est celui de la forme. Donc on va s’inspirer de la
forme des plantes, des animaux, des champignons, de tous les organismes vivants. Je vous
donne deux exemples parce que pour moi la forme ce n’est pas la partie la plus intéressante
du biomimétisme. Un à l’échelle macro, qui est ce système de production d’électricité
développé en Australie, encore au stade de prototype mais qui va vraiment sortir d’une année
à l’autre. Il s’agit en fait de produire de l’électricité avec les courants marins, mais au lieu de
s’appuyer sur des turbines, ils se sont appuyés sur une forme qui a quand même plusieurs
centaines de millions d’années de perfectionnement derrière elle, qui est la queue du requin et
qui permet d’avoir une bien plus grande efficacité. C’est un système qui devrait être testé d’ici
un an ou deux à l’Ile de la Réunion. Normalement en tout cas il y a un an on en parlait, ça
faisait partie des premières entreprises qui voulaient l’essayer. Vous avez le nom de
l’entreprise qui a fait cette proposition parmi d’autres si vous voulez aller voir sur leur
website : Biopower.

Toujours sur la forme mais cette fois à une toute autre échelle, à l’échelle de la nano forme,
vraiment microscopique, une autre application qui concerne les énergies renouvelables et plus
précisément les panneaux solaires. Ca a été découvert par un biologiste qui travaillait sur des
mouches fossiles conservées dans de l’ambre et qui en les regardant est tombé sur une espèce
de mouche fossile qui avait un œil extrêmement sombre, et lui qui avait l’habitude, ça l’a
frappé. Donc il a regardé de plus près et il s’est aperçu qu’il y avait une structure moléculaire
anti-réflexion qui permettait à un maximum de lumière de descendre vers les capteurs de
lumière de l’œil et à un minimum de lumière d’être réfléchie vers l’extérieur. Et en fait c’est
uniquement une question de forme, de stries, qui joue sur les longueurs d’onde de la lumière
et qui a pu être utilisée sur les panneaux solaires. Vous voyez un panneau solaire classique, et

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 18


vous voyez qu’il y a un reflet, et qui dit reflet dit de la lumière perdue. On a donc développé
un film plastique qu’on colle sur les panneaux solaires et qui permet à 10% de lumière
supplémentaire d’être capté et d’être transformée en électricité, ce qui est un gain très
appréciable dans les conversions énergétiques. Tout cela basé sur une mouche fossile qui a
disparu depuis 30 millions d’années, donc vous voyez qu’on peut même s’appuyer sur des
technologies, entre guillemets, qui ont été développées il y a bien longtemps.

Une étudiante : J’ai une question. Déjà, je précise que je n’y connais rien du tout. Mais
est-ce que avec ces histoires de panneau solaire il n’y a pas un problème de raréfaction des
matériaux pour les construire ?

G.C. : Oui, tout à fait. Enfin, raréfaction je ne dirais pas mais il y a un problème
énergétique parce que c’est très cher à synthétiser, effectivement, et ça montre les limites de la
technologie actuelle mais je vais y revenir. C’est une très bonne question, parce
qu’effectivement on ne peut pas mettre des panneaux solaires en silicium partout.

Les matériaux
Alors justement je quitte la forme pour venir à la question des matériaux. Ça me parait
beaucoup plus intéressant, beaucoup plus prometteur en termes d’impact environnemental
mais c’est souvent aussi beaucoup plus complexe, parce que fabriquer des matériaux ce n’est
pas simple, et je vais commencer justement avec cette question : y a-t-il des panneaux solaires
dans la salle ?

La salle : Non.

G.C. : A priori il n’y en a pas, alors j’en ai pris un avec moi. Parce que d’habitude on
pense à ça [désignant l’écran sur lequel figurent des panneaux solaires classiques] mais ça
[brandissant une feuille], c’est aussi un panneau solaire. Les feuilles ce sont des panneaux
solaires, dans le sens où la photosynthèse, si vous vous rappelez de vos cours (manque de pot,
quand on nous l’a expliqué, on n’a pas fait la comparaison avec des panneaux solaires), en
gros ça transforme de la lumière en électricité, des photons en électrons, et ensuite la feuille
continue le boulot, le transforme en énergie chimique, et en feuille, strictement. Mais la
première étape est exactement la même.

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 19


Or ce n'est pas basé sur de la technologie silicium, c'est basé sur de la technologie carbone
qui est beaucoup moins chère en énergie. Le carbone en plus est abondant (il se fait que le
silicium aussi est abondant) mais en tout cas le carbone est extrêmement abondant : c'est un
des quatre briques fondamentales du vivant. Il y a en ce moment toute une série de
laboratoires qui travaillent dans le monde entier sur le photovoltaïque de quatrième
génération, basé sur des molécules de carbones. C'est pratiquement sur le marché, c'est
l'affaire d'un an ou deux avant que ce soit sur le marché, avec le problème évidemment de
toute inertie industrielle : il ne suffit pas que ce soit sur le marché pour que ce soit présent
partout, vous voyez l'éolien et le solaire classique qui sont déjà des technologies qui se
répandent beaucoup plus rapidement par rapport à d'autres et qui ne représentent pourtant
encore que quelques pour cent de la production d'électricité mondiale. Mais ceci dit cela fait
partie de certaines applications que peuvent apporter le biomimétisme.
Si l’on va un peu plus loin dans cette question des matériaux, ce qui est incroyable c'est
que même en ce qui concerne le silicium, on peut aussi faire mieux. Je mets ça d'abord dans
un des principes généraux qui découle de notre découverte que les combustibles fossiles
étaient une énergie facile à utiliser, super concentrée, et très abondante dans un premier temps
et qui nous a fait développer la plupart de nos procédés industriels de fabrication de matériaux
en les basant sur une, deux ou trois de ces caractéristiques à savoir : haute température, haute
pression, et solvants pas très sympathiques, généralement toxiques, qui tant qu'ils restent des
solvants industriels, ne devraient pas poser de problème mais évidemment il y a des fuites, il y
a des résidus etc. Or le vivant par définition ne peut utiliser aucune de ces trois
caractéristiques : il ne peut pas travailler à 2000 degrés, ce n'est pas compatible avec le vivant
et en plus ça coûte cher, il ne peut pas travailler non plus à des centaines d'atmosphères,
même raison, de toute façon ça ne marche pas, à part quelques organismes dans le fond des
océans mais ça ne monte pas aussi haut que ce qu'on emploie dans nos process industriels, et
puis c'est de nouveau très cher en énergie; enfin, les solvants, par définition dans le vivant,
toute la chimie se fait dans deux grands types de solvants : l'eau, j'en ai déjà parlé, ça c'est
évidemment compatible avec le vivant, et des graisses, mais des graisses, pas n'importe
lesquelles, des graisses non toxiques. L'exemple que je prends ici, concerne justement le
silicium, le verre. Si je prends une fibre de verre classique, il se trouve qu'il y au moins trois
groupes dans le vivant qui ont des squelettes de verre. Alors il y a deux groupes qui sont de
faible utilité pour les fibres optiques puisqu'elles sont microscopiques, ce sont des algues
microscopiques qui fabriquent leur squelette en verre : les diatomées et les radiolaires mais on
a un troisième groupe qui est en train de servir d'inspiration dans certains laboratoires pour

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 20


faire des fibres optiques à froid, ce sont les éponges. Il se trouve que ce sont des éponges qui
vivent soit à de très grandes profondeurs, soit aux pôles, autrement dit qui synthétisent leur
verre entre 0 et 4° de température, à comparer avec nos 1000° vous imaginez ce que ça peut
faire comme économie d'énergie.
En même temps, ce qu'il faut bien comprendre, ce qui fait que c'est du biomimétisme, c'est
qu'on ne va pas aller récolter des éponges, en fait on regarde comment les éponges font et on
essaie de reproduire le procédé. Et ce que je voulais dire avec cet exemple qui est pour moi la
meilleure illustration du fonctionnement ou du non fonctionnement du biomimétisme, c'est
que quand vous êtes chercheur sur les fibres optiques généralement vous n'avez jamais
entendu parler et vous n'entendrez jamais parler des éponges en verre et quand vous travaillez
sur les éponges de verre, on ne vous dit pas que cela pourrait intéresser les ingénieurs qui font
de la fibre optique. C'est tout le problème et en même temps l'intérêt du biomimétisme ; en ce
mettant au milieu en général on a en correspondance les biologistes et les ingénieurs,
autrement dit on peut venir soit de la biologie, soit de la conception et apprendre ce qu'il y a
dans la boîte à outils des autres. Donc moi, en tant qui biologiste je suis en train d'apprendre
un certain nombre de choses pour voir comment les ingénieurs produisent et comment nous
pourrions apporter des choses ; et inversement il faudrait avoir une idée au moins dans les
grandes lignes de ce que la biologie a à produire, ou à qui il faut s'adresser pour pouvoir faire
le tissage. Et dans bien des cas, les connaissances existent déjà.

Dans l'exemple suivant : pour l'instant j'en ai assez parlé, le CO² est un problème mais c'est
quand même un matériel de construction dans le vivant, à travers la photosynthèse pour les
arbres, mais aussi à travers la combinaison CO²-Calcium qui donne le calcaire, et qui est
fondamentale pour tous les organismes à squelette calcaire, à commencer par les mollusques.
Je vous en ai pris ici : l'huître perlière, c'est un beau coquillage, mais c'est aussi de la haute
technologie ; on ne sait pas faire de céramique aussi dure que ça actuellement, et elles le font
à froid et donc on est en train d'apprendre de ça. Dans ce cas-ci, c'est un bon exemple où les
connaissances existaient déjà, c'est à dire que ça fait très longtemps qu'il y a des biologistes
qui savent quel est le système moléculaire employé par les mollusques pour construire leurs
coquilles et il a suffit qu'ils commencent à parler avec les gens qui font des céramiques pour
commencer à faire des équipes mixtes et ensuite – il ne suffit pas bien entendu de lire cette
publication pour pouvoir le faire en laboratoire mais les connaissances sont là – il n'y a plus
qu'à les transformer en application.

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 21


Les écosystèmes
Le troisième niveau du biomimétisme, qui est sans doute le plus intéressant mais aussi le
plus impactant, c'est le biomimétisme au niveau des écosystèmes. Jusqu'à présent, les deux
trucs que je vous ai expliqués, ce sont des trucs d'espèces : telle espèce a une forme super
hydro dynamique, telle espèce peut synthétiser du verre à température ambiante, ce sont des
trucs d'espèces. Ici, on va s'intéresser à ce qui émerge des relations entre espèces. Comment
les espèces, en s'organisant entre elles, forment des écosystèmes qui sont eux-mêmes fixateurs
de carbone, biosphère compatibles, résilients, etc. Et pour cela on va faire par étapes, en
commençant par la relation la plus simple quand on s'intéresse à la relation entre les espèces
entre elles : c'est la relation entre deux espèces. Avant de passer au niveau écosystémique
entre toutes les espèces ensemble, on va regarder ce qui se passe entre deux espèces. C'est une
partie que Roland m'a demandé de développer et qui devrait vous intéresser, car en rapport
avec vos disciplines. Mais je vais vous demander (on va le faire en interaction) de revenir à
vos cours de biologie. Est-ce que vous vous souvenez du nom qu'on donne à une relation
entre deux espèces qui soit positive pour les deux espèces ?

Un étudiant : Symbiose.

G.C. : La symbiose, super. Symbiose, étymologiquement ça veut dire vivre ensemble, en


biologie on parle de mutualisme, quand le relation est vraiment positive des deux côtés, on
parle de mutualisme mais dans le langage courant on parle de symbiose.

On peut passer à la catégorie suivante : une relation qui est positive pour une espèce et qui
est neutre pour l'autre, donc qui n'a pas d'effets, ni positifs ni négatifs. C'est un petit peu moins
connu : ça s'appelle le commensalisme. Donc en gros il y a une espèce qui profite de la
relation quotidienne et il y en a une autre pour qui c'est indifférent. L'exemple que l'on peut
donner, qui est un clin d'œil à la fois : les chats et les humains, c'est un peu du
commensalisme. Le chat lui, il est confortable, il ne doit pas faire grand chose, et puis nous
c'est plus ou moins indifférent. Après on peut aussi dire que ce n'est peut-être pas tout à fait
neutre, ça nous calme et ça nous apporte toutes sortes de bienfaits – et ça apporte de l'allergie
aussi – mais bon, vous voyez le principe.

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 22


Une relation qui soit neutre pour les deux, en fait c'est une relation qui n'en est pas tout à
fait une et on dit dans le langage courant que c'est de la coexistence. Elles vivent côte à côte
mais il ne se passe rien de très particulier.
Et là où ça devient intéressant, c’est pour les deux dernières. La première relation est
positive / négative. J'ai entendu parasite dans la salle, on pense en effet toujours à parasite
d'abord, c'est juste mais il y en a une autre :

Un étudiant : Prédation

G.C. : Oui, celui là en général on a du mal à le trouver alors qu'on en a tous fait sans doute
ce midi. Parasitisme et prédation, ce sont les deux relations qui sont positives pour l’une des
deux espèces et négatives, très clairement pour l'autre.

Et la dernière relation : négatif et négatif. … J'ai cru l'entendre... Puisque vous n'osez pas le
dire vous même, c'est la compétition. La compétition en biologie...

Un étudiant : Non la compétition c'est plus / plus...

(Rires)

G.C. : C'est sûr, c'est sûr... Donc la compétition en biologie, c'est négatif / négatif. C'est
une pression sur les deux, par exemple c'est une compétition pour les ressources, donc c'est
une pression énergétique sur les deux espèces à la fois, et dès que deux espèces rentrent en
compétition – à partir de maintenant je vous demande de réfléchir à partir de vos activités à
vous – donc ces deux espèces qui sont en compétition, la première chose qu'elles vont faire
c'est qu'elles vont essayer d'en sortir, elles vont aller se balader dans le reste du tableau des
relations. Je vous donne un premier exemple : ça c'est ce qu'on font deux espèces qui sont en
compétition, elles se répartissent le temps. Ici vous avez les rapaces nocturnes et les rapaces
diurnes, elles mangeaient la même chose au même moment, et bien maintenant il y en a un
qui chasse de nuit et l'autre qui chasse de jour, ça s'appelle de la spécialisation, ça pourrait
s'appeler aussi, si je reviens à ma nomenclature de tout à l'heure, de la coexistence. Et les
entreprises connaissent cela, de ne plus fabriquer exactement la même chose pour pouvoir ne
pas le vendre au même. C'est déjà une façon classique de sortir de la compétition. Voyez le
reste aussi, [la prédation], ça existe au niveau des entreprises ?

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 23


Un étudiant : Oui

G.C. : Un peu hein, la prédation... quand vous avez un problème de compétition, eh bien
vous pouvez jouer le prédateur. Le parasite, il faudrait encore réfléchir pour redéfinir cela
entre entreprises mais pourquoi pas...

Un étudiant : L'espionnage industriel ?

G.C. : Oui... Et puis après il y a carrément les solutions vers le haut, il y a les symbioses, et
ça c'est toute la question de la coopération. Et avant d'aller plus loin sur la question de la
coopération je voudrais vous donner un exemple de ce que donne la coopération dans le
vivant. Là je voudrais m'intéresser plus à la question des différentes lignes de notre tableau
par rapport à l'innovation.
Parce que on a beau jeu de dire que la compétition conduit à l'innovation. Et forcément si
vous voulez sortir de la compétition, pour en sortir, il faut innover. Donc la compétition
conduit bien à l'innovation. Mais les grandes innovations du vivant, (et je voudrais vous en
donner trois exemples, c'est quelque chose qui même en biologie est récent, et continue à être
discuté), les innovations les plus fondamentales du vivant, naissent toujours de la coopération.

La première à laquelle je voudrais me référer concerne les bactéries. Les bactéries, je vous
rappelle que ça nous concerne aussi, n'importe lequel d'entre nous ici a 10 fois plus de cellules
bactériennes que de cellules humaines qui le composent. Elles sont plus petites mais il en a
entre 10 et 100 fois plus, et cela est vrai pour tout le monde. Nous avons notamment environ 1
kilo de bactéries dans notre intestin qui assurent que notre digestion soit 40% plus efficace
que si on ne les avait pas. Ce qui veut dire que malgré le fait que notre nourriture doit
entretenir un kilo de bactéries, on tire plus de notre digestion que si on ne les avait pas, donc
on devrait manger 40% en plus si on n'avait pas de bactéries à nourrir. Cet exemple se situe
entre nous et les bactéries, mais cela fonctionne de la même façon entre les bactéries elles-
mêmes : il a fallut que les bactéries s'assemblent pour arriver à la multicellularité. Non
seulement pour faire un multicellulaire mais aussi parce que cette fameuse cellule eucaryote
dont je vous parlais tout à l'heure a eu besoin d'un gadget très important pour atteindre cette
taille-là (car les cellules eucaryotes sont beaucoup plus grandes que les cellules bactériennes)
c'est la respiration. La respiration se passait en surface de la bactérie, nous on l'a intégré via

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 24


les mitochondries. Vous rappelez des mitochondries ? Ce sont ces petits organismes qui
assurent la respiration au sein de chacune de nos cellules. Eh bien en fait cet organisme, c'est
une ancienne bactérie qui a été prise en auto-stop. C'est une prédatrice au départ, qui a passé
un deal avec les cellules qu'elle mangeait de l'intérieur, ou plutôt, la cellule qu'elle mangeait
de l'intérieur lui a dit : « écoute, je t'entretiens, je te donne les substances que tu veux, et toi tu
m'assures la respiration, on se fait un deal comme ça » et à partir de ce moment-là on a pu
passer à un autre niveau de cellule.

Même chose avec la photosynthèse, la photosynthèse est assurée par les chloroplastes si
vous vous souvenez, autre organisme, petit, vert, dans les cellules, qui lui est une ancienne
algue bactérienne, une algue bleue et une bactérie précisément, qui elle par contre était
mangée : ce n'était pas un prédateur, c’était au contraire une proie. Et la proie a dit : « bon, tu
ne me digères pas tout à fait, je reste à l'intérieur et je te donne les nutriments que tu veux ».
Et c'est ce qui a permis aussi aux plantes d'émerger. Donc ça veut dire que nous mêmes, nous
sommes des colonies bactériennes deux fois. Je vous ai parlé de notre « 10 fois plus que de
cellules », mais aussi toutes nos mitochondries sont des anciennes bactéries. Donc ça veut dire
que le cerveau qui est en chacun de nous est lui-même le résultat d'une vaste symbiose
bactérienne et d'une coopération réussie.

Un autre niveau, un autre exemple, sur lequel je vais aller plus vite, c'est l'exemple des
lichens. Les lichens, vous vous rappelez aussi sans doute de vos cours de biologie : on vous a
expliqué que c'était une symbiose entre une algue et des champignons, c'est ce qui a permis à
la végétation terrestre de démarrer. Avant cela, toute la végétation était dans les océans, et il a
fallut l'assemblage de ces deux-là pour avoir un végétal terrestre qui fonctionnait, à savoir les
réseaux racinaires des champignons et la photosynthèse de l'algue. Les deux séparément ça ne
marchait pas. Et encore actuellement, les lichens sont les premiers végétaux qui s'installent
sur une surface nue. Que ce soit le ciment de nos bâtiments, ou les îles volcaniques qui
surgissent parfois des océans, ces éléments sont d'abord envahis par les lichens qui vont
préparer le terrain pour les espèces suivantes et notamment pour les plantes. Donc c'est encore
une fois une innovation majeure parce qu'il va de soi que sans les plantes terrestres notre
monde serait un petit peu différent, et nous ne serions pas là.

Et enfin je reviens à mes arbres et mes champignons, sur lesquels j'avais déjà démarré tout
à l'heure et qui permettent là non seulement de voir à quel point la coopération permet des

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 25


choses mais aussi nous donne une vision systémique de notre écosystème, bien différente en
tout cas de ce que nous avons appris à l'école. A l'école on nous a appris la loi de la jungle, la
sélection naturelle et la loi du plus fort etc. alors que le vivant ne se résume pas à ça. Bien sûr,
il y a ça aussi, mais il y a beaucoup plus. L'exemple des champignons donc : je vous rappelle
ces champignons qu'on appelle les mycorhizes et qui fonctionnent en symbiose avec les
racines des arbres et qui permettent aux arbres d'être bien plus efficaces. Ça, c'est connu
depuis environ 150 ans. Probablement que l'on vous en a parlé aussi. Ce qu'on ne nous avait
pas appris parce que c'est plus récent, c'est qu'un même réseau de champignons – je vous
rappelle que le champignon qu'on mange, c'est juste le fruit – un même réseau de mycélium
peut unir un vieil arbre et un jeune arbre. Donc la fameuse compétition des jeunes arbres entre
eux pour arriver à un niveau de lumière suffisant, c'est souvent du bidon parce qu'en fait les
grands arbres qui eux sont déjà tout en haut et qui produisent des sucres en excès transfèrent,
via les champignons, vers les jeunes arbres. Donc il y a déjà une solidarité
intergénérationnelle qui est installée. Et en plus (ceci a été montré plus récemment), le même
réseau de champignons peut être installé entre différentes espèces d'arbres. Alors ça en
Darwinisme c'est beaucoup compliqué, en tout cas du point de vue des arbres. Parce que cela
veut dire que les arbres collaborent entre eux et que chaque fois qu'un arbre est dans ses
conditions optimales eh bien il transfère des sucres à d'autres arbres d'autres espèces qui eux
ne sont pas dans leurs conditions optimales. Du point de vue des champignons par contre c'est
très logique, il ne font pas comme nous avec le pétrole, il ne mettent pas tous leurs œufs dans
le même panier, ils ont toujours des arbres qui leur fournissent ce qui leur faut et en même
temps ils assurent la coopération, le transfert d'énergie entre différentes espèces.
Une fois que l'on sait cela, et là je n'ai parlé que des arbres et des champignons, on peut
regarder la forêt différemment. Ça veut dire que la forêt elle-même, – je ne vais pas dire que
la forêt elle-même est un seul organisme vivant, là on rentrerait dans des définitions
compliquées –, mais en tout cas est un système vivant entier, et non pas juste une collection
d'individus qui luttent pour leur survie les uns à côté des autres ; ce sont des organismes
intégrés complètement, et si vous prenez par exemple la forêt sibérienne, ça veut dire qu'on a
un continuum de réseau matériel depuis quasiment le Kamchatka jusqu'à l'Oural. Tout est
relié par des champignons et des racines d'arbres interposées. Rajoutez les bactéries du sol qui
assurent la fertilité et vous aurez une idée de la complexité de ce système !

Ça c'était pour montrer la force de l'innovation par les coopérations, je vais rester sur les
coopérations en partant de ce constat qu'on a discuté dans un autre atelier que j'ai pu faire

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 26


grâce à Roland, où on a réfléchit sur ce qu'on pouvait en faire au niveau des entreprises. Une
des choses qui ressortaient et qui moi m'a frappé c'est qu'en fait en sciences commerciales et
en économie on parle énormément de la compétition, sous toutes ses formes, et la
coopération, on l'étudie très peu. Mais c'est surtout une affaire de discours, parce qu'en fait si
vous regardez le fonctionnement de notre économie, comme le vivant, on s'en aperçoit
maintenant, on est beaucoup plus basés sur la coopération qu'on ne veut bien le dire. Déjà se
retrouver tous ici dans un local c'est une forme de coopération. Je prends un exemple
beaucoup plus factuel, c'est mon téléphone portable (qui commence à dater) : personne sur la
planète ne sait faire un téléphone portable tout seul. C'est par définition le fruit de la
coopération. Pensez à toute la chaîne, je pars de l'extraction des matières premières, les
transformations successives et puis les assemblages. Véritablement il n'y a personne. C'est
même pire que ça, c'est que si on supprimait une génération et les modes d'emploi, on ne
saurait même plus les faire. Il faudrait quasiment repartir à zéro.
Et il en est de même pour énormément de choses : l'économie et les rapports humains
reposent très largement sur la coopération alors qu'on a peu, ou pas, de discours dessus. On
nous apprend la compétition depuis qu'on est tout gamin à l'école, avec le système de notation
qui est le même partout. On passe beaucoup de temps à vous apprendre la compétition, on fait
un peu de coopération à l'école mais beaucoup, et on a peu de recul dessus, peu de discours
critique là-dessus.

Roland Vaxelaire : la définition même de l'entreprise, en est un exemple. L'entreprise elle-


même c'est la mise en collaboration de plusieurs personnes pour pouvoir créer quelque chose
en commun. C'est à dire qu'au départ, l'entreprise elle-même est basée sur le principe de la
collaboration.

G.C. : Tout à fait.


Je voudrais juste évoquer deux aspects descriptifs des symbioses du vivant. Il ne s'agit
donc pas des entreprises, mais je vous le montre en essayant de voir ce que ça peut susciter
comme réflexion par rapport aux entreprises.
Je veux d'abord insister sur le concept de labilité des symbioses. Tout à l'heure, lorsqu'on a
parlé des symbioses +/+, on a fait comme si c'était stable. Or en fait dans le vivant ce n'est pas
comme ça. Pas toujours comme ça en tout cas. Il y a beaucoup de symbioses qui oscillent
entre des moments de parasitisme ou de prédation. C'est-à-dire que l'on peut très bien
fonctionner en symbiose, tant que les conditions sont bonnes par rapport à cet environnement-

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 27


là ; l'exemple ici des coraux, les coraux c'est une symbiose entre un organisme type méduse
coloniale et des algues, qui font la photosynthèse. Vous savez qu'on parle maintenant avec le
réchauffement climatique du blanchiment des coraux. Dans un premier temps on a cru que le
blanchiment des coraux c'était essentiellement une catastrophe, et en fait il semble que ce soit
un petit plus compliqué que cela et que dans un certain nombre de cas, quand la température
se réchauffe, les coraux expulsent leurs algues et vont en chercher une autre souche qui elles
va être mieux adaptée aux nouvelles conditions. Quand ils expulsent, ils perdent
effectivement leur vitalité, donc c'est une période critique pour eux et il y en a effectivement
beaucoup qui meurent à ce moment là mais ceux qui ne meurent pas récupèrent une nouvelle
souche d'algues et peuvent éventuellement redémarrer dans une nouvelle gamme de
température. Là on est en labilité des symbioses. Pensez dans le cas d'une entreprise : c'est là
même chose, avec ses sous-traitants par exemple, elle peut changer de sous-traitants. Mais
qu'est-ce qu'on a à apprendre de cela en regardant le vivant ? C'est vraiment quelque chose sur
lequel j'aimerais consacrer du temps de recherche pour voir ce qu'on peut en apprendre.
Même chose pour les champignons, les champignons peuvent à un certain moment être
sympathiques et devenir « ça profite » comme on dit, et se nourrir jusqu'à tuer l'arbre avec
lequel il vivait. C'est une plasticité qui est intéressante à prendre en considération.

Par ailleurs, il y a la question aussi de symbioses obligées ou facultatives. On a tout le


spectre dans le vivant. Les mitochondries sont devenues une symbiose obligatoire. Dans le
sens ou les mitochondries, si vous les expulsez, elles ne savent plus vivre ; et nous sans les
mitochondries on ne sait pas vivre non plus. C'est intéressant, dans le cadre d'une coopération
« win-win » de voir comment on peut favoriser le côté obligatoire d'une symbiose si on a
envie de la maintenir le plus longtemps possible : on peut justement s'inspirer des modèles du
vivant.
Et pour revenir sur l'exemple de la mitochondrie, qu'est ce qui nous montre que c'est une
ancienne bactérie ? C'est qu'elle a toujours de l'ADN et qu'elle se reproduit en partie avec son
matériel génétique propre. Mais elle a aussi une partie de son matériel génétique qui a été
transféré dans le noyau de nos cellules. C'est le bon système pour rendre le truc obligé. Ça
veut dire qu'il y a la moitié de son matériel génétique dont elle a besoin pour se reproduire qui
est contenu dans la cellule et par ailleurs elle s'est rendue tellement indispensable dans le
fonctionnement de notre métabolisme, que si elle s'en va, nous mourrons d'asphyxie. Donc
c'est intéressant de voir comment on peut construire des symbioses très très fortes, par
opposition à des symbioses facultatives qui ont d'autres aspects intéressants, qui sont des

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 28


symbioses où quand vous collaborez c'est du plus, et si à un moment donné vous voulez
interrompre la collaboration, vous ne vous écroulez pas. Donc suivant les cas, soit l'une soit
l'autre peut être plus ou moins intéressante.

Un étudiant : Mais est-ce que ce n'est pas une forme de spécialisation ? Parce que si moi
je suis dépendant d'un truc qui a besoin de conditions spéciales pour vivre, dès que je n'ai
plus ces conditions spéciales eh bien de la même façon...

G.C. : Oui, tout à fait, c'est pour cela qu'une façon de tourner autour du problème de
l'indépendance, c'est justement de complètement l'intégrer. C'est pratiquement de devenir une
seule identité et à ce moment-là, si on n'est plus « autre », eh bien il n'y a plus de raison que
les partenaires se séparent. Et c'est ce qu'on est avec nos mitochondries et on n'y pense même
plus.
Et au niveau d'une entreprise ça peut aussi se passer comme ça. Vous pouvez faire rentrer
un métier, une compétence particulière qui au début n'est pas centrale à votre activité et puis
au fur et à mesure que vous vous rendez compte que ça devient central... je vais prendre un
exemple, les gens qui sont spécialistes en moteur électrique ne sont pas indispensables à
l'industrie automobile, ils ne le sont pas encore, et par rapport au marché ils ne le sont même
pas du tout. Par contre, à terme, ces compétences vont être complètement en interne des
entreprises, en tout cas, ce sera beaucoup plus sûr que de s'amuser à les avoir complètement
en extérieur. Ce n'est pas aussi noir ou blanc que ce que je dis, on peut y apporter des nuances,
mais c'est en tout cas cette idée-là, qu'à partir d'un certain temps, la compétence peut tellement
faire partie de son identité qu'on peut entrer en symbiose obligée. Je trouve que le mécanisme
est intéressant, le mécanisme peut donner des idées sur comment nous on veut le faire, si c'est
bien cela que l'on veut faire.

Tout à l'heure on a démarré avec des relations entre deux espèces, maintenant on va
regarder vraiment les écosystèmes en tant que vastes ensembles d'espèces. Je vous donne ici
les leçons des écosystèmes matures telles qu'elles sont enseignées par un biologiste depuis
bien longtemps dans une université américaine de la côte Est (je ne me souviens plus laquelle
mais je pourrais vous la retrouver), qui sont les grands principes de fonctionnement des
écosystèmes matures. Qu'est ce que ça veut dire les écosystèmes matures ? Je les oppose aux
écosystèmes pionniers. Un écosystème pionnier qui s'installe sur une terre plus ou moins
vierge va fonctionner de façon très différente, va être beaucoup moins économe de ses

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 29


ressources, va essayer de se reproduire très vite, etc. ; il y a aussi d'autres principes de
fonctionnement et qui sont ceux que nous en tant qu'espèce humaine on a appliqué pendant
longtemps. La caricature de cela c'est par exemple toute la progression qu'il y a eu aux États-
Unis pendant les deux ou trois siècles de colonisation où quand on en avait fini avec une terre,
on allait à la suivante et on s'est en gros comportés comme cela pendant longtemps. Or, les
écosystèmes matures eux, sont en fin de boucle évolutive des écosystèmes. Et qu'est-ce que
nous montrent ces écosystèmes matures ? C'est qu'en fait ils utilisent la même quantité
d'énergie entrante – pour rappel qui est toujours ce fameux rayonnement solaire – mais ils
font plus, avec la même quantité. Et pour faire plus, notamment, ils ont beaucoup recours à la
coopération, cela fait partie des principes de fonctionnement de ces écosystèmes matures.
Alors ce qui est marrant quand on les lit comme ça, c'est que c'est un petit peu maintenant la
check-list des grands principes du développement durable. Donc je ne dirais pas qu'on a
inventé ou développé quelque chose avec ça, mais ce qu'il est intéressant de voir, c'est que
parmi ces principes du développement durable, beaucoup se retrouvent dans le
développement fondamental du vivant.
Je ne vais pas les passer tous en revue parce qu'on n'a pas le temps mais si vous vous
voulez, ceux que je n'ai pas passé en revue, on pourra y revenir tout à l'heure. Mais en tout cas
c'est vraiment comment faire plus avec la même quantité. Je vous l'ai dit, nous, nous visons
l'économie basée sur le solaire donc c'est véritablement atteindre ce genre de choses.
Je vais juste vous en illustrer deux. En voici un premier, c'est en fait : dans le vivant, il n'y
a pas de déchets, chaque déchet est une matière première pour le suivant. Je sais que vous
l'avez abordé aussi à travers l'écologie industrielle donc je ne vais donc pas faire très long. Je
vous donne juste un exemple basé sur l'industrie – je suis quand même Belge – de la bière.
Voici c'est le circuit classique de production de la bière :

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 30


Il y a le grain et l'eau à l'entrée, la bière à la sortie, et les déchets de grains qui peuvent
servir plus ou moins de nourriture pour le bétail ou qui sont mis en décharge, et également de
l'eau sale.
Ce que proposent certains et ce que font déjà certains c'est de pousser le système beaucoup
plus loin, et de le boucler :

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 31


Il s'agit cette fois-ci d'employer les déchets comme substrat, pour faire croitre de
champignons, des champignons alimentaires, le substrat après croissance des champignons va
pouvoir être utilisé lui aussi comme nourriture pour le bétail mais de bien meilleure qualité,
ensuite ce qui sort des exploitations de bétail, les déjections animales peuvent être utilisées
pour produire d'une part du méthane et d'autre part pour faire grandir des algues unicellulaires
dont les fameuses pirulines qui sont utilisées maintenant en alimentation haute gamme et dont
certaines vont devenir sans doute le biofioul de 4ème génération ; et enfin ces algues peuvent
aussi être utilisées pour nourrir des poissons. Donc ici on a à la fois certains systèmes qui sont
adaptés à des pays du Sud, qui sont plus tournés vers l'agriculture ; ou des pays du Nord, si on
se spécialise plutôt sur la ligne de gauche. Une partie de ce biogaz pouvant être utilisés
directement pour fournir de l'énergie au système lui-même. C'est vraiment ici le principe de
boucler les écosystèmes industriels avec l'exemple célèbre de Kalundborg que je n'ai
justement pas repris mais dont on vous a sans doute parlé, qui est un parc industriel au
Danemark où on a mis les industries les unes par dessus les autres, ou plutôt les industries
existantes ont réalisé que le déchet des uns pouvait servir de matière première au suivant.

Un deuxième principe écosystémique qui illustre en même temps un principe du


biomimétisme, c'est que le monde vivant ce n'est pas seulement un modèle, ça peut être aussi
une mesure, voire un mentor, dans le sens où tout à l'heure on s'est posé la question : que
ferait la Nature dans ce cas ? Ou qu'a t elle fait ? On peut aussi se demander : Que ne ferait-
elle pas ? Qu'elles sont les choses que nous avons faites et qu'elle n'a pas faites et pourquoi ?
Souvent ça nous apprend des choses. Un domaine en particulier, c'est le problème de la
toxicité et de la chimie. Voici le tableau de Mendeleïev :

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 32


Pour l'instant en ce qui nous concerne, le tableau de Mendeleïev, on l'emploie un peu
comme « Le Petit Chimiste » ; on fait à peu près tout et n'importe quoi. Avec la révolution
industrielle, on est allé dans tout le tableau, on a tout assemblé dans tous les sens avec pour
résultat qu'on produit chaque année des nouvelles molécules toxiques rémanentes. J'insiste sur
le deuxième terme parce que le toxique bien sûr existe dans le vivant, la nicotine dans les
cigarettes c'est du toxique produit par le vivant, mais le problème de beaucoup de matériaux
toxiques que nous produisons c'est qu'ils s'accumulent, qu'ils ne sont pas conçus pour être
décomposés par le vivant, alors que toutes les molécules toxiques du vivant, strictement, sont
biodégradables. Et donc ce que propose la chimie verte par rapport à cela, c'est encore une
fois de s'appuyer sur les 3,8 milliards d'années d'expérience du vivant, qui a sélectionné des
éléments dans le tableau. Il y a des tas d'éléments qu'il n'emploie pas, et les autres éléments, il
ne les combine pas n'importe comment. Un exemple très concret là-dessus : ce sont les
retardateurs de flamme, qui sont évidemment des substances très utiles, mais sont
actuellement des toxiques qui interfèrent avec nos hormones. On en a tous ici dans le sang, ou
dans nos graisses. Or il existe bien entendu des retardateurs de flammes dans le vivant. Chez
les plantes de savane ou de garrigue par exemple, qui sont relativement souvent soumises au
feu, il y a des retardateurs de flammes. Et il y a maintenant des chimistes qui vont voir qu'elle
est la formule moléculaire de ces retardateurs de flammes et qui essaient de les reproduire
pour remplacer les nôtres. On peut revisiter ainsi tous nos toxiques, on partant chaque fois de
la fonction de la molécule et de « qui », dans le vivant, a produit une molécule qui a la même
fonction.

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 33


Autre chose que je voulais évoquer avec vous mais sur lequel je vais passer très
rapidement : c'est la résilience des écosystèmes, autrement dit la capacité des écosystèmes à
se remettre d'une perturbation. C'est quelque chose qui émerge maintenant de la biologie, il y
a tout un corpus scientifique qui est en train de voir le jour de ce côté-là (qui est à votre
disposition) et qui permet notamment de s'attaquer à la notion de crise. Comment le vivant
gère ses crises ? Parce qu'il y a des crises dans le vivant bien entendu. Que ce soit un incendie
de forêt ou un tsunami, le vivant gère.

Je termine rapidement avec une autre notion qui est la bioassistance, simplement pour vous
dire que jusqu'à présent je vous ai toujours donné des exemples où on reproduit la recette, on
ne s'appuie pas sur l'organisme, on regarde comment il fait et on essaie de faire comme lui.
Parfois c'est tellement compliqué qu'il vaut encore mieux laisser l'organisme faire lui-même,
surtout quand ça ne pose pas de problème éthique. Quand on fait ça avec des plantes ou des
bactéries, ça ne soulève pas de problème éthique. A tort ou à raison mais en tout cas ça n'en
soulève pas, et c'est ce qu'on fait depuis très longtemps d'ailleurs, quand on fait de la bière, ou
quand on fait du fromage, ou quand on élève des vaches ou qu'on cultive du blé : on laisse
faire le vivant lui-même, on n'essaie pas de faire du blé de synthèse, le blé produit son grain
lui-même.
C'est un principe qui pourrait être utilisé de façon plus large y compris pour certaines
problématiques importantes, notamment ici la séquestration du CO², toujours dans le but de
faire redescendre le CO² atmosphérique. C'est un projet sur lequel nous travaillons avec
quatre bureaux d'études financés par la commission européenne. En fait on travaille avec des
bactéries, ou sur le principe de bactéries qui combinent du CO² et du Calcium pour en faire du
calcaire et donc simplement on pourrait séquestrer ce CO² en excès sous forme de roche
calcaire au lieu dans se lancer, comme on est en train de le faire actuellement, dans une
entreprise de compression du CO² pour l'enfouir dans les anciens réservoirs de gaz et de
pétrole à 80 atmosphères, avec tous les risques que ça comporte qu'il ressorte et sachant qu'en
plus ces réservoirs eux-mêmes ne sont pas d'une contenance infinie.

En agriculture même chose, je vous ai fait une critique assez sévère de l'agriculture
industrielle tout à l'heure, or, les écosystèmes de prairies américaines fonctionnent tous seuls
depuis des milliers d'années sans irrigation, sans pesticides, sans engrais etc. Il y a
actuellement au moins un institut de recherche privée aux États-Unis qui fonctionne depuis 25
ans et qui étudie le fonctionnement des prairies américaines pour apprendre à sélectionner des

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 34


céréales et des légumineuses qui puissent fonctionner de façon tout à fait différente. En gros,
il s'agit de mélanger des espèces avec des espèces vivaces, c'est-à-dire qui vivent plusieurs
années d'affilée et donc ne laissent jamais le sol à nu, ce qui est une des raisons principales de
l'érosion rapide des terres agricoles dans le monde actuellement. Pour rappel aussi, parmi tous
nos matériaux de construction il y en a quand même certains qui sont CO² neutres, que sont
les cailloux quand vous les prenez sur place ou la terre. Il faut savoir qu'il y a des bâtiments
prestigieux, on n'en parle pas trop, même en France, qui sont en terre crue et qui sont là
depuis quelques siècles. Ça ne marche pas évidemment pour faire des gratte-ciel mais ça
marche pour faire des maisons de 5 étages sans problème. Et par ailleurs on a aussi des
matériaux qui sont CO² positifs, le bois par exemple : ici c'est du bambou [désignant le
tableau], le bambou est en train de faire un retour incroyable en construction. On fait
maintenant des bétons armés au bambou au lieu de faire des bétons armés à l'acier ou au fer et
si vous visitez tous les autres matériaux de construction issus de la civilisation industrielle
c'est très émetteur de CO², que ce soit l'acier, le verre, le béton, le ciment, ou l'aluminium, tout
ça n'est vraiment pas gratuit en termes énergétiques et je ne sais pas du tout qu'elle est la
quantité qu'on va pouvoir soutenir une fois que l'on va sortir de notre ère combustible fossile.
Voilà, j'en conclus avec ce principe du vivant qui est au-dessus de tous les autres, qui
rappelle que la vie créé et entretient les conditions propices à la vie, c'est peut-être quelque
chose à garder en mémoire par exemple quand on travaille sur nos villes.
Et enfin, je voudrais terminer avec cette phrase-ci : qui est une réponse partielle à cette
question, et pour moi la réponse est très très claire : « Nous, nous ne pouvons pas nous passer
du reste des vivants ». Au passage, voici une représentation de l'atmosphère non comprimé,
c'est le volume de l'atmosphère rapporté au volume de la Terre :

http://adamnieman.co.uk/vos/index.html
Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 35
Voici la réponse d'un biologiste :

Prenez n'importe quel organisme vivant et mettez le dans l'espace pendant quelques heures,
il ne sera plus très vivant. Au passage c'est aussi une redéfinition et peut-être un redécouverte
de notre rapport aux autres êtres vivants. C'est un moment très concret d'une formation au
biomimétisme qu'on a fait avec des ingénieurs et des designers, et au bout de trois jours, tous
ces gens qui avaient un peu perdu le contact avec le vivant étaient le nez dans l'herbe et dans
les araignées pour regarder les choses autrement et pour en tirer des idées. Au passage, cela
veut dire aussi que nous ne sommes pas seuls, car souvent on se sent bien seuls en tant
qu'espèce par rapport à ces problèmes de durabilité (je peux vous dire que c'est notre cas). Et
voilà, on peut passer aux questions.

Questions des étudiants

Un étudiant : Tout à l'heure vous avez fait le parallèle entre des entreprises et des
organismes vivants, c'est quelque chose qui existe aussi en sociologie des organisations et qui
me dérange beaucoup personnellement pour deux raisons majeures. D'abord parce que ça
suppose que l'individu qui compose l'organisation est moins important que l'organisation et
finalement qu'on pourrait se débarrasser de certains individus si c'est pour permettre à
l'organisation de continuer à exister. Et par ailleurs cela conduit à considérer les problèmes
internes à l'organisation non pas comme des problèmes de stratégies divergentes entre les
individus ou des difficultés à communiquer mais comme des problèmes de maladie, c'est-à-
dire qu'une entreprise qui ne marche pas bien à cause de problèmes internes c'est parce
qu'elle est malade, qu'il faut la soigner. Et je trouve que ça pose un vrai problème en termes
de manière dont on se représente les organisations humaines. C'est pour cela que je suis très
mal à l'aise par rapport à ce que vous présentez.

G.C. : Il y a deux points importants : le premier serait de dire que l'on verrait l'entreprise
plus importante que l'individu, que les individus qui la composent. C'est bien cela ?

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 36


L'étudiant : C'est déjà le cas...

G.C. : Oui, oui, mais ça entretient cette vision-là. Là ce que je voudrais dire, d'habitude je
le mets en préalable mais là je l'ai un peu sabré dans mes diapositives : pour moi le
biomimétisme c'est une façon humaine d'utiliser les connaissances qu'il y a dans la nature et
une des particularités de l'espèce humaine c'est justement sa conscience auto-réflexive, sa
conscience d'elle-même. Et moi je ne dis pas, et j'espère que ce n'est pas l'impression que j'ai
donné : « c'est dans la nature donc c'est bien et tout ce qu'il y a dans la nature on doit le
prendre et on doit l'appliquer sur les humaines ». Justement nous, nous avons notre éthique,
nous pouvons faire des choix individuels et collectifs et je dirais qu'il suffit de ne pas rentrer
dans cette vision-là. Il suffit de se dire qu'on a une donnée supplémentaire qui est le respect de
l'individu et que la vie de l'individu est au moins aussi importante que la vie de l'entreprise
dont il fait partie. Et ça, il ne tient qu'à nous de le poser et de réexaminer ce que j'ai pu dire.
Quand on regarde le fonctionnement d'un écosystème ou de deux espèces entre elles pour voir
ce qu'elles peuvent nous apprendre et pour optimiser notre fonctionnement, on peut rajouter
comme règle : mais il faut que ça ne transgresse pas la règle que l'individu doit, lui, garder sa
place et que l'entreprise n'est pas plus importante que l'individu. Donc pour moi ce n'est pas
dire, de nouveau, puisqu'une entreprise est comme du vivant, on fait tout comme le vivant.
Non, une entreprise, comme d'ailleurs d'autres choses est régie par un certains nombres de
règles de fonctionnement qui sont proches du vivant, voyons là où les analogies nous aident.
Mais si elles ne nous aident pas voire sont contre productrices en termes d'éthique, on les met
à la poubelle ; celles-là, on ne les veut pas. C'est une dimension de choix, et c'est un choix
qu'il faut faire. C'est en truc dont on a beaucoup discuté justement avec l'atelier qu'on avait
fait avec Roland sur cette question, parce que ce que j'ai expliqué sur le win-win fait que vous
pouvez très bien devenir super efficaces en win-win en interne dans une entreprise pour
écraser les voisins ou pour être complètement non-durable. Ça ne garantit pas du tout la
durabilité ni par rapport au social, ni par rapport à l'environnement. Ce n'est pas une garantie.
Par contre, on peut le choisir, on peut dire « ça, c'est indépendant », que je sois vivant, que je
me compare à une symbiose ou pas, on peut dire « ce n'est pas mon problème », pour l'instant
je commence par dire : « quels sont mes principes éthiques en tant que chef d'entreprise ou en
tant qu'employé d'une entreprise ? » : « c'est ça ça et ça ». Et puis par ailleurs j'apprends du
vivant, et je prends ce qui va favoriser mes objectifs. Et on peut garder les deux séparés.

Alors la deuxième question...

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 37


L'étudiant : C'était le fait que ça tende à considérer les problèmes internes comme des
maladies.

G.C. : Oui, je n'avais jamais eu cette question-là mais ma première idée serait de dire : ça
dépend aussi de la façon dont on voit les maladies, et pour l'instant, je suis d'accord que dans
le paradigme médical dominant actuel, ce n'est pas une bonne nouvelle de regarder une
entreprise qui n'est pas au top de son fonctionnement comme une entreprise malade.
Maintenant si on regarde la maladie dans les nouveaux paradigmes de la santé qui sont en
train d'apparaitre, cela me semble déjà plus constructif, parce que ça regarde beaucoup plus le
systémique, parce que ça regarde la maladie comme étant essentiellement un signal plutôt que
comme une calamité en soi. Bon, après il y a tout le spectre des maladies, depuis la maladie
rapide qui va vous tuer jusqu'au rhume qui dure une semaine. Ça mérite réflexion. Je pense
que ça ne fait pas une réponse très complète ce que je vous dit là, mais il me semble que ça
serait intéressant de regarder déjà comment on considère la maladie.

Une étudiante : En fait je voulais savoir quelle place avait le biomimétisme dans le
domaine de l'innovation étant donné que ça peut être une opportunité, comme on le voit, pour
les entreprises. Ne serait-ce que l'exemple de Kalundborg, ça illustre une rentabilité
économique pour les entreprises plus importantes. Et j'ai l'impression que ce n'est pas utilisé
pour...

G.C. : C'est vrai, ça débarque. Bon déjà on va distinguer les deux, puisque l'écologie
industrielle a été inventée avant que le biomimétisme soit conceptualisé, il se trouve que ça
rentre bien dans le cadre. Moi je pense que la difficulté de démarrer l'écologie industrielle se
situe à plusieurs niveaux : d'abord, culturellement, les gens qui ne travaillent pas dans le
même domaine n'ont pas l'habitude de se parler, c'est un peu structurel. C'est quelque chose
qui doit évoluer, et sans doute qu'il y a beaucoup de travail sur l'organisation des entreprises à
faire, mais je pense que c'est en route, notamment en France, l'écologie industrielle est
vraiment en train de remonter. Par ailleurs, la difficulté de l'écologie industrielle que certains
vous avaient expliqué, c'est que quand vous avez un site industriel qui existe déjà, si les
entreprises ne sont pas complémentaires un petit peu entre elles – il se trouve qu'à Kalundborg
elles l'étaient – si elles ne le sont pas, une usine : vous ne pouvez pas la prendre comme ça et
la déplacer à côté. Sur un nouveau parc industriel comme celui-là on peut le faire, facilement.

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 38


Et la Chine est lancée dans un vaste programme comme cela de ce qu'ils appellent l'économie
séculaire parce qu'ils sont en train de s'industrialiser. Chez nous, quand les parcs sont
préexistants, c'est déjà plus compliqué.
Donc ça c'est sur l'écologie industrielle, pour le biomimétisme en général, on est de
nouveau sur un problème de culture. Encore une fois la biologie n'a jamais fait partie de
l'horizon des ingénieurs, ou très peu. Un petit peu en bionique mais pas sur la durabilité, ça
n'a pas encore été ciblé. Et je vous dirais que c'est un peu pour cela que je suis content d'être
ici, car il faut en parler partout, pour moi l'idée assez simple, et ce n'est pas que pour moi c'est
aussi pour Janine Benyus qui le pratique depuis une quinzaine d'années aux Etats-Unis, c'est
de dire : dans n'importe quel endroit où on fait de la Recherche et Développement, quelque
soit le domaine « rajoutez un biologiste dans votre équipe ». Cela ne veut pas dire qu'il va
avoir toutes solutions, mais il vient avec 10 milliards d'espèces et 3 milliards d'années
d'expérience dans ses stocks, c'est quand même pas mal.

L'étudiante : Oui, car la recherche et développement représente un tel budget, c'est


dommage de ne pas exploiter ce qui existe.

G.C. : Oui, en effet, c'est le raisonnement derrière. Pourquoi inventer... On le voit vraiment
bien avec l'exemple des panneaux photovoltaïques : si les gens qui les ont inventés avaient
réfléchi à cela, pris le temps de réfléchir dans une équipe pluridisciplinaire, probablement
qu'on se serait embarqués dans le carbone tout de suite et pas dans le silicium.

Une étudiante : Justement, par rapport aux panneaux photovoltaïques, et la feuille, vous
pouvez m'expliquer le concept par rapport au carbone, parce que je n'ai pas bien saisi... ?

G.C. : Le concept c'est que dans une feuille, ou dans la photosynthèse, ce sont des
pigments organiques, donc essentiellement des molécules avec du carbone, de l'azote, de
l'hydrogène et de l'oxygène, qui font la capture et la transformation du photon en électron. Et
donc pour l'instant on fait ça avec une chimie basée sur du silicium, d'ailleurs, pour ceux qui
ont encore un peu de chimie en tête, silicium et carbone, sur le tableau de Mendeleïev c'est
très proche mais ce n'est pas du tout utilisé de la même façon dans le vivant. Et il se fait que
pour utiliser ce silicium et le modeler à la forme qui nous intéresse pour faire des panneaux
photovoltaïques on travaille à haute température, alors que pour le carbone ce n'est pas le cas.
En fait on s'inspire directement de pigments végétaux. Ce ne sont pas tout à fait les mêmes, ils

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 39


sont un petit peu modifiés, mais du coup on fait de la chimie douce, à température ambiante,
pression ambiante, dans de l'eau etc. pour produire la molécule qui va avoir le même rôle
central qui est de transformer le photon en électron. Et en plus ces panneaux sont aussi
beaucoup plus simples à recycler en théorie. Ils sont même un peu trop simples à recycler,
c'est-à-dire qu'il faut quand même un peu les stabiliser pour qu'ils ne se biodégradent pas trop
vite. Ceci dit c'est intéressant parce que regardez, les arbres se refont leurs panneaux solaires
chaque année parce que c'est tellement bon marché, c'est tellement facile à recycler et ça sert
même de nourriture pour les suivants : on pourrait penser jusque là. Bon, on n'en est pas
encore là, on va commencer par faire des panneaux solaires en carbone, mais peut-être que
dans 50 ans on les fera pousser chaque année au moment où on en aura besoin et puis on les
recyclera...

Une étudiante : Donc après-demain on aura des panneaux solaires végétaux qui vont
capter la lumière et la transformer en électricité ?

G.C. : Oui, je pense que les premiers panneaux organiques vont ressembler comme deux
gouttes d'eau aux panneaux photovoltaïques, mais ensuite on peut imaginer aller jusqu'à des
feuilles. J'en termine avec les panneaux solaires avec ce dernier exemple : je vous ai donné un
exemple tout à l'heure avec le film qui augmentait la pénétration de la lumière, donc en fait
l'opacité du panneau. Mais encore une fois si vous regardez dans le vivant on ne fait pas
comme ça. Dans les forêts ce n'est pas la première couche qui prend tout. Ce serait très bien
d'ailleurs, il ferait tout noir et ce ne serait pas pratique pour le suivant ! Et c'est intéressant de
voir que ce paradigme-là n'a pas du tout été exploré par le photovoltaïque pour l'instant, à
savoir de laisser passer une partie de la lumière pour le suivant. Les premiers panneaux
solaires transparents commencent à arriver ceci dit, mais on ne le fait pas pour mettre des
couches successives alors qu'on pourrait, et c'est ce que fait le vivant. C'est-à-dire que non
seulement il y a une partie de la lumière qui passe mais au fur et à mesure que vous descendez
vers le bas mais en même temps les capteurs changent pour récupérer la longueur d'onde qui
passe encore. Ce sont ici des concepts qui à ma connaissance n'existent pas en photovoltaïque.
On peut donc décliner comme cela : on part de quelque chose de simple, la chimie du
carbone, et puis quand on regarde de près, il y a plein d'idées à prendre pour aller plus loin
dans des directions qu'on n'imagine pas pour l'instant.

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 40


Un étudiant : Vous parlez beaucoup de mettre en correspondance des biologistes et des
ingénieurs mais en fait comme on est en école de management quelles seraient les
perspectives pour des manageurs ?

G.C. : Oui, tout à fait, en fait j'emploie le terme ingénieur dans le sens de concepteur,
designer, en anglais c'est pratique parce qu'on dit designer et tout le monde comprend, on peut
designer un panneau solaire, mais on peut aussi designer un système d'organisation et
personnellement je découvre au fur et à mesure l'intérêt du biomimétisme, c'est-à-dire que je
vois que ça intéresse les gens dans ces disciplines-là et je pense que c'est aller beaucoup plus
loin que ce que j'ai esquissé dans ce tableau relationnel de voir comment on fait de la
stratégie. Nous dans le bureau d'études, on commence maintenant à faire de la stratégie
développement durable qu'on apporte en entreprise basé sur le modèle de fonctionnement du
vivant et notamment sur un concept que je n'ai fait qu'effleurer qui est la résilience : quand on
regarde tout ce qu'il y a derrière la résilience et notamment les deux grands concepts qui sont
les bassins d'attraction et les effets de seuils d'un côté et ce qu'on appelle les cycles adaptatifs
de l'autre, qui sont deux modèles dans lesquels les entreprises se retrouvent et qui ont
d'ailleurs parfois été approchés de façon non biologique par certains théoriciens de la stratégie
en entreprise, eh bien il y a vraiment là une zone de partage qui mériterait d'être approfondie.
D'être approfondie ça voudrait dire aussi qu'il faudrait que les biologistes apprennent plus sur
le management pour voir où est-ce qu'ils pourraient pousser la métaphore, et voir ce que la
métaphore peut apporter. Sachant encore une fois que le but n'est pas de faire de la
reproduction, les hommes sont suffisamment malins pour aller chercher les principes qui les
intéressent, ne prendre que ceux-là et les recombiner entre eux pour obtenir quelque chose que
le vivant n'a pas encore imaginé. Je me sens à l'aise avec cela car nous sommes nous-mêmes
espèces vivantes donc c'est le vivant qui se nourrit du vivant pour aller plus loin. On a fait ce
séminaire où j'avais l'impression de ne pas avoir assez : on a passé deux heures et demie là-
dessus et la moitié de l'auditoire était frustrée parce qu'on n'a pas eu le temps de parler de ça
ni de ça ni de ça. Donc vraiment je pense qu'il y a des thèses à faire là-dessus. J'en suis
convaincu. Quand vous voulez !

Roland Vaxelaire : Peut-être juste pour compléter la réponse et amener une vision
parallèle qui répondra peut-être aux questions qui ont été posées précédemment c'est-à-dire
entre l'individu et le collectif et aussi : qu'est ce que le manageur peut faire ? Et là, Gauthier
tu me reprendras, mais il y a toute cette idée dans la nature qui est cette idée

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 41


d'interdépendance, c'est-à-dire que même un champignon qui arrive sous un arbre – alors je
simplifie, ce qui va peut-être faire se dresser les cheveux de Gauthier sur sa tête – ce qu'il va
se passer c'est que l'arbre va aller chercher dans le champignon ce qu'il trouve de bon pour
lui et va laisser le reste et la même chose chez le champignon. Donc en fait si vous voulez, par
rapport à l'individu : ce qu'on ne fait pas ou peu dans les entreprises c'est d'aller chercher
chez chacun quel est le talent de la personne, en se disant que s'il est là, ce n'est pas par
hasard, s'il est là c'est peut être parce qu'il peut apporter quelque chose à la société, au
collectif. Cela renvoit évidemment à la question de la juste place : on n'a pas souvent la juste
place dans les entreprises parce que bien souvent on a été mis à une place qui n'était pas du
tout ce qui nous correspondait. Ce qu'on peut apprendre dans la gestion des relations et des
ressources humaines, on devrait aller le chercher aussi dans le monde de la nature parce
qu'il y a pas mal de systèmes qui permettent justement au collectif d'aller chercher les talents
de chacun.

G.C. : Oui, oui, je voudrais rajouter à cela... Jean-François Noubel est-il passé dans ce
module-là aussi ? Donc vous l'avez plus ou moins tous entendu. Alors je sais qu'il a soulevé
les passions paraît-il mais je voulais vous dire qu'avec Jean-François on se connait depuis
longtemps, on discute énormément ensemble, et il y a énormément de parallèles entre les
principes du vivant dont je ne vous ai donné qu'une petite liste tout à l'heure et les principes
de l'intelligence collective globale. Ce que propose aujourd'hui l'intelligence collective
globale c'est vraiment très très proche de la façon dont fonctionne un cerveau ou une forêt ou
un récif corallien. Il y a énormément en commun, l'interface entre ces deux écoles est très très
riche.

Un étudiant : Moi je n'ai pas très bien compris ce que vous faites... ce que c'est que
Greenloop et Biomimicry. Et j'ai une autre question : j'ai entendu parler de chercheurs qui
essayaient de mettre en évidence une intelligence végétale, êtes-vous au courant et pourriez-
vous nous en parler ?

G.C. : C'est ce qui est passé sur Arte il n'y a pas longtemps ? Je ne l'ai pas vu mais j'ai vu
l'annonce.
Biomimicry Europa, c'est une association européenne qui fait la promotion du concept,
dans le sens où comme je l'ai déjà expliqué à plusieurs reprises, le biomimétisme ça existe
dans pas mal de labos, mais le biomimétisme à but de durabilité ce n'est pas encore unifié en

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 42


tant que tel. Et en plus, comme ça balaie très très large, souvent les gens en font un peu sans
le savoir et du coup il n'y a pas de cursus par exemple, il n'y a pas d'études de Biomimicry
pour l'instant en Europe, ça commence à débarquer, des petits modules à droite ou à gauche,
alors que je pense que ça le mériterait largement. Mais ça commence aux États-Unis.
C'est cela le but de ce réseau, c'est que le concept émerge, que les gens en entendent parler
et que à terme, au niveau de la Commission Européenne notamment, on impulse des vrais
programmes de recherche à ce niveau-là. Voilà pour l'association.
Du côté du bureau d'étude, en gros on a un bureau d'études dont l'objectif est
d'accompagner les entreprises dans la durabilité au sens essentiellement environnemental (pas
que, mais essentiellement) inspiré du vivant. Et en gros, on est moitié biologistes, moitié non
biologistes. Et nos activités commencent avec le bilan carbone que vous connaissez bien. Ça
nous permet de mettre le pied dans la porte, parce que cela les entreprises connaissent. Après
on peut aller plus loin, et on va jusqu'à des projets de recherche, qui ne sont là même pas
payables par les entreprises parce que c'est trop en amont, qui sont par exemple le projet sur la
séquestration du carbone dont j'ai parlé tout à l'heure, avec un peu tous les stades
intermédiaires.

Quant à la seconde question, l'intelligence chez les plantes : Francis Hallé qui est le
botaniste qui a fait la métaphore de l'arbre en tant que bâtiment a écrit un bouquin tout à fait
étonnant qui dit que toute la biologie a été complètement enfermée dans le point de vue
humain qui, en tant qu'espèce animale, a mis vraiment le paquet sur une compréhension
animale de la chose. Et donc quand on parle d'intelligence, on a une vision très « cerveau »,
très centralisée de l'intelligence qui fait qu'on regarde avec un certain dédain les autres formes
d'intelligence. Ça ça s'applique autant aux plantes qu'aux insectes sociaux. Je vais employer
les insectes sociaux parce que c'est plus proche de nous, c'est plus facile à comprendre. Les
insectes sociaux ont inventé l'élevage, l'agriculture, les villes, les antibiotiques, tout cela ; les
fourmis et les termites font de l'agriculture intensive avec des pesticides naturels sans
résistance – vous connaissez le problème de résistance qu'induisent nos pesticides – depuis 35
millions d'années. Ce n'est pas une intelligence du tout centralisée, ce n'est pas la reine qui
réfléchit dans son coin et qui donne des ordres. C'est ce qu'on appelle de l'intelligence en
essaim, peut-être que Jean-François [Noubel] en a parlé, c'est de l'intelligence qui émerge ; de
la même façon d'ailleurs que de l'intelligence émerge des cellules de notre cerveau. C'est un
petit peu comme si chaque fourmi était une cellule, sauf qu'elle est déjà un ensemble de
cellules. Et oui, c'est quand même une forme d'intelligence, de développer des bâtiments qui

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 43


s'auto-régulent complètement au niveau de la température et de l'humidité : nous, nous
commençont seulement à savoir faire maintenant. Donc il y a différents types d'intelligence
pour en arriver à des résultats similaires.
Et il semble que pour les plantes ce soit, entre guillemets, la même chose, c'est-à-dire qu'il
y a beaucoup plus de communication et on commence même à se dire qu'on a un arsenal
chimique et biochimique dans les plantes suffisant pour imaginer des circulations
d'information, sans doute moins rapides que chez nous mais qui permettent des émergences
d'intelligence. Le problème c'est que on trouve de l'intelligence que quand on va la chercher.
Et si on décide que c'est bête – hein, quand on décide que les esclaves sont bêtes ou que les
femmes sont bêtes, comme on a fait pendant longtemps, eh bien on les voit bêtes et puis c'est
tout. Et puis une fois qu'on recherche autrement, on peut trouver autre chose. Et je pense que
c'est à ça que va servir ce genre de recherche et de film : à ouvrir un peu les yeux là-dessus. Et
si vous pensez à la forêt, l'intelligence d'une forêt pour se maintenir à travers les variations du
climat qu'on a connu depuis la succession de glaciations qui nous est tombée dessus depuis
deux cent mille ans (on va dire), c'est une intelligence qui est extrêmement élaborée et qui
potentiellement repose sur le réseau de champignons... Dans une forêt ancienne vous avez à
peu près 100 km de champignons sous vos pieds. Et tout cela c'est du réseau, c'est de l'internet
avant nous.

Roland Vaxelaire : Est-ce que tu peux dire un mot sur ce nouveau concept qui arrive des
anglo-saxons, je ne sais pas très bien d'où il arrive, qui est la permaculture, et le fait de jouer
avec les atouts de la culture pour éviter d'avoir à mettre de l'énergie in, pour sortir de
l'énergie out ?

G.C. : Oui, c'est l'exemple de l'agriculture sur lequel je suis passé très vite tout à l'heure.
Effectivement, la permaculture, comme le mot l'indique, c'est l'idée de faire une agriculture
qui soit permanente et qui se gère toute seule. C'est à dire en gros avec des interventions
minimales. Ça s'appuie sur toute une série de principes : d'abord sur des principes de
coopération entre espèces, s'il y en a qui font du jardinage ici (c'est quelque chose de très
répandu pour ceux qui font du potager), ce sont des espèces qui s'aident entre elles pour lutter
contre les parasites des uns ou des autres, ou untel va fertiliser le voisin de façon
complémentaire au niveau de ce qu'il pompe et de ce qu'il restitue comme ressource, c'est
l'exemple de l'association haricots, maïs, courges, employés par les civilisations
amérindiennes et qui globalement produit plus de calories à l'hectare que les meilleurs maïs

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 44


tous seuls. Parce que les rendements des meilleurs maïs tous seuls sont fabuleux, mais ils ne
font que du maïs, ils ne font pas en même temps les courges et les haricots, quand vous mettez
les trois ensemble vous produisez plus de calories. Et en plus ce qu'il faut savoir, c'est
qu'actuellement pour une calorie alimentaire on a mis dix calories de pétrole. Je vous disais
tout à l'heure, cette histoire de degré de spécialisation face au pétrole c'est énorme par rapport
à notre alimentation. Si on est actuellement sept milliards sur Terre, c'est parce qu'on a
exploité le pétrole. Sinon, on ne savait pas en mettre sept milliards sur Terre. Le défi va
d'ailleurs être de voir si on sait toujours en nourrir sept milliards une fois qu'il n'y aura plus de
pétrole. Mais cette question, on la laissera aux suivants. La permaculture travaille sur ce genre
de réponses et va donc travailler sur des espèces qui sont plus adaptées aux climats locaux ou
aux sols, essayer vraiment de trouver des espèces qui poussent spontanément.
Une des façons de faire des permaculteurs c'est de semer plein de trucs et de regarder – et
de garder – ce qui pousse. N'essayez pas absolument de faire pousser des trucs qui ont du mal
à pousser. Et si possible, faites-le en complémentarité avec des espèces sauvages, qui sont là
et qui vont apporter aussi toutes sortes de bénéfices secondaires.
La permaculture a commencé comme une méthode d'agriculture, assez vite ils se sont
rendus compte qu'en utilisant ces grands principes dans d'autres domaines ça avait son intérêt
aussi. Ça veut dire en construction, en urbanisme etc. Ça a donné naissance notamment à ce
mouvement dont on vous a peut-être déjà parlé (sinon allez voir) des « villes en transition »
(transition towns). Ce mouvement a 4 ou 5 ans, il est né d'un permaculteur irlandais et a pour
ambition de permettre aux communautés d'être résilientes face à la fois au changement
climatique et à la fin du pétrole ; sachant que si vous ne travaillez pas sur les deux axes à la
fois vous risquez d'inventer des solutions qui répondent à l'un mais pas à l'autre. Voire qui
aggravent l'autre. Leur idée est de regarder en beaucoup plus systémique – d'ailleurs ils ont
depuis inclus les autres crises ; et de dire : il faut pouvoir répondre à toutes les crises à la fois
sinon ça ne sert à rien. Et les transition towns (si vous allez voir « ville en transition » ça sort
tout de suite sur Internet), c'est un mouvement qui est en train de se répandre comme une
trainée de poudre et qui a toutes sortes de caractéristiques très congruentes avec les
caractéristiques du vivant, enfin les principes de fonctionnement des écosystèmes matures.

Un étudiant : Qu'est ce que tu penses des produits transgéniques ?

G.C. : Ah, ça c'est une très bonne question, on a du aussi bien sûr se positionner là-dessus.
Si on regarde strictement ce que c'est un produit transgénique, c'est un transfert que nous

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 45


faisons d'un morceau de matériel génétique pour le mettre dans le matériel génétique d'une
autre espèce.
Alors si on regarde encore une fois avec nos grilles : mentor, mesure, modèle, si on regarde
dans le vivant qu'est-ce qu'on voit : on constate que les bactéries font ça tout le temps. Donc
les bactéries ne se reproduisent pas comme nous, elles se reproduisent en se divisant et
dissocient la transmission du matériel génétique de la transmission. Chez nous cela se fait en
même temps. Et une partie de se transfert se fait par : je te donne un petit bout et tu me donnes
un petit bout. Donc du côté des bactéries, on n'a pas trop de problème avec ça – avec des
limites bien sûr, il ne faut pas faire n'importe quoi, mais de toute façon en règle générale, on
fait ça en milieu confiné, on ne fait pas ça à l'extérieur.
Donc d'abord le vivant a l'habitude de ça et les bactéries savent gérer un matériel génétique
qui vient de l'extérieur et en plus c'est en milieu confiné. Par contre, tout ce qui est organisme
génétiquement modifié type plantes ou animaux, là, nous avons de très très grosses réserves.
D'abord, encore une fois, parce que le vivant ne le fait pas : il n'y a pas d'échange de matériel
génétique entre des sardines et des fraises, comme cela a déjà été fait... Et donc on aurait
tendance à dire, tant qu'on a des solutions pour régler un problème autres que celle-là, autant
ne pas jouer avec ça.
Et par exemple dans notre projet de séquestration du carbone, bien que ce soit bactérien,
toutes les équipes se sont entendues entre elles pour dire : on ne fait pas du génétiquement
modifié dans la mesure où on travaille à l'extérieur et il y a par ailleurs assez d'autres solutions
disponibles à l'extérieur pour ne pas y recourir.
Et enfin un autre argument qui me paraît peut être encore plus important (je parle ici
seulement des plantes génétiquement modifiées) : les plantes génétiquement modifiées, c'est
un très très bon système pour concentrer les moyens en termes économiques, ce qui fait peur
quoi qu'il en soit. Là, ce n'est pas le génétiquement modifié qui fait peur, c'est la concentration
économique. Par ailleurs pour l'instant le paradigme des plantes génétiquement modifiées
c'est l'uniformité génétique, par définition. Or, avec nos changements climatiques, comme je
l'ai dit, le temps des changements on est rentré dedans, maintenant chaque année les
conditions, la combinaison sol-climat, qui est déterminante pour les plantes, se modifient. Et
quand ça se modifie, on a besoin de diversité et pas d'uniformité. Donc aller faire de
l'uniformité au moment où on a besoin de conserver de la diversité voire d'en inventer, c'est
complètement le contraire de ce qu'il faut faire. Donc c'est pour nous une autre raison de ne
pas aller dans le génétiquement modifié et qui s'appuie de nouveau sur des principes du
vivant.

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 46


Un étudiant : Est-ce que vous redoutez, comme ça a pu être le cas pour des listes de
plantes, que de sociétés ou même des États déposent des brevets sur des principes naturels ?
L'exemple que vous avez donné du coquillage, qui est plus dur que n'importe quelle
céramique qu'on a pu faire jusqu'à présent... si un jour quelque est capable de reproduire
cette céramique est-ce qu'il pourra le déposer ?

G.C. : C'est une vaste question et une question pour laquelle je dirais qu'il n'y a pas de
réponse unique dans le sens ou pour l'instant, dans notre paradigme actuel de rareté, notre
système monétaire actuel etc., il y a un certain nombre de choses qu'on ne saura pas
développer sans le système des brevets. Je vais modérer cela tout de suite mais en tout cas
pour l'instant, dans le paradigme actuel, il serait par exemple difficile de développer la
céramique basée sur le modèle du coquillage, parce que certes les principes sont simples, mais
pour reproduire le procédé ensuite, c'est de la chimie de très haut vol. Donc a priori ce sont
juste les grosses boîtes qui vont pouvoir et qui vont devoir protéger... vous connaissez ça, les
retours sur investissement blablabla. A côté de cela, on peut aussi se dire qu'on pourrait le
faire en open source. Maintenant, vu le nombre de sujets, et le nombre de compétences et la
façon de les rétribuer, je ne sais pas si ça pourrait marcher aujourd'hui. On peut l'imaginer
éventuellement pour demain et bien sûr l'open source marche déjà pour d'autres applications
que de développer des coquilles. Après cela, le spécialiste des brevets que nous avons dans
notre bureau d'études, lui dit aussi que les brevets peuvent se voir d'un autre point de vue. On
peut aussi breveter pour empêcher la main mise. Parce que breveter, cela ne veut pas dire que
vous le gardez. Vous le brevetez mais après la licence est à vendre, et vous pouvez la donner
aussi la licence. Et vous pouvez la donner pour empêcher ce que vous voulez.
Je vais vous donner un autre exemple, c'est une question sur laquelle pas mal de gens
travaillent : c'est la question de la dessalinisation pour les pays en voie de développement. Eh
bien la dessalinisation, si on arrive à la faire pas chère grâce à un moyen biomimétique, on
aimerait bien que ça ne soit effectivement pas hors d'accès pour les gens à qui c'est destiné.
Mais on peut leur donner la licence. Le système de brevets, ça peut s'utiliser dans les deux
sens. Ça peut s'utiliser pour bloquer, faire du monopole, faire n'importe quoi et concentrer
encore la richesse et ça peut aussi être une protection. Ce qui fait d'ailleurs qu'il y a certaines
choses dont on parle avec prudence. Au passage aussi, les gens qui ont lancé le Biomimicry,
enfin l'équivalent de notre structure européenne, sont en train de nous vendre un concept qui
marche assez bien en entreprise : c'est l'idée qu'il y ait un pourcentage des bénéfices retirés

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 47


d'une innovation qui aille à la protection de l'organisme qui l'a inspiré. Et en fait ça passe très
très bien, en marketing vous imaginez comme ça peut bien passer. Mais ça reste une question
qui n'est pas simple, c'est la question du biopiratage et effectivement on peut tout à fait
imaginer, et c'est déjà en cours, du biomimétisme basé sur du biopiratage. Encore une fois, à
nous de faire les choix éthiques et de placer les curseurs là où on veut les placer. »

Gautier Chapelle – « Biomimétisme, l’intelligence du vivant » - 1er Février 2010 48