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Pourquoi la musique nous fait vibrer ?

Cerveau Psycho
Comment stimuler notre

mémoire
France métro. : 6,95 e , All. : 10e , Bel. : 8,50e , Can. : 11,99$, Grèce : 8,50e , Guad. : 8,25e , Guy. : 8,25e , Lux. : 8,50e , Maroc : 90 mad, mart. : 8,25e , N. caL. : 1170cfp, poL. fr. : 1170cfp, Port. Cont.: 8,25 e , Réun. : 8,25 e , Suisse :15 fs

Molécules du souvenir
Ondes magnétiques
Techniques de sommeil

L’épidémie
de fausses phobies
Nabilla : pourquoi
les stars sabotent tout
La psychologie
des tire-au-flanc
M 07656 - 67 - F: 6,95 E - RD

3’:HIKRQF=[U[^Z]:?k@a@q@h@a";
n°67 - Bimestriel janvier - février 2015
LA MINDFULNESS,
UNE ALLIÉE AU QUOTIDIEN
Cultiver la pleine conscience

La pleine conscience ou mindfulness est une Des exercices de méditation simples à destination
Un livre CD pour vous aider à développer méthode permettant de mieux appréhender des adolescents pour apprendre à mieux gérer
votre pratique de la mindfulness au quotidien le stress inévitable de la vie. Ce livre CD offre le stress du quotidien (examens, problèmes de
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qu’elle peut apporter à votre quotidien. 2014 25 € 9782804176297
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Comment guérir à la fois notre corps,


notre esprit et notre âme grâce à la
pleine conscience ? Avec son langage Entre lecture et réalisation d’exer-
simple et ses idées percutantes,cet ou- cices de pleine conscience, cet ou-
vrage permet de se réapproprier le La maternité est une aventure inédite.
vrages fondateur vous guidera pas à pas La mindfulness vous aidera à relever
vers une vie plus riche et plus équilibrée. cours d’une vie bouleversée par la
maladie et d’y remettre liberté,calme ce défi et à entrevoir avec bienveil- Basé sur le programme MBCR, cet ou-
29 € 9782804182397 et bien-être. lance chacune des expériences vrage offre aux patients des réponses
partagées avec votre bébé. aux questions que soulève le diagnos-
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Cerveau Psycho

Éditorial
Cerveau
www.cerveauetpsycho.fr
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& Sébastien BOHLER

Pour la Science
8 rue Férou, 75278 Paris cedex 06
Standard : Tel. 01 55 42 84 00

Directrice des rédactions : Cécile Lestienne


Cerveau & Psycho

Une mémoire
L’Essentiel Cerveau & Psycho
Rédacteur en chef adjoint : Sébastien Bohler
Rédactrice en chef adjointe : Bénédicte Salthun-Lassalle
Pour la Science

sur mesure
Rédacteur en chef : Maurice Mashaal
Rédactrice en chef adjointe : Marie-Neige Cordonnier
Rédacteurs : François Savatier, Philippe Ribeau-Gésippe,
Guillaume Jacquemont, Sean Bailly
Dossier Pour la Science
Rédacteur en chef adjoint : Loïc Mangin
Directrice artistique : Céline Lapert
Secrétariat de rédaction/Maquette : « Ô temps ! suspends ton vol... »
Sylvie Sobelman, Pauline Bilbault, Raphaël Queruel, Lamartine espérait figer l’instant pour mieux goûter
Ingrid Leroy, Caroline Vanhoove
le bonheur. Proust, plus tard, s’évertuera à ressusciter les heures
Développement numérique : Philippe Ribeau-Gésippe
Marketing : Élise Abib et Ophélie Maillet
les plus douces par les reviviscences de l’imaginaire et le pou-
Direction financière et du personnel : Marc Laumet voir des mots. Comment retenir nos souvenirs, les graver dans
Fabrication : Marianne Sigogne, assistée d’Olivier Lacam un marbre impérissable, les enfermer dans un flacon pour les
Presse et communication : Susan Mackie respirer à loisir ?
Directrice de la publication et Gérante : Sylvie Marcé Avec les progrès des neurosciences, la nature même du
Anciens directeurs de la rédaction :
Françoise Pétry et Philippe Boulanger
souvenir évolue. Comment Proust accueillerait-il l’idée qu’un
Conseiller scientifique : Hervé This souvenir est l’activation d’un groupe de neurones dans notre
Ont également participé à ce numéro : cerveau ? Peut-être avec intérêt. Mais l’idée que ce souvenir
Bettina Debû et Hans Geisemann
puisse être réactivé par des impulsions laser provoquant le ral-
Publicité France
Directeur de la publicité : Jean-François Guillotin lumage desdits neurones ?
assisté de Nada Mellouk-Raja Car c’est de cela qu’il s’agit. Les expérimentations en
(jf.guillotin@pourlascience.fr)
Tél. : 01 55 42 84 28 ou 01 55 42 84 97
laboratoire montrent qu’un souvenir peut être réactivé
Service abonnements sur commande chez des souris par une technique appelée
Ginette Bouffaré : Tél. : 01 55 42 84 04 « optogénétique », en ciblant les neurones concernés. Qu’ils
Espace abonnements :
http://tinyurl.com/abonnements-pourlascience peuvent être aussi effacés, voire que des souvenirs totalement
Adresse e-mail : abonnements@pourlascience.fr fictifs peuvent être créés de toutes pièces. Alors, si le souvenir
Adresse postale : est matière, ne pourrait-on pas le consolider, voire le modeler ?
Service des abonnements - 8 rue Férou - 75278 Paris Cedex 06
Commande de magazines ou de livres : Le futur est parmi nous : déjà des dormeurs voient leur mé-
Pour la Science, 628 avenue du Grain d’or, 41350 Vineuil moire augmenter après des séances d’impulsions électriques
Diffusion de Cerveau & Psycho : (ou de simples sons) qui renforcent ces processus de plasticité
Contact kiosques : À juste titres ; Pascale Delifer
Tel : 04 88 15 12 48 neuronale. Des pilules gomment les souvenirs désagréables de
Canada : Edipresse : 945, avenue Beaumont, Montréal, Québec, patients traumatisés, et d’autres « sauvegardent » des saveurs
H3N 1W3 Canada.
Suisse : Servidis : Chemin des châlets, 1979 Chavannes - 2 - Bogis
passées, étrange écho chimique à la madeleine de Proust. Une
Belgique : La Caravelle : 303, rue du Pré-aux-oies - 1130 Bruxelles mémoire sur mesure, voilà l’horizon qui se profile.
Autres pays : Éditions Belin : 8, rue Férou - 75278 Paris Cedex 06 Est-ce souhaitable ? Le dilemme n’est pas nouveau ! Platon
Toutes les demandes d’autorisation de reproduire, pour le public
français ou francophone, les textes, les photos, les dessins ou les considérait comme un crime d’oublier quoi que ce fût.
documents contenus dans la revue « Cerveau & Psycho », doivent Nietzsche érigea, quant à lui, l’oubli en vertu suprême sans
être adressées par écrit à « Pour la Science S.A.R.L. »,
8, rue Férou, 75278 Paris Cedex 06. laquelle aucune action n’était possible. En fait, nous avons
© Pour la Science S.A.R.L. simplement de nouveaux instruments entre les mains. Ce ne
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Heidelberg). En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit
de reproduire intégralement ou partiellement la présente revue sans encore…) Pour élaborer les réponses ensemble, une étape
autorisation de l’éditeur ou du Centre français de l’exploitation du est nécessaire : s’informer au sujet de ces avancées. Nous
droit de copie (20, rue des Grands-Augustins - 75006 Paris).
espérons y contribuer à notre manière.

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 1


Cerveau Psycho
n° 67 janvier - février 2015
Logo

&
Regard sur l’actualité
Dossier 10 Évasion fiscale :
un désastre pour
Une meilleure nos cerveaux

mémoire ?
Les cas récents d’évasion fiscale sapent
le désir des citoyens de payer leurs impôts.
Nicolas Baumard
© Agsandrew / Shutterstocsk.com

Cinéma : Décryptage psychologique


20 Une nouvelle amie :
les dessous
du travestissement
Se travestir révèle parfois des désirs secrets,
tel est le message de ce film de François Ozon.
38 Mémoriser, amplifier, Serge Tisseron
effacer : une mémoire
sur mesure Psychologie
Des techniques cérébrales récentes
aident à ancrer plus profondément
26 Stars : du paradis à l’enfer
nos connaissances. Pourquoi certaines stars supposées
heureuses sabordent-elles leur destin?
Robert Jaffard
Éric Corbobesse
44 Vers le contrôle
des souvenirs
En manipulant les neurones, les scienti- Psychologie au quotidien
fiques créent de faux souvenirs à volonté. 30 La psychologie
Pierre Marie Lledo des tire-au-flanc
52 Anatomie de l’amnésie Dans tout groupe de travail, il y a des tire-au-
flanc. Comment les remettre au travail ?
Des lésions du cerveau rendent impossible
tout nouveau stockage d’informations. Nicolas Guéguen
Felipe de Brigard
Neurosciences
57 Il est temps d’enseigner
la mémoire à l’école 60 Pourquoi la musique
Les lycéens gagneraient à apprendre la
nous fait vibrer
mémoire comme la biologie ou les maths. Le cerveau humain est câblé pour convertir
les sons en émotions.
Alain Lieury et Philipp Schnepel
Hervé Platel et Sébastien Bohler

2 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Éditorial 1
L’actualité des sciences cognitives 4
• La crise de la quarantaine, une quête de sens ?
• Pourquoi votre enfant est le plus beau
• Vérifier ses mails moins souvent
réduirait le stress
Et bien d’autres sujets...
L’œil du Psy
Pour sauver la planète,
devenez végétariens ! 14
Christophe André

Point de vue
Psychiatrie
Trois millions de tablettes à l’école :
66 Peur ou phobie : et après ? 17
où est la limite ? Édouard Gentaz
Comment distinguer une peur « saine »
d’une phobie ? Des critères précis
permettent de faire la différence. Psychologie… animale
Pascal de Sutter Les requins pensent-ils ? 90
Georges Chapouthier
Vrai ou faux ?
Psychologie
« L’occasion fait le larron » 92
72 Le double effet Anne Charlet-Debray
Quel est l’effet des smileys et émoticônes Analyses de livres 94
sur nos émotions quotidiennes ?
T. Ganster, S. Eimler, S. Winter et N. Krämer Tribune des lecteurs 95
Neuro-BD 96
Neuroscience & Santé
76 Sexe : les médicaments Ce numéro comporte un encart d’abonnement Cerveau & Psycho broché
sur la totalité du tirage. Un encart Philosophie Magazine et un encart Éditions
qui gâchent la fête Salamandre sont posés sur la totalité de la diffusion abonnés (grand format
uniquement).
Comment les antidépresseurs, la pilule ou les
neuroleptiques modifient notre désir sexuel.
Restez connectés !
En couverture : © agsandrew / Shutterstock.com

Patrick Barriot

Psychopathologie des héros 300 000 FANS !


84 « Je n’existe pas ! » : Merci à tous
quand on se croit mort Suivez toute l’actualité
Peut-on se croire décédé ? Un roman de la psychologie
et des patients neurologiques l’attestent. et des neurosciences
en flashant ce code.
Sebastian Dieguez

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 3


Psychologie

La crise de la quarantaine,
une quête de sens ?
On n’échappe pas aux bilans. Ai-je Les personnes dont l’âge se termine par
des sciences cognitives

atteint les objectifs que je m’étais fixés ? un 9 (29, 39, 49 ou 59 ans) sont de loin
Suis-je heureux ? Ma vie a-t-elle un les plus concernées par ces questionne-
sens ? Ces questionnements surgissent ments existentiels. À la veille des caps
aux âges « ronds » : 30, 40, 50, 60 ans. critiques, les questionnements déferlent.
Les décennies appellent à se pencher Dans cette remise en question, cer-
sur son passé et son futur. tains concluent qu’ils ont raté leur
Croyance populaire ou réalité tan- mariage et qu’il est temps de redonner
gible ? Sur un panel de plusieurs cen- un sens à leur existence en boulever-
taines de milliers de personnes inscrites sant tout. Sur plus de huit millions de
sur divers réseaux sociaux dans plus de profils d’hommes fréquentant des sites
100 pays, Adam Alter et Hal Hershfield, Internet de rencontre extraconjugale,
psychologues aux Universités de New les psychologues ont constaté que ceux
York et de Californie, ont mesuré les dont l’âge se termine par un 9 sont sur-
effets concrets de ces crises décen- représentés de près de 20 pour cent.
nales. Ils ont demandé aux sondés avec D’autres dressent un constat d’échec
quelle fréquence ils s’interrogeaient sur radical : les fichiers du CDC américain
le sens de leur vie et sur leurs objectifs. (équivalent de notre INSERM) révèlent
que ceux qui abordent une nouvelle
décennie se suicident plus que les autres.
L’actualité

Enfin, la quête de sens peut déboucher


sur un désir de repousser la veillesse : sur
500 marathoniens répertoriés sur un site
spécialisé, les psychologues ont décou-
vert que ceux dont l’âge se termine par
un 9 y sont surrepresentées de 48 pour
cent (74 coureurs sur 500 au lieu de 50).
Quête de sens, changement de direc-
tion, bouleversement sentimental ou
nouvelles résolutions : les statistiques
montrent que l’être humain associe à
certains caps de la vie des angoisses et
des questionnements profonds. Pour-
© Creativa Images / Shutterstock.com

quoi attendre qu’un « 9 » frappe à notre


porte ? Se poser ces questions jour
après jour est sans doute plus exigeant,
mais plus profitable à long terme.

A. Alter et H. E. Hershfield, « People search for


meaning when they approach a new decade in
chronological age », in PNAS, à paraître.

4 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Sébastien BOHLER

Éducation

Pourquoi votre enfant est le plus beau


Pour ses parents, l’enfant est tou- « surestimants » apparaissent, à la pas là : ces parents sont réellement
jours le bien le plus précieux. Mais il lumière de ces travaux, les plus narcis- convaincus que leur rejeton a un Q.I.
est parfois aussi le plus beau, le plus siques. Évidemment : si je suis extra- plus élevé que celui mesuré réellement.
intelligent, le plus doué et le plus vif ordinaire, mon enfant doit l’être aussi. Ils estiment qu’il doit se distinguer des
et... la liste peut être longue. Sans pour Mais l’inflation de l’ego ne s’arrête autres et ne parlent que de lui en public.
autant que l’enfant corresponde à Le risque pour l’enfant est de
ces qualités supputées. Des psy- tomber un jour de son piédestal
chologues néerlandais ont mesuré et de ne pas supporter l’échec.
l’écart entre la vision idéalisée des À l’inverse, ont découvert les
parents et la réalité. psychologues, des parents qui
Eddie Brummelman et ses col- confèrent à leur enfant un sou-
lègues de l’Université d’Utrecht tien et une confiance sans faille,
aux Pays-Bas ont mis au point même dans l’échec, le protègent

© Herjua / Shutterstock.com
un questionnaire dit « de sures- contre les atteintes à sa propre
timation parentale », en consta- image et l’aident à traverser les
tant que de nombreux parents épreuves plus en douceur.
portent aux nues des enfants
au demeurant tout à fait nor- E. Brummelman et al., in J. Pers. Soc.
maux. Les parents les plus Psy., à paraître.

Gestion du stress

Vérifier ses mails moins souvent réduirait le stress


En moyenne, un employé de bureau « Aujourd’hui, avez-vous eu souvent tion de la tâche interrompue) et enfin
vérifie ses emails 13 fois par jour. l’impression de ne pas vous en sortir le ralentissement dans la progression
Dans le monde, ce sont 183 milliards avec toutes les tâches que vous aviez des tâches de la journée qui se conclut
de mails qui s’échangent quotidienne- à faire », ou « Avez-vous ressenti de effectivement par un sentiment de
ment. Quel est l’effet de ce trafic sur l’énervement ou de la colère face à retard global.
nos cerveaux ? des situations que vous ne maîtrisiez Face au stress numérique, une
Des psychologues canadiens ont pas », les employés ont alors livré un hygiène s’impose. La limitation des
étudié l’impact des innombrables message clair : le niveau de stress a séances de mail s’apparente à une
séances de vérification d’email, aux- fortement diminué après la semaine règle de conduite alimentaire : éviter
quelles se livrent les employés, sur leur d’abstinence. De manière concomi- de grignoter et se ménager des temps
bien-être et leur état de stress. Pour tante, les employés étaient plus pro- dédiés à cette activité. Sans som-
cela, ils ont demandé à 142 employés ductifs et satisfaits de leur travail. brer dans la boulimie, car des cycles
de se limiter à trois séances de véri- Le stress du mail résulterait de plu- d’addiction sont possibles : quand on
fication d’email par jour pendant une sieurs effets : d’une part, le sentiment a pris du retard dans son travail, pour-
semaine. de ne plus savoir où donner de la tête, quoi ne pas se distraire en consultant
Des questionnaires de stress leur d’autre part la difficulté de refocaliser ses mails ?
étaient distribués avant et après cette son attention sur le travail en cours
période de régime électronique. En après en avoir été temporairement dis- K. Kushlev et E. W. Dunn, in Computers in
répondant à des questions telles que : trait (ce qui allonge le temps de réalisa- Human Behavior, vol. 43, pp. 220-228, 2015.

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Santé

Parler une deuxième langue


retarderait la maladie d’ Alzheimer
Un répit de cinq ans avant l’apparition neurodégénératives : lorsque les neurones
des premiers symptômes, tel est l’avan- meurent à cause de microlésions comme
tage procuré par le fait de parler une deu- celles observées dans la maladie d’Alzhei-
xième langue. À l’Université de Gand, en mer, la réserve initiale permet de retarder
Belgique, des neurologues ont examiné la masse critique à partir de laquelle se
173 malades d’Alzheimer, dont 69 bilingues manifestent les premiers signes du déclin
et 65 monolingues. Ils ont constaté que mnésique et cognitif.
les monolingues sont atteints en moyenne Le bilinguisme apporte une réserve
à l’âge de 71 ans, les bilingues n’étant cognitive de premier plan car il fait fonc-
atteints à qu’à 76 ans. Le bilinguisme tionner deux réseaux de langage et mobi-
contribuerait à la « réserve cognitive », lise deux systèmes de sens ainsi que deux
un capital de neurones et de connexions « mémoires » du monde. Détail frappant,
synaptiques constitué dans l’enfance, qui cette étude vient de Belgique, un pays
offrirait une protection contre les maladies tiraillé par les rivalités linguistiques et qui
aurait tout à gagner d’une culture bilingue
dont elle détient les ingrédients. Selon les
épidémiologistes spécialistes de la mala-
die d’Alzheimer, un gain d’une année sur
l’apparition de la maladie se traduirait au
niveau mondial par une baisse de 11,8 mil-
lions de cas dans le monde, et un gain
© XiXinXing / Shutterstock.com

de deux ans entraînerait une baisse de


22,8 millions. À quand une culture multi-
lingue à l’école ?

E. Woumans et al., « Bilingualism delays clinical


manifestation of Alzheimer’s disease », in Bilingua-
lism : Language and Cognition, à paraître.

Psychologie sociale

Le pouvoir modifie le ton de la voix


Selon une étude des Universités ciales et un statut élevé au sein de leur baissé : plus grave, elle était aussi plus
Columbia et de San Diego, le fait d’accé- corporation. Une autre partie des étu- modulée et plus discrète.
der à un statut de pouvoir plus élevé diants devaient au contraire imaginer Il serait donc possible, d’après ces
modifierait la voix en la rendant plus détenir peu de moyens de pression, résultats, de retracer l’historique récent
aiguë et plus puissante, et en réduisant d’informations ou de statut social. d’une personne dans ses ascensions
ses variations de hauteur. Sei Jin Ko et Les chercheurs ont alors constaté ou reculs hiérarchiques au sein d’une
ses collègues ont réalisé des enregis- que la voix des personnes placées en entreprise ou d’une organisation. Fait
trements vocaux d’étudiants placés position de domination avait changé. notable, l’entourage note ces variations
dans des positions de dominance ou Plus aiguës et puissantes, elles pré- et s’appuie dessus pour « jauger »
de soumission, par des jeux de rôles. sentaient plus de variations de volume un collègue comme plus ou moins
Dans ces jeux, une partie des étudiants (éclats de voix), mais de moindres influent.
devait imaginer se rendre à une négo- fluctuations de hauteur (plus mono-
ciation en position de force, en ayant cordes). Chez les individus en condi- S. J. Ko et al., « The sound of power », in
la meilleure offre, les informations cru- tion « soumise », le ton de la voix avait Psychological Science, à paraître.

6 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


En Bref Bien communiquer

Cherchez la femme Quand on se comprend,


À quoi sert le sens de l’orientation ?
À se repérer dans un supermarché, à
les cerveaux se synchronisent
retrouver le chemin de la maison... Ou, Que se passe-t-il lorsque « le courant passe » entre deux per-
lorsqu’on est un homme, à trouver une sonnes ? Elles se comprennent naturellement, mais sans pouvoir
femme, si l’on en croit des chercheurs de expliquer pourquoi.
l’Université de l’Utah. En étudiant le sens Leurs cerveaux se synchronisent. C’est ce qu’ont découvert des
de l’orientation d’hommes de deux tribus neuroscientifiques de l’Université de Nimègue aux Pays-Bas. Une
de Namibie, ils ont constaté que ceux zone du cerveau, le sillon temporal supérieur droit, produit une acti-
ayant un meilleur sens de l’orientation vité qui fluctue au cours de l’échange, mais ces fluctuations se super-
avaient plus d’enfants que les autres. Ils se
déplacent sur de plus longues distances
et font de plus nombreuses conquêtes
féminines. Dans l’hypothèse où cet effet
aurait œuvré chez nos ancêtres, l’avantage
reproductif procuré par un bon sens de
l’orientation aurait favorisé la diffusion des
gènes sous-tendant cette faculté. Savoir
s’orienter, selon cette interprétation, serait
lié à l’opportunité d’un homme d’assurer
sa descendance. Une des raisons pour
lesquelles certains hommes se sentent
mal à l’aise lorsqu’ils doivent demander
© Jr Casas / Shutterstock.com

leur chemin dans la rue ?

Flirter avec des sucettes


Voilà une méthode de séduction
peu commune. Des psychologues
de l’Indiana l’assurent : proposer un
bonbon ou une sucette lors d’un flirt posent lorsque l’échange est fécond. Chacun a le sentiment de savoir
augmentera vos chances. Ils ont fait ce que l’autre veut dire, même si les mots sont imprécis.
visionner par 142 étudiants des profils Le sillon temporal supérieur droit a une capacité particulière, celle
d’utilisateurs de sites de rencontre. de deviner les représentations mentales d’autrui à partir de multiples
Les étudiants devaient à chaque fois éléments tels que les postures, les intonations, le sens des mots ou
indiquer s’ils étaient intéressés par la gestuelle. Au cours de l’échange, si ce processus d’inférence fonc-
le profil présenté. La moitié d’entre
tionne, chacun peut adopter les mêmes représentations mentales
eux pouvaient manger des friandises
que son vis-à-vis afin de faire progresser l’échange. Les représen-
ou boire des sodas sucrés en même
tations mentales étant partagées, leur interprétation par le sillon
temps. Ceux-ci ont donné en moyenne
une note de 5,3 sur 7 aux pages
temporal supérieur se déroule en parallèle dans le temps, ce qui se
visionnées, alors que les étudiants traduit par la synchronisation observée en IRM.
privés de bonbon attribuaient une Les moments de grande complicité pourraient fonctionner de la
note moyenne de 4,5. Une différence même manière. Le sillon temporal supérieur fonctionnant à partir de
qui peut payer. paroles mais aussi de regards ou de gestes, il peut suffire de très peu
L’explication ? Le sucre activerait de mots pour créer ce sentiment. C’est ce que confient certains amis
inconsciemment des concepts liés à qui « n’ont pas besoin de mots » pour se comprendre. À la synchro-
la douceur et à la suavité, qui seraient nisation du sillon temporal supérieur pourrait en outre s’ajouter une
transférés sur les partenaires éventuels. synchronisation émotionnelle faisant intervenir d’autres régions du
Ne dit-on pas de l’être aimé qu’il est cerveau régulant nos affects.
doux comme le miel ? Reste à prouver
l’hypothèse scientifiquement.
A. Stolk et al., « Cerebral coherence between communicators marks the emer-
gence of meaning », in PNAS, à paraître.

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 7


Couple

Les conjoints qui aident à réussir


En couple, on cherche l’amour, la sta- suivante : les conjoints consciencieux
bilité, la complicité, la famille... parfois prennent spontanément à leur charge
la réussite. Si ce dernier objectif vous quantité de tâches domestiques ou
préoccupe, sachez que d’après des administratives, soulageant leur parte-
psychologues du Missouri, la réussite naire de ces contingences et leur assu-
professionnelle d’une personne serait rant ainsi une assise confortable pour se
corrélée à certains traits de personnalité consacrer à leur carrière.
de son conjoint. Par chance, l’esprit consciencieux est
Il s’agit plus précisément d’un trait de sans doute une des dimensions les plus
personnalité que l’on nomme « esprit faciles à jauger. Une personne toujours
consciencieux » et qui compte parmi les à l’heure, au bureau bien rangé, dont les
cinq grandes dimensions de la personna- rendez-vous sont planifiés des semaines
lité étudiées en psychologie. Il regroupe la à l’avance, qui ne remet jamais une tâche
faculté d’organisation, de planification, de pénible à demain et gère les rendez-vous
méticulosité, de fiabilité et de ponctualité. avec flegme, sera votre candidat(e)
Pourquoi réussit-on mieux profession- idéal(e). Mais attention : l’obsession n’est
nellement avec un conjoint « conscien- peut-être pas loin et pourrait transformer
cieux » ? L’explication avancée est la l’hymen en cauchemar.
Précisons qu’il ne s’agit que de sta-
© Monkey Business Images / Shutterstock.com
tistiques. Trouver un conjoint organisé
n’offrira donc pas la garantie absolue
d’une réussite professionnelle – il faudra
malgré tout y mettre du sien. Enfin, il
faudra expliquer à votre promis(e) que
vous l’avez repéré(e) pour ses extraordi-
naires qualités d’organisation. Un roman-
tisme consommé.

B. Solomon et J. Jackson, « The long reach of


one’s spouse », in Psychological Science, à paraître

En Bref
Un proto-langage chez le chien ?
Jihadistes fusionnels
Comment les chiens perçoivent-ils le langage
L’exode des jeunes vers les foyers du jihad ne touche pas humain ? Des éthologues ont constaté que la moitié
que la France : les pays du Maghreb sont largement touchés gauche de leur cerveau est attentive aux phonèmes
et quelque 2 000 Marcocains ont ainsi rejoint les rangs (la suite de sons élémentaires qui composent
d’organistions comme Daesh. Harvey Whitehouse et ses les mots, par exemple « ba » et « teau » dans
collègues de l’Université d’Oxford ont quant à eux étudié le mot « bateau »), alors que la partie droite
de jeunes Libyens pour comprendre leurs motivations et est sensible aux contours mélodiques du langage,
ont constaté que la première force qui les pousse à donner qui expriment notamment l’intention ou l’émotion.
leur vie dans les combats est le sentiment d’appartenir à un Cette répartition des tâches est identique à celle
groupe d’amis qui forment, selon leurs termes, une famille observée chez l’homme. Les scientifiques se
unie « à la vie, à la mort ». Une théorie psychologique, la demandent maintenant si les humains n’ont pas
théorie de la fusion de l’identité, note que l’individu confie sélectionné les chiens, au fil des générations,
son existence au groupe qui étend la limite de sa propre pour leur capacité à traiter le langage de cette façon.
personne et rend la mort secondaire. La force qu’il en retire Le meilleur ami de l’homme serait alors aussi
dépasse alors parfois celle des armées. celui qui le comprend le mieux.

8 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Rêves

Le cauchemar de l’examen, gage de réussite ?


Si vous rêvez de l’examen que vous allez passer demain, une théorie du rêve selon laquelle nos songes auraient une
et si ce rêve est angoissant et semé d’embûches, vous fonction de simulation. En mettant en scène des scénarios
avez de bonnes chances de décrocher votre diplôme. C’est d’échec, ils attirent l’attention du rêveur sur les détails qui
le résultat d’une étude menée par Isabelle Arnulf et ses pourraient se révéler fatals. Notre cerveau passe son temps
collègues de l’Unité des troubles du sommeil de la Pitié- à se projeter dans le futur, lorsque nous sommes éveillés,
Salpêtrière auprès de 719 étudiants. mais aussi lorsque nous dormons, imaginant alors des situa-
Les étudiants, interrogés sur leurs rêves de la nuit pré- tions inédites avec une force d’évocation peu commune. Ce
cédant l’examen, ont confié en avoir rêvé pour 60 pour cent faisant, il anticipe les problèmes pour mieux les éviter ou les
d’entre eux. Et le plus souvent dans des termes angoissants. résoudre. La fonction prémonitoire des rêves aurait alors
« Je suis monté dans le train pour aller à la salle d’examen, valeur d’avertissement, ce qui livre une clé de lecture stimu-
mais je me suis soudain rendu compte que le train partait lante de certaines grandes pages de l’Histoire.
dans l’autre sens », déclare l’un deux. Tel autre rêve qu’une
fois installé à sa table de travail, « il n’a pas eu de papier pour
écrire, qu’après en avoir demandé on lui a donné du pain à
la place, ce que tous les autres candidats trouvaient appa-
remment normal », ou bien « qu’ayant décalé toutes ses
réponses, il ne s’est aperçu de son erreur que 5 minutes
avant la fin, bien trop tard ». Ces scénarios catrastrophes
se produisent dans 78 pour cent des cas, seuls 22 pour cent
© JMatsev Semion / Shutterstock.com

des rêves se déroulant de manière neutre ou positive.


Et pourtant... Le fait d’avoir rêvé de l’examen la veille,
en bien ou en mal, est statistiquement associé à un taux
de réussite plus élevé, selon les chiffres de l’équipe.
Mieux : plus un élève rêve fréquemment de l’examen au
fil du trimestre, meilleure est sa note à l’examen. Si ces
rêves sont angoissants, ils ne sont donc pas forcément
signe d’échec, bien au contraire.
Que nous disent finalement les rêves sur leur réalisation ? I. Arnulf et al., « Will students pass a competitive exam that they
Selon Isabelle Arnulf, de telles observations corroborent failed in their dreams ? » in Nature Neuroscience, à paraître.

La morale du compte en banque


Vouloir lutter contre les inégalités, militer pour
une plus grande redistribution des richesses,
s’indigner contre les retraites chapeau et les
66 %
C’est la proportion de grands déprimés qui voient
leurs symptômes s’améliorer après avoir respiré du
parachutes dorés : tout cela dépendrait de notre
compte en banque. Le journal Psychological gaz hilarant.
Science publie une étude réalisée sur des foyers Source : Biological Psychiatry
américains montrant que plus leur revenu est
élevé, moins ils sont favorables aux politiques
de redistribution des richesses. Guère surpre-
nant, si ce n’est que le sentiment d’être riche
(et non la richesse réelle) semble suffire à
susciter cette hostilité. En d’autres termes, Sébastien Bohler
la motivation première de chacun serait de est rédacteur en chef adjoint
se sentir au-dessus des autres et d’y rester. à Cerveau & Psycho.
Le même constat serait-il fait en France ? Retrouvez la page Facebook
de Cerveau & Psycho

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 9


Regard sur l’actualité

Évasion fiscale :
un désastre

H
ausses d’impôt sur le revenu,
taxe d’habitation, charges sur
les entreprises, réduction de la
prime de naissance ou projet
de dégressivité des allocations
chômage : la fiscalité pèse lourd sur les Fran-
çais. Après l’intervention du Président à la
télévision le 6 novembre, seuls 26 pour cent
des Français croyaient à sa promesse de ne
plus augmenter aucun impôt.
Au milieu de cette défiance a éclaté l’affaire
LuxLeaks, révélant que des accords passés
entre le Luxembourg et 340 entreprises multi-
nationales implantées dans divers pays d’Eu-
rope permettaient à ces dernières d’échapper
à l’impôt dans leur pays. Le manque à gagner
pour les États s’élèverait, selon l’OCDE, à
1 600 milliards de revenus non déclarés sur
place, correspondant à une perte nette pour
les États de 500 milliards d’euros. Google ne
payant ainsi que 6,5 millions d’impôts pour
un chiffre d’affaires de 192 millions.

Le coût caché
des exemptions fiscales
Comment les contribuables vivent-ils cette
situation ? Ironiquement, au même moment,
la discussion du projet de loi de finances rectifi-
cative révèle que l’UEFA a obtenu une exemp-
tion fiscale sur toutes ses activités en échange
de la promesse d’organiser la prochaine Coupe
d’Europe de football en France. Cette nouvelle
a déclenché un concert de protestations de
part et d’autre de l’échiquier politique, pour
des raisons essentiellement morales... Jean-Claude
Les défenseurs de l’exemption, de leur Juncker était Premier
coté, expliquent que ce type de mesure est ministre du Luxembourg
quand furent signés
© Yoan Valat / epa / Corbis

en réalité un investissement. « Cette défis-


les accords permettant
calisation de l’UEFA peut choquer, admet
à des centaines
David Douillet, ministre des Sports de 2011
de multinationales
à 2012, mais il faut la considérer comme un d’échapper à l’impôt
investissement, puisqu’on attend près de dans leur pays.
3 millions de visiteurs. »

10 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


pour nos cerveaux
Les cas d’évasion et d’exemption fiscales révélés
récemment dans la presse annihilent les mécanismes
mentaux qui poussent les citoyens à payer leurs impôts.

En réalité, les exemptions fiscales vont nous avons une structure internationale qui essaie
coûter bien plus cher que le simple manque à d’échapper à l’impôt ». Non seulement de
gagner pour l’État. Elles vont saper la bonne nombreux contribuables vont se sentir auto-
volonté des citoyens qui, contrairement à ce risés à frauder, à minorer leurs déclarations
que pourait laisser penser la théorie écono- de revenus ou à travailler au noir, mais en
mique standard, ne sont pas des individus plus le coût de recouvrement de l’impôt va
égoïstes visant à tout prix à échapper à l’impôt. encore augmenter.
De nombreuses études montrent que les
citoyens paient leurs impôts, même lorsque
la probabilité d’un contrôle et d’une pénalité L’être humain est un coopérateur dit
est faible. De même, si seule la peur du radar « conditionnel » : il ne coopère que s’il
influençait les conducteurs, les Français roule-
raient bien plus vite qu’ils ne le font, et les acci-
pense que les autres le font...
dents mortels seraient bien plus fréquents. En
réalité, la plupart des citoyens ont à cœur de Tout cela pourrait être évité si l’on tenait
payer leurs impôts et de modérer leur vitesse compte de la psychologie humaine héritée
sur la route. Mais pas à n’importe quel prix. de millénaires d’évolution. Au cours de cette
période, l’espèce humaine a vécu dans de
Dans la tête petites sociétés de chasseurs-cueilleurs, sans
institutions étatiques et sans système légal,
du contribuable police, juges ni prisons. En conséquence, les
Les humains sont en effet des coopérateurs tricheurs pouvaient toujours tirer avantage
conditionnels : ils sont prêts à coopérer, et du comportement coopératif des « loyaux ». À
même à coopérer beaucoup, mais à condition l’inverse, les coopérateurs couraient le risque
que les autres en fassent autant. Et si les autres d’être exploités : payer les coûts de la coopéra-
ne le font pas, alors ils cessent de considérer tion pendant que d’autres en tiraient les béné-
qu’il est de leur devoir de coopérer. Dès lors, en fices sans jamais contribuer. Le seul moyen
exemptant certains individus ou entreprises de d’empêcher cette dérive fut, en l’absence de
leur contribution au bien commun, on envoie système judiciaire indépendant, de cesser de
aux autres contribuables le signal qu’il devient coopérer si les autres ne le faisaient pas.
Nicolas Baumard
légitime de ne pas payer ses impôts. L’être humain est ainsi devenu un coopé-
Pour la députée des Hautes-Alpes Karine rateur conditionnel. Son comportement est psychologue
Berger, « il va être compliqué de dire, d’un obéit à la règle simple : 1) si les autres au département
côté, que nous luttons contre les refus de coopèrent, alors je dois coopérer (sinon, je d’études cognitives
payer l’impôt à propos de certains contri- cours le risque d’être vu comme un tricheur, de l’École normale
supérieure de Paris.
buables alors que, de l’autre côté, nous et de perdre ma réputation et mon réseau

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 11


Regard sur l’actualité

83% il diminue considérablement l’assiette des


79%
90% 72,5% recettes de l’État et augmente le coût du
répondu dans un délai de trois mois
Pourcentage de contribuables ayant

80% 67,5% recouvrement des impôts.

votre région ont déjà payé »


70%

votre ville ont déjà payé »


Aux chéquiers, citoyens !

« 90 % des habitants de

« 90 % des habitants de
« 90 % des habitants du
60%

pays ont déjà payé »


50% Mais la psychologie humaine peut aussi
40% se révéler un formidable outil. C’est ce que
30% démontrent de nombreuses réformes admi-
information

20% nistratives aux États-Unis, au Royaume-Uni


Aucune

10%
ou encore au Danemark. Ainsi, le ministère
des Finances britannique, aidé d’une équipe
0%
de psychologues, a lancé une expérience à
grande échelle pour tester l’effet de la coopé-
ration conditionnelle sur le recouvrement de
Payer ses impôts ? social) et 2) si les autres ne coopèrent pas, l’impôt sur le revenu. Il a envoyé des lettres
Nous le faisons je ne dois pas coopérer (sans quoi je cours de rappel à plus de 140 000 contribuables en
d’autant mieux le risque d’être exploité par ceux qui auront retard de paiement de leurs impôts. Certains
que nous croyons choisi de ne pas coopérer). ont reçu une lettre de rappel standard,
que les autres le font. De nombreuses expériences confirment d’autres un courrier contenant des infor-
Lorsque le fisc envoie la théorie de la coopération conditionnelle. mations sur le comportement des autres
aux contribuables des Lorsqu’on demande à des participants en contribuables. Comme on le voit sur la figure
lettres leur annonçant laboratoire de coopérer en contribuant à ci-contre, le taux de paiement de l’impôt
que « 90 pour cent des une tâche dont tout le monde bénéficiera, le augmente à mesure que la lettre précise que
habitants de leur pays degré d’investissement des participants est la majorité des habitants du pays, de la région
(respectivement de directement lié à leurs croyances sur l’inves- ou de la ville a déjà payé. Plus l’information
leur région ou de leur
tissement potentiel des autres participants. est locale, plus elle porte. L’administration
ville) ont déjà payé
Plus ils pensent que les autres sont honnêtes, britannique estime que la généralisation de
leurs impôts », le taux
de paiement grimpe... plus ils contribuent. Et réciproquement. cette procédure permettrait le recouvrement
Les études de terrain le corroborent : en d’environ 160 millions de livres.
2004, les économistes suisses Bruno Frey et À ce titre, on ne peut que saluer la récente
Bibliographie Benno Torgler ont montré que les jugements création de la Haute Autorité pour la trans-
S. Gächter, moraux sur la fraude fiscale sont corrélés parence de la vie publique, commission
Conditional Coope- à la perception qu’ont les gens du taux de indépendante chargée de contrôler et de
ration. Behavioral fraude fiscale. Plus on pense que les autres publier les déclarations de situation patri-
Regularities from trichent, et moins on estime que la fraude moniale et les déclarations d’intérêts de près
the Lab and the
Field and their Policy fiscale est moralement répréhensible. de 9 000 élus, membres du gouvernement et
Implications, Sur le plan pratique, ces résultats suggèrent dirigeants d’organismes publics. Il se pour-
in B. S. Frey que le degré de coopération des citoyens est rait que cette simple commission, qui compte
and A. Stutzer (eds) : très volatile et dépend du jugement moral seulement quelques dizaines de fonction-
Economics and
Psychology.
qu’ils portent sur le système politique. C’est naires, ait une influence importante sur la
A Promising New pourquoi la réforme du système fiscal fran- fiscalité française. Alors que de nombreuses
Cross-Disciplinary çais demandé par de nombreux économistes affaires concernant le personnel politique
Field. CESifo Seminar (par exemple par Camille Landais, Thomas (affaire Cahuzac, affaire Thévenoud) érodent
Series, The MIT Press
Piketty et Emmanuel Saez) apparaît d’autant la confiance des Français envers le gouverne-
July 2007.
plus nécessaire. Non seulement le système ment, le travail de la Haute Autorité envoie
B. S. Frey et al.,
Tax morale français doit être réformé pour des raisons le message que personne, même les députés
and conditional morales – rappelons que le taux d’imposi- et les sénateurs, n’échappe à l’impôt. Son
cooperation, in tion diminue pour les hauts revenus – mais il travail, qui pourrait paraître anecdotique,
Journal of doit l’être pour des raisons purement écono- parle pourtant directement à notre psycho-
Comparative
Economics, vol. 35(1), miques. Son caractère injuste, au travers logie morale, et chaque déclaration vérifiée,
pp. 136-159, 2007. de son opacité, de ses niches fiscales, de chaque député blanchi ou sanc-
son taux dégressif, est en réalité extrême- tionné contribue à augmenter notre
ment coûteux. En encourageant la fraude, motivation à coopérer.

12 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


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L’œil du Psy

Pour sauver la planète,


devenez végétariens !
Tout l’écosystème – et notre cerveau –
se porteraient mieux si nous acceptions
Christophe André
de manger moins de viande.

L
e 3 janvier 1889, à Turin, instrumentaliser (dans le cadre des quantités. La pêche industrielle fait
Friedrich Nietzsche sort de corridas, des zoos ou de la recherche encore pire, dépeuplant les océans,
chez lui et voit un cocher scientifique). Son ouvrage n’est ni ravageant leurs fonds et rejetant
fouetter violemment son le premier ni le seul de son genre, l’essentiel des prises, mortes : pour
cheval récalcitrant. Boule- mais il est sans doute le plus complet 500 grammes de crevettes arrivés
versé, il se jette au cou de l’animal, et le plus documenté à ce jour. Ses dans notre assiette, il faut capturer,
l’enlace pour le protéger des coups arguments tiennent en trois mots : tuer, rejeter13 kilogrammes d’autres
et fond en larmes. Puis il rentre chez écologie, santé, compassion. animaux marins ; pour un thon
lui et annonce à sa mère qu’il est capturé, 145 autres espèces sont aussi
devenu fou (de fait, il va peu à peu Les impacts négatifs régulièrement et inutilement massa-
perdre la raison). Ses contempo- crées. En conclusion, s’il ne fallait faire
rains, en tout cas, n’ont pas hésité à
du régime carné qu’un seul geste pour la planète, ce
considérer son geste de compassion L’argument écologique est sans serait de devenir végétarien !
envers le cheval comme un signe de doute le plus urgent et le plus impres- Les arguments en matière de santé
dérèglement mental évident : mal- sionnant. Pour produire un kilo- sont également sensés. La plupart
traiter les animaux (et les enfants, gramme de viande, il faut utiliser des études démontrent chez les
et les domestiques…) ne posait 10 kilogrammes de céréales ou consommateurs réguliers de viande
guère de problème à l’époque. Mais aliments qui pourraient nourrir rouge et de charcuterie un risque
aujourd’hui, le geste du philosophe directement les humains ; 60 pour accru de cancer des voies digestives
nous surprendrait beaucoup moins : cent des terres cultivables dispo- et de maladies cardio-vasculaires. En
notre position face au monde ani- nibles sont consacrés à l’élevage, qui raison du phénomène de biocon-
mal a considérablement évolué en consomme à lui seul 45 pour cent centration, la viande est 14 fois plus
un siècle. de l’eau utilisée pour produire nos contaminée par les pesticides que
Pas assez, toutefois, aux yeux aliments ; en retour, on évalue que les végétaux. L’élevage industriel est
de Matthieu Ricard, qui vient de dans les pays occidentaux, l’élevage un gros utilisateur d’antibiotiques,
publier un « Plaidoyer pour les industriel représente une des princi- bien plus que la médecine : aux
animaux » nous incitant à aller pales causes de pollution de l’eau et États-Unis, cette activité représente
encore plus loin, en cessant de les des nappes phréatiques, notamment 80 pour cent de la consommation
manger, de les maltraiter, de les par les excréments rejetés en énormes totale d’antibiotiques dans le pays,
dans le but de maintenir en vie des
animaux vivant dans des condi-
tions de stress extrême (surpopu-
« Le droit de vivre et de ne pas souffrir lation, mouvements impossibles,
ne peut pas être le privilège éclairages intensifs) qui les rendent
très fragiles. Les résistances crois-
des seuls humains. » santes aux antibiotiques semblent
M. Ricard, Plaidoyer pour les animaux, Allary 2014. en grande partie liées à cet usage
dévoyé. Le végétarisme est donc

14 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


doublement compatible avec une des vies humaines, la cause semble voyageurs des XVIIe et XVIIIe siècles
bonne santé : d’une part, il évite ces légitime aux yeux des médecins. les repas cannibales des sauvages
problèmes sanitaires, d’autre part il Mais sans doute est-il possible de américains, océaniens ou africains. »
n’induit pas forcément de carences ; ne pas le banaliser. De même que Ce jour viendra, mais quand ?
les apports en protéines nécessaires nous pouvons devenir, sans risque Pour les animaux, le plus tôt sera
à notre corps peuvent parfaitement pour notre santé, quasi végéta- sans doute le mieux…
être assurés par les végétaux (le soja
en contient deux fois plus que la
viande), la vitamine B12 peut être
trouvée dans le lait et les œufs, etc.
La compassion pour les animaux repose
sur des arguments neuropsychologiques,
De la compassion comme les capacités de conscience de soi
pour les animaux et la sensibilité à la douleur.
Enfin, il y a les arguments
compassionnels, les plus impor-
tant aux yeux de Matthieu Ricard,
qui est moine bouddhiste : dans la riens, ne mangeant de la viande ou
doctrine du Bouddha, tout ce qui du poisson que de temps en temps,
peut augmenter la souffrance des nous pouvons réduire de beaucoup
êtres vivants doit être évité, tout le nombre de vies animales sacrifiées
ce qui peut la diminuer doit être dans nos laboratoires, sans pour
recherché. De fait, les données scien- autant renoncer aux recherches les
tifiques confirment que la compas- plus importantes.
sion pour la souffrance animale
n’est pas qu’une question de sensi- Une nouvelle
blerie excessive. Elle repose sur les
motivations écologiques et sani-
vision du vivant
taires dont nous venons de parler, et Il ne s’agit pas de « zoolâtrie » :
aussi sur des arguments neuropsy- aimer les animaux ne signifie pas
chologiques, comme les capacités forcément mépriser ou détester les
de conscience de soi et la sensibilité humains. Le respect de la vie animale
à la douleur. Beaucoup d’espèces s’inscrit dans le respect du monde
animales sont plus sensibles et vivant dans son ensemble et repré-
lucides que nous ne le pensons face sente un progrès social. Il est très
aux mauvais traitements que nous frappant de voir comment les docu-
leur faisons endurer. ments historiques montrent que
Pourquoi l’avons-nous si long- les arguments pour l’exploitation
temps ignoré ? Principalement pour des animaux ressemblent presque Christophe ANDRÉ
des raisons culturelles : en tant que mot pour mot à ceux tenus autre- est médecin psychiatre
natif du Sud-Ouest, j’ai personnel- fois par les défenseurs de l’esclavage à l’Hôpital Sainte-Anne,
à Paris.
lement beaucoup aimé la corrida ou de l’asservissement des femmes.
et le foie gras, en occultant plus ou L’histoire est sans doute déjà en
moins la brutalité de ce qu’endurent marche, comme l’avait pressenti le Bibliographie
les taureaux de combat et les oies célèbre anthropologue Claude Lévi-
gavées. Mon seul plaisir rend-il Strauss lorsqu’il écrivait ces lignes : Collectif, La Vérité sur la viande,
Les Arènes, 2013.
légitime ces souffrances, chez des « Un jour viendra où l’idée que pour
P. Singer, La Libération animale,
animaux dotés de conscience ? Je se nourrir, les hommes élevaient
Payot, 2012.
pense désormais que non. et massacraient des êtres vivants et
J.S. Foer, Faut-il manger les ani-
À ce propos, la question de l’expé- exposaient complaisamment leur maux ?, Éditions de l’Olivier, 2010.
rimentation animale est sans doute chair en lambeaux dans des R. Misslin, Les animaux ont-ils une
la plus délicate : si le sacrifice de vitrines, inspirera sans doute conscience ?, in Cerveau & Psycho,
certains animaux permet de sauver la même répulsion qu’aux n°30, pp. 83-87, 2008.

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 15


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n° 86 – 120 pages – prix de vente : 6,95 €

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16
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Point de vue

Trois millions de tablettes


à l’école : et après ?
Doter les élèves de millions de tablettes à la rentrée de 2016
est une volonté louable, mais personne n’a évoqué les conditions
nécessaires pour que ce passage soit une réussite.
Faisons-le vite, sinon l’addition pourrait être salée.

I
l y a quelques mois, le président types d’entraînement, soit sur du limitation, permettent à l’œil et à la
de la République annonçait papier, soit avec tablette tactile, main de l’enfant de mieux observer
une des mesures phares de la destinés à favoriser l’écriture de leur exécution et de la répéter plus
réforme de l’enseignement : lettres cursives chez des enfants facilement.
la dotation de 3,3 millions de de CP présentant des difficultés Ces effets positifs sur l’écrit se
tablettes tactiles à la rentrée de 2016 de tracés. Dans cette expérience, manifestent lorsque les enfants
pour les collégiens. Le but est d’ex- chaque entraînement comprenait utilisent des logiciels d’apprentis-
ploiter les potentialités du numé- six séances réparties sur autant sage à l’écriture manuscrite. Il faut
rique pour permettre aux élèves de de semaines. Lorsque les enfants donc insister pour que les tablettes
mieux apprendre et aux enseignants s’entraînaient avec une tablette, soient fournies avec un stylet pour
de mieux enseigner. Mais suffit-il de ils voyaient des vidéos montrant garantir l’effet positif de cette dota-
donner des tablettes à des enfants et le tracé des lettres qu’ils devaient tion. En effet, une écriture « tout
aux maîtres, pour que tous les pro- reproduire en écriture cursive. clavier » n’est pas forcément béné-
blèmes soient résolus ? Dans les faits, Lorsqu’ils s’entraînaient sur papier, fique à des âges où l’écrit n’est pas
l’annonce du projet n’a rien dit sur ce ils devaient simplement reproduire encore totalement formé. Elle peut
qui est vraiment important pour que un modèle statique de lettre. En laisser s’installer des formes de
cette transition numérique soit un analysant les compétences d’écriture dyslexie, voire appauvrir la qualité
succès. Pour que ce « projet tablettes » des enfants avant et après ces deux lexicale dans l’expression écrite.
d’une telle envergure et d’un tel coût formes d’entraînement, nous avons Ce n’est là qu’un exemple d’as-
ne soit pas juste un effet d’annonce constaté une amélioration signifi- pect qui ne saute pas d’emblée aux
préélectorale ou un nouveau plan cative de la fluidité des tracés des yeux et auquel il faut prêter atten-
informatique relooké sans avenir, enfants entraînés sur tablette tactile tion avant de se lancer dans de
mais conduise à de réels effets béné- par rapport aux enfants entraînés grandes commandes d’État. Pour
fiques sur les apprentissages chez les sur papier ou non entraînés. Nous le reste, l’expérience des chercheurs
collégiens, il est urgent d’insister sur pensons que les tablettes montrant en milieu pédagogique, dont je fais
plusieurs points clés. le tracé des lettres de manière dyna- partie, révèle des aspects importants
mique, à la demande et sans aucune à anticiper avant de concrétiser cette
La tablette et l’écrit
Les ressources du numérique sont
considérables, mais pas miracu-
leuses. Notamment dans le domaine Pour que le « projet tablettes » ne soit pas
de l’acquisition et du maintien de juste un effet d’annonce préélectorale,
l’écrit. Pour évaluer expérimentale-
ment l’apport des tablettes tactiles
il faut des contenus numériques,
dans les apprentissages, ma collègue une formation des enseignants et une
Caroline Jolly et moi-même avons expérimentation nationale préalable.
évalué en 2013 les effets de deux

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 17


Point de vue

et résolus. De la même façon, pour


avoir participé à plusieurs expé-
rimentations scolaires et constaté
la pertinence des études pilotes, la
généralisation de la distribution
des tablettes gagnerait à être effec-
tuée après une phase d’expérimen-
tation à grande échelle dans toute
la France. Cet aspect est particu-

© Monkey Business Images / Shutterstock.com


lièrement important, car les expé-
rimentations sont possibles et les
outils disponibles. Enfin, des projets
doivent être parallèlement déve-
loppés dans les écoles supérieures
du professorat et de l’éducation
afin de continuer à familiariser les
nouveaux enseignants aux apports
et aux limites des nouvelles techno-
logies dans leurs enseignements.
À ce jour, aucun communiqué
dotation. Il est important de le dire, que les crédits publics alloués aux n’a été adressé en ce sens aux ensei-
car un raté aurait des conséquences ressources numériques ont baissé de gnants ni à leurs formateurs, aux
à long terme et risquerait d’enterrer 40 % au lieu d’augmenter de 100 %, parents ni aux élèves. Si nous arri-
l’idée, ses détracteurs ayant alors comme l’annonçait Najat Vallaud- vons à la rentrée de 2016 avec une
beau jeu de montrer que l’essai n’a Belkacem), il reviendra aux établis- commande de matériel électronique
pas été transformé. sements de contribuer à l’achat des « brut » sans que le terrain ait été
Que faut-il surveiller attentive- contenus numériques demandés. préparé, l’initiative pourrait alors
ment ? C’est l’évidence : tout d’abord, Deuxièmement, il est capital que donner du grain à moudre, par son
l’opération doit être fondée sur un ce projet s’inscrive dans des établis- échec, à tous ceux qui entendaient la
projet proposé par une équipe péda- sements dotés d’un environnement condamner dans l’œuf.
gogique, en accord avec le conseil numérique global de haut niveau
d’administration du collège, afin – notamment une qualité de réseau
d’engager tous les acteurs, y compris suffisante pour faire fonctionner en
les parents. Les activités pédago- parallèle toutes ces machines et éviter
giques développées avec les tablettes des connexions non identifiées, non
doivent venir des acteurs du terrain contrôlables – ou de vidéoprojec- Édouard Gentaz
et, au lieu d’être systématiques, teurs en classe pour assurer des acti- est professeur
répondre aux besoins qu’ils ont vités collectives. Ces aspects simples de psychologie
exprimés. Faute de quoi le risque est n’ont, à ce jour, pas été publiquement du développement
de voir terminer ces appareils dans discutés. En outre, ce projet ne sera à l’Université
des placards – comme cela a déjà été accepté que si tous les enseignants de Genève.
le cas dans des opérations similaires concernés reçoivent aussi, avant les
conduites par des mairies ou des élèves, une tablette identique pour Bibliographie
départements avec du matériel infor- pouvoir se familiariser avec l’outil C. Jolly et al., Évaluation des
matique. En outre, ce sont ces acteurs et demander éventuellement des effets d’entraînements avec tablette
qui, selon leur projet, vont sélec- conseils et du soutien. tactile destinés à favoriser l’écriture
tionner les contenus numériques. J’insiste pour que les effets posi- de lettres cursives chez des enfants de
cours préparatoire, in Revue STICEF,
Beaucoup sont gratuits mais certains tifs ou négatifs sur les apprentissages
vol. 20, 2013.
payants. Comme il est peu probable soient évalués scientifiquement et
F. Amadieu et A. Tricot,
que le ministère alloue en plus de la partagés sur un site officiel afin que Apprendre avec le numérique,
tablette un budget pour les applica- tous les acteurs puissent bénéficier mythes et réalités, Retz, 2014.
tions (l’Encyclopédie Universalis a de toutes ces expériences, idées, E. Gentaz, La Main, le cerveau et
récemment dû déposer le bilan parce innovations et problèmes rencontrés le toucher, Dunod, 2009.

18 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Les meilleures
ventes
Le cerveau mélomane Un psy au cinéma
Emmanuel Bigand (dir.) Réf. 84245105 Serge Tisseron Réf. 84245121

La musique touche Vous avez aimé tel film


tout un chacun et suscite ou vous l’avez détesté ?
de multiples émotions. Vous cherchez des arguments
Ce que l’on sait moins, dans le scénario ou le jeu des
c’est la puissance de acteurs... Mais si notre relation
la musique. Puissance sur au cinéma nous parlait d’abord
les capacités cognitives et de nous ? De nos peurs, de nos
intellectuelles de ceux qui rêves, de nos bassesses, de
en écoutent souvent ou qui nos grandeurs... ? Le psychiatre
la pratiquent ; mais aussi Serge Tisseron nous livre ses
puissance thérapeutique critiques psychologiques des
chez certains sujets. films qui ont fait la une.
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Maux d’artistes
Ce que cachent les oeuvres
Sebastian Dieguez Réf. 84245115
Les sens trompés Alice aux pays des merveilles
Des anomalies du cerveau aux comportements étranges
est-elle née des migraines de
Patrick Verstichel Réf. 84245104
Lewis Carroll ? Pourquoi Ravel
La femme qui, des heures n’a-t-il jamais couché par écrit
durant, s’habille de la main la partition de son dernier opéra ?
droite et se déshabille Quelle folie a mené Vincent Van
immédiatement de la main Gogh au suicide ?
gauche; le marié qui s’endort Le neuropsychologue Sébastien
pendant la cérémonie; Dieguez nous dévoile les liens
l’homme qui ne mange que la cachés entre art et maladie de
moitié de son assiette et ne se l’esprit.
rase que la moitié du visage... Éditions Belin / Pour la Science 2010
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© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 19
Cinéma :
décryptage psychologique

Une nouvelle amie : les clés


du travestissement
Le dernier film de François Ozon met en scène
un homme qui adopte progressivement des habits
de femme et une femme qui renonce aux attributs
féminins. Mais qu’est-ce que le travestissement ?

A
vec Potiche, le réalisateur De ces deux métamorphoses parallèles,
François Ozon mettait en le spectateur retiendra évidemment la
scène une femme passive et plus spectaculaire, celle d’un homme qui
soumise qui se transformait applique à son propre corps les artifices que
soudain en gestionnaire avi- notre culture considère comme les apanages
sée et sauvait l’entreprise que son mari avait de la féminité : talons hauts, rouge à lèvres,
abandonnée. Dans son tout dernier film, perruque blonde, robe moulante rose, gaine,
Une nouvelle amie, c’est à une tout autre bas en dentelles… Mais la métamorphose la
forme de métamorphose qu’il nous convie. plus importante est celle de Claire.
Ou plutôt à deux métamorphoses parallèles.
La première est celle de David, incarné à Qu’est-ce que la féminité ?
l’écran par Romain Duris. Après la mort de
sa femme Laura (Isild Le Besco), il découvre Le comportement de David est désigné
le plaisir de s’habiller en femme, d’abord sous le nom de « travestissement ». Il consiste
avec les vêtements de la défunte, puis à porter les vêtements associés par la culture
avec ceux qu’il s’achète lui-même. L’autre à un autre sexe - ou plutôt genre si on consi-
métamorphose est celle de Claire, l’amie dère que le mot « sexe » désigne seulement
d’enfance de Laura, incarnée par Anaïs le sexe biologique. Le travestissement peut
Demoustier. D’abord révulsée par les trans- être occasionnel ou habituel : dans le cas de
formations de David, elle éprouve bientôt David, il a d’abord été exceptionnel avant de
pour lui une fascination grandissante qui devenir une façon de vivre son corps à tout
la conduit à transformer son propre rapport instant. Il s’accompagne parfois de compor-
à sa féminité. tements qu’une culture, à un moment donné,
Serge TISSERON
est psychiatre,
psychologue
et psychanalyste, En Bref
chercheur associé
HDR à l’Université • Porter des habits de • Le deuil incomplet • Pour une femme, • Le film met en
Paris VII Denis femme ou se maquil- d’une mère, ou l’en- renoncer à ses scène ces différentes
Diderot, à Paris. ler lorsqu’on est un vie de la faire revivre attributs peut être possibilités dans
homme : quel désir par le souvenir, est un moyen de vivre un jeu de miroirs
www.sergetisseron.com
recouvre ce geste ? parfois en cause. son homosexualité. stimulant.

20 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


© Mars Distribution

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 21


Cinéma :
décryptage psychologique

associe à l’un des deux sexes, comme la façon est parfois confondu. Le fétichiste, en règle
de parler, de marcher ou encore de se passer générale un homme, est attaché à une
la main dans les cheveux. Dans Une nouvelle pièce de vêtement féminin, le plus souvent
amie, David en acquiert tout au long du film les chaussures, les bas, les jarretelles ou la
et cela fait partie de sa métamorphose. Enfin, culotte, ce qui lui permettrait de fixer sa
le travestissement peut s’accompagner, mais mémoire sur ce qu’il aurait vu, petit garçon,
pas forcément, du désir de changer de sexe juste avant de découvrir le sexe féminin, qui
anatomique : ce n’est pas le cas de David qui l’aurait effrayé parce qu’il pensait y trouver
ne manifeste à aucun moment le souhait de un organe semblable au sien. Le fétichisme
se faire opérer. témoignerait alors de la difficulté à accepter
Revenons à sa métamorphose. Elle est la réalité de l’anatomie féminine – le deuil
si impressionnante qu’on est tenté, même de la croyance que la mère ait un pénis. Il
sans être psy, de lui chercher une explica- est difficile aujourd’hui d’apprécier quelle
tion psychologique. Ozon y répond de deux valeur pouvait avoir cette explication dans
le monde extrêmement puritain dans lequel
vivait Freud, tant nos repères ont changé.
Depuis Freud, la psychanalyse a évolué, et
plusieurs auteurs ont souligné que les deuils
difficiles peuvent entraîner des compor-
tements de travestissement qui n’ont rien
à voir avec la croyance en un quelconque
« pénis maternel ». Le deuil seul y contribue,
lorsqu’il s’agit de la perte de quelqu’un de
particulièrement cher et d’irremplaçable.

À la recherche de la mère
David a gardé les robes de sa mère,
comme signe d’un attachement à elle par-
delà la mort. Il confie à un moment à Claire
qu’il s’habillait en femme avant de rencon-
trer Laura : était-ce avec les robes de sa
© Mars Distribution

mère ? Il explique aussi qu’il avait cessé de


le faire pendant le temps où il vivait avec
Laura, dont la féminité le comblait. La mort
de Laura a-t-elle réactivé chez David le deuil
jamais fait de sa propre mère ? De ce point
Le maquillage façons successives. D’abord, Claire suggère de vue, il manque dans le film d’Ozon une
n’est qu’un élément que la mère de David aurait pu désirer une troisième hypothèse possible à son compor-
du travestissement fille. « Non, répond David, elle était très tement. On pourrait la formuler de la façon
entamé par David contente d’avoir un garçon. » La seconde suivante à David : « Ta mère a dû beaucoup
après la mort de sa explication est esquissée lorsque Claire ques- t’adorer et tu le lui rends bien. » Parfois, à
femme Laura. tionne David sur ce que son psychothéra- défaut de pouvoir garder près de soi un être
La meilleure amie de peute pense de son comportement. Et David cher, on le fait exister en s’habillant comme
celle-ci, Claire, appré- de répondre : « Il m’a dit : “Chacun organise lui, ou, de façon moins spectaculaire, en
cie ce changement, son deuil comme il le peut.” » Mais de quel adoptant ses façons de parler, un tic qui lui
car elle éprouvait un deuil s’agit-il ? était associé, ou sa manière de se coiffer.
désir homosexuel
Quand on a un mort « dans la peau », il n’est
pour Laura...
Deuil et travestissement pas rare qu’on lui prête parfois la sienne,
comme une manière de lui redonner vie.
Freud, qui a longuement parlé du deuil, Il est très difficile de faire le tri de ces
ne l’a jamais mis en lien avec le travestis- trois hypothèses et de comprendre dans
sement. En revanche, il en a parlé à propos chaque situation les raisons d’un traves-
du fétichisme, avec lequel le travestissement tissement. Mais la question a finalement

22 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Une nouvelle amie : les clés du travestissement

peu d’importance, car la transformation de


David n’est que le prétexte théâtralisé d’une
autre bien plus discrète : celle de Claire. Si
elle n’en parle jamais, elle la vit et l’agit. À
nous de comprendre comment.

Un désir homosexuel
affleurant
Le film débute par un long flash-back
où Claire, enfant, est subjuguée par Laura,
puis porte un regard mitigé sur la rencontre
de celle-ci et de David. On la voit ensuite le
jour de leur mariage, jalouse autant qu’heu-
reuse, puis découvrant avec envie la grossesse
de Laura. Enfin, le jour de l’enterrement de
© Mars Distribution

cette dernière, elle prononce une oraison


funèbre passionnelle à la défunte. Bref, si un
personnage a un deuil à faire après la mort
de Laura, c’est bien elle. C’est sans doute ce
qui explique qu’elle accepte si facilement
que David prenne peu à peu l’apparence de Raphaël Personnaz). Pour s’en assurer, La blondeur de
la défunte en mettant ses robes, ses chaus- elle va les épier dans les vestiaires après un Laura (au second
sures et une perruque blonde qui évoque la match de tennis. Elle les découvre enlacés, plan) ressuscitera
disparue. Mais le film va beaucoup plus loin probablement en train de faire l’amour… après sa mort à travers
dans ce rapprochement. Claire accepte en avant que le spectateur réalise qu’il assiste les perruques de
effet de partir en week-end avec David qui à une scène qui se déroule dans la tête de David. Cette chevelure
veut profiter de ce temps pour lui expliquer Claire. La réalité est en effet bien différente : rappelant à Claire
la signification de sa métamorphose. La nuit, les deux amis rient ensemble sous la douche (au premier plan)
seule dans son lit – celui dans lequel Laura comme deux collégiens. Le message, là la femme qu’elle
aimait en secret.
dormait avant son mariage –, elle rêve que encore, est sans ambiguïté. Claire est telle-
quelqu’un entre dans sa chambre, et chacun ment préoccupée par l’amour homosexuel
pense bien entendu à David. Une main retire qu’elle porte à Laura, qu’elle a imaginé
lentement les draps et commence à la désha- l’équivalent entre David et Gilles.
biller, puis un corps s’allonge près d’elle, et
lorsqu’elle se retourne, ce n’est pas David qui Petits glissements
apparaît, mais Laura, blottie contre elle. Ozon
ne pouvait nous montrer plus clairement que
entre genres
Claire est habitée par son désir pour Laura. La métamorphose de Claire s’annonce
Il le fait encore à un autre moment. Claire par trois petits changements dans les rôles
imagine une possible relation homosexuelle traditionnellement dévolus à un homme et
entre David et son mari Gilles (campé par à une femme. Au début du film, elle semble
être ce qu’on peut appeler une fille sans
histoires vivant simplement avec un gentil
mari. Mais très vite, Ozon montre que les
Tout homme porte en lui rôles ne sont pas si bien distribués. Gilles
une part de féminité lui mitonne des petits plats en mettant un
qu’il peut soit déléguer tablier de cuisinière qu’il garde pendant le
repas. Puis, alors qu’une séquence précé-
à une compagne, dente l’avait montrée peu motivée par la
soit conserver en sexualité, cédant sans enthousiasme aux
propositions de son mari, tout change
l’extériorisant brutalement. C’est soudain elle qui prend
à sa manière. le dessus en chevauchant Gilles. Et non

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 23


Cinéma :
décryptage psychologique

seulement elle le chevauche, mais elle ne masculin du couple ou bien est-il devenu
se préoccupe pas plus du plaisir de celui- pour Claire une compagne ? Concernant
ci qu’un homme à sa besogne ne se préoc- David, Ozon ne répond pas...
cupe, hélas, bien souvent, du plaisir de sa
compagne. Et pour que l’inversion des La femme dans l’homme
rôles traditionnels soit bien marquée,
Revenons à la seule problématique que
ce film aborde clairement, celle du deuil
que Claire ne parvient pas à faire de Laura.
L’évolution de David n’est plus lue alors à la
lumière de sa propre histoire, mais de celle
de ces deux femmes. En se travestissant en
Laura tout en restant un homme, David
permet à Claire de vivre à la fois avec
le mari de sa meilleure amie qu’elle lui
enviait, et avec sa meilleure amie elle-même
dont elle était secrètement amoureuse.
Mais il permet aussi à Laura, ressuscitée en
sa personne, de vivre avec Claire. David n’est
finalement qu’un instrument entre les mains
© Mars Distribution

des deux femmes. Le spectateur croit que c’est


Claire lui qui tient les rênes de l’histoire, mais il ne
s’effondre sur fait que concrétiser le désir de Claire. En cela,
le corps de son mari Une nouvelle amie est un film sur la manière
après sa jouissance dont le désir féminin se réalise à travers les
en lui demandant, métamorphoses d’un homme – et c’est son
comme le fait souvent aspect le plus subversif.
un homme un peu Tout cela nous ramène au continent obscur
coupable de n’avoir pensé de la féminité masculine. Tout enfant vit
qu’à lui : « Est-ce que tu as joui ? » d’abord une période d’intense attachement à
David et Gilles Gilles répond que non : il a été aussi étonné sa mère qui laisse en lui une part de féminité
homosexuels ? par la jouissance de sa compagne qu’une qu’il devra ensuite apprendre à gérer. Si c’est
C’est ce que Claire femme frigide peut l’être par celle d’un un garçon, plusieurs éventualités s’offrent à
s’imagine en homme ! lui. La première est de déléguer cette part de
les entendant rire Troisième renversement : Claire, qui ne se lui-même à sa compagne et de vivre avec elle
sous la douche. maquille pas et arbore des vêtements stricts, comme avec ce que l’on nomme justement
Elle projette en réalité découvre avec David les signes que notre « sa moitié » : la femme est alors chargée d’in-
son propre désir
culture associe à la féminité. Saisie soudain carner la féminité maternelle que l’homme a
de vivre une relation
du désir de s’approprier les symboles de la précocement intériorisée et qu’il a renoncé à
homosexuelle...
avec David travesti.
féminité affichés par David, elle se maquille mettre en scène sur son propre corps.
les yeux, se farde les lèvres et s’habille d’une Mais le garçon peut aussi refuser de délé-
robe sexy. Mais Claire abandonnera finale- guer cette part de lui-même à une femme, en
ment à David sa part féminine après l’avoir partie tout au moins. Cela peut aller jusqu’à
découverte à son contact. Dans une scène, lui refuser une jouissance qu’inconsciem-
Bibliographie elle passe même à David, plongé dans le ment sa part féminine lui envie.
D. Anzieu, coma après un accident, une robe de Laura Enfin, une troisième éventualité est qu’il
Le Moi-peau, Dunod, qu’il aimait porter, tout en fredonnant la décide d’incarner sur son propre corps
nouvelle édition 1995. chanson de Nicole Croisille Devenir femme. cette part féminine. C’est ce qui est mis en
J. Bowlby, En autorisant David à adopter définitive- scène dans Une nouvelle amie. Mais l’intérêt
Attachement et perte, ment une apparence féminine, Claire se du film est de nous montrer à quel point ce
PUF, (trois tomes),
1978-1984-1998. libère en même temps de la nécessité de choix n’est jamais solitaire. Il tient toujours
porter cette apparence. compte des fantasmes et des

n
S. Freud,
Deuil et mélancolie, Les dernières images montrent David et attentes de l’entourage proche, qui
OCP, XIII, PUF, 1988. Claire en couple. David reste-t-il l’élément participe à notre sexualité. l

24 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


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© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 25
Psychologie

Stars :
du paradis
à l’enfer
Pourquoi des célébrités
qui ont a priori tout
pour être heureuses
brisent-elles leur destin
par leur comportement
autodestructeur ?

J
eudi 6 novembre 2014, le destin de
Nabilla est en train de basculer. Dans
une chambre d’hôtel, son compa-
gnon, Thomas, gît poignardé. La
starlette est placée en garde à vue
puis présentée aux juges avant d’être incar-
cérée, soupçonnée d’avoir tenté d’assassiner
son ami lors d’une soirée où la drogue aurait
joué les trouble-fête. Quelques jours plus
tard, Thomas confirmera cette agression
devant les juges.
Qui est Nabilla ? Pour tous, elle restera
célèbre par une phrase : « Allô, non mais allô
quoi ? T’es une fille, t’as pas de shampooing ? »,
devenue le symbole d’un vide mental assumé
et synonyme de succès sur les émissions de
© Jaguar PS / Shutterstock.com

téléréalité. Elle deviendra ensuite la vedette


de sa propre émission de téléréalité, Allô
Nabilla. Mais alors qu’elle sombre dans une
spirale de déchéance, ses fans et le grand Icône d’une jeunesse nourrie au biberon
public ne cessent de se poser une question : de la téléréalité, Nabilla devint célèbre par un mot :
pourquoi a-t-elle tout détruit ? Pourquoi des « Allo ? ». La gloire acquise rapidement pour
célébrités qui ont tout ce qu’on peut désirer des faits futiles est dévastatrice pour le psychisme.
se comportent-elles de manière désorganisée
et néfaste pour elles-mêmes ?

26 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


À bien y regarder, meurtres, suicides, Éric Corbobesse où les manques et les traumatismes laissent
ruines et addictions ont fleuri dès les débuts entrevoir que, pour certains, devenir célèbre
est psychiatre,
du star system, comme la face noire du rêve serait comme la réponse à un drame initial.
auteur du livre
hollywoodien. Le livre Hollywood Babylon, Succès damné On sait qu’il y a maintes manières pour le
du cinéaste Kenneth Anger, dressait dès 1959 analysant les narcissisme d’être abîmé, mais deuils et
le portrait du couple inattendu formé par la transformations abandons précoces apparaissent comme des
gloire et la déchéance. Beaucoup aiment à psychologiques événements de vie récurrents dans l’enfance
penser que la célébrité est un horizon de vie, des stars. des stars.
mais ceux qui la connaissent décrivent tout
autre chose : une condition très particu- Désir d’être aimé
lière avec sa part de douleur. Déjà dans
les années 1930, Greta Garbo disait tout Comme le disait Steve McQueen : « Ma
le mal qu’elle pensait de sa position de vie a été bousillée dès le début. » Les destins
star. La mort récente de Michael Jackson de Charlie Chaplin ou de Marilyn Monroe
dans un état de délitement physique et sont peut-être ceux que l’on évoque le
psychique que peu imaginaient, ou les plus fréquemment. Ils sont bouleversants :
déclarations de Stromae qui souhaite faire tous deux, élevés par une mère souffrant
une pause pour préserver sa santé mentale, de troubles psychiatriques, connaissent
nous rappellent cette réalité. l’orphelinat, les familles d’accueil... Leur
enfance semblait les prédestiner à la noir-
Failles narcissiques ceur la plus profonde, pourtant ils seront
deux soleils d’Hollywood. La liste est
Une clé de ces destins est le narcissisme, longue et éloquente : John Lennon et Paul
cet « amour de soi » qui constitue un fonde- McCartney, Madonna, Bono sont orphelins
ment de la personnalité, mais qui semble de mère. Johnny Hallyday, Eminem, Loana,
exacerbé chez les plus célèbres. Ainsi, lors pour ne citer qu’eux, ont grandi sans père.
d’une étude réalisée en 2006, 200 invités Un des mécanismes de cette persévérance
d’une émission de radio américaine ont à toute épreuve pour atteindre le succès
rempli des questionnaires psychologiques serait un besoin farouche de réparation. Ce
qui révélèrent, chez ces stars, des scores plus Connu à 20 ans, fait a été si bien documenté chez les écri-
élevés sur l’échelle du narcissisme que dans mort à 27. vains, les personnages historiques, les grands
la population moyenne. Et ce, tout particu- Le chanteur Janis noms de la science et même les personnalités
lièrement pour les célébrités féminines et les Joplin faisait partie de politiques, que le psychiatre suisse André
vedettes de la téléréalité… la « bande des 27 » Haynal s’est posé la question de savoir si le
De fait, dès l’enfance, les futures stars (Joplin, Morrison, monde n’était pas gouverné par les orphe-
paraissent ainsi indépendantes, impossibles Hendrix, Cobain), lins. La course à la célébrité refléterait donc
à intimider, ne se fiant qu’à elles-mêmes tous morts à 27 ans. une quête d’amour et de reconnaissance sans
et se moquant des obstacles. lesquelles on ne peut vivre.
Mais, avec le succès, ce narcis-
sisme va se transformer, enfler, Le choc du succès
se lézarder et parfois imploser.
Certains se brûlent les ailes Vient alors la montée vers la
rapidement : c’est le club des gloire qui se fait par brusques
27 (Joplin, Morrison, Hendrix, coups d’accélérateur. La jeune
Cobain, tous morts à 27 ans), vedette est très rapidement
pour d’autres la dégrada- accaparée par les médias et
tion de l’identité est lente et le public qui la découvre. Les
nécessite la mise en place de rendez-vous s’enchaînent, on
facteurs de protection indivi- la réclame tout le temps et de
duels et collectifs, sous peine plus en plus. Les soirées, les
de finir comme Elvis ou concerts quand il s’agit de
Michael Jackson. musiciens, les films quand
On note aussitôt des il s’agit d’acteurs, les émis-
événements marquants dans sions et les « soirées V.I.P. »
ces biographies. Des histoires © Oneinchpunch/ Shutterstock.com quand il s’agit de vedettes

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 27


Psychologie

de la téléréalité, se multiplient. L’exaltation sont malgré elles emportées par ce désir de


et le manque de sommeil s’installent. puissance et de gloire qui conduit tout droit
« En1964, on aurait dit qu’on faisait entrer vers un ego mégalomaniaque : « Lorsque tu
une semaine entière dans chaque journée », es César et que tout le monde te dit que tu es
raconte George Harrison au sujet des débuts merveilleux et qu’on te fait des tas de cadeaux
des Beatles. et que tu peux avoir toutes les filles, il est très
Plus les changements sont violents, plus difficile de s’en détacher, de dire : “Bon, je ne
l’identité sera remaniée. Sur le plan psycho- veux pas être le roi, je veux être réel” », avoue
logique, le début de la célébrité équivaut à John Lennon.
un bouleversement intérieur aussi profond
qu’une seconde adolescence. Il se produit Le syndrome
alors une forme de dépersonnalisation : un
sentiment de perte du sens de la réalité, aussi
de la « grosse tête »
bien extérieure qu’intérieure. Sa propre Ce sentiment de toute-puissance rend la
image commence à se démultiplier. On voit frustration et l’attente de plus en plus diffi-
son nom et sa photo dans des lieux inédits. cile. Paradoxalement, la star croit progresser
Les images quittent les albums de famille mais, en réalité, elle est en pleine régression
où elles étaient confinées (et le patronyme infantile. Elle devient d’ailleurs de plus en
Stromae a déclaré délaisse les documents administratifs) pour plus dépendante de son entourage. Les mani-
vouloir prendre s’étaler sur les murs des villes, les écrans de festations de retards, de colère, de caprices et
de la distance avec télévision et les magazines. Apparaissent parfois de violence en découlent directement.
le star system alors les premiers moments de désorgani- Puis le rythme de sollicitations élevé, une
et se retirer sation dus aux remaniements pulsionnels et fois l’exaltation des débuts passée, va laisser
temporairement identitaires. Cet étourdissement, ou phase place à un épuisement physique et psychique
de la scène pour de flottement, laissera son empreinte. Par préoccupant. Comme pour le sportif de haut
« préserver sa santé la suite, on va à la fois l’aimer et la recher- niveau, le recours à des produits dopants est
mentale ». cher à tout prix, par d’autres succès encore tentant. C’est alors que peuvent s’installer
plus forts, par la vitesse, par la drogue ou le les premières addictions, d’abord pour tenir
jeu ; mais aussi la subir dans des tourments le coup et garder le haut de l’affiche : les
tenus secrets. La rencontre avec le public, « uppers » (cocaïne, amphétamines…), puis
le business, le succès, prennent parfois pour pouvoir enfin souffler et dormir : les
l’aspect d’un traumatisme psychologique, « downers » (alcool, somnifères, héroïne…).
et ce, d’autant plus que la célébrité arrive Car il faut suivre le rythme imposé par le
au début d’une carrière, lorsqu’on n’a pas show business et le public.
encore appr is à
se protéger... Pas L’intimité volée
grand-chose à faire,
sinon se laisser porter La presse people et les réseaux sociaux
par la tempête. George investissent une zone encore plus essentielle
Clooney résume cela en de l’intime en volant des moments photo-
une phrase : « Si j’avais percé graphiques ou vidéo, de la sphère privée,
vite, je pense que j’en serais à jusqu’au dévoilement du corps dans ce qu’il
me shooter du crack dans les a de plus secret : nudité, amour, sex-tape,
veines du cou. » rumeurs de mort… La place de la photo-
On peut alors parler graphie renvoie à la crainte de la capture de
d’inflation narcissique. La l’image dans les sociétés primitives. Le reflet
notoriété fait qu’on ne demeure le symbole du narcissisme et de
/ refuse plus grand- l’identité. Dans ces croyances ancestrales,
and om chose à une célébrité : l’argent arrive en quan- l’image d’une personne, son reflet dans le
rtr k.c
. Be stoc tité, la sexualité est grandement facilitée pour miroir, jusqu’aux peintures et photogra-
C r
© utte ne citer que ces deux aspects. Ce syndrome phies, représentent son âme, et s’en emparer
Sh de la « la grosse tête » a les conséquences devient un vol de l’âme. Et quand un maga-
peut-être les plus visibles du grand public. zine tire à 100 000 exemplaires et que ces
Les limites commencent à tomber. Les stars photos sont affichées aussi grandes qu’un

28 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Stars : du paradis à l’enfer

terrain de tennis ? Son image dans le miroir a


permis à l’enfant de se reconnaître comme un
être entier, et en quelque sorte de s’identifier
à elle. Grâce à son image, il unifie son corps
morcelé, dont il ne connaît pas encore l’unité.
La vedette se voit privée de cette image
unifiée, car son image est donnée à tous,
démultipliée, et lui est volée. La tempête de la
célébrité vient troubler la surface de l’eau et
Narcisse voit son image explosée et exposée.
Premier pas vers la dépossession de soi...

© Chinellato Photo / Shutterstock.com


La perte de l’intimité est une attaque des
limites protectrices. L’intimité est une partie
constituante de notre identité, un véritable
écrin pour le psychisme. C’est une enve-
loppe protectrice très précieuse pour exister.
Pour preuve, l’adolescent en construction
reste des heures enfermé dans la salle
de bains, bien à l’abri des regards. À
l’inverse, mettre à nu un être humain « Si j’avais percé vite, je pense que
est un acte de soumission et d’humi-
liation utilisé par les geôliers de tous j’en serais à me shooter du crack
temps pour ôter l’humanité de leur dans les veines du cou. »
prisonnier. L’intimité est un écran George Clooney
qui s’est mis en place durant l’en-
fance et qui protège du regard certes, mais
aussi et surtout qui représente une barrière
psychique qui préserve des autres. Seul le qui aiguisent leur soif de visibilité sans
nourrisson n’a pas de pudeur et il est vulné- prendre de précautions. Revanche sociale,
rable et totalement à la merci de l’entourage revanche sur la vie… Ensuite parce qu’elles
affectif qui s’en occupe. C’est le principe de sont livrées à l’industrie du divertissement et
Secret Story : dévoiler ce qui est caché et les au public sans l’intermédiaire d’une créativité
vedettes de la téléréalité sont particulière- artistique qui jouerait un rôle de protection.
ment exposées à cette logique intrusive. Elles se trouvent brutalement exposées à des
millions de spectateurs, sans l’expérience
Une dépossession de soi longue et parfois pénible de la « bohème »,
ni préparation aux métiers du spectacle.
En devenant marchandise, la célébrité D’emblée placées en tête de gondole comme
perd la richesse des multiples facettes de sa des produits marchands très lucratifs, elles
personnalité. Tel acteur ne se réduit plus risquent d’être dépossédées d’elles-mêmes.
qu’à deux ou trois personnages qui lui ont La confusion du privé et du public rend tout
Bibliographie
apporté du succès, quand ce n’est pas à une jeu avec leur image bien difficile.
tirade unique qui a fait la fortune du box- Nabilla et Thomas, couple de la télévi- E. Corbobesse et
office. Tel chanteur est réduit à une chanson, sion, sortis de l’écran, paraissent multiplier L. Muldworf,
Succès damné,
voire à un refrain ou à trois notes de les facteurs de risques. La fiction se mêle au
Fayard, 2011.
musique. Pour Nabilla, c’est à un seul mot : réel. Ils semblent être assignés à transformer
M. Young et
« Allo ! ». C’est plus qu’une mutilation : c’est leur vie en feuilleton télévisé et les voilà tris- D. Pinsky,
une sévère amputation de l’identité. Nous tement passés dans Esprits criminels. Quand Narcissism and
avons tous une identité multiple, faite d’une les moyens de protection individuelle ne Celebrity, in
palette de couleurs bigarrées. Personne n’a suffisent pas, il faut interroger les moyens Journal of Research in
Personality, vol. 40,
envie d’être réduit à un slogan. de protection collective : entourage privé, p. 463, 2006.
Les vedettes de la téléréalité sont particuliè- professionnel, manager. Mais après tout, K. Anger,
rement exposées à ces pièges. D’abord parce qui s’en soucie. D’autres seront là pour les Hollywood Babylon,
qu’elles présentent des fragilités narcissiques remplacer… n Tristram, 2013.

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 29


Psychologie
[ au quotidien

La psychologie
des tire-au-flanc
Tire-au-flanc, parasites, fainéants, profiteurs… On les
trouve dans n’importe quelle entreprise. Au point que
les psychologues ont donné un nom au phénomène :
la « paresse sociale ». Ils planchent sur les moyens de
remettre ces démotivés au travail.

E
n 1961, John F. Kennedy, dans Sans le savoir, Yves S. vient d’être
son discours d’investiture, lance confronté à un phénomène que les psycho-
cette phrase restée célèbre : « Ne logues appellent « paresse sociale ». Tout se
demandez pas ce que votre pays passe comme si, le nombre croissant, l’im-
peut faire pour vous, mais ce que plication de chacun allait diminuant. C’est
vous pouvez faire pour votre pays. » Il vient paradoxal car on pourrait, au contraire,
de poser les termes d’une équation : dans escompter un phénomène d’entraîne-
quelles circonstances le groupe aide-t-il l’in- ment ou d’émulation… L’homme, après
dividu à se surpasser, et quand tend-il plutôt tout, est un animal social qui se nourrit de
à diminuer son engagement ? Qu’est-ce qui la présence et de l’influence des autres. Las,
distingue une personne qui s’investit dans dans certaines conditions, c’est l’inverse qui
la collectivité, d’une autre qui se contente se produit.
d’en tirer parti ?
Un agronome observateur
Des baisses de rendement
Le concept de paresse sociale date
Nicolas Guéguen
La question se pose très concrètement des années 1970. Auparavant, il portait
est enseignant- dans le cas suivant : Yves S., directeur d’un le nom d’effet Ringelmann, du nom de
chercheur service de prospective dans une grande Maximilien Ringelmann, agronome de la
en psychologie administration, aimerait que ses employés fin du XIXe siècle qui se souciait de l’effi-
sociale se motivent davantage pour leur tâche, cacité des attelages de bœufs. Or, avait-il
à l’Université
de Bretagne-Sud, proposent des idées nouvelles et livrent des constaté, plusieurs bœufs ensemble ne tirent
et dirige rapports de première utilité à sa branche pas mieux la charrue que lorsqu’on addi-
le Laboratoire industrielle. Il vient de fusionner trois tionne leurs forces individuelles. Il repro-
d’ergonomie équipes qui travaillaient initialement sur des duisit alors son observation sur des équipes
des systèmes, dossiers distincts, pour profiter d’effets de de tir à la corde, cette activité si courante
traitement de synergie et d’échanges d’information entre alors dans les villages et les fêtes folkloriques.
l’information et les individus. Quatre mois plus tard, il doit Ringelmann observa que la performance
comportement déchanter : le nombre de dossiers traités par individuelle des joueurs diminuait avec la
(LESTIC) à Vannes.
individu a diminué de moitié. taille de l’équipe. La force fournie par un

30 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


individu seul diminuait franchement de
moitié lorsqu’il s’insérait dans un groupe
En Bref
de huit personnes ! Nous voilà bien loin de • La « paresse sociale » est un phénomène identifié par
l’adage : « Le tout est supérieur à la somme les psychologues, qui veut que chacun en fait moins quand
des parties. » il est en groupe...
Devant ce phénomène, Ringelmann • Dès qu’une personne sait que son travail sera évalué
songea d’abord à une explication méca- collectivement, elle relâche ses efforts.
nistique. La baisse de performance collec- • Des stratégies ciblées permettent de convertir l’inertie
tive résulterait selon lui d’une coordination du groupe en effet dynamisant.
imparfaite des individus. Il s’inspira même
des travaux de l’époque sur les moteurs mal
couplés. Las, trois quarts de siècle plus tard, un groupe de un à cinq faux équipiers qui
le psychologue Alan G. Ingham, de l’Univer- faisaient semblant de tirer. Ce faisant, seule la
sité de Washington, et ses collègues établirent force du sujet était mesurée, et elle était infé-
qu’un biais psychologique était à l’œuvre. Ils rieure à celle qu’il déployait en l’absence de
testèrent l’effet Ringlemann dans une situa- comparses. Pire : la baisse était d’autant plus
tion où un participant tirait à la corde avec prononcée qu’on ajoutait des tireurs.

Pourquoi se donner du mal si ma contribution n’est


pas reconnue ? Les autres s’en tireront de toute façon, rai-
sonne le « paresseux social ».
© Monkey Business Images / Shutterstock.com

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 31


[ Psychologie
au quotidien

Vaincre la paresse sociale, est-ce possible ?

E nsixgroupe, la performance individuelle s’érode. Mais est-ce une fatalité ? Non, grâce à
moyens d’action.

1) Créer de l’implication une course supplémentaire si les résultats n’étaient pas


Si les individus ont l’impression que leur contribution à la hauteur. Les performances individuelles dans ces
à l’effort collectif n’est pas valorisée, ils sont logiquement relais ont alors été supérieures aux performances des
moins motivés. À l’inverse, si on leur annonce que leur nageurs en courses solitaires. Pas question de tirer au
performance individuelle sera également prise en compte, flanc dans quand le risque est d’obliger tout le monde à
les choses changent... Le psychologue Rune Høigaard retourner au travail !
et ses collègues de l’Université Agder en Norvège ont
mesuré la vitesse de coureurs de relais en les informant 3) Remanier les groupes
que celle-ci serait mesurée, soit d’après la performance Dans un groupe de travail récemment formé, le
collective du groupe, soit à la fois collectivement et indi- psychologue Stephen Worchel de l’Université de
viduellement. Dans le second cas, les performances n’ont Hawaii-Hilo a montré que la performance individuelle
pas baissé. Ainsi, même dans un travail collectif, il est augmente, car les membres cherchent à donner une
toujours bon de faire savoir aux membres de l’équipe que image positive d’eux-mêmes. Avec le temps, la perfor-
leur contribution personnelle ne sera jamais gommée. mance individuelle s’étiole car, une fois intégrés et ayant
acquis une réputation, les individus se laisseraient davan-
2) Responsabiliser les individus tage aller. Conclusion : dès que paraissent les premiers
Pour responsabiliser les éléments d’un groupe, une signes de paresse sociale, sachez remanier les équipes.
solution est de les avertir que le groupe dans son
ensemble sera pénalisé si leur performance indivi- 4) Identifier les porteurs de valeurs
duelle est insuffisante. Les psychologues Jeffrey Miles Certaines personnes imprégnées d’éthique du travail
de l’Université de Pittsburg en Pennsylvanie et Jerald semblent imperméables à la paresse sociale. Diana Smrt,
Greenberg de l’Université d’État de l’Ohio ont prévenu de l’Université du Michigan, et Steven J. Karau, de l’Uni-
les membres d’un relais de natation qu’ils devraient faire versité de l’Illinois, ont mis au point des questionnaires

La thèse du biais psychologique a ensuite circonstances les performances individuelles


été confirmée par d’autres recherches. Ainsi, s’érodent lorsque les individus se retrouvent
le psychologue américain Bibb Latané et ses dans un groupe dont les membres doivent
collègues, de l’Université d’État de l’Ohio à accomplir la même tâche, même lorsque
Columbus ont demandé à des étudiants de celle-ci exige peu d’efforts cognitifs, comme
crier et d’applaudir le plus fort possible, sous c’est le cas lorsque nous crions ou applaudis-
prétexte de récupérer les enregistrements sons. De nombreuses autres études confir-
pour une étude ultérieure. Les sujets testés meront que, contrairement à une vision
pouvaient être en présence de quatre ou six stimulante du groupe social sur l’individu, la
autres personnes. Or, l’intensité sonore de présence d’autrui peut nous conduire à dimi-
leurs cris (et de leurs applaudissements) s’est nuer notre performance individuelle.
révélée de moins en moins élevée à mesure
que la taille du groupe augmentait. Ce La loi du moindre effort
serait le signe, disent-ils, que dans certaines
Dans le domaine du sport, la paresse
sociale influe nettement sur les résultats.

[
Les psychologues Jeffrey Miles, de l’Uni-
« La motivation semble s’effondrer versité Carnegie Mellon de Pittsburgh
lorsque nous savons que en Pennsylvanie et Jerald Greenberg, de
l’Université d’État de l’Ohio, ont calculé
la performance du groupe, que, sur une même distance en natation, la
et non la nôtre, sera observée. » performance des nageurs est meilleure en

32 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


La psychologie des tire-au-flanc

individuel qu’en relais. Des observations


similaires ont été réalisées dans le domaine
de la course à pied.
Les efforts physiques ne sont pas les seuls
concernés. Dès que l’on demande à des
gens de résoudre des tâches mentales, on
pour repérer les personnes pour qui le travail et l’acharnement s’aperçoit qu’ils sont moins productifs en
sont des valeurs centrales. Dans des séances de brainstorming, elles groupe. Témoin, cette étude du psychologue
continuent à se montrer productives sans effet de paresse sociale. Adrian North de l’Université de Leicester
Ces personnes, une fois repérées, sont utiles dans les groupes de en Grande-Bretagne. Il demandait à des
taille importante. sujets répartis en groupes de trois ou huit
de trouver le plus possible de mots conte-
5) Entourer les narcissiques nant les lettres T-O-N en quinze minutes.
Pascal Huguet et de ses collègues de l’Université Blaise Pascal Et évidemment, il divisait la performance
à Clermont-Ferrand ont montré que les personnes persuadées globale du groupe par le nombre d’indi-
d’avoir des qualités supérieures aux autres voient leur perfor- vidus. Verdict : en groupe de trois, les gens
mance individuelle s’effondrer en situation de groupe, alors que ont trouvé chacun 14 mots. En groupe de
ce n’est pas le cas de celles qui s’estiment « moyennes ». Les huit, ils trouvèrent sept mots par personne.
narcissiques gagneront donc à être placés dans des groupes plus
restreints. La motivation émoussée
6) Prendre en compte le contexte culturel Pourquoi devenons-nous socialement
Christopher Ealey, de l’Université Cornell à Ithaca dans l’État paresseux ? Il semblerait que, sachant que
de New York, a montré que des personnes issues de cultures nous allons travailler en groupe, notre
individualistes comme les États-Unis ont parfois tendance à relâ- motivation baisse inéluctablement. Des
cher leurs efforts dans des tâches collectives, davantage que des psychologues allemands, Jeanine Ohlert et
éléments issus de cultures collectivistes comme la République Jens Kleinert, de l’Université de Cologne,
populaire de Chine. Il peut alors se révéler utile de tenir compte ont démontré cette baisse de motiva-
des cultures d’origine des employés. tion par un moyen ingénieux : ils ont dit à
plusieurs sujets qu’ils allaient devoir passer

Nombre de tireurs Force réelle exercée Perte due


à la paresse
sociale

0%

- 25%
© Cerveau & Psycho

- 50%

L’union fait-elle la force ? Pas toujours, révèlent les expériences de tir à la corde. La force exercée par chaque individu
baisse à mesure que le nombre de joueurs augmente. Jusqu’à – 50 % pour huit tireurs.

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 33


[ Psychologie
au quotidien

Paresse de groupe…de rock

Llesaartistique.
paresse sociale s’infiltre même dans la performance
L’étude la plus représentative a porté sur
Beatles. Des psychologues américains ont constaté
que les chansons écrites personnellement par l’un ou
l’autre des deux chanteurs phares du groupe, John
Lennon ou Paul McCartney, s’étaient mieux placées dans
le classement des ventes du groupe que celles cosignées
sous leurs deux noms. Cet effet apparaît toutefois dans
la période tardive du groupe, et non à leurs débuts. Il

© Elmfargo / Shutterstock.com
est probable que, le succès aidant, chacun ait souhaité
se mettre en valeur individuellement alors que l’effet
de cohésion était plus puissant aux première heures de
l’aventure. Il semblerait aussi que leurs orientations dans
la composition aient divergé, devenant moins compa-
tibles et affectant la qualité des chansons co-écrites.

un test d’effort collectif, et à d’autres qu’ils l’influence négative du groupe sur la perfor-
qu’ils feraient l’objet d’un test individuel. mance, mais cela ne signifie pas que les gens
Mais juste avant, ils leur ont proposé de se deviennent tous plus fainéants en groupe.
Bibliographie préparer mentalement en résolvant de petits D’autres facteurs doivent être détaillés pour
exercices graphiques. Les deux psycholo- comprendre les situations au cas par cas. Par
A. Steidle gues ont alors observé que les performances exemple, on sait que dans des groupes de
et al., Freedom from
constraints: darkness
dans ces tests préalables étaient plus faibles salariés où l’on tente par brainstorming de
and dim illumination lorsque les sujets croyaient devoir passer un trouver des idées nouvelles ou des solutions
promote creativity, test d’effort collectif. Les chercheurs quali- à des dysfonctionnements, les personnes de
in J. of Environmental fient ce phénomène de « pré-paresse », ou bas statut hiérarchique hésitent à s’exprimer
Psychology, vol. 35,
pp. 67-80, 2013.
de paresse par anticipation. Le simple fait parce qu’elles ont peur du jugement, tandis
de savoir que la performance sera mesurée que celles de haut statut hésitent à produire
P. Markey et al.,
Seasonal variation collectivement semble affaiblir l’implication des idées controversées ou trop décalées, car
in Internet keyword et la motivation des sujets. elles ont une image sociale à défendre. Dans
searches: a proxy les deux cas, on voit bien que dans ces groupes
assessment of sex
mating behaviors, Et le dynamisme composés de ces deux types de personnes,
la productivité de certains risque de baisser,
in Arch. Sex. Behav.,
vol. 42(4), pp. 515-21,
du groupe ? mais pas pour les mêmes raisons. Par consé-
2013. La notion de paresse sociale semble en quent, la compétence d’un bon gestionnaire
F. Bakini-Driss totale contradiction avec l’idée selon laquelle d’équipe est de repérer les situations qui
et al., L’impact d’un le travail en groupe stimulerait au contraire optimisent la productivité en optant, selon
éclairage additionnel
dans un point de
la performance individuelle. Heureusement, les circonstances, pour un management
vente sur les réactions cela peut se produire aussi, et ce paradoxe centré sur la performance individuelle ou sur
comportementales du n’est qu’apparent. La paresse sociale est en la performance de groupe. À lui de mettre en
consommateur, effet influencée par de nombreux facteurs œuvre diverses stratégies pour faire échec à
in Direction et Gestion, individuels, culturels et situationnels. Or, la paresse sociale (voir l’encadré page…).
vol. 229, pp. 41-49,
2008. c’est au manager de bien connaître ces En fin de compte, elles semblent assez natu-
K. Quinet et al., facteurs afin d’opter, selon les conditions, relles : même en groupe, il ne faut jamais
lluminating crime: pour des activités plutôt individuelles ou oublier de valoriser l’individu. Éviter de
the impact of street plutôt collectives. C’est à lui de créer les laisser les routines s’installer et tenir compte
lighting on calls for conditions qui favorisent la performance des différences de tempérament,
police service,
individuelle même dans des situations de car certaines personnes sont plus

n
in Evaluation Review,
vol. 22, pp. 751-779, groupes. En outre, le concept de paresse heureuses que d’autres de travailler
1998. sociale est un terme générique pour décrire pour la collectivité. l

34 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Dans l’ êt de
la science

RCS Radio France : 326-094-471 00017 - Crédit photo : Christophe Abramowitz / RF


mathieu la tête au carré
vidard 14:05 - 15:00

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 35


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P l u s d e t i t r e s s u r w w w. c e rv e a u e t P s y c h o . f r
Dossier
Une meilleure
mémoire ?
En 2009, des psychologues britanniques montrèrent,
au terme d’une vaste étude, que la réussite scolaire était
liée aux capacités de mémoire et au niveau de connais-
sance générale des élèves. La mémoire était en outre
associée à l’intelligence générale, à qui elle fournissait un
matériau riche et concret pour élaborer des liens de sens.
Globalement, une bonne mémoire semble représenter un
gage de réussite, mais aussi de créativité et une protection
contre le déclin cognitif.
Dans ce dossier, les spécialistes des neurosciences
exposent les techniques les plus récentes pour stimuler son
cerveau et ancrer plus profondément nos connaissances :
stimulation sonore ou olfactive pendant le sommeil,
recours à l’électromagnétisme, voire à certaines molé-
cules qui renforcent ou affaiblissent les connexions entre
neurones. Pour quel enjeu ? En 2013, une autre étude
menée aux États-Unis montrait que la perte des souvenirs
constituait un facteur de souffrance pour les personnes
atteintes de déclin cognitif. Dépression, émotions néga-
tives, anxiété, détresse psychologique accompagnent
souvent la fuite des souvenirs. La mémoire est un capital
qu’il faut entretenir, et à cette fin de nouveaux outils voient
le jour. Découvrons-les tout en préparant l’avenir, et
appuyons l’appel du psychologue Alain Lieury à enseigner
les bases de la mémoire au lycée !

Sébastien Bohler

38 Mémoriser, amplifier, effacer :


une mémoire sur mesure
© agsandrew / Shutterstock.com

44 Vers le contrôle des souvenirs


52 Anatomie de l’amnésie
56 Il est temps d’enseigner la mémoire à l’école

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2014 37


Mémoriser, amplifier, effacer :
une mémoire sur mesure
Mieux apprendre, consolider certains acquis et en alléger
d’autres – et pourquoi pas, éliminer ceux qui sont inutiles ?
Telle est la voie ouverte par les recherches sur notre cerveau.
Molécules de l’oubli, substances mémorisantes ou stimulation
sonore font leur apparition dans notre univers.

À
première vue, il paraît bien même y inscrire des faits qui n’ont jamais
Robert Jaffard
ambitieux de vouloir contrô- existé. C’est ce qu’a prouvé la psychologue
est professeur ler la mémoire. Se concen- américaine Elizabeth Loftus en amenant
émérite trer pour bien apprendre ses des gens comme vous et moi à croire qu’ils
de neurosciences leçons, faire quelques exercices avaient rencontré le lapin Bugs Bunny lors
à l’Université
de Bordeaux. de mots croisés, voilà ce qui vient à l’esprit d’une visite à Disneyland, uniquement
lorsqu’on parle de « mieux mémoriser ». en insérant une photo de ce personnage
Quant à espérer qu’un moment particulière- dans un dépliant du parc d’attractions
ment précieux s’ancre plus efficacement dans qu’ils devaient feuilleter. Non seulement les
nos souvenirs ou qu’une leçon de piano soit lecteurs étaient persuadés d’avoir rencontré
mieux assimilée, cela semble hors de portée. le lapin, mais ils en avaient créé un souvenir
Notre inconscient ne déploie-t-il pas son aussi réel et évocateur que leurs véritables
alchimie en marge de notre volonté ? Quant souvenirs d’enfance.
à imaginer ressusciter un jour des souvenirs Si la mémoire peut être modifiée par des
ensevelis par la maladie d’Alzheimer... images, tout devient possible. D’ailleurs,
Prenons les problèmes les uns après les les nouvelles connaissances sur le cerveau
autres. Les souvenirs ne sont pas forcément ouvrent la voie à des modifications du
ce que l’on pense. Si un mot devait les carac- même ordre, voire supérieures. Nous allons
tériser, ce serait « malléabilité ». Les souve- les passer en revue, en commençant par
nirs, loin d’être gravés dans le marbre, sont les découvertes sur notre sommeil qui
faits d’une pâte molle... si molle qu’on peut montrent que ce moment est le plus adapté
aux interventions sur la mémoire.

En Bref Dormez, apprenez...


• La plupart des souvenirs sont modifiables à condition d’être C’est une des grandes découvertes de ces
traités à un moment crucial. dernières années : quand nous dormons,
• La règle fondamentale est que le souvenir doit être réactivé. Cela nos souvenirs sont accessibles et modifiables
peut être réalisé pendant le sommeil ou par des indices appropriés. de l’extérieur. Tout simplement parce qu’ils
• Lorqu’un souvenir est réactivé, il peut être consolidé par des sons, sont réactivés par le cerveau qui les traite
des stimulations électriques ou des molécules neuroactives. alors de diverses façons, en les consolidant
• L’effacement de souvenirs par des médicaments notamment quand ils ont une valeur affec-
est également possible. tive ou utilitaire particulière.

38 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Dossier

Ce constat a émergé dans les années 1990, lieu ». Ces cellules gardent la mémoire de
lorsque deux équipes américaines ont chaque lieu visité et construisent une carte
étudié, chez des rats endormis, le fonction- mentale de l’environnement du rat. Or, les
nement d’une zone clé du cerveau, sorte de chercheurs ont constaté que, pendant le
porte d’entrée des souvenirs et aussi centre sommeil, ces mêmes cellules de lieu se réac-
de traitement : l’hippocampe. L’hippocampe tivent, selon une séquence temporelle iden-
est muni de neurones particuliers (dont la tique à celle qui accompagnait les déplace-
découverte a été récompensée cette année ments du rat lors de sa phase d’éveil. Tout Augmenter sa
par le prix Nobel de médecine, voir l’article se passe comme si l’animal refaisait menta- mémoire ? Sans
page 56) qui mémorisent l’emplacement lement ses déplacements de la journée. Ces même recourir à des
qu’a occupé l’animal au cours de la journée. réactivations séquentielles sont brèves et implants, certaines
Lors de ses déplacements, le rat photogra- « compressées » (15 à 20 fois plus rapides molécules ou des
phie en quelque sorte ses différentes posi- qu’au cours du parcours réel). Elles se sons diffusés pendant
tions et active, pour chacune d’entre elles, produisent lorsque l’hippocampe entre et se notre sommeil
une combinaison bien précise des neurones maintient de façon très brève (moins d’une peuvent renforcer
de l’hippocampe qu’on appelle « cellules de seconde) dans un état particulier pendant nos apprentissages.

© Brian A Jackson / Shutterstock.com

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 39


Dossier

lequel ses neurones émettent des ondes de réactiver le souvenir d’un déplacement
très haute fréquence (plus de 100 hertz) précis avec des indices sonores pendant le
appelées « vaguelettes cérébrales » (en sommeil. Cette réactivation étant la base
anglais Sharp-Wave Ripples). de la mémorisation, il devient possible de
Or, il s’avère que ces réactivations peuvent consolider le souvenir d’un déplacement à
être sélectionnées (ciblées) par un expéri- gauche ou à droite, à volonté.
mentateur externe. C’est ce que révèlent les Ces manipulations ont été reproduites
résultats d’une expérience récente menée récemment sur des volontaires humains.
par les neurobiologistes Daniel Bendor et L’équipe du neuroscientifique allemand
Matt Wilson du Massachusetts Institute of Renforcer un Jan Born de l’Université de Tübingen a
Technology. Dans cette expérience, un rat apprentissage au réussi pour la première fois à consolider
est placé au centre d’un couloir rectiligne. À cours du sommeil des souvenirs chez des dormeurs en modu-
l’extrémité gauche du couloir se trouve une est possible en lant l’activité de leur cerveau, d’abord par
première mangeoire où il peut trouver de la enregistrant le rythme des stimulations magnétiques, puis par
nourriture si un son particulier (clochette) des ondes « lentes » de simples sons. Les chercheurs se sont
retentit. À l’autre bout, mais sur sa droite, une produites par le cer- intéressés à un type d’ondes que notre
veau. Un générateur
seconde mangeoire contient de la nourriture cerveau émet pendant que nous dormons :
envoie ensuite des
si un autre son (bip sonore) est émis. Ainsi, le les oscillations corticales (produites par
impulsions électriques
rat apprend à associer un déplacement vers la la surface du cerveau) de basse fréquence.
de même fréquence
gauche avec un tintement de clochette, et un qui amplifient les Ces ondes suivent un rythme d’une oscil-
déplacement vers la droite à un bip sonore. ondes et consolident lation par seconde environ et caracté-
Que se passe-t-il si l’on fait entendre la mémorisation (a). risent une phase du sommeil qualifiée
au rat, pendant son sommeil, un son de L’appareil peut aussi de « sommeil lent ». L’équipe souhaitait
clochette ? On voit se réactiver ses cellules émettre des sons de montrer que ces oscillations ne représen-
de lieu correspondant au déplacement vers même fréquence qui taient pas un épiphénomène, mais avaient
la gauche. Et si on lui fait entendre un bip produisent le même un rôle déterminant dans la consolidation
sonore, ce sont les neurones ayant mémo- effet (b). de la mémoire déclarative.
risé le déplacement vers la droite du couloir,
qui se réactivent. Il est donc possible de Des sons ou des odeurs
perçus pendant notre
a
Enregistrement sommeil peuvent
du rythme cérébral
renforcer le souvenir
de nos faits
et gestes.

Pour cela, ils ont fait apprendre à des


sujets une liste de paires de mots, puis les
ont laissé s’endormir. Ils ont alors stimulé
Stimulation électrique « en phase »
leur cerveau par des courants électriques
Enregistrement
traversant leur boîte crânienne et ayant
du rythme cérébral pour effet d’augmenter la puissance et la
b quantité des ondes lentes émises naturel-
lement (la fréquence de stimulation était
de 0,75 hertz, un peu moins d’une oscilla-
tion par seconde). Au réveil, les sujets ainsi
stimulés avaient mieux mémorisé les paires
de mots.
© Raphael Queruel

Cette manipulation a été reproduite


et confirmée en 2013, non plus avec des
Stimulation sonore « en phase » stimulations électriques du cerveau, mais
avec de simples sons dont le battement était

40 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Mémoriser, amplifier, effacer : une mémoire sur mesure

généré par – et en phase avec – les ondes La leçon de


lentes enregistrées chez le sujet, au moyen piano sera-t-elle bien
d’une simple boucle de rétroaction (voir la apprise ? Des neuros-
figure page précédente). cientifiques ont mis
au point une méthode
Apprendre le piano pour diffuser des
fragments de mélodies
en dormant pendant le sommeil.
La diffusion de sons pendant le sommeil Au réveil, la mélodie
à ondes lentes peut aussi améliorer la est mieux restituée.
mémoire procédurale, celle des gestes source : Nat. Neurosci.
répétés par exemple dans l’apprentis- vol 15, p. 1114.
Vidéo consultable sur :
sage d’un instrument de musique. Ainsi,
http://www.nature.com/
le neuroscientifique James Anthony et ses
neuro/journal/v15/n8/
collègues de l’Université de l’Illinois ont extref/nn.3152-S2.mov
réussi à faire apprendre de petits morceaux
de piano à des débutants en leur repassant
des enregistrements du morceau pendant
leur sommeil. Les sujets devaient d’abord
apprendre à exécuter le morceau sur un
clavier, avant de faire une sieste. Pendant
leur phase de sommeil à ondes lentes, les
expérimentateurs leur ont diffusé une
version enregistrée de la même musique.
À leur réveil, ils ont examiné leur niveau des volontaires apprennent l’emplacement
de performance et ont constaté que les de 15 images sur une aire de jeu (comme
personnes ayant entendu la musique au jeu Memory) en présence d’une odeur
pendant leur sommeil avaient fait davantage de rose... Après une nuit en présence de la
de progrès que les autres. même odeur, ils ont mieux appris que des
Correctement utilisés, des sons mais personnes ayant dormi sans cette odeur
aussi des odeurs ancreraient un souvenir ambiante. L’odeur a ainsi servi d’indice
par ticulier p endant le sommeil. La pour le cerveau qui a réactivé le souvenir
méthode a été testée de la façon suivante : des apprentissages et l’a consolidé.

Comment apprendre en dormant ?

Lnirs’idée d’apprendre en dormant se précise depuis


que les neurosciences ont montré que nos souve-
sont en quelque sorte récapitulés pendant notre
participants. Il s’est avéré que ceux-ci avaient nettement
mieux mémorisé l’emplacement les 25 objets dont les
sons avaient été diffusés pendant la sieste.
sommeil. Et que cette récapitulation peut être orien- Comment affermir ses connaissances apprises au
tée et stimulée par des sons, voire des odeurs. cours de la journée ? L’idée serait d’accompagner ces
Dans ses travaux, l’équipe de l’Américain Ken Paller a connaissances d’indices (sons, odeurs) qui seraient
ainsi demandé à des participants d’apprendre 50 associa- ensuite diffusés pendant le sommeil. Cette méthode
tions entre l’image d’un objet et sa position sur une table, ne serait toutefois pas optimisée, car il est difficile
avant de faire une sieste d’une heure. Chaque association de prévoir exactement quand survient la phase de
était « indicée » par un son représentatif de l’objet : si sommeil dit à « ondes lentes », qui favorise la réca-
le sujet devait apprendre l’emplacement de l’image d’un pitulation des apprentissages. Toutefois, certains
réveil sur le plan, on lui faisait entendre en fond sonore dispositifs voient le jour, qui permettent de détecter
le tit-tac d’un réveil. Ensuite, les chercheurs ont diffusé cette phase pour un utilisateur spécialiste. Il faudra
pendant la sieste 25 sons correspondant à 25 objets sans doute encore attendre quelques années pour que
mémorisés (sur 50), avant de tester la mémoire de leurs leur commercialisation se généralise.

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 41


Dossier

Dans toutes ces situations, le souvenir est qu’un souvenir réactivé est temporaire-
réactivé pendant le sommeil, puis conso- ment instable. Pourquoi ne pas en profiter
lidé. Mais il se pourrait que l’inverse soit pour l’effacer ?
possible : après avoir réactivé le souvenir,
le détruire. Trois psychologues américains, Nettoyer les souvenirs
James Misanin, Ralph Miller et Donald
Lewis, ont en effet découvert, dès 1968, Des expériences sur des rats et des souris
ont montré que c’était possible. Dans ces
expériences, les scientifiques commencent
par créer un souvenir chez un animal de
Une meilleure mémoire laboratoire qui associe un son de clochette
grâce aux ondes « transcrâniennes » à une douleur (un choc électrique modéré
dans les pattes). Rapidement, l’animal se

U ne technique récemment imaginée pour moduler l’activité souvient d’avoir ressenti ce choc lorsque le
du cerveau est la « stimulation magnétique transcrânienne » : son de la clochette retentissait. Le souvenir
un expérimentateur cible une zone du cerveau et y envoie, à peut être réactivé : en faisant tinter la
travers la paroi du crâne, des ondes électromagnétiques de haute clochette, le rat se fige de peur.
fréquence produites par un électro-aimant. Ces impulsions élec- En 2000, le neurobiologiste canadien
tromagnétiques stimulent les neurones, augmentant l’activité de Karim Nader a administré à ces animaux
zones du cerveau préalablement choisies. une molécule, un « inhibiteur de synthèse
Pionnier de cette méthode, le neuroscientifique Joel Voss de protéique », pile au moment où leur
l’Université de Chicago procède en trois temps : chez un sujet, souvenir était réactivé. Il a alors constaté que
on repère d’abord avec précision, par IRM, l’emplacement précis le souvenir du choc électrique avait disparu,
de l’hippocampe (porte d’entrée des souvenirs dans le cerveau, car les animaux ne se figeaient plus de peur
a), et d’une autre zone cérébrale qui lui est fortement connec- en entendant la clochette : ils avaient oublié
tée, le cortex pariétal (b). Enfin, des ondes électromagnétiques de l’association entre le son et la douleur.
haute fréquence sont envoyées (c) sur le cortex pariétal après une Ce processus d’effacement est possible
séance d’apprentissage consistant à mémoriser des associations parce que les neurones qui codent le souvenir
entre des noms et des visages. (dans une région du cerveau nommée
La mémoire des sujets est finalement testée : au terme de cinq « amygdale », voir ci-dessous) voient leurs
séances de 20 minutes de stimulation, le taux de mémorisation a connexions temporairement fragilisées au
augmenté de 20 à 25 pour cent. On observe aussi que la commu- moment où ils se réactivent. Si on empêche
nication entre l’hippocampe et le cortex pariétal a augmenté. les neurones de fabriquer des protéines essen-
L’association de ces deux zones est considérée comme cruciale tielles à la reconsolidation des connexions, ces
pour l’enregistrement durable des souvenirs. Ainsi, le renforce- dernières se délitent et le souvenir se perd. Il
ment de ce réseau par des stimulations magnétiques ouvrirait la est aussi possible d’affaiblir les souvenirs réac-
voie à une mémoire « améliorée ». tivés et déstabilisés par la prise d’une molé-
cule, le propranolol, qui bloque un certain
type de communication entre neurones.
a b c
Chez l’homme, cette approche a été testée
en contexte clinique par une équipe cana-
dienne. Des personnes ayant des souvenirs
traumatiques (peur intense associée à un
contexte particulier) voient leurs symptômes
© Joel L. Voss, Northwestern University, Chicago.

reculer lorsque la réactivation de ces souve-


nirs est associée à la prise de cette molécule.
À l’inverse, serait-il possible de renforcer
par des pilules des souvenirs que l’on souhaite
garder pour toujours? Aujourd’hui, les scien-
tifiques s’accordent à penser que les souve-
nirs sont gravés dans notre cerveau par des
connexions entre neurones, connexions qui
se trouvent renforcées lorsque nous mémo-
risons un événement ou une connaissance.

42 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Mémoriser, amplifier, effacer : une mémoire sur mesure

Les neurobiologistes parlent de « modifica-


tion de l’efficacité synaptique » pour désigner Amygdale
ces renforcements des connexions (ou leur
affaiblissement dans le cas d’un oubli). Si les 1 Réseau de neurones
mécanismes moléculaires qui induisent et encodant un souvenir
stabilisent – consolident – ces changements
sont bien connus, la question de leur perma- Neurone
nence a été fréquemment soulevée. En effet,
comment expliquer que la mémoire se main-
tienne alors que les molécules constitutives
des connexions neuronales sont remplacées Connexions
et éliminées en permanence ?

Sauvegarder une saveur ? Molécule


amnésiante
Depuis une dizaine d’années de nombreux
travaux ont abouti à l’identification d’une
protéine enzymatique, la PKMζ (PKM
« zéta »), qui assurerait le maintien des modi- 2 Souvenir réactivé :
les connexions sont fragilisées.
fications d’efficacité synaptique qui sous-
tendent la mémoire lors de sa formation.
© Raphael Queruel

Le fait de bloquer l’action de cette molécule


efface des souvenirs âgés de quelques jours 3 Ingestion de la substance :
à plusieurs semaines, alors que le fait de la les neurones ne peuvent pas rétablir
produire en excès – par manipulation géné- leurs connexions, le souvenir est effacé.
tique – les renforce et prolonge leur main-
tien. De tels effets ont été démontrés chez des ne sont certainement pas aussi simples. Les substances
animaux comme l’aplysie (un mollusque), la Récemment, deux équipes ont prouvé que de l’oubli ciblent les
mouche drosophile, la souris et le rat, et ce sur des souris génétiquement modifiées pour ne réseaux de neurones
différentes formes de mémoire – mémoire pas exprimer la PKMζ n’ont aucun problème où sont stockés nos
spatiale, mémoire de la peur, etc. – et, dans pour former des mémoires persistantes…! souvenirs (1). Le
de nombreux cas, en modifiant spécifique- Comme le soulignent les neurobiologistes souvenir étant réactivé
ment l’activité de la molécule dans diverses canadiens Paul Frankland et Sheena Josselyn, (2), les connexions
parties du cerveau comme l’amygdale, l’hip- deux éminents spécialistes de ces ques- neuronales deviennent
fragiles. La substance
pocampe, le striatum (impliqué dans la moti- tions, d’autres molécules compenseraient
est alors adminis-
vation et la récompense) ou certaines régions l’absence de la PKMζ, ce qui ne serait guère
trée : ses propriétés
de l’écorce cérébrale. surprenant, quand on sait que les organismes chimiques empêchent
Par exemple, l’équipe de Yadin Dudai, de vivants disposent souvent de plusieurs dispo- les connexions de se
l’Institut Weizmann, a récemment montré sitifs pouvant remplir des fonctions voisines. reconstituer (3).
qu’un souvenir désagréable associé à la Ce rapide panorama des recherches sur
saveur d’une nourriture (que l’on peut créer les stratégies utilisées pour renforcer les
en provoquant un malaise chez un animal souvenirs, les supprimer ou modifier leur Bibliographie
venant d’en consommer) pouvait être mani- contenu, révèle finalement leur plasticité R. Jaffard, Amélio-
pulé plusieurs semaines après sa formation en et l’importance d’un stade clé dans leur ration, effacement,
agissant directement sur la partie du cerveau existence : leur consolidation qui a presque restauration et inser-
où le souvenir s’implante – le cortex insulaire. toujours lieu lorsque le souvenir est réac- tion : manipulations
expérimentales de la
Si l’on fait produire plus de PKMζ au cerveau tivé, et plus particulièrement au cours du mémoire, in Mémoire
(en injectant des virus contenant le gène de sommeil. Les études sur la biochimie du et oubli, Le Pommier
cette protéine), le souvenir désagréable de ce cerveau nous ont aussi appris que plusieurs 2014.
goût devient plus vif et plus présent chez des mécanismes enzymatiques permettent aux D. Oudiette et al.,
sujets testés, alors que l’inhibition de la molé- souvenirs d’être consolidés, fragilisés ou Upgrading the sleeping
brain with targeted
cule supprime ce souvenir. pérennisés. Ce sont autant de leviers pour memory reactivation, in
Une seule molécule sous-tendrait-elle le agir sur la mémoire. À nous de les utiliser à TICS, vol. 17,
maintien de toutes les mémoires ? Les choses bon escient. n pp. 142-149, 2013.

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Dossier

Vers le contrôle
des souvenirs
Gommer le souvenir d’une rupture amoureuse,
se créer rétrospectivement une enfance heureuse :
tout cela devient envisageable grâce aux nouvelles
techniques issues des neurosciences.
Sur des souris. Pour l’instant.

C
Pierre Marie Lledo ’était il y a un peu plus de 20 ans. comment tout cela s’assemble-t-il ? Pour le
Le film Total Recall venait de comprendre, revenons aux tout débuts de
est Directeur du sortir sur les écrans et nous cette épopée.
Département des étions à la fois enthousiasmés
neurosciences à
l’Institut Pasteur, et effrayés. Arnold Schwarze- L’épopée du neurone
Directeur du negger y jouait le rôle d’un homme croyant
laboratoire « Gènes, avoir épousé une belle blonde incarnée par En 1781, l’Europe vit à l’heure du clas-
Synapses et Cogni- Sharon Stone, et qui s’apercevait un jour sicisme. Mozart vient de composer son
tion » du CNRS que tout cela était complètement faux et opéra Idoménée, roi de Crète, qui sera créé
et Chef d’unité que ces souvenirs lui avaient été implantés à l’opéra de Munich. À peu près au même
« Perception et dans le cerveau. moment, dans les locaux de l’Université de
Mémoire » à Comme tout cela paraît loin ! À l’époque, Bologne, un physicien et médecin, Luigi
l’Institut Pasteur. le spectateur pouvait se caler dans son Galvani, découvre qu’une étincelle peut
fauteuil et se donner des frissons à peu de provoquer la contraction d’une cuisse de
frais, en piochant avec insouciance dans une grenouille. Il vient de découvrir la notion
boîte de pop-corn. Car après tout, tout cela « d’électricité animale », élément clé d’une
n’était-il pas de la science-fiction ? révolution scientifique qui se prépare en
Voire. En deux décennies, l’ambiance a cette seconde moitié du XVIII e siècle et
changé. Est-ce vrai, ce qu’on dit à propos dont le point de mire est le Graal des biolo-
des expériences sur des souris dont on gistes : la compréhension des phénomènes
manipule les souvenirs ? Il paraît que l’on électriques qui parcourent les membranes
peut aujourd’hui allumer ou éteindre les excitables du monde animal. Dès lors,
neurones comme avec une télécommande... l’électricité apparaît comme le lien unique
Total Recall ne serait-il qu’une sorte d’avant- qui relie l’esprit au cerveau. On entrevoit
goût de ce qui nous attend ? dorénavant les phénomènes électrophysio-
La réalité est que nous sommes à l’abou- logiques (la façon dont les cellules vivantes
tissement d’un processus entamé il y a produisent de l’électricité) comme des
deux cent cinquante ans. Lorsque, pour la vecteurs qui permettent d’animer le corps.
première fois, on découvrit que le fonc- Un siècle plus tard, le chercheur allemand
tionnement de notre cerveau reposait sur Hermann Ludwig von Helmholtz montrera
les lois de l’électricité. Il a fallu presque que ce vecteur « électricité » se propage à
trois siècles pour qu’à l’électricité s’ajoute l’intérieur de notre corps sous la forme de
le pouvoir extraordinaire de la lumière et signaux électriques, à une vitesse variant
pour que l’une et l’autre enfin réunies soient entre 50 à 100 mètres par seconde. Aussi,
capables d’interférer avec le fonctionnement en 1816, lorsque l’écrivaine Mary Shelley
de l’esprit. Lumière, électricité et neurones, prépare son Frankenstein ou le Prométhée

44 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


moderne, ouvrage relatant l’histoire d’un de Parkinson ou encore certains troubles
démiurge qui utilise la science pour ramener mentaux comme la dépression, l’addiction ou
un mort à la vie, c’est tout naturellement les troubles obsessionnels compulsifs (TOC).
à l’électricité que l’auteure attribuera le Aujourd’hui, nous avons parcouru
pouvoir vital de ranimer un corps. bien du chemin. Nous connaissons l’ori-
Cinquante ans après la parution de gine de la production électrique par les
l’ouvrage de Mary Shelley, le neurologue cellules nerveuses. Nous savons que les
Guillaume-Benjamin-Amand Duchenne neurones sont des cellules excitables dont
(surnommé Duchenne de Boulogne) reprend la membrane est traversée par des ions
le mythe de l’électricité vitale pour le rendre (atomes possédant une charge électrique)
réel. Il fonde à l’hôpital de la Salpêtrière une tels le sodium, calcium, chlorure ou potas-
discipline neurologique basée sur l’électro- sium, et que c’est ce mouvement d’atomes
thérapie. L’utilisation de courants électriques chargés électriquement qui suscite des
dans le cadre thérapeutique se répand : on courants… électriques.
traite ainsi par des stimulations électriques Et pourtant, délivrer du courant dans
la douleur, les symptômes de la maladie le cerveau pour atteindre précisément un

Le film Total Recall imaginait


un monde où des faux souvenirs
pouvaient être implantés dans les
cerveaux. Les neuroscientifiques
ont rendu cette idée possible, pour
l’instant sur des animaux
de laboratoire.

© Rue des Archives / Diltz

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 45


Dossier

amas de neurones n’est pas chose facile. d’une mouche, d’une souris ou d’un singe.
C’est pour cette raison que l’électrothérapie Grâce à l’optogénétique, la lumière permet
s’accompagne parfois d’effets secondaires de maîtriser les fonctions cérébrales des
indésirables. C’est ainsi que des patients mammifères avec une précision jusque-là
ont pu développer de multiples formes inégalée. Fiat lux !
d’addiction ou encore changer d’humeur
immédiatement après avoir reçu, pour Peut-on manipuler
traiter leurs symptômes parkinsoniens, des
stimulations électriques délivrées dans des
la mémoire ?
structures profondes de leur cerveau. Dès lors, la réalité est sur de bons rails
pour dépasser la fiction. Ainsi, l’équipe
Fiat lux ! du neuroscientifique japonais Susumu
Tonegawa a récemment montré que certains
Afin de contourner les difficultés liées à souvenirs pouvaient être modulés à loisir
l’application de l’électricité pour modifier chez des animaux de laboratoire. En cher-
l’activité de nos circuits nerveux, les neuros- chant à comprendre les processus mnésiques
cientifiques ont cherché un moyen d’être et leurs défaillances, ces chercheurs de l’Ins-
beaucoup plus précis et sélectifs pour activer titut technologique du Massachusetts ont
localement les neurones d’un territoire choisi montré, en 2012, qu’il était possible de réac-
et non leurs voisins. Il semble que ce rêve soit tiver chez un animal la mémoire d’un événe-
aujourd’hui rendu possible en stimulant des ment désagréable, et ce dans un contexte
neurones, non plus par l’électricité, mais par bien différent de celui où ce souvenir s’était
une source lumineuse. Pour être réceptives à formé. Pour cela, il suffit de stimuler par des
la lumière, les cellules nerveuses doivent avoir impulsions lumineuses (délivrées par l’inter-
été au préalable génétiquement modifiées médiaire d’une fibre optique pénétrant dans
pour exprimer une protéine, la channelrho- le cerveau) les neurones associés à la mémo-
dopsine, qui fait office de récepteur à photons risation de l’environnement désagréable,
alors que les souris se déplacent dans un
Les souvenirs environnement... agréable.
d’une souris Un an plus tard, la même équipe va plus
peuvent être modifiés loin : cette fois, il est possible de substituer
par de la lumière qui, un souvenir par un autre (et non plus seule-
en pénétrant dans ment de réactiver le souvenir d’une situation
© Inbal Goshen and Karl Deisseroth

son cerveau, active passée), voire d’introduire de faux souvenirs


avec une précision dans la mémoire d’une souris. Pour cela, il a
chirurgicale fallu dans un premier temps modifier géné-
les neurones associés tiquement certains neurones des rongeurs
à ce souvenir. situés dans une zone clé du cerveau où sont
formés les traces mnésiques : l’hippocampe.
Les neurones de l’hippocampe ont été modi-
fiés de manière à les rendre sensibles à des
stimuli lumineux sitôt qu’ils sont activés par
(voir la figure ci-contre). Née il y a douze ans, un nouvel environnement. Concrètement,
cette technique désormais baptisée « opto- lorsque ces souris sont placées dans un
génétique » est en passe de révolutionner les contexte nouveau, ce contexte active une
neurosciences. En alliant la biologie molécu- population bien particulière de neurones
laire (pour modifier spécifiquement le patri- dans les circuits de l’hippocampe, y créant une
moine génétique de certains neurones) aux trace mnésique. L’activation de ces neurones
méthodes optiques nécessaires pour modi- entraîne l’expression de la channelrhodopsine
fier l’activité des neurones par la lumière, on quelques heures plus tard. En somme, par la
peut allumer ou éteindre rapidement, comme magie de la génétique moderne, les neurones
à l’aide d’un interrupteur, un ensemble qui ont réagi à un contexte particulier sont
de neurones, et par là même contrôler à devenus sensibles à la lumière, et activables à
distance le comportement d’un ver de terre, volonté par ce moyen!

46 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Vers le contrôle des souvenirs

Changeons à présent les souris d’envi- nerveuses vers lesquelles l’hippocampe


ronnement et plaçons-les dans une boîte envoie des signaux pour déclencher des
munie d’une grille électrifiée qui leur réactions comportementales, ils s’aper-
envoie des impulsions électriques (d’inten- çoivent que la mémoire fictive est tout aussi
sité modérée) dans les pattes. Au moment efficace pour les activer que la mémoire
où la souris sursaute, activons ses neurones réelle. En somme, les faux souvenirs sont
photosensibles avec de la lumière : la bien des souvenirs, et non une vue de l’es-
mémoire du contexte initial est ainsi activée. prit. La frontière entre le réel et l’imaginaire
La souris associe-t-elle la décharge élec- est plus ténue que jamais. Ce qui incite à la
trique avec le contexte précédent, où elle ne prudence notamment à l’égard de condam-
se trouvait pas au moment de la décharge ? nations prononcée sur la base de témoi-
Oui. Replacée dans son contexte initial, gnages oculaires livrés bien après les faits. En
la souris se fige de crainte comme si elle se effet, de nombreuses expériences ont montré
rappelait avoir reçu un courant électrique que les témoins d’une scène d’accident se

Lumière bleue Lumière jaune Lumière rouge

Extérieur du neurone
Contrôler les neurones par la
lumière. Des neurones sont rendus
Ions sodium sensibles à la lumière grâce à une molécule
Ions potassium qu’on y introduit : la channelrhodopsine,
Ions chlorure
en bleu. Cette protéine a la capacité de
Protons s’ouvrir et de laisser pénétrer dans les
neurones des charges électriques posi-
tives (ions calcium, potassium et sodium)
lorsqu’elle est illuminée par une lumière
bleue. Ce flux de charges positives initie
un courant électrique neuronal. D’autres
variantes de la channelrhodopsine (la
halorhodopsine ou la bactériorhodopsine/
© Raphael Queruel

Ions calcium protéorhodopsine) réagissent à des lumières


jaunes ou rouges, et laissent filtrer des
Channelrhodopsine Halorhodopsine charges négatives (ions chlorure) ou des
Bactériorhodopsine protons. Ce qui étend les possibilités
Intérieur du neurone Protéorhodopsine
d’allumage ou d’extinction des neurones.

dans ce premier lieu, alors cela s’est passé trompent facilement (et peuvent être induits
dans le second. en erreur par des psychologues) en croyant
Extraordinaire manipulation psychique, avoir aperçu des détails qui n’existaient
qui consiste à créer un faux souvenir pas, et dont ils sont pourtant persuadés de
douloureux dans un lieu où rien de tel ne se souvenir. Cette découverte scientifique
s’est jamais produit, et dans le même temps ébranle aussi le fondement des thérapies
un vrai souvenir de douleur dans un lieu psychanalytiques basées sur l’évocation de
où cela s’est effectivement produit (car les souvenirs intimes, qui peuvent sécréter de
souris se figent aussi de peur si on les place faux souvenirs parfois ravageurs.
dans la boîte électrifiée où les courants
ont été envoyés pour de bon). Il est ainsi Souvenirs de bonheur
possible d’observer la coexistence dans le
cerveau de deux souvenirs désagréables : À supposer que ces techniques soient un
l’un vrai et l’autre faux – un souvenir jour adaptées à l’homme, pourrions-nous
artificiel pouvant alors rivaliser avec un alors façonner nos souvenirs de manière
souvenir authentique… à les rendre plus idylliques ? Là encore, la
Mais il y a plus surprenant encore. Lorsque réponse pourrait être positive. Récemment,
les chercheurs étudient les structures des chercheurs de l’Université d’Urbana et

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 47


Dossier

Les neuroscientifiques provoquent la coexistence


dans le cerveau de deux souvenirs : l’un vrai et l’autre faux –
un souvenir artificiel pouvant alors rivaliser avec
un souvenir authentique…

Le code de la mémoire
En réalité, les outils techniques issus de
l’optogénétique sont si puissants qu’ils
permettent aujourd’hui de préciser dans
quelles conditions un souvenir est gravé dans
notre cerveau, et dans lesquelles il est effacé.
Il existe schématiquement plusieurs sortes
Oublier pour de mémoire, à court ou à long terme. La
survivre. Le film Old mémoire à court terme possède une durée
Boy, (Park Chan-wook, de quelques secondes à quelques minutes,
Corée, 2003 puis à la manière d’une simple résonnance du
Spike Lee, USA, 2013, temps présent dans nos circuits nerveux.
ici) met en scène Cette mémoire à court terme nous permet
un père qui tombe de retenir un code pour ouvrir une porte,
amoureux de sa fille pendant qu’on nous le dicte au téléphone
et souhaite oublier sans que nous puissions l’inscrire sur une
leur lien de parenté feuille de papier. La mémoire à long terme,
© Universal Picture Int. 2014

pour vivre sa quant à elle, se consolide tous les jours


relation sans entraves. durant plusieurs semaines, notamment
Il recourt pour cela
grâce au sommeil, et peut persister durant
à l’hypnose. Dans un
toute une vie. Lorsqu’elle est consciente,
troisième remake,
à l’optogénétique ?
cette forme de mémoire se nomme alors
mémoire « déclarative » ou « explicite ».
Elle correspond à tous les souvenirs que
de Suwon en Corée, ont implanté une LED nous pouvons évoquer et décrire à notre
dans le cerveau de souris pour activer une entourage. L’autre forme de mémoire à long
région cérébrale importante qui détecte terme, inconsciente, est qualifiée d’ « impli-
l’obtention d’une récompense. Cette région cite » ou de « procédurale ».
s’active dès que nous ressentons un plaisir, Les théories modernes des neurosciences
qu’il s’agisse d’un carré de chocolat, d’un stipulent que toutes ces formes de mémoire
rapport sexuel ou d’une dose de drogue. reposent sur des modifications de l’effi-
Lorsque les chercheurs envoient des cacité de la transmission d’information
impulsions lumineuses dans le cerveau effectuée grâce aux connexions entre les
des souris, de façon à stimuler cette partie neurones que l’on nomme « synapses »
de leur cerveau quand elles se rendent (ce terme d’origine grecque fut inventé en
dans une région particulière d’un laby- 1897 par Sir Charles Scott Sherrington et
rinthe, ils trompent les souris qui, croyant signifie « mécanisme de contact »). Selon
être récompensées, apprennent très vite à ces mêmes théories, la mémoire se forme
revenir et à séjourner dans la zone où elles au sein de réseaux de neurones qui, après
reçoivent cette gratification virtuelle. Une avoir été activés de manière intense ou
telle expérience conforte les partisans d’une répétée, gardent une trace de cette activa-
vie spirituelle intense (qui peut reposer sur tion en renforçant leurs contacts. Ce renfor-
la méditation et les expériences de pleine cement des synapses permet ultérieurement
conscience) qui ne cessent de clamer haut à l’information électrique de circuler plus
et fort que la vie virtuelle (ou spirituelle) aisément au sein des mêmes neurones, favo-
peut-être aussi belle que la vie réelle. risant le rappel du souvenir.

48 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Vers le contrôle des souvenirs

Le mécanisme cellulaire de renforcement 5. Inscrire un souvenir ou bien l’effacer. Pour inscrire un souvenir
des synapses a été découvert par le neuro- dans le cerveau, les chercheurs éclairent les neurones avec des impulsions
biologiste Eric Kandel, prix Nobel de méde- lumineuses à haute fréquence qui stimulent une molécule photosensible, la
cine en 2000, et porte le nom de potentia- channelrhodopsine. Les neurones réagissent par des signaux électriques à
tion à long terme. Ce qui est une façon de haute fréquence (a), ce qui consolide les synapses et ancre le souvenir. Pour
dire que les contacts entre neurones engagés effacer le souvenir, des impulsions lumineuses à basse fréquence stimulent
dans un souvenir sont « potentiés » (rendus une autre protéine, la halorhodopsine (b), provoquant des décharges
plus puissants) durablement lorsqu’une électriques espacées qui fragilisent les synapses et effacent le souvenir.
trace mnésique est formée dans le cerveau. À
a
l’inverse, lorsque des souvenirs sont oubliés, Création du souvenir
un mécanisme inverse, la dépression à long
Stimulation
terme interviendrait – un phénomène indis- haute fréquence
pensable pour pouvoir continuer d’ap-
prendre tout au long de la vie.
Or, si ce concept a été fécond en permet-
tant la découverte de multiples mécanismes
moléculaires et cellulaires de l’apprentissage Channelrhodopsine
et de la mémoire, sa démonstration expéri- Fréquence normale
mentale n’a été délivrée que très récemment.
Et là encore, grâce aux techniques de l’opto-
génétique… L’équipe de Roberto Malinow,
professeur de neuroscience à l’Université de
Californie à San Diego, a ainsi envoyé des
stimulations lumineuses dans une partie du
cerveau de souris, l’amygdale, pendant que b Effacement du souvenir
les rongeurs recevaient des chocs électriques
modérés aux pattes. Peu à peu, les souris Stimulation
basse fréquence
ont associé les stimulations lumineuses de
l’amygdale avec la douleur ressentie. Les
conséquences de cet apprentissage au plan
comportemental sont notables, puisque les
rongeurs ont des réactions de peur violente
lorsque leur cerveau est illuminé par des Halorhodopsine
impulsions rapides de lumière produisant Fréquence normale
une potentiation à long terme, et ce, même si
l’animal ne reçoit aucun choc électrique (voir
© Raphael Queruel

la figure ci-contre). En revanche, si les photos-


timulations sont délivrées à un rythme
plus lent, ce qui produit au contraire une
dépression à long terme dans les synapses de
l’amygdale, le souvenir du choc électrique
s’évanouit et les animaux restent paisibles.
Un peu plus tard, lorsque le cerveau des associative dans le cerveau. Elle montre
rongeurs se trouve de nouveau illuminé par aussi que la trace biologique de la mémoire
des fréquences rapides de stimulation, les (l’engramme) n’est pas immuable mais
souvenirs préalablement oubliés resurgissent relève plutôt d’un processus dynamique qui
et les animaux montrent alors un comporte- permet d’encoder de l’information dans
ment craintif même si les chocs électriques nos circuits nerveux, de stocker cette même
n’étaient plus délivrés ! information puis de restituer, ou non, ulté-
Cette découverte démontre que le simple rieurement nos souvenirs. Au travers de
fait d’enclencher un mécanisme cellulaire cette découverte neurobiologique se dessine
de potentiation ou de dépression à long ici la preuve expérimentale qui manquait
terme dans les neurones suffit pour respec- pour interpréter les succès acquis par la
tivement effacer ou réactiver une mémoire psychothérapie cognitivo-comportementale,

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 49


Dossier

laquelle propose de modifier les comporte- cognitives. On imagine sans peine cette
ments et les pensées en utilisant la plasticité technique utilisée un jour pour inhiber l’an-
du cerveau. xiété ou la peur des soldats partants au front,
ou pour maintenir éveillés des automobi-
L’horizon transhumaniste listes au volant de leurs véhicules.
Depuis peu, la question des limites de
Sommes-nous aujourd’hui en mesure l’application des techno-sciences à l’hu-
d’améliorer la condition humaine par un main se pose de façon urgente et répétitive.
contrôle de son activité mentale ? La ques- Rappelons que c’est grâce à l’avènement des
tion est pertinente, car ce qui fait l’humain technologies convergentes représentées par
Le film de Luc
n’est ni dans son sang, ni dans ses muscles, les nanotechnologies, les biotechnologies,
Besson Lucy met
mais surtout dans son cerveau. Dès lors les technologies de l’information et celles des
en scène une femme
(Scarlett Johansson) qu’on intervient sur son fonctionnement, les sciences cognitives (NBIC), que les progrès
qui libère le potentiel questions fondamentales liées à l’humanité en médecine sont en passe de connaître un
inexploité de son ressurgissent et nous devons plutôt poser la élan nouveau. Bien sûr, notre combat contre
cerveau. Elle rejoint question des conséquences futures qu’en- la mort, la maladie, la douleur, ou la vieillesse
le fantasme traînerait l’application de ce savoir récent à n’est pas exclusivement moderne. Il remonte
(ou projet ?) l’être humain. peu ou prou à 250 ans et s’est traduit par
transhumaniste La question cruciale est de savoir si nous une augmentation constante de l’espérance
d’améliorer l’homme désirons nous limiter à réparer le cerveau de vie qui, en 1750, n’était que de 25 ans
par la science. ou si nous acceptons de l’augmenter. Par (d’après les estimations de l’INED), pour
atteindre aujourd’hui 80 ans. Ce combat
Photos : Jessica Forde © EUROPACORP - TF1 FILMS PRODUCTION - GRIVE PRODUCTIONS

pour la vie s’est nourri progressivement de


l’hygiénisme, des progrès de la médecine
et de l’invention constante de nouvelles
molécules appartenant à la pharmacopée,
mais il semble être passé à la vitesse supé-
rieure grâce à l’usage d’outils transgressifs
que les NBIC produisent, tels les implants
cochléaires, rétines artificielles ou électrodes
implantées dans le cerveau pour traiter des
parkinsoniens ou des personnes souffrant
de troubles psychiatriques. Ces « technolo-
gies de la convergence » qui se généralisent
nous font rentrer de plain-pied dans l’ère du
transhumanisme, c’est-à-dire une époque où
l’humain modifié par la technologie pourrait
échapper aux diktats des lois de la Nature.

La mémoire augmentée
À titre d’exemple récent, on citera l’appel
exemple, si l’on parvient un jour à utiliser d’offre lancé l’automne dernier aux États-
de la lumière infrarouge, qui pénètre beau- Unis par l’Agence de projets de recherche
coup plus en profondeur dans le cerveau, avancée en défense (DARPA), auprès des
nous pourrions rêver d’applications théra- neuroscientifiques pour les inciter à déve-
peutiques exemptes d’effets secondaires en lopper un dispositif implantable qui pourrait
neurologie ou en psychiatrie. Ces « lumino- pallier les pertes de mémoire des vétérans
thérapies » seraient bien plus efficaces que atteints de lésions traumatiques cérébrales.
l’électrostimulation ou les agents pharmaco- Deux laboratoires particulièrement perfor-
logiques actuels. Mais serons-nous capables mants dans le domaine des recherches sur
de nous limiter à la réparation du cerveau ? l’épilepsie ont décidé de relever ce nouveau
Il est possible d’envisager de détourner ces défi. Rappelons que des patients atteints
méthodes pour augmenter nos capacités d’épilepsie résistante à tout traitement médi-

50 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Vers le contrôle des souvenirs

camenteux ne peuvent être soignés Les prouesses réalisées dans


autrement que par voie chirurgicale.
Pour préparer l’ablation des zones le transfert d’informations de
du cerveau où les crises d’épilepsie cerveau à cerveau sont-elles
prennent naissance, les neurochi-
rurgiens recouvrent préalablement
les garantes d’un monde meilleur ?
le cerveau de centaines d’électrodes
puis enregistrent l’activité électrique
cérébrale durant des semaines afin de définir garantes d’un monde meilleur ? Je fais réfé-
précisément le foyer épileptique. Cette opéra- rence ici aux expériences menées en 2013 par
tion permet dans le même temps aux cher- des chercheurs de Durham et de l’Institut des
cheurs de dresser une carte précise du lieu neurosciences Edmond et Lily Safra au Brésil,
de stockage de la mémoire et de la restitu- qui sont parvenus à connecter les cerveaux
tion des souvenirs. En cherchant à définir des de deux rats distants de plus de 6 000 km,
« biomarqueurs » électriques de formation et au moyen d’un peigne de micro-électrodes
de récupération des souvenirs, tant normaux implantées dans leur cerveau. L’un des rats est
que détériorés, chez les patients épileptiques, un « apprenant » qui travaille dans une cage
le neuroscientifique Michael Kahana, direc- pour apprendre comment obtenir une ration
teur d’une équipe de recherche à l’Univer- d’eau. L’autre rongeur, dit « receveur », reçoit
sité de Pennsylvanie, a détecté les signatures cette même consigne traduite par l’activité
électriques associées au codage approprié mentale de l’apprenant qui lui est délivrée
d’un souvenir ou au stockage d’un nouveau sous la forme d’impulsions électriques dans
souvenir. Il vient de construire des algo- son cerveau. Le receveur trouve le moyen
rithmes capables de détecter la formation de d’obtenir de l’eau de la même manière, sans
souvenirs ou leur détérioration – le tout afin effort d’apprentissage. Grâce à ce dispo-
de réparer un jour ces défaillances. De telles sitif électronique placé à l’interface des deux
recherches demeurent dans le cadre d’un cerveaux, ces derniers sont non seulement
cerveau réparé mais non augmenté. capables de communiquer entre eux mais
L’autre laboratoire capable de relever le ils peuvent aussi coopérer. Ces faits specta-
défi lancé par la DARPA est conduit par le culaires montrent que nous ne sommes plus
neurologue Itzhak Fried à l’Université de loin des dispositifs permettant de véritable-
Californie à Los Angeles. Chez ses patients ment « lire » les pensées d’autres individus ou
épileptiques, il montre qu’une stimulation d’en prendre le contrôle comme illustré dans
d’une région cérébrale, le cortex entorhinal, le film Avatar. Bibliographie
améliore les performances de patients parti- Malheureusement, le perfectionnement
cipant à un jeu électronique qui exige d’ap- des techniques de communication neuro- K. Tae-il et al.,
Injectable, cellular-
prendre rapidement, puis de se rappeler nale ne semble pas aller de pair avec nos scale optoelectronics
à quel endroit déposer des passagers d’un capacités de communication humaine. with applications for
taxi dans une ville virtuelle. Opérant sur des Alors que l’humanité n’a jamais été autant wireless optogene-
sujets sains, l’équipe d’Itzhak Fried montre connectée et informée à l’échelle de la tics engineering a
memory with LTD and
que la frontière entre le cerveau réparé et le planète, nous semblons bien incapables LTP, Sadegh Nabavi,
cerveau augmenté peut être franchie. de communiquer au sens noble, c’est-à- in Nature, vol. 511,
Le monde de la recherche sur la mémoire dire de nous faire comprendre du voisin, pp. 348-352, 2014.
est donc en pleine effervescence. Qui sait de l’autre, de celui qui habite un autre X. Liu et al.,
de quoi demain sera fait ? Les tenants du pays ou croit en d’autres dieux ou d’autres Optogenetic stimula-
tion of a hippocampal
transhumanisme voient dans ces avancées pratiques. Les techniques de modula-
engram activates
l’opportunité unique de rêver à un homme tion neuronale peuvent-elles pallier une fear memory recall,
débarrassé de ses défauts. Mais encore telle carence ? Il serait présomptueux de in Nature, vol. 484,
faudrait-il savoir ce qu’on appelle défaut et l’avancer. Mais elles nous apprennent que pp. 381-385, 2012.
qualité. Le progrès doit-il être cherché du notre cerveau est un bien inestimable où B. Zemelman,
côté de soldats du futur ou des progrès de la résident nos pensées, désirs, souvenirs et Selective photostimu-
lation of genetically
diplomatie en temps de crise ? De même, les rancœurs. C’est en soi un changement de charged neurons, in
prouesses réalisées dans le transfert d’infor- regard qui peut – qui sait ? – nous faire Neuron, vol. 33(1),
mation de cerveau à cerveau sont-elles les réfléchir dans le bon sens. n pp. 15-22, 2002.

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Dossier

Anatomie de l’amnésie
Ne plus rien mémoriser : voilà ce qui arrive quand
certaines parties du cerveau sont endommagées. On
a pris alors ces régions pour des zones de la mémoire.
Mais l’idée de carte de l’esprit est fallacieuse.

U
Felipe de Brigard n atlas de l’esprit constitue une de se rappeler ceux de son enfance. D’autres
élégante façon de concevoir fonctions cognitives, telles que la mémoire de
est maître le cerveau. On y donne aux travail, le langage, la perception et le raison-
de conférences continents de neurones des nement, restèrent également intactes. À
au Département
surnoms tels que « émotion » force d’entraînement, il parvint à acquérir
de philosophie
du Centre ou « perception ». Des pays y sont connus quelques nouvelles compétences, mais sans
de neurosciences sous le nom de « vision » et « audition ». jamais prendre conscience de ces apprentis-
cognitives Ces étiquettes ont leurs raisons d’être. Des sages. Les psychologues et les neuroscienti-
et à l’Institut Duke cas de patients présentant des lésions céré- fiques en conclurent que l’hippocampe était
des sciences brales particulières ont permis aux neuros- entièrement dédié à l’acquisition de souvenirs
du cerveau, cientifiques d’identifier des régions qui à long terme conscients.
à l’Université Duke. semblent essentielles à certains processus Cette conception prit valeur de dogme.
psychologiques particuliers. Et un des cas les Elle est d’ailleurs exposée, sans jamais être
plus célèbres est celui de Henry Molaison, remise en question, dans presque tous les
mieux connu par ses initiales, H. M. livres de cours de neurosciences depuis
H. M. souffrait d’épilepsie sévère. En 1953, 50 ans. Et pourtant, un corpus croissant
pour le soulager de ses crises, des neurochi- de données remet en question l’idée que
rurgiens testèrent une nouvelle technique : l’hippocampe soit le siège de la mémoire.
l’ablation chirurgicale de son hippocampe, Aujourd’hui, cette région cérébrale apparaît
une petite structure en forme de C localisée comme essentielle à une foule de compé-
au milieu du cerveau, ainsi que quelques tences liées à l’expérience humaine. Ce qui
régions adjacentes. Ils ne se doutaient pas que nous amène à une question inévitable : que
cette procédure détruirait la capacité de H. M. fait exactement l’hippocampe ?
à former de nouveaux souvenirs.
De ce jour, H. M. ne mémorisa plus aucun Le cheval de mer cérébral
fait nouveau. Heureusement, il restait capable
Lorsque le neuroanatomiste vénitien
Giulio Cesare Aranzi décrivit initialement ces
sept centimètres de tissu cérébral en 1564, il
compara leur structure à un cheval de mer
En Bref (de hippo, « cheval », et kampus, « monstre
• Une région cérébrale appelée « hippocampe » a longtemps été marin »). L’hippocampe est niché au cœur du
considérée comme un centre d’acquisition de souvenirs conscients cerveau, à l’intérieur du système limbique –
et durables. ensemble de régions notamment impliquées
• Cependant, des recherches récentes suggèrent que cette zone dans la régulation des émotions. Avant l’opé-
joue aussi un rôle dans l’imagination, le langage, la vision et de ration de H. M., la fonction de l’hippocampe
nombreuses autres capacités mentales. humain était en grande partie inconnue. En
• C’est peut-être faire fausse route que de vouloir attribuer aux effet, jusqu’aux années 1930, il était considéré
différentes régions cérébrales des termes psychologiques tels que comme le substrat de l’odorat et éventuelle-
la mémoire ou la perception. ment de notre sens de l’orientation.

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© Cerveau & Psycho

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Dossier

comprend les plaisanteries, y compris celles


qui reposent sur une ambigüité linguis-
tique. » Sa capacité à retenir l’information
pendant de courtes durées – sa mémoire
de travail – était préservée, tout comme ses
capacités intellectuelles. L’ensemble de ces
observations laissait croire fortement que
L’hippocampe, la fonction de l’hippocampe était d’encoder

© Cliparea - Custom Media/ Shutterstock.com


visualisé ici en rouge, l’information déclarative.
est une structure clé En réalité, ce n’était pas aussi simple.
dans la formation des Même si H. M. pouvait mémoriser des procé-
souvenirs. Il rem- dures gestuelles, il lui fallait pour cela trois
plit également une ou quatre fois plus de temps qu’à des sujets
multitude d’autres sains. De plus, il semble qu’il ait joui de moins
fonctions.
de flexibilité dans l’acquisition de nouvelles
compétences. C’est ce qu’a suggéré en 2010
une étude des neuropsychologues Shumita
Roy et Norman Park, de l’Université York à
Toronto. Ceux-ci ont présenté plusieurs outils
Les observations de l’amnésie de H. M. non familiers à sept personnes dont l’une
suggérèrent que l’hippocampe et les régions avait une lésion de l’hippocampe. Comme
voisines – ce qu’on appelle le complexe prévu, avec de l’entraînement, les sept parti-
hippocampique – étaient nécessaires pour cipants accomplirent des progrès dans l’uti-
« encoder » (inscrire) les souvenirs exigeant lisation de ces nouveaux outils. Et pourtant,
un traitement conscient et volontaire. C’est testés quelques jours plus tard, seul un sujet
ce qu’on appelle la « mémoire déclarative ». (sain) restait capable de se servir des outils.
En revanche, la mémoire non déclarative de Le patient cérébrolésé ne se souvenait même
H. M. semblait avoir été épargnée : dans un plus de la manière de les tenir, encore moins
test, il démontra qu’avec suffisamment de de leur usage. L’acquisition d’une nouvelle
pratique il était encore capable d’apprendre habileté ne consiste pas simplement à répéter
à dessiner des formes d’étoiles complexes et quelque chose jusqu’à ce que cela devienne
peu habituelles. Il avait même été capable de automatique. Il faut aussi être capable de se
conserver ce savoir-faire pendant un an, en rappeler d’autres informations à son sujet.
dépit du fait qu’il ne se souvint jamais – sur un La liste des fonctions remplies par l’hip-
mode déclaratif – d’avoir pratiqué cet exercice. pocampe ne cesse de s’allonger. En 2013, la
psychologue de l’Université
Columbia et ses collègues
Mémoire consciente ou inconsciente, capacités ont montré que des patients
atteints de lésions à l’hippo-
de visualisation, imagination, langage : campe sont incapables d’ap-
l’hippocampe remplit décidément bien prendre en tenant compte
de retours d’informations
plus de fonctions qu’on ne le croyait. retardés d’à peine six secondes.
Il leur faut un retour immé-
diat. La capacité d’apprentis-
H. M. obtenait aussi les mêmes scores que sage avec délai est donc dépendante de l’hip-
des sujets sains dans bon nombre de tâches pocampe, ce qu’on n’avait pas initialement
visuelles et cognitives. Dans un compte- compris chez H. M.
rendu complet publié 14 ans après son L’hippocampe semble même nous aider
opération, la neuropsychologue de H. M., à voir. À l’Université de Toronto, la neuros-
Brenda Milner et ses collègues attestèrent cientifique Morgan Barense a comparé
que sa compréhension linguistique restait l’acuité visuelle de personnes ayant ou non
indemne : « Il peut répéter et transformer une lésion de l’hippocampe. Elle a observé
des phrases à la syntaxe complexe, et il que, lorsqu’une scène visuelle est composée

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Anatomie de l’amnésie

« Pour ce qui est de voir, je ne peux pas réellement,


sauf le ciel. Je peux entendre le bruit des mouettes
et de la mer… hum… je peux sentir les grains de sable
entre mes doigts… » Un patient à l’hippocampe lésé

d’objets qui se superposent et se masquent identifiait moins d’éléments erronés et dési-


les uns les autres, la performance des patients gnait plus souvent à tort des éléments corrects.
était bien inférieure à celle des sujets sains. La faculté d’imagination est égale-
ment altérée en cas de lésion de l’hip-
Un centre multifonction pocampe. En 2007, le neuroscientifique
Demis Hassabis de l’University College de
En 2009, les psychologues Donald G. Londres et ses collègues ont demandé à
MacKay de l’Université de Californie à Los cinq patients ayant une lésion hippocam-
Angeles et Lori E. James de l’Université du pique et à 10 sujets sains de s’imaginer dans
Colorado ont présenté à H. M. et à plusieurs un lieu donné. À une consigne telle que :
sujets sains des images de scènes insolites – « Imaginez que vous êtes allongés sur une
oiseau volant dans un bocal à poissons rouges plage de sable blanc dans une magnifique
ou porte dont les gonds se trouvent du même baie tropicale », les patients répondaient
côté que la poignée – en leur demandant typiquement :
d’identifier les éléments erronés de l’image. « Pour ce qui est de voir, je ne peux pas
La performance de H. M. fut nettement réellement, à part le ciel. Je peux entendre le
inférieure à celle des autres participants : il bruit des mouettes et celui de la mer... hum...

Localiser les fonctions mentales ?


Tel était l’espoir de la neuroanatomie du
XIXe siècle. Espoir déçu, mais les concepts
récents des neurosciences ont eu la même
tendance à assigner des concepts psycholo-
giques, tels que la mémoire ou la perception,
à des régions cérébrales circonscrites...

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Dossier

je peux entendre la sirène d’un bateau [rire]... en vue de l’utiliser. Cette capacité, d’après les
hum... c’est à peu près tout. » recherches récentes, mobiliserait elle aussi
À la question : « Voyez-vous cela avec votre l’hippocampe. Ce fait était passé inaperçu
vision mentale ? », le patient répond : « Non, chez H. M., qui semblait capable de suivre
tout ce que je vois, c’est du bleu. » des séquences d’instructions simples, mais
Un sujet sain, de son côté, fournissait une conserver quelques secondes à l’esprit des
longue réponse commençant ainsi : objets non familiers ou retenir brièvement

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S’imaginer sur une plage en train de
bronzer ou se représenter des êtres
fantastiques est très difficile pour les personnes
souffrant de lésions à l’hippocampe.© BMPriductions / Shutterstock.com

« Il fait vraiment une scène complexe semble constituer un


très chaud, et le soleil me brûle. Le sable sous défi pour les personnes atteintes de lésions
mon corps est d’une chaleur presque insou- à l’hippocampe. H. M., lui, n’avait à mani-
tenable. Je peux entendre le son de petites puler que des items bien connus et des
vaguelettes qui viennent lécher le sable. La informations familières.
mer est d’une fabuleuse couleur turquoise. Alors, que fait l’hippocampe ? Étant
Derrière moi, il y a une rangée de palmiers, donnée la diversité des activités cognitives
que j’entends bruisser dans la brise légère. » pour lesquelles il semble essentiel, identifier
Et pourtant, tous les aspects de l’ima- un cadre conceptuel correct reste une ques-
Bibliographie gination ne sont pas affectés de la même tion fascinante – que H. M a aidé à formuler.
manière, comme l’ont découvert Elizabeth Peut-être la vraie leçon qu’il nous délivre
J. McGaugh et al., Race de l’Université de Boston et ses collè- est-elle à l’opposé de ce qui a longtemps été
Remembrance of all
things past, in Scientific gues en 2011. Ces chercheurs ont comparé la enseigné : que nous devrions être prudents
American, FEB. 2014. manière dont des patients ayant des lésions lorsque nous assimilons des termes mentaux
C. Koch, Searching hippocampiques et des sujets sains se repré- – comme la mémoire – à des structures
for the Memory, 2012. sentaient des événements hypothétiques neuronales spécifiques, telles que l’hippo-
D. Shohamy et de leur propre vie en observant des photos campe. Les neuroscientifiques acceptent
al., Mechanisms for d’autres personnes, par exemple une famille largement l’idée que la plupart des processus
widespread hippo- en train de pique-niquer. Les patients eurent mentaux impliquent des régions cérébrales
campal involvement in
cognition, in J. of Exp. du mal à imaginer des événements où ils multiples. Les grands projets scientifiques
Psy. : Gen., VOL. 142(4), pourraient eux-mêmes avoir été impliqués, comme l’initiative BRAIN aux États-Unis ou
pp. 1159-1170, 2013. mais n’avaient aucune difficulté à composer le Human Brain Project en Europe devraient
E. Maguire et al., une histoire autour des étrangers en train de réfléchir avant de fonder leur démarche sur
The hippocampus : a piquer-niquer... la possibilité d’un atlas de l’esprit. Grands
manifesto for change,
in J. of Exp. Psy. :
Disons enfin un mot de la mémoire empires et petites principautés ont peu de
Gen., vol. 142(4), de travail, ou faculté de garder à l’esprit choses en commun avec le fonctionnement
pp. 1180-1189, 2013. pendant quelques secondes une information du cerveau. n

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Dossier

Il est temps d’enseigner


la mémoire à l’école
Pour la deuxième fois en quinze ans, le prix Nobel
a récompensé des recherches sur la mémoire.
Les connaissances s’accumulent à un rythme tel
qu’il faut à présent inscrire la mémoire au
programme de l’enseignement secondaire.

J
amais nous n’avons disposé générations comme la biologie l’était aux Alain Lieury
d’autant de connaissances sur anciennes. Ce jour est-il très éloigné ?
notre mémoire. Aujourd’hui, des Non, et nous pensons qu’il est en réalité est professeur
questions philosophiques (Mé- tout proche. Il suffit pour nous en convaincre émérite de psy-
chologie cognitive
moire et imagination sont-elles de regarder autour de nous : le prix Nobel à l’Université de
liées ? La nostalgie est-elle une maladie ? de médecine 2014 vient d’être attribué aux Rennes II.
La connaissance suppose-t-elle l’oubli ?) neurobiologistes John O’Keefe, May-Britt et
sont abordées par les neurosciences. Nous Edvard Moser. Le thème de leur recherche Philipp Schnepel
commençons à savoir ce qu’est un sou- est la mémoire, qui représente pour les est chercheur au
venir, comment il se forme, comment neurosciences et la société un défi sans précé- Département
il est stocké puis récupéré, ainsi que les dent, aux conséquences profondes. John de biologie cellulaire
multiples distorsions qu’il subit à travers O’Keefe est connu depuis plus de trente ans et moléculaire
nos filtres émotionnels ou perceptifs. Les pour ses travaux sur l’hippocampe. Avec le de l’Université de
sciences du cerveau pointent du doigt les psychologue américain Lynn Nadel, il avait Californie à Berkeley.
défaillances de notre appareil mnésique et publié en 1978 un livre au fort retentisse-
nous proposent des voies pour entretenir ment, The Hippocampus As a Cognitive Map,
cette capacité si importante pour notre vie (L’hippocampe vu comme une carte mentale)
personnelle et sociale. Dans la Silicon Val- proposant la première théorie du fonction-
ley sont aujourd’hui développées des pro- nement de l’hippocampe. Les recherches
thèses de mémoire. de O’Keefe ont révélé que cette petite struc-
ture cérébrale (voir encadré page 59) servait
Un enjeu mondial de carte mentale, un terme inventé par
Edward Chace Tolman, pionnier des études
Toutes ces connaissances, qui font sur l’apprentissage. Tolman a montré que
aujourd’hui figure d’innovation de pointe et rats et souris utilisaient des repères spatiaux
qui sont relayées par des magazines spécia- pour apprendre un
lisés, seront un jour enseignées à l’école parcours dans un La science de la mémoire
aux plus jeunes afin qu’ils acquièrent une labyrinthe, alors que
compréhension naturelle et familière de les tenants du beha- sera enseignée aux jeunes
cet « enjeu de solidarité mondiale », pour v iorisme comme générations, comme
reprendre les termes du neuropsycho- Watson, Skinner ou
logue Francis Eustache. Un jour, la science Hull voyaient dans
la biologie l’était aux
de la mémoire sera enseignée aux jeunes l’apprentissage un anciennes.

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Dossier

simple assemblage de réponses motrices


(tourner à gauche, puis à droite…). À l’occa-
Comprendre la « mécanique » de
sion de ce prix Nobel, les travaux pionniers
la mémoire sera aussi important pour
de Tolman ont été honorés par un sympo-
les jeunes que de connnaître les planètes du
système solaire. sium au Département de psychologie de
Berkeley, avec la présence notamment de
Lynn Nadel et Edvard Moser.
Le prix Nobel a donc été attribué à John
O’Keefe pour l’ensemble de ses travaux
sur l’hippocampe, mais il a été associé au
couple May-Britt et Edvard Moser qui a
révélé l’association du cortex entorhinal
(une région située au-dessus du bulbe
olfactif qui sert à sentir) pour créer un
véritable GPS permettant à l’animal de se
positionner dans l’espace. Mais attention,
le fonctionnement de l’hippocampe chez
l’animal n’est pas entièrement transposable
à l’homme. Chez ce dernier s’ajoute – entre
autres – la mémoire verbale. Les recherches
chez l’homme font ainsi apparaître une
certaine spécialisation des hippocampes :
en liaison avec d’autres zones du cortex,
l’hippocampe droit paraît spécialisé dans la
mémoire spatiale, topographique alors que
le traitement des informations verbales est
pris en charge par les deux hippocampes,
en collaboration avec des zones du cortex
(notamment temporal).
Bref, si l’hippocampe revêt un rôle crucial,
il ne représente pas en lui-même toutes les
bibliothèques du cerveau ; ainsi, rappelons
que l’hippocampe contient 40 millions de
neurones tandis que le cortex en contient
16 milliards. L’hippocampe pourrait être
l’analogue du fichier de la bibliothèque
en ne contenant pas lui-même les livres
(mots, images, souvenirs), mais seulement
les adresses pour localiser les livres dans les
rayons de la bibliothèque.

Chimie des souvenirs


Ce prix Nobel vient après celui décerné
en 2000 au neurobiologiste Eric Kandel
pour ses travaux sur la mémoire, notam-
ment l’élucidation du fonctionnement
© Lightspring / Shutterstock.com

des neurones d’une petite limace de mer


nommée « aplysie ». Kandel avait également
découvert, avec son équipe, une hormone de
croissance de la mémoire du nom cabalis-
tique de RbAP48, qui devient plus poétique
si on imagine le moyen mnémotechnique
« un Rubis dans l’APpartement 48 ».

58 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Il est temps d’enseigner la mémoire à l’école

Une zone cérébrale récompensée par le Prix Nobel

Lniveau
’hippocampe est une structure de deux centimètres et
demi de longueur située des deux côtés du cerveau au
des tempes. Cette petite structure doit son nom à
souvenir des trajets accomplis. Des lésions de l’hippo-
campe (observées notamment dans des cas d’alcoolisme
chronique) peuvent provoquer des amnésies dites
Giulio Cesare Aranzi, anatomiste de Bologne « antérogrades », incapacité d’enregistrer de nouveaux
qui lui trouva en 1564 une ressemblance souvenirs. Le neurologue russe Sergueï Korsakoff fut ainsi
avec le petit poisson à la forme de cheval. le premier, à la fin du XIXe siècle, à découvrir ce syndrome
Il ne contient qu’environ 40 millions de qui porte aujourd’hui son nom.
neurones... C’est presque autant que
la population de l’Espagne (46 millions
d’habitants), mais tout de même minus-
cule, relativement aux 86 milliards Hippocampe
de neurones du cerveau d’après les
dernières estimations (dont 69 pour le
cervelet). Il faut donc impérativement
préserver notre hippocampe, dont
on sait aujourd’hui qu’il est indis-
pensable à la mémoire, servant en

© Raphael Queruel
quelque sorte d’enregistreur et de
GPS mental, nous permettant à tout
instant de nous repérer et de garder le

Francis Eustache, directeur de recherches introduire la psychologie dans l’enseigne-


à l’INSERM de Caen, a donc raison lorsqu’il ment de terminale. Notre nouvelle propo-
déclare la mémoire enjeu mondial de santé. sition d’inscrire la mémoire parmi les
C’est aussi un enjeu mondial de connais- éléments du programme à partir de la classe
sance de l’homme, et il restera à articuler de troisième est vue favorablement, mais il
les mémoires collectives qui font les civi- faudra attendre une deuxième audition au
lisations avec les mémoires individuelles cours du mois de janvier 2015 pour savoir
ancrées dans le cerveau des personnes. Le quelles seront les modalités et le calendrier
Comité Nobel ne s’y est pas trompé. À nous de cette insertion. Avec la psychologue
de suivre le mouvement. Quand le fonc- Agnès Florin, nous voici chargés de réfléchir
tionnement de la respiration des cellules à une ébauche de programme en ce sens.
a été bien compris, il a été inscrit dans les Il s’agirait d’un retour en grâce de la Bibliographie
programmes des sciences du vivant à l’école, psychologie dans les programmes d’ensei-
car il est à la base de la vie et que l’instruc- gnement (elle y figurait jusqu’en 2003), S. Herculano-
Houzel, The human
tion des jeunes esprits ne peut que profiter cette fois adossée aux progrès fabuleux des brain in numbers: a
d’un tel savoir. Maintenant que les ressorts neurosciences, aujourd’hui couronnées linearly scaled-up pri-
du souvenir deviennent objet de science internationalement. Nous formons des mate brain, in Frontiers
et non plus seulement de philosophie, les vœux pour que le Conseil supérieur des in Human Neuros-
cience, vol. 3(31),
enseigner à nos enfants deviendra aussi légi- programmes mesure l’enjeu majeur de la pp. 1-11, 2009.
time que de leur parler de la photosynthèse. réintroduction d’un enseignement minimal
A. Lieury, La Psycho-
de psychologie – avec des thèmes incontour- logie scientifique doit
La mémoire au lycée nables comme la mémoire – pour les futurs être enseignée en Ter-
médecins, ingénieurs, journalistes, hommes minale, Point de Vue,
Dans cet esprit, nous avons été audi- politiques que constituent chaque année in Cerveau & Psycho
n°48, 2011.
tionnés récemment par le Conseil supérieur les 600 000 bacheliers français. Et bien sûr
F. Eustache (sous la
des programmes de l’enseignement secon- aussi pour les 800 000 personnes qui voient direction de), Mémoire
daire, un an après avoir reçu le soutien du leur mémoire fragilisée chaque année par la et oubli, Le Pommier,
ministre de l’époque, Vincent Peillon, pour maladie d’Alzheimer. n 2014.

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 59


Neurosciences

Pourquoi la musique
nous fait vibrer
Personne – ou presque – n’est insensible au pouvoir
de la musique. Nous passons en moyenne plus d’une
heure par jour à en écouter. Car notre cerveau
établit un pont entre son et émotion.

S
elon un sondage de la SACEM
Hervé Platel Un bonheur
réalisé en 2010, écouter de la
est professeur de irradiant.
musique est l’activité culturelle
neuropsychologie Ray Charles incarnait
préférée de 73 pour cent des jeunes.
à l’unité INSERM l’émotion musicale,
U1077 à l’Université
Pour 47 pour cent des Français, il
qui transfigurait
de Caen. s’agit même de l’activité culturelle dont ils son attitude et ses
ne pourraient absolument pas se passer. mimiques.
Sébastien Bohler Au j o u rd ’ hu i , l a mu s i qu e e s t
est journaliste à « consommée » partout dans nos sociétés
Cerveau & Psycho. et le temps moyen d’écoute par jour des
Français est de 1 h 10. Mieux : au-delà de
nos frontières, les études anthropologiques
révèlent que toutes les cultures humaines
pratiquent et écoutent de la musique. Alors,
la musique est-elle universelle ?

Le cerveau musical
C’est ici que les pistes se brouillent. Car
l’universalité suppose l’existence de points
communs. Or, si pour nous Occidentaux,
le terme « musique » semble bien défini,
au Tibet le terme « n’ga-ro » désigne toute
émission sonore, qu’elle soit « musicale »
ou non, et aucun mot n’existe pour décrire
le champ que nous associons à la musique.
Dans de nombreuses langues africaines, s’il
existe bien des mots pour dire « chant »,
désigner certaines catégories de chants et
les répertorier, le terme « musique » n’existe
pas, ni le terme générique pour « mélodie »
ou « rythme ». Le mot « musique » n’a pas

60 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


d’équivalent non plus en arabe yéménite
de même qu’en arabe classique, du moins
pas avant le XXe siècle. L’ethnomusicologie
En Bref
nous montre l’impossibilité d’une définition • Tout le monde aime écouter de la musique sauf... certaines personnes
universellement satisfaisante de la musique. chez qui l’émotion et la perception des sons semblent dissociées.
• Notre cerveau traite la musique au moyen de « modules »
De l’émotion ! perceptifs et émotionnels. Le plaisir musical résulte de la mise
en relation de ces modules.
Et pourtant, nous aimons tous la musique. • Les expériences musicales de l’enfance favorisent cette connexion,
Voilà donc peut-être le dénominateur tout comme l’écoute régulière et l’apprentissage d’un instrument.
commun de toutes les musiques : l’émo- • Le « grand frisson » musical semble quant à lui se construire à
tion. La musique nous apporte de l’émotion partir d’une expertise musicologique et d’un sens esthétique situé
de manière large et consensuelle. De fait, au-delà de l’affect brut.
30 années de recherches ont révélé que les
émotions éprouvées par diverses personnes
face à la musique sont très semblables. Dans
une culture donnée, la plupart des gens
répondent de la même façon à la question :
trouvez-vous cette mélodie gaie ou triste ?
En outre, ils se fondent sur les mêmes indices

© Derick A. Thomas - Dat’s Jazz / Corbis

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 61


Neurosciences

reste moins fiable – car il serait peu appro-


« Sans musique, la vie serait prié pour un Mafa d’associer la musique à des
une erreur. » Friedrich Nietzsche événements tristes de l’existence.

Sons et sentiments
musicaux, à savoir le « mode » et le tempo. Comment l’émotion prend-elle forme
Ils trouvent gaie une musique jouée sur un dans notre cerveau quand nous écoutons
mode majeur (la Petite Musique de nuit de de la musique ? D’une part, notre cerveau
Mozart…) et triste une musique jouée sur perçoit les sons et les analyse, d’autre part il
un mode mineur (Tristesse de Chopin…). leur confère une résonance émotionnelle.
Les musiques rapides (au tempo élevé) sont Deux grandes régions cérébrales sont dévo-
perçues comme gaies et celles au tempo lent lues à chacune de ces actions (voir la figure
comme plus tristes. ci-contre), auxquelles il faut ajouter une troi-
Même constat dans des cultures éloignées. sième composante d’interprétation qui sera
En 2009, le neuroscientifique allemand évoquée ultérieurement.
Thomas Fritz s’est rendu au Cameroun pour Il faut donc supposer une connexion entre
rencontrer les Mafas, peuple des montagnes les modules de perception et d’émotion,
n’ayant jamais entendu de musique occiden- connexion qui pourrait aussi bien se former
tale. Il leur a fait écouter des morceaux pour au contact de la musique qu’être altérée par
piano qui, pour des oreilles européennes, des dommages cérébraux. De fait, c’est ce que
expriment la gaieté, la tristesse ou l’angoisse. l’on constate chez certains cas cliniques. Le
Ensuite, il leur a montré des visages expri- neurologue Bernard Lechevalier et ses colla-
mant ces émotions tout en leur demandant borateurs à Caen ont examiné, en 1984, le cas
d’une patiente qui, à la suite d’une méningite
à pneumocoques ayant causé de vastes lésions
des lobes temporaux, ne pouvait plus iden-
tifier des bruits courants – verre brisé, vent
dans les arbres, moteurs de voitures. Elle ne
comprenait plus le langage parlé, ne recon-
© Thomas Fritz / Max Planck Institut Tübingen

naissait plus les mélodies, n’identifiait plus les


rythmes, ne pouvait préciser si un son était
grave ou aigu, ne savait pas si un morceau
était du tango ou des chants grégoriens. Et
pourtant... elle continuait à écouter la radio
ou ses anciens disques, et à y prendre du
plaisir !
Le phénomène inverse existe aussi. Un
patient percevait les sons sans difficulté,
comprenait le langage parlé et les paroles
des musiques, il savait distinguer les bruits
d’indiquer l’expression correspondant à Des peuples n’ayant courants, mais la musique ne lui procurait
chaque extrait musical... Les Mafas ont alors jamais écouté de plus aucun plaisir et lui était même devenue
désigné, sous ses yeux, le visage triste pour la musique occidentale désagréable. Il éprouvait en outre de la diffi-
musique triste, le visage gai pour la musique (ici, les Mafas du culté à reconnaître les airs familiers et n’arri-
gaie, le visage apeuré pour la musique Cameroun) ressentent vait plus à chanter, à localiser les sons dans
effrayante... pourtant des émotions l’espace ou à suivre leurs déplacements.
Universalité des émotions ? Peut-être, mais similaires aux nôtres Même si de tels cas sont rares, ils montrent
dans certaines limites fixées par la culture. en découvrant des que, si la perception des sons et l’émotion
Car si les Mafas identifient aisément la joie extraits de... piano sont le plus souvent connectées, la courroie
(d’après Fritz, parce que ces musiques ont pour films muets. de transmission entre l’une et l’autre peut se
un tempo rapide et qu’elles s’insèrent surtout distendre ou se rompre. C’est bien le signe que
dans les moments joyeux de la vie sociale), le cerveau doit établir un pont entre ces deux
l’identification de la peur ou de la tristesse fonctions centrales.

62 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Pourquoi la musique nous fait vibrer

Première conséquence : le plaisir musical Cortex cingulaire Cortex cingulaire


ne serait pas « inné ». Récemment, l’équipe antérieur postérieur
du neuroscientifique Robert Zatorre à
Montréal a montré pour la première fois - Résolution des attentes
- Émotions / dopamine
l’existence, chez des personnes sans aucun - Effets de surprise
- Plaisir
trouble neurologique ou psychiatrique, - Jugement esthétique 2 - Mémoire de musiques
d’une absence complète de plaisir musical passées
nommée « anhédonie musicale ». Ces indi-
vidus ne rencontrent aucun problème dans Noyaux gris
leur vie de tous les jours, y compris pour centraux
ressentir du plaisir en mangeant, en gagnant
de l’argent ou en ayant des relations sexuelles. 3
Simplement, ils n’éprouvent aucun plaisir en Cortex préfrontal 1
écoutant de la musique. Même s’ils savent ventromédian - Perception Hippocampe
très bien identifier et nommer les titres de Lobe temporal et analyse
chansons ou de morceaux qu’ils entendent, antérieur des sons
reconnaître si ces morceaux expriment de la - Attentes

© Raphael Queruel
joie, de la nostalgie ou quelque autre émotion Noyau
accumbens Amygdale
(elles ont d’ailleurs une vie émotionnelle
normale), force leur est d’admettre qu’ils Cortex auditif
n’éprouvent pas de plaisir à l’écoute d’ex-
traits de musique. Plus encore : les manifes- Perception et l’orientation des traits faciaux, mais qui
tations classiques de l’émotion au niveau du émotion. Dans le n’éprouvent aucune empathie émotion-
corps (légère sudation, variations du rythme cerveau, le cortex nelle face à ces mimiques…
cardiaque) sont absentes. auditif (1) perçoit et
analyse les sons, en L’éducation au plaisir
L’insensibilité à la musique anticipant leur déve-
loppement. Les noyaux
Contrairement à l’image d’Épinal du
La raison de cette anhédonie musicale gris centraux et l’hip-
plaisir musical comme un fait naturel et
reste mystérieuse. Parmi les hypothèses pocampe (2) suscitent
universel, les recherches en neurosciences
proposées, il semble que la construction du l’émotion et mobilisent
de la musique nous forcent donc à recon-
les souvenirs. Les
plaisir musical soit plus complexe que celui sidérer les liens entre musique, émotion,
zones plus frontales (3)
lié aux besoins basiques, tels le sexe ou la jugement esthétique et plaisir. L’expérience
notent si nos attentes
nourriture, et nécessite un dialogue entre, du fameux frisson musical n’est pas innée,
sont confirmées ou
d’une part les régions du cerveau consa- mais s’est construite durant l’enfance grâce
déjouées, tout en
crées à la perception et à la mémoire (zones au renforcement de situations que nous
prenant conscience de
temporales et frontales) et d’autre part avons pu trouver agréables ou satisfaisantes.
notre état affectif.
les circuits du plaisir (dits Le jeune enfant entendant ses
« de la récompense ») plus premières chansons ou comp-
profondément enfouis dans L’expérience du frisson tines y associe des moments
le cerveau. Les personnes
« anhédoniques musicales »
musical n’est pas innée, mais de bonheur qui contribuent
probablement à renforcer la
n’auraient pas pu mettre en se construit au fil de connexion entre son cerveau
place les bases de ce dialogue l’enfance, au contact affectif et son cerveau perceptif.
entre perception, mémoire Manifestement, certains sujets
et plaisir dans leur cerveau. des premières mélodies. adultes n’éprouvent pas ou
El les aur aient donc une peu d’émotions à l’écoute de
compréhension « intellec- musique, et cela sans anomalie
tuelle » des émotions musicales, mais sans neurologique claire qui pourrait l’expliquer.
les éprouver, et sauraient distinguer une Une des questions les plus passionnantes
musique joyeuse ou triste par sa structure aujourd’hui est de savoir en quoi consiste
rythmique et mélodique ; comme certaines ce lien entre notre perception des sons et la
personnes autistes qui distinguent les mise en action de nos émotions profondes.
visages joyeux et tristes sur la base de Il ne suffit pas d’entendre pour vibrer.

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 63


Neurosciences

Expert Encore faut-il que la musique soit décodée ; étroitement lié au décodage perceptif réalisé
ou amateur ? que sa structure, sa mélodie et son rythme par le cortex auditif et à la mémoire des expé-
Le plaisir musical soient analysés à la fois par les parties de riences déjà éprouvées en musique.
s’échafaude par étages, notre cerveau qui entendent et par celles
allant de l’affect brut qui décomposent, comparent la hauteur La chair de poule
et viscéral jusqu’au des sons, effectuent des rapprochements
sentiment esthétique avec les mélodies déjà en mémoire. Ainsi,
du mélomane
du mélomane averti. les sujets présentant une amusie congénitale La musique entendue peut être alors fami-
(incapacité à distinguer la hauteur des sons) lière, réminiscente de situations plaisantes
sont rarement « touchés » émotionnelle- qui permettent d’en anticiper le déroule-
ment par la musique, car les difficultés qu’ils ment, ou bien totalement nouvelle – mais
rencontrent généralement dans la perception là encore notre cerveau forme des attentes
en fonction de ce qu’il connaît, schémas ou
scénarios possibles qu’il a déjà expérimentés
dans d’autres situations d’écoute musicale.
Compréhension des œuvres Les situations d’attente sont particulière-
Décryptage des structures ment génératrices d’émotion et de plaisir, car
Culture musicologique on sait aujourd’hui que le circuit cérébral « de
Plaisir
com

esthétique la récompense » libère de la dopamine non


ck.
sto

Réactivation de traces d’airs du passé seulement lorsqu’il obtient une gratification,


ter
hut

Attente sur le déroulement des mélodies mais tout au long du processus d’attente –
/S

et y compris d’incertitude – qui le précède.


hic
rap

Lorsque les attentes sont satisfaites, ou au


eg

Plaisir
Lov

émotionnel contraire déjouées, le plaisir qui en découle


©

Stimulation physique
Vibrations sonores peut déclencher « la chair de poule ». Ce
Récepteurs viscéraux deuxième niveau ne nécessite aucune exper-
tise dans le domaine de la musique, mais
il implique une imprégnation à cet art, et
Plaisir notamment des expériences musicales répé-
viscéral
tées pendant l’enfance.
Enfin, à un troisième niveau se développe
le plaisir musical que nous pourrions qualifier
de la hauteur sonore ne leur permettent pas, de « plaisir de l’expert » ou du mélomane. De
par exemple, de construire une représenta- même principe que le frisson, et se confon-
tion fidèle et distinctive des mélodies. dant parfois avec lui, il naît de la satisfaction
Bibliographie Voilà qui nous amène à distinguer au moins de décrypter la construction d’une pièce
C. Clark et al., trois niveaux d’expression du plaisir musical. musicale, tout comme l’expert en peinture
Music Biology : All Au premier niveau se situe le plaisir primaire éprouve de l’intérêt et de l’émotion pour
This Useful Beauty, de l’expérience sonore. Les instruments de une œuvre « en rupture » ou techniquement
in Current Biology, musique produisent des ondes sonores dont exceptionnelle, dimensions qui ne sont pas
vol. 24, pp. 234–237,
2014.
les vibrations stimulent l’ensemble du corps, accessibles sans une éducation formelle préa-
E. Mas-Herrero
en particulier les récepteurs tactiles de la lable. Ce plaisir esthétique est donc cultu-
et al., Dissociation peau, mais aussi les récepteurs internes des rellement construit, et n’a rien à voir avec
between musical and viscères. Cette expérience sensorielle physique une transmission innée de l’émotion par la
monetary reward et viscérale suffit à déclencher une émotion, musique. Est-il du registre de l’émotion ? Pas
responses in specific même sans construction perceptive élaborée. nécessairement, mais il comporte certaine-
musical anhedonia,
in Current Biology, Le deuxième niveau représente le fameux ment la possibilité d’une « récompense » au
vol. 24, pp. 699-704, frisson musical, capacité à mettre en rela- sens cérébral du terme. Bien évidemment,
2014. tion une expérience perceptive présente avec ces trois dimensions ne sont pas exclusives
T. Fritz et al., Uni- des représentations stockées en mémoire : tel et l’auditeur d’un concert peut espérer faire
versal recognition of morceau nous fera vibrer parce qu’il active l’expérience des trois simultanément. C’est
three basic emotions
in music, in Current
des traces de mélodies en partie similaires, au d’ailleurs une des joies les plus rares qu’offre la
Biology, vol. 19, moins par fragments, qui ont déjà été mémo- musique : nous faire connaître simultanément
pp. 573-576, 2009. risées et associées à des émotions. Ce plaisir est l’émoi viscéral et les délices de l’intellect. n

64 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 65
Psychiatrie

Peur ou phobie :
où est la limite ?
Clowns, araignées, serpents ou ascenseurs : tout
ou presque peut devenir objet de phobie. Mais n’en
faisons-nous pas un peu trop ? Le suffixe -phobie
est aujourd’hui accolé aux peurs même les plus
naturelles. Quand il ne désigne pas la haine ordinaire.

E
Pascal de Sutter tait-ce un cauchemar ? Au mois Entre « coulrophobie » :
est professeur de
de novembre dernier, en pleine et « paternatalophobie »
psychologie à la semaine de Halloween, des
Faculté de clowns surgis de nulle part ont Dans le manuel diagnostic de psychiatrie
psychologie sillonné les rues en agressant ver- américain DSM, la peur des clowns porte
et des sciences balement – et parfois physiquement – les le nom de « coulrophobie » et figure parmi
de l’éducation, passants. Plusieurs villes ont été ainsi le les « phobies spécifiques », peurs irration-
Institut de théâtre de telles scènes inquiétantes qui ont nelles ressenties face à certains objets ou
recherche traumatisé des habitants. situations très particulières. Pour autant, on
en sciences Sans doute les mauvais plaisants ont-ils peut se demander si les réactions des enfants
psychologiques
à l’Université
pris Halloween pour prétexte afin d’assouvir intimidés par les clowns peuvent vraiment
de Louvain des pulsions sadiques, voire dans certains être qualifiées de phobies. À vrai dire, le
en Belgique. cas pour régler des comptes (un adolescent terme « phobie » commence aujourd’hui à
aurait ainsi été tabassé par une bande de être utilisé à tort et à travers. Il est dans l’air
clowns qu’il aurait probablement reconnus du temps de donner des noms sophisti-
sans leurs masques). qués à nos malaises physiques et psycholo-
Mais cette petite psychose clownesque giques. Ainsi, il est plus honorable de se dire
a réveillé des interrogations chez d’autres victime de mysophobie (peur de la saleté),
personnes : les enfants ont ainsi parfois que d’avouer être tout bêtement un obsédé
déclaré à leurs parents qu’ils ne voulaient du nettoyage. Psychiatriser des comporte-
pas sortir dans la rue à cause des clowns. ments dérangeants est parfois une manière
Puis, les langues se déliant, des adultes ont de se dédouaner de ses responsabilités.
confessé souffrir d’une peur des clowns L’exemple récent de Thomas Thévenoud
depuis leur enfance... qui a justifié ses négligences fiscales par une
En 2008, une étude réalisée conjoin- « phobie administrative » l’a amplement
tement par la BBC et la revue Nursing montré. Si la mysophobie existe bel et bien
Standard auprès de 250 enfants âgés de et est documentée dans de sérieuses revues
4 à 16 ans révélait que la plupart avaient de psychiatrie, c’est déjà moins évident
une perception négative des clowns et pour la coulrophobie. Elle est mentionnée
que certains en avaient franchement peur. dans quelques articles de pédopsychiatrie
Alors, faut-il pour si peu parler de phobie et cela n’a rien d’étonnant. Il existe évidem-
des clowns ? ment des enfants terrifiés par les clowns. Et

66 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


La phobie des
clowns est nommée
« coulrophobie » et
© Jeff Cameron Collingwood / Shutterstock.com

figure dans les manuels


de psychiatrie. Pour
autant, s’agit-il d’une
phobie aussi avérée
que celle des araignées
(arachnophobie) ?

d’autres qu’effraient Saint-Nicolas ou le Père


Noël. Doit-on pour autant parler de « pater-
natalophobie » (mot inventé pour désigner
la peur du Père Noël) ? Dans le fond, il n’y
a rien d’absurde ni de pathologique à ce
qu’un enfant ait peur d’un inconnu déguisé,
que ce soit en clown ou en Père Noël. C’est En Bref
une réaction, au contraire, fort saine. Qui ne • Une phobie est une réaction de peur irrationnelle intense
devient problématique que lorsque la peur provoquée par un objet ou une situation particuliers.
devient démesurée ou se maintient à l’âge • Les phobies laissent une trace dans le cerveau, associant l’activité
adulte. de notre amygdale – émotionnelle – et la perception d’un contexte.
• Pour ne pas confondre « peur normale » et « phobie », il faut
Qu’est-ce qu’une phobie ? prendre en compte à la fois la dangerosité réelle de l’objet et
l’intensité de la réaction.
Il existe toutes sor tes de phobies. • Des termes comme « homophobie » ou « islamophobie »
Certaines sont rares et peu documen- procèdent d’une confusion entre peur et haine, alors que les
tées comme l’ornithophobie (peur des bases cérébrales de ces sentiments sont distinctes.

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 67


Psychiatrie

Un mécanisme
Thalamus phobique. À la suite
Aire visuelle
d’un traumatisme,
primaire
un contexte précis
devient objet de
phobie. Chez une
personne acciden-
tée, le feu active une
émotion négative dans
l’amygdale via le circuit
jaune. Mais il se crée
aussi une mémoire du
contexte (la voiture)
dans la même amygdale,
via le circuit rouge.
Peur et contexte sont
Amygdale alors connectés dans

© Delphine Bailly
Message l’amygdale. La seule
Hippocampe
déclenchant vue d’une voiture
les réactions de peur peut alors donner des
sueurs froides.

oiseaux), l’herpétophobie (véritable phobie dessinées). Les plus cocasses étant peut-être
des reptiles, à distinguer de la peur assez l’anatidaephobie, décrite comme la peur
courante des serpents), l’anthelmophobie d’être observé par un canard, ou la nano-
(peur des vers de terre) ou la mycophobie pabulophobie, la peur des nains de jardin
(la peur des champignons). Elles existent à brouette.
cependant bel et bien. J’ai moi-même
rencontré des patients souffrant de ces Peur des nains de jardin ?
différentes phobies insolites. D’autres
sont plus courantes et fort bien référen- En théorie, il est possible de développer
cées dans la littérature scientifique. Ce une phobie pour absolument n’importe
sont notamment l’agoraphobie (peur des quoi. Quiconque associe un objet (par
grands espaces ouverts, des foules ou des exemple un nain de jardin) à une émotion
lieux publics), la claustrophobie (peur des traumatisante peut en devenir phobique.
espaces confinés, comme les ascenseurs Un individu ayant été brutalement agressé
par exemple) ou l’ereutophobie (la peur de et frappé à coups de nain de jardin pour-
rougir en public). rait – théoriquement – développer par la
A contrario, il circule dans les médias ou suite une peur déraisonnée pour ce genre
sur Internet des phobies purement inven- de sculpture en plâtre.
tées, voire des canulars. C’est le cas de la Cela résulte du fait que notre cerveau
facétieuse « hippopotomonstrosesquip- associe l’émotion brute (la peur suscitée
pedaliophobie » (peur des mots jugés trop par un événement traumatisant) au
longs), ou la bédéphobie (peur des bandes contexte dans lequel cet événement s’est
produit. Des circuits de neurones font
converger ces deux types d’informations
vers un centre nommé « amygdale » (voir
la figure ci-dessus, à travers l’exemple
d’un accident de la route). Dès lors, la
Il faut bien faire la part des choses peur peut se trouver associée à tout type
entre la réaction de peur qui fait le d’objet ou de contexte. J’ai ainsi croisé
des patients ayant des peurs phobiques
noyau de la phobie et l’hostilité qui très particulières qui ne se retrouvaient
est d’un ordre différent. pas dans les annales de la psychologie.

68 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Peur ou phobie : où est la limite ?

Ce qui ne signifie pas que de telles patho- systématique de l’objet ou de la situation


logies n’existent pas : il n’est pas exclu phobique, et cause une souffrance ainsi
que certaines personnes souffrent d’une que, dans certains cas, un isolement social.
authentique « phobie administrative »
ou d’une vraie « phobie des clowns ». Us et abus
Qu’est-ce qu’une vraie phobie ?
Voici le cas réel d’une femme de
du suffixe -phobie
24 ans ayant la phobie du métro. Il n’est donc pas sans risque d’utiliser
Il s’agit d’une forme de claustro- cette terminologie sans discernement.
phobie, mais... propre au métro. L’usage du suffixe -phobie est de plus
Elle n’a pas peur des ascenseurs en plus répandu pour définir certains
ni d’autres endroits exigus. Elle comportements sociaux qui nous
se sent pourtant incapable d’en- choquent. Un exemple bien connu est
trer dans une bouche de métro. la xénophobie.
Notons que, dans son cas, la Selon une définition psycholo-
peur n’est pas la conséquence gique, le xénophobe serait un être
d’un traumatisme lié au métro, qui souffrirait d’une peur excessive
car elle n’a jamais été agressée et déraisonnée des étrangers ou des
dans un métro et ignore totale- personnes différentes. Par exemple,
ment pourquoi elle a si peur de
cet endroit. Si certains patients
se remémorent l’élément
déclencheur de leur phobie, © Paul Matthew Photography / Shutterstock.com
cette jeune femme sait seulement
qu’enfant, elle faisait déjà des scènes à ses Quelles phobies sont à prendre au sérieux?
parents pour ne pas prendre le métro. Pour Phobies réelles
éviter les crises d’angoisse de leur fille, ses
Agoraphobie Peur des lieux publics
parents ont appris à éviter les trajets en
métro. Or, loin de l’apaiser, cette stratégie Claustrophobie Peur des lieux clos
d’évitement n’a fait qu’amplifier sa peur. Éreuthophobie Peur de rougir
Elle a aussi développé une phobie des Arachnophobie Peur des araignées
bouches de métro, puis des rues où se trou- Phobies «rares»
vaient les stations de métro, au point de ne
Ornithophobie Peur des oiseaux
plus pouvoir sortir de chez elle...
La phobie ne prend pas toujours une Herpétophobie Peur des reptiles
telle démesure, elle reste parfois confinée Anthelmophobie Peur des vers de terre
à l’objet initial. Certaines personnes ont Mycophobie Peur des champignons
peur toute leur vie des avions et ne montent
Phobies douteuses
jamais dedans. Mais elles sont capables de
fréquenter les aéroports pour y accueillir Coulrophobie Peur des clowns
un ami. Enfin, d’autres se disent arachno- Paternatalophobie Peur du Père Noël
phobes parce qu’elles ne pourraient pas Mysophobie Peur de la saleté
imaginer prendre une araignée en main, Phobies fantaisistes
mais elles ne sont pas prises de panique à la
Hippopotomonstrosesquippeda- Peur des mots trop longs
vue d’une petite araignée dans un jardin. liophobie
Il faut donc distinguer le dégoût, l’ap-
Bédéphobie Peur des bandes dessinées
préhension, la répugnance, la crainte ou le
désagrément, de la véritable phobie. Anatidaephobie Peur d’être observé par un canard
En termes simples, on peut définir la Nanopabulophobie Peur des nains de jardin à brouette
phobie comme une peur démesurée d’un Confusions et abus de langage
objet, d’une personne ou d’une situation. Xénophobie Hostilité (plus que peur) aux étrangers
Cette peur est ressentie avec violence,
Islamophobie Hostilité vis-à-vis des musulmans
aussi bien émotionnellement que physi-
quement. Elle se traduit par un évitement Judéophobie Hostilité à l’égard des Juifs

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 69


Psychiatrie

des enfants Inuits qui hurleraient de peur par une partie du cerveau qu’on appelle
en voyant pour la première fois un Africain l’amygdale (voir la figure ci-contre).
pourraient être très justement qualifiés de Toutefois, les réactions de peur corres-
xénophobes. Or, le terme « xénophobe » est pondent à une zone centrale de l’amygdale,
devenu dans le langage courant un simple alors que les comportements d’hostilité
synonyme de « raciste ». Il définit un rejet, reposent sur une subdivision dite « basola-
une hostilité, une malveillance vis-à-vis de térale », qui lui est adjacente.
qui « n’est pas comme nous ». Cette distinction s’observe en laboratoire :
C’est ici qu’il faut bien faire la part des des rats à qui l’on fait observer des scènes
choses entre la réaction de peur qui fait le d’agression deviennent à leur tour plus agres-
noyau de la phobie et l’hostilité qui est d’un sifs et l’on constate dans le même temps que
ordre différent. Les études en neurosciences les neurones de leur amygdale basolatérale
ont ainsi montré que deux subdivisions renforcent leurs connexions au cours de ce
bien distinctes de notre cerveau sous- processus d’apprentissage agressif.
tendent ces deux processus. L e s c o m p o r t e m e n t s d e p e u r, e n
Ainsi, les comportements de peur et revanche, sont déterminés par l’amyg-
d’agression sont tous deux déclenchés dale centrale : ainsi, la destruction de cette
subdivision chez des singes fait disparaître
leur peur des serpents.
Le problème est que le langage courant
Peur ou phobie : fait bien peu la différence, à travers des
termes comme « xénophobie », entre peur et
comment faire la différence hostilité. Peut-être parce que l’agression fait
souvent suite à une réaction de peur. C’est
IPrenons
l n’est pas toujours simple de déterminer si une réaction de
peur est naturelle ou dépasse le cadre de la « normalité ».
un exemple simple : si une personne a peur des chiens,
là une réaction typiquement humaine : la
destruction des requins par l’homme est en
partie conditionnée par sa peur irraisonnée
doit-elle pour autant être qualifiée de « cynophobe » ? Chaque
jour, des gens sont mordus plus ou moins gravement par des
de ces animaux. De même, avoir peur d’un
chiens. Il n’y a donc rien de pathologique à se méfier du meilleur
groupe social peut entraîner son exclusion
ami de l’homme. Le problème réside dans l’ampleur que prend la et sa persécution. Au Moyen-Âge, la peur
crainte du chien. Éviter de caresser un chien inconnu ou bondir des sorcières et des hérétiques conduisait
en arrière lorsqu’un molosse surgit en grognant derrière une à les massacrer... Et aujourd’hui encore, la
clôture sont des comportements normaux. Changer de trottoir peur de celui qui est différent ou étranger
par crainte de croiser un chihuahua tenu en laisse peut sembler reste bien présente. Les habitants des côtes
un peu excessif. En fait, pour qualifier un comportement de de la Manche avaient peur des Vikings et
phobique, il faut prendre en compte deux critères. les Amérindiens craignaient souvent l’am-
1) Quelle est la dangerosité réelle de l’objet « phobique » ? pleur de l’immigration européenne sur leurs
Avoir une peur intense (à ne pas confondre avec le dégoût) des terres : ils étaient « xénophobes » au sens
vers de terre peut être considéré comme un comportement premier du terme.
inadapté, car le danger réel est inexistant. On peut ne pas avoir Des faits sociaux bien interprétés
envie de prendre en main les vers de terre, sans pour autant en viennent confirmer ce que nous enseigne
avoir peur au point de ne plus pouvoir jardiner. l’anatomie du cerveau sur la haine et la
2) Quelle est l’ampleur de la réaction ? En cas de danger réel, peur comme entités dissociées : les Japonais
c’est ce critère qui doit être observé avec soin. Par exemple, n’ont pas peur des Coréens ou des Chinois,
les guêpes représentent un danger réel (notamment pour les et pourtant certains d’entre eux les ont
personnes allergiques). Mais plusieurs réactions sont possibles : longtemps considérés (c’est hélas encore
l’une, naturelle, est l’évitement. L’autre, potentiellement reliée parfois le cas aujourd’hui) comme inférieurs
à une phobie, serait un hurlement accompagnée de fuite éper- et donc méprisables. De même, il n’est pas
due. Un tel comportement est à la fois excessif et dangereux (si certain que la population allemande des
l’on conduit, par exemple). Lorsque la peur est si intense qu’elle années 1930 ait été effrayée ou terrorisée par
provoque des réactions incontrôlées ou qu’elle oblige à des les Juifs qui vivaient parmi eux, générale-
évitements qui perturbent le cours normal de la vie, on peut ment bien intégrés. Peut-être éprouvaient-
alors parler de phobie. ils plutôt des sentiments de jalousie (ou
plus précisément d’envie) à propos de leur

70 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Peur ou phobie : où est la limite ?

intelligence ou de leur richesse supposée ?


Ou de la rancœur vis-à-vis des mystérieux
pouvoirs occultes qu’on leur attribuait
(complot mondial judéo-maçonnique) ? Le
racisme peut être suscité par des sentiments
très variés, bien éloignés de la peur et donc
de toute forme de phobie.

De l’homophobie Amygdale
à l’islamophobie
Un autre mésusage du terme « phobie »
porte sur celui d’homophobie, utilisé très
souvent dans la presse et qui, éthymologique-
ment, signifierait « peur du semblable ». En
réalité, la peur de l’homosexualité est assez Amygdale
rare et il s’agit en général de la peur d’être soi- centrale
même homosexuel. Cela peut s’observer – Peur
© Raphael Queruel

rarement – et j’ai moi-même observé ce profil


chez certains de mes patients. La crainte de Hostilité Hyppocampe
perdre son statut d’homme dominant et viril
Amygdale basolatérale
pour devenir l’homosexuel méprisé et insulté
est alors bien réelle. Il conviendrait donc de
clairement distinguer ce qui est de l’ordre Peur ou haine ? Ces sentiments sont représentés par des réseaux de
neurones distincts dans le cerveau. La peur mobilise une subdivision de
de l’hostilité anti-homosexuelle et que l’on
l’amygdale nommée « amygdale centrale », et la haine ou l’hostilité
pourrait nommer « homodiscrimination » ;
sollicitent l’« amygdale basolatérale ». Ainsi, des sentiments d’hostilité
de ce qui est psychologique et désignerait par
comme la xénophobie ou l’islamophobie ne devraient pas être
l’expression « homosexophobie » la peur de appelés « phobies », car ils ne constituent pas toujours une peur
l’homosexualité… mais plus souvent un rejet ou un ressentiment.
De même, le terme d’« islamophobie »
omniprésent aujourd’hui dans le débat public
ne décrit pas à proprement parler une peur raciale et l’exclusion. Ils auraient pourtant été
de l’islam. Cette dernière existe et n’est pas avisés de ne pas mélanger un suffixe psychia-
récente – il est même possible qu’aujourd’hui trique (-phobie) avec une religion (l’islam).
de nombreux chrétiens de Syrie, d’Irak et des Voltaire, Proudhon et Victor Hugo qui
coptes d’Égypte soient profondément isla- ont combattu l’obscurantisme de la religion
mophobes au sens psychiatrique du terme, catholique étaient-ils des catholicophobes ?
c’est-à-dire éprouvant une peur viscérale de Karl Marx qui rejetait l’opium du peuple
l’islam. Pour certains d’entre eux cette peur était-il religiophobe ? Si on n’aime pas les
s’est peut-être transformée en haine. Mais castes de l’hindouisme, est-on hindouphobe ? Bibliographie
le terme d’« islamophobie » utilisé actuelle- Si l’on se moque du Dalaï Lama, est-on
C. André,
ment représente plutôt le versant hostile de bouddhistophobe ? En fin de compte, le terme Psychologie de la
l’affect, proche de l’intolérance ou du racisme. d’« islamophobie » est un parfait exemple des peur : Craintes,
L’islam étant la religion la plus pratiquée par dérives de l’utilisation politique d’expressions angoisses et phobies,
les immigrés d’origine arabe, l’islamophobie psychiatriques. En tant que psychologue, il Odile Jacob, 2007.
serait en fait une forme de racisme anti-arabe me semble préférable de réserver le suffixe C. André et
P. Légeron
déguisé. Sous prétexte de combattre une reli- -phobie à une problématique mentale spéci- La Peur des autres :
gion, on s’attaquerait à un groupe ethnique. Il fique telle que définie plus haut. Les autres Trac, timidité et
ne s’agirait donc pas d’une vraie phobie, mais utilisations sont de nature à susciter l’incom- phobie sociale,
de l’expression de préjugés, d’hostilités et de préhension et les conflits. Utiliser à tort et à Odile Jacob, 2003.
discriminations envers les musulmans. travers des expressions psychiatriques, même R. G. Heimberg,
Sans doute ceux qui ont popularisé l’ex- avec les meilleures intentions du monde, ne Social Phobia:
Diagnosis, Assessment,
pression « islamophobie » poursuivaient-ils le fait pas avancer la tolérance – ni l’intelligence and Treatment,
but louable de combattre les préjugés, la haine qui en est le terreau. n Guilford Press, 2005.

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 71


Psychologie

Le double effet
Smileys et émoticônes, en plus de nous renseigner
sur l’état d’esprit de notre correspondant, auraient
un effet subtil sur notre humeur.

«
L
Tina Ganster, e chef demande si tu peux nomme « émoticône » – un condensé de
Sabrina Eimler et t’occuper de ce client. Tu n’as émotion et de icône. Si les signes sont directe-
Stephan Winter de toute façon rien d’autre ment convertis en images ou en animations
à faire… » Voilà l’email que par une application, on parle de « smileys ».
sont collaborateurs
Pierre a reçu de son collègue Il existe même des claviers de smartphones
scientifiques et
et voisin de bureau. Ce message aurait pu ou de tablettes entièrement composés de
Nicole Krämer provoquer une belle dispute. La deuxième smileys – des centaines d’images sont dispo-
professeur de phrase du mail était-elle une blague ? Ou son nibles. Une discussion peut se tenir unique-
psychologie sociale voisin cherchait-il à lui faire perdre son sang- ment avec ces nouveaux caractères !
des médias et de froid ? Mais Pierre ne s’est jamais posé toutes Scott Fahlman, informaticien à l’Univer-
la communication ces questions. Et il n’y a pas eu de bagarre. sité Carnegie-Mellon aux États-Unis, serait
à l’Université
Pourquoi ? Parce que, à la fin de l’email, il y l’inventeur des émoticônes. Il y a 30 ans, il
de Duisburg
en Allemagne. avait un point-virgule, un tiret et une paren- écrivait dans un forum de discussions de
thèse : ;-). Ces trois caractères ont influé sur l’université : « Je propose la chaîne de carac-
l’interprétation que Pierre a faite du message : tères suivante pour signifier l’humour : :-).
son collègue était effectivement ironique. Il faut la tourner de 90 degrés sur la droite
Les textes des emails, chats et SMS sont pour la lire. »
aujourd’hui remplis de ces symboles, qui Fahlman proposa ce sigle, car il avait
représentent des expressions du visage, et remarqué que les blagues et phrases sarcas-
donc des émotions. Les bonnes combinai- tiques n’étaient pas toujours bien comprises
sons de caractères signifient rire, pleurer, sur le forum, ce qui aboutissait parfois à des
embrasser, avoir l’air surpris, faire un clin disputes. Le « sourire penché » s’est donc
d’œil, etc. Si l’expression est une chaîne imposé dans les échanges électroniques.
de caractères, par exemple :-) ou :-(, on la
Transmettre des émotions
Les jeunes comptent parmi les premiers
utilisateurs de smileys. Leurs textes dans
En Bref les chats et SMS en sont remplis. Mais les
• Les smileys et émoticônes modifient le sens d’un texte dans smileys et émoticônes ne sont pas seulement
les communications électroniques et renseignent sur l’émetteur un phénomène de la culture jeune. Tout le
du message. monde les emploie et connaît les trois plus
• Les smileys – – influeraient aussi sur les émotions et fréquents : le smiley souriant , le triste
l’humeur de la personne recevant le message. Peut-être en agissant et celui faisant un clin d’œil . Alors,
comme de vraies expressions faciales. comment ces petits visages changent-ils

72 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


vu le jour. En 2001, en collaboration avec
Kyle D’Addario de l’Institut polytechnique
Rensselaer à Troy aux États-Unis, Walther a
étudié l’effet des émoticônes sur la signifi-
cation d’un message.
Les chercheurs ont fait lire à des volon-
taires des textes d’étudiants exprimant leur
opinion, bonne ou mauvaise, sur un cours
de gestion. Les textes se terminaient, selon
les cas, par diverses émoticônes : visage
souriant, triste ou clignant de l’œil. Les
lecteurs de ces textes devaient évaluer le
cours de gestion et l’humeur de l’étudiant
ayant rédigé le message.
Résultat : l’émoticône souriant renforce
un message déjà positif. Mais il ne suffit pas à
gommer le contenu d’un texte négatif – dans
ce cas, les étudiants jugent le cours mauvais
et se fondent préférentiellement sur le texte.
Enfin, une émoticône triste à la fin d’un
message positif véhicule l’idée que l’auteur
était de mauvaise humeur en écrivant son
commentaire, mais que le cours était bon.
Psycho

En 2008, Daantje Derks et ses collègues de


l’Université de Rotterdam ont inséré diffé-
veau &

rentes émoticônes dans des emails destinés à


plus de 100 étudiants. Ces emails contenaient
© Cer

Les mimiques virtuelles


l’information que
l’on souhaite transmettre ?
Lorsque les chercheurs ont commencé à Lles escommunications
smileys et émoticônes fleurissent aujourd’hui dans les
électroniques, y remplaçant peu ou prou
expressions du visage. Une émoticône comporte une chaîne
étudier les communications électroniques,
ils ont supposé que ces échanges de textes de caractères qui représente en général un visage tourné de
comportaient moins d’informations que 90 degrés. :-) correspond à un visage qui sourit. L’équivalent
les conversations en face-à-face, toujours graphique est le smiley : .
accompagnées de gestes, de postures ou Les formes les plus utilisées de smileys et d’émoticônes sont
de mimiques qui facilitent la compréhen- le sourire :-), la tristesse :-( et le clin d’œil ;-). Mais on trouve de
sion. Au début des années 1990, Joseph nombreux autres sigles tels que : :-X ou :-* qui signifient parfois un
Walther, chercheur en communication à baiser et :‘-( un visage qui pleure.
l’Université d’État du Michigan, a tempéré Les émoticônes représentent non seulement des expressions
ce point de vue pessimiste : d’après lui, il faciales, mais aussi des traits de caractère et des émotions plus
est possible de bien connaître l’émetteur complexes. Un lexique est alors nécessaire pour les déchiffrer :
d’un message électronique à condition %-\ Gueule de bois
de communiquer avec lui suffisamment I-| Dormir
longtemps. Certains indices livreraient <*:DX Clown
ainsi des informations sur l’interlocu- La plupart des mimiques des émoticônes sont universelles. Mais
teur, notamment les fautes de frappe ou les chaînes de caractères utilisées ne sont pas identiques partout
certaines nuances de formulation. dans le monde. En Occident, elles correspondent en général à des
Selon Walther, les utilisateurs finissent visages, alors que les « Emojis » japonais, par exemple, mettent
par trouver des astuces pour dépasser les l’accent sur le regard : voici le sourire (^_^) et la tristesse (ò_ó)
limites du texte pur, et c’est probablement au Japon.
ainsi que les émoticônes et les smileys ont

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 73


Psychologie

Pour notre cerveau,


les émoticônes sont des visages

Lrouge).
orsque nous voyons un visage réel, notre cerveau s’active
dans une région nommée « cortex occipito-temporal » (en
Le neuroscientifique Owen Churches, de l’Université Flin-
ders en Australie, et ses collègues ont voulu savoir si l’émoticône
souriante :-) engendre les mêmes réactions. Ils ont proposé à
20 participants de regarder de telles émoticônes et ont observé
que cette région de leur cerveau réagissait comme face à un
Nous avons vite constaté que, quel que soit
visage… inversé. Dans pareil cas,
le sigle contenu dans un message (émoticône
il produit une onde électrique
ou smiley), l’émotion représentée influait sur
nommée N170 qui est le signe
l’impression laissée par son auteur : si celui-
qu’il a détecté la forme géné-
ci avait glissé un sourire dans son texte, les
rale d’un visage, mais dans un
participants l’auraient jugé plus extraverti.
sens inapproprié. Voilà pour-
Et ils se sentaient aussi de meilleure humeur
quoi nous serions si réceptifs
que s’ils avaient reçu un message avec une
à ces petits symboles…
émoticône. La force du smiley vient proba-
blement à la fois de sa visibilité, de sa couleur
et de son orientation verticale – les émoti-
cônes doivent être retournées mentalement
pour être déchiffrées. Des études d’imagerie
cérébrale seraient nécessaires pour confirmer
des rapports sur la qualité de présentations cette hypothèse.
données par les étudiants en cours. De même Alors, faut-il user sans limite de ces aides
que précédemment, le visage souriant renfor- à la communication ? Ce n’est pas certain.
çait les messages positifs sur leur prestation. D’une part, smileys et émoticônes perdent
Mais les messages mixtes – une évaluation sans doute de leur efficacité s’ils sont utilisés
positive, avec une émoticône triste, ou l’in- trop souvent, et il est possible qu’ils gênent
verse – étaient perçus comme ambigus, voire certains lecteurs.
sarcastiques. C’était aussi le cas de messages En outre, comme l’a noté Fahlman à l’oc-
contenant le smiley clignant de l’œil, sauf casion du 30e anniversaire de l’invention des
dans le cas où celui-ci accompagnait une émoticônes, un message ironique bien écrit,
mauvaise évaluation de leur travail : les sans signaux ni clins d’œil, est plus élégant
étudiants se sentaient alors moins critiqués. qu’un message truffé de symboles. D’une
certaine façon, la composante non verbale
:-) ou ? de l’émoticône rend parfois un message
plus équivoque : comment un sourire est-il
L’effet des émoticônes serait donc considé- interprété ? L’équipe de Francine Deutsch, du
rable, et peut-être proche de celui des vraies Mount Holyoke College, a ainsi montré que les
expressions faciales dont ils pallieraient l’ab- femmes – contrairement aux hommes – sont
sence dans les échanges numérisés. mal perçues lorsqu’elles affichent une mine
Qu’en est-il des smileys, qui rappellent sérieuse et ne sourient pas. Pour les psycholo-
encore plus les visages que les émoticônes gues sociaux, d’une part les femmes sourient
inclinées à 90 degrés ? Ces dessins influent-ils plus que les hommes et d’autre part, la société
Sur le Web
de la même manière sur l’interprétation d’un attendrait d’elles qu’elles soient toujours
Pour trouver texte et sur l’humeur de son destinataire ? chaleureuses et avenantes.
l’explication Pour le savoir, nous avons inséré des smileys Cela a évidemment des conséquences sur
de nombreuses ou des émoticônes, positifs ou négatifs, dans la communication en ligne. En 2012, nous
émoticônes :
www.csh.rit. des échanges d’emails où des étudiants discu- avons composé des emails fictifs entre un
edu/~kenny/misc/ taient d’un prochain examen et de leurs plans chef, homme ou femme, et ses employés.
smiley.html pour le week-end… En y ajoutant ou non une, voire deux

74 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Le double effet

émoticônes souriantes. dans notre étude, comme dégageant moins


Par exemple : « Bonjour d’autorité. Ce qui n’est pas le cas d’une
M. Dupont :-), j’aime- femme, qui peut donc utiliser cet outil sans
rais terminer la plani- être décrédiblisée de ce point de vue-là.
fication des congés Pourquoi ? Le sourire représente souvent Bibliographie
pour cette année, mais un signe de soumission ou d’apaisement
vous n’avez pas encore dans les relations sociales. Le rôle social O. Churches et al.,
Emoticons in mind : An
transmis vos souhaits :-). des femmes imposant souvent encore, event-related potential
Cordialement, Nina ou par l’inertie des traditions, des qualités de study, in Social
Christian Lefèvre, direc- conciliation plus que d’autorité, une femme Neuroscience, vol. 9,
tion marketing. » verrait, son image moins ternie par des pp. 196-202, 2014.
sourires virtuels. T. Ganster et al.,
Same same but
Une émoticône, ça va… L’usage avisé des émoticônes et des
different !? The
smileys suppose donc de prendre en compte differential influence of
Globalement, cette étude réalisée en milieu ces stéréotypes et attentes sociales dans smileys and emoticons
professionnel a montré que les employés attri- le milieu professionnel. Chacun n’inter- on person perception,
buaient une plus grande empathie au diri- prète pas de la même façon des signes non in Cyberpsychology,
Behavior and Social
geant, qu’il soit homme ou femme, si celui-ci verbaux de communication, et il faut donc Networking, vol. 15,
utilisait une émoticône plutôt qu’aucune. avancer avec prudence, notamment pour pp. 226-230, 2012.
Mais ce bénéfice était gâché par l’ajout de éviter les quiproquos. En recevant un email D. Derks et al.,
deux émoticônes, comme si l’accumulation d’un collègue, nous interprétons les smileys Emoticons and online
de sigles dans un message court était de trop. qu’il utilise selon ce que nous connaissons message interpretation,
in Social Science
Et puis, l’autre revers de médaille concerne de lui. Nous considérons qu’il est ironique Computer Review,
l’image d’autorité du chef : un homme parse- en employant si nous savons déjà qu’il a vol. 26, pp. 379-388,
mant ses messages d’émoticônes est perçu, de l’humour… n 2008.

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dans l’Un Avec le soutien de

programme complet sur cite-science.fr

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 75


Neurosciences & Santé

Sexe : les médicaments


qui gâchent la fête

A
Antidépresseurs, neuroleptiques, u mois de novembre 2012, le
tribunal de Rennes rend son
pilule contraceptive : ces médicaments verdict dans une affaire peu
commune. Didier J., père de
modifient souvent notre désir sexuel. famille de 54 ans, poursuit
De quelle manière ? Pour combien de en justice depuis plusieurs années un labo-
ratoire pharmaceutique, GlaxoSmithKline,
temps ? Et avec quelles séquelles ? qu’il accuse d’avoir ruiné sa vie. Depuis
sept ans, Didier est atteint de la maladie de
Parkinson et prend un médicament com-
mercialisé par ce laboratoire. Or au cours
de ces sept années, son caractère s’est méta-
morphosé. De mari modèle et père atten-
tionné, conseiller municipal sans histoires
et responsable d’une association sportive
de sa ville d’Indre en Loire-Atlantique,
Patrick Barriot il s’est mué progressivement en un accro
est docteur en médecine, spécialiste en anesthésie-réanimation, de sexe et des jeux d’argent. Une descente
expert médical auprès de l’Institut européen de formation aux enfers qui l’a conduit à dilapider ses
en santé (IEFS) et chargé d’enseignement de toxicologie économies, à pirater les coordonnées ban-
d’urgence à la Faculté de médecine de Montpellier. caires de ses amis, avant de sombrer dans

76 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


© Photographee.eu / Shutterstock.com - Cerveau & Psycho

l’hypersexualité, jusqu’à s’exhiber sur In- eux. Ces neurones sont localisés dans une
ternet, se travestir et se faire violer. région du cerveau, la substance noire, qui
Le laboratoire pharmaceutique a été jugé dégénère progressivement dans la maladie de
coupable et condamné à verser 200 000 euros Parkinson (voir la figure page suivante). Il faut
d’indemnités au plaignant. Le verdict est donc les surcharger en dopamine pour qu’ils
donc éclairant : la métamorphose de Didier a
été provoquée par la prise du médicament de
GlaxoSmithKline. Mais quel est ce composé
du sexe fou ? Il s’agit en l’occurrence d’un
antiparkinsonien de la classe des agonistes En Bref
dopaminergiques : le ropinirole (Requip®). • Plusieurs classes de médicaments d’usage courant altèrent
Les effets secondaires sont surprenants : notre sexualité souvent à notre insu.
attrait compulsif pour les jeux de hasard, • Les antidépresseurs, mais aussi la pilule contraceptive,
pour les rapports sexuels multiples et risqués, les médicaments contre la maladie de Parkinson ou contre
la pornographie... l’hypertension peuvent modifier notre libido en agissant
sur le fonctionnement de notre cerveau.
Cerveaux sous influence • Certains de ces composés sont utilisés pour traiter des
pathologies sexuelles (l’éjaculation précoce, les agressions sexuelles).
Le ropinirole est un précurseur de la dopa- • L’automédication, en particulier l’achat de médicaments
mine, une molécule que certains neurones du sans ordonnance sur Internet, comporte de forts risques d’effets
cerveau utilisent pour communiquer entre indésirables sur la fonction sexuelle.

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 77


Neurosciences & Santé

puissent remplir leurs fonctions, notam- un an avec des antidépresseurs, elle a vu son
ment de contrôle des mouvements, une désir sexuel partir en fumée au point de ne
faculté fortement altérée par la maladie. plus éprouver la moindre envie. Lorsqu’elle
Seul problème : les neurones utili- tente malgré tout un rapport sexuel, elle
sant la dopamine jouent aussi un rôle éprouve un vide total de sensations. Son
déterminant dans le désir sexuel. On traitement est-il en cause ?
les trouve à proximité de la substance
noire, dans un centre cérébral nommé Antidépresseurs :
« aire tegmentale ventrale » qui est
la libido en berne
© Sean Nel / Shutterstock.com

reliée à un véritable pivot du plaisir, le


« noyau accumbens » (voir la figure à Comme Sylv iane, six millions de
droite). En inondant le cerveau de dopa- personnes en France consomment des anti-
mine, on traite certes les symptômes de dépresseurs. Or cette consommation a des
Parkinson, mais on peut en faire appa- effets sur la libido. Ainsi, environ 50 pour
raître d’autres. Le temps passant, sans cent des hommes traités présentent des
savoir que c’était à cause de cette molé- troubles de l’érection et une perte de plaisir
cule, Didier J. a vu son comportement, et de désir sexuel. Les chiffres oscillent
ses pensées, ses désirs et ses pulsions modifiés entre 20 et 70 pour cent chez la femme, selon
par cet afflux de dopamine. les études. Chez les déprimés non traités,
D’autres médicaments peuvent changer la proportion est moitié moindre, ce qui
notre désir sexuel. Sylviane P., aide indique clairement que les antidépresseurs
soignante, peut en témoigner. Traitée depuis provoquent bel et bien une baisse de libido.

Des effets variés selon les médicaments


Médicament Indication Effet sur la libido Mécanisme d’action Effets
Antiparkinsoniens Thérapie contre Libération de dopamine, Hypersexualité,
<<<<<
Parkinson inhibition de la prolactine addiction au sexe
Bupropion Aide au sevrage Libération de dopamine Stimulation de la libido
<<<<
tabagique
Neuroleptiques Traitement Inhibition de la dopamine Anhédonie, troubles de
des psychoses et stimulation de la prolactine l’érection, gynécomastie
==== (pousse mammaire chez
l’homme), galactorrhée
(production de lait)
Dompéridone Antinauséeux Neuroleptique « caché » Troubles de la libido,
=== (action anti-dopamine et galactorrhée (production de
stimulation de la prolactine) lait, y compris chez l’homme)
Antidépresseurs Traitement Augmentation de sérotonine Désir sexuel hypoactif,
===
de la dépression dysfonction érectile
Pilule Contraception Blocage de la libération Troubles de la libido
contraceptive === de FSH par l’hypophyse et
d’œstradiol par les ovaires
Anti-œstrogènes Hormonothérapie Blocage de la production des Désir sexuel hypoactif,
du cancer du sein ==== œstrogènes ou de leur effet sécheresse des muqueuses
au niveau de leurs récepteurs
Antiandrogènes Hormonothérapie Blocage de l’action Désir sexuel hypoactif,
du cancer ===== de la testostérone troubles de l’érection
de la prostate
Antihypertenseurs Traitement Perturbation du système Troubles de l’érection
de l’hypertension ===== nerveux
autonome (sympathique)

78 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Sexe: les médicaments qui gâchent la fête

Comment les médicaments modifient Les antidépresseurs augmentent la quantité


de sérotonine dans l’aire tegmentale ventrale.
la libido dans le cerveau La sérotonine se fixe sur des récepteurs inhibiteurs
à la surface des neurones, qui cessent de libérer
la dopamine. Le désir chute.
Récepteurs de
Noyau caudé la sérotonine
Hypothalamus Sérotonine
Putamen

Dopamine

Aire tegmentale On estime que


ventrale (plaisir) 20 à 30 pour
Substance noire cent des femmes
Noyau accumbens (contrôle
(plaisir) des mouvements)
sous pilule
souffrent d’une
baisse de désir
sexuel.

Les médicaments contre Parkinson


stimulent les circuits de contrôle des mouvements
Les antiandrogènes
© Raphael Queruel

en augmentant la concentration de dopamine


bloquent la libération
dans la substance noire. Problème : la dopamine
de dopamine normalement
irrigue du même coup les circuits du plaisir
induite par la testostérone.
(aire tegmentale ventrale et noyau accumbens),
pouvant entraîner une hypersexualité.

Comment se joue cette singulière figure ci-dessus). Certains de ces récepteurs


alchimie ? Les antidépresseurs entraînant modifient le fonctionnement des neurones
une baisse de libido modifient l’activité de façon à les empêcher de produire de
de nos neurones. Ces molécules, dont fait la dopamine. La dopamine chutant, les
partie le fameux Prozac, sont appelées circuits du désir et du plaisir tournent alors
« inhibiteurs de la recapture de sérotonine », au ralenti et le désir sexuel s’éteint.
c’est-à-dire qu’elles augmentent artificiel- L e s A n g l o - S a xo n s o n t d é c r i t u n
lement dans les neurones la concentration « syndrome de dysfonction sexuelle » lié à la
d’un neurotransmetteur nommé « séro- prise de ces antidépresseurs augmentant la
tonine ». La sérotonine, parfois appelée concentration de sérotonine. Ce syndrome
« molécule du bonheur », aide à se sentir peut se révéler sous la forme de désir sexuel
bien, à former des projets et à ne pas broyer hypoactif (diminution, voire absence de
du noir. Mais le revers de la médaille est fantasmes et de désir sexuel, entraînant
qu’elle perturbe la sexualité. En effet, cette une profonde détresse ou des difficultés
sérotonine se fixe à la surface de neurones interpersonnelles), d’anhédonie (perte des
situés dans un centre important du désir émotions positives), de troubles de l’érec-
sexuel (l’aire tegmentale ventrale, voir la tion, d’anorgasmie ou d’éjaculation tardive.

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 79


Neurosciences & Santé

En réalité, la diminution du désir est d’imaginer des stratégies de compensation :


telle qu’on utilise certains antidépresseurs certains composés stimulant la libération
(la dapoxétine ou Priligy®) pour retarder de dopamine sont utilisés, hors autorisa-
l’éjaculation chez des hommes souffrant tion de mise sur le marché, pour atténuer ou
d’éjaculation prématurée... On comprend supprimer les dysfonctions sexuelles induites
alors que la prise d’antidépresseurs est loin par des antidépresseurs. Ou bien, pour
d’être anodine pour la libido. contrebalancer les effets de certains neuro-
leptiques. En effet, ces médicaments utilisés
Le fragile équilibre du sexe dans le traitement de nombreux troubles du
comportement (entre 500 000 et 1 million de
Le désir sexuel est le résultat d’un fragile personnes) neutralisent l’action de la dopa-
équilibre (voir la figure en fin d’article) : au mine dans le cerveau, en prenant la place de
sein de cet équilibre, la dopamine tend à la dopamine sur ses récepteurs (voir la figure
augmenter le désir, la sérotonine à le faire ci-dessous). Dans ce cas, la dopamine est
diminuer. Et naturellement, les médica- toujours présente mais ne sert plus à rien.
ments qui augmentent la concentration de Les circuits du désir sexuel sont au repos...
l’une ou de l’autre ont des effets contraires Certains médicaments antiparkinsoniens
sur la libido. Ce principe de balancier permet peuvent alors se révéler utiles, car ils miment
l’action de la dopamine en activant puis-
samment ces récepteurs, ce qui leur permet
de rétablir en partie l’activité des circuits du
plaisir et de la libido.
Neuroleptiques et désir sexuel
ne font pas bon ménage Neuroleptiques :
double action néfaste
Ldesedepsychoses
désir sexuel est parfois perturbé par des traitements à base
neuroleptiques. Ces médicaments utilisés dans le traitement
s’incrustent sur des récepteurs de la dopamine
Mais les neuroleptiques augmentent aussi
la concentration d’une hormone appelée
dans une zone clé du désir : l’aire tegmentale ventrale (ci-dessous, « prolactine ». Impliquée dans la lactation,
un neurone de l’aire tegmentale ventrale). Les récepteurs sont la prolactine a aussi la capacité de se fixer sur
alors bloqués et l’action stimulante de la dopamine sur le désir des récepteurs situés dans les testicules et les
sexuel disparaît. Toutefois, des médicaments antiparkinsoniens ovaires. De fortes concentrations de prolac-
peuvent se fixer plus puissamment encore que les neuroleptiques tine pourraient alors saturer ces récepteurs et,
sur les récepteurs de la dopamine et les réactiver. Le désir sexuel par des mécanismes encore méconnus, affai-
est alors restauré. blir la production de testostérone ou d’œstro-
De telles stratégies supposent d’utiliser les effets secondaires gènes, entraînant une baisse du désir.
des médicaments les uns contre les autres afin de les équilibrer. Pour contrer l’effet des neuroleptiques,
Toute automédication est à proscrire ! le recours à des médicaments de type anti-
parkinsonien représente alors une option
Récepteur de la intéressante. Ces composés miment l’ac-
Antiparkinsonien
dopamine réactivé tion de la dopamine dans le cerveau en se
fixant sur les récepteurs de la dopamine :
Neuroleptique tout se passe comme si le cerveau était
rempli de dopamine, notamment dans les
Réactivation circuits cérébraux du plaisir qui se mettent
du désir
Récepteur de
alors à fonctionner à plein régime. Mais ce
la dopamine n’est pas tout : certains antiparkinsoniens
bloqué bloquent la libération de prolactine au
niveau d’une glande appelée « hypophyse »
(voir la figure à droite) – or, la prolactine fait
© Raphael Queruel

baisser la libido. Dès lors, la prolactine ne


joue plus son rôle de frein sur la libération
Aire tegmentale ventrale
de dopamine et une spirale du désir positif
s’enclenche.

80 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Sexe: les médicaments qui gâchent la fête

Un phénomène de satiété sexuelle


intervient quand des neuroleptiques (utilisés
dans le traitement de nombreux troubles du
comportement) créent un excès de prolactine
dans l’hypophyse. Cet effet peut être contré
Cellule
par d’autres médicaments : les antiparkinsoniens
lactotrope Dopamine
libèrent de la dopamine, qui se fixe sur
des récepteurs (de type D2) dans les cellules
lactotropes de l’hypophyse. Les récepteurs
s’ouvrent alors et laissent passer des
ions calcium qui neutralisent l’action de
la prolactine. Le désir remonte...
Hypophyse

© Raphael Queruel
Récepteur de
la dopamine
Prolactine de type D2
Calcium

N’oubliez pas que ces interactions entre Les composés qui bloquent l’ovulation
médicaments ont lieu dans notre cerveau ! augmentent en outre la production d’une
Il est donc délicat de s’en mêler, et c’est protéine, la SHBG (Sex Hormone Binding
toujours un médecin qui doit être consulté Globulin) qui inactive la testostérone
pour le faire, le cas échéant. produite chez la femme dans les glandes
surrénales. Or la testostérone joue égale-
Tristes pilules... ment un rôle important dans la libido
féminine…
Reste un médicament largement pres- Chez l’homme, la testostérone est le
crit : la pilule contraceptive, consommée par moteur biochimique du désir sexuel, or
quatre millions de femmes en France. On certains médicaments (utilisés notamment
estime que 20 à 30 pour cent des femmes dans le traitement de cancers de la prostate)
sous pilule souffriraient d’une baisse de perturbent gravement l’action de la testos-
désir sexuel. Si la pilule permet aux femmes térone. C’est le cas des antiandrogènes, qui
de s’épanouir dans une sexualité affranchie se fixent sur les récepteurs de la testostérone
de l’angoisse d’une grossesse non désirée, la dans le cerveau, bloquant la libération de
pilule contraceptive provoque un blocage dopamine cérébrale et émoussant ainsi le
de l’ovulation, or la période d’ovulation désir sexuel. En outre, ces antiandrogènes
s’accompagne fréquemment d’une vague de freinent aussi la production de testostérone
désir liée à une sécrétion accrue d’hormones par les testicules....
sexuelles par les ovaires. Ces effets négatifs peuvent être utilisés
Ainsi, les hormones œstrogènes dans le traitement (consenti) des délin-
semblent avoir un effet sur la motiva- quants sexuels. Quand la sexualité devient
tion sexuelle en facilitant la libération déviante chez l’homme et s’accompagne
de dopamine dans les circuits du plaisir de troubles graves du contrôle des pulsions
et de la récompense. En 2006, les travaux avec paraphilies impli-
du neurobiologiste Jean-Claude Dreher quant un partenaire
aujourd’hui à l’Institut des sciences cogni- non consentant (viol) Le marché
tives de Lyon ont même montré que l’acti- ou un enfant (pédo-
vité de ce système de récompense dépend philie), un traitement des traitements
de la phase ovulatoire chez la femme. En antiandrogène peut être de la libido défaillante
supprimant l’ovulation, la pilule prive- proposé. La réduction
rait ainsi les femmes de ce pic hormonal des pulsions sexuelles chez la femme se chiffre
mensuel et de son cortège libidinal. chez l’homme adulte en milliards de dollars.

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 81


Neurosciences & Santé

Les Anglo-Saxons ont décrit un antihypertenseurs centraux (agis-


sant au niveau du cerveau), les anti-
« syndrome de dysfonction sexuelle » hypertenseurs de la famille des bêta-
lié à la prise de ces antidépresseurs bloquants et certains diurétiques
thiazidiques sont régulièrement
augmentant la concentration incriminés pour leurs effets négatifs
de sérotonine. sur la fonction sexuelle, en particu-
lier sur l’érection.
Ces composés modifient géné-
ralement la pression artérielle en
atteint de déviances sexuelles sévères avec agissant sur l’activité du système sympa-
risque de récidive repose sur deux médi- thique, un vaste système nerveux qui régule
caments antiandrogènes : l’acétate de une multitude de fonctions à travers le
cyprotérone (Androcur®) et la triptoréline corps : cœur, artères, contraction de certains
(Salvacyl®) qui entraînent une réduction muscles, viscères, etc. Or, l’érection dépend
majeure mais réversible de la sécrétion de aussi de l’activité du système sympathique,
testostérone. Il ne s’agit donc pas à propre- qui module notamment la libération de
ment parler d’une castration chimique, monoxyde d’azote dans les corps caverneux
un terme plus approprié étant celui de du pénis ; c’est pourquoi les modifications
« thérapie antilibidinale ». de l’activité « sympathique » font planer une
menace certaine sur les capacités d’érection.
Bêtabloquants et Cer tains patients rencontrent des
problèmes de sexualité si aigus avec ces
blocage de l’érection médicaments, qu’ils arrêtent parfois brutale-
Dépression, Parkinson, méthodes contra- ment leur traitement bêtabloquant au péril
ceptives : qu’en est-il de la maladie qui touche de leur vie – afin de retrouver une sexualité
12 millions de personnes en France – l’hy- normale. On note aussi que certains régu-
pertension artérielle ? Le marché des anti- lièrement prescrits pour l’hypertrophie
hypertenseurs est très développé et certains bénigne de la prostate, les alpha-bloquants

Des médicaments au secours de la libido


Composé Indication médicale Forme Effets
Testostérone Déficit en testostérone Gel, patch, capsule Amélioration de l’érection, stimulation
avéré (manque de ingérable, solution de la libido chez l’homme et la femme
pilosité, baisse de injectable
libido, perte d’érection,
etc.)
Œstrogènes Sècheresse et atrophie Gel, patch, Amélioration des troubles climatériques
(œstradiol vaginale liées à la comprimés, crème vulvo-vaginaux
ou œstriol) ménopause ou ovule vaginaux
DHEA Baisse de la libido liée Comprimés Effet stimulant de la libido, concernerait
(précurseur des à l’âge surtout les femmes âgées
androgènes et
des estrogènes)
IPDE5 Troubles de l’érection Comprimés Induction d’une érection
Inhibiteurs de (nécessité d’une stimulation)
la phosphodiestérase-5
Alprostadil Troubles de l’érection Pour injection Induction d’une érection de 30 à 60 min,
(prostaglandine E1) intracaverneuse même sans stimulation
ou usage urétral

82 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Sexe: les médicaments qui gâchent la fête

Sérotonine Prolactine L’appétit sexuel


résulte d’un
Dopamine équilibre entre
plusieurs hormones
Œstrogène de notre corps.
La dopamine,
les œstrogènes et
et la testostérone
l’augmentent ;
la sérotonine
Testostérone et la prolactine
le diminuent.
© Raphael Queruel

et tout particulièrement la silodosine et commerciale. Pour les laboratoires, tout


(Silodyx®, Urorec®), peuvent aussi provo- homme et toute femme souffre à n’en pas
quer des troubles sexuels. douter d’une dysfonction sexuelle qu’il est
urgent de traiter. Chez l’homme, le traite- Bibliographie
Des médicaments ment à base de testostérone des troubles de M. Valleur,
la libido ne doit être considéré qu’en cas de Addiction sexuelle :
« pro-sexuels » déficit androgénique confirmé par dosage comment décrocher ?,
Heureusement, certains médicaments sanguin et doit être prescrit par un spécia- in Cerveau & Psycho,
n°39, pp. 50-53,
peuvent être utilisés pour revigorer une libido liste. Suite au retrait des inducteurs d’érec- 2010.
en berne. Ceux utilisés contre la maladie de tion à base d’apomorphine et de yohim- P. Verstichel,
Parkinson, nous l’avons vu, augmentent la bine, les inhibiteurs de la phosphodiestérase Jeu, sexe et dopamine,
concentration de dopamine dans le cerveau, de type 5 (IPDE5) ont quasiment acquis le in Cerveau & Psycho,
ce qui peut entraîner une hypersexualité monopole de l’érection, l’alprostadil occu- n°39, pp. 78-80,
2010.
problématique. Mais chez des patients dont pant une place secondaire, du fait qu’il doit
la dopamine est initialement insuffisante être injecté dans le pénis, ce qui fait réfléchir. S. Stoléru et
J. Redouté,
– par exemple à cause de traitements anti- Mais l’offre en IPED5 contrefaits s’est déve- Perte de désir sexuel,
dépresseurs – ils peuvent contrecarrer cette loppée sur Internet de façon dangereuse. Le in Cerveau & Psycho,
perte de désir et rétablir une libido équilibrée. marché des traitements de la libido défail- n°9, pp. 66-69,
C’est aussi le cas chez des patients prenant des lante chez la femme se chiffre également en 2005.
neuroleptiques (traitement des psychoses et milliards de dollars et l’on assiste à une ruée R. Schwarting,
Le carrefour des désirs,
troubles du comportement). pharmaceutique vers l’orgasme féminin, in Cerveau & Psycho,
Au niveau du cerveau, le trouble de désir nouvel eldorado des laboratoires. Plusieurs n°2, pp. 40-45,
sexuel hypoactif serait dû à la suractivité médicaments annoncés comme des block- 2003.
d’un système inhibiteur situé au niveau du busters pharmaceutiques, comme la flibansé-
cortex orbito-frontal (à la base du front) et rine ou les patchs de testostérone, n’ont pas Sur le Web
chargé de contrôler l’intensité des pulsions reçu d’autorisation de mise sur le marché ou
Effects of sustained
sexuelles. Ce trouble du désir, entité patho- ont été retirés du marché pour un rapport serotonin reuptake
logique inscrite dans le fameux Manuel bénéfices/risques défavorable. Ils se heurtent inhibition on the firing
diagnostique et statistique des troubles visiblement à la complexité émotionnelle de of dopamine neurons
mentaux, serait le trouble sexuel le plus la sexualité féminine. Enfin, il faut toujours in the rat ventral teg-
répandu chez les femmes. garder à l’esprit que si des médicaments mental area
À ce jour, une panoplie de médicaments peuvent être prescrits pour soutenir une http://www.ncbi.
nlm.nih.gov/
est utilisée dans le traitement de ce trouble libido chancelante, de nombreux traitements pubmed/?term=
(voir l’encadré ci-contre). Ces composés ont quant à eux pour effets indésirables la Dremencov
reflètent une surenchère médicamenteuse panoplie complète des troubles sexuels. n E%5Bauth%5D

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 83


Psychopathologie
( des héros

« Je n’existe pas ! » :
quand on se croit mort
Le romancier Italo Calvino a imaginé, voici un demi-
siècle, un personnage ayant le don incroyable de
ne pas exister. Des neuroscientifiques découvrent
aujourd’hui des patients ayant la même conviction.
L’explication apparaît lorsqu’on sonde leur cerveau.

C
omment conçoit-on le vide, le mais dont il faut accepter tout à la fois le
néant, l’inexistant et sa propre rôle central, la parole, les mouvements et…
annihilation ? Le peut-on seu- l’inexistence.
lement ? Un roman d’Italo Et pourtant, on peut lui attribuer une
Calvino (1923-1985), écrivain personnalité. Celle-ci, aux dires de ses
et essayiste italien connu pour ses œuvres confrères soldats, est plutôt antipathique.
riches en paradoxes, permet d’aborder Car son inexistence lui confère une certaine
ces questions troublantes. Le Chevalier perfection morale et professionnelle large-
Sebastian Dieguez, inexistant, publié en 1959, soulève en effet ment inaccessible à quiconque est doté
quelques pistes inattendues. Car si la fiction d’une présence réelle. Certes, il « n’a rien
docteur en est précisément l’art de faire exister ce qui qui puisse donner un support à ses actions,
neurosciences,
n’existe pas, Calvino va plus loin en imagi- réelles ou imaginaires », mais il émane de lui
travaille au
Laboratoire de nant dans ce récit un personnage non seu- une « rage de perfection ». Agilulfe a beau
sciences cognitives lement fictif, mais inexistant au sein même n’être qu’une « armure pleine de vent »,
et neurologiques du récit. Le chevalier en question, de son un « malheureux qui n’existait pas », un
de l’Université de vrai nom « Agilulfe Edme Bertrandinet des « blanc fantôme », il est obsédé par l’ordre
Fribourg, en Suisse. Guildivernes et autres de Caprentras et Syra, et le rangement, la propreté, la logique
chevalier de Sélimpie Citérieure et de Fez », et la raison. « J’observe en tout point le
n’est rien d’autre qu’« une blanche armure règlement », s’enorgueillit-il. Puisqu’il ne
vide, sans guerrier dedans ». Sommé d’ex- dort pas et n’a jamais de repos, il éprouve
pliquer, par Charlemagne en personne, qui toujours « le besoin de s’appliquer à quelque
effectue une revue de ses troupes, pourquoi travail de précision : dénombrer des objets,
il ne montre pas son visage, il répond très les ordonner suivant des figures régulières,
sérieusement : « C’est que je n’existe pas, résoudre des problèmes d’arithmétique ».
Sire. » Puis tout le récit tourne autour de Respectant à la lettre les règlements intri-
ce non-personnage, soldat dévoué et zélé, qués de la chevalerie, il est à tout moment

84 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


impeccable, précis et rigoureux. Son armure
est immaculée, même sur les champs de
En Bref
bataille. Cette rigidité, cette droiture morale • Le syndrome de Cotard est une maladie où le patient a
et mentale semblent le contenir dans le la sensation de se décomposer, voire d’être déjà mort.
monde réel, comme s’il allait se dissoudre • L’analyse d’un roman d’Italo Calvino, Le Chevalier inexistant,
tout à fait dans le néant à la moindre incar- permet d’explorer finement ce paradoxe existentiel.
tade ou inconséquence. • Des études récentes du cerveau montrent que des zones
cérébrales sur lesquelles repose le « sentiment d’être soi »
La perte totale de soi sont pratiquement inactives chez les personnes malades.

Mais que signifie un personnage qui


n’existe pas ? L’écriture de Calvino fonctionne
souvent sur ce type de dispositifs étranges.
Dans une préface, en 1962, il donnait pour
ce roman une vision plutôt politique : « II est
clair que nous vivons aujourd’hui dans un
monde de non-excentriques, de personnes
dont la plus simple individualité est niée, Déjà mort ou pas encore né ? Certains patients atteints du syndrome
tant elles sont réduites à une somme abstraite de Cotard aiment dormir dans un cercueil. Magritte parodia, en 1951,
de comportements préétablis. Le problème le Portrait de Mme Récamier de David pour évoquer la proximité du néant.
© Christie’s Images / Corbis

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 85


( Psychopathologie des héros

aujourd’hui n’affecte plus désormais la perte passion et cette aisance pour consommer
d’une partie de soi-même, c’est celui de la de l’irréel continue d’intriguer les philo-
perte totale, de n’être plus rien. De l’homme sophes et chercheurs, et Calvino a tenté
primitif qui ne faisait qu’un avec l’univers, d’en tester les limites avec son personnage
on pouvait encore dire qu’il était inexistant qui n’existe doublement pas. Nous pouvons
en ce qu’il ne se différenciait pas de la matière certes apprécier les mésaventures de Don
organique, nous sommes lentement arrivés Quichotte, sachant qu’il n’est que le fruit de
à l’homme artificiel lequel, ne faisant qu’un l’imagination de Cervantès, mais qu’arrive-
avec les produits et les situations, est inexis- t-il si l’attribut principal d’un personnage
tant en ce qu’il ne se frotte plus à rien, qu’il est, en plus, de ne justement pas exister ?
n’a plus de rapport […] avec ce qui […] L’imagination est stimulée hors du champ
l’entoure, mais il ne fait que “fonctionner” habituel des fictions qui, pour la plupart,
abstraitement. Ce nœud de réflexions avait nous font adhérer à des mondes irréels.
fini peu à peu par s’identifier à une image qui L’inexistence criante d’Agilulfe pose un
depuis longtemps occupait mon esprit : une problème immédiat au lecteur. Comment
armure qui marche et qui a l’intérieur est traiter un personnage, avec toutes les
vide. » attentes, les inférences, les images que cela
Critique de la société marchande, de la suppose en général, quand on nous dit
bureaucratie, du conformisme, de l’action explicitement qu’il « n’y est pas » ?
vide de sens et de l’individualisme forcené, Ce problème semble très proche d’une
donc. L’homme contemporain ne serait ancienne énigme : est-il possible d’imaginer
qu’une coquille vide, ayant renoncé à sa propre mort ? Freud, parmi d’autres, a

Tel le Chevalier inexistant, l’homme


contemporain ne serait qu’une coquille vide,
ayant renoncé à toute identité propre, ou la
recherchant désespérément.
© Algol / Shutterstock.com

toute identité propre, ou la recher- évoqué cette question en 1915, dans ses
chant désespérément. Mais Calvino Considérations actuelles sur la guerre et la
s’intéresse davantage aux pouvoirs mort : « Le fait est qu’il nous est absolument
Rigidité, droiture de la littérature et de l’imagi- impossible de nous représenter notre propre
morale et mentale naire, et à identifier et explorer des mort, et toutes les fois que nous l’essayons,
semblent contenir domaines inconnus, qu’à de simples nous nous apercevons que nous y assis-
le Chevalier inexistant messages symboliques. On peut, chez tons en spectateurs. C’est pourquoi l’école
dans le monde réel, Calvino, « être chevalier, couvert de titres psychanalytique a pu déclarer qu’au fond
comme s’il allait et de gloire, et de plus guerrier valeureux, personne ne croit à sa propre mort ou, ce
se dissoudre dans officier irréprochable, sans avoir besoin qui revient au même, dans son inconscient,
le néant à la d’exister ! » Mais n’est-ce pas le cas de tout chacun est persuadé de sa propre immor-
moindre incartade
personnage de fiction ? Nous semblons tous talité. » De fait, il y a comme un obstacle
ou inconséquence.
être experts de ce que le poète Coleridge cognitif à envisager son propre néant en
appelait la « suspension de l’incrédulité » : utilisant notre force mentale, qui est par
nous savons que les fictions ne sont pas nature centrée sur notre présence au monde.
la réalité, mais nous faisons « comme si », Nous pouvons imaginer toutes sortes de
nous nous y absorbons facilement, sans choses sans les croire ou les voir, mais notre
pour autant nous y perdre tout à fait. Cette imagination n’est pas infiniment flexible.

86 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


« Je n’existe pas ! » : quand on se croit mort

Nul ne peut concevoir


sa propre mort La maladie du néant :
Ainsi, Agilulfe nous paraît insaisissable, et le syndrome de Cotard
la façon la plus naturelle de le concevoir est
comme un fantôme, un être désincarné et
immortel, plutôt qu’inexistant. Car l’inexis- Len esyndrome
neurologue français Jules Cotard identifia en 1880 un
dans lequel les patients sont insensibles à la douleur,
proie à une dépression profonde, enclins au suicide et, dans
tence pure et simple d’autrui, par projec-
certains cas, persuadés que leur corps est entré en décomposi-
tion, semble aussi inconcevable que la nôtre.
tion, voire qu’ils sont déjà morts.
Une expérience du psychologue Kurt Gray,
En 2013, une équipe de neurologues belges à l’Université de
de l’Université du Maryland, montre que,
Liège a examiné le cerveau d’un patient atteint de ce syndrome.
curieusement, nous percevons une personne
L’histoire est frappante : l’individu s’est présenté à son médecin en
dans le coma, ou en état végétatif, comme
déclarant qu’il n’avait plus de cerveau, que son cerveau était mort,
ayant moins de capacités mentales qu’un
et qu’il allait prouver que lui-même était déjà mort. Il prétendait
mort. Il semble que l’inertie corporelle
n’avoir plus besoin de manger ni de boire, vu que son cerveau était
lors d’un état d’inconscience prolongé soit
déjà mort. Les neurologues liégeois ont découvert une activité des
encore plus difficile à envisager psycholo-
neurones anormalement basse au sein de réseaux dits « frontopa-
giquement que la mort définitive. Dans Le
riétaux », reliant les aires frontales du cerveau à l’avant et les aires
Chevalier inexistant, les scènes de batailles
pariétales sur le dessus (voir la figure). Ces régions sont nécessaires
médiévales, véritables champs de boucherie,
pour avoir conscience de nous-mêmes et de ce qui nous entoure.
sont propices à ce type de paradoxes. Ainsi,
Elles font partie d’un vaste réseau cérébral qui nous donne le senti-
lorsque Agilulfe dispose des cadavres sur
ment d’être nous-mêmes. Ainsi, la défaillance de ces structures
une colline afin de les enfouir dans une
entraîne une perte du sentiment de soi et de sa propre conscience.
fosse, il ne peut que songer à sa condition
C’est peut-être pourquoi les personnes touchées ressentent leur
de non-être : « Ô mort, tu as ce que jamais je
propre inexistence.
n’eus, et que je n’aurai jamais : cette carcasse.
Ou plutôt, non, tu ne l’as pas, tu es cette Source : V. Charland-Verville et al., in Cortex, vol. 49, p. 1997, 2013.
carcasse, cette chose que, parfois, dans les
moments de mélancolie, je me surprends à
envier aux hommes qui existent. »
Mais cette jalousie est de courte durée : si
l’inexistence est un handicap, elle recèle aussi
des avantages : « Il y a quantité de choses que
j’arrive à faire mieux que ceux qui existent,
sans leurs défauts habituels qui sont grossiè-
11
reté, à-peu-près, inconséquence et puanteur.
10
Bien sûr, celui qui existe met toujours dans ce
9
Métabolisme du cortex

qu’il fait un petit quelque chose en plus, une


8
empreinte particulière que moi je ne réussirai
7
jamais à y mettre… Mais si tout leur secret est
6 Sujets sains
enfermé là, dans ce sac de tripes, grand merci,
5
je peux m’en passer ! » Sujet souffrant
4
du syndrome
3
Le cerveau nihiliste 2
de Cotard

1
Au-delà de la littérature, il arrive que ces
0
vastes questions prennent un tour franche-
ment délirant chez quelques rares personnes.
Le cerveau inexistant. montre que l’activité de
En 1880, le Dr Jules Cotard, à Paris, exposait
En bleu (figure du haut), les zones ces zones importantes pour le
un type de « délire hypocondriaque dans une du cerveau anormalement sentiment d’exister est proche
forme grave de la mélancolie anxieuse ». inactives chez un patient atteint de zéro. Par comparaison, cette
Cet étrange trouble concernait des du syndrome de Cotard persuadé activité se situe autour de 10
patients qui se disaient damnés et entre- d’être déjà mort. La figure du bas pour les personnes « vivantes ».
tenaient des idées nihilistes à propos

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 87


( Psychopathologie
des héros

« Au fond, personne ne croit à sa propre mort ou, ce qui revient


au même, dans son inconscient, chacun est persuadé de sa propre
immortalité. » Sigmund Freud

d’eux-mêmes et du monde qui les entoure. que des hallucinations diverses. « C’est
Une femme de 43 ans, par exemple, suite à l’envers du délire des grandeurs », affirmait
« une sorte de craquement intérieur dans le médecin. Au paroxysme du trouble, le
le dos se répercutant dans la tête », affir- malade se considérait comme déjà mort et
mait n’avoir « plus ni cerveau, ni nerfs, ni inexistant, et, comme plus rien ne pouvait
poitrine, ni estomac, ni boyaux ». D’autres donc l’atteindre, il se disait parfois égale-
disaient n’avoir plus de corps, étaient ment immortel. À ce délire des négations
convaincus d’être vides, qu’ils pourris- personnel s’ajoutait également la néga-
saient de l’intérieur, que leur cerveau s’était tion du monde : plus rien n’existe, tout est
ramolli. En 1882, Cotard appelait ce trouble factice, le monde s’est arrêté. Chez certains,
« délire des négations », qui deviendra un délire d’énormité prenait le relais du
plus tard le « syndrome de Cotard ». Ces délire d’immortalité : ceux-là se disent
patients parlent parfois d’eux-mêmes à la « immenses, leur taille est gigantesque, leur
troisième personne (« La personne de moi- tête va toucher aux étoiles […], le corps
même n’a pas d’âge »), et Cotard obser- n’a plus de limites, il s’étend à l’infini et se
vait chez eux une insensibilité à la douleur, fusionne avec l’univers ».
une dépression extrême, une propension
à l’autodénigrement et au suicide, ainsi Le délire de négation
Cotard en a fourni successivement diffé-
Mourir... rentes explications : d’un trouble sensoriel et
dormir ; rien de hypocondriaque extrême, il est passé ensuite
plus, soupire Hamlet. à un déficit de la « vision mentale », sorte d’ef-
Ainsi font certains fondrement de l’imagination, et vers la fin
patients atteints du de sa vie, il penchait plutôt pour un trouble
syndrome de Cotard, « psychomoteur ». On trouve un parallèle
qui doutent parfois frappant de cette dernière idée chez Agilulfe,
d’être en vie. qui « avait besoin, toujours, de sentir devant
soi les choses comme une épaisse muraille,
contre laquelle il pût dresser la tension de
toute sa volonté : c’était le seul moyen qu’il
eût de garder une ferme conscience de soi-
même. Si, au contraire, le monde autour
de lui s’estompait, devenait flou, ambigu,
alors lui aussi se sentait sombrer dans cette
pénombre doucereuse ; dans tout ce vide,
il n’arrivait plus à faire jaillir une pensée
distincte, un mouvement de volonté, une
© Gian Salero / Shutterstock.com

idée fixe. […] Parfois, ce n’était qu’au prix


d’un effort extrême qu’il parvenait à ne pas
disparaître. Alors, il se mettait à compter : il
comptait les feuilles, les cailloux, les pommes
de pain, ce qui lui tombait sous la main. »
Agir ou périr. Si Agilulfe doit constam-
ment être dans la pensée et l’action pour ne

88 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


« Je n’existe pas ! » : quand on se croit mort

pas se dissiper dans le néant, les négateurs Le Chevalier inexistant, par sa compa-
délirants de Cotard semblent être dans une raison d’Agilulfe, qui n’est que pure volonté
situation inverse : un déficit des capacités ou d’être au monde et doit lutter à chaque
de l’intention d’agir les porte à croire à leur instant pour son existence et son identité
propre inexistence. de peur de se dissoudre dans le néant, avec
Gourdoulu, qui lui a la chance d’exister,
Le mysticisme du néant mais se laisse entièrement fondre et absorber

Dans son exploration de la perte du soi,


Calvino introduit un personnage au profil
inverse d’Agilulfe. Gourdoulou, son écuyer « Chez quelques uns la négation
crasseux, existe... sans le savoir. Calvino s’en
expliquait ainsi : « À partir de la formule est universelle, rien n’existe plus, eux-
Agilulfe (inexistence pourvue de volonté mêmes ne sont plus rien. »
et de conscience) j’obtins, par un procédé
d’opposition logique […], la formule exis- Jules Cotard, 1880
tence privée de conscience, autrement iden-
tification générale avec le monde objectif, et
je conçus l’écuyer Gourdoulou. » Celui-ci,
en effet, est totalement indistinct du monde
qui l’entoure. Son nom change constamment
puisqu’il se reconnaît en tout le monde et en
toute chose. « On dirait que tous ces noms
pleuvent sur lui sans jamais arriver à y tenir. »
Lui, « ne fait pas de différence » : « Vous l’ap-
pelez, il croit que vous appelez une chèvre ; dans le monde, rejoint parfaitement les
vous dites “fromage”, ou bien “torrent”, et il observations cliniques de Cotard : entre le
répond : “Me voici”. » C’est donc une autre rien et le tout, il semble y avoir une éton-
modalité de la négation de soi et de l’inexis- nante continuité. Ne doit-on pas constam-
tence : il voit des canards, il devient canard, ment négocier entre ces deux extrêmes ? Le
idem pour une grenouille, des poissons, un vieux Charlemagne de Calvino, face aux
poirier. Des pierres roulent, il se met lui- deux énergumènes, semblait partager cette Bibliographie
même à rouler. Voyant de la soupe, il faut intuition : « À merveille ! Ce mien sujet qui
lui rappeler que « C’est toi qui doit manger existe sans s’en douter, et ce mien paladin, J. Obert, L’écriture
du corps dessiné dans
la soupe, et non la soupe te manger ! » Mais là-bas, qui s’en doute sans exister, ils font
Il cavaliere inesistente,
rien n’y fait, pour lui, à ce moment, « tout est une belle paire, je vous jure ! » in Italies (en ligne),
soupe » ! Gourdoulou semble simplement Qui sommes-nous vraiment, entre vol. 16, 2012,
« se vautrer avec une joie béate au milieu de l’identité qui nous est assignée par le http://italies.revues.
toutes les choses existantes […] ». monde, et celle que nous souhaiterions lui org/4383.
Ce personnage a bien des parallèles imposer ? Répondre à cette question, suggère K. Gray, More dead
than dead: percep-
dans la clinique psychiatrique et neurolo- Calvino, est la tâche principale de l’être tions of persons in the
gique : comme l’indique Calvino, on pense humain : « Même exister, cela s’apprend. » persistent végétative
aux automatismes et au somnambulisme, En premier lieu, par l’imagination. C’est elle state, in Cognition,
mais également à l’imitation compul- qui a le don de faire exister ce qui n’existe vol. 121, pp. 275-
280, 2011.
sive des gestes d’autrui (l’échopraxie, que pas. « Répertoire de potentialités », selon les
l’on retrouve chez certains autistes), ainsi termes de Calvino, elle est notre bien le plus S. Nichols,
Imagination and
qu’au mimétisme incoercible de certains précieux. À nous de l’utiliser pour devenir immortality: thinking
patients atteints de lésions du lobe frontal, auteurs, non pas de romans « invraisem- of me, in Synthese,
aux troubles de l’identification person- blables », mais de nos vies. Entre le néant vol. 159, pp. 215-
nelle qui font que des patients se prennent de l’insignifiance et le tout de l’indéter- 233, 2007.
pour quelqu’un d’autre ou même pour des miné, entre le zéro et l’infini, entre Agilulfe J. Cotard, Du délire
des négations aux
animaux, et enfin aux états de conscience et Gourdoulou, nous aurons alors

n
idées d’énormité
altérés des mystiques, qui se fondent dans gagné une parcelle, même infime, (1880-1888),
l’univers jusqu’à s’oublier complètement. d’existence. l L’Harmattan, 1997.

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 89


Psychologie… animale

Les requins pensent-ils ?


Généralement dépeints comme des machines à tuer
dénuées de toute espèce de raisonnement, les requins
sont en fait bien plus intelligents qu’on ne le croit.

L
es requins n’ont pas de cer- chinoises ? Le requin capturé, ses effectués sur deux autres espèces vont
veau, c’est bien connu. Vide ailerons sont découpés sur la bête plus loin et nous forcent à considérer
émotionnel, désert mental, vivante aussitôt rejetée à la mer, les requins comme probablement
la vie intérieure du squale consciente mais désormais inca- beaucoup plus intelligents que ne le
est à l’image de sa peau : pable de nager, vouée à une agonie veut la légende.
lisse et froide comme l’eau des pro- atteignant parfois une quinzaine de
fondeurs. C’est une machine à tuer jours. On estime à plusieurs dizaines Le requin et l’outil
qui fait des ravages depuis quelque de millions par an le nombre de
temps sur les côtes de La Réunion. requins ainsi massacrés pour la L’éthologue américain Simon
Ne lisez-vous donc pas les journaux ? gloire de la gastronomie. Oliver et ses collègues de l’Université
Même si vous ne les lisez pas, vous Et pourtant, l’intelligence des de Bangor au pays de Galles, en colla-
avez bien dû aller au cinéma et voir requins n’est pas aussi primitve boration avec le Projet de recherche et
Les Dents de la mer. Comment nier, qu’on le croit. Les scientifiques conservation du requin-renard aux
devant un tel spectacle, que le grand savaient déjà que le grand requin Philippines, ont récemment collecté
squale n’obéit qu’à un instinct : celui blanc (Carcharodon carcharias) – les en caméra sous-marine des dizaines
du sang ? dents de la mer en personne, même d’observations de requins-renards
Telle est l’image populaire du s’il n’attaque l’homme qu’en de rares (Alopias pelagicus) vivant à proximité
requin. Qui se lézarde si l’on observe occasions et par erreur – était capable de l’archipel. Ils ont alors pu analyser
les faits : ces animaux s’approchent de sortir occasionnellement la tête la séquence précise des comporte-
des côtes à cause de l’épuisement hors de l’eau pour observer son envi- ments de capture de sardines par ces
des ressources halieutiques et de ronnement aérien, ce qui suggérait requins. Cette séquence se décompose
la surpêche. Ils confondent le plus une intelligence mêlant curiosité ainsi :
souvent une planche de surf avec la et attention. D’ailleurs, on voit mal 1) préparation et soulèvement de la
silhouette d’un phoque. Oui, mais comment un animal qui sait chasser queue ;
voilà, le discours médiatique et les n’aurait pas un sens de l’observation 2) frappe rapide ;
blockbusters hollywoodiens aux et une intelligence nécessaires à la 3) détente de la queue et récolte des
scénarios aussi stupides qu’ignorants capture des proies, dont il doit anti- proies.
ont réussi à nous faire croire que ciper le comportement. Dans tout le La phase la plus longue est celle de
les requins ne sont que de simples règne animal, les prédateurs tendent préparation, qui permet d’assurer à
mâchoires sans intelligence. à développer des capacités intellec- la queue une rigidité suffisante pour
Pourquoi s’émouvoir alors de la tuelles élevées et on voit mal pour- frapper efficacement. La frappe est
manière dont sont récoltés leurs quoi les requins feraient exception si puissante qu’elle provoque l’appa-
ailerons fort prisés dans les soupes à la règle. Mais les récents travaux rition de bulles du gaz initialement
dissous dans l’eau. Les proies sont
récoltées par dizaines d’un seul coup,
montrant que ce comportement de
Tous les prédateurs tendent à développer frappe par la queue est une technique
particulièrement efficace pour chasser
des capacités intellectuelles élevées : des petits poissons qui se déplacent
pourquoi les requins collectivement en bancs serrés…
feraient-ils exception ? Certes, les requins ne sont pas
les seuls à se comporter ainsi.

90 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


tient à ce qu’on appelle la mémoire
sémantique, c’est-à-dire la capacité
Grand requin blanc pour les animaux de former, dans
Carcharodon carcharias leur cerveau, des règles abstraites,
5 m, 1 500 kg comme ici l’organisation des lieux
Observation hors à parcourir. Avec la mémoire des
de l’eau
souvenirs, la mémoire sémantique
Orientation visuelle
est considérée comme l’une des plus
élaborées.
Ainsi, chez des espèces des requins
Requin-renard très différentes ont été démontrées
Alopias pelagicus des aptitudes à l’usage d’outils et une
3 m, 70 kg mémoire spatiale inattendue. Les
Chasse collective requins ne sont donc pas aussi bêtes
Utilisation de la queue
qu’on l’a souvent cru. Il faut espérer
par séquences planifiées
que ces découvertes amèneront les
hommes à modifier, à l’égard de ces
animaux, leur comportement mora-
Requin-citron lement abominable et qu’ils accorde-
Negaprion brevirostris ront davantage de considération de

© Raphael Queruel
2,80 m, 90 kg ces grands prédateurs des mers, qui
Repérage spatial
Mémoire du lieu
méritent le même respect que des
de naissance prédateurs terrestres comme le tigre
ou le lion.
Observer, planifier, mémoriser : ces capacités cognitives semblent présentes
chez au moins trois espèces de requins étudiées par les scientifiques.

L’utilisation d’outils a été démontrée station biologique des Bahamas et


dans tous les groupes de vertébrés et les Universités de Miami et de Stony
dans certains groupes d’invertébrés, Brook près de New York, ont quant à
comme les pieuvres ou les insectes eux suivi, de 1993 à 2012, le parcours
sociaux. Et l’usage d’un organe de plusieurs centaines de requins-
précis comme outil, pour un emploi citrons des Bahamas (Negaprion
auquel cet organe n’est pas initiale- brevirostris). Ils ont ainsi pu montrer
ment destiné, n’est pas inconnu non que des femelles de cette espèce
plus. Ainsi, des loutres instrumenta- revenaient régulièrement, tout au Georges
lisent leur ventre en en durcissant les long de cette période, pondre exac- Chapouthier,
muscles, pour en faire une enclume tement au même endroit que celui neurobiologiste,
et y briser les petits animaux qu’elles où elles étaient nées – une petite île est directeur
consomment. Mais le fait qu’on particulière des Bahamas nommée de recherche
puisse observer un tel comporte- Bimini. Ce comportement, connu émérite au CNRS.
ment chez des requins en train de jusque-là seulement chez d’autres
chasser témoigne de la complexité poissons phylétiquement plus Bibliographie
insoupçonnée de leur intelligence. évolués tels les saumons, suppose
S. P. Oliver, Thresher Sharks Use
une excellente mémoire de l’espace Tail-Slaps as a Hunting Strategy, in
La nostalgie sous-marin, qui a été démontrée PlosOne, http://www.plosone.org/
chez certaines des femelles étudiées article/, 2013.
du lieu de naissance sur une période de près de vingt K.A. Feldheim, Two decades of
Le biologiste américain Kevin années. Elle repose sur une mémoire genetic profiling yields first evidence
of natal philopatry and long-term
Feldheim et ses collègues, au sein spatiale (à ce jour surtout étudiée fidelity to parturition sites in sharks,
d’une collaboration regroupant chez les mammifères terrestres – in Molecular Ecology, Vol. 23,
le Field Museum de Chicago, une rats, éléphants) mémoire qui appar- pp 110–117, 2014.

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Vrai ou faux ?

« L’occasion fait le larron »


Une somme d’argent en vue sur un bureau, un smartphone
oublié sur un banc : combien de personnes résistent
à la perspective d’un profit facile ?

I
l y a quelques mois, j’ai été té- faire face à l’incivisme des conduc- individu seul. C’est le cas de la jeune
moin d’un événement révéla- teurs de ses véhicules. On compte femme, qui, profitant de sa solitude
teur : dans une grande surface, 50 à 70 incidents et accidents par dans les rayons d’une boutique,
l’alarme incendie s’étant dé- jour sans pouvoir en identifier les dérobe prestement un tube de rouge
clenchée, les clients se sont re- auteurs. Depuis quatre ans, Autolib à lèvres coûteux. Interrogée sur cet
trouvés brusquement sur le trottoir a enregistré 30 000 réparations à sa écart de conduite, elle se défend
avec leurs paniers ou leurs Caddie à charge provenant de ces incidents en disant : « Les produits de beauté
moitié pleins. Le directeur du ma- anonymes. Une campagne de sensi- ont tellement augmenté… que ce
gasin est alors arrivé en expliquant bilisation des usagers est à l’étude… n’est plus possible. » Car le larron
qu’il s’agissait d’une erreur de Bon courage ! trouve souvent des raisons à sa
manipulation, que d’ici quelques conduite, qui lui évitent tout senti-
minutes tout rentrerait dans l’ordre En chaque citoyen... ment de culpabilité. Ainsi, certains
et que chacun pourrait poursuivre automobilistes volent la place d’un
ses achats. Aussitôt, le petit groupe
un larron qui s’ignore ? conducteur en train de se garer, sans
de personnes s’est dispersé dans la L’être humain est avant tout vergogne, « parce qu’il est trop lent
rue ; certains emportant le panier moral. Nous respectons les règles à faire sa manœuvre, qu’il s’y prend
du magasin, d’autres transvasant de vie en communauté et sommes mal et que sa voiture doit être trop
hâtivement les victuailles du Caddie même équipés cérébr alement grande pour cette place ».
dans leurs sacs personnels. Personne pour cela, ce qu’a magistralement
n’est rentré pour régler ses achats, démontré le neurologue américain Pas vu, pas pris!
et une mère en s’éloignant avec Antonio Damasio. Le développe-
son petit garçon riait sous cape en ment moral se fait par stades, le En 1970 à New York, le psycho-
disant : « Voilà un rôti qui ne m’a psychologue Piaget ayant repéré logue américain et professeur à
pas coûté cher », et ajoutant pour que, jusqu’à sept ans, l’enfant Stanford Philip Zimbardo abandonne
se donner bonne conscience : « Ils vivrait dans un stade prémoral où une voiture dans la rue d’un quartier
n’avaient qu’à pas se tromper avec l’égocentrisme primaire domine- défavorisé. Pendant plusieurs jours la
leur alarme incendie. » rait. Il parviendrait ensuite grâce caméra filme ce qu’il advient du véhi-
Le proverbe selon lequel l’oc- à l’éducation et la vie en société à cule. Les premiers jours, des pères de
casion fait le larron se trouve se forger une morale propre. Mais famille viennent y prélever des pièces,
ainsi parfaitement illustré. Son que se passe-t-il lorsque, à la faveur accompagnés de leurs enfants. Les
usage semble se banaliser avec d’une situation singulière, particu- jours suivants des adolescents vanda-
les années. Ainsi, Autolib comp- lièrement tentante ou d’apparence lisent le véhicule. Au bout de trois
tabilise 10 000 locations par jour anodine, ce sens moral semble jours il n’en reste plus qu’une carcasse.
en moyenne. C’est un succès car s’évanouir pour laisser place à une Reproduisant cette expérience dans
ce système francilien d’automo- régression vers l’égocentrisme un quartier aisé d’une ville de la côte
biles en libre service apporte la enfantin ? ouest, Philip Zimbardo observe le
souplesse d’une consommation Il faut alors distinguer deux cas même phénomène. Il en conclut que
à la carte. Mais cette société doit de figures. Le premier est celui d’un le « potentiel de malhonnêteté » est

92 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


élevé dans toute la population. « Des L’affaire est un « raptus » à caractère décrit par le psychologue Laurent
familles a priori “respectables” parti- passionnel greffé sur une banale Bègue : un fractionnement de la
cipent au désordre et au désossement opportunité... moralité qui permet à chacun de
des voitures abandonnées. » Selon faire en groupe ce qu’il ne ferait pas
le psychologue canadien Thomas La morale fragmentée seul.
Gabor, auteur d’observations simi- Depuis quelques années, avec l’évo-
laires, la population présenterait une Le deuxième cas de figure est lution des pratiques sociales, l’indi-
immoralité latente sans pour autant celui d’individus en groupe. Les vidu a renforcé son ego. Il est bien
s’engager dans une réelle délinquance. rapines donnent alors lieu à ce que souvent dans le « j’ai envie, je veux,
Les prétextes ne manquent pas. le sociologue Gustave Le Bon stig- je prends »… Il devient d’autant
Parfois l’occasion se rattache à un matisait au XIXe siècle dans L’Esprit plus facilement larron, que la société
sentiment personnel d’envie ou des foules : une augmentation de lui présente de nombreuses et faciles
de jalousie. Ainsi cette femme très l’affectivité et simultanément une occasions sans pour autant le punir,
encourageant l’immoralité latente de
tout un chacun (sur Internet, notam-
ment). Il est très difficile d’obtenir
des statistiques sur le sujet. Comme
dans la majorité des comportements
humains, il semble qu’un nombre
restreint de personnes ne saisissent
jamais l’occasion (les hypermoraux),
qu’un grand nombre chute dans des
occasions vénielles, et qu’un petit
nombre s’ébatte dans de grosses et
maléfiques occasions (les psycho-
pathes). Ils se répartissent selon la
courbe de Gauss, dont on pourrait a
© R. Ashrafov / Shutterstock.com

priori s’attendre à ce qu’elle se déplace


légèrement, ces derniers temps, vers
les comportements moins soucieux
de la morale… n

« Tiens, un portefeuille... Celui qui l’a perdu n’avait qu’à pas le laisser tomber. »
La plupart des petites entorses à la morale s’accompagnent de telles justifications.
Anne Charlet-Debray,
psychologue clinicienne,
est psychothérapeute
jalouse d’une collègue plus bril- baisse de l’intelligence. Ainsi ce pour enfants et adultes.
lante qu’elle, de façon impulsive, groupuscule de trois adolescents
dérobe le portable qu’elle avait cherchant à dérober leur bouteille
Bibliographie
oublié dans leur bureau commun. de vodka hebdomadaire dans une
Confuse, culpabilisée par son acte supérette et qui rencontrent le petit L. Bègue, Psychologie du bien
et, pour comble, encombrée de cet voisin de l’un d’entre eux. Celui-ci et du mal, Odile Jacob 2011.
objet dont elle n’a pas l’utilité, elle se voit intimer l’ordre de prendre P. Zimbardo, Psychologie,
aide sa collègue à chercher le mobile ladite bouteille à leur place et de Pearson, 2008.
pendant plusieurs jours. Au terme la passer en douce à la caisse sous A. Damasio, L’Erreur de Descartes,
de nuits sans sommeil, elle finit par peine des pires représailles. Il y a la raison des émotions, Odile Jacob
1995.
le jeter dans la poubelle d’un autre fort à parier qu’individuellement
T. Gabor, Everybody does it, Crime
bureau et se réjouit avec sa victime chacun des comparses n’aurait pas by the public, Université de Toronto,
lorsqu’il y est retrouvé ! Rien ne eu ces mauvaises idées mais que, 1994.
serait arrivé si le portable n’avait pas devant l’occasion, ils ont subi le G. Le Bon, Psychologie des foules,
été laissé en évidence dans le bureau. processus de « désindividuation » PUF, 1968.

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 93


Analyses de livres

Mémoire et oubli explique le fonctionnement des fameux « filtres d’oubli »


Francis Eustache (sous la direction) et autres potions magiques de la mémoire expérimentés
Le Pommier (192 pages, 15 euros, 2014) dans les laboratoires de neurosciences. Denis Peschanski
vient ensuite interroger les relations entre récit histo-
Cinq passionnés de la mémoire (le rique et mécanismes de l’oubli, avant que Bernard
neuropsychologue Francis Eustache, Stiegler étende la notion de mémoire à la société, depuis
l’historien Denis Peschanski, le philosophe Bernard les peintures rupestres de l’homme préhistorique jusqu’à
Stiegler, le neurobiologiste Robert Jaffard et le spécia- Facebook. Enfin, Jean-Gabriel Ganascia, en emmenant
liste de l’intelligence artificielle Jean-Gabriel Ganascia) le lecteur dans la gestion des mémoires virtuelles du
démontrent ici que la mémoire et l’oubli sont indisso- cloud, nous montre que les méthodes utilisées pour y
ciables. Comme le rappelle d’abord Eustache, les savants compresser l’information font étrangement penser au lent
ont analysé l’oubli pour comprendre les mécanismes de travail de transformation qui convertit, dans le cerveau
la mémoire, à travers plusieurs syndromes dont l’amnésie humain, la mémoire épisodique en mémoire sémantique.
de Korsakoff, établissant des distinctions essentielles entre Car la mémoire pourrait bien servir à créer du sens.
mémoire « sémantique » (du sens) et « épisodique » (des
faits passés). Robert Jaffard, dans un deuxième temps, Alain Lieury, Université de Rennes II.

Stress et cancer : Le beau livre


quand notre attachement de la psychologie
nous joue des tours Wade Picken
Yvane Wiart Dunod, (528 pages, 29 euros, 2014)
DeBoeck
(240 pages, 20 euros, 2014) Il est possible de réaliser ce qu’on appelle un
« beau livre » avec de la psychologie, la preuve avec
Voici un ouvrage passionnant sur un sujet cet ouvrage : très nombreuses illustrations dont
souvent controversé et rejeté d’un revers de main beaucoup originales, beau papier, gros volume…
par les cancérologues : le lien entre certains traits Il s’agit aussi ici d’un bon livre, par la qualité de ses
du psychisme et le cancer. Yvane Wiart, chercheur textes et des références scientifiques proposées.
en psychologie, auteur d’une thèse remarquable L’ambition de l’auteur est de proposer un survol
sur l’attachement, a décidé d’explorer ce thème historique de la discipline : l’ouvrage est composé de
sans idée préconçue. Mais c’est en s’appuyant à la 250 entrées chronologiques, présentant chacune un
fois sur des analyses très fines des liens entre type grand concept, et balayant large, de 10 000 ans avant
de personnalité et stress, sur les découvertes biolo- J.-C. (le chamanisme) à 2013 (le projet BRAIN,
giques les plus récentes concernant les réactions de lancé par Obama pour accélérer la recherche sur le
l’organisme au stress et sur l’impact de ces modifi- cerveau). Le livre illustre ainsi à sa manière la célèbre
cations biologiques sur la genèse d’un cancer et sur formule d’Hermann Ebbinghaus : « La psychologie
son évolutivité, qu’Yvane Wiart nous convainc de a un long passé mais une courte histoire. »
la justesse de ses découvertes. Le livre est extrême- Préfacé par Philip Zimbardo, un des grands noms
ment documenté, tous les éléments s’enchaînent de la psychologie scientifique, l’ouvrage peut irriter
comme une démonstration mathématique : impact le lecteur européen par son américano-centrisme
du stress chronique sur les défenses immunitaires, le prononcé. Mais une fois l’agacement passé, il est
cortisol, la sécrétion d’endorphine, tous ces média- l’occasion de découvrir nombre d’informations
teurs étant eux-mêmes liés à la genèse et à l’agressi- passionnantes et de concepts peu connus de ce côté
vité des cancers. Enfin, l’auteur recense des proposi- de l’Atlantique (la Situation étrange, la Menace du
tions d’interventions ciblées permettant de modifier stéréotype, la Fluidité sexuelle…) et d’approfondir
les caractéristiques de notre personnalité pour sa connaissance de la psychologie nord-améri-
améliorer notre santé. caine, d’une grande vitalité comme l’ensemble de la
Bernard Asselain, chef du Service recherche scientifique nord-américaine.
de biostatistique de l’Institut Curie Christophe André

94 © Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015


Tribune des lecteurs

Dans votre article État islamique : l’espoir d’un meilleur futur et d’un Peut-être l’instinct de vengeance
l’illusion du sublime, vous dites que sens renouvelé des existences. Ce qui est-il un moyen de ne pas s’effon-
les volontaires djihadistes s’engagent explique pourquoi les jeunes sont de drer, de trouver encore l’énergie
pour trouver quelque chose qui plus en plus nombreux à se tourner pour se faire respecter. Mais
n’existe plus dans « le monde fatigué vers des alternatives radicales. comment entamer un chemin vers le
de nos démocraties ». Cela veut-il En Occident, les droits des gays et pardon ?
dire que nos pays sont vides d’idéal ? les mouvements en faveur de l’envi- Liliane Hardy, Agde
Dans ce cas, al-Zarqaoui a raison, ronnement soulèvent les passions et
nous avons déjà perdu... Comment suscitent une volonté de se dédier à Réponse d’Étienne Mullet
inverser ce mouvement ? un groupe et une cause. Même si ces Il est en effet possible d’envi-
Élodie Lemaire, Marseille mouvements encouragent un esprit sager la vengeance ou le désir de
militant chez des jeunes et font naître vengeance comme une manière de
Réponse de Scott Atran un courant de sympathie dans le reprendre le contrôle de la situa-
Lors de nos plus récentes études public, le nombre relatif d’adhérents tion. Dans une étude récente sur
expérimentales, nous avons décou- et les niveaux d’engagement restent les raisons avouées pour lesquelles
vert que la défense de la démocratie assez faibles en comparaison de ce une personne décide de ne pas
et de ses valeurs ne motive pas de qui vaut la peine de s’engager dans pardonner, nous avons mis en
sacrifices élevés (très peu de gens d’autres peuples ou sociétés. évidence des motifs tels que « de
dans nos pays sont prêts à aller en Nous parlons volontiers de guerre manière à être prise au sérieux
prison ou à perdre leur emploi, contre la pauvreté, l’illettrisme, la et respectée », « pour s’affirmer
encore moins à se battre jusqu’à grossesse adolescente, le viol et la personnellement » ou encore « parce
la mort si nécessaire, pour ces maltraitance des femmes, mais il y que l’offenseur désirait fortement
idéaux), à moins que les participants a peu de preuves d’un engagement être pardonné ». Même si, par
à ces études soient mis en présence massif et soutenu ni d’une volonté de rapport aux autres, ils ne sont pas
d’une menace puissante et tangible sacrifice pour de telles causes, au-delà dominants, ils sont bien réels.
(par exemple, les attentats du de groupes clairsemés d’activistes. Le pardon, lorsqu’il est réel, libère
11 septembre 2001 aux États-Unis Mon avis est que l’Amérique et la victime d’un gros poids. L’on
ou du 11 mars 2004 en Espagne). les démocraties occidentales vont pardonne d’abord pour soi-même.
Dans de telles conditions de menace, commencer à vivre des temps très L’offenseur peut même ne pas être
nous observons une interaction difficiles dans les années à venir, la informé du fait qu’il a été pardonné.
notable entre la fusion avec la nation situation étant exacerbée par le fossé Le pardon n’implique pas la récon-
(dans ce cas, États-Unis ou Espagne) grandissant qui sépare les élites de ciliation. Pour se réconcilier, il faut
et la foi dans le caractère sacré la rue, politiquement, économi- être deux. Il serait mal avisé de
des valeurs démocratiques, une quement et en termes d’espoirs et se réconcilier avec une personne
combinaison qui détermine alors la de rêves communs. Mais quand les abusive et peu disposée à changer.
volonté de consentir des sacrifices brasiers politiques et religieux qui La plupart des personnes sont
élevés pour un pays ou ses idéaux. se déclarent partout dans le monde capables de pardon et la plupart des
Ces découvertes suggèrent que atteindront nos frontières, la démo- offenses sont pardonnables, mais
si la menace pesant sur les sociétés cratie parviendra selon moi à puiser pour certaines personnes ou pour
démocratiques devient suffisam- de l’oxygène dans notre histoire et certaines offenses, les choses ne sont,
ment élevée et concrète dans l’es- notre conscience collective pour comme le suggère votre question,
prit des citoyens, alors une mobi- se rassembler, survivre et peut- pas si simples. Dans des situations
lisation est possible pour défendre être prospérer – à condition que extrêmes (notamment l’inceste) une
les valeurs démocratiques. Mais le besoin de sécurité ne prenne pas thérapie par le pardon peut aider.
les niveaux de menace perçus l’ascendant sur tout le reste.
sont aujourd’hui bien trop bas
pour inspirer quoi que ce soit.
L’impression dominante est plutôt
celle d’une corruption, d’une Bravo pour votre article sur
incompétence et d’une incurie au la vengeance où vous évoquez le
sein des structures, des acteurs et ressentiment de femmes trahies, Cerveau Psycho.fr
des idéaux politiques européens et méprisées et rejetées. Souvent, la
Le magazine de la psychologie et des neurosciences
américains, incapables de délivrer tristesse et l’accablement s’installent.

© Cerveau & Psycho - n°67 janvier - février 2015 95


LE CERVEAU N’A PAS DE RÉCEPTEURS LES ANCIENS CROYAIENT QUE LES DOULEURS UN REMÈDE ÉGYPTIEN PRÉCONISAIT LE PORT
DE LA DOULEUR, ALORS D’OÙ VIENNENT DU CRÂNE ÉTAIENT PROVOQUÉES PAR DE CHAPEAUX-CROCODILES EN TERRE CUITE.
LES MAUX DE TÊTE ? DES DÉMONS QU’IL FALLAIT ÉVACUER. TU AURAS L’AIR SI
RIDICULE QUE TU OUBLIERAS
AU MOINS, TA DOULEUR.
IL N’A PLUS
MAL À LA TÊTE.

LES MAUX DE TÊTE SONT ENCORE MYSTÉRIEUX,


MAIS ON EN DISTINGUE PLUSIEURS TYPES. DANS LES MIGRAINES, ON PENSE QUE
MIGRAINES LA DOULEUR ÉMANE DE LA MEMBRANE QUI
CÉPHALÉES CÉPHALÉES (DOULEUR ENVELOPPE LE CERVEAU, LES MÉNINGES.
“EN GRAPPE” DE TENSION INTENSE
(DOULEUR (LA TÊTE DANS ALTÉRANT LA CORTEX
AIGUË DERRIÈRE UN ÉTAU) VISION) CRÂNE THALAMUS
L’ŒIL) NERF
TRIGÉMINAL
Dwayne Godwin est neuroscientifique à la Faculté de médecine de Wake Forest. Dessins de Jorge Cham / www.phdcomics.com.

CERVEAU
RÉCEPTEURS DE
RIEN QUE D’Y LA DOULEUR
PENSER, J’AI MAL
À LA TÊTE !! L’INFLAMMATION DES MÉNINGES
CAUSÉE PAR UNE DILATATION DES ON IGNORE ENCORE LA CAUSE DE CETTE
VAISSEAUX SANGUINS EXCITE LE NERF DILATATION, MAIS ELLE EST SOUVENT
TRIGÉMINAL QUI RELAYE LE SIGNAL PRÉCÉDÉE DE BAISSES D’ACTIVITÉ DES
DE DOULEUR AU CERVEAU. NEURONES, SE PROPAGEANT PAR VAGUES.

LES CÉPHALÉES EN GRAPPE ONT ÉTÉ RELIÉES PAR CERTAINES ÉTUDES CE QUI EST CERTAIN, C’EST QUE LES MAUX DE TÊTE LES PLUS
À L’HORLOGE INTERNE SITUÉE DANS NOTRE HYPOTHALAMUS. COURANTS SONT PROVOQUÉS PAR LE STRESS.

LA VOILÀ !!

LES PERSONNES QUI EN SOUFFRENT RÈGLENT SOUVENT LEUR AUSSI, PENSEZ À VOUS DÉTENDRE. VOUS AVEZ AUSSI PEU BESOIN
HORLOGE INTERNE SUR LE MOMENT D’APPARITION DES CRISES. D’UNE AUTRE MIGRAINE QUE D’UN TROU DANS LA TÊTE!

Retrouvez votre prochain numéro


en kiosque le 4 mars 2015
Imprimé en France – Maury Imprimeur SA – Dépôt légal janvier 2015 – N° d’édition M0760067-01 – Commission paritaire : 0718 K 83412
– Distribution PRESSTALIS – ISSN 1639-6936 – N° d’imprimeur 194 915 – Directrice de la publication et Gérante : Sylvie Marcé

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