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François Georgeon

Rire dans l'Empire ottoman ?


In: Revue du monde musulman et de la Méditerranée, N°77-78, 1995. pp. 89-109.

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Georgeon François. Rire dans l'Empire ottoman ?. In: Revue du monde musulman et de la Méditerranée, N°77-78, 1995. pp.
89-109.

doi : 10.3406/remmm.1995.1714

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/remmm_0997-1327_1995_num_77_1_1714
François Georgeon

Rire dans l'Empire ottoman

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nvitation de Herzen, se sont mis à la tâche : philosophes, anthropologues, socio


logues, et surtout historiens s'efforcent de comprendre le mystère du rire, de mieux
le situer historiquement. Depuis quelques années, nous disposons de travaux pionn
iers, notamment sur le phénomène du rire dans le Moyen Age chrétien et à
l'époque de la Renaissance (J. Le Goff, 1990 ; J. Horowitz et S. Menache, 1994 ;
D. Ménager, 1995).
Mais étudier le rire dans l'Empire ottoman ? D'emblée, écartons une objec
tion: comment parler de rire dans un empire dont l'histoire est essentiellement
dramatique ? L'argument mérite d'autant plus qu'on y réponde que nous allons
nous pencher, dans les pages qui suivent, sur la fin de la période marquée, plus
que d'autres encore par les guerres, les violences, les épidémies. Disons, sans
nous y attarder davantage, que, comme les travaux des historiens l'ont ample
mentconfirmé, l'histoire de l'Empire ottoman n'est pas synonyme de noirceur ;
elle est faite d'ombres mais aussi de lumières. S'il est vrai que rire est le propre
de l'homme, il l'est aussi de Ybomo ottomanicus. D'autre part, drames, violences
n'excluent nullement le rire. On en verra une illustration plus loin, en assistant
à une scène de rire collectif au cœur d'une Macédoine qui commence à être
déchirée par les nationalismes. Mais comme le rappelait récemment un historien

REMMM 77-78, 1995/3-4


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du rire à l'époque de la Renaissance, le rire « ignore, souvent d'une manière


superbe, les tribulations de l'histoire » (D. Ménager, 1995, 6).
Allons même plus loin, à titre d'hypothèse : parallèlement à la violence, les
empires ne sécrètent-ils pas certaines formes de comique? N'y a-t-il pas dans leur
volonté affichée de domination universelle quelque chose de risible ? Entre leurs
prétentions et leurs réalisations, des failles ou même des interstices par lesquels
le rire aime à se faufiler ? Le brave soldat Chveik est inséparable du contexte impér
ialaustro-hongrois. Et quant à l'Empire soviétique, à l'époque de son âge d'or,
le magazine humoristique Krokodily battait tous les records de vente. Jusqu'à un
certain point, on peut dire qu'empire rime avec rire. Il peut être légitime de se
demander si cette formule vaut aussi pour l'Empire ottoman.
Enquêter sur le rire dans l'Empire ottoman ressemble à une gageure. D'abord,
du fait de ce qu'a été l'Empire lui-même, de sa longévité (six siècles), de l'immensité
de ses territoires (des Balkans au Maghreb, du Caucase au Golfe persique), de
sa diversité humaine. On imagine sans peine que, dans une formation politique
aussi imposante, le rire a été à la fois multiple et changeant. Il faut tenir compte
en outre de la diversité des communautés ; chaque groupe a ses façons de rire, a
ses raisons de rire liées à la tradition, à la religion, à l'éducation, à la langue, même
s'il existe des phénomènes de contagion du rire d'une communauté à l'autre1.
D'autre part, les travaux sur ce sujet sont très peu nombreux. La plupart
envisagent l'humour sous l'angle des études folkloriques, ce qui rend difficile une
appréciation historique et chronologique du phénomène. D'autres s'intéressent
plutôt aux aspects littéraires, très riches dans la tradition ottomane. Mais cette
façon d'aborder le comique nous laisse le plus souvent "en amont" du rire. Il faut
descendre résolument la pente, prendre le parti du rire. L'historien doit se mettre
du côté des rieurs. Tenter d'écrire l'histoire du rire, c'est en effet essayer d'ajout
er une page nouvelle à l'histoire sociale. Comme l'écrit Jacques Le Goff : « De
qui, de quoi rit-on, avec qui rit-on ? Répondre à ces questions est un bon moyen
de parvenir au cœur des structures sociales et des mentalités collectives d'une
société, car rire ensemble est une forme révélatrice de sociabilité » (J. Le Goff,
1992). Retenons cette formule car elle résume bien quelle a été notre ambit
ion: enquêter sur le rire comme révélateur de la sociabilité ottomane.
Toutefois, les difficultés de l'enquête nous commandent de limiter d'emblée
le
ottoman"
champ de
; certes,
la recherche.
il existe un
Nous
rirenous
qui échappe
occuperons
à la médiation
uniquementdedu
la langue,
rire "en celui
turc
qui est provoqué par le comique de gestes et de situations - un type de comique
abondamment utilisé dans le spectacle du polichinelle turc, le Karagôz. Mais le
Karagôz lui-même s'appuie fondamentalement sur le langage, à preuve l'existence
des versions grecques du Karagiozis, ou arabes du Qarakuz, connues depuis
longtemps ; nous laisserons ainsi de côté le rire "communautaire", celui des Juifs,
des Grecs, des Arméniens de l'Empire ottoman, pour autant qu'il met en jeu leur
propre langue. Nous limiterons aussi notre période d'analyse aux dernières
décennies de l'Empire ottoman, période au cours de laquelle coexistent des
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formes traditionnelles du comique, et en même temps des formes et des thèmes


nouveaux amenés par la modernisation et l'influence grandissante de l'Europe.
Enfin, pour ce qui est des méthodes d'investigation, nous nous contenterons pour
l'instant d'observer les Ottomans en train de rire. Le lecteur ne trouvera donc
pas autre chose, dans les pages qui suivent, que quelques instantanés sur le phé
nomène du rire à la fin de l'Empire ottoman.

Tempête de rires sur Manastir

Au début des années 1890, au cours d'un voyage qu'il effectue dans les Bal
kans à la recherche de "l'hellénisme contemporain", Victor Bérard, devenu
célèbre par la suite comme traducteur de l'Odyssée et historien des navigations
d'Ulysse, passe quelques jours à Manastir (Bitola), dans la Macédoine ottomane
(V. Bérard, 1893)2. A Manastir, il loge dans le han (khan ou han), qu'il appelle
d'après la forme grecque « Khani », « la grande auberge turque ». Dans ce han,
explique-t-il, chaque soir les hommes se regroupent selon leur appartenance
ethnico-religieuse. Écoutons la suite :
« Le dernier soir - c'était un vendredi, jour consacré des Musulmans - tous les feux
se réunirent en un bûcher, et tous les groupes en un grand cercle. On venait de tous
les Khanis [han] voisins, de toute la ville. Une foule respectueuse, accroupie qui sur
sa natte et qui dans le fumier, débordait jusque dans la rue. Suleyman le meddah
(conteur), l'illustre chair [§air] (poète) Suleyman devait chanter.
La Turquie possède encore de ces poètes errants, allant de bazars en bazars, de
Khanis en Khanis, tantôt chantant de vieux airs populaires, sur une longue guitare
à trois cordes [saz\, et tantôt improvisant en prose ou en vers des contes, de petites
scènes dialoguées, des apologues et des chansons [...].
Suleyman est bien plus un meddah (conteur) qu'un chàïr (poète). Il improvise et
une tempête de rires ébranle le Khani. Il imite tous les patois, tous les accents, tous
les gestes de tous les peuples ottomans, européens ou asiatiques, le Turc de Mentesché
[Mentese], le Turc de Kastamouni [Kastamonu], l'Arménien, le Grec, le Persan, le
Frandji [frengî, l'Européen], le batelier (khaidji) [kayikçi] du Bosphore, le Juif du
Bazar. . . Un Khaidji racolait au bout du Grand Pont pour la traversée de Péra à Scut
ari : "Khaidji Kara guidisi-i-in !" C'est un Persan en haut bonnet et robe flottante
qui demande nasillant et traînant les finales en "in" chères à son peuple : "Khaidji,
où allons-nous?". Le Khaidji, Turc anatoliote de la mer Noire, répond avec un
débit uniforme et lent, les roulements graves que connaissent tous les familiers du
turc : "Siguidera guidion [ Ùskùdar'a gidiyorum], je vons à Siguidéra." Le geste et le
ton sont reproduits, paraît-il, avec une telle justesse que l'auditoire nomme aussi
tôt les interlocuteurs. Toute la Turquie défile dans cette barque : l'Albanais protec
teur et sa familiarité gentilhomme : "Où vas-tu nous porter, frère?", le Juif fertile
en compliments que le meddah transpose à sa façon : "O Khaidji, votre figure est
comme une tomate!" et le Grec qui bredouille, embrouille et se débrouille aux
dépens du pauvre monde. Le caïque est plein et va se détacher, quand voici venir
un cosol [konsolos] franc, un consul européen, avec son verre dans l'œil et son chien
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en laisse. Un chien en laisse dans la libre Turquie -, libre pour les chiens! Et le
cosol parle petit nègre, comme les consuls réels dans la vie orientale : "Caïque, où
toi mener nous ? Toi, combien demander?" - Si l'Europe, que l'Oriental semble res
pecter, pouvait savoir tout le mépris qu'au fond du cœur il nourrit pour elle ! Le cosol
devient la bonne tête de l'expédition : à deux brasses du bord, il est déjà malade et
invoque à son aide tous les bateaux européens qui remplissent le port; mais n'ayant
point de drogman, il ne peut se faire comprendre. Le Juif lui vend une recette
contre le mal de mer, et le Grec s'offre à traduire toutes les langues d'Europe, qu'il
ignore également et qu'il remplace par du grec habillé à la française. . . Puis c'est le
chien du cosol qui veut boire, et le chapeau du cosol qui tombe à la mer. . . Le
conte s'arrête quand la voix du meddah ou l'attention de l'auditoire est épuisée. Mais
durant des heures, les mésaventures du cosol, du frandji, soulèvent des tourbillons
de rire. C'est la revanche de ces races que l'Europe découpe, enveloppe dans ses pro
tocoles et vend sur le comptoir de ses congrès. » (V. Bérard, 1893, 137-140.)

Ce texte est à lire à plusieurs niveaux. Deux scènes s'y emboîtent, celle du
conteur dans le han, que décrit Bérard, et celle du caïque sur le Bosphore
qu'évoque le meddah. La forte personnalité de Victor Bérard s y exprime aussi ;
en même temps qu'il nous décrit avec précision ce qu'il voit et ce qu'il entend,
il ajoute des commentaires explicatifs ou ironiques qui traduisent d'ailleurs bien
le sentiment mélangé que lui laisse ce séjour dans le han de Manastir, séjour « plus
pénible que les plus dures marches », mais auquel il reconnaît en même temps
un « charme indicible ».
Intéressons-nous d'abord au cadre. Car le rire collectif n'éclate pas partout,
mais il a ses lieux privilégiés, ceux que l'on a appelé les "enclos", les "niches du rire",
des espaces où l'on fait cercle et qui « entretiennent la convivialité des rieurs » (J. Duvi-
gnaud, 1985, 158). Ici, il s'agit d'un han, bâtiment caractéristique de la vie éc
onomique et sociale de l'Empire ottoman, sorte de caravansérail urbain, à la fois entre
pôtde marchandises, magasin, atelier, hôtel pour les voyageurs et les étrangers ; il
s'agit donc d'un lieu d'échanges, un de ces lieux de sociabilité où peuvent se ren
contrer des personnes de communautés différentes. Alors que le système ottoman
est fondé sur une série de "ségrégations" (des quartiers, des communautés, des
religions, des sexes, etc.), le han permet, le temps d'une discussion, d'une affaire à
traiter, d'une soirée à passer, de briser en partie ces cadres contraignants et de
réunir ceux que séparent ordinairement la religion, la langue ou les mœurs. Cepend
ant,le han n'est pas le seul lieu possible pour le rire collectif: il y a les cafés que
fréquentent aussi les conteurs, les places publiques où s'installent les montreurs de
Karagôz ou les acteurs du théâtre populaire (le "jeu du milieu", Ortaoyunu, sorte
de Commedia deU'Artekh turque). Ni les han, ni les cafés ne sont des lieux "spé
cialisés" pour les spectacles comiques - de tels lieux, comme les théâtres de varié
tés,apparaissent seulement à la fin du XIXe siècle, et uniquement dans les quelques
grandes villes de l'empire, comme Salonique, Izmir ou Istanbul.
S'il y a des espaces propices au rire collectif, il existe aussi des moments pri
vilégiés pour cela. Viaor Bérard nous fournit ici une indication précieuse : la scène
Rire dans l'Empire ottoman ? 1 93

qu'il décrit avait lieu, nous précise-t-il, un vendredi, jour "consacré" des musul
mans. C'est en effet le jour saint de la semaine musulmane, celui où a lieu la grande
prière, la plus importante pour la communauté des fidèles. Le vendredi est en
même temps le jour de détente, le jour de congé pour les travailleurs. Il est le jour
de la ferveur religieuse, mais en même temps du divertissement profane : cela nous
rappelle la période du ramadan pendant laquelle ont lieu durant toute la durée
d'un mois, des loisirs et amusements, alors même que le mois du jeûne est par
excellence le mois saint de l'islam. Les représentations du Karagôz avaient lieu
plus particulièrement pendant les soirées de ramadan, ou à l'occasion des ci
rconcisions. En somme, le calendrier du rire collectif épouse étroitement celui de
la pratique religieuse !
En ce qui concerne le public qui fait cercle autour du conteur, remarquons
tout d'abord qu'il n'est composé que d'hommes. Car le han est un lieu fréquenté
par une clientèle uniquement masculine composée de voyageurs, de commerçants,
d'artisans, d'étrangers, et d'une foule de petits marchands ambulants tournant
autour de ces activités commerciales et artisanales. Ici, on rit entre hommes3. Mais
le rire est-il toujours séparé entre les sexes ? En fait, il arrivait que les femmes assis
tent à certains spectacles comiques pendant les soirées du ramadan : par exemple,
on les voit au Karagôz, assises à l'écart des hommes et portant le voile (Henry
Woods, 1876, 267). Mais cet exemple concerne Istanbul et la fin de l'Empire.
Nous savons que le public de ces spectacles comiques était très mélangé ; au
Karagôz assistent des personnes de tous âges - même des enfants, ce qui choquait
beaucoup les observateurs européens; diversité sociale aussi. Fonctionnaires,
soldats, étudiants, portefaix constituaient la clientèle ordinaire d'un meddah
(F. Schrader, 1917, 127). Un pacha et un gardien pouvaient assister côte-à-côte
au même spectacle, riant des mêmes plaisanteries. Dans le han de Manastir, la
diversité est ethnique, religieuse, linguistique. Ceux qui écoutent avec attention
le poète et conteur Sùleyman sont turcs, albanais, grecs, bulgares, valaques,
serbes, juifs, une diversité qui reflète celle de la ville macédonienne, extraordi
naire melting-pot balkanique et ottoman (B. Lory et A. Popovic, 1992). Le rire
établit une communication entre les différentes générations, entre les catégories
sociales, entre les groupes ethniques et religieux.
Notons que le récit du conteur de Manastir est en turc ottoman : pour toutes
ces populations des Balkans, c'est la langue commune, utilisée pour les transac
tions, au marché, dans les boutiques, dans les transports ; c'est aussi la langue des
insultes et des blagues ! C'est par elle que le rire peut être collectif, qu'il peut être,
au sens propre, communicatif. Certes, il existe un rire intra-communautaire,
propre à chaque communauté, mais qui ne dépasse pas les limites du groupe. A
part le turc ottoman, aucune autre langue de l'empire ne permettrait une com
munication aussi large entre les divers groupes communautaires.
Celui qui suscite cette tempête de rires à Manastir - les sociologues parlent
d"'émetteur", ou de "producteur du risible" - est une figure bien connue de la
vie sociale et culturelle des pays d'islam, le conteur {meddah) (Ô. Nutku, 1977 ;
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Th. Menzel, 1941 ; P. N. Boratav). Le meddah n'est pas uniquement un personnage


comique ; il peut être sérieux, en racontant des légendes épiques, des histoires
d'amour, des récits romanesques. Il se produit dans les lieux publics, dans les cafés,
dans les han pour divertir le public en même temps que des acrobates, des jon
gleurs; son répertoire est loin d'être uniquement comique, puisqu'il englobe
des légendes épiques, des histoires d'amour, des récits romanesques. Mais à côté
des conteurs, il existe de véritables "professionnels" de rire, les bouffons, les
musahib, dont s'entourent les grands personnages, notamment le sultan lui-
même. Un auteur du XVIIIe siècle définissait ces musahib comme des « parleurs
de profession qui, pour faire leur cour aux grands, se chargent des frais de la conver
sation, et du soin de les amuser » (M. de Peysonnel, 1785). Encore, à la fin du
XIXe siècle, le sultan Abdulhamid aimait la compagnie d'amuseurs - par exemple
celle d'un médecin grec, Mavroyeni pacha, qui devait la faveur impériale non seu
lement aux soins qu'il prodiguait au sultan, mais aussi au fait qu'il était « gai et
plein d'esprit » (§en ve latifegû) (O. Nuri, 1991, II, 512).
Quels sont les procédés comiques qui provoquent l'hilarité des clients du
han de Manastir ? Le principal, c'est l'imitation, la parodie. Nous savons que les
meddah maîtrisaient à la perfection cette technique. Von Moltke séjournant en
Turquie un demi-siècle avant Bérard assiste dans un café d'Istanbul à la repré
sentation d'un meddah', il ne comprend rien au récit, mais il saisit les intentions
du conteur en prêtant attention à sa voix et à ses gestes : « Tantôt il parlait en
effendi puissant, tantôt en garçon de bain ; tantôt il imitait la voix éraillée d'une
matrone, tantôt le dialecte d'un Arménien, d'un Européen, ou d'un Juif »
(H. Von Moltke, 54). On retrouve ce procédé dans le Karagôz, où ce qui fait l'une
des qualités du montreur est sa capacité à imiter les accents de toutes les com
munautés de l'Empire. Dans l' Ortaoyunu aussi l'imitation est le principal ressort
comique : les acteurs savent à merveille reproduire la façon de parler des pro
vinciaux, des musulmans non-turcs (Kurdes, Arabes, Persans), des non-musul
mans, des étrangers (C. Kudret, 1994, 1, 12-15, 80-84).
Un autre aspect du comique dont joue le meddah de Manastir, c'est, comme
dans le Karagôz, la mise en scène du "kaléidoscope culturel ottoman" (A. Gokalp,
1986), le recours aux stéréotypes concernant les différentes communautés de
l'empire, avec le Grec prétentieux, le Juif commerçant, l'Albanais orgueilleux, le
Persan maniéré, etc. Pour le public lui-même très divers du han, cette présenta
tion offre comme un jeu de miroirs déformants, où chacun peut se reconnaître.
Toute cette mise en scène, du reste, renvoie les spectateurs à un cadre familier :
les clichés sur les différents peuples de l'Empire, les accents immédiatement ident
ifiables. Et aussi, la scène du caïque sur le Bosphore, familière également à ce public
de commerçants et de voyageurs ; dans ce han perdu au milieu des Balkans, ils sont
capables de reconnaître la voix d'un passeur d'Istanbul !
L'un des aspects les plus intéressants du récit du meddah concerne la satire du
consul « franc », c'est-à-dire européen; manifestement, il est le personnage le plus
moqué de l'histoire. Il est remarquablement campé, en quelques traits qui font
qu'il est perçu aussitôt par le public comme non-ottoman, comme étranger,
Rire dans l'Empire ottoman ? 1 95

quelques traits qui établissent immédiatement sa différence : le chapeau (au lieu


du fez ottoman), le monocle (le «verre dans l'œil » !), le chien en laisse (il n'y a
que des chiens errants dans les villes ottomanes)4, le turc petit-nègre. Or cette
satire qui prend pour cible un Européen n'est pas un phénomène isolé ; nous en
avons d'autres exemples. Ainsi, nous savons qu'à la fin du XVIIIe siècle, dans le
harem impérial, les femmes représentaient des saynètes au cours desquelles elles
parodiaient les ambassadeurs européens5. Un siècle plus tard, vers l'époque où
se situe la scène rapportée par Bérard, des bouffons jouent devant le sultan
Abdùlhamid II «quelques pasquinades oil le personnage comique revient tou
jours le même : un ambassadeur berné et bafoué d'importance » (1876-1909)
(P. Frémont, 1895, 26). Dans le Karagôz aussi, la figure de l'ambassadeur euro
péen apparaît à l'occasion : par exemple, dans une pièce à laquelle assiste Gérard
de Nerval, intitulée « Karagôz victime de sa chasteté », Karagôz, harcelé par la
femme de son ami devenue trop entreprenante, n'a plus d'autres ressources que
de faire appel à la protection de l'ambassadeur franc ! Transposition dérisoire de
h protection que les puissances européennes sont censées apporter à l'Empire ott
oman (G. de Nerval, 1984, II, 209).
On voit donc le caractère commun à toutes ces scènes : on s'y moque des repré
sentants diplomatiques européens, ambassadeurs ou consuls, ceux qui incarnent
la puissance de l'Europe dans l'Empire6. Pour les Ottomans du XIXe siècle, rire
des représentants officiels de pays qui ont fini par faire de l'Empire une sorte de
"semi-colonie", c'est renverser le rapport des forces. Et en effet, dans l'histoire
racontée par le conteur de Manastir, le monde est bien à l'envers, pour la plus
grande joie des spectateurs : le consul est la "bonne tête" des passagers, autrement
dit. . . la "tête de Turc" des Ottomans ! Dans le caïque qui tangue sur les eaux du
Bosphore, le diplomate européen en proie au mal de mer, c'est "l'homme malade
de l'Orient" ! Victor Bérard a vu juste : il s'agit bien d'une revanche, en effet, celle
d'un empire que Nicolas Ier avait, dans une formule désormais célèbre, qualifié
d'"homme malade de l'Europe". Peut-être pourrait-on aller encore plus loin et
voir dans ce rire collectif déclenché par les mésaventures nautiques du consul
"franc" une forme de "résistance populaire" à une époque où l'impact de l'Eu
rope provoque des phénomènes de "désintégration sociale" dans l'Empire7.
Cette scène se déroule à la fin du XIXe siècle ; mises à part quelques allusions
contemporaines, comme la référence « aux bateaux européens qui remplissent le
port », clin d'œil malicieux aux nombreuses "visites" - pas toujours amicales -,
de la flotte anglaise dans les Détroits, on pourrait se croire quelques siècles en arrière.
Le cadre lui-même est ancien - les han font partie du paysage anatolien depuis
l'islamisation, et quant au meddah, c'est un pilier de la culture orale musulmane
depuis les premiers siècles de l'islam (P. N. Boratav). Nous avons donc à faire ici
à une forme enracinée, presque ancestrale, de comique. Même si cette scène est
loin d'épuiser toutes les formes du comique dans l'Empire ottoman, même s'il y
manque certains ingrédients qui viennent pimenter le Karagôz ou les histoires de
Nasreddin Hoca, comme les jeux de mots, les calembours, les grivoiseries, les obs-
96 / François Georgeon

cénités, la satire des dirigeants politiques, on peut considérer cependant qu'elle


constitue un archétype du rire traditionnel dans l'Empire ottoman.

Grave débat sur l'humour à la chambre ottomane

Istanbul, mai 1877. Depuis quelques mois règne un nouveau sultan, Abdiil-
hamid II (1876-1909) qui a promulgué pour la première fois dans l'Empire
une constitution, et a réuni un parlement. En avril, la Russie vient de déclarer
la guerre à l'Etat ottoman. L'heure est donc grave. Nous sommes à une séance
du parlement ottoman, celle du 7 mai, au cours de laquelle les députés exami
nentun projet de loi sur la presse (R. Devereux, 1963, 199). Un projet très
répressif- « il n'y est question que d'amendes! », s'exclame Vasilaki bey, député
d'Istanbul -, qui rencontre une forte opposition de la part d'un groupe de déput
és libéraux. En particulier, l'un des articles de ce projet, qui prévoit d'interdire
purement et simplement la presse humoristique dans l'Empire. Ainsi, pendant
que les armées russes s'apprêtent à envahir les Balkans, les députés ottomans di
scutent de problèmes d'humour. Il faut donc que la chose soit sérieuse. Les
débats, très animés, vont durer deux séances. Devant l'hostilité très déterminée
d'un certain nombre de députés - en particulier des députés chrétiens mais pas
seulement, il y a aussi des musulmans, comme l'avocat Hasan Fehmi efendi, par
ticulièrement éloquent dans la défense de l'humour -, le projet sera finalement
abandonné. De ce long débat, présentons les principaux passages (H. T. Us,
1940-1954, 1, 212-217, 227-228). Et d'abord, donnons la parole au directeur
de la presse {Matbuat Mûdtiru), Macit bey, qui défend le projet de loi :
« Macit efendi (directeur de la presse) - Les journaux satiriques sont non seulement
inutiles, mais aussi nuisibles. Comme on le sait, les journaux remplissent deux
fonctions : la première est de défendre les droits, la seconde est d'éduquer (. . .) Ces
deux fonctions sont importantes, elles n'ont pas besoin de balivernes ni de bouf
fonneries (. . .) On me dit qu'il y a des journaux humoristiques en Europe. Nous
ne sommes pas obligés d'imiter les Européens ! D'ailleurs, je doute que les beaux
esprits européens se satisfassent de ces journaux humoristiques. [D'autre part], les
journaux humoristiques ne peuvent se concevoir sans images. Il faut considérer l'ef
fetde l'image sur l'homme. L'image s'adresse aux sens matériels de l'homme (. . .)
Elle se révolte contre les sens extérieurs de l'homme. Avec elle, la raison n'a plus
prise sur le corps, le pouvoir de la raison est vaincu (...).
« Hasan Fehmi efendi (député d'Istanbul) - II peut en effet y avoir des images nui
sibles. Mais la question essentielle est de savoir quels inconvénients il y a à publier
un journal humoristique (...) Beaucoup de gens ne lisent pas les journaux sérieux,
mais lisent par contre les journaux humoristiques. Même s'il n'en existait pas
ailleurs, nous devrions en publier. Car même pour les enfants, ils sont utiles. A tou
jours s'occuper de choses sérieuses l'homme se fatigue. Les anecdotes amusantes que
racontent les journaux humoristiques servent à enseigner l'alphabet aux enfants.
« Solidi efendi (député d'Istanbul) - L'utilité des journaux humoristiques est incont
estable. Les journaux humoristiques ont été inventés avant les journaux sérieux.
Rire dans l'Empire ottoman ? 1 97

Si la comédie et l'humour disparaissent de ce monde, nous n'avons plus d'armes


à notre disposition pour nous attaquer au mal. Je m'étonne que l'on puisse dire que
les journaux humoristiques ne sont pas utiles. Ils jouent un rôle que ne peuvent
jouer les journaux sérieux. Par exemple, qu'ils écrivent quelques paragraphes sur
l'avarice et cela suffit pour guérir ceux qui sont atteints de cette maladie (...).
« Mustafa efendi (député de Kozan) - II en est question dans notre loi religieuse
(çeriat), ils sont interdits par la loi religieuse (...) Mais moi, je ne me réfère pas à
la loi religieuse, mais à la raison quand je dis qu'on n'en a pas besoin.
« Sebuh efendi (député d'Istanbul) -(...) Si nous interdisons les journaux humor
istiques ici, il en viendra d'Europe. Nous ne pouvons nous permettre de les inter
dire, car si nous les supprimons, nous devons en même temps interdire tous les lieux
de distractions comme les gazino (grands cafés) et les théâtres (...)
« Vasilaki bey (député d'Istanbul) -(...) Que l'on me montre un Etat qui ait pro
gressé et où la presse humoristique soit considérée comme nuisible ? Il n'y a qu'en
Russie où les journaux satiriques sont interdits, partout ailleurs, on en publie.
Faut-il que nous nous comportions comme la Russie ?
« Nakka§ efendi (député de Syrie) - D'après ces débats, on voit que ces journaux
ont de bons et de mauvais côtés. Dans ces conditions, essayons de profiter des bons
côtés, et interdisons les mauvais par des mesures strictes. J'estime que ces journaux
sont très proches du théâtre, de la comédie. On ne peut nier l'utilité du théâtre,
de la comédie ; à la fois ils distraient les gens, et ils leur donnent des exemples à suivre.
S'il est vrai que certaines comédies sont contraires à la bienséance (edeb), choisis
sons les bonnes (...).
« Hasan Fehmi efendi -(...) On nous dit que les journaux humoristiques portent
atteinte à la morale. Mais on peut en dire autant du Karagôz, des comédies, des
cafés, et d'autres types de distractions, qui eux portent effectivement atteinte à la
morale. Il faut aussi les supprimer. Et pourtant, on trouve qu'ils ont leur utilité,
on les laisse en place. Dans les journaux humoristiques, on peut au moins apprendre
l'alphabet. Et le Karagôz, qu'est-ce qu'il nous enseigne ?(...) »

II n'est pas question ici de traiter d'une manière approfondie des débuts de
la presse humoristique ottomane, mais simplement de souligner l'impact qu'elle
a eu sur le problème du rire. Retenons deux aspects dans les interventions des
députés ottomans : l'un concerne la question de l'humour en général, et l'autre,
le problème de la presse humoristique. L'analyse de ces deux aspects va nous per
mettre de comprendre ce qui change dans ce domaine vers la fin du XIXe siècle.
En ce qui concerne le premier point, on constate que les arguments avancés
sur l'utilité ou l'inutilité de l'humour, sur son caractère positif ou nuisible, s'in
scrivent dans un débat très ancien. Dans la tradition islamique, on a beaucoup
réfléchi sur le "sérieux" et le "plaisant" {al-djidd wa-l-hazl) (Ch. Pellat). Le Coran
évoque à plusieurs reprises le rire et la gaieté qu'il promet au paradis pour les bons
musulmans8 ; mais en même temps, il condamne le rire moqueur, railleur, qui
est « le propre des ennemis de Dieu9 ». Les données de la tradition ont pu être
lues d'une manière différente. Elles ont été interprétées parfois d'une manière rigo
riste, puritaine, l'accent a alors été mis sur la gravité, le sérieux, la dignité du main-
98 1 François Georgeon

tien, au point de conduire à condamner la plaisanterie et le rire ; mais les attaques


contre le rire n'ont jamais eu la violence qu'elles ont pu avoir dans la chrétienté,
où certains n'hésitaient pas à y voir la marque de Satan10.
Dans l'ensemble, l'islam a donc considéré l'humour, la plaisanterie, le rire d'une
manière relativement positive, en s' appuyant notamment sur des hadith, où l'on
voit le prophète en train de plaisanter. On en a déduit qu'il y a des moments pour
le sérieux — par exemple, le rire doit être exclu dans la prière (si un fidèle est pris
d'un fou rire dans la prière, il doit recommencer à la fois l'ablution et la prière11)
- et d'autres pour le rire ; qu'il y a un mauvais rire, le rire méchant de la raille
rie,qui est prohibé, et un bon rire qui peut conduire à la vérité. De ce fait, il s'est
constitué une très riche tradition, au point de faire de l'humour un véritable genre
littéraire en arabe ; les recueils d'anecdotes, de plaisanteries, d'histoires plaisantes
{nâdira plur. nawâdir) se sont multipliés; ils répondaient à deux fonctions :
détendre, "reposer" du sérieux; mais aussi instruire dans un but moralisateur dans
la veine du castigat ridendo mores. Le fait de raconter des anecdotes est devenu
une sorte de métier, celui d'"anecdotier", avec des techniques adaptées pour sus
citer le rire dans l'auditoire ou parmi les lecteurs.
Les Ottomans ont hérité à la fois de l'éthique et de l'esthétique du rire léguées
par la tradition musulmane. Comme dans beaucoup d'autres domaines, le voca
bulaire de l'humour dans le turc ottoman est entièrement d'origine arabo-per-
sane12. L'éducation ottomane enseigne à être grave, sérieux, à ne pas manifester
ses émotions, à faire attention de ne pas rire aux éclats13. A la fin du XIXe siècle
les ouvrages de savoir-vivre (adab-i mua§eret), qui s'intéressent aux bonnes
manières, à la politesse, condamnent les excès du rire. Par exemple, une série d'ar
ticles sur le savoir-vivre oriental et ottoman publié dans le magazine Malumât
en 1895 rappelle que l'on doit respect aux aînés et aux grands, qu'en les écout
ant, on ne doit pas leur couper la parole, fumer, ni rire aux éclats (kahkaha gùl-
mek) ; dans le chapitre consacré aux règles de la conversation, on recommande
de ne pas trop manifester ses sentiments (inquiétude, colère) et de ne pas se
laisser aller à des rires déplacés (nabeca handeler)^.
De la même façon, les ouvrages de morale publiés par les Ottomans se situent
dans le droit fil de la tradition islamique sur ce point. Tout en donnant beau
coup d'importance au sérieux, à la gravité (vakar), ils n'excluent pas pour autant
la plaisanterie et le rire. Prenons le cas d'un traité de morale publié dans les pre
mières années du règne d'Abdùlhamid, Ahlâk-i Hamide (Les bonnes mœurs)
(M. Said, 1297/1882). S'inspirant de Ghazzali et Kinalizade (XVF siècle), l'au
teur consacre un passage de son ouvrage au problème du rire et de l'humour :
il distingue la plaisanterie (mizah) de la raillerie (istibza). La première consiste
à dire des bons mots pour déclencher le rire, pour faire naître la gaieté et pro
voquer l'amitié, la seconde à tourner quelqu'un en ridicule, ce qui fait naître l'in
imitié. La plaisanterie doit donc se tenir dans les limites de la modération, elle
doit respecter les convenances. Il est permis de s'y adonner entre amis, mais il
convient de ne pas dépasser la mesure - en cela, l'auteur reste tout à fait dans la
Rire dans l'Empire ottoman ? 1 99

tradition aristotélicienne du "juste milieu". On comprend donc pourquoi, dans


leur grande majorité, les députés ottomans prennent la défense de l'humour, auquel
ils reconnaissent une véritable utilité sociale.
Mais en même temps, on voit bien à travers les débats de la chambre ott
omane que l'apparition de la presse humoristique vers la fin du XIXe siècle pose
une série de problèmes nouveaux. Il y a d'abord la forme imprimée. La général
isation de l'imprimerie à partir des années 1 830 va fournir au rire de nouveaux
vecteurs : elle va d'abord permettre de publier des recueils d'histoires drôles.
Lorsque l'imprimerie fut établie à Boulaq en Egypte en 1831, l'un des premiers
ouvrages imprimés fut précisément un recueil des histoires de Nasreddin Hoca
en turc ottoman, qui ne connut pas moins de quatre éditions en dix ans. Il y eut
par la suite de nombreuses compilations d'histoires drôles à la fin du XIXe siècle.
Quant à la presse humoristique dans l'empire ottoman, elle fait son apparition
dans les années 1850 pour les journaux en arménien, et au début des années 1870
pour les feuilles en turc ottoman, et elle va se développer très rapidement jus
qu'à la guerre russo-turque de 1877-78.
L'imprimerie, la presse donnent au rire une puissance décuplée. Il faut se
représenter à ses débuts la lecture des journaux humoristiques ou non — à haute
voix, d'une manière collective, dans l'espace des cafés ou des salons de lecture
(kiraathane) ; mais leur diffusion ne s'arrête pas là : elle s'étend aussi aux lecteurs
individuels d'une presse dont les tirages dépassent souvent ceux des journaux
"sérieux". Dès lors, le rire n'est plus seulement communicatif parmi le petit
cercle des spectateurs réunis autour d'un meddah ou devant l'écran du Karagôz.
Mais il établit entre les lecteurs sur une échelle beaucoup plus large une com
munication invisible, donc moins contrôlable, plus dangereuse. Comme l'écri
vaitrécemment Michel Ragon à propos de Rabelais, « le rire de l'auteur de Gar
gantua eût été bref sans Gutenberg ». Et il ajoutait : « C'est l'imprimerie qui fait
du rire individuel le rire diffusé, le rire de la foule. Sans l'imprimerie, Rabelais
n'eût pas éclaté de rire. Et le rire n'eût pas poussé à l'émeute, voire à l'insurrec
tion. » (M. Ragon, 1995.)
Il y a ensuite le problème de l'image. « Pas de presse humoristique, dit-on, sans
image ». Les premières illustrations apparaissent dans les journaux ottomans
vers la fin des années 1860 (O. Kologlu, 1992). On voit bien, par la voix du direc
teurde la presse, que ce phénomène nouveau dérange les autorités ottomanes.
Ce qu'il est intéressant de noter, c'est que les réserves concernant l'image ne
sont pas exprimées en termes religieux, comme on aurait pu l'imaginer en pays
d'islam; mais ce qui inquiète, c'est plutôt l'impact psychologique que l'image peut
avoir sur le public.
Pour ce qui est du contenu, ces journaux satiriques empruntent de nomb
reux éléments aux formes traditionnelles de l'humour, à Nasreddin Hoca, au
"théâtre du milieu", au spectacle de Karagôz (F. Georgeon, 1988). L'apparition
de la presse satirique marque donc le passage de l'oral à l'écrit pour quantité de
matériaux humoristiques qui circulaient jusqu'alors de bouche à oreille. Mais ce
100 / François Georgeon

nouveau support apporte en même temps de nouvelles formes, de nouveaux


contenus, de nouveaux thèmes, en somme de nouvelles occasions de rire.
Feuilletons l'un des premiers journaux satiriques ottomans, le Hayal (théâtre
d'ombre) publié à Istanbul de 1873 à 1877; regardons les dessins humorist
iques : on y découvre tous les signes de la modernisation qui est en train de faire
son apparition dans l'Empire, et plus spécialement à Istanbul : bateaux à vapeur,
chemins de fer, tramways, appareils de photographie, théâtres, bourses de comm
erce, robes à crinoline, toute la panoplie des inventions nouvelles et de la der
nière mode européenne s'y étale presque à chaque numéro. En eux-mêmes ces
éléments n'ont rien de comique. Mais ce qui va amener le rire, c'est d'abord le
choc qui va se produire entre traditions et nouveauté. L'exemple type en est
fourni par un dessin humoristique paru dans le Hayal en 1874 ; il représente une
femme voilée chez le photographe : « Surtout, maître, que cela soit bien re
ssemblant », recommande-t-elle au photographe.
La seconde source du rire, c'est que tous ces éléments de modernité introduits
dans l'empire ottoman fonctionnent mal ou pas du tout. Les trains qu'on nous
représente sont tellement lents qu'ils sont dépassés par les cavaliers, les bateaux
du Bosphore tombent en panne et doivent être remorqués par des caïques, les tram
ways provoquent des accidents, les réverbères à gaz ne marchent pas, si bien que
les citadins sont invités à les utiliser comme masques pour se protéger de la pouss
ière des rues, etc. (N. Seni et F. Georgeon, 1992; F. Georgeon, 1986). En voyant,
à travers ces dessins satiriques, les machines modernes entre les mains des Otto
mans, on songe à la célèbre définition du rire que donne Bergson : « du méca
nique plaqué sur du vivant » (H. Bergson, 1940, 29). Les humoristes ne critiquent
pas en elles-mêmes les innovations techniques - dans l'ensemble, ils sont plutôt
du côté du progrès -; mais ils se moquent de l'application - manifestement
défectueuse - qui en est faite dans l'Empire. Ils ne sont pas hostiles aux chemins
de fer ou aux bateaux à vapeur, mais ils s'amusent - et cherchent à amener leurs
lecteurs à rire - de la façon dont ils fonctionnent dans l'Empire.
Ce traitement satirique du progrès technique et de ses applications dans l'Em
pireottoman, on le retrouve également à propos des concepts politiques import
és par les Ottomans depuis les réformes des Tanzimat. Un exemple est fourni
par un dessin satirique paru dans le //^/quelques mois seulement avant le débat
que nous évoquions. On voit Karagôz dont les mains sont enchaînées ; à son comp
ère Hacivat qui s'interroge sur son état, Karagôz répond : « Liberté dans les limites
tracées par la loi », reprenant ainsi ironiquement les termes de l'article 12 de la
constitution ottomane15. Cette insolence, dont on imagine sans peine les rires
qu'elle a dû déclencher, valut au directeur du Hayal, Théodore Kasap, la suspension
de son journal et une peine d'emprisonnement de trois ans - qui fut commuée
en relégation. Histoire exemplaire, parce qu'elle nous montre un tout nouvel aspect
de la presse humoristique, la satire politique. Ce n'est sans doute pas un hasard
si deux mois plus tard, le projet de loi sur la presse prévoyait d'interdire les jour
naux humoristiques. . .
Rire dans l'Empire ottoman ? 1 101

Avec la presse humoristique, nous sommes en présence d'un nouveau rire :


ce n'est plus le rire populaire déclenché par les histoires drôles des conteurs ou
du Karagôz ; mais le rire de lecteurs ayant un certain niveau culturel. C'est un
rire critique, auto-critique même, volontiers amer ou ironique, un rire désabusé
devant les désillusions de la modernisation. C'est aussi un rire subversif, désor
maisdangereux pour l'État - la presse humoristique sera d'ailleurs totalement
interdite quelques mois après le débat à la chambre ottomane, et cela jusqu'à la
révolution jeune turque de 1908.
Les premières années de la presse satirique ottomane (1870-1877) marquent
donc une "transition" dans l'histoire du rire : on y trouve les matériaux humori
stiques traditionnels, les blagues, les imitations, les jeux de mots - mais en même
temps y apparaissent les éléments d'un comique nouveau, plus critique, plus intel
lectuel, plus distancié, qui fait une plus large place à l'ironie et à la satire.

Exit le rire ottoman

Nous sommes maintenant vers la fin des années 1930, la république turque
est établie depuis une quinzaine d'années, et son fondateur, Mustafa Kemal
Atatiirk meurt en 1938, auréolé d'un prestige sans égal pour avoir d'abord
libéré, puis modernisé la Turquie. Au cours de ces années d'avant-guerre, un
dessinateur turc de talent, Salih [Erimez], publie régulièrement dans un magaz
inehumoristique d'Istanbul, Karikatur, une sorte de chronique dessinée
intitulée «Traits du passé » {Tarihten Çizgiler) (Salih, 1941-1947)16. Dans cette
chronique, l'auteur tourne en ridicule les institutions, les mœurs et les
croyances d'autrefois : despotisme, arbitraire, absence de libertés individuelles,
réclusion de la femme, obstacles à la mixité, ségrégation des sexes dans les lieux
publics, grossièreté des comportements, superstitions en tous genres, condi
tionsdéplorables de l'hygiène, rien n'échappe au crayon férocement satirique
de l'auteur.
Mais quel est donc ce passé auquel Salih Erimez réserve ses flèches ? A feuille
ter ses albums, on se rend compte qu'il s'agit d'un passé proche, très proche
même, puisqu'il met en scène essentiellement l'époque du sultan Abdulhamid II
(1876-1909) et celle des Jeunes Turcs (1908-1918). En disqualifiant par le rire
la fin de l'Empire, les dessins de Salih Erimez prennent acte des progrès réalisés
par la Turquie républicaine de Mustafa Kemal Atatiirk. L'auteur le dit d'ailleurs
clairement dans sa préface : « En quinze ans, la révolution turque a rejeté l'Emp
ireottoman dans un passé de quinze siècles ». Autrement dit, l'Empire otto
man, c'était le Moyen Age! Un jugement tout à fait en accord avec l'idéologie
officielle républicaine, pour laquelle l'Empire ottoman représente une période
de despotisme, d'obscurantisme et de fanatisme. Ce véritable règlement de
compte à coup de dessins satiriques et de caricatures prononce la deuxième mort
de l'Empire, après sa disparition officielle en 1923. Et cette fois, l'arme du crime,
c'est le ridicule qui tue.
102 /François Georgeon

Salih Erimez prend notamment pour cible les façons de s'amuser et de se distraire
des Ottomans. Voici par exemple une scène intitulée « Karagôz au café du quartier »
(ill. n° 1) : elle représente l'intérieur d'un petit café turc typique, avec un écran au
fond de la salle, une simple toile tendue sur laquelle le montreur déplace les figu
rines du Karagôz; au pied de l'écran un guéridon, sur lequel se trouvent quelques
tasses à café et des verres d'eau; par terre des narghilés, et aussi des lanternes dépos
éesau pied de l'écran qui montrent que la représentation a lieu de nuit, et qu'il s'agit
très probablement d'une de ces "nuits de ramadan" pendant lesquelles on donnait
très souvent des spectacles de Karagôz. Le café est rempli d'hommes - uniquement
d'hommes - pour la plupart coiffés du fez et portant moustache.
En fait, le sujet de ce dessin ce n'est pas Karagôz lui-même, ce n'est pas ce qui
se passe sur l'écran ; mais le dessinateur a mis le projecteur sur les clients du café
en train de regarder le spectacle et riant aux éclats des pitreries du polichinelle turc;

BÛYÛKLERÎN HO§CA VAKÎT GEÇiRDÎKLERÎ YER

Mahalle kahvesinde Karagôz.


///. n° 1. "Endroit où les adultes venaient se distraire, Karagôz au café du quartier'
(extrait de Salih [Erimez], Tarihten Çizgiler, Istanbul, 1941).
Rire dans l'Empire ottoman ? 1 103

le vrai sujet, c'est le rire des spectateurs. A voir la façon caricaturale dont le des
sinateur a rendu les visages et les attitudes, il est clair qu'il cherche à stigmatiser
ce rire gras, grossier, lourd, vulgaire, stupide. La légende confirme cette inter
prétation : « Voilà où se distrayaient les adultes ». En somme, les Ottomans
étaient dépourvus d'esprit, de raffinement, ils s'amusaient à des enfantillages17.
D'autres dessins de Salih Erimez vont dans le même sens, et manifestent la
même volonté de ridiculiser le rire ottoman : l'un représente une scène du théâtre
d'improvisation [Tûluât Tiyatrosu), sorte de café-théâtre très en vogue au tour
nant du siècle, où l'on représentait de petites comédies, des farces (ill. n° 2). Sur
la scène, l'un des acteurs les plus populaires, Kel Hasan (1868-1925). Kel Hasan
a créé le rôle d'Ibi§, un valet imbécile qui se promène avec son bidon en fer-blanc
et son balai sur la scène : le voici qui, par inadvertance, donne un coup de
manche à balai sur le nez d'un janissaire ! Et le public - toujours masculin - de

MEÇHUR KOMÎK HASAN

Eski Ramazan gecelerinin ba§hca eglencelerinden biri komiki §ehir Kel Hasan'mn temsilleriidi.

///. n ° 2. "Le célèbre comique Hasan : les représentations de Kel Hasan, le célèbre comique,
étaient l'un des principaux amusements des nuits du ramadan d'autrefois" (idem).
104 / François Georgeon

KANTO

Me§hur kantocu §i§manyan hanim birçok meftunlanm


ve a§iklanni çildirtan çiftetellisini oynuyor ! ...
///. n° 3. "Kanto : la célèbre chanteuse de cabaret madame §i§manyan
exécute la danse çiftetelli qui rend fous ses adorateurs et ses amoureux" (idem).

s'esclaffer. Comme dans la scène du Karagôz, le sujet principal du dessin, ce


sont les spectateurs riant toujours à gorge déployée devant ce qui est du comique
de bas étage. Et la légende confirme, moqueuse : « les représentations de Kel Hasan,
le célèbre comique, étaient parmi les principales distractions des nuits du rama
dand'autrefois ». Troisième dessin dans la même veine. Cette fois-ci, il s'agit d'un
café-chantant : sur la scène, une danseuse arménienne, §i§manyan exécute la danse
dite çiftetelli, une sorte de danse du ventre (ill. n° 3). Malgré - ou à cause de -
son embonpoint évident (que souligne le jeu de mot sur son nom formé à part
irdu turc §i§man, "gros"), la danseuse déclenche l'enthousiasme des specta
teurs- toujours des hommes -, qui ne se montrent avares ni de rires, ni de
pièces de monnaie qu'ils jettent à l'artiste... Scène hautement ridicule qui vise
au même objectif que les précédentes : se moquer du comique d'autrefois, faire
rire les Turcs républicains du rire des Ottomans.
Rire dans l'Empire ottoman ? 1 105

On voit donc que nous sommes à un tournant de l'histoire du rire en Tur


quie : à travers cette satire des distractions populaires de la fin de l'Empire otto
man, c'est le rire ottoman qui est rejeté, un rire "rabelaisien" - on a souvent comp
aré la verve du Karagôz à celle de l'auteur de Gargantua (Ch. Rolland, 1854,
144-145) — qui n'a plus sa place dans une république turque qui aspire à rejoindre
la "civilisation". Comme toutes les révolutions, la révolution turque est sérieuse.
Elle se méfie de la force subversive du comique et du rire. Il n'est pas question
qu'on se moque de ses réalisations ; pas question de laisser tourner en ridicule les
chapeaux républicains, imposés par la réforme sur le couvre-chef de 1925 : et pourt
ant, quel beau sujet pour les humoristes que les casquettes voisinant avec les hauts-
de-forme, et les melons avec les panamas ! Il n'est pas question non plus de se
moquer de la façon dont fonctionnent les bateaux et les chemins de fer de la répu
blique, ni de rire de la mode et des nouvelles mœurs, comme le faisaient les humor
istesà la fin de l'Empire ottoman. L'auto-dérision a laissé la place à la dérision.
Rire, oui, mais alors du passé.
Mais aussi, l'autre idée qui se dégage de ces dessins, c'est que, de toute façon,
ce rire ottoman n'existe plus : il appartient désormais au passé, tout comme ces
fez que les rieurs portent sur la tête, et dont la Turquie kémaliste a brutalement
interdit le port en 1925, tout comme ces caractères arabes que l'on aperçoit sur
les affiches des salles de spectacle, et que le nouveau régime a remplacés d'une
manière autoritaire par un alphabet latin adopté en 1928. Et l'on en vient à pen
serque le rire ottoman l'a échappé belle, qu'il aurait pu être tout aussi bien inter
dit,lui aussi, au lieu de s'éteindre doucement sous les effets de la "civilisation".
A vrai dire, il y a d'autres raisons à cette extinction du rire de l'époque otto
mane. L'un des grands ressorts du comique ottoman était, nous l'avons vu, la mise
en scène de la diversité de l'Empire, l'utilisation des stéréotypes ethnico-religieux.
Il y avait un rire d'empire, et ce rire s'est évanoui avec la constitution d'un État
national. Certaines formes de comique, qui reposaient sur l'exploitation de cette
veine impériale, tendent à disparaître. C'est le cas notamment du Karagôz, qui
ne survit pas au naufrage de l'Empire ottoman et qui s'éteint au début de la répu
blique18. Après les drames qui marquent la fin de l'Empire (massacre des Armén
iens, échange de populations avec les Grecs), il est difficile de continuer à plai
santer des non-musulmans. Seul subsiste le stéréotype du Juif, mais à la fin des
années trente, il dérive vers l'anti-sémitisme sous l'influence des modèles fascistes19.
Finalement, de ce "rire impérial", il ne reste guère que les blagues sur les Lazes,
une population des bords de la Mer noire d'origine géorgienne, moquée pour
son entêtement et son caractère obtus. Mais ce comique ne dépasse pas le niveau
de nos trop fameuses "histoires belges" (A. Toumarkine, 1995, 74-76).

Conclusion

Publié pour la première fois en 1901, le célèbre essai de Bergson sur le rire avait
été rapidement connu dans les milieux intellectuels ottomans du début du siècle,
106 / François Georgeon

fortement marqués par le bergsonisme. En 1921, un professeur de psychologie


à la Faculté d'Istanbul, Mustafa §ekib [Tunç], en publia une adaptation en turc
ottoman (M. §ekib, 1337/1921)20 Dans sa préface, l'auteur expliquait ainsi ses
intentions : « J'ai essayé autant que possible de trouver des exemples de manif
estations [du rire] dans notre vie nationale, afin de rendre le sujet plus proche
de notre existence à nous » (M. §ekib, 1337/1921, 2). Et c'est ainsi que les
théories de Bergson sur la force d'expansion du comique, sur le rôle du rire dans
le contrôle social, se trouvaient illustrées par les facéties de Nasreddin Hoca, les
plaisanteries du Karagôz, le comique de situation du "théâtre du milieu", les his
toires drôles des meddah, les blagues d'Incili Çavu§, ou encore par les pitreries
de Pazarola Hasan (M. §ekib, 1337/1921, 13-14, 28, 37, 42-44).
Un quart de siècle plus tard, le même Mustafa §ekib Tunç publie à nouveau
le Rire de Bergson en turc, mais cette fois-ci il s'agit d'une simple traduction
(H. Bergson, 1945). Il faut dire qu'il n'y a plus grand chose à adapter : prat
iquement toutes les formes du comique et du rire dont il faisait encore état en
1921 ont, en l'espace de vingt-cinq ans, disparu, ou n'existent plus que comme
des survivances folkloriques. Exitle rire ottoman.
Ainsi, parallèlement à la disparition de l'Empire ottoman, il semble que l'on
assiste à l'extinction d'un rire, un rire populaire, collectif, public, lié étroit
ementaux traditions et notamment aux traditions religieuses21, que l'on cherche
à remplacer par un autre, individualiste celui-là, critique, distancié, "civilisé", "laï
cisé". Le rire en Europe a connu une évolution de ce type depuis le Moyen Age
jusqu'aux Lumières en passant par la Renaissance (M. Bakhtine, 1970 ; G. Lipo-
vetzky, 1993). Mais comment passer de Rabelais à Voltaire en l'espace d'une ou
deux générations ? Change-t-on vraiment de rire, comme on change de couvre-
chef ou d'alphabet?

NOTES

1 . Marie-Christine Varol l'a bien montré dans le cas des histoires mettant en scène le personnage
de bouffon de Djoha dans la communauté juive de l'Empire ottoman ; dans ces histoires, Djoha est
parfois musulman (identique au Nasreddin Hoca des blagues en turc), parfois indéterminé, et par
fois juif (auquel cas, il est revêtu de tous les caractères négatifs), cf. infra, p. 61-74.
2. Normalien, ancien membre de l'Ecole d'Athènes, directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes
études, Victor Bérard (1854-1931) mena de front une brillante carrière d'helléniste, presque tout
entière consacrée à Homère, et une activité de voyageur et de publiciste passionné notamment par
la "question d'Orient". Cf. Charles Picard, « Victor Bérard », Revue historique, t. CLXIX, 1932,
p. 242-251.
3. Il y a symétriquement un rire des femmes entre elles. Par exemple, au palais, les jeunes filles orga
nisaient des parodies : elles se déguisaient en ambassadeurs européens se faisant chasser par les Otto
mans, en prêtres grecs répétant kyrie, kyrie, en officiers de police administrant la bastonnade; et même,
elles brocardaient le sultan Abdùlhamid 1er (1774-1789) qui avait, pour des raisons d'économie, inter
ditles habits trop luxueux au harem, le tout au milieu des rires. Cf. Mouradgea d'Ohsson, Tableau
général de l'Empire othoman, t. VII, Paris, 1824, p. 77.
Rire dans l'Empire ottoman ? 1 107

4. Dans les villes ottomanes, les chiens vagabondent librement dans les rues. D'où l'ironie que se per
met Victor Bérard sur la Turquie « libre pour les chiens » !
5. « Les jeunes filles du harem, libres alors [lorsque l'une des femmes du sultan était en couches] de
s'abandonner à leur gaieté folâtre, s'amusent à faire toutes sortes de facéties. On les a vues se déguis
er,les unes en Ottomans, les autres en Européens, et parodier l'audience publique d'un ministre
étranger, appelé chez le Grand-Vizir pour recevoir de sa bouche la déclaration de guerre de la Porte
contre sa cour : on l'arrête et on l'emmène avec des huées et des risées. » Mouradgea d'Ohsson, op. cit.,
p. 77.
6. Il serait intéressant de pouvoir suivre ce regard satirique porté sur les diplomates européens au fil
de l'histoire ottomane. Il y a des chances pour qu'il accompagne le recul territorial de l'empire à part
irdu XVIIIe siècle, ce qu'on a appelé la "décadence" ottomane, et qu'il fonctionne comme une sorte
de "compensation".
7. Je reprends ici à dessein les expressions de Donald Quataert, dans son livre Social Désintégration
and Popular Resistance in the Ottoman Empire, 1881-1908, New-York, 1983. Quataert étudie cette
résistance essentiellement sous l'angle économique et social.
8. Coran, trad. Kasimirski, sourate LXXX/33-39 « Lorsque le son assourdissant de la trompette reten
tira/Le jour où l'homme abandonnera son frère/Son père et sa mère/Sa compagne et ses enfants/Alors
une seule affaire occupera les pensées de tout homme/On y verra des visages rayonnants et gais ».
9. Coran, sourate XLIX/1 1 « Que les hommes ne se moquent point des hommes : ceux que l'on raille
valent peut-être mieux que les railleurs ; ni les femmes des autres femmes : peut-être celles-ci valent-
elles mieux que les autres ».
1 0. Voir en particulier les travaux de Jacques Le Goff ( 1 990, 1 992) . Le problème du rire au Moyen
Age est le thème du célèbre roman d'Umberto Eco, Le nom de la rose, qui met en scène un moine
rigoriste, Jorge de Burgos, auteur d'une sorte de machination contre le rire dont il craint qu'il ne
sape tout l'édifice de l'Eglise.
1 1. Mouradgea d'Ohsson commente ainsi : « Cette loi a été établie par le Prophète, qui priant un
jour à la tête de ses disciples, et voyant quelques uns d'entre eux faire un grand éclat de rire à l'oc
casion d'un aveugle qui allait se précipiter dans un fossé, les réprimanda vivement à la fin de la prière
et leur ordonna de renouveler et leur ablution et leur Namaz [prière]. Le rire même avant ou pen
dant la prière, exige aussi le renouvellement de l'ablution. Le simple sourire n'exige rien. » ( Tableau
général de l'Empire othoman, t. II, p. 22-23.)
12. Par exemple ^//(plaisanterie), mizah (humour), hiciv (satire), £«;/ (plaisanterie), niikte (trait
d'esprit), istihza (raillerie), fikra (histoire drôle), etc.
13. Cf. le paragraphe « Ahlâk » (morale) de l'article « Osmanh Imparatorlugu », dans TiirkAnsik-
lopedisi.
14. « Adab-i Zarafet-i çarkiye yahut mua§eret-i fazila-i osmaniye », dans Malumât, n° 1-14, 1895.
15. Hayal 8 février 1877. L'article 12 de la Constitution déclarait : « La presse est libre dans les limites
tracées par la loi ».
16. Le magazine Karikatiïra commencé à paraître en 1936. Les dessins de Salih Erimez ont été ra
s emblés par la suite sous forme d'albums. Né en 1901 à Istanbul, l'auteur a donc connu l'époque
d'Abdûlhamid et celle des Jeunes Turcs, et il avait 22 ans lorsque la république fut proclamée. Il a
fait ses études à Istanbul et à l'Académie des Beaux-Arts de Vienne, cf. Balcioglu S., Cumhuriyet Dônemi
Turk Karikaturu, Ankara, 1983, p. 153-159.
17. En mettant en scène dans son dessin uniquement des adultes, Salih Erimez feint d'ignorer que
le spectacle de Karagôz était très fréquenté par les enfants, et que bien souvent les adultes ne faisaient
que les y accompagner.
18. Cf. « Les arts turcs qui s'éteignent, la fin de Karagheuz », Stamboul, 14 mars 1925.
108 / François Georgeon

19. Cette tendance est particulièrement nette dans le magazine humoristique auquel collabore Salih
Erimez, Karikatur, «>mme l'a montré la communication de Zafer Toprak au colloque « L'humour
et l'Orient », Institut du Monde Arabe, Paris, 17-18 octobre 1994.
20. L'auteur était l'un des principaux disciples de Bergson en Turquie. Sur le "bergsonisme" en Turq
uie, cf. Thierry Zarcone, Mystiques, philosophes etfrancs-maçons en islam, Riza Tevfik, penseur ott
oman (1868-1949), du soufisme à la confrérie, Paris, 1993, p. 400 sq.
21. Rappelons que les grandes occasions pour le Karagôz, l'Ortaoyunu, les loisirs correspondaient à
des moments religieux (fêtes religieuses, ramadan, circoncisions, mariages).

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