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de Rouen, et, à la fête du 20 prairial an If, ils chantèrent

des hymnes. Les femmes des tribunes participèrent à la


cérémonie, et on lit dans le compte rendu (page 276)
« La citoyenne Terrier lit, au nom de ses sœurs des tri-
bunes, une prière adressée à l'Éternel, en action de grâces
de ce qu'il a bien voulu éclairer et faire tomber les marques
de la superstition qui nous subjugua longtemps. Mention
civique. Accolade fraternelle. »
A la nouvelle du 9 thermidor, les Jacobins de Rouen
eurent une attitude digne, correcte, et je ne vois pas dans
leurs comptes rendus d'insultes à Robespierre.
La publication de M. Chardon sera donc fort utile aux
historiens, et il a rendu un grand service en nous faisant
connaître, avec tant de diligence, l'activité de la Société
populaire de Rouen, qui n'intéresse pas seulement l'his-
toire locale, mais aussi, et peut-être surtout, l'histoire
générale. A. Aulaed.

Le récent livre do M. Pierre Kropotkine La grande


Révolution (1), est très sérieux, 1res sage, très intéressant,
plein de faits et d'idées.
Selon l'auteur, on a fait l'histoire politique, l'histoire
militaire, l'histoire diplomatique de la Révolution; mais
on n'en a pas encore fait l'histoire populaire: « Le rôle
du peuple des campagnes et des villes dans ce mouvement
n'a jamais été raconté ni étudié dans son entier. Des deux
courants qui firent la Révolution, celui de la pensée est
connu, mais l'autre courant, l'action populaire n'a pas
même été ébauché. A nous, descendants de ceux que les
contemporains appelaient les « anarchistes », d'étudier ce
mouvement populaire, d'en relever au moins les traits
essentiels (pp. 5 et 6). »
(1) Paris, librairie Stock, 1909, in-lS de ui-749 pages.
Nous avions une histoire socialiste de la Révolution
voilh. donc une histoire anarchiste ou libertaire, mais
écrite, avec un effort d'impartialité aussi remarquable
que celui que nous avons déjà signalé dans le livre de
M. Jaurès (1).
Malheureusement, M. Kropotkine s'est trouvé, pour
écrire ce livre, dans les défectueuses conditions où s'était
trouvé Louis Blanc pour une partie du sien; je veux dire
qu'il a dû travailler à Londres sans pouvoir, dit-il, se
livrer à des recherches dans les Archives nationales do
France. Et d'ailleurs, cela n'aurait pas suffi l'histoire
populaire de la Révolution est éparse, aussietsurtout, dans
les diverses archives départementales et communales.
Du moins, M. Kropotkine a-t-il lu beaucoup d'imprimés,
et il est au courant du mouvement historique.
Il a et montre le sentiment qu'on ne peut encore tracer
qu'une esquisse d'un tel sujet. Il veut, d'après ses lectures,
faire « ressortir la liaison intime et les ressorts des divers
événements dont l'ensemble forme la grande épopée qui
couronne le dix-huitième siècle », épopée qu'il admire et
aime.
Peut-être a-t-il tort de dire que ce sujet n'a pas encore
été traité. L'Histoire socialiste, par M. Jaurès, est aussi
l'histoire du peuple des ouvriers et des paysans, autant
qu'on peut l'ébaucher dans l'état de nos connaissances.
Quoique M. Kropotkine ait soin de citer M. Jaurès toutes
les fois qu'il utilise son livre (par exemple, pp. 433, 507,
630, 636, 647), cependant il ne reconnaît pas expressément
qu'il ait été son devancier dans l'histoire populaire de la
Révolution. Mais il y a un historien qui est encore bien plus

Le ton est très objectif, sauf une ou deux fois, par exemple, p. 190,
(1)
quand, racontant le meurtre de Foullon, M. Kropotkine l'appelle l'ignoble
accapareur », sans avoir prouvé qu'il eut accaparé.
le devancier de M. Kropotkine, c'est Michelet, qui a fait
du peuple le héros de la Révolution, et qui, mieux que
personne et d'après de bons documents, l'a montré, à
Paris, agissant dans les sections et les sociétés populaires,
surtout le peuple des « sans-culottes ».
Mais il faut reconnaître que M. Kropotkine a une façon
originale d'observer et de montrer ce peuple des ouvriers
et des paysans il a pris un soin tout particulier de
faire voir que la Révolution, en tant qu'elle améliora la
condition des hommes, fut surtout son œuvre.
Oserai-je lui dire qu'il me semble exagérer ou trop pré-
ciser les tendances anarchistes de certains révolutionnaires
de 1793 et de l'an II? Que l'idée d'un communisme anar-
chique se trouve déjà dans quelques écrits, dans quelques
discours, ce n'est pas contestable. Aux citations même qu'il
fait, soit d'un libelle de Brissot, soit de différents témoi-
gnages d'alors, il est aisé de voir que personne ne se disait
anarchiste, que ce mot n'était qu'une insulte vague que
des républicains modères jetaient à la tête de quelques
républicains plus avancés, communistes ou non. Sous le
Consulat, ce sont lous les républicains non consulaires
que les rapports de police désignèrent par ce nom. Il n'y
ont pas de parti réellement anarchiste c'est une épithelc
injurieuse que reçurent tour à tour, selon les moments, et
sans jamais l'accepter, presque tous les partis de gauche.
Le récit me semble en général aussi exact qu'instructif.
Cependant, pour une nouvelle édition, M. Kropotkine
fera bien de modifier les pages 833 et 536, où il me semble
qu'il se trompe sur le sens et la portée du décret du 14 août
1792, par lequel l'Assemblée législative avait ordonné de
partager les biens communaux, autres que les bois, « entre
les citoyens de chaque commune ». Ce mot de « citoyen »
lui fait croire que le décret excluait du partage les babi-
tants pauvres, parce qu'il pense qu'il s'agissait des ci-devaiit
citoyens actifs, dont pourtant le privilège se trouvait aboli
depuis quatre jours. Il ajoute même « C'est ainsi que ce
décret fut interprété par les tribunaux et qu'il doit l'être. »
(Voyez, par exemple, Balloz, X, p. 265, n° 2261.) Or,
Dalloz parle à cet endroit d'un jugement de 1818, concer-
nant un partage antérieur au décret du 14 août 1792. Le mol
de citoyens est pris, en cette loi, dans son seus le plus
large, comme synonyme à' habitants ainsi que le montre
l'article 3 « Les biens connus sous les noms de sursis et
vacants seront également divisés entre les habitants. » Voilà
un également qui ne laisse aucun doute sur la synonymie,
en cette loi, du mot citoyens et du mot habitants. El
quand même il s'agirait de citoyens au sens politique du
mol, cela n'aurait exclu en rien les pauvres, puisque, depuis
le 10 août 1792, les pauvres étaient citoyens. Quand donc
M. Kropolkiiio parle de « la fureur que ce décret dut pro-
voquer en Fiance, dans la fraction pauvre des populations
rurales », c'est l'opposé de la réalité. Le décret fut très
populaire. Les textes que M. Georges Bourgin a publiés
dans son recueil sur le partage des communaux montrent
que les paysans ne se plaignaient que d'une chose, c'était
de ce qu'on n'exéculàt pas ce décret (qui avait été fait
trop vile et sans les moyens d'c-séculion pratique).
M. Kropotkine ajoute « Par ce même
décret la Légis-
lative abolissait la solidarité dans les paiements de rede-
vances et d'impôts que les paysans avaient à payer. » Or,
il n'y a rien de semblable dans le décret je viens de le
relire avec soin, non seulement dans Duvergier, mais dans
le Procès-verbal de la Législalive, t. XII, p. 2t8.
Évidemment M. Kropotkine, qui est la sincérité même,
a été en ce cas la victime de l'illusion que donne souvent
une lecture trop rapide. Je n'ai pas trouvé chez lui d'aulie;
exemples d'une telle illusion, mais, au contraire, un esprit
généralement positif et critique (-1).
Il nous dit qu'il a fait revoir son manuscrit par deux de
ses amis l'un est M. James Guillaume, dont il insère
textuellement (p. 180 à 183) une note des plus instructives
sur la sanction des arrêtés du 4 août.
Lisez ce livre, qui a son originalité, qui a sa beaulc". Il est
instructif de voir, pour un instant, la Révolution par les
yeux de M. Pierre Kropotkine. A. Aulaud.

Dans la Seine-Inférieure, le comité départemenlal


de l'histoire économique de la Révolution vient de publier,
par les soins de M. Le Parquier, professeur au lycée de
Rouen, les Cahiers de doléances des paroisses du bailliage
de Nenfchâtel-en-Bray secondaire du bailliage de Caux (2).
Ces cahiers, au nombre de 172, semblent former un tout
complet. Ils sont inédits, sauf six, qui ont déjà été publiés
ailleurs, notamment par Hippeau, dans son Gouvernement
de Normandie, t. VIII. M. Le Parquier a relevé les fautes
et les omissions de ces éditions elles sont telles qu'il eùl, à
notre avis, mieux fait de réimprimer ces six cahiers, dont il se
trouve ainsi qu'on n'a nulle part un texte complet et correct.
Quoique ce volume porte en tête (et par suite d'un maleu-
tendu) la mention Ministère de l'Instruction publique et
des Beaux-Arts, il no fait pas partie de la grande collection
officielle où ont été publiés d'autres cahiers. C'est le Con-
seil général de la Seine-Inférieure qui a fait les frais de
l'impression.
(1) Quelques hypothèses sont peut-être un peu hasardées, comme quand
l'auteur (p. 44) suppose que les débats des Assemblées provinciales sur les
maux du royaume durent se répaodre jusqu'aux villages » et contri-
buèrent sans doute puissamment à la chute de l'ancien régime », ou quand
il suppose (p. 46) que ce sont les mêmes Assemblées provinciales qui
avaient préparé l'opinion en faveur du.Tiers.
(2) Houen, impr. Cagniard, 1008, in-8° de xn-309 pages.