Vous êtes sur la page 1sur 57

Sommaire

Edito
Alex Anfruns
Mexique : « AMLO » et le pouvoir réel
Carlos Fazio

NICARAGUA

Paul Oquist : « Il y a une tentative de coup d'État au Nicaragua »


Alex Anfruns

Lettre ouverte à Amnesty International


de la part d’un ancien prisonnier de conscience
Camilo E. Mejia
Rébellion ou contre-révolution
Made In USA?
Par Achim Rodner

Du terrorisme considéré comme l’art de manifester


Alex Anfruns

BRESIL
Lula et le choix de Ciro Gomes
Jefferson Miola
Géopolitique et Pétrole: ça vous concerne
Rita Coitinho

Venezuela : les alternatives s’amenuisent au lendemain de la victoire


présidentielle de Maduro et de l’offensive de Trump
Roger D. Harris

Colombie : Les escadrons de la mort continuent d'agir impunément, tandis


que les USA se voilent la face
Dan Kovalik

Le capitalisme global dans les Caraïbes


Jeb Sprague-Silgado
L'Edito

Comme si c'était un signe prémonitoire, l'actuelle vague de protestations au Nicaragua a


été précédée d'un grand incendie : début avril, la réserve naturelle Indio Maiz, au sud du
pays, avait perdu 5.000 hectares. Déjà, cet événement avait été instrumentalisé pour faire
croire que le gouvernement de Daniel Ortega avait un quelconque intérêt à profiter de ce
drame environnemental !
A l'origine de ces soupçons, le refus de l'aide proposée par l'un des pays voisins, le Costa
Rica, tandis que le gouvernement avait préféré accepter l'aide du Mexique. Et voilà
comment la première phase de la diabolisation du président Daniel Ortega a été
enclenchée. Puis, suite à une manifestation contre la réforme des pensions, l'engrenage de
la propagande massive a été lancé. Le gouvernement nicaraguayen a été désigné
coupable, quoi qu’il dise ou fasse. Il y a un air de déjà vu : selon le discours
eurocentrique de nos médias, un leader du Sud serait inapte à gouverner selon les valeurs
de nos chères "démocraties". Mais pourquoi se tireraient-ils systématiquement une balle
dans le pied en donnant toujours un prétexte idéal à leurs adversaires ?

Dès que les médias privés parlent d'Evo, Lula, Correa, Maduro ou Ortega, c'est aux
accusés de fournir la preuve de leur innocence. Et pourtant, la même chose n'a jamais été
envisagée pour nos dirigeants, qui jouissent d’un traitement de faveur. Quand Bush a
décidé d'envahir l'Irak, il lui a suffi de demander à son porte-parole de faire une petite
mise en scène aux Nations Unies. Les millions de pacifistes rassemblés dans le monde
entier auraient aimé voir l'ensemble des médias se prononcer de façon unanime et
déclarer cette guerre illégale. A nous de rester vigilents pour empêcher les suivantes.

Quant aux secteurs de l'opposition insurrectionnelle au Nicaragua, les jeunes générations


ne devraient pas être dupes. S'appeler "la résistance", créer des simulacres de "guérilla
urbaine", et crier que "la fin de la tyrannie approche" peut être stimulant et romantique
pour des jeunes pressés d'écrire une page de l'histoire de leur pays, mais cela ne suffit pas
à se rendre légitime auprès du peuple. Le gouvernement du FSLN a été élu
démocratiquement à trois reprises. Le chemin parcouru depuis les heures sombres des
dictatures latino-américaines des années 1960 et 1970 ne doit donc pas être pris à la
légère. Les slogans en faveur de la démocratie sous une forme abstraite et contre la
"dictature" révèlent une matrice idéologique dont nous pouvons parfaitement suivre les
traces. Just follow the money !

L'histoire latino-américaine contemporaine a été marquée par des changements de régime


qui ont compté sur l'appui inestimable des administrations US, dans le cadre d'une
"doctrine de sécurité intérieure" issue de la guerre froide. Lorsque l'administration Trump
condamne un pays latino et le punit avec ses sanctions, il n'est jamais question de justice
sociale, de lutte contre la corruption ni de défense de la démocratie et la liberté. Pas plus
que du droit au développement ni de qualité des services publics. Ce discours humanitaire
n'est que la vitrine d'une intervention ouverte ou dissimulée en faveur des intérêts de ses
propres multinationales, et cela afin d'empêcher l'émergence d’un monde multipolaire.

Alex ANFRUNS
Mexique : « AMLO » et le pouvoir réel

Dimanche premier juillet, des millions de Mexicains sont allés voter et, s’il n’y a
pas eu de fraude monumentale, Andrés Manuel López Obrador (AMLO) sera le
prochain président de la République. Si rien d’extraordinaire n’arrive dans la
période de transition, le premier décembre prochain, AMLO doit assumer le
gouvernement. Mais à ce moment-là, et même au-delà du moyen terme, le
pouvoir continuera d’être entre les mains de la classe capitaliste transnationale.

Il est également prévisible qu’à partir de ce 2 Juillet, le bloc de pouvoir (la “plutonomía”, Citigroup
dixit), y compris ses médias hégémoniques (Televisa et Tv Azteca, détenus par Azcárraga et Salinas
Pliego, deux méga-millionnaires de la liste Forbes ), et leurs relais dans les structures
gouvernementales (le Congrès, l’appareil judiciaire, etc.), encourageront l’insurrection
ploutocratique cherchant à étendre leurs privilèges et à garantir leurs intérêts de classe, et
continueront à renforcer le rapport des forces en leur faveur.
Au-delà du tumulte de la campagne, le processus électoral a eu lieu sous le signe de la militarisation
et para-militarisation de vastes domaines du territoire national, et de la guerre d’extermination
sociale (nécropolitique) qui a augmenté une violence meurtrière à des niveaux jamais vus dans le
Mexique moderne, semblables à ceux d’un pays en guerre (c’est ainsi qu’à la veille des élections, le
meurtre des candidats aux élections est devenu quelque chose de presque « naturel » ).
Comme Gilberto Lopez y Rivas l’a rappelé à La Jornada, ce « conflit armé non reconnu » est la
dimension répressive de ce que William I. Robinson a appelé une « accumulation militarisée », dont
le but est l’occupation et la recolonisation complète de vastes zones rurales et urbaines pour le
pillage et la dépossession de ressources géostratégiques, à travers une violence exponentielle et à
spectre complet caractéristique de la configuration actuelle du capitalisme; le conflit et la répression
comme un moyen d’accumulation de la plutonomie.
Pour cela, la classe dirigeante a adopté la Loi de Sécurité Intérieure. Et l’initiative des députés de
supprimer l’immunité du président de la République est en attente de ratification au Sénat; la
stratégie de lawfare appliquée à Dilma Rousseff et Lula da Silva au Brésil, qui implique l’utilisation
de la loi comme arme pour poursuivre et détruire un adversaire politique par des moyens
parlementaires et/ou judiciaires; est une variante des coups en douce made in USA qui pourrait être
aussi appliquée contre AMLO.
À cet égard, et au-delà de son virage vers le centre et la refonte de son programme de transition
réformiste – capitaliste, démocratique et nationale, avec de grandes concessions au bloc de pouvoir
dominant -, l’arrivée de López Obrador au gouvernement pourrait impliquer, en principe , un
ralentissement ou «répit» (Galeano dixit) à la tendance de «fin de cycle» progressiste souvent
évoquée et à la restauration de la droite néolibérale en Amérique latine.
L’élan d’une nouvelle forme d’état social, sans qu’il y ait toutefois une rupture frontale avec le
consensus de Washington, signifie un changement dans l’équilibre des forces régionales et aura un
impact considérable sur les peuples latino-américains. C’est pourquoi la récente tournée «
monroiste » du vice-président Mike Pence au Brésil, en Équateur et au Guatemala n’est pas du tout
innocente – même si elle pourrait être tout aussi simplement basée sur l’approfondissement des
politiques de « changement de régime » au Venezuela et au Nicaragua.
Il convient de rappeler l’éditorial particulièrement critique du Washington Post le 18 Juin, qui a
affirmé comme suffisamment crédibles les liens de proches associés de López Obrador avec les
gouvernements de Cuba et du Venezuela, et les déclarations faites par le sénateur républicain John
McCain, dénommant AMLO comme possible « président gauchiste anti-étasunien », ainsi que
celles du chef actuel du personnel de la direction Trump, le Général (à la retraite) John Kelly, qui a
déclaré que Lopez Obrador « ne serait pas bon pour les États-Unis ni pour le Mexique » !
Selon les conseillers en politique étrangère d’AMLO, face à Washington, son gouvernement
privilégiera «la défense de la souveraineté nationale», examinera le cadre de la coopération
policière, militaire et sécuritaire (DEA, CIA, ICI, Pentagone, etc.), et sous les prémisses que la
migration n’est pas un crime, augmentera la protection des nationaux irréguliers, comme s’il
s’agissait d’un ministère public devant les tribunaux des États-Unis. Il passera également en revue
les contrats pétroliers et de travaux publics. Ce qui amènera sans aucun doute de fortes
confrontations avec la Maison Blanche et la ploutocratie internationale.
Comme le dit Ilán Semo, au Mexique la Présidence de la République comprend des potentialités
symboliques insoupçonnées; une sorte de “charisme institutionnel”. Peu importe qui l’occupe,
même un personnage inepte (pensons à Vicente Fox), le poste transmet une sorte d’aura: il est “le
Président”. Après l’Indépendance, la Réforme et la Révolution Mexicaine, AMLO veut transcender
l’histoire en tant qu’homme de la «quatrième transformation». Mais pour cela il est nécessaire de
changer de régime et d’effectuer un grand saut dans la conscience politique des secteurs populaires;
sans un peuple organisé et mobilisé derrière un projet de changement radical et profond, il n’y a pas
de charisme qui vaille.

Source: http://www.jornada.com.mx/2018/07/02/opinion/027a1pol
Paul Oquist : « Il y a une tentative de
coup d'État au Nicaragua »

L’aube du 2Ie siècle a donné lieu à de grands changements sociaux dans l’un des
pays d'Amérique latine les plus touchés par la pauvreté. C’est pour cette raison
que comprendre la crise politique actuelle au Nicaragua revêt une grande
importance. Les questions affluent : Qui est responsable de ce déchaînement de
violence ? Quelle possible issue au conflit ? Qui en sortira gagnant ? Les médias
internationaux pointent les autorités comme étant responsables du conflit, tout
en donnant la parole à l’opposition, celle-ci étant présentée comme un bastion de
démocratie.

Il nous semble que cette explication est simpliste et qu’elle ignore volontairement
les faits et témoignages qui ne collent pas avec le récit dominant. Mission
impossible qu’essayer d’approfondir ceux-ci ? Afin de comprendre comment on
en est arrivé là dans un pays qui paraissait épargné il y a encore peu de temps
par la violence structurelle qui isole d’autres pays d’Amérique centrale, nous
nous sommes entretenus avec le professeur Paul Oquist. Fort d’une longue
expérience faite de missions de développement pour les Nations Unies, Oquist est
actuellement ministre-secrétaire privé pour les politiques nationales du
Nicaragua.

Alex ANFRUNS
Selon vous, quels sont les acteurs qui fomentent le chaos au Nicaragua et quels
sont leurs objectifs ?

L’objectif est de provoquer un coup d’État violent. Il s’agit de renverser le gouvernement de


manière violente. Cela fait assez longtemps que certains acteurs attendent une ouverture pour se
soulever et paralyser le gouvernement avec comme objectif de réaliser un coup d’État, sans réussir
toutefois à trouver un point d’entrée.

Ils recherchaient depuis longtemps un moyen de réaliser un coup d’État, sans y parvenir. Alors, un
mouvement de protestation contre le projet de canal inter-océanique a été créé à l’initiative du
Mouvement de rénovation sandiniste (MRS), fruit d’une scission au sein du Front sandiniste de
libération nationale (FSLN). Il s’agit du groupe le plus violent actuellement. Ce sont eux qui ont
commencé à faire pression sur les paysans affectés par le canal, malgré le fait que ces derniers
allaient largement en bénéficier. Mais nous savons bien qu’il existe toujours une part d'incertitude
dans tout projet d’infrastructure.
Le doute s’est instillé chez les paysans, ils sont devenus nerveux et ont commencé à se mobiliser.
Leur situation allait beaucoup s’améliorer, mais on ne peut pas se contenter d’annoncer cela, il faut
le mettre en pratique. C’est pour cela que le canal est nécessaire.

Est-ce cela qui a marqué le début de la crise actuelle dans votre pays ?

Non, puisque ces manifestations étaient de fait assez locales. Mais elles ont été réactivées après un
feu de forêt. Je pose la question : quelle responsabilité le gouvernement peut-il avoir dans un feu de
forêt ?

Ils se sont obstinés à dire que le gouvernement avait réagi tardivement et refusé l’aide du Costa
Rica. Mais les bataillons ont envoyé des camions à la frontière, la réserve d’Indio Maíz où
l’incendie s’est produit se situant à trois ou quatre jours de route de celle-ci. Le gouvernement ne
possédait pas les avions avec le matériel nécessaire pour éteindre les incendies et il a dû
entreprendre des démarches pour que d’autres pays lui viennent en aide avec leurs avions afin
d’éteindre l’incendie. Mais des manifestations anti-gouvernement étaient déjà en cours à Managua
sous ce prétexte.

Regardez, il existe un comté en Californie qui s’appelle Santa Barbara. C’est l’un des plus riches
des États-Unis, beaucoup de multimillionnaires y vivent. Eh bien là-bas, ils ont mis trois semaines
pour éteindre un feu de forêt, et avec l’aide de tous les avions possibles. L’incendie a ravagé des
maisons ainsi que des quartiers entiers. Il était curieux de blâmer le gouvernement pour cette
situation... mais ils ont quand même essayé !

Que s’est-il passé ensuite ?

C’est le thème de la sécurité sociale qui a pris le relais. Nous avons travaillé sur la base d’un modèle
de consensus entre le gouvernement, les entreprises et les syndicats, afin de traiter des sujets relatifs
au salaire minimum, à la fiscalité et à la sécurité sociale. Ce modèle a commencé à se fissurer
lorsque le secteur privé a refusé la hausse des salaires minimum. Il faut savoir que ces derniers ont
augmenté de 40% sous ce gouvernement.
La couverture sociale, qui au Nicaragua inclut les médicaments, a ensuite occupé le devant de la
scène.Toutes les personnes atteintes de maux chroniques qui sont affiliées à la sécurité sociale en
bénéficient. Par exemple, j’ai 75 ans et souffre de plusieurs maladies, eh bien je reçois mes
médicaments.

C’est un système coûteux. Le Fonds Monétaire International (FMI) nous avait annoncé il y a
quelques temps qu’il faudrait le réformer, sous peine de le voir nous conduire à la faillite !

Alors le gouvernement a proposé une réforme. C’est celle-ci qui a été le


détonateur...

Je dois ici produire une auto-critique. En premier lieu, il y a eu des chefs d’entreprise qui n’ont pas
voulu augmenter leur contribution gouvernementale de 19 à 22% du salaire versé par l’entreprise.
On n’a pas consulté ces personnes et on ne leur a pas expliqué correctement, si bien que cette
réforme a provoqué une grande confusion. Surtout parce qu’on allait baisser le montant des retraites
de 5%. « Pauvres retraités, qui bénéficient de si peu, 5%... » Mais ces 5%, c’était pour recevoir des
médicaments ! C’est-à-dire que cette réforme était très avantageuse en réalité, surtout pour les
personnes d’âge avancé.

Le premier jour, la police a clairement dépassé les bornes. Il y a eu une violence excessive face à la
mobilisation. Mais on a également pu vérifier le premier jour les mensonges de la guerre
psychologique visant à nous conduire tout droit vers un coup d'État. Car la fausse information selon
laquelle un étudiant avait succombé au cours de cette manifestation a circulé. Mais aucun étudiant
n’est décédé de la sorte. L’objectif de cette fausse information était de mobiliser les étudiants, et
cela a fonctionné.

Le deuxième jour, un affrontement a eu lieu à l’Université polytechnique (UPOLI) à l’issue duquel


un agent de police et deux manifestants ont trouvé la mort. Et c’est à partir de ce moment que le
mouvement s’est renforcé. Alors le président Ortega a retiré la réforme de la sécurité sociale. Cela
n’a eu aucun effet, car l’objectif de nombreuses franges de droite n’était pas de négocier la réforme,
mais de provoquer un coup d'État. Ainsi, le mouvement s’est propagé vers d’autres villes, à grands
renforts de préméditation et d’organisation, afin de réclamer la démission du président et du vice-
président.

Comment expliquer cette promptitude dans l’organisation du mouvement ?

La réponse se trouve dans les manuels de la CIA. C’est dans ceux-ci qu’il est expliqué comment
déstabiliser et renverser des gouvernements. La théorie a été établie par Gene Sharp, de l’Albert
Einstein Institution de Boston, dans l’État du Massachusetts aux États-Unis. Elle a déjà été
appliquée à deux reprises en Ukraine, en Géorgie, au Kirghizistan... Une tentative a également eu
lieu au Venezuela, mais sans succès.

Elle consiste en l’utilisation d’un mouvement non-violent afin de renverser les gouvernements.
Mais en réalité, le mouvement actuel n’a rien de pacifique, il est plutôt très violent. Il a provoqué
des atrocités que l’on n’avait jamais vues au Nicaragua auparavant...
Pour quelle raison pensez-vous que cette crise a pu se produire précisément
maintenant ?

Elle s’inscrit dans un contexte de recul de la gauche latino américaine. La main de l’impérialisme
s’est dressée à plusieurs reprises contre les gouvernements de gauche : le coup d’État contre Mel
Zelaya au Honduras ; celui contre Lugo au Paraguay ; c’est maintenant au tour de l’ex-présidente
Cristina Kirchner d’être jugée, dans une optique de destruction du péronisme, dont la présence reste
encore forte en Argentine ; Dilma Rousseff a été renversée sous un prétexte véritablement ridicule
relatif à une procédure budgétaire ; l’ex-président Lula a également été emprisonné dans une
tentative de destruction du Parti des Travailleurs (PT). En Bolivie, Evo Morales a subi des tentatives
d’assassinat et un groupe de tueurs à gages européens a rejoint le pays afin d’essayer de diviser le
pays, introduisant le racisme à Santa Cruz (dans l’est du pays), et propageant le message suivant : «
Pourquoi voulez-vous payer des impôts à ces indiens de la sierra ? Vous devez prendre votre
indépendance...»

Cependant, tout cela a échoué. Depuis le coup d’État contre le président Chávez en 2002, on a tenté
de renverser le gouvernement bolivarien par absolument tous les moyens possibles. Cela n’a pas
fonctionné au Venezuela. Après Correa, la gauche est restée divisée en Équateur. Et c’est désormais
le tour du Nicaragua.

Le 22 juin dernier, une réunion extraordinaire de l’OEA s’est tenue, au cours de


laquelle le rapport de la Commission interaméricaine des droits de l'homme
(CIDH) a été abordé. Comment évaluez-vous ce rapport ainsi que le rôle de
l’OEA dans cette crise ?

Je vous invite à lire ce rapport et à tenter d’y trouver un seul commentaire sur la guerre médiatique,
concernant par exemple les assassinats, les séquestrations ou les incendies qui sont en train de se
produire au Nicaragua. Les atrocités également. C’est un rapport très partial qui ne vise qu’à nuire
au gouvernement.

Malgré cela, le gouvernement a invité les experts médico-légaux de la CIDH à accompagner la


Commission de Vérité, Paix et Justice de l’Assemblée Nationale du Nicaragua ainsi que les
procureurs du pays afin d’examiner cas par cas et de déterminer si des poursuites judiciaires sont
applicables. Que l’on aille devant les tribunaux et que justice soit faite et sera condamné qui sera
condamné. C’est la seule manière de permettre aux disparus de reposer en paix.

Le Haut Commissaire aux Droits de l’homme des Nations Unies est si facilement arrivé à dire que
la majorité des disparus avaient été du fait des forces gouvernementales. Mais sur quoi se base-t-il ?
Il se base sur les communiqués de ce mouvement qui souhaite livrer une guerre psychologique. Il se
base sur le mensonge afin de rendre le gouvernement responsable de tout et semer la terreur au sein
de la population.

Alors l’opposition a déclaré qu’elle ne souhaitait établir un dialogue qu’en présence de médiateurs
internationaux. Ainsi, l’OEA a été invitée, elle qui a depuis l’an dernier un plan de réforme du
système électoral ; il y a une résolution du conseil qui était une demande, et c’est le calendrier qui
est en ce moment même à l’étude. Les autorités vont soumettre cette proposition pour consultation
auprès de toute la population, dans les régions, et elle sera prête pour janvier 2019. Ce processus est
déjà en cours. Les experts médico-légaux invités peuvent également accompagner la Commission
de Vérité, Paix et Justice.

Le Haut Commissaire aux Droits de l’homme des Nations Unies a été invité à contribuer à la fin des
violences, pour permettre une sortie de crise institutionnelle, constitutionnelle et démocratique.
Mais la position qui consiste à dire « que le gouvernement s’en aille et tout s’arrangera » porte un
nom : il s’agit d’un coup d’État. Un gouvernement provisoire a même été formé ! Nommé par qui ?
Par eux-mêmes ?

Plus précisément, qui peut politiquement profiter de la situation ?

Il existe un problème avec les dissidents sandinistes des années 90, qui sont les meneurs à la têtes
de nombreuses actions violentes. Tous les sondages créditent ce parti d’1% des intentions de vote.
Supposons qu’avec toutes mobilisations, barricades et actions armées ces intentions soient passées à
2%... Ils souhaitent le renversement violent du gouvernement, à l’aide de barricades, d’attaques
armées et de destructions d’infrastructures sandinistes... car cela leur donne du pouvoir. Mais s’ils
empruntaient la voie électorale, ils sont un parti à 2%. En conséquence, ce ne sont pas eux qui
auront du poids au niveau électoral, mais les libéraux comme Alemán et Montealegre ainsi que
d’autres forces politiques.

C’est pour cette raison qu’ils font obstacle au dialogue, à la solution qui signifierait le
rétablissement de la confiance parmi les Nicaraguayens, la fin de la violence et la construction de la
paix. Il faut laisser les gens décider ce qu’ils souhaitent voir au Nicaragua. Cette position consistant
à dire « qu’ils s’en aillent maintenant » s’appelle un coup d’État.

Nous avons pu voir comment le congrès des États-Unis a annoncé avoir pris
diverses mesures à l’encontre du Nicaragua ces derniers mois. Quels sont les
effets de ces décisions ?

Le « Nica Act » a été voté à la Chambre des représentants, mais il n’a pas encore été approuvé par
le Sénat, si bien qu’il n’a pas encore eu d’impact. Il a été porté par des groupes cubo-étasuniens au
Texas. On le doit également à la représentante Ros-Lehtinen de Miami, au sénateur Marco Rubio,
au sénateur Menendez du New-Jersey. Ce ne sont que des cubo-étasuniens qui défendent la position
du « changement de régime » au Nicaragua.

Je crois que ces cubains-nord-américains de la droite de Miami préféraient attaquer directement


Cuba. Mais comme ils n’arrivent pas à trouver une porte d’entrée, ils ciblent le Nicaragua. C’est la
raison pour laquelle, ils encouragent et financent ce mouvement. Par ailleurs, sur la colline du
Capitole à Washington, l’organisme officiel états-unien « Dotation Nationale pour la Démocratie »
– NED –, a injecté ces dernières années, 4 millions de dollars dans plusieurs associations. Nous
mettons en évidence le cas de Félix Maradiaga, un individu financé par les USA et patron d’un
Institut d’Études Politiques, impliqué avec une mafia criminelle, la bande à Christian Josué
Mendonza, alias « el Viper » qui a été recruté pour faire le sale boulot de promouvoir le coup. Nous
parlons d’assassinats, séquestrations de personnes, de véhicules avec leurs passagers, incendies de
bâtiments publics et extorsion. L’instigateur intellectuel, c’est le dirigeant Félix Maradiaga, qui a
annoncé son retour des États-Unis, où il exerce des fonctions de lobbying. On l’attend toujours.
Certains affirment que c’est le candidat de la CIA pour présider le Nicaragua.
Qui s’est également précipité sur le Nicaragua ? C’est le patron d’une clique de criminels de la
Mara M-18 du Salvador, Oscar Antonio Rivas, alias « El Diablo », embauché avec son gang d’à peu
près 30 éléments, ayant comme but de semer la terreur au Nicaragua en soutien au putschisme.
En ce qui concerne le gouvernement états-unien, c’est Bob Corker, le Sénateur du Tennessee et
président de la Commission des Affaires Étrangères du Sénat des USA, qui a envoyé Caleb
McCarry, le patron de son staff, à Managua pour un programme de réunions. Alors, quelque chose
de très intéressant y ressort : le président de la Commission des Affaires Étrangères avec le soutien
du Département d’État, se sont déclarés en faveur du dialogue, c’est-à-dire, en ignorant l’opposition
putschiste et en affirmant que la seule sortie de crise du Nicaragua est le dialogue et la démocratie
qui en découle. En ce moment la politique du Département d’État américain, coïncide avec celle du
Vatican, qui est de soutenir le dialogue.

Quelle est l’influence des médias dans la perception qui domine l’opinion
publique sur la situation de votre pays ?

Il y a une guerre psychologique basée dans le mensonge. C’est une guerre des médias et des réseaux
sociaux. Par exemple, les cagoulés que les médias hégémoniques présentent comme manifestants
pacifiques, ont assassiné un sandiniste qui démantelait les barricades. Ils l’ont aspergé d’essence et
mis le feu. Comme si cela ne suffisait pas, ils se sont mis à applaudir et à siffler de joie. Après, les
terroristes ont mis une canette dans sa main carbonisée et ont hurlé « Ceci est ton trophée Fils de
Pute » et laissèrent le cadavre avec un drapeau du FSLN – Front Sandiniste de Libération National
– dessus. Un individu, parmi les cagoulés a dit : « ce cadavre est un trophée ». Nous assistons
choqués ainsi, à une barbarie seulement comparable à celle de« Daech ». Ils séquestrent, ils
dénudent et ils torturent des gens, en produisant des vidéos d’une barbarie inouïe. Ce sont des
méthodes similaires à celles que les nord-américains infligeaient aux prisonniers d’Abu Ghraib –
Irak.
Il y a même quelques Évêques à Managua, qui sont des mentors du racisme. Ceci est froidement
illustré par une récente tragédie, enregistrée sur une vidéo : quelques individus cagoulés ont
séquestré Sander Bonilla, membre d’un groupe musical de la ville de Léon. Il a été dénudé, frappé
et torturé, pour le simple fait d’être sandiniste. Il apparaît sur la vidéo, torse nu et visage
horriblement ensanglanté. Un sinistre témoin clérical en soutane blanche, accompagne la scène
d’horreur, où son seul souci était de dire qu’« il ne fallait pas poster la vidéo sur internet » [1].
Il y a encore un autre cas, d’un garçon sandiniste de 15 ans, qui a été dénudé et peint, sur son torse,
ses parties génitales et son fessier, en bleu et blanc – les couleurs du drapeau nicaraguayen –, tandis
que les agresseurs disaient : « il tremble le petit et il pleure…c’est ça ton drapeau, fils de pute ! ».
Alors que le gamin tremblait de panique sur tout son corps, les vandales lui disaient « cours, cours
avant qu’on te tue ! » [2].
Parfois, dans certains quartiers et certaines villes, nous trouvons les maisons des sandinistes,
marquées par un « X », comme si un pogrom se préparait. Cela nous rappelle un des épisodes le
plus sombre de l’Histoire du XXème siècle, celui des pogroms nazis contre les juifs et l’affichage de
l’étoile de David, signalant leurs maisons. C’est cette persécution contre les juifs, qui les a en partie
emmenés vers l’Holocauste. Toutes ces méthodes n’ont qu’une seule finalité : créer la peur et la
terreur parmi la population.
Les commentateurs et analystes politiques, même certains appartenant aux rangs de la
gauche, soulèvent que le modèle de développement du Nicaragua n’est pas viable…
Que répondez-vous à ces critiques ?

C’est très simple. Les accréditations de gauche du MRS – Mouvement Rénovateur Sandiniste – ont
expiré dans les années 1990, quand le mouvement a commencé à être financé par les USA et s’est
allié à l’oligarchie nicaraguayenne et à sa politique de droite. C’est cela la vraie histoire ! C’est
grâce à Julian Assange et à Wikileaks, que nous apprenons comment, déjà à cette époque, les
membres du MRS visitaient l’ambassade états-unienne en vue d’obtention de fonds [3]. Comme
vous le savez, Wikileaks a publié des télégrammes contenant des révélations sur le Département
d’État Américain, qui nous éclairent sur ceux dans l’ombre, ceux qui tirent les ficelles.
J’ai quand même une analyse personnelle à faire. J’ai commencé à collaborer avec le FSLN en
1969. Dans les années 1960-70, une bonne partie de mes amis sandinistes ont été assassinés par la
dictature. Juste après, arrive la guerre contre-révolutionnaire à l’encontre du Front au pouvoir qui
approuvait la réforme agraire, l’alphabétisation, l’amélioration de la santé, etc. La situation était si
grave que l’objectif était de survivre à l’agression de la CIA !
Rappelez-vous de 1984, au moment où le Congrès nord-américain coupe le financement des
Contras et l’administration Reagan maintient quand-même son soutien. Cela s’est su après l’affaire
Iran-Contras ou « Irangate ». Mais, ces faits ont caché le véritable scandale de la CIA et de la
cocaïne ! Ce sont ces avions chargés d’armes, arrivés au Honduras et au Costa Rica et repartis
pleins à craquer de cocaïne, qui ont financé la guerre pendant 6 longues années dans mon pays. Une
fois ces avions arrivés aux USA, où s’est trouvée la façon de transformer la cocaïne – produit d’élite
très cher – en un produit de distribution massive – le crack. Comme conséquence il y a eu une
épidémie de crack, surtout dans les quartiers pauvres afro-américains des villes états-uniennes, dans
les années 1980…l’argent de ce trafic servait à financer la guerre au Nicaragua, notamment pour
aider les Contras. C’est ce qu’on appelle, une guerre à faible intensité.
En ce temps-là, notre objectif était de survivre. L’inflation a culminé à 34700% - moyenne annuelle
de 13109 % pour l’année 1987 [4]. L’argent n’avait aucune valeur ! Les syndicats ont même reçu la
demande de payer les salaires en « RHS », riz, haricots et sucre, plutôt qu’en argent. Une
revendication qui était parfaitement minimaliste, mais due à cette guerre prolongée, de faible
intensité et que le peuple a réussi à endurer et à vaincre. En 1990, le peuple s’est déplacé aux urnes
et a voté pour la fin de la guerre, car il était persuadé que les USA auraient poursuivi l’agression
vers le Nicaragua, au cas où le Front Sandiniste l’aurait emporté. À la suite de ce processus, nous
avons réussi à conquérir la paix et sous la direction du commandant Ortega, s’est produite la
première passation pacifique d’une force politique à une autre, contraire au cours de l’Histoire du
pays. Depuis, nous avons enduré 16 ans de gouvernements et de politiques néo-libérales.
Quel est le contenu révolutionnaire du gouvernement depuis 2007 ? L’accomplissement des
objectifs pour le peuple que nous n’étions pas en mesure de remplir dans les années 80, à cause de
l’agression : la réduction de la pauvreté extrême de 17% en 2005 à 14% en 2009, à 8% en 2014 et à
6% en 2016 ; l’augmentation réelle du salaire minimum de 40% ; santé et éducation universelle et
gratuite ; réduction de l’analphabétisme de 4%. C’est pour y arriver, que beaucoup de gens se sont
sacrifiés, avec leur souffrance et même avec leur mort, dans les années 60, 70 et 80. Nous avons
réussi à améliorer la vie des femmes et des hommes pauvres. Nous étions en train de réussir !
Le FSLN a été élu démocratiquement en 2007…C’était comment, l’expérience
de retourner au gouvernement ?

Pendant son premier jour au gouvernement, le Président Ortega a annoncé « santé universelle et
gratuite »…dans le deuxième pays le plus pauvre d’Amérique Latine ! Ce nouveau système de santé
a remplacé l’ancien régime de recouvrement des coûts, mis en place par les gouvernements néo-
libéraux. Concernant l’éducation, nous l’avons aussi rendue gratuite, en remplaçant le système néo-
libéral, qui sous couvert d’autonomie des établissements, donnait aux directeurs scolaires, la
« liberté » de pouvoir prélever plusieurs « services » et ainsi couper dans le budget de l’éducation. Il
fallait payer pour passer un examen, pour s’inscrire à l’école, pour les médicaments nécessaires aux
soins, pour les interventions et les matériels chirurgicaux...il y avait beaucoup de gens exclus.
Comment faire pour éduquer ses enfants, alors que c’est payant, quand vous en avez 3 ou 4 ? Les
politiques néo-libérales avaient réussi à détruire le service national de santé. Toutes nos mesures
prises ce premier jour de gouvernement, sont allées dans le sens d’une redistribution significative
par l’État.
En suivant, nous avons décidé d’une redistribution fondamentale de la richesse pour la société
nicaraguayenne. Les États-Unis d’Amérique ne savent pas comment réparer leur système de santé.
Comment le Nicaragua, deuxième pays le plus pauvre d’Amérique latine, pourrait le faire ?
« Irréalisable, non ? » En effet, c’est un système très cher, mais quelqu’un qui appartient au
troisième âge comme moi, y a droit.
Il y a eu aussi d’autres programmes de redistribution, comme « Zéro Faim », dont 200 mille
femmes paysannes pauvres ont reçu une vache pleine, une cochonne pleine, des poules, des
semences d’haricot, engrais, matériel agricole…et elles se sont transformées en femmes
productrices. Elles ont ainsi pu, améliorer leur alimentation avec l’introduction de protéines
animales, dont elles ne disposaient pas auparavant. Elles ont aussi amélioré leurs revenus, avec la
vente des excédents sur le marché local.
Un jour, j’ai accompagné un groupe d’ambassadeurs européens, qui rendaient visite aux femmes du
programme « Zéro Faim ». Pendant la visite et dans une Assemblée municipale, un des
ambassadeurs a dit : « je comprends tout à fait comment ce système améliore votre alimentation
avec un apport de protéines animales, ce qui vous n’aviez pas avant » ; « je comprends comment ce
système améliore vos revenus avec les ventes d’excédents » ; « mais je ne sais pas si vos rapports
avec les hommes se sont améliorés ». Alors une femme lui répondit : « monsieur l’ambassadeur,
une vache ne finit pas avec le machisme, mais je peux vous dire, que les hommes nous respectent
plus maintenant ».
Il y avait aussi des programmes comme celui de « Zéro Usure », un genre de microcrédit, sachant
que ce type de prêts avoisine 30 à 40% de taux d’intérêt, alors qu’avec « Zéro Usure » le taux est de
5% à l’année et emprunts renouvelables.
Un autre exemple. Il y a au Nicaragua un manque de 900 mille logements : 500 mille à réparer et
400 mille logements neufs. Nous essayons ainsi, de faire ce qui est possible : nous construisons des
logements pour les plus pauvres et nous subventionnons les hypothèques pour que les classes
moyennes basses accèdent aux logements. Mais tout cela ne nous semblait pas assez, donc nous
avons décidé d’améliorer la qualité des logements, pour faire en sorte que tout le monde puisse
habiter dans un bon logement et par conséquent, réduire l’incidence de maladies.
Et le résultat de tout ça ? La pauvreté extrême – définie par la consommation des familles qui ont
assez pour se maintenir en bonne santé – est passée de 17% en 2005, à 14% en 2009, puis à 8% en
2014 et finalement à 6% en 2016. Nous additionnons à tout cela, le fait que le Nicaragua est le pays
le plus sûr d’Amérique Centrale et qui peut maintenir à distance le narcotrafic, qui agresse en
permanence nos voisins du triangle nord – Salvador, Honduras et Guatemala.
Notre société prête assistance aux pauvres et l’analphabétisme s’est réduit de 4%. Ce sont les buts
pour lesquels nos héros et martyrs, de la révolution des années 1960 et 1970, ont donné la vie et
encore de ceux qui ont résisté à la contre-révolution de la CIA. C’est la raison pour laquelle dans les
années 1980 on disait, qu’il fallait survivre, tandis que maintenant on pouvait dire, on avance.
À tous les messieurs qui font des critiques gratuites, je leur dit : « regardez le Nicaragua qui se
construisait et le Nicaragua, qu’ils sont en train de détruire depuis le 18 avril».

Quels sont les enjeux dorénavant ?

L’économie s’est effondrée et les touristes ne vont plus revenir pendant longtemps. Nous avons mis
presque 10 ans, à récupérer l’image du pays et à effacer la peur des voyageurs qui souhaitaient
visiter le Nicaragua. Une réputation acquise dans les années 1980…Le tourisme s’est aussi effondré
et 85 mille travailleurs sont « partis en vacances ».
Cette situation n’arrange personne, ni même les États-Unis. Le Nicaragua a été un pays de
migration illégale insignifiante. Entre octobre 2015 et juillet 2016, ont été capturés par les gardes-
frontières, 17 mille enfants non-accompagnés du Honduras, 15 mille du Salvador, 13 mille du
Guatemala et seulement 186 du Nicaragua. Le Nicaragua n’était pas comme les autres pays
centroaméricains, mais maintenant, la menace actuelle est qu’il devienne un pays violent, comme
ceux du triangle nord.

Notes:
[1] Sander Francisco Bonilla Zapata, raconte chaque minute de tortures physiques et
psychologiques qu’il a enduré aux mains de ces individus sans pitié :
http://managuartv.com/acusan-sacerdote-y-pastor-complices-de-tortura-ejecutada-por-maras-19/
[2] Regarder la vidéo : https://twitter.com/numamolina/status/1010361888633483264
[3] Extrait du télégramme : L’ambassade a réussi à encourager le leadership du MRS – le dissident
du FSLN Herty Lewites et son successeur Edmundo Jarquin – à maintenir leur indépendance par
rapport à Ortega. Jarquin possède comme un des objectifs premiers, démolir publiquement Ortega
(…) – Encourager Jarquin à se maintenir dans la course et à continuer nos déclarations publiques,
où les US considèrent le MRS comme une alternative démocratique viable. Le MRS nous a dit
qu’ils ont des difficultés financières sévères. Jarquin estime qu’il peut gagner quelques points à
Ortega, mais son manque de financement l’empêche de réussir. (Note : Nous croyons que Jarquin
peut récupérer au moins 5-6% des voix du FSLN – assez pour changer la donne). » :
http://wikileaks.ikiru.ch/mirror/cable/2006/09/06MANAGUA2044.html
[4] https://www.indexmundi.com/nicaragua/inflation_rate_(consumer_prices).html

Traduit du castillan et de l’anglais par Rémi Gromelle et Paulo Correia pour le JNA
Lettre ouverte à Amnesty International
de la part d’un ancien
prisonnier de conscience

Par cette lettre je souhaite exprimer ma condamnation sans équivoque


d’Amnesty International pour le rôle déstabilisateur qu’elle joue au Nicaragua,
mon pays de naissance.
Camilo E. Mejia
Je commencerai cette lettre en citant Donatella Rivera, qui au moment de cette citation travaillait
sur le terrain pour Amnesty International depuis plus de 20 ans.
« Les situations de conflit créent des environnements extrêmement politisés et polarisés (…) . Les
acteurs et les parties intéressées vont très loin dans leur manipulation ou leur fabrication de soi-
disant preuves destinées à la consommation tant intérieure qu’extérieure. Un exemple récent,
quoiqu’il soit loin d’être le seul, nous en est fourni par le conflit syrien dans ce qu’on appelle
souvent la « guerre You Tube », avec l’utilisation d’ une multitude de techniques pour manipuler les
vidéos d’incidents qui ont eu lieu à d’autres moments et en d’autres lieux – y compris dans d’autres
pays – et de les présenter comme des « preuves » d’atrocités commises par l’une ou l’autre des
parties du conflit en Syrie. »
Les remarques de Mme Rovera, remontant à 2014, décrivent parfaitement la situation au Nicaragua
aujourd’hui, où même la période antérieure à la crise fut l’objet de manipulations visant à provoquer
le rejet du gouvernement nicaraguayen. Le rapport d’Amnesty International, malicieusement intitulé
« Tirer pour Tuer : la Stratégie du Nicaragua pour réprimer les protestations » pourrait être
décomposé point par point, mais, pour ce faire, il faudrait un temps précieux qui manque au peuple
nicaraguayen : par conséquent je vais me concentrer sur deux points principaux :

• Le reportage manque totalement d’impartialité ; et le rôle d’Amnesty International ne fait


qu’aggraver le chaos dans lequel se trouve le pays.
• La version actuelle des événements, sur laquelle se sont mis d’accord l’opposition locale et
la grande presse occidentale, est la suivante : le président Ortega voulait réduire de 5 pour
cent les retraites mensuelles, et allait augmenter les cotisations des employés et des
employeurs au système de sécurité sociale. Les réformes déclenchèrent des protestations,
auxquelles le gouvernement aurait répondu en abattant plus de 60 manifestants pacifiques,
dont une majorité d’étudiants. Un jour ou deux plus tard, le gouvernement nicaraguayen
aurait attendu jusqu’à la tombée propres édifices publics et tuant ses policiers, pour ensuite
atteindre le paroxysme de sa folie meurtrière avec le massacre de la Fête des Mères, et ainsi
de suite.

Même si le discours ci-dessus n’est pas reproduit uniformément par tous les acteurs anti-
gouvernementaux, ils partagent l’idée que le gouvernement est responsable d’un génocide et que le
président et le vice-président doivent partir.

Les affirmations d’Amnesty International se basent principalement sur des récits de témoins et de
victimes opposés au gouvernement ou sur des informations non corroborées et fortement
manipulées émanant de médias d’opposition financés par les USA ainsi que d’ONG regroupées
sous l’appellation « société civile ».
Les trois principales organisations médiatiques citées par le rapport (Confidencial, 100% Noticias et
La Prensa) sont des ennemis jurés du gouvernement Ortega ; la plupart de ces médias d’opposition,
ainsi que certaines des principales ONG citées dans le rapport (mais pas toutes) sont financées par
les Etats-Unis, par le biais d’organisations comme le National Democratic Institute (NDI), le
National Endowment for Democracy (NED), qui a été décrit par le membre du Congrès américain
Ron Paul, comme suit :
« …une organisation qui utilise l’argent du contribuable américain pour renverser les
gouvernements démocratiquement élus, en arrosant financièrement des partis politiques ou autres
mouvements à l’étranger. Il soutient à bout de bras les « révolutions populaires » de couleur qui
ressemblent plus aux entreprises de subversion du pouvoir que décrivait Lénine qu’à d’authentiques
mouvements de citoyens. »

Le rapport d’Amnesty s’inspire en grande partie de 100% Noticias, un média anti-gouvernemental


qui a diffusé des nouvelles manipulées et inflammatoires pour générer la haine contre le
gouvernement du Nicaragua, y compris des films de manifestants « pacifiques », sans mentionner le
fait qu’ils portaient des pistolets, des carabines et tiraient sur des officiers de police lors des
incidents décrites par la chaîne comme des actes de répression policière contre les manifestations
organisées par l’opposition. Le jour de la Fête des Mères, 100% Noticias rapporta que la police
avait tiré sur des manifestants non armés, citant un incident au cours duquel un jeune homme aurait
eu le crâne enfoncé au point où son cerveau était à nu . La chaîne assortissait le reportage d’une
photographie que Mme Rovera décrirait comme un incident « …ayant eu lieu à un autre moment en
d’autres lieux. » Le cliché accompagnant le reportage fut rapidement associé sur les réseaux sociaux
à des liens avec des articles en ligne passés décrivant la même image. »
L’une des sources (note 77) citée pour corroborer le refus prétendu des hôpitaux d’état de prendre
en charge les personnes blessées lors des manifestations de l’opposition – l’une des principales
accusations relayées et répétées par Amnesty International – s’avère une conférence de presse
publiée par La Prensa, au cours de laquelle le Chirurgien en Chef réfute l’affirmation qu’il aurait
été mis à pied, ou que les responsables des hôpitaux auraient refusé de soigner les manifestants au
début du conflit. « Je répète, l’entend-t-on dire, en tant que chirurgien en chef, je répète l’ordre que
nous avons de prendre en charge, je répète, prendre en charge toute la population qui vient nous
voir, quels que soient les intéressés. » Autrement dit, l’une des sources principales d’Amnesty
International contredit l’une des principales affirmations du rapport.
Les exemples ci-dessus de preuves manipulées ou fabriquées, pour emprunter les termes de
l’enquêteur même de Amnesty, ne représentent certes qu’un échantillon limité, mais donnent tout de
même une bonne idée des modalités du changement de régime visé par les Etats-Unis. Le rapport
s’inspire d’affirmations de personnes d’un seul côté du conflit, et se fonde sur des preuves tout à fait
discutables ; en fin de compte, il contribue à créer le mirage d’un état génocidaire, et ne fait à son
tour que générer plus de sentiment antigouvernemental sur place et à l’étranger, ouvrant ainsi la
voie à des interventions étrangères toujours plus agressives.

L’autre version des faits

A l’origine, les réformes de la sécurité sociale n’avaient pas été proposées par le gouvernement
sandiniste, mais par le Fonds Monétaire International (FMI), et étaient soutenues par un groupe
d’affaires influent, appelé COSEP. Elles visaient à relever l’âge de la retraite de 60 à 65 ans et à
doubler le nombre de points nécessaires pour bénéficier d’une sécurité sociale à taux plein de 750 à
1500. Parmi les retraités impactés (à peu près 53000) figuraient les familles des combattants qui
avaient péri dans le conflit armé des années 1980, à la fois de l’armée sandiniste et des « Contras » ,
l’armée mercenaire financée par les Etats-Unis, à l’époque où la NED fut créée , entre autres, pour
arrêter la propagation du Sandinisme en Amérique Latine.

Le gouvernement nicaraguayen s’opposa aux réformes du FMI en rejetant l’exclusion de retraités,


proposant à la place de réduire de 5% l’ensemble des pensions, une augmentation de toutes les
cotisations au système de sécurité sociale, ainsi qu’une réforme fiscale qui supprimerait le
plafonnement qui protégeait les plus gros salaires du Nicaragua d’une plus forte imposition. Les
milieux d’affaires furent furieux et, avec des ONG, organisèrent les premières manifestations,
prétextant les réformes de la même façon manipulatrice que le rapport d’Amnesty International :
« ….la réforme augmenta les cotisations à la sécurité sociale à la fois des employeurs et des
employés, et imposa une cotisation supplémentaire de 5% aux retraités. »

Ce discours, répété en boucle et validé par Amnesty International, laisse entendre que les
manifestants seraient pacifiques et que le gouvernement génocidaire aurait une tendance
irrationnelle à vouloir commettre des atrocités au vu et au su de tout le monde. En attendant, le
nombre de morts parmi les partisans sandinistes et les policiers continue à augmenter. Le rapport
affirme que les enquêtes balistiques suggèrent que ceux qui tiraient sur les manifestants étaient en
toute probabilité des snipers entraînés, d’où l’implication du gouvernement, mais omet de
mentionner que nombre des victimes s’avèrent des Sandinistes, des citoyens ordinaires et des
policiers. Il oublie également de noter que les « manifestants pacifiques » ont brûlé et détruit plus de
60 édifices publics, dont nombre de mairies, maisons du Sandinisme, marchés, magasins, stations
de radio, entre autres. Il ne fait pas mention non plus du fait que les manifestants ont dressé des
tranques ou barricades, afin de saboter l’économie, leur tactique pour chasser le gouvernement. Ces
tranques sont devenus des lieux extrêmement dangereux qui ont vu des meurtres, des vols, des
enlèvements, et le viol d’au moins un enfant ; une jeune femme enceinte dont l’ambulance s’était
vue interdire le passage est également morte le 17 mai. Tous ces crimes ont lieu quotidiennement et
sont bien documentés, mais ne figurent pas dans le rapport d’Amnesty International.

Alors que l’ONG a raison de critiquer la réponse brusque du gouvernement face aux protestations
initiales, celle-ci n’était pas totalement injustifiée. Selon le rapport, le vice-président Murillo a
affirmé, entre autres, que « …ils (l’opposition) avaient inventé des victimes (…) : cela faisait partie
de leur stratégie antigouvernementale. » Amnesty oublie de dire que plusieurs des étudiants
annoncés comme morts refirent apparition, dont l’un en Espagne, alors que d’autres n’avaient pas
été tués à des meetings, et étaient d’ailleurs ni étudiants ni militants : l’un mourut d’une balle
perdue et un autre d’une crise cardiaque alors qu’il était couché chez lui.

Le rapport d’Amnesty ne précise pas non plus que de nombreux étudiants ont abandonné le
mouvement d’opposition, affirmant qu’il y a des criminels retranchés dans les universités ainsi que
dans les différentes tranques, qui ne cherchent qu’à déstabiliser la nation. Ces criminels ont créé un
état de peur chronique parmi la population, percevant un droit de passage, et retenant les
récalcitrants, qu’ils enlèvent, passent à tabac, torturent et dont ils mettent feu aux véhicules.
Souvent, ils déshabillent leurs victimes, peignent les corps en public aux couleurs du drapeau
nicaraguayen (bleu et blanc), puis les relâchent, les faisant courir avant de les abattre avec des
mortiers artisanaux. Toutes ces informations, qui ne figurent pas dans le rapport, peuvent être
consultées dans de nombreuses vidéos et d’autres sources.

Pourquoi le Nicaragua ?

Un bref rappel historique des relations entre le Nicaragua et les Etats-Unis suffit pour se rendre
compte de la rivalité entre les deux pays. Depuis le milieu des années 1800, le Nicaragua résiste à
l’intervention des USA dans ses affaires intérieures, résistance qui s’est poursuivie au cours du 20e
siècle, tout d’abord avec la lutte du général Auguste C Sandino pendant les années 1920 et 1930,
puis avec les Sandinistes, organisés au sein du Front Sandiniste de Libération Nationale (FSLN),
qui renversa la dictature de la famille Somoza, vieille de 40 ans, en 1979. Bien qu’il se soit emparé
du pouvoir par la lutte armée, le FSLN organisa des élections au lendemain de sa victoire de 1984,
même s’il finit par les perdre au profit d’une énième coalition de partis de droite soutenue par les
USA en 1990. Grâce à ses pactes avec l’Eglise et l ‘opposition, le FSLN parvint cependant à gagner
les élections de 2006, et se maintient toujours au pouvoir.

En plus des proches relations qu’il a tissées avec le Venezuela, Cuba, la Russie et surtout la Chine,
avec qui le pays a signé un contrat pour construire un canal, l’autre raison principale pour laquelle
les Etats-Unis en veulent aux Sandinistes s’avère le modèle économique très performant du
Nicaragua, qui représente une menace existentielle pour l’ordre économique néo-libéral imposé par
les USA et leurs alliés.

Bien qu’il ait toujours figuré parmi les nations les plus pauvres du continent américain ainsi que du
monde tout entier, le Nicaragua est parvenu, depuis le retour aux affaires de Ortega en 2007, à
réduire le taux de pauvreté des trois-quarts. Avant les protestations du mois d’avril, l’économie du
pays affichait une croissance économique annuelle qui atteignait régulièrement les 5% depuis
quelques années déjà, et le pays pouvait se targuer d’avoir la troisième économie avec le plus fort
taux de croissance en Amérique Latine, ainsi que d’être l’un des pays les plus sûrs de la région.

Les progrès en matière d’infrastructure du gouvernement ont facilité le commerce entre les citoyens
les plus pauvres du Nicaragua. Ils ont permis l’accès universel à l’éducation : primaire, secondaire
et supérieur. Des programmes ont été mis sur pied dans les domaines de la terre, du logement, de la
nutrition, entre autres ; le système de santé, quoique modeste, est non seulement excellent, mais
accessible à tout un chacun. Presque 90% de la nourriture consommée parles Nicaraguayens est
produite au Nicaragua même, et à peu près 70% des emplois relèvent de l’économie locale – plutôt
que des multinationales – laquelle, dans certains cas, a eu recours à des investisseurs américains et
européens de taille modeste, qui se sont installés dans le pays et ont impulsé l’industrie du tourisme.

L’audace de cette réussite, pour assurer à ses citoyens une vie digne et donner un exemple de
souveraineté à des nations plus riches et plus puissantes, et par conséquent diamétralement opposée
au modèle libéral mettant l’accent sur la privatisation et l’austérité, a une nouvelle fois exposé le
Nicaragua aux foudres d’une intervention américaine. Imaginez l’exemple qu’il donne à d’autres
nations dont l’économie est déjà étranglée par les politiques néo-libérales et qui commencent à se
rendre compte que l’un des pays les plus pauvres sur terre parvient à nourrir son peuple et à
développer son économie sans jeter ses citoyens les plus modestes sous la botte d’airain du
capitalisme. Les Etats-Unis n’accepteront jamais un exemple si dangereux.

Pour conclure

Le gouvernement nicaraguayen doit certes travailler sur ses insuffisances et ses contradictions,
comme tout autre gouvernement, et en tant que Sandiniste, j’appelle de mes vœux des changements
importants dans le parti, à la fois à l’intérieur et à l’extérieur. Je me retiens cependant de décrire ces
faiblesses et ces contradictions, car les protestations violentes et le chaos qui s’est ensuivi ne sont
pas dues aux erreurs du gouvernement nicaraguayen, mais plutôt à ses nombreux succès. Cette
vérité qui dérange explique pourquoi les Etats-Unis et leurs alliés, y compris Amnesty International,
ont choisi de « ….créer des environnements extrêmement politisés et polarisés (…) et vont si loin
dans leur manipulation ou leur fabrication de soi-disant preuves destinées à la consommation tant
intérieure qu’extérieure. »

Au moment où même l’Organisation des Etats Américains, les Nations Unies et le Vatican appellent
à des réformes pacifiques et constitutionnelles comme le seul moyen de trouver une issue au conflit,
Amnesty International continue à implorer la communauté internationale à ne pas « laisser tomber
le peuple nicaraguayen. » Une position si partiale, gonflée à un niveau obscène par des informations
fortement manipulées, déformées et déséquilibrées, n’a fait qu’empirer la situation, déjà fort
difficiles au Nicaragua. L’on se sert des pertes de vies nicaraguayennes, y compris du sang de
personnes dont Amnesty International ne tient pas compte, pour fabriquer les « preuves » utilisées
dans le rapport de l’ONG, ce qui en fait objectivement le complice de toute intervention étrangère
future dans les affaires du peuple nicaraguayen. L’ONG doit maintenant corriger le tort qu’elle a
causé, et ce faire d’une manière qui reflète son ferme engagement avant tout en faveur de la vérité,
quelle qu’elle soit, la neutralité, la paix, la démocratie, sans oublier la souveraineté de chaque nation
du monde.

Cordialement,
Camilo E.Mejia,
Vétéran de la guerre d’Irak, résistant et objecteur de conscience (2003-2004)
Prisonnier de conscience d’Amnesty International (juin 2004)
Né au Nicaragua, citoyen du monde

Traduit de l’espagnol par la rédaction du Journal Notre Amérique


Nicaragua: Rébellion ou contre-
révolution Made In USA?

Beaucoup se demandent si les Etats-Unis sont impliqués dans les protestations


d’étudiants qui essaient de déstabiliser le Nicaragua, ce dernier mois. Les médias
occidentaux n’écrivent rien sur le sujet au moment même où des scénarios
identiques se déroulent au Venezuela, au Brésil, à Cuba, au Honduras, en Bolivie
et dans d’autres pays où la gauche a fait des avancées. En ce moment, trois
étudiants nicaraguayens font une tournée en Europe et en Suède pour chercher
des soutiens à leur campagne. Au moins un des étudiantes représente une
institution financière créée par les Etats-Unis.
Achim Rodner
Les protestations d’étudiants au Nicaragua sont décrites dans les médias occidentaux comme des
protestations légitimes de jeunes nicaraguayens qui se sont unis spontanément pour combattre la
soi-disant dictature.
Il y a certainement beaucoup de jeunes qui se sont unis à la lutte avec ces idées. Certainement,
beaucoup de gens ici, en Suède, s’y sont joints et soutiennent cette lutte. Mais beaucoup de choses
indiquent qu’il ne s’agit pas de protestations spontanées. Il y a beaucoup d’éléments indiquant que
des organisations dirigées par les Etats-Unis ont attendu le moment favorable pour créer le chaos et
exacerber les contradictions pour déstabiliser le Gouvernement du Nicaragua démocratiquement
élu.
Nous avons plus de 2 000 jeunes dirigeants au Nicaragua qui ont de l’influence sur la société civile,
dit l’organisation étasunienne Institut National Démocratique (NDI) sur son site.
Une des trois étudiantes en tournée en Suède en ce moment est Jessica Cisneros, active sur les sujets
de l’intégration et de la participation civile dans les processus politiques. Elle est membre du
Mouvement Civique des Jeunesses (MCJ). Cette organisation a été créée, est financée, par l’Institut
National Démocratique et en fait partie. Le NDI est une organisation qui travaille à changer la
société dans d’autres pays. La présidente du NDI est Madeleine Albright, ex-Secrétaire d’Etat des
Etats-Unis. Le Secrétaire Général du Mouvement Civique des Jeunesses, Davis José Nicaragua
López, qui apparaît en tant que fondateur de l’organisation, est aussi coordinateur du NDI au
Nicaragua et actif dans une série d’organisations similaires au Nicaragua et au Salvador.

Extrait du site du NDI: « Le Mouvement Civique des Jeunesses (MCJ) a fait partie d’un projet du
NDI qui a débuté en 2015 pour étendre l’encadrement des jeunes et l’engagement politique en
apportant une formation pratique dans des techniques d’organisation des communautés. Plusieurs
des membres du groupe sont diplômés du programme de Certification en Encadrement et Direction
Politique (CLPM) que le NDI a soutenu avec les universités nicaraguayennes et des organisations
de la société civile. »
Yerling Aguilera vient de l’Université Polytechnique (UPOLI) de Managua et est spécialiste en
recherches sur la révolution et le mouvement féministe. Elle a aussi été employée et conseillère de
l’IEEPP au Nicaragua qui travaille sur le renforcement de la formation des acteurs politiques d’Etat
et sociaux pour un public mieux informé grâce à des services créatifs et innovants. L’IEEPP a reçu
224,162 dollars de la Fondation Nationale pour la Démocratie (NED) entre 2014 et 2017.
Madelaine Caracas participe au dialogue national pour changer la politique du Nicaragua.
De 2015 à aujourd’hui, les Etats-Unis ont élargi leur aide au Nicaragua, surtout par le soutien de
cours de direction et l’apport d’argent destiné aux jeunes dans les universités, les écoles, les ONG et
les partis politiques. Ils ont donné la priorité aux organisations qui travaillent avec les mouvements
féministes et les mouvements de femmes, des droits de l’homme ou relatifs à l’environnement. Le
NDI écrit sur son site :
« Pour assurer que la prochaine génération de dirigeants sera armée pour gouverner de façon
démocratique et transparente, depuis 2010, le NDI s’est associé avec des universités
nicaraguayennes et des organisations civiques pour mener un programme de direction qui a aidé à
préparer plus de 2 000 jeunes dirigeants actuels et futurs dans tout le pays. Le NDI a aussi contribué
aux efforts du Nicaragua pour augmenter la participation politique des femmes et les initiatives pour
faire diminuer la discrimination contre les personnes LGTB, et a partagé les meilleures pratiques de
contrôle des processus électoraux. » L’ingérence étrangère dans la démocratie et dans les élections
serait-elle bonne pour le Nicaragua et inacceptable pour les Etats-Unis et la Suède ?
Il est aussi intéressant de comparer ce qui se passe au Nicaragua avec ce qui se passe dans d’autres
pays. Le NDI travaille aussi au Venezuela, et là aussi, à des actions subversives. L’activité des Etats-
Unis et du NDI en Amérique Latine doit être comparée avec le débat sur l’ingérence de puissances
étrangères dans les systèmes électoraux des Etats-Unis, de la Suède ou de l’Europe. Par exemple,
ces pays accepteraient-ils que la Russie forme et soutienne des organisations qui formeraient des
dirigeants politiques en Suède ou aux Etats-Unis ? Le NDI décrit ainsi ses activités au Venezuela
sur son site :
« Le NDI a commencé à travailler au Venezuela au milieu des années 90 en réponse à des demandes
d’échange d’expériences internationales sur des points de vue comparés de gouvernance
démocratique. Après avoir fermé ses bureaux au Venezuela en 2011, le NDI a continué, à partir de
demandes, d’offrir des ressources matérielles aux processus démocratiques, même à visées
internationales sur la transparence des élections, le contrôle des processus politiques et
l’organisation civique et politique. De plus, l’Institut encourage le dialogue entre les Vénézuéliens
et leurs homologues civils et politiques au niveau international sur des sujets d’intérêt mutuel. »

Un budget de plusieurs millions au Venezuela – Expulsés de Bolivie

Des organisations étasuniennes travaillent au développement de la démocratie et de l’ingérence


étrangère au Nicaragua. Selon son site, l”Institut National Démocratique, le NDI, a 2 000 jeunes
dirigeants au Nicaragua. La NED, la Fondation Nationale pour la Démocratie, est une autre
organisation qui, selon ses propres dires, s’est consacrée depuis les années 90 à faire le travail que
faisait auparavant la CIA en secret. Elle organise la déstabilisation d’autres pays.
La NED travaille avec une série d’autres organisations, des médias, des sites et des ONG au
Nicaragua. Officiellement, son soutien au Nicaragua atteignait environ 4,2 millions de dollars entre
2014 et 2017. L’USAID travaille officiellement sur l’aide médicale et l’appui en cas de
catastrophes. Mais comme le NDI et la NED, elle soutient une série d’organisations qui travaillent
sur le thème des femmes, des enfants, de l’environnement et des droits de l’homme. Sur son site,
elle écrit qu’elle veut : « Promouvoir la démocratie en formant de jeunes dirigeants et des dirigeants
émergents et en leur apportant une aide technique pour qu’ils renforcent la participation civile et
améliorent la conduite locale. » Ils ne disent pas la démocratie de qui ils veulent renforcer, si c’est
la vision de la démocratie des Etats-Unis et de la CIA ou celle du peuple du Nicaragua.
Avant, l’USAID travaillait en Bolivie mais elle a été expulsée du pays en 2013 quand on a constaté
qu’elle organisait des activités de déstabilisation du pays. Dans le même coup de filet a été expulsée
une organisation danoise. Cela ne veut pas dire que cette organisation se consacrait nécessairement
à des activités illégales mais qu’elle travaillait avec une organisation qui recevait de l’argent des
Etats-Unis. L’USAID travaillait aussi au Venezuela et disait aussi travailler là au renforcement de la
« société civile. » Son budget au Venezuela en 2015 était de 4 256 millions de dollars. Ses
partenaires au Venezuela étaient, entre autres, Freedom House et le NDI.

Qui fera des changements au Nicaragua ? Et est-ce que ce sera par la violence ou par des
élections ?

L’USAID, le NDI et la NED ont une activité importante au Nicaragua, avec des milliers d’actions
de formation pour « changer la société, » des centaines d’ONG, d’universités et de partis politiques
qui reçoivent de l’argent et du matériel de ces organisations. Les Etats-Unis participent à ce
processus et c’est leur intérêt de déstabiliser le Gouvernement sandiniste démocratiquement élu.
Croire que les Etats-Unis ne sont pas impliqués dans les troubles au Nicaragua, c’est faire preuve de
naïveté.
La situation au Nicaragua est grave et il faut un dialogue pour la paix. Les responsables de la
violence doivent répondre des incendies, des troubles, des destructions et des pillages, aussi bien les
manifestants que les criminels, les groupes politiques de jeunes et les politiciens. Si, comme le
disent les dirigeants étudiants, Daniel Ortega a ordonné de tirer pour tuer, alors, qu’on juge le
Président. Et s’il y a eu ingérence étrangère dans les affaires intérieures du Nicaragua, que les
responsables en répondent, aussi bien les activistes au Nicaragua que les politiciens aux Etats-Unis.
Beaucoup de choses peuvent changer pour être améliorées au Nicaragua mais ce doit être l’œuvre
des Nicaraguayens eux-mêmes et non pas celle de l’argent et de l’ordre du jour des Etats-Unis.

Traduit de l’espagnol par Françoise Lopez pour Bolivar Infos, relu par Investig’Action
Source : Correo Nicaragua
Nicaragua : du terrorisme considéré
comme l’art de manifester

Depuis deux mois, le Nicaragua traverse une crise politique majeure, nourrie
par des affrontements entre les forces de l’ordre et un mouvement
insurrectionnel. Les organisations humanitaires font état d’un bilan terrifiant
qui approche les 200 morts. Cette violence compromettant les tentatives de
négociations politiques, il convient de comprendre qui a intérêt à paralyser ce
pays d’Amérique centrale. Quelles sont les motivations des manifestants et des
forces d’opposition ? Le gouvernement nicaraguayen est-il le symbole de la
tyrannie absolue comme l’affirment certains ?
Alex ANFRUNS

C’est un projet de réforme des retraites qui a mis le feu aux poudres. Pour éviter de privatiser la
sécurité sociale comme le recommande le FMI, le gouvernement souhaitait augmenter les
cotisations, tant pour les travailleurs que pour les employeurs. Confronté à une levée de boucliers, le
gouvernement a fait machine arrière et a retiré son projet de réforme. Mais les manifestations se
sont poursuivies, sans qu’on puisse comprendre quel était leur objectif.
Afin d’arrêter le cycle de violence, les porte-parole du gouvernement ont appelé les mécontents à
participer à des commissions pour la paix. Ils ont insisté sur leur volonté d’écouter les diverses
revendications et de favoriser l’expression de l’opposition politique. C’était peine perdue. Les
appels au dialogue émanant du gouvernement ont été boudés. Ils ont même été perçus comme des
aveux de faiblesse, galvanisant les jeunes manifestants du mouvement M-19. Dépourvu de
programme, ce mouvement appelle tout bonnement à renverser la “dictature” accusée d’être à
l’origine de la “répression”. Par ailleurs, les médias internationaux se sont alignés sans réserve sur
ces manifestants, considérés comme la quintessence de la société civile, malgré leur nihilisme et
leur jusqu’au-boutisme. Mais l’attitude du M-19 pose question. En refusant toute solution politique
et en promouvant la violence, le mouvement offre un prétexte idéal aux adeptes du “changement de
régime” et du “chaos constructif” déjà appliqués dans des pays comme la Libye, l’Irak ou
l’Ukraine.
Le 14 juin, l’opération du M-19 consistant à déployer des “tranques” (barricades) dans certains
quartiers de la capitale Managua, ainsi que dans des villes proches comme Masaya ou Granada, a
été appuyée par une “grève nationale” de 24 heures. Cette grève était convoquée par la COSEP, la
principale organisation patronale. Eh oui, au Nicaragua, ce sont les patrons qui appellent à faire
grève ! Le monde à l’envers ? Toujours est-il que le mouvement n’a pas été suivi par la majorité des
travailleurs, ni par les petites et moyennes entreprises. Mais il a permis d’évaluer le rapport de force
et de maintenir la pression jusqu’à la phase suivante. Le 16 juin, jour où le dialogue de paix entre
l’opposition et le gouvernement devait être relancé, un nouvel épisode d’une extrême violence a fait
la une des médias internationaux.

La macabre incendie de la maison des Velasquez

D’abord, les faits. Le 16 juin, un groupe de personnes encagoulées a incendié un bâtiment de


Managua à l’aide de cocktails Molotov, provoquant la mort de six morts dont un enfant de 2 ans et
un bébé de cinq mois. Un magasin de matelas occupait le rez-de-chaussée du bâtiment tandis que le
propriétaire et sa famille résidaient au premier étage. Des voisins ont indiqué avoir vu les malfrats
encagoulés jeter leurs cocktails sur le bâtiment, et affirmé que des tireurs auraient empêché que la
famille puisse s’enfuir. La thèse accidentelle était donc immédiatement écartée.
Mais des médias privés comme Televisa ou BBC se sont aussitôt emparés de l’affaire pour imputer
le crime aux autorités. Selon leurs informations, des paramilitaires à la solde du gouvernement
voulaient utiliser le toit du bâtiment pour poster des snipers ; essuyant un refus du propriétaire, les
paramilitaires l’auraient enfermé dans sa résidence avec sa famille avant d’y bouter le feu. C’est la
même thèse défendue par Centre Nicaraguayen des droits de l’Homme (CENIDH), qui a pointé du
doigt “leur complicité avec la police nationale”. Pour d’autres gouvernements, cette thèse paraîtrait
simpliste, invraisemblable et irrationnelle. Qui aurait défendu l’idée que le gouvernement
britannique était derrière l’incendie de la tour Grenfell par exemple ? Mais dans le cas du
Nicaragua, la thèse de la complicité voire de la responsabilité du gouvernement est avancée en toute
normalité.
Pour accréditer son récit, la BBC s’est servie du témoignage de la seule survivante de la famille :
“Des encagoulés sont venus, accompagnés de membres de la police. Ils ont enfermé neuf personnes
dans une chambre du deuxième étage et nous ont brûlés vifs.” Selon le même témoignage, les
délinquants portaient “des mortiers, des armes, et des bombes Molotov”. On ne peut que respecter
le deuil de la survivante. Mais on ne peut pas écarter que sous le choc, et en appelant à la justice
divine, elle ait éprouvé le besoin de trouver un coupable immédiat. C’est pourquoi on ne peut pas
non plus exclure que son témoignage ait subi une quelconque influence, de façon à canaliser sa
colère et à l’instrumentaliser politiquement. Pour prétendre s’approcher de la vérité, il est nécessaire
de rechercher des informations supplémentaires et de les croiser avec d’autres témoignages et
documents.
Le problème, c’est que les observateurs sont confrontés à une véritable guerre des images. Filmée
depuis le balcon de la maison incendiée, une vidéo amateur a été relayée sur les réseaux sociaux
dans la foulée. Elle vise à conforter la thèse de la participation des forces de police et
d’organisations para-policières. Filmée par le fils aîné de la famille, Alfredo Pavon, l’une des
victimes de l’incendie, cette vidéo est certes intéressante. Mais on n’y voit qu’un convoi de cinq
fourgonnettes policières s’arrêtant près de la maison après une course-poursuite à moto, puis
effectuer quelques tirs d’intimidation et procéder à l’arrestation d’un jeune motard. Difficile d’en
faire une preuve. Ce document est néanmoins utilisé pour semer le doute, voire pour désigner les
autorités comme responsables du crime. Largement partagée par les médias au lendemain du crime,
la vidéo continue à circuler en boucle et à alimenter les commentaires de haine…
Or, en réalité la diffusion de ces images a été sortie de son contexte : l’enregistrement a été fait le 21
avril, c’est-à-dire au tout début de cette crise. Ce qu’il révèle surtout, c’est que cette zone précise
avait été le théâtre d’affrontements entre les deux camps depuis le début de la crise. Cela correspond
à des informations transmises par des citoyens nicaraguayens, qui indiquent que le quartier Carlos
Marx est contrôlé par l’opposition. En effet, il est difficile de croire, comme l’affirme l’opposition,
que des forces policières aient quadrillé le même quartier pendant deux mois, sans être en mesure
d’étouffer le mouvement de contestation jusqu’au 16 juin, date où ils auraient enfin décidé d’utiliser
le toit de la famille Velasquez pour y placer des snipers. Et ce n’est pas tout. Selon cette même
version, faute d’avoir obtenu l’accord de la famille, les autorités auraient agi d’une manière brutale
en mettant le feu à la maison, sans calculer que cela provoquerait un regain des tensions au lieu de
les calmer.
Pas vraiment intimidés face au crime dans la maison des Velasquez, quatre membres du M-19
étaient présents sur les lieux le jour même, afin d’enregistrer une vidéo où ils accusent le
gouvernement de “terrorisme d’État” et appellent à soutenir leur mouvement. Ils profitent pour
envoyer un message à la table de dialogue : “Nous n’allons pas enlever les barricades. Elles sont
dans nos mains et dans celles du peuple, et nous n’allons pas les enlever. Je veux que vous le
sachiez : si le peuple ne s’unit pas, cela va finir par de nouveaux massacres comme celui-ci”. Mais
leurs accusations, portées par certains médias et internautes sur les réseaux sociaux, ont-elles fait
l’objet d’une véritable enquête rassemblant suffisamment d’éléments ?

Des représailles contre le droit au travail ?

Journaliste à TeleSur, Madelein Garcia rapporte une toute autre version : les responsables de
l’incendie seraient des “délinquants recrutés par l’opposition”, des “encagoulés qui ont attaqué à
coups de mortier et de cocktails Molotov la maison familiale, après avoir lu dans un média que des
snipers de la police s’y cachaient.” Garcia explique que selon une amie de la famille, “les
encagoulés ont demandé des matelas, le propriétaire a refusé et c’est alors qu’ils ont brûlé la maison
par vengeance.”
D’ailleurs, une capture d’écran troublante du mouvement 19 a été relayée via les réseaux sociaux,
où l’on observe plusieurs photos du propriétaire des locaux, le père de famille Velasquez Pavon,
accompagnées de menaces explicites à son encontre. Le document daterait de 2 jours avant
l’incendie, c’est-à-dire au moment de la grève organisée par la COSEP. Le commentaire indique
qu’il n’avait pas respecté la consigne de grève, préférant continuer à travailler. Aux yeux de ses
agresseurs, cela aurait suffi pour le rendre automatiquement suspect de sympathie envers le
gouvernement. Le M-19 aurait donc relayé l’identité et l’adresse de l’une des futures victimes,
menaçant de “faire disparaître ces “infiltrés” du sandinisme qui “refusent de faire la grève en faisant
mine de soutenir le peuple”.
Depuis la diffusion de ce document– dont nous n’avons pu vérifier l’authenticité-, il semblerait que
le texte ainsi que les photos aient été effacés du compte, les administrateurs du groupe expliquant
qu’il s’agirait d’un faux. Explication qui n’a pas convaincu tout le monde : certains se rappellent
avoir vu ces photos avant le jour de l’incendie; d’autres soulignent le fait que la zone était sous le
contrôle de l’opposition, notamment par le biais des “tranques” (barricades).
Qui croire ? Nous ne disposons que des vidéos amateurs publiées par Velasquez Pavon sur son
compte Facebook ces derniers mois. Il y présente fièrement son atelier de confection de matelas et
affirme travailler sans répit. Le petit patron Velasquez Pavon aurait-il été la cible de l’opposition ou
des forces paramilitaires ? Deux jours après la grève patronale, y aurait-il eu de représailles contre
le droit au travail du peuple nicaraguayen ? Les morts ne parlant pas, il est difficile de répondre à
ces questions. Mais le respect pour les victimes exige une véritable enquête indépendante, ce qui est
incompatible avec l’instrumentalisation politique et médiatique.

Qui veut la peau des sandinistes ?

Sans qu’ils éveillent la même indignation des médias, d’autres assassinats et attaques ont clairement
ciblé des citoyens et des bâtiments assimilés au sandinisme.
Le même jour où a eu lieu l’incendie de la maison des Velasquez, un local de pompes funèbres situé
à quelques mètres de la maison a été également saccagé et incendié.
Toujours à proximité du lieu des faits, deux hommes ont été repérés dans la rue en train de
démonter les barricades de l’opposition. Ils ont été assassinés par balles sur le champ. Les tueurs ont
aspergé l’un des cadavres d’essence et y ont mis le feu. Avant de quitter les lieux, ils ont mis des
objets sur le corps brûlé pour créer une macabre mise en scène. Il s’agissait de Francisco Aráuz
Pineda, issu d’une famille historique de la Révolution sandiniste.
Voici une séquence non exhaustive d’actions violentes qui ont eu lieu en à peine trois semaines :

– Le 28 mai, l’immeuble du Ministère public à Masaya a été l’objet d’un incendie criminel, tandis
que la police dénonçait une attaque contre ses bureaux.
-Le 29 mai, des manifestants ont mis le feu aux bureaux de Tu Nueva Radio Ya, considéré comme
un média pro-gouvernemental.
-Le 31 mai, ce sont les locaux de Caruna, une coopérative de services financiers, qui ont été
incendiés.
-Le 9 juin, ce fut le tour de Radio Nicaragua, détruite sous les flammes. Ce même jour, un jeune
militant sandiniste décéda lors d’un accident de moto en essayant d’esquiver un piège dans une
barricade à San José de Jinotepe, Carazo.
-Le 12 juin, un gang a pris en otage et torturé brutalement 3 travailleurs au collège San José de
Jinotepe. Dans le contexte des affrontements, 2 militants sandinistes historiques ont été assassinés.
Aussi, ce jour-là, la maison du maire a été saccagée et incendiée.
-Le 13 juin, un autre groupe a séquestré et torturé de manière brutale Leonel Morales, un leader de
l’Union Nationale des Étudiants du Nicaragua (UNEN). Les médecins urgentistes de l’Hôpital
Bautista ont soigné des blessures graves provoquées par une balle logée dans l’abdomen du jeune
homme, qui indiqueraient une claire volonté de tuer. Les auteurs de cette agression proviendraient
des environs de l’Université Polytechnique de Managua.
-Le 15 juin, au lendemain de la grève patronale, l’avocat et militant sandiniste Marlon Medina
Tobal a été assassiné par balles pendant qu’il se promenait à côté d’une barricade dans la ville de
Leon. Le même jour, des manifestants armés de mortiers ont été observés dans ville de Jinotepe.
-Le 18 juin, des délinquants ont lancé un pneu en flammes à l’intérieur de la maison de Rosa
Argentina Solís, une dirigeante communale âgée de 60 ans…pour avoir soutenu “totalement le
gouvernement du président constitutionnel Daniel Ortega” et rappelé qu’il avait “remporté les
élections par une majorité de voix”. Le même jour, la maison de la mère du député sandiniste José
Ramón Sarria Morales a été l’objet d’un incendie provoqué. Ensuite, neuf membres de sa famille
ont été séquestrés et torturés.
-Le 18 juin le militant sandiniste Yosep Joel Mendoza Sequeira, habitant du quartier Simón Bolivar
Matagalpa a été séquestré et sauvagement torturé. Le même jour, une vidéo a été relayée via les
réseaux sociaux, où une jeune femme accusé de sympathie avec le gouvernement est humiliée et
torturée pendant un interrogatoire.
-Le 21 juin, après avoir été séquestré par des barricadiers à Zaragoza, Stiaba, un jeune militant des
jeunesses sandinistes appelé Sander Bonilla a été sauvagement torturé sous le regard impassible
d’un prêtre.
-Le 22 juin un groupe anti-sandiniste a tiré sur la maison de l’institutrice Mayra Garmendia, à
Jinotega, puis ils ont brûlé le bâtiment où se trouvait sa famille, qui a pu s’échapper.

Les ressemblances avec les crimes perpétrés au Venezuela par l’opposition anti-chaviste il y a un an
suggèrent que cette vague de violence est avant tout motivée par une profonde haine idéologique
dépassant le cadre d’une délinquance banale.

Quand les morts ressuscitent

À ces agressions brutales qui parlent d’elles mêmes, on peut rajouter la confusion entretenue par les
manifestants eux-mêmes avec la complicité des médias privés.

Ainsi, le 23 avril, au tout début des manifestations, des motards portant des cocktails Molotov
tirèrent à bout portant sur Roberto Carlos Garcia Paladino, un homme de 40 ans qui décéda sur le
champ. Sa mère, Janeth Garcia, a dénoncé le fait que l’opposition a utilisé son image en le faisant
passer pour un étudiant victime de la répression. “Ils sont en train de battre pavillon avec son image,
comme s’il s’agissait d’un drapeau de lutte. Mais il n’était pas un étudiant, vous pouvez le vérifier
sans problème”.
Le 4 mai, une vidéo avec le témoignage de José Daniel García est diffusée. Il y dénonce l’utilisation
de sa propre photo dans une manifestation, faisant croire qu’il avait été tué lors des affrontements.
Alerté par sa mère, García exige que sa photo soit retirée. Selon lui, cette “manipulation a pour but
de tromper le peuple”. Des cas similaires où les morts ressuscitent ont été repérés :
Le 13 mai, un militant du Frente Sandinista, Heriberto Rodríguez, a été assassiné d’une balle dans
la tête, à proximité d’un cinéma à Masaya. Les médias privés expliquent qu’il a été assassiné
pendant une manifestation, le présentant comme un martyr de la lutte anti-gouvernementale, tandis
que le média La Voz du Sandinisme affirme qu’il a été tué par les bandes de délinquants alliées à la
droite.
Le 16 mai, un groupe de manifestants situés à proximité du centre commercial Metrocentro à
Managua, a fait tomber une installation artistique en métal, intitulée “l’arbre de la vie”. Après
l’avoir démolie, ils sont montés dessus. Le cinéaste d’origine guatémaltèque Eduardo Spiegler, qui
se trouvait sur les lieux, a été écrasé par le poids de la construction métallique et est décédé sur
place. Sa photo sera utilisée pour faire croire qu’il s’agissait d’un étudiant victime de la répression,
ce que certains dénonceront comme étant de la manipulation.
Le 30 mai la famille de Mario Alberto Medina, âgé de 18 ans et décédé en septembre 2017,
condamnent les “actions sans scrupule des gens qui sont en train d’utiliser les photographies du
jeune homme afin de les rajouter à la liste de morts”.
D’autres personnes ont découvert également la présence de leur nom ou photo dans une liste de
morts revendiquée par les manifestants : Christomar Baltodano, Karla Sotelo, Marlon Josué
Martínez, Marlon José Dávila, William Daniel González…Comme au Venezuela en 2014, le public
a été intoxiqué par une campagne massive de fausses nouvelles via les réseaux sociaux.

Des observateurs du “bon côté” de la barricade

Si l’on veut élargir la perspective, à défaut de pouvoir exposer l’histoire en longueur, il est
nécessaire de revenir à la chronologie des faits. Le 15 juin, le dialogue de paix sous médiation de
l’Église catholique venait de reprendre son travail après que les discussions aient été interrompues
depuis le 23 mai. Le nouvel agenda conclu entre le gouvernement et l’opposition renouvelait
l’autorisation accordée à une liste d’organismes internationaux de participer à des missions
d’observation dans le pays, afin d’identifier tous les meurtres et actes de violence ainsi que leurs
responsables, avec un plan intégral de soin aux victimes pour aboutir à une justice effective”. Parmi
eux figuraient des observateurs de la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH),
ainsi que l’UE.
Organisme dépendant de l’Organisation des États Américains (alignée sur Washington), la CIDH
avait déjà réalisé une mission entre le 17 et le 21 mai. Puis, elle a continué à émettre des
communiqués, dont le dernier coïncidait avec le jour de la grève. Son bilan attribuait au
gouvernement de Daniel Ortega la responsabilité centrale dans cette crise, tout en reconnaissant la
présence de groupes armés avec “des mortiers artisanaux remplis de poudre” dans les rangs des
manifestants. La formulation est peu éloquente : le lecteur du communiqué ne risque pas d’imaginer
les scènes d’horreur dont ces groupes ont été responsables. Le 14 juin, le ministère des affaires
étrangères nicaraguayen répondait par une lettre que le travail de la CIDH n’avait toujours pas pris
en compte les “preuves des crimes atroces, traitements cruels et dégradants, séquestrations et autres
faits de violence commis contre la population – et notamment contre des fonctionnaires publiques et
des personnes notoirement connus comme étant des sandinistes”. Compte tenu du regard biaisé dont
on l’accuse, l’autorisation de visiter les lieux que le gouvernement Ortega a accordée à la CIDH le
prochain 26 juin, doit être considérée comme une concession dans le cadre des négociations de paix
entre les deux parties. D’autant plus que des institutions comme Amnesty International ont
clairement prouvé qu’elles se situent de l’autre côté de la barricade, faisant la sourde oreille aux
témoignages qui dérangent le récit dominant.
La prudence est donc de mise. Si l’on retient l’hypothèse d’un mobile politique derrière le crime
effrayant de la maison des Velasquez, l’arrivée des enquêteurs de la CIDH aurait pu constituer une
motivation spéciale, afin d’attirer l’attention de l’opinion publique internationale. Quoiqu’il en soit,
cela ne tarda pas à se produire. D’abord, le 18 juin l’Alliance Civique, le mouvement de
l’opposition politique engagé dans le dialogue avec le gouvernement, a annoncé son abandon de la
table des pourparlers et exigé la présence d’observateurs externes. Les réactions furent immédiates,
notamment celle du représentant de l’OEA Luis Almagro et de la CIDH… et enfin l’incontournable
communiqué de la porte-parole du Département d’État US Heather Nauert, condamnant ”l’actuelle
violence commanditée par le gouvernement, en incluant l’attaque du 16 juin contre la résidence et le
commerce d’une famille…” Nauert recommande au gouvernement de poursuivre selon les points
prévus dans l’agenda de paix, avec notamment la visite prévue des observateurs de la CIDH. Sa
conclusion est significative : les États-Unis “prennent acte de l’appel général des Nicaraguayens en
faveur de nouvelles élections présidentielles” et “considèrent que les élections seraient une façon
constructive d’avancer” !
Cette déclaration contient une menace à peine voilée; c’est une ingérence à la souveraineté du
Nicaragua dont il s’agit. Elle s’appuie sur un nouveau rapport de forces, à partir de la séquence de la
mi-juin – la grève et l’accord de paix, mis à mal par les nouvelles violences du week-end, qui a eu
pour effet l’abandon de la table du dialogue par l’opposition. Nauert remet donc la pression sur le
gouvernement Ortega, qui est désormais confronté d’une part à une violence accrue de la rue et au
manque de dialogue avec l’opposition politique, et d’autre part à l’arrivée des missions
d’observation – qui ont probablement déjà décidé d’avance la conclusion de leur rapport.

Le “Regime change” serait-il une affaire du passé ?

À moins d’être atteint d’une naïveté galopante, chacun aura pu observer que les États-Unis
continuent à considérer l’Amérique Latine comme leur arrière-cour. Car on ne peut pas écarter le
rôle joué au Nicaragua par un certain activisme international, qui a pour épicentre le Congrès des
États-Unis, où le Nica Act a été approuvé en novembre dernier. Sous l’initiative de Ros-Lehtinen,
une élue anti-castriste d’origine cubaine membre du parti républicain, cette loi a pour but d’étouffer
l’économie nicaraguayenne, bloquant les prêts internationaux. Le motif ? “les violations des droits
humains, la régression de la démocratie au Nicaragua, et le démantèlement du système d’élections
libres dans ce pays”.
Quand les États-Unis se présentent comme les défenseurs des droits de l’homme et les champions
de la démocratie au monde, il convient de ne pas oublier que ces dernières années les organismes de
“promotion de la démocratie” tels que l’USAID ou la NED ont arrosé de dollars les mouvements
d’opposition (soutien que les manifestants ne cachent d’ailleurs pas). Simultanément, le sénateur
Marco Rubio a proposé d’utiliser le Magnitsky Act comme une arme de sanctions financières à
l’encontre du vice-président de l’entreprise mixte Albanisa. Quel objectif Rubio visait-il ? “Non
seulement soutenir le désir de nouvelles élections le plus rapidement possible pour changer de
gouvernement, mais aussi changer de constitution, parce qu’un nouveau gouvernement sur la base
de la corruption et de la dictature, c’est plus ou moins la même chose”. Aider à renverser le
gouvernement élu par le peuple nicaraguayen n’est pas suffisant, il faut donc écrire directement une
nouvelle constitution à sa place, pour éviter à ces latinos de revenir aux mauvaises habitudes !
Tous ces mécanismes de déstabilisation répondent aux différentes phases d’une véritable guerre
hybride. Selon la vision des stratèges néoconservateurs, le “chaos constructif” est de loin préférable
à la perte des espaces d’influence directe d’antan. Si le Nicaragua est à nouveau dans la ligne de
mire de l’impérialisme US, les véritables raisons sont surtout économiques.
Nicaragua, théâtre d’une longue guerre stratégique US

Dès 1825, la République fédérale d’Amérique centrale, entité politique issue des guerres pour
l’indépendance, avait commandé une étude sur la création d’un canal sur la route du Lac Nicaragua.
C’était un projet stratégique pour le développement économique et la survie de la jeune république.
Mais suite à la création de l’État indépendant du Nicaragua en 1838, la Fédération centraméricaine
éclata, entraînant la division en six entités politiques différentes (le Guatemala, le Belize, le
Salvador, le Honduras, le Nicaragua et le Costa Rica). C’en était fini du projet d’intégration
économique dans la région.

En revanche, pour les États-Unis, l’éclatement de l’Amérique centrale était fort avantageux d’un
point de vue stratégique. En 1846, le gouvernement colombien signa avec les États-Unis le Traité
Mallarino-Bidlack, par lequel la Colombie devait assurer la libre circulation dans cette région, où
les États-Unis projetaient de créer un canal interocéanique. Suivant la vision du capitaine du Corps
des Marines US Alfred Thayer, l’objectif était de mieux contrôler le commerce maritime. Le nouvel
accord offrit aux troupes étatsuniennes le prétexte d’intervenir militairement 14 fois sur le territoire
du Panama. Ces agressions s’appuyaient sur les bases juridiques du traité. C’est ainsi que les États-
Unis eurent un rôle déterminant dans la séparation de la Colombie et du département du Panama, le
3 novembre 1903.
Pour rappel, dès 1823, les États-Unis avaient lancé un avertissement aux puissances européennes
qui auraient la tentation de reprendre la main sur les jeunes républiques naissantes. C’était la
fameuse Doctrine Monroe : “l’Amérique pour les Américains”. Dans les faits, les États-Unis se
gardaient un “droit d’ingérence” sur ses voisins du sud !
En 1850 les États-Unis signèrent un traité similaire avec l’Angleterre, qui depuis 1661 avait établi
un protectorat sur la région côtière de Mosquitia, en s’alliant avec le peuple autochtone Mosquito
contre les Espagnols. L’accord entre les deux puissances prévoyait le partage du contrôle de la côte
et la circulation de marchandises dans le futur canal. Mais en 1860, le Nicaragua signa un autre
accord avec l’Angleterre, par lequel elle renonçait formellement au protectorat. À sa place, le
Royaume de Mosquitia fut créé, avec une constitution basée sur les lois anglaises. En 1904,
Mosquitia fut finalement incorporée au Nicaragua.
Le 6 décembre 1904, au cours du Congrès américain, le président Theodore Roosevelt proclama la
doctrine du “Big Stick”, également connue sous le nom de “Corollaire de Roosevelt”. Cette
politique étrangère a été pratiquée dans la période comprise entre 1898 et 1934 où, afin de protéger
ses intérêts commerciaux, les États-Unis occupèrent plusieurs pays latino-américains, ce qui serait
connu comme les “guerres bananières”. William Howard Taft, qui avait été nommé secrétaire à la
Guerre dans l’administration du gouvernement Roosevelt, n’hésita pas à recourir à la force dans
plusieurs pays. De manière significative, le même Taft fut chargé de superviser la construction du
canal de Panama, dont l’inauguration eut finalement lieu en 1914.
Il faut rappeler que le projet initial de la construction du canal de Panama avait d’abord été octroyé
par la Colombie à la France grâce à la signature de l’accord Salgar-Wyse. Les travaux, dirigés par
Ferdinand de Lesseps, l’ingénieur responsable du canal de Suez en Égypte, commença en 1878 et
durèrent dix ans, mais ils furent abandonnés en 1888. L’abandon du projet par les Français conduisit
à ce que les États-Unis reprirent l’idée du canal et commandèrent une étude du Congrès américain à
la Commission Walker. Enfin, le choix porta sur le Nicaragua et un traité de construction fut signé.
Mais ce pays s’opposa à l’octroi d’une route planifiée par les États-Unis, et envisageait la possibilité
de l’octroyer à l’Allemagne. En représailles, en août 1912, les États-Unis envoyèrent leurs troupes
au Nicaragua. Elles ne repartiraient chez elles qu’après 21 ans d’occupation, transformant le pays en
une sorte de protectorat. L’invasion répondait à l’objectif d’éviter qu’un autre pays puisse construire
un canal dans la zone. En 1916, le gouvernement d’Adolfo Diaz fraîchement élu avec le soutien
bienveillant des marines US, signa avec les États-Unis le Traité Bryan-Chamorro, par lequel ce pays
obtenait la concession pour le canal pour une durée de 99 ans et l’autorisation d’installer une base
navale.
Le succès du canal de Panama et la longue invasion du Nicaragua par les États-Unis jetèrent l’autre
projet de canal aux oubliettes de l’histoire. Mais pas pour toujours. Daniel Ortega, le dirigeant
historique de la Révolution sandiniste qui fut président du Nicaragua dans les années 1980 puis
réélu en 2006, reprit le projet en main. En 2013, l’Assemblée Nationale approuva une loi pour
accorder la concession du nouveau Canal transocéanique à l’entreprise privée chinoise HKND. S’il
voyait le jour, il ferait trois fois la taille du canal de Panama. Autant dire qu’il aurait un sérieux
problème de concurrence.
Lula da Silva et le choix
de Ciro Gomes

Le sondage Datafolha du 10/06 n’ajoute rien de nouveau à la situation politique


qui se vit aujourd’hui au Brésil: après 64 jours de confinement en tant que
prisonnier politique, Lula est toujours le seul candidat à pouvoir légitimer
l’élection qui aura lieu en octobre prochain, car lui seul sera capable d’obtenir la
majorité des votes exprimés.
Jeferson Miola

Si le régime actuel continue avec la farce juridico-médiatique qui bannit Lula du scrutin, une bonne
partie des voix - presque 40% - ne se reportera pas sur une autre candidature, mais sur l’option
« blanc, nul ou abstention ».

En effet, si les élections se maintiennent lors du prochain mois d’octobre sans Lula, à l’inverse de
pouvoir restaurer l’Etat de Droit, ça marquera l’ouverture d’une étape, encore plus grave du point
de vu de la légitimité, d’instabilité et de violence institutionnelle et confortera le maintien du projet
de domination anti-peuple, anti-nation et anti-démocratie.

Le fait que l’establishment, assume au moins jusqu’à présent, que Lula se serait soustrait
illégalement de son droit constitutionnel à être candidat, ne peut pas servir pour écarter Lula à la
course électorale – comme le font de façon erronée certains secteurs anti-coup.

La conjoncture est tellement imprévisible pour la classe dominante – exceptant le fait inéluctable,
que seul Lula pourra pacifier et lancer la reconstruction du pays – qu’il est impossible à comprendre
si l’exclusion de Lula sera, jusqu’au bout, l’option de l’establishment face au risque, que cette
fraude juridique emmène le pays dans le chaos extrême et à sa complète dissolution.

Dans le cas où l’establishment décide de maintenir l’élection sans Lula et en vue de l’option pensée
par Ciro Gomes - le candidat du PDT de centre-gauche - de faire alliance avec les forces sans
viabilité électorale et qui ont sponsorisé le coup, alors ce choix sera contraire aux propres intérêts de
Ciro Gomes.

Dans ce pari, Ciro perd d’avantage qu’il ne gagne. Il ne gagnera pas les voix de ceux qui n’en n’ont
pas – du DEM et du PP, partis appartenant à la droite conservatrice – et il s’éloigne de la base
sociale/électorale majoritaire qui soutient Lula et possède un pouvoir d’influence sur le sens du
vote de près de 47% d’électeurs.
Par ailleurs, dans l’improbable élection de Ciro sans le soutien du PT de Lula et de la gauche, il sera
ficelé aux forces réactionnaires liées au sous-développement et qui ont besoin d’être battues.

La feuille de route du camp populaire, démocratique et nationaliste, c’est la lutte pour la


restauration démocratique et pour la fin du régime d’exception.

Il faut interrompre le coup, l’enterrement du régime fasciste et la destruction provoquée par


l’oligarchie putschiste. Seulement après, nous pourrons lancer la reconstruction économique et
sociale du Brésil.

La composante fondamentale de cette lutte démocratique est la libération de Lula. Comme la classe
des puissants n’arrive pas à le battre dans les urnes et de façon à maintenir le coup d’Etat, ils ont
engendré son emprisonnement politique. La défense du droit de vote de Lula et de pouvoir se
présenter aux élections, constitue l’élément de base pour organiser la résistance et la lutte contre la
dictature juridico-médiatique.

La défense de la libération de Lula prisonnier politique, est compatible avec le maintien des
candidatures progressistes et de gauche – au-delà de celle de Lula da Silva mais aussi celles de
Guilherme Boulos (PSOL) et de Manuela d’Ávila (PCdoB).

C’est à partir de l’unité des secteurs progressistes et de gauche, en faveur de la libération de Lula,
que pourra naître l’alliance capable de récupérer le Brésil du chaos où la classe dominante des
puissants l’a plongé.

La victoire du drapeau Lula Libre est le premier pas vers la défaite du coup. C’est la garantie
première de réalisation d’une élection propre en octobre – la seule chance que Ciro a de pouvoir
gagner l’élection.

Traduit du portugais par Paulo Correia pour le Journal Notre Amérique

Source : https://www.alainet.org/pt/articulo/193393 / https://g1.globo.com/politica/noticia/lula-tem-


30-bolsonaro-17-marina-10-aponta-pesquisa-datafolha-para-2018.ghtml
Géopolitique et Pétrole: ça vous
concerne

J’ai traduit, il y a cinq ans, un article sur l’impérialisme français en Afrique, écrit par
l’italien Erman Dovis [1]. Je me suis souvenue de lui car le thème était, ni plus ni
moins, sur l’accablante présence des monopoles du Pétrole dans la vie politique d’une
série de pays parmi lesquels la puissante France. Dovis a démontré dans ce texte,
comment les intérêts de Total ont joué un rôle déterminant sur la politique extérieure
française, amenant le gouvernement Hollande à intervenir, à ce moment-là, au Mali,
garantissant ainsi les intérêts du géant pétrolier. Selon Dovis, il y a d’innombrables cas,
qui mettent en évidence cette façon que les monopoles privés ont d’être en conflit
permanent avec les Etats et les institutions démocratiques, à leur tour subordonnés par
l’action de groupes de pression, qui achètent de l’influence politique et manipulent
l’opinion publique. C’est une recherche continuelle de domination, dans tous les
aspects de la vie quotidienne, toujours orientée par le principe du profit maximal,
contre les intérêts nationaux et bien entendu, contre les masses ouvrières.

Rita Coitinho

Aujourd’hui au Brésil, nous vivons une crise sans précédent, dont l’étincelle est intimement
liée au Pétrole. Depuis le coup de 2016, les groupes pétroliers étrangers – surtout Shell et
Exxon-Mobile, mais pas que – profitent de l’instrumentalisation de Petrobrás, par le biais de
ses cadres supérieurs intimement liés au capital financier international. Le tout récemment
démissionnaire PDG de Petrobrás, Pedro Parente – ex-ministre de l’ancien Président
brésilien Fernando Henrique Cardoso, ex-consultant du FMI et instigateur de l’attaque néo-
libérale du secteur de l’électricité en 2001 – possède un long parcours comme dirigeant
d’institutions financières dont le dernier et curieux poste de PDG de l’entreprise Bunge –
multinationale états-unienne, liée à la branche alimentaire, du agro-business et des
biocombustibles. Sous les deux ans de direction de Parente, Petrobrás a réduit drastiquement
la production de dérivés du pétrole – alors que le Brésil en 2013, à la fin du deuxième
gouvernement Lula, s’était déclaré autosuffisant en pétrole avec 90% de la consommation
approvisionnée par Petrobrás –, privilégiant l’exportation de brut et l’importation de
produits raffinés avec une plus grande valeur ajoutée : diesel, essence et du kérosène pour
l’aviation. La plupart de ces produits sont importés des USA, dont les exportations vers le
Brésil ont augmenté de 60 % ces deux dernières années.

La Fédération Unitaire des Pétroliers – FUP – et le Syndicat des Ingénieurs ont mis, il y a
quelques semaines, le sujet sur la table. D’après l’avis de la FUP, la politique suivie par le
gouvernement – avec Parente et maintenant avec le nouveau PDG Ivan Monteiro sur le
devant de la scène – en indexant les prix nationaux aux prix du marché international – cotés
en dollars et fluctuant jour à jour – via l’augmentation des importations, est responsable de
la hausse du prix de l’essence et du diesel de plus de 50% et du gaz de plus de 60%. C’est
cette politique des prix qui a poussé les camionneurs à une grève qui a duré plus d’une
semaine, arrêtant l’approvisionnement des centres urbains, affamant des nombreux élevages
de bétail, paralysant tout un pays. Par contre, le mouvement des camionneurs ne semble pas
connaitre l’exacte mesure du problème. Leurs revendications se focalisaient sur le taux
d’imposition des combustibles et exigeaient l’exonération et le renoncement fiscal par la
FUP, mais n’affleuraient pas le cœur du problème.

Comme nous montre bien le marché pétrolier, « l’alignement international des prix des
dérivés du pétrole fait partie du démantèlement de Petrobrás. Le but est de privatiser les
raffineries, les pipelines et les terminaux, comme cela c’est déjà produit avec les champs
pétrolifères et gisements du « Pré-Sal », gazoducs, subsidiaires, parmi autres actifs
stratégiques de la compagnie étatique. Pour faciliter la remise, Parente a sous-utilisé le parc
de raffineries et a stimulé l’importation de dérivés pétroliers par les entreprises privées » [2].

Au-delà des vertus du mouvement des camionneurs, de sa bonne ou mauvaise organisation,


de sa radicalité et de la présence de drapeaux étranges et opportunistes arborés par des gens
qui essayaient de se coller aux grévistes – comme les groupes qui demandaient
l’intervention militaire de l’armée brésilienne pour ainsi « stabiliser le pays » – c’est
indéniable que la grève découlait de revendications justes selon le point de vue des
entrepreneurs du secteur, des travailleurs salariés, des indépendants possédant leur propre
camion ou assemblés en coopératives. En revanche, les solutions revendiquées ne touchaient
pas à l’enjeu essentiel. Dans ce sens, le mouvement des pétroliers avec la construction d’une
grève nationale et en essayant de dialoguer avec le mouvement des camionneurs a était bien
reçu.

La partition de la FUP dénude la centralité de la question énergétique comme motivation du


coup de 2016, dont les conséquences sont maintenant visibles : le Brésil se dirigeait vers
l’autosuffisance énergétique, maintenait les prix en-dessous de ceux du marché
international, grâce à la production interne et l’énorme potentiel des champs du Pré-Sal, ce
qui permettait de conquérir d’importantes tranches du marché extérieur. De plus, au-delà de
l’extraction de brut, le Brésil investissait dans les raffineries, de façon à maintenir sur le
plan domestique, la richesse générée par la chaîne productive. C’était un modèle de partage,
garantissant que la plus grande part de la richesse générée soit investie, à l’aide du fameux
fond social « Pré-Sal », en éducation, santé et technologie. Le coup de 2016 a été engendré
par les secteurs associés au capital extérieur dont les grands groupes pétroliers
internationaux, qui visaient – comme la destruction de l’Union des Nations Sud-
Américaines (UNASUL), du Marché Commun du Sud (MERCOSUL) et des coalitions
internationales dirigées par le Brésil à l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC), la
fragilisation des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et l’ouverture du
système de sécurité social brésilien à la finance internationale – l’appropriation du
patrimoine de Petrobrás et des champs du Pré-Sal.

Parmi les premières réunions engagées par le gouvernement brésilien illégitime on doit se
souvenir de celle avec les dirigeants de Shell et juste après, la nomination de Parente
comme PDG de Petrobrás, qui décrète immédiatement la réduction de la production de
l’entreprise publique et priorise l’exportation de brut. Le résultat calculé par Parente et ses
associés – les représentants des grandes multinationales pétrolifères et financières – est le
suivant : l’augmentation effrénée de l’importation de produits raffinés et l’indexation aux
prix du marché international qui ont un impact directe sur l’économie du pays.

Toutes les solutions présentées par le gouvernement à la grève nationale des camionneurs
ont été des simples placébos. Elles enlèvent des recettes et ruinent l’Etat, ce qui augmente la
pénurie de ressources gouvernementales. Il n’y a aucune disposition du gouvernement
putschiste à reprendre les politiques d’avant coup, pour la seule raison : le coup a été mené
pour favoriser les grands groupes pétroliers et le marché financier. Reculer dans cette
stratégie de démantèlement de Petrobrás et de l’économie nationale, serait trahir les intérêts
qui de facto commandent les groupes qui ont pris d’assaut le pouvoir au Brésil.
L’aggravation de la situation, en fin de crise des camionneurs, après presque deux semaines
de grève, a dévoilé les véritables agents du coup. Les forces d’occupation étrangères
d’aujourd’hui n’arrivent pas en char de combat, sous-marin ou parachute : elles se
composent de cadres supérieurs qui jonglent entre les entreprises et les gouvernements,
s’habillent en dispendieux costumes et parlent un très bon anglais. A l’époque actuelle de
crise du capitalisme, les monopoles s’approprient voracement de revenus, devenant
préjudiciables mêmes à certaines catégories sociales considérées auparavant comme
privilégiées : petits et moyens entrepreneurs, commerçants, travailleurs intellectuels… Il est
pourtant, de l’intérêt de tous ces secteurs, de lutter contre le pouvoir des monopoles
transnationaux, contre les grands banquiers et financiers qui décident actuellement de la
voie politique antipopulaire empruntée, trainant l’Amérique Latine dans la dévastation
néolibérale.

Rita Coitinho est Sociologue, Docteur en Géographie et membre du Conseil Consultatif de


Cebrapaz – Centre Brésilien de Solidarité aux Peuples et à la Lutte pour la Paix.
[1] L’article a été traduit à la base pour le portail Vermelho et est encore accessible sur le portail Desacato :
http://desacato.info/quem-esta-por-tras-do-imperialismo-frances/
[2] Note de la FUP : http://www.fup.org.br/ultimas-noticias/item/22731-esclarecimento-a-populacao-sobre-
os-precos-abusivos-de-combustiveis
Source : https://www.alainet.org/pt/articulo/193127
Traduit du portugais par Paulo Correia
Venezuela: les alternatives s’amenuisent
au lendemain de la victoire présidentielle
de Maduro et de l’offensive de Trump

« ¡Patria o muerte! » (la patrie ou la mort) est la devise traditionnelle des


révolutionnaires latino-américains. C’est également le triste choix
qu’impose le gouvernement étasunien au peuple vénézuélien, le consensus
de Washington (Foreign Policy, par exemple) exhortant même : « L’heure
d’un coup d’État au Venezuela est venue ».
Roger D. Harris

Washington rejette la transition électorale

Le candidat battu à l’issue du deuxième tour des élections présidentielles vénézuéliennes du 20 mai
dernier était Henri Falcón. Celui-ci a fait campagne pour le remplacement du bolivar vénézuélien
par le dollar, pour qu’une stricte politique d’austérité soit imposée à la population par le Fonds
Monétaire International et pour la vente aux enchères des actifs du pays à des prix dérisoires à des
enchérisseurs étrangers.
Quel est donc le problème avec ce rêve néolibéral pour l’administration Trump ? Réponse : il ne va
pas assez loin. Une solution finale largement plus radicale est en train d’être portée par le colosse du
nord.
Au lieu de soutenir Falcón comme on aurait pu s’y attendre étant donné ses inclinations
économiques, Washington a exigé qu’il ne se présente même pas à l’élection présidentielle, allant
jusqu’à menacer de le sanctionner personnellement ainsi que sa famille. Le fait que Falcón se soit
quand même présenté désavoue le mensonge étasunien qui consiste à dire que le Venezuela est une
dictature.
Il s’est avéré que Maduro a été plébiscité, recueillant 68% des votes en comparaison avec la
seconde place obtenue par Falcón avec 21%. Mais Falcón a dû à la fois faire face aux attaques de
l’opposition de gauche ainsi qu’au boycott venant de l’extrême droite.
Un an plus tôt, une campagne aux accents droitiers auraient pu prendre si une stratégie électorale
démocratique avait été adoptée. Mais des obstacles se dressaient devant un transfert de pouvoir
aussi constitutionnel, auxquels il faut ajouter la popularité de la Révolution bolivarienne initiée par
Hugo Chávez et poursuivie par Nicolás Maduro. Au lieu de ça, les États-Unis et leurs alliés
vénézuéliens de droite ont finalement choisi d’employer des moyens extra-légaux pour réussir là où
ils avaient échoué démocratiquement.
Même si le Venezuela montrait tous les signes d’une économie en décrépitude, l’opposition, après
avoir obtenu la majorité à l’Assemblée Nationale en décembre 2015, a montré qu’elle avait peu de
solutions et même peu d’intérêt à trouver des solutions autres que démanteler les programmes
d’aides sociales populaires des chavistes, comme privatiser les deux millions de logements sociaux
destinés aux pauvres (proposition finalement rejetée par les tribunaux).
Toujours indisciplinée, l’opposition était divisée entre une aile électorale modérée et une aile
dominante, à tendance plus extrême. Elle n’a pas été capable de s’unir autour d’un seul candidat en
2018, malgré la pluie de dollars reçus de la part de ses sponsors étasuniens dans la « promotion de
la démocratie » (tout l’inverse, en réalité). Et après avoir déclenché de violentes guarimbas
(manifestations de protestation) coûtant la vie à plus d’une centaine de personnes et provoquant des
dégâts sur les biens publics se chiffrant à plusieurs milliards entre 2013 et 2017, l’opposition n’a
pas vraiment gagné les cœurs des électeurs indécis en appelant à davantage de sanctions contre ses
compatriotes vénézuéliens.
Pourtant, tous ces obstacles pour l’opposition auraient pu être évités si leurs responsables étasuniens
en avaient décidé ainsi. Mais la ligne d’action adoptée depuis les États-Unis n’a rien d’un
atterrissage en douceur pour le chavisme.

Sanctions US illégales

Dès 2015 sous Obama, les États-Unis ont lancé des sanctions contre le Venezuela dans ce qui
s’apparente à une guerre économique. Ces sanctions sont illégales au regard du droit internationales
car elles imposent une punition collective sur le peuple vénézuélien pour les actions de son
gouvernement. De la même manière, ces sanctions sont illégales selon la charte de L’Organisation
des États américains. Et elles sont également illégales selon la loi étasunienne, car elles sont basées
sur le mensonge évident qui consiste à dire que le Venezuela est une « menace extraordinaire à la
sécurité intérieure étasunienne », alors que c’est manifestement l’inverse. Le Venezuela ne conduit
pas d’exercices militaires bilatéraux à la frontière sud des États-Unis dans une simulation
d’invasion, alors que c’est précisément ce qu’ont fait les États-Unis à la frontière vénézuélienne.
De plus, les sanctions étasuniennes ne sont pas destinées à changer une politique donnée afin
d’amener le gouvernement Maduro à prendre une direction plus favorable telles que le sont, disons,
les sanctions contre l’Iran ou la Corée du Nord. Elles sont destinées purement et simplement à
affaiblir le peuple et à forcer un gouvernement démocratiquement élu à se soumettre et à mourir. Il
n’y a rien d’autre à faire pour Maduro que de résister.
Avant les élections vénézuéliennes, la Maison Blanche avait fait grand bruit en imposant un
embargo sur le pétrole si le peuple osait ignorer l’injonction impériale de boycotter celles-ci. Dans
une pétro-économie telle que celle dont a hérité Maduro après Chávez, qui lui même l’a hérité de
l’ancien régime, bloquer les revenus liés au pétrole revient à percer l’aorte de celle-ci. Les
pétrodollars représentent 96% des exportations vénézuéliennes et plus de 40% des recettes
gouvernementales.
Presque la moitié de l’électorat vénézuélien s’est rendue aux urnes le 30 mai dernier, défiant
l’empereur dans son Bureau ovale et le boycott droitier. Trump, fidèle à ses paroles, a imposé des
sanctions financières encore plus lourdes au lendemain des élections. Mais il s’est abstenu de toute
attaque directe sur les recettes vénézuéliennes liées au pétrole, probablement en raison
d’inquiétudes par rapport aux élections de mi-mandat au Congrès des États-Unis. La base
républicaine n’y connaît sans pas grand chose au Venezuela, et s’en préoccupe encore moins ; idem
pour les fidèles du parti démocrate qui s’informent eux aussi à travers les médias institutionnels.
Mais une hausse des prix à la pompe due à un embargo étasunien sur le pétrole vénézuélien
attirerait l’attention de l’électorat étasunien.
À côté de cela, les sanctions étasuniennes déjà en place ont des effets cumulatifs qui ne feront
qu’augmenter la souffrance au Venezuela même si l’empire se contente de maintenir son cap. Les
réserves de capital du Venezuela sont en train d’être épuisées. La production de pétrole au
Venezuela a déjà chuté, alors que l’accès aux pièces détachées sur le marché international leur est
coupé, handicapant leur capacité de production.
Les États-Unis tentent de précipiter une « crise humanitaire » qui deviendrait un prétexte pour une
intervention, tout en déplorant de manière hypocrite les conséquences de leur propre politique. Si le
Venezuela était réellement un État en faillite comme le prétendent les États-Unis, il ne serait pas
nécessaire de lui imposer des sanctions pour le faire défaillir.

La carte colombienne

Un autre facteur de mauvais augure pour le Venezuela est son voisin hostile de l’ouest et principal
partenaire latino américain de Washington, la Colombie. Ce pays se distingue comme étant la plus
grande source de drogues illicites vers les États-Unis, mais c’est pourtant le principal bénéficiaire
des aides étasuniennes dans l’hémisphère. Ce qui veut dire que le pays le plus nuisible
matériellement aux États-Unis est celui qui est le plus favorisé, malgré (ou grâce, en réalité) à son
taux de violation des droits de l’homme le plus élevé des Amériques.
Partageant plus de 2 200 kilomètres de frontière avec le Venezuela, la Colombie vient de rejoindre
l’OTAN en tant que premier « partenaire mondial » latino-américain. Et c’était sous le
gouvernement de droite modérée de Santos. La Colombie tiendra des élections présidentielles le 17
juin et opposeront le candidat d’extrême droite Iván Duque au candidat du centre-gauche Gustavo
Petro, le premier étant donné favori à la victoire.

Le modèle de l’autre 11 septembre

Un coup d’État au Chili soutenu par les États-Unis renversait le gouvernement démocratiquement
élu de Salvador Allende le 11 septembre 1973. Préalablement à ce coup, qui sera fatal à Allende, un
travail de déstabilisation économique orchestré par les États-Unis était en cours, un préquel à ce que
le Venezuela est en train de subir. À la suite de ce coup d’État au Chili, des milliers de personnes de
gauche ou suspectées d’en être ont été rassemblées et exécutées sommairement afin de couper les
racines de l’insurrection.
Le coup d’État chilien et ses répercussions sont une maquette pour les États-Unis et la servile
opposition nationale vénézuélienne dans leur objectif d’exterminer la Révolution bolivarienne.
C’est-à-dire, une prise de contrôle violente, l’élimination de leurs ennemis, et l’imposition éclair
d’une thérapie de choc néolibérale.
Seulement au Venezuela, ce nettoyage politique réactionnaire pourrait s’avérer pire qu’au Chili.
Allende n’était au pouvoir que depuis trois ans ; la Révolution bolivarienne approche de sa
deuxième décennie au pouvoir. Le gouvernement social démocrate d’Allende avait effectué des
changements importants, mais ils ne tiennent pas la comparaison avec la profondeur et l’ampleur
des accomplissements des administrations Chávez et Maduro.

Le Venezuela résiste

Maduro a été réélu sur la promesse qu’il redresserait une économie se trouvant dans une spirale
négative, avec une production à la baisse, une inflation galopante, une corruption chronique, des
pénuries généralisées des produits de consommation et des médicaments, et un système de change
inopérant. Cela pourrait être la dernière et la meilleure chance pour la Révolution bolivarienne au
Venezuela de relever ce défi imposant au nez et à la barbe de l’hostilité étasunienne et nationale.
Maduro, surfant sur la vague de réélections chavistes (présidentielle, municipale, des gouverneurs et
de l’Assemblée Constituante) a pris l’initiative de chercher une solution pacifique en convoquant un
dialogue national.
Au cours de la semaine dernière, Maduro a rencontré le nonce apostolique Aldo Giordano, la
Corporation andine de développement, l’Association national des banques, des organes de presse
privés et publics, et même le républicain Bob Corker, président de la Commission des affaires
étrangères du Sénat des États-Unis. Quelque 80 militant de l’opposition, emprisonnés pour des
actions violentes, ont été libérés. Maduro a également rencontré le candidat ayant fini troisième aux
élections présidentielles, Javier Bertucci, le chef du grand parti d’opposition COPEI, Pedro Pablo
Fernández, et les gouverneurs de l’opposition. Des réunions avec les secteurs populaires dont des
intellectuels de gauche et des communards sont en bonne voie également.
Les sondages montrent que la grande majorité des Vénézuéliens s’oppose aux sanctions et à une
intervention militaire extérieure. Les plus de 6 millions de pauvres et de travailleurs, qui ont le plus
souffert des sanctions, sont ceux qui ont réélu Maduro et demeurent activement identifiés à la
Révolution bolivarienne, qui les a valorisés.
Les chavistes pauvres et déjà dépossédés n’ont littéralement plus rien à perdre et tout à résister à
une prise de pouvoir sur leur pays d’une droite extra-parlementaire. Si l’entreprise de Trump contre
le Venezuela venait à porter ses fruits, l’effusion de sang pourrait être terrible. Le slogan électoral
de Maduro (Juntos todo es posible, ensemble tout est possible) doit être suivi par la communauté
internationale pacifique en rejetant les ingérences extérieures au Venezuela.

Roger D. Harris est l’ancien président de l’organisation anti-impérialiste de défense des droits de
l’homme, Task Force on the Americas, créée il y a 32 ans. Il faisait partie des observateur lors des
deux élections de Maduro, et plus récemment de la délégation de Venezuela Analysis et de Intrepid
News Fund. / Traduit de l’espagnol par Rémi Gromelle pour le Journal Notre Amérique
Colombie : les escadrons de la mort
continuent d'agir impunément, tandis que
les USA se voilent la face

Photo : Dan Kovalik

Presque quotidiennement, nous sommes bombardés par des


« informations » sur des problèmes au Venezuela. Et de fait,
problèmes il y a, par exemple des pénuries de nourriture et de
médicaments, et une inflation galopante. Mais quelque chose est
occulté.
Par Dan KOVALIK

Ce qui est occulté par la presse est l’impact des sanctions sur la situation au Venezuela et la façon
dont ces sanctions empêchent le Vénézuela de résoudre ces problèmes.
Ce que la presse omet aussi est que la voisine de palier du Venezuela, la Colombie, fait face à des
problèmes humanitaires encore plus pressants. C’est la première alliée des USA dans la région et,
étrangement, la toute nouvelle « partenaire mondiale » de l’OTAN en Amérique Latine. Et, les USA
sont très largement responsables de ses problèmes aussi, mais de façons différentes.
La fait est que, sur plusieurs plans, la Colombie connaît l’une des pires situations quant aux droits
de l’homme de la planète, mais vous ne le sauriez jamais en regardant vos infos du soir à la télé.
D’abord, la Colombie détient le record des personnes disparues de toutes les Amériques – même
plus que tous les pays du Cône Sud conjugués au cours des années de la « Guerre sale » – à plus de
60 000 personnes.
De plus, la Colombie compte le plus grand nombre de personnes déplacées par des conflits de la
terre, à plus de 7 millions – juste derrière la Syrie. Et un nombre disproportionné de ces personnes
déplacées sont indigènes ou afro-descendantes.
Ajoutons que la Colombie se classe cinquième dans le monde pour le nombre d’enfants déplacés
par des conflits, avec deux millions de filles et de garçons déplacés. De façon choquante, elle se
classe 3ème dans le monde pour le nombre d’enfants assassinés, avec 715 enfants tués au cours de
la seule année dernière. Ces statistiques ont mené l’organisation Save the Children à conclure que la
Colombie est « l’un des pires pays au monde où être un enfant ou un adolescent ».
La Colombie compte aussi parmi les pires pays au monde pour y être militant, que l'on soit un
défenseur des droits de l’homme, un leader de syndicat, un chef indigène ou un chef afro-
colombien. Ainsi, même après la signature d’un traité de paix entre le gouvernement colombien et
les guérilleros des FARC en 2016, des activistes sont assassinés à un rythme alarmant. Plus de 200
activistes ont été tués depuis janvier 2017. En outre, 2017 a été la pire année de l’histoire du pays
pour les militants des droits de l’homme en Colombie, avec un nombre record de 120 meurtres.
Bien sûr, les USA portent une lourde responsabilité dans cette horrible situation, parce qu’ils ont été
les commanditaires de la guerre brutale de la Colombie contre son propre peuple, pendant des
décennies, et qu’ils ont fourni des milliards de dollars en aide matérielle à cet effort de guerre. De
fait, depuis 2000, les USA ont donné 10 milliards de dollars à la Colombie, principalement en
assistance militaire, dans le cadre de son programme de contre-insurrection connu sous le nom de
‘Plan Colombia’. Au cours des années du Plan Colombia, l’armée colombienne a tenté de drainer
plus d’assistance militaire US en massacrant des civils et en les faisant ensuite passer pour des
guérilleros d’extrême-gauche. Selon de récentes évaluations, l’armée aurait massacré 10 000 civils
dans cette macabre opération de « faux positifs ».
Mais les USA sont également derrière une force encore plus sombre que l’armée colombienne – à
savoir, les escadrons de la mort paramilitaires. Bien que ceux qui vivent dans les endroits reculés de
la Colombie soient douloureusement conscients de la présence et de la brutalité des paramilitaires,
ces derniers sont aujourd’hui un secret bien gardé dans les zones plus aisées des grandes villes de
Colombie et encore plus hors des frontières de la Colombie. De fait, les gouvernements US et
colombien démentent l’existence même de ces groupes paramilitaires, et la presse complice se fait
également fort de garder le secret.
Récemment, le défenseur des droits de l’homme le plus important de Colombie, le Père Javier
Giraldo (Compagnie de Jésus), a parlé du phénomène paramilitaire, dont il est expert. Comme il
l’explique, « Nous avons des bras clandestins ou semi-clandestins de l’État, qui sont ces groupes
paramilitaires. Aujourd’hui, il n’est plus toléré d’en faire mention en tant que tels, mais je continue
de les appeler paramilitaires, parce que c’est le terme approprié. »
Le Père Giraldo décrit les origines des escadrons de la mort paramilitaires, une force développée par
les USA avant même l’émergence des guérilleros d’extrême-gauche en 1964. Comme il l’explique :
« En 1962, quand Guillermo León Valencia était président, une mission de l’armée des USA, d’une
école militaire spéciale de Caroline du Nord, est arrivée en Colombie… Ils ont analysé la situation
en Colombie et laissé des instructions secrètes, qui donnaient l’ordre au gouvernement colombien
de commencer à entraîner des groupes mixtes de civils et de militaires, et de les préparer à des
activités terroristes paramilitaires pour combattre les sympathisants du communisme. *
«… Le président Valencia, le jour de Noël 1965, a édicté le Décret 3398 qui changeait le nom du
Ministère de la guerre en Ministère de la défense et autorisait la formation de milices civiles
comme auxiliaires des forces armées. C’est la base légale des paramilitaires. »
« … Les USA ont commencé à diriger tout l’appareil de sécurité de la Colombie et de ses
agences… d’abord avec 400 officiers de l’armée des USA, aujourd’hui avec au moins 800. Les
milices paramilitaires créées à cette époque, avec tous leurs soutiens légaux, ont été réaffirmées. »
Bien sûr, comme le Père Giraldo l’a expliqué en de nombreuses occasions, les « sympathisants du
communisme » ciblés par les paramilitaires sont les leaders syndicaux, les défenseurs de droits de
l’homme, les leaders paysans et les prêtres catholiques qui prennent la défense des pauvres. Pour les
prêtres catholiques, plus de 80 d’entre eux ont été assassinés depuis 1984 pour le crime d’avoir pris
le parti des pauvres.
A cause de l’augmentation des meurtres de ces leaders sociaux et des déplacements forcés de masse
après le désarmement des FARC, il devient plus évident que jamais que les paramilitaires ont la part
du lion des violations des droits de l’homme en Colombie. Mais encore une fois, vous n’en saurez
rien en lisant votre presse habituelle ou en regardant les infos du soir à la télévision. Et les
Colombiens qui souffrent sous le joug de ces paramilitaires sont douloureusement conscients de
l’omerta dont ils font l’objet.
Encore récemment, quand j’étais en Colombie pour le premier tour de l'élection présidentielle, notre
délégation a rencontré des habitants de la bourgade de Suarez (Département Cauca), qui venaient de
perdre trois des leurs à cause de la violence paramilitaire. Un des membres de la communauté nous
a demandé d’un ton désespéré, « Qu’est-ce que nous pouvons faire pour que le monde soit au
courant de la poursuite de l’existence des paramilitaires ? » Je lui ai répondu que c’est ce que nous
tentons de faire, mais que peu de gens nous écoutent.
Pendant notre séjour en Colombie, un coordinateur de campagne pour un candidat à la présidence,
Gustavo Petro, a été assassiné par des paramilitaires à la veille des élections. Le groupe
paramilitaire connu sous le nom « Aguilas Negras » (les aigles noirs) avait menacé les partisans de
la candidature de Petro quelques jours avant le vote du 27 mai.

Si la crise humanitaire et politique recevait ne fût-ce qu’une partie de l’attention portée par les
médias à son voisin, le Venezuela, les gouvernements des USA et de la Colombie auraient au moins
une motivation pour améliorer la situation et poursuivre les groupes paramilitaires qui continuent de
hanter le pays. Le silence presque complet sur le degré affolant de violence en Colombie est l’une
des clés de la perpétuation de cette violence. De fait, les paramilitaires ont toujours dépendu de leur
capacité à opérer dans l’ombre, et la presse occidentale se fait un devoir de les aider à cet égard.

Traduit par Entelekheia / Tlaxcala


Source: https://on.rt.com/971o
Le capitalisme global dans les Caraïbes

Jadis les avant-postes de plantation d’esclaves du colonialisme européen, puis un


domaine de l’impérialisme américain, les Caraïbes se sont engouffrées au cours
de ces dernières décennies dans de nouvelles formes d’accumulation et de
relations sociales alors que des capitalistes transnationaux du monde entier ont
déferlé dans la région. Cet article rend compte de l’intégration des Caraïbes
dans le nouveau système capitaliste global d’aujourd’hui en tant que produit du
jeu de la dynamique de classes et des appareils institutionnels opérant au niveau
local et au niveau global pendant les dernières décennies du XXe siècle et le
début du XXIe siècle. L’émergence du capitalisme transnational globalisé a des
conséquences extraordinaires pour les régions du monde, y compris le bassin des
Caraïbes.
Jeb SPRAGUE-SILGADO

Le rôle et l’émergence d’une classe capitaliste transnationale, avec ses différentes fractions,
s’observent dans toute la région. Les îles Caïmans sont désormais le siège choisi de plus de 40% des
sociétés cotées à la bourse de Hong Kong. Richard Branson, fondateur du groupe transnational
Virgin, possède une île de 30 hectares dans les îles Vierges britanniques, où il a accueilli le
président Obama peu de temps après son départ du pouvoir. Aux Bahamas, la Walt Disney
Corporation possède une île privée, « Castaway Cay », qu’utilise sa compagnie de croisières.
Toujours aux Bahamas, l’Export-Import Bank de Chine a récemment accordé un prêt de 2,5
milliards de dollars pour développer la station balnéaire de Baha Mar. Ali Pascal Mahvi, un homme
d’affaires d’origine iranienne, chef de la société suisse M Group Corporation, a contribué au
développement de la station balnéaire de Sugar Beach à Sainte-Lucie. En Jamaïque, et dans de plus
petites îles telles que Saint-Martin, des centres d’affaires chinois se sont formés, en même temps
que d’importants investissements ont eu lieu. Pendant ce temps, à Cuba, des entreprises brésiliennes
ont largement financé un énorme nouveau centre de fabrication et de transport de marchandises,
géré par une entreprise singapourienne.i De nombreux capitalistes américains à orientation
transnationale utilisent des stratégies de comptabilité pour « transférer » les profits vers Porto Rico
(les filiales locales gèrent la production) pour éviter les taxes continentales. Et, peu après le
tremblement de terre de 2010, Haïti a privatisé la plupart de sa compagnie de téléphone publique, la
vendant à une société vietnamienne.

Il existe également un nombre croissant de capitalistes transnationaux originaires des Caraïbes. Par
exemple, Trinité-et-Tobago abrite la famille Sabga, originaire de Syrie au début du XXe siècle.
Gustavo A. Cisneros, un ressortissant vénézuélien dominicain d’origine cubaine, du groupe
Cisneros, dont le siège est en Floride, a une fortune estimée à plus de 1 milliard de dollars. Avec des
intérêts financiers partout à travers le globe, c’est un actionnaire important de médias et chaînes de
divertissement en langue espagnole tels qu’Univision et Venevisión. Le plus riche homme d’affaires
jamaïcain, Michael Lee-Chin, est un investisseur et un philanthrope qui a la double nationalité
jamaïcaine et canadienne. Son patrimoine est estimé à 1,5 milliard de dollars. Il a été, entre autres,
le président exécutif d’AIC Limited, un fonds commun de placement canadien, et le président de la
National Commercial Bank de la Jamaïque depuis décembre 2014. Souvent décrite comme le pays
le plus pauvre de l’hémisphère occidental (ainsi que le pays avec le plus d’inégalités), Haïti abrite
également un nombre croissant de capitalistes transnationaux. Originaire d’Haïti mais résidant
maintenant aux États-Unis, Dumas Siméus est un ancien PDG et fondateur de Siméus Foods
International. Il a investi dans de nombreuses autres sociétés et a des puissants liens politiques,
notamment au sein du Parti républicain en Floride.

L’accumulation capitaliste globale est synonyme de gains immenses pour les capitalistes
transnationaux et de certains avantages pour la consommation de la classe moyenne. Pourtant, la
majorité de la population de la région est confrontée à des conditions d’exploitation ou de
marginalisation. Malgré un accès amélioré aux soins de santé et aux biens bon marché, la majorité
des Caribéens font face à des crises de plus en plus graves. 6,3 millions sur les 10 millions de
personnes en Haïti ne peuvent satisfaire leurs besoins basiques, et 2,5 millions ne peuvent satisfaire
leurs besoins alimentaires, avec seulement 2% de la population consommant l’équivalent de 10
dollars par jour ou plus, selon les données de la Banque mondiale.ii Selon la Banque mondiale, un
cinquième de la population jamaïcaine vit dans la pauvreté, mais la réalité structurelle est nettement
plus marquée avec autant de personnes confrontées à un sous-emploi ou à de bas salaires ainsi
qu’un manque d'infrastructures publiques et une augmentation du coût de la vie. Le taux de
chômage peut atteindre entre 40 et 60% dans les quartiers à faible revenu de Kingston, tel que
Tivoli Gardens.

Des processus internationaux aux processus transnationaux

À un carrefour mondial et historique, la région a traversé différentes phases du capitalisme : du


mercantilisme au capitalisme transnational/global actuel, en passant par la formation nationale et au
capitalisme monopoliste international, comme en ont discuté William I. Robinson et Roberto
Regalado.iii Alors que les processus nationaux se déroulent à l’intérieur des frontières des états, les
processus internationaux se produisent de part et d’autre des frontières. Les processus
transnationaux, bien qu’ils se déroulent également à travers les frontières, se distinguent des
processus internationaux par la façon dont les différents composants ou agents opèrent
conjointement à travers les frontières. Cela crée une variété de phénomènes structurels,
institutionnels et organisationnels qui relient fonctionnellement les régions et les nations à travers le
globe.
Au lieu de percevoir le monde social comme des populations regroupées dans des états-nations
centraux et périphériques, le centre et la périphérie peuvent également désigner des classes et des
groupes sociaux dans un contexte transnational, comme d’autres, tels que Ankie Hoogvelt, Leslie
Sklair et Hilbourne Watson, le suggèrent également. Cela nous aide à réfléchir à comment la
polarisation sociale enracinée dans la transnationalisation croissante des relations matérielles se
répercute sur les régions et les nations. Certains groupes du premier monde (tels que les strates à
forte consommation et les ultra riches) existent maintenant aussi dans le tiers monde, et vice versa ;
ils sont liés à de nouveaux réseaux transnationaux de production et de finance.

Depuis la fin du XXe siècle, les Caraïbes servent de laboratoire pour le capitalisme transnational et
le consensus néolibéral de Washington, promulguant des politiques d’austérité parallèlement au
développement du tourisme, aux exportations agricoles non traditionnelles et aux zones franches
d’exportation (ZFE) qui servent de plates-formes pour intégrer les relations productives locales
dans l’économie globale. Des périodes de stagnation économique, de tumulte politique et
d’intervention renouvelée des États-Unis ont simultanément affecté la région, ainsi que des crises
globales comme le changement climatique, la polarisation sociale et les crises de légitimité
politique. Il en est de même de la suraccumulation capitaliste, avec des investissements risqués dans
les crypto-monnaies et les marchés dérivés.

Au cours des quatre dernières décennies, avec l’émergence du capitalisme transnational et de la


globalisation, parallèlement à l’augmentation des niveaux de production et de consommation, plus
de la moitié des récifs coralliens des Caraïbes ont été perdus.iv Comme l’expliquent Ramón Bueno,
Cornelia Herzfeld, Elizabeth A. Stanton et Frank Ackerman de l’Université Tufts : « Les deux
douzaines de pays insulaires des Caraïbes et les 40 millions de personnes qui y vivent sont aux
premières loges de la vulnérabilité au changement climatique. Les températures plus élevées,
l’élévation du niveau de la mer et l’intensité accrue des ouragans menacent les vies, les biens et les
moyens de subsistance dans les Caraïbes. » v L’intégration d’un nouveau capitalisme global dans la
région a mis en relief cette turbulence, ce qui a conduit à d’importantes transformations sociales et
de classes.

Quels sont certains des changements fondamentaux représentatifs de la montée de la globalisation


capitaliste ? Au fur et à mesure que l’économie politique de la région est remodelée, nous voyons un
certain nombre de dynamiques qui dépendent de formes transnationales d’accumulation,
d’exploitation et d’intégration. Celles-ci comprennent l’émergence d’un système financier
transnational, la formation de réseaux de production transnationaux et la flexibilisation et la
précarisation du travail. Nous voyons également que les décideurs régionaux s’éloignent de la
planification indicative du développement en vue d’objectifs nationaux vers une orientation
transnationale et la promotion de la soi-disant « compétitivité globale ». Un autre facteur important
est le développement de nouveaux réseaux de sous-traitance qui intègrent les entreprises dans des
chaînes transnationales.

La finance globale et le régime de transferts d’argent

Les nouveaux flux financiers transfrontaliers font partie du processus de globalisation en cours
depuis la fin du XXe siècle. Nous pouvons retracer l’origine de certaines parties de l’histoire de ce
phénomène à la création de la SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial
Telecommunications Network), fondée dans les années 1970, à l’interconnexion des marchés
boursiers nationaux qui a débuté dans les années 1980 et à la croissance massive de l'investissement
direct étranger (IDE) et des fusions et acquisitions transfrontalières des quatre dernières décennies.
Les Caraïbes sont devenues le foyer de paradis fiscaux parmi les plus prospères de l’histoire du
monde : en 2013, 92 milliards de dollars ont été investis dans les îles Vierges britanniques. Ce petit
territoire a attiré plus d’IDE que toutes les autres nations du monde, à l’exception de la Chine, de la
Russie et des États-Unis.vi Les IDE vers les pays en voie de développement des Caraïbes sont
passés de 320 millions de dollars en 1970 à plus de 6 milliards de dollars en 2012, bien qu’ils aient
connu des périodes de stagnation.

Les propriétaires locaux du secteur bancaire des Caraïbes sont devenus une partie intégrante du
système financier global. Dans toute la région, les banques locales et les entreprises de transfert
d’argent agissent en tant qu’agents pour les sociétés de transfert d’argent transnationales. En
République dominicaine, Remesas Vimenca fonctionne comme un agent pour Western Union. Il
existe également des agents locaux plus petits, comme Money Corps qui travaille en collaboration
avec Money Gram, dont le siège social est aux États-Unis. En Haïti, Sogebank, l’une des plus
grandes banques du pays (détenue en partie par quelques élites locales riches), opère sa chaine
Sogexpress comme l’agent local de Western Union.

Western Union, avec son économie d’échelle, est parvenue à contrôler une part importante du
marché officiel des transferts d’argent dans le monde. Selon les dossiers fiscaux de Western Union,
la société est passée de moins de 400 millions de dollars en 1970 à près de 5,7 milliards de dollars
en 2012. Western Union a commencé ses activités en Jamaïque en 1990 via un agent local, le
Groupe Grace Kennedy, un partenariat représentant à présent environ 50% de l’ensemble du marché
des transferts d’argent de l’île. Au fil du temps, d’autres opérateurs de transfert d’argent en
Jamaïque lui ont emboîté le pas.

Les envois d’argent nous permettent de voir la manifestation concrète du capitalisme mondial dans
de larges pans de la société. Par exemple, en République dominicaine en 1970, les transferts
d’argent reçus s’élevaient à seulement 25 millions de dollars, alors qu’en 2013, ils étaient évalués à
4,4 milliards de dollars. En Jamaïque et en Haïti, au cours de la même période, les transferts
d’argent reçus sont passés de montants insignifiants à 2,1 milliards de dollars et 1,8 milliard de
dollars, respectivement. Dans de nombreuses communautés rurales et de nombreux centres urbains
des Caraïbes, il est possible d’acheter le strict minimum uniquement grâce à l’argent envoyé de
l’étranger. Des recherches récentes suggèrent que jusqu’à un ménage sur cinq en Haïti a reçu des
transferts d’argent, chacune de ces familles recevant de l’argent recueillant annuellement en
moyenne près de 2 000 $. Ainsi, ce sont des communautés souvent dépendantes de la diaspora.
Pourtant, au fur et à mesure que les Caribéens s’intègrent dans les réseaux transnationaux de
transferts d’argent, de nouvelles inégalités apparaissent parmi les membres de la communauté.
Entre-temps, les politiciens de la région justifient le retrait de l’état de ses responsabilités sociales
en affirmant que les envois d’argent constituent une sécurité suffisante pour les populations à faible
revenu.

La finance globale plonge non seulement les entreprises régionales dans les flux de capitaux
transnationaux, mais relie également les travailleurs de la classe ouvrière les uns aux autres à travers
les frontières via ces réseaux d’envois d’argent. Les entreprises de transfert d’argent en ont
énormément profité en facturant des frais pour les transferts d’argent transfrontaliers. En contrôlant
les chaînes de distribution à travers lesquelles les revenus sont envoyés, les entreprises
transnationales ont obtenu un moyen supplémentaire d’extraire de la valeur des personnes à faible
revenu.
Production et privatisation

Depuis la fin des années 1990, les industries manufacturières et extractives sont intégrées dans des
réseaux de production transnationaux. Cela a changé la nature même du fonctionnement du
capitalisme dans les Caraïbes. La mise en place d’une série d’accords supranationaux, tels que
l’Initiative du Bassin des Caraïbes (IBC), l’Accord de libre-échange d’Amérique centrale
(ALÉAC), divers forums de l’Union européenne et la communauté caribéenne (CARICOM), ainsi
que des accords bilatéraux, ont contribué à faciliter ce processus en favorisant un climat plus
propice aux grandes entreprises dans la région. C’est le cas, par exemple, de la libéralisation
financière, en assouplissant et normalisant des réglementations et en créant de nouvelles
infrastructures de la chaîne d’approvisionnement.

Cela s’est produit parallèlement à un changement qualitatif des relations productives, par exemple
dans l’industrie minière. Au milieu du XXe siècle, des sociétés britanniques et américaines ont
ouvert des mines industrielles modernes au Guyana et en Jamaïque, dont les intérêts étaient souvent
étroitement liés aux « intérêts nationaux » de ces états-nations. En fait, la loi américaine sur la
sécurité mutuelle (1951) et le programme Point IV (établi en 1949) ont ouvert la voie pour que les
décisions concernant le traitement des matières premières, comme la bauxite, le pétrole brut et leurs
dérivés, soient considérées comme des questions de « sécurité nationale ». Les initiatives du
gouvernement américain ont facilité l'exploitation minière à grande échelle dans les Caraïbes par le
biais de ses propres entreprises dans les années 1950 et 1960. Cependant, au cours des dernières
décennies, nous avons assisté à un changement complet dans la composition des sociétés minières
et dans les caractéristiques structurelles de l’industrie.vii Par exemple, la société transnationale UC
Rusal, aujourd’hui le plus grand producteur d’aluminium au monde, a commencé, au cours des
dernières années, à acquérir des mines jamaïcaines. La société, implantée dans le monde entier, a
son siège à Moscou, mais elle a été incorporée dans les îles anglo-normandes et elle est liée à une
foule d’investisseurs transnationaux du monde entier, comme les États-Unis, la Chine et le Qatar.

Des dynamiques similaires se sont développées dans presque tous les secteurs de l’économie
régionale, y compris dans les télécommunications. Digicel, spécialisé dans les réseaux de téléphonie
mobile, est très présent dans les Caraïbes et dans d’autres régions, comme l’Océanie et l’Amérique
centrale. Fondé en 2001, Digicel a son siège social en Jamaïque mais est enregistré dans le paradis
fiscal des Bermudes. Les investisseurs de Digicel comprennent un nombre croissant de sociétés
allant de groupes de capital-investissement aux entreprises gouvernementales en passant par des
sociétés. Un certain nombre d’investisseurs basés dans les Caraïbes ont également fourni des coûts
de lancement pour de nouvelles opérations de Digicel dans la région, comme à la Barbade. En 2007,
Digicel a vendu pour 1,4 milliard de dollars d’obligations à haut rendement. Même la Banque
mondiale a investi dans les opérations de Digicel en Haïti, dont le propriétaire majoritaire est Denis
O’Brien, un citoyen irlandais résidant à Malte. Après avoir débuté sa carrière dans le secteur des
télécommunications durant la libéralisation de l’industrie en Irlande au début des années 1990, son
entreprise se concentre désormais sur le marketing des services mobiles dans les petits pays du
monde entier. Digicel s’est rapidement développé grâce à l’achat de contrats de licences mobiles par
les gouvernements dans le cadre de la libéralisation de leurs secteurs de la communication.

Avant la globalisation, les économistes politiques auraient considéré les directeurs généraux de
Digicel comme appartenant à la classe capitaliste irlandaise ou britannique. Mais sous le nouveau
régime du capitalisme transnational, ces hommes d’affaires n’ont de plus en plus aucune raison
impérieuse de développer leur pays d’origine européen, ni d’intérêt à leur rapatrier les profits. En
fait, ils sont de plus en plus orientés vers l’accumulation transnationale. Les investisseurs cherchent
à se libérer des contraintes nationales, un objectif partagé par de nombreux alliés politiques. Bien
que les politiques publiques particulières ne profitent peut-être pas à tous les investisseurs
transnationaux de la même manière, de nombreuses politiques étatiques sont venues explicitement
faciliter le capital transnational au détriment d’un capital plus local ou national. Les décideurs des
puissants appareils d’état sont d’une importance vitale pour ce processus, en particulier les États-
Unis qui peuvent intervenir diplomatiquement, militairement, etc. Comme l’explique Grazia Ietto-
Gillies, les capitalistes à orientation transnationale ayant des intérêts dans différents pays « utilisent
leur position économique et leur influence pour renforcer leurs liens et leurs revendications... [avec]
des pays spécifiques et exercer de l’influence pour obtenir un traitement spécial ».

Les sociétés transnationales du tourisme spécialisées dans les Caraïbes, qui jouissent d’un statut
privilégié auprès des gouvernements de la région et du gouvernement des États-Unis, en sont un
bon exemple. Les propriétaires et les principaux investisseurs du secteur des croisières sont parmi
les plus riches du monde et représentent bien certaines des transformations en cours.viii La
reconfiguration et la croissance d’une couche sociale globale avec un revenu disponible pour les
loisirs a enrichi cette industrie. Aujourd’hui, la région est parsemée de stations touristiques massives
et murées, et d’un nombre croissant de plages privatisées.

Les sociétés transnationales (STN) dans le secteur des bateaux de croisière sont devenues
étroitement liées au système financier global et non plus aux secteurs bancaires plus enracinés dans
le pays. Par exemple, la compagnie de croisière Carnival a fait son entrée en bourse en 1987, tandis
que Royal Caribbean en a fait de même en 1993. Ayant mené leurs concurrents à la faillite ou les
ayant acquis, Carnival et Royal Caribbean forment maintenant un oligopole qui exploite environ
70% des paquebots de croisière dans le monde. Le chiffre d’affaires de Carnival Cruise Lines de 1,3
milliard de dollars en 1990 a atteint près de 15,5 milliards de dollars en 2013. Micky Arison,
l’ancien PDG de Carnival est l’une des 250 personnes les plus riches au monde, selon Forbes.

Il est important de noter que si l’accumulation de capital est souvent présentée de manière erronée
comme un projet économique national, il est devenu de plus en plus évident au cours des dernières
décennies que le capital n’est pas motivé par les objectifs d’un seul pays. Au contraire, il est axé sur
l’enrichissement d’une poignée de particuliers et d’institutions privées, indépendamment de la
nationalité. Vu sous cet angle, nous pouvons comprendre comment les processus transnationaux
permettent au capital d’extraire une plus grande richesse de chaque coin du globe, avec toujours
moins de responsabilité envers les populations locales.

La transformation du travail

Ces changements ont un impact profond sur la vie des classes populaires des Caraïbes. La montée
des STN est liée à de nouveaux modèles de migration interrégionale, à la segmentation de la main-
d’œuvre basée sur la race et le genre et à de nouvelles stratégies de discipline du travail. Dans
l’industrie minière, les emplois ont diminué parallèlement à l’utilisation de nouvelles technologies
éliminant le travail. Les dizaines de milliers de travailleurs qui travaillent toujours dans les mines de
la région font face à de nouvelles conditions de travail flexibles et souvent précaires, dans lesquelles
les entreprises utilisent de nouvelles technologies de surveillance et augmentent ou diminuent
rapidement le nombre d’employés et les heures de travail, ce qui rend l’emploi moins prévisible et
moins sécurisé.
En outre, la migration de la main-d’œuvre se produit désormais à des intervalles plus rapides et à
des distances plus grandes. Par exemple, des mineurs expérimentés boliviens, péruviens et chiliens
sont embauchés pour effectuer des travaux spécifiques et hautement qualifiés à court terme à la
mine de Pueblo Viejo en République dominicaine, tandis que les entreprises recrutent des gens
locaux principalement pour des tâches plus subalternes et des travaux de soutien. Nous voyons des
dynamiques racialisées dans ces industries, où les gestionnaires sont majoritairement métis ou
blancs, ou proviennent de pays du Nord Global.

Les sociétés transnationales des Caraïbes ont également fait appel à des stratégies anciennes et
nouvelles pour empêcher la formation de syndicats parmi la main-d’œuvre globalisée. Par exemple,
l’industrie des croisières repose sur divers moyens de contrôle social et de surveillance des
travailleurs : les compagnies de croisières recrutent généralement des travailleurs de plusieurs pays,
avec des langues et des origines différentes, ce qui mine la possibilité d’une action collective.
Même lorsque les travailleurs dépassent les barrières linguistiques et culturelles pour travailler
ensemble, les entreprises profitent de leur situation juridique et migratoire précaire en haute mer.
Par exemple, une compagnie de croisière a résolu un conflit de travail en plaçant des stewards de
cabine sud-coréens, jamaïcains et haïtiens qui tentaient de se syndiquer dans des bus au port de
Miami, les renvoyant immédiatement dans leurs pays d’origine, selon des recherches de Ross
Klein.ix

Beaucoup ont remarqué que les entreprises opérant dans les zones franches d’exportation (ZFE)
exploitent souvent une main-d’œuvre composée principalement de jeunes femmes. Ces hiérarchies
imposées par le genre sont reproduites et reconfigurées pour se conformer aux besoins du
capitalisme transnational dans ces secteurs en plein essor, comme Carla Freeman l’explique dans
son livre, High Tech and High Heels in the global economy: Women, Work, and Pink-Collar
Identities in the Caribbean.x Entre-temps, sur les bateaux de croisière, il y a non seulement peu de
femmes capitaines, mais les relations inégales entre les sexes imprègnent l’industrie de haut en bas.
Les travailleuses sont généralement responsables du travail « de première ligne » d’interaction avec
les passagers, ou du travail « en coulisses » du nettoyage des cabines,xi selon une étude de Christine
Chin, publiée dans le International Feminist Journal of Politics en 2008. Le travail des femmes est
également ségrégué selon des lignes nationales et racialisées. D’après Chin, alors qu'il est courant
pour les employées originaires de l’Europe de l’Est d’accueillir et interagir avec les passagers, les
travailleuses à faible revenu et non blanches originaires des Caraïbes et d’autres pays du Sud sont
habituellement chargées des tâches fastidieuses qui ont un statut inférieur et qui donnent au bateau
de croisière un air de propreté et de luxe.

Ces changements dans l’industrie se sont produits parallèlement à un changement dans le type de
travail effectué en raison de la croissance explosive de la sous-traitance et du développement de
réseaux d’affaires de grande envergure. De nouveaux réseaux de sous-traitants ont évolué comme
moyen vital d’intégrer les entreprises locales et régionales dans les systèmes de capitaux
transnationaux. Dans l’industrie minière, par exemple, les entreprises emploient tout un éventail de
sous-traitants locaux, régionaux et globaux pour effectuer des tâches auparavant effectuées à
l’interne. Des changements sont survenus jusqu’à la manière dont les travailleurs déjeunent, et de
manière contradictoire : il y a plusieurs décennies, en République dominicaine, les travailleurs de la
mine de Pueblo Viejo, pour la plupart des hommes, mangeaient des repas qu’ils apportaient de chez
eux. Au lieu de cela, au cours des dernières années, le méga-sous-traitant SODEXO apporte sur
place des ouvriers salariés, presque entièrement des femmes, pour préparer et distribuer des repas à
tous les mineurs.
De même, au cours des dernières années, les sous-traitants sont devenus très actifs dans l’industrie
des bateaux de croisière. Par exemple, dans de nombreux cas, ils gèrent des opérations qui sont
moins rentables ou qui nécessitent une expertise, comme des boutiques, des casinos, des services de
photographie et de spa, et paient des frais considérables aux compagnies de croisières pour avoir
accès aux clients sur les bateaux. Les sociétés transnationales sont devenues très dépendantes des
sous-traitants, dans des circonstances extrêmement avantageuses qui externalisent efficacement une
grande partie des risques de poursuites et des conséquences de la gestion directe des employés. Les
relations avec les sous-traitants des STN se produisent souvent dans ce contexte, comme dans les
ports et les marchés privatisés et clôturés, construits expressément pour le tourisme de croisière.

Bon nombre de ces installations portuaires, comme à Falmouth, en Jamaïque, sont des simulacres
de vraies villes derrière les gardes armés et les portails de sécurité. Alors qu’il y a 30 ans, au début
de la globalisation, les touristes continuaient à faire leurs achats chez les marchands indépendants
locaux, ils se dirigent maintenant vers la côte pour faire leurs achats dans les chaînes exploitées ou
sous-traitées par les compagnies de croisières. La logique du capital transnational s’infiltre de plus
en plus dans toutes les crevasses disponibles. Quand aucun bateau de croisière n’est en vue, ces
zones deviennent des villes fantômes fermées, avec des restaurants et des magasins silencieux. Des
sous-traitants locaux sont même venus défendre les intérêts de ces entreprises. Par exemple, les
opérateurs d’excursions et de taxis se sont mobilisés pour aider les sociétés transnationales à faire
pression sur les autorités locales. De cette manière, même certains travailleurs sont attirés dans la
structure même du capital transnational, en intériorisant sa logique, à mesure qu’ils en deviennent
dépendants.

L’état, la politique et le capital

L’élaboration de politiques de plusieurs tendances dans les Caraïbes a évolué, au cours des dernières
décennies, vers une orientation transnationale. En effet, les élites de l’état sont de plus en plus
dépendantes du capital transnational pour leur propre survie. Beaucoup ont facilité de nouveaux
mécanismes pour promouvoir la confiance des investisseurs, répondre aux crises qui menacent la
stabilité et la sécurité du marché, et établir un niveau d’uniformité de la politique macroéconomique
à travers les frontières. Ce projet reste ouvert, incomplet et sujet aux crises.

L’état lui-même ne disparaît pas, contrairement à ce que prétendent certains observateurs, mais il se
transforme plutôt de manière à s’adapter à cette ère de globalisation. Les politiciens et les
représentants gouvernementaux caribéens ont besoin d’un accès au capital qui se trouve de plus en
plus entre les mains de gens d’affaires transnationaux. Les acteurs politiques régionaux doivent
simultanément continuer à apaiser l’opinion publique nationale. Cela conduit à un certain nombre
de contradictions. Les dirigeants politiques sont constamment en train de jongler, car ils essaient de
maintenir la légitimité politique nationale, tout en approfondissant des pratiques qui sont favorables
au capital transnational. Même lorsque ces stratégies sont délétères pour les classes populaires et
pour la nature, les dirigeants des états clament souvent la création d’emplois dans les nouveaux
secteurs pour renforcer leur légitimité.

Les industries globales ont de puissants groupes de lobbying et moyens juridiques dans la région
qui s’infiltrent dans l’état. Par exemple, les représentants de l’état, ainsi que les chambres de
commerce nationales et les associations professionnelles qui cherchent des canaux moins lourds
pour la production et le commerce, font largement la promotion des ZFE. Lorsque j’ai interviewé
un responsable du ministère des Finances de la Jamaïque, il a expliqué qu’en plus de son travail au
gouvernement, il travaillait avec un groupe d’entrepreneurs pour lancer une société de transfert
d’argent en ligne qu’il espérait présenter aux investisseurs de la Silicon Valley. Les agents du
gouvernement qui sont responsables de la privatisation des industries ont régulièrement été
récompensés par des emplois lucratifs dans ces secteurs après avoir quitté leurs fonctions, c’est un
schéma malsain.

Pourtant, ce ne sont pas que l’enrichissement personnel et les dons de campagne qui favorisent cette
dynamique implacable. Les autorités ont également cherché à augmenter les recettes publiques en
baisse en exploitant de nouveaux flux de capitaux transnationaux, avec des résultats mitigés.
Certains pays, comme Saint-Kitts et la Dominique, ont recours à la vente de la citoyenneté, où de
riches étrangers, souvent originaires de Chine ou du Moyen-Orient, peuvent obtenir un passeport
leur permettant ainsi de voyager dans plus de cent pays, comme le fait remarquer Kevin
Edmonds.xii De nombreux gouvernements ont également imposé de nouveaux frais et taxes sur les
envois d’argent. De telles mesures sont très impopulaires, car beaucoup dépendent de ces envois
d’argent, ils sont leurs moyens de subsistance. Par ailleurs, les gouvernements des Caraïbes n’ont
pas réussi à tirer un grand profit des touristes sur les bateaux de croisière : les touristes de ces
bateaux ne payent en moyenne que 15 dollars aux pays où leurs bateaux font escale.xiii Les
responsables politiques des Caraïbes ont tenté mais n’ont pas réussi à tomber d’accord sur une taxe
d’entrée commune dans les années 1990 et au début des années 2000, car les lobbyistes des
compagnies de croisière ont vaincu cet effort en montant les gouvernements insulaires les uns
contre les autres. La capture apparente de l’état par des intérêts obscurs a produit en même temps
une crise de légitimité et un profond cynisme envers la politique des partis aux yeux de beaucoup
dans la région.

Oppression et désastre

Quelles sont les implications plus larges de la convergence de tous ces processus ? Une grande
partie de la population caribéenne est confrontée à la marginalisation structurelle et à l’exclusion du
marché du travail, car de nouvelles stratégies policières ciblent ces personnes défavorisées et
racialisées, regroupées dans des quartiers tels que le bidonville de Laventille à Port-d’Espagne à la
Trinité, la Cité Soleil en Haïti, et Tivoli Gardens en Jamaïque, ou dans les villes frontalières
dominicaines.xiv Ces populations sont donc obligées de rechercher de nouveaux moyens de survie.
Leurs choix se rétrécissant, si les pauvres cherchent un emploi qui viole la loi, ils peuvent s’attendre
au pire, à l’humiliation et à l’oppression. Le capital profite également de ces populations
excédentaires, car leurs conditions de vie désespérées poussent les gens à accepter des salaires bas.

Des changements politiques ont accompagné ces changements économiques dans la région. Les
blocs de pouvoir locaux, y compris les États-Unis, ont longtemps utilisé une variété de méthodes
pour contenir les énergies révoltées des gens qui sont structurellement marginalisés. Le chauvinisme
et les forces religieuses conservatrices deviennent un baume dans lequel certains groupes endossent
la responsabilité de nombreuses contradictions qui existent dans la société, sans aucune critique
claire sur la façon dont les forces du capitalisme façonnent ces réalités. Dans certains cas, les
politiciens confrontés à des crises de légitimité ont profité de ces conditions en amplifiant la
rhétorique nationaliste, allant même jusqu’à promouvoir des politiques « nationalistes » en
contradiction apparente avec le capital transnational.
Pourtant, comme je l’ai dit ailleurs, la restructuration politico-économique d’aujourd’hui consolide
globalement le pouvoir entre les mains d’une bourgeoisie transnationale. En même temps, de
nombreuses formes de domination sont en train d’être remaniées : des tribunaux au rôle de
l’intervention des États-Unis et d’autres appareils coercitifs, en passant par la police militarisée.xv
Entretemps, la construction de l’hégémonie se renouvelle à travers l’idéologie, la production
culturelle, les mécanismes des flux d’information et le rôle de la polyarchie sur les scènes politiques
nationales, où les électeurs doivent choisir entre des élites concurrentes. Ce qu’Arundhati Roy
qualifie d’« ONG-isation de la résistance », avec son impact pernicieux par le bas sur les
mouvements qui manquent de ressources, est également pertinent.

Entre-temps, les élites transnationales et leurs alliés sont devenus experts dans l’exploitation des
effets des grandes catastrophes qui ont plongé les sociétés et leurs systèmes politiques dans le
désarroi. De la Nouvelle-Orléans aux petites îles du sud des Caraïbes, nous voyons comment de
grands investisseurs ont cherché à racheter des biens immobiliers à la suite des ouragans, comme
Naomi Klein l’a si bien démontré dans son travail.xvi La réaction indifférente et inhumaine du
gouvernement américain à la dévastation causée par l’ouragan Maria à Porto Rico est certaine
d’avoir de profondes conséquences sociales, économiques et politiques pour l’île et peut-être pour
toute la région. Pendant ce temps, les principales composantes de la stratégie de développement
post-séisme en Haïti se sont concentrées sur l’attraction d’investisseurs internationaux, alors que les
États-Unis et la Banque mondiale facilitent les opérations de transformation des exportations, les
nouveaux développements miniers et de nombreuses lois sur l’investissement remodelées de façon
non démocratique. Selon les principaux décideurs et investisseurs, la solution aux urgences
auxquelles la région est confrontée est d’approfondir davantage l’intégration dans l’économie
capitaliste globale.

Résister et refondre l’économie politique des Caraïbes

Cependant, à travers le labyrinthe de cette restructuration capitaliste, il existe de nouveaux efforts


de transcendance et résistance.xvii Les protestations syndicales et la syndicalisation populaire et
syndicale se poursuivent dans la région, souvent au sein des ZFE et des communautés minières. Les
mouvements étudiants et les campagnes anti-corruption ont pris de l’ampleur, repoussant ainsi les
modèles politiques néolibéraux et oligarchiques persistants. Des manifestations de grande envergure
ont également eu lieu contre la présence militaire américaine, notamment à Porto Rico, où des
militants ont réussi, au cours des dernières décennies, à faire pression sur l’armée pour qu’elle mette
un terme à de nombreuses activités, comme les entraînements et bombardements de la marine
américaine à Vieques (comme l’explique Marie Cruz Soto dans ce numéro). En Haïti, la pression
citoyenne augmente contre la reconstruction de l’appareil militaire brutal du pays. L’alliance d’état
anti-néolibérale, l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA), a été un
développement important du XXIe siècle. Mais au cours des dernières années, le projet dirigé par le
Venezuela a souffert de ses propres contradictions internes, de la baisse des prix des produits de
base et de l’intensification de l’agression des États-Unis et des élites. Le Cuba socialiste fait face à
ses propres difficultés en cherchant à s’intégrer davantage dans l’économie globale, un cas
particulier dans la région, alors que de nouvelles dynamiques économiques sociales et politiques
déclenchent des transformations contradictoires.

Des courants politiques populaires et de gauche existent bien dans toute la région, ils font face à des
défis considérables. Je suis d’avis que les classes ouvrières et populaires dans les Caraïbes et le
monde entier doivent, tout en poursuivant les luttes locales et nationales, évoluer vers de nouvelles
formes transnationales de syndicat et dans le sens de relations de coordination immédiates qui
construisent et développent largement les anciens modèles de solidarité internationale. La lutte des
forces subalternes dans un monde globalisé reste le défi continu de ce siècle.

Au cours des dernières décennies, non seulement les forces capitalistes étatiques et transnationales
ont-elles recalibré et facilité de nouveaux réseaux d’accumulation, mais de nombreuses classes
populaires ont été contraintes de participer à des chaînes de valeur transnationales. Nous ne
pouvons séparer la dynamique qui enserre la région de la transition plus large du capitalisme
international au capitalisme transnational. La nouvelle ère de globalisation est nouvelle à bien des
égards, mais elle est également ancrée dans une pratique qui dure depuis au moins 500 ans.

Le docteur Jeb Sprague-Silgado enseigne à l’Université de Californie de Santa Barbara. Il est


l’auteur de Globalizing the Caribbean: Political Economy, Social Change, and the Transnational
Capitalist Class (Temple University Press, 2019) et Paramilitarism and the Assault on Democracy in
Haiti (Monthly Review Press, 2012).

RÉFÉRENCES
iMimi Whitefield (2017). “Mariel is Cuba’s big industrial gamble. Could U.S. companies be among
investors?” Miami Herald.
iiThe International Bank for Reconstruction and Development and The World Bank (2014)
“Investing in people to fight poverty in Haiti.” Washington, D.C, USA.
http://documents.worldbank.org/curated/en/222901468029372321/pdf/944300v....
iii William I. Robinson (2003). Transnational conflicts: Central America, social change, and
globalization. London, UK: Verso; Roberto Regalado (2006). Latin America at the crossroads:
Domination, crisis, popular movements, & political alternatives. Melbourne, Australia: Ocean
Press.
iv Jessica Aldred (2014). “Caribbean coral reefs ‘will be lost within 20 years’ without protection,”
The Guardian. Disponible en ligne à :
https://www.theguardian.com/environment/2014/jul/02/caribbean-coral-reef....
v Ramón Bueno, Cornelia Herzfeld, Elizabeth A. Stanton, and Frank Ackerman (2008). The
Caribbean and Climate Change: The Costs of Inaction. Disponible en ligne à :
http://ase.tufts.edu/gdae/Pubs/rp/Caribbean-full-Eng.pdf
vi Tom Miles (2014). “Top tax haven got more investment in 2013 than India and Brazil: U.N”
Reuters. Disponible en ligne à : http://www.reuters.com/article/us-tax-havens-
idUSBREA0R1KF20140128.
vii Jeb Sprague (2015). “From international to transnational mining: The industry's shifting political
economy and the Caribbean," Caribbean studies, 43:1, pp. 71-110.
viii Jeb Sprague-Silgado (2017). “The Caribbean cruise ship business and the emergence of a
transnational capitalist class,” Journal of world systems research, 23:1, pp. 93-125.
ix Ross Klein (2001/2002). “High seas, low pay: working on cruise ships,” OurTimes: Canada’s
independent labour magazine.
x Carla Freeman (2000). High tech and high heels in the global economy: Women, work, and pink-
collar identities in the Caribbean. Durham, NC, USA: Duke University Press.
xi Christine B. N. Chin (2008). “Labor flexibilization at sea.” International Feminist Journal of
Politics 10(1):1-18.
xii Kevin Edmonds (2012). “Selling citizenship in the Caribbean” NACLA.
https://nacla.org/blog/2012/12/21/selling-citizenship-caribbean.
xiii Ross Klein (2005). Cruise ship squeeze: The new pirates of the seven seas. Gabriola, BC,
Canada: New Society Publishers.
xiv Voir par exemple : Dylan Kerrigan (2015). “Transnational anti-black racism and state violence
in Trinidad.” Site d’anthropologie culturelle. https://culanth.org/fieldsights/692-transnational-
antiblack-racism-and-state-violence-in-trinidad.
xv Jeb Sprague-Silgado (2018). “Global Capitalism, Haiti, and the Flexibilization of
Paramilitarism,” Third World Quarterly.
https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/01436597.2017.1369026.
xvi Naomi Klein (2009). The shock doctrine: The rise of disaster capitalism. New York, NY, USA:
Picador; Janise Elie. (2017) “'It feels like Dominica is finished': life amid the ruins left by Hurricane
Maria.” The Guardian. https://www.theguardian.com/global-development/2017/nov/01/it-feels-
like....
Xvii Hilbourne Watson, Eds. (2015). Globalization, sovereignty and citizenship in the Caribbean.
Mona, Jamaica: The University of the West Indies Press.
N° 37, ANNEE 4, JUIN-JUILLET 2018

Rédacteur en chef : Alex ANFRUNS

Traaducteurs : Paulo CORREIA, Rémi GROMELLE, Françoise LOPEZ

Correcteurs : Jean-Louis SEILLIER, Benoit BOURCEY

Remerciements : Rick STERLING, Camilo MEJIA, Bolivar Infos

Directeur de publication : Michel COLLON

Graphisme : BAF.F !