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Un Règlement peut en cacher d’autres …

Les Règlements Européens n°s 2016/1103 et 2016/1104 en matière de régimes


matrimoniaux et de partenariats enregistrés applicables à compter du 29 janvier 2019

Nous avons tous présentes à l’esprit les nouvelles obligations incombant désormais aux
professionnels en conséquence de l’entrée en vigueur le 25 mai dernier du Règlement
Européen 2016/679 du 27 avril 2016, portant sur la protection des données à caractère
personnel (RGPD).

Le vaste champ d’application de ce RGPD et sa portée médiatique ont mis en lumière, si


besoin était, la place de plus en plus prégnante de la règlementation européenne dans nos
systèmes juridiques internes.

La transversalité des domaines législatifs concernés se confirme aujourd’hui avec l’entrée en


application de deux nouveaux Règlements en droit patrimonial de la famille :

- le Règlement 2016/1103 du 24 juin 2016 (« Règlement Régimes Matrimoniaux »)


mettant en œuvre une coopération renforcée dans le domaine de la compétence, de la loi
applicable, de la reconnaissance et de l’exécution des décisions en matière de régimes
matrimoniaux,
- et le Règlement 2016/1104 du 24 juin 2016 (« Règlement Partenariats Enregistrés»)
mettant en œuvre une coopération renforcée dans le domaine de la compétence, de la loi
applicable, de la reconnaissance et de l’exécution des décisions en matière d’effets
patrimoniaux des partenariats enregistrés.

Ceux-ci viennent compléter en la matière les dispositions du Règlement Successions n°


650/2012 du 4 juillet 2012 applicable depuis le 17 août 2015 (voir à ce sujet l’article de Me
A. Proton paru dans La Tribune Bulletin Côte d’Azur du 25 octobre 2013 Rubrique « Lois et
Chiffres - Avis d’expert» p. 29 : «Le Règlement européen n°650/2012 du 4 juillet 2012 en
matière de successions internationales»).

Ces deux Règlements sont entrés en vigueur le 29 juillet 2016 dans les 18 Etats européens
ayant souhaité mettre en place cette coopération renforcée, dans lesquels les nouvelles
dispositions sont directement et obligatoirement applicables. Il s’agit de l’Allemagne,
l’Autriche, la Belgique, la Bulgarie, l’Ile de Chypre, la Croatie, l’Espagne, la Finlande, la
France, la Grèce, l’Italie, le Luxembourg, l’Ile de Malte, les Pays-Bas, le Portugal, la
République tchèque, la Slovénie et la Suède.

Ils sont applicables à partir du 29 janvier 2019 (cf les articles 69 des deux Règlements
précités : Dispositions transitoires). Des exceptions sont cependant prévues aux articles 70 :
Entrée en vigueur, il s’agit :

- des articles 63 (Informations mises à disposition du public) et 64 (Informations


concernant les coordonnées et les procédures), qui s’appliquent depuis le 29 avril
2018,
- et des articles 65 (Etablissement et modification ultérieure de la liste contenant les
informations visées à l’article 3, paragraphe 2), 66 (Etablissement et modification
ultérieure des attestations et des formulaires visés à l’article 45, paragraphe 3, point
b), et aux articles 58, 59 et 60) et 67 (Comité), qui s’appliquent depuis l’entrée en
vigueur de ces Règlements, soit depuis le 29 juillet 2016.

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Ces nouvelles dispositions concernent la seule matière civile patrimoniale et plus exactement
les rapports patrimoniaux entre époux ou entre partenaires, mais également leurs relations
avec les tiers telles que résultant du mariage ou du partenariat et de leur dissolution (cf les
définitions données aux articles 3 § 1).

Sont donc exclues les questions de capacité des conjoints/partenaires, de sécurité sociale, des
droits de réversion à pensions de retraite ou d’invalidité, d’obligations alimentaires, de
validité du mariage/partenariat, de succession de l’époux ou partenaire prédécédé etc….

Ces dispositions ne concernent pas davantage les matières fiscales, douanières ou


administratives (cf articles 1 § 1 : Champ d’application).

Elles opèrent une unification de la loi applicable, qui régira l’ensemble des biens des époux
ou des partenaires, quel que soit le lieu de situation desdits biens (cf articles 21 : Unité de la
loi applicable).

Ces Règlements présentent également un caractère universel (cf articles 20). En conséquence,
toute loi désignée aux termes de leurs dispositions s’applique, même si cette loi n’est pas celle
de l’un des Etats membres de la coopération renforcée précédemment listés.

S’agissant plus spécifiquement des Régimes matrimoniaux, le Règlement 2016/1103 se


substitue désormais aux dispositions de la Convention de La Haye du 14 mars 1978 qui
étaient applicables aux unions célébrées depuis le 1er septembre 1992, date de son entrée en
vigueur en France.

En pratique, les époux ne pourront donc plus choisir la lex rei sitae (loi du lieu de situation de
l’immeuble) pour leurs biens immobiliers, comme le permettait cette Convention. L’unité de
la loi applicable prévaut désormais sur la possibilité de « morceler » ainsi le régime
matrimonial en fonction de la nature des biens.

De même, le principe de la permanence du rattachement de cette loi applicable met fin à la


(redoutable !) mutabilité automatique du régime matrimonial opérée sous l’empire de la
Convention.

En tout état de cause, ce rattachement peut être volontaire ou supplétif, ainsi qu’il va être ci-
après détaillé :

1. L’optio juris ou le choix de la loi applicable

Ces Règlements prévoient que les conjoints/partenaires pourront, sur option, soumettre leur
régime matrimonial/partenariat, initial ou modifié à l’occasion d’un changement volontaire
(conventionnel) ultérieur :

- soit à la loi de la résidence habituelle de l’un deux ou, a fortiori, de leur résidence
commune, cf. articles 22 1 a),
- ou bien à la loi de la nationalité de l’un deux ou, a fortiori, de leur nationalité commune, cf
articles 22 1 b),
- les partenaires se voient également octroyer une troisième possibilité : ils pourront choisir la
loi du pays de création du partenariat, cf. article 22 1 c) du Règlement Partenariats
Enregistrés.

Observation est ici faite que cette dernière option est actuellement la seule disponible pour les
partenaires en l’état de notre droit international privé.

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En effet, les dispositions concernées en droit interne sont celles de l’article 515-7-1 du Code
civil prescrivant la règle de conflit selon laquelle : « Les conditions de formation et les effets
d’un partenariat enregistré ainsi que les causes et les effets de sa dissolution sont soumis aux
dispositions matérielles de l’Etat de l’autorité qui a procédé à son enregistrement ». A
compter du 19 janvier 2019, ces dispositions devront être mises en conformité avec le
Règlement correspondant et s’en trouveront donc significativement complétées et étendues.

Dans tous les cas, sous l’effet de ces nouveaux Règlements, les changements de loi applicable
tant au régime matrimonial qu’au partenariat n’auront d’effet que pour l’avenir, sauf
convention contraire des parties. En outre, aucun changement de loi applicable ne pourra
porter atteinte aux droits des tiers résultant de ladite loi (cf articles 22 §§ 2 et 3).

A noter le principe selon lequel le choix de la loi matrimoniale ou partenariale applicable doit
être formalisé par écrit, daté et signé par les deux parties. Les Règlements prévoient
également dans les deux matières que « Toute transmission par voie électronique qui permet
de consigner durablement la convention [de choix de loi applicable] est considérée comme
revêtant une forme écrite » (cf articles 23 § 1).

2. En l’absence d’optio juris : le rattachement objectif

Lorsque les parties n’ont pas expressément exercé et formalisé leur option de loi applicable,
qui aurait permis le rattachement subjectif du régime matrimonial ou partenarial à la loi
choisie, les Règlements prévoient les rattachements supplétifs ci-après :

 en matière matrimoniale : par principe trois rattachements possibles sont


successivement prévus (cf Règlement Régimes Matrimoniaux article 26 §§ 1 et
2) :
 la loi applicable sera celle de la première résidence habituelle commune des
époux après le mariage,
 à défaut, il sera fait application de la loi de la nationalité commune des époux
lors de la célébration du mariage,
 et à défaut d’une nationalité commune (ou lorsque les époux, par hypothèse
multinationaux, auraient plusieurs nationalités communes), leur régime
matrimonial sera rattaché à la loi de l’Etat avec lequel ils ont ensemble les
liens les plus étroits lors de la célébration du mariage.

 en matière partenariale : par principe ici un seul rattachement est prévu (cf
Règlement Partenariats Enregistrés article 26 § 1). Il s’agit de la loi de l’Etat
du lieu de création du partenariat. Ce critère objectif rejoint donc la solution
prescrite aujourd’hui dans notre droit interne à l’article 515-5-1 du Code civil,
précité.

Il est ici observé qu’il peut être exceptionnellement dérogé aux principes de rattachements
objectifs prévus sous ces articles 26 § 1, ce dans un cadre judiciaire, sous certaines conditions
et à la demande de l’une des parties (voir articles 26 § 3 du Règlement Régimes
Matrimoniaux et 26 § 2 du Règlement Partenariats Enregistrés).

S’agissant plus particulièrement de l’interaction de ces règles de conflits avec notre droit
interne applicable, se pose encore la question du rattachement du régime primaire (art. 212 et
suiv. du Code civil).

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Traditionnellement, en Droit International Privé français, les règles dudit régime sont
rattachées à la loi des effets du mariage (cf loi nationale commune, à défaut, loi du domicile
commun ou, résiduellement, loi du for).

Cette solution sera-t-elle impactée par l’application du Règlement Régimes Matrimoniaux ?

En réalité, cette éventuelle difficulté pourra être contournée. En effet, depuis la Jurisprudence
CRESSOT du 20 octobre 1987 (Cass civ 1ère n° 85-18877) les dispositions du régime primaire
sont qualifiées de lois de police ; en conséquence : « … les règles relatives aux devoirs et
droits respectifs des époux énoncées par les articles 212 et suivants du Code civil sont
d’application territoriale » (cf Arrêt précité).

Or les deux Règlements du 24 juin 2016 prévoient expressément la possibilité de faire jouer
deux correctifs traditionnels du Droit International Privé : les mécanismes des lois de police et
de l’ordre public (articles 30 et 31). Ceux-ci permettront ainsi d’évincer une disposition de la
loi normalement applicable qui leur serait contraire.

En revanche, il convient de souligner que ces Règlements ont expressément exclu le


mécanisme du renvoi (articles 32).

Pour finir, il est ici précisé que les règles de compétences juridictionnelles sont régies dans les
deux Règlements par des dispositions similaires, parallèlement traitées sous leurs articles 4 à
19. A cet égard, la compétence accessoire prévue aux articles 4 et 5 fait référence aux
Règlements Succession et Bruxelles II bis pour toutes questions liées à la rupture mortis
causa (décès de l’un des conjoints/partenaires) ou inter vivos (divorce des époux, dissolution
ou annulation du partenariat). En dehors de ces cas, lorsque la question se pose de façon
autonome, les Règlements prévoient des rattachements juridictionnels « en cascade » (cf
articles 6) ainsi que d’autres règles de compétence usuellement prévues dans les règlements
européens : accord d’élection de for, compétence fondée sur la comparution du défendeur,
forum necessitatis, compétence de substitution et compétence subsidiaire, telles qu’énoncées
aux articles 7 et suivants.

En conclusion, l’attention des praticiens est ici attirée sur les difficultés qu’ils vont rencontrer
en matière de régimes matrimoniaux internationaux s’agissant des différents corps de règles
susceptibles de s’appliquer successivement dans le temps à compter du 29 janvier 2019,
savoir :
- pour les époux mariés avant l’entrée en vigueur de la Convention de La Haye du 1er
septembre 1992, la règle de conflit restera celle fixée par la Jurisprudence antérieure
(cf. arrêt GOUTHERTZ, Cass civ 1ère n°70-11953, 1er février 1972 : loi du premier
domicile fixe des époux après le mariage sauf autre choix implicite, sans jeu de renvoi
possible) ;
- pour les époux mariés entre le 1er septembre 1992 et le 29 janvier 2019, ainsi que
tous les époux ayant dans cet intervalle procédé à un changement volontaire de régime
matrimonial, il faudra se référer à la Convention de La Haye,
- pour les époux mariés après le 29 janvier 2019 et ceux souhaitant changer leur
régime postérieurement à cette date, le Règlement Régimes Matrimoniaux sera alors
applicable.

Une fois encore, face à ces importantes modifications législatives, il appartiendra aux parties
(et à leurs Conseils !) de rester vigilants …

Agnès Proton - Avocat au Barreau de Grasse - Co-Présidente du Comité Clientèle Privée de


l’American Bar Association – Section of International Law (ABA-SIL)_Cannes, le 3.07.2018.

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