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Olivier Mathieu, dit Robert Pioche Le pauvre cœur Féerie littéraire en l’honneur du personnage fitzgeraldien de Minnie Bibble Illustrations

photographiques d’auteurs variés

Une leçon de mon escolle Leur liray, qui ne dure guere. Teste n’ayent dure ne folle ; Escoutent ! car c’est la derniere. (François Villon, Testament, CLV).

Editions des Petits Bonheurs de Jean-Pierre Fleury Nantes, 2 0 0 8

Voici une histoire brève, imaginaire, que j’ai écrite en 2003. Les images de ce livre, sans rapport avec mon texte, sont les œuvres de différents photographes qui ont désiré illustrer leur façon de représenter la « Minnie Bibble » de Fitzgerald.
Francis Scott Fitzgerald est né en 1896. Après avoir étudié à Princeton, il se rend en Europe où il fréquente le grand Ezra Pound, et Dos Passos. Il souffre de dépression, souvent de pauvreté ; sa femme, Zelda, sombre dans la folie ; son « ami » Hemingway le trahit ignominieusement. Et le doux Fitzgerald, l’un des rares romantiques américains, meurt en 1940. Il a 46 ans. Errol Flynn est né en 1909, en Tasmanie. Il fut marin, pêcheur de perles, boxeur, acteur cinématographique (entre 1935 et 1942 surtout), etc. ; il fut aussi accusé d’être un « espion nazi ». Il alla très vite vers son déclin. Ses derniers films, « Le Soleil se lèvera encore » (1957) et « Les racines du ciel » (1958)., sont presque autobiographiques. Il meurt en 1959. Il a 50 ans.

Pourtant ne veult pas Dieu ma mort… Combien qu’en pechié soye mort… (Villon, Testament, XIV). Deux estions et n’avions qu’ung cuer ; … Comme les images, par cuer. (Villon, Lay). Bien est verté que j’ay aimé Et ameroie voulentiers ; Mais triste cuer, ventre affamé Qui n’est rassasié au tiers M’oste des amoureux sentiers. Car la dance vient de la pance. (Villon, Testament, XXVI) Les vers n’y trouveront grant gresse, Trop luy a fait fain dure guerre. Or luy soit delivré grant erre :

De terre vint, en terre tourne ; Toute chose, se par trop n’erre, Voulentiers en son lieu retourne. (Villon, Testament, LXXXVI) De voz filles si vous feist approuchier Archetriclin, qui bien sceustes cest art. (Villon, Ballade et oroison). Item, m’amour, ma chiere Rose, Ne luy laisse ne cuer ne foye ; Elle ameroit mieulx autre chose, Combien qu’elle ait assez monnoye. (Villon, Testament, XC) Et qui plus est, quant dueil sur moy s’embat… Si ne pers pas la graine que je sume

En vostre champ, quand le fruit me ressemble. (Villon, Ballade pour Robert d’Estouteville). Rigueur le transmit en exil

Et luy frappa au cul la pelle, Non obstant qu’il dit : « J’en appelle » ! (Villon, Rondeau).

I. Il ne savait pas que Minnie Bibble allait marquer la saison - ainsi que le vent imprime son filigrane à la surface des eaux dormantes. Il l’invita à boire le premier café du printemps. Elle allait refuser, pensa-t-il. Elle accepta. C’était le temps, pauvre cœur, des tout derniers bonheurs. Et que peut-être il naisse, dans le clin de ciel bleu des yeux qui se connaissent, encore un dernier feu comme, rouge, jouit une joue au soleil joli. Il se souviendrait de cette heure où le temps passait à douleur, moment qui dilatait le cœur. Minnie Bibble parlait peu. Elle remarqua : - C’est triste, parfois, de voyager seule. Ils furent presque, soudain, dans les bras l’un de l’autre. Leurs lèvres se frôlèrent. Attirance ou maladresse ? Un hasard, peut-être. Ou une illusion. Il se demanda : - Où meurent les bonheurs ? Dites-le-moi ; qu’en sais-je ? Depuis long temps la neige, elle a fondu, la neige de mes vingt ans dans les cheveux de Bougival. Depuis long temps le vent, il a soufflé, le vent, poussant la feuille morte à travers mont et val. Et toujours tout devra naufrager dans le Temps. Depuis long temps la pluie, elle a séché, la pluie, comme les larmes que le souvenir ennuie, miroirs des flaques d’eau où j’admirai le ciel. Mais encore un instant, le très haut soleil brille qui scintilla jadis dans les yeux d’une fille. Par la neige et le vent, s’en est allé mon cœur, par la pluie et la nuit de toutes les saisons. Il s’en va, court de temps, au-delà d’horizon, tel nuage au soleil, le pauvre, pauvre cœur !

II Un jour, ils firent une jolie promenade. Sous les arbres, une averse scandait les déchirants secrets des statues de marbre. Dans son exil, vingt ans, il avait vu faner les roses de ces jardins doux que la pluie arrose. Là, dans l’amphithéâtre tout émaillé de fleurs, il semblait entendre un pâtre chanter l’amour, en pleurs, chanter depuis mille ans sa musique et sa danse aux filles de vingt ans qui restent en silence. Depuis deux millénaires, ici, rien n’avait changé. La brise dans le lierre fêtait l’éternité. On voyait les anciens Dieux, et de pérennes bacchantes, à pas lents, rougissantes, aux miroirs de leurs yeux. Siècle après siècle, sonnent les voix des jeunes filles, et la vieille magie dans les ruines résonne. On esquisse un geste. Un ris vibre, un instant. Puis, de tout, il ne reste que la fuite du Temps. Voici venir les temps des dernières danseuses. Ainsi, au Temps d’Avant, tant d’illusions heureuses. Beaux hasards des rues des aubes disparues. Déjà dans les siècles païens, gageons que les déesses souvent avaient pris pour rien la joie et les tristesses du pâtre et du poète qui pressentaient que carillonnait la toute extrême fête de la vie à jamais. Il chercha à l’embrasser. Elle détourna sa bouche de pêche. Il pensa que ç’avait été le dernier acte. Pas du tout. Ils parcoururent les lieux les plus secrets et inaccessibles de la ville. Minnie Bibble avait des yeux émerveillés d’enfant. Elle adorait les portes, les passages secrets. Ils dérobèrent par jeu, dans une prison désaffectée, une serrure d’époque médiévale.

De nouveau, il essaya de l’embrasser. De nouveau, en vain. Rideau, cette fois. Mais non. Car, le soir même : - On va au cimetière ? dit-elle. Surprenante, cette phrase. Il était minuit. Minnie Bibble, c’était vraiment la dernière danseuse du dernier bal. Or, c’est la ravissante Minnie Bibble qui, à minuit, était venue le chercher, lui qui était aussi triste et désabusé qu’Errol Flynn dans les films de la fin. Non, ce n’était pas rien. La porte était ouverte. Ils marchèrent, vers le sommet de l’île des morts, entre les sépultures. Les cyprès balançaient leurs flammes noires dans le ciel. L’ombre des platanes dansait sur les pierres tombales. Minnie Bibble avait les yeux d’un gris vert. Elle sortit, de son sac, une bouteille de vin bulgare dont l’étiquette représentait une icône du Christ, et un paquet de cigarettes ukrainiennes de contrebande. - Sur la tombe de qui sommes-nous ? A ce moment la lune se montra, entre deux nuages. Ils déchiffrèrent l’épitaphe. Allongés sur le gazon, parmi les pâquerettes et les coquelicots, ils apprirent qu’ils se trouvaient sur le sépulcre du dernier descendant de Shakespeare. La brise tiède était fraîche. Minnie Bibble dit : - Combien de gens sont morts en mai !

III - Ce n’est pas facile, de dire. Il avait déjà essayé de l’embrasser deux fois. Mais Minnie Bibble, à minuit passé : - Dis-moi… chuchota-t-elle. Il lui prit la main. Il crut que l’histoire avait commencé. Il n’était pas pressé. Il savait, aussi, que tout début annonce la fin. Minnie Bibble soupira : - Je m’en irai, dans quelque temps. Minnie Bibble retira sa main, et l’histoire était finie. Ils ne seraient plus jamais tels qu’ils avaient été, au cimetière. Mais ils y avaient été, un instant. Les chemins de ses médiadis, ceux qu’il n’avait jamais écrits, avaient connu des gestes si rares ! Voici un train qui entrait en gare. Qui saura les hasards des rues, de leurs coins tôt ou tard tournés, de leurs absences apparues, de tant de leurs destins mort-nés ? T’en souviendra-t-il, Minnie Bibble, tu allas un jour au joli cimetière, sur la terre où tu t’allongeas. Elle est fragile, la frontière entre les morts et les vivants, pauvres morts froids et chairs d’amants. Si l’on est mourant à jamais, heureux qui vit le joli mai. La vie est une loterie. Vent, soleil et coquelicots se mirent aux tombes en pluies. Ce sera la mort, le gros lot. On se croit vivant à jamais, mais chacun peut mourir en mai. Les chemins de ses médianoches avaient connu des rires si frais ! Puis qui se souviendra, après ? Villes de jour, villes de nuit, filles à midi ou à minuit, tous les lieux qui avaient été ceux de ses rendez-vous, parfois aussi des adieux durs, et d’événements doux au fur des émotions à sa mesure. Une nuit de lune, au cimetière où tant

d’illusions l’on enterre, il avait parlé la langue des morts dessous des cieux étoilés d’or. Et au ciel s’élevaient les arbres, cyprès noirs sur les blêmes marbres. Ils étaient si nombreux sous la pierre, Français, Italiens, Allemands, Russes, gens de toute la terre d’Europe. Et lui, il avait plus d’années que tant d’aventures fanées. On agite aux morts la main, la même main que l’on offre ou que l’on refuse, promesse d’un seul lendemain. Et voici qu’une larme fuse. Les chemins de ses médianoches avaient semé des bouts de son cœur partout, en douleur et bonheur. Les portes des saisons jolies avaient eu, jadis, les lèvres si fraîches ! C’était une surprise, comme une brèche dans la tristesse de la vie. Le temps avait fauché comme brins d’herbe les profils de perle et les perles-lunes. Parfois il était advenu qu’il perde le Soleil et la Lune en l’autre ou l’une. Mais il avait été ici, un instant ; et il restait si peu de temps. C’était encore le printemps, pourtant, peut-être le dernier printemps. Et il savait qu’un jour il irait, qu’un triste jour il reviendrait tout seul, au joli cimetière, tout de son long gisant sous terre. Lui, le prochain mort à jamais, il avait vécu son dernier mai. L’ultime aube et chantez, colombes ! Les ombres dansaient sur les tombes où avait coulé le vin bulgare. Et les trains s’en allaient de la gare. Il songea : - Et me voici à travers vie, où la Mort fait peur et envie. La balade, de naître jusqu’à mourir, d’un auteur de mille ballades. Mais près de qui n’a plus de temps, une fille de vingt ans marche, vingt ans comme dura l’exil du funambule sur son fil, avant enfin qu’il ne fourvie, chutant à trépas de la vie.

Ainsi que le Soleil dilapide sur un horizon aride ses trésors de lumière blonde, il avait offert et dispersé sur le monde le don nié d’un bel instant. Il serait triste en trépassant. Dans des poèmes, à vingt ans, quand il avait devant lui le temps, c’était très avant qu’il ne vente, il avait dû rêver de la passante des temps prochains. Il l’avait attendue. Et soudain, voici qu’aujourd’hui, sa jeunesse le tourmentait. Des passantes des temps anciens, or donc, laquelle avait été présente, en un instant qui point ne mente ? Oui, quelquefois, il l’avait aperçue. Pardon : il n’avait pas toujours su, qu’elle s’arrête ou qu’elle passe, empêcher que le désir se lasse. Et il avait derrière lui son temps. « Voilà si longtemps qu’il vente », se dit-il, mais il distinguait une passante, là-bas dans le vent. La passante ne savait pas, non, que dans l’exil les pauvres n’ont rien d’autre à offrir, peu de chose, qu’un seul instant fleurant la rose. Il avait ouvert son cœur dans des ciels, jolis crépuscules de miel, éparpillant des pièces d’or comme feuilles mortes d’automne. Et permettez donc qu’il s’étonnât que si peu de filles y aient vu un trésor ! Il aimait le parfum des glycines. Il sifflait, à l’aube, une chanson. Voici qu’un sourire illuminait de soleil le bel horizon. Le printemps ressemblait à l’automne. « La pluie, est-ce qu’elle s’étonne? De quoi se souvient donc la neige ? » Quand il avait eu vingt ans, que n’avait-il su, et déjà quand il avait été enfant, empêcher que passe le temps ? Et il avait fumé, avec des filles, quand c’est le Temps d’Avant encore, la cigarette si jolie d’après le rendez-vous des corps. La neige fond, les pas s’effacent, un bref instant il reste trace sur les sables du seul présent. L’automne ressemblait au

printemps. Il voyait les feuilles d’or des arbres jonchant les tombes de marbre et chutant, lentes, sans un cri, comme les romans pas écrits. Il avait consumé, avec des filles, quand à la gare il est trop tard, la cigarette, la si jolie cigarette d’avant l’au revoir. Fin d’un chapitre en cinq minutes, fumée en bouffée et volutes blondes dedans le ciel des yeux humides de mille pleurs bleus. La femme avait été histoire en rêve et en mémoire, en veille de vendanges, dans la fuite d’un ange. Les femmes avaient été les pages du livre de ses âges. Et il avait dû leur voler ses rêves envolés.

IV Le lendemain soir, ils marchèrent - main dans la main, encore - à travers les rues. Minnie Bibble aimait tant les portes. A peine apercevait-elle le moindre portail rouillé d’un parc qu’il lui fallait trouver des interstices où se faufiler, comme pour visiter l’au-delà des choses. - Est-ce que je suis une porte, pour toi ? dit-il. - Pas pour le moment. Il fit lâchement semblant d’ignorer que les filles ne changent jamais d’avis : - Si tu changeais d’avis… Tu me le dirais ? - Mais oui. Mots qui ont escaladé souvent les voûtes des ciels d’été. Minnie Bibble ajouta : - Marchons encore un peu ! Elle avait raison. « Encore un peu ». Puisque ce serait leur dernier moment. Minnie Bibble s’assit sur la balançoire, sous les tilleuls. Comment imaginer un personnage de Fitzgerald sans balançoire ? Ses paumes glissèrent des épaules de Minnie Bibble, le long de ses bras nus, jusqu’aux mains de la jeune fille. Il les saisit. Minnie Bibble frémit. Elle trembla, elle rougit. Qui dira à une fille de vingt ans la course très vive du temps, et d’un instant le cœur battant ? Qui dira à une fille de dix-sept ans de vieillir l’étonnement grand ? Qui dira hier et demain à une fille de quatorze ans, et qu’autant vaut cueillir les roses du présent ? Qui dira à une fille de quinze ans, niant un baiser en riant, qu’un jour, bientôt, c’est en pleurant qu’elle verra s’enfuir au vent le souvenir du ci-devant ? Qui dira, à une fille de seize ans, que passeront aussi ses ans ?

C’était la saison où il pleut des filles, et voici qu’à l’aube, à la brune, la lune apparaissait. Dans le ciel le soleil traçait sa rune, qui évaporait la pluie. L’ante est fuyante aux occasions galantes, l’arc en ciel s’efface, ô saisons très lentes ! La secrète absence était dans son cœur, les échos des morts aux siècles par cœur. Silence au cœur qui fend et mord le cœur, ce jusqu’à notre rencart avec la Mort. C’était l’averse d’été aux gouttes froides, comme les pleurs glacés des pauvres morts roides. C’était la saison sans rien ni personne, et il entendait le glas des cloches qui sonnent. Mirages vains et promesses trahies, son temps s’effilochait et les heures fuyaient. Au moment même où il ne s’y attendait plus, un jour à quatre heures du matin, Minnie Bibble l’appela : - Tu dors ? - Où es-tu ? - Le soleil va se lever et la lumière est belle - J’arrive. Ce n’était pas rien qu’un rendez-vous, dans l’aube d’été, avec Minnie Bibble. Chaque fois est toujours la dernière. Ils restèrent toute la nuit ensemble, jusqu’au milieu de l’après-midi qui suivit. Rien ne se passa. Minnie Bibble dit : - Il y a deux semaines que je ne dors pas la nuit. Il préféra ne pas demander pourquoi. Minnie Bibble avait préféré la compagnie des garçons de son âge. Il ne lui en voulut pas. Il était heureux de lui avoir dit, et écrit, les choses qu’il désirait qu’elle sache. Quand il la quitta : - J’espère te revoir. - Mais oui ! Elle se rendait compte, probablement, de sa pauvreté, de ses extravagances, de ses premiers

cheveux blancs. Mais elle avait été assez gentille pour ne jamais lui demander son âge. Il avait trente ans de plus qu’elle. Il demanda : - Jamais ? Ou peut-être ? Minnie Bibble ne répondit ni jamais, ni peutêtre. Ni oui, ni non. Elle garda le silence.

V O promesses des au revoir, avant de ne pas se revoir ! C’est l’adieu des mains qui s’étreignent, qu’elles disent vrai ou qu’elles feignent. On ne revient pas en arrière. « A quoi eût ressemblé naguère ? » se demanda-t-il. « Fin de la fête. Quel dommage ». Il n’avait plus désormais d’âge que celui du dernier voyage, mais il se souviendrait de leur rendez-vous à sept heures, de cet instant où Minnie Bibble aux cheveux rouges s’était assise en tailleur, sa robe éraflée aux ronces. Le temps avait passé à douceur, moments qui étranglent le cœur. L’air était empreint par la magie d’une antique nostalgie. Le temps, en bout de course, revenait à sa source. Naître, vivre, vieillir, mourir : rien de tout cela n’est facile. Combien de fois vingt ans, et en vingt ans d’enfances, y a-t-il en mille ans ? Les ombres s’élançaient. Les heures avaient passé. « Il nous faudra descendre parmi les trépassés, retourner à la cendre. Ce que nous aurons dit, ou jamais osé dire, ou écrit sur la cire, les roses l’ont ouï ». Et la nuit était là pour être traversée d’un geste, d’un élan – et ainsi la journée. A la fin des beaux jours le soleil meurt toujours, et la vie était là : et ses nuits, et ses jours. Dans l’aube, déchirants, les rossignols fredonnaient les rêves gâchés, mais il ne revient personne. Et la plume était là, et l’encre, et le papier, la porte et la serrure à travers quoi épier les jeux et les hasards qui se faisaient la cour par hasard ou par jeu à la cour de l’amour. « Ne le savais-tu point, Minnie Bibble ? A la fin de la nuit, toujours, un matin point ». Et la nuit était là pour être parfumée d’un

appel, d’un instant – et ainsi la journée. A la fin de toujours, le soleil meurt, un jour. Et la vie s’enfuyait : et ses nuits, et ses jours. Le ciel bleu avait été naguère au cœur de ses paupières, au firmament dansant dans l’aube des encens. Au fond il avait aimé ce rôle, lui l’ombre solitaire. Les robes se dérobaient. Bientôt tout allait se taire. Mordre dans le fruit bleu est un jeu fort dangereux. Car les yeux tant ouverts savent que vient l’hiver. Et il lui fallait passer, le cœur un peu cassé, Mort, morbleu, à demain, le ciel au cœur des mains. O les yeux éblouis ! Regrets qu’efface oubli ! A la fin, Minnie Bibble s’en alla. C’était simplement la fin des vacances, pour elle. Vivre quelque chose, puis se quitter ? Ne rien vivre, puis se quitter ? Ne pas se quitter, pour attendre que la réalité reprenne le dessus ? Tel est le choix. Atroce. Là-bas, des avions décollaient, à intervalles réguliers, l’un après l’autre. Ils n’étaient plus, bientôt, qu’un point minuscule dans le ciel. Et puis, le ciel fut vide. L’amour fut, l’amour est, au sein des arbres noirs, les tendres marronniers aux fleurs claires, le soir. L’amour est, l’amour fou, ce qui fuit, point ne fut. Bleu, gris et blanc, le ciel de pluie au grand soleil. L’amour était, il fut, ne sera jamais plus. On l’avait souvent cru peu sage. Mais voici qu’approchait le temps du passage. Il était minuit moins le quart. Plus le temps du rire, ou des larmes. Choisir le moment et les armes. Fin de la danse, et grand écart. Il entendit une voix : - Qu’ils trouvent ou non ta dépouille, ton cœur sera dans un rayon de lune blanche aux yeux

crayon comme une allumeuse fripouille. Ton cœur vivra dans la lumière du parfum de ton tabac blond, tel soleil en colimaçon quand tu seras dedans la terre, ou peut-être sans tombe aucune, ton cœur sera Soleil et Lune. Et sous la lune, c’est merveille, que de pipes furent fumées par tant de filles parfumées de baisers cinglants qui soleillent ! Le traître cœur est renégat, et court après des errements : tu vendis la raison souvent, et troquas l’amour à prix bas. Tu es resté donc à tout âge l’enfant amant de ton naufrage, gâchant hier en un instant sans même croire pour autant que doive ainsi finir la ronde des soleils noirs, des lunes blondes. Tu as pleuré ce qui trépasse : et c’est ce qui jamais ne passe. Ton traître cœur est très fidèle, que tant de morosités fêlent, traître cœur d’un battement ivre pour se sentir à jamais vivre, pauvre cœur qui sait qu’il mourra, qu’un jour ou l’autre il cassera. Et toutes les lettres déchirées sans avoir été envoyées, les mots ravalés dans la gorge, la seule chose que tu forges encore est ta fortune nue : et c’est toi, ta cause perdue. Adieu les anciennes magies, images assagies ! Le parfum qui fut le plus doux, le plus fou des bonheurs de l’août fut toujours le plus loin de nous, absent de tous les rendez-vous. Et des bateaux lèveront l’ancre demain, sans toi. Tout fut un rêve, tout fut un si beau rêve d’encre: il va être temps que tu crèves. Le bel instant, peut-être l’as-tu vécu dans un rêve, isolé. Mais peut-être aussi, dans vingt neiges, verra-t-on quelqu’une pleurer. L’enfant dit ou tait son envie. Ce que tu n’as pas dit, ou dit, ou dans un cœur peut-être inscrit : de quoi se souviendra la vie ? Il ne fut temps qu’un bref instant, avant que le chemin finisse et que, dans la ronde du Temps, les feuilles des arbres jaunissent.

Le geste jamais esquissé, le voilà, du remords, la dette. Mais les mots jamais prononcés, que nul, trop tard, ne les regrette. Viendra pour toi que l’heure sonne. Les beaux yeux ombragés de cils et les cheveux couleur d’automne, de quoi donc se souviendront-ils ? Peaux mouchetées de rousseurs, et puis les gaîtés en dentelles de plus d’une impossible sœur, de quoi donc se souviendrontelles ? A vingt ans l’on croit avoir devant soi l’occasion de tant d’autres fois. Toi tu connais, derrière toi, une infinité d’autrefois. L’averse, elle fut la grimeuse et le soleil le grand truqueur de tes beaux et des tristes heurs, pluies en larmes fallacieuses, grains d’eau, ou perles de lumière jusqu’à la brunante dernière, brillant aux yeux, glissant aux joues vers la bouche faisant la moue. Beaux yeux, des rires ont fusé comme une girandole verte dans la nuit jamais entrouverte, pour quelque baiser refusé. C’est l’écho, s’il voulait répondre, qui aurait fait fondre le silence. Même en silence, les réponses furent données, et que sontce sinon l’écho de cet envers dont resteront ces quelques mots ? Le nouveau printemps a eu sa figurante, une ultime ébauche avant que la Mort ne fauche, et qu’il ne vente. Roman d’une absente, absente au roman, les yeux d’un moment. Mot senti qui ment, joli sentiment. Il perçut, dans ses yeux, des larmes piquantes. La vie est belle, triste, tragique. Minnie Bibble et lui, ils avaient eu le plus beau. Où sont-ils, dis, pauvre cœur, où donc ont fui les grands bonheurs ? Les instants du cœur lumineux du bel autrefois, ô cœur vieux ? Longue est la nuit ; l’aube déserte, que toute princesse déserte. Cœur seul, noble cœur, cœur déchu, ô

pauvre cœur, ne le sais-tu ? C’est le temps des derniers bonheurs dedans l’océan des malheurs. En silence, une larme glisse. Le passé, l’avenir palissent. La belle mort, ô pauvre cœur, il n’est jamais d’autre bonheur, les petits bonheurs fous sont feus, les secrets de bel or du cœur. Restant avec son beau désastre, l’exilé huma les sillages parfumés des robes volages, les robes claires sous les astres. Et à la fin du bal s’enfuyaient tant de demoiselles jolies au bras des gros cons laids et riches. Le pauvre qui vit en exil y vieillira, y mourrat-il. Lui, il avait su les bustes et les cuisses, échos grecs d’ères plus rieuses, les reins d’airain brûlants et lisses, les étreintes des saisons. Ce qui se répète s’efface. Se souvenir éreinte le cœur. Le bonheur ricoche en surface. Il avait su les bleus échos, il avait su l’aube de coquillage, et la lune à travers les rideaux lilas et turquins, les nuages des enlacements bleus des amants et des amoureux au cœur serré, que le Temps foule comme les pigeons qui roucoulent. Tel avait été son destin en colimaçon, joli jeu de Couille Bredouille, un jeu d’enfant à sa façon. Il se souvenait de tous les yeux des trois féminins fameux lieux. Il se souvenait d’yeux noirs qui brillaient dans le soir, et de cheveux au vent, il se souvenait souvent d’yeux verts et de corps entrouverts, souvent il se souvenait de mille petits riens, de cheveux aux couleurs de toutes les douleurs. Il se souvenait d’yeux bleus qui mettaient dans son cœur, le pauvre cœur, des bouts clairs de ciel bleu. Et ç’avait été du bonheur. Plus tard, tout avait déteint : tous les yeux étaient éteints. Il sourit :

- Voyageur, si j’ai un ami quand, mort, je n’aurai plus d’envies, et si ton temps t’emmène ici, tant que toi tu seras en vie, pour moi, reviens aux lieux où je fus ici, couché dans l’herbe et cueillant mille fleurs en gerbe au crépuscule rougeoyant. Et l’une avait l’œil en amande, et dans le vent des tresses brunes. Trop tard pour que je me demande de quoi se souviendra la lune. Chemine, ami, sur la falaise des souvenirs, d’où tu contempleras la mer, sans que jamais elle se taise quand souffle un vent d’octobre amer. Lorsque dans mon cercueil je serai tout mon long, je voudrais bien que l’on sorte le doigt de l’œil. Et quand tant de cocus demain me maudiront, je voudrais bien que l’on sorte le doigt du cul. Quand les Parques diront qu’il est temps que je crève, je dirai : nul con rond ne vaut jamais son rêve.

Glorieux ou piètre amant, où est donc Robert Pioche, l’enfant à la valoche, semeur de testaments ? Exilé, suicidé, futur ressuscité ? Exilé, suscité, futur resuicidé ? Demandez-le avant que ne se ferme la porte. Demandez aux secrets d’enfance et de printemps, à la connivence entre un mort et une morte, si demeure un printemps aux hommes de ce temps. Demandez où le porta un grand erre, et quel coin il gagna de la petite Terre. Demandez aux rayons, l’automne, en Arromanches, du soleil d’autrefois. A Venise, un dimanche, aux cloches demandez de la plus haute tour où il alla à la fin de ses tours. Demandez-le au vent, et aussi à l’amer. Mais où sont, mais où sont, puisque fanent les fleurs, mais où sont les cueilleurs, mais où sont les lanceurs de bouteilles à la mer ? Il fut une image au miroir, une fugace image et dès longtemps enfuie, une seule, une seule, au miroir des trottoirs en courant, s’envolant, qui s’est résoute en pluie. Premier vertige, quand la fleur dans le vent tremble encore sur la tige. Il n’est plus de surprise au-delà de toute aube, quand l’aurore a jeté à l’horizon sa robe. Si la lettre est ouverte, on pourra la relire. Mais l’on saura déjà ce qu’elle a à nous dire. O amis - mais que dis-je ? - ce temps est sans prodige. Et combien de légendes gisent là, sur la lande. Laissez dormir François Villon dans son pauvre petit sillon. Et laissez courir Robert Pioche là-haut, dans les nuages, enfant blond à la valoche, qui testa dès son premier âge. Mais où donc fut-il ? Laissons les écrits, cris futiles, des amis du « Bien » et du « Mal », s’accouplant tels femelle et mâle. Le vrai Robert Pioche eut sa place dans ce qui ne laissa point de trace. Instants secrets, gens pas cités, livres jamais édités. Non, ne demandez rien

pendant mille ans aux hommes. Glorieux ou piètre amant, ils diront tant de choses. Aujourd’hui, on sait bien tout le laid qu’on entend. Demandez-le, en juin, à la chanson des roses. Il se mit à fredonner la Ballade des Petits Bonheurs d’Errol Flynn,. Il avait aimé le soleil caché par des nuages noirs frangés de lumière au sein du ciel bleu. Il avait aimé les cheveux, les yeux de tant de filles embellies par le soleil liquide et d’or. Filles dont les robes s’éparpillent au soir, quand la ville s’endort. Il se souvint du cher Errol Flynn, qui s’en alla de la vie par un gris petit matin fol, et pour ultime compagnie, et pour dernier baiser baisant une gamine de quinze ans. Il était mort, Errol, le 14 octobre 1959. Et les jours de l’exil suivirent leur cours.

Auteur du texte (écrit en 2003) : Olivier Mathieu. Tous droits strictement réservés. Reproduction interdite (texte et images) sans l’accord écrit et préalable de l’auteur, Olivier

Mathieu ; des auteurs des illustrations ; et de l’éditeur, Jean-Pierre Fleury. Cadrage et maquette de toutes les photographies, mise en pages : Olivier Mathieu. Cette plaquette est le numéro 1 des « Editions des Petits Bonheurs », de Nantes, éditions sans autre but qu’artistique, et donc sans but lucratif. Directeur : Jean-Pierre Fleury, Docteur en sociologie de l’Université de Nantes. Imprimé en France. Hors commerce. Edition pour bibliophiles. Dépôt légal à parution (2008).

Voici un curieux livre. L’auteur en est Olivier Mathieu, né le 14 octobre 1960. Sous son pseudonyme de Robert Pioche, il a obtenu une voix à l’Académie française, en 2003. Le sujet de ces pages est un personnage peu connu de Francis Scott Fitzgerald : Minnie Bibble. Ce livre est donc un hommage à Francis Scott Fitzgerald. Et à François Villon (par son titre, « Le Pauvre Cœur », par l’écriture et par l’inspiration). Mais c’est aussi un hommage à l’acteur Errol Flynn, mort le 14 octobre 1959, auquel est attribuée par clin d’œil une imaginaire « Ballade des Petits Bonheurs ». Des photographies de différents artistes (dont Olivier Mathieu), enfin, représentent l’idée qu’ils se font de Minnie Bibble. Un livre rare, publié par les Editions des Petits Bonheurs dirigées par Jean-Pierre Fleury, écrivain, poète, docteur en sociologie de l’Université de Nantes. Voici un beau livre. Un beau livre, c’est un petit bonheur.

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