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Olivier Mathieu,

dit Robert Pioche

Le pauvre cœur

Féerie littéraire
en l’honneur du personnage
fitzgeraldien de Minnie Bibble

Illustrations photographiques
d’auteurs variés

Une leçon de mon escolle


Leur liray, qui ne dure guere.
Teste n’ayent dure ne folle ;
Escoutent ! car c’est la derniere.
(François Villon, Testament, CLV).

Editions des Petits Bonheurs


de Jean-Pierre Fleury
Nantes, 2 0 0 8
Voici une histoire brève, imaginaire, que j’ai
écrite en 2003.
Les images de ce livre, sans rapport avec mon
texte, sont les œuvres de différents photographes
qui ont désiré illustrer leur façon de représenter la
« Minnie Bibble » de Fitzgerald.

Francis Scott Fitzgerald est né en 1896. Après avoir


étudié à Princeton, il se rend en Europe où il fréquente le
grand Ezra Pound, et Dos Passos. Il souffre de dépression,
souvent de pauvreté ; sa femme, Zelda, sombre dans la
folie ; son « ami » Hemingway le trahit ignominieusement. Et
le doux Fitzgerald, l’un des rares romantiques américains,
meurt en 1940. Il a 46 ans.
Errol Flynn est né en 1909, en Tasmanie. Il fut marin,
pêcheur de perles, boxeur, acteur cinématographique (entre
1935 et 1942 surtout), etc. ; il fut aussi accusé d’être un
« espion nazi ». Il alla très vite vers son déclin. Ses derniers
films, « Le Soleil se lèvera encore » (1957) et « Les racines
du ciel » (1958)., sont presque autobiographiques. Il meurt
en 1959. Il a 50 ans.
Pourtant ne veult pas De terre vint, en terre
Dieu ma mort… tourne ;
Combien qu’en pechié Toute chose, se par
soye mort… trop n’erre,
(Villon, Testament, Voulentiers en son
XIV). lieu retourne.
(Villon, Testament,
Deux estions et LXXXVI)
n’avions qu’ung cuer ;
… Comme les images,
par cuer. De voz filles si vous
(Villon, Lay). feist
approuchier
Bien est verté que j’ay Archetriclin, qui bien
aimé sceustes cest art.
Et ameroie (Villon, Ballade et
voulentiers ; oroison).
Mais triste cuer,
ventre affamé
Item, m’amour, ma
Qui n’est rassasié au
chiere Rose,
tiers
Ne luy laisse ne cuer
M’oste des amoureux
ne foye ;
sentiers.
Elle ameroit mieulx
Car la dance vient de
autre chose,
la pance.
Combien qu’elle ait
(Villon, Testament,
assez monnoye.
XXVI)
(Villon, Testament,
XC)
Les vers n’y
trouveront grant
Et qui plus est, quant
gresse,
dueil sur moy
Trop luy a fait fain
s’embat…
dure guerre.
Si ne pers pas la
Or luy soit delivré
graine que je sume
grant erre :
En vostre champ, Et luy frappa au cul la
quand le fruit me pelle,
ressemble. Non obstant qu’il dit :
(Villon, Ballade pour « J’en appelle » !
Robert d’Estouteville). (Villon, Rondeau).

Rigueur le transmit en
exil
I.

Il ne savait pas que Minnie Bibble allait


marquer la saison - ainsi que le vent imprime son
filigrane à la surface des eaux dormantes. Il l’invita
à boire le premier café du printemps. Elle allait
refuser, pensa-t-il. Elle accepta.
C’était le temps, pauvre cœur, des tout
derniers bonheurs. Et que peut-être il naisse, dans
le clin de ciel bleu des yeux qui se connaissent,
encore un dernier feu comme, rouge, jouit une joue
au soleil joli. Il se souviendrait de cette heure où le
temps passait à douleur, moment qui dilatait le
cœur.
Minnie Bibble parlait peu. Elle remarqua :
- C’est triste, parfois, de voyager seule.
Ils furent presque, soudain, dans les bras l’un
de l’autre. Leurs lèvres se frôlèrent. Attirance ou
maladresse ? Un hasard, peut-être. Ou une illusion.
Il se demanda :
- Où meurent les bonheurs ? Dites-le-moi ;
qu’en sais-je ? Depuis long temps la neige, elle a
fondu, la neige de mes vingt ans dans les cheveux
de Bougival. Depuis long temps le vent, il a soufflé,
le vent, poussant la feuille morte à travers mont et
val. Et toujours tout devra naufrager dans le
Temps. Depuis long temps la pluie, elle a séché, la
pluie, comme les larmes que le souvenir ennuie,
miroirs des flaques d’eau où j’admirai le ciel. Mais
encore un instant, le très haut soleil brille qui
scintilla jadis dans les yeux d’une fille. Par la neige
et le vent, s’en est allé mon cœur, par la pluie et la
nuit de toutes les saisons. Il s’en va, court de
temps, au-delà d’horizon, tel nuage au soleil, le
pauvre, pauvre cœur !
II

Un jour, ils firent une jolie promenade. Sous


les arbres, une averse scandait les déchirants
secrets des statues de marbre. Dans son exil, vingt
ans, il avait vu faner les roses de ces jardins doux
que la pluie arrose.
Là, dans l’amphithéâtre tout émaillé de
fleurs, il semblait entendre un pâtre chanter
l’amour, en pleurs, chanter depuis mille ans sa
musique et sa danse aux filles de vingt ans qui
restent en silence. Depuis deux millénaires, ici, rien
n’avait changé. La brise dans le lierre fêtait
l’éternité. On voyait les anciens Dieux, et de
pérennes bacchantes, à pas lents, rougissantes,
aux miroirs de leurs yeux. Siècle après siècle,
sonnent les voix des jeunes filles, et la vieille
magie dans les ruines résonne. On esquisse un
geste. Un ris vibre, un instant. Puis, de tout, il ne
reste que la fuite du Temps. Voici venir les temps
des dernières danseuses. Ainsi, au Temps d’Avant,
tant d’illusions heureuses. Beaux hasards des rues
des aubes disparues. Déjà dans les siècles païens,
gageons que les déesses souvent avaient pris pour
rien la joie et les tristesses du pâtre et du poète qui
pressentaient que carillonnait la toute extrême fête
de la vie à jamais.
Il chercha à l’embrasser. Elle détourna sa
bouche de pêche. Il pensa que ç’avait été le
dernier acte.
Pas du tout. Ils parcoururent les lieux les plus
secrets et inaccessibles de la ville. Minnie Bibble
avait des yeux émerveillés d’enfant. Elle adorait
les portes, les passages secrets. Ils dérobèrent par
jeu, dans une prison désaffectée, une serrure
d’époque médiévale.
De nouveau, il essaya de l’embrasser. De
nouveau, en vain. Rideau, cette fois.
Mais non. Car, le soir même :
- On va au cimetière ? dit-elle.
Surprenante, cette phrase. Il était minuit.
Minnie Bibble, c’était vraiment la dernière
danseuse du dernier bal. Or, c’est la ravissante
Minnie Bibble qui, à minuit, était venue le chercher,
lui qui était aussi triste et désabusé qu’Errol Flynn
dans les films de la fin. Non, ce n’était pas rien.
La porte était ouverte. Ils marchèrent, vers le
sommet de l’île des morts, entre les sépultures.
Les cyprès balançaient leurs flammes noires dans
le ciel. L’ombre des platanes dansait sur les pierres
tombales. Minnie Bibble avait les yeux d’un gris
vert. Elle sortit, de son sac, une bouteille de vin
bulgare dont l’étiquette représentait une icône du
Christ, et un paquet de cigarettes ukrainiennes de
contrebande.
- Sur la tombe de qui sommes-nous ?
A ce moment la lune se montra, entre deux
nuages. Ils déchiffrèrent l’épitaphe. Allongés sur le
gazon, parmi les pâquerettes et les coquelicots, ils
apprirent qu’ils se trouvaient sur le sépulcre du
dernier descendant de Shakespeare. La brise tiède
était fraîche. Minnie Bibble dit :
- Combien de gens sont morts en mai !
III

- Ce n’est pas facile, de dire.


Il avait déjà essayé de l’embrasser deux fois.
Mais Minnie Bibble, à minuit passé :
- Dis-moi… chuchota-t-elle.
Il lui prit la main. Il crut que l’histoire avait
commencé. Il n’était pas pressé. Il savait, aussi,
que tout début annonce la fin. Minnie Bibble
soupira :
- Je m’en irai, dans quelque temps.
Minnie Bibble retira sa main, et l’histoire était
finie. Ils ne seraient plus jamais tels qu’ils avaient
été, au cimetière. Mais ils y avaient été, un instant.
Les chemins de ses médiadis, ceux qu’il
n’avait jamais écrits, avaient connu des gestes si
rares ! Voici un train qui entrait en gare. Qui saura
les hasards des rues, de leurs coins tôt ou tard
tournés, de leurs absences apparues, de tant de
leurs destins mort-nés ? T’en souviendra-t-il,
Minnie Bibble, tu allas un jour au joli cimetière, sur
la terre où tu t’allongeas. Elle est fragile, la
frontière entre les morts et les vivants, pauvres
morts froids et chairs d’amants. Si l’on est
mourant à jamais, heureux qui vit le joli mai. La vie
est une loterie. Vent, soleil et coquelicots se mirent
aux tombes en pluies. Ce sera la mort, le gros lot.
On se croit vivant à jamais, mais chacun peut
mourir en mai.
Les chemins de ses médianoches avaient
connu des rires si frais ! Puis qui se souviendra,
après ? Villes de jour, villes de nuit, filles à midi ou
à minuit, tous les lieux qui avaient été ceux de ses
rendez-vous, parfois aussi des adieux durs, et
d’événements doux au fur des émotions à sa
mesure. Une nuit de lune, au cimetière où tant
d’illusions l’on enterre, il avait parlé la langue des
morts dessous des cieux étoilés d’or. Et au ciel
s’élevaient les arbres, cyprès noirs sur les blêmes
marbres. Ils étaient si nombreux sous la pierre,
Français, Italiens, Allemands, Russes, gens de
toute la terre d’Europe. Et lui, il avait plus d’années
que tant d’aventures fanées.
On agite aux morts la main, la même main
que l’on offre ou que l’on refuse, promesse d’un
seul lendemain. Et voici qu’une larme fuse.
Les chemins de ses médianoches avaient
semé des bouts de son cœur partout, en douleur et
bonheur. Les portes des saisons jolies avaient eu,
jadis, les lèvres si fraîches ! C’était une surprise,
comme une brèche dans la tristesse de la vie. Le
temps avait fauché comme brins d’herbe les profils
de perle et les perles-lunes. Parfois il était advenu
qu’il perde le Soleil et la Lune en l’autre ou l’une.
Mais il avait été ici, un instant ; et il restait si peu
de temps. C’était encore le printemps, pourtant,
peut-être le dernier printemps. Et il savait qu’un
jour il irait, qu’un triste jour il reviendrait tout seul,
au joli cimetière, tout de son long gisant sous terre.
Lui, le prochain mort à jamais, il avait vécu son
dernier mai. L’ultime aube et chantez, colombes !
Les ombres dansaient sur les tombes où avait
coulé le vin bulgare. Et les trains s’en allaient de la
gare.
Il songea :
- Et me voici à travers vie, où la Mort fait
peur et envie. La balade, de naître jusqu’à mourir,
d’un auteur de mille ballades. Mais près de qui n’a
plus de temps, une fille de vingt ans marche, vingt
ans comme dura l’exil du funambule sur son fil,
avant enfin qu’il ne fourvie, chutant à trépas de la
vie.
Ainsi que le Soleil dilapide sur un horizon
aride ses trésors de lumière blonde, il avait offert
et dispersé sur le monde le don nié d’un bel
instant. Il serait triste en trépassant. Dans des
poèmes, à vingt ans, quand il avait devant lui le
temps, c’était très avant qu’il ne vente, il avait dû
rêver de la passante des temps prochains. Il l’avait
attendue. Et soudain, voici qu’aujourd’hui, sa
jeunesse le tourmentait. Des passantes des temps
anciens, or donc, laquelle avait été présente, en un
instant qui point ne mente ?
Oui, quelquefois, il l’avait aperçue. Pardon : il
n’avait pas toujours su, qu’elle s’arrête ou qu’elle
passe, empêcher que le désir se lasse. Et il avait
derrière lui son temps. « Voilà si longtemps qu’il
vente », se dit-il, mais il distinguait une passante,
là-bas dans le vent. La passante ne savait pas, non,
que dans l’exil les pauvres n’ont rien d’autre à
offrir, peu de chose, qu’un seul instant fleurant la
rose. Il avait ouvert son cœur dans des ciels, jolis
crépuscules de miel, éparpillant des pièces d’or
comme feuilles mortes d’automne. Et permettez
donc qu’il s’étonnât que si peu de filles y aient vu
un trésor !
Il aimait le parfum des glycines. Il sifflait, à
l’aube, une chanson. Voici qu’un sourire illuminait
de soleil le bel horizon. Le printemps ressemblait à
l’automne. « La pluie, est-ce qu’elle s’étonne? De
quoi se souvient donc la neige ? » Quand il avait eu
vingt ans, que n’avait-il su, et déjà quand il avait
été enfant, empêcher que passe le temps ? Et il
avait fumé, avec des filles, quand c’est le Temps
d’Avant encore, la cigarette si jolie d’après le
rendez-vous des corps. La neige fond, les pas
s’effacent, un bref instant il reste trace sur les
sables du seul présent. L’automne ressemblait au
printemps. Il voyait les feuilles d’or des arbres
jonchant les tombes de marbre et chutant, lentes,
sans un cri, comme les romans pas écrits. Il avait
consumé, avec des filles, quand à la gare il est trop
tard, la cigarette, la si jolie cigarette d’avant l’au
revoir. Fin d’un chapitre en cinq minutes, fumée en
bouffée et volutes blondes dedans le ciel des yeux
humides de mille pleurs bleus. La femme avait été
histoire en rêve et en mémoire, en veille de
vendanges, dans la fuite d’un ange. Les femmes
avaient été les pages du livre de ses âges. Et il
avait dû leur voler ses rêves envolés.
IV

Le lendemain soir, ils marchèrent - main dans la


main, encore - à travers les rues. Minnie Bibble
aimait tant les portes. A peine apercevait-elle le
moindre portail rouillé d’un parc qu’il lui fallait
trouver des interstices où se faufiler, comme pour
visiter l’au-delà des choses.
- Est-ce que je suis une porte, pour toi ? dit-il.
- Pas pour le moment.
Il fit lâchement semblant d’ignorer que les filles
ne changent jamais d’avis :
- Si tu changeais d’avis… Tu me le dirais ?
- Mais oui.
Mots qui ont escaladé souvent les voûtes des
ciels d’été. Minnie Bibble ajouta :
- Marchons encore un peu !
Elle avait raison. « Encore un peu ». Puisque ce
serait leur dernier moment. Minnie Bibble s’assit
sur la balançoire, sous les tilleuls. Comment
imaginer un personnage de Fitzgerald sans
balançoire ? Ses paumes glissèrent des épaules de
Minnie Bibble, le long de ses bras nus, jusqu’aux
mains de la jeune fille. Il les saisit. Minnie Bibble
frémit. Elle trembla, elle rougit.
Qui dira à une fille de vingt ans la course très
vive du temps, et d’un instant le cœur battant ?
Qui dira à une fille de dix-sept ans de vieillir
l’étonnement grand ? Qui dira hier et demain à une
fille de quatorze ans, et qu’autant vaut cueillir les
roses du présent ? Qui dira à une fille de quinze
ans, niant un baiser en riant, qu’un jour, bientôt,
c’est en pleurant qu’elle verra s’enfuir au vent le
souvenir du ci-devant ? Qui dira, à une fille de
seize ans, que passeront aussi ses ans ?
C’était la saison où il pleut des filles, et voici
qu’à l’aube, à la brune, la lune apparaissait. Dans
le ciel le soleil traçait sa rune, qui évaporait la
pluie. L’ante est fuyante aux occasions galantes,
l’arc en ciel s’efface, ô saisons très lentes ! La
secrète absence était dans son cœur, les échos des
morts aux siècles par cœur. Silence au cœur qui
fend et mord le cœur, ce jusqu’à notre rencart
avec la Mort. C’était l’averse d’été aux gouttes
froides, comme les pleurs glacés des pauvres
morts roides. C’était la saison sans rien ni
personne, et il entendait le glas des cloches qui
sonnent. Mirages vains et promesses trahies, son
temps s’effilochait et les heures fuyaient.
Au moment même où il ne s’y attendait plus,
un jour à quatre heures du matin, Minnie Bibble
l’appela :
- Tu dors ?
- Où es-tu ?
- Le soleil va se lever et la lumière est belle
- J’arrive.
Ce n’était pas rien qu’un rendez-vous, dans
l’aube d’été, avec Minnie Bibble. Chaque fois est
toujours la dernière. Ils restèrent toute la nuit
ensemble, jusqu’au milieu de l’après-midi qui
suivit. Rien ne se passa. Minnie Bibble dit :
- Il y a deux semaines que je ne dors pas la nuit.
Il préféra ne pas demander pourquoi. Minnie
Bibble avait préféré la compagnie des garçons de
son âge. Il ne lui en voulut pas. Il était heureux de
lui avoir dit, et écrit, les choses qu’il désirait qu’elle
sache. Quand il la quitta :
- J’espère te revoir.
- Mais oui !
Elle se rendait compte, probablement, de sa
pauvreté, de ses extravagances, de ses premiers
cheveux blancs. Mais elle avait été assez gentille
pour ne jamais lui demander son âge. Il avait
trente ans de plus qu’elle. Il demanda :
- Jamais ? Ou peut-être ?
Minnie Bibble ne répondit ni jamais, ni peut-
être. Ni oui, ni non. Elle garda le silence.
V

O promesses des au revoir, avant de ne pas


se revoir ! C’est l’adieu des mains qui s’étreignent,
qu’elles disent vrai ou qu’elles feignent. On ne
revient pas en arrière. « A quoi eût ressemblé
naguère ? » se demanda-t-il. « Fin de la fête. Quel
dommage ». Il n’avait plus désormais d’âge que
celui du dernier voyage, mais il se souviendrait de
leur rendez-vous à sept heures, de cet instant où
Minnie Bibble aux cheveux rouges s’était assise en
tailleur, sa robe éraflée aux ronces. Le temps avait
passé à douceur, moments qui étranglent le cœur.
L’air était empreint par la magie d’une antique
nostalgie. Le temps, en bout de course, revenait à
sa source.
Naître, vivre, vieillir, mourir : rien de tout cela
n’est facile. Combien de fois vingt ans, et en vingt
ans d’enfances, y a-t-il en mille ans ? Les ombres
s’élançaient. Les heures avaient passé. « Il nous
faudra descendre parmi les trépassés, retourner à
la cendre. Ce que nous aurons dit, ou jamais osé
dire, ou écrit sur la cire, les roses l’ont ouï ».
Et la nuit était là pour être traversée d’un
geste, d’un élan – et ainsi la journée. A la fin des
beaux jours le soleil meurt toujours, et la vie était
là : et ses nuits, et ses jours. Dans l’aube,
déchirants, les rossignols fredonnaient les rêves
gâchés, mais il ne revient personne. Et la plume
était là, et l’encre, et le papier, la porte et la
serrure à travers quoi épier les jeux et les hasards
qui se faisaient la cour par hasard ou par jeu à la
cour de l’amour. « Ne le savais-tu point, Minnie
Bibble ? A la fin de la nuit, toujours, un matin
point ». Et la nuit était là pour être parfumée d’un
appel, d’un instant – et ainsi la journée. A la fin de
toujours, le soleil meurt, un jour. Et la vie s’enfuyait
: et ses nuits, et ses jours.
Le ciel bleu avait été naguère au cœur de ses
paupières, au firmament dansant dans l’aube des
encens. Au fond il avait aimé ce rôle, lui l’ombre
solitaire. Les robes se dérobaient. Bientôt tout
allait se taire. Mordre dans le fruit bleu est un jeu
fort dangereux. Car les yeux tant ouverts savent
que vient l’hiver. Et il lui fallait passer, le cœur un
peu cassé, Mort, morbleu, à demain, le ciel au
cœur des mains. O les yeux éblouis ! Regrets
qu’efface oubli !
A la fin, Minnie Bibble s’en alla. C’était
simplement la fin des vacances, pour elle.
Vivre quelque chose, puis se quitter ? Ne rien
vivre, puis se quitter ? Ne pas se quitter, pour
attendre que la réalité reprenne le dessus ? Tel est
le choix. Atroce.
Là-bas, des avions décollaient, à intervalles
réguliers, l’un après l’autre. Ils n’étaient plus,
bientôt, qu’un point minuscule dans le ciel. Et puis,
le ciel fut vide.
L’amour fut, l’amour est, au sein des arbres
noirs, les tendres marronniers aux fleurs claires, le
soir. L’amour est, l’amour fou, ce qui fuit, point ne
fut. Bleu, gris et blanc, le ciel de pluie au grand
soleil. L’amour était, il fut, ne sera jamais plus.
On l’avait souvent cru peu sage. Mais voici
qu’approchait le temps du passage. Il était minuit
moins le quart. Plus le temps du rire, ou des
larmes. Choisir le moment et les armes. Fin de la
danse, et grand écart.
Il entendit une voix :
- Qu’ils trouvent ou non ta dépouille, ton
cœur sera dans un rayon de lune blanche aux yeux
crayon comme une allumeuse fripouille. Ton cœur
vivra dans la lumière du parfum de ton tabac
blond, tel soleil en colimaçon quand tu seras
dedans la terre, ou peut-être sans tombe aucune,
ton cœur sera Soleil et Lune. Et sous la lune, c’est
merveille, que de pipes furent fumées par tant de
filles parfumées de baisers cinglants qui soleillent !
Le traître cœur est renégat, et court après des
errements : tu vendis la raison souvent, et troquas
l’amour à prix bas. Tu es resté donc à tout âge
l’enfant amant de ton naufrage, gâchant hier en un
instant sans même croire pour autant que doive
ainsi finir la ronde des soleils noirs, des lunes
blondes. Tu as pleuré ce qui trépasse : et c’est ce
qui jamais ne passe. Ton traître cœur est très
fidèle, que tant de morosités fêlent, traître cœur
d’un battement ivre pour se sentir à jamais vivre,
pauvre cœur qui sait qu’il mourra, qu’un jour ou
l’autre il cassera. Et toutes les lettres déchirées
sans avoir été envoyées, les mots ravalés dans la
gorge, la seule chose que tu forges encore est ta
fortune nue : et c’est toi, ta cause perdue. Adieu
les anciennes magies, images assagies ! Le parfum
qui fut le plus doux, le plus fou des bonheurs de
l’août fut toujours le plus loin de nous, absent de
tous les rendez-vous. Et des bateaux lèveront
l’ancre demain, sans toi. Tout fut un rêve, tout fut
un si beau rêve d’encre: il va être temps que tu
crèves. Le bel instant, peut-être l’as-tu vécu dans
un rêve, isolé. Mais peut-être aussi, dans vingt
neiges, verra-t-on quelqu’une pleurer. L’enfant dit
ou tait son envie. Ce que tu n’as pas dit, ou dit, ou
dans un cœur peut-être inscrit : de quoi se
souviendra la vie ? Il ne fut temps qu’un bref
instant, avant que le chemin finisse et que, dans la
ronde du Temps, les feuilles des arbres jaunissent.
Le geste jamais esquissé, le voilà, du remords, la
dette. Mais les mots jamais prononcés, que nul,
trop tard, ne les regrette. Viendra pour toi que
l’heure sonne. Les beaux yeux ombragés de cils et
les cheveux couleur d’automne, de quoi donc se
souviendront-ils ? Peaux mouchetées de rousseurs,
et puis les gaîtés en dentelles de plus d’une
impossible sœur, de quoi donc se souviendront-
elles ? A vingt ans l’on croit avoir devant soi
l’occasion de tant d’autres fois. Toi tu connais,
derrière toi, une infinité d’autrefois. L’averse, elle
fut la grimeuse et le soleil le grand truqueur de tes
beaux et des tristes heurs, pluies en larmes
fallacieuses, grains d’eau, ou perles de lumière
jusqu’à la brunante dernière, brillant aux yeux,
glissant aux joues vers la bouche faisant la moue.
Beaux yeux, des rires ont fusé comme une
girandole verte dans la nuit jamais entrouverte,
pour quelque baiser refusé. C’est l’écho, s’il voulait
répondre, qui aurait fait fondre le silence. Même en
silence, les réponses furent données, et que sont-
ce sinon l’écho de cet envers dont resteront ces
quelques mots ? Le nouveau printemps a eu sa
figurante, une ultime ébauche avant que la Mort ne
fauche, et qu’il ne vente. Roman d’une absente,
absente au roman, les yeux d’un moment. Mot
senti qui ment, joli sentiment.
Il perçut, dans ses yeux, des larmes
piquantes. La vie est belle, triste, tragique.
Minnie Bibble et lui, ils avaient eu le plus
beau.
Où sont-ils, dis, pauvre cœur, où donc ont fui
les grands bonheurs ? Les instants du cœur
lumineux du bel autrefois, ô cœur vieux ? Longue
est la nuit ; l’aube déserte, que toute princesse
déserte. Cœur seul, noble cœur, cœur déchu, ô
pauvre cœur, ne le sais-tu ? C’est le temps des
derniers bonheurs dedans l’océan des malheurs.
En silence, une larme glisse. Le passé, l’avenir
palissent. La belle mort, ô pauvre cœur, il n’est
jamais d’autre bonheur, les petits bonheurs fous
sont feus, les secrets de bel or du cœur.
Restant avec son beau désastre, l’exilé huma
les sillages parfumés des robes volages, les robes
claires sous les astres. Et à la fin du bal
s’enfuyaient tant de demoiselles jolies au bras des
gros cons laids et riches.
Le pauvre qui vit en exil y vieillira, y mourra-
t-il. Lui, il avait su les bustes et les cuisses, échos
grecs d’ères plus rieuses, les reins d’airain brûlants
et lisses, les étreintes des saisons. Ce qui se répète
s’efface. Se souvenir éreinte le cœur. Le bonheur
ricoche en surface. Il avait su les bleus échos, il
avait su l’aube de coquillage, et la lune à travers
les rideaux lilas et turquins, les nuages des
enlacements bleus des amants et des amoureux au
cœur serré, que le Temps foule comme les pigeons
qui roucoulent. Tel avait été son destin en
colimaçon, joli jeu de Couille Bredouille, un jeu
d’enfant à sa façon. Il se souvenait de tous les
yeux des trois féminins fameux lieux. Il se
souvenait d’yeux noirs qui brillaient dans le soir, et
de cheveux au vent, il se souvenait souvent d’yeux
verts et de corps entrouverts, souvent il se
souvenait de mille petits riens, de cheveux aux
couleurs de toutes les douleurs. Il se souvenait
d’yeux bleus qui mettaient dans son cœur, le
pauvre cœur, des bouts clairs de ciel bleu. Et
ç’avait été du bonheur. Plus tard, tout avait
déteint : tous les yeux étaient éteints.
Il sourit :
- Voyageur, si j’ai un ami quand, mort, je
n’aurai plus d’envies, et si ton temps t’emmène ici,
tant que toi tu seras en vie, pour moi, reviens aux
lieux où je fus ici, couché dans l’herbe et cueillant
mille fleurs en gerbe au crépuscule rougeoyant. Et
l’une avait l’œil en amande, et dans le vent des
tresses brunes. Trop tard pour que je me demande
de quoi se souviendra la lune. Chemine, ami, sur la
falaise des souvenirs, d’où tu contempleras la mer,
sans que jamais elle se taise quand souffle un vent
d’octobre amer. Lorsque dans mon cercueil je serai
tout mon long, je voudrais bien que l’on sorte le
doigt de l’œil. Et quand tant de cocus demain me
maudiront, je voudrais bien que l’on sorte le doigt
du cul. Quand les Parques diront qu’il est temps
que je crève, je dirai : nul con rond ne vaut jamais
son rêve.
Glorieux ou piètre amant, où est donc Robert
Pioche, l’enfant à la valoche, semeur de
testaments ? Exilé, suicidé, futur ressuscité ? Exilé,
suscité, futur resuicidé ? Demandez-le avant que
ne se ferme la porte. Demandez aux secrets
d’enfance et de printemps, à la connivence entre
un mort et une morte, si demeure un printemps
aux hommes de ce temps. Demandez où le porta
un grand erre, et quel coin il gagna de la petite
Terre. Demandez aux rayons, l’automne, en
Arromanches, du soleil d’autrefois. A Venise, un
dimanche, aux cloches demandez de la plus haute
tour où il alla à la fin de ses tours. Demandez-le au
vent, et aussi à l’amer. Mais où sont, mais où sont,
puisque fanent les fleurs, mais où sont les
cueilleurs, mais où sont les lanceurs de bouteilles à
la mer ? Il fut une image au miroir, une fugace
image et dès longtemps enfuie, une seule, une
seule, au miroir des trottoirs en courant,
s’envolant, qui s’est résoute en pluie. Premier
vertige, quand la fleur dans le vent tremble encore
sur la tige. Il n’est plus de surprise au-delà de toute
aube, quand l’aurore a jeté à l’horizon sa robe. Si
la lettre est ouverte, on pourra la relire. Mais l’on
saura déjà ce qu’elle a à nous dire. O amis - mais
que dis-je ? - ce temps est sans prodige. Et
combien de légendes gisent là, sur la lande.
Laissez dormir François Villon dans son pauvre
petit sillon. Et laissez courir Robert Pioche là-haut,
dans les nuages, enfant blond à la valoche, qui
testa dès son premier âge. Mais où donc fut-il ?
Laissons les écrits, cris futiles, des amis du « Bien »
et du « Mal », s’accouplant tels femelle et mâle. Le
vrai Robert Pioche eut sa place dans ce qui ne
laissa point de trace. Instants secrets, gens pas
cités, livres jamais édités. Non, ne demandez rien
pendant mille ans aux hommes. Glorieux ou piètre
amant, ils diront tant de choses. Aujourd’hui, on
sait bien tout le laid qu’on entend. Demandez-le,
en juin, à la chanson des roses.
Il se mit à fredonner la Ballade des Petits
Bonheurs d’Errol Flynn,. Il avait aimé le soleil caché
par des nuages noirs frangés de lumière au sein du
ciel bleu. Il avait aimé les cheveux, les yeux de
tant de filles embellies par le soleil liquide et d’or.
Filles dont les robes s’éparpillent au soir, quand la
ville s’endort. Il se souvint du cher Errol Flynn, qui
s’en alla de la vie par un gris petit matin fol, et
pour ultime compagnie, et pour dernier baiser
baisant une gamine de quinze ans. Il était mort,
Errol, le 14 octobre 1959.

Et les jours de l’exil suivirent leur cours.

Auteur du texte (écrit en 2003) : Olivier


Mathieu.

Tous droits strictement réservés.


Reproduction interdite (texte et images) sans
l’accord écrit et préalable de l’auteur, Olivier
Mathieu ; des auteurs des illustrations ; et de
l’éditeur, Jean-Pierre Fleury.
Cadrage et maquette de toutes les
photographies, mise en pages : Olivier Mathieu.

Cette plaquette est le numéro 1


des « Editions des Petits Bonheurs », de
Nantes,
éditions sans autre but qu’artistique,
et donc sans but lucratif.

Directeur : Jean-Pierre Fleury,


Docteur en sociologie de l’Université de
Nantes.

Imprimé en France. Hors commerce.


Edition pour bibliophiles.
Dépôt légal à parution (2008).
Voici un curieux livre.
L’auteur en est Olivier Mathieu, né
le 14 octobre 1960. Sous son
pseudonyme de Robert Pioche, il a
obtenu une voix à l’Académie
française, en 2003.
Le sujet de ces pages est un
personnage peu connu de Francis
Scott Fitzgerald : Minnie Bibble.
Ce livre est donc un hommage à
Francis Scott Fitzgerald. Et à François
Villon (par son titre, « Le Pauvre
Cœur », par l’écriture et par
l’inspiration).
Mais c’est aussi un hommage à
l’acteur Errol Flynn, mort le 14 octobre
1959, auquel est attribuée par clin
d’œil une imaginaire « Ballade des
Petits Bonheurs ».
Des photographies de différents
artistes (dont Olivier Mathieu), enfin,
représentent l’idée qu’ils se font de
Minnie Bibble.
Un livre rare, publié par les
Editions des Petits Bonheurs dirigées
par Jean-Pierre Fleury, écrivain, poète,
docteur en sociologie de l’Université
de Nantes.
Voici un beau livre. Un beau livre,
c’est un petit bonheur.

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