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MichelBussi

LETEMPS

ESTASSASSIN

Roman

MichelBussi LETEMPS ESTASSASSIN Roman

LeCodedelapropriétéintellectuellen’autorisant,auxtermesdel’articleL.122-5,2 e et3 e a),d’unepart,queles «copiesoureproductionsstrictementréservéesà l’usage privé ducopiste etnondestinéesà une utilisation collective»et,d’autrepart,quelesanalysesetlescourtescitationsdansunbutd’exempleetd’illustration,«toute représentationoureproductionintégraleoupartiellefaitesansleconsentementdel’auteuroudesesayantsdroit

ouayantscauseestillicite»(art.L.122-4).

Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon,

sanctionnéeparlesarticlesL.335-2etsuivantsduCodedelapropriétéintellectuelle.

ExtraitsdeMalavida(pages9et10),Jose-ManuelChao,PATCHANKA,

BMGRIGHTSMANAGEMENT(France),1988

©MichelBussietPressesdelaCité,2016

Couverture:ThierrySestier.

Photo:©JakubGojda/123RF.

Couverture:ThierrySestier. Photo:©JakubGojda/123RF. Cedocumentnumériqueaétéréalisépar NordCompo .

CedocumentnumériqueaétéréaliséparNordCompo.

Auxamisdel’adolescencequel’ongardetoutesavie

DUMÊMEAUTEUR

CHEZLEMÊMEÉDITEUR

ENVERSIONNUMÉRIQUE

Nymphéasnoirs,2010.PrixPolarMichelLebrun2011,GrandPrixGustaveFlaubert2011,PrixPolarméditerranéen2011,Prixdeslecteurs

dufestivalPolardeCognac2011,PrixGouttesdeSangd’encredeVienne2011

Unavionsanselle,2012.PrixMaisondelaPresse2012,PrixduRomanpopulaire2012,PrixduPolarfrancophone2012

Nelâchepasmamain,2013.Prixduromaninsulaire2013

N’oublierjamais,2014

Gravédanslesable(OmahaCrimes,PrixSangd’encredeVienne2007,PrixlittérairedupremierromanpolicierdeLens2008,Prixdes

lecteursAncresnoiresduHavre2008),2014

Mamanatort,2015

1

Bergeried’Arcanu,le23août1989

—Clo?Clo? Túmeestásdandomalavida —Clo? Lentement,Clotildefitglisserlecasqueposésursesoreilles.Contrariée.LavoixdeManuChaoet lescuivresdelaManoNegragrésillèrentdanslesilencedespierreschaudes,àpeineplusfortsqueles grillonsderrièrelesmursdelabergerie. —Ouais? —Onyva… Clotildesoupirasansbougerdubancoùelleétaitinstallée,untroncfenduendeuxquiluirâpaitles fesses.Elles’enfichait.Elleaimaitbiencettepositiondécontractée,limiteprovoc,lespierresquilui tailladaientledossoussarobedetoile,l’écorceetleséchardesquiluigrattaientlescuissesàchaque foisquesajambebattaitlerythmedelafanfaredelaMano.Soncahiersurlesgenoux,sonstyloentreles doigts.Assiseenboule.Ailleurs.Libre.Contrastetotalaveclabelle-famille,raide,corse,corsetée.Elle augmentaleson. Selatragamicorazón Cesmusicosétaientdesdieux!Clotildefermaitlesyeux,ouvraitleslèvres,elleauraittoutdonné pourêtretéléportéeaupremierrangd’unconcertdelaManoNegra,prendretroisans,trentecentimètres, troistaillesdebonnetletempsdecevoyageéclair.Fairegigoterdebonsgrosseinssousuntee-shirtnoir trempédesueur,souslenezdesguitaristesentranse. Elleouvritlesyeux.Nicolassetenaittoujoursdevantelle.L’airemmerdé. —Clo,toutlemondet’attend.Papavapas… Nicolas avait dix-huit ans, trois ans de plus qu’elle. Plus tard, son frère serait avocat. Ou responsablesyndical.OunégociateurauseinduGIGN,letypequiparlementeaveclesbraqueurscoincés

danslabanquepourfairesortirunparunlesotages.Nicolasadoraitjouerlesenclumes.Sefairetaper dessus,prendreleschocs,encaisser.Çadevaitluidonnerl’illusionqu’ilétaitpluscostaudqueles autres,plusraisonnable,plusfiable.Sansdoutequeçaluiseraitutiletoutesavie. Clotilde tourna le regard etobserva uninstantles lunes jumelles aularge de la pointe de la Revellata,l’unetombéedansl’eau,l’autreaccrochéeauciel sombre;onauraitditdeuxfugueuses poursuiviesparlepharedelapresqu’île,lapremièretremblanteetlasecondeeffarée.Ellehésitaà refermerlesyeux.C’étaitsisimpleaufonddesetéléportersuruneautreplanète. Coordinationdesdeuxpaupières. Un,deux,trois…rideau! Maisnon,elledevaitlesgarderouverts,profiterdesdernièresminutes,écriredanslecahierposé sursesgenoux,avantquesonrêvenes’envole.Graverlesmotssurlapageblanche.Uneurgence. Absolue. Monrêvesepassejusteàcôté,maisdanstrèslongtemps,plagedel’Oscelluccia,j’aireconnules rochers,lesable,laformedelabaie,ilssonttoujourspareils.Pasmoi,moi,jesuisdevenuevieille. Unemamie! Celaduraquoi?Deuxminutes?LetempsqueClotildeécriveencoreunedizainedelignes,letemps deRockIslandLine.Ellesnesontpaslongues,leschansonsdelaManoNegra. Papapritcelapouruneprovocation.Cen’enétaitpasunepourtant.Pascettefois.Ill’attrapaparle

bras.

Clotilde sentitle casque s’envoler, puis l’écouteur droitrester coincé dans une touffe de ses cheveuxnoirscollésdegel.Sonstylotombadanslapoussière.Lecahierrestaposésurlebancsans qu’elleaitletempsdelesaisir,deleglisserdanssonsac,delecacheraumoins. —Papa,tumefaismal,merde… Papanerajoutarien.Calme.Froid.Lisse.Commed’hab…Unmorceaudebanquiseéchouéen Méditerranée. —Tutedépêches,Clotilde.OnpartpourPrezzuna.Toutlemondet’attend. Lamainpoiluedepapaemprisonnasonpoignet.Letira.Sacuissenuesebrûlaaubancdebois.Il neluirestaitplusqu’àespérerquecesoitMamyLisabettaquiramassesoncahier,lerangeaveclereste desesaffaireséparpilléesenbordeldanslaferme,sansl’ouvrir,sanslelire.Elleleluirendraitdemain. EllepouvaitfaireconfianceàMamy. Aelleseule… Papalatraînaainsisurquelquesmètres,puislapoussadevantlui,commeonlâchelamaind’un bébéquicommenceàmarcherseul,restantquelquespasderrièreelle,brasentenaille.Danslacourdela bergerie,autourdelagrandetable,toutelasaintefamillelaregardait,visagesdecirefigés,bouteillesde vinvidées,bouquetsderosesjaunesfanés.PapéCassanu,MamyLisabetta,latribu…Onauraitdit l’annexedumuséeGrévin.LepavillondesCorses.LescousinsinconnusdeNapoléon. Clotildeseforçapournepasexploserderire.

Jamaispapan’auraitlevélamainsurelle,maisilrestaitcinqjoursdevacances.Elledevaitnepas

tropenrajouter,questioninsolence,siellenevoulaitpasquesonWalkman,soncasqueetsescassettes

finissentbalancésaulargedelapointedelaRevellata,siellevoulaitretrouversoncahier,siellevoulait

revoirNataleetpeut-êtremêmecroiserOrophin,Idriletleursbébésdauphins,siellevoulaitavoir

suffisammentdelibertépourespionnerlabandedeNicolasetMaria-Chjara…

Elleavaitcomprislemessage.Clotildetrottinasanstraînerlespiedsjusqu’àlaFuego.Changement

deprogrammedonc,onpartpourPrezzuna?OK,elleiraitsagementécouterceconcertdepolyphonies

danscettechapelleperduedanslemaquis,avecpapa,mamanetNicolas.Unesoiréeàsacrifier,çaallait.

Ylaisseraussisonamour-propre,ça,c’étaitplusduràavaler.

EllevitjustesonPapéCassanuselever,fixerpapa,etpapaluifairesignequetoutallaitbien.Le

regarddesonPapéluifitpeur.Enfin,plusqued’habitude.

LaFuegoétaitgaréeencontrebas,danslecheminquidescendaitverslaRevellata.Mamanet Nicolasétaientdéjàassisdanslavoiture.Nicolassepoussapourluifaireuneplacesurlabanquette arrière,avecunpetitsourirecomplicecettefois.Luiaussi,ceconcertdanscetteégliseperduedansle maquis,cetteobsessiondepapa,çal’emmerdait. Plusqu’elle,même;beaucoupplusqu’elle.MaisNicolasétaitdécidémenttrèsfortpournerien laisser paraître. Plus tard, après sa licence d’enclume, il serait peut-être même président de la République,commeMitterrand,ilapprendraitàtoutencaisserpendantseptanssansbroncher,pourse faireréélirelesdoigtsdanslenezàlafin…Rienquepourleplaisird’enprendrepleinlagueulependant encoreseptans. Paparoulaitvite.Commesouventdepuisqu’ilavaitachetésaFuegorouge.Commesouventquandil étaiténervé.Unecolèresilencieuse.Mamanposaitdetempsentempssamainsursongenou,surses doigtsquandilpassaitlesvitesses.Ilétaitleseulàvouloirallerécoutercefoutuconcert.Çadevaitse bousculerdanssatête,lesgossesingrats,safemmequilesdéfend,lesracinesinsulairesoubliées,leur culture,leurnomàrespecter,satolérance,sapatience;le«pourunefois»,«unseulsoir,c’estpastrop vousdemander,merde!». Lesviragesdéfilaient.Clotildeavaitànouveauposélecasquesursesoreilles.Elleavaittoujours

unpeupeursurcesroutescorses,mêmedejour,surtoutdejour,quandilscroisaientuncar,uncamping-

car;c’étaitunefolie,lescorniches,surcetteîle.Ellepensaqu’àlavitesseoùpaparoulaitpourpasser

sesnerfs,ounepasarriverenretard,ouêtreaupremierrangdanssachapellesousleschâtaigniers,s’il

croisaitunechèvre,unsanglier,n’importequellebestioleenliberté,c’étaitfini…

Iln’yeutaucunebestiole.Dumoins,Clotilden’envitaucune.Etpersonnen’enretrouvajamaisla

moindretrace.Mêmesicefutl’unedeshypothèsesenvisagéesparlesgendarmes.

C’étaitunvirageserréauboutd’unelonguelignedroite,aprèslapresqu’îledelaRevellata;un

viragesurplombantunravindevingtmètres.UnéboulisappeléPetraCoda.

Dejour,lepointdevueétaitvertigineux.

LaFuegoheurtalarambardedeboisdepleinfouet.

Lestroisplanchesséparantlarouteduprécipicefirentcequ’ellespurent.Ellessetordirentsous l’impactduchoc;explosèrentlesdeuxpharesdelaFuego;griffèrentlepare-chocs. Avantdecéder. Cefutàpeinesiellesralentirentlavitessedelavoiture.Ellecontinua,toutdroit,exactement commedanscesdessinsanimésoùlehéroscourtdanslevide,s’arrêteenfin,regardesespieds,étonné, paniquesoudain…ettombecommeunepierre. Clotilderessentitcela.QuelaFuegonetouchaitplusterre.Quelemonderéelétaitentrainde disparaître.Commeunefailledanslaraison,quelquechosequinepeutpasarriver,pasenvrai,pasà eux,pasàelle. Ellepensacelaunefractiondeseconde,justeavantquelaréalitéexplose.QuelaFuegosefracasse contrelesrochersd’abord,rebondissedeuxfoisensuite. Lacagethoraciqueetlatêtedepapaexplosèrentcontrelevolantquandlavoiturepercutaàla verticalelesblocsdepierre.Celledemamanfutécraséelorsdusecondtonneaucontrelerocherqui traversalaportière.Autroisième,letoits’ouvritsureuxcommeunemâchoired’acier. Ledernierchoc. LaFuegos’arrêtalà,dansunéquilibreinstable,dixmètresau-dessusdelamercalme. Puislesilence. Nicolassetenaitàsescôtés.Droit.Sanglé. Ilneseraitjamaisprésident,mêmepasdéléguédupersonneldansuneboîtedemerde.Tuédans l’œuf.Uneenclume,qu’ildisait.Tuparles.Unecoquilledepoussin,uncartilagedemoineaudansla gueuled’unmonstre.Soncorpsdepantinratatinéparuntoitéclatéenétoile. Paupièresfermées.Ailleurspourl’éternité. Un,deux,trois.Rideau! Curieusement,Clotilden’avaitmalnullepart.Lesgendarmesexpliquèrentplustardquelestrois tonneauxavaientprovoquétroischocs,unparpassager.Commeuntueurquin’auraiteuquetroisballes danssonbarillet. Ellenepesaitpasplusdequarantekilos.Ellesefaufilaparlavitrebriséesansmêmesentirles éclatsdeverrelacérersesbras,sesjambes,sarobe.Ellerampaparréflexe,laissantdesmarquesrouges surlespierresglissantes,quelquesmètresàcôtédelaFuego. Ellenes’éloignapasdavantage.Ellesecontentades’asseoiretdefixerlemélangedesanget d’essencequigouttaitdescorpsetdestôles,lacervellequis’échappaitdeleurcrâne.C’estlàqueles gendarmes,puis les pompiers,puis les dizaines d’autres secouristes la trouvèrent,une vingtaine de minutesplustard. Clotildeavaitunpoignetcassé,troiscôtesfêlées,ungenouvrillé…Rien. Unmiracle. —Vousn’avezrien,avaitconfirméunvieuxtoubibensepenchantverselledanslehalobleutédes gyrophares. Rien.

Exact!

Rien.

Toutcequ’illuirestaitàcetinstant.

Lescorpsdepapa,mamanetNicolasétaientemballésdansdegrandssacs-poubelleblancs.Des

typesmarchaientdanslesrochersrouges,têtesbaissées,commes’ilscherchaientd’autresmorceaux

d’euxéparpillés.

—Fautvivre,mademoiselle,avaitditunjeuneflicenposantunecouverturedesurvieargentéesur

sondos.Fautvivrepoureux.Pournepaslesoublier.

Ellel’avaitregardécommeuncon,commeuncuréquiparledeparadis.Ilavaitraisonpourtant.

Mêmelespiressouvenirsfinissentpars’oublier,sionenempiled’autrespar-dessus,beaucoupd’autres.

Mêmeceuxquivousontcisaillélecœur,ceuxquivousontrayélecerveau,mêmelesplusintimes.

Surtoutlesplusintimes.

Parcequedeceux-là,lesautress’enfoutent.

VINGT-SEPTANSPLUSTARD

I

REVELLATA

2

Le12août2016

—C’estici. Clotilde posa sonpetitbouquetde serpoletmauve aubord de la rambarde de fer. Elle avait demandéàFranckdes’arrêterquelqueslacetsplushaut,pourlecueillirdanslesgenêtsquipoussaient entrelesrochersdelaPetraCoda. Assezpourtrois. Franckenfitdemême,sansquitterplusd’unesecondeduregardlaroute.LaPassatétaitgaréesur lecôté,avecleswarningsquiclignotaient. Valentinesepenchaladernière,enymettantuneévidentemauvaisevolonté,commesiinclinerson mètresoixante-dixconstituaituneffortdémesuré. Ilssetenaientlàtouslestrois,faceautroudevingtmètres.Lamerbouillonnanteentrelesécueils tentaitinlassablementdeviolacerlesrochersrouges,accrochantdesmicro-alguesbrunesauxfissuresdes pierres,tellesdestachesdevieillessesurunepeauridée. Clotildesetournaverssafille.Aquinzeans,Valentineladépassaitdéjàdequinzecentimètres.Elle portaitunjeancoupéau-dessusdugenouetuntee-shirtHouseofCards.Pasvraimentlatenueadaptée pourpénétrerdansunmausolée,déposerunegerbeetrespecteruneminutedesilence. Clotildepassaoutre.Savoixsefitdouce. —C’estici,Valentine.C’esticiquesontmortstonPapéettaMamy.TononcleNicolasaussi. Valentineregardaitplusloin,plushaut,fixaitunjet-skiquisautaitsurlesvaguesaulargedela pointedelaRevellata.Franck,appuyéàlarambarde,louchaitentreleravinetlesclignotantsdela Passat.

Letempss’étirait,commealanguiparlacanicule.Lesoleilliquéfiaitlessecondesenunlentgoutte-

à-goutte.Unevoiturelesrasadansunhalodechaleur.Unconducteurtorsenutournadesyeuxétonnés verseux.

Depuisl’été1989,jamaisClotilden’étaitrevenueici.

Elleavaitpourtantpensédesmilliersdefoisàcetendroit,àcemomentprécis.Acequ’elledirait,à cequ’ellepenserait,devantlevide.Auxsouvenirsquiluireviendraientparbouffées.Alafaçonde présentercepèlerinage.Commeunhommage.Commeunpartage. Etilsluifoutaienttoutenl’air! Clotildes’étaitimaginéunecommunion,desquestionsdélicates,uneémotionpartagéeavecFranck etValentine.Ensemble,unis.Etilsseretrouvaientcoincéscontrelarambardesouslecagnard,comme s’ilsavaientéclatéunpneudelaPassatetqu’ilsattendaientladépanneuseens’emmerdant,enbaissant lesyeuxversleursmontres,ouenleslevantauciel,n’importeoùsauflesarrêtersurcespierresde volcancouleursang. Clotildeinsistaauprèsdesafille. —Tongrand-pères’appelaitPaul.Tagrand-mères’appelaitPalma. —Jesais,maman… Merci,Valentine!Tropcool! Safilleavaitjustelaisséasseztraînerle«Jesais»pourqu’il soitcomparableauxréponses standardsàsesrecommandationsordinaires. Rangeteshabits.Eteinstonportable.Lèvetesfesses. Asonhabitueleffortminimaldeconciliation… Jesais,maman… OK,Valou,pensaClotilde.OK,cen’estpaslemomentleplusdrôledesvacances.OK,jevous prendslatêteaveccetaccidentquiremonteàpresquetrenteans.Maismerdeaussi,maValou,j’ai attenduquinzeansavantdet’emmenerici!Quetusoisgrande,quetupuissescomprendre,pournepaste pourrirlavieavecçaavant. Lejet-skiavaitdisparu.Ous’étaitprisunevagueets’étaitnoyé. —Onyva?demandaValentine. Sansl’habitueleffortminimalcettefois.Sansmêmechercheràdissimulersonennuiparunmasque affectédemélancolie. —Non! Clotildeavaithausséleton.FranckpourlapremièrefoislâchaduregardlaPassatquicontinuaitde luiclignerdel’œilcommeunedragueuseobsessionnelle. Non!répétaClotildedanssatête.Quinzeansquejetienslechoc,quinzeansquejejoueles démineuses,magrande,vingtansquejejouelacopinecool,monFranckie,cellequineseplaintjamais, cellequialesourirebanane,lafofolle,larigolote,cellequidédramatise,cellequirecollelesmorceaux, cellequiassure,cellequitientlaroute,levolantduquotidien,enchantonnantpourqueletrajetvoussoit moinslong.Etjevousdemandequoienretour?Justequinzeminutes!Quinzeminutessurvosquinze joursdevacances!Quinzeminutessurtesquinzeansdevie,magrande!Quinzeminutessurnosvingt ansd’amour,monchéri! Quinzeminutes,contretoutlereste,unquartd’heuredecompassionpourmonenfancequis’est ratatinéeici,surcesrochersquis’encontrefoutent,quionttoutoubliéetquiserontlàencoredansmille

ans.Quinzeminutesdansunevie,c’esttropdemander? Ilsluienaccordèrentdix. —Onyva,papa?insistaànouveauValou. FranckhochalatêteetlajeunefillemarchaverslaPassat,longeantlabalustrade,faisantclaquer sestongssurlebitume,lesyeuxfouillantchaquecoindelaroutejusqu’àtroislacetsplushautcomme pourchercherunetracedeviedanscedésertdepierres. FrancksetournaversClotilde.Lavoixdelaraison,commetoujours. —Jesais,Clo.Jesais.MaisfautcomprendreValou.Ellen’apasconnutesparents.Moinonplus. Ilssontmortsilyavingt-septans.Ilsétaientdisparusdepuisprèsdedixansquandons’estconnus,près dequinzeansquandValouestnée.Pourelle,ilssontdes…(Ilhésita,s’épongealefrontd’unreversde main.)Ils…ilsnefontpaspartiedesavie. Clotildeneréponditpas. Alalimite,elleauraitpréféréqueFrancklafermeetluiaccordelescinqdernièresminutesde silence. Maintenant,c’étaitfoutu.Danssatêtes’insinuaitlacomparaisonmesquineavecMamyJeanneet PapyAndré,lesparentsdeFranck,chezquiilsserendaientunweek-endsurquatre,chezquiValouavait passétouslesmercredisjusqu’àsesdixans,etcouraitencoreseréfugierdèsqu’onnecédaitpasàl’un desescaprices. —Elleesttropjeunepourcomprendre,Clo. Tropjeune… Clotildehochapourtantlatêtepoursignifierqu’elleétaitd’accord. Qu’elleécoutaitFranck.Commetoujours.Commesouvent.Demoinsenmoins. Qu’elleadhéraitàsessolutionstoutesfaites,entouteoccasion. FranckbaissalesyeuxetmarchaàsontourverslaPassat. Clotildenebougeapas.Pasencore. Tropjeune… Elleavaitpesécentfoislepouretlecontre. Valait-ilmieuxneriendire,nepasimpliquersafilledanscettevieillehistoired’accident?Garder çapourelle?Pasdeproblème,elleavaitl’habitudederuminerlesdésillusions. Maisdel’autrecôtédelabalance,ilyavaitlediscoursdespsys,desmagazinespourfilles,des amiesbonnesconseillères:unemamanmodernedevaitjouerfrancjeu,étalersurlatablelessecretsde famille,faireexploserlestabous.Toutdéballersansseposerdequestions. Tuvois,Valou,quandj’avaistonâge,j’aieuuntrèsgraveaccident.Mets-toijusteàmaplace uneseconde.Imaginejustequ’onbasculetouslestrois,qu’ondisparaissetouslesdeux,papaetmoi. Queturestesseule. Pense juste à ça, ma grande… Peut-être que cela t’aidera à comprendre qui est ta mère. Pourquoiellefaittoutdepuispourquelavieluiglissedessussanslamouiller. Sijamaisçat’intéresse.

ClotildefixaunedernièrefoislabaiedelaRevellata,lestroispetitsbouquetsdeserpoletmauve, puissedécidaàrejoindresafamille. Franckétaitdéjàassisderrièrelevolant.Il avaitcoupélesondel’autoradio.Valentineavait complètementbaissélavitredesaportièreets’éventaitavecleGuideduroutard.D’ungesteléger, Clotildeébouriffalescheveuxdesafille,quirâla.Elleforçaunéclatderireetmontas’asseoiràcôtéde sonmari. Lessiègesétaientbrûlants. ClotildeadressaàFranckunsouriredésolé;sonmasquederéconciliatrice,celuiqu’elleavait héritédeNicolas.C’étaittoutcequeluiavaitléguésonfrère.Avecsoncœurd’enclumeetsonrâteauà histoiresd’amourpourries. Lavoituredémarra.ClotildeposaunemainsurlegenoudeFranck.Alalisièredesonshort. LaPassatfiladoucemententremeretmontagne.Souslesoleilauzénith,lescouleurssemblaient presquetropintenses,saturées,commesurunpaysagedecartepostaleancienne. Lesvacances,derêve,enécranpanoramique. Toutétaitdéjàoublié.Leventsouffleraitsurlesbouquetsdeserpoletavantlafindelanuit. Nepasseretourner,pensaClotilde.Avancer. Seforceràaimerlavie;seforceràaimersavie. Ellebaissalavitreetlaissaleventsoufflersurseslongscheveuxnoirs;lesoleilcaresserses jambesnues. Raisonnercommedanslesmagazines,commelescopines,commelesvendeursdebonheurendix leçons. Lebonheur,c’estsimple,ilsuffitd’ycroire! Lesvacancesserventàça,lecielsansnuages,lamer,lesoleil. Aycroire. Afairelepleind’illusionspourlerestedel’année. LamaindeClotilderemontaunpeusurlacuissedeFranck,pendantqu’ellepenchaitlanuquepour offrirsoncouaucieltropbleu,commeundécorfactice.Unécran.UnrideautenduparunDieumenteur. FranckfrissonnaalorsqueClotildefermaitlesyeux.Enmodeautomatique.Déconnectantsesdoigts desespensées. Lesvacancesserventàcelaaussi. Lespeauxbronzées,lescorpsnus,lesnuitschaudes. Aentretenirl’illusiondudésir.

3

Lundi7août1989,premierjourdevacances,

cielbleud’été

Moi,c’estClotilde.

Jemeprésente,parcequec’estlamoindredespolitesses,mêmesivousnemelarendrezpasparce

quejenesaispasquivousêtes,vousquimelisez.

Ceseradansdesannées,sijetiensbon.Toutcequej’écrisesttopsecret.Embargototal.Quique

voussoyez,vousêtesprévenu!D’ailleurs,vousquimelisez,malgrétoutesmesprécautions,quipouvez-

vousêtre?

Monamoureux,lebon,celuiquej’aichoisipourtoutelavie,àquijeconfieraitremblanteaumatin

demapremièrefoislejournalintimedemonadolescence?

Unconnardquil’atrouvéparcequ’àforced’êtrebordéliqueçadevaitbienm’arriver?

L’undesmilliersdefansquiseprécipitentsurcechef-d’œuvredelanouvellepetitegéniedela

littérature?(moi!!!)

Oumoi…Maismoivieille,dansquinzeans…Allez,disonsmêmesupervieille,danstrenteans.

J’airetrouvécevieuxjournalintimeaufondd’untiroiretjelereliscommeunemachineàremonterle

temps.Commeunmiroirrajeunissant.

Commentdeviner?Alors,dansledoute,j’écris,aupif,sanssavoirentrequellesmains,quelsyeux

cecahiertombera.

Poufpouf…

Vousavezdebeauxyeux,j’espère,debellesmains,unbeaucœur,monlecteurdufutur?Vousne

medécevrezpas?Promis?

Jecommenceparquelquesmotssurmoi,histoiredefairelesprésentations?Caronvaavoirle

tempsdesedécouvrir,monlecteurdel’au-delà.

Clotildedonc.Entroisindices:

Petit1.Monâge.Vieilledéjà…Quinzeans.Waouh,çafilelevertige!

Petit2.Mataille.Petiteencore…unmètrequarante-huit,ça,çafileleblues!

Petit3.Monlook.Ilcraintàmort,d’aprèsmaman.C’estpascompliqué,l’effetrecherché,c’est

ressembleràLydiaDeetz,dansBeetlejuice.Sivousnevisualisezpastoutdesuitesonlookgothique, monlecteurdelaplanèteMars,nepaniquezpas:jevaisvouslaverlatêteavecLydiaDeetzunelignesur troisdanscecahiervuquejesuisfanabsoluedecettefille.Enclair,c’estl’adolapluscooldumonde avecsesdentellesnoires,samècheendentsdedragon,sesgrandsyeuxdepanda…etenplus,elleparle auxfantômes!J’ajoute,belinconnu,qu’elleestjouéeparWinonaRyder,quin’apasencoredix-huitans etestjustelaplusbelleactricedumonde.J’aivouludécrochertoussespostersdemachambrepourles afficher dans celledes vacances,mais mamanamis sonvetoauxpunaises enfoncées àtravers les cloisonsdubungalow.

D’accord,d’accord,monlecteur,jem’aperçoisquemonpetit3,c’étaitungrand3!J’enreviensà

monpremierjourdesvacances,alors…LagrandeaventuredesIdrissideTournydanslaFuegorougede

papa.Tourny,pourvoussituer,c’estdansleVexin,uneplaineàbetteravescoincéeentrelaNormandieet

Paris,avecunerivièreridicule,l’Epte,dontlesbaratineursducoinracontentqu’elleaprovoquéplusde

guerresetfaitplusdemortsqueleRhin.Nous,onhabiteau-dessus,aumilieudepetitescollineshautes

commetroispommesquelesprétentieuxducoinontappeléesleVexinbossu.Çanes’inventepas!

J’ailongtempshésitésurlafaçondontj’allaisvousraconterlegranddépartpourlaCorse,les

bagagestassésdanslecoffrealorsqu’ilfaitencorenuitsurlaNormandie,larouteinterminable,assiseà

l’arrièreavecNicoquirestedixheuresàregarderlesbagnoles,lesarbresetlespanneauxsansmême

avoirl’airdes’ennuyer.LetunnelsousleMont-Blancetlerepasritueltarte-saladeàChamonix,le

passageparl’Italieparceque,dixitpapa,Gênesn’estpasbeaucoupplusloinqueNice,Toulonou

MarseillemaisquelesItalienssontjamaisengrève.Oui,j’auraispuvousracontertoutçaendétailmais

jefaisl’impasse.C’estunchoixnarratif,moncherlecteurintergalactique.C’estcommeça!

Jemeconcentresurleferry.

Quin’ajamaisprisleferrypouruneîlenesaitpascequ’estunpremierjourdevacances.

ParoledeLydiaDeetz!

Lapreuveparlesquatreéléments.

L’eau,d’abord

Leferrygéant,jauneetblancavecsatêtedeMaure,d’abordc’estgrandiose.Maisquandilouvrela

gueule,là,onrigolemoins.

Papadumoins.Fautdirequeroulerdixheuresjustepoursefaireengueuleràl’arrivéeparune

banded’Italienssurexcités,jecomprendsqueçapuisseénerver.

Destra

Sinistra

DesItaliensquihurlentetquimoulinentdesbrascommesipapaprenaitsapremièreleçonde

conduite.

Avantiavantiavanti

Papaquiseretrouveàmanœuvrerparmidesdizainesd’autresconducteursterrifiés,avecleurs remorquesetleursjet-skisdessus,leurcoupésportaveclaplanchequidépasse,leurRenaultEspace pleinàcraquerdebouées,dematelas,deserviettes,entasséssihautqu’onn’yvoitrienderrière. Avvicinaavvicina Lescamions,lesvoitures,lescamping-cars,lesmotos.Toutrentre!Toujours.Aucentimètreprès. C’estlepremiermiracledesvacances. Stopstopstop LesItaliensdesferrys,quandilsétaientpetits,c’étaientdeschampionsdestrucsàemboîter.Faire entrertroismillevoituresdansunbateauenmoinsd’uneheure,c’estcommeunjeudeLegogéant. L’Italiensourit,lèveunpouce. Perfetto LaFuegodepapaestl’unedestroismillepiècesdupuzzle.Ilouvresaportièreenessayantdene pasécornerlaCorsacolléeàgaucheetrentreleventrepourvenirnousrejoindre. Laterre,ensuite Levraitrucsepasseentrelemomentoùvousquittezvoshabitspourvouscoucherdanslacabineet celuioù,quatreoucinqheuresaprès,vousvousrelevez;c’estunpeucommeunemue.Commeunserpent quichangedepeau. Souvent,jesuislapremièreàmeglisserdansmestongs;unshort,untee-shirtVanHalen,des lunettesnoiresetzou…directionlepont. Terre!Terre! Toutlemondesetientdéjàcontrelesrambardespouradmirerlacôte,del’étangdeBigugliaaucap Corse.Lesoleilcommenceàflinguerdesesrayonslasertoutcequibougehorsdel’ombre,etmoijefile dans les couloirs dubateaupour renifler les odeurs inconnues.J’enjambeungrandtypeblondmal réveillé,allongédanslecouloirsursonsacàdos.Tropcanon!Lafilleaccrochéeàluidortencore,dos nu,crinièreendésordre,unemainenfouiesouslachemiseouvertedesonSuédois. Unjour,ceseramoilafilleaudosnu.Etj’auraimoiaussimonroutardmalrasépourmeservirde matelasavecdespoilsblondssurletorsepourmeservirdedoudou. Hein,lavie,tunemedécevraspas,promis? Pourlemoment,jemecontenteduparfumiodédelaMéditerranée.Adosséeàlarambarde,duhaut demonmètrequarante. Arespirerlalibertésurlapointedespieds. Lefeu,hélas Mesdames,messieurs,veuillezregagnervosvéhicules. Lefeudel’enfer! Envérité,monlecteurdesconfinsdelagalaxie,jecroisquel’enferdoitressembleràça:lasoute d’unferry.Ilyfaitaumoinscentcinquantedegrésetpourtant,çasebousculedansl’escalierpoury descendre.Commesitouslesgensmortssurterreàlamêmeheures’avançaientàlaqueueleuleudans lesentraillesd’unvolcanenfusion.SubwaytoHell!

Çacogneàcoupsdechaînesetdemétalhurlant;lesItalienssontderetour,ilssontlesseuls

habillés,enpantalonetveste,lesseulsànepassueralorsquetouslesvacanciersdéjàcourtvêtus

dégoulinentets’épongent.

Onrestelàuneéternité,danslafournaise,peut-êtretousbloquésparcequ’unpetitmalingarédevant

laportenes’estpasréveillé.Celuiquiétaitarrivéauderniermomentlaveille.Leroutardblondsuédois,

siçasetrouve,quinousemmerdetousàuntelpointquelui,jel’adoredéjàetquej’enveuxuncomme

luiplustard.

LesItaliensontdesalluresdediables,ilneleurmanquequelefouet.C’étaitunpiège,onvatous

creverlà,danslegazcarbonique,parcequ’unconamissonmoteurenrouteetquetoutlemondeafait

pareilsansqu’uneseulevoiturebouge.

Etpuislaporteduferrytombedansunbruitdetôlefracassée.Unpont-levisquicède.

Unearméedemorts-vivantss’échappeversleparadis.

Amoilaliberté!

L’air,enfin

LatraditionchezlesIdrissi,c’estunpetitdéjeunerenterrassesouslespalmiers,placeSaint-

NicolasdevantleportdeBastia.

Papanousoffrelatotale,lescroissants,lesjusdefruitspressés,laconfituredechâtaigne.Ona

soudainl’impressiond’êtreunefamille.Mêmemoiavecmonalluredehérissongothique.MêmeNico,

quiafaittournerunglobeterrestreavantdepartiretpointésondoigtauhasardpoursavoirquellelangue

parleraitlafilleducampingavecquiilsortirait.

Oui,unefamille,pendantvingtetunjours,troissemainesauparadis.

Maman,papaetNicolas.

Etmoi.

Ilserasurtoutquestiondemoidanscejournal,jepréfèrevousprévenirtoutdesuite!

Vousm’excusez?Jefileenfilermonmaillot.

Jevousretrouvetrèsvite,monlecteurdesétoiles.

*

**

Ilfermadoucementlejournal. Perplexe. Celafaisaitdesannéesqu’ilnel’avaitpasouvert. Inquiet. Ainsi,elleétaitrevenue… Vingt-septansplustard. Pourquoi? C’étaitd’unetelleévidence.Elleétaitrevenueremuer lepassé.Gratter.Creuser.Chercher ce qu’elleavaitlaisséici.Dansuneautrevie.

Ils’yétaitpréparé.Depuisdesannées.

Sansjamaisparveniràrépondreàcettequestion.

Jusqu’oùvoudrait-elledescendre?Jusqu’àquelniveauvoudrait-elleviderleségouts?Jusqu’à

quelleprofondeurvoudrait-elles’engagerdanslesgaleriespourriesdessecretsdelafamilleIdrissi?

4

Le12août2016,22heures

—Monpèren’apastourné. Clotildeavaitreposésonlivreetsetenaitassisesurlachaise,sespiedsnusetsesonglesrouges fouillantlesablemêlédeterreetd’herbe.Labaladeuseaccrochéeàlabranched’olivierau-dessusdu salondejardindeplastiquevertfaisaittituberlanuit.Ilsdisposaientd’unemplacementdequinzemètres surdix,plutôtenretraitdesautres,plutôtombragé,pourcompenserl’absencedesanitairesprochesetla tailleridiculedubungalowlouépourtantpourtroisadultes.Icionvitdehors,mademoiselleIdrissi,avait assuré avec obséquiosité le patron du camping des Euproctes lorsqu’elle avait réservé cet hiver. Visiblement,CervoneSpinellon’avaitpaschangé. —Quoi?réponditFranck. Ilétaitenéquilibreinstableetnesedonnapaslapeinedeseretourner.Ilavaitétaléunjournalsur lesiègearrièreafindeposersespiedsnusdessus;samaingauches’accrochaitàl’unedesbarresdela Passatalorsqueladroitedévissaitàgrand-peineunboulonducoffredetoit. —Monpère,continuaClotilde.DansleviragedelaPetraCoda,iln’apastourné.C’estlesouvenir précisquej’enai.Unelonguelignedroite,untournantserré,etmonpèrequi foncedroitdansles barrièresdebois. Seul lecoudeFranckpivota.Samain,elle,continuaitdedesserrerleboulonaveclaclé,en aveugle. —Qu’est-cequetuveuxdire,Clo?Qu’est-cequetusous-entends? Clotildemitdutempsàrépondre.ElleobservaitFranck.Lapremièrechosequefaisaitsonmari,le soirdupremierjourdesvacances,étaitdedémonterlecoffredetoitetlesbarressurlavoiture.Ilétait capabledejustifiersonempressementenfournissanttouteunelisted’argumentsparfaitementrationnels, la consommationd’essence supplémentaire, la prise auvent, les pattes des barres qui marquentla carrosserie…Clotilde yvoyaitsurtoutunencombrementsupplémentaire à caser dans leur carré de vacances.Etaufondmêmepas.Elles’enfichait,dececoffredetoitqu’ilfallaitposer,ranger,bâcher.

Elletrouvaitjusteçacon!S’emmerderàça,retireruneàunelespetitesvisetlesmettredansdespetits sachetsavecdespetitsnuméroscorrespondantauxpetitstrous. Danscesmoments-là,Valoun’étaitpasdugenreàjouerlespacificatrices,leuradoétaitdéjàpartie explorerlecamping,évaluerlamoyenned’âgedesvacanciersetrecenserleursnationalités. —Rien,Franck.Jeneveuxriendire.Jenesaispas. Clotildeavaitrépondud’unevoixunpeulasse.Franckavaitchangédetrouetgrognaitcontrele crétinquiavaittropserrélesboulons. Lui,hier. L’humourselonFranck. Clotildesepenchaenavant,fitdéfilerentresesdoigtslespagesdesonlivre,Tempsglaciaires,le dernierVargas.EllepensastupidementqueTempsglacièresauraitétéuntitreplusappropriépourun best-sellerdel’été. L’humourselonClotilde. —Jenesaispas,continua-t-elle.C’estjusteunesensationétrange.Enregardantlaroute,toutà l’heure,j’aieul’impressionquemêmeenroulanttropvite,mêmedenuit,monpèreauraiteuletemps d’appuyersurlefrein,debraquer.Etcetteimpression,bizarrement,correspondausouvenirquejetraîne dansmatêtedepuisl’accident. —Tuavaisquinzeans,Clo. Clotildereposalelivre.Sansrépondre. Jesais,Franck. Jesaisquecenesontquedesimpressionsfugitives;quetouts’estjouéendeuxoutroissecondes… Maisécouteça,Franck,situm’entends,toutaufonddetoncerveau.Situsaisencoreliredanslecreux demesyeux. C’estunecertitude.Unecertitude! Papan’apastourné.Ilafoncétoutdroitversleprécipice.Avecnoustousàl’intérieur! Clotildefixauninstantlalampequi sebalançaitdoucementau-dessus desatête,l’essaimde papillonsdenuitquigrillaientleurvieéclaircontrel’ampoule. —Ilyaautrechose,Franck.Lorsdel’accident,papaaprislamaindemaman. —Avantlevirage? —Oui,justeavant.Justeavantlechoccontrelabarrière,commes’ilavaitcomprisqu’onallait s’envolerau-dessusduvide,qu’ilnepouvaitpasl’empêcher. Unlégersoupir.Untroisièmebouloncéda. —Tuveuxdirequoi,Clo?Quetonpèreseseraitsuicidé?Avecvoustousdanslavoiture? Clotilderéponditrapidement.Troppeut-être. —Non,Franck.Biensûrquenon!Ilétaitencolèreparcequ’onétaitenretard.Ilnousemmenait voirunconcertdepolyphoniescorses.C’étaitl’anniversairederencontredemesparents,aussi.On sortaitd’unapéritifavectoutelafamille,sesparents,lescousins,lesvoisins.Non,cen’étaitpasun suicide,biensûrquenon…

Franckhaussalesépaules. —C’estréglé,alors!C’étaitunaccident.

Ilchangealacléde12demain.

La voixde Clotilde glissa comme unmurmure. Comme pour ne pas réveiller les voisins. On percevaitdansl’emplacementd’àcôtélesonlointaind’unesérietéléviséeenitalien. —IlyaeuleregarddeNicolas,aussi. Franckstoppasonmouvement.Clotildeprécisa:

—Nicolasn’apaseul’airsurpris.

—Commentça?

—Justeavantqu’onpasseàtraverslabarrière,lasecondeavant,quandonsavaitdéjàquec’était

fini,queplusriennepourraitarrêterlaFuego,j’ailudanslesyeuxdemonfrèreuneexpressionbizarre,

commes’ilsavaitquelquechosequej’ignorais,commes’iln’étaitpassiétonné.Commes’ilavait

comprispourquoionallaittousmourir.

—Tun’espasmorte,Clo.

—Si,unpeu…

Ellefittanguersonsiègedeplastique,lebasculantunpeuenarrière.Acemoment,elleauraitvoulu

queFranckdescendeetlaprennedanssesbras.Qu’illaserrecontrelui,qu’illuidisen’importequoi.

Qu’ilsetaise,même,maisqu’illarassure.

Ilfitsauterlequatrièmeboulon,puisattrapalecoffredetoitgrisetvidesursondos.

FaçonObélix,pensaClotilde.

L’imagelafitsourire.Dédramatiser,toujours.

Oui,àportersonmenhirenplastiquesursondos,torsenuavecsonpantalondetoilebleu,Franck

ressemblaitétonnammentàObélix.

Sanslebide.

Aquarante-quatreans,Franckétaitencoreunbelhomme,untorselarge,desmuscleslongs.Ilya

prèsdevingtans,elleavaitcraquépoursonsourirefranc,sonassurancerassurante,maisaussipoursa

carruredecrawleurcompulsif;çaavaitaidéClotildeàtenir,àl’aimer,àseconvaincrequec’étaitle

bon.Enfin,qu’ilyavaitpire,bienpire.

Bizarrement,maintenantqu’annéeaprèsannée,demi-kiloaprèsdemi-kilo,centimètredetourde

tailleaprèscentimètre,ilavaitprisceventrequemêmelesplusbeauxgarçonsfinissentparprendre,elle

s’enfoutait.Çanerentraitplusvraimentenlignedecompte,lecorpsdesonmec,alorsqueFrancks’en

faisaitunemontagne,unecollineaumoins,unejoliecollinearrondieautourdesonnombril.

Obélixposasonmenhiravecdélicatesse.

—Fautpasquetupourrissestesvacancesaveccettevieillehistoire,Clo.

Traduction.

Fautpasquetunouspourrisseslesvacancesavectavieillehistoire,chérie.

Clotildeesquissaunsourire.Aprèstout,c’estFranckquiavaitraison.Ilssel’étaienttouscoltiné,en

famille,sonpèlerinage.

Unecorvée.

Ouste,pliée.

Zou,oubliée!

Elles’autorisajusteundernierdébriefing.Franckavaitaumoinscettequalité:aveclui,onpouvait

parlersansfindel’éducationdesenfants.DoncdeValentine.

—Tupensesquejen’auraispasdûenparleràValou?Luimontrerlelieudel’accident?

—Si.Biensûrquesi.Cesontsesgrands-parents.C’estimportantqu’elle…

IlserapprochadeClotildetoutenessuyantsesmainsàuneserviettequ’ilavaitdécrochéed’unfil.

—Tusais,Clo,jesuisfierdetoi.Quetuaieseucecourage.Aprèscequetuasvécu.Jesaisd’où

tuviens.Jenel’oubliepas.Maismaintenant…

Ils’essuyalesépaules,lesaisselles,lapoitrine,jetalaservietteensepenchantversClotilde.

Troptard,pensaClotilde.Troptard,monchéri.

Justequelquessecondestroptardpourquelacompassiondesonmarinesentepasàpleinnezle

mâleexcitéparlespremièreschaleurs.Lemâleciviliséquiprendtoutdemêmeletempsderemiserson

coffredetoitetprotégerlacarrosseriedesacaisseavantd’allertroussersafemelle.

—Maintenantquoi,Franck?

FranckposaunemainsurlatailledeClotilde.Niluiniellen’étaienttrèshabillés.Lamainremonta

unpeusoussonchemisier.

—Maintenant…onvasecoucher?

Clotildeselevaetreculad’unpas.Doucement.Sanslefroisser.Sansluilaisserd’espoirnonplus.

—Non,Franck.Pastoutdesuite.

Elleavança,attrapaàsontoursaservietteaufil,ramassasatroussedetoilette.

—J’aibesoindeprendreunedouche.

Justeavantd’atteindrel’alléedeterre,Clotildeseretournaunedernièrefoisverssonmari.

—Franck…Jenecroispasqu’onaitsurvécuàl’accident.

Illaregardabêtement,commeunlionquivientdelaisserlagazellequitterlepointd’eausansmême

lapourchasser.

Sanscomprendrecequevenaitfairecettephrasedanslaconversation.

Lecampingétaitàpeineéclairé.Aprèsl’uniqueréverbèredel’alléeB,celleoùs’alignaientcinq

chaletsprestigefinlandaisposéslàsixmoisplustôt,Clotildepassadevantledernieremplacement

réservéauxtentes,squattéparungroupedemotards,allongésencercle,bièreàlamain,Lumogazen

totem,motosparquéessouslesarbresfaçontroupeaudepur-sang.

Commeunabsoludeliberté.

Unparfumcorsédemélancolie.

Clotildelongealaparcelle;unedizainedetêtespivotèrentpoursaluerlepassagedelabelle,dans

ungestesynchroniséd’olafatiguéepratiquéeàl’horizontale.LajupedeClotildeluiarrivaitàmi-cuisse

ettroisboutonsouvertsdesonchemisierdévoilaientlespremièrescourbesdesapoitrine.

Aquarante-deuxans,Clotildesesavaitséduisante.

Petite,certes.Fluette.Maisavecdesformespilelàoùilfaut,pilelàoùleshommesaimentles

trouver.Depuisl’annéedesesquinzeans,Clotildeavaitprisàpeinequatrekilos.Undanschaquesein,

undanschaquefesse!Plusjolieaujourd’huiqu’hier.Danssatêteaumoins;danslesregards,souvent.

Ellen’avaitpaseubesoindeclubdegymoudepiscinepourentretenirsasilhouette,elleétaitjustele

résultatd’unparfaitentraînementquotidien…Unemamansainedansuncorpssain!PoussagedeCaddie

chargéàbloc,sprintjusqu’àlasortiedel’école,flexion-extensiondevantlelave-vaisselle,lelave-linge,

lesèche-linge…

Afondlaforme!

Joindrel’utileàl’agréableàl’œil,hein,Franck.

Quelquesminutesplustard,Clotildesortitdeladouche,enrouléedanssaserviettedebain.Elle

étaitseuledanslessanitairesàl’exceptiond’uneadotrèsbruneoccupéeàs’épilerlesjambesavecun

rasoirélectriquequiémettaitunbruitdegrille-moustiques.Del’autrecôtédelacloisondefaïence,des

riresbruyantsdegarçonsaccompagnaientuninterminablerythmedetechno.

Clotildepritletempsdeseregarderdansl’immensemiroirquicouraitsurtoutlemur.Delisserses

longscheveuxnoirsquidescendaientjusquesoussapoitrine.Cecampinglaramenaitvingt-septansen

arrière,àsonmêmecorps,àsonmêmevisage,devantlemêmemiroir,lorsqu’elleavaitquinzeans.

Acecorpsdegaminequ’elletraînaitàl’époquecommeunboulet;àcettefantaisiequiétaitalors

sonseulatoutfaceauxgarçons,saseulearme.Dérisoire…unpistoletàeau!

5

Mercredi9août1989,troisièmejourdevacances,

cielbleumarine

Désolé,monmystérieuxlecteur-voyageurintergalactique,jevousaiabandonnépendantdeuxjours, etjenepeuxmêmepasmecacherderrièrel’excused’êtredébordée:jebulletoutelajournée.Jeserai plusponctuellelesjoursprochains,promis.Letempsdeprendremesmarques,defairedesrepérages, d’observer,demesituer,commeunepetiteespionne,uneanthropologueenmission,unevoyageusede

l’an2020parachutéeen89.

Incognito… Allô,magalaxie?LydiaDeetzaurapport.Journaldebordendirectd’uneplanèteinconnueoùil faitplusdetrente-cinqdegréslejouretoùlesindigènessebaladentpresquenus. Pour tout vous dire, si je vous ai unpeudélaissé, c’est parce que je ne savais pas par où commencer. Oùplantermaplume?

Aumilieudenotrecamping,commeunétendoir,pilesurlaterrassedubungalowC29,celuioùl’on

revientchaqueannéedepuisquejesuisnée? ChezPapéetMamy,commeunétendardàtêtedeMaure,pileaucentredelacourdelabergerie d’Arcanu? Aumilieudelaplagedel’Alga,commeunparasol? Poufpouf… Ceseralaplagedel’Alga!Jevaisvouspeindreuntableaugenrecartepostalequ’onenvoierien que par méchanceté pour faire saliver les copines restées coincées dans les tours des Boutardes à Vernon. Sableblanc.Eauturquoise.Peauxbronzées. Etjusteunepetitetachenoire. Moi!

LapetiteLydia-Winona,avecmontee-shirtdebagnard,mescheveuxhérissonetmestongsàtêtede

zombie.Lafillecomplètementdinguequigardesontee-shirtalorsqu’ilfaitquarantedegréssurlaplage!

Hein?Avouez.Vousêtesentraindepensercommemamère.Timbrée,lagamine…

Maisàvous,rienqu’àvous,monconfidentsecret,jeveuxbienvousexpliquer.

Vousn’allezpasvousmoquer?Vouslejurez?

Enmaillot,avecmonmètrequaranteetmespetitsnénés,j’ail’aird’avoirdixans.Alorsgardermon

tee-shirtdemort-vivantsurlaplage,c’estleseultrucquej’aitrouvépourmevieillirunpeu.Histoire

d’éloignerlesgaminesquiauraientl’idéedevenirmedemanderdejouerauxpâtésdesable.C’estpas

parcequejenelesfaispas,mesquinzeans,qu’ilsnesontpaslà,derrièremesyeux,aufonddemon

cœur,entremescuisses…

Alorsj’enfilemonarmure.

Jevousvoisvenir,vousallezmesortirlecoupletsurlapetitefillegâtéequiatropdechanced’être

envacancesdanscecoindeparadisetquiregardetoutçaavecdégoût,lamontagne,laplage,lamer.

Alors,là,raté.Pasdutout.

PasduTOUT!

J’adoretout,j’adorelaplage,j’adorel’eau!

AlapiscinedeVernon,jem’enfiledeslongueurscommeunefollejusqu’àencreveretcoulersur

placeaufond,genreAdjanietsonp’titpullmarine.

J’aibulatasse,tchintchin. T’avaler,quem’importe, Sil’onmetrouveàmoitiémorte 1 .

Ilssontjolis,jetrouve,lesmotsd’AdjanietdeGainsbourg.Lui,c’estunmecimmortel…Ilsetape clopesurclope,fillesurfille,etilécriraencoredeschansonsàtomberjusqu’àlanuitdestemps. D’ailleursàproposd’eau,jevaisvousfaireuneconfidence…Depuisquelquesmois,ilm’arriveun trucétrange.J’aidesenviesd’échangerlenoirdeTimBurtoncontrelebleu.Çam’esttombédessuspar hasard,ilyadixmois.Sansprévenir.Aucinéma. LeGrandBleu.LaMéditerranéefilméeenaccéléréaurasdel’eau,lecarillond’EricSerra,les façadesblanchesetturquoisedesmaisonsgrecques. Paf!Enmoinsdedeuxheures,jesuistombéeraidedinguedesdauphins,etpuispeut-êtreaussiun peude leur copainhumain, pas le Sicilienà lunettes, l’autre, le planeur des profondeurs auxyeux d’abysses… Jean-MarcBarr… Rienquedepenserqu’enplongeantdanslaMéditerranéejemebaignedanslamêmeeauquelui,ça merendtoutechose.Ilparaîtquelefilmaététournéici,aulargedelapresqu’îledelaRevellata. Lenoircommecarapace,maislecœurpeintenbleu.

Vousnelerépéterezpas,monconfident?C’estimportant,jevousfaisconfiance.C’estmavieque jevousconfie. Là,j’écrissurlesable.Celuidelaplagedel’Alga.Ondiraituncroissantdelunequiaoubliéque lejours’estlevéetquiselaissegrignoterparlesclapotisd’unemer-pataugeoirebleufluo,oùles poissonsvousfilententrelesmainsetlesdoigtsdepieds. DesmembresdelafamilleIdrissi,iln’yaquemamanavecmoisurlaplage.Papaestpartijene saisoù.Bizarrement,ici,quandilretrouvesesracines,çaluidonnelabougeotte;alorsquecoupé d’elles,àlamaison,ilnedécollepasducanapé.Nicotraînesûrementavecunessaimdefillesautourde lui.Jenevaispasêtrelongued’ailleurs,faudraquej’ailleyjeterunœil.J’aimebienêtreaucourantde cequefricotemongrandfrère. Yaquemamanavecmoisurlaplage,etpleind’autresgensinconnusautourdenous.J’adorerester ainsiassisesurlesableavecmoncahier,àmaterlaviedesautres.Tenez,unexemple,àtroisserviettes demoi,ilyaunefemme,trèsjolie,lesseinsàl’airmaispaspourlesmontrer:elleaunbébéaffamé collécontresapoitrine.Jetrouveçaàlafoissuperémouvantetsuperdégoûtant.Commeunmélange bizarredesdeux. Mamanlamateaussi,avecunairjaloux. Mamanestallongéesurlaservietted’àcôtédemoi,àcinqbonsmètrestoutdemême. Commesij’étaispassafille. Commesielleavaithontedemoi. Commesij’étaisundéfaut,leseuldemamamanparfaite. Attendezuneseconde,jemeretourne,lecorpsenmodeparavent,histoirequemamannepuissepas venirlirelasuitepar-dessusmonépaule.Jevaisvousfairesonportraitentroispoints.Duplusgentilau plusvilain.

Point1.Mamans’appellePalma,c’estunprénomd’originehongroise,mesgrands-parentsviennent

delà-bas,deSopron,àquelqueskilomètresdelafrontièreautrichienne.Desfois,jel’appellePalma Mama.

Point2.Mamanestgrandeetbelle.Onditaussiélancée,bienroulée,racée…Ellefaitunbonmètre

soixante-quinzeentongs,alorsvousimaginezensoirée,perchéesurdestalonsaiguilles,avecdelongues jambesdecigogne,unetailledecolibri,uncoudecygne,degrandsyeuxétonnésdechouetteeffraie. Ilparaîtqueparfoislesgènessautentunegénération. Confirmation! Lesmédecinsquisesontpenchéssurmoncassontformels,j’aiquasifinimacroissance,jene dépasseraijamaislemètrecinquante-cinq,commedesmillionsetdesmillionsd’autresfemmes,ontdit lesdocteurspourmerassurer,etilsontajouté,puisquelesgènesjouentàsaute-génération,quesiunjour j’aiunefilleelleserapeut-êtreuneplantegrimpantecommemamaman.Çapromet!Jepréfèrenemême

pasypenseretpasserdirectaupoint3.

Accrochez-vous.

Mamanestemmerdante.Mamanestméchante.Mamanestchiante.Mamanestsursaservietteàcinq mètresdemoientraindelireLeDiableenritencoreetj’aimeraisluicrachertouscesmotsquejecache dansmoncahier.Alorsjevouslejuresurtousmesancêtrescorsesquidormentdanslecimetièrede Marcone,jevousfaislesermentdelaplagedel’Alga,etvousenêtesletémoin,monlecteurdufutur… Jeneveuxpasdevenircommeelleplustard! Jeneveuxpasdevenirunemamancommeelle.Unefemmecommeelle.Unevieillecommeelle. Waouh! J’aiétéloin,là.Jelèvelatêteetjemerendscomptequej’avaisvraimentpasdequoipaniquer. Mamandortsurleventre.Dosnu.Elleadégrafésonsoutien-gorgevertetilesttombécommeune méduse,écrasépar sesseinsaplatis.Ellepeutbienmeprendrelatêteavecmontee-shirt,elleest pareille,maman,avecsondéguisement.Sonpetithautqu’elleragrafeenjouantlespudiquesdèsqu’elle seredresse,aucasoùuntypepourraitvoirunboutdesein.Etqu’elleposesonbouquin.Etqu’elle sprinteàpetits pas vers lamer ;tuneviens pas,chérie?qu’ellemedit.Etqu’ellerevienttoute ruisselante;elleesttropbonne,machérie,tun’aspastropchaudavectontruc?Etqu’elleserallongeet faitsemblantdes’intéresseràsonlivrequiluiferatouteslesvacances.Etqu’ellefaitsauterànouveaule hautpourbronzerlecôtépilesansdécollerlecôtéface. Mamanpréféreraitcreverplutôtqued’avoirlamarquedesbretelles.Moi,aveclamarquedemon tee-shirt,jeconnaisdéjàlabonneblaguedelarentréeaulycéeAragon:«Hé,Clo,t’asfaitleTourde Francecetété?» Ah ah ah… J’arrête pour aujourd’hui, parce que je vous vois venir avec votre analyse psychologiqueàdeuxballes…Allez,dites-le,avouez-le,puisquec’estcequevouspensez… Jesuisjalousedemamère! Pfff…Siçavousfaitplaisir. Sivoussaviezcequ’ellevousdit,lapetiterebellenoiraude.Elleestrusée,elleasonplan.Ellene vapassefaireavoir,elle.Elletrouveraunamoureuxavecquielles’amuseratoutelavie!Elleaurades bébésqu’elleferarirejusqu’àcequ’ilsaienthonted’elle.Elleauraunboulotqui serauncombat permanent:boxeuse,dresseused’ours,funambule,exorciste. Monsermentdelaplagedel’Alga! Çavousva?Laprochainefois,jevousparleraidepapa. Maislà,fautquejevouslaisse,mamanaplanquésesseinssoussonpetithautàbretellemolle,et s’approchedeMAserviette.J’hésiteentrefairemagentilleoumordre.Jenesaispasencore.Jevais improviser. Bye…

*

**

Ilrefermalecahier.

Oui,incontestablement,Palmaétaitunebellefemme.Unetrèsbellefemme.

Elleneméritaitpasdemourir.Certainementpas.

Maispuisquelepireavaitétécommis,puisqu’ellenepouvaitpasressusciter,ilrestaitjusteàfaire

ensortequenuln’apprennejamaislavérité.

1.ExtraitdePullmarine,IsabelleAdjanietSergeGainsbourg,MELODYNELSONPUBLISHING,1983.

9heures

6

Le13août2016

Clotildeétaitalléechercherunebaguette,troiscroissants,unlitredelaitqu’elletenaitdansunsac auboutd’unemain,unlitredejusd’orangedansl’autre,ets’étaitégarée. Exprès. Valoudormaitencore.Franckétaitparticourirjusqu’ausémaphoredeCavallo.

Lorsdel’été89,Clotildes’ensouvenait,elleétaitchaquematindecorvéedepetitdéjeuner,elle

traînaitlespiedsenallantchercherdupainfraisàl’accueil,ellezigzaguaitdanslesalléesducamping desEuproctesenespérantcroiserquelqu’un,maisaucunadon’étaitdéjàréveillédesibonneheure,alors elle inventaitunchemincompliqué dans le labyrinthe ducampingavantde rentrer. Aujourd’hui, à

l’inverse,ClotildeavaitcoupéaupluscourtpourseretrouverfaceaubungalowC29.Celuioùelleavait

passélesquinzepremiersétésdesavie. Ellenereconnaissaitquelesvolumes.Latailledubungalow.Lasurfacedel’emplacement.Les arbresavaientpoussé,degrandsoliviersquitordaientleurstroncspourformerunecanopéeau-dessusdu chaletdontl’empriseausolavaitdoublé:unstoreélectrique,uneterrasse,unbarbecue,unsalonde jardin. Tout avait été modernisé par les bons soins dunouveaudirecteur des Euproctes, Cervone Spinello,qui avaitreprisavecunsensaiguisédesaffaireslecampingdesonpèreBasile.Chaque nouveauté,uncourtdetennis,untobogganaquatique,l’emplacementdelafuturepiscine,confirmaità Clotildequ’ilnerestaitpresquerienducampingnaturedesonenfance,ceterrainombragéquifournissait seulementunlitpourdormir,del’eaupourselaver,desarbrespoursecacher.

Enobservantplusendétaill’emplacementC29,Clotildesefitlaréflexionqu’ellenel’avaitjamais

revudepuisl’accident.Danslesjoursquiavaientsuiviledrame,BasileSpinelloavaitapportéses

affairesàCalvi,danssachambred’hôpital.Ungrandsaccontenantseshabits,sesminicassettes,ses

livres.Toussesobjetspersonnels,saufceluiauquelelletenaitleplus:soncahier.Cecahierbleuoùelle avaitinscritsesétatsd’âmependantcemoisd’été.Cecahierabandonnésurunbancdelabergerie d’Arcanu. Ill’avaitoublié,ouégaréquelquepartdansuncouloirducentrehospitalier.Ellen’avaitpasosélui demander.Elleyavaitbeaucouprepenséàcemoment-là,dansl’avionquilaramenaitdirectementde l’Antennemédicaled’urgencedeBalagneàParis,puisConflans,chezJozsefetSara,lesparentsdesa mère,quil’avaientélevéejusqu’àsamajorité.Aveclesannées,elleaussiavaitoubliécecahier.Clotilde sefitlaréflexionamuséequ’ill’attendaitsansdoutetoujoursquelquepart,depuisprèsdetrenteans, rangédansletiroird’unearmoire,glisséderrièreunmeuble,coincésuruneétagèresousunepilede livresjaunis.

Clotildes’approchadubungalowC29enécartantlesbranchesd’unolivierpluspetitquelesautres

plantésfaceàlaterrasse.Ellesesouvenaitqu’en1989ilyenavaitdéjàun,delamêmetaille,devantsa

fenêtre.Peut-êtrequeCervonefaisaitarracherlesvieuxarbrespourenreplanterdesneufs? —Vouscherchez? Untypeétaitsortidubungalow,casquettedesGiantsdeNewYorkcoincéeau-dessusdestempes grisonnantes,tassedecaféàlamain.Souriant,étonné. Clotilde aimaitla convivialité simple des campings. Pas de barricades, pas de haies, pas de palissades.Pasvraimentdechez-soi.Justeunchez-nousvaguementdélimité. —Rien… Unpeuplusloin,dansl’allée,deuxgaminsjouaientaufoot. —Vousavezenvoyévotreballonsouslebungalow?fitleGiant. Asonsourire,Clotildedevinaqu’ilauraitadorélavoirsemettreàquatrepattesdevantlaterrasse ettrémoussersesfessesmouléesdanssonleggingpourrampersouslebungalow.Alaréflexion,Clotilde détestaitaussiceladanslescampings.L’absencedesbarrières.Lebrouillagedesrepères.Laconvoitise ordinaire. —Non.Dessouvenirsplutôt.Jesuisdéjàvenueenvacancesici,danscebungalow. —Vrai?Çadoitfaireunboutdetempsalors.Onréservecechaletd’uneannéesurl’autredepuis huitans. —C’étaitilyavingt-septans… Giantsefenditd’unregardépatéquisous-entendaituncomplimentmuet. Vousnelesfaitespas. Derrièrelui,unefemmeapparut.Mugdethéentredeuxdoigts,cheveuxfrisésretenusparunepince enbois,paréocoloréaccrochésursapeaufripée.Sourianteelleaussi. Ellesepostaàcôtédesonmariets’adressaàClotilde.

—Vingt-septans?Cebungalow,leC29,c’étaitdoncvotreadresseavant?Excusez-moi,maisune

idéemevientcommeça.VousneseriezpasClotildeIdrissi?

Surlecoup,Clotildeneréponditrien.Despenséesidiotessebousculaient.Onn’avaittoutdemême

pasposédeplaquemortuairesurlebungalow:IcivécurentPauletPalmaIdrissi.Onneracontaittout

de même pas l’accident de ses parents de génération en génération de campeurs depuis plusieurs décennies? Lebungalowmaudit… Lafemmesoufflasursatasseetglissaunemainsousletee-shirtdesonGiant. Unmessagesubliminalmaisexplicite. Ilestàmoi,celui-là. Lelangageuniverseldescorpsetdesgestesquiviventàl’airlibreletempsd’unété.Onexpose,on mate,oncroise,onfrôle…maisonnetouchepas,mêmesic’estlà,àportéedemain. Ellebutsonthé,lentement,puiscontinua,enjouée.Raviedejouerlesmessagèresmystère. —J’aiducourrierpourvous,Clotilde.Ilvousattenddepuisunboutdetemps! Clotildefaillits’effondrersurplacepourlasecondefoisenmoinsd’uneminute.Elles’accrochaà labranchelaplushautedubébéolivier. —Depuis…vingt-septans?bredouilla-t-elle. LafemmeduGiantéclataderire. —Non,quandmêmepas!Onl’areçuhier.Fred,tuvasmelachercher?Elleestsurlefrigo. Giantentrapuis ressortitentenantuneenveloppe.Safemmesecollaànouveauàlui touten déchiffrantl’adresse.

ClotildeIdrissi

BungalowC29,campingdesEuproctes

20260LaRevellata

Clotilde encaissa une troisième accélération cardiaque. Plus violente encore que les deux précédentes,àenarracherlabranched’olivier. —Onvapasvousdemandervospapiers,fitleGiantenriant.Onallaitlaporteràlaréception, maispuisquevousêteslà… LesdoigtshumidesdeClotildeserefermèrentsurlalettre. —Merci. Elle continua de tituber dans l’allée de sable. Ses ballerines laissaientdes courbes sinueuses derrièresonpassage,commeunpatineurquidérapesurunlacgelé.Sesyeuxfixaientsonnom,son prénom,l’adressesurl’enveloppe.Ellereconnaissaitl’écrituremaisc’étaitimpossible.Ellesavaitque c’étaitimpossible. Sansqu’elleleprémédite,sansmêmequ’elleyréfléchisse,Clotildetraversalecamping.Elle devaitêtreseulepourouvrircettelettreetelleneconnaissaitqu’unendroitassezsecretpourcela.Secret et sacré. La grotte des VeauxMarins. Untroudans la falaise auquel onaccédait par la mer, ou directementducampingparunpetitchemindeterre;unecaverneoù,adolescente,elles’étaitréfugiée millefoispourlire,rêver,écrire,pleurer.Elleadoraitécrirequandelleétaitjeune,elleétaitmêmeplutôt

douée,c’estcequeluidisaientsesprofs,sesproches.Puislesmotss’étaientbrusquementenfuis.Ce talentn’avaitpassurvécuàl’accident. Elledescenditsansdifficultésverssacachette.Lechemindesableetdecaillouxavaitétéremplacé parunescalierdepierrecimenté.LesparoisdelagrottedesVeauxMarinsavaientétédécoréesde graffitisd’amoureuxetdetagsobscènes,parfuméesd’odeursdebièreetd’urine.Peuimportait.Lavue sur la Méditerranée, à l’intérieur de la caverne, restait identique, vertigineuse, offrant l’illusionà l’occupantd’êtreunoiseaumarinprêtàfondred’unsimplecoupd’ailesuruneproieserisquantàla surfacedel’eau. Clotildeposasonsacdecourses,sereculaunpeuàl’intérieurdelagrotte,s’assitsurlesrochers frais,presquehumides,et,lentement,déchiral’enveloppe.Tremblante,commelorsqu’onouvrelalettre d’unamoureux, même si, d’aussi loinqu’elle se souvienne, jamais elle n’avaitreçude déclaration enflamméeparcourrier.Elleétaitnéequelquesannéestroptard.Sessoupirantsl’avaientdraguéepar textos,parmails.C’étaitnouveauetfollementexcitantalors,lesconfidencesnumériques…etilneluien restaitrienaujourd’hui.Pasuneligne,pasunbilletglissédansunlivre. Lepouceetl’indexdeClotildesortirentunepetitefeuilleblanchepliéeenquatredansl’enveloppe, la déplièrent. C’était une lettre manuscrite, d’une écriture appliquée, comme celle des vieilles institutrices.

MaClo,

Jenesaispassituesaussientêtéeaujourd’huiquetul’étaisquandtuétaispetite,

maisjevoudraistedemanderquelquechose.

Demain,lorsquetuserasàlabergeried’Arcanu,chezCassanuetLisabetta,tiens-toi

quelquesminutessouslechênevert,avantqu’ilfassenuit,pourquejepuissetevoir.

Jetereconnaîtrai,j’espère.

J’aimeraisbienquetafillesoitlà,elleaussi.

Jenetedemanderiend’autre.Surtoutriend’autre.

Oupeut-êtreuniquementdeleverlesyeuxaucieletderegarderBételgeuse.Situ

savais,maClo,combiendenuitsjel’airegardéeenpensantàtoi.

Mavietoutentièreestunechambrenoire.

Jet’embrasse.

P.

Desvaguesfrappaientleseuildelagrotte,commesiunDieul’avaitcreuséeexactementàlabonne hauteurpourqu’ellesoitéclabousséed’embrunssansêtreinondée.DanslamaindeClotilde,lafeuille tremblaitdavantagequelagrand-voiled’uncatamaran. Il n’yavaitpourtantpasdevent.Justeunmatincalmeetdéjàchaud,unsoleil qui doucement commençaitàrisquerunœilinquisiteurjusqu’auplusprofonddelacaverne.

Jet’embrasse.

C’étaitl’écrituredesamère.

P.

C’étaitlasignaturedesamère.

Quid’autrequesamèrepouvaitl’appeler«maClo»?Quid’autrequesamèrepouvaitsesouvenir

decesdétails?Desoncostumedepunkettegothiquequ’ellen’avaitplusjamaisenfilédepuisl’accident.

DeBeetlejuice.Bételgeuse,danssatraductionfrancophone,Clotildeavaitaccrochéleposterdans

sachambreàl’époque.C’estmamanquileluiavaitoffertpoursesquatorzeans,ellel’avaitdirectement

commandédeQuébec.Latraductioncanadienneétaittellementpluspoétiquequelaversionaméricaine.

Clotildes’avançaetobservalecheminquidescendaitàlamer,puisau-dessusd’elleceluiqui

longeaitlacornichejusqu’auxplagesdel’Algaetdel’Oscelluccia.Auboutdusentier,uneadoerrait

seule,téléphoneportableàlamain,peut-êtrecherchait-elleduréseau,ouàlireunmessageendouce,

sanssesparentspourlorgnerpar-dessussonépaule.

Clotildebaissaànouveaulesyeuxsurlalettre.

Quid’autrequesamèrepouvaitsesouvenirdecettephrasequiobsédaitLydiaDeetz?Cettephrase

cultedesonfilmculte,cettephrasequeClotildeavaitbalancéeàlafiguredesamèrepourqu’ellelui

fouteenfinlapaix,dansl’intimitéetlabrutalitéd’unedispute,unsoiroùellesétaientseulestoutesles

deux?

Leursecret.Entremèreetfille.

Samèrevoulaitlatraînerenvillelelendemainpouracheterdeshabitsprésentables,c’est-à-dire

confortables,colorés,féminins;Clotilde,avantdeclaquerlaportedesachambreaunezdesamère,lui

avaitjetélesparolesdésespéréesempruntéesàLydiaDeetz.Cetterépliquecommeunrésumédesavie

d’adolescente.

Mavietoutentièreestunechambrenoire.Unegrande…belle…chambre…noire.

7

Vendredi11août1989,cinquièmejourdevacances,

cielbleuluzerne

Monpère,jel’aimebien. Jenesuispascertainequ’ilyaitbeaucoupdegensquil’aimentbien,monpère,maismoioui,trois foisoui. Mescopinesmedisentparfoisqu’illeurfaitpeur.Ellesletrouventbeau,c’estcertain,avecses yeuxnoirs,sescheveuxcorbeau,sabarbetailléerassursonmentoncarré.Maisjustement,c’estpeut-être ça,sonassurance,quicréeunedistance. Vousvoyezcequejeveuxdire? Monpèreestlegenresûrdelui,legenreàdonnersonavisenunseulmotdéfinitif,sonamitiéen deuxetàlareprendreentrois,legenreàfusillerduregardetànepasgracier.Legenreprofquifichela trouille,chefqu’oncraint,qu’onrespecteenmêmetempsqu’onledéteste.Ilestunpeucommeça,mon père,avectoutlemonde…Saufmoi! Moijesuissapetitefillechérie,alorstoussestrucsquimarchentaveclesautres,sabaguettede chefd’orchestrepourfairejouertoutlemondeàsonrythme,taratataçaneprendpasavecmoi. Tenez,parexemple,prenezsonboulot,ilditqu’iltravailledansl’environnement,l’agronomie,

l’écologie,qu’ilpréservelespoumonsvertsdelaplanète…Envrai,ilvenddugazon!15%dumarché

françaispasseparlui,ilparaîtqueçareprésentedesmilliersd’emploisenFranceetdansunedizainede

paysdumonde,alorspersonnenemouftequandilenparle,quandilditqu’ilsn’étaientqu’à12%du

marchéquandilacommencéchezFastGreenetqu’ilcomptebiengrimperà17%avantl’an2000.Les

autresprennentl’airimpressionnéquandpapaprécisequ’àchaqueminutequipassel’équivalentd’un terrainde footenFrance estregazonné,etque mine de rien, à la find’une journée,ça représente l’équivalentdelaforêtdeFontainebleau.Ilsontmêmel’airépatésquandilditquemaintenantlepâturin desprésoulafétuqueovinedurette,celledespelousesdespavillonsdebanlieue,ils’enfout,vuqu’il

gèretoutlemarchédesgolfsdel’Ile-de-Franceetqu’ilnevendplusquedel’agrostidestolonifère,letop dutopdesbrinsd’herbe. Moiçamefaitjusterire. Unpapaquivenddugazon! Lagrossehonte.Jeluiaiditpleindefois.Ilauraitquandmêmeputrouvermieuxpourfairerêversa fillechérie!Alorsjesautesursesgenouxetjeluidisquejesaisbienquec’estdubaratin,seshistoires degraminées,etqu’envraiilestespion,ougentlemancambrioleur,ouagentsecret. MynameisGrass. RayGrass. Là,commed’hab,papan’estpaslà.Personnen’estlààpartmoi. J’écrisseule,aubungalow C29,sousl’olivier.Nicolasestavecd’autresadosdelabandedu camping,mamanaprislaFuegoetestpartiefairedescoursesàCalvi,papaestàlabergeried’Arcanu, avecsesparents,sescousins,sesamisd’ici. Ilentretientsacorsitude… Lacorsitudedepapa,parcontre,personnenerigoleavecça! PaulIdrissi. PerduenNormandie,danssonVexinbossu. Personnenerigoleavecça…saufmoi! Parcequ’envrai,lacorsitudedepapa,deseptembreàjuin,çaserésumeàunrectanglejaunecollé surlalunettearrièredesavoiture.LesignecabalistiquederalliementdesCorsesperdussurlecontinent. Lesfrancs-maçons,c’estuntriangle.AuxJuifsonaimposél’étoile. PourlesCorsesexilésdansleNord,c’estunrectangle. L’autocollantCorsicaFerries. Pourvousexpliquer,lacorsitudedepapa,elleleprendquandsonautocollantjauneàl’arrière commenceàsedécoller,cequisignifiequelesjoursrallongentetquelesvacancesapprochent.Mon papa,ilestunpeucommelesgossesquisemettentàcroireaupèreNoëlendécembre,lesvieuxquise mettentàcroireenDieuquandonleurannoncelenombredemoisqu’illeurresteàvivre.Vousvoyez? Oh!Attendez,monlecteurinconnu,jevouslaissejusteunesecondepourleverlesyeux,çacavale devantmoidanslecamping,jeviensdevoirpasserNicolasetMaria-Chjara,directionlaplagede l’Alga,avecCervoneetAuréliaauxtrousses,ainsiquetoutelatribu,Candy,Tess,Steph,Hermann, Magnus,Filip,Ludo,Lars,Estefan…Jevouslesprésenterai,rassurez-vous.Chaquechoseensontemps. J’iraisbienlesrejoindre,maisnon,jeresteavecvous.Jesuissympa,vousnetrouvezpas,à préférervousécrirecommeonfaitsesdevoirsdevacancesplutôtquedecavaleraprèslabandedes grands?Desgrandsquim’ignorent,mesnobent,melaissent,medélaissent,m’humilient,m’oublient…Je pourraisenalignercommeçatroispages,toutundictionnairedesynonymes,maisjevousépargnela tiradeetjereviensàmonchapitresurmonpapa. Sacorsitudeaiguë,sonenviedumaquisquileprendenjuincommeonattrapeunrhumedesfoins,je vouslafaisentroisétapesquideviendrontautantd’engueuladesfamiliales.

Lapremière,ceseraitsurl’autorouteaprèsParis,quandpapanousressortd’onnesaitoùdes cassettes de chansons corses à mettre dans la Fuego.La deuxième,ce seraitune fois sur l’île,les premiersrepas,lacharcuterieducoin,lefromageetlesfruitsducru,sefournirauxpetitscommerces, acheterdelacoppa,dulonzu,dubrocciuendisantdubroutch,prétendrequetoutlereste,toutcequ’on

fourre toute l’année dans le Caddie, c’est de la cochonnerie. La troisième, ce serait les visites interminables, en famille, les grands-parents, les cousins, les voisins, les conversations en langue étrangèreetpapaquigalèreparcequejevoisbienqu’aujourd’huiilparlemieuxanglaisaveclesbig bossdeFastGreenquecorseavecsespotes,maisils’accroche,monpapounet.C’enestattendrissant, mêmesionnecomprendrien,avecNicolas,oujusteenpointillé,çacausepolitique,dumondequitourne deplusenplusviteetquirétrécitcommes’ilperdaitdesmorceauxenroute,etdeleurîlequi,elle,ne bougepas,dansl’œilducyclone,quiobservejusteavecétonnementl’humanités’agiter.Papafaitdes effortspoursuivre,commelepratiquantd’unereligionquipensequ’apprendresesprièresetlesréciter unefoisparansuffitpourallerauparadis.Maismoiquilevoistouslesjours,monGrassRayGrassde papa,jepeuxvousaffirmerqu’iln’estpaspluscorsequemoi,paspluscorsequen’estmusulmanun musulmanquiboitdel’alcool,quen’estcathouncathoquinesalueMariequelejourdesonbaptême,de sonmariageetdesonenterrement. Papa,c’estunCorseenshort. Iln’aimeraitpasqu’onluidiseça.Mêmemoi.Mêmesijesuislaseulequipourraitoser. Maisnon. Çalevexerait. Etj’enaipasenvie. Jel’aimemieuxquemaman,monpapa.Peut-êtreparcequ’ilm’aimebienaussi.Peut-êtreparce qu’iln’ajamaisrienditdemalàproposdematenuedeGothicLydia.Peut-êtreparcequ’ilaimebienma tenuenoire,peut-êtreparcequ’elleluirappellecelledesfemmescorses. Lacomparaisons’arrêtelà… LenoirpourlesvieillesCorses,c’estlecostumedelasoumission.Pourmoi,c’estceluidela rébellion.D’ailleurs,jemedemandebienquellesortedefemmeennoirmonpèrepréfère?Lesdeux, moncapitaine?Lasoumissionenpublicetlarébellionenprivé.Unefaçondeposséderuntrésorqu’on gardepoursoi.Unoiseauqu’onmetencage. Commetousleshommes,jecrois. Vouloirunemère,uneménagère,unecuisinière…maisvousdétesterdel’êtredevenue. Çamedonnecetteimpression,laviedecouple,duhautdemesquinzeans. Voilà,j’arrêtepouraujourd’hui.Jepensequevousensavezassezsurpapa.J’hésiteàrejoindreles autresàlaplageouàprendreunlivre.C’estbien,unlivre…Çavieillit,delireunlivre,jetrouve. N’importeoù,surlaplage,surunbanc,devantunetente. Çaintrigue.

Avecrienqu’unlivreouvertsuruneserviette,vouspassezdustatutdepetite-conne-toute-seule-qui-

n’a-pas-d’amis-et-qui-se-fait-chier à celui de petite-rebelle-peinarde-dans-sa-bulle-et-qui-vous-

emmerde.

Encorefaut-ilchoisirlebonbouquin.

J’aitropenvied’avoirunlivreculte,commepourmesdeuxfilms,BeetlejuiceetLeGrandBleu,

vousvoyez,legenredelivrequ’onrelitmillefoisetqu’onfaitlireauxgarçonsqu’onrencontrepour

savoirsic’estlebon,s’ilalamêmesensibilité.

J’enaipristroisdansmavalise.

Troistrucsdefous,ilparaît.

L’InsoutenableLégèretédel’être

LesLiaisonsdangereuses

L’Histoiresansfin

OK,jevousvoisvenir,touslestroissontdéjàsortisaucinéma.C’estvrai,j’admets,jelesaipris

unpeuexprès,parcequej’aibienaimélesfilms…etqu’unefoisquejelesaurailus,jepourraitoujours

raconterquej’aivulefilmAPRÈSetquej’aiétéHYPERDÉÇUEdel’adaptation!Troprusée,lafille,

non?

Lequeldestroisjeprendsenpremier?

Poufpouf…

C’estdécidé,jefileàlaplageavecLesLiaisonsdangereusessouslebras.

Parfait!

Tropmortels,ValmontetlamarquisedeMerteuil.Tropcraquants,l’affreuxJohnMalkovichetle

petitKeanuReeves.

Atrèsvite,monlecteurdel’au-delà.

*

**

Del’index,ilessuyalalarmequiperlaitaucoindesonœil,avantderefermerlejournal.

Mêmeaprèsdesannées,ilneparvenaittoujourspasàlireceprénomsansêtrebouleversé.

Ceprénomquitraînaitdanscejournalcommeunfantôme.

Unfantômeinoffensif.

C’estcequ’ilsavaienttouscru.

8

Le13août2016,14heures

—C’estsonécriture! Clotildeattendaituneréponse. N’importelaquelle. Envain. LeslèvresdeFranckétaientoccupéesàtéterlegoulotdeplastiquedelabouteilled’Orezza,un litre,àpeuprèsautantquecequ’ilvenaitdetranspirerpartouslesporesdesapeau.Ilsecontenta finalementd’unevidangeauxtroisquartsetversalerestedel’eausursontorsenu. Franckavaitcourujusqu’ausémaphoredeCavallo,neufkilomètresaller-retour.Pasmalpourune reprise,surtoutsoustrentedegrés.Ilpritletempsd’étendresontee-shirttrempédesueur. —Commentpeux-tuenêtrecertaine,Clo? —Jelesais,c’esttout. Clotildes’étaitadosséeautronctordudel’olivier.Elletenaittoujoursl’enveloppeàlamain,les yeuxrivéssursonnom. ClotildeIdrissi.

BungalowC29,campingdesEuproctes

Ellen’avaitaucuneenviedeparleràFranckdescartespostalesdesonenfanceenvoyéesparsa

mèrequ’ellerelisaitparfois,descarnetsdecorrespondanceannotésetsignésqu’elleavaitconservés

depuislecollège,desphotosd’avantavecdesmotsécritsderrière.Decesfantômesquinelaissentque

desgriffes.Ellesecontentademurmurerentresesdents:

—Mavietoutentièreestunechambrenoire.Unegrande…belle…chambre…noire…

Francks’avançaàunmètred’elle,letorseruisselant.Lesoleilfaisaitbrillersescheveuxblondset

ras.ToutopposaitFranckàlanuit,àl’obscurité,àl’ombre.Ilyadesannées,c’estcequ’elleavaittant

aiméchezlui.Qu’illaramèneverslalumière.

Iltiraunechaisedeplastiqueets’assitfaceàelle,yeuxdanslesyeux.

—OK,Clo,OK…Tum’avaisraconté,jen’airienoublié.Tuétaisfandecetteactricequandtu

avaisquinzeans,tut’habillaiscommeelleenhérissongothique,tutecomportaiscommelapiredes

ingratesavectesparents.Tum’asfaitregardercefilm,Beetlejuice,quandons’estrencontrés,tute

souviens?Tuavaisarrêtél’imagesurcettephrasebalancéeparcetteado,«Mavieestunechambre

noire»,tum’avaismêmesourienmedisantqu’onlarepeindraittouslesdeuxdetouteslescouleursde

l’arc-en-ciel…

Francksesouvenaitdeça?

—JecroisquetaWinonaRyderadûresterbloquéeainsienstatuesursonécranprèsdedeux

heures,ànousregarderfairel’amoursurlecanapé.

Deça,surtout…

—OK,Clo,celuioucellequit’aenvoyécettelettretefaitunesaleblague.

Uneblague?Franckavaitbiendit«uneblague»?

Clotilderelutlesmotsquilatroublaientleplus.

Demain,lorsquetuserasàlabergeried’Arcanu,chezCassanuetLisabetta,tiens-toi

quelquesminutessouslechênevert,avantqu’ilfassenuit,pourquejepuissetevoir.

Jetereconnaîtrai,j’espère.

J’aimeraisbienquetafillesoitlà,elleaussi.

Jenetedemanderiend’autre.Surtoutriend’autre.

Cettevisitechezsesgrands-parentspaternelsétaitprévuelelendemainsoir.Francks’obstinaità vouloirexpliquerl’irrationnel. —Oui,Clo.Untypetefaitunesaleblague.Jen’aiaucuneidéedequiilestnidepourquoiillafait, mais… —Mais? Cettefois,FranckposaunemainsurungenoudeClotilde,avantdelafixerànouveau.Lecomplice avaitdéjàdisparu,c’étaitànouveauleprêcheurquiparlait,ledonneurdeleçonsavecsonchapeletde moraleetsesargumentsimparables.Unprofpatientfaceàsonélèvebornée.Ellenesupportaitpluscette suffisance.

—OK,Clo,jevaism’yprendreautrement.Lesoirdel’accident,le23août1989,tuenescertaine,

vousétieztouslesquatredanslavoiture,toi,tonpère,tamèreetNicolas.

—Oui,bienentendu.

—Personnen’apusauteravantquelaFuegobasculedansleprécipice?

Clotilderepassadevantsesyeuxlesimagesgravées,àvif,depuisledrame.LaFuegolancéecomme

unebombedanslalignedroite.Levirageserré.Sonpèrequinebraquepas.

—Non,personne,impossible.

Franckalladroitaubut.C’étaitsaforce.Ilnecroyaitqu’endeuxqualités:rationalitéetefficacité.

—Clo,tuesabsolumentcertainequetonpère,tamèreettonfrèresontmortsdanscetaccident? Touslestrois? Pourunefois,danssatête,Clotildeleremerciapoursonabsencedetact. Oui,elleétaitabsolumentcertaine. LescorpsdéchiquetésdanslacarcassedelaFuegolahantaientdepuisprèsdetrenteans.Lescorps desesparentsbroyéssouslesmâchoiresd’acier,legoûtdusangmêléàl’odeurd’essence,lessecours quiarriventsurleslieuxdel’accidentetidentifientlestroiscadavres,transportésàlamorgueetrangés dansdestiroirspourquelafamilleanéantieleurrendeunedernièrevisite…L’enquêtesurl’accident… L’enterrement…Letempsquipourrittout,riennerevit,nerefleurit,jamais… —Oui,ilssontmortstouslestrois,iln’yaaucundoute. Franckposaunedeuxièmemainsurundeuxièmegenouetsepenchaverselle. —OK,Clo.Alorsl’affaireestclose!Unpetitplaisantintefaitunefarcepasdrôle,unancien amoureuxouunCorsejaloux,peuimporte,maisvapastemettredanslatêteautrechose. —Commentça,autrechose? Clotildesesentaithypocrite,fragile,fauxcul,aupointdesementiràelle-même. Parfois,lafranchisedeFrancksimplifiaitleschoses. —Temettredanslatêtequetamèrepourraitêtrevivante.Etquec’estellequit’aécrit. Etpan! LapeaulaiteusedeClotilde,luisantedecrèmesolaire,rougissaitpourtant. Bienentendu,Franck. Bienentendu. Qu’est-cequetuvasimaginer? —Bienentendu,Franck,s’entendit-elleaffirmer.Çanem’ajamaistraversél’esprit. Fauxcul!Hypocrite!Menteuse! Franckévitad’insister. Ilavaitgagné,lavoixdelaraisons’imposait,pasbesoind’enrajouter. —Alorsoublie,Clo.C’esttoiquiasvoulurevenirenCorse.Jet’aisuivie.Alorsmaintenant, oublieetprofitedesvacances. Oui,Franck. Bienentendu,Franck. Tuasraison,Franck. Merci,Franck. Danslaminutequisuivit,FranckproposauneviréeàCalvi.Lacité-citadelleétaitàmoinsdecinq kilomètres,moinsdedixminutesderoutesionneseretrouvaitpascoincéderrièreuntroupeaud’ânesou decamping-cars. Franckpartitenfilerunechemisepropre,Valoubattaitdesmainsrienqu’àentendrelemotCalvi, synonymederuecommerçanteauxtouristesagglutinés,deportdeplaisanceauxyachtsalignés,deplages auxserviettes collées. EnobservantValoufiler dans le bungalow pour enfiler une robe serrée, se

recoifferpourdégagersonfront,sanuqueetsesépaulescuivrées,serechausserdefinessandalesdecuir tresséargentées,rayonnanteàl’idéederetrouverlacivilisation,etpasn’importequellecivilisation, cettecivilisationbronzéeetfriquéequilafascinait,Clotildeneputs’empêcherdesedemandercequi avaitclochéentreelles. Valentineetelleavaientétécomplicesjusqu’àsesdixans.Unepetitefilleprincesse-délireetsa mamanfoldingue.Exactementcommeellesel’étaitpromis. Desjeuxidiots,desfousrires,dessecretspartagés. Elles’étaitjurédenejamaisdevenirunemamanaigrie,unemamancasse-rêve,unemamanennoir etblanc.Ettoutavaitfoirésansmêmequ’elles’enaperçoive.Ellen’avaitpasregardéduboncôté. Clotildes’attendaitàaffronteruneadorebelle,cellequ’elleavaitété;elles’yétaitpréparéeenne laissantfaneraucunedesesvaleurs,aucundesesrêves.Enrestantlamême. Toutfaux! Elleseretrouvaitaujourd’huifaceàuneadosageetmodernequilaregardaitcommeunevieille chosedémodéeavecsesidéauxd’unautreâge.Aujourd’hui,lamamanrigoloteaumieuxl’indifférait,au pireluifaisaithonte. Valouavaitdéjàattrapéunsacàmainàfrangesémeraudeassortiàsajupeetattendaitdevantla Passat.Franckétaitdéjàassisauvolant. —Tuesprête,maman? Pasderéponse. Unevoixd’adoexcédée.Habituée.Excédéequandmême. —Maman!Onyva! Clotilderessortitdubungalow. —Franck,tuasprismespapiers? —Pastouché. —Ilsnesontpasdanslecoffre. —Pastouché,répétaFranck.Tuescertainequetunelesaspasrangésailleurs? OK,pensaClotilde,jesuislevilainpetitcanardsanscervelledelafamille,maisjenesuispas encorecomplètementdéconnectée. —Oui! Clotilde se revoyait très précisément ranger sonportefeuille dans le petit coffre-fort enfonte incrustédansleplacarddel’entrée,avantd’allerprendresadouche. Franckavaitrelevéseslunettesdesoleilsursonfront,tapotaitnerveusementsurlevolant,toutjuste s’iln’appuyaitpasfrénétiquementsurleklaxon. —S’ilsn’ysontpas,asséna-t-il,c’estforcémentquetu… —Jelesairangésdanscefoutucoffrehiersoiretjenel’aipasouvertdepuis! Dansunéland’énervement,Clotildeseretourna,hissasavalisesurlelitetéparpillalesaffaires. Rien.

Elleouvritlestiroirs,passasamainsurlesétagèreslesplushautes,glissalesyeuxsouslelit,les

chaisesetlesmeubles.

Rien.

Rien.

Riendanslecoffredetoit,riendanslaboîteàgants.

FrancketValousetaisaientmaintenant.

Clotilderetournaaucoffre.

—Jelesavaismisdanscetteputaindeboîtedeconserveinviolable.Quelqu’unlesapris…

—Ecoute,Clo…Ilyauneclé,uncode,etnousseuls…

—Jesais!Jesais!JeSAIS!

—Jesais!Jesais!JeSAIS!

Clotilden’aimaitpaslesouriredeCervoneSpinello.Ellenel’avaitjamaisaimé.Ellesesouvenait

qu’elledétestaitdéjàCervonequandilétaitenfant,ado,àvouloirdirigerleurbandeauprétextequeson

pèreétaitledirecteurducamping.

Menteur.Crâneur.Calculateur.

Quelquesannéesplustard,aveclespleinspouvoirs,quatre-vingtshectaresombragésavecvuesur

meràgérer,celadonnaitquelquechosecomme:

Obséquieux.Prétentieux.Vicieux.

ToutlecontrairedeBasile,sonpère.

—Jesuisdésolé,Clotilde!sejustifiaitCervone.Jen’aipasencoreeuletempsdevenirtevoir.Il

faudraqu’ontrouveunmomentpour…

Ellecoupacourtauxintentionsd’apéritifs,d’hommageslarmoyantsàsesparentsetd’évocationde

souvenirsvieuxdevingt-septans,enexpliquantladisparitiondesonportefeuillequi,pourelle,ne

pouvaits’expliquerqueparunvol.

Cervonefronçaseslargessourcilsnoirs.

Emmerdé.C’étaitdéjàça…

Ilattrapauntrousseaudecléset,ensortantdel’accueilducamping,hélaungrandtypequiarrosait

leparterredefleurs.

—Orsu,tuviensavecmoi.

Cervoneaccompagnasonordred’ungestedelamain,doigtpointéversl’allée,commeonlefait

pourmarquersonautoritésurunanimalpourtantobéissant.Ungestedepetitchef.L’autrenebronchapas

etlesuivit.Clotildeeutunmouvementderecullorsqu’ilseretourna.

Orsumesuraitplusdeunmètrequatre-vingt-dix.Salargebarbemaltailléeetd’épaisetlongs

cheveuxfrisésluidévoraientlevisage,maispasassezpourdissimuleruneinfirmitésurtoutlecôté

gauche:unœilfixe,unejoueatrophiée,presquecreuse,unepeauflasquedumentonaucou,uneépaule

tordue,unbrasquisebalançaitlelongdesoncorpscommeunemanchevideàlaquelleonauraitcousu

ungantdeplastiquerose,unejamberaide.

Inexplicablement, Clotilde fut davantage troublée qu’effrayée. Elle prit d’abord sa réaction d’empathieenverscegéanthandicapépouruneformedepitié,unedéformationprofessionnellepeut-être, mais autre chose la troublait, unsentimentqu’elle ne parvenaitpas à identifier. Alors qu’Orsules précédaitdetroismètres,Cervoneglissaàl’oreilledeClotilde:

—Jenepensepasquetupuissestesouvenirdelui.Orsun’avaitquetroismoislorsdecemaudit

moisd’août.Iln’apaseudechancedepuis.Onl’agardé,c’estcommeçaici,onn’abandonnepasles

chèvresàtroispattes.AuxEuproctes,ils’occupeunpeudetout,onlesurnommeHagrid.C’estplus

gentilqueméchant.

ToutdérangeaitClotildedanslaconfidencedeCervone.

Letutoiementalorsqu’ellenel’avaitpasrevudepuisvingt-septans.

Parlerd’Orsucommed’unchienqu’onrecueille.

CetairdepapebienveillantalorsqueClotilden’arrivaitpasàsedéfairedel’imagedupetitcon

persécutantleslézards,lesgrenouillesettouteslesautresbêtesinnocentespassantentresesdoigtsde

tortionnaireboutonneux.

Ilsfurentbientôtquatreàsepenchersurleminusculecoffredubungalow.SeuleValous’étaitassise

surunechaise,écouteursdanslesoreilles,etsepeignaitlesonglesdespieds.Cervonenesegênaitpas

pourluireluquerlescuisses.

Vicieux,obséquieux,prétentieux,corrigeaClotildedanssatête.Elleavaitlebontiercé,maisdans

ledésordre.Orsu,sonimmensecarcasserepliéedevantlecubed’acier,essayaitdesclésdesaseule

mainvalide,observaitlaserrure,vérifiaitlepêne,lagâche,lescylindres.Cervonecontrôlaitpar-dessus

sonépaule.

—Désolé,Clotilde,finitpartrancherledirecteurducamping.Iln’yaaucunetracedeforçage.Tu

esvraimentcertainequetonportefeuillesetrouvaitàl’intérieur?

LecerveaudeClotildebouillonnait.Ilss’étaientdonnélemot?FrancketCervone,sonhommeetle

typequiladégoûtaitleplusaumonde.Clotildesecontentadehocherlatête.Cervonemédita.

—Ilyavaitdel’argent?

—Unpeu…

—Votrefilleavaitlecode?

Directaussi,Cervone.Acôtédelui,Franckétaitdiplomate.

—Oui,mais…

Clotildeallaitprotester,maisValouderrièreeuxs’étaitredressée.

—Sij’avaisvouluvolerdufricàmesparents,c’estleportefeuilledepapaquej’auraispiqué.

Cervoneéclataderire.

—Bonneréponse,mademoiselle.Onvaconsidérerqueçat’innocente.

ClotildedétestaplusquetoutlesourirecomplicequeValouéchangeaaveclepatronducamping.

Franck,dansleurdos,semblaitsimplementénervé.

—Etalors,qu’est-cequ’onfait?Puisquemafemmevousditqueceportefeuilleétaitdanscefoutu

coffre?

Merci,Franck!

Cervonehaussalesépaules.

—D’unefaçonoud’uneautre,sivousn’avezplusvospapiers,vousdevrezalleràlagendarmerie.

Apartirdelà,Clotilde,tupeuxporterplaintesituveux…

Ilsefenditd’unsourireambiguetajouta:

—Net’attendspasàretrouverCesareuàlagendarmeriedeCalvi.Tonvieuxcopainaprissa retraitedepuispasmald’années.Jenesaispassurquituvastomber,lesflicsmaintenant,ilsfonttrois ansiciavantderepartirsurlecontinent. Hagridobservaittoujours le coffre.S’acharnait. Vérifiaitchaque mécanisme de la serrure.Ne semblaitpascomprendre.Clotildeleremerciaintérieurementdenepassecontenterdesapparences. Elleétaitpersuadéed’unechose. Ceportefeuilleétaitrangélàhier. Quelqu’unl’avaitpris. Pourquoi? Qui? Quelqu’unquipossédaitlecodeoulaclédececoffre.

9

Samedi12août1989,sixièmejourdevacances,

cieldenuitbleue

Voussavezquoi? IlsepasseenfinquelquechosedansmonpetitcoindeCorseperdu.J’aiquelquechosedeneufà vousraconterdansmonjournal!Deneufetdedétonant…J’espèrequevousallezaimermafaçonde raconterleshistoires. Vousêtesprêt,monlecteurinconnu?

ToutacommencéparungrandBOUM.Précisémentà2h23dumatin.Jelesaisparcequela

détonationm’aréveilléeetquej’aiimmédiatementregardémamontre.J’aiglisséunœildehors,versla mer,lapresqu’îledelaRevellata,laBalagnejusqu’auplushautsommet,leCapudiaVeta.Rien!Puisje mesuisrendormie. Aupetitmatin,c’étaitl’effervescencedanslecamping.Lesgendarmesinterrogeaientdestouristes plusétonnésquepaniqués,feignantdenepasremarquerlegrandsourireaccrochéauvisagedesCorses ducoin. Lecomplexehôtelier,lamarinaRoceMare,avaitsautédanslanuit. Pourvousdonnerquelquesprécisionsgéographiques,lapointedelaRevellata,c’estunepetite presqu’île de cinq kilomètres de long et d’un kilomètre de large, presque entièrement sauvage à l’exceptiondesonphareduboutdumonde,dupetitportdeStareso,dedeuxoutroisvillasblanches,du campingdesEuproctesquisenicheenpleinmilieu,souslesoliviers,avecunaccèsdirectparunpetit sentierabruptàdeuxplagesdepoche,celledel’Algaausud-est,celledel’Oscellucciaaunord-est.Côté ouest,iln’yarien,àpartlafalaise.OndescenddirectàpicverslagrottedesVeauxMarinsetl’ansede Recisa,unecriquedecaillouxsquattéeparlesvéliplanchistes. Pourvousdonnerquelquesprécisionséconomiques,presquetoutcepetitcoindeparadisappartient àunseulhomme.Mongrand-père!CassanuIdrissi.Mêmes’ilsecontented’habiteravectoutesafamille labergeried’Arcanu,danslamontagne,uncoinisoléavecjusteuncheminraideouuneroutegoudronnée

pourymonter,unegrandeantennepourcapterlatélé,devieillespierres,unimmensechênevertau

milieudelacourettouteslesodeursdumaquisquis’accrochentauxmurs.Pasdechichis,pasdepiscine,

pasdecourtdetennis,leseulluxe,c’estlavueincroyablesurlabaiedelaRevellata.Mêmelecamping

appartientàmonPapéCassanu.BasileSpinello,lepatron,c’estsoncopain,ils’occupedelegéreravec

unerègled’or:pasdemursoupresque,seulementdesdouchesetdestoilettes,desemplacementsnus

pourplanterdestentes,unepoignéedebungalowsenbois,justedequoilogerl’étélescousinsqui

reviennentducontinent,lesamis,quelquestouristesfréquentables.LaterredePapéCassanu,sesquatre-

vingtshectares,ilenprendsoincommed’unefemmequ’ilneveutpaspartager,qu’onpeutadmirermais pasposséder,quineprendrapasuneride,jamais;parfuméedecisteetdecédrat,maquilléedel’indigo desorchidéessauvages,cellesqueMamyLisabettaadore. Saufque… Sivousavezbienfaitattention,vousaureznotéquej’aidit«presque»quandj’aiditquetoutle coinappartenaitàPapéCassanu.Presque,çaveutdirequ’illuimanquequelquespetitscoinsderochers faceàlamer,au-dessusdelaplagedel’Oscellucciaetenparticulierquatremillemètrescarrésdonta héritéunvaguecousin,ilyaquelquessiècles.Ducoup,cetteenclavedansledomainedemonPapéest devenuelaseulezoneconstructibledetoutelapresqu’île.Lesenchèresontgrimpéenflècheetun promoteuracommencéàfairepousseruncomplexehôtelieraumilieudesrochersrouges.UnItaliende Portofino,d’aprèscequ’onraconte.Untrucgrandluxe,intégréàlacouleurdelapierre,avecterrassesur la Méditerranée,petitportprivé,chambres trois étoiles,jacuzzi ettutti quanti.Ils ontcommencé à construireenmars,saufqu’illicolesassociationscorsesdedéfensedel’environnementontportéplainte, rapportàlaloiLittoral!Jevousavouequejen’aipastoutsaisi,maisPapéCassanuestcapablede parlerdesheuresdeçaavecpapa;apparemment,l’enclaveestconstructible,puisquesituéeàplusde centmètresdelamer,maislesdéfenseursdel’environnementontfaitaussitôtvaloirlaprotectiondes espaces naturels remarquables, rapport à la qualité des paysages, à leur intérêt écologique, à une procédured’inscriptiondusite,depréemptionparleConservatoiredulittoral…Bref,imbrogliototal. Constructible,pasconstructible,lamarina?Personnen’ensaitrien.Çaserésumeàunebataille d’avocats,dejournalistes,defonctionnaires,etsansdouteaussiàdegrospaquetsdebilletssurlatable etsouslatable.Maispendantcetemps,lesbriquesdelarésidenceRoceMareétaientempiléeslesunes aprèslesautressurladalledebétoncouléepardesouvriersitaliens.Toutdoucement,sansattendrele jugementquipeut-êtredéclareraitlaconstructionillégale,dansdesannées,presquesouslenezdePapé Cassanu.Lenezqu’ilaplutôtpoiluetchatouilleux,jepeuxvousleconfirmer.

Jusqu’àcettenuit,2heuresdumatin.BOUM!

Ungrandtroudansladalledebéton,oucequ’ilenreste.Lesouvriersaupetitmatinn’onttrouvé

qu’ungrostasdegravats.

Lasuite,c’estAuréliaquimel’aracontée.Aurélia,c’estlafilledeCesareuGarcia,l’adjudantdela

gendarmeriedeCalvi.Entrenous,onnepeutpasdirequejel’aimebeaucoup,Aurélia.Elleadeuxansde

plusquemoietelles’ycroitunpeuavecsesgrandsairssérieux,dugenrec’estlaloietc’estcommeça

etsinonjevaisledireàmonpapa.Ondiraitqu’ellen’apaseud’enfance,qu’elleatiréledoublesix

danslejeudel’oiedesavieetqu’elleestpasséepar-dessuslespremièrescases.Jeplainssonfutur

mari,sijamaiselleentrouveun.C’estpasgagnépourelle,Aurélia,lesgarçonslaregardentencore

moinsquemoi,c’estvousdire!YcomprisNicolas,etpourtant,jesuisprêteàparierquelapauvre,elle

craquepourmongrandfrère.C’estpasvraimentqu’elleestmoche,elleadesyeuxrondsetnoirscomme

desolivesetdegrossourcilsquisetouchentpresqueenhautdesonnezetluidonnentunairencoreplus

sévère…C’estplutôtqu’elleestemmerdante.L’inversedemoi,sivousvoulez:jefaistropjeuneetelle,

tropvieille.C’estpaspourçaqueçacréeunesolidaritéentrenousdeux,ohnon,croyez-moi,plutôtune

compétition,jedirais.Deuxfaçonsdes’adapter…Peut-êtrequ’onseretrouveradansdesannéesetqu’on

verraquiagagné.

Maissurcecoup-là,aumatindugrandBOUM,j’étaistrèscontentequ’Auréliamedise,avecsa

voixpincéeetsesgrandsairs:

—Monpèreestallévoirtongrand-père,Cassanu.Toutlemondesaitquec’estluiquiafaitsauter lamarina. —????????? —Maispersonnenedirarien,bienentendu.L’omerta…L’omerta,ditmonpapa.Toutlemondeici doitquelquechoseàtongrand-père,Basileenpremier,lepatronducamping,ils étaientàl’école ensemble.Tuterendscompte,ilsposentunebombe,onsaitquec’estluietpersonneneditrien. Çam’amusaitd’imaginersonpetitpapa(enfinsongrospapa,parcequeCesareu,ilfautlevoir,il pèselepoidsd’untaureaucorse)monterdanssapetitecamionnettedegendarmepourallercauseràmon Papé,ensueur,lesgenouxtremblants,commeunepetitesourisallantnégocieruncoindegrangefaceau chatdelamaison. Jel’aimouchée. —Iln’yapasdepreuvescontremonPapé.Tonpèreadûtedireça. —Oui,ilmel’adit. J’aienfoncéleclou. —Etpuisceuxqu’ontposélesbombes,ilsontraison,non?C’estplusjoli,laCorse,sanslebéton. Si onattend la finduprocès, les magouilles, l’administration, ils aurontmille fois le temps de la défigurer,laRevellataettoutlerestedel’île,tucroispas? Aurélian’apasd’opinion.Jamais. Maislà,ellem’atoutdemêmerépondu. —Si.Monpèrem’aditçaaussi,queCassanuaeuraisondefaireça.Mêmes’iln’avaitpasle

droit.

Là,c’estellequim’amouchée.

J’yairepensétoutelajournée.J’aimêmecroiséPapéengrandeconversationavecBasileSpinello

àl’entréeducamping,avecdesalluresdecomploteursquinefontpasvraimentpeur.Quelquesvoitures

degendarmeriecirculaient.Onparlaitdel’explosionàlaradio,unpeu.Ettoutfutconfirméàlafindela

journée.Personnen’avaitrienvu,rienentendu.Affaireclassée!LabaiedelaRevellataretourneraaux

goélands,auxchèvres,auxânes,auxsangliersetauxeuproctes.Cesoir,jesuisrestéedelonguesminutes

danslagrottedesVeauxMarinsàregarderlameretlesoleilsecouchersurlabaiedelaRevellata.

Tropbelleenrougeetor.

Tropfière,j’étais.

TantquemonPapéseralà,elleresteraainsi,mabaie.

Sauvage,préservée,rebelle.

Commemoi!

Pourtoujours,hein,monlecteurdufutur,pourtoujours,promettez-le-moi.

Pourtoujours…

Quellepetitesotte!

Ilrefermalecahier.

*

**

10

Le13août2016,16heures

Lesouvriers,torsenu,souffraientdelachaleur.Immobiles,courbéssurleurpelle,assisauvolant d’unbulldozer àl’arrêt,grillantunecigaretteàl’ombrepour les plus chanceux.Acroirequetous observaientsansycroirelesfondationsdesmursdebétondanslesrochers,commes’ils’agissaitd’une entreprisedémentielle,d’uneœuvredetitan.Unpalaisimaginéparunroifou,impossibleàbâtir,ou alorsl’hiver,lanuit,passouscettecanicule. —C’estlefuturquatre-étoiles,fitValouàl’arrièredelaPassatenfrappantdesmainscommeune enfantexcitée. Franckconduisaitcalmement,concentrésurlaroute,paupièresplissées.Lesoleill’aveuglaitd’un flashdanslesyeuxàchaquenouveautournant.Clotildeseretournaverssafille. —Lequoi? — Le futur quatre-étoiles. La marina Roc e Mare. Un vieux projet que Cervone Spinello a dépoussiéré.Ceseraunesorted’extensionducampingdesEuproctes.Yatouslesplansàl’accueil.Il

doitêtrelivréavantl’étéprochain.Tropclasse!Piscine,spa,fitness,chambresà300euroslanuitavec

terrasseprivéeetdescentedirecteàlamer. Clotildelaissauninstantsonregardtraînerverslechantier.Surunimmensepanneaumasquantune partiedestravaux,estampillé des logos de l’Europe,de la Régionetdudépartement,s’étalaitune photographied’unsomptueuxcomplexehôtelier,hautdequatreoucinqétages.Mêmenichédansles rochers,onneverraitqueluiàdeskilomètresàlaronde,delameroudelaroutelittorale. UnétrangesentimentenvahissaitClotilde,sansqu’ellepuisseréellementledéfinir.Depuisdes années, elle s’était efforcée d’oublier cette pointe de rochers inhabitée, cette route dangereuse, ce précipicemortel.Sansyparvenir.Bizarrement,revenuesurleslieuxdudrame,chaquetournant,chaque nouvelle perspective sur ce décor de paradis l’emportaitloinde l’accident;avantl’accidentplus précisément.Vers toutes les années,tous les étés avantle drame,même si elle n’enavaitque des souvenirsflous,mêmes’ilneluirestaitdesesvacancesd’enfancequelacertituded’avoiradorécette

île,cespaysages,cesparfums,cettenaturequiallaitpourtantlatrahir.LaCorseétaitcommeelle,une orpheline.Belleetsolitaire.Elleavaitétéarrachéeàsafamilleil yavingtmillions d’années,au continent,auxAlpes,àl’Estérel,pourdériverenMéditerranée. Valouinsistait,setordantlecoupourdétaillerlespremièresfondationsdufuturpalace. —Cervonem’enaglissédeuxmotsquandilavuqueçam’intéressait.J’auraiseizeansl’année prochaine,peut-êtremêmequejepourraiytravailler. Cervone… Clotilde ressentit undouloureuxélectrochoc. Sa fille appelait déjà ce salaud de directeur de campingparsonprénom!Cebétonneur-flambeur-dragueurquiavaitvingt-cinqansdeplusqueValou. Ellecontre-attaquasansmêmeréfléchir. —Jenecomprendsmêmepasqu’onpuisselaisserconstruireunetellehorreur. Valentinecapitulasansrépliquer,secontentantdefairecourirsonregarddupanneauàlanature vierge,commesielleimaginaitdéjàl’hôtelsortideterre. Lespiresadossontceuxquirefusentl’affrontement. Clotilderevintàlacharge.Sournoise. —Tupourrastoujoursdemandercequ’ilenpenseàPapéCassanu,tonarrière-grand-père.Onva dînerchezeuxdemainsoir. —Pourquoi? —Pourrien. —C’estunvieuxCorseindépendantisteposeurdebombes?CommedansMafiosa? —Tuverras. —Etilaquelâge,l’arrière-grand-padre?

—Ilauraquatre-vingt-neufansle11novembre.

—Etilhabitetoujoursdanssabergerieduboutdumonde?Ilsn’ontpasdemaisonsderetraite,en

Corse?

Clotildefermalesyeux.

IlsparvenaientàlacornichedePetraCoda,lelieuprécisoùlaFuegoavaitbasculé.

Pluspersonneneparla.Unairdediscopassaitàlaradio.Franckhésitaàbaisserlesonmaisnele

fitpas.

Surleborddelaroute,iln’yavaitplusaucunetracedestroisbouquetsdeserpolet.

LabrigadedeproximitédelagendarmeriedeCalvi,àl’entréedelaville,disposaitd’unevue

uniquesurlaMéditerranéeetlapresqu’îledelaRevellata.Acroirequ’ilfallaitauxfemmesdegendarme

deslogementsdefonctiondignesd’unerésidencedehautstanding,vuepanoramiqueetpiedsdansl’eau,

pourqu’ellesacceptentdesuivreleurmarisurcetteterredetouslesdangers.

Clotildeentraseule,laissantFranckcontinuerenvoitureetdéposerValentinesurleportdeCalvi.

Ellel’appelleraitpourqu’ilviennelachercherdèsqu’elleauraitterminé,ceneseraitpaslong.Justele

tempsdedéclarerlapertedespapiers.

Legendarmequilareçutétaitjeune,sportif,blondetrasérasducrâneaumenton.Sonbureauétait décorédediversfanionsetécharpesdeclubsderugby. Auch.Albi.Castres… Aucunclubcorse. —CapitaineCadenat,fitlegendarmeentendantlamainàClotilde. Aprèsl’avoirécoutée,leflicglissaverselleladéclarationdevoldepapiersd’identitéavecunair désoléfaceàlasurenchèredepaperasseàremplir.Ilavaitunfrancsourirequin’avaitriendemilitaire. Plutôtdebidassedétachéchezlesgendarmesetcontentd’échapperauservicemilitaire. Clotildelui relatalescirconstancesduvol,lecoffrefermé,leportefeuillenéanmoinsdisparu, l’absenced’effraction.Au-dessusdusourirebutineurdugendarmes’envolèrentdeuxyeuxpapillons,iris bleuetpaupièresaffolées. Legendarmeseleva,observalepharedelaRevellataquisetrouvaitdanslaperspectivedirectede safenêtre.Lecapitainedegendarmeriepossédaitunecarrurefineetélancéedetrois-quartsaile. —CervoneSpinellonevapasêtrecontentqu’ondébarquechezlui.Généralement,ilpréfèrerégler lesaffairesdesoncampinglui-même.Maissivoustenezàcequej’enquête… Clotildehochalatête. Oui,ellevoulait.RienquepouremmerderCervone. Letrois-quartsrepositionnad’ungestemaniaquelefanionduCABriveaccrochéaumur. —Pourtoutvousavouer,mademoiselle,jenesuisenpostequedepuistroisansetj’aiencoredu malàcomprendrelafaçondontçafonctionne,ici.JesuisduSud,pourtant…Cadenat…Drôledenom pourunflic,jesais,maispaspourunBiterrois.JulesCadenat,monarrière-grand-père,étaitleplus puissant deuxième ligne de France avant la guerre. Je me plains pas d’avoir été affecté à Calvi, remarquez,jesuismêmedevenuquadrilinguemaintenant,français,anglais,occitanetcorse!C’estune chouetteîle.Dechouettesgens.Yajustequ’ilssontvraimentnulsenrugby! IléclataderiretoutenvérifiantlesdocumentsqueClotildevenaitderemplir. Nomdefamille Baron Nomdejeunefille Idrissi Prénom Clotilde Profession Avocate.Droitdesfamilles Ilposalaquestionsuivantepresqueparréflexe. —Vousêtescorse? —Oui.Decœur,jecrois. —DelafamilledeCassanuIdrissi? —Jesuissapetite-fille.

Cadenatmarquauntempsd’arrêt. —Ah… Lepapillons’étaitposésuruncactus!Letrois-quartssefigeatelunflicdevantquionprononcele nom de Vito Corleone. L’instant d’après, il tamponnait d’une poigne énergique les documents administratifs.Lederniercoupd’encrerestasuspenduenl’air.Lefliclevalentementleregardvers Clotilde.Unregarddecompassion.Lepapillonavaitquittélecactuspourunerose. —Putainquejesuiscon. —Pardon? Lecapitainebafouillatoutenjouantavecletamponencreurentresesdoigts. —Vousêtesla… Ilcherchaitlemotjuste.Clotildedevinaceuxqu’ilnevoulaitpasprononcer. Lasurvivante. Lamiraculée. L’orpheline. —VousêteslafilledePaulIdrissi,parvinttoutdemêmeàenchaînerlegendarme.Votrepèreest mortdansl’accidentdelarouteàlaRevellata,ainsiquevotremèreetvotrefrère. LespenséesdeClotildesebousculaient.CetOccitann’étaitenpostedansl’îlequedepuistroisans. L’accidents’étaitdéroulévingt-septansauparavant…Depuis,desdizainesd’autresaccidents,toutaussi mortels,avaientdûseproduiresurcesroutesserpentantesetvenimeuses.Alors,pourquoicejeuneflic connaissait-ilprécisémentle… Legendarmeinterrompitlefluxdesespensées. —Lesergentestaucourantquevousêteslà? Lesergent? Cesareu? CesareuGarcia? Clotildesesouvenaitassezprécisémentdecegendarmequiavaitconduitl’enquêtesurl’accidentde sesparents.CesareuGarcia.Desoncalmebonhomme,desapudeurdélicatedanslesquestionsqu’illui avaitposéessursonlitd’hôpital.Desonphysiqueaussiépaisquesavoixétaitdouce.Deuxchaisespour s’asseoiretuneboîteentièredekleenexpours’épongerlefrontetlecoupendantlestroisheuresqu’avait durél’entretienàl’Antennemédicaled’urgencedeBalagne. Elle se souvenait aussi de sa fille, bienentendu, une des ados de la bande ducampingdes Euproctes,AuréliaGarcia,larabat-joiedelatribu. —Non,répondit-elleenfin.Jenecroispas.CervoneSpinellom’aapprisqu’ilétaitenretraite. —Oui…depuisquelquesannées.Jesupposequevousvoussouvenezdelui.Onn’oubliepasun physiquecommelesien!Ilauraitfaitunpilierdemêléed’enfer,sicesabrutisdeCorsessavaientqu’un ballonpeutaussiêtreovale.Pourvousdire,depuissaretraite,ilcontinuedeprendredixkilosparan. Letrois-quartss’approchaplusencoredeClotilde.Lepapillontremblait,commes’ilseméfiait d’uneplantejolie,maiscarnivore.

—MademoiselleIdrissi,ilfautquevousalliezlevoir. Clotildelefixaenretour,sanscomprendre. — Il habite à Calenzana. C’estimportant, mademoiselle Idrissi. Il m’a beaucoup parlé de cet accidentavantdequitterlabrigade.Ilacontinuéd’enquêtersurcedrame,après,desannéesaprès.Ilfaut allerluiparler,mademoiselle.Cesareuestuntypebien.Bienplusmalinquelesgensd’icinelecroient. Aproposdel’accident,ila…commentvousdire… —Quoi?fitClotildeenhaussantletonpourlapremièrefois. Lepapillonbattitunedernièrefoisdesailesavantdes’envoler. —Ilaunethéorie.

11

Ilouvritlecahier.

Iln’aimaitpascequ’ilallaitlire.

Illefallaitpourtant.

Pournourrirsahaine.

*

**

Dimanche13août1989,septièmejourdevacances,

cielbleudenuit

Cesoir,c’estbal. Jevousprévienstoutdesuite,j’ensuispaslareine! Jesuisinstalléeunpeuàl’écart,unpeudansl’ombre,assisedanslesable,monlivreposésurles genoux. Fautvoirça… Quandjeparledebal,c’estjusteuneboumimproviséedanslecampingavectroisguirlandesetle groslecteurdecassettesqu’Hermannaempruntéàsonpère,posésurunechaiseenplastique.Nicolasa

ramenélescassettesdechansonsdutop50qu’ilaenregistréesdirectementàlaradio,onamêmedroit

auxjinglesetauxpubsentrelestubes. Surtoutun. THEtube! Le tube dontfortheureusement, monlecteur dufutur, tun’as jamais entenduparler car il va disparaîtredesmémoiresaussivitequ’illesavampiriséescetété. Untrucdefou.Onappelleçalalambada.

Plusqu’unechanson,c’estunedanse.Çaconsistepourlegarçonàfourrersacuisseentrecellesde lafille.Contresonminou,pourdireleschosesclairement. Vraidevrai. Qu’ilyenaitunquiessayeavecmoi,tiens… Çarisquepasd’arriver,remarquez.Quelgarçondemonâgepourraitenavoirenvie?Avecune nainecommemoi…C’estpassonbas-ventrequ’ilcolleraitcontremonminou,c’estsongenou!Alorsje restelàsurmoncoussindesablehabilléeensorcièreetjelisLesLiaisonsdangereuses. Versioncamping. BasileSpinellovientdepasseretdediredebaisserunpeulamusique. —Oui,papa,afaitCervone,sonfayotdefils. Jesuisd’accordavecBasile. La musique estune pollution.La musique gaspillée comme ça,je veuxdire,pas celle qui va directementdevosoreillesàvotrecerveauparlefild’unWalkman.Lamusiquequipartdanslevide, quis’échappedanslanature,quilapollueautantquelespapiersgras,lesmégotsdecigarettes,oumême quelesgravatsdelamarinaRoceMare.C’estcommeunmanquederespectàlabeauté,cellequ’ilne fautsurtoutpasdéranger,nimêmepartager.Ilfautjustel’apprécier. Seule. Labeauté,c’estunsecret.Enparler,c’estlavioler. Pourmoi,laCorse,c’estça… Ilfautl’aimeretlalaisserenpaix. Basileacompris. ToutcommemonPapéCassanu. Monpèreaussi,peut-être. ApeineBasileparti,sonfilsaremontéleson. Tulambadas,nouslambadons,vouslambadez… Enrythme. Yabienunequinzained’ados. LaManoouNirvana,ilsneconnaissentmêmepas;etcequimerenddingue,c’estquedansunanou deuxilstrouverontçagénialparcequetoutlemondetrouveraçagénial. J’aimoncahierouvert,posésurLesLiaisonsdangereuses,maispersonnenelevoit.Jepeuxécrire tranquille.Jemesuisditqu’aujourd’huij’allaisvousprésenterlatribu.Vafalloirsuivreparcequec’est unpeucompliqué.Jevaisdonnerunelettreàchaquemembredelabandepourquecesoitplussimple. D’abord,ilyamonfrèreNicolas,accroupiàcôtéduposteradio,onvadirequec’estValmont parcequec’estunbeaugossedanssongenreetqu’ilaunsacrésuccèsaveclesfilles,avecsonpetitair cool,ànesefâcheravecpersonne.J’aimêmeunethéorielà-dessus.Sionaimetoutlemonde,c’estqu’on n’aimepersonne.Doncoui,mongrandfrèreNicolas,jelevoisbienenValmont,àtomberamoureuxde touteslesfillesdelaterreaveclasincéritéd’unpetitangemalheureuxincapableden’enaimerqu’une seule.

Nicolas,c’estN. Acôté,lafillequis’agitesurBillieJean,c’estMaria-Chjara.Elle,jevousferaisonportraiten détail plus tard,car cette petite allumeuse mérite bienunchapitre entier.Mais pour l’instant,juste histoiredefairelesprésentations,jelaverraisbienenmarquisedeMerteuil.Lacourtisanemanipulatrice duroman.Vousavezcompris,jevousfaispasundessin,jedétesteMaria-Chjara,maisj’enauraisau moinspourtouteunenuitblancherienqu’àalignerassezdemotspourvousexpliqueràquelpoint. Maria-Chjara,c’estM. Cellequidanseàcontretemps,seule,aussiseulequemoimaismoijenelemontrepas,vousla connaissezdéjà,c’estAuréliaGarcia,larabat-joie.Lafilledugendarme,houlala,lamusiqueesttrop forte,houlala,jevaisappelerpapa,houlalala,lalambadamonDieumonDieu,houlala,lesgarçons maisnonmaisnon…Ellesegrattelessourcils,souritbêtementetdoitrêverd’unprincecharmantqui verraitdesétoilesdanslerefletdesonappareildentaire…Boncourage,mavieille! Aurélia,c’estA. Yad’autresfilles,Véro,Candy,Katia,Patricia,Tess,Steph,maisjepasse,jepasseauxmecs,du moinsceuxquim’inspirentpourécriredesmotsméchants.Lesautres,Filip,Ludo,Magnus,Lars,Tino, Estefan,ilssontjustenormaux,c’est-à-diremignons,buveursdebières,rigoleursdeblagueslourdeset mateursdefillesnormales. Doncilsnemevoientpas. Estefan,avecsescheveuxblondsportésencatoganetsonaccentoccitan,rêved’êtremédecindu mondeetdes’engagerenEthiopie,MagnusdetournerlequatrièmeépisodedeStarWars,Filipde décollerdeCapCanaveralàborddeColumbia,maisrienquevousdécrirecesmecscanonmefoutle bourdon,alorslaissez-moimedéfoulersurlesautres. D’abord,ilyaCervoneSpinello,quiestentraindenégocieravecmongrandfrèrepourmettrela musiqueencoreplusfort.«Jet’assure,Nico,c’estpasgrave,papadirarien.»Jevousaidéjàunpeu parlédelui.Cecrétinestpersuadéqu’unjourc’estluiquidirigeralecamping,alorsilsecomportedéjà commeledauphin.Attention,jeneparlepasdesdauphinsduGrandBleuquimerendentdingue,non, monlecteurdufutursansculture,jeparledudauphinquiestaussilefilsaînéd’unroietquiattendson tourpourgouverner.Généralement,cedauphin-làestincompétentetunconpédant.Lesdeuxvontsouvent ensemblequandt’asdupouvoir.Cervoneestcommeça.Seracommeça. Cervone,c’estC. J’enchaîneetjetermineparlecyclope.Jel’appellecommeçanonpasparcequ’ils’engrillesixà lafois(ahahah)maisparcequevouspourrezleregarderautantquevousvoudrez,vousneverrezjamais deluiqu’unœil.Hermann,lecyclopedonc,sepromènetoujoursdeprofiletneregardequedansune direction.Maria-Chjara. SivousvoyezMaria-Chjara,necherchezpastroploin,vousverrezleprofild’Hermanntournédans sadirection.SiMaria-Chjaraétaitlesoleil,Hermannneseraitbronzéqued’uncôté.SinonHermannest allemand,maisfautreconnaîtrequ’ilbaragouinepastropmallefrançaisetl’anglais.Çadoitêtreun

kolossalsurdouéchezlui,legenreprogrammépourcartonneraulycéependantlesdixmoisdel’annéeet inadaptéàlasociétépendantlesdeuxmoisd’été. Hermann,c’estH. Vousaveztoutsuivi? Jerésumeavecunschémadegéométrieamoureuse,façonliaisonsdangereusespourlesnuls.Yaun cercle,enfindeuxcercles,dontN(Nico)etM(Maria-Chjara)sontlescentres.Lesadosnormaux,ceux dontjenevousaicitéqueleprénom,serépartissentdanslescercles.LesfillesdanslecercledeN,les garçonsdanslecercledeM. A(Aurélia)etC(Cervone)aimeraiententrerdanslecercle.H(Hermann)aimeraittracerdirectune droiteversM(Maria).Maislagrandequestionn’estpaslà.Lagrandequestionest:lescerclesvont-ils s’intersecter,s’unir,sesuperposer? N∩M? NM? N=M? Réponsebientôt,neraccrochezsurtoutpas,onaabandonnélalambadapourleslow.Lesguitaresde Scorpionpleurentenjurantqu’ellesstilllovingyou.J’écoute,j’admire,lescassettesdeNicosontdes modèlesdemanipulation.IlaprogramméceslowquituejusteaprèsWakemeup,lerockdeWham! montésurressorts.Lesfillessonttrempées,lasueurleurcouledesreinsauxfessesetleschemisiers collentauxtétons.Tropmalin,monfrangin! Je me recule doucement, presque dans le noir, je n’ai besoinque d’une lueur pour continuer d’écrire. Lescouplesseforment. StephavecMagnus,VéroavecLudo,CandyavecFred,PatriciahésiteentreEstefanetFilip,Katia attend que sa copine choisisse, c’est le grand supermarché de l’été. Servez-vous, c’est en solde, dépêchez-vous,touts’arrêtefinaoût. Mesfessesreculentencoredequelquescentimètresverslanuit.Siundecestypesvenaitme proposerdedanser,jel’enverraischier.Etj’enpleureraisensuitejusqu’aumatin. Pasdedanger! LebeauGeorgeMichaelestderetouravecCarelessWhisper. Dansmoncoinsombre,jem’amuse,jem’amuse,jem’amuse.Vousm’écoutez,monconfident?Je m’AMUSE!Autantqu’unepetitesourisdanssontrou. Lepremiercerclevientdes’écarter,monNicovientdelâcherTess,uneSuédoise,sansmêmejeter unregardàAuréliaquiluitendaitlesbras.Maria-ChjaravientdelâcherlebelEstefan.Leroietlareine dubalsontenfinprêtsàserencontrer. C’estparti,lamarquisedeMerteuils’avanceversValmont. Unpas,deuxpas,troispassousleslampions. Iln’yaplusdecercles,justedescouplesd’adoséparpilléssouslespleursdusaxo. Justedeuxpointsquiserejoignent.

Maria-Chjaraporteunerobeblanchequichangedecouleuràchaqueampoulesouslaquelleelle

marcheavecunelenteurcalculée.

Bleujaunerougebleujaunerougebleujaunerouge

Nicolassetientsousledernierspotrougedelaguirlandequionduleentrelesbranchesdesoliviers.

Bleujaunerougebleujaune

Ellen’estplusqu’àdixmètresdeNicolas,etsoudain,Maria-Chjaras’arrête.

Jaune

Peut-êtrea-t-ellesentiunregard.

Maria-Chjaras’écartedeslampions,saroben’estpluséclairéequed’unelueurdelune.

Blanche

Jem’attendaisàtoutsaufàça,Maria-Chjaratourneledosàmonfrèreettendsesbrasnus,sesseins

humides,sataillemouilléequedeuxmainsdegarçonsuffiraientàentourer…àHermann.

Lecyclopen’encroitpassesyeux.

18heures

12

Le14août2016

Demain, lorsque tu seras à la bergerie d’Arcanu, chez Cassanu et Lisabetta, tiens-toi quelquesminutessouslechênevert,avantqu’ilfassenuit,pourquejepuissetevoir.

Cesquelquesmots,rédigésd’uneécriturequiressemblaittantàcelledesamère,tournaienten boucledanslatêtedeClotilde. Deplusenplusvite. Demain…pourquejepuissetevoir… Elleluttaitcontredeuxsentimentscontradictoires,l’impatienceetlapeur,cellequiélectriseet tétaniselaveilled’unpremierrendez-vousamoureux. Demain…indiquaitlemessage. Dansmoinsdedeuxheuresmaintenant.Ilsétaientinvitéscesoiràlabergeried’Arcanu,pourdîner chezsesgrands-parents.Quil’attendrait,là-bas?Quilaverrait? Clotildehésitaitdevantlemiroirdessanitaires.Laissertomberseslongscheveuxsursesépaules, oubienlesreleverenunchignonstrict.Ellen’osaitpasformulerlatroisièmehypothèse,lescoifferen sorcière,lesébourifferenhérisson,commeellelefaisaitlorsqu’elleavaitquinzeans.Toutsemélangeait soussoncrâne.Elletentadeseconcentrerpoursesouvenirdelabergeriedesesgrands-parents,la poussièredelagrandecourensoleillée,lechênevertgéantquiavaitdûencoreétendresonombre,lamer qui secachaitderrièrechaquebâtimentdeterresècheconstruitàflancdeversant…maislesmots suivantsdelalettresesuperposaientauxbribesdesouvenirs.

Jetereconnaîtrai,j’espère.

J’aimeraisbienaussiquetafillesoitlà.

ClotildeavaitdemandéàValoudefaireuneffort,d’enfilerunejupelongueetunhautpeudécolleté,

denouersescheveux,d’éviterlechewing-gumetlesRay-Ban.Elleavaitacceptéenrechignant,sans

mêmechercheràdiscuterlaraisonpourlaquelleelledevaitlaissertombersatenuedetouristepouraller

rendrevisiteàunarrière-grand-pèredequatre-vingt-neufansetunearrière-grand-mèredequatre-vingt-

six.

Les sanitaires étaient déserts, à l’exception d’Orsu qui passait la serpillière. Il se déplaçait lentement,attrapantl’immenseseaudesonbrasvalideàchaquenouvelledouchequ’ilnettoyait.Clotilde avaitremarquéqu’illavaitchaqueblocsanitairetouteslestroisheures,aumêmerythmequelesautres tâchesdontilavaitlacharge,l’arrosage,leratissage,l’arrachage,l’éclairage…L’esclavage!

Clotildeluiadressaunsourireauquelilneréponditpas.Ellecoloraitlecoindesesyeuxd’eye-

liner,pour leur donner uneprofondeur orientale,noire,unetouchegothiquepeut-être,mêmesi elle refusaitdesel’avouer,quanddeuxadolescentsentrèrentderrièreelle. Basketscrottéesauxpieds,casquedeVTTàlamain,protectionsfluoauxgenouxetauxcoudes,ils sedirigèrentdirectementverslestoilettesetressortirentquelquesinstantsplustard.Ilsfixèrentavec dégoûtleursproprestracesdebouesurlecarrelagemouillé.Leplusgranddesdeuxs’arrêta,commes’il setenaitdevantdessablesmouvantsinfranchissables,puissetournaversOrsu. —C’estcrade! L’autreavançaprudemmentpournepasglisser,contournantlestracesdeterrehumidespouraller souillerunautrecoindessanitaires. —T’eschiant,Hagrid.Pourquoitunefaispasleschiottestôtlematin,oulanuit,quandpersonne n’abesoind’yaller? Leplusgrandrenchérit.Ilavaittreizeansmaximumetuncaleçondemarquequidépassaitdeson shortdecyclistemoulant.

—C’estvrai,quoi,Hagrid,c’estcommeçaqueçamarche.Al’école,aubureaudemonpère,dans

laruemême.Ramasserlespoubelles,nettoyerlamerde,onfaitçaquandlesgensdormentousontpartis.

Etlepluspetitd’enrajouter,douzeansmaxiettee-shirtWaikikiXXLquiluitombaitsurlesfesses.

—C’estçaleboulot,Hagrid.Leserviceauxusagers,lerespectduclient,lesensdutourisme.Tu

comprends,Hagrid,leschiottesdoiventêtrenickelettudoisêtreinvisible.Lamerdedoitdisparaître

commeparmagie.Onnedevraitmêmepassavoirquetuexistes.

Orsuouvraitdesyeuxapeurés.Clotilden’ylisaitaucunehaine,justedelapeur.Lapeurdecesdeux

petitscons,decequ’ilspourraientdire,rapporter.Peut-êtremêmelapeurdelesvoirdéçus.

Clotildehésita.Plusjeune,elleauraitfoncétêtebaissée.

Elleestimasontempsderéactionàtroissecondesavantdesetournerversleplusgrand.Trois

secondes…Avantdedégainer,ellesefitlaréflexionqu’ellen’avaitpastantvieilli.

—C’estcomment,tonnom?

—Heu…Pourquoi,madame? —C’estcomment,tonnom? —Cédric. —Cédriccomment? —CédricFournier. —Ettoi? —Maxime.MaximeChantrelle. —OK,jeverraiçaplustard. —Vousverrezquoi,madame? —Sijeporteplainte… Lesdeuxgarçonsseregardèrent.Sanscomprendre.Porterplaintecontrecetypeparcequ’ilne passaitpascorrectementlaserpillière?Çadérapait.Ilsnevoulaientpasenarriverjusque-là… — Porter plainte pour outrage à salarié dans l’exercice de ses fonctions, insulte à caractère discriminatoire(elleposaostensiblementlesyeuxsurlebrasraided’Orsu),abusd’autoritéenversun tiers.

—Vousrigolez,madame? —Maître,pasmadame.MaîtreBaron.Avocatedudroitdelafamille,cabinetIENAetassociés,à Vernon. Lesdeuxseregardèrentànouveau.Consternés. —Filez! Ilsdisparurent. Orsuneréponditpasàsonsourire.Tantpis.Clotilderetournaverssonmiroir,fièredelafrousse colléeauxpetitscons,observantlegéantbarbuducoindel’œildroit,celuidéjàsoulignédenoir.Orsu demeura unmomentsans bouger puis plongea la serpillière dans sonseau, etimmédiatementil en ressortituneautre,propre. L’œil noir de Clotilde se bloqua, immobile, comme grippé ;unviolentvertige la saisit, elle s’accrochadesdeuxmainsaublocsanitaire,laissanttomberl’eye-linerdanslelavabo. Desgouttesnoirescoulaientsurl’émailimmaculé. Clotildeessayaitdereprendresarespiration,desecalmer,derembobinerlascènequ’ellevenait d’observeretderepasserauralenticegesteanodind’Orsu.Jeteruneserpillièresaledansleseaueten retireruneseconde,propre. Impossible,impossible,impossible. Le trait noir d’eye-liner glissait lentement jusqu’autrouaufond de la vasque, tel unserpent rejoignantsonrepaire. Ungesteanodin. Orsud’ailleursluitournaitdéjàledoseteffaçaitàl’aidedubalai-brosse,tenuàunemain,les tracesdepasdesdeuxjeunescrétins. Ungesteirréel…venudel’au-delà.

Elledevenaitfolle.

Elledevenaitfolle. —Tuessuperbe,Valentine…

—Tuessuperbe,Valentine… CervoneSpinellosetenaitàl’accueilducampingdesEuproctes,portableàlamain,saluantles entrants etles sortants commeunpiondécontractésurveillantlasortiedulycée.Safemme,Anika, derrièreleguichet,dansunanglaisparfait,renseignaitdestouristesscandinavesquiavaientposédevant lecomptoirleursacàdosdeuxfoispluslourdetépaisqu’elles.Anikaétaitgrande,souriante,élégante; aussiraffinéeetattentionnéequ’affairée.Anikaétaitàlafoislecœuretlepoumonducampingdes Euproctes,sonsupplémentd’âme,sasainteprotectrice.Cervonen’enétaitquelecuré. Valentines’arrêtaetseretournaversledirecteurducamping. —Merci. Elledésignadudoigtsescheveuxretenusparunsagefoulard,sajupelonguequiluitombaitsurles chevilles,puismurmurasurletondelaconfidence:

—Jesuisenservicecommandé.Dansdeuxheures,onvadînerchezlesaïeux.

—CassanuetLisabetta?Alabergeried’Arcanu?

Valentineconfirmad’unsourirefrondeur,passasamaindanssescheveuxpourcoincerunemèche

rebellesousletissusaumonetfixal’affichequiprésentaitlesplansdelamarinaRoceMare.

—D’ailleurs,d’aprèsmaman,mieuxvautéviterdeparlerdevotrepalacedevantPapé.

Derrièreeux,Anikas’étaitlevéepourfairevisiterdesemplacementslibresauxSuédoisespliéesen

deuxsouslepoidsdeleursbagages.CervonerangeasonportabledanssapocheetpritValoupar

l’épaule,lafitpivoterd’unquartafinqu’elleseretrouvefaceàunegrandecartedelaCorse.Ledoigtdu

directeurducampingtraversalaMéditerranéepours’arrêteraumilieudugrandbleu.

—Tusaisquelestletroisièmeaéroportd’Espagne,aprèsMadridetBarcelone?

Valousecouanégativementlatête,sanssaisiroùCervonevoulaitenvenir.

—Palma!PalmadeMajorque.LacapitaledesBaléares.LesBaléares,Valentine,cinqmille

kilomètrescarrés,unmilliond’habitantsetdixmillionsdetouristes.DeuxfoispluspetitesquelaCorse

etquatrefoisplusdevisiteurs…Etpourtant,jepeuxteledire,lesBaléaresn’ontpaslequartdesatouts

denotreîle,deuxplagesettroisgrottes,unemontagnequinedépassepasmillecinqcentsmètres.(Son

doigtcontinuadecourirsurl’azurdelacarte.)AlorsValentine,peux-tumedirepourquoiuneîleen

Méditerranéeattire,créedesemploisetdesrichesses,etuneautrerienderien?

—Je…jenesaispas.

—Tusaurascesoir.T’aurasrienàdemander.Tuaurasjusteàécoutertongrand-père.

—Monarrière-grand-père.

—Oui…c’estvrai.TusaisqueCassanuétaitl’undesmeilleursamisdemonpère?

Ilsetournaversl’entréeducamping,tenditlebras,levalamain,pointal’indexversl’horizon.

—Regarde.Droitdevant.

Valentinescrutalapresqu’îledelaRevellataquisedétachaitdelamercommeunautreimmense

doigt,viergedetoutbijou.

—Quevois-tu,Valentine? Ellehésita. —Rien. Cervoneexulta. —Toutàfait,rien!LaCorseestunparadis,unedesplusbellesîlesdumonde,undonduciel,et qu’enont-ilsfait?Rien!Observecettepresqu’îlesublime.Qu’enont-ilsfait?Rien.Apartlaconfisquer commedesvieuxquiplanquentleurtrésorsousleurmatelas.Ilsnousontfaitperdrecinquanteans.Tu saisquelleestlaplusgrandeentreprisedelaCorse? Valentinesecouanégativementlatêteetbafouilla. —Heu…Non. Lepatronducamping,excité,luiattrapalebras.

—Unsupermarché!Touslesjeunesfoutentlecampetilrestepourtantencoreplusde10%de

chômeurssurl’île.Acausedecessoi-disantdéfenseursdelaCorse.Cesexilésseretrouventàbosserà

Marseilleouenrégionparisienne.Desréfugiéséconomiquesquidéprimenttoutel’annéeenattendantde

revenirpasserunmoisd’étéenfamilledansleurîleetpleurenttoutesleslarmesdelaMéditerranée

quandilsrepartent.C’estcommeçaqu’ilsaidentlaCorse?C’estcommeçaqu’ilsaimentlesCorses?

Illevaunedernièrefoislesyeuxverslapresqu’île,avantdelesposersurl’affichepunaiséedansle

hallducamping.

—LamarinaRoceMare,précisa-t-il.Unvieuxprojetavortéqu’onaressortidescartons.J’aimis

desannéesàpouvoiracheterceterrain.Trenteemploispermanentsunefoislechantierterminé.Letriple

l’été…

CervonepassaunemainsurlajouedeValentine.

—Cen’estpasunepromesseenl’air,ilyenauraunpourtoi.Tul’asbienmérité,tuesuneexilée

toiaussi.Etpasn’importelaquelle.Tuesl’héritière.(Ils’approchadesonoreille,etchuchotapresque:)

Etjetepromets,cettefois,tonaïeulnedirarien.

Valentinetentades’éloigner,illaretintd’unediscrètepressionsurl’épaule.

—ToutlemondecraintCassanuici.Encoreaujourd’hui.C’estluilepatron.

Illâchaenfinl’adolescente,souffladanssesmainsetagitalesdoigts,commes’ildispersaitune

poudremagique,avantdecontinuer.

—ToutlemondeicicraintCassanuIdrissi.Toutlemondesaufmoi.Jevaistefaireuneconfidence,

Valentine:tonPapé,jel’aiensorcelé.Ilexaucelamoindredemesvolontés.

Latraînéevisqueused’eye-lineravaitpresquedisparudansletroudulavabo,nelaissantderrière

ellequelatracedebavegrised’unlongmollusquerampant.Clotildepeinaitàreprendresesesprits.En

setenantunpeusurlecôté,ellepouvait,toutenfixantlemiroir,observerlerefletd’Orsudanssondos.

Aprèsavoirnettoyélestoiletteslespluséloignéesd’elle,ilrenouvelasonrituel.

Laissertomberlaserpillièresaledansleseaud’eaumousseuseetensortircellequitrempaitdepuis

quelquesminutes.L’essorerdesaseulemainvalideenlacoinçantentresesgenoux.L’accrocheraubout

dubalai-brosse. Clotildefermalesyeux. L’imagen’avaitpasdisparu.Elleétaitlà,familière.Unseau,unbalai-brosse,unsolmouillé. Saufquecen’étaitpascelledessanitairesducamping,maiscelledelacuisinedelamaisonde Tourny,enNormandie,celleoùClotildeavaitpassélesquinzepremièresannéesdesavie. Saufquecen’étaitpasOrsuquisepenchaitsursonbalai,maissamaman. Palmaleuravaitenseignésatechniquecommeunvieuxsecretdefamille.AsonfilsNicolas,àson maripourtantpeuconcernéparlestâchesménagères,àsafille,Clotilde.Elle. Faireleménageavecdeuxserpillières!Enlaissertoujoursuneàtremperpendantqu’onsalit l’autre.Puisinverser,pouréviterdeperdredutempsàlatordrejusqu’àcequelejusnoirdeviennegris clair.Cettevieilletechniquehéritéedontnesaitoùquiétaitdevenueunehabitudefamiliale,unefaçonde fairenaturelle,presqueunrituel. Orsuconnaissaitcerituel;lepratiquait. Clotildeouvritlesyeux,seforçaàraisonnerdefaçonrationnelle. Orsuutilisaitcettetechniquecommedescentainesdemilliersd’hommesetdefemmesdansle monde,quifontleménageetquiconnaissentcettecombine.Ellenedevaitpasperdrelatête,selaisser abuserpardescoïncidencesridicules.Elledevaitsecontrôler,laisserlemoinsdeplacepossibleà l’émotion,commelorsqu’elledevaitinstruireundossierquilatouchait,obtenirunepensionalimentaire conséquentepourunefemmequiseretrouvaitseuleavecsesmômes,convaincrelemaridevendrela maisonqu’ilavaitconstruitedesespetitesmainsbricoleusespourdiviserlasommeendeuxlogements décents,négocierensuitelagardepartagée. Elledevaitseconcentrer. Cesoir,lorsdudîneravecsesgrands-parentsàlabergeried’Arcanu.Surmontersonémotion,poser lesbonnesquestions. Demain,lorsqu’elle rencontreraitCesareuGarcia.Clotilde avaiteule gendarme enretraite au téléphone,ilyaquelquesheures,maisiln’avaitrienvoululuidire.«Demain,Clotilde,demain.Paspar téléphone.Viensdemainquandtuveux.Chezmoi,àCalenzana.Jenebougepas.Jenebougeplus.» Orsus’éloignaitenboitantavecsonseauetsonbalai.Clotilde,malgrésesefforts,neparvenait toujourspasàsecalmer.Au-delàdelacoïncidenceaffolantedesdeuxserpillières(l’anecdoteauraitfait hurler de rire n’importe laquelle de ses copines, se força-t-elle à dédramatiser), elle continuaitde ressentir comme des coups de poignard les insultes des gamins envers Orsu. Le simple faitqu’ils l’appellentHagridlamettaithorsd’elle.Peut-êtreétait-ceseulementdûàsonhandicap,aufaitque Cervonel’exploitepourfairetournersoncamping;ici,danscedécor,cetteîle,cepeuplequ’elleavait tantidéalisé. Clotildeconsultasamontre. Ilsavaientrendez-vousàlabergeriedansmoinsd’uneheure. Quelqu’unl’attendaitlà-bas.Quelqu’unquiespéraitlareconnaître.

Toutenadressantaumiroirunegrimacequ’elleespéraitressemblanteàcelled’uneadolescente

boudeuseunpeurebelle,ellerévisaintérieurementlesquelqueslignesdumessage.Commeuneprière.

Commelesinstructionsqu’onconfieàuneespionne,qu’elledoitapprendreparcœur,carellesaitqu’il

s’agitd’unemissionmortelle.

Jenetedemanderiend’autre.Surtoutriend’autre.

Oupeut-êtreuniquementdeleverlesyeuxaucieletderegarderBételgeuse.Situ

savais,maClo,combiendenuitsjel’airegardéeenpensantàtoi.

Laminuteriedessanitairesvenaitdes’éteindre,plongeantleblocdansunelégèrepénombre.

Mavietoutentièreestunechambrenoire.

Franckapparutdansl’encadrementdelaporte.

—Onyva,Clo?

Jet’embrasse.

P.

13

Lundi14août1989,huitièmejourdevacances,

cielderosebleue

C’estmoi! Vousvoussouvenez,jevousailaisséenplanavecmesadosl’autrefois,surunairdelambada. Vousnem’envoulezpas? Jedismesadosparcequejem’inclusdanslatribu,mêmesijenemesuispasattribuédelettre… M,N,A,C,H,Maria-ChjaraetNicolas,Aurélia,lecyclope,Cervone,lesautres…Lagrande affairedeshistoiresdecœur.Jevousrassure,vousn’avezrienraté,riendeneufpourl’instant,seulement destravauxd’approchetimides.Jevoustiensaucourants’ilsepassequelquechose. Maispeut-êtrequevousneletrouvezpastrèssérieux,monbouquetdeflirts?Desamourettesque mêmelesamoureuxconcernésaurontoubliéeslorsqu’ilsserontadultes. Alors j’ai pensé à vous, je vais vous raconter une histoire d’amour compliquée, malheureuse, tortueuse,commevousaimez. Unehistoired’adultes. Unhommeetunefemme. Monpèreetmamère. Çaallaitplutôtbienentreeuxdepuisledébutdesvacances,enfincen’estpasqued’habitudeçava malentreeux,cen’estpasnonplusqueçavabien.Disonsqueçavarien.Paparentretard,maman l’attend,ilsparlentdestravauxdanslamaison,descoursesdulendemainetdespoubellesàsortir,ils sortentaussiàdeuxparfois,sansdouteaussiqu’ilsfontl’amourcesfois-là.Mais,depuislesvacances, çavamieux,entouslescaspourcequej’envois,unpetitbisoudanslecou,unpetit«T’esjolie,ma chérie»,unpetitéclatderirequiblessepas.Achoisir,jediraiquec’estsurtoutpapaquifaitdesefforts pourrechargerlesbatteriesdeleurlibido.Etlàpaf… Patatras.Lacata…

Jevousexplique,papaetmamansesontrencontrésenCorseilyauneéternité.Mamanfaisaitle tourdel’îleàmotoavecdescopines.Papa,lui,habitaitici,chezsesparents,au-dessusdelapresqu’île, àlabergeried’Arcanu.Jeneconnaispaslesdétailsdeleurromance,maisjesaisseulementqu’ilsse

sontrencontréslà,àlaRevellata,le23août1968,lejourdelaSainte-Rose.

Ducoup,chaque23août,c’estleuranniversairederencontre.Cejour-là,papa,obligé,sefendd’un

bouquet,selonlesannéesderosesrougessymbolesdel’amourpassionné,derosesblanchessymbolesde l’amourpur,derosesorangesymbolesdudésir…Maisaucun,d’aprèslalégendefamiliale,n’estaussi beauqueceluiqu’ilcueillitàmamanlepremierété,unbouquetdefleursd’églantier,laroselibreet sauvagequ’aimetantmaman.LaRosacanina.

Chaqueannée,le23août,d’aussiloinquejemesouvienne,papaetmamans’offrentuneparenthèse

etvontpasserlasoiréeàlaCasadiStella,lameilleuretabled’hôtesentreCalvietPorto,avecterrasse

romantiquesouslesoliviers,cuisineaufeudebois,veaucorsebraisé,pavédemérougrillé,muscat

Casanovapétillantàvolonté.Onpeutyaccéderdirectementàpiedparunraidillonau-dessusdela

bergerie d’Arcanu. Ils dorment sur place, augîte, je suppose qu’ils doivent réserver une chambre nuptiale,avecunlitenboisbrut,unevasquedemarbresurunguéridon,unebaignoireàl’ancienneau milieudelapièceetuneimmensebaievitréeouvertesurlaGrandeOurse.Dumoinsjel’imaginecomme ça.Pourtoutvousavouer,jecroisquej’adoreraisqu’unamoureuxunjourm’emmènelà-haut,àlaCasa diStella,lamaisondesétoiles…Çam’arrivera,jevousenprie,dites-moiqueçam’arrivera? Findelaparenthèse. LebonheurnuptialdemesparentsaubalcondelaVoielactée,c’étaitavant. Cetteannée,badaboum. Çaacommencépardesaffichescolléesunpeupartoutdanslecampingetsurlaroute.Unconcert

depolyphoniescorses.Le23août,à21heures.Legroupes’appelleAFiletta,ilestsuperconnu,paraît-

il.Ilstournentdanslemondeentieretlàilsseproduisaienttoutprès,àlachapelleSantaLucia,dansun

villagequasiabandonné,Prezzuna,au-dessusdeGaléria.

Papas’estfendud’untravaild’approcheassezlourdingue.

Uno,jetraînedevantlesaffiches.

Deuzio,jeracontequec’estlemeilleurgroupedelaplanèteetjevouspasseenboucleleurs

cassettes.

Tertio,j’évoque,j’esquisse,jesuggèreduboutdeslèvresàPalmaMamaquel’anniversairede

rencontre,onpourraitlefairecetteannéeunautrejour,laveilledelaSainte-Rose,oulelendemain.La

Saint-FabriceoulaSaint-Barthélemy…

Commejevousdisais,lacata.Patatras.

PalmaMaman’amêmepasditnon,elleajusterépondu:«Situveux.»

Pirequetout,commeréponse!Depuis,elletireunetête,vousverriez.Ellejouesaroseembocalée,

commecelleduPetitPrince.Droite,fièreetvexée.Toutesépinesdehors.

Mamèreestunefleurterriblementorgueilleuse.

Ducoup,delàoùjevousparle,auhuitièmejourdesvacances,nousnageonsengrandsuspense. Grossièrement,jevoisdeuxoptions. Lapremière,probable,PalmaMamaparvientàfairesuffisammentculpabiliserpapapourqu’il renonceàsonconcert.Mêmesijamaisjeneleluidirais,mêmesouslatorture,jesoutiensmamansurce coup-là!Solidaritéféminineoblige. Laseconde,papanecèdepasetonentreenguerrefroide,aumoinsjusqu’auferry,etpeut-être mêmeau-delà. Deuxoptions,ettoutenvousécrivant,j’enentrevoisunetroisième,pireencorequelesdeuxautres. Qu’ilsnousentraînentdansleurshistoires,Nicolasetmoi.Quepapasevexevraimentàsontour,qu’il nousfasselecoupdelasortieenfamille,denosoriginesinsulairesàenraciner,denotreouvertureàla culturecorseenpestantcontrelecrin-crinhabituelquipassesurlaFM,ettuchanteschanteschantes,ce refrainquiteplaît,enhaussantencorelesondelaguitareetdesvoixd’AFiletta… Çapeutvoussemblerfutilecommehistoire,presquecomiquecetteobsession. Maisneriezpas,monlecteurdufutur. OnesttêtuschezlesIdrissi.

C’estledestindenotrefamillequivasejouerlesoirdu23août…pouruneconnerie!

*

**

Pouruneconnerie,répéta-t-il.

Quatremorts.

Troishommesetunefemme.

Pouruneconnerie.

14

Le14août2016,19heures

Franckconduisaitlentement.Nonpasparpeurdeseperdre,iln’yavaitqu’uneroutes’aventurant danslamontagneverslabergeried’Arcanu,maisparcequ’àchaquelacetsupplémentaireleprécipice quimordaitlebitumedevenaitplusprofond. Clotilde,assisesurlefauteuilpassager,têtecontrevitre,nevoyaitnigoudronnirambarde,justele vide,laportièredelavoituresemblaitunefenêtresurlenéant,unecabineflottantdansleciel,reliée d’unsommetàl’autreparuncâbleinvisible.Uncâblepouvantrompreàtoutinstant. Labergeried’Arcanusesituaitunpeuplushautencore.Onpouvaitl’atteindredirectementparun sentier,enmoinsdecinqcentsmètres,maislarouteserpentaitsurprèsdetroiskilomètres. —Toutdroit,glissaClotildeàFranck.Tunepourraspaslarater,labergerieestlaseulemaison. Francks’engageasurl’étroitevoiebituméefaceàlui,dépassantl’uniquepanneaudedirection,

CasadiStella.800mètres.L’écriteaudeboisétaitplantéaumilieud’unpetitparkingdeterred’où

partaientquelquessentiersderandonnée.Valentineavaitbaissésavitreàl’arrière;leparfumdepin emplissaitlavoiture,mêléauxodeurschangeantesdumaquis.Thym,romarin,menthesauvage… Les images s’invitaient dans le cerveaude Clotilde sans même qu’elle les convoque, chaque nouveauviragedévoilantunnouveaupaysage,sifamilièrespourtant,unimmensepinlariciodominantde presquedeuxmètrestouslesautresarbres,lesruinesd’unancienmoulinàchâtaignessurplombantlelit d’unerivièredecailloux,unânesolitairebroutantl’herbed’uneprairiesansbarrière.Rienn’avait changédepuistrenteans,commesileshommesavaientpatiemmententretenuleslieuxàl’identique.Ou qu’àl’inverseilsavaientdéfinitivementabandonnélecoin. Al’exceptiondesIdrissi. Troistournantsplushaut,ilscroisèrentunpremierêtrehumain.Unevieillefemmemarchaitaubord delaroute,côtémontagne,voûtée,vêtuedenoir,semblantporterledeuildetoutunvillagequiaurait basculédanslegouffreenlalaissantsurvivreseule.Franckralentit,seserraplusencoreverslegouffre. Pasassezsansdoute.Lafemmeleurjetad’abordunregardsombre,commestupéfaitequ’unevoiture

inconnuepuisses’aventurerici.Quandilsl’eurentdépassée,Clotildeaperçutdanslerétroviseurla vieillepointersesdoigtsverseuxtoutenmarmonnantdesinsultesentresesdents.Amoinsqu’ilne s’agissed’incantationsmaléfiques.Acetinstant,Clotildeeutlacertitudequelasorcièrenelesavaitpas prispourdestouristeségaréss’aventurantsursonterritoire;ellelesconnaissait,ellelesavaitreconnus, etsesgestesetmotsdemalédictions’adressaientbienàeux. Aelle. Lasorcièredisparutdesavisiondèsleviragesuivant. Quelquescentainesdemètresplusloin,aprèsunlégerreplat,unealléedegravierssurlagauche pénétraitpresqueparsurprisedanslavastecourdelabergerie.Denouvellesimagessedécollèrentdu vieilalbumdesouvenirsdeClotildepourvenirflotterdevantsesyeux.Lafermed’Arcanu,quetoutle mondedésignaitparlesimplemotdebergerie,serésumaitàtroisbâtimentsdepierresgrisesetsèches formantunUouvertsurlespentesdelaBalagne:unelongèreoùhabitaientlesIdrissi,unegrangeetun vastehangaroùdormaientlesbêtes.Touteslesfenêtrespercéesaunordoffraientauxhommes,chèvreset moutonsunevuepanoramiquesurlaRevellataetlaMéditerranée.Aucentredelaferme,lavastecourde terren’étaitcoloréequedequelqueshaiesd’églantiersetdeparterresd’orchidéessauvages,lesfleurs préféréesdeMamy,donnantl’impressionqueriend’autrenepouvaitpousserdansl’ombreduchênevert tricentenaireplantéaucœurdelapropriété. Clotildetournalatêteverslagrange.Lebancétaittoujourslà.Cetroncfenduoùelleécoutaitdela

musique,cesoirdu23août1989,laManoNegrahurlantdanssesoreilles,lecahierouvertsurses

genoux,avantqueNicolasnel’appelle. Clo,toutlemondet’attend.Papavapas… Etrangement,parmitoutescesbullesquiremontaientdupassé,cefutcelledesoncahieroubliésur cebancquimitleplusdetempsàexploser.Quil’avaitramassé?Quil’avaitouvert?Ellenese rappelaitquasimentpaslesmots,lesphrases,riendecequ’elleavaitécritàl’époque;ellesesouvenait seulementdesonintention,souventméchante,cynique,cruelle.AvantderencontrerNataledumoins.Si quelqu’unavaittrouvécecahier,ilavaitdûlaprendrepourlapiredesgarces!Elleauraitadorélerelire

aujourd’hui.Sapirecrainte,lorsdel’été89,étaitquesonpèreousamèreneledécouvre.Nelelise.

Elleavaitaumoinséchappéàcettehonte-là…N’importequiavaitpuviolersonintimitéenseplongeant

dansleslignesdececarnetintime,aprèsl’accident,aprèssonretoursurlecontinent.N’importequisauf

sesparents!

CassanuetLisabettaattendaientsurlepasdelaporte.MêmesiClotildenelesavaitpasrevus

depuisvingt-septans,ilsneluisemblèrentpasbeaucoupplusvieuxquedanssessouvenirs.Elleavait

toujoursentretenuaveceuxunecorrespondance,régulière.Quelquescartespostales,unfaire-partde

naissance,quelquesphotostoujoursaccompagnéesdequelquesmots.Riendeplus.Sesgrands-parents

paternelsavaientrenoncédepuislongtempsàmettrelepiedsurlecontinent,etClotildeavaiteubesoin

detempsavantd’oserretournersurleslieuxdel’accident.

CefutLisabettaquilesembrassa,lesenlaça,lesserradanssesbras.PasCassanu,quisecontenta

d’unepoignéedemainàFranck,d’abord;d’uneaccoladeàClotildeetValou,ensuite.

Ce fut Lisabetta qui les pria d’entrer, de faire comme chez eux, moulina un flot de paroles ininterrompu,pasCassanu,quelaconversationsemblaitdéjàfatiguer. CefutLisabettaquileurfitvisiterlalongère,unesuccessiondepiècesauxmêmesmursdepierres sèches, reliées entre elles par d’immenses poutres apparentes, pas Cassanu, qui se contenta de les attendreassisdevantlatabledresséesouslapergoladelacour. D’autresclichésjaunisplanaientdanslesbrumesdelamémoiredeClotilde.Cesplacardssous l’escalierdeboisoùelleavaitjouéàcache-cachetouslesétésavecNicolas,cetteimmensecheminée qu’ellen’avaitjamaisvuealluméemaisoùelleimaginaitqu’onpouvaitfairecuireunrequinentier,cette vuesurlamerdechaquefenêtredechaqueétage,etmamanquiluicriaitdenepassepencher,legrenier hautcommeunecathédraleoùilsseréfugiaientavecd’autrescousinsougaminsducoinpourlemeubler decouvertures,dematelasetdedrapspunaisésauxpoutres.Tantôtpalaisdesfantômes,tantôtboudoirà câlins. Lesvraiesphotos,cellesdanslescadressurlesmurs,n’étaientpasaccrochéesilyavingt-septans. ClotildereconnutCassanu,Lisabetta,papa,parfoisengrosplan,parfoisentoutpetitaveclamontagneou lamerenarrière-plan.Ellesereconnutaussi,avecNicolas,elleentenuedebaptêmeetsonfrèreen communiant;suruneautre,ilsescaladaienttouslesdeuxunpontgénoisau-dessusd’untorrent.Elle n’avaitaucunsouvenirdulieuoudel’annéeoùcettephotographieavaitétéprise,elles’enfichait,elle laissaitsimplementl’émotionlasubmerger. Iln’yavaitpasdephotodemaman. Aucune,ellechercha. Surplusieursclichésparcontre,leplussouventderrièreCassanuetLisabetta,Clotildereconnutla sorcièreauxdoigtscrochus,cellequ’ilsavaientdépasséeauborddelarouteenmontantàlabergerie.Un peuplusbas,punaiséessurlecadre,ellerepéradesphotosqu’elleavaitenvoyéesilyadesannées,elle etFrancksurlepontRialtoàVenise,Valentinesuruntricycle,touslestrois,bonnetsurlatête,posanten hiverdevantleMont-Saint-Michel.Clotildeselaissaithypnotiserparlesimages,passantdel’uneà l’autre,invitantdanssatêtelesgénérationsàsecroiser. CefutLisabettaquilespressad’allers’asseoir,qu’ilétaitdéjàtard.Papésemblaitassoupisursa chaisequandilsressortirentdanslacour.Lorsqu’ilsfurenttousassissouslapergola,cefutpourtant CassanuquiparlaetLisabettas’effaça,entrecuisineetterrasse,entrepainàcouperetvincorseà déboucher,entrecharcuterieàapportereteaufraîcheàverser. Lerepasparutinterminable.Aprèsavoirévoquétropvitelessouvenirscommuns,lessujetsde conversations’étiraientcommeuneressourcerarequ’onveutéconomiserpourlafairedurer,etClotilde nepouvaits’empêcherdefixerlesoleilquidescendaitverslamer,telleuneimmensependuleaccrochée auboutdeleurtable.

Tiens-toiquelquesminutessouslechênevert,avantqu’ilfassenuit,pourquejepuissete

voir.

Avantqu’ilfassenuit…

Lecielrougissait,moinsqueClotildelorsqu’elleseleva.Lisabettavenaitdedesservirledessert.

—Excusez-moi.Excusez-moiuninstant,bafouilla-t-elle.

EllepritlamaindeValou.

—Viens,neposepasdequestions.Viens.Justequelquesminutes.

—Viens,neposepasdequestions.Viens.Justequelquesminutes. FrancketCassanuétaientdemeurésseulsàtable.

FrancketCassanuétaientdemeurésseulsàtable. Lisabettaavaitdébarrassélescouvertsetlesplatsavecunecéléritéinaccoutumée,laissantles hommesdevantdeuxverresetunebouteilled’eau-de-viedecédrat,avantdedisparaîtremystérieusement. Cassanuesquissaunsourireenregardantsamontre. —Lisabettavanousrejoindredansvingtminutes,expliqualevieilhomme.Mafemmeestune hôtesse parfaite, vous avez pu le constater. Mais elle est prête à renier toutes les traditions de l’hospitalitécorse,surtroisgénérations,pournepasraterPlusbellelavie… LascèneparutimprobableàFranck.Perduàcinqcentsmètresd’altitude,àtroiskilomètresdetoute autrehabitation,aucœurdelaCorse… Plusétrangelavie. Cassanu était un type intelligent, à l’esprit étonnamment vif, qui semblait encore alerte physiquement.Untypecommeillesaimait.Commeilaimeraitrester,malgrélesannéesquipassent. Droit,déterminé,raideaubesoin;desmainssolidespourconstruireunefamille,unvisagecarrépoury rangerenordresesconvictions,uncrânebiendurpournepasenchanger. Francktrempaseslèvresdansl’alcooldecédratetobservaClotilde,àunecinquantainedemètres d’eux,deboutavecValousouslechênevert. —Jenesaispascequ’ellefabrique,confessa-t-ilàCassanu. Sagênesonnaitcommeuneexcuse.CelasemblaamuserCassanu. —Elleretrouvesonenfance.Plusloinqueçaencore,sesracines.Clotildeabeaucoupchangé depuisladernièrefoisquejel’aivue. Franckavaitenmémoirelesclichéssurréalistesdesafemmeadolescente.Lescheveuxenhérisson. Toutelapanopliedecroque-mort.Al’époque,larebellegothiqueavaitsansdouteeudumalàsefondre dansledécorlocal. —Jesuppose. Cassanulevasonverre.Entrehommes.Unpeucommes’ils’agissaitd’unriteinitiatiquepourêtre acceptéchezlesIdrissi. —Quefaites-vousdanslavie,Franck? —JetravailleàEvreux.UnepetitevilleàuneheuredeParis.Jecoordonneleserviceespaces verts. —Vousavezcommencéjardinier? —Oui…Etj’aigrimpé,petitàpetit.Jemesuisaccroché,commeuneespècedeglycine,delierre oudegui…C’estàpeuprèscequelescollèguesdoiventpenserdemoi.

CassanufixaencoreClotildeetValou,semblaméditer,peut-êtrepensait-ilàsonfilsquiluiaussi avaitsuividesétudesd’agronomieavantdefinirreprésentantengazon.LevieuxCorsecontinua. —Voussavezpourquoi,ilyaprèsdecinquanteans,j’aibaptisécecamping,lepremierdetoutle nord-ouestdel’île,lesEuproctes? —Aucuneidée. —Çadevraitvousintéresser.L’euprocte,c’estunepetitesalamandre,uneespèceendémiquede l’île,quivitprèsdel’eau,souslesrochers,quiaimelecalmepourdormirlejour.C’estaujourd’huiune espèceprotégée.Saprésence,c’estunmarqueurdelaqualitédel’eau,maispasseulement,c’estaussiun indicedelatranquillitéd’unendroit,l’absencedebruit,demouvement,d’intrus,d’unesorted’équilibre, si vous voulez,depuis lanuitdes temps.Ontrouvaitdes centaines d’euproctes,entreArcanuetle camping,jusqu’àlabaiedelaRevellata. —Etmaintenant? —Etmaintenantilsfoutentlecamp…commetoutlemonde. Franckhésita,vidalamoitiédesonverre,puisdécidadetesterunpeulevieuxbonhomme. —Pasvraimentcommetoutlemonde.J’aiplutôtl’impressionqueçaseconstruitdanslecoin.Le camping,lamarinaRoceMare. Cassanusecontentadesourire.Riennetrembla,nisesmains,nisavoix. —Ensoixante-dixans,Franck,leprixdufoncierdanscecoindecaillouxposésurlamera

augmentéde800%.Depuisl’annoncedelaconstructiondelamarina,ilaencoredoublé.Prèsde5000

euroslemètrecarré.Alorsoui,Franck,toutlemondefoutlecamp.EtçacontinueratantquelesCorses n’obtiendrontpasunstatutderésident.Pouruntypequivaacheterunefortuneunappartementdecette marinaetveniryhabiterdeuxmoisdansl’année,cesonttrentejeunesducoinquinetrouverontpasde logement.Tropcher!Mêmesionleurproposedefairelaplongedixweek-endsparandanslepalace. Cassanu avait légèrement élevé le ton. Franck n’était pas d’accord avec le raisonnement du patriarche.LaCorsen’avaitpasleprivilègedelaspéculationfoncière.Etlesbellesmaisons,lesbelles bagnoles,lesyachtsetlesjetsprivés,çalefaisaitplusfantasmerquerâler,mêmes’ilnepourraitjamais selespayer.Justementparcequ’ilnepourraitjamaisselespayer. Ilnerépliquapaspourtant,iln’avaitaucuneenviedesefâcheraveclegrand-pèredesafemme.Le typelepluspuissantducoin,d’aprèscequ’onracontait. Ilsetournaverslechênevert. —Tuviens,Clo? —Oui,j’arrive. Doucement,àl’horizon,labouledefeutombaitdanslaMéditerranée.

Valougeignait.

—Onfaitquoi,maman?

—Onreste,encoreunpeu.

—Jusqu’àquand?

Valougeignait. —Onfaitquoi,maman? —Onreste,encoreunpeu. —Jusqu’àquand?

—Jusqu’àcequ’ilfassenuit.

Négligeantostensiblementlessoupirsdesafille,Clotildejetaunenouvellefoisunlentregard

panoramiquesurlepaysagequilesentourait.Légèrementsurélevéesurlabutteoùpoussaitlechênevert,

ellebénéficiaitd’unevueàtroiscentsoixantedegrés.

Tiens-toiquelquesminutessouslechênevert,avantqu’ilfassenuit,pourquejepuissete

voir.

Est-cequel’auteurdumessagel’observait,lesobservait,elleetValou? Qui? Où? Ellepouvaitêtrevued’unmilliond’endroits;den’importequelpointdelamontagnequiformaitun vasteamphithéâtre,àl’estetausud;parn’importequelvoyeurdissimuléquelquepartdanslemaquiset disposantd’unepairedejumelles.Amoinsquelevoyeurnesetienneplusprès,derrièrel’unedes fenêtresdelabergerie,delagrangesursadroite,duhangarsursagauche,oud’unedescabanesde bergerdisperséesdanslesprairiesenpentedouceversleshauteursdelaBalagne. N’importequi. N’importeoù. —Onyva,maman? Lesoleils’étaitdéfinitivementnoyé.C’étaitfichu,levoyeurnesemanifesteraitpas.Ilcontinuerait peut-êtredelesobserver,s’ildisposaitdelunettesinfrarouges. Débile!Elledevenaitfolle.CassanuetLisabettadevaientsedemandercequ’ellefichaitplantéelà. Franckallaitlamaudiretoutelasoiréedel’avoirabandonnéàtableavecsongrand-père. —Oui,Valou,tupeuxyaller. Dans la montagne, endirectionde la presqu’île etle longde la baie de Calvi, des lumières commençaientàs’allumer.Clotilden’étaitqu’unefourmidansunchampquiluisemblaitinfini,effrayée parleslucioles.Uneombrepassasoudainàl’entréedelabergerie,s’arrêta,lafixa,avantdedisparaître dansl’ombredelagrange.Clotildeeutseulementletempsdereconnaîtrelasorcière,lavieillefemme quilesavaitmauditssurlarouteetavaitresurgisurlesphotosencompagniedeCassanuetLisabetta. Quelques étoiles brillaient déjà au-dessus des montagnes, comme des cabanes de berger mal arriméesquiseseraientenvolées. Jenetedemanderiend’autre.Surtoutriend’autre. Oupeut-êtreuniquementdeleverlesyeuxaucieletderegarderBételgeuse.Situsavais,maClo, combiendenuitsjel’airegardéeenpensantàtoi. LaquelledecesétoilesétaitBételgeuse?Ellen’enavaitaucuneidée. Quelqu’un,quelquepart,cherchait-ilréellementàcontemplercetastreenmêmetempsqu’elle?En communion,leregardtournédanslamêmedirection,telSaint-Exupérycherchantdesyeuxl’astéroïdede

sonPetitPrince?

Samère?

Çan’avaitaucunsens.

Bouger,seraisonnaClotilde.RejoindreFranck,s’excuser,parlerencoreunpeu,filer,oublier.

LechiensurgitdelarouteetpénétradanslacouraumomentexactoùClotildeallaitdescendrela

buttepourrejoindrelapergola.Danslapénombre,ellenedistinguapaslacouleurexactedesonpelage,

maisl’animalavaitlacorpulenced’unlabrador.Unchiendeberger,sansdoute…Clotildeaimaitles

chiens,commelesanimauxengénéral.Elleneressentaitaucunepeurfaceàeux;dansuneautrevie,elle

auraitadoréêtrevétérinaire.D’ailleurs,pourquois’effrayerdecechienquicouraitverselle?Cassanu

allaitappelersonmolosseavantqu’ilneluisautesurlesgenouxounebavesursarobe.Songrand-père

imposaitsonautoritésurtouslesCorsesàtrentekilomètresàlaronde,cen’estpassonchienquiallait

luidésobéir.

CassanuIdrissineprononçapourtantpasunmot,nefitpasungeste.

Al’instantoùlechiens’approchaitdelamainqueClotildeluitendait,unenouvelleombrese

détachadel’entréedelabergerie.Uneombremassive,quilevaunbrasendirectionduchien.Unseul

brasindiquantdesordresprécis.

Orsu!

Lasecondesuivante,Clotildeentenditsavoix.

—Stop,Pacha.Ici,aupied.

Lechiens’arrêtanet,nelatouchapas.Ilavaitl’airparticulièrementdoux,avecdesyeuxfarceursà

fairetournerleschèvresenbourrique.Pourtant,sansquesoncorpspuisserésister,Clotildes’adossa

d’abordautroncduchêne,puislentement,centimètreaprèscentimètre,glissa,commesisesjambesne

pouvaientpluslaporter,pourseretrouverassisesurl’herbe,tremblante.

Pachal’observait,étonné,hésitantàluilécherunbrasouunejouepileàlahauteurdesatruffe.

—Pacha,aupied,répétaOrsu.

Pacha.

CenomcontinuaitdecognerdanslesparoisducrânedeClotilde,maiscen’étaitpasunlabrador

quileportait,c’étaitunpetitbâtardaupedigreeindéfinissablequesamèreluiavaitoffertpourson

premierNoël.Ellen’avaitpasunan.

Pacha.

SONchien.

Pendantlesseptpremièresannéesdesavie,Clotildel’avaitportédanssesbras,promenéen

poussette,gavéencachettedecarrésdechocolatetdemorceauxdesucre.Pachal’avaitaccompagnée

partout,commeunepeluchevivantequinelaquittaitmêmepasàl’heuredelasiesteoulanuit,qui

dormaitsursonlit,quisecouchaitenbouleàcôtéd’elleàl’arrièredelaFuego.Puis,unjour,Pacha

avaitsautépar-dessuslabarrière.Sansdoutecelas’était-ilpasséainsi.Iln’étaitpaslàquandelleétait

rentréedel’écoleavecmaman.Iln’étaitjamaisrevenu.Ellenel’avaitjamaisrevu.Ellenel’avaitjamais

oublié.

Orsusiffla,cettefois,etlechien,enfin,filaverssonmaître. Unecoïncidence?seforçaàraisonnerClotildepourcalmersespenséesaffolées.Encoreune coïncidence?DesmilliersdechiensenFrancedevaients’appelerPacha… Lelabradorquis’éloignaitn’avaitpasplusdedixans.Ilétaitdoncnédesannéesaprèsquesa familleavaitdisparudansl’accident.Presquevingtansplustard.Pourquoialorsluidonnerlenomd’un

bâtarddeNormandie?D’unbâtarddisparuen1981?D’unbâtardquin’avaitjamaismislespiedsen

Corse,puisquelesparentsdemamanlegardaientchaqueété?D’unbâtarddontCassanu,Lisabettaet Orsudevaientignorerl’existence? Clotilde aperçutFranckse lever sous la pergola. Valous’étaitinstallée unpeuplus loin, les écouteursfluodesonportabledanslesoreilles,assisesurlebancdebois. —Onyva,Clo? Tellemère,tellefille,devaientpenserCassanuetLisabetta.Sagrand-mèresortitàl’instantdela bergerieetembrassaOrsucommes’ilétaitsonfils. —Onyva,réponditClotilde. Pasfacilederefuser.Pasfaciledes’attarder.Asetenirainsiseulesouslechêne,Clotilden’avait pasdémontréunsensaigudelafamille.

Mavietoutentièreestunechambrenoire.

Dans Beetlejuice, la jeune Lydia Deetzpossède le pouvoir de parler auxfantômes. Peut-être Clotildepossédait-elleégalementcedon? Avant.Lorsqu’elleavaitquinzeans. Ellel’avaitperdu,aujourd’hui.Ellen’étaitentréeencontactavecaucunfantômecesoir. Apartceluidesonchien. Sonbâtard. Réincarnéenlabrador.

15

Lundi14août1989,huitièmejourdevacances,

cielbleudelin

J’admets.C’estrarequejevousécrivedeuxfoisdanslamêmejournée.Généralement,jeprendsle

stylolematin,quandtoutlemondedortencore,oulesoir,biencachéedansmagrottedesVeauxMarins,

àlalueurdemaloupiote,boufféeparlesmoustiquesrienquepourvous,monlecteurdesétoiles.

Cematin,vousvoussouvenez,jevousaiécritpourvousparlerdelagrandeaffaire,papaquitente

denégocieravecmamanunconcertdepolyphoniescorsesàlaplacedurepasd’anniversaireàlaCasadi

Stella.Mamanquineditrien.Riendutout.Pirequetout.Nicoetmoiquiobservonslesdommages

collatéraux.

Boum!Lespremièresbombesontétélarguéessurl’îledeBeauté.

Jevousraconte?

C’estparti!ToutelasaintefamilleIdrissis’estretrouvéecetaprès-mididanslarueClemenceaude

Calvi,lagranderuecommerçante,pour…commentpourrait-onappelerça?Unepartiedepoker?J’ai

l’impressionquec’estunpeuça,uneviedecouple.Unepartiedepoker.

Depokermenteur.

Imaginezunerueétroite,enpente,bondée,pirequeleMont-Saint-Michelunweek-enddePâques.

C’estCalvi.Cetaprès-midi.

Mamantraîne,regarde,s’attarde,accélère,toujoursunpeudevant,ouloinderrière.Justeunpeu

pluslonguedevantlesvitrinesqued’habitude.Justeunpeumoinscausante.Pendantcetemps-là,papa

cuitausoleilsurlarampedePardina,aupieddel’escalierquimonteàlacitadelle,tuantcommeilpeut

letempsavecNicolas,àprendrequelquesphotosduportencontrebas,àadmirerlesyachts,àmaterles

Italiennes.Mamansembleaimantéedevantlaboutiquedechaussures.Elledécolleenfin,àregret,pour

s’arrêterpresqueenface,devantBenoa,unmagasindefringuescorses,classe,superoriginales.Des

boutsdetissuquiontl’airdevaloirunefortune,poséssurdesmannequinsdeplastiquepasforcément

mieuxfoutusquemamère.

Moij’observe.TheCuredanslesécouteurs.JepasseBoysdon’tcry,CharlotteSometimeset Lovecatsenboucle.Jem’enfous.J’aimonobjectif,toutlà-haut. Jecroisqu’onamisuneheureàmonterjusqu’auxremparts,etmamannedisaittoujourspasunmot. Lepremierqu’elleprononce,c’estjusteavantlepont-levisàl’entréedelavillefortifiée,devantlastèle quiprétendqueChristopheColombestnéici(ilsmefonttroprire,lesCorses,parfois!). —Tuasl’appareilphoto? Bienvu,maman.Lesacenbandoulièresurl’épauledepapaestouvert.AucunetraceduKodak autour de soncou.Monpapounetbafouille,jette des regards idiots encontrebas vers la rampe de Pardina. —Merde. J’adore papa mais là, il les accumule depuis ce matin. Mamanhausse les épaules alors qu’il redescenddéjààtoutevitesse,unœilsurlestouristesendessouspourguettersil’und’euxnesebaisse paspourramasseruntrucnoir.Mamannel’attendpas,ellefaitunpassouslavoûtedepierreetsetourne versmoiavantl’entréedelacitadelle. —TuvoulaisallerchezTao,Clo.Alorsgo! Elleavance. GochezTao,alors! Acemoment-là,monlecteurperplexe,jevousaccordedeuxpetiteslignesd’encadréexplicatif:

Tao,c’estunrestau-bar-boîtesituétoutenhautdelacitadelledeCalvi.Mégaconnu!Mégabranché!

Mégapeuplé!Jevousvoisveniralors…Pourquellefoutueraisonai-jeenvied’allerprendreune

grenadineouunementheàl’eauchezTao?

RéponseA:parcequetouslesplusmignonsetlesplusfriquésdesjeunestrousduculenvacances

enCorses’yretrouvent?

RéponseB:parcequeleplusgrandchanteurbaladindumonde,JacquesHigelin,aécriticipour

sonpotelaplusbellechansondumonde,LaBalladedechezTao?

Voilà,jevouslaissedeviner.

GochezTao!

Onestdéjàassisessurnossiègesenskaïrougedevantunepetitetablerondelorsquepaparevient,

essoufflé.

—Tul’as?faitmaman.

Elleacommandéunepiñacolada.

—Non,aucunetrace…

Acemoment-là,normalement,mamanvapréciserlamarquedel’appareil,lemoisetl’annéeoùon

leluiaoffert,sonprixd’achatestimé,savaleuraffective,mamanauncode-barresàlaplaceducerveau.

SaufqueNicoparlelepremier.

—T’esvraimentsûr,papa,qu’iln’estpasdanstonsacàdos?

Papacherchealorsdanssonsac,pousselesverres,videsurlatablelecontenubordélique,desclés,

desstylos,unbouquin,unecarteroutière,descigarettes,unsacdeplastique,jusqu’àdénichertoutau

fond…l´appareilphoto!

—Ilétaitdanstonsac?

Mamann’enrevientpas.Pasdedangerqu’elles’excusepourautant.

—Fautdire,avecuntelbordel.

Papaencaisse.Machinalement,mamantrielesobjetséparpilléssurlatable,lesclésetlereste,

jusqu’às’étonnerdelaprésenced’unsacplastique,entreunecrèmesolaireetleslunettesdesoleil.

UnsacBenoa.

Ellel’ouvre,déplieavecdélicatesselepaquet,découvre,incrédule,unerobecourte,décolletéeen

V,dosnu;desdizainesderosesrougessontimpriméessurletissunoir.Précisémentlarobedevant

laquelleelles’étaitarrêtée!Papaamêmeglisséaufonddupaquetunbraceletetuncollierassortis,

couleurrubis.

—C’estpourmoi?

Benouic’estpourtoi,maman!Etpapal’ajouéetropclasseenfaisantsemblantd’avoiroubliéson

Kodakpourcourirtelachercher.

Mamanfiledanslestoilettesenfilerlarobe,ressort,lesfinesbretellesnoiresseperdentsurses

épaulescuivrées;sesseins,seshanches,sescuissesarrondissentletissuléger,delageorgetteilparaît

(commentunnomdetissuaussiringardpeut-ildeveniraussiexcitantunefoisportéparunefemmeaussi

sexy?).MêmelesserveursdubardechezTaoseretournentsurmaman,alorsqu’ilsontdûenvoir

passer,desfemmesauxformesbienmouléesdansdesrobesmini-mini.Jefredonnerienquepourmoile

mantradeTao,devenuunhymneparlemiracledelamélodied’Higelin.

Vivezheureuxaujourd’hui,demainilseratroptard.

Avantdes’asseoiretdecroisersesjambesnuessouslatable,mamansefendduboutdeslèvres

d’unmerci.Pasmêmeunbisousurlajoue.Pasmêmeun«T’esunchou».Pasmêmeun«Tum’asbien

euesurcecoup-là».

Lavache!

Elleassure,PalmaMama.

Totalemaîtrise.

Moi,unmecmefaitcecoup-là,jecraquetoutdesuite,jeluisauteaucoumêmes’ilm’afaitles

pirescrassesavant.Ellenon,ellelaissejustesonregardfilerverslesaffichesdeconcertcolléessousle

bar,traînersurcelledesseptchanteursd’AFiletta,chemisenoireetmainsurl’oreille.

Totalemaîtrise!Selaisserdésirer.

Laisserespérer.Dévoilerunpeu,lebasd’unejambe,lehautd’unepoitrine,maisgarderlamain,

chaude;latête,froide.Congelerlesémotions.Nejamaissedonnerentière.Jamais.Nejamaissedonner

sincère.Obligerl’autreàmiser…toujoursplus.

Laviedecouple,unepartiedepoker.

O,monlecteurdufutur,jamaisjenepourraijoueràcejeu-là!Jemeferaisroulerparlepremier beaugossevenu.Jenepossèderiendecetteconfiancequ’affichentlesautresfilles,cettecertitudequeje peuxtirerlesficelles,moiauxmanettesetlesmecscommedespantinsauboutdufil. JenesuispasdelaracedesPalmaMama,desMaria-Chjara,parcequ’ilfautquejevousparle d’elleaussi,yadunouveau… J’aimepapa,etplusencoreaprèslecoupdelarobeBenoa. Maisj’admiremaman…Vousnelerépéterezpas,hein,promis? J’auraistroplahontesiellelisaitça.

Alorsjevouslivremonpronostic,làtoutdesuite,pourlaSainte-Rose,lesoirdu23août.

PolyphoniescorsesourepasromantiqueàlaCasadiStella?

JemisetoutsurPalmaMama!

*

**

Illevalesyeuxaucieletfixalesétoiles.

Bienentendu.Bienentendu,toutauraitétésidifférentsiPalmaIdrissiavaitgagné.

15heures

16

Le15août2016

Calvi n’avaitpas changé, c’estd’abord ce qu’avaitpensé Clotilde. Même citadelle de granit coiffantlabaie,mêmesvillagesaccrochésàlaBalagne,mêmetraindelaplagejusqu’àL’Ile-Rousse. Calvi comptait simplement davantage de touristes que dans son souvenir. Le contraste était saisissantentrelecampingdesEuproctesperdudanslemaquis,labergeried’Arcanuaucœurdela montagne,etcettefouleentasséeauborddel’eau,cesfamillestournantenronddansdesparkings surchauffés avantde se résoudre à aller se garer plus loinetrevenir à pied, cette marée humaine descendantdesruellescommeunelavevivante,coulantdelacitadellepourserépandresurlesquais,les terrasses,lesplages.Commesiaccueillirdesmillionsdevisiteurssurcetteîlenechangeaitrienàsa quiétude,àlatranquillitédescoinspréservés,commesicetteinvasionestivalenedevaitpasinquiéter CassanuetlesautresamoureuxdelaCorsesauvage,puisquepluslestouristesétaientnombreuxetplus ilss’entassaientdanslesmêmeslieux. D’ordinaire,Clotilden’aimaitpaslafoule,maisencedébutd’après-midi,ellelatrouvarassurante. Lenombreimposaitl’anonymat.Lebrouhahaimposaitlesilence. Depuishiersoir,elleavaittantparlé.D’elle.Dessiens. AvecFranckd’abord,surlarouteduretourjusqu’aucampingdesEuproctes.Clotildeavaitdétesté sonpetitsouriredevainqueur.Admets-le,Clo,tuasbeauêtrerestéeplantéesouslechêneavecValou, m’avoirlaisséenplanavectongrand-père,personnen’estvenu.Tonmystérieuxcorrespondantt’aposé unlapin! Maisoui,Franck,bienentendu,continue…Aucunesoucoupevolantenes’estposéedanslacourde labergerie,aucunfantômen’estsortideterre,rien,rienquemoietmafillefaceàlamontagnevide.

Ducoup, Clotilde n’avait même pas osé aborder avec sonmari la nouvelle coïncidence qui l’obsédait,àlaquelleellenevoyaitaucuneexplicationlogique. Pacha. Lenomduchiend’Orsu. Lenomdesonchien.Celuidesonenfance. Unnomqui,sielleallaitauboutdesonraisonnementsansqu’onluiopposelerefrain«Cen’estpas possible,mavieille»,avaitétédonnéàcechiot,ilyaunedizained’années,parquelqu’unquiavait connuPacha.L’avaitaimé.Avaitpleurésadisparition.Etpuisquecen’étaitpaselle,uneseulesolution s’imposait. SeulesamamanpouvaitavoirbaptisécechienPacha. Ilyamoinsdedixans.Vingtansaprèsl’accident,vingtansaprèssamort. Cen’estpaspossible,mavieille! FranckavaitgarélavoituredevantlabarrièreferméeducampingetavaitembrasséClotildesurla joueenlaserrantuninstantdanssesbras.Riend’affectueuxdanscegeste,avait-ellepensé.Seulement uneaccoladerespectueuseentredeuxjoueursaprèsunepartiedetennis.Leurcoupleseréduisait-ilàune compétition?UnsetàzéropourFranck. SiClotildeavaitdétestécettecondescendancedeFranck,cettepolitesseàlaquelleseforceun supérieuravecunemployéborné,elleavaitmoinsaiméencorelesouriredeCervoneSpinello,cematin, àl’accueilducamping.Lorsqu’ellel’avaitabordé,ilcollaitl’affiched’unesoiréeeightiessurlaplage del’Oscelluccia. —Jet’offreuncafé,Clotilde? Non.Merci. —Tafilleestsuperbe,Clo. Connard! —Ellemerappelletamère,ellepossèdesaclasse,sa… Unmotdepluset… Clotildes’étaitcalmée.Grâceàsaprofessiond’avocate,elleavaitpetitàpetitapprisàmaîtriser sespulsions,àaffronterlespiresminutesdespiresprocès,quandlamauvaisefoid’unclientdépasseles bornesdudéfendable,etqu’ilfautledéfendre,pourtant.Clotildes’adressaitàCervonepourobtenirdes renseignementsprécis.Rienàrediresurcepoint,lepatronducampingl’avaitrenseignée,avecune précisionprofessionnelle.Aproposd’Orsu… Orsuétaitorphelin.Néd’unemèrecélibatairemorted’épuisement,desolitudeetdehonte,puis élevéparsagrand-mère,Speranza,lavieillesorcièrevêtuedenoirqu’ilsavaientcroiséehiersurla route puis à la bergerie. Speranza travaillaitdepuis toujours à la bergerie d’Arcanu, s’occupaitdu ménageetdelacuisine,delatraitedesbêtesetdelacueillettedeschâtaignes.Ellefaisaitpresquepartie delafamilleIdrissietOrsuavaitgrandidanssesjupes,àArcanu. Enpuisantauplusprofonddesessouvenirsd’enfance,Clotildeparvenaitàserappeler,lorsqu’ils passaient la journée à la bergerie, avec Nicolas, une ombre apportant les plats, passant le balai,

ramassantlesjouetsderrièreeux.Elleserappelaitavecunpeuplusdeprécisionunbébédequelques mois,quirestaitpresquetoujoursimmobiledansleparcinstalléàl’ombreduchêne,entourédepeluches abîméesetd’animauxenplastiquesalesetdécolorés.Unbébémuet.Maigre.Bizarre. Orsu? Cenouveau-néchétifétaitdevenucegéant,cetogre,cetours? Dèssesseizeans,Cervonel’avaitembauchépourtravailleraucamping,parcequepersonnen’en voulaitplus,etsurtoutpasl’école.Parpurebonté.ParamitiépourCassanu.Parpitié,oui,situveux, Clo,parpitié,c’estexactementça,sionveutvraimentnommerleschoses. Parpitié. Connard! Clotilden’avaitpluslaforcedevarierlesinsultescrachéesparsespensées,soncerveauétait saturé,desouvenirsétonnammentprécisquiresurgissaientàchaquevirage,àchaquerencontre,àchaque conversation,etquientraientencollisionavectoutcequ’ellevivaitdepuishier,commesiunevérité

inavouablesedissimulaitderrière,unevéritéqu’ellen’avaitpassudevineren1989,duhautdeses

quinzeans. Vingt-septansplustard,elleavançaitenpiétinantdanslarueClemenceau.Lafoulegrouillantede l’artèrecommerçantedeCalvil’apaisait.SonregardseperdaitdanslavitrinedechaussuresdeLunatik, s’attardaitsur les colliers de la bijouterie Mariotti, sur les robes de chezBenoa. D’autres images remontaient à la surface, un de ces souvenirs disparus qui s’était d’abord traduit par une vague réminiscence,l’impressiond’avoirdéjàvéculamêmescène,avantquelevoilesedéchireetquelefilm repassedevantsesyeuxavecnetteté.LaruedeCalvi,samèrequitraînaitcommeelleaujourd’hui,devant lesboutiques,sonchériquiluioffrelarobenoireàrosesrougesetlesbijouxrubissurlesquelselleavait flashé. Celle,ceuxqu’elleportaitlejourdel’accident. Clotildemesuraitseulementaujourd’huitoutelaportéedugestedesonpère,offriràsafemmela tenuedanslaquelleelleallaitmourir,saparurepourl’au-delà,laplusséduisantequisoitpourledernier regardamoureux.N’était-cepaslaplusbellepreuved’amour?Choisirensemblelecostumedesamort commeonchoisitceluidesonmariage. AforcedetraînerdevantlaboutiquedeBenoa,Valoul’avaitrejointe.IlétaitrarequeClotilde fasse les boutiques,encore plus rare qu’elle les fasse avec sa fille.Mais par le miracle dutemps suspendudesvacances,elleseretrouvaitavecsafille,lesyeuxfixéssurlamêmerobedeviscose anthracite,commedescomplicesexcluantdujeul’hommedelafamille,Franck,quiattendaitadosséau murduparvisdel’égliseSainte-Marie,dixmètresplushaut.Çaleurressemblaitsipeu,cettedivision sexuéedelamaison,papaaufootaveclegrand,mamanauxsoldesaveclapetite.C’estaumoins l’avantagedesfamillesàenfantunique,pensaClotilde,rendreimpossiblecettepernicieuseparitégenrée. Lestouristesruisselantspeinaientsurlapentedelacitadelle,cherchantl’ombre.Malgrélafoule,

personnen’avaiteul’idée,depuisl’été89,d’installerunascenseur.Passélepont-levis,Clotildehésita

uninstantàproposeràFrancketValentined’allerboireunverrechezTao,maiselletrouvaaussitôt

l’idéeridicule:lepèlerinagesurlespasdesonadolescenceavaitseslimitesetValoun’avaitsansdoute

jamaisentendulamoindrechansond’Higelin.Clotildepréféraitseperdredansledédaledesruesdela

citadelle.Jusqu’àperdreFranck.

Illesrejoignitneufminutesetsepttextosplustard,àlaterrassedel’ACandella,uneplacette

ombragée,avecvuepanoramiquesurleportentrelesfeuillesdesoliviers.LorsqueClotildevitFranck

apparaîtrelelongdesremparts,devantlatourduSel,unemaindansledoscachantmaladroitementson

sacBenoa,elleenoubliapouruninstantlarondedesmystèresquidansaientlasalsadudémonautour

d’elle.Franckavaitfaitl’aller-retourjusqu’àlaboutiquedeprêt-à-porterféminin.Deuxcentsmètresde

déniveléaupasdecourse.Commesonpèrejadis!

Ado,ellesesouvenaitn’avoirpassufaireletridanssessentiments,entrelafiertépourl’attention

délicatedesonpère,l’admirationdufinjeudeséductiondesamèreetlajalousiecommeungrand

chapeauposantuneombresurletout.Elleavaitrêvéalors,elles’ensouvenaitmaintenant,dejouerle

mêmejeu.D’êtrelavictimeconsentanted’unhommefarceur.Ellenes’ensortaitpassimal,aufinal.

Franckavaitencorelegoûtpourcessurprises-là,parfois.

Savoirsurprendrel’autre,pensaClotilde,laclénuméround’uncouplequidure.

MêmesiFranckl’avaitfaitavecmoinsdediscrétionquepapajadis,moinsdemiseenscène,moins

defantaisie,ànepasfournird’explicationàsondépartprécipité,àtenirgrossièrementlesacBenoadans

sondos.

Nepasfairelafinebouche,laclénumérodeuxd’uncouplequidure.

Franckpoussalesverresdegrenadineetposalesacsurlatable.

—Pourtoi,machérie.

Sachérie,celleversquiFranckavançaitlesac,c’étaitValou.

—Jesuiscertainqu’ellevat’alleràravir,mabelle.

Eclipsetotale.L’orageauraitputombersurlacitadelle,untsunamiemportertouslesyachtsamarrés

dansleport,uncoupdeventarracherlesparasolsetlesdrapeaux…

Lesalaud.Letriplesalaud!

ClotildepestaittoujoursensilencequeValourevenaitdéjàdestoilettes,larobeanthraciteenfiléeà

lahâtesursonmaillotdebain.Sexy,moulante,parfaite.

—Merci,papa.Jet’adore.

Valouembrassaitpapaenymettantdelaconviction.Clotildeencaissait.Ilsauraientdûfairedeux

gossesenfindecompte,l’enfantuniqueestuneconnerie,unpiègepourlecouple.Oui,deuxgosses,un

chacun.

Sefairepiquersonmecparsaproprefille,elletouchaitlefond.

Viedemerde!Enviedetuer!

Valous’étaitlevéeetsetenaitsurleparapet,avecentoiledefondlabaiegrouillantedeCalvi,

tendantsonappareilphoto.Etunselfiepourfaireenragersescopines!Cadeaudemonpetitpapachéri.

Surréaliste.VDMVDMVDM.

EtcegoujatdeFranckquicontinuaitdeluisourireendévorantleurfilledesyeux,quipassaitsa

mainsouslatablecommepoursegratterlescouillesendouce.

EtquiensortaitunautresacBenoa!

—Pourtoiaussi,machérie.

Lesalaud.L’adorablesalaud!

Certes,Franckn’étaitpasauniveaudesonpère,jadis,ducoupdel’appareilphotooublié,maissa

miseenscèneàdoubledétentetenaittoutdemêmelaroute.

Clotildesesentitchavirer.Pourquoifallait-ilqu’ellesoitsivulnérable?

Nepasfairelafinebouche.

Serendrepulpeuse,humide,sensuelle.

Etembrassersonhomme,sansretenue.

Nepasfairelafinebouche…

Fairetairelapetitevoixquiluirépétaitquetoutsedéroulaitcommeilyavingt-septans.Même

lieu,mêmehistoire,mêmescènedefamille.Cetterobequesonhommevenaitdeluioffrir,commeson

pèrel’avaitofferteàsamère…c’étaitpeut-êtrecelledanslaquelleelleallaitmourir.

Quelquesheuresplustard,revenueaucampingdesEuproctes,seuledanslessanitaires,sansmême

Orsupourpasserlaserpillièreoud’adospourbraillerdurap,elleenfilalarobedeviscoseetseregarda

danslemiroir.Leconstatfutsansappel.Sielledevaitportercetterobeledernierjourdesavie,ellene

seraitpasunemorteaussisexyquesamère!

Letissutendubâillaitàlahauteurdesesseinspasassezvolumineux,flottaitsurseshanchespas

assezdessinées,recouvraitjusqu’auxgenouxsescuissespasassezlongues.

Ellen’étaitdéfinitivementpasàlahauteurdesamère.

EtFranckpasàlahauteurdesonpère.

Ilsétaientmortstroptôtpourl’élever.L’éleverausenslepluspur,lahisseràleurhauteur.

Pourquoi?

Pourquoiétaient-ilsmorts?

Peut-êtrel’apprendrait-elledemain.

CesareuGarcia,legendarmeenretraitequin’avaitrienvoululuirévélerautéléphone,l’attendait

danslamatinée.«Vingt-septansquetuattendslavérité,Clotilde,avait-ilditavantderaccrocher.Tu

peuxbienattendreencorequelquesheuressupplémentaires.»

17

Mardi15août1989,neuvièmejourdevacances,

cielbleudeméduseéchouée

Allô,allô?Icilaplagedel’Alga,endirect.

Chacunsaserviette.

Lamienneestnoiretfeuavecdejoliespetitescroixblanchesalignées,etjepeuxvousdirequ’avoir

dénichéuneserviettedeplageMasterofPupettsdeMetallica,c’estunsacréexploit!CelledeNico,

c’estuneservietterougevifavecl’écussonFerrarijaune,àpeuprèsaussiringardequecelledeMaria-

Chjara,uncoucherdesoleilorangeintensederrièrel’ombrechinoised’unpalmieretdedeuxamoureux

toutnusenlacés.Celled’Hermann,poséeentrecelledeNicoetdelaChjara,estblancheetnoireavecun

Bgéantetunnomimprononçablebarrantletout.BorussiaMönchengladbach.Letopduglamour!Mais

onnepeutpasretirerçaaucyclope,ilestrapideetréactif,cariln’étaitpasleseulàvouloirposersa

servietteàcôtédecelledelabelleItalienne.Lejeudesserviettessurlaplage,c’estcommeceluides

placesdansuneclasse.Jouerdescoudespourseretrouverassisàlabonnetable,àcôtédelabonne

personne.

Moijem’enfiche.Commed’hab,jemetiensenretrait,unpeuplushautsurlaplage,àlalimitede

l’ombredespinsmaritimes,lesgenouxetlesfessesplanquéssousmontee-shirttropgrand.Delà,je

dominelaplage,jedistinguetouteslesnuancesdebleudel’eauquidevientbêtementtransparentequand

onyplonge,lesgouttesincroyablesdeturquoiseentrelebleuprofonddescoloniesdeposidonies.Sans

oubliertoutunécosystèmed’êtreshumainsàobserver.

SijetournelesyeuxverslapointedelaRevellata,jevoisencorelesruinesdelamarinaRoce

Marequiasautéilyatroisjours.Toujoursaucunenouvelledel’enquêtesurl’explosion,j’aieubeau

cuisinerAurélia,lafilledugendarme,rien!D’ailleurs,ellem’énervetoujoursautant,celle-là,àse

baladersurlaplageavecsonairsupérieur,touthabilléeelleaussi.Jedétestequ’onpuissepenserqu’on

seressemble.Quej’aiunpointcommunaveccettefillequimarchedanslesablecommesic’étaitson

tourdegarde,commesileborddemerluiappartenait,commes’ilyavaituntempsdestationnement

limitépourlesserviettesetqu’ellelecontrôlait,qu’ellevérifiaitquelesgossesrebouchentbienlestrous deleurchâteaudesableavantdes’enaller,qu’elleespionnaittoutlemondeavecsesyeuxdefaucon pèlerin.Avantd’allertoutrapporteràsonpère. Jeneluiressemblepas,rassurez-moi!Jesuisl’inversed’Aurélia,vousêtesd’accord? Jenejugepas,moi. Jenecondamnepas. J’analysesimplement,j’apprends.Jemedocumentesurlesplaisirsquimesontencoreinterdits. J’emmagasine,lathéorieaumoins.Pourplustard.Quandjeseraigrande. Pilefaceàmoi,Maria-Chjaraaretournésapeaucaramelsursaservietteorangeetatenduunemain versHermann,enaveugle,commesiellenesavaitmêmepasquiétaitsonvoisindeplage,etqu’elles’en fichait.Danssamain,ilyauntubedecrèmesolaire.Pasunmot,pasunregard.Justeungeste,explicite, celuidefairesauterdanssondoslafermeturedesonhautdemaillotetdecollersesgrosseinscontrela serviette,deplanquersestétonsdansletissu-éponge.Exactementcommemaman,quisetientplusloin, avecdescopinesducamping.Parentsd’uncôté,adosdel’autre,c’estlaloidelaplage. PalmaMamaemportetoujourssongrossac,sabouteilledeContrex,songroslivresanslequelelle

nesortjamais,elledoitenêtreàlapage12,j’aivérifié,lemarque-pagen’apasbougédepuisune

semaine.

Papan’estpaslà.Laplage,ildéteste.IldoittraîneràArcanu,avecsonpère,lescousins,lesamis,

entreCorses…N’empêche,lesautresannées,papafaisaituneffortpourmettrelespiedsdanslesable,

tapaitlaballeavecNico,construisaitunchâteauavecmoi(bon,ça,d’accord,c’étaitilyalongtemps),

allaitpiquerunetête,dormaituneheureentenantlamaindemaman.

Pascetété!Papaetmamancontinuentdesefairelagueulepourleconcertdepolyphonieslejour

delaSainte-Rose;commes’ilenvoulaitàmamanouquemamann’avaittoujourspasdigéré.Siunjour

j’aiunamoureux,jenevoudraispasfinircommeeux.

Jetournelatête,laplageestunthéâtre,unescènededixmillemètrescarrésavecdescentaines

d’acteursdetouslesâgesetdetouteslescouleurs…

Monregardseposesurunjeunecouple.Uneserviettepourdeux.

Jeveuxêtrecommeeux!

Lecoupleressembleàdesdizainesd’autres.C’estpassidifficile,lebonheur!Suffitd’avoirvingt

ans,cequiarriveàtoutlemonde,vousêtesd’accord.Suffitd’êtrebeauunefoisàpoil,cequiarriveà

presquetoutlemondeàvingtans,etsurtoutunefoisbronzé.Unefilleetungars,etçaseregardedansles

yeuxcommedansunmiroir,etçasetientlamain,etçasecaresse,etçaadmireleculdel’autrelorsqu’il

selèvepourallersebaigner,etçasesourit,çaritmême,çafaitattentionàl’autre,çadoitavoir

vaguementconsciencequecesmoments-là,fautpaslesgâcherparcequecesontlesplusbeauxetqu’ils

nereviendrontpas.Alorsçasavoure,ças’enamoure,ças’aime,toutsimplement.

Monregardremontelaplagecommeonremonteletemps.

Jetrouvecequejecherche.Uncoupledetrenteans.

Luin’estpasmal,sportif,àquatrepattes,presqueenterrédansl’immensepiscinedesablequ’il creuseavecsesgaminscrémésetchapeautés,deuxetquatreans.Ilal’aird’adorerça,davantagemême quelesgamins.Ellelit,distraitement,etdetempsentempsellelèvelatêteetlesobserve.Heureuse.Elle rajustel’élastiqueduchapeausouslementondupetitblond,tendunebouteillefraîcheavecunetétine, écarteunemouche. Elleveille. Sexyjusquedanslemoindregeste.Onsentqu’elleestlàoùellevoulaitêtre.Qu’elleaobtenuce qu’ellevoulaitobtenir.L’apogée.Lesommet. Ellesurveille. Parcequetoutcequ’ellepossède,sonmaribiendévoué,sesenfantsbienélevés,soncorpsbien roulé,elleveutlegarder. Commesitoutçaétaitéternel! Turêves,mavieille! Monregardglisseencore,jen’aiquel’embarrasduchoix,jemeposequelquesmètresplusloin. Ilsontquaranteans.Peut-êtrecinquante. Ellelit,vraiment.Concentrée.Lesdernièrespagesd’ungrospavé.Lui,àcôté,s’ennuie.Ilest pourtantencorepasmal,grand,grisonnant,quelquechosedansleregarddepuissant.Ilregardeailleurs. Uneplage,çanemanquepasdejolieschosessurlesquellesposerlesyeux. Oubien,jechoisisunautrecouple.Lemême,mêmeâge,maisinversé.Luiestallongésurlecôté, tournantledosausoleil,àl’ombred’unparasol,leventreunpeugrasglissantdoucementsousluicomme unballondégonflé.Elleàcôté,encoresuperbe,s’emmerde.Elancée,élégante;maquillée,soignée.Elle regardeailleurs.Sonregardseposesurdesgossesquijouentauloin.Lessiensdoiventêtredéjàtrop vieux,oupasassezpourleuravoiroffertdespetits-enfants.Elles’emmerde,résignéeàattendreainsi, toutlerestedesavie. Ellevaêtrelongue,lapenteàredescendre,magrande… Letempspasse.Monregardglisse.Jechercheunlongmomentavantdetrouverlesspécimensrares quejecherche. Ilsontsoixante-dixans,quatre-vingtspeut-être.Jen’entendspascequ’ilssedisentmaisilsse parlent,c’estcertain.Ildoitluidemandersiellen’apastropchaud,elledoitluidemanders’ilveutson livre,seslunettes,sacasquette.Etpuis,d’uncoup,ilsselèvent. Jen’aimepasleurscorpsnus.Moi,si j’avaiscommeeuxlapeauridée,lesosapparentsqui semblentlapercer,lachaircommetroplourde,agglutinéedanslementon,lecou,leventre,lesfesses,je meplanquerais. Mesmainssetordentdansmontee-shirt. Cesdeuxvieuxmefascinent,àsetenirainsilamainenentrantdansl’eau,ànemêmepashésiterà avancer,ànemêmepasfrissonnersouslamorsuredel’eau,àcolleruninstantleurslèvresl’unesur l’autreetàs’éloigner,verslesvoiliers,dansuncrawlimpeccableetcoordonné. —Tumateslesvieux,maintenant?

J’ailevélesyeux. C’estCervone.CervoneSpinello.Bermuda,chemiseàfleurs,baskets.Lui nonplus,jenel’ai jamaisvuenmaillot.Laplage,l’ai-jeentenducrânerunefois,jel’aitoutel’annéerienquepourmoi. Alorsl’été,jelalaisseauxblaireaux. Depuiscombiendetempsétait-illà?Depuiscombiendetempsm’observait-il?Moi,mamère,les autresmères,lesautresados?Commeprisenfaute,monregardremontelaplage,commesijepouvais rembobinertoutcequejeviensdevoiretreveniraupointdedépart. Troisservietteshideuses. NicolasatoujoursleculposésurlechevalcabrédesaservietteFerrari,lunettesdesoleilsurles yeux,nicrèmenichapeau,commes’ilsefichaitdesdégâtsquelesoleilpourraitfairesursajoliepeau musclée.Maria-Chjarasetienttoujourscambréesouslescaressesgélatineusesd’Hermann,lesyeux braquéssurlesadostorsenuquijouentauvolleyunpeuplusloin,Estefanetsesrêvesdetoubib,Magnus etsesrêvesd’Oscar,Filipetsesrêvesd’étoiles.LejeuneAllemandpasseetrepasselacrèmesurledos delabelleItalienne,attaquelacinquièmecouche,hésitantàs’aventurerailleurs,àglissersesdoigtssur lereborddescourbesdoréessousl’élastiquetendudubasdumaillot,verslanaissancedelapoitrine poséesurlehautdumaillotdégrafé. Pauvrepetitcyclope… Jecroisqu’ilesttempsquej’aieunevraieconversationavecvous.Quejevousrévèlequiest Maria-Chjara. Çavavousplaire!

*

**

Ilrefermalecahieretlaissafilerentresesdoigtsunepoignéedesabledelaplagedel’Alga.Après

tout,ilétaitlogiquedelirecejournalsurlelieuducrime.Puisquetoutavaitcommencéici,cejour-là.

Indéniablement,Clotildepossédaitungrandtalentpourpeindrelessentiments.Aquinzeans,c’en

étaitmêmeétonnant.Acroirequecerécitn’avaitpasétéécritparelle;ouparelle,maisdesannéesplus

tard,avecreculetmaturité.Ouquesonrécitavaitétéréécrit,commeunephotoretouchée,mêmes’ilne

contenaitaucunerature,mêmesil’encre,commelereste,avaitséché.

11heures

18

Le16août2016

« 19, rue de la Confrérie, avait précisé au téléphone Cesareu Garcia. Derrière l’église de Calenzana.Tunepeuxpastetromper.»

Etrange.Au19,ruedelaConfréries’élevaitunebâtisseàlafaçadedélabréedontlecrépijaunise

décollait,dévoilantdestrouslaisséspardesbriquesgrisesmalscellées,desencadrementsdefenêtre ajourésquedesvoletsclouésettrouéspeinaientàmasquer. «Nefrappepasavantd’entrer,avaitajoutélegendarmeenretraite,jenet’entendraipas.Poussela porteettraverselamaisonsanstropfaireattentionàmonbordeldevieilours,jet’attendraidansle jardinderrière.Danslapiscine.» Lapiscine… Clotildes’étaitimaginéunevillasomptueuse,unpeuau-dessusduvillage,avecvéranda,bainde soleil,parasolettransat.Unpeucommecelleexposéesurlesaffichesaccrochéespartoutlelongdela route,quiannonçaientunconcerteightieslelendemainsoiràladiscothèqueleTropi-Kalliste,plagede l’Oscelluccia. Clotildesereconcentraetpoussalaporte,traversadeuxpiècesaussiminusculesqu’encombrées, unecuisinemoisiequi sentaitlesfigatelli grillésetunsalonpresqueentièrementoccupépar unlit convertibletellementdéfoncéqu’ilsemblaitneplusjamaispouvoirêtrerepliéenmodecanapé.Des rideauxdéchirésvolaientdevantlaportedujardintoutauboutdelapièce,Clotildelesécartaavecun peudedégoût,commeondéchireunetoiled’araignéetisséesurunmeublecondamné. —Entre,Clotilde. Clotildebaissalesyeuxverslavoixquisemblaitsortird’unebouched’égout.

Lejardinétaitencorepluspetitquelapiècequ’ellevenaitdequitter,barrépartroispalissadeset presqueréduitàunedalledebétonàlaquelleonaccédaitpartroismarches.Danslecimentétaitpercéun troud’unmètredediamètre.Latailled’unpuits.EtdanslepuitstrempaitCesareu.Seulsensortaientses

épaulesdetaureau,soncouépaisetsatêtecoifféed’unecasquetteTourdeCorse97.

Sapiscine? Unhippopotamecoincédansunmarigotasséché. —Approche.Prendsunechaise,Clotilde.Moijenesorspasdemontroud’eauavantqueceputain desoleilnesoitpasséderrièrelesmursdujardin. Elles’installasurunfauteuilenplastique. —Jesuiscommeuncachalot,continualegendarme.Unebaleineéchouée.Dèsquelatempérature monteau-dessusdesvingt-cinqdegrés,j’aibesoind’êtrehydraté.Debougerlemoinspossible,sinonje crève! Clotildel’observait,incrédule.Cesareupassasondoigtsurlecercledebéton. —Dusur-mesure,mabelle…Creuséepileàladimensiondemontourdetaille…Ehoui,majolie, lesergentGarciaaencoreprisdupoidsdepuisladernièrefoisquetul’asvu. Elle se contenta de sourire. Oui, elle se souvenait. Bienentendu, toutle monde dans le coin surnommaitCesareuGarcia«sergent»,jamaispersonnenel’avaitappelépar sonvéritablegrade. Capitaine?Lieutenant?Adjudant? —C’estbienquetusoisvenue. —Jenesaispas… —Moinonplus,enfait. Çacommençaitbien.Cesareuneprononçapasunmotdeplus,ilsemblaits’endormirdoucement danssonbain.Amoinsquecenesoitunevieillerused’éléphantdemer.Lalaisservenirpournepas devoirbriserlui-mêmelaglace. Aprèstout,sic’estcequ’ilattendait… —Commentvavotrefille,Cesareu?Çameferaitbizarredelarevoir.Dansmatête,Auréliaa encoredix-septansalorsqu’elledoitavoirplusdequaranteaujourd’hui.Piledeuxansdeplusquemoi. —Ellevabien,Clotilde.Ellevabien.Elleestmariée,tusais.Depuisdesannées. Mariée? Queltypeavaitbienpuaccepterdepartagersavieaveccetterabat-joie? Depuisdesannées? Lepauvregars! —Elleadesenfants? Lecachalotaspergeasafacerougie. —Non. —Désolée. —Tupeuxl’être.Çamefaitvraimentchierdenepasêtregrand-père.

Cesareuse redressa unpeu.La ligne de flottaisons’abaissa auniveaude ses tétons.Clotilde imaginaqu’ilétaitassisaufonddupuitssurunesorted’escabeauetqu’ilavaitfaitgrimpersesfesses d’unemarche. —Alors,Cesareu?C’estquoi,votregrandsecret? Cesareuobservalonguementlejardindepoche,lespalissades,laporteouvertedelamaisonetles rideauxvolants,commesilaDSTyavaitinstallédesmicros. —Tusais,majolie,parcequetuessacrémentjolie,Clotilde,jepensequejenesuispaslepremier àtelediredepuistonretoursurl’île.Tul’étaisdéjààl’époque,remarque,maistunelesavaispas encore.Lecharmed’unefille,c’estcommelebonheur,lesmiracles,lesgrigrisettoutescesautres conneries,suffitd’ycroirepourqueçamarche.D’ycroirevraiment,d’ycroireconnement,commeles fakirsquimarchentsurlefeusanssebrûler,situvoiscequejeveuxdire. Clotildenecherchamêmepasàdissimulersonagacement.Ellesecoualamaincommepourchasser unemoucheinvisible,selevaettournaautourdutrou,sepositionnantdansledosdusergent. —Pourquoim’avez-vousfaitvenir,Cesareu? Legendarmecoincédanssontubnepouvaitplusqu’entendreClotildeetdevinersonombrefine, suffisantepouréteindrelesétoilesscintillantàlasurfacedupuits.Iltentadesecontorsionner,puis renonça. —Tutesouviens,Clotilde,c’estmoiquiétaischargédel’enquêteàl’époque.Moiseul.Ilyavait unesacréepression,tupeuxmecroire.Troismortsenpleinété,mêmesilesCorsesconduisentcomme desdingues,c’estrare.Trèsrare.Sansoublierquetonpapan’étaitpasn’importequi.LefilsdeCassanu Idrissi.Jenesaispassituterendscompte.Al’époque,Cassanupossédaitlamoitiédelacommune,et lescommunesdeCorse,tusaiscequ’ondit,ellessontplusgrandesquelescantonsducontinent,elles vontdelalignedecrêteàlaligned’horizon,onpeutyfaireduskialpinl’hiveretduskinautiquel’été. Clotildelecoupa,cassante. —C’étaitunaccident,non? —Oui,unaccident,bienentendu.Unaccidentettoutlemondeestcontent. D’uncoup,lesergentseleva.Soncorpsobèseéclaboussalecimentalorsqu’ilremontaitàl’aide d’uneéchellescelléeàlaparoidupuitsdontleniveauavaitbaissébrusquement,semblantpresqueàsec. Unminusculesliprougedisparaissaitsouslesplisdesonventrecommes’ilportaitunstringàl’envers, lecache-sexesursesfessesetuneficellepourlereste.Sansmêmesesécher,ilentradanslamaison, grognatoutensemblantdéplacerlesmeubles,«Oùest-cequ’Auréliaaencorerangécefoutudossier?», puisenressortitquelquessecondesplustard,unpeignoirouvertsurlesépaulesetunechemisecartonnée danslamain.Ilpritunechaisedeplastiquequ’iltiraversl’ombredelapalissadeettenditledossierà Clotilde. —Ouvre. Clotildeposalachemisesursesgenoux,l’ouvrit,tournalapremièrepage. Unnom.Uneimmatriculation.Unedatedenaissance.

Fuego.ModèleGTS.1233CD27.Miseencirculationle03/11/1984.

Desphotosdelacarcassed’unevoiture. Encouleur. Untoitéventré.Despneuscarbonisés.Grosplanssurdeséclatsdeverre. Clotilderetintunhaut-le-cœur. —Continue,Clotilde.Continueavantquejet’explique. Plusieurspagesencore. Desrochersrouges.Troiscadavresétendussurlesrochers.Dusang.Dusangpartout. Uneautrepage.

Unnom,PaulIdrissi,néle17octobre1945,décédéle23août1989.

Unedizainedephotos,desdétailsdesclichésprécédents,desagrandissements,unvisagetuméfié, unbrastorduenéquerre,untorsedissymétrique,uncœurécrasédansunétau.

Uneautrepage,NicolasIdrissi,néle8avril1971,mortle23août…

Clotildeneputenliredavantage.Ellebloquad’abordlaremontéedebiledanssagorge,tentade baisserànouveaulesyeuxversledossier,puisbrusquementseprécipitaverslapiscinecirculaire, s’agenouilla,etvidasestripes. Cesareuluitenditunmouchoirenpapier. —Désolée,s’excusaClotilde. —Tupeux.Ilsannoncenttrente-septdegrésaujourd’hui.Etleserviced’entretiendemapiscineest

envacancesjusqu’au21août.

LeregarddeClotildeseposasurl’épuisetteàfeuillesadosséeàlapalissade.Lesergentlaretint parl’épaule. —Laissetomber,Clotilde.Jedéconne,jem’enfous.C’estdemafaute,maisjevoulaisquetuailles aubout…Jusqu’à… —Jusqu’auxphotosdemaman? Cesareuhochalatête.Toujoursagenouillée,ClotildelevaverslegendarmeunregarddeMarie MadeleinecontemplantleChristressuscité. —Mamann’estpasmorte.C’estça? Ellel’avaitdeviné.C’étaitévident.Lesindicesétaienttellementévidents,convergents.Cettelettre explicitequi évoquaitlachambrenoire,laserpillièred’Orsu,lelabrador baptiséPacha.Autantde mystèresquinepouvaients’expliquerqueparlaprésencedesamère,ici,vivante.CesareuGarcia connaissaitlaclépourrésoudrel’équationimpossible:commentPalmaIdrissiavait-ellepusurvivreà l’accident? —Mamèren’estpasmorte?répéta-t-elle. Cesareularegardacommesielleavaitblasphémé. —Qu’est-cequeturacontes,Clotilde?(Ilavaitl’airsincèrementnavré.)Nevasurtoutpaste mettreçaentête,mapauvre.Iln’yaaucundoutelà-dessus.TamèreestdécédéedansleravindelaPetra Coda,avectonpèreettonfrère.Tulesasvusmourirsoustesyeux.J’aivuleurscadavresmoiaussi,la

pireexpériencedemavie,commedesdizainesd’autrestémoins.Non,bienentendu,cen’estpaspour

t’annoncerquetamèreestrevenued’entrelesmortsquejet’aifaitvenir.

Clotildeserraleslèvrespournepascraquer.Nepaspleurer.

Articuler.

—Al…alors?

—Observelapagesuivante.Aprèslesphotos.

Clotilderepritledossier,sautalapagedeNicolasmaiseutlaforcederegardercelledesamère,

sixclichésdesoncorpsdéchiqueté,sixagrandissementsdelaphotodesoncadavre,commeécartelé,

avantdetournerlafeuille.

Latôlefroisséeremplaçalachairbroyée.ElledécouvritdesphotosdelaFuego.Entièred’abord,

puislesclichésfouillaientl’intimitédelacarcasse,dumoteur,del’habitacle.Clotildeobservasans

comprendredesgrosplansd’unecourroiedetransmission,d’unarbreàcames,d’unebarrededirection,

d’untriangledesuspension,d’uncâbledefrein.Dumoinsest-cecequ’ellesupposait.Ellen’avaitdû

ouvriruncapotqu’unefoisdanssavie,enpleinhiver,pournettoyerdesbougiesencrassées,et,cejour-

là,elles’étaitépatéeelle-mêmeàserepérerpresqued’instinctdanscetimmensecasse-têted’acier. Elledélaissaledossierpoursetournerverslegendarme,sesyeuxsetrouvaientàlahauteurexacte de sonventre. Clotilde eutl’impressionque le corps dusergentcontinuaitde fondre ausoleil, de dégouliner, qu’il ne mentait pas et que s’il restait trop longtemps hors de son trou d’eau, il se transformeraitenunemaredechairgélatineuseetvisqueuse. Ledégoût.Unimmensedégoûtbouillonnaitànouveaudanssonestomac.Ellehurlapresque. —NomdeDieu,oùvoulez-vousenvenir? —Cettedernièrepage,Clotilde,cesdernièresphotos,ellesnesontpasofficielles.Situvérifiesla date, tuverras qu’elles ontété prises quelques semaines après l’accident, alors que l’enquête était officiellementclose.J’aiattenduquetoutsecalmepourdemanderàuncopaind’examinercequirestait delaFuego.Entoutediscrétion.IbrahimtientungarageàCalenzana.Onseconnaîtdepuisl’enfance.

C’estuntypeclean,mêmes’iln’estpasassermentéparlejuge.

—Pourquoiavoirattendutoutcetemps?

Ilsourit.

—Jet’aidit,ilyavaitunesacréepression,Clotilde.Lefils,lepetit-fils,labrudeCassanuIdrissi,

jenesaispassituterendscompte.C’étaitremontéjusqu’audéputéPasquinietauprésidentRoccaSerra.

Alorsons’estcontentédeconfierl’affaireàunpauvretypechargédebâclerl’enquête.Moi.Lesergent

Garcia.Uneenquêtedontlederniermotétaitdéjàécrit.ACCIDENT.

ClotildetentaitderepousserlesimagesdelaFuegoquiéventraitlabarrière,plongeaitdanslevide,

rebondissaittroisfois,tuaittroisfois.

Unaccident,bienentendu.Oùceflicobèsevoulait-ilenvenir?

—Regardelatroisièmephoto,Clotilde.C’estlacrémaillèrededirection.Et,auxextrémités,les

biellettesdedirectionetlesrotules.

Ellenevoyaitriend’autrequ’unetigedefer,unepiècedemétalconiqueetungrosécrou.

—C’estl’unedesrotulesquialâché.D’uncoup.Aumomentoùtonpèreavoulubraquer,juste

avantleravindelaPetraCoda.

Sonpèren’avaitpastourné.

EllerevoyaitencorelaFuegolancéecommeuneballe.Cen’étaitpasunsuicide.Seulementla

directionquiavaitlâché.Savoixseradoucit.

—Donc,c’étaitunaccident?

—Oui,commejetel’aidit,c’estdanslerapportofficiel,justeavantlemotFIN.Unerotulede

directionasauté.Laseulecoupable,c’estlabagnole.Saufqued’aprèsmonpoteIbrahim…

Desgouttesépaissesperlaientdesonbide,pasdesueur,degraisse.

—Saufqued’aprèsmonpote,répéta-t-il,ladéfaillancedelarotulen’était,commenttedire…pas

naturelle.

—Pasnaturelle?

Ilsepenchaverselle.Leventreposécommeuntabliersursesgenoux.

—Jevaisêtreplusprécis,Clotilde.J’yairepensédescentainesdefoisdepuis,j’enaidiscutéavec

Ibrahim,j’aidétaillélesclichésetlespiècesàconviction.Etàforce,maconvictions’estforgée.

—Accouchez,merde!

—Ladirectionaétésabotée,Clotilde!L’écroudelarotuleaétédévissé,justeassezpourêtre

certainqu’aveclesvibrationsellesauterait,auboutdequelquesvirages,quelabiellettededirection

tomberaitd’uncoupetqueleconducteurseretrouveraitavecunvolanttournantdanslevideetun

véhiculebrusquementincontrôlable.

Clotildedemeurasilencieuse.

Doucement,elleselevapuisposasesfessessurlecimentmouillé.Lesbrasautourdesgenoux,

recroquevillée.Prostrée.

Cettefois,c’estl’ombredupachydermequivolalesoleildeClotilde.Ils’étaitluiaussilevé.

—Jedevaisteledire,Clotilde.

Elleavaitfroid.Elletremblait.Lepuitsl’attirait.Pourvuqu’iln’aitpasdefond.Qu’ellepuisse

coulerpourl’éternité.

—Merci,Cesareu.

Ellelaissapasserunlongsilenceavantdeprononcerunautremot.

—Qui…quid’autreestaucourant?

—Uneseulepersonne…Laseulequidevaitsavoir.Tongrand-père,Clotilde.J’aidonnéunecopie

detoutledossieràCassanuIdrissi.

Ellesemorditleslèvres.Ausang.

—Qu’est-cequ’iladit?

—Rien,Clotilde.Riendutout.Iln’aeuaucuneréaction.Commes’ill’avaittoujourssu.C’estce

quej’aipenséalors.Qu’ill’avaittoujourssu.

Lesergentn’ajoutariend’autre.Ilmituntempsinfiniàfermersonpeignoir,observalasurface

souilléedesapiscine,puispluslentementencoresedirigeaversl’épuisetterangéecontrelapalissade.Il

setournaunedernièrefoisversClotilde.

—PassevoirAurélia,çaluiferaplaisir.

Passervoircettegarce?Quelleidée!

—Ellen’estpasloin.Tudoistesouvenirduchemin.EllehabitelaPuntaRossa,souslepharedela

Revellata.

Lesmotssemélangeaient,prisdansuntourbillon.LepuitsétaitunemarmiteoùCesareulesavait

jetés.

Cettegarced’Aurélia.

LaPuntaRossa.

LepharedelaRevellata.

CesareusoulevasacasquettecommepourmieuxplantersesyeuxdansceuxdeClotilde.

—Jem’attendaisàcequetusoissurprise,mabelle.Moiaussi,onmel’auraitditilyavingt-sept

ans,jenel’auraispascru.Maisoui,Auréliahabitelà-bas.Depuistoutcetemps.Tusaiscequeça

signifie,majolie,pasbesoindetefaireundessin.(IllaissatoutdemêmeletempsàClotildederéglerla

miredesessouvenirs.)AuréliavitavecNatale.

Clotildetanguaau-dessusdelapiscinedebéton.Ellevenaitdetomberdanscepuitssansfondpour

lasecondefoisenmoinsdequelquesminutes.Etcettesecondefoisl’asphyxiaitencoreplusquela

première.

Plusdouloureuse.

Ocombienplusdouloureuse.

19

Mercredi16août1989,dixièmejourdevacances,

cielbleudefée

Ilétaitunefois… Ilétaitunefoisunepetiteprincessecalabraise. Maria-ChjaraGiordano. ÇacommencecommedansuncontecarMaria-Chjaraestunevraieprincesse.Elleestnéetroisans

avantmoi,lamêmeannéequemonfrère,en1971,danslepetitvillagedePianopoli,prèsdeCatanzano

enItalie. SonpèredirigelaplusgrandeentreprisederamassagedechoubrocolidelaCalabre,c’estla spécialitélà-basparaît-il,lechoubrocoliàjetsverts.Iladéjàsoixanteansetsoixantemillionsdelires sursoncompteenbanquelorsqu’ellenaît;sonpèreestbeau,unvieuxbeau,commeondit,c’est-à-dire qu’iln’aplusdebeauquesesyeuxbrunsetsachevelureboucléeetargentée;samèreadix-neufansde moinsquesonmari,etdix-neufcentimètresdeplus,sanslestalons;elleestmannequinpourUngaroet actricepourdessériesBtournéesàCinecittà,dontaucunen’estjamaispasséeenFrance.J’aisurveillé, vouspensez. Mieuxarroséequeleschoux-fleursdepapa,Maria-Chjaraavitepoussé. Plusvitequemoientoutcas.L’annéedesesquinzeans,elledépassaitdéjàlemètresoixante-dix. Elle avait un peu ralenti les années suivantes, pour culminer au mètre soixante-quinze, mais les centimètres qui n’avaientpas puallonger davantage ses cuisses, sondos ouses chevilles s’étaient épanouis ailleurs, gonflantsa poitrine, arrondissantses hanches, bombantsoncul. Unpetitmiracle d’harmonie,descourbesd’héroïnedeBDitalienne,cellesquepapaplanquedanslabibliothèqueentre TintinetAstérix.UnefillecrééeparManara. Cegenredenana… PapaGiordano,sansdoutepouroublierl’odeurduchoubrocolietprofiterunpeudesdix-neuf centimètresdesastarlette,avaitachetéunevillasurleshauteursdelaRevellatapouryrevenirtousles

étés.Lapetiteprincessecalabraise,uniquehéritière,s’ennuyaitseuledanssonpalaisdepierre,etde

tempsentemps,puisdeplusenplussouvent,deplusenpluslongtemps,le4×4Suzukidesonpapala

déposaitentrelaplagedel’AlgaetlecampingdesEuproctespourqu’elles’amuseavecdesamiesde sonâge.Desamies…etdesamis.

Cetété1989,papàetmammaGiordanoétaientpartisfaireletourdelaSardaignedansleuryacht,

amarrétoutel’annéedanslabaiedeCalvi,etprincesseChjara,duhautdesatoutefraîchemajorité,leur avaitfaitcomprendrequ’ilétaithorsdequestionqu’elles’emmerdeaveceuxpendantunmoisdansune prisonflottantedetrentemètressurdix. Ellesedébrouilleraitseule.Etsonpèreavaitdéposélesclésdelavillaaucreuxdesamain. Chjaranebaratinaitpas. Ellesedébrouillaittrèsbienseule. DansermieuxqueKaomalalambada.Chantermieuxqu’ErosRamazzottiUnastoriaimportante. Récitermieuxqu’AgneseNanolesrépliquesdeCinemaParadiso,baiserscompris. Programméepourdevenirstar! Brillerdanslagalaxieavantquetouteslesétoilesnefilent. Séduireoupérir! Maria-Chjara.L’histoired’uneprincesse… Jesuistoujourslàdansl’ombre,surmonboutdeplage,limitepinède,aveclesépinesquime rentrentdanslesfesses,LesLiaisonsdangereusesouvertessurmesgenoux.Maria-Chjaras’estlevée d’uncoupdesaservietteombreschinoisesetHermannlecyclopeestrestélesmainspoisseusesenl’air, àcaresserlevide. Pasassezspeed,Hermann…Ahahah! Maria-Chjaras’estlevéecommeça,sansremettrelehautdesonmaillot.Elleestalléecommander unCocaàl’autreboutdelaplage,ettoutelaplages’estretournéesurelle.Jevouslejure,demonpoint d’observationunpeuensurplomb,lespectacleétaitsaisissant,commeunchampdetournesolssuivantla coursed’unsoleil,maisenmillefoisaccéléré.Aveclescoquelicots,lesbleuetsetlesépisdebléquise tordenteuxaussilatige. Jefaisexprèsdebaisserlesyeuxsurmonlivre. Jemesuistrompée,enfait. Valmont,cen’estpasmonfrère!Valmont,c’estMaria-Chjara. Leséducteur libertin,dans leromanau XVIII e siècle, ne pouvaitpas être une femme, question d’époque.Maisaujourd’hui,biensûrqueoui!Lesfillesqu’onrespecte,qu’onadmiresontcellesqui assument,quiassurent,quifontcequ’ellesveulentdeleurcorpsetdeleurcœur,quifontcequ’elles veulentdesmecs. Putain,moi,j’ensuisloin! Maria-Chjaraestvierge.C’estlebruitquicourt.Danslestentes,surlaplage,souslesdouchesdes fillesetdansleschiottesdesgarçons.Fautdirequ’ellel’aquasicriéauhaut-parleur,punaisésurle panneaud’affichageducamping.

Jesuisvierge…etj’entendsbiennepaslerester.

Maria-Chjaraafaitlevœudenon-chasteté.

Ellel’apresqueannoncécommeunconcoursdepétanque,untournoideping-pongouunesoirée

loto.Ellevas’offrirunmec.Pourlapremièrefois.Unseul!Avantlafindel’été.

Etdepuis,Maria-Chjarasebaladeenstring,seinsàl’air,pourallercherchersabouledeglace

pistache,sabaguette,sonJeuneetJolie.KapriskydansL’Annéedesméduses,pourvousdonnerun

aperçu.

Là,ellerevientdéjàavecsonCoca.

Troispasenavant,ralentir,nuqueenarrière,unegorgée,avancer,corpscambré,tortillerdesreins,

ondulerlebassin,laissercoulerquelquesgouttesl’airderien,s’essuyerlapeausucréed’unreversde

main.

Continuer. Avec tous les hommes allongés à ses pieds, les pelles des papas qui se figentau-dessus des châteauxdesable,lescanettesdebièreglacéequisecollentauxlèvres,lesballonsdevolleyquiroulent sansaucunmecpourcouriraprès.Estefan,Magnus,Filip,foudroyés! Saleté! Jenepeuxpasm’empêcherdel’admirer… Delajalouser… Deladétester. Dehaïrcesregardsdeshommessursapoitrinequidéfielesloisdelapesanteur. Jesuismalbarrée,mêmesij’aiunethéorielà-dessus.Vousvoulezlaconnaître?Aprèstout,jene vousdemandepasvotreavis,çavamedéfoulerdevouslabalancer!Sortiravecunefillequiadespetits seins,unefilleavecquionveutfairesaviejeveuxdire,unefillecommemoiparexemple,c’estde l’investissementàlongterme.Dugarantitrenteans.Unchoixqu’onneregretterapasaprèsdesdécennies decouple,alorsquelesgrosseinsfinirontforcémentpardécevoir,pardéchoir.C’estuneévidence,non ?Uneévidencemathématique,physique!Enconséquence,mêmesicettepetitebombedeMaria-Chjaraa prisdel’avancesurmoi,jefiniraiparlarattraper,àmonrythme,aupetittrot. Suffitd’êtrepatiente. Hautlespetitscœurs,hautlespetitsculs,hautslespetitsseins! Onenreparle,Chjara? Danslongtemps,trèslongtemps,carpourl’instant,c’esttoiquifaisgrimperlesenchères.Haut,très

haut.

LabelleItalienneestdéjàretournéesursaservietteaprèsenavoirfaitletourtroisfoiscommeune

chatteméfiante.Cervone,planquéluiaussisouslespins,n’enperdpasunemiette,lamaincommecollée

àlarésinedutronc.Lecyclopes’estbloquéenmodeégyptientournéverssadéesse(Bastet,ladéesse

chatte,monlecteurignare!)etmêmemonNico,monbelindifférentderrièresesRay-Ban,cettefois,s’est

fendud’unimperceptiblemouvementdecou.

Foutu,luiaussi.

Ilétaitunefois…

Ilétaitunefoisunepetiteprincessequ’alabraise…

Voussavezoù.

*

**

Ilregardal’affiche,hésitaàladéchirer. Aquoibon,ilyenavaittantd’autres,desdizaineslelongdelaroute.

Cesoir.22heures.Plagedel’Oscelluccia.DiscothèqueleTropi-Kalliste.

Ilyserait.

PaspourentendrechanterMaria-Chjara.

Pourlafairetaire.

20

Le16août2016,15heures

L’afficheavaitétéscotchéepartout,jusquesurlesportesdessanitaires,lesbarrièresduparkinget

lelocalàpoubelles.Valentines’arrêtadevantcellefaceàleuremplacement.Elleavaitenrouléunparéo

autourdesatailleetfaisaitclaquersestongscontresaplantedespiedscommes’ils’agissaitdetalons

aiguillessurleparquetd’unesalledebal;labaguettedepaincoincéesoussonbrasluidonnaitdesairs

demajorette.Clotildesetenaitàcôtédesafille,pressée;elleportaitlerestedescourses,etles

pamplemousses,oranges,melonsetdemi-pastèquepesaientunetonnedanslessacsplastiqueauboutde

chacundesesbras.

Valentinelevalementonetlut.

Soiréeeighties

22hDiscothèqueleTropi-Kalliste

Plagedel’Oscelluccia

Surl’affiche,delamoussemulticoloredébordaitd’uneimmensepiscineposéesurlaplage.Une

filleenmaillotdebainenjaillissaitsousunepluiedepaillettesdorées.

—Ilparaîtquec’estuneanciennegloireducamping,insistaValouenfixantlafille.Toutlemonde

neparlequedeça.Ellepassaitsesvacancesiciet,depuis,elleestdevenueunevraiestarenItalie.

Etonnée,ClotildedélaissalesyeuxpétillantsdeValoupourseconcentrersurl’affiche.Levisagede

lasirèneétaitméconnaissablesouslemaquillageappuyé,soncorpsparfaitétaitsemblableàceluide

milliersd’autresquis’affichentaumoindreclicsurInternetentapantstarletteoubikini,maissonnomde

scèneexplosacommeunnouveléclatdesouvenird’enfance.

Maria-Chjara.

Lesansesdeplastiquedessacsbourrésd’agrumescisaillaientlesdoigtsdeClotilde.

—Cervonem’amêmeditquetulaconnaissais,maman!Quevousaviezpassécinqousixétés ensembleici.QuemononcleNicolaconnaissaitbienaussi. Tiens,tutesouviensquetuasunefamille,maintenant?

ClotildeavaitvaguemententenduparlerdeMaria-Chjaradepuisaoût1989.Ellel’avaitreconnue

unefois,ilyaprèsdevingtans,dansuntéléfilmitalienquipassaitsurla3,dansunsecondrôle,unefille

roulantàvélo,jupeauvent,danslesruesdeLucca.Elleavaitaussilusonnometreconnusonvisagelors

desonséjouràVeniseavecFranck,ilyaseizeans,avantlanaissancedeValou.UnvieuxCDà4euros

dansunbacdedisquesenpromo:descouleursflashy,deschansonsinconnues.LarenomméedeMaria-

Chjaraétaitsansdoutetrèsrelative,ycomprisenItalie.

—Tusais,Valou…Elleavaitdix-huitansalors.Elledoitêtredevenuetrès…démodée.

Valentines’enfichait.C’estleprétextequicomptait.

—Tun’aspasenviedelarevoir?

Laplagedel’Oscellucciasesituaitjusteau-dessousducampingdesEuproctes,onyaccédait

directementparunsentierenpenteraidequilongeaitlamer.Clotildeobserval’affiche,lamousse,la

piscine,lebikini,avecautantd’envieques’ils’agissaitdel’annonced’unecorrida.

—Tuplaisantes?

—Sijet’accompagne,maman?Moij’yvaispourl’ambianceettoipourtacopine.

Lapetitemaligne…

Clotildeallaitluirépondre«Plustard,machérie,onverraçaplustard,jevaisd’abordposerces

sacsdefruitsquivontfinirparmedécrocherlesdeuxbras»,lorsqueFranckapparutdanssondos.D’un

gestenaturel,ilpritdesmainsdeClotildelessacsdecourses,sansunmotdeplus,sanseffortapparent,

sansavoirmêmel’aird’ypenser.

Galant.Viril.Lemecparfait.Dequoituteplains,mavieille?

—Qu’est-cequisepasse,mesjolies?

Valentineexpliqua,lafiestaàlaplaya,lastardelapointedelaRevellata,lacopined’enfancede

samama…

—Tuirais,toi?demandaFranckensetournantversClotilde.Çat’amuseraitderevoircettenana?

Pourquoipas?Pourquoipas,aprèstout?

Franckposasamainsurlesépaulesdesafille.

—Horsdequestionquetuaillesseuleàcettefêtesurlaplage.Maissitamèret’accompagne…

—Merci,papa.

Etcetteingratesautaaucoudesonpèrecehéros,sansunmercipoursamèrequiallaitsupporterla

nuitdeseighties,dudébutdesoiréeauxdémonsdeminuit.Uneéternitéqu’ellen’avaitpasremisles

piedsenboîtedenuit.

Lerestedelajournée,Clotilden’ypensaplus.Delaplageaubungalow,dutransatàlaserviette,la

têtenoyéedanslaMéditerranéeousousladouche,troisquestionstournèrentenboucle.Ellesedonnait

jusqu’ausoirpourarrêtertroisréponsesdéfinitives.

Ouiounon.

Joindresongrand-pèred’abord,CassanuIdrissi,etprovoqueruneréuniondefamilleavecMamy

Lisabetta,peut-êtremêmecettesorcièredeSperanza,etsonpetit-filsOrsu.ConvoquerlechienPacha

aussi,installertoutcebeaumondesouslechênevertdelacourd’Arcanuetmettresurlatablecette

révélationquiluirongeaitlesang:sesparentsn’avaientpasétévictimesd’unaccident,ladirectiondela

Fuegoavaitétésabotée.

Réponse:OUI,mêmesilaformedelaconvocationrestaitàdéterminer.

ParleràFranckensuite.Parlerdesrévélationsdeceflic.Luimontrerlesphotosdel’écroudecette

saloperiederotulededirection,demandersonavis,sesconseils,luisavaitreconnaîtretouscestrucsen

métalsousuncapot.

Réponse:NON!Horsdequestiondesubirànouveausessarcasmes,sapitiéagacée,aumieuxses

solutionsbinaires,allerporterplainteoulaissertomber.

FaireuntouràlaPuntaRossaenfin,parlesentierdesdouaniersdelaRevellata,l’airderien,

histoiredesebaladerjusqu’auphare,deprofiterdelavuepanoramique,commedesdizainesd’autres

touristes,etpourquoipasd’ycroiserNatale,occupéàrepriserunfilet,àfumersurleborddesaterrasse,

àregarderlemondetourner.

Réponse:NON.DéfinitivementNON!

àregarderlemondetourner. Réponse:NON.DéfinitivementNON! Lesenceintescrachaientdes Lifeislife

LesenceintescrachaientdesLifeislifesaturés,cequineperturbaitpaslafoulequirépondaiten chœur,sansbesoinderépétition. Lalalalala ClotildeetValous’avancèrentparmilesdanseursagglutinéssurlapetiteplagedel’Oscelluccia. Encastréeentredeuxlanguesderochers,lapetitecriqueétaitunautredecescoinsdeparadiscosy confisqués par Cervone Spinello. Les pierres et cailloux du sentier, au fur et à mesure qu’on se rapprochaitdelamer,semblaientavoirétéconcasséspardesmilliersdepiedsdetouristespressés d’atteindrel’eauets’êtreréduits,étéaprèsété,àunsablegrossier,dontlafinesse,selonuncercle touristiquevertueux,dépendaitdel’intensitédelafréquentation. Si,delaplage,onnedistinguaitpasencorelesmursenconstructiondelafuturemarinaRoce Mare,ilétaitimpossiblederaterleTropi-Kalliste,lapaillotenichéepleinnord,avecterrasse,baret plancherdebambous,letoutsansdoutedémontablerapidementencasd’avisdetempêteoudevisite d’unnouveaupréfetzélé.LejeudemotssignéCervoneévoquaitàlafoislachaleurtropicaledelanuit souslesdécibelsetlenomantiquedelaCorse,Kalliste…laplusbelle!Ladiscothèqueseréduisaità cettepaillotesurlaquelleonavaitaccrochédesspotsetdeslasersquiéclairaientjusqu’àlalune,de grandesenceintesposéesdirectementdanslesable,unplancherflottantdedixmètressurdixsurlequel dansaitmoinsduquartdelafoule,etexceptionnellementcesoir,unescènesurélevée,àdeuxmètresde hauteur,toutenlongueur,telle une piste de défilé de mode ouunlarge plongeoir.D’ailleurs,sous l’estrade, une grande piscine gonflable avait été installée, éclairée bleu fluo et gardée par trois bodyguardsnoirsfigésquinesemblaientguèreapprécierleschœursd’Opus. Lifeislife

Lalalalala

Pourunefois,Cervoneavaitdesserrélecordondesabourse,mêmesià7eurosl’entrée,9eurosle

mojitoet15euroslacruchedePietra,ildevaitrentrerdanssesfrais.

Relax,ordonnaFrankieGoestoHollywoodaupublicdéchaîné.Clotildeévalualafouleàdeuxou troiscentspersonnes.Detousâges.Desadolescentsquisemblaientconnaîtreparcœurceschansons ringardes,dutempsdeleurbiberon;desadolescenteshystériquesdontcertainessemblaientdéjàivres; descouplesaussi,etquelquesgroupesdevieux. Devieuxparcomparaisonaupublicmajoritaire. Devieuxdesonâge. —J’yvais,maman! Clotildeobservasafillesanscomprendre. —YaClara,Justin,NilsetTahir.Là,devant.J’aimonportable.Tumetextotesquandonpart? Valoudisparutdanslafoule. S’ilsepassaitlamoindrechose,s’ill’apprenaitseulement,Franckallaitlamassacrer.Passafille, safemme! Clotildes’enfoutait. QueValous’amuse…MonDieuqu’elles’amuse!Quepouvait-illuiarriver? Elles’éloignaunpeudesdanseurs,s’avançaverslamer,évitaquelquescorpsallongés,comme échouésaveclamarée.Unebarqueflottaitàquelquesmètresdelaplage,amarréeàunanneaudefer rouillévrillédanslesrochers.Delatorchedesontéléphoneportable,Clotildeéclairalacoqueécaillée dubateaudepêche. L’Aryon. OndistinguaitàpeineencoreleA,leYetleN;elleseulesemblaitencorecapablededéchiffrerce nom.Lacoquesemblaitpourrie,l’amarreélimée,ladérivefendue.Nirame,nivoile,nimoteur.Le bateauressemblaitàunanimalfugueurauquelonauraitpasséunelaisseautourducouetqu’onaurait oubliélà.C’estdumoinsl’impressionqueressentitClotilde,retenantleslarmesquiluivenaientfaceà cettenouvelleépaveabandonnéesurlaroutedesonvoyageennostalgie. Lamusiqueavaitcessésoudain.L’obscuritéavaituninstantrecouvertlaplage,avantqu’unlaser vertnefusillelafouleetquelestroboscopenelestransformeenzombiesépileptiques. Maria-Chjara apparut sur l’estrade, vêtue d’une longue robe fuseau, pailletée, plutôt sobre à l’exceptiond’undécolletéétudié. Unairdesynthétiseurrythmasesquelquespremierspasdedanse. Ohoohoohooho AvantqueseslèvresnesecollentaumicropourentamerlespremièresnotesdeFutureBrain,le tubeplanétairedeDenHarrow,leroidel’italodiscodesannéesquatre-vingt…définitivementoublié depuis. QueClotildecroyait! Ohoohoohooho,scandalafoule.

Lestubesringardssontéternels. Depuis qu’elle était revenue en Corse, Clotilde n’était pas retournée sur cette plage de l’Oscelluccia. Trop de questions la hantaient. Pourquoi, puisque ce bout de plage paradisiaque appartenaittoujoursàCassanuIdrissi,songrand-pèreavait-ilautoriséCervoneàyinstallercetteboîte denuitsordide?Pourquoicettebarqueflottait-elleabandonnéeetrouillée?Pourquoitolérercebruit commeunemauvaisedrogue,cettefoulefascinée,ceslumièresd’hypnose?Pourquoilesilencen’avait-il pasgagné?S’ilnegagnaitpasici,plagedel’Oscelluccia,oùpourrait-ilgagner? Ohoohoohooho Pourquoiungrandméchantloupnes’était-ilpasapprochédecettemaisondepailleposéesurla plage,unlouppoteavecsongrand-père,pasmêmebesoindecagouleetdebombe,dejerricanetde briquet,ilsuffisaitdesoufflerdessus.Ilsuffisaitd’unpeudevent,ceventqui,aulieudebalayerla paillote,transportaitlesdécibelsjusqu’àCalvi. Maria-Chjaraenchaînait.Souslesspots,souslesombresetleslumières,souslemaquillage,ilétait impossibledeluidonnerunâge. Quarante-cinqans.Exactement.Clotildesavait. Maria-Chjaraassurait.Lestitresdéfilaient.Italiens,anglais,français,espagnols. Valouapparaissait,disparaissait. Clotildes’ennuyait. Après un Tarzan boy éternisant les ho ho ho des chœurs ensablés, à en réveiller tous les mammifères du sanctuaire Pelagos jusqu’à Monaco, la lumière se calma soudain, les synthés s’éloignèrentetMaria-Chjaramurmuraaumicroavecunaccentitalienappuyé:

—Jevaisvouschanterunechansonquisechantesansrien.Sansinstrument.Seulementmavoix.

C’estunechansonquevousconnaissezsûrement,elles’appelleForeverYoung,maisjevousdemande

cettefoisdenepaslachanteravecmoi.Saufceuxquilepeuvent(elleenvoyaàlafouleunsourirequi

ressemblaitàunbaiser).Jevaislachanterencorse.Pourvous.Sempregiovanu.

Unepoursuiteblanches’arrêtasurMaria-Chjara.Lachanteuseitaliennefermaitlesyeux,laissantsa

voixnueallerdéfierlesvagues,monterplushautencore,àenfairepleurerlalune.

Sempregiovanu

Portéeparuntimbredesopranod’unepuretéquenuln’auraitpuimaginer,lamélodiedevenait

hymne,lafoulefrissonnadanslenoir,sansmêmeunriredefrousse,commeunpetitmiracle,commesi

chacunavaitcomprisquelachanteusen’acceptaittoutcecirquequepourqu’onluiaccordecesquatre

minutes-là,qu’onlalaisseenpaixletempsdesaprière,desoncredoacappella.

Sempregiovanu

Uneparenthèse.

Quisereferma.

LesondelaboîteàrythmesexplosaavantmêmequeMaria-Chjaran’ouvrelesyeux,avantmême

queladernièreoctavenesoitsouffléeparseslèvresentrouvertes,suivied’uneinsipidenotedesynthé

quepourtanttouslesplagistesreconnurentaupremieraccord.

Latranseaprèslefrisson.

LarobedeMaria-Chjaravenaitdetomber.Elleseretrouvait,commeparenchantement,enmaillot

debain.

Blanc.Immaculé.Serré.

Boysboysboys,hurlalafouleavantmêmequelabandeenregistréenedémarre.

Maria-Chjarareprit,ondula,sourit,avança,serecula,prittroispasd’élan.

Boysboysboys.

Plongea.

Etresurgitdelapiscinesouslascène,sousuneaversedepaillettes,cheveuxcollés,maquillage

délavé,fonddeteintraviné,peuimportait,l’essentielétaitailleurs:sonhautdemaillotmouilléglissait,

affolant,transparent,exactementlemêmequeceluidelalégende,presqueunemarquedéposée.

Boysboysboys,répétaitàl’infiniMaria-Chjara.Onluiavaitapportéunautremicro,ungrand

ballondeplastiquearc-en-ciel,descanonssoufflaientdelamousse.Lachanteusetenditlamainpour

envoyerdesbaisers,etsusurrer:

Comewithme. Selon un ballet savamment organisé, les trois bodyguards s’écartèrent enfin et une pluie de vêtementsvolasurlaplage.Ilsfurentbientôtcentdanslapiscinedepocheàchanterpourlamillième foisBoysboysboys. SummertimeLove. Lesplusaudacieusesfirentsauterleshautsdemaillot. PasMaria-Chjara. Acroirequ’ellen’avaitplusl’âge. Seulslestubesringardsnevieillissentpas.

Seulslestubesringardsnevieillissentpas. —JesuisuneamiedeMaria-Chjara.Uneamied’enfance.

—JesuisuneamiedeMaria-Chjara.Uneamied’enfance.

Legrandblackn’avaitpasl’airconvaincu.

Lafouledansaittoujoursàl’autreboutdelaplage,surdesairsdetechnoquin’avaientplusgrand-

choseàvoiravecleseighties. Onresteencore,maman? Oui, unpeu, avaitréponduClotilde autexto inquietde sa fille après la dernière chansonde l’Italienne.C’étaitilyavingtminutes.Elleattendaitdepuistoutcetempsdevantlacaravanegaréesurle parkingdeterrequifaisaitofficedecoulisse.Nonpasqu’ellesesoitretrouvéecoincéedansunefile d’attentedegroupiessousleVelux,Clotildeétaitseule,maislaporterestaitferméeetlegardienne voulaitrienentendre. —Frappezàlaporte,aumoins.Dites-luiqu’ilyaunefanquiveutluiparler,çaluiferaplaisir. Lebodyguardesquissaunsourire,oueutpitié.Ilfinitparcogneràlacloisondetôle. —MadameGiordano.Pourvous…

Maria-Chjarasortitune têtequelques secondes plus tard.Elle avaitenfiléunpeignoir sur ses épaulesetuneserviettesursescheveux.Pasunetracedemaquillage,defonddeteintoudegloss.Ellese tournaversClotildeensecontentantd’entrebâillerlaporte. —Oui? Elleétaitencorebelle.Clotildenes’yattendaitpas.Liftéesansdoute,liposucée,bistouriséeet siliconée,maisçaluiallaitbien.Commeunevoiturecustomisée,pensaClotilde,unpeuvulgaire,mais

originale,fièredesadifférence,fièred’attirerlesregards.D’admirationoudegêne,elles’enfoutait. Monstreouicône,quelleimportance? —Tumefilesunetige? Le vigile bodybuildé qui devaitavoir vingt-cinqans de moins qu’elle sortitnerveusementune

cigarette,l’allumaensedonnantdesairsdeJohnWaynetremblotant,l’approchadeslèvresdeMaria-

Chjarasanssavoiroùfoutrelesyeux. Unpetitgarçontimidedevantsamaîtresse. —Alorscommeça,fitMaria-Chjaraens’adressantenfinàClotilde,t’esmadernièrefan?Ettu croisquejevaist’ouvrirmaporte?N’ycomptemêmepas,mabelle,jenesuispascommetoutesces suceusesdebitesquisesonttransforméesenbroute-minousquandlesmecsontcommencéàleurtourner ledos. Elleéclataderire. Ilyavaitquelquechosedefélindanssesgestes,danssesgriffes,danssesyeuxeffilés.Mêmesi Clotildedétestaitlemot,«cougar»ladécrivaitavecjustesse. Outigresse. —JesuisClotilde.LasœurdeNicolas.NicolasIdrissi,tutesouviens? Maria-Chjaraplissalesyeux,donnantl’impressiondechercherauplusprofonddesamémoire. Clotildeauraitpourtantjuréquedèsqu’elleavaitcroisésonregard,lachanteusel’avaitreconnue.Une infimepressiondesesdoigtssurlaportedelacaravane,unecrispationdesonpouceetdesonindexsur lemétalcloqué. Maria-Chjarasecoualatête. —Jevoispas.Unex? Elleavaitl’airsincère.AcroirequeBerlusconiengageaitsesfigurantespourleurtalentd’actrices. Clotilderegrettaden’avoirpaspenséàemporterdephotosdeNicolas.

—Eté89.Etlescinqautresavant.

Maria-Chjarasoufflalafuméeàlafigureduvigile,coinçaunemèchehumidesoussaserviette, laissalepeignoirglissersursanuque,dévoilantunerosetatouée,prisonnièrederoncesnoiresrampant jusqu’àsonépauleetsonbras.

—Eté89!s’étonnalastarlette.Ehbémapoupée,çanenousrajeunitpas.J’étaisunebombealors,

unebombegourmande,lesmecsc’étaitunpeucommelesréglissesdansuneboîtedeHaribo,alorsdans

lelot,tonfrérot…

L’annéedetondépucelage,machatte!Melafaispas,çanes’oubliepas!

—Ungrandblond.Gentil.L’étédelalambada.Ildansaitmoinsbienquetoi.

Maria-Chjaracrachasonmégot.L’onglerougedesonpouceécaillaitnerveusementlapeinturedesa

logeentôle.

—Désolée,magrande.J’aicinqmillefanssurPetits-copains-d’avant.Etjeteparlequedeceux

quim’ontfaitgrimperdansleurlit,pasdetouslespuceauxquim’onttripotée.

Ellementait.Clotilden’avaitpaslechoix.Ellepritunelargeinspiration,remplissantd’airses

poumons,avantdesoufflerjusqu’àfaires’envolercettemaisondefer.

—Jeteparledeceluiquiestmort,Maria.CeluiquiestmortsurlaroutedelaRevellata.Lesoiroù

vousdeviezfaireça,toietmonfrèreNicolas,pourlapremièrefois.

L’onglerougesebrisa.Net.

PaslesouriredeMaria-Chjara,froid.

Grandprixd’interprétationdelaMostra.Chapeaubas!

—Jesuisdésolée.Jevoispas.Jesuiscrevée,là.Reviensplustard.Bye.

21

Jeudi17août1989,onzièmejourdevacances,

cieldeGrandBleu

LeportdeStareso,c’estunquaidebétonettroismaisons.Longtemps,àcequ’ilparaît,ceportde

pochesouslepharedelaRevellataétaitquasiinterditaupublicparcequ’ilabritaitunepetitebase

scientifiquetravaillantsurlarecherchemarineenMéditerranée.Maisdepuiscetété,ilsontouvertlesite

pouraccueillirquelquesvisiteurs,quelquesplongeurs,quelquespêcheurs,etmême,unefoisparsemaine,

unequinzainedemarchandsambulantsquiviennentvendreleursproduitslocauxsurladigue.

Mamannepourraitpasraterça.Mamanadoooooorelesmarchés.

Elleadorejouersabelleauchapeau,flâner,traîner,s’intéresser,s’enthousiasmer,discuter,pester,

repartir,regretter,revenir,négocier,marchander,acheter,regretter.PendantlasemaineàMarrakech,

l’annéedemesdouzeans,j’aicrumourirdehonte,danslesouk,ànepassortirdenotreriadpendantune

semaine.Etcematinaupetitdéjeuner,erreurfatale,j’aiacceptéd’accompagnermamanaumarché.Onen

apourlamatinée!Quandj’enaieumarredemefairebousculerparlesvacanciers,etmêmeécraserles

piedsparunepoussettequinousarefusélapriorité,jemesuisinstalléesurleseulbanc.Pleinsoleil.

Tenuedecamouflage.EcouteursetManuChaodanslesoreilles,etpourchanger,lejournalsurles

genoux,Corse-Matin,dontletitreengrasm’atropintriguée.

TOMBÉDUBATEAU?

UndénomméDragoBianchiestportédisparu,unentrepreneurniçois,d’aprèslesquelqueslignes

quej’ailuessurlaune.Onaretrouvésonyachtmaispaslui,justesacanneàpêchequitrempaittoujours

dansl’eausansrienaubout.LetypeavaitfaitfortunedansleBTP,legenred’hommeàtransformerle

bétonenor.Peut-êtrequ’ils’esttrompédeformule,quetoutl’orqu’ilavaitdanslespochesestredevenu

bétonetqu’ilacouléàpic.Lesautresfaitsdiversdel’îledanslejournalm’ontvitesaoulée,jepréfère

admirerlepaysagedevantmoi.

Jevousledécris?Jevaisessayerdetrouverlesmots.

Faceàmoidonc,ilyaunpetitbateaudepêche,bleuetblanc,quiressembledavantageàunegrosse

barquequ’àunchalutier.Pasdevoiles,justeunmoteur,desnassesenferempiléesunpeupartout,et

surtoutdesfilets,vertd’eau,quiformentunimmensecoconsurladiguedanslaquelleunechenillegéante

aucorpsdebouéesjaunesestemprisonnée.Lorsquelefiletseradémêlé,peut-êtrequeleplusgrand

papillonaumondes’enéchappera.

Lepêcheurseraitbiencapabledeça.

Prèsd’uneheurequejelematederrièremeslunettesdeLolita.

Jevousledécrisluiaussi?JevousaidéjàparléduGrandBleu?VousvoyezJean-MarcBarr,

l’homme-dauphinavectouteslesnuancesdebleuimpriméesdanssesyeux,desabyssesauxétoiles,telles

deuxbillesdeverrequicontiendraienttoutl’univers?Ehbiendevantmoisetientsonsosie.Unpêcheur

aussimagnétiquequelui:mêmetondeusepasséeilyatroisjourssursatêterondedebébé,ducrâneau

menton,mêmepoésiedansleregard.Lemême,jevousdis!Aussirêveur,aussiailleurs.Saufquelui

visiblementnepassepassesjournéesenapnéesousl’eau,illespasseraitplutôtau-dessus.Luis’occupe

lesmains,bosse,dénoueavecconstancesasaletédefiletalorsquelesoleillecuit.

J’attends.

Ilaquoi?Maxidixansdeplusquemoi?

J’attends,commeunepetitecoquine,j’attendsquelesoleillerôtisseàpoint,j’imaginesesbras

bronzésfairepassersontee-shirttrempépar-dessussatête,sesmuscleshumidestordreletextile,ses

mainsse…

—Approche.

Ilm’aparlé.Putain…Grillée!

—Approche,répète-t-il.J’aibesoindetoi.D’unconseil.Viensvoir.

Vousauriezfaitquoiàmaplace?

Jouezpasauplusmalin,monlecteurdufutur.Pareilquemoi,bienentendu!Alorsj’aiposémon

livreetmonWalkman,relevémeslunettessurmonfrontetj’aimisunpiedsursonbateauPlaymobil.

—J’aibesoindetonavis.Regarde,tuenpensesquoi?

Etlà,mêmesivousnemecroyezpas,jem’enfous,l’homme-dauphinenétaitbienun,commesije

l’avaisluquelquepartsursonvisageetqueluil’avaitcapté.Oui,untrucgenretélépathie,lamêmefaçon

decommuniquerquelescétacés,parsonar,directdecerveauàcerveau.D’accord,demonbancàson

bateau,ilyavaitmoinsdecinqmètres,maisondébute…Avecmonhomme-dauphin,ons’entraînera,on

s’améliorera,onfiniraparcommuniquerd’unocéanàl’autre.

—Dis,turegardes?

Ilmemontreunepetiteaffichebleuepeintesurducontreplaquéoùtroissilhouettessombresde

dauphinssonttracéessurunemerpailletée.

Safarimarin–nageaveclesdauphins

Touslesjoursjusqu’àfinaoût

L’Aryon

PortdeStareso

0495156542

—Tuenpensesquoi?

—C’estbien.

Pourtoutvousdire,sonaffiche,elleestcarrémentpompéesurcelleduGrandBleu,ils’estpas

foulé,Bessonpourraitmêmeluicollerunprocès.

Etpuisj’ajoute:

—Saufquec’estdubaratin. J’aimebienlaprovoc.L’homme-dauphinrestebloquésurlesphinxàtêtedemortimprimésurmon tee-shirt.Ilmefaitunegrimacedepoète-voyageurquisecogneàunmurdeverre. —C’estcequetupensaisenlisantça? —Ouais. Ilpasselesdeuxmainssursonvisage,enétau,commepourl’aplatir,saufqu’ilrestetoujoursaussi parfait,descourbesdefruitrondàcroquer.J’adorequandsabouillesedéchired’unsourire. —Merde.C’estpourçaquejet’aidemandé.C’estdessirènescommetoiquejeveuxattirer.(Deux litchisclignotentau-dessusdeseslèvresentranchedepastèque.)Dessirènesquirêventdenageravec lesdauphins!Enpleinemer. J’observe,incrédule,monpêcheurdesirènes.L’hameçonestunpeugros! —Vousrigolez? Ilconfirme.Iléclatederire.Jel’avaisdevinéavecuneseconded’avancegrâceàlatélépathie. —Non,pasdutout.IlyadesmilliersdedauphinsenMéditerranée.Etdescentaines,aulargedela Corse.LescroisiéristesdePorto,Cargèse,Girolatatepromettentdelescroiserenlongeantlaréserve naturelledeScandola,maisvuladensitéderafiots,t’aspasunechancesur centd’apercevoir une nageoire.Lesdauphinspréfèrentlesbateauxdepêche,pourboufferlesfiletsetvolerlespoissons. —Vousenavezdéjàcroisé? Ilhochelatêtecommesic’étaituneévidence. —CommetouslespêcheursdeMéditerranée.Maisenrèglegénéralepêcheursetdauphinssontpas copains-copains. J’airoulélesmêmesyeuxquemamanquandellemarchandesurlemarché. —Maisvous,si!Etvousallezmeraconterquevouslesavezapprivoisés. —Cen’estpasbiendifficile.Cesontdesanimauxintelligentsquisaventreconnaîtrelebruitd’un bateau,lavoixd’unêtrehumain.Ilfautjusteunpeudepatiencepourgagnerleurconfiance. —Etvous,vousavezgagnéleurconfiance? —Oui… —Jevouscroispas! Ilmesouritencore.Jecroisqu’ilaimebienquejeluitiennetête.Jecroisqu’ilditlavérité.Jecrois quemonpêcheurestunpetitenfantquiapassésavieàrêverdedauphins,toutseuldanssachambre,et

quiafiniparlestrouver,lesapprocher,lesaimer.Jecroisque…

—Tuasraison,Clotilde.Ilnefautjamaisfaireconfiancetoutdesuite.Apersonne.

Waouh,enplus,ilconnaîtmonprénom!

—TonPapéadût’apprendreça.Ilfautdutempspours’apprivoiser.

—MonPapé?

—Tueslapetite-filledeCassanu,non?LesIdrissisontplutôtconnusparici,tusais.Ettoi,tu

passesencoremoinsinaperçue,avectondéguisement.

Mondéguisement?Adéfautdecheveuxoudepoilsdebarbe,jeluiauraisbienarrachélescils…

S’iln’avaitpaseudesibeauxyeuxpourlesprotéger.

Mondéguisement!

Forcément,iln’ajamaisvuBeetlejuice,ceplouc!Jamaismislespiedsdansuncinéma,jamais

ouvertunlivre,riend’autrenecomptepourluiquesespoissons,quesapassion…MonDieu,çaexiste

vraiment,deshommescommeça?

Jel’agresse.

—Ilaquoi,mondéguisement?

—Rien.Maisjenesuispascertainquetupuissesapprocherlesdauphinsavecunetêtedemortsur

tontee-shirt.

—Vouspréférezquoi?Unsoleilfluo?Unnuagerose?Despetitsangesdorés?

—Parcequetuastoutçasoustontee-shirt?Tucachesvraimenttoutescescouleurs?

L’enfoiré!Ilm’adémasquéeentroismotséchangés.Commeunegamineprivéedegoûterquia

encoreleNutellaautourdeslèvres.

Jepréparemaripostequandlebateausemetàtanguer.

—Ellenevousembêtepas?

J’ycroispas!

C’estmamère.Sansgêne,elleestmontéesurlebateauetelles’incrustedanslaconversation.

Etàpartirdecemoment-là,toutchange.

Luid’abord.

C’estcommes’iln’yavaitplusquemamèresurlabarque,PalmaMama,avecsonaireffrayéde

bicheposéesurunradeau,àsependrelestalonsdanslefilet,àcoincersarobecontreunpanier,à

pousserdespetitscrisdesouriseffrayée.

Commes’ilm’avaitdéjàoubliée.

Piremême.

Commes’ilnem’avaitinvitéequepourattirermamèresursonpetitnavire.J’avaisbienvulegros

hameçonmaisjen’avaisriencompris.Jenesuispaslepoisson,justel’appât!

Unverdeterre!

Unverdeterrepourattirermamère.

—Neluiracontezpasd’histoiresavecvosdauphins,minaudePalmaMamaenbaissantlesyeux

versl’afficheGrandBleu.Soussesairsdepetiterebelle,c’estuncœurchamallow.

Unchamallow,maintenant!C’esttoutcequemamèreatrouvéàaccrocheràsonhameçonàelle. Jelahais! —Jeneplaisantepas,madameIdrissi,répondlepêcheurderêves.Aussiétrangequeçaparaisse, les dauphins sontmonvéritable business.Uncouple etleur portée se sontinstallés aularge de la Revellata.Ilsontconfianceenmoi.Jepeuxvraimentemmenervotrefillelesvoir,sielleenaenvie. Mamères’estassise.Jambesnuesserrées.Jevoisbienqu’elletentedecroiserleferaveclesyeux laserdumarcheurd’étoiles. —C’estàellequ’ilfautdemander. Ellecroiselesjambes. Moijecroiselesbras,boudeuse.Conne.Nulle. Çadureunboutdetemps. —Uneautrefoispeut-être!conclut-elleenselevant.Onyva,machérie? Onyva. Luin’ajouterien,maisiln’apasbesoin. Iltendsamainàcelledemamanpourl’aideràrejoindrelequai.Ilposesonautremainsurlataille demaman,etelleprendappuisurl’épaulenueetbronzéedesonchevalier.Pourfinirleballet,maman s’offre ungrand écartde la barque auquai, jupe remontée, jambes encompas. Comme une danse improviséequ’ilsauraientdéjàpratiquée. —SiClotildechanged’avis,jepeuxvousrecontacter? —Avecplaisir,madameIdrissi. —Palma.Appelez-moiPalma.MadameIdrissi,prononcéici,ondiraitunprénomdereinemère. —Deprincesseplutôt. Ellegloussecommeunedinde,laprincesse.Maisfautreconnaîtrequ’elleadelarépartie. —Maislesprincessesnedeviennentpresquejamaisreines,ajoute-t-elle.Cesontlesdauphinsqui deviennentrois…n’est-cepas,monsieur…monsieur? —Angeli.NataleAngeli. Surlarouteduretour,jeruminemacertitude. Commeunerévélation. Oui,mamèreestcapabledetrompermonpère. Deletromperaveccethomme-là. Natale.NataleAngeli.Unroipêcheurdesirènes,deprincessesetdedauphins. Alorsque…cesderniersmots,j’aitantdemalàlesécrire. Jem’enfousaprèstout! Personneneleslira.Jelesaisbien,monlecteurdufutur,quevousn’existezpas. Alorsque…alorsquec’estmoiqu’ilaime.C’estmoiquil’aime. Jel’aisuaupremierregard. Nevousmoquezpasdemoi,jevousensupplie.Nevousmoquezpasdemoi,c’estsérieux,sérieux àpleurertoutesleslarmessurcecahier.

J’aimeNatale.

J’aimepourlapremièrefois.

Etaucunautrehommenepourrajamaisriencontreça.

*

**

Ilrefermalapagegondoléeducahieretrestaassisunmoment.

Jusqu’ici,onentendaitdeséchosdelamusiquetechnoquis’élevaitdelaplagedel’Oscelluccia.

Ilavançaunpeudansl’alléepourmieuxl’écouter.

2h30

22

Le17août2016

Franckregardasamontre. Qu’est-cequ’ellesfichaient? Leventdemerportaitdessonsdemusiqueélectroniquedontonnepercevaitquelapercussion sourdedebasse,répétitive,obsédante,commesiunepeaudetambouravaitététenduefaceàlameret quechaquevaguelafrappait.Unerythmiquesansfin. Boumboumboumboum… Dans le camping, toutle monde dormaitpourtant. Franckdevaitl’admettre, portes etfenêtres fermées,lebruitétaitpresqueinaudibledanslesbungalows,lesmobilehomesetleschaletsfinlandais. Tantpispourlescampeurs!Ladisco,c’étaitpeut-êtreunefaçonsupplémentairedelesfairefuiretde remplacer les emplacements par des locations endur qui multipliaientpar dixla rentabilité de la parcelle. Qu’est-cequ’ellesfichaient?Clotildenedansaittoutdemêmepassurcettesoupetechno? Franckattenditencore presque une demi-heure, à errer dans le camping, à uniquementcroiser quelques ombres,d’autres insomniaques,promeneurs de chien,retraités allergiques à DavidGuetta, parentsinquiets.

LatorcheduportabledeCloéclairaleboutducheminà3h04trèsexactement.Franckauraitpule

jureràunflic,àlaminuteprès,ilconsultaitl’horlogedesonportableenquasicontinu.Illareconnut

aussitôtqu’ellepassasousleréverbèreàl’entréedeleuremplacement.

—OùestValou?

Francks’envoulutsurlecoupden’avoirposéaucuneautrequestion,mêmepourlaforme:alorsla

soirée?alorscetteItalienne?alorscetteboîteauborddelamer?

MaisCloétaitseule.

Elleavaitl’airépuisée.Lesyeuxtirés.Ladémarchefatiguée.Commeprêteàs’effondrersansrien

raconter,sansrienexpliquer.Demain,demain,làjesuiscrevée.Franckn’aimapascetteattitude,cette

nonchalance,presqueunmépris.Ildétestacetteimpressiond’êtremishorsjeuetd’avoirencoreàse

justifier.

—OùestValou?répéta-t-il.

Clotildes’écroulasurunechaise.Ill’emmerdait,çasevoyait.

Lesmotsdesafemmesortirentparcequ’illefallait.Lentement,traînantlespieds.

—Elleestrestée.Avecdescopines.Descopinesducamping.Ellesremonterontensemble.

—Tutefousdemagueule?

Cesmots,lessiens,étaientsortiscommeça,sanscalcul;ausprint.Etilenavaittoutunpeloton

derrière.

—Elleaquinzeans,bordel!T’esinconscienteouquoi?

Unpelotond’exécution.

Illafusilladuregard.

—J’yvais.Jevaislachercher.

Clotilden’avaitpasréagiqueFrancks’enfonçaitdéjàdanslanuit.

ClotildedormaitlorsqueFranckrevint.

ClotildedormaitlorsqueFranckrevint.

Dumoins,elleétaitallongée,souslesdraps,enrouléedanssontee-shirtCharlieetlachocolaterie.

Yeuxclos.

Elleavaitlaissélafenêtredubungalowouverte,Franckn’osapaslarefermer.Ilsedéshabilla

rapidement,danslasemi-pénombre,collasoncorpsàceluidesafemme.

—C’estbon,Valouestcouchée.

Lèvresserrées.

Franckposasatêtesurl’épaulenuedeClo,fitramperunemainsouselle,emprisonnasonsein

gauche.

Cœurcousu.

Illesentaitrespirercontresapaume,l’échodelatechnoparlafenêtreouverteluidonnaitl’illusion

del’entendrebattre,amplifiéunmilliondefois.

—Jesuisdésolé,Clo.Jesuisdésolédet’avoirparlécommeça.J’aijusteeupeurpourValentine.

Yavaitdesgarsbourrésenbas.Dushit.Laplage,lamer,lesrochers.

Lecœursecalma,lentement,alorsquelamusiqueaccélérait.

Lèvresentrouvertes,enfin…

—Qu’est-cequ’elleadit?

—Valou?Rien.Elleétaitdéjàsurprised’avoirpuresteraussitard,jecrois.

Boumboumboumboum.

Dehors.

Yeuxgrandsouverts,cettefois.

Clotildesetournadoucement,lesplantadanslessiens,àrasd’oreiller.

—T’asjusteeupeur,c’estrien.Onn’enparleplus.T’es…t’esunpèreformidable.

LesmainsdeFrancks’aventuraientsousletee-shirt,laplusaudacieusegravitl’autresein.

—Etunmarinul?

Ellelelaissafaire,lacaresser,gonflerdoucementsoncœurdedésir,sabouchedesoupirs,son

ventredeplaisir,avantquenesautentuneàunelesdernièrescouturesetqu’elleneluimurmure:

—Tais-toi,idiot! Ilsfirentl’amourensilence.Pournepasêtreentendus.Dedehors,deValou,commesic’étaiteux lesados. Tropvite. Clotildeserefermapresqueaussitôtensuite. Dostourné.Drapfroissé.Corpsplié. Franckdébandait. Clotildeluiéchappait. Est-cequetoutétaitécritdèsledépart? Ilrepensaàleurpremièrerencontre,ilyaprèsdevingtans,unesoiréecostuméechezunami commun,touslesdeuxfraîchementséparés,elledéguiséeenMorticiaAddamsetluienDracula.Sans cetteressemblancemorbide,Clotildenel’auraitsansdoutemêmepasremarqué.Aquoitientunevie?A unmasquequel’onporteoupas?Jusqu’àlaveilledelasoirée,ilavaitcherchéuncostumedePeterPan danslequelilauraitpurentrer… Le sexe de Franckn’était plus qu’untruc mou, humide, laid, qu’il aurait aimé arracher. Les rencontresnaissentdecoïncidences,continuait-ildepenser.D’unjetdedés.Sidescouplestiennent ainsi,aprèsquelehasardlesaréunis,c’estdoncquecelaauraitputoutautantmarcheravecuneautre fille,siledestinl’avaitdécidé.C’estdoncqu’unehistoired’amournevautpasplusqu’uneautre,que milleautresviesauraientétépossibles,peut-êtremeilleures,peut-êtrepires.Aufond,pensaitFrancken fixantparlafenêtrelecarrédecielsansétoiles,lesseulesvraieshistoiresd’amoursontcellesoùl’un desdeuxtricheaudépart,trafiquelehasard,sedéguise,enfileleboncostume,portelebonmasque, attenddesannéesavantdelefairetomber.Letempsquel’autresoithabitué,conditionné,piégé. —EttabelleItalienne?demandadoucementFranckaudostourné. —Belle.Encorebelle… Ildélirait.Cloétaitseulementpréoccupée.Perturbée.Leurcouples’enremettrait.Ildevaittenirle cap.Sondoigtremontaitlelongdelacolonnevertébraledesafemme. —Belle,continua-t-elle.Maisbizarre.EllenesesouvientpasdeNicolas. Sondoigtzigzaguaitunpeu. —Vingt-septansplustard?Tutrouvesçabizarre?Ettoi?Tutesouviensdetesamis?Detes amisquandtuavaisquinzeansici? Ellehésita.

—Non,tuasraison.

Franckarrêtalacoursedesondoigt,unpeuavantlanuquedeClotilde,déçu.

Ilsavaitqu’ellementait.

23

Samedi19août1989,treizièmejourdevacances,

cielbleudel’encredetesyeux

Cherlecteurdufutur,

JevousécrisunecartepostaledeCorse,unebrèvecartepostale,carpourtoutvousavouer,ces

jours-ci,j’aidavantageàfairequ’àvousécrire.

Jesuistropoccupée.

Anerienglander.Justeàrêver.

Alorsjemeforce,aprèsvousavoirabandonnépendantdeuxjours,jevousdonnedesnouvelles,un

peucommelaseulefoisoùjesuispartieencolo,dansleVercors,etquemamèrem’avaitglissédes

enveloppestimbréespourtoutelafamille,avecobligationd’écrire,auxtatas,auxtontons,auxcousins…

Alors,sic’estobligé…

Cherstous,

JesuistoujoursenCorse.

Icitoutvabien,jem’amusebien,j’aipleindecopains.

Unamoureuxaussi.Depuisavant-hier.

Unpêcheurdedauphins.Jepenseàluitoutletemps.

Ilnelesaitpas.Ilnelesaurajamais.Ilnem’aimerajamais.

Peut-êtrequ’ilaimeramamèreàlaplace.

Mavien’estrienqu’unimmensemalentendu.

Sinon,toutsepassebien.

Jevousembrasse.

Clo

Oui,jesais,c’estcourt…Désolée! Depuisdeuxjoursfautdire,depuisqueNatalem’esttombédessus,depuisquemoncœurtangueau rythmedesabarque,j’aiunpeudécrochédelatribud’adosetdeleurstribulations.Jevoispasserde loinMaria-Chjara,c’estbizarre,elleapeintsesfessesenbleu,couleurjean,jusqu’aurasdescuisses, aveclespoches,labraguette,lesfranges,c’esthyperressemblant,ondiraitduvraitissusaufquecen’est paspossibleparcequejenevoispascommentelleauraitpufairerentrersonjolipetitculdansunshort aussimini-mini,aussiserré,moulantcommeunesecondepeau…Lesmecslasuiventcommedeschiens errantsquinepourraientpass’empêcherdelarenifler…L’odeurdelapeinturefraîche.Maria-Chjarales surveilledanssonpetitmiroir-rétroviseuretjouelaPetitePoucettequisèmesessoutifsetsesculottes danslagrandeforêt,commeunjeudepistepoursonarméedeprétendants,sadizainedepetitsogres affamés. Maria-Chjaran’atoujourspasperdusavirginité,maiselleaannoncéqu’elleremontaitdansl’avion

pourBarile25août,etconfirméqu’elleabandonneraitsonpucelageavantderejoindrelapistede

décollage.Danssixjours.Histoiredefairegrimperencoredequelquesdegréslatempératuresousle crânedecespetitsmâlesaffolésparleurpuberté. Vousvoulezmonavis?Monfavori,celuiquiaunelongueurd’avance,estceluiquicourtlemoins vite.Quilaisselesautressefatiguer.MonfrèreNicolas!Jeprendslesparis,c’estluiqueMaria-Chjara choisira.Lemomentvenu.Ellelesait.Illesait.Çalerendunpeuorgueilleux,monfrangin.Limite donneurdeleçons,limitecon. Maisjenesuispasobjective. Jesuisamoureuse. JeveuxrevoirNatale.Jeveuxqu’ilm’embarque.Jeveuxqu’ilmeremarque. Jenesavaispasqueçapouvaitexister,regarderunhommeunquartd’heure,échangertroismots,et nepluspenseràriend’autrequ’àlui,jouretnuit. C’estçal’amour,dites-moi? Souffriràencreverpourunhommequin’enarienàfoutredevous,quidoitdéjàm’avoiroubliée, quinem’aabordéequepourapprochermamère. Dites-moi? D’ailleurs,mamanaussipossèdeunelongueurd’avancesurpapa,ilsontparléhierdelasoiréedu

23,çaanégociéduretpapaacédé,onprendratousensemblel’apéritifchezlesgrands-parentsàla

bergeried’ArcanuavantquemesparentsmontentàlaCasadiStellafêterleuranniversairederencontre. Touslescousinsirontauconcertd’AFilettaSaufnous. Mamanagagné,elleauradroitàsonbouquetdefleursd’églantierpourlaSainte-Rose.Elleaussi çalarendunpeuorgueilleuse,limiteconne.Maisaumoinsonéchapperaauxpolyphonies,c’estune certitudemaintenant.

Jevousraconterai,maisavant,ilfautquejevousparledu19août.

Decequis’estpassé,ce19août1989…Aujourd’hui.

Loin,trèsloind’ici.

Près,toutprèsducœurdemaman.

Untrucdefou.