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BIBLIOTHÈQUE DE PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE

HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE ET PHILOSOPHIE GENÉRALE
SE cTÏON diRiq É E pAR P i E RR E•MAxiM E SCHUHL, PRofES s E UR À LA SoRhONNE

LE PROBLEME
DE L'fTRE
CHEZ ARISTOTE
E ssAi
suR LA pRohlÉMATÏ9uE ARÏSTOTÉlicÎENNE

PAR

PiERRE AUBENQUE
ANciEN ÉLÈVE dE L'ËcoLE NORMALE SupÉRÏEURE
AqRÉGÉ dE PltilosopltiE, DOCTEUR Ès LETTRES
CltARGÉ dE MAÎTRÏS E dE CONFÉRENCES À LA FACULTÉ dES LETTRES
ET Sei ENCES ltUMAÏNES dE BESANÇON

PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE
108, BoulevARd SAÏNT·GERMAÏN, PARIS

1962

DÉPOT LÉGAL
ire édition 1er trimestre 1962

TOUS DROITS
de traduction, de reproduction et d'adaptation
réservés pour tous pays
© 1962, Presses Universitaires de France

« L'inj ustice la plus courante
que l ' on commet à l'égard de la
p ensée spéculative consiste à la
rendre unilatérale , c'est-à-dire
à ne relever qu' une des proposi­
tions dont elle se compose. »
(HEGEL, Science de la
logique, tr. S. JANKÉ­
LÉVITCH, t. J, p . 83. )

AVANT-PROPOS

Sine Thoma mutus essct Aris­
toteles.
(PIC DB LA MIRANDOLE.)

Au début de sa Dissertation inaugurale de 1 862 sur La signi­
fication multiple de l'être chez A ristote ( 1 ) , Brentano notait combien
il pouvait sembler présomptueux, après vingt siècles de commen­
taire presque ininterrompu et plusieurs décennies d 'exégèse
philologique, de prétendre apporter du nouveau sur Aristote et
il demand ait que l'on p ardonnât à sa j eunesse la témérité de son
propos. Comment ce qui était vrai en 1 862 ne le serait-il pas
plus encore quelque cent ans plus tard ? Le siècle qui nous
sépare de Brentano n'a p as été moins riche que les précédents
en études aristotéliciennes. En France, si un cartésianisme latent
avait longtemps détourné la philosophie de la fréquentation de
l 'aristotélisme, le renouveau des études de philosophie ancienne,
inauguré par Victor Cousin (2) , avait déj à produit le brillant
Essa i de Ravaisson sur la Métaphys ique d'A ristote (3) , et allait
être confirmé, pour ne citer que des auteurs déj à classiques, par
les importantes études de Hamelin (4) , de Rodier ( 5 ) , de Robin (6) ,

( l) Von der ma1111 igfachen Bedeutung des Seienden nach Aristoteles, Fribourg­
en-Brisgau, 1 862, p. vu.
(2) Cf. De la Métaphysique d'Aristote, 1835 (il s'agit du rapport sur le
sujet mis au concours par l'Académie des Sciences morales et politiques en 1832
et que remporta Ravaisson, suivi d'une traduction du livre A de la Métaph.
L a 2° M . , 1838, contient en outre une traduction du livre A) . On doit à deux
disciples de V. Cousin, Pierront et Zévort, la première traduction française
intégrale, encore aujourd'hui utilisable, de la Métaphysique d'A RISTOTP.:
( 1840).
(3) T. 1 , 1 837.
(4) Le système d'Aristote, cours professé en 1 904- 1 905, publié en 1920.
(5) Cf. Etudes cle philosophie grecque, 1923.
(6) La théorie platonicienne des Idées el des Nombres d'apr�s Ari11tote, 1908 ;
Aristote, 1 944 ; cf. La pensée hellénique des origines à Epicure, 1 942.
P, AUDENQUE

2 PROBL ÈME DE L ' JSTRE CHEZ ARISTOTE

de Rivaud ( 1 ) , de Bréhier (2). Dans le même temps, la
renaissance néo-thomiste entrait assez tôt dans la voie de la
recherche historique et donnait lieu , en Belgique notamment,
aux beaux travaux de Mgr M ansion et. de ses disciples (3). En
Angleterre , la grande tradition philologique de Cambridge et
d ' Oxford allait bientôt appliquer à l' aristotélisme les qualités
de précision dans l 'analyse et d 'élégance dans l'exposition qui
avaient fai t la valeur de ses études sur Platon ; sir David Ross
allait ê tre le principal promoteur de cette renaissance d 'Aristote
à Oxford (4) . En Allemagne, où, malgré Lu ther et grâce à
Leibniz , la continui té de la tradition philosophique de l'aristoté­
lisme n'avait j amais été sérieusement ébranlée (5) , c 'est pourtant
de l' histoire, appuyée sur la philologie, que devaient venir les
impulsions les plus fécondes pour la recherche aristo télicienne ;
Bren tano prolongeait, de ce point de vue, la tradition déj à illus­
trée par Trendelenburg e t Bonitz , et qui allait aboutir, dans les
années suivantes, à l'achèvement de la monumentale édition de
l'A rislole de l 'Académie de Berlin ( 6 ) , bientôt suivie de l'édition
plus monumentale encore de ses commentateurs grecs (7) ; c'est
encore la philologie qui, avec les ouvrages décisifs de W. J aeger
sur l'évolu tion d 'Aristote (8) , allait obliger les philosophes eux­
mêmes à une remise en question radicale de leurs interprétations.
On peut dire que, depuis 1 923 , la presque to talité de la littérature
aristotélicienne est une réponse à W. J aeger (9).
( 1 ) Le pro blème d u devenir e l l a nolio11 d e matière, depuis les origines jusqu'à
Théophraste, 1 906 ; Histoire de la philosophie, t. 1, 1 948.
(2) BRÉIIIER a peu écrit sur Aristote. Mais il faut citer, ne serait-ce que
parce que le style d'interprétation qui s'y dessine diverge sensiblement des
contributions précédentes, les pages si pénéll'antcs de son Histoil'e de la philoso­
phie sur Aristote ( t. 1, 1 938, p . 1 68-259) .
(3) cr. A. MANSION, Inlroduclio11 à l a pllysique aristotélicienne, 1 9 1 3 j
2• éd., 1 946 ; les ouvrages de la collection Aristote. Traduclions el t!t udes , Lou­
vain, 1 9 1 2 ss.; A utour d'Aristote, i\lélanges A. i\lansion, Louvain, 1955 ;
Aristote et saint Thomas d'Aquin, recueil collectif, Louvain, 1 958.
(4) Cf. de cet auteur les éditions et les commentaires de la Métaphysique
( 1 924 ), de la Physique ( 1 936) des Prem iers el Seconds Analytiques ( 1 949), la
direction de la collection Works of Arislolle lranslaled inlo English, 1908-1952 ;
et l'ouvrage Al'islolle, Londres, 1 923 ( trad. fr. , 1 926). Cf. Journal of Hellenic
Sludies, vol. an. 1 957 ( en hommage à W. D . Ross).
(5) On trouvera d'intéressantes indications sur ce point dans Y. BELAVAL,
Pour connattre la pensée de Leibniz, p . 17, 3 1 .
( 6 ) 5 vol. , 1 83 1 - 1 870 (le 5° contenant l'Indca; arislolelic11s d e BoNITZ).
(7) 23 vol., 1882- 1 909.
(8) Sludien zur Enlste/11111gsgeschichle der Melaphysilc des Arislolele11, 1912 ;
Aristote/es. Grundlegung ei11er Geschichle seiner E11lwicklung, 1 re éd., 1 923.
(9) Sur l'état le plus récent d es études aristotéliciennes, cf. P. W1LPERT,
Die Lage der Aristotelesfo1·scnung, Zeilschr. (. pllilos. Forschung, 1, 19 4 6 , p. 1 23-
140 ; L. BouRGEY, Rapport sur l'état des éludes aristotéliciennes, Act.es du
Congrès G. Budé, Lyon, l958, p. 4 1-74 ; R. WEu,, Etat p1·ésent des questions
aristotéliciennes, Jnformalion lilléraire, 1 959, p. 20-31.

A VANT-PROPOS 3

En ce qui concerne plus précisément la métaphysique, qui
sera l 'objet essentiel de notre étude, les travaux, surtout en
France, sont certes moins nombreux que sur d 'autres parties de
la philosophie aristotélicienne, la physique, par exemple, ou la
logique ( 1 ) . Mais le problème de l 'être, en particulier, a déj à
donné lieu à deux études au moins, dont l'objet semble se confon­
dre avec le nôtre : celle, déj à citée , de Brentano et celle, plus
récente, du P . Owens sur La doctrine de l'Alre dans la métaphys ique
d ' A r isto t e (2) ; ce dernier ouvrage, paru en 1 95 1 , et qui s'appuie
sur une bibliographie de 527 titres, semblerait rendre impossible
toute investigation vraiment nouvelle sur la question.
Il est donc nécessaire de j u sti fier l'opportunité de notre
entreprise et, pour cela, sinon de prendre position à l 'égard d 'une
bibliographie accablante par son volume, du moins de définir,
par rapport à l' ensemble du commentaire et de l'interprétation,
l 'originalité de nos intentions et de notre méthode. Notre ambi­
tion est simple et se résume en peu de mots : nous ne prétendons
pas apporter du nouveau sur Aristote, mais au contraire tenter de
désapprendre tout ce que la tradition a ajouté à l 'aristotélisme
primitif. On pourrait sourire de cette prétention et n ' y voir que
la fausse modestie de tout interprète, touj ours préoccupé d 'an­
noncer qu'il va laisser parler son auteur. Mais cette volonté de
dépouillement et de retour aux sources a , lorsqu 'il s'agit d'Aris­
tote, un sens précis. Ce n'est pas ici le lieu de rappeler dans
quelles conditions, de mieux en mieux dégagées par l'érudition
contemporaine ( 3 ) , l 'œuvre d 'Aristote a été transmise à la posté­
rité. M ais il n'est pas indifférent, même et surtout pour la compré­
hension philosophique, d ' avoir touj ours présentes à l'esprit les
circonstances particulières de cette transmission : l 'Aristote que
nous connaissons n'est pas celui qui vivait au ive siècle av. J .-C. ,
philosophe philosophant parmi les hommes, mais un Corpus
plus ou moins anonyme (4) édité au 1er siècle av. J .-C. Il n'est pas

( 1 ) C'est ainsi que, d a ns le SysMme d'Aristote de HAMELIN, 1 8 pa ges seule­
ment sur 428 sont consacrées à la métaphysique. Quelle que soit la part du
hasard dans cette répartition, elle n'en reflète pas moins l'importance relative
que, au début du xx• si è cle, un philosophe et un historien de la philosophie
accordait à la métaphysique, par rapport à la physique et à la logique, dans un
cours sur le • système • aristotélicien.
(2) The Do cll'i11e of /Jei11g i11 the Aristotelia11 Metapllysics, T o ro n to, 1 95 l .
(3) Cf. surtout P . MoRAux, Les listes anciennes des ouu,.ages d'A1·istole,
Louvain, 1 95 1 .
( 4 ) C e Corpus est s i bien anonyme qu'on a p u soutenir récemment (J. ZtJR­
CHER, Aristote/es' Werk und Geist, Paderborn, 1 952), q u il était presque entière­
'

ment de la m ain de Théoph1•aste. Une opinion aussi radicale, qui s'appui11
d'ailleurs sur les indices les plus fragiles, n'a à la rl �ueur aucune importance pour
l'interprétation, puisque nous ne connaissons qu un Corpus arislolelicum, qui,

4 PROBLÈME DE L ' ISTRE CHEZ ARISTO TE

d 'autre exemple d ans l 'histoire où le philosophe se soit trouvé à
ce point abstrait de sa philosophie. Ce qu'on a pris l 'habitude de
considérer sous le nom d'Aristote , ce n'est pas le philosophe
ainsi nommé, ni même sa démarche philosophique effective,
mais un philosophème, le résidu tardif d ' une philosophie dont on
a vite désappris qu'elle fut celle d'un homme existant. « On ne
s'imagine Platon et Aristote , disait Pascal ( 1 ) , qu'avec de grandes
robes de pédants. » En ce qui concerne Platon, les progrès de
l 'érudition ont fait depuis longtemps j ustice de ces phantasmes.
M ais, s' agissant d'Aristote, on est touj ours un peu surpris d ' ap­
prendre qu'il était de ces « gens honnêtes et, comme les autres,
riant avec leurs amis » (2) , et qu'il avait une maladie d ' estomac (3).
Cette restitution de l 'Aristote vivant n 'aurait d'intérêt
qu'anecdotique si l'anonymat, dans lequel les hasards de sa trans­
mission ont enseveli son œuvre, n'avait influé de façon décisive
sur les interprétations de sa philosophie. Imaginons un instant
que l'on découvre de nos j ours, dans une cave de Koenigsberg,
l 'ensemble des œuvres manuscrites d'un philosophe nommé
Kant, qui n'aurait été connu j usqu'alors que par ses poèmes, ses
discours académiques, peut-être un ou deux traités de géographie ,
et le souvenir à moitié légendaire de son enseignement ; l 'étran­
geté même de cette hypothèse, qui supposerait qu'il n ' y ait eu
ni post-kantisme, ni néo-kantisme, nous interdit de la pousser
plus avant. Elle suffit pourtant à manifester ce qu'a pu avoÎI'
d 'arti ficiel, disons même d 'absurde à sa façon , l 'activité des
commentateurs qui, dès l'édition d'Andronicos de Rhodes, se
mirent à dépouiller et à interpréter les textes d 'Aristote sans
connaître ni l 'ordre effectif de leur composition ni celui qu' Aris­
tote entendait leur donner, ni davantage les tenants et les
aboutissants de la démarche, les motivations et les occasions de
la rédaction , les obj ections qu'elle avait pu susciter et les réponses
d 'Aristote , etc. Imaginons encore que, de Kant, nous soient
parvenus pêle-mêle la D issertation de 1 770, les deux éditions de
la Critique de la raison pure et l' Op u s postumum ; imaginons

malgré ce q ue nous pouvons savoir aujourd'hui sur !'Aristote perdu, n'a j amais
pu être mis en rapport de façon décisive avec la vie du philosophe nommé
Aristote.
(1) Pascal, fr. 331 Brunschvicg.
(2) Ibid.
(3) C'est du moins ce que A. W. BENN ( The Greek Philosophers, I, P.· 289,
cité par J.-M. LE BLOND, Logique et méthode chez Aristote, p. xxm) cr01t pou­
voir conclure du fait qu'Aristote prend souvent comme exemple • la J,lromenade
en vue de la santé .. Sur les traditions concernant la biographie d'Aristote, voir
aujourd'hui I. DüRING, Arislotle in the ancien! biographical tradition, Stockholm,
1957.

A VANT-PROP OS 5

surtout que, dans l'ignorance de la chronologie , nous ayons
décidé d 'envisager ces écri ts comme s'ils étaient contemporains
les uns des autres et que nous ayons entrepris d ' en dégager une
doctrine commune : il va de soi que notre compréhension du
kantisme en eût été singulièrement altérée et probablement
affadie. Une première conclusion s ' impose, qui va à l 'encontre
d ' une erreur d'optique largement répandue : les commentateurs,
même les plus anciens , et même s'ils avaient en leur possession
des textes que nous avons perdus depuis lors ( 1 ) , n'ont par rapport
à nous aucun privilège historique. Commentant Aristote plus de
quatre siècles après sa mort, séparés de lui non par une tradition
continue, mais par une éclipse totale de son influence proprement
philosophique, ils n'étaient pas mieux placés que nous pour le
comprendre. Comprendre Aris tote autrement que les commenta­
teurs, même grecs, ce n'est donc pas nécessairement le moderniser,
mais peut-être s' approcher davantage de !'Aristote historique.
Or il se trouve que l ' aristotélisme que nous connaissons
- celui , p ar exemple, des grandes oppositions stéréotypées de
l 'acte et de la puissance, de la matière et de la forme, de la subs­
tance et de l' accident - est peut-être moins l ' aristotélisme
d'Aristo te que celui des commentateurs grecs. Ici intervient une
seconde circonstance historique, qui a aggravé la première : l'état
d ' inacMvemenl dans lequel les écrits d 'Aristote, redécouverts
au 1er siècle av. J . -C. , ont été publiés par Andronicos de Rhodes,
inachèvement que rendent encore sensible à tout lecteur non
prévenu le style souvent allusif des textes d'Aristote , le caractère
décousu de ses développements, le fait que l ' on cherche en vain
dans toute son œuvre la réalisation de tel proj et expressément
annoncé , la solution de tel problème solennellement formulé.
L'inachèvement des écrits connus d 'Aristote , s ' aj outant à leur
dispersion, a dicté aux commen tateurs ce qu 'ils ont considéré
comme leur double tâche : unifier et compléter. Cette exigence
pouvait p araître aller de soi. Elle n'en recélait pas moins une
option philosophique implici te dont il faudra des siècles pour se
libérer. Vouloir unifier et compléter Aristote, c 'était admettre

( 1 ) Les commenta teurs possédaient, en efTet, soit des ouvrages entiers
d'auteurs anciens, soit des recueils doxographiques, qui ne nous sont pas par­
venus, si ce n'est à travers les citations qu'ils en font. M ais, là encore, il ne
s'agissait que de textes et non d'une tradition vivante qui les rattacherait direc­
tement à l'aristotélisme. L'intéressante tentative de M. BARBOTIN ( La théorie
aristotélicienne de l'intellect d'après Théophraste, Louvain, 1954), pour voir en
Théophraste un intermédiaire enlre Aristote et ses commentateurs n'a pas
apporté, et ne pouvait apporter, de cc point de vue, de résultats décisifs.
Cf. notre c. r. de cet ouvrage in llr.u. m. anciennes, l!l56, p. 1 3 1 -32.

6 PROBLÈME DE L'f.TRR r:HEZ ARISTOTR

que sa pensée était en effet susceptible d'être unifiée e t complétée ;
c'était vouloir dégager l'aristotélisme de droit de !'Aristote de
fait, comme si !'Aristote historique était resté en deçà de sa
propre doctrine; c 'était supposer que, seules, des raisons exté­
rieures et essentiellement une mort prématurée ou un désintérêt
progressif pour les spéculations philosophiques avaient empêché
Aristote de donner à son système l' unité et l' achèvement. Cette
option n'était pas entièrement gratuite ; si elle a si longtemps
abusé , c'est qu'elle était inscrite dans l'essence même du commen­
taire. Mis en présence d'un ensemble de textes et d 'eux seuls , ne
connaissant dès lors des intentions de l 'auteur que celles qu'il a
explicitement formulées et de ses réalisations que celles qui sont
effeétives, le commen tateur est plus porté à envisager ce que
l'auteur a di t. que ce qu'il n'a pas dit ; plus préoccupé de ses
déclarations que de ses silences, il est aussi plus attentif à ses
réussites qu'à ses échecs. Il ignore ses contradictions, ou d u
moins son rôle est de les expliquer, c'est-à-dire de les nier. N e
connaissant du philosophe que le résidu de s o n enseignement, il
est plus soucieux de cohérence que de vérité et de vérité logique
que de vraisemblance historique. Ne trouvant dans Aristote que
l'ébauche d 'un système, il n'en sera pas moins guidé par l'idée
de la totalité du système. Outre l 'arbitraire de ses présupposi­
tions, on voit alors les dangers de cette méthode ; car si la syn­
thèse n'est pas dans les textes, il faut bien que l'idée de la syn­
thèse soit dans l 'esprit du commentateur. De fai l., il n 'est pas de
commentateur d'Aristote qui ne le systémafüe à partir d ' une
idée préconçue : les commentateurs grecs à partir du néo-pla to­
nisme , les commentateurs scolastiques à partir d ' une certaine
idée du Dieu de la Bible et de son rapport avec le monde. La
p arole du commentateur se fait d ' autant plus abondante que le
silence d 'Aristote est plus profond ; elle ne commente pas le
silence, mais s'y substitue ; elle ne commente pas l'inachève­
ment, mais l 'achève ; elle ne commente pas l'embarras, mais le
résout, ou croit le résoudre, et le résout peut-être en effet, mais
dans une autre philosophie.
L 'influence diffuse du commentarisme fut telle que, j usqu'à
la fin du x1xe siècle, personne, malgré les apparences contraires
du texte, ne mit en doute le caractère systématique de la philo­
sophie d 'Aristote. Seulement, l'interprétation systématisante
qui avait, semble-t-il, connu ses premiers doutes chez Suarez ( 1 ) ,

( 1 ) SUAREZ note déj à une dualité dans l a définition de 111 métaphysique
(Dispulaliones metaphysicae, ta Pars, d isp . 1, sect. 2) .

A VANT-PROPOS 7

devenait de plus en plus inquiète, de moins en moins satisfaite
d'elle-même , et elle tournait son mécontentement contre Aristote
lui-même. Après l'admirable synthèse de Ravaisson , dans laquelle
Plotin et Schelling jouaient, il est vrai, un plus grand rôle qu'Aris­
tote, des doutes apparurent, chez de$ auteurs plus soucieux de
vérité historique, sur ln cohérence même de la philo s ophie aristo­
télicienne. Mais, plutôt que de mettre en question le caractère
systématique de sa pensée, on préféra proclamer que son système
était incohérent. Selon Rodier, Aristote ne serai t pas parvenu à
choisir entre le point de vue de la compréhension et celui de
l 'extension (1) ; selon Robin, l'inconséquence naîtrait de l 'oscil­
lation entre une conception analytique et une conception synthé­
tique de la causalité (2) ; selon Boutroux, la contradiction serait
entre une théorie de l'être, pour laquelle il n'y a de réel que
l'individu , et une théorie du connaître , pour laquelle il n 'y a de
science que du général (3) . Brunschvicg, qui avait montré clans
sa thèse latine qu'Aristote hésitait entre une conception mathé­
matique et une conception biologique du syllogisme (4) , devait
plus tard résumer ces oppositions dans celle d' u n « na turalisme
de l 'immanence » et d'un « artificialisme de la transcendance »,
entre lesquels Aristote ne serait pas parvenu à choisir (5). Dans
le même temps, Théodor Gomperz décrivait le conflit en termes
psychologiques : Aristote serait habité par deux personnages, le
Platonicien et l' Asclépiade, l 'idéaliste logicien , voire « panlogiste »,
et l'empiriste , nourri de science médicale et avide d 'observations
concrètes (6) ; cependant que Taylor dénonçait dans Aristote
un Platonicien qui aurait « perdu son âme », mais qui ne serait
pas allé j usqu'au bout de son apostasie (7). Toutes ces oppositions
n'étaient d 'ailleurs pas sans trait commun et leur convergence
même était un signe de leur vérité relative. On opposait d 'une
façon générale une théorie de la connaissance d 'inspira tion

(1) R o omR , Remarques sur l a conception aristottfücienne de l a substance,
Année philosopll ique, 1!}09 (reproduit dans Etudes de philosophie grecque,
p. 165 ss).
(2) Cf. surtout Sur la conception aristotélicienne de la causalité, in ArchilJ
f. Gesell . d. Philos. , 1909-1910 ( reproduit dans La pens�e /1ellén ique des origines
à EP._ icure, p. 423 ss.).
(3) E. BouTRoux, art. Aristote d e l a Grande Encyclopédie, 1886, rep ro du it
dans Etudes d'histoire de la philosophie, 1897, p. 132 ss.
(4) Qua ralione Aristote/es vim melaphysicarn syl/ogismo inesse demo11s/rc1-
verit, Paris, 1897.
(5) L'ea:périence humaine et la causalité physique p. 153.
(6) Th. GOMPERZ, Les penseurs de la Grèce, t. ni (trad. fr., 1910), ch ap. V I
et V I I .
( 7 ) cr. A. TAYLOR, Critical Notice o n Jaeger's Aristoteles, Mind, 1 924,
p. 197.

renferment des contra­ dictions . vol. mais sans que l'on mît fondamentalement en question le principe sur lequel elle s'appuyait. une noétique de l'universel qui appelait une cosmologie idéaliste et une cosmologie de la contingence qui appelait une noétique empiriste. Philos. 1. qui ne parut révolution­ naire à beaucoup que parce qu 'elle restaurait. la norme à partir de laquelle l 'aristotélisme apparaissait comme un plato­ nisme affaibli ou « rentré » et. L ' application de cette méthode a permis à W. qui avait ordonné autour de la notion d 'analogie les différentes parties du prétendu « système n aristotélicien . Les textes d ' Aristote.. dont nous avons conservé les fragments. Arislolle's Crilicism of Plalo and the Academy. mais. le point de vue du simple bon sens.8 PROBLÈME DE L ' �TRE CHEZ ARISTO TE platonicienne et une théorie de l'être qui réhabilitait. L'inter­ prétation « systématisante » se vengeait sur Aristote de ses propres échecs. p.1lristotelis L i bros Metaphysicos. 1 842. comme un philosophe digne de ce nom ne peut soutenir au même moment des opinions contradictoires. préparée. ou du moins le chapitre ou seulement le passage. en tout cas. et surtout chez CmmNzss. 194'1. sur ce point par les remarques de Bonitz (2) et les démonstrations déj à incisives de N atorp (3) . Baltimore. (2) Observalio11es crilicae in . 37-65. contre les détours de la tra dition. . contre Platon. on découvrait le prin­ cipe général qui permettait de reconstituer son évolution : de deux propositions contradictoires. 1 888. C'est alors qu'apparut. l 'inter­ prétation moderne cherchait dans le platonisme. É mancipée de la synthèse thomiste et post­ thomiste. (3) Thema und Disposition der aristolellschen Melaphysik. il ne restait plus qu'à voir dans ces propositions contradictoires les moments d' une évolution. le sensible. La théorie plalorzi­ cienne des idées . Berlin. suggérait qu'Aristote avait dû s'éloigner progressivement du platonisme . qui a été l 'obj et depuis lors de critiques et de remaniements qui la bouleversent presque entièrement. inconséquent. il est vrai. plus précisément encore. 582. quand le p hilosophe lui-même n 'était pas taxé de duplicité (1) . Jaeger. RoaJN. dans lequel elle s'insérait. . Monats­ hefte. J aeger de proposer une chronologie des œuvres d'Aristote . l'individuel. tou t le traité . la thèse de W. p. Comme le bon sens. tels qu'ils nous sont p arvenus.. ( 1 ) On trouve cette accusation çà et là chez L. 540-574. avec elle. souvent inter­ prété lui-même à la lumière de l'idéalisme critique. la matière. la plus platonisante devait être considérée comme la plus ancienne et. o u . not. confirmé d ' ail­ leurs par le contenu des œuvres dites « de j eunesse » .

1 939 . Nos obj ections seront de deux ordres : historique et philosophique. 323. lorsqu'il tente d'appliquer sa reconstitution de la psychologie aristotélicienne à la chronologie d'autres écrits : il est. el dans leur sens proprement aristotélicien lorsqu'il les u lilise dans un contexte technique. dont on s'accorde auj ourd 'hui à penser qu 'ils ne sont pas en général des notes prises par des auditeurs d 'Aris­ tote. par des remaniements successifs d ' une totalité éb auchée d ' emblée. (2) C'est le reproche que l'on pourrait adresser à F. 204-205 . 307. Aristote les emploie dans leur sens traditionnel (en l'occurrence. Bien plus. aucune interprétation philosophique de quelque auteur que ce soit. n ' est possible si l'on ne pose en principe qu'il reste h chaque instant responsable ( 1 ) Voir infra notamment p . La thèse de l'évolution ne signifie donc pas que cette œuvre ne doit pas être considérée comme un tout . ne peut que proposer des orientations générales ou. J aeger. De fait. la thèse de l'évolution finit par se détruire elle-mêm e. qui devait répéter rcs cours. à se morceler ainsi à l'in fini. mais des multiples strati fications d 'une même œuvre. elle a dt1 progresser de façon plus concentrique que linéaire. amené à dater tout un chapitre ou un traité d'après telle allusion psychologique qui s'y trouve. M ais il importe que nous prenions position par rapport à la méthode génétique en général. 1 948). . trad. . fr. d'une réminiscence. lorsqu'il n'en parle pas ex professa. platonicien ). L'obj ection historique consiste essentiellemen t dans la n ature même des écrits d'Aristote . 4. 207. A VANT-PROPOS 9 Il ne nous appartient pas ici de nous engager dans cette discussion ( bien qu 'il puisse nous arriver à l 'occasion d ' avancer des hypothèses chronologiques et de proposer éventuellement de nouveaux critères d ' évolution ( 1 ) . Elle aboutit à cette banalité qu'Aristote n ' a pas écrit toute son œuvre d'un seul coup et que. on ne peut rien tirer selon nous de la prétendue évolution du sens de certains mots comme cpp6v'l)crLÇ : en réalité. 2. n . Pour la même raison. verser dans l ' arbi­ traire (2) . à cause de sa finalité did actique. La première conséquence est qu 'Aristote. 2. telle qu'elle a été inaugurée par W. sans que l 'on puisse rien en conclure tant qu'Aristote ne traite pas du suj et ex professa (ainsi nous parait-il impossible de dater tout le livre A d'après la seule allusion de 1 075 b 34). plus que par adj onction d ' œuvres entièrement nouvelles. mais les notes dont Aristote se servai t pour faire ses cours. n . mais de quelques phrases. . si elle descend d ans le détail. en elîet. sans se rendre compte suffisamment qu'il peut ne s'agir là que d'un exemple.. pouvait à chaque fois les modifier par l' adj onction ou le remaniement. non pas même de chapitres entiers. NuYENS (L'évolulio11 de la psychologie d'Ar. l' analyse de J aeger est parfois parvenue à dégager de telles adj onctions qui peuvent être à la fois qu an­ titativement négligeables et philosophiquement décisives. n . voire d'une anticipation. M ais on conviendra que l 'entreprise qui consiste à reconstituer une chronologie non des œuvres. de surcroît.

que dès lors.e n'aurait pu . ou elle re flète la nature contradictoire d e son obj et. mais il n ' a retenu la pre­ mière hypothèse que parce qu'il a délibérément ignoré la troi­ sième .10 PROBLl�ME DE VETRE CHEZ ARISTOTE de la totalité de son œuvre. elle tient à une défaillance de l'interprè te et est donc philo­ sophiquement négligeable . Dans le premier cas. Et ce principe s'applique d ' autant plus à Aristote que ses écrits qui nous sont parvenus ne sont pas des œuvres destinées à la publication et qui auraient dès lors échappé à leur auteur. dans le second et le troisième. elle se révèle elle-même comme une non-pensée et que. si elle est réelle . mais un matériel didactique perma­ nent (ce qui ne veut pas dire intangible) . à déj ouer les fausses con Lradictions) . et non d'un fait qui pourrait servir de base à une méthode de détermination chronologique. Ce que nous appelons les contradictions d 'un auteur peut se situer à trois niveaux : chez nous qui l'interprétons. observer que pour Aristote lui-même le principe de contradiction exclut la possibilité d'un être contradictoire . Nous répondrons qu'il s'agit là d 'une interprétation philosophique du principe aristotélicien de contra­ diction et de son application par Aristote au cas de sa propre philosophie. Bien loin que la chronologie aide à l'interprétation des textes. elle appelle au contraire une élucidation et une décision d 'ordre philosophique. c 'est l'interprétation . de toute façon. auquel Aristote et ses disciples devaient se référer à chaque instant comme à la charte de l'unité doctrinale du Lycée. Jaeger a repoussé à j uste titre. on voit que la méthode génétique présuppose une analyse et des choix qui sont d 'essence philosophique. De quelque côté donc qu'on aborde le problème. il ne reste plus que trois hypothèses : ou elle se laisse réduire par une évolution (ce qui est une autre façon de la considérer comme seulement apparen te) . On pourrait. du moins comme présupposition méthodologique possible. chez l'auteur lui-même ou enfin dans son obj et. L'obj ection philosophique porte sur le statut de la contra­ diction d ans l'œuvre d'un philosophe en général et d 'Aristote en particulier. par conséquent. Aristot. il est vrai . assumer ses propres contradictions. tant qu'il n'en a pas renié expres­ sément telle ou telfo partie. qu'il s'agisse du discernement des contradictions ou de la dé finition de la contradiction elle-même. p ar les distinctions de sens. la deuxième de ces hypothèses : il faut avoir épuisé toutes les chances de la compréhension avant de taxer un auteur d 'inconséquence . II faut d ' abord s'assurer qu'elle est réelle (et Aristote nous apprend précisément. ou elle tient à une inconséquence du philosophe. si la pensée de l'être est contra­ dictoire.

mais cette évolution ne s e r a pas le th è m e e x plici te (1) On sa!L depuis longtemps que cet ordre n'est pas d'Aristote lui-même.. De l'interprétation génétique. mais problématique. mais u n Aristote peut-être double. voire des contradictions de son œuvre. Studien Zllr Entsleh11ngsgeschichte . De l 'hypothèse unitaire . indépen­ damment de toute hypothèse chronologique. de ses éditeurs. Owens. mais les moments d'une recherche qui n ' est pas assurée d 'aboutir. JAEGER. il n ' est ni touj ours possible. la diversité de l 'œuvre ne figure plus les p arties du système. renvoyant tous à l'unité d 'une doctrine dont ils seraient les parties. en eux.. par exemple par le P. dans le cas d 'Aristote . ni même à l 'ordre q u 'Aristote lui-même a pu leur donner. les hypothèses chronologiques. D ans cette seconde perspective. cr. MO­ RAUX. ont pu être de nouveau tentés en ce sens. mais seulement recherchée. Les listes anciennes. n 'est pas originaire . à qui nous pouvons demander raison des tensions. nous retiendrons donc le postulat de la responsabilité permanente de l 'auteur à l'égard de la totalité de son œuvre : il n'y a pas un Aristote platonisant. qu 'ils tendent vers le système au lieu d 'en p artir. de faire les moments d ' une histoire psychologique. . et elle seule . c 'est-à-dire dans leur organisation immanente qui fait qu'ils ne sont pas tous sur le même plan et que leur sens ne se dégage que selon une certaine progression. mais . il faut et il suffit qu'ils apparaissent comme les moments d'un ordre qui. on peut supposer au contraire que l'unité. De ces moments. . comme si le second n'avait plus à répondre des affirmations du premier. nous retiendrons l'hypothèse d ' une genèse inévitable et d'une instabilité probable de la pensée d'Aristote . se laisse lire d ans la structure même des textes. a près Jaeger. suivi d'un Aristote antiplatonicien . peut-être déchiré.AVANT-PROPOS 11 des tex Les. que leur cohérence n ' est plus de ce fait présupposée .. Il est deux façons d ' en­ visager les textes : on peut les considérer comme étant tous sur le même plan. dans le cas d 'Aristote . qui peut ne correspondre ni à la succession chronologique d es textes ni à l'ordre partiellement arbitraire ( 1 ) dans lequel ils nous sont parvenus . ni philosophiquement nécessaire . qui fonde. P. nous ne pensons pas qu 'une inLcrprétation des textes doive revenir nécessairement à la logique systématisante du commentaire. comme si leur diversité n 'était que l 'inévi­ table fragmentation dans le langage d'une unité supposée initiale . Faut-il donc revenir à l 'interprétation unitaire et systéma­ tique de cela seul qui nous est donné : les tex tes ? Malgré les efforts qui .

I l convient en effet de corriger la première remarque par une autre : c'est qu'Aristote. l ' ordre d'exposition d 'une recherche. sur ce point.12 PROBLÈME DE L ' �TRE CHEZ ARISTOTE de notre recherche. Aristote n'est pas parti . p arce qu'en l'absence de critères externes. et dont la fécondité s'appuie ainsi sur les échecs de la compréhension. non seulement l'ordre psycholo­ gique probable. c'est de cet étonnement initial. l'interpréta­ tion traditionnelle a inversé. pourrait­ on dire. II est. de recherches qui se donnent pour des solutions. mais amisi de recherches vraies et de solutions vraies ? . à la problé­ matique qu'à la systématique. et non au commencement. mais il a été progressivement contraint de reconnaître que l'être n'était pas univoque. C'est inversement la réflexion sur tel ou tel problème qui a donné progressivement naissance au principe de sa solution . présente parfois comme une solution une pure et simple systématisation de son embarras. faite après coup dans une intention didactique. si le point de départ de la philosophie est l'étonnement dissociateur des pseudo-évidences. que nous devrons partir. Aristote n'est pas parti de l'opposition de l'acte et de la puissance. de cette dispersion à réduire . de la matière et de la forme .ou à une formulation plus élaborée du problème . On peut affirmer que. de la décision de distinguer les sens multiples de l 'être . le risque de préférer aux raisons de comprendre les prétextes à ne pas comprendre. court à chaque instant. L'inconvénient de cette reconstruction est qu'elle n'est pas nécessairement fidèle : on a parfois l 'impres­ sion qu'Aristote « problématise » à des fins pédagogiques une difficulté qu'il a déj à résolue. en sont venus à considérer comme de purs arti fices les p assages apo­ rétiques d 'Aristote. Où donc chercher le fil conducteur dans cette masse ambiguë de solutions qui se donnent pour des recherches. pour faire servir ensuite ces couples de concepts à la solution de certains problèmes. pour avoir généralisé cette remarque.même si Aristote est remarquablement discret sur sa démarche effective. comme le laisserait croire l 'ordre adopté par Brentano . c'est-à-dire une reconstruction. mais ce n'est pas une raison pour tomber d ans l'erreur des commentateurs et des interprètes systé­ matisants qui. La difficulté vient ici du fait que l'ordre dans lequel Aristote s'exprime n'est à proprement parler ni un ordre d'exposition ni un ordre de recherche. inversement. La conséquence de ces options méthodologiques est que nous serons plus attentifs aux problèmes qu'aux doctrines . mais encore l 'ordre structural de la recherche. Si l'unité est à la fin. une méthode chronologique fondée sur l'incompatibilité des textes. de la recherche effective.

au sens de la question Qu'est-ce que l'être ? ( 1 ) . de la structure même des textes. nous choisirons délibérément la seconde. Une fois reconnu qu'il est impossible d ' exposer Aristote dans l 'ordre imparfait. en droit comme en fait. les commentateurs et les interprètes systématisants ont choisi la première . nous ne sommes j amais assurés qu'un philosophe a conçu un système parfaitement cohérent . c'est-à-dire du système achevé . Il est en revanche certain que. indépendamment de sa signi fication philosophique inévitable. à supposer qu'il ne soit pas immédiatement lisible dans la structure textuelle. Le problème de l'être . Entre ces deux reconstitutions. ni la tradition immédiatement posté- ( 1 ) Aristote ne s'est pas posé. est à extrapoler à partir d'elle. A VA N T-PROPOS 13 La réponse à cette question suppose d ' abord un choix de l'interprète. aussi bien que génétique) que sa pensée serait devenue systématique s'il avait vécu plus longtemps. avec des risques plus ou moins grands d ' erreur. qui le reflète plus ou moins fidèlement . avec des chances raisonnables d 'appro­ ximation si cette structure est simplement inachevée. et l 'ordre également supposé de la recherche. pas plus que la pensée grecque dans son en· semble. Le premier pourra touj ours être dégagé . il s' agit de choisir entre l 'ordre supposé de l 'exposition. même s'il ne les a pas entièrement résolus.est le moins naturel de tous les problèmes. inachevable. L 'ordre de la recherche nous paraît donc inévitable. alors que l'ordre de l ' exposition est facultatif. le second. cette autre question : Pourquoi y a-t-il de l'être plutôt que rien 't . celui que ni la philo­ sophie pré-aristotélicienne. * * * Tels sont les principes que nous allons tenter d 'appliquer au problème de l 'être chez Aristote. dans l ' espoir de dégager à partir de lui les linéaments de sa problématique philosophique générale. encore moins sommes-nous assurés (ce qui est le postulat implicite de toute interprétation systématisante d 'Aris­ tote. rendues néces­ saires par l'état de délabrement du texte. nous paraît le seul conforme à une saine méthode historique . Ce choix. il s'est posé des problèmes et qu'il a cherché à les résoudre. celui que le sens commun ne se pose j amais. où lui-même s'est exprimé et dont l 'imperfection a été aggravée par les hasards d e la trans­ mission . pour avoir été ou non atteint par le philosophe selon que sa recherche aura été ou non achevée. mais aussi de contresens total si cette structure est.

il suffirait alors d 'appliquer à des textes fragmentaires et inachevés les déclarations programma­ tiques d'Aristote sur l 'ordre vrai de la connaissance. dam. non seulement au sens où il n'y sera peu t-être j amais entièrement répondu. Ceci suffirait à distinguer notre propos de celui des ouvrages déj à cités d e Brentano e t d ' Owens. Cet effort a été tenté. c'est-à-dire du savoir qui est en possession de ses propres principes. cc ne serait qu'une preuve supplémen­ taire du caractère contingent de son inachèvement . il mettrait en question leur propos même .un essai de reconstruction doctrinale de l 'ontologie aristotélicienne. le problème de l'être. il est vrai . s'il lui arrivait de prouver que la métaphysique aristoté­ licienne ne passe j amais du stade de la problématique à celui du système et que là est. à notre obj et. il appartien­ drait dès lors au commentaire d'achever la m i se en ordre. dans les Premiers et Seconds A nalytiques .ne serait-ce que parce qu'elle se reflète dans la grammaire d'inspi­ ration aristotélicienne à travers laquelle nous p ensons et parlons notre langage . celui que des traditions autres qu ' occidentales n'ont j amais pressenti ou effieuré. mais à contre-sens : de ce qu'Aristote . En réalité. qu'Aris- . mais en ce sens que c ' est déj à un problème de savoir pourquoi nous nous posons ce problème. sans que les motivations et les cheminements de cette pensée aient été pris comme thème explicite de l'analyse. Parce que nous vivons dans la pensée aristotélicienne de l ' être . mais essentiel . la question : Q u 'est-ce que l'être? C'est pourquoi il nous a paru intéressant de nous demander pourquoi Aristote pose cette ques­ tion qui ne va pas de soi et comment il en est venu à se la poser en tant que telle. le sens d 'un inachèvement. Il resterait à indiquer comment nous comptons appliquer notre méthode . on a conclu que cet ordre idéal devait être appliqué par lui tôt ou tard à la connaissance métaphysique. où l ' o n trouvera . plus critique chez le second que chez le premier .sous une forme. Le problème de l 'être est le plus problématique des problèmes. La difficulté serait résolue si Aristote s'était lui-même expliqué sur l 'ordre de la recherche métaphysique . Dans la mesure où ceux-ci constituent au contraire notre unique obj et. a longuement décrit l'ordre du savoir scientifique.dégager de la structure des textes l ' ordre de la recherche . notre livre semble se terminer là où ceux de Brentano et d ' Owens commencent. qui n 'est pas accidentel.14 PROBLÈME DE L 'ETRE CHEZ ARISTOTE rieure ne s 'est posé en tant que tel. et peut-être d 'éternellement é tonnant.nous avons désappris d 'entendre ce qu'il y avait d 'étonnant. Si la Métaphysique ne se présente pas à nous dans un ordre déductif et syllogistique.

semble-t-il. le P. Jaeger. On conçoit dès lors que l'ordre de la recherche pour nous soi t l'inverse d e l'ordre d u savoir en soi et q u e la philosophie des hommes ne parvienne j amais à rej oindre ce que serait l 'ordre d'une sagesse plus qu'humaine.. et non à partir d 'hypothèses psychologiques ou historiques. non de ce que le philo­ sophe a voulu faire . cf. Mais il restera encore à comprendre . de l'histoire de la philosophie. qui n'est nullement déductive.-M. . 1 833. Dans la tradition • psy­ chologtque •. l'ouvrage cité de J. Mais cet auteur constate l'opposition plus q u ' i l ne l'explique. if j ustifie cette opp �sition en montrant que la logique d Aristote est une logique de la pensée flme. Nuyens. 1 933. Le dilemme aristoté­ licien. outre GoMPERZ (op. 408 ss. pourquoi la structure de la Métaphys ique d 'Aristote n'est pas et ne pouvait être une structure déductive .) . Tous les textes de ce genre. p arce qu'ils présentent ce caractère privilégié de nous informer. p. dans l 'aporie. reconnaît-il.AVANT-PROPOS 15 tote n'avait pas eu le temps ou le loisir d 'accomplir. avons-nous vu. à celle de l a dialectique. M ais c'était là méconnaître le sens d 'une distorsion qui est beaucoup plus qu'accidentelle : si la science procède de façon syllogistique. Quant à Hegel.). par lesquelles Aristote proj ette quelques lueurs sur l'ordre réel de sa démarche métaphysique. dérivant du p récédent . mais de ses réflexions. sur ce qu'il a réalisé en fait. en tant que telle. il est paradoxal que celle qu'Aristote appelle la u plus haute » et la « première » des sciences soit la dernière à se constituer selon ce canon. mais avec beaucoup plus de justifica ­ tions textuelles. Une telle démarche s'apparente . Dans son ouvrage sur Logique el méthode chez Aristote. le plus souvent incidentes ou implicites. même fugitives. t. elc. Elle est vécue d ans l'embarras ou. et la question Q u ' est-ce qu e l'êil'e? est une de ces questions qui demeurent éternellement aporétiques. et que le vrai ne peut être saisi dans son unité sous de telles formes. à la base de l'interprétation génètiq:ue d'Aristote ( Natorp. LE BLOND. LE BLOND oppose de même la logique d' A ris to te à sa méthode. XIII. celui-là même que les travaux les plus récents ont progressivement redécouvert (2). Pour ne s'être pas demandé le pourquoi de cette distor­ sion ( 1 ) . à l'intérieur de la philosophie d 'Aristote lui-même. c'est-à-dire à son cheminement effectif. par la progression. même s'ils relèvent de la réticence ou de l ' aveu . . et. ·werkc. si ce n'est par des composantes psychologiquement contradictoires du ph1loso � hc. BREMOND. soulignée pour la première fois par HEGEL ( Vorlesungen ü ber Geschichle der Philos. (2) Cette redécouverte est. cit. Mais cette explication n'a de sens qu'à l'intérieur du système hégélien et reste étrangère à l'aristotélisme. de l'entendement.). dans l'ensemble . Elle est annoncée. ignoré tou te une série de remarques. comme il le dit. la tradition a . A. mais seulement une (1) Cette distorsion entre la logique d'Al'istote et sa spéculation métaphy­ sique a été. devront être méthodi­ quement confrontés et analysés. L'image qui se révélera ainsi sera celle d'un Aristote aporétique.

. 11 : • Aristote expose comme par signes la plupart des choses qu ' il dit.pour qu 'il se découvre à nous. L 'analyse des textes ne va j amais j usqu' à évoquer des ombres . cette voix qui ne nous est auj our­ d ' hui si lointaine que parce qu'elle nous est si familière. On ne s'est pas suffisamment interrogé sur le fait que la Métaphys ique d ' Aristote est restée sans influence immédiate. M ais s'il avait besoin d ' une caution historique contre l'autorité « historique » des commentateurs. comme si son auteur lui-même n ' avait pu convaincre ses disciples de poursuivre dans cette voie. même s'il n'en a pas compris le sens. parce qu'il écrivait pour des �enR qui l'avaient déjà entendu (xixl xix6axe:p �xl al]µ&:(oov imcp � pe:Lv -rck xoÀÀIX xixl 8Lck -rb xpbç • -roùi. on la trouverait dans l'héritage immédiat d 'Aristote. c'est-à-dire . Cet Aristote-là. cette voix qui semble nous annoncer ce que nous savions touj ours déj à ( 1 ) e t que pourtant nous ne finirons j amais d 'apprendre .16 PROBLÈME DE L ' ISTRE CHEZ ARISTOTE structure aporétique. de laisser parler les textes . dialectique . e t une postérité intelligente . il ne reste plus qu'à écouter la voix sans visage des textes. Là où l'histoire est muette. GALIEN. D e Sophism. Aux apories de l 'interpré­ tation systématisante . il convient de substituer une interpré­ tation philosophique de l'aporie et à l'échec de la systématisation une élucidation méthodique de l'échec. qui choisir ? L'opposition de !'Aristo te du Lycée et de ! 'Aristote du commen­ taire laisse à l'interprète . chnixo6-rixç �8l] ypacpe:a6ixL). Nous ne prétendons point que le Lycée ait mieux compris Aristote que les commentateurs {ses représentants n 'eurent j a mais le sens philosophique d'un Alexandre d'Aphrodise ou même d'un Simplicius) . il suffit. et à lui seul . . a u sens aristotélicien d u terme . ni sur cet autre fait que le Lycée. ne crut pas lui être infidèle en versan t dans le probabilisme et le scepticisme qui étaient les siens à l'époque de Cicéron. elle s'aviserait peut-être que cette voix qui parle dans la détresse des textes est moins la parole exemplaire d u ( 1 ) cr. héritier de la pensée du M aître . s'il arrivait pourtant que l'imagination du lecteur s'y hasardât. Entre des héritiers fidèles.et leurs silences . pourquoi enfin l e discours humain sur l'être se présente à la façon non d ' u n savoir achevé . mais d 'une recherche qui serait de surcroît sans conclusion. mais il est au moins vraisemblable qu'il aura été plus sensible que ceux qui en avaient perdu j usqu'à la mémoire à l'aspect aporétique de la démarche d'Aristo te. la responsabilité de redé­ couvrir l' Aristote effectif. mais peu doués pour la spéculation . c'est-à-dire de chercher. mais trop lointaine. pensons-nous.

que celle. 131. IV. A. où j 'eus le privilège de béné ficier des conseils. professeur à l ' Université de M ontpellier.A VANT-PROPOS 17 « maître de ceux qui savent » ( 1 ) . M. Schuhl. Enfer. e t M . ( 1 ) DANTE. l'a souvent stimulée de ses obj ections. qui l ' a dirigé tout au long de son élaboration . qui. ainsi que M . au dernier stade de ma recherche. . qui l ' a soutenu de ses conseils e t d e son hospitalité à son Séminaire de Recherches sur la Pensée antique. mais plus fraternelle. au premier rang desquels mes m aîtres de la Sorbonne. de G andillac. moins assurée. P . Ma reconnaissance va aussi aux deux institutions qui ont le plus facilité ma tâche : le Centre national de la Recherche scienti fique et la Fondation Thiers . M . Forest. qui continue de chercher en nous ce qu'est l'être et de se taire parfois. du maître des études grecques que fut Paul Mazon. . doublement précieux pour un philo­ sophe . * * * Qu'il me soit permis de remercier ici tous ceux qui ont encouragé ce travail ou en ont permis la réalisation et l' achève­ ment.M .

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T N TR O D l JCT I O I\' LA SCIENCE SANS NOM .

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ni peut-être même pour lui. . 1 003 a 21 . à l'édition de l'Académie de Berlin. Une telle science était sans ancêtres et sans tradition. 9.I l Conformément à l'usage l e plus courant. : A. Peut-être même l'assu­ rance d 'Aristote posant résolument l'existence d 'une telle science traduisait-elle moins une constatation qu'elle ne trahissait un souhait encore inexaucé : l 'insistance qu'il met dans les lignes suivantes à j usti fier une science de l 'être en tant qu'être .) « Il y a une science qui étudie l 'être en tant qu'être et ses attributs essentiels ( 1 ) . CHAPITRE PREMIER META TA <l>YI I KA So bleibt Metaphysik der Titel fOr die Verlegenhelt der Philosophie schlechthin. Les Platoni- ( 1 ) Mét. sans autre indication.montre en tout cas que la légitimité et le sens de cette science nouvelle n 'allaient pas de soi pour ses auditeurs. c'est donc de la Méta­ physique qu'il s'agit. ( M . 992 b 2 = Mét. p. A. 9. Elle ne l'était cer­ tainement pas pour ses contemporains. 1 . 992 b 2. » Cette affirmation d 'Aristote au début du livre I' de la Métaphys ique peut paraître banale après plus de vingt siècles de spéculation métaphysique. sans autre Ind ic a tion . Kant und das Problem der Metaphysik. 2) Les références pour les citations des commentateurs renvoient. N. 18. nous désignons les livres de la Métaphysi9ue par les lettres grecques correspondantes et les livres des autres ouvrages d Aristote par des chifTres romains. Il suffit d e se reporter aux classi fications du savoir en honneur avant Aristote pour s'apercevoir que nulle place n'y était réservée à ce que nous appellerions auj ourd'hui l'ontologie.. . Ex. Quand une référence commence par une lettre grecque. B. r . H EIDEGGER.alors qu'un tel souci n 'apparaît pas lorsqu 'il s'agit des sciences « parti­ culières » .

siècle. Gesr. Certai ns interprètes allemands du xtx• . . On connaît la formule par laquelle les Stoïciens délimiteront et diviseront le domaine entier de la philosophie : un champ dont la physique est le sol. division qu'Aristote présente .. G &NAILLE. I. D iogène Laërce. les unes sont éthiques . survivra à l'aristotélisme. 14. LAtt. comme une approximation et à laquelle il se réserve de substituer plus t. . de la tradition philosophique moyenne .hichle der Logilc. aurait substitué au nom de dialectique celui de logique. comme s i elle allait de soi. 5. Acad. trad.dire scienli{i. 1 1 J. VII.. la dialectique donne aux deux autres cli::ici plines les moyens de s'exprimer (6). LAERT . physique. physique et élhique (D10G. (3l (4 Top . les Top iques . Le plus étrange est que cette division tripartite . V l t . et Aristote lui-même. la division platonicienne et stoïcienne : « La philo­ sophie se divise en trois parties : la physique. mais fidèle. c ' est.erpréta tion : l'adj ectif ÀOyL>t6t. X . Histoire de la philosophie.réten­ dent l'être les spéculations métaphysiques.à . conservera cette division .ard une classi fication plus scienti fique. 3. n'ont pas h ésité à ranger ln métaphysique parmi lei! spéct1làtions l og i q u es . 16. trad. mais une propédeutique par laquelle il est nécessaire de passer • av!lht d'abord er aucune science (Mél. 19. e t exclut par conséquent de son d o main e d'application les spêculntions appropriées à leur obj et. p. qui ne fait a ucune place aux spéculations « métaphysiques » (4) . Xénocrate . trouvera très naturel de la ramener aux cadres traditiotmels : s'il àdmet la distinction aristotélicienne entre philosophie pratique et 1 . Quant à l'analytique. (2) Adv. morale ( 1 ).22 LA SCIENCE SANS NOM ciens partageaient généralement le savoir spéculatif en trois b ranches : dialectique . .. fr. selon Sextus Empiricus (2) . reprendra . Post. dans un écrit où il subit encore l'influence platonicienne . 29-30) .. 37-38. 1. il est vrai . r. p. les autres enfin logiques » (3) .Mais rien chez Aristote n'autorise une telle int. sans doute sous l 'influence de Hegel . » Bien plus. 39-40. RITTrm. le même Diogène Laërce. qui devait être devenue traditionnelle dans l' É cole : « Pour nous borner à urié simple esquisse. 1005 b 2). . on distingue trois sortes de propositions et de problèmes : parmi les propositions.it été négligé ou ignoré par ses successeurs. La physique traite du monde et de son contenu. mais est pra ti qu em ent synonyme de 8 taÀEK't'L>t 6t. .RT. Cf. 89. t. elle n est pas une science. 105 b 20.. . comme P. résumant la philosophie d'Aristote. la logique la clôture et la morale le fruit ( 5 ) . Introd. ( l ) CICÉRON'. 54 j PRANTL. ne désig n e jamais ehez lui la logique au sens moderne du terme (qu'il nomme analytique). interprète p e u intelligent. Les Epicuriens distingueront de même trois 1mrties dans la philosophie : canonique. l 'éthique et la dia­ lectique. l 'éthique d e la vie et des mœurs. • (5) D10a. (6) Vie dei ph i loa o p hes . les autres physiques . comme si l'effort d 'Aristote pour créer une science nouvelle avo. p.ques. Mathemat..

où elle fut ache tée par le grammairien Tyrannion : c'est de lui que le der­ nier scolarque du Lycée. . 214. les problèmes métaphysiques abordés par son maître. sous une forme d 'ailleurs aporétique. Si d 'ailleurs l 'on s'en tient au récit plus ou moins légendaire qui s'accrédita dès l ' Antiquité . vers 60 av. lors de la renaissance scolastique des xme et xrv e siècles. qu'Aristote voulait sans conteste modi fier. V. Sylla s'empara de la bibliothèque d'Apellicon. après une nouvelle éclipse. Andronicos de Rhodes .LES D I V ISIONS D U SA VOIR 23 philosophie théorique. acquit les copies qui lui permirent de publier. Seul Théophraste reprendra . X I I I . La science de l'être en tant qu 'être. Si l'on songe à la singulière fortune que connaîtra la Méta­ phys ique.-C. 26.la division classique. mais l'existence même de problèmes qui ne soient ni physiques ni moraux. A partir de Straton. ces expressions seraient à peine métaphoriques. . Cette persistance d 'une tradition. . il subdivise la première en éthique et politique et la seconde en physique et logique (1 ).la dissociation de l'éthique et de la poli- tique . p . On connaît la version romanesque que nous ont transmise Strabon et Plutarque (2) . ni éthiques. 54 . qu'il transporta à Rome. seront désormais perdus j usque dans un milieu qui prétendait se nourrir de la pensée d 'Aristote. PLUTARQUE. au cours de la guerre contre Mithridate . on ne peut s'empêcher de voir dans cette alter­ nance d 'oublis et de résurrections. puis. à peine née. 1. la première édition des écrits « ésotériques » d 'Aristote et de Théophraste (1) Ibid. de cheminements souterrains et de résurgences. longtemps après. logiques . La science de l'être en tant qu'être n ' avait pas d ' ancêtres : elle n'aura pas de postérité immédiate. morales et. leurs descendants les auraient vendus à prix d 'or au Péripatéticien Apellicon de Téos. les héritiers de Nélée. Les manuscrits d'Aristote et de Théophraste aura ient été légués par ce dernier à son condis­ ciple Nélée . (2) STRABON. traduit au moins son échec sur ce point. comme si c'était là pour elle la totalité de la philosophie : non seulement la légitimité ou le sens. gens ignorants. l'école aristotéli­ cienne se consacrera aux spéculations physiques . Finalement. J . retombera pour des siècles dans l 'oubli. . -C. ce qui reproduit à une différence près . au 1 er siècle av. . J . d ' abord lors du renouveau néo-platonicien. qui les transcrivit. le signe d ' une étrange aventure intellectuelle. à un moindre degré . les auraient enfouis dans une cave de Skepsis pour les soustraire à l'avidité bibliophilique des rois de Pergame . Vie d e Sylla.

nouv. trad. un < < prospectus » publicitaire. son silence total à l'égard des spéculations méta­ physiques : « Il arriva donc que les anciens Péripatéticiens. J. Voir une bonne mise au point sur la question dans J. cf. Introduction. cil. inspiré par Andronicos lui-même pour faire croire au caractère entiè­ rement inédit des textes qu'il publiait. (3) STRABON. TRICOT. mais seulement déclamer sur des thèses données (3). On tend auj ourd 'hui à reconnaître dans ce récit. suivant l 'expression de Robin ( 1 ) . I. 858. non plus que des adver­ saires de }' É cole ( Mégariques. et encore d 'exotériques pour la plupart. L E BLOND. et auj ourd'hui perdues. v 1 1 . 1 1 . É picuriens.v 1 1 1 . c'est qu 'on les avait ignorés : des esprits prompts au romanesque n'eurent pas de mal à traduire sous la forme à demi ( 1 ) Arislote. » Plutarque lui aussi voit d ans l 'ignorance où elle était des œuvres du M aître une excuse aux insuffisances de !' É cole.. en particulier. 1 953.24 LA SCIENCE SANS NOM ( alors que les œuvres « exotériques ». les successeurs de Théophraste. si ces écrits n' avaient exercé aucune i n fluence. n'avaient j amais cessé d 'être connues) . qui sem­ blent p arfois s'y référer dans leurs polémiques (2) . Il n'est pas vraisemblable. . C 'est donc à une série de hasards heureux que le Corp us aristotélicien devrait d ' avoir échappé à l ' humidité et aux vers. on discerne surtout le double sentiment d 'étonnement et. ln Crilique. 14). n 'ayant point ces livres. p. loc. Arisloteles' Werk und Gcist). avant d 'être définitivement « exhumé » par Andronicos de Rhodes. p. Aristote et Théophraste. Sans doute le plus simple leur parut-il d'admettre que . ZüRCH ER . (2) Ainsi que l'ont montré plusieurs travaux récents. p . publiées par Aristote lui-même. L n dernière expression (8Éo'E:LÇ Àlptu8l�eLv) est fran­ chement péj orative : Àl)xu8l�e:w ne se dit que d' un style ampoulé et creux (cf. Derrière leur récit. 1952. d e satisfaction que durent ressenLir les érudits contemporains lorsqu 'ils s'aperçurent de la « découverte » inestimable que leur apportait l'édition d'Andronicos. ne purent philosopher scienti fiquement (7tpcxyµcx-rtx&ç) . éd. Mais on n ' a peut-être p a s assez remarqué q u e le récit de Strabon a au moins le mérite d ' expliquer très naturellement la décadence philoso­ phique de l 'école péripatéticienne à p artir de Straton et. que les écrits scienti fiques d 'Aristote aient été ignorés de l'école aristotélicienne dès Straton. en effet.-M . à l 'excep­ tion d'un petit nombre. Stoïciens) . CICÉRON. de la Métaphysique d'ARISTOTE. Un renou­ vellement radical de la question aristotélicienne ( à propos du livre de J. Ail. Il semble donc que Strabon et Plutarque aient voulu au moins autant j usti fi er les lacunes et les carences de l'école péri­ p atéticienne que vanter l 'originalité d' Andronicos. Ad.

466. de P. par exemple. la recherche métaphysique. ln Reuus philoaophiq11e. et peut-être même cicéro­ niens (2) . s'il faut vraiment lui imputer la responsabilité de ce legs . p. Mais il est un ensemble de traités dont. Les listes anciennes des ouvrages d'Aris­ tote. BIGNONE. destinée à prolonger l 'œuvre d'Aristote. c'est l'oubli qui explique la perte. WEIL. privée de l'impul­ sion ou de l 'appui qu'elle aurait trouvé dans les textes aristo­ téliciens. Pour un certain nombre d'œuvres d'Aristote . L 'Ariatolcle perdulo e /a formazione filosofica di Epicuro . ou simplement plus positifs. de ne pas comprendre les mathématiques. on a pu mon­ trer récemment que cet oubli n'avait j amais été total : certains textes épicuriens notamment (1) . par contre-coup. on ne trouve aucune trace avant Je 1 e r siècle apr. autre chose d'estimer que les mathématiques ( 1 ) E. et c'est cet oubli qu'il s'agit d'abord d ' expliquer. par conséquent. De quelque côté qu 'on aborde le problème. A cet oubli on peut essayer de découvrir des raisons : la difficulté du suj et. MORAUX. si.L ' O UBL I DE LA MÉTAPH YSIQ UE 25 mythique de l'enfouissement et de l'exhumation l'histoire d 'un oubli et d 'une redécouverte qui avaient peut-être des raisons plus profondes. (2) R. que leur maître aient renoncé assez tôt à lire des textes qui les rebutaient par leur sécheresse et leur abstraction et que. les manuscrits d 'Aristote ont effectivement échoué au fond d 'une cave . r. il resterait à expliquer que Théophraste ait légué imprudemment à l 'obscur Nélée une bibliothèque dont son succesi. c'est qu'il devait y avoir en circulation suffisamment de copies des cours d 'Aristote pour que cet héritage ne privât point Je Lycée de textes essentiels .eur au Lycée eût pu faire un meilleur usage . Je caractère abstrait de spéculations sur l 'être en tant qu'être . la permanence au Lycée d 'une école organisée. c. c'est qu 'il n'y avait plus personne pour s'y intéresser. . après Théophraste. expliqu eraient déj à que des esprits moins bien doués. J . se soit rapidement tarie. et pour lesquels. M ême en prenant à la lettre le récit de Strabon et de Plutarque. la contention d ' esprit nécessaire pour penser un être qui ne soit pas un étant particulier. antérieure même à l'édition d' Andronicos.-C. (soit près d 'un siècle après l'édition d 'Andronicos) . 1 953. enfin. ne s'expliquent que par la connaissance d 'œuvres ésotériques d 'Aristote. le problème reste entier : c'est Je groupe d'écrits dits métaphys iques . Mais cette explication demeure insuffisante : autre chose est. empêche de croire à une perte accidentelle : bien Join que la perte explique l 'oubli .

mais cause aussi. en ce sens que cette division . Il esL tentant d 'invoquer ici les vues de W. l'oubli aidant. avait fini par imprégner les esprits au point de rendre psychologiquement impossible Loute nouvelle or g anisation du champ philosophique. tout en lui réservant une place d ans l'édi fice du savoir. L à e s t p e ut-être la raison profonde pour laquelle les écrits mé tap h y s iques ont été ignorés ou méconnus j usqu ' à Andronicos de R hodes : plutôt que d'opérer une revision radicale des concepts philosophiques pour faire une place à ces intrus. Il reste que. Jaeger sur ( 1 ) Ce n'est pas à d ire qu'on ne puisse trouver. communication à l'Institut français de Sociologie. comme non e x ist a nt. non plus tel étant particulier. P .26 LA SCIENCE SANS NOM n ' existent pas . per d u pendant des siècles. avril 1 937. on préféra s'en tenir à la division traditionnelle. il y a là une situation si étrange qu'on peut se demander si Aristote ne l'a pas lui-même provo­ quée. .. par exemple dans l'ancien stoïcisme. ce ne fut pas seulemen t la compréhension des problèmes méta­ physiques. (2) Cf. Nous ne parlons ici que de la méta­ physique comme science a utonom e . M ais q u 'Aristote n 'ait pu c onvainc r e ses propres disciples de la spécifi­ cité d ' une science de l'être en tant qu 'être et de l'intérêt qu'ils pouvaient avoir à s'y consacrer. 2• éd. Ce qui fut. De cet ou bli fon damental la persistance d e la division xénocratique e n logique . certes. Sc1rn11 L. puisqu'on n'eOt pas man q u é d e l a reviser si la métaphysique se fOt imposée com m e science nouvelle . pourtant. consciente de son autonomie et possédant son domaine propre : il e st évident que les Stoïciens n'ont aucune idée d'une telle science et ne posent j amais l ' ê tro en tant qu'être comme objet thématique de leur recherche. mais l'être en L a n t qu' ê tre . qui se pr é t en d ait exhaustive . Il s ' est pro d uit là. Aristote avait échoué à provoquer cette restruc t uration du champ p hilosophique qu'impliquait l'apparition d 'une science qui prît pour la première fois comme obj et propre. puis . semble être indissolublement la conséquence e t la cause : conséquence. p . X l l ·X l l l . On compr e ndrait encore qu'Aristote n'eût pu imposer son point de vue aux écoles rivales. physique et morale. de son vivant même. comme trop obscur d ' abord . un phénomène de « blocage mental » . furent bien obligées de reconnaître en l u i le fondateur de la logique. et Machin isme el philosophie. des moments métaphysiques. analogue à celui qu'on a p u décrire d ans un autre domaine d e la pensée grecque (2) .1\ 1 . Blocage me11lal el machin isme. dans un domaine où le Stagirite fu t plus heureux. les di s ciples d 'Aristote auraient pu se détourner de la métaphy s ique. . c e qui ne pouvait s'y adapter. qui. mais le sens même de leur existence ( 1 ) . en réalité . semble-t-il. quitte à e xclure.

si beau superllcie1lcment. certes. établis­ sement d 'une liste de vainqueurs aux j eux pythiques. Aristote se serait. ils ne trouveraient pas très vil le corps. d ' abord . m ais se seraient déj à trouvés constitu és a u début du second séj our d 'Aristote à Athènes. n ' a pas moins de dignité. Animal. problèmes de physique pratique. énétràt tous les obstacles.ü0or. 82) . organisant le Lycée en un centre de recherche scienti fique. à la fin de sa vie . dans ce passage de caractère introductif. le résultat des investigations de W.-M. Nic. 13. le dessein délibéré de revaloriser la connaissance du corps humain. De la consolalion de la philoso/)lr ie. et elle a en tout cas plus d 'étendue et de certitude. Les d eux textes ont été rapprochés par P. 645 a 1 7 ss. il y a des dieux aussi ici-bas. 0eoui. observations sur les animaux. l ' ayant trouvé se chauffant au feu de sa cuisine . Le thème de Ly ncée . pour se consacrer à des travaux d 'ordre surtou t historique e t biologique : collection d e consti tutions. (2) Part. (4) Eth. Gru11dlegu11g einer Geschichte Reiner E11trviclclu11g. En d ' autres termes . 59 Rose. 8 ) .. l'aveu d 'une certaine désaffection pour cette sagesse plus q u'humaine . p. leurs regards plongeant dans les viscères. 1 946 (reproduit dans Le me1·veilleux. ScHUHL. avant de les avoir menées à leur terme. ne s 'occupe pas de cc qui naît et péri t (4) . 5. I I I . ne faut-il pas voir aussi .. hésitaien t à entrer : « Entrez . in Etudes philosophiques. la pensée et l'action. par ailleurs . les écri ts méta­ physiques ne d ateraient pas de la dernière partie de la vie d 'Aristote ( hypothèse qui vient naturellement à l ' esprit de qui veut expliquer leur état d'inachèvement) . (3) • Si les hommes avaient les yeux de Lyncéc de manière que l � ur vue P. » Il y a . suj ettes au devenir et à la corruption. xor.. et Aristote de citer à l' appui de ce j ugement la réponse d ' Héraclite à des visiteurs étrangers qui. J aeger nous montre Aristote . Nous aurons à nous demander si cette interprétation de la carrière d'Aristote est la seule possible et si la prédomi­ nance progressive des recherches positives ne signi fie pas u n ( 1 ) Aristotele&. Mais s'il reste vrai que la philosophie. la ao<plor.DÉSAFFECTION PO UR LA MÉTA PH YSIQ UE 27 l'évolution de la pensée d 'Aristote ( 1 ) : selon lui. qui a le double inconvénient d 'être difficilement accessible et de ne pas concerner directement no tre condition ? Tel est bien . V I . (2).t èv-ror. 1 143 b 19. . cité par BOÈCE. De cette évolution un texte du livre 1 du traité Des parties des animaux semble porter témoignage : la connaissance des choses terrestres . dans cette réhabilitation de la recherche « ter­ restre » . pour laquelle le j eune Aristote ne cachait pas autrefois sa répugnance ( 8 ) . détourné de lui-même des spéculations métaphysiques. W. est-ce que. d'Alcibiade ? (fr. que celle des êtres éternels et divins . J aeger. I.

Ainsi l'his­ toire extérieure d e la Métaphys ique nous renvoie-t-elle à l 'inter­ prétation interne : le récit de Strabon et de Plutarque ne fait que prolonger. j 'en suis sûr. En réalité. ZünCH ER (Aristote/es' Werk und Geist. . sur le plan de l ' anecdote . 28 LA SCIENCE SANS NOM élargissement du champ de la philosophie ou une transmutation de son sens. ( 2 ) I l faudrait évidemment mellre à part les écrits méta {> hysiques de Théo­ phraste. une telle désignation existe : c'est celle de philosophie première ou théologie. établis par Aristote lui-même ? S 'ils ne le sont pas. En fait. faute d 'une désignation expressément indiquée par le Stagirite lui-même. Socrate. assimilé provisoirement ces deux expressions. 1 952). philosophie première (ou théologie) . avant son évolution finale. on l'explique d 'ordinaire par l 'obligation où se trouvaient les éditeurs d'Aristo te d 'inventer un titre. comme elle le fera. Paderborn. Sont-ils synonymes ? S 'ils le sont. et la philosophie ne s'est pas encore emparée de loi. c'est qu'il est insuffisamment philosophe : • C'est que tu es encore j eune. ce n'est pas supprimer la philosophie. cette assimilation ne va pas de soi et mérite examen : on sait que la dénomination µe-roc -roc cpuO'LXOC est post-aristotélicienne . quels sont leurs rapports ? La philosophie première ( 1 ) On pourrait ici invoquer l'exemple rlc Pla ton : admellre une idée de la bouc ou du poil. Mais rien ne prouve qu'ils n'ont pas llté rédigés du vivant même d'Aris­ tote. si excessives qu'en soientles conclusions. mais la réaliser . Les travaux de M. de l ' Aristote vieillissant. si le j eune Socrate répugne à admellre de telles Idées. quand tu ne mépriseras plus aucune de ces choses • (Parménide. au moins autant que son abandon ( 1 ) . insuffisamment méditées. ont montré d'ailleurs combien il était difficile de distinguer le Corpua de THÉOPHRASTE rle celui d'AR ISTOT E. nous le verrons. conformément à la tradi­ tion. * * * Nous avons parlé j usqu'ici de métaphys ique et de science de l'être en tant qu'être et nous avons. en tout cas. 1 30 de) . le drame d 'une perte et d 'une redécouverte qui se j oue d 'abord dans l 'œuvre d 'Aristote lui-même. pourquoi la tradition ne s'est-elle pas contentée des deux premiers. Mais n'est-il pas vraisemblable que les disciples aient interprété comme u n renoncement dé finitif d 'Aristote la reconnaissance d'un embarras qui était peut-être essentiel à la métaphysique elle-même ? Il semble peu douteux en tout cas que la désaffection du Lycée pour les spéculations absLraiLes et l'orientation empirique de ses premiers travaux (2) aient pu trouver leur origine dans les préoccupations. mal interprétées peut-être et. métaphysique. Nous nous trouvons donc en présence de trois termes : science de l 'être en tant qu'être.

qui deviendra chez les commentateurs un suj et classique de discussion. parce que celle-ci traite de la démonstration (4) ». 66) . 304. Hamelin. au premier abord contestable .L'ORDRE D U SA VOIR 29 est-elle la science de l'être en tant qu'être . un témoignage de Philopon atteste d 'ailleurs que le souci de l'ordre intrinsèque de l'enseignement et de la lecture . Cette interprétation traditionnelle (2) repose sur ce postu­ lat. in Revue philosoph ique. qu'on devait commencer par la logique . 233 ss. qu' une considération d'oT'dre est nécessairement extrinsèque et ne saurait avoir de signifi­ cation philosophique. 1 95 1 . Jaeger. si elles ne se confon­ dent pas. P. inspirée en p artie par des indi­ cations du Stagirite lui-même (3). cil. (3) Cf. On trouve une trace de ces polémiques dans le Prologue d'ALBINus.1011 la sagesse • (trad. op. Louvain. 1-l m o EGGER (J(anl el le problème de la mélaphysiq11e. Andronicos de Rhodes. disait. était déj à présent chez Andronicos : « Boéthus de Sidon dit qu'on doit commencer par la physique . MORAUX.De semblables discussions eurent lieu pour savoir dans quel ordre devaient être lus et édit6s les dialogues de Platon.a conduit à attribuer à celui-ci la paternité de cette désignation (qui se retrouve dans les cata­ logues postérieurs : ceux de l'Anonyme de Ménage et de P tolé­ mée) . sr.. donc bien antérieure à Nicolas de Damas . trad.-C. Or on a pu montrer récemment que les trois listes anciennes des œuvres d 'Aristote reposaient sur une classi fication systématiqu e . traduisant l' ordre des écrits dans l'édi­ tion d 'Andronicos de Rhodes. Ross. p. L'ordre du Corpus d' Andronicos passait dans l ' Antiquité pour si peu arbitraire ( 1 ) L'attribu lion à Ariston de Céos. . 80 ss. a été 1 écemment soutenue par P. ) . p. 35). ) . Elle est admise par :\'! . fr. parce qu'elle nous est plus familière et plus connue . (4) ln Caleg. LE CORRE. (2) On la trouve chez Zeller ( p . quatrième scholarque du Lycée. 1 9 5 6 . laquelle d ' entre elles est la métaphysique ? La première mention que nous connaissions du titre µe-roc -roc cpumx& se trouve chez Nicolas de Damas (2° moitié du 1er siècle apr. 1 73. Les listes anciennes des ouvrages d'A ris­ lnle. a-t-on dit. 5. car on doit commencer par le plus certain e t le plus connu. Il est vraisemblable que l'édition d' Andronicos de Rhodes répondait à des préoccupa­ tions analogues . 16 ss. MORAUX. . Le fai t qu'elle ne figure pas dans le catalogue de Diogène Laërce . notamment p..dont la source serait une liste remontant à Hermippe ou peut-être même à Ariston de Céos ( 1 ) . Busse. J . qui penche de son côté pour une classification systématique : Ce que nous voulons cher­ • cher. en s'appuyant sur une investigation plus poussée. M ais son maître . et.. c'est le commencement et l'ordre de l'enseignement. p . L'origine tardive de ce titre a paru longtemps une preuve suffisante de son caractère non aristo télicien : pure désignation extrinsèque. 239.

8. dès la fin du 1 1 1 • s. REINER ( Die Entstehung und ursprü ngliche Bedeutung des Namens Metuphysilc. HEINZE. mais cette absence serait due à un accident (p. . un point nous paraît désormais acquis : le titre µe:'t'à: 'l'à: cpuaLxiX ne désigne pas un ordre de succession dans un catalogue ( M . JAEGER.). 279 ) . M. 1 88 ) . d'où dérivent les catalogues de Diogène et de !'Anonyme : certes. qui représenterait l'état préandronicien de ce traité. C'est une science qui se trouve en quelque sorte hors. qui. 2 1 0-37) s'est appuyé sur Je tra­ vail de M. i\Ioraux suit d'ailleurs l'opinion de \V.-ALEx.. Studien zur E11tstehu11gs­ gescll ic/1te der Melaphysilc des Arisloteles. V I I I. p. . il n'y aurait cependant pour l'interprétation du titre Métaphysique.. J C dans la liste établie par Ariston de Céos. in Werke (Cassirer). 30 1 ss. l'interpré tation intrinsèque du titre Métaphysique est la seule que nous rencontrions chez les commentateurs grecs. 4. Car. H .. c'est-à-dire au delà du domaine de la physique (2) » . ll'ans . Moraux pour conclure que Je titre Métaphysique aurait été direc­ tement inspiré par des indications d'Aristote lui-même et aurait été employé dès la première génération du Lycée : la paternité pourrait en être attribuée à Eudème. à une intention doc­ trinale. tant il convient exactement à cette science même : si on ap pelle q>Ùcnç la nature et si nous ne pouvons parvenir aux concepts de la nature que par l'expérience. . Kant s'étonnera de cette coïnci­ dence qui. 1 77. MORAUX {op. e n revanche. on ne peut croire qu'il soit né du hasard . n'en devaient pas moins être mieux renseignés que nous sur les tra­ ditions qui s'y rattachaient. 1 894. av. . on n e saurait trop admirer qu'il ait pu d onner lieu de très bonne heure à une interprétation philosophique. p . Moraux remarque à ce P. proposera de le prendre pour modèle d ans la classification des écrits de son maitre ( 1 ) . 186. Sur le rôle d'Androni­ cos. . 4. ce qui donnerait finalement notre Métaphysique en 14 livres. aucune conclusion à tirer des préoccupa­ tions d'Andronicos. puisqu'il aurait figuré. qu'il se serait occupé de la mise au point des écrits métaphysiques d'Aristote.e (p. attestée par Je catalogue de Ptolémé. par M. l. dans la liste primitive reconstituée pnr lui. (2) Vorlesunge11 J(ants über Melaphysik aus drei Semestern. p. le litre ne se trouve pas chez Diogène. . Andronicos n'aurait eu d'autre rôle que d'ajouter à cette Métaphysique primitive les livres actuellement dési­ gn6s par oi: . Ps. cil. 5 1 5. même et surtout s'il est né dans le cercle des successeurs immédiats d Ar. . le titre µe:'t'à: 't'à: drpucrLxiX serait bien antérieur à l'édition andronicienne (et a fortiori à Nicolas e Damas). s'ils attribuaien t à tort le titre à Aristote lui-même.'Anonyme. fait mention d'une Métaphysique e n I O livres.180 . K et A. à vrai ( 1 ) Si l'on en croit P. alors la science qui fait sui te à celle-ci s'appelle métaphysique (d e µe-r<X. 3-1 1 ). dont nous savons par ailleurs (AscLEPIUs. selon lui. la Métaphysique ne suit pas les ouvrages p hysiques.Cf.30 L tl SCIENCE SA NS NO M que Porphyre . KANT : Ueber die Fortschritte der Metaphysilc seit Leibniz und Wolff. et physica ) . in Metaph.. in Melaph. au chapitre 24 de sa Vie de Plotin. in Zeil­ schrift für philosophische Forsclmng. M. éd. mais les ouvrages mathématiques) et ré �ond. Si l e titre métaphys ique était né d u hasard.1 6 . De fait. Leipzig. aurait fait une indi­ cation positive pour le contenu même de l ' ouvrage : « En ce qui concerne le nom de la méta physique.A la lumière de ces travaux. d ' une désignation arbitraire. p . ropos que. 1 954. Ce tte interprétation est.

suivant l e sens qu'on accorde à l a p ré p o­ sition µe-rlX. (4) Ibid.lptO'TcX nlXv-rn -r�c. elle n'en diffère q u e par le mode de connaissance.e-rlX signi fierait u n ordre hiérar­ chique dans l 'objet . du traité concernant ce qui est au delà des choses physiques (-r�c. Mais l'idée est déj à incontestablement présente chez l e s cornmen t. actif. ) (4) . C a r tel e s t par excellence le prohlème théologique : « Existe-t-il ou non. Geschichle der pllilosoph ischen Terminologie. » Et plus loin : « Sur le principe ( &. les commentateurs néo-platoniciens transformeront en un rap- � R.) . d 'immobile et de séparé » . étant donné qu'elle a sa p l a c e au delà des choses physiques ( ù.ic. (6) Mét. c'est affaire de la philosophie première ou. I I a I Iae. 1. » On a récusé cette interpré tation comme é tant néo-plato­ nicienne. 1 879. S ' i l existe cc q u e l q u e chose d ' éternel. . au tre­ ment dit à la théologie . unèp 't"Ot cpuatxàt 1tpocyµoc-re:locc. 2). 1 . à part (nocp&) des essences sensibles. 995 b 1 4 . en tou t cas. . cette inter­ prétation. de deux sortes. B. 2. 1'5ÀYJc. q u ' e s t-elle ( 6 ) ? ». elle-même platonisante . c'est-à-dire des • choses divines • (Somme lhéol. selon Eucken .ateuri:. . si cette essence existe. 1 . 1026 a 1 0 ss. mais d ans un passage qui serait. (3) In . qu'il appartiendra de l'étudier ( 5 ) . . ( 5 ) Mél. Selon le premier type d 'interprétation . Elle n ' en correspond pas moins . à l'une des dé fini­ tions. 1 7-21 Diels. Prologue). qu'on pourrait appeler « platonisant » . faire des recherches précises. philosophie première et mé taphysique ( µe-ràt -ràt cpuaLxlX) . 257. Ainsi chez Sim plicius : « Ce qui traite des choses entièrement séparées de la ma tière (71:e:pi 't"cX XC.. obj . déj à la plu s courante au M oyen A ge (2) . c'est à la p h i l o s o p h i e première . que donne Aristote d u conten u de la philosophie première. une essence immo­ bile et éternelle. néo-platoniciens.SENS DE « META » 31 dire. une interpolation de la Renaissance ( 1 ) : de fai t. . -Cf. A. la métaphysique est la science des transphysica ( In el. 1 33. la préposition p. 2 Pour saint Thomas. ce qui veut dire la même chose. . E. 1. . Ces expressions se rencon trent dans un traité d ' Hérennius. Certes.. 997 a 34 SS. ènéxetvoc -rwv cpuatxwv ·re:-rocy µévYJv) (3). ils l'a ppellent théologie . M ais peut-être est-elle tout simplement platonicienne. p. deviendra prédominante avec le renouveau du platoni:::i m e.) de l ' essence .. qu 'il appelle lui-même métaphysique ( µe-ràt -ràt cpuatxcY.. ( Euc1rnN. Ayant le même obj et que la théologie. M. et. la métaphysique est la science qui a pour obj et ce qui est au delà de la nature : unèp <pU<rLV O U ènéxeLVOC -rwv cpucnxwv. 2. . tx. qui est séparé et existe en tant que pensable et non mû .) et de la pure activi té de l ' i n tellect. 20-26.pz�c. . Phys. 1 076 a I O SS.

loc.) (4). en essayant maladroitement de la j ustifier. p . . Comme le remarque M. p. elle fournissait de surcroît un moyen de concilier le méta de métaphys ique avec la primauté attribuée par Aristote à la science de l'être immobile et séparé. la science première. . mais l'idée de primauté était déj à clairement indiquée dans l ' expression même de philosophie première : si la philosophie de l 'être séparé et immobile est première. science du principe. 1 7 1 . si Asclépius attribue à des considérations ( 1 ) Mét. connaîtra a fortiori ce dont le principe est principe et sera ainsi « universelle parce que première » (2) . M ais il suffit de se reporter aux textes des commentateurs pour s'apercevoir que cette j ust. sans doute n 'est-ce pas seulement par sa place dans l 'ordre de la connaissance. y virent l'indication d'un rapport chronologique : la métaphysique est ainsi nommée parce qu'elle vient après la physique d ans l'ordre du savoir. l'origine accidentelle du titre Métaphys ique (3) . 1't'poc:. . selon qui la « sagesse » ou « théologie » aurait été appelée « après la physique » du fait qu'elle vient après celle-ci dans l 'ordre pour nous ('t'?j 't'cX�e:t . (2) Mét. (4! In Met. La préposition méta ne signi fierait plus un ordre hiérarchique dans l'obj et. cil .�) de tout le reste : de la sorte. E. est tout de même autre chose que l 'ordre purement extrinsèque d 'un cata­ logue » (5). 21 5. . H . mais aussi par la dignité ontologique de son obj et. La première mention de cette interprétation se rencontre chez Alexa ndre d'Aphrodise. De même .mép) ce qui. 1. mais un ordre de succession d ans la connaissance. . 1't'poc:. genre qui est le principe (<Xpx.. Telle ne fut pourtant pas l'interprétation la plus courante chez les premiers commentateurs . Primauté est aussi synonyme d ' émi­ nence : « La science la plus éminente (·nµt(l)'t'cX't'l)) doit porter sur le genre le plus éminent » (1) . �µiic:. 1 026 a 3 1 . chez Aristote. 5-7 Hayduck. Il n'y avait rien dans ces thèses qu'un esprit de formation platonicienne ne pût assimiler à sa propre doctrine : une interprétation plato­ nisante était donc si peu arbitraire qu'elle trouvait sa j usti fi­ cation dans certains textes d 'Aristote lui-même . ( 3 ) Ainsi ZELLER. (5 H . apparaît comme un simple rapport de séparation (1't'0tp&) .32 LA SCIENCE SANS NOM port de transcendance (1'.i fication et l ' ordre même auquel elle se réfère sont loin d 'être arbitraires. s'attachant au sens obvie de méta. E. 1. �µiic:. d6buL. 1 026 a 21 . R E I N ER . 80 SS. « une 't'cX�tc:.. Ce sont ces passages que l 'on a généralement interprétés comme trahissant. Reiner. qui. B.

.LE PROBL ÈME D U TITRE 33 d 'ordre ( �LcX 't'�V 't'iX�Lv) le titre Métaphys ique ( 1 ) . ils étaient contraints de considérer comme synonymes les deux expressions de métaphysique et de philo­ sophie première.. de ces deux titres. les nombreux textes cités par J. il donne de cet ordre une justi fication philosophique : « Aristote a d ' abord tra ité des choses physiques. 1 7 1 . Qu'il y ait eu. ALEXAN DRE o'APHRODISE : « . 5 Hayduck) . c'est ce qu'il n'est plus possible de mettre en doute. Toronto. (4) Cf. ](ant el le pro bMme de la métaphysique. en les conci­ liant.1 3. (5) Cf. n'en sont pas moins antérieures pour nous (�µï:v) (2) . etc. il faut se demander non seulement quelle est la signification du premier. qu'il (se. ce qui j ustifie à la fois le titre de philosophie premiére et celui de mé t a physique. Quel que soit le système d 'interprétation adopté. il est vrai . Que les éditeurs aient été déconcertés par le contenu d'une science philosophique qui n'entrait pas dans les cadres (1) In Mel. (2) . 67. Ibid. les deux titres qui leur étaient parvenus. . . il semble que les commentateurs aient eu à cœur de j usti fier. I ntroduction. Mais si l'on admet que. résolvaient le problème en attribuant les deux titres à Aristote lui-même : ne pouvant le taxer d'inconséquence. 1 95 1 . » Cette interprétation du titre Métaphys ique est donc mise systématiquement en rapport par les commen­ tateurs avec la distinction authentiquement aristotélicienne de l ' antériorité en soi ou par nature et de l 'antériorité pour nous (3) : l'obj et de la science envisagée est en soi antérieur à celui de la physique. 8. Les commentateurs. le second seul est proprement aristotélicien. Prooem.. qu'ils assimilaient d 'ailleurs à l 'être divin (5 ) . après « avoir traité auparavant des choses rhysiques. I I . 1 9-22. fr . m ais à quel besoin son invention prétendait répondre. début.. si elles sont posté­ rieures par nature ('t'TI cpuaeL) . AscLEPIUS : L'ouvrage a pour titre Métaphysique parce qu'Aristote. traite ensuite dans cette disci­ pline des choses divines » ( in Met. 3 . à l ' origine du titre Métaphys ique. 3 11s. Mais ni les commenta­ teurs ni les exégètes modernes ne semblent s'être demandé pour quelle raison les premiers éditeurs de la Métaphys ique ont dû inventer ce Litre. Aristote] appelle aussi métaphysique • ( in Mel.). mais lui est postérieur quant à nous. Ils ne semblent pas avoir mis en doute que la métaphysique désignât la philo­ sophie première (4) et eût pour obj et l ' être en tant qu'être. « une diffi­ culté touchant la compréhension des écrits classés dans le Corp us arislotelicum » (6) . p . trad. H EIDEGGER. qui souscrit d'ailleurs à cette assimilation. p. . B. alors qu'Aristote leur en fournissait déj à un.. . 1 9 ) . . car celles-ci . chap. 28-30 Hayduck. Ow11Ns ( The Doctrine of Being in the Arislotelia11 Metaphysics. (6) M. (3) Cf. l a sagesse o u théologie.

700 b 7.cpe:L&. qui cite en ce sens un texte parallèle de P H I LOPON. FEsTu G1 tRE. l. mais non l'opportu­ nité de son emploi. et s'ils firent preuve d 'initiative. il cite une réfé­ rence d'Aristote à ce titre. Le Dieu cosm ique. il renvoie à un traité Sur la philosophie prem ière (-roc m:pt -rljc. au besoin sans la comprendre . qu'ils aient donc été portés à désigner l'inconnu par référence au connu et la philosophie première par référence à la physique. auxquels on pourrait songer. Teubner. Comm. sinon quatre titres {multiplicité qui eC\t dû paraître suspecte aux commentateurs). par opposition à l'étude de la nature. tirée de l'Apodiclique (3. réunis par une tradition antérieure. A. oifo:x). 4 a 2. 1 94 a 36. o!ove:l a&. sur l' Isagogé de N I C O M A Q U E D E GÉROSA. et non à la Métaphysique {ainsi dans la Phys. 7tpW't'"I)<. s'il est vrai que le rapprochement aocpta-a&. { l ) 6.I l reste qu'Aristote proposait lui-même. 8. 7tpÙ>T1)Ç cpLÀocrocp(occ. ouvrage dont on s 'accorde auj ourd ' hui à reconnaître l'au thenticité . Quant à la réfêrence Tte:pt aocpla:<.. I I. Tte:pt cpLÀoaocp[a:<. (2) Mét. ce fut moins en inventant un titre nouveau qu'en refusant celui ou ceux qu 'une tradition remontant à Aristote leur suggérait. ce qui suffit à poser le problème : pourquoi les premiers éditeurs ne s'en sont-ils pas contentés ? .. un genre d ' activité théorétique clairement dé fini (3).. qu'il considère comme un emprunt à Aristote). p. ces raisons peuvent expli­ quer la lettre même du titre Métaphys ique. Ce témoignage est donc suspect et il se peut au surplus qu'Asclépius n'ait pas vu que les désignations Tte:pl cpLÀoaocpla:<. Mais nous ne connais­ sons pas d'Apodiclique d'Aristote et les catalogues n'en font point mention.-J.34 LA SCIENCE SANS NOM traditionnels de la philosophie. 588. Tout porte donc à croire que le titre De la philosophie p1·em ière ne leur parut pas s'appli­ quer adéquatement à l'ensemble d 'écrits. lentes. et non à un ouvrage ésotérique d 'Aristote) . L ' embarras des premiers éditeurs semble donc avoir été d ' un autre ordre que celui qu'on leur attribue d 'habitude . éd. Après avoir expliqué pourquoi AmsTOTE a nommé son traité Sagesse {qui est une sorte de clari fication. ils ne renvoient nulle part à un Tte:pt aocpla:<. du moins un : Tte:pt 't''ij<.cpe:Loc. (3) Asclépius ne cite pas moins de quatre titres de la Métaphysique : • Il faut savoir que {ce traité) est intitulé aussi Sagesse { aocpla:) ou Philosophie ou Philosophie prem ière ou Métaphysique expressions qui sont pour lui équiva­ •. la référence �v 't'OÎ<. ·rn. tpLÀoao­ q>ta<. s'y trou­ vait déj à {cf.. {et peut-iltre aussi Tte:pt aocploc<. . Théophraste eût pu fournir un ti tre : dans les premières lignes de l'écrit que les éditeurs appelleront Métaphys ique par analogie avec celle d 'Aristote .) renvoient tout simplement au De philosophia d'ARISTOTE. Quant aux Seconds Analytiques. 27 ss. ) . il est question de « la spéculation sur les premiers principes » (� tmÈp -rwv 7tpÙl-rwv 6e:wp(oc) (2) . ne peut renvoyer qu'au De philosopli ia. qu'ils avaient sous les yeux . que l'on chercherait vainement dans la Mélaphysique. elle semble aussi renvoyer au De philosop lu a . . 2.). Car la solution de facilité eût été de reproduire. comme s'il s'agissait là d 'une expression consacrée désignant. l . A défaut d 'Aristote . une désignation dont Aristote lui-même avait fait un titre : dans un passage du De motu ani­ malium ( 1 ) .

quel qu'en soit le sens. et il aj oute : << Il est donc nécessaire qu'il y ait.LES PA RTIES DE LA PH lLOSOPHIE 35 Que désigne. 2. une philosophie première et une philosophie seconde . » Certains auteurs ont cru voir une contra­ diction entre ce texte et la définition . 1 . » La philosophie première est donc à la philosophie en général ce que l 'arithmé­ tique est à la mathématique en général (3) : partie d 'une science plus générale. mais. suivant un principe souvent affirmé par Aristote. 't'L ) de celui-ci . 1 003 a 22 SS. (5) I'. car les mathématiques aussi comportent des parties : il y a une science première . elles en étudient les propriétés (5). ( 3 ) Selon ALEX. le rapport ( 1 ) Il. citée plus haut. Aristote répond très clairement au livre r : (( Il y a autant de parties de la philosophie qu'il y a d 'essences » (2) . il se trouve en effet que l'être et l'un se divisen t immédiatement en genres . si l ' on s'en tient au texte d'Aristote. au point qu'ils ont cru devoir éliminer ce dernier passage comme étranger à la doctrine du livre r ( 6 ) . . M ais il n'y a de contradiction q u e s i l ' o n prétend assimiler la philosophie première et la science de l'être en tant qu'être . en effet. ( 2 ) r. r. l'astronomie. 1 003 b 19. la mathématique première serait l 'arithmétique. car. découpant quelque partie ( µépoc. En réalité . ad 1 004 a i-!J . « à un genre différent correspond une science différente » (4) et à une partie du genre correspond une partie de la science.ll . il en est du philosophe comme de celui qu'on appelle le mathéma­ ticien . 2 . A la question posée au livre B : << Y a-t-il une science unique de toutes les essences. 24-38 Hnyduck ) . 2. et c'est pour­ quoi les sciences aussi correspondront à ces différents genres . dans les textes mêmes d 'Aristote l ' ex­ pr ession de philosophie premi�re ? La qualification de << première ». (4) cr. etc. semble née du souci de distinguer plusieurs domaines à l'intérieur de la philosophie en général. (258. une science seconde et d 'autres sciences qui viennent à la suite dans ce domaine. de la philo­ sophie en générl. (6) Ainsi COLLE. 1 004 a 2 . les mathématiques postérieures la géométrie des solides. parmi ces parties ( µép'Y)) de la philosophie. la mathémntique seconde la géométrie plane. ou plusieurs ? << ( 1 ) . elle est précisément opposée « aux sciences dites particulières » ( 't'WV Èv µépet ÀeyoµévCùv) : << Car aucune de ces sciences ne considère en général l 'être en tant qu'être . 997 a 1 5 . elle porte sur une partie de l 'obj et de celle-ci . car alors nous voyons une même science dé finie tour à tour comme science universelle et comme science d'un genre p articulier de l'être. Or qu'en est-il de la science de l 'être en tant qu'être ? Au début du livre r.

Didasc. I ••. I I • Partie. dans le De an ima. à la mathématique celui des êtres immobiles .) a chez Aristote un double sens et désigne : a) Ce qui est séparé de la matiére (ainsi . de STRYCIŒR. qui n'existe pas par soi). si le divin est présent quelque part. Ross.­ Alexandre et des manuscrits. mais Schwegler. qui lit xoopLO''t'cX (p. Owens) . Ce rapport de partie au tout est con firmé par la classi fication aristotélicienne des sciences théorétiques. cr.. lisent cixwpLCTl'IX (Bekker. sont dits oû xoopLCTl'cX (il s'agit donc ici de la séparation au sens de subsis­ tance). chap. en dernier lieu. au sein de la philosophie en général. en ce sens. mais ne l'est pas au premier . I I I : • The subdivisions or theoretical Philo­ sophy • . b) Ce qui est subsistant par soi et n'a donc pas besoin d'autre chose pour exister . m ais mobiles . Bonitz. p arce q u ' « il n'est pas douteux que. E. p. From Plato11ism Io Neoplato11 ism. était en même temps la seule réa­ lité subsistante. La physique porte. J . R . MERLAN. Mélanges A. les mathématiques occupant. le genre des êtres séparés et immo­ biles : nous appelons cette science théologie. (3) Comparer e n E. . semble­ t-il .Sur la position intermédiaire occupée par les mathématiques dans la tripartition aristotélicienne. où nous voyons la philosophie première. p..cixwpLCTl'IX en /(ùlPLO''t'cX pour conserver l'opposition avec les objets mathématiques. Jaeger. DÉCARIE. cf. P . . I . où est d éfini l'obj et de la physique : les uns.) . 1 022 a 35 : 3Lo To xe:xoopLaµévov x1X6'ouh6 . Mét. 1. à une philosophie seconde. à la hgne sui­ vante. 153 Herm. il est dit • séparé • dans les deux sens : le platonisme reste vrai pour Aristote au niveau de la théologie. 1 026 a 20. 466-468 (qui défend. croyons-nous .t-elle sur des • non-séparés • in Rev. lhéol.De là l'incertitude des éditeurs dans la lecture de la 1. A11to11r d'Aris­ tote.avec raison. seulement à l'époque impériale. . désormais définie comme théologie. A LD I N U S . Apelt. qui. 18. Cherniss. 68) . 1954. �lnnsion. 3. chap. à la suite du Ps. n. 1 026 a 14. Merlan. Gohlke. la • séparation • est la propriété fondamentale de la • substance • . Ces deux sens coïncidaient chez - Platon. A chacune de ces sciences est assigné un genre parti­ culier de l'être : à la physique celui des êtres séparés (2. donc après l'édition d'Andro­ nicos. D . (2) Séparé (xoopLCTl'6c. corrige . P . à la théologie. cr. 1 . (4) Mét. non pas la troisième place. 1 3 1 . se j uxtaposer. mais une position intermé­ diaire ( 1 ) . p our qui l' idée. suivi par Christ. p. . mais non séparés . voir infra. mais il ne l'est pas au second (car c'est un abstrait. 4 1 3 a 4 et passim. 323. . V . à côté de la théo­ logie et des mathématiques. la philosophie prem ière appara ît comme une partie de la science de l'être en tant qu'être. .. Cou­ sin. est dit • séparé • du corps) . Cf.Sur la lecture de 1 026 a 1 4 . philosophie pratique ( = morale) et philo­ sophie théorétique dont la physique n'est plus qu'une partie. qui est la phys ique. enfin. 1 955. Et ( 1 ) Cette tripartition deviendra classique. Ils ne colncident plus chez Aristote : ainsi la substance physique est séparée au second sens. il est présent dans cette nature immobile et séparée » (4). le voüc. à la différence de la tJiux-IJ. 1 . Sei. p_ hilos. souvent mêlée d'ailleurs au schéma stoïcien. l'être mathématique est séparé au premier sens. les lignes 1 026 a 1 6 et 1 9 . Il. précise Aristote. § 1.36 LA SCIENCE SANS NOM des deux termes est ici parfaitement clair : loin de se confondre avec elle. expressément assimilée ici à la philosophie première (3) . Quant à l'être d ivin. la leçon des manuscrits) et E. La notion aristotéli­ cienne de séparation dans son application aux Idées de Platon. mais sans a p porter d'élé­ ments décisifs. séparée du sensible.. qui divise la philosophie en philosophie dialectique ( = logique).

. 3 . 403 b 16 (le 7tpw't'o<.la science de la série.ion éclectique. 464 b 33. dans un genre dé terminé. Dans les ouvrages de physique. les sciences qui. 1. 1 94 b 9 ss. 1 026 a 2 1 . animal. M ême là où elle n'est pas expressément assimilée à la théologie. 2 .. mais la forme à l'état pur. mais non cette essence même. Phys. 1 037 a 1 5 . c'est-à-dire « séparée » au ( 1 ) E. non à la physique. 1. Ainsi Albinus présente-t-il la science théologique comme OeoÀo­ y L>Û>v µ � po<.tpe't'wnpoc. l . dont elle présuppose l'existence. ni en tant qu'être » (2) : sciences ignorantes de leur fondement. elle aussi semble soumise à la j u ridic­ tion d 'une science plus haute qui serait à la philosophie pre­ mière ce que la mathématique en général est à la mathématique première. cpLMaocpo<. De An ima. ainsi les sciences théoriques ont plus de valeur (oc.du moins n'est-elle pas encore . ) . ('1'�<. mais aux sciences particulières en tant que telles) . cpLÀoaocp(a<. 1. ne s'y trompera pas. s'occupent de cet obj et. innom­ mée. Installée dans l'essence du divin. du livre E .'t'ov yévoc. 1 . I' . 653 a 9 .LES PA RTIES DE LA PHILOSOPHIE 37 si la théologie est dite philosophie première . 1 92 a 36 .. ( 4 ) Ainsi Mét. I l . de sorte que l'opposition demeure avec la science de l 'être en tant qu'être : au début. . (2) E. De longitu­ dine et breuilale uilae. elle est le premier terme d ' une série . 1 1 .) (op. cil. 1 025 b 8. alors que la physique n'étudie que des formes engagées dans la matière . démontrant les attributs d 'une essence. et la théologie a plus de valeur que les autres sciences théoriques » ( 1 ) . en reprenant le schéma aristotélicien. mais elle n'est pas . la théologie ou philosophie première ne semble pas échapper à la condi tion des sciences particulières (3) . elle est opposée à la physique entendue comme philosophie seconde (4) (alors que la science de l'être en tant qu'être est touj ours définie par oppo­ sition. i l est vrai.. et non de l'être pris absolument. Aristote oppose derechef à u n e science qui reste . est opposé à la fois au physicien et au mathématicien). (3) La tradit. 1.} . 1 005 b 1 . La théologie entretient donc avec les autres sciences un double rapport de j uxtaposition et de prééminence . elles doivent l'a dmet­ tre au départ comme une simple hypothèse. Pari.L) que les autres sciences. 7tpwni. L'expression philosophie seconde désigne fréquemment la physique : Mét. 9 . Z. 7. . Cette interprétation de la philosophie première comme théologie semble confirmée par tous les passages o ù Aristote emploie l 'expression de cptÀoaocploc. I I . la philosophie pre­ mière est le plus souvent décrite comme science de la forme. i bid.. « concentrant leurs efforts sur un obj et déterminé. c'est que « la science la plus éminente (·nµLCù't'atïjv} doit avoir pour obj et le genre le plus éminent ('t'o 't'LµLw't'oc. puisque.

(1) A. où l'unicité du Premier Moteur est déduite de l'éternité du mouvemen t.ç Mywv) (5) : comme le remarque Simplicius ( 6 ) . B. La philosophie première n'est donc pas la science de l 'être en tant qu'être. 64 1 a 36.38 LA SCIENCE SA NS NOM double sens de ce mot. 1. 8. et elle est la théologie. (3) On songe au concours institué par PLATON dans le Pl1ilèbe entre les différentes sciences pour la constitution de la vie bonne. 1. o u d u moins c'est elle qui mériterait l e nom d e philosophie première (2) . et l a primauté passe à la physique. (5) De Coelo. mais encore. 277 b 10. et c'est l 'existence d'un tel domaine qui fonde la possi­ bilité d 'une philosophie autre que la philosophie de la nature : si le divin n'existait pas. aj oute que le même résultat pourrait être atteint par des « arguments tirés de la philosophie première » ( � t&. cesse pour autant d 'exister. 2. 1 073 a 23 ss. le renvoi ne peut guère s'appliquer qu'à l ' exposé proprement théologique du livre A. I I est clair. qui portent sur « ce qui naît et péril • ( 6 1 e). que la philosophie première présuppose cette existence.. où est élucidée l'essence du Premier M oteur. an imal. mais on ne voit pas que la science de l'être en tant qu'être . ( 6 ) Ad lac.ote . 1 004 b 6. De fait. Il y a là une direction de pensée qui n'a rien à voir avec celle qui conduit par ailleurs Aristote à la définition d' une science de l'être en tant qu'être. leurs destins restent indépendants. 1. Non seulement on accède à l'une et à l 'autre par des voies tout à fait différentes. Dans le traité Du ciel. et les autres sciences. au contraire. I'. la physique serait toute la philosophie ( 1 ) . 1 005 a 31 ss. qui sont les sciences • divines • ( 62 b). Cf. 3. La lutte pour la primauté (3) est donc engagée entre la physique et la théologie. Part. Dans le traité ( 1 ) Cf. 1. 1 026 a 21. (4) r . dans les deux passages du Corpus aristotélicien où l 'expression philosophie première semble être employée à titre de référence. nous trouvons en effet une telle démons­ tration au livre A de la Métaphys ique ( 7 ) . Platon distinguait déj à entre les sciences • premières • (62 d). Arist. lignes ou feu » (4) . Ainsi la science de l 'être en tant qu'être n 'a-t-elle pas partie liée à la philosophie première. cela reste possible en dehors même de l 'existence du divin. 't'WV èx 't''Îj Ç 7tpW't'YjÇ qnÀoaocpfoc.. E. (2) Mét. alors que la science de l' être en tant qu'être ne semble pas être directement partie à ce débat : s'il n'existe pas d 'essences séparées du sensible. n 'existe que dans le domaine des choses divines. même si son contenu doit en être affecté . après avoir démontré l'unicité du Ciel par des argu­ ments physiques. une fois dé fini leur obj et. . Dans ces passages. É tudier « l'être en tant qu'être et non en tant que nombres. il n'y a pas de théologie possible.

crocp(otc. 700 b 7. 4 K. -.) ( 1 ) : renvoi manifeste au même livre A (chap. loin d 'être elle aussi une partie. e t non sous quelque autre rapport .:i:.) (2) . alors que « la physique considère les accidents et les principes des êtres. . rf Il !>Te:pov TL ) )) (3) I I > > -. Ici encore. en tant que mus e t non en tant qu ' ê tres » . après avoir rappelé que « tous les corps inorganiques sont mus par quelque autre corps » . mais la philosophie première . 4. 8) . Enfin. 3 K. On ne peut donc douter qu'Aristote ait voulu désigner par l 'expression philosophie première l ' é tude des ê tres premiers . 1061 b 1 9 . cptÀocrocp(otc. semble se confondre avec la philosophie dans son ensemble. Une seule exception doit être faite pour le livre K de la Métaphys ique. 1061 b 28. la science première étudie ces mêmes suj ets « en tant qu'ils sont des êtres. qui ne connaît d 'autres êtres que « ceux qui ont en eux­ mêmes le principe du mouvement ou du repos ». mais ce qui les distingue n 'est plus la délimitation de leurs domaines respectifs au sein du champ universel de l ' être : la physique et les mathématiques sont bien considérées comme des parties de la philosophie ( µép1) T!ijc. ni de la physique. 4. qui. Ainsi . il s ' agit d ' opposer la science primordiale à ces sciences secondes que sont les mathé­ matiques et la physique . • . Tel est du moins l 'usage le plus courant dans les écrits du Corpus arislotelicum. l 'expression cp LÀo­ crocp(ot 7tflWT'YJ ou des expressions équivalentes (·� 7tpoxe:tµév'Y) cptÀocrocp (oc. De même il appartient à cette science d 'étudier les principes des mathématiques en tant qu' ils sont communs (4). comme toutes les sciences parti­ culières. la théologie. 1061 b 33. où Aristote montre que le rapport du Premier Moteur au Premier M û est celui du désirable au désirant. même primordiale. Aristote. > > I ( Xote > Q O"OV OVTot Tot U7tOXe:Lµe:vot >I \ < E:O"TLV. I 2 K. 4. ni de la « science l)l qui porte sur la démonstration » . ot/\/\ oux. � 7tflWT'Y) &mcrT·� µ'Y)) sont employées pour désigner la science de l 'être en tant qu'être. doit présupposer l 'existence de son obj et. parce qu'elle n 'envisage pas la De molu animalium. c'est à la philosophie première qu'il revient d ' examiner les apories sur l' existence des êtres mathématiques : car un tel examen ne relève ni de la m athématique. 7tflWT'Y)c.EXCEPTION n u L I VR E K 39 Du mouvement des animaux. plus précisément du Premier M oteur : en d 'autres termes. aj oute : « La manière dont est mû l 'être premièrement et éternel­ lement mû et dont le Premier Moteur le meut a été déterminée précédemment dans nos écrits sur la philosophie première (èv TÙlv m:p t T�c. 6 . A trois reprises .

E. É tablissement des principes communs à toutes les sciences . sous une forme moins élaborée. (2 En particulier. La raison qu'en donne M. en ce sens. mais en ce sens seulement. bien qu'elle n ' ait guère attiré l ' attention des commentateurs. Cette authenticité a été contestée au x1x e siècle. 1 059 b 1 4-21 . même s1 la philosophie première se confond à la limite avec la science de l'être en tant qu'être. On a depuis longtemps remarqué que les chapitres 1 -8 du livre K reprennent. Or nous avons vu que. L'inauthenticité a été également soutenue. n° 1 35) . Qu'il le soit ici à la philosophie première manifeste une conception de celle-ci peu conforme au sens habituel de cette expression. n° 145) et récemment par Mgr MANSION (cf. ce double rôle. 1 . Jaeger est la résonance relativement platonicienne. n'en prétend pas moins comme elle à l'uniuersalité : • elle est univer­ selle parce que première • et. tout en étant distinguées. que l'assimilation de la philosophie première à la science de l'être en tant qu'être manifeste une évolution radicale par rapport au platonisme et même à la définition • théologique • de la philosophie première : évolution si radicale qu'il nous paratt difficile de l'attribuer à Aristote lui-même. sont présentées comme concurrentes (4) ? On notera d 'ailleurs l ( I K. pose un problème qui. les problèmes abordés dans les livres B. (4) La théologie ou philosophie première. Bibliogr. d ans l 'hypothèse de l'authenticité . pour des raisons Internes. j usti fication de chaque science par l'élucidation du statut d ' existence propre à son obj et. resterait non résolu. l'auteur se demande si la science de 1'8lre en tant qu'8lre • . le livre K soit en désaccord absolu avec des écrits dont il ne serait qu'un résumé ou une ébauche (3) ? Ne convient-il pas plutôt d 'attribuer la désignation de la sience de l' être en tant qu'être comme philosophie prem ière à un disciple maladroit. par NATORP (cf.. 1. si l'expression philosophie première ne se trouve pas dans le premier de ces trois livres. o ù les deux sciences. au contra ire. L'assimilation inaccou­ tumée de la philosophie en général à la philosophie première et de celle-ci à la science de l 'être en tant qu'être. 21 6-22). l ' usage de la particule ye µ�v. I' et E. BONITZ et W. Comment expliquer que. selon lui. nous le verrons. 1 026 a 30-32). sur ce point capital . Le caractère insolite de l a terminologie d u livre K amène à reposer le problème d e son authenticité. il nous semble.-Alex voit dans le livre K un résumé des livres B. Bibliogr. JAEGER (Aristotelea. il n'est pas faux de dire qu'elle p orte aussi • sur l'être en tant qu'être • ( E.. y volent au contraire une ébauche anté­ rieure à ces mêmes livres. r. (3) Le Ps. quoique partie de la philosophie en général. du livre K . I l reste que. à cause de particularités stylistiques (2) . sera dévolu par Aristote à la science de l'être en tant qu'être. elle est constamment appliquée dans les deux autres à la théologie.40 LA SCIENCE SA NS NOM matière même de la démonstration ( 1 ) . d u livre E. Or nous trouvons une démarche exactement inverse au livre K : dans le passage paral­ lèle au précédent. qui aurait interprété hâtivement certains textes. notamment par Spengel et Christ. elle est définie d'a bord comme théologie. p. à vrai dire subtils.

1 -8. C'est e n particulier dans c e passage q u e W. qui. s'il est vrai que la Mélapllysique primitive en 10 livres. loin d'être naturelle. qui s'est perpétuée j usqu 'à nos j ours. et qu'ainsi elle est « universelle par son antériorité même » ( i bid. où cette science est précisément défime par opposi tion aux sciences particulières . ne contenait pas le livre K. quelques lignes plus haut. � ov xtXt xwptcr-r6v ) . 7. qu'il y avait lieu d'en douter. 1 -8 du livre K rappelle moins celle d'un Aristote encore platonisant qu'elle n'annonce déj à les commentaires néo-platoniciens (2) Il va de soi cependant que le passage K. n. Jaeger voit un vestige de platonisme. cet être fût-il le divin. il était difficile à l ' auteur su pposé de l 'assimiler à la science d'un genre déterminé de l ' être. question qui n'a pas de sens (ou plutôt appelle une réponse évidemment positive ) dans la perspective aristotélicienne. sauf S U I' la doctrine litigieuse. autorisera une interprétation unitaire de la Métaphys ique. q u i reprend la classi fication des scie nces théorétiques du livre E. ( 1 ) K. Et pourtant il semble que ce même auteur se ménage en quelque sorte une issue possi ble en assimilant subrepticement l'être en tant qu'êll'e et l ' être séparé . il ne pouvait que con firmer à leurs yeux l'emploi de doit être considérée ou non comme science universelle » (7. en p ermettant d 'iden­ ti fier science de l' être en tant qu'être et philosophie première. quitte à les dissocier ensuite : l'être en tant qu'être et l'être séparé sont définis par Aristote par des voies si indépendantes que leur colncidence. Leur identification parait donc être l'œuvre d'un disciple zélé. » Ce LLe assimilation de l'être en tant qu'être et de l 'être séparé deviendra traditionnelle chez les commentateurs et. la science de l'être en tant qu'être est universelle parce qu'elle est la théologie. 1 ). M ême en admettant que le livre K fût déj à associé aux autres livres lorsque les éditeurs s'avisèrent de donner un titre à l'en­ semble (3) . attestée par le catalogue de !'Anonyme. 1 064 b 6). reflète S U I' les autres points l'enseignement d'Aristote. C'est pourquoi nous ne nous interdirons pas de le citer. difficilement conciliable avec la plupart des analyses aristotéliciennes . (3) Et nous avons vu (p. appartient à un passage par ailleurs douteux .EX CE PT ION D U L I VRE K 41 que l e chapitre 7 du livre K. 30.. c'est-à-dire divin : « Puisqu 'il existe une science de l'êll'e en tant qu 'êil'e el en tant que séparé (-roü !Sv-roc. 1 064 a 28. et l'auteur du livre K répond étrange­ ment : oui. n'emploie plus l 'expression de ph ilosophie p1·em ière pour désigner la théologie : après avoir. 1 064 b 1 3 ) . Mais il semble peu vraisemblable qu'Aristote ait d'abord conçu l'être en tant qu'être et l'être séparé comme identiques. apparait comme miraculeuse. La fortune de cette interprétation ne doit cependant pas nous faire oublier qu'elle s'appuie sur un texte unique du C01·pus arislolelicum. soucieux d'unifier après coup la doctrine de son maitre : la doctrine des chap. défini la philosophie première comme science de l'être en tant qu'être . nous devons examiner s'il faut a dmettre que cette science est la même que la physique ou si elle n'est pas plutôt difîérente ( 1 ) . c'est-à-dire une • science antérieure à la physique •. . et dont l'unici té même nous paraît une preuve supplémentaire de l'inauthenticité du contexte (2) .

dé finie comme science de l'être en tant qu'être que dans la mesure même où l 'être en tant qu'être était entendu comme être « séparé » . dont la plupart ont surtout rapport à la physique . au livre K . E . une recherche sur l'unité de l'essence des êtres sensibles . r. concerna ient non pas l'être divin. u n exposé historique sur la découverte des causes de l' être soumis au changement et comportant de la matière . .celui de Philosophie première auquel l e s textes mêmes - d ' Aristote (ou connus sous son nom) attribuaient un sens uni­ voque. pour la plupart. Si l'on excepte quelques allusions. mais l'être en mouvement du monde sublunaire : au livre A. enfin. au livre 8. il n'y a donc. que la 2 e partie du livre A qui soit consacrée aux questions théologiques. sous la forme d 'une explicitation d e l 'essence d u Premier Moteur ( dont la nécessité est démontrée plus longuement au livre V I I I de la Phys ique). aux livres Z et H. la mention qui en est faite à propos de la classification des sciences ( 1 ) . et d'un ensemble d'écrits auxquels ce titre aurait d û normalement convenir. une j usti fication dialectique du principe de contradiction . à la théologie au début du livre A et. au livre B . dans sa 2° partie. aux livres E et K. une analyse de la notion d'unité . une nouvelle recherche sur les différentes espèces d'essences et sur les principes communs à tous les êtres . c'est à ces développements du livre A que renvoient les références ( 1 ) M ais i l est évident que la classi fication des sciences en tant q ue telle ne relève p as d e ln théologie. une démonstration de l'impossibilité de remonter à l'infini dans la série des causes . u n dictionnaire des termes philosophiques. Les éditeurs se trouvaient donc en présence d ' u n titre .42 LA SCIENCE SA NS NOM l'expression philosophie première au sens de théologie : la philo­ sophie première n'y était. une classi fication des sciences et une distinction des différents sens de l'être . au livre 1 . essentiellement dans leur rapport au mouvement . une élucidation des concepts d 'acte et de puissance. entendu comme principe commun à toutes les sciences . en effet. au livre d. De fait. au livre E. au livre oc. une compilation de la Phys ique . immobile et séparé. dans la première partie du livre A ( chap. et. c'est-à-dire comme être divin. aux livres M et N. dans toute la Métaphys ique. surtout programmatiques. O r qu'y trouvaient-ils ? Des analyses qui. . un résumé des livres B . au livre r. 1 -5) . un examen critique principalement consacré à la théorie platonicienne des Nombres. un recueil d'apories dont la plupart concernent Je rapport des êtres et des principes corruptibles aux êtres et aux principes incorruptibles .

incapables de reconnaître l 'originalité et la spécificité d 'une science de l'être en tant qu'être . non seulement dans les analyses des livres Z. dans la plupart des livres de la Métaphysique . 't'à. prolongeait. qui porte sur l'être en tant qu'être. sur l 'être sensible. cpuaLXcX : ce titre avait d ' abord . la recherche physique des principes. 1 9 5 1 ). les éditeurs reconnaissaient l 'absence de préoccupations théologiques dans la maj eure partie des écrits « métaphysiques » . en qui ils ne reconnaissaient pas la théologie et dont pourtant ils ne pouvaient admettre qu'elle pût être autre que théologique. ils se trouvaient en présence d 'une recherche qui n'en­ trait ni dans les divisions traditionnelles de la philosophie ( logique. alors il est question de tout. morale) ni même dans les cadres aristoté­ liciens du savoir (mathématiques. théologie). il traduisait le caractère p osl-physique d'une recherche qui. ils firent pour des siècles la métaphys ique. et si le mot métaphysique désigne cette ontologie théologique. par une ambiguïté sans doute inconsciente . il n'est pas plus question. Me't'à. Toronto. en la poussant jusqu'à ses dernières conséquences. selon une interprétation dont l'auteur du livre K serai t le premier témoin. qui est celle du livre K et des commentateurs. à un niveau plus haut d 'abstraction. sauf de métaphysique 1 C'est à cette conclusion extrême (nulle part dans la Métaphysique nous ne trouvons l'exposé proprement dit de la métaphysique d'Aristote) qu'aboutit le P. 0. comme de la logique e t de la morale. M ais en même temps.T I TR E ET CONTENU 43 d 'Aristote à la Philosophie première. physique. d'ontologie que de théologie. Si la p hilosophie première est la théologie (et telle était bien la pensée d'Aristote ) . ne fût pas. dans la majeure partie de la Méta­ physique. physique. Par leur refus d u titre ph ilosophie première . De cette science sans nom et sans lieu . qui reprend à son compte. comment a ttribuer à la philosophie première une recherche qui porte essentiellement sur la constitu tion des êtres sensibles ? Dira-t-on qu'une telle recherche relève . quels qu'ils soient. par là même. H. ont renoncé à étendre ce titre à l ' ensemble des écrits qui leur étaient transmis par la tradition. du moins de la science de l 'être en tant qu'être ? M ais nous avons vu que . c'est-à-dire séparé. OWENS ( The Doctrine of Being in the Arislotelian Metaphysics. l'être en tant qu'être a été très tôt assimilé à l'être séparé et l'ontologie à la théologie ( 1 ) . à n'en pas douter. distincte de la physique (et des mathématiques ) . sinon de la philosophie première. une valeur descriptive . l'interprétation unitaire qui est celle du livre I< et des commentateurs. . une théologie. ne pouvant concevoir une science philosophique qui . M ais on comprend mainte­ nant pourquoi les éditeurs. Mais. il préservait l'interpréta tion théologique de la ( 1 ) Si l'on admet cette perspective unitaire. mais aussi dans le passage proprement théologique du livre A.

on s'explique le caractère non théologique de ces écrits. selon laquelle il n'y a dans la Méta­ physique qu 'une science . B. elle possède un nom et un lieu dans l'édi fice du savoi r. mais qui se présente à nous sous les dehors d ' une recherche effective. les autres sur la postériorité de la recherche. D 'un côté . (2) et. . les commentateurs retrouvent la dualité que ce titre prétendait masquer : les uns insistent sur la transcendance de l 'objet. 996 b 3 . il faudra bien choisir entre ces deux interprétations. Les commentateurs ont choisi de donner un nom à une science introuvable. 1059 a 35. si la science recherchée n ' est pas la théologie. 38. K. 2. une science connue. mais elle est absente de la plupart des écrits dits « métaphysiques » .44 LA SCIENCE SANS NOM science de l 'être en tant qu'être : la recherche post-physique était en même temps science du lrans-physiquc.. plus haut. 30-33. Pour l'instant. b 12. et l'ingéniosité des commentateurs s'appliquera à en démontrer la compatibilité. mais introuvable . c'est-à-dire comme point de départ de la connaissance. Au premier abord . essaie de s'élever j usqu 'à l'être en tant qu'être. Nous verrons cependant au chapitre suivant que si l'objet transcendant est entendu comme principe. mais une telle science reste innommée et doit conquérir sa justification et sa place dans le champ de la philosophie. etc. la perspective unitaire.celle qu'Aristote « recherche » (2) - ou du moins une seule conception de cette science. la métaphysique pouvait être l'une et l ' autre à la fois. de l 'autre . Science du divin ou recherche qui. aboutit à la situ ation suivante : si la « science recherchée » est la théologie . 1. Ne sera-t-on pas plus fidèle à la démarche d 'Aristote en conservant à la « science recherchée » la précarité et l'incertitude que trahit son anonymat originel ? ( 1 ) et. ces deux explications ne sont pas contradictoires. M ais en donnant du méta de métaphysique deux séries d 'in­ terprétations différentes (1 ) . alors que l 'expression philosophie première pouvait difficilement s'appliquer au second de ces aspects. Mét. p . une science sans nom et sans statut. par les voies laborieuses de la connais­ sance humaine.

nous avons vu que la plupart des commentateurs ( 1 ) répondaient par la distinction aristotélicienne de l ' antériorité en soi et de l 'antériorité pour nous. Pour ceux qui. En fait. c'est évidemment à une science théoré­ tique qu'en appartien t la connaissance : science qui n ' est assu­ rément ni la physique (car la physique a pour obj et certains êtres en mouvement) . Mais celte interprétation. comme on dit. .E:Toc est philologi­ quement insoutenable ( dans l'ordre de la valeur. du rang • .) A la question : « Pourquoi la philosophie prem ière vient-elle après la physique dans l'ordre du savoir ? » . pour cette raison. Quant à l'interprétation correspondante de npÙ>T7) dans npÙ>T7) q>LÀoao ip tot. a-t-il reconnu lui-même le caractère nécessairement post-physique de sa philosophie première ? En fai t. comme nous allons le voir. 1 83 b 22. c'est-à-dire d'infériorité : Liddell-Scott. comme Sim­ plicius et Syrianus. CHAPITRE I I PHILOSOPHIE PREMIÈRE OU MÉTAPHYSIQUE ? • En toutes choses. philosophiquement contestable. • (Réf. qui méconnaît le sens obvie des deux termes. mathéma­ tiques et surtout physique : « S 'il y a quelque chose d 'éternel . puisque le méta de • métaphysique » et le prem ier de philosophie • première • ont alors le même sens. ni la mathématique. il n'y a plus de problème. d 'immobile et de séparé . d ' abord .E:TOC désigne un • rapport de postériorité. est aussi le plus difficile. 34. est manifestement issue du souci de concilier apr�s coup deux titres légués par la tradition. elle est. y voient un simple rapport de supériorité.ll aphysique comme signifiant une postériorité chronologique. soph. renvoyant l'un et l'autre à la transcen­ dance de l'objet. ce sur quoi Aristote insiste est l 'antériorité de la philo­ sophie première par rapport aux sciences secondes. mais une science ( l ) I l s'agit évidemment de ceux qui interprètent le m éta de mt'.. celte Interprétation de fJ. le point de dé· part qui est le principal et qui. M ais cette explication remonte-t-elle au Stagirite lui-même ? Et. c'est. sub v 0) . fJ.

elle se subdivise. K . suivant qu'on prend pour critère le discours (xot-r0c -rov Myov) ou la sensation (xot-rdt -r�v otfo6"1)aLv) : dans le premier cas. ciµcpo�v) ( 1 ) . ce qui est plus rapproché du principe est dit antérieul'. tandis que les autres choses ne peuvent exister sans elles. le choix préalable d ' un principe.onner de ne pas ren­ contrer dans cette énumération l ' antériorité chronologique : dans l'exposé des Catégories . (4) lbicl. aprè'I Trendelenburg. np6-re:pov) . 7 . » En quoi consiste cette antériorité de la philosophie première? Les expressions np6-re:poc. ) . C'est pourquoi Ross admet (ad loc. qui était signalé par l ' exposé parallèle (et probablement plus ancien) des Catégories : celui où antérieul' désigne « le meilleur et le plus estimable ». En fin. On ne connntt pas de textes platoniciens qui contien­ nent e>. ( 1 ) E. un quatrième sens. 1 026 a 1 0 . . distinction déj à u tilisée par Platon (3). qui est aussi désignée comme antériorité prise a bsolu ment (â:nÀwc. . On pourrait enfin s'ét. L 'exposé du livre  omet. Le second type d ' antériorité est l'antériorité selon la connaissance (-ro -rîj yvwae:L np6-re:pov) . ( 3) d. et � anpoc. elle était présentée comme « le sens premier et fondamental » . le sens fondamental de l 'antériorité . c'est l'universel qui est antérieur. le troisième type d 'antériorité est l ' antériorité selon la nature et l 'essence (xoc-rdt cpuaLv xoct oùa(ocv) : en ce sens sont dites anté­ rieures « toutes les choses qui peuvent exister indépendamment d ' autres choses. « D ans le langage courant.. aj oute Aristote . il est vrai. 1 026 a 29 . -ro -rux6v) . sont de ces termes dont le livre  de la Métaphys ique étudie les différentes signi fications. dans le second l'individuel.. d ans celui du livre  de la Méta­ phys ique. et ce qui est plus éloigné postél'ieur . ibid. il est vrai . elle n 'apparaît plus que comme un cas particulier de l 'antériorité selon la position. ( 2 ) d.'Pressément cette définition de l'antérieur. dans ce cas. 1 064 b 1 3 . 1 0 1 8 b 9 SS. Aristote distingue trois sens (2) . aj oute Aristote . qu'il pourrait s'agir d'une référence à l 'enseigne­ ment non écrit de Platon. 1 2. 1 0 1 9 a 1 2 . » C 'est là . 1 1 .46 LA SCIENCE SANS NOM antérieul'e à l 'une et à l ' autre (cXÀÀ0c npo-répotc. on dit des hommes qu'on estime le plus et qu'on aime le mieux qu'ils sont avant les autres. 1 1 . le rapport d ' antériorité suppose donc. . 1 0 1 9 a 2 ss. en général . . 1 4 b 7 . ( 5 ) Calég. le plus détourné de tous les sens d 'antérieur » (5). choix qui peut être suggéré par la nature ( cpuae:L) ou arbitraire (npoc. L 'antériorité désigne d 'abord une position dé finie par rapport à un point de repère fixe appelé prem iel' (npw-rov) ou principe (&px�) . » M ais « c'est l à . 1 . puisque tous les autres peuvent se ramener à celui-là (4). cr.

On pourrait s'étonner de la pétition de principe qu'Aristote semble commettre en présentant ici l'oùatoc comme antérieure xoc-rà: cp6aw xocl oùatocv ( 1 0 1 9 a 2-3 ) . n'ayant lui-même besoin de rien d 'autre pour exister. il ne fait pas de doute que la philosophie première est. c'est-à-dire de l'être qui. 1 026 a 2 1 . qui est « la plus excellente » (·nµLw"t'a"t'l)) des sciences (2) . pour Aristote . d ' abord dé finie comme science de l'être séparé et divin . et on ne voit pas qu'Aristote ait pris j amais soin de préciser que. ) . Or. comme c'est là le sens de l'expression lorsqu'elle est employée absolument ( cbtÀwc. Z. il s' applique sans conteste à la philosophie première .Celle-ci . 1 0 1 9 a 5 : 7tpw-rov µè:v -ro ÔTtoxe:Lµevov 7tp6Tepov . �M 'ij oùaLoc 7tp6npov.D IFFÉRENTS SENS D ' « A N TÉRIE UR » 47 D ans quelle mesure ces différents sens s' appliquent-ils à la philosophie prem ière ? L'antériorité selon la position est ici de peu d 'intérêt. comporte une p luralité de significations (ou catégories) .) . si le choix en est conforme à la nature . mais comme l'être . .Quant au sens « le plus détourné » de l'antériorité . semble n'omettre que parce qu'il va de soi dès qu'on parle d ' avant et d'après : l 'antériorité chronologique. Reste l'antériorité selon la connaissance : - Aristote ne précise nulle part qu'elle n 'appartient pas. 1 . est ce sans quoi rien d ' autre ne pourrait être : cet être privilégié est l ' essence. C'est donc dans tous les sens que l ' antériorité s'applique à la philosophie première. . 1 028 a 29 ss. En réalité. 1 1 . nous verrons que la philoso­ phie première. le mot oùatoc n'est pas employé dans le sens technique où Aristote l'emploie deux lignes plus bas. . elle aussi . que peut être l 'ordre de la connaissance.st la premi�re de ces significations de l'être (cf.. première en un ou plusieurs sens . antérieure à la physique aussi bien dans l 'ordre de la connaissance que d ans celui de la dignité ou encore « selon la nature et l'essence ». convient parfaitement à la philosophie première . l 'antériorité selon la position se confond avec l' antériorité selon l' essence et la nature. qui est la science de l'être premier selon l' essence et la nature. et. 1. en revanche . entendue à la fois comme suj et et substrat (\moxdµe:vov) ( 1 ) . dans celle dernière expression. selon Aristote. . celui où elle désigne par métaphore un ordre de valeur. n'importe quoi peut être dit successivement antérieur et postérieur . ( 1 ) !J. ( 2 ) E. à la philosophie première . tous ces sens renvoient à celui dont les Catégories disaient qu'il était « premier et fondamental » et que le Livre /J. Bien plus. Ainsi . il n'est pas inutile de préciser que l ' ouata c. L'antériorité xoc-rà: 't'Î)v oùatocv est l 'antériorité selon l'être . car tout dépend du choix et de la dé finition du centre de référence : si le choix en est arbitraire . deviendra en fai t la science de celle des catégories de l ' être qui imite le mieux l'être divin : à savoir l'essence. elle pourrait ne l 'être pas en d 'autres.

(3) Eth. bien plus. qui. mais il lui est postérieur logi­ quement. mais en sens inverse. par Aristote. llld. I I I. il est vrai. Aristote oppose l ' antériorité chronologique {x. . cette inversion se déroule elle-même dans un temps qui n'est autre que celui des choses. Nicom. (4) Le mot civ&Àucrtc. P/1ys. est ce p ar rapport à quoi le temps se dé finit. Si ce dernier seul est appelé x. elle aussi . elle n ' est autre que l'ordre de la causalité . Ici encore. I V . 17). 2 1 9 b l . puisque la définition de l'angle aigu suppose celle de l 'angle droit ( l ) . 5 . . 1 084 b 2. et qui est l'individuel. il veut dire que la recherche théorique et pratique de l'homme (4) recommence . si l'on considère la causalité formelle : l 'antériorité ( 1 ) M. M ais qu'est-ce à dire. De même. le temps « essentiel » coïncidera avec le temps de la génération . qui suppose. On n 'échappe donc pas au temps par la connaissance . puisqu 'il en est la mesure (2). le déroulement spontané du cosmos : il n 'empêche que ce rebroussement se reconnaît et se mesure dans un temps qui est le nombre du mouvement naturel. c'est que la genèse des choses. puisqu 'il est engendré avant lui . Quant à l' antériorité « selon la nature et l 'essence » . 1 1 1 2 b 23.p6vci>) à l ' antériorité logique (My<{>) : ainsi l 'angle aigu est antérieur chronologiquement à l' angle droit. au moins à titre de schème . sera 6rig6 en m6thode par Pappus.p6voc.1 9 . qu' une antériorité temporelle : seulement le temps de la définition logique n ' est pas celui de la construction géométrique. ou plutôt on n'y échappe d 'une certaine façon que dans le temps. en un sens. la recherche régressive des moyens à partir de la fin que des causes à partir des effets. . Il se peut qu'Aris­ tote ait connu le sens matMmatique de ce terme. en elTet. 8. il est vrai. Le temps du discours humain peut bien s'efforcer de remonter celui de la genèse : il n'en reste pas moins que c'est par rapport à celui-ci que le premier se donne comme inverse et. ( 2 ) C f . plus généralement le mouvement de l'univers. sinon qu'on définit l 'angle droi t avant de dé finir l' angle aigu . lorsque Aristote affirme que « ce qui est dernier dans l'ordre de l 'analyse est premier dans l'ordre de la genèse » (3) . a ttesté par PH I L O D Ë M E (Acad. alors qu'on construit l'angle aigu avant de construire l 'angle droit ? L ' antériorité logique n 'est donc. 1 1 . . il en sera encore de même. l'antérieur selon la sensation est ce que la sensation rencontre dès l ' abord .. tout dépendra du mode de considération : si l'on envisage la causalité efficiente ou matérielle. désigne aussi bien. A plusieurs reprises.48 L A SCIENCE SANS NOM sinon un rapport de succession ? L 'antérieur selon le disours est cc en quoi le discours trouve le point de départ le plus sûr de sa démarche : l'universel . la succession d ans le temps.

c'est-à-dire de la définition : « Chronologiquement. 5) Part. cité plus haut ( n. ô n ne s'étonnera donc pas que. . Qu'est-ce à dire . 989 a 1 5 . (3) M. 6. acte humain qui se déroule dans le temps. colncident : Z.. 1 077 a 26. Dans ce dernier cas. I l . de la matière et de la forme que 1 essence ( oua!cx) est dite antérieure • selon la nature et l'essence • : !l. c'est la matière et la géné­ ration qui nécessairement sont antérieures . l . 1 028 a 32-b 2. Si les deux ordres sont quel q uefois opposés. mais lui est postérieur dans l'ordre de la génération : principe qui est surtout énoncé et appliqué là où prédomine la considération de la cause finale. l ) . alors que dans le tex te de Z. ceci devient évident si l'on énonce la définition (-rôv Myov) de la génération : ainsi la dé finition de la construction de la maison suppose la définition de la maison . dans le cas de l'essence •. mais la dé finition de la maison ne suppose pas celle de la construction »( 5 ) . lui-m�me est mulllple : dans u n cas. loin de s'opposer. l . l. l' antériorité apparaît dépendante du mode de considération. an imal. mais logiquement ( -réj> Mycp ) . I I .. 8. ! 4 ) Cf. l' anté­ riorité essentielle n 'est autre que celle du discours. il envisage l ' essence comme substrat. cas particulier de l ' antériorité selon la connaissance. Le primat de l'essence lui-même n'est que le primat de la considération de l'essence : priorité q ui n'est pas arbitraire. cause efficiente et suj et des attri buts . C' est que le Myoi. c'est en ce sens qu'Aris­ tote assimile fréquemment l'antériorité essentielle à l' antériorité selon le discours (Mycp}.DIFFJ!RENTS SENS D' « A NTJ!RJE UR » 49 logique du suj et sur les attributs coïncide avec la priorité causale de l'essence sur ses propriétés et du substrat sur ses détermi­ nations ( 1 ) . M ais. I I . ce qui revient à dire que le parfait est antérieur à l'imparfait dans l 'ordre de l 'essence et de la nature. . Part. c'est l'essence et la forme de chaque chose . 1 0 1 9 a 5. dans l ' a u tre. l ' essence était dite première à la fois logiquement el chronologiquement. an imal. le temps de l 'essence et de la nature sera l'inverse du temps de la genèse : « Le postérieur selon la génération est antérieur selon la nature » (2) ou encore « selon l 'essence » (3) . 646 a 12 ss. mais exprime l'obligation où est le discours de commencer par l' essence s'il veut savoir de quoi il parle . est lui-même un ordre chronolo g iq ue. . comme cause finale. . c'est que la connais- ( 1 ) C'est du triple point de vue de l'efficience. anté­ riorité logique et antériorité chronologique. 742 a 21 . an imal. Mais l'ordre de la connaissance. alors qu'il faut construire la maison avant de la voir achevée ? De quelque façon qu'on aborde le problème. 646 a 35 ss. c'est-à-dire dans les ouvrages biologiques (4). sinon qu'on définit la maison avant de dé finir la construction . 2 . On remarqu era q u ' ici l 'ordre l o giqu e s'oppose à l ' o rd re chronologique. c'est-à-dire de conna issance. pour qui envisage la causalité finale. (2) A. l . 1 1 . Gener.

50 LA SCIENCE SANS NOM

sance humaine peut, et peut-être même doit, remonter le cours
naturel des choses, qui est ce par rapport à quoi se dé finit le temps
du physicien ou, ce qui revient ici au même, du philosophe.
On aura beau vouloir évacuer le temps de la notion d 'antériorité
et réduire celle-ci à un ordre purement « logique » ou intelligible,
on n'échappera pas à la nécessité où se trouve l 'esprit humain
de dérouler dans le temps les termes d 'une succession. Bien
plus, il n'y a pas d'ordre qui ne soit temporel, il n'y a pas de
premier et de second qui ne soient premier et second dans le
temps, puisque, pour Aristote, le temps n'est autre que le nombre
ordinal lui-même : « Le nombre du mouvement selon l 'antérieur
et le postérieur. ( 1 ) » Le temps est ce par quoi il y a de l' avant et
de l' ap rè s . Et même si la connaissance inverse l' avant et l'ap1·ès
des choses, c'est encore dans le temps, qui est le nombre du
mouvement naturel, que se produira cette inversion.

*
* *

S 'il est vrai que la primauté selon l 'essence se ramène à u n
certain ordre de la connaissance et si cet ordre lui-même ne peut
se dérouler que dans le temps, il est clair que tous les sens de
l 'antériorité s'appliquent sans contradiction à la philosophie
prem ière. Incontestablement première en valeur comme dans
l'ordre de l 'essence, elle n'en est pas moins aussi chronologique­
ment antérieure aux sciences dites secondes, et rien n 'indique
qu'Aristote ait voulu exclure ce sens dont il a dit lui-même qu'il
était « premier et fondamental » (2) . Descartes sera moins infidèle
qu'il ne le croira à une certaine pensée aristotélicienne lorsque,
dans la Préface des Principes , il pensera renverser l'ordre tra­
ditionnel de la connaissance en faisant de la métaphysique la
racine de l'arbre philosophique, c'est-à-dire le commencement
absolu du savoir, d'où dérivent, selon un rapport à la fois logique
et temporel de déduction, la physique et les sciences appliquées (3).
Pour que la métaphysique, science des « principes » et des « pre­
mières causes » , soit chronologiquement première , il faut deux
conditions, que Descartes énoncera ainsi : « L'une, que [ces
principes] soient si clairs et si évidents que l 'esprit humain ne
puisse douter de leur vérité lorsqu 'il s 'applique avec attention à
les considérer ; l ' autre, que ce soit d ' eux que dépende la connais-

( 1 ) Phy1., IV, 1 1 , 2 1 9 b 1 .
(2) CaUgorie1, 1 2, 1 4 a 26
(3) ADAM-TANNERY, t. IX, I I, p. 1 4 .

FA C IL J T t DE LA P H ILOSO PH IE 51

sance d e s autres choses, e n sorte qu'ils puissent être connus sans
elles, mais non pas réciproquement elles sans eux ( 1 ) . » La
seconde de ces conditions ne fait qu'expliciter la notion même de
principe et coïncide parfaitement avec la dé finition aristotéli­
cienne de l'antériorité selon la connaissance (2). M ais si le principe
est ce dont dépend la connaissance des autres choses et si co
rapport n ' est pas réciproque, de quoi dépendra la connaissance
du principe ? Descartes - et c'est à quoi répond la première
condition - résoudra la difficulté par la théorie de l 'évidence,
qui institue un rapport d 'immédiateté entre la connaissance
humaine et la clarté des vérités premières : ainsi la primauté
épistémologique peut-elle coïncider avec la primauté ontologique
et la philosophie des principes être en même temps le principe
de la philosophie.
Il ne semble pas qu'Aristote ait posé autrement le problème
et que, du moins dans ses premiers écrits, il l' ait résolu d 'une
façon très différente. Dans le Protreptique, il développe longue­
ment le thème de la facilité de la philosophie. La preuve que
« l'acquisition de la sagesse est plus aisée que celle des autres
biens » nous est d ' abord fournie par la considération de son
histoire : « Les hommes ont beau s'être beaucoup dépensés dans
d 'autres branches du savoir, il n ' en reste pas moins qu'en peu do
temps leurs progrès en philosophie ont dépassé ceux qu'ils ont pu
faire dans les autres sciences (3) . » Autre argument : « Le fait que
tous les hommes aiment habiter en elle (-rà mXV't'OCc; <pLÀO)((l)pef:v
ocù-rfü (4) et souhaitent s'y adonner après avoir donné congé à
tous leurs autres soucis. » Mais ce n 'est là que la confirmation,
historique et psychologique , d'un optimisme fondé sur la nature
même de la philosophie et de son obj et : « L'antérieur est touj ours
plus connu que le postérieur (&et yocp yv(l)p tµ©-repoc -roc np6-repoc
-rwv ÔO"t"�p(l)v) et le meilleur selon la nature est plus connu que le
plus mauvais ; car la science porte de préférence sur les choses
définies et ordonnées et sur les causes plutôt que sur les effets (5 ) . »
Ainsi voyons-nous déj à coïncider, d ans leur application à l'obj et

( 1 ) I b id . , p. 2.
(2) • Les choses les plus connaissables sont les principes (-r<i npc7>-rœ) et les
causes : car c'est par eux et à partir d'eux que les autres choses sont connues,
mais eux ne sont pas connus par les choses qui leur sont subordonnées • (A,
2, 982 b 2).
(3) Sur cette opposition entre le progrès tâtonnant des techniques et les
progrès rapides de la P. hilosophie, cf. le chapitre • Etre et histoire p. 74.
•,

(4) M. Ross traduit : • The fact that ail men feel at home in philosophy •
( The Works of Arislolle translaled inlo English, X I I, p. 33).
(5) Fr. 52 Rose, 5 WaJzer (JAMBLIQUE, Prolreplique, chap. 6),

62 LA SCIENCE SA NS NOM

de la philosophie, les signi fications multiples qu'Aristote reconnaî­
tra plus tard à l'antériorité : selon le temps, selon l'essence, dans
l'ordre de la connaissance et aussi dans la hiérarchie des valeurs.
Ce qu'il est important de noter, c'est qu'au début de sa carrière
philosophique, Aristote croit le principe plus connaissable que ce
dont il est principe, la cause plus immédiatement accessible que
l'effet et, corollaire que ne désavouerait pas Descartes, l'âme plus
aisée à connaître que le corps : « Si l'âme est meilleure que le
corps (et elle l'est, car elle est plus que lui de la nature du prin­
cipe) ( 1 ) , et s'il existe des arts et des sciences relatifs aux corps,
comme la médecine et la gymnastique . . . , à plus forte raison
existera-t-il une recherche et un art relatifs à l'âme et aux vertus
de l'âme, et nous serons capables de les acquérir, puisque nous
pouvons le faire pour des obj ets qui comportent plus d 'ignorance
et sont plus difficiles à connaître (2). » Si donc il est des obj ets
qui comportent de l'ignorance, il en est d'autres qui comportent
le savoir, en ce double sens qu 'ils sont sources de connaissance (3)
et qu'il est de leur nature d 'être immédiatement connus. Pour
que la philosophie des premières choses soit, en même temps,
première dans l'ordre de la connaissance, Aristote est amené à
transposer dans les choses une sorte de savoir en soi, de savoir
obj ectif, qui assure la coïncidence parfaite de la ratio cognoscendi
et de la ratio essendi. Le plus important est en même temps le
plus connaissable, le plus utile est en même temps le plus facile.
Le thème apparemment optimiste de la facilité de la ph ilosophie
ne fait que traduire l'exigence minima propre à toute philosophie :
si la philosophie est la science des premiers principes et si les
premiers principes constituent ce par quoi tout existe et ce par
quoi tout est connu , il faut bien que les premiers principes soient
immédiatement connu s , si l'on veut que les autres choses le
soient. Le philosophe qui ré fléchit sur l 'essence de la philosophie
n'a pas le choix : ou la philosophie est facile, ou elle est imposs ible ;

( 1 ) Apx1x6>Te:pov yà:p T�v ipua1v laT(v.

(2) ••. xetl Twv µe:T'clyvo(etç n>.e:!ovoç xetl yvéi>vetL )(CtÀEmi>T�pc.>v (fr. cité,
p . 61 Rose).
(3) • Il est beaucoup plus nécessaire d'avoir une connaissance des causes et
des éléments que des choses qui en dérivent ; car celles-cl ne font pas partie des
principes suprêmes (Tii'>v d!xpc.>v) et les premiers principes (Tà: npii'>Tet) ne naissent
pas d'elles, mals c'est au contraire à partir d'eux et par eux que tout le reste
est manifestement produit et constitué. Si donc le feu, l'air, le nombre ou
quelque autre nature sont causes des autres choses et premières par rapport à
elles, Il nous est impossible de connaître quoi que ce soit d'autre si nous les
ignorons • ( i bid., p. 61 Rose) . Il ne s'agit donc pas seulement , comme chez
Descartes, d'une déduction de vérités, mais bien d'un rapport de production ;
ou plutôt, pour Aristote, la déduction ne fait que reproduire le processus même
par lequel les choses sont produites.

D IFF'ICULTÉS DE L' ORDRE 53

ou la philosophie est première, dans le temps comme en impor­
tance , ou elle n'existe pas.
Ce thème est si peu isolé dans l' œuvrc d 'Aristote qu'il inspire
toute la conception du savoir impliquée par les Seconds A na­
lytiques , et qui apparaît dès la première phrase de ce traité :
« Tout enseignement donné ou reçu par la voie du raisonnement
vient d 'une connaissance préexistante ( 1 ) . » On reconnaît là - et
Aristote lui-même nous le rappelle (2) - l 'aporie que Ménon
opposait à Socrate : on ne peut apprendre ni ce qu'on sait,
puisqu 'on le sait déj à , ni ce qu 'on ne sait pas, puisqu 'on
ignore alors quelle chose il faut apprendre. En répondant à
cet argument, dont on se demande s'il était tellement « cap­
tieux » (3) , par la théorie de la réminiscence , qui n'en est que la
transposition mythique, Socrate donnait en fait raison à Ménon :
puisque c'est le commencement du savoir qui est difficile, on
admettra que le savoir n'a j amais commencé , mais qu'il était
déj à là dans sa totalité : « Puisque l' âme est immortelle et
qu'elle a vécu plusieurs vies, et qu'elle a vu tout ce qui se
passe ici et d ans !' Hadès, il n'est rien qu'elle n'ait appris . . .

Comme tout s e tient dans la nature e t q u e l'âme a tout appris ,
rien n'empêche qu'en se rappelant une seule chose, cc que les
hommes appellent apprendre , elle ne retrouve d 'elle-même toutes
les autres (4). » Pour résoudre les difficultés soulevées par l' o1·dre
de la connaissance, Platon niait que la connaissance eût un ordre
autre que circulaire : la connaissance est d ' emblée totale ou elle
n ' est pas.
Aristote ne pouvait se satisfaire de cette réponse. Si toute
science s'apprend au moyen de connaissances antérieures, on ne
voit pas ce qui pourrait être antérieur à cette science totale ,
à cette « science de toutes choses » (5) e t , par conséquent, p a r
quel moyen on pourrait l'acquérir, fû t-ce dans u n e vie anté­
rieure. Dira-t-on - et c'est bien ainsi qu'il faut entendre,
semble-t-il , le mythe platonicien - que la science de toutes
choses nous est en quelque sorte « connaturelle » (6) ? M ais cette
innéi té n ' est alors que latente et « il serait étonnant que nous

( 1 ) Anal. Post., l , l , 7 1 a l .
(2) 7 1 a 29.
(3) Ménon , 81 d.
(4) Méno11, 81 cd ( trad. CHAMBRY ) .
( 5) A, 9, 992 b 29. Alexandre remarque pertinemment que ln science de

toutes choses • ne peut être que ln science des principes de toutes choses •,

car si une chose a des principes, on ne connait cette chose que si l 'on connait

ses principes • ( 1 29, 1 5- 1 6 Hayduck ) .
( 6 ) a6µqiuToç (993 a l ).

54 LA SCIENCE SANS NOM

possédions en nous à notre insu la plus haute des sciences {-r�v
xpoc-rtaniv -rwv ima-rl) µwv) » ( 1 ) .
Ce passage de la Métaphysique, qui vise manifestement la
théorie de la réminiscence, est éclairé par un texte des Seconds
A na lyt iq u es , où Aristote critique une théorie selon laquelle notre
dispositi�n ( ��Le;) à connaître les principes ne serait pas acquise,
mais innée et d 'abord latente (Àocv6&.ve:w) : cc C'est là, dit Aristote,
une absurdité , puisqu'il en résulte que, tout en ayant des connais­
sances plus exactes que la démonstra tion, nous ne laissons pas de
les ignorer (2) . » Autrement dit, comment le principe, qui est ce
par quoi tout le reste est connu , serait-il lui-même confusément
connu ? Comment ce qui éclaire tout le reste pourrait-il être
obscur ? Nous retrouvons ici l'idée d 'une cognoscibilité en soi, liée
à l'essence même du principe, et qui semble posée a prio1'i en
dehors de toute référence à la connaissance humaine. Ce qui, chez
Descartes, sera vécu sur le mode de l'évidence , apparaît d ' abord
chez Aristote comme une exigence logique : il faut que les prin­
cipes soient clairs et distincts, si l'on veut qu 'ils soient des
principes. La science des principes doit être la plus connue, c'est­
à-dire première dans l'ordre du savoir, si l'on veut qu'elle soit
science des principes.
La philosophie première d 'Aristote est donc cc antérieure »
pour la même raison qui avait conduit Platon à proj eter dans une
vie antérieu1'e la connaissance des vérités premières. M ais Aristote
ne se satisfait pas d 'une antériorité mythique. La connaissance
vraie se déroule pour lui selon un ordre qui n'est pas seulement
logique, mais chronologique : aucune démonstration n'est pos­
sible si elle ne présuppose la vérité de ses prémisses. Le propre du
syllogisme est de s'appuyer sur une vérité antécédente , et c'est
beaucoup plus dans cette sorte de précédence de la vérité à elle­
même que dans le reproche de cercle vicieux, que lui adresseront
plus tard les Scep tiques, qu'Aristote situe l'inévitable imperfec­
tion de ce raisonnement. M ais alors, si la démonstration est ce qui
a touj ours déj à commencé, il n'y aura pas de démonstration
possible des commencements : les prémisses du premier syllo­
gisme seront cc premières et indémontrables » (3) . Aristote insiste
sur ce qu'il y a de paradoxal, et d 'inévitable à la fois, dans cette
double exigence : les prémisses sont premières, quoique indémon­
trables ; mais elles sont aussi premières , pa rce qu'indémontrables ,

( 1 ) Ibid.
(2) Anal. Post. , I l , 19, 99 b 27.
(3) Anal. Post. , I , 2, 71 b 26.

LE PROBL ÈME D U COMMENCEMENT 55

« car autrement on ne pourrait les connaître, faute d'en avoir la
démonstration » ( 1 ) . Et Aristote de préciser en quel sens il faut
entendre cette primauté des prémisses : « Elles doivent être causes
de la conclusion, être plus connues qu'elle, et antérieures à elle :
causes, puisque nous n' avons la science d ' une chose qu'au
moment où nous en avons connu la cause ; antérieures, puis­
qu'elles sont des causes ; antérieures auss i du po int de vue de la
conna issance (2) . » L' antériorité des prémisses sera donc à la fois
logique, chronologique et épistémologique : du moins faut-il que
ces trois ordres coïncident, si l'on veut que la démonstration, donc
la science, soit possible. Nous sommes loin ici de ce « renversement
entre l'ordre de la connaissance et l'ordre de l' être n , en quoi
Brunschvicg verra le postulat fondamental du réalisme aristo­
télicien ( 3 ) . L ' idée de la connaissance implique au contraire que
son ordre soit celui-là même de l'être, que l ' ontologiquement
premier soit aussi épistémologiquement antérieur. Si la nature
semble « syllogiser », c'est que le syllogisme ne fait que traduire le
mode de production des choses : toute la théorie de la démonstra­
tion et de la science dans les A nalytiques suppose cette coïncidence
entre le mouvement par lequel la connaissance progresse et celui
par lequel les choses sont engendrées (4).
On ne s'étonnera donc pas que le problème du commencement
se pose en des termes analogues lorsqu'il s'agit de la connaissance
et du mouvement. Dans l'un et l 'autre cas, l'impossibilité d ' une
régression à l'in fini amène à poser un terme absolument premier :
d'un côté , une cause non causée, qui est le Premier Moteur non
mû ; de l' autre, une prémisse non déduite, qui est le principe
indémontré de la démonstration (5). Mais alors comment le prin-

( 1 ) Ibid., 7 1 b 27.
(2) Ibid., 71 b 29.
(3) L'expérience l111mai11e el la causalité physique, p. 1 57.
(4) On pourrait obj ecter qu'Aristote oppose quelquefois l'ordre de la géné­
ration et l 'ordre de l'essence, c'est-à-dire du discours : le parfait est antérieur
selon l'essence, mais n'apparait qu'au terme de la génération (cf. ci-dessus, p. 49,
et n. 2 à 5 ) , principe qui, nous l'avons noté, est surtout invoqué dans les ouvrages
biologiques. Mais tout l'effort d'Aristote tend à prouver que cet ordre a.P parem­
ment ascendant de la génération n'est rendu possible que par l' aspiration de la
matière vers une forme qui est en même temps cause flnare et même efficiente.
Il n'y a pas d'évolution créatrice pour Aristote : l'essence du parfait n'est pas
au terme, mals au commencement du processus ; le mouvement apparemment
ascendant de la génération n'est que la suppression des obstacles quf s ' opp osent
au mouvement véritablement descendant de la forme. En ce sens, l'ordre déduc­
tif du savoir colncide bien avec l 'ordre réel de la gé néra tion .
(5) Il est caractéristique qu' ARISTOTE, clans les Second• Analytiquer,
en vienne à donner cette définition purement négative du principe : J'entends

par principe dans chaque genre ces vérités dont l'existence est impossible à
démontrer • ( 1, 10, 76 a 3 1 ) . Par des formules de ce genre, Aristote veut moins

66 LA SCIENCE SANS NOM

cipe est-il a ppréhend é ? Si , étant fondement de toute connais­
sance il do it être plus connu que ce qu'il permet de connaître
et si, p ourta nt, il n'est pas objet de science, puisque toute science
démontre à partir de principes déj à connus , il faudra bien
admettre un mode de connaissance distinct de la science et supé­
rieur à elle : « Si nous ne possédons en dehors de la science aucun
autre genre de connaissance, il reste que (Àehre-rotL) c'est l 'intui­
tion qui sera le commencement de la science ( 1 ) . li
Ce n'est peu t-être pas un hasard si le problème du commen­
cement est posé dans le dern ie1· chapitre des Seconds A nalytiques
et s'il est résolu par une démarche régressive. Nous pressentons
ici que l'ordre de la recherche effective n'est pas celui de la
connaissance idéale et que ce n'est pas avec des syllogismes
qu'on fait la théorie du syllogisme. Aristote a décrit le savoir
comme une déduction ; mais toute déduction est déduction à partir
de quelque chose , qui, finalement, n'est pas déduit : si tout savoir est
déductif, faudra-t-il admettre que le savoir tire son origine du non­
savoir et se détruit ainsi lui-même ? On n'échappera à cette consé­
quence qu'en admettant un mode de savoir supérieur à la
science elle-même, et qui est l' intu ition. Il n'y a pas d'autre
issue , et c'est ce qu'Aristote exprime à deux reprises par le
verbe Àebre-rotL : « Il reste , écrit-il encore dans l 'Ethique à N ico­
maque, que ce soit l'intuition qui appréhende les principes (2). li
Nous sommes loin ici de la démarche conquérante d 'un Des­
cartes, s'installant d ' emblée dans l'évidence des natures simples
pour en déduire les vérités infinies qui en découlent. Aristote,
au terme de son analyse régressive des conditions du savoir,
dessine négativement l'idée de l ' intuition, plutôt qu'il ne nous
en apporte l'expérience. L'intuition n'est que le corrélat cognitif
du principe, son mode d 'être connu : il est ce sans quoi le prin­
cipe ne peut pas être connu, si du moins il est connaissable. Mais
rien ne nous dit qu'il soit en fait connaissable.

exprimer ln transcendance du principe que l'impuissance du discours humain.
C'est seulement avec le néo-platonisme que la négation renverra à la transcen­
dance ineffable du principe et deviendra ainsi paradoxalement médiation, voie
d'accès vers !'Un. Chez Aristote, la négation n'est que négation : c'est ici plus
qu'ailleurs qu'il faut se garder des interprétations rétrospectives, trop souvent
accréditées par les commentateurs grecs et surtout scolastiques. Voir sur ce
point I I • Partie, ehap. I I, § 4 (Le discours sur l'elre ) , p . 23 1 ss.
( l ) Anal. Post., I I , 1 9, 1 00 b 1 3 .
( 2 ) Eth. Nic. , V I , 6 , 1 14 1 a 6 : l.dm:T«L voüv dv«L Twv cipxwv. Le verbe
1.e:hte:T«L introduit souvent chez Aristote ce qu'on pourrait appeler une
e:x:plicalio11 résiduelle. Nous verrons que ce genre d'explication est particulière­
ment fréquent lorsqu'il s'agit du voüi;; ou de Dieu. Cf. Ge11 . animal., I I , 3,
736 b 27.

PHILOSOPH IE ET IN T U I TION 57

Rien ne nous dit non plus que la philosophie première soiL
humainement possible. D ans le deuxième chapitre du livre A de
la Métaphys ique, Aristote décrit les conditions de cette science,
nommée sagesse, qui porte sur les premières causes et les pre­
miers principes. L'un de ses caractères est l'exactitude, qui n'est
qu 'un autre nom pour la clarté de son obj et ( 1 ) ; dès lors, affirmer
que « les sciences les plus exactes sont celles qui sont le plus science
des principes » (2) revient à rappeler que les principes et les
causes sont « ce qu'il y a de plus connaissable » ( µ&Àta-roc. &ma­
't'l)-r&) (3). La sagesse , science du plus connaissable, devrait
donc être , de toutes les sciences, la plus aisément accessible.
En fait, il n ' en est rien , et Aristote , sans s'expliquer sur cette
apparente contradiction, définit le sage, quelques lignes plus
haut, comme « celui qui est capable de connaître les choses
difficiles et malaisément connaissables pour l'homme (-rà.
xoc.Àe:7tà. . . . xoc.t µ� f>48toc. &.v B pwmp ytyvwaxe:w) » (4) . Si l'on
se souvient que, dans le Protreptique, l'acquisition de la sagesse
était, par comparaison avec celle des autres biens, présentée
comme de loin la plus facile (rrnÀÀ<i°> f>4a-rl)) (5) , on ne pourra
manquer de s'interroger sur les raisons de ce renversement du
pour au contre qui, de la science la plus accessible, fait le
terme du cheminement le plus laborieux. Aristote, à vrai
dire, nous fournit dans le même chapitre du livre A, un élément
indirect de réponse : la sagesse, nous dit-il , est la plus libre
des sciences, c' est-à-dire la seule qui soit à elle-m ême sa propre
fin ; or « la nature de l'homme est de tant de manières esclave 1
qu' « on pourrait à bon droit estimer non humaine ( aux &.v-
6pc..m(vl)) la possession de la sagesse » et que, selon le mot de
Simonide, « Dieu seul pourrait détenir ce privilège » (6). S 'il est
vrai , comme le disent les poètes , que « la Divinité est naturel­
lement j alouse » , sa j alousie n 'aura p as de meilleure occasion de
s'exercer qu'à l'égard de la philosophie. Cette science est en
effet divine en un double sens : science des choses divines, mais
aussi « science qu'il serait le plus digne de Dieu de posséder »
ou du moins, corrige Aristote, science qu' « il appartiendrait
principalement à Dieu de posséder » ( 7 ) . Aristote, certes,

( 1 ) S u r la synonymie d ' &xp�6éc; e t. d e crotq>éc; , c f . Topiques, 1 1 , 4, l l l a 8 .
( 2 ) Mél., A, 2 , 982 a 2 5 .
(3) 9 8 2 b 2 .
(4) 982 a IO.
(5) Fraµm. 5 2 Rose, p . 62, 1. 1 7 .
(G) Mél., A, 2, 982 b 28-30.
(7) 983 a G-9.

58 LA SCIENCE SANS NOM

rej ette dans l'univers de la fiction poétique l ' hypothèse d'un
Dieu j aloux ( 1 ) . Il reste qu 'il envisage un moment comme
« indigne de l'homme de ne pas se contenter de rechercher

le genre de science qui lui est approprié » ('t'l)v xoc6 ' ocu-rov
t1tL<Tt"�!J.l)V) (2) .
De même, à la fin de l ' Éthique à Nicomaque, après avoir
décrit ce que serait une vie parfaitement contemplative, il se
demandera si « une telle vie n 'est pas au-dessus de la condition
humaine (xpdTT<.i>V � xoc-r '&v6p<.i>7tov) », et il répondra que l ' homme,
s'il mène cette vie , la vivra « non pas en tant qu'homme, mais
en tant qu'il y a quelque chose de divin en lui » (3) . Dans ce
« divin en l' homme », nous ne serons pas étonnés de retrouver ce

« principe du principe » que les Seconds A nalytiques (4) considé­
raient comme supérieur à la science humaine : « Si l 'intuition
(voüc;) est ce qu'il y a de divin par rapport à l'homme, la vie
conforme à l 'intuition sera une vie divine par rapport à la vie
humaine (5). »
On a généralement donné de ces passages de l 'Ethique à
Nicomaque une interprétation optimiste : l'homme serait un
être capable de dépasser sa condition et de participer au divin.
M ais on pourrait tout aussi bien en tirer cette conclusion que
la vie contemplative n'est pas la vie proprement humaine et
que l'homme en tant qu' lwmme est dépourvu d' intu ition intellec­
tuelle. Certes, Aristote présente un peu plus loin la vie contem­
plative comme la plus propre à l'homme, « si c'est bien en cela
que se manifeste le plus l'humanité (etm:p -roü-ro µocÀta-roc
&v6p<.i>7toc;) » ( 6 ) . M ais la contradiction, relevée en p articulier
par Rodier ( 7 ) , entre ces deux séries de passages, n ' est peut-être
q u 'apparente : autre est l ' essence de l ' homme, autre sa condition,
et l 'intuition , dont nous avons l'idée, dont nous discernons la
fonction comme condition de possibilité de la sagesse et en qui
nous situons, par une sorte de passage à la limite , l'essence

( 1 ) Cette hypo thëse était déj à rejetée par PLATON : • L ' envie n' app ro che
point du chœu1· des dieux • (PhMre, 247 a) ; cf. Timée, 29 a. Cette idée sera
souvent i nvoquée comme une sorte d'aphorisme par les auteurs du M oyen
Age. cr. Gu I LLAU ll E D'AUVERGNE (De uniuerso, la I lae, cap. 9 , t . 1, p. 8 1 7 a,
A u re l i a e , 1 674) : I nvi d i a et avaritia sunt in ultimate elongationis a Creatore. •

(2) Mét., A, 2, 982 b 3 1 .
( 3 ) Eth. Nic., X , 7 , 1 1 77 b 26 ss.
( 4 ) Anal. Post., I I , 1 9 , 1 00 b 1 5 .
(5) Eth . Nic., X, 7, l l 7i b 30.
(6) Ibid. , 1 1 78 a 7.
(7) Notes sur le liure X de /'Eth. Nic., p . 1 19, n. 2 (cf. aussi da ns Elude.�
de philosophie 9recq11e, p . 2 1 4 ) .

LA COND ITION H UMA INE 59

maxima ( µ.cXJ.. Lcr't'oc) de l'homme, nous est peut-être refusée en
fait. Ce que signifieraient alors ces textes de l' Éthique à Nico­
maque, c ' est que les limitations de l ' homme, en particulier de
ses facultés de connaissance, sont moins des négations que des
privations, que l'homme de fait en appelle à l'homme de droit
et que la vérité de l'homme phénoménal est à rechercher, non
dans sa condition effective, mais dans l'essence de l'homme en
soi, qui s ' apparente étrangement au divin : ainsi se j ustifierait
la j alousie des dieux, et il faudrait alors entendre dans le sens
d ' u n défi la prétention, exprimée au livre A de la Métaphysique,
d e partager avec la divinité la possession de la sagesse ( 1 ) .
Facile en dro it, la sagesse, bientôt désignée comme philo­
sophie première, est donc de toutes les sciences la plus difficile
en fait. Ou plutôt il y a une sagesse plus q u ' humaine, qui est
théoriquement facile, puisque son obj et est de tous le plus
clair et le plus exact, et une p hilosophie humaine, trop humaine,
qui, se mouvant d ' abord au niveau des choses de chez nous,
ne peut entretenir avec les premiers principes ce rapport immé­
diat d 'évidence qu'Aristote désigne sous le nom de voue;. Cette
distorsion, cette distance reconnue entre une connaissance en soi
et une connaissance pour nous, n 'était pas nouvelle : le vieux
P arménide l ' avait déj à obj ectée à Socrate dans le dialogue
platonicien qui porte son nom. Les Idées, que le Cralyle avait
j adis posées comme conditions de possibilité de la connaissance (2) ,
donc comme les réalités les plus connaissables en soi , ne sont­
elles pas en fait les moins connaissables pour nous, pour ne pas
dire tout à fait inconnaissables ? Si la science est une rela­
tion et que les termes corrélatifs soient nécessairement homo­
gènes, il n'y aura pas plus de science pour nous des choses en
.� ai que l 'esclave de chez nous n'est l'esclave de la M aî trise en
soi (3) . Mais, de même que l'homme n'entretient de rapport

( 1 ) CC. Eth. Nic. , X, 7, 1 1 77 b 3 1 : Il ne Caut pas écouter les gens qui nous

conseillent, hommes que nous sommes, d 'avoir des pensées simplement
humaines et, mortels que nous sommes, d'avoir des pensées simplement mor­
telles, mais il faut autant que possible nous rendre immortels ( (iqi' oaov �v8é;r.eToc1
d:6ocvocT(�e1v) . » Aristote combat ainsi ouvertement un scrupule souvent exprimé
par les Grecs. Cf. EPIC HARME, 23 B 20 Diels : 6vocTà f.P�TOV 6vocT6v, oux &6ŒvocToc
't"OV 6voc't"OV q>poveîv (cité par ARISTOTE, Rhélor., 1 2 1 , 1 394 b 25) ; P I N DARE,
1

lsth m . , V, 20 ; S O P H O C L E , Ajaa;, 758 ss. , fr. 590 p ; E U R I P I D E , Bacch . , 395,
427 se. ; Alceste, 799, etc. On mesurera la gravité du défi aristotélicien en se
rappelant qu'une prétention de ce genre avait été imputée à crime à Socrate.
Cf. J . M O R EAU, L 'flme du mo11de de Platon aux Sloi'ciens, p. 1 1 2- 1 3 . L 'Epinomia
avait déjà combattu la même réserve, mais seulement pour justifier l'observa­
tion astronomique (988 a ) .
( 2 ) Cralyle, 439 c-440 b.
(3) Pal"mén ide, 1 33 cd.

LA SCIENCE SANS NOM

q u 'avec l'homme et les Idées avec les Idées, de même l ' idée de
la science sera science de la Vérité en soi et la science de chez
nous ( mxp'�µiv) science de la vérité de chez nous ( 1 ) . De cette
analyse le vieux Parménide tirait la conclusion paradoxale
que Dieu est impuissant à connaître les choses de chez nous (2) .
Aristote, lui , prendra allégrement son p arti de cette impuis­
sance apparente : il est de la nature de l'intelligence divine de
ne connaître que ce qu'il y a de plus divin et la connaissance
des choses de chez nous ne serait pour elle qu'un changement
vers le pire ( 3 ) . Aristote sera sensible, en revanche, à l ' aspect
inverse du paradoxe : comment la science la plus exacte (4) ,
c'est-à-dire l a science d e c e qu'il y a d e plus manifeste
( cpocve:p6v) ( 5 ) , est-elle ce qui nous est le plus caché ? Comment
le plus connaissable en soi est-il le moins connaissable pour
nous (6) ?
A cette aporie certains textes platoniciens pouvaient fournir
un élément de réponse. La lumière du soleil a beau être ce par
quoi toute vision est rendue possible (7), elle produit d ' abord
l ' effet inverse en éblouissant celui qui sort des ténèbres (8) :
entre la merveilleuse clarté des véri tés intelligibles et leur appré­
hension p ar le regard humain , s'interposerait donc cette défail­
lance temporaire par quoi la vue est empêchée de reconnaître
son véritable obj et. Aristote reprendra cette explication dans
un texte du livre oc, qui nous paraît être le témoin d ' une phase
encore platonicienne de sa pensée ( 9 ) . Atténuant un peu l ' opti­
misme qu 'il professait dans le Prolreplique , il reconnaît dans
ce passage que « la considération de la vérité est, en un
sens, difficile et, en un autre sens, facile » ( 1 0). De cette dua­
lité d 'aspects, il donne d 'abord une explication, fondée sur l a
nature de l'erreur, et q u i ne nous intéresse p a s i c i ( 1 1 ) . M ais
il en fournit une autre, qui consiste à distinguer deux sortes

( 1 ) 1 34 cr .
(2) 1 34 de.
( 3 ) Afé/ . , A, 9, 1 0 74 b 2 5 SS.
(4) Tljv cX><f16e:a't'cXTI)V
�maTI)µ"l)v : Parm . , 1 34 c.
(5) Top., 1 , 4 , I l l a 8.
( 6 ) On retrouvera le même r. aradoxe dans l'usage kunlien du mot noumène,
en ce sens que • l' intelligi ble, c est-à-dire le propre obj et de notre intelllgence,
est précisément [pour Kant] ce qui échappe à toutes les prises de notre
intelligence • ( LACH ELIER, Sur le sens kantien de ra iso n , in Voca bulaire de
LAI.ANDE, ou mot Raison, 5• M . , p. 861 ) .
( 7 ) Rép VI, 509 b .
.•

( 8 ) V I I , 5 1 5 d-5 1 6 a .
( 9 ) Cf. chap. • E tre et histoire • , p . 7 & , n . � .
( 1 0) Mél . , oc , 1 , 993 a 30.
( I l ) Cf. chap. • Etre et histoire », p. 75-76.

L'ORDRE D U SA VOIR 61

de difficultés : il y a celle dont la cause esfj dans les choses ( Èv
To!ç 7tpocyµcxow) et celle dont la cause est en nous (Èv �µ!v ) .
cc La difficulté de la philosophie serait de cette dernière sorte : elle

ne tient pas à l ' obscurité de son obj et, mais à la faiblesse du
regard humain. De même, en effet, que les yeux des chauves­
souris sont éblouis par la lumière du j our, de même en est-il
pour l'intuition de notre âme à l 'égard des choses les plus évi­
dentes par nature ('t"cX TTI cpucreL cpcxvepw't"cx't"cx 7tcXV't"Cùv) ( 1 ) ». La
métaphore de l 'éblouissement sert ici à dissiper un paradoxe,
qui n'est au fond qu'apparent : le plus évident demeure bien le
plus connaissable, même pour nous, et c'est pourquoi la philo­
sophie est facile ; mais il faut tenir compte des circonstances
contingentes et passagères qui font p a ra ître la philosophie
difficile. La distinction entre l'obstacle qui est dans les choses
et l'obstacle qui est en nous revient donc ici à opposer le réel
à l'apparent, le définitif au provisoire, l 'inévitable à ce qui
dépend de nous.
La pédagogie platonicienne avait pour but d 'habituer le
regard à la contemplation de la lumière (2) : n 'était-ce pas situer
au terme d'un processus une connaissance qui devrait être
logiquement première (3) ? M ais Platon ne prenait pas au tra­
gique cette distorsion entre l 'ordre idéal du savoir véritable, qui
va de l ' i dée au sensible, et l 'ordre humain d'une recherche qui
s'élève du sensible à l' idée. D 'une part, en effet, cette recherche
n'était qu'une propédeutique au savoir et sa fin entrevue
autorisait l'espoir d ' une démarche en fin descendante, qui coïnci­
derait avec la genèse même des choses. D ' autre part, cette
propédeutique même, à chacun de ses instants, n 'était qu 'une
redécouverte, une réminiscence d'u n savoir qui était logique-

( 1 ) ex, 1, 993 b 8-9. La métaphore de l'éblou issement sera reprise par THto­
PHRASTE (Mét., 8, 9 b 12), mais dans un contexte assez différent ; Il s'agit
de savoir où doit s'arrêter la recherche ascendante des causes : • Quand nous
passons aux Réalités suprêmes et premières (TcX &>cpex >cexl 7tpù'>Tex) elles-mêmes,
nous ne sommes plus capables de continuer, soit parce qu'elles n'ont pas de
cause, soit en raison de fa faiblesse de notre regard à fixer, en quelque sorte,
ces éclatantes lumières, 8tc1' T�V �µeTÉpexv &aOÉvetexv Ciam:p 7tpb� TcX � ùlTE:Lv6TexTex
8ÀÉ7t&LV • . Il ne s'agit pas, o n l e voit, d'expliquer l a difficulté de fa i l de la phi­
l osophie, mais de fixer les limites de la recherche : pour !'Aristote du livre ex ,
comme pour Platon, l'éblouissement était un obstacle préj udiciel, mais �rovl­
soire, à la recherche de la vérité ; pour Théophraste, il symbolise une hmlte,
sans doute définitive, mais rencontrée seulement au terme de la recherche.
(2) Rép., V I I , 5 1 6 ab.
(3) • Si nous ne connaissons pas l ' i dée de Bien, connussions-nous tout
ce qui est en dehors d'elle aussi parfaitement qu'il est possible, cela, tu le sais,
ne nous servira de rien, de même que sans la possession du bien, celle de toute
autre chose nous est inutile • ( i bid. , V I , 505 a b ) .

62 LA SCIENCE SA NS NOM

ment et chronologiquement antérieur. Le plus simple et le plus
lumineux étaient donc malgré les apparences le plus connu et,
d 'une certaine façon , le déjà connu.
Aristote conservera l 'idéal platonicien d 'un savoir descen­
dant, qui va du simple au complexe, du clair au confus, de l 'uni­
versel au particulier, et les A nalytiques fixeront le canon défi­
nitif d'un tel savoir. M ais ce savoir, qui est touj ours médiat,
est suspendu, nous l 'avons vu , à l 'intuition immédiate de son
point de départ, de sorte que la conquête de ce point de départ
sera la tâche préalable de toute connaissance humaine. Sup­
posons alors que l'homme soit un être naturellement ébloui,
qu'il soit en fait privé de l 'intuition, même si celle-ci appartient
à son essence : la recherche préalable deviendra une lutte indé­
finie contre un éblouissement touj ours renaissant et le commen­
cement du savoir véritable sera indéfiniment différé.
Aristote ne formule nulle p art cette conséquence. M ais elle
est, semble-t-il, impliquée par la distinction extrêmement fré­
quente que ses œuvres classiques instituent entre « ce qui est
plus connu en soi » (yvCi.>ptµw't'e:pov xoc.e'otu't'6 ou &.7tl..w c;) ou « par
n ature » ('t'7j cpucre:t) et « ce qui est plus connu pour nous » (yvCi.>pL­
µw't'e:pov xoc6"�µétc; ou 7tpoc; �µétc;). On reconnaît ici l'opposition
qu'établissait le livre oc entre la difficulté qui est « dans les
choses » et celle qui est « en nous » , mais en quelque sorte figée
et radicalisée : entre l'èv �µiv du livre oc et le 7tpoc; �µétc; des
textes classiques, il y a , pourrait-on dire, une distance analogue
à celle qui sépare l ' apparence et le phénomène chez Kant. La
difficulté qui se présente « par rapport à nous » n'est plus un
obstacle dont la suppression dépende de nous : il faut compter
avec un ordre proprement humain de la recherche , qui est
non seulement différent, mais inverse, de ce que serait l 'ordre
idéal du savoir et dont on ne peut espérer qu'il soit une simple
propédeutique à celui-ci.
Cette opposition apparaît progressivement dans l 'œuvre
d 'Aristote et, avant de devenir une distinction scolastique ( 1 ) ,

( 1 ) Les scolastiques distingueront ce qui est plus connu quoad nos et c e qui
est plus connu simpliciler. - Déj à certains textes du Corpus aristotélicien
semblent témoigner d'une scolarisation de ces concepts. Ainsi, dans les Anal.
Post., l'affirmation de l'antériorité des prémisses (cf. ci-dessus p . 55 et n. 2),
amène le développement suivant : • Au surplus, antérieur et plus connu ont
une double signification, car il n'y a pas identité entre ce qui est antérieur par
nature et ce qui est antérieur pour nous, ni entre ce qui est plus connu par nature
et plus connu pour nous. J'appelle antérieurs et plus connus pour nous les objets
les plus rapprochés de la sensation, et antérieurs el plus connus d'une manière
a bsolue les obj ets les plus éloignés des sens. Et les causes les plus universelles
sont les plue éloignées des sens, tandis que les causes particulières sont les plus

L'ORDRE D U SA VO IR 63

elle naît spontanément, comme sous la pression même des
problèmes. Un texte des Topiques sur la définition nous fait
assister, semble-t-il , à sa genèse. Le propre de la définition
étant de manifester une essence, il est clair qu'elle doit procéder
de termes plus m anifestes, c'est-à-dire plus connus que Je terme
à dé finir : « Puisque la dé finition n'est donnée q u ' en vue de
faire connaître le terme posé, et que nous faisons connaître les
choses en prenant non pas n'importe quels termes, mais bien
des termes antérieurs et plus connus, comme on Je fait dans
la démonstration (car il en est ainsi pour tout enseigneme n t
donné , 8t8omxetÀtet, ou reçu, µ&0'Yjatç) , il est clair qu'en ne défi­
nissant pas par des termes de cette sorte on n ' a pas défini du
tout ( 1 ) . » Mais cette règle, qui ne fait q u ' appliquer au cas
particulier de la définition l'exigence universelle d'un savoir
préexistant, peut s'entendre de deux façons : « Ou bien on
suppose que les termes [de la mauvaise définition] sont moins
connus au sens absolu (cbtÀw ç ) , ou bien on suppose qu'ils sont
moins connus pour nous ; car les deux cas peuvent se pré­
senter (2) . » « Au sens absolu , précise Aristote, l 'antérieur est
plus connu que Je postérieur » : ainsi le point est plus connu que
la ligne, la ligne que la surface , la surface que le solide, ou encore
l 'unité est plus connue que Je nombre et la lettre que la syllabe.
Nous retrouvons ici la coïncidence , affirmée par le Prolreplique,
entre l'antériorité ontologique et l ' antériorité épistémologique,
entre l 'ordre de la génération et l 'ordre du savoir. M ais en fait,
et par rapport à nous, c'est parfois l 'inverse qui se produit :
c'est en effet le solide qui tombe avant tout sous les sens, et la
surface plus que la ligne, et la ligne plus que le point. Si donc
l'on définit par ce qui est plus connu pour nous, on dira que
« le point est la limite de la ligne, la ligne celle de la surface, et la
surface celle du solide » (3) . Mais c'est là dé finir l ' antérieur
par le postérieur et procéder o bscurum per o bscurius. Au contraire,
« une définition correcte doit définir par le genre et les diffé-

rapprochées • ( 1 , 2, 72 a 1 ) . Ce passage, qui rompt d'ailleurs l'enchaînement
des idées, nous paraît être une interpolation. Car, loin d'éclairer la théorie du
syllogisme, il en compromet singulièrement l'application : pour que le syllo­
gisme soit humainement possible, il faut que les prémisses soient plus connues,
non seulement en soi mais pour nous, que la conclusion. Or on sait que l'une au
moins des prémisses doit être plus universelle que la conclusion, ce qui, d'après
la doctrine ci-dessus, la rendrait moins connue pour nous que la conclusion.

!ll
On ne voit donc pas l'intérêt qu'aurait ici Aristote à insister sur une distinc­
tion qui réduit à l'impuissance les règles de la démonstration.
Top . , V I , 4 , 1 4 1 a 27 SS,
2 Ibid., 1 4 1 b 3.
3 1 4 1 b 21 .

64 LA SCIENCE SANS NOM

rences », déterminations qui, « au sens absolu », sont plus connues
que l 'espèce et antérieures à elle : « car la suppression du genre
et de la différence entraîne celle de l'espèce , de sorte que ce
sont là des notions antérieures à l 'espèce ». On reconnaît là la
définition de l'antérieur selon la nature et l'essence ( 1 ) , qui
coïncide ici avec l'antérieur selon le discours. Cc qui est premier
de ce double point de vue, c'est l ' universel : générateur de
l 'espèce et, par l'espèce, de l'individu (2) , il doit être dit, donc
connu , avant ce qu'il engendre. Ainsi la bonne dé fini tion du
point sera-t-elle : le point est une « unité située » ( µovocc; 6e-r6c;) (3),
définition qui suppose connus le genre plus universel de l ' u n ité
et la détermination, elle-même plus universelle que le défini (4),
de la position dans l'espace.
La définition du point comme limite de la ligne est certes
valable , mais comme un pis aller, à l 'usage de ceux dont l'esprit
n'est pas assez pénétrant pour connaître d'a bord ce qui est plus
connu absolument. Aristote n'a pas encore perdu l 'espoir d 'ac­
céder à l'ordre de l'intelligibilité en soi ; c'est une question de
pénétration d'esprit, donc d 'exercice : « Pour les mêmes per­
sonnes, à des temps différents, ce sont des choses différentes
qui sont plus connues : au début, ce sont les obj ets sensibles,
mais quand l 'esprit devient ensuite plus pénétrant, c'est l'in­
verse ,, (5) ; il peut donc se faire qu' « il y ait identité de fait
entre ce qui est plus connu pour nous et ce qui est plus connu
absolument » (6).
Mais, à mesure que la pensée d'Aristote se développe, il
semble bien que la perspective de cette coïncidence soit de plus
en plus différée. Au livre Z de la Métaphys ique, il n'est plus
question d 'une insuffisance de pénétration , mais d ' une servitude
permanente de la connaissance humaine. L'esprit le plus péné­
trant qui soit, celui du philosophe, n'échappe même pas à la
commune condition : « C'est parmi les êtres sensibles que nos
recherches [sur l'essence] doivent commencer . . . Tout le monde
procède ainsi dans l'étude : c'est par ce qui est moins connais­
sable en soi qu'on arrive aux choses plus connaissables ( 7 ) . »

(ll
(2
cr.
plus haut p . 46.
Nous sommes encore ici dans une perspective platonicienne. Plus tard,
Aristote dira que seul l'individu engendre l'individu.
(3) 6, 6, 1 0 1 6 b 25, 30.
(4) La différence spécifique est plus universelle que l'espèce et même que le
genre. Sur ce point, cf. I r• Partie, chap. I l , § 4, p. 229 ss.
(5) Top., VI, 4, 1 42 a 3.
(6) 1 4 1 b 23.
( 7 ) Mét., Z, 3, 1 029 a 34, b 3 SS.

ORDRES DE LA RECHERCHE ET D U SA VOIR 65

La tâche (gpyov) qui incombe à la méthode sera alors de « rendre
connaissable pour nous ce qui est connaissable en soi » ( 1 ) .
Ainsi Aristote considère-t-il ici comme naturelle la distorsion
des deux ordres : quant à leur coïncidence , elle est à conquérir
par une démarche probablement laborieuse, qui définit la
recherche humaine en tant que telle. Si donc il y a deux points
de départ, celui de la recherche et celui du savoir, o u , comme
le dira encore Théophraste, un point de départ « pour nous »,
qui est le sensible, et un point de départ « absolu » , qui est
l'intelligible (2) , pourrons-nous j amais atteindre ce point qui est
le plus éloigné de nous et qui est pourtant le commencement
du savoir véritable ? Mais alors n'y a-t-il pas quelque ironie
à parler d'un « point de départ » , qui n 'est pour nous qu'un
terme à peine entrevu , et d 'une cognoscibilité en soi qui ne
serait cognoscibilité pour personne ? Les Top iques , nous l 'avons
vu, se contentaient de distinguer entre le vulgaire et l'esprit
« pénétrant » et de réserver à celui-ci l'accès à la connaissance
en soi. Mais, dans la Métaphysique, l'esprit rlu philosophe en est
réduit à la condition du vulgaire et l 'expression plus connaissa ble
en soi se vide finalement de toute référence à une connaissance
humaine effective.
Les commentateurs en tireront la conséquence en assimilant
finalement ce qui est connaissable en soi ou par nature à ce qui
est conn a issable pour D ieu (3). Nous retrouvons ainsi, par un
autre biais, l 'aporie que rencontrait Aristote dans son analyse
des conditions de la sagesse : la sagesse est facile en soi et première
d ans l 'ordre du savoir, puisqu' elle porte sur ce qui est le plus
connaissable ; mais peut-être n'est-elle première et facile que

( 1 ) 1029 b 7 : • ... de même, précise Aristote, que, dans la vie pratique, notre
devoir est de partir de chaque bien particulier pour faire que le bien général
devienne le bien de chacun La coincidence entre le particulier et le général,
».

entre le • pour nous • et l'• en soi », n'est pas donnée, mais est à faire, et précisé­
ment avec les moyens • particuliers • dont nous disposons. AscLÉPIUS (383, 5 )
cite l'exemple du législateur, q u i a recours a u x châtiments individuels pour
réaliser la vertu, qui est universelle. Le Ps.-Alex. montre comment le législateur
peut ainsi exercer une influence sur l'économie : la loi, en punissant le riche qui
use mal de sa richesse, le châtie pour son bien, mais contribue aussi à la pros­
périté générale (466, 12- 1 5 ) .
( 2 ) Mét.1 8, 9 b 7 .
(3) Ainsi le Ps.-Alexandre dans son commentaire du livre N (6, 1 092 b 26-30) .
Aristote critique l a théorie pythagoricienne selon laquelle u n m6lange vau­
drait d'autant mieux qu'il pourrait être exprimé par un nombre qui définirait
exactement sa composition. Cette critique ne signifie pas, commente le
Ps.-Alex., que tout mélange n'ait p as lieu selon une certaine proportion,
mais il est des cas où cette proportion est inaccessible à notre intelligence,
tout en étant • connaissable pour Dieu et par nature • (-réj> fü:éj> 8È xcxl -r'ij
«pÛaeL yvÙ>pLµ.011).

au livre A. Logique e t méthode chez Arislole. Oüa tatione Arisloteles mela· physicam vim syi!ogismo inesse demoilslraverit. (2) Le savoir véritable est. Ce n'es� donc pas lin qasard si le mécanisme du syilogisme reproduit le processus de la fécondation. trad. en se connaissant. 1 074 b 1 5-35). De la guérison de l'dmll. car les choses qu'elle recherche sont. en vertu de la défi­ nition lnême du principe. p . L E B LO N D . en d'autres passages. au sens où KANT entendra cette expression dans sa Disserlalioil de i 770. de ce dont ils sont les principes. à l'image de la genèse des choses (2) . c'est-à-dire pour un être qui serait doué d 'intuition intellectuelle et dont le savoir. Pourtant. Cf. saint ThoMAS. Réciproqurmcn L. 1 ) . n. Av I C E N N E. avant la physique. II semble donc qu'il y ait évolution de la doctrine plus traditionnelle du livre A à celle. connaît toutes choses) . De même. en ce qu'elle fonde indissol ublement une déduction et une pi·oduction. précédent. (Ams­ 'i'OTE. p . ( Mais Brunschvicg insiste trop exclusivement sur le caractère biologique de cette analogie : Iè fait qu'Al'iS­ tote recoure. s'il existe ( 1 ) . ln Métaph. chap. I I • Partie. contra ZELL�R. l(c * * Nous avons vu certains des commentateurs néo-platoniciens u tiliser la distinction de l 'antériorité en soi et de l'antériorité pou1· nous pour concilier le titre de la métaphysique avec le caractère premier de son objet (3) . poUl·rait-on dire originaire. • . à des analogies technologiques prouve que la fécondation biologique et la fabrication artisanale ne sont pris ici que comme des illustrations particulières de la génération en gén6ral. et l'on pourrait ajouter : dans ce�te mesure seulement. 4. p. ( 1 ) On sait qu'Aristote contestera au livre A (9. serait descendant et productif. 2. M ais cette évolutiot1 elle-même s'explique : Aristote doutera de plus en plus que le inonde sublunaire se rattache à Dieu comme à son principe. allem.) · ( 3 ) Cf.tte polémique. p . . cf. il tendait à attribuer à bieu seul la connaissance des principes et. Cathala. par conséquent.lssance (cf. car la co11tinge11ce.1ca. p. trad. 983 a 9). p . B R ENTA N O . A. 1 074 b 27 et 32. J . 246 (qui soutient comme saint Thomas que Dieu. Die Psychologie des A ristote/es. : • Les schèmes du méliei· • ) . qui. 983 a 8). 4 • somme. M ais le nom par lequel celle science mérite d'être désignée. 8. analogue à l'action démiurgique dans la mesure où il coïncide avec l'ordre naturel de la génération. que l'on a souvent invoqués l'un collti'e l'autre dans la question de savoir si le Dieu d'Aristote co1111att 011 non le mond_e (sur ce. E n réalité. Métaphysique. Toute intuition est. Cette tradition se perpétuera chez les commen­ tateurs arabes. il participerait de son excellence. der Griechen. en effet. I l . éd. propremenL aristotélicienne. 37 1 . précise que Dieu ne peut penser le monde parce que ce serait là un • changement vers le pire • et qu' • il y a des choses qu'il est meilleur de ne pas voir que de voir •. M. Un exégè te contemporain . du livre A. que Dieu connaisse le monde. au livre A ( 2. 736. et cet argument tomberait) . BiluNscliv. I I n'y a donc pas contradiction entre ces deux passages. due à la résistance de la matière. HORTEN. . si on la considère dans son essence propre. se déploieront dans le syllogisme. et que pourtant il ne connaît pas le monde : Dieu ignore le monde dans la mesure tn Ome oil le monde ne se déduit pas du principe. p. AVERROÈS. n• 26 1 4 . A.. introduit ici une faille entre Dieu et le monde. provient de la résistance de la matière : il n'y a pas de science de l'accident. dans I 'œuvre. . quant à leur essence et à leur universalité. H o R'i'EN. M . LA SCIENCE SA NS NOM pour Dieu . il est à l a fois vrai d e dire que Dieu s e connait lui-même comme pl'Ïll cipe de toutes choses (cf. Cf. l'artisan ignore ce qui. l'activité de l'artisan sera une bonne introducLion à la conml. 3 2 .M . p. 326 ss. Si le monde se déduisait entièrement du principe. chez Aristote. est avant la physique . 35-36 : • L'expression après la physique exprime un après par rapport à nous . Phil.

M . même seulement pour nous. Or on voit mal que la philosophie première . puisqu'elle ne sui ­ vrait pas l'ordre de la cognoscibilité en soi. Reiner. H . souven t désignée comme la plus haute des sciences. non seulement parce que son obj et était premier dans l 'ordre de l'�fre. l ' autre de fait. . 228. L 'erreur des commentateurs serait plutôt d 'avoir voulu faire de Métaphysique le titre de la philo­ sophie première. ce renversement de l'ordre ontologique et de l 'ordre épistémologique ne peut être attribué sans réserve à Aristote lui-même : lorsqu 'il oppose le plus connu en soi et le plus con n u pour nous. M ais. Alexandre et Asclépius semblent opposer l'ordre de la connaissance et l'ordre de l'être. p . Il reste que le titre Métaphys ique correspond . mais aussi parce qu'elle­ même devait être première dans l'ordre du savo ir. ou bien ne serait pas une ph i losophie. art. comme si des recherches « post-physiques » pouvaient réaliser le proj et aristotélicien d ' une science « anté­ rieure à la physique » . par exemple. cil. ils ne pouvaient résoudre le paradoxe qu'en j ouant sur les sens apparemment multiples ( 1 ) H .ou plutôt parce qu'il est anté­ rieur en soi à l'obj et physique. Dès lors. on l ' a vu .. c' est-à-dire une science . mais deux modes de connaissance : l'un de droit. REINER. comme le prouve amplement la théorie des Seconds A nalytiques . Mais autre chose est d e reconnaître u n sens a u titre Métaphys ique. . L 'ingéniosité des commentateurs ne sert ici de rien : Aristote ne peut avoir voulu appeler philosophie première une philosophie qui. à l'aspect effectif de la recherche aristotélicienne et qu'on ne saurait donc attribuer son invention à un complet contresens. Reiner voit même là un argument en faveur de l'attribution du titre. puisse obéir à un autre ordre que celui-là. p . autre chose de reconnaître ce sens comme aristotélicien. L'originalité de sa conception réside précisément dans cette idée d 'une connais­ sance en soi. 237) . pour qui l 'ontologiquement premier serait en même temps le premièrement connu . a cru pouvoir en conclure que le titre Métaphys ique était aristotélicien d'esprit (seinem Sinn und Geist 1rnch ) ( 1 ) . Il faut donc en prendre son parti malgré les commentateurs : la théologie était appelée par Aristote philosophie première . En expliquant que la métaphysique est pour nous postéri eure à la physique bien que son obj et soit . viendrait après la physique. mieux que celui de Philosophie prem ièr•e . sinon à Aristote lui-même. est l'ordre même de la science démonstrative. EuoÈME ( i bid. ordre qui . du moins à l'un de ses disciples immédiats.ANTÉRIORITÉ DE LA PH ILOSOPHIE PREiVI IÈRE 67 M. car alors cette philosophie ou bien ne serait pas première . il n'oppose pas l'être au connaître.

elle s'accorde avec la nôtre. IV). restée sans nom chez Aristote lui-même. comme on a essayé de le montrer. JAEGER ( Aristoteles. c'était se condamner à ignorer la spécificité de la première tout en altérant le concept de la seconde . La métaphys ique n'est donc pas l a philosophie premiêre. est celui de W. il faut à la fois prendre au sérieux l'antériorité de la philosophie première et la postériorité de la métaphysique. s'il ne convient pas à la philosophie première ou théologie. qui tend à confirmer l'interprétation traditionnelle. c'était attribuer à la première une antériorité qui n'appartient qu'à la seconde et à celle-ci une postériorité qui est le fait de la première. si la science de l 'être en tant qu'être ne se réduit pas à celle de l'être divin. comme nous le dirons désormais. chaJ> . Paris. M ais si . o n conviendra q u e les deux titres n e peuvent s'appliquer à la même spéculation. Disons seulement ici : 1 ) que cette thèse nous paraît méconnaître les origines rhétoriques et sophistiques de la problématique de l'être en tant qu'être . sur un point important. DÉCARIE. au point que les commentateurs. l'ontologie et la théologie ( 1 ) . . Montréal.68 LA SCIENCE SANS NOM d 'antérieur et postérieur. se subordonnent ou s'impliquent. en refusant d'assimiler l'être en tant qu'être à l'être divin). les aient spontanément confondues (2) . M ais dénoncer la confusion n'est pas encore la comprendre : si la métaphysique n'est pas la philosophie première. 2) qu'elle tombe sous le coup des critiques que nous adressons aux interprétations un i/aires (même si. L'objet de la métaphysique selon Aristole. ( 2) Cet ouvrage était sous presse lorsque a paru celui de V. et qui prend pour obj et. ( 1 ) Ce vocabulaire. 1 9 6 1 . c'est-à-dire entendre dans les deux cas un ordre de succession temporelle . Mais que serait-elle d 'autre ? Les conclusions du chapitre précédent nous autorisent à répondre : le titre de Métaphysique. mais l'être dans son universalité . il faudra montrer comment l'une et l 'autre s'ordonnent. selon laquelle l'étude de l'être en tant qu'être serait subordonnée à celle de la • substance • comme la consé­ quence à son principe. non pas l 'être divin. et après eux la plupart des interprètes. s'applique sans difficulté à cette science. Confondre sous le nom ambigu de métaphys ique la science de l'être en tant qu'être et celle du divin ou. c'est-à-dire en tant qu'être. d'ailleurs obvie.

. • xoc t " EÀÀ'IJVeç aocp(ocv �'IJTOUGLV. 22). Saint PAUL ( 1 Cor. LEIBNIZ (De primae phi­ losophiae emendalione et de nolione su bslan­ fine ) .. PREM IÈRE PARTIE LA SCIENCE (( RECHERCHÉE » . 1 . Personne ne doit s'étonner que cette science primordiale à laquelle revient le nom de Phi­ losophie première et qu'Aristote a appelée désirée ou recherchée (�'l)Touµév'IJ) demeure auj our­ d'hui encore parmi les sciences qui doivent se chercher..

.

CHAPl'l'RE PREMIER �TRE ET HISTOIRE Une hirondelle ne fait pas le printemps. a é té le premier à établir à côté de sa propre philosophie une conception de sa position person­ nelle dans l' histoire ( 1 ) . ) « Aristote.. son t oublieux de ces vérités passées. I. 250 a . car <c il n'est pas également facile à toutes lel.'I âmes de se ressouvenir des choses du ciel à la vue des choses de la terre » (4). et « ceux d ' auj ourd'hui » . Nic. fait-il dire à Socrate au début du mythe de Teuth (3) . écrit W. 274 c . S'il y a une histoire de la vérité . p . qui !l) Arisloleles. 2 ) Phildbe. ce sont les Anciens qui le savent » . (Eth. mais. 3) Phèdre. « les Anciens valent mieux que nous » . Pour Platon. 4) Phèdre. Même en admettant que l'histoire de la philosophie n ' ait pas j oué un rôle déterminant dans la formation de la pensée d'Aristote et qu'elle ne soit chez lui qu'une reconstruction faite après coup dans un souci de j usti fi­ cation rétrospective. « Le vrai. pa rce qu 'ils c c vivaient plus près des dieux » (2) . 6. si l'oubli est la règle. il n ' en resterait pas moins que l'histoire est touj ours invoquée dans son œuvre comme une caution supplémentaire de vérité et qu'elle s'y trouve donc douée d ' une valeur positive. 1 098 a 1 8 . c'est celle d ' un oubli progressif entrecoupé de réminiscences . . L'idée était nouvelle. l . » C'est là un fait dont la nouveauté même mérite d' être expliquée. la réminiscence est l'exception. Aristo te lui-même sacri fiera à ce respect quasi religieux du passé . au moins par rapport au platonisme. les Modernes. 1 6 c . J aeger.

nous apprend que les astres sont des dieux et que le divin embrasse la nature entière. Si l'on sépare du récit son fondement initial. . TRICOT) . 3. . apparaît encore dans ce texte. » L'idée d ' une Révélation originaire. A. et qu'on le considère seul. mais oubli. dont le souvenir a été aboli. par une conversion qui va à contre­ courant de l ' histoire. venue de l'Antiquité la plus reculée et transmise sous forme de mythe aux âges suivants. . mais accompagnée de combien de restrictions ! Le mythe a perdu le caractère sacré qu'il avait encore chez Platon : il n'exprime pas seulement la tradition. 1 074 a 38-b 1 4 ( trad .72 LA SCIENCE cc RECHERCHÉE » devait être devenu un lieu commun du traditionalisme athénien : « Le plus ancien est aussi le plus vénérable » ( 1 ) et. M ais une autre idée apparaît. L'erreur est toujours une nouveauté dans le monde . qui. c'est restaurer dans sa pureté la parole même des dieux . les divers arts et la philosophie ont été développés aussi loin que possible à plusieurs reprises et chaque fois perdus.Il est intéressant de noter que ce passage. n'est j amais nouvelle. Telles sont les réserves sous lesquelles nous acceptons la tradition de nos pères et de nos plus anciens prédécesseurs (2). selon W. ). sous une forme mythique. alors on s'aper­ cevra que c'est là une tradition vraiment divine. (3) Cette idée que la vérité est au commencement et que l'histoire n'est pas dévoilement. rend un son nettement platonicien. ab initio. . dont les mythes seraient les vestiges. elle est sans ancêtres et sans postérité » (cité par le Vocabulaire de LALANDE au mot Tradition ) « • . 366 ss. est commune à tous les traditionalismes. Tout le reste de cette tradition a été aj outé plus tard . des reli­ ques de la sagesse antique conservées j usqu 'à notre temps. appartient à un chapitre qui. savoir la croyance que toutes les essences premières sont des dieux. est de rédaction assez tardive. quoique oubliée des hommes. pour ainsi dire. p. qui attribue à l 'histoire un ( 1 ) Mél. La sagesse n'en conserve pas moins le rôle cathartique qu'elle possédait chez Platon : débarrasser les mythes de la gangue qui les recouvre. JAEGER (Arisloleles. il a été détourné de sa fonction révélatrice pour servir des besoins humains : la mythologie tourne à la mysti fication sociale. ..cr. . de BONALD : • La vérité. de ces commencements lumineux où régnait encore une familiarité native entre l'homme et le divin (3). A. il fera allusion à un passé lointain et en quelque sorte pré-humain. selon toute vraisemblance. 8. d 'origine divine. J. elle est du commencement. c'est se ressouvenir. (2) Mél. ces opinions sont. en dêpit des réserves finales. ailleurs. pour persuader la multitude et pour servir les lois et l 'intérêt communs . ou du moins altéré par l'intervention des hommes : « Une tra dition. Tandis que. 983 b 32. mais la trahit en la traduisant .

3. 23 c. mais le déluge semble n'être chez lui que la traduction mythique de l'oubli : entre deux catastrophes. . mais que reste-t-il en dehors ? . ) . il est du moins inventeur. pour lui comme pour Aristote. comme effrayé par l'idée d ' un progrès linéaire et irréversible qui manifesterait le pouvoir indé finiment créateur du temps. .. et Corr. 7. N i. que suivent de nouveaux essors . ) . mais tout au plus conservation d' • un petit germe échappé au désastre • ( 23 c). 22 b. la progression des connaissances et des arts à l 'intérieur des périodes intermédiaires est mise à l'actif de l'invention et du travail humains. 1 . c'est-à-dire sous la forme d'une génération circulaire et d'un éternel retour (cf. Mais il n'y a pas de raison qu'Aristote conçoive l'histoire générale de l'humanité autrement que le devenir de la nature. Certes. qui « croit au développement linéaire de la pensée.. devait inspirer l'exposé historique qui constituait le livre 1 du nepl cpLÀoaocplcxç (cf. . il est l' auxiliaire bienveillant .auve:pyàc. s'il n'est pas créateur. (2) Météorol. il est vrai . LE B LOND ( Logique et Méthode chez A1·islote. p . 1 . 14. ce pro­ grès ne va pas sans des retombées.en la restreignant. très ancienne dans l'œuvre d'Aristote. fragm. mais d ' un avancement progressif. » I l n'en reste pas moins qu'entre deux catastrophes cosmiques. THÉOPHRASTE verra dans la théorie aristotélicienne des catastrophes le seul moyen de concilier l'éternité du genre humain (qui résulte. la corrige-t-il par celle d'un devenir cyclique. 486 ss. cr. ( 1 ) 28 1 d-282 a. 25 c). L e temps a deux faces : destructeur de la nature. le sens de l 'évolution humaine n'est pas celui d ' une régression. ni deux fois. 13. 339 b 27.. puisque les chutes successives sont dues à des cataclysmes cosmiques (2) : au contraire. Sans doute Aristote. II. (3) Méléorol. &ycx86c. à l'intérieur do l'hist01re cosmique. . 1 . Do:cogr. qui trahit le caractère relativement récent de leur apparition ( D I ELS. . e:upe:'t'�c. contraires à la conviction intime d'Aristote. il s'agirait là de • façons de parler courantes •. Bien plus. 1 . 262) . Cf. mais un nombre infini de fois (3). I l . qu'il érode et qu'il mine par l'action conj uguée de la chaleur ot du froid ( 4). de l'éternité de l'Univers) et l'imperfection de nos arts et de nos sciences. Aristote reprend à son compte . - de l'action humaine . idée que Platon avai t raillée dans l'Hipp ias majeur ( 1 ) . 20 e. 3. 1 098 a 24. et. c . 351 li 8 ss.l'idée sophistique d'un progrès des connaissances et des techniques humaines. image affaiblie et imparfaite de l'éternité du Cosmos : « Ce n'est pas une fois. ( 4 ) Météor. . Aristote sauvegarde la p ossibilité d'une histoire. 35 1 a 26 . .On trouve bien une idée analogue dans le Timée de PLATON (cf. . I V. au progrès des idées •. surtout Pl!ys . De Gen . 8 Walzer) . ou plutôt d'histoires humaines. 270 b 19. que les mêmes opinions reparaissent périodiquement p armi les hommes.te idée.C YCLE ET f>RO G R RS mouvement exactement inverse du précédent. il n'y a pas progrès proprement humain. ni un petit nombre de fois. . En prenant à la lettre le m y the platonicien. 222 b 19 (5) Elll . 1 . 14. ce qui autorise le progrès des techniques (5) .Ce. aux arts et à la philosophie. 13 Rose. mais la décadence n'est plus le fait de l'homme. 338 a 7 ss. De Coelo.D ' après le P .

( 2 ) • . fragm. H u M D ERT .. semble devoir être restitué en fait au De philosop hia. (3) Réfut. . Et lorsque. mais aussi que lui-même.tR J N G . Si Aristote sacrifie quelquefois en paroles au respect platonicien du passé . une méthode clialectique de r ec:h erch e : ce n'est pas parce qu'i avait • l'nabitucle de traiter le pour et le c:ontre en tout suj et • (consuetudo de om ni b u8 rebua in contrarias partes disserendi. mais nous ne voyons pas de raison suffisante de contester son authenl1cité. longtemp s a l lribué au Prolreplique. trad. En réalité. il n'y avait rien d 'antérieur à citer. nous dit Cicéron. 40 ss. J. 1 84 b l . 3. Problems in Aristotle's Protrep ticus. soph. CtcÉRON. 1 63 .. selon B IGNONE. Eranos.1 64) . A la fin de son œuvre logique. 4 ) Ibid. comme le suggère BIGNONE lui-même ( L 'Aristolele perdulo e la formazione filosofica <li Epicuro. constate que. I. brevi tempore philosophiam plane absolutam fore • ( Tusculanes. » Si progrès il y a . Aristote. les Epicuriens Colotè11 et Diogène auraient critiqué dans les premiers éc1·its d'Aristote. I I I. p.ou du moins • probabilisme • . Colotès et Diogène ont pris pour du scepticisme ce qui n'était qu'un artifice de présentation r par thèses et anUthèses ou. revenant avec une évidente satisfaction sur le travail qu'il a accompli . Cette assurance de novateur est celle d'un homme qui croit résolument au progrès. 9). étant donné le puissant développement pris par la philosophie dans les dernières années. 28. 1 098 a 1 8 . ( 1 ) Ibid. si la rhétorique était déj à par­ venue avant lui à un point avancé de développement. 1 8 1 b 3.que. 53 Rose) (Ce fragment. 1 84 a l . mais en fon­ dateur d'une science nouvelle. c c sur le raisonnement. le rythme en est donc fort inégal selon les diverses branches du savoir. mais nous avons passé beaucoup de temps à de pénibles recherches » (3). L l i ( 1 954) . . . p. que le j eune Aristote était un probabiliste.Ce ton conquérant s'accorde bien mal avec le prétendu • scepticisme • . il n ' en était pas de même pour l'analytique et la dialectique : sur la dialectique. Di. plus rofonclément. s'assurait qu'avant peu elle serait tout à fait achevée (2). . plus loin. p a s plus que Platon ne peut être taxé de scepticisme pour avoir écrit des dialogues. « rien n'existait du tout » . Tu sc ulanes . il demande au lecteur de juger si cc cette science dénuée de tous antécédents n'est pas trop inférieure aux autres sciences qu'ont accrues de successifs labeurs » (4) . il dit bien qu'ils ont été ou fort sots ou fort vaniteux. 34. malgré 1.74 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » Aristote va même quelquefois j usqu'à oublier ses propres leçons de patience et qu' « une hirondelle ne fait pas le printemps » ( 1 ) : à la progression tâtonnante des arts il opposait dans le De philosophia le départ accéléré de la philosophie et il annonçait po ur bientôt son définitif achèvement : c c Quand Aristote. ) . I I . reproche aux philosophes anciens d'avoir cru que la philosophie avait atteint avec eux sa perfection. l'appel à l'indulgence cache mal le ton triomphal du bulletin de victoire : ici Aristote ne se pose pas en restaurateur d 'une sagesse ancienne. . 69.

qui ra p pelle le mythe de la caverne et sera reprise p ar Théo p hraste Métap h . P. et. 2 (éd. difficile et. On remarquera la résonance platonicienne de certaine passages (définition de la philosophie comme • spéculation sur la vérité • . TRICOT. utilise des notes.l'héritier de ce que Gomperz a appelé « l 'époque des lumières » . « nouveaux en toutes choses • : • Nos premiers pères. modinée) . semble-t-il. c'est que nul ne peut atteindre adéquatement la vérité . 993 a 30-b 7 ( trad . métaphore du tir à l'arc. Platon méprisait les philosophes médiocres (3). ex.plus qu'il ne le croit peut-être . 8. ni la manquer tout à fait.-M. en un autre sens. métaphore de l'éblouissement. M ais le fait que nous pouvons posséder une vérité dans son ensemble et ne pas atteindre la partie précise que nous visons montre la difficulté de l 'entreprise (4) . peut. et il serait absurde de s'en tenir à l'opinion de ces gens-là • ( I I. mais l 'ensemble de toutes les ré flexions produit de féconds résultats. Ce qui le prouve . - cr. q ui rappelle la chasse aux oiseaux du Thé61èle. cette étude est facile. il n'en est pas moins . Essai sw· /a formalio11 de la pensée grecque. La conception d'un avancement progressif des techniques et des sciences . 1 269 a 4 ) . en lui-même. un peu plus lom.. (2) Dans un passage de la Politique.. » ( 1 ) Cf. cet apport n'est rien sans doute. 9 b 1 1 1 3 ) . Mais Aristote y introduit une idée nouvelle : cet accroissement quantitatif des connaissances. (3) Cf. 1 . p . ou il est peu de chose . comme de ce que dit le proverbe : Qui ne mettrai t la flèche dans une porte ? Considérée ainsi . S c H U H L.C YCLE ET PRO GRJ"!:S 75 s'il insère l'idée moderne de progrès dans le rythme cyclique de la pensée traditionnelle. c'est du moins l'idée que la tradition nous donne des fils de la terre.- . 1 98 a ss. pp. 347-52. et c'est cet achèvement entrevu qui donne leur sens aux efforts parcellaires des philosophes du passé. 2). Théélèle. il n'y a pas de philosophes médiocres. mais des hommes qui ont participé avec plus ou moins de succès un succès dont eux­ -� mêmes ne pouvaient être j uges à une recherche commune : � « La spéculation sur la vérité est.être anciennes. ARISTOTE hésite à l'appliquer à l'art du législateur. .lieu commun chez les sophistes et dans les ouvrages des médecins hippocratiques ( 1 ) est appli­- quée par lui au progrès de la philosophie (2) . même s'il a été rédigé par Pasiclès de Rhodes (comme l'indique une tradition remontant à !'Antiquité). il ne le conçoit pas comme un processus indéfini : il en entrevoit déj à l' achèvement. qui doit aussi tenir compte de la stabilité nécessaire de l'Etat. KüHLEWEIN. Chaque philo­ sophe trouve à dire quelque chose sur la nature . Pour Aristote. d'Aristote. 1 73 c : • Je vais parler des coryphées . en un sens. 2• éd. M ais cette aporie • lui donne l'occasion d'exposer l a thèse de l'innovation en • des termes qui ne sont pas sans annoncer les aphorismes baconien et pasca lien sur les Anciens. où se dépose en couches successives l ' expérienc e de l'humanité. . De sorte qu'il en est de la vérité . qu'il!! soient nés de la terre ou qu'ils aient survécu à quelque catastrophe. facile. ressemblaient probablement au vulgaire et aux ignorants de nos jours . On admet auj our­ d'hui que ce livre. en particulier : Sur la médecine ancienne. c a r à quoi b o n faire mention des philosophes médiocres ? • (4) Mét.

.. . Il en est de même de ceux qui ont traité de la vérité.clic n'en est pas moins vérité au regard de la totalité. comme. Dès lors. Réf'ul. mais du conséquent à l 'anté­ cédent : c'est la maison construite qui confère aux matériaux leur nécessité d'instruments (3). mais elle ne répond pas pour autant à la question que nous lui posions sur tel être en particulier : tou t en restant à l'inté­ rieur de l'être et de la vérité . s e conduisent les soldats mal exercés. M ais sans doute aussi se trouve secrètement exalté le rôle du Philosophe qui vient donner un sens à ces tâtonnements anonymes. . sans Phrynis. I I . 1 83 b 20.. A.76 LA SCIENCE « RECHERCH ÉE » Toute opinion en tant que telle renvoie donc à un horizon de vérité .cet être fût-il autre que celui que nous cherchions . !l"I . ( 2 ) Mét. Anal. 1 . mais les autres philo­ sophes ont été causes de la venue de ceux-là (2) . 4. elle nous parle d 'autre chose que de cc sur quoi nous l 'interrogions. Timothée n'eût j amais existé. puisque tout contribue à son achèvement. 9 . N 'en sera-t-il pas de même pour la genèse des idées ? Phrynis aurait pu n'avoir aucune postérité et tomber dans l'oubli. . 993 b 15 SS. soplr .ces opinions fussent-elles erronées en tant que partielles . mais c'est la réussite de Timothée qui ( 1 ) « Ces philosophes ont évidemment appréhendé j usqu'ici deux des causes que nous avons déterminées dans la Physique . qui s'élancent de tous côtés et portent souvent d'heureux coups. mais dans la mesure où elle est une énonciation positive sur l 'être . si ses efforts modestes ont préparé la venue d'un philosophe plus grand : « Si Timothée n'avait pas existé. à la fin du combat. dans les combats. à l'intérieur duquel elle s'est nécessairement constituée . I I . mais. nous aurions perdu beaucoup de mélodies.car comment pourrait-elle s'en évader ? .. tel le général qui. transfigure en victoire les assauts désordonnés d'une troupe encore novice ( 1 ) . cc . Post. toute proposition énoncée dit quelque chose sur la nature et sur l'être. 12. Nous avons hérité certaines opinions de plusieurs philosophes. On reconnaît là la théorie platonicienne de l'erreur. mais ils l'ont fai t . !l85 a 1 3 ) . elle n'est erreur que relativement à son obj e t . l3 ) Pl1ys. la totalité des opinions .• d'une manière vague et obscure. Rien n'est donc perdu dans l 'histoire d e l a philosophie.ne nous achemine-t-elle pas vers la vérité totale ? Ainsi se trouve paradoxalement réhabilité l 'effort collectif des chercheurs modestes et inconnus. » Aristote a bien vu que la nécessité de la production ne va pas de l 'antécédent au conséquent. mais en quelque sorte renversée : si l'erreur est une confusion . Le penseur le plus obscur prend une valeur rétrospective . sans que la science y soit pour rion • (Mét. Cf. .

n'était du reste pas exceptionnelle dans la pensée grecque : le même adverbe. p. É!µnpoa8e:v. nous ne voyons en elle qu'accumulation aveugle de matériaux . j\tJO U VEiHENT RÉTRO GRADE D U VRA J 77 confère rétroactivement à Phrynis l 'auréole du précurseur. BRUNSCHVICG. qui voit dans le passé la préparation du présent. ne va pas j usque-là : il faudrait que la philosophie fû t achevée pour que la nécessité absolue de son essence refluât sur l 'histoire de son avènement . alors que ce qui vient après nous se passe dans notre dos ( 6ma8e:v) et comme à notre insu (2) ? Les contemporains de Phrynis ignoraient qu'il aurait Timothée pour disciple. s'éloignera peu à peu au point qu'Aristote finira par douter que la philosophie puisse avoir une fin. mais nous verrons que la perspective de cet achèvement. ne désignait-il pas à la fois ce qui est passé et ce qui s'étale spatialement devant nous. Au contraire. (2) Cf. apport6 Ieur contribution • ( Mét. comme une fin néces­ saire. ce qui n'était que ba lbutiement isolé devient contribution à une pensée philosophique en marche vers son achèvement ( 1 ) . si. 1 . eux aussi. à l' avènement duquel Timothée et Phrynis contribuent. Aristote. c'est l ' idée d'un achèvement de la philosophie qui guide le plus souvent Aristote dans son interprétation des philosophes du passé. nous nous retournons du présent vers le passé . œ.P. un moment entrevue dans le De philosophia. Si nous envisageons l' histoire dans le sens qui va du passé à l 'avenir. . L'expérience humaine et la causalité physique. et il n'y avait aucune nécessité à cela. au contraire. comme du conditionné à sa condition. à vrai dire. p. théorie qu'il considère comme défi- ( 1 ) • Il est donc j uste de se montrer reconnaissant. mais qui deviendrait néces­ sité absolue si l'on posait le terme de l ' histoire . 993 b 12). Le livre A de la Métaphys ique en est un bon exemple : c'est à partir de la théorie des quatre causes. Cette démarche en quelque sorte rétrograde. la relation rétrograde qui va de Timothée à Phrynis. Le dom i11ateur et les possibles. SCHUHL. * * * Il reste qu'à défaut d 'achèvement effectif. mais encore envers ceux qui ont proposé des explications superficielles : cor ils ont. non seulement envers ceux dont on partage les doctrines. est marquée du sceau de la nécessité : nécessité hypothétique sans doute . 5 1 0 . en ce sens que Timothée et Phrynis auraient pu ne pas exister.. 79.-M. ces matériaux prennent leur signification de matériaux pour une construction . L.

p. 3 et 7). 988 a 22 . BRUNSCH VICG montrera. qui est historique et non pas seulement doxographique. . représente beaucoup plus que la confirmation extrin­ sèque d'une théorie élaborée par d'autres voies : en établissant un ordre de filiation entre les philosophes. parce qu'elle étllit p 11 rtielle. n'arrive pas à s'articuler . l'exposé du livre A. ma i s. 314 a 1 3 . La compréhension historique est donc rétrospective. 3.d ' une doctrine par son auteur et ce qu'on pourrait appeler sa signification obj ective amène Aristote à opérer une sorte de clivage dans l'œuvre de ses prédécesseurs. « il l'eût inévitablement suivie. L'aveuglement du philosophe à l'égard de la vérité qu 'il porte en lui n ' est pas sans réagir sur l 'expression de cette vérité : l'intention profonde. (2) Gén . Cette distinction entre la compréhension . semble-t-il. 1 928. 993 a 23 (à propos d'Empédocle) et K. On aboutit à ce paradoxe que maints philosophes sont restés aveugles. A.Cf. Revue d'histoire de la pliilosophie. où.. 3. 1. A 8. Comme nous pourrons le constater en d'autres cas. est donc confirmée. car ou bien nous découvrirons une autre espèce de cause. s'il n ' a pas articulé la raison de sa propre théorie. qu'Aristote se tourne vers les systèmes antérieurs pour voir en chacun d ' eux un pressentiment partiel de la vérité totale. 10. et Corr .D e même. 10. que la v6rité d' une philosophie ne s'accompagne pas forcément de la conscience contemporaine de cette vérit6 : • Spectacle étrange d'un philosophe qui reste.ou plutôt l'in� compréhension . 988 b 16). il faut bien qu'il manifeste son insuffisance par quelque autre . la distinction des quatre causes a été suffisamment prouvée (Mét. tant en ce qui concerne leur nombre que leur nature. En réalité. 7. 7..78 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » nitive ( 1 ) . (3) Mét. non pas sans doute indifférent. Comme on pouvait s'en douter. 1 062 a 33 (à propos d'Héraclite). . Le recours à l'histoire de la philosophie est présenté ici comme une épreuve destinée à confirmer une théorie qu'Aristote aurait découverte par une réflexion indépendante de l'histoire : • Cet examen sera utile à notre présente recherche. et Aristote s'octroiera un satisfecit à la fin de son examen historique : • L ' exactitude de notre analyse des causes. 993 a 1 1 ) . I. 983 b 1 . S'il est vrai qu'un système est touj ours vrai par quelque côté . l'idée implicite ne parvient pas à se ( 1 ) ARISTOTE renvoie lui-même à la Physique (cf. la pratique effec­ tive d'Aristote ne correspond pas toujours à ses intentions déclarées : il attache en fait trop d 'importance à l'histoire de la philosop h ie pour qu'elle soit seulement pour lui un ornement surajout6. II. mais imperméable à la vérit6 de sa propre philosop h ie • (La technique des antinomies kantiennes. précisément parce qu'elle est inconsciente . 983 b 4 ) . fût-il lui-même le terme et par là la raison d'être de la série. celte dernière hypothèse est la bonne. à la vérité qu'ils portaient en eux : ainsi « Anaxagore n'a pas compris le sens de ses propres paroles » (2) . A. à raison de leur impuissance même à atteindre une autre cause " (A. . . 5. Aristote ne peut échapper à l'obligation de se situe1· Jui-même dans cet ordre. si elle lui eût été présentée » (3). lllors qu'il leur est chronologiquement postérieur. par le témoignage de tous ces p hilosophes. ou bien notre confiance sera affermie dans notre présente énumération • (A. 7 1 ) . dit-il. notamment à propos de Kant. 989 a 32. dans la mesure même où le tout est logiquement antérieur aux p arties .

INTENTION ET S YSTÈME 79

constituer en système ré fléchi. C'est sàns doute ce qu'Aristote
entend suggérer lorsqu'il oppose le �ouÀea6ocL au 8Locp6 p ouv,
ce que les philosophes veulent dire à ce qu'ils « articulent » en
fait ( 1 ) .
Il y a comme une impuissance de la vérité , qui fait que l 'in­
tuition prophétique se dégrade en un informe balbutiement :
ainsi , pour Empédocle, Aristote recommande de « s'attacher plus
à l'esprit (8L!Xvotoc) qu'à l 'expression littéràle, qui n'est qu'un
bégàiement » (2) ; c'est seulement alors qu 'on pourra voir dans
l'Amitié et la Haine un pressentiment de la cause finale. Mais i l
y a aussi comme un malé fice d e la vérité , qui fait que les philo­
sophes disent souvent le contraire de ce qu'ils voulaient dire :
ainsi ces mécanistes qui veulent expliquer l 'ordre du monde par
une coïncidence heureuse de mouvements désordonnés et qui
« se trouvent par là amenés à dire tout le contraire de ce qu'ils
veulent, à savoir que c'est le désordre qui est naturel et l'ordre
et l' arrangement qui sont contre nature » (3) ; ils soutiennent,
commente Simplicius, une proposition qui est « contraire à la
fois à la vérité et à leur propre vouloir » (4) : expression double­
ment remarquable, en ce qu'elle postule à la fois la coïncidence
du vouloir philosophique et de la vérité et l 'inconscience du
philosophe à l'égard de sa propre volonté. Derrière le système,
Aristote recherche l'intention et, derrière l 'intention empirique,
le vouloir intelligible ; par cette dernière dissoci ation, il inaugure
un type d 'histoire de la philosophie qui oppose, pourrait-on
dire, la conscience de soi psychologique des philosophes à leur
conscience de soi absolue. Que la première soit souvent. une
version mysti fiée de la seconde, Aristote ne s'en étonne guère :
l 'inexpérience de la j eunesse suffit en général à expliquer que son
< < bégaiement » ne soit pas à la hauteur de sa bonne volonté ou

même de ses intuitions (5) ; mais, de même que l'homme môr
trans figure les illuminations de sa j eunesse , la philosophie, à
l' approche de son achèvement, rend j ustice à son propre passé :
la vérité de la fin se reconnaît elle-même dans ses origines.
Le mouvement de l 'histoire n'est pas pour autant celui d ' un
dévoilement parfaitement progressif. C 'est que tous les philo­
sophes ne parti d pent pàs avec la même sincérité à la recherche

( 1 ) Mét., B, 6, 1 002 b 27 (à propos des p artisans des Idées). Cf. A, 5, 986 b 6
(à propos des Pythagoriciens) ; 8, 989 b 5 {à propos d'Anaxagore).
(2) Mét., A, 4, 985 a 4 .
(3) De Coelo, I I I , 2, 301 a 9.
(4) ToôvcxvTLov xcxl xpbi; T�V ci).�0e:tcxv xcxl xpb;; T�V �cxuToov (3oOÀ'l)aLv
(SIMPLICIUS, ad loc. , 589, 1 6 ) .
(5) Mét., A, 1 0, 993 a 1 5 .

80 LA SCIENCE « RECHERCHÉE »

commune de la vérité : il en est dont la volonté empirique n'est pas
seulement le gauchissement, mais la négation pure et simple
de l'intention de vérité. Tels sont les sophistes, ou du moins
ceux d 'entre eux qui n'ont pas parlé pour résoudre des problèmes,
mais pour le plaisir de parler ( 1 ) . Quant à ceux qui , comme
Héraclite ou Protagoras, se sont laissé entraîner à des thèses
sophistiques par une ré flexion hâtive sur des difficultés réelles ,
il ne faut pas davantage prendre au sérieux ce qu'ils disent :
car « ce qu'on dit, il n'est pas touj ours nécessaire qu'on le
pense » (2) . Ainsi celui qui nie en p aroles le principe de contra­
diction ne peut le nier en esprit et en vérité. Ici la lettre ne reste
pas en deçà de l'esprit : la parole dépasse la pensée et, si elle la
trahit, c'est par excès, non par défaut. II ne s'agira plus pour
l'interprète de lire l'intention derrière le système, car celui-ci
en est moins la traduction, même imparfaite, qu'il n'en est, à la
limite, la négation. II s'agira de montrer que la doctrine vécue
(8t<Xvotoc) de ces philosophes est en contradiction avec leur
discours explicite (Myoc;) . D ' ailleurs, il est moins intéressant
de savoir ce que ces philosophes pensaient, puisqu'ils pensaient
au fond comme tout le monde, que de comprendre pourquoi ils
ont dit ce qu'ils ne pouvaient raisonnablement penser et d 'expli­
quer cette contradiction. Mais, alors, quelle contribution ont bien
pu apporter ces philosophes à l' histoire de la vérité, puisque la
lettre de leur système est à la rigueur impensable et que leur
pensée réelle - du moins Aristote s'applique-t-il à le montrer -
ne diffère p as de la b analité quotidienne ?
Qu'il y eût là un problème pour Aristote, on s'en convaincrait
aisément en comparant la démarche conquérante de l'exposé
historique du livre A , où chaque philosophe se trouve j usti fié
par le mouvement rétrograde de la vérité finale, et. la discussion
acerbe du livre r, où il s'agit de se débarrasser d'adversaires qui
opposent des obstacles préj udiciels à toute recherche efficace
de la vérité. Aristote, ici, ne cache pas ce qu'une telle situation
a de décourageant : « Si ceux qui ont le plus nettement aperçu
toute la vérité possible pour nous (et ces hommes sont ceux
qui la cherchent et l' aiment avec le plus d 'ardeur) ( 3 ) , si ces
hommes manifestent de telles opinions et professent de telles
doctrines sur la vérité , comment ne seraient pas légitimement

!
1 ) Mét., I', 5, 1009 a 20.
2 Mét., I', 3, 1005 b 25.
j
3 Aristote vient de citer des passages de Démocrite, Empédocle, Parmé­
nide, Anaxagore et Homère, qui admett ent In vérité des apparences, donc la
vérité des contradictoires, et vont ainsi dans le sens de Protagoras.

PRO GR F;s ET Rlî GRESS IONS 81

découragés ceux qui abordent les problèmes philosophiques ?
Poursuivre des oiseaux au vol , telle serai t alors la recherche de
la vérité » ( 1 ) . On retrouve ici , probablement inspirée elle aussi
par le Théélèle, une mé t aph ore voisine de celle que nous avions
relevée au livre oc ; mais de l'un à l'autre passage, la signi fication
s'en trouve complètement modi fiée : au livre oc , l'étonnant était
de manquer le but ; ici, l'étonnant serait de l'attein dre. L à ,
toute opinion renvoyait à un horizon de vérité ; i c i , la découverte
de la vérité ne serait plus que l 'effet d 'un hasard heureux. Sans
doute ne faut-il pas prendre à la lettre cette ré flexion désabusée
d 'Aristote. Elle prouve au moins que l'existence du mouvement
de pensée sophistique - auquel il ratta che arbitrairem ent d ' au­
tres philosophes , comme Héraclite - in firme à ses yeux cette
croyance à un progrès linéaire de la pensée que semblait m a ni­
fester le livre A. Que la critique sophistique ait permis à la philo­
sophie de nouveaux progrès, l'œuvre d'Aristote lui-même, qui,
comme nous le verrons, doit beaucoup aux sophistes, suffirait
à en témoigner. M ais il est caractéristique que le Stagirite n 'ait
pas su accorder aux sophistes le rôle q u ' au livre A il attribue
aux physiciens : celui d 'une préparation progressive de sa propre
doctrine. Il eût fallu pour cela qu'il reconnût la valeur positive
de la critique et la puissance du négatif.

*
* *

Que l'histoire effective ne coïncide pas touj ours avec le
progrès intelligible de la vérité , qu 'il y ait des retombées et
des reculs, c'est ce qu'Aristote reconnaît à plusieurs reprises.
M ais, plutôt que de les expliquer, il préfère les nier, ou plutôt
n 'en tenir aucun compte : cc qui importe, cc n'est pas la succes­
sion de fait des doctrines, mais leur ordre au regard de la vérité.
Seulement, Aristote transpose cet ordre d ans le temps, superpo­
sant ainsi au temps réel un temps intelligible, où se déploie sans
à-coups le mouvement irréversible de la vérité . Si le livre A de la
Métaphys ique nous offre une conj onction si parfaite de l'ordre
chronologique et de l 'ordre logique , s'il nous persuade qu'en fait
comme en droit, la cause matérielle devait être découverte avant
la cause efficiente, la cause efficiente avant la finale et la finale
avant la formelle, c'est qu'Aristote , très consciemment du reste,
prend quelques libertés avec l'histoire. Ce n'est pas autrement,
semble-t-il, qu'il faut entendre le passage où Anaxagore est

( 1 ) I', 5, 1 009 b 33.

82 LA SCIENCE « RECIIERCilÉE »

présenté comme « l ' aîné d 'Empédocle quant à l'âge, mais posté·
rieur à lui par ses œuvres » ( 1 ) . Alexandre (2) commet ici un
contresens en entendant cette postériorité comme une infériorité
en mérite : le mot 6a-repoc;; suggère bien une idée temporelle ;
mais il y a deux temps : le temps de l ' âge (-r7j -�À Lx ( � } et le temps
des œuvres (-roî:c;; ëpyoLc;; } , le temps empirique et le temps intelli­
gible, qui ne coïncident pas touj ours.
Cette interprétation semble confirmée par d'autres textes.
Ainsi Anaxagore est-il présenté comme postérieur à Empédocle
en esprit et en vérité , dans un passage où il est évident qu'Aristote
parle de tout autre chose que d ' une succession de fait : « Si on
suivait le raisonnement d 'Anaxagore en articulant en même temps
ce qu'il veut dire , sans doute sa pensée paraîtrait-elle plus moderne
(xocLvo7tpe7tea-répù)c;; } [que celle d 'Empédocle] (3). » Et c'est une
même idée que nous retrouvons dans le De Coelo , appliquée presque
dans les mêmes termes au rapport des atomistes et de Platon :
« Bien qu'ils appartiennent à un âge plus reculé, leurs conceptions
sur le problème qui nous occupe sont plus modernes (xouvo-rÉpù)c;; }
[que celles de Platon] (4). » Cette dernière réflexion est d 'autant
plus remarquable qu'au livre A de la Métaphys ique, les Plato­
niciens viennent sans conteste après les atomistes, à la fois chro­
nologiquement et logiquement : il y a donc un temps différent
pour chaque problème, et tel qui est moderne par quelque côté
est ancien par d 'autres.
Que devient, ainsi morcelée et redressée, l'histoire réelle ?
A vouloir discerner chez ses prédécesseurs une préparation
continue de ses propres doctrines, Aristote se condamnait à
recomposer l 'histoire à sa façon : à la limite , le temps n'était plus
qu'un milieu commode où proj eter des successions intelligibles (5).
Mais la démonstration perdait alors beaucoup de sa force : si
l 'ordre chronologiqu e était infléchi au pro fit d'un ordre logique

(1) Mét . , A, 3, 984 a 12.
(2) 27, 26.
(3) Mét. , A, 8, 989 b 6.
(4) De Coeto, IV, 2, 308 b 30. - On sait qu'Aristote, au moins dans ses
ouvrages physiques, témoigne d'une grande estime pour les atomistes. A • ceux
que l'abus des raisonnements dialectiques a détournés de l'observation des
faits (il s'agit des Platoniciens), il oppose ceux qui, comme Démocrite,

• ont vieilli dans la famili arité des phénomènes • ( Gén . et Corr., 1, 2, 3 1 6 a 5 ss. ) .
Même au livre N d e la Métaphysique (2, 1 088 b 35 ), Aristote re e roche aux Pla·
toniciens leur • façon archaique de poser les probl è mes • (Tb cbtoplJGCXL &pzcxtxwc;).
( 5 ) On songe au mythe platonicien de la Démlurgle, lei qu'il sera développé
pé.r Xènocrate et plus tard par Crantor, pour qui la proj ection dans le temps
finit par n'être plus qu'un procédé mythique d'exposition. - Cf. ARISTOTE,
De Coelo, 1 , 10, 279 b 32 ss. ; L. ROBIN, La théorie platonicienne des Idées et des
Nom bres d'aprM Aristote, n. 328, p. 406.

HISTOIRE IN TELL I GIBLE ET H ISTOIRE RÉELLE 83

ou même absorbé par lui, la genèse réelle devenait genèse idéale
et la causalité des idées elle-même apparaissait comme fictive.
L 'histoire retrouvait certes une unité et une continuité rétros­
pectives, mais à la condition qu'on sacrifiât son mouvement
effectif. La compréhension rétrograde, en proj etant dans le passé
une nécessité qui, en l'absence d ' une cause finale elle-même
nécessaire, ne pouvait être qu'hypothétique, ne parvenait pas à
se constituer en explication véritable. Il nous reste à rechercher
si Aristote ne nous éclaire pas parfois, fût-ce par des indications
fragmentaires, sur le mouvement effectif de la vérité et sur la
genèse réelle des systèmes philosophiques.

*
* *

L'origine de la philosophie , c'est « l'étonnement que les
choses soient ce qu'elles sont » ( 1 ) . Or le corrélat de l'étonnement,
c'est l' a p o r i e (2) , c'est-à-dire un état de choses tel qu'il comporte
une contradiction au moins apparente. Aristote en cite deux
exemples : celui de la marionnette qui se meut toute seule, celui
de l'incommensurabilité de la diagonale du carré. Dans le premier
cas, l 'étonnement naît de la contradiction entre le caractère
inanimé de la marionnette et la faculté qu'elle a de se mouvoir
elle-même, faculté qui n ' appartient qu'aux êtres vivants ; dans
le deuxième, de la contradiction entre le caractère fini de la
diagonale et l'impossibilité de la mesurer selon un processus fini.
La philosophie ne naît donc pas d'un élan spontané de l ' âme,
mais de la pression même des problèmes : les choses se mani­
festent, s'imposent à nous comme contradictoires , comme
faisant question ; elles nous poussent, au besoin malgré nous,
dans la recherche ; elles n 'ont de cesse que notre étonnement se
mue en un étonnement contraire : qu'on ait pu un j our s'étonner
que les choses soient ce qu'elles sont ; « rien , en effet, n'étonnerait
autant un géomètre que si la diagonale devenait commensu­
rable > > (3). La philosophie décrit donc une courbe qui va de
l'étonnement originel à l'étonnement devant ce premier étonne­
ment ; si les choses tirent l'homme de son ignorance satisfaite
pour en faire un philosophe, elles contraignent ensuite le philo­
sophe à les reconnaître telles qu'elles sont.
Si la pression des choses détermine l'origine et le sens de la

( 1 ) Mét . , A , 2, 983 a 1 3 .
( 2 ) Ibid. , 982 b 1 3 .
( 3 ) Ibid., 983 a 1 9 .

84 LA SCIENCE « R EC H E RC/I ÉE n

recherche, c'est elle aussi qui l 'anime et la soutient à ses différents
moments. Lorsque les philosophes s'aperçurent que la cause
matérielle ne suffisait pas à expliquer le mouvement, ils furent
contraints de recourir à une nouvelle espèce de cause : « A cet
endroit, dit Aristote, la chose elle-même (oc.ù-ro -ro 7tp«yµoc.) leur
traça la voie et les obligea à chercher ( 1 ) . » Des expressions
analogues se rencontrent fréquemment dans les exposés histo­
riques d'Aristote : il p arle souvent d'une « contrainte de la
vérité » (2) et de la nécessité où se trouve le philosophe de « suivre
les phénomènes » (3) .
Mais, si l'on analyse ces expressions en les replaçant dans
leur contexte, on s'aperçoit qu 'elles peuvent avoir deux sens :
ou bien les choses , la vérité, les phénomènes - expressions qu 'il
faut sans doute considérer ici comme équivalentes - tracent sa
voie au philosophe et le poussent en avant ; ou bien elles ne font
que le ramener de force à la voie qu'il n'aurait pas dt1 quitter :
ainsi, c 'est parce qu 'il est forcé de suivre les phénomènes que
Parménide est obligé, en dépit des tendances propres de sa doc­
trine, de réintroduire la pluralité sensible au niveau de l'opinion ;
et c'est sous la pression de la vérité qu'Empédocle, malgré ses
tendances matérialistes , est parfois obligé d 'appeler raison
( Myoc;) l'essence et la nature. Dans ces cas, la réalité ne j oue
plus le rôle d'un moteur, mais d'un garde-fou : elle corrige les
déviations et ramène les égarés dans la bonne voie. M ais nous
retrouvons alors au niveau de l'explication la difficulté soulevée
par l 'existence dans l'histoire de mauvaises philosophies, qui
rompent le développement linéaire de la pensée. L'expression
même de « contrainte de la vérité » semble indiquer que la
vérité doit user de violence pour s'imposer, qu'elle se heurte
donc à des résistances, qu'elle doit compter avec des retombées
ou des déviations. M ais d'où viennent ces résistances ? Et, si
la vérité est le principe à la fois moteur et régulateur de la
recherche philosophique , comment expliquer les égarements des
philosophes ?
I l est caractéristique qu'Aristote n'invoque j amais, pour
expliquer les erreurs, un vice fondamental de l'esprit humain.
A l'exception des sophistes - qu'il préfère à certains moments

( 1 ) Mét., A, 3, 984 a 18. - Cf. Part. animal., 1 , 1, 642 a 27 (à propos de
Démocrite).
(2) Mét., A, 3, 984 b 9 (ôx'cxô-r'ijt; -r'ijt; &À'l)6t:(cxç &vcxyxcx�6µe:voL). Cf. Part.
.••

an imal, 1, 1, 642 a 18 (à propos d' EmQédocle) .
(3) Mét. � A, 5, 986 b 3 1 ( Ilcxpµe:vC8'1)t; ••• &vcxyxcx�6µe:vot; &xoÀou6e:tv -roît;
!plXLllO(LéVOLt; /

EXPL ICA TION DES ERRE URS 85

exclure de la philosophie plutôt que de donner une explication
positive de leurs égarements - les philosophes ne se sont j amais
trompés que pour être allés trop loin dans leur intention de
vérité. Il y a comme une force d 'inertie de la recherche, qui,
mise en branle par les choses elles-mêmes, continue spontanément
sa course et finit par perdre le contact avec le réel. Ainsi les
É léates ont bien vu que l' Un ne pouvait être la cause de son
propre mouvement, et c'est à ce moment-là que la chose elle­
même les contraignit à une nouvelle recherche ; mais, au lieu
d'admettre une deuxième cause, qui eût été la cause du mouve­
ment, ils préférèrent nier le mouvement lui-même : ils avaient
été « dominés par leur recherche » ( 1 ) , au point d'en oublier
la vérité.
Une cause voisine d'erreur réside dans la fidélité intempestive
à des principes trop rigides, qu'on refuse d 'assouplir à l'expé­
rience. Tel est, en particulier, le tort des Platoniciens, qui ont
bien vu la nécessité de principes éternels, mais refusent d'en
admettre d 'autres qui ne le soient pas : « Nos philosophes, par
amour pour leurs principes, paraissent j ouer le rôle de ceux qui,
dans les discussions, montent la garde autour de leurs positions.
Ils sont prêts à accepter n'importe quelle conséquence , dans
la conviction qu'ils sont en possession de principes vrais : comme
si certains principes ne devaient pas être j ugés d ' après leurs
résultats (2) . »
La conséquence de cette opiniâtreté, de cette imperméabilité
à l 'expérience, constitue proprement ce qu'Aristote appelle la
fiction (7tl.cfaµ.cx) : « J 'appelle fiction la violence faite à la vérité
en vue de satisfaire à une hypothèse (3). » A la contrainte de
la vérité s'oppose ainsi la violence du discours ; mais il ne s'agit
pas de deux forces égales et antagonistes : la violence du discours
ne fait que prolonger par inertie la contrainte de la vérité , alors
même que celle-ci a cessé de s'exercer ou qu'elle s'exerce déj à
dans un sens différent. L'hypothèse naît de l 'étonnement et de
la volonté de le réduire, et par là elle est touj ours plus ou moins
j ustifiée. L'erreur ne naît pas de la déviation, mais de la rigidité ,
ce qui est encore une façon de voir en elle une vérité partielle,
mais qui ignore son point d ' application pa1·ticulier dans le tout.

!ll'Ht"t''l)Oévni; 1'.mo TatlYnji; Tîji; �'l)T�aewc; ( Mét . , A, 3, 984 a 30).
2 De Coelo, I I I , 7, 306 a 12.
3 Mét. , M , 7, 1 082 b 3 .
- Mais cette imperméabilité à l'expérience n'est
pas un vice constitutionnel, inhérent à une certaine mentalité : elle n'est que
la face négative d'une fidélité à des principes qui, en tant que tels, sont
toujours partiellement vrais.

86 LA SCIENCE « RECHERCHÉE »

L 'enfer philosophique est pavé de bonnes intentions qui se sont
figées , cristallisées dans une hypothèse et extrapolées dans la
fiction. Le rôle de l'historien-philosophe ne sera-t-il pas de rendre
à ces intentions leur fluidité , de re trouver derrière le système
l'étonnement initial qui l'a suscité et le mouvement qui l ' a
constitué ?
Aristote revient souvent sur cette idée que toute erreur
est, dans son principe, vraisemblable, raisonnable, ce qu'il
exprime le plus souvent par le terme e!>Àoyoç ( 1 ) . M ais comprendre
en quoi une doctrine a paru vraisemblable à son auteur, c'est en
même temps se mettre en garde contre sa fausseté : c'est dis­
tinguer l 'intention, qui, comme nous l'avons vu , est nécessaire­
ment droite , de sa cristallisation erronée dans un système qui la
trahit en la fixant. C'est pourquoi, dit Aristote, « il faut non
seulement exposer la vérité, mais découvrir aussi la cause de
l 'erreur ; car cette manière de faire contribue à affermir la
confiance : quand on fait apparaî tre comme raisonnable (e!>Àoyov)
le .motif qui fait paraître vrai ce qui ne l'est pas, on ren force
les raisons de croire à la vérité » (2) . Ce programme , Aristote
s'est efforcé de le remplir : ce qui fait la profondeur de ses ana­
lyses historiques, c'est cette recherche systématique de la moti­
vation vraisemblable, lieu privilégié d'où l'on aperçoit à la fois
l'intention de vérité et la fausseté du système, et la raison pour
laquelle la première s'est fourvoyée ou dégradée dans le second .
Sorte d 'archéologie d e s doctrines, cette méthode, qu'Aristote a
appliquée avec persévérance , a abouti souvent à des interpré­
tations remarquables, auxquelles on aurait mauvaise grâce de
reprocher leur inexactitude historique (3) , puisqu'elles ne visent
pas à rapporter des arguments « articulés », mais à rechercher
derrière eux des motivations par essence cachées. Nous n'en
donnerons ici que quelques exemples. Ainsi Aristote montre-t-il
à plusieurs reprises que la théorie anaxagoréenne de l ' homéo-

( 1 ) C'est là l'un des nombreux usages de ce mot, celui que le P . L E B LOND
qualifie de • dialectique • : • Dans ce cas, [e:ü>..o yoc;] peut se dire d'une théorie
qu'Aristote reconnait fausse, mais qui n'est pas sans j ustification dans l'esprit
de celui qui l'avançait • (E!l>..oyoc; el l'argument de convenance chez Aristote
p. 29) .
( 2 ) Eth. Nic., V I I , 1 4 , 1 1 54 a 2 4 . C f . Ellr . Eud., I I I 2 1 235 b 1 5 ; Phys.,
IV, 4, 2 1 1 a 1 0 .
(3) C'est c e que fait notamment M . CHERNISS ( Aristotle's Criticism o f Preso­
cralic Philosophy) , qui est arrivé à discerner dans les exposés d'Aristote sept
procédés de déformation de la vérité historique (p. 352-357 ) . Mais reconnaitre
que ces p1•océdés sont, en partie au moins, systématiques, ne revient-il pas à
admettre qu'Aristote n'a pas visé la vérité historique '/ Cf. le compte rendu de
cet ouvrage par M. DE CORTE, in A11tiquité classique, 1 935, p . 502-504.

RECHERCHE DES MO T IVA TIONS 87

mérie et du mélange a été élaborée pour répondre à l 'étonnement
que suscit,e le devenir : comment telle chose peut-elle devenir
t,elle autre chose, si celle-ci n 'était pas en quelque manière pré­
sente en celle-là ? Ou encore comment expliquer le changement
sans contredire le principe universellement admis que du non­
être l ' ê tre ne peut provenir ( 1 ) ? Il ne fait pas de doute qu 'une
théorie part,iculièrement embrouillée s 'éclaire à la lumière de
ce t,te explication : l ' homéomérie et le mélange apparaissent
alors, il est vrai, moins comme une solution (qu'Aristote pré­
tendra apporter avec sa théorie de la puissance et de l'acte ) ,
q u e comme le problème même hypostasié.
Plus remarquable encore est l ' applica t,ion de cette méthode
aux sophisLes et,, plus généra lement, aux négateurs du principe
de conLradict.ion : « L'aporie soulevée par eux peut être résolue
en examinant quelle a été l'origine (<Xpx�) de cette opinion (2). »
Origine d ' ailleurs double : d 'une part,, le même étonnement
devant Je devenir qui avait conduit Anaxagore à sa théorie et
qui, ici , au nom du principe légitime que du non-être l ' être ne
peut provenir, introduit l 'être dans le non-être et le non-être dans
l'être ; d ' autre part, ce tte constatation psychologique que « telle
chose qui paraît douce aux uns paraît aux autres le contraire
du doux » . Mais expliquer n'est-il pas alors absoudre ? et l 'his­
toire n'explique-t-elle pas ici ce que la philosophie condamne ?
Aristote ne recule pas devant cette conséquence : l 'explication
par l 'origine arrive à j usti fier, et par là à sauver, cette non­
philosophie qu'est la sophistique. S'il est vrai que ce qui dis­
tingue la sophistique de la philosophie est moins une différence
de contenu que d 'intention (n:pocx:(pemc:;) (3) , reconnaître au
sophiste une intention droite , c' est le muer en philosophe et
lui redonner une place , sinon dans l'histoire de la philosophie ,
du moins dans le concert des philosophes.
L'explication génétique des systèmes aboutit ainsi à une
tout autre conception de leurs rapports que leur compréhension
rétrospective. Celle-ci supposait un certain degré d'achèvement
de la philosophie, un point fixe d 'où l'on pût embrasser la totalité
des systèmes antérieurs et par rapport auquel cette totalité
s'orientât selon une succession. Bien plus, encore qu'Aristote ne
fût j amais allé j usqu 'à assimiler entièrement le mouvement
rétrograde du vrai et le mouvement rétograde de la nécessité,

I l) cr. notamment Phys . , 1, 4, 1 87 a 26.
(2) Mét . , K, 6, 1 062 b 20 ; cr. r, 5, 1 009 a 22-30.
(3) Mét., I', 2, 1 004 b 22 SS.

88 LA SCIENCE « RECHERCHÉE »

la compréhension pouvait donner l 'illusion d 'une explication
par la fin et le tout, c'est-à-dire par la cause finale. Cette concep­
tion est sans conteste la clé du livre A de la Métaphys ique, livre
datant, selon W. Jaeger, du séj our d'Aristote à Assos, c'est-à-dire
d'une période assez ancienne, où il pouvait encore conserver la
confiance , manifestée quelques années avant dans le De ph iloso­
phia, en un achèvement, non seulement possible, mais prochain,
de la philosophie.
Aristote, cependant, est amené , dans le détail , à expliquer
l'apparition et le contenu des systèmes par une « contrainte de
la vérité » , qui est moins un appel ou une aspiration que la pres­
sion, en quelque sorte mécanique, des problèmes. C'est alors que,
pour expliquer les déviations apparentes, les reculs ou les retom­
bées dans la « fiction », Aristote est conduit à attribuer une force
d'inertie à la recherche, qui, issue des choses elles-mêmes en ce
qu'elles ont d ' étonnant, les perd bientôt de vue si elle ne s'éprouve
pas aussitôt en elles. M ais alors, à l'image de la success ion ( 1 ) ,
s e trouve substituée celle d 'un va-el-v ient entre l a chose elle-même ,
qui « contraint » le philosophe à la penser suiva nt ses articula­
tions ou ses significations multiples, et les hypothèses ainsi obte­
nues, qui sont ensuite autant d 'interrogations à l 'égard de la
chose, en qui elles s'éprouvent.
A ce dialogue entre le philosophe et les choses , s'en aj oute
un autre, qui est celui des philosophes entre eux. Ce que nous
avons appelé la méthode d ' explication par la motivation vrai­
sembla ble tend à substituer la monographie à l'histoire. La
multiplicité des systèmes ne s'oriente plus selon une succession,
mais se réduit, dans son origine, à une pluralité d'étonnements
solitaires et singuliers, qui sont moins coordonnés que j uxta­
posés. Alors qu'au livre A de la Métaphys ique nous voyions la
suite des philosophes rencontrer un à un divers problèmes et
les résoudre au fur et à mesure selon une progression victorieuse,
la situation est maintenant inversée : ce ne sont plus les problèmes
qui passent, mais les philosophes. Si l'on peut encore parler
de séries historiques, l 'unité n'est plus à en chercher dans la fin
entrevue, mais dans la permanence d 'une question : par exemple,
les principes sont-ils éternels ou corruptibles ? comment du
non-être l'être peut-il provenir ? toutes se ramenant à cette
question qui est « l'objet passé, présent, éternel de notre embarras

( 1 ) Nous avons vu qu'il s'agissait bien d'une image, qui est peut-être
plus qu' une métaphore, mais moins qu'une description adéquate de la réalité.
Même au livre A de la Métaphysique, l a succession n'est guère p l us que Je schtme
d e la genèse in tol ligible.

LE D J A LO G UE DES PHILOSOPil .liS 89

et de notre recherche : qu'est-ce que l 'être ? » ( 1 ) . Mais alors,
si la philosophie est un ensemble de questions touj ours posées,
de problèmes touj ours ouverts, d 'étonnements sans cesse renais­
sants , et si les philosophes n'ont entre eux d 'autre solidarité
que celle de la recherche, l'histoire de la philosophie ne sera
plus celle d 'une sommation de connaissances, encore moins Je
devenir d ' une vérité en marche vers son avènement. En revanche,
toutes les conditions d'un dialogue authentique seront réunies :
unité du problème, diversité des attitudes, mais aussi communion
dans l'intention de vérité (2) .
Ainsi se substitue progressivement à l'image de la conquête,
héritée du rationalisme de l' « époque des lumières » (3) , l'image
moins ambitieuse du dialogue, transposition dans l'histoire de
la dialectique socratique. Aristote interroge alors, par delà Je
temps, les hommes compétents, sans se soucier de leur situation
dans l'histoire : c c Pour une part, nous devons rechercher la réponse
nous-mêmes, pour une autre part interroger les chercheurs et,
s'il se manifeste quelque différence entre les opinions des hommes
compétents et les nôtres, nous tiendrons certes compte des
unes et des autres, mais nous ne suivrons que les plus exactes (4). »
Ici le temps n'intervient plus pour établir une hiérarchie entre
les doctrines, comme si la dernière venue avait toutes chances
d 'être plus vraie que les précédentes ; il n'est plus que le milieu ,
en quelque sorte neutre et indifférent, où se déroule la délibéra­
tion (5) qui met aux prises, dans l'émulation d 'une même
recherche , le philosophe et l ' ensemble de ses prédécesseurs.
Aristote ne se présente plus comme j uge, mais seulement comme
arbitre : il ne décrète pas a priori de quel côté est la vérité , mais
attend que la vérité , ou du moins la direction dans laquelle il
faut la chercher, se dégage de la confrontation elle-même. En
ce sens , l' accord des philosophes ou du plus grand nombre d 'entre
eux est déj à signe de vérité : que Platon ait été le seul de tous
les philosophes à vouloir engendrer Je temps, cela seul semble

( l ) Mét . , Z , 1 , ! 028 b 2. Cette formule semble ê tre u n e ré m i n is cence du
Ph ilèbe ( 1 5 <I) .
(2) O n sa i t q u e c ' étai t l à pour Pl a ton , e t sans doute pour Socrate., la
cond i tion essentielle du dialogue. Cf. Sophiste, 2 1 7 c-d, 246 d ; Lellre V I I ,
344 b, etc.
(3) Cf. Mét., A, 4, 985 a 1 3.
(4) Mél., A, 8, 1073 b I O .
(5 ) Le mot ( auvE3peu1hv) est d'Aristote lui-même, qui l'emploie déj à
au livre A de ln Métaphysique (5, 987 a 2). Cette idée d'une recherche commune
semble bien d'inspiration s o cra tique ; et. XÉNOPHON, Mémora bles, IV, 5, 12 :
XOLV'ij �OUÀEUEC10CXL ; IV, 6 , I : C1X07tWV C1UV 't'OÎÇ C1UVOÜC1L. PLATON, Protngora.�.
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où les mêmes thèmes reparaîtraient périodiquement. 1 085 b 3 7 . 4 Met. Rien n'indique dans quel sens. I. 101 a 34. suggéré ailleurs par l' histoire . Gu ERO U LT sur Les lll éories de l'histoire de la philosophie. M . not.. l'histoire n'inter­ vient que pour fournir une caution supplémentaire de leur possi­ bilité. sans que rien d'essentiel y fût changé. 9. Speusippe et Xénocrate sur la nature des nombres).. 6. 6) Cf. E n bon socratique. aux yeux de l'histoire. Il n'y a plus dès lors de philosophe privilégié ni de système prédestiné vers lequel tout converge. !l ( 2 ) Mét. il ne s 'agit plus ici d'un progrès linéaire. qui reste finalement isolée dans l 'œuvre d 'Aristote : dans la classification des opinions possibles. Il est vrai que ce genre d 'introductions relève plutô t de la dialectique (6) et n'a que peu de rapports avec l'introduc­ tion proprement historique du livre A. 1 84 b 1 5. 25 1 b 1 7 . quant aux autres. 5 De Anima. il n'y a pas de synthèse : le philosophe doit choisir. ( 3 Phv. V I I I. repris par d 'autres voix. qui ne s'approche d 'une vérité touj ours fuyante ( 1 ) Phys. sont équiva­ lentes. s i Aristo te réduit ici l'histoire a u rôle d'accident. 1. la divergence entre des philosophes qui ont raisonné sur le même problème est un signe de la fausseté de leurs théories (2). . De telles introductions n 'ont donc aucune prétention historique : l'histoire n'y intervient que pour remplir le cadre a priori préparé par la raison philosophante ( 7 ) . M.. par un acte intem­ porel . Aristote sait que le dialogue suit une progression : seulement. en tre des solutions qui. Mais. I . Top.s. il est aisé de constater que beaucoup n 'ont j amais été effectivement soutenues .. ( 7) Nous nous souvenons ici d'un cours inédit de M . 1 086 a 1 4 ( divergences de Platon. procédant par accumulation de résultats. mais d'un progrès proprement « dialectique » . Est-ce à dire qu'Aristote renonce à toute idée de progrès ? Il le semblerait parfois lorsque. d'où toute idée de généa­ logie est exclue. 2. 2. c'est surtout pour les besoins de l 'exposition : il n ' a j amais pensé que le dialogue des philos o phes fût un dialogue de sourds. nulle progression d ' une solution à l 'autre. l . mais une sorte de systéma­ tique intemporelle des points de vue.1 1 . voulant introduire une question. il dresse une sorte de table d'orientation des solutions théoriquement possibles : ainsi sur le nombre et la nature des principes (3) ou sur la nature des nombres (4) o u encore sur la dé finition de l' âme (5) : ici. doit s'opérer ici la synthèse . 403 b 27. ou plutôt. notamment 1 080 b 4. 2.90 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » témoigner contre lui ( 1 ). Inversement..

comme semble l'avoir cru un moment Aristote. 12 ss. Co11/re les Sophistes. comme entre le • ne pas être • et le • pouvoir ne pas ê tre • : ainsi • il est impossible qu'une chose corruptible ne soit pas détrui te à un moment donné • (De Caelo. Il est caractéristique qu'Aristo te applique le même mot au dialogue idéal des philosophes dans le temps : les difficul tés soulevées par Antisthène sur la dé finition « ne manquen t pas d ' à-propos » (�XEL 't'LVcX xoctp6v) (2) : emploi qui illustre bien une concep tion « dialectique » de l' histoire . ) . le moment opportun. Aristote ignore ce que Leibniz appelle le • mystère des possibles qui n'arriveront j amais • (De li bcrtalc) . soph. (2) Mét. . comme celui de la persuasion en général. 12. finira bien par être trouvée. où le moment dernier serait nécessairement privilégié par rapport aux précédents parce qu'il les contien­ drait tous. 7 ss. l'aporie soulevée par l' autre. il fallait bien que la théorie des quatre ( 1 ) Gorgias a été le premier. à la discussion. même si aucun homme ne l ' a encore découverte (3) . De même. le xoctp6c. ) et Alcidamas ( Co11tre les Sophistes. 1 . tantôt au contraire apporter une impulsion décisive. il y a identité entre l'être et le pouvoir-être. où Aris­ tote maintient la vérité de la thèse en dépit de la fausseté des démonstrations qu'on en a j usqu'ici proposées. c'est-à­ dire en dehors du champ effectif de l' histoire humaine. 1 1 . . H . et qui existerait en soi au début ou au terme de l'histoire . n'est pas un temps homogène . où se succèdent les périodes de maturation et celles de crise et dont tous les moments sont loin d 'être équivalents : le propre du dialecticien subtil est de saisir celui où son intervention sera décisive. Aristote ne renoncera j amais tout à fait à cette concep tion : la solu tion de la quadrature du cercle eœiste. tantôt tomber à contre­ temps. Le temps n'est donc plus le lieu de l'oubli.. semble-t-il. L e temps du dialogue. à se servir du mot en ce sens. Cette observation de bon sens était devenue un lieu commun chez les rhéteurs et les sophistes : le discours improvisé est supérieur au discours écrit et la discussion au cours dogma­ tique . cette solution. On e trouve fréquemment chez Isocrate (Panégy1·iq11e. 1 7 1 b 16 ss. (3) C'est ce qui semble ressortir de Réfut. comme le pensait Platon. en ce qu'ils laissent à l 'orateur ou au philosophe la possibi­ lité de saisir l'occasion. La discussion obéit au contraire à un rythme secret. 3 . où nous voyons le problème posé par l'un.LE TEMPS D U D IALO G UE 91 qu'au prix d'un perpétuel va-et-vient dans l a discussion. . (4) Si l'on envisage le temps dans sa totalité. quoique imprévisible. 283 a 24 ) . du seul fait qu'elle existe en tant que possible. . Oubli et dévoilement supposent l 'existence d 'une vérité absolue. 10 ss. mais s ' i l e s t vrai q u ' a u regard de l'éter­ nité seul l'impossible n 'arrivera j amais (4) . (1 ) . ni celui du dévoilement. indépendante de la connaissance humaine . 1 043 b 25.

(:!) Ml!I. M. de ne pas raisonner plus mal » (3). du moins dans l'univers des essences . Seul respon­ sable de la direction qu'il aura choisie. mais l 'horizon indéfini de la recherche et du travail humains. 1. du seul fait qu'elle est vraie. Dans cette perspective.. etc. (2) De A 11ima. 2. ne révèle a u philosophe aucune voie royale. De ces deux textes de j eunesse aux phrases désabusées des livres r ( 1 ) Mét. ce sont là deux procédés complémentaires (2) : car l 'histoire de l a philosophie ne fait que déployer les hésitations et les contradictions par lesquelles le philosophe qui posera les mêmes problèmes devra passer à son tour. Telle en est aussi la limite : l'histoire . 1 . Z. sur d'autres.) . L'histoire n ' est plus l a m arge qui sépare l'homme des essences. rencontrât un j our quelqu 'un pour la formuler. oùcr(ocv. l 'histoire est cette part irréductible de contingence qui sépare les possibles de leur réalisation . Telle est l'utilité de l'histoire : abréger. Ambition bien modeste. On comprend maintenant l'affinité profonde qui lie chez Aristote la dialectique et l 'histoire : si la dialectique est la méthode de la recherche ( ��'t''Y)O'tc.92 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » causes. l'avènement progressif d 'une essence. . sur certains points. mais impos­ sible. il n'aura d'autre espoir que de « raisonner. et. 1. Développer une aporie { � totTtope'Lv) et recueillir les opinions de ses devanciers. par l 'expérience des épreuves passées. c'est-à-dire qu 'elle s'approche d 'une vérité absolue et immuable qui serait comme l'essence de la solution. alors que la réponse à la seconde a été et est « touj ours recherchée » (&d �'Yj't'OUµevov) ( 1 ) . en vient à douter que la philosophie ait une fin. l 'histoire en est le lieu . Mais Aristote. s'il y a une nécessité d'attendre. Ce qui distingue le problème de la quadrature du cercle et la question : 't'L 't'à êlv. que ce fût Aristote ou un autre.. mais épreuve laborieuse. c'est que le premier est déj à résolu . nous l ' avons vu . en vérité . et où l'on chercherait en vain l 'assurance conquérante du De philosophia et du livre A. si elle indique les erreurs à éviter et celles des voies explorées qui ne mènent nulle part. mieux que ses devanciers. les années d ' apprentissage des philosophes à venir. sinon dans une conscience humaine. 1 076 a 12. En ce sens. 403 b 20. 1 028 b 3. Le dialogue des philo­ sophes dans le temps nous fait assister à une sorte d'ascèse de la vérité : non pas devenir inéluctable. le progrès était bien une yévecnc. il n'en est pas moins nécessaire que cette attente ait une fin : sans quoi le possible ne serait plus possible.

parmi lesquelles se laisse deviner l 'expérience d 'un échec. on entrevoit une évolution qui a conduit Aristote d 'une conception finaliste et optimiste de l'histoire de la philosophie à une conception dialectique et relativement pessimiste . sont à chercher ailleurs que dans la considération même de l'histoire . c'est la possibilité même d'achever la philosophie. de l 'espoir d 'un achèvement prochain à l'acceptation d 'une recherche indéfinie. puisqu'elles engagent moins une conception de l'histoire que de la philosophie : ce qui est en jeu. c'est-à-dire de la faire passer du stade de la recherche à celui du système. de l'idée d'un progrès nécessaire à celle d 'une progression incertaine .D IA LECT IQ UE E T TI TSTO I R E 93 ou Z. . Les causes de cette évolution.

u nous rappelle ailleurs Aristote. semble bien avoir appartenu à l'arsenal de l'argumentation sophisllque : Ceux qui soutiennent que rien n'est vrai . 982 b 1 2. 1 55 d. CHAPITRE I I �TRE ET LANGAGE § 1. A. le point de départ de la science et de la philosophie ( 1 ) . non seulement dans ses écrits logiques. les apories soulevées par les sophistes renaissent à peine résolues. Elle est. Au contraire . on pressent l 'importance réelle . Or cette difficulté. Tout autres sont ses rapports avec Je platonisme : la polémique anti-platonicienne est plus nettement circonscrite et elle est conduite avec une assurance et un contentement de soi qui donnent à penser qu'Aristote était bien près de considérer sa critique comme définitive. . I'. pour Aristote comme pour Platon.En 983 a 1 5. PLATON . La signification Il n'est sans doute pas exagéré de dire que la spéculation d 'Aristote a eu pour obj et principal de répondre aux sophistes : la polémique contre les sophistes est partout présente dans son œuvre .. ( 1 ) Mét. s'imposent comme une obsession et suscitent cet « étonnement » touj ours renouvelé qui reste . . mais aussi dans la Métaphys ique et même la Phys ique. . quoique inavouée. et elle se laisse deviner dans de nombreux passages où la sophistique n'est pas visée expres­ sément.. La sophistique n'est finale­ ment pas pour Aristote une philosophie parmi d 'autres. 2. quoique n'étant pas d'origine so p histique. A voir l 'insistance avec laquelle Aristote revient sur des arguments qu'il a apparemment déj à réfutés et la passion qu'il met à combattre des philosophes qu'il fait profession de mépri­ ser. du courant de pensée sophistique dans la constitution de sa philo­ sophie. Théétète. ARI STOTE cite comme exemple de constatation étonnante l'incommen­ surabilité de la diagonale avec le côté du carré. 983 a 1 3-20. Cf. • donnent entre autres cet argument : • Rien • n'emp ê che qu'il en soit de toute proposition comme de celle de la commensura­ • bilité de la diagonale • ( type même de la proposition qui paratt vraie et est pourtant fausse) ( Mét. 81 1 0 1 2 a 33).

1 65 a 20 . 1 7 1 b 27. dans le dialogue ordinaire . mais dans la discussion avec le sophiste ce recours n'est pas permis. 1 .P U ISSA N r: E DE LA SOPHISTIQ UF. des choses. Finalement. faisant de celui-ci une arme incomparable pour transmuer le faux en vrai ou du moins en vraisemblable. car. Elle ne la rend que plus redoutable : c'est au fond leur indifférence à l 'égard de la vérité qui a fait des sophistes les fondateurs de la dialectique. il n'est le plus souvent qu'un moyen de suggérer une intui­ tion . 3 3 . c'est-à-dire pour philosophiques. Ré(ul. M ais la force du sophiste est alors d ' imposer son propre terrain . elle est « l'appa­ rence de la philosophie » . en un sens. bref. 26.. qu'Aristote met remar­ quablement en lumière dans un passage du livre r : p armi ceux qui ont soutenu des thèses paradoxales. 1 004 b 1 7. et par là « le genre de réalités où elle se meut . beaucoup moins que cela. comme celle de la vérité des contradi ctoires. 2. « sont arrivés à cette conception à la suite d'un embarras ( I l Mét. Cette dernière considération semblerait disquali fier la sophis­ tique. le discours est rarement pur. ce qui différencie le sophiste du philosophe est moins la nature même des problèmes que l' « intention » (7tpocxtpemc:. est le même que pour la philosophie ». parce que non immédiat. recherche d'un pro fit de l ' autre ( 1 ) . une expérience . soph.à son adversaire : pour s'en convaincre .. en effet. il ne suffit pas de constater que le discours est le lieu obligé de toute discus­ sion . C'est précisément parce qu'ils n 'avaient aucun souci de la vérité des choses que les sophistes ont fait porter tout leur effort sur l 'efficacité du discours. Cf. car ici l ' adversaire est.celui du discours .) avec laquelle ils sont abordés : intention de vérité d 'un côté . inhérente à l 'argumentation contre les sophistes. puisque le propre des thèses sophistiques est précisément de se donner pour vraies. il faut distinguer deux groupes : les uns. 23 1 a) . par définition. 1 9-24. une perception. Le philosophe ne peut donc ignorer le sophiste . de renvoyer l 'inter­ locuteur aux choses elles-mêmes . I'. car le sophiste n'est pas philosophe e t se contente de « revêtir le même m an teau que l e philosophe » : sa sagesse n 'est qu' « apparente et sans réalité » . . Platon notait déjà que p hilosophe et sophiste se ressemblent • comme chien et loup » ( Sophiste. . .C 'est cette difficulté . . de mauvaise foi : il refuse de comprendre à demi-mots et n'admet pas que la polémique sorte du plan du discours pour se transporter dans le domaine problématique. I l . M a i s s i la sophistique n'est pas u n e philosophie. c'est-à-dire d ' un art qui enseigne à rendre également vraisemblables le pour et le contre sur un même problème.

M ais c'était là répondre par un mythe à un argument. tendait à prouver l' imposs ib ilité d' apprendre aussi bien ce qu'on sait déj à que ce qu'on ne sait pas encore et suspendait ainsi contradictoirement le commencement de tout savoir à la nécessité d'un savoir préexistant (2) . l'aristotélisme est moins une branche dérivée du platonisme qu'une réponse à la sophistique par delà Platon. 53-54. c'est très précisément pour répondre à cet argument que Platon à conçu sa théorie de la réminiscence. du moins encore irréfutés. (2) Méno11. plus haut. par exemple dans l ' Eulhydème. . et Aristote ne se satisfera pas de cette réponse ( 4). les autres de la contrainte logiqu e . M aier dit plus particulièrement de la . . (3) Anal. sinon irréfutables. plus que Platon . p . Platon s'était contenté .) de leur argumenta t. C'est peut­ être parce qu'il n ' a pu connaître personnellement les sophistes du v e siècle qu'Aristote est porté . A l'aristotélisme comme au platonisme on pourrait appliquer ce que H. 1 009 a 1 6-22. Envers ces deux sortes d'adver­ saires. s'était ingénié dans ses dialogues à les mettre en contra­ diction avec eux-mêmes. D ' une façon générale . . Aristote reconnaît donc le sérieux de l'entreprise sophistique : quelles qu'aient pu être les intentions des sophistes. les autres ne parlent ainsi que « pour le plaisir de parler » (Myou x cf pLv) . l. bien loin de prolonger les réponses platoniciennes. L 'ignorance [ des premiers] est facile à guérir : ce n'est pas ici à des arguments. Aristote remontera j usqu'aux problèmes eux-mêmes. » Mais pour les seconds. Comme nous le rappelle Aristote (3). à prendre au sérieux leurs discours. 7 1 a 29. leurs arguments sont là. telle qu'elle s ' exprime dans les discours el dans les mols » ( 1 ) . les forçant par la bouche de Socrate à reconnaître qu'ils ignoraient ce qu'ils prétendaient enseigner. qu'il juge peu convaincantes. c'est à des convictions qu'il s 'agit de répondre. tels que les sophistes les avaient posés : de ce point de vue. introd. 5.l ogique aristotélicienne : ils sont l'un et l'autre « le produit d 'un âge d'éristique ». on ne pourra se comporter de la même manière dans la discussion : « Les uns ont besoin de la persuasion. 81 c-d. plus anonymes.ion . Dans un cas au moins. d'autant plus contraignants qu'ils sont moins vécus. . le plus sou­ vent. de ridiculiser les sophistes ou. (4) Cf. Platon avait répondu sur le fond à un argument des sophistes : celui qui. Post. LA SCIENCE « RECHERCHÉE 11 réel (&x 't'OÜ &7top!fjaocL) » . chap. d'un « siècle où la science doit lutter pour ( 1 ) r. « le remède . l. c'est la réfutation (�Àeyxoc. II. touj ours présents et. placé par Platon dans la bouche de Ménon . Au moment même où il s'en irrite.

3. par là s'explique qu'il soit paradoxalement beaucoup « plus proche que Platon de l'activité dialectique et rhétorique des sophistes du ve siècle » (2). 1 .H. . M ais si Aristote considère la crise comme touj ours ouverte. (2) Ibid. telle est la thèse de Robin. que s'en prend expressément Aristote : qu'on songe à la place qu'occupe. ( 1 ) H . il est vrai. On sait qu'il ne s'agit pas dans ce traité. mais d'étu­ dier ce mode de raisonnement sophistique qu'est la réfutation . . mais une exigence profonde de sa philosophie. selon qui • Aristote veut touj ours avoir l'air de reprendre la chaîne d'une tradition philosophique qui aurait été rompue par les divagations de Platon (La théorie platonicienne . c'est que le platonisme a masqué les difficultés plus qu'il n'y a mis fin. PROTAGORAS dans la polémique décisive du livre !' de la Mélap/1y­ sique. . et à sa contrainte que par une contrainte de même nature. . mais bien aux anciens sophistes. . Die Syllogislik des Arisloleles. il n'y a pas seulement une affec­ tation d'anti-platonisme. 1 . qu'Aristote aura recours pour se débarrasser des obstacles préj udiciels qu'opposent les sophistes à la recherche de la vérité. procédé mis au point p a r les sophistes et auquel il a consacré lui-même tout un trai té (3) . La cause des insufli sances de Platon est clairement suggérée par le texte déj à cité du livre r : on ne répond pas à des arguments logiques par des arguments ad hominem. mieux leur communauté d'inspiration. il ne sera p a s inutile de procéder à une reconnaissance du terrain sur lequel va se j ouer une polémique dont Aristote nous a avertis qu'elle doit s'exprimer « dans les discours et dans les mots ». p . Nous voudrions montrer que. I I. 2. . n. un • air • que se donnerait Aristote et qu'il aurait du mal à se donner. n. 582. en particulier chez les Méga­ riques et Antisthène. pratiquée par les sophistes. . Au discours on ne peut répondre que par le discours. une méthode de r éfutation réelle. par exemple. ce n'est pas seulement à eux. par des raisons histo­ riques cette résurgence de l'inspiration sophistique dans la philosophie d'Aris­ tote : elle correspondrait à la renaissance des modes de pensée éristiques qui se manifeste au 4 • siècle dans les écoles socratiques. De plus. Par là s'explique qu'Aristote soit finalement plus sensible que Platon à un mouvement de pensée dont il est pourtant plus éloigné dans le temps . contrairement à un contresens Cré g uent.Nous ne pensons pas non plus qu'il Caille expliquer cette importance attachée par Aristote à la philosophie pré-platonicienne par une affectation d'ignorer le platonisme . dans ce retour à la problématique pré-platonicienne. non plus que par des mythes. Maier explique. s'il se met en devoir de fonder à nouveau contre les sophistes la possibilité de la science et de la philosophie. de réfuter les sophismes. plus précisément de substi tuer à la réfutation apparente. mais en retournant contre eux leurs propres armes : c'est à la réfutation . MAI ER. Il faut donc accepter le terrain que nous imposent les sophistes. p . (3) Les Réfutations sophistiques. p. • .Mais ceux-ci étaient déjà contemporains de Platon et ne posent donc pas à Aristote des problèmes que son maître n'ait déj à ren­ contrés. 550) (c'est nous qui soulignons). Mais avant d 'étudier la technique de l a réfutation et l'usage q u ' e n fait Aristote .P U ISSANCE Dl<: LA SOPI1 IS1'IQ UE 97 son existence » ( 1 ) e t c'est sur ce fond de crise que se comprend le .

c'est moins parler de que parler à (2) . Revue philosophique. parmi les fonctions du langage . La science du discours devenait ainsi pour les sophistes la science universelle. notre article Sur la définition aristotéli­ cienne de la colère. Bien loin de se laisser guider par les choses. est exclusivement considéré comme l 'instrument de rapports interhumains. tel Gorgias. Cf.Gorgias n'écrira-t-il pas un Éloge paradoxal d'Hélène ? . cette dernière distinction justifiera la séparation de la rhétorique et de la dialectique. peuvent. sous les dehors les plus ténus et les plus invisibles . 267 a. C'est tout au plus le propre du discours banal que d ' exprimer les choses : la vraie puissance du discours se manifeste au contraire lorsqu'elle se substitue à l'évidence des choses. Dans le Phèdre. 304. 1402 a 23 (= 80 B 6 b Dicls­ Kranz). dit Gorgias dans l ' Éloge d'Hélène. Pour les rhéteurs et les sophistes. (3) Phèdre. le discours leur impose sa loi : avocat des causes perdues . c'est bien le discours . 24. p. car parler à peut signifier : parler pour ou parler avec . non seulement dans ce sens banal que tout savoir partiel tombe sous son ressort dès lors qu'il s'exprime. faisant paraître vrai ce qui est faux et faux ce qui est vrai. » Mais. est un maître puissant qui. I I. l'obj et du discours importe moins que son action sur l'interlocuteur ou sur l'auditoire : le discours. et Protagoras recommandait son art comme le moyen de faire en sorte que le « discours le plus faible devînt le plus fort » (4). Rhétorique. entreprise humaine. il substitue à l'ordre naturel celui des préférences humaines. tou tes ne sont pas également exaltées : les sophistes ignorent sa fonction d ' expression ou de fransmission pour ne retenir que sa puissance de persuasion. 8 Diels-Kranz. mais dans cet autre sens qu ' aucune compétence humaine ne s 'actualise et ne devient efficace si le discours ne lui prête sa force. (2) I l s'agit ici d'une première approximation. parler. 1 957. puisqu 'il est l 'instrument même de cette critique. produit les œuvres les plus divines ( 1 ) . La toute-puissance du discours est un lieu commun des rhéteurs et des sophistes : « Le discours. On connaît les paradoxes que Platon attribuait à Gorgias : le médecin est incapable d'imposer ses drogues à un ( 1 ) 82 B 1 1 . (4) Cité par ARI STOTE.98 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » * * * S'il est une chose qui a échappé à la critique universelle des sophistes. . donner aux petites choses l'apparence d 'être grandes et aux grandes d 'être petites » (3) . Platon faisait l'éloge ironique de ces rhéteurs qui. « par la force de la p arole.

8 Aristote/es. Gorgias. entre Je Myoc. par un étrange renversement. s'il s 'agit d'élire un médecin . BRUNSCHVICG. cf. Eud.D IMENSIONS D U LAN GA GE 99 malade réticent s'il ne s'aide des ressources de la rhétorique . 1084 b 23 . C'est là un travers auquel les Platoniciens eux-mêmes n'ont pas échappé quand. Il semble bien . des rapports. i l s raisonnent d 'une cc manière verbale et vide >> : Àoytxwc. 395-96. l 4) Pari. 261-27 1 . . le sens le plus souvent péj oratif que prend pour lui l' adj ectif Àoy tx6c. l. et à élaborer une théorie de la sign ification c'est-à-dire à la fois r ( 1 ) Gorgias. X(t.. Si. 639 a 3.. 7 Eth. 1. P LATON . Aristote se verra reprocher plus tard c c le caractère entièrement verbal de son ontologie » (5) . p . et. Il n'est que d 'invoquer. comme le dit W. retrouvera sa prééminence naturelle sur l ' homme sim­ plement cultivé et éloquent. 285 c-286 a. par exemple.L xe:vwc. Mais opposer ainsi le sens des mots et la nalul'e des choses suppose une théorie . (3) Sur Gorgias. 98. car « il n'est point de suj et sur lequel un homme qui sait la rhétorique ne puisse parler devant la foule d ' une manière plus persuasive que l'homme de métier. ils voient en lui moins l' unité numérique que le corrélat des discours universels ( 6 ) . le c c physi­ cien ». E. mais de toutes choses. . I . 1217 b 2 1 . p . L'Arislolele perdulo .. Cf. qu'Aristote ait été le premier à cc rompre Je lien entre le mot et la chose. parlant de ! ' Un . entre le langage et son obj et. quel qu'il soit » ( 1 ) . : raisonner ou dé finir Ào y txwc. et l ' ov ». . c'est s'en tenir aux généralités. devant une assemblée du peuple . . pour s'en convaincre. D 'où la préférence qu'Aristote accorde aux spéculations c c physiques ». e t l'homme compétent. p. 8. 456 ac. comme l'avait montré Socrate . et lorsqu'ils affirment q u ' i l n'y a p a s seulement u n e I d é e d u Bien. c'est-à-dire appropriées à la nature même de leur obj et. 6 Mél. en négligeant ce qu'il y a de propre à l'essence de la chose considérée. 8. P ou lsocRATE. une ignorance réelle : aucun discours ne saurait tenir lieu de la c c science de la chose '' ( 4) . Antidosis. 65. M. B I GNONE. ( 7 ) . nul n'a affiché en fait plus de mé fiance que lui à l 'égard du langage. (2) Hippias majeur. . Les t1ges cle l'inlellige11ce. anim . c'est l 'orateur qui l 'em­ portera sur le médecin. I.100. J aeger (8). Aristote n'aura apparemment pas plus d 'indulgence que Platon (2) pour la « polymathie » et la « polytechnie » des sophis­ tes ni pour cette culture générale que prônaient Gorgias et Iso­ crate (3) et qui cachait. c' est-à­ dire verbalement. ou plutôt de la distance . 456 c. au moins implicite. 5) L.

non pas donné. q>'l)aC. (5 ) Iléi!� y a p. car celui qui parle dit quelque chose . « non sans quelque oppor­ tunité » ( 1 ) . ce qui impliquerait une référence problématique à un au delà de la parole. or celui qui dit quelque chose dit l'être. puisque le non-être n ' est pas : il ne suffit donc même pas de parler d'un rapport transitif entre la parole et l'être. (2 M� e:îvcu àvTLÀÉYELV (Ll. chap. du rapport entre le langage comme s igne et l 'être comme signifié. 435. Le principe commun de ces deux arguments est fort clairement exprimé dans un texte que nous rapporte Proclus : « Tout discours. 37. ils ne semblent pas avoir eu l'idée que le langage pût avoir une certaine pro­ fondeur. c'est qu 'ils ne parlent pas de la même chose (3) . 6. C'est cette absence de distance entre le mot et l 'être qui j usti fie seule les p aradoxes par lesquels Antisthène. AsCLEPIUS. le langage est pour eux une réalité en soi.ce qui supposerait une certaine distance entre le signe et la chose signi fiée. 29. des théories immanentistes du langage. c'est-à-dire d'énoncer des propositions contradictoires sur un même suj et. (3 A LEXANDRE. C f . 353.1 3 . or ce quelque chose qu'on dit est nécessairement. ce n ' est pas parler de. 1 024 b 33. c'est touj ours dire quelque chose. il n'y a donc pas de milieu entre « ne rien dire » et « dire vrai » . pourrait-on dire. et s'ils disent des choses différentes. tirera. Il n'est pas davan­ tage possible de mentir ou de se tromper (4) . Myot. 29. ils ne peuvent que dire la même chose . Il n' est pas poss ible de contredire (2) . . et non un s igne qu 'il faudrait dépasser vers un s ignifié. personne ne peut le dire . dit Antisthène. in Cl"a/ylum. 3. àÀ'1)8e:6e:L 6 yœp ÀÉyoov TL ÀÉye:L 6 3é TL ÀÉyoov Tl> av • • ÀÉye:L . c'est-à-dire quelque chose qui est. 1 043 b 25. est dans le vrai . Quelles qu'aient pu être les divergences des sophistes dans leur théorie du langage. 1 00 LA SCIENCl!: « RECHERCHÉE » de la séparation et. car il n'y a pas passage de l'un j (1) 1-1. et celui qui dit l' être est dans le vrai (5). et ce qui n'est pas. mais dire quelque chose . . car parler. 1 024 b 33). 1 8 SS. mais problématique . Pasquali). 6 3è Tl> av Àéyoov àÂ'1)8e:6e:L ( PROC LUS. » Antisthène ne veut connaître d 'autre usage du verbe ÀeyeLv que son emploi transitif : parler.) . <J)(E:3/>v 3è µ'1)3è lj/e:63e:a8otL (Ll. (4) . de l 'être . qu'il pût renvoyer à autre chose que lui-même : leurs théories sont. les conséquences extrêmes de la position sophis­ tique. proba­ blement disciple de Gorgias. car si deux interlocuteurs parlent de la même chose. divergences dont le Cratyle de Platon semble nous apporter l'écho . 429 b. qui fait corps avec ce qu 'elle exprime.

Quant à la défi­ nition. c'est-à-dire qu'elle est ce qu'elle est : il n'y a donc qu'un mot qui convienne à chaque chose . ce quelque chose serait inconnaissable . 1 . Car le moyen par lequel on saisit le visible est au plus haut point différent de celui par lequel on saisit les paroles. l'ouïe et en général par les sens. Elle se fonde en apparence sur l'incommunicabilité des sens : « Si ce qui est est perceptible par la vue. 67 S S .PA R A n OXES DE r. (3) cr. 1 932. et si ce qui est visible est saisi par la vue. qui ne peu t consister qu ' à suggérer une ressemblance entre la chose considérée et une autre qui n'est pas moins indé­ finissable que la première (2) . Antisthenica. On ne peut dire d' une chose que ce qu'elle est. . Aristote l'attribue au sophiste Lycophron : Phys . elle n'est pas moins impossible : on ne peut que dés igner la chose ou tou t au plus la décrÎl'e par une périphrase ( µcxxpoç M yoç) . Le cheval n'est pas autre chose que cheval : il n'y a donc de prédication que tautologique ( 1 ) . p. C'est. 370. le der­ nier des arguments du traité de Gorgias Sur le non-être. Quelle que soit la portée générale de ce traité . EL. . et non pas indifféremment par l'un ou l' autre sens. . Les soph isles. Ü U P R (. q u i ne laisse aucune place à la con tradiction. à une même concep tion implicite de l'essence du langage que se réfère. E . 185 b 25 ss. celles qui ont peut-être le plus frappé Aristote : l'impossibilité de la prédication et de la dé finition. il 11e pourrait être communiqué à autru i. 2) S'il existait quelque chose. i l est difficile de prendre à l a légère l 'argumentation développée par Gorgias à l ' appui de cette dernière thèse. au mensonge et à l'erreur. ce qui est audible par l'ouïe .Par là se j ustifient encore les autres thèses d'Antisthène. A . de même que celles-ci ne révèlent nullement la nature ( 1 ) Cette thèse n'est d'ailleurs pas propre à Antisthène et remonte à la sophistique. O RGIA S 101 à l'autre. en dernière analyse. On sait que cet ouvrage prétendait démontrer successivement trois thèses : 1 ) Rien n' existe . celui-là même qui la désigne. 2. p . (2) cr. en qui on s'accorde de plus en plus à voir autre chose qu'un simple j eu éristique (3) . FESTUGI ÈRE. comment cela peut-il être manifesté à autrui ? » Car le discours est une réalité audible : comment pourrait-il donc exprimer des réalités qui ne se révèlent qu'aux autres sens ? « Les corps visibles sont au plus haut point différents des paroles. 3) Si même ce quelque chose était connaissable.. mais plutôt adhérence naturelle et indissoluble. in Uevue des scien ces philosophiques el lhéologiques. semble-t-il.-J . en même temps qu'il est donné comme extérieur . Ainsi donc le discours ne révèle nullement la plupart des choses sur lesquelles il porte ('t'clt Ô7to­ xd µ evcx).

84. ce que Gorgias exprime en j ouant sur le double sens du terme Ô7toxe:Cµe:vov : « Il est impossible.1 02 LA SCIENCE « RECHERCHJ!:E » les unes des autres ( 1 ) .) (2) . c'est que lui-même a la per- ( 1 ) Cité par SEXTUS EMPIRICUS. à savoir les choses sensibles : de la rencontre ( èyxup�ae:wc. 86. V I I. ce n'est donc pas ce qui est que nous communiquons aux autres. 83-87 (trad. V I I . du fait qu'il est une chose (Ô7toxdµe:vov) et qu 'il est. réalité sensible.) avec le liquide résulte pour nous le discours relatif à cette qualité . et le discours n ' est pas ce sur quoi il porte et ce qui est (Myoc. ce n'est pas le discours qui traduit ce qui est hors de nous. (4) I bid. mais bien ce qui est hors de nous qui devient révé­ lateur du discours (5). de telle sorte que.ie:tv par signifier . . cil. VolLQ U I N (loc. V I I .« Le moyen pour nous d ' exprimer est le discours (c'f> yàcp µ"t)vuoµév eCJ't'L Myoc. Gorgias ignore le dédoublemen t par lequel le discours. il faut se souvenir que le problème débattu est celui de la commu­ nication avec autrui : ce qu 'a montré Gorgias. qui est différent de ce sur quoi il porte (3). DuPRÉEL (Les soph istes. si nos paroles ont un sens pour l' autre. (2) J . » Si l'incommunicabilité des sens a pour corollaire l'incommunicabilité du discours et de ce sur quoi il porte. son rapport avec les autres choses n ' est pas de l'ordre de la signification. 66. ne peut être a fortiori communication à ou avec autrui . » Le discours ne renvoie donc à rien d 'autre qu'à lui-même.) et E. mais sim­ plement qu'il n ' est pas l'être dont il parle . 85. c'est même pré· cisément parce qu 'il est un être comme les autres qu'il ne peut manifester autre chose que ce qu'il est. que le discours nous révèle la chose sur laquelle il porte (ô7toxdµe:vov) et qui est (4). s'effacerait devant une autre réalité qu'il signi· fiera it. » De ce que le discours est dit ici n 'être pas ce qui est. p. . modifiée) . Chose parmi les choses. n ' ayant rien à communiquer. c'est le discours • ) traduisent µ'l)vl'. c'est que le dis­ cours. (3) Adv. Les penseurs grecs avant Socrate. . V I I . et c'est de l'introduction de la couleu r que résulte le discours qui traduit la couleur. (5) Ibid. Ce dernier commet d'ailleurs un contresens sur cette phrase en traduisant : Ce que nous • signifions. Vo1LQ U I N. qui seul implique une référence à l'idée de signe. mais il nous semble qu'il faut réserver cette traduction au verbe cniµcxtve:w. 8è oûx fo'l"L '\"Oc Ô7toxe:(µe:voc xoc t llv1'oc) . S 'il en est ainsi . mais seulement de la rencontre : « Le discours naît par suite des choses qui nous fra ppent du dehors. il ne s'ensuit pas que le discours soit non-être.. 21 4-2 1 5 . malll . p. c'est que le discours est une réalité sensible comme les autres. . J . Adversus mathemalicos. » Pour comprendre cette dernière phrase . mais le discours.

Mais nous ne pouvons suivre M . c'est-à-dire de la communication d'un esprit à un autre par le moyen du langage • ( i bid. sont reprises en quelque sorte par autrui à son propre compte . formulêe plus haut. c'est-à-dire comme expres­ sion de sa propre expérience ( 1 ) . T ll ÉOR IES SO P ll TST TQ UES nu LA N GA GE 1 03 ception des choses dont nous parlons . 72) . et non celui de la communication de l'être. mais. Dupréel. 68) . C'est ainsi du moins que je comprends le passage où il est dit que le discours ne communique pas ce dont il traite. DuPRÉEL lorsqu'il 6crit : Selon lui (Gorgias) . dans la tradition présocratique. Gorgias a poussé à son point extrême de cohérence une conception et une pratique du lan­ gage qui ignorent encore sa fonction s ign ifiante (3) : le langage n'est pas dévalorisé pour autant. puisqu 'il n'a rien à commu­ niquer. . n 'étant pas le lieu de ( 1 ) Nous suivons ici dans l'ensemble l'interprétation de M. étant lui-même un être. au lieu de se perdre. saper le terrain même sur lequel il a fondé par ailleurs sa carrière d 'orateur et de sophiste. relative à l'emploi du verbe signifier à propos de Gorgias) : Si l'on parle d'une couleur. Ainsi entendu . 73. p. qui est celui des relations humaines. c'est en quelque manière être autre chose que ce qu'on est : réalité sensible. » Le discours . p. du moins autorise-t-il et facilite-t-il l a coexistence avec au trui. ikÀÀcX a71µcxCve1) (fr. du discours. selon Héraclite. . (3) Il est caractéristique que. d ans son traité Du non-être. c'est le caractère substantiel . M ais s'il ne permet pas la communication. Duprêel (sous la rêserve. le traité Sur le non-êfre ne viserait pas à é tablir l 'impossibilité du discours.ne dissimule. p . mais que c'est ce dont il traite qui le fait être signi ficatif • ( Les sopliisles. écrit M . le dieu dont l'oracle • est à Delphes ne parle ni . pensée et connaissance sont insêparables • de l'expression. d'expression et de communication. ne peut exprimer l ' J.: tre (2) . la signifi­ cation est opposée à la parole : ainsi. ni même à proprement parler passage ou communication. o!l-rt: xpuwre 1 . Il ne peut s'agir ici. mais aussi s igne d 'une autre réalité. puisque le discours ne communique rien et n'exprime rien d'autre que lui-même. 93 D1els ) . fermé sur soi. c'est donc la perception de la chose par au trui qui donne un sens pour lui à nos paroles. . l 'art de la p arole échappe à la tutelle doctrinaire de la science des choses .: tre . Il ne sera p as vrai que pour atteindre à l 'excellence et au succès il faille se mettre à l'école de ceux qui entreprennent d 'explorer l a nature et de nous expli­ quer ce que c'est que J ' J. On échappe par là à l 'inconséquence où serait tombé Gorgias s'il avait pré tendu. « Du coup . il fau t pour être compris que celui • auquel on s'adresse ait perçu de son côt6 cette couleur . à proprement parler. mais signifie • (o!he ÀÉye1 . car exprimer. le discours ne signi fie rien pour l'auditeur. mais seulemen t rencontre accidentelle qui fai t que nos paroles. (2) Les sophistes. mais seu­ lemen t la spécificité de son domaine. ce que suppose l'argumentation de Gorgias. et non le fait qu'elles auraient une signification intrinsèque : il n'y a ni compréhension. Finalement. sans cette condition.

X. menace. cer­ tains critiques ont même prétendu qu'Antisthène était directement visé dans le dialo(!'ue de Platon. parce que le discours ne renvoie à rien d 'autre qu'à lui­ même. Budé. De fait. La thèse. 44-45. A vrai dire . 4 ) .Cependant. ou encore . éd. . ( 1 ) Se fondant sur la parenté des thèses de Cratyle et d'Antisthène. . au Cratyle. comme le dit Gorgias.Inversement. selon Gorgias. pourrait assez bien se rattacher au point de vue de Gorgias : si le rapport entre le discours et la chose sur laquelle il porte est. dont la principale est que l'héraclitéisme de Cratyle s'accorde mal avec les tendances éléatiques d'Antisthène. qui est l ' adhérence totale du mot et de l' être. les thèses apparemment divergentes de Gorgias et d 'Antisthène ou d ' Her­ mogène et de Cratyle reposent sur un principe commun . matière classique à exercices d'école : cp6cm 'l'ci liv6µa:rcx � 0éae� . se heurte cepen­ dant à diverses difficultés. Dire que l 'être est incommuni­ cable. Celte opinion. Gorgias tire du même prin­ cipe la conséquence inverse : le discours est lui-même un être. Nuits attiques. . l 'instrument. sug­ gestion. Pour Cratyle et Antis­ thène.. lntrod. on conçoit que les hommes aient eu intérêt à substituer à la contingence d 'une telle ren­ contre la fixité relative d 'une convention . les sophistes semblent avoir divergé dans leurs conceptions sur la nature du langage . p . qui remonte à Schleiermacher et qui a été reprise en dernier lieu par M. se rattache d 'une façon plus immédiate encore au point de vue d 'Antisthène ( 1 ) . au témoignage d'Aulu-Gelle. etc. a dû devenir très tôt une question • disputée . -. L'une et l'autre représentent les deux types extrêmes de réponse à un problème qui. ) entre les hommes. parce qu'il y a identité absolue du nom et de la chose. 37).1 04 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » rapports significatifs entre la pensée et l'être. force est bien d'établir un rapport au moins extrinsèque entre le mot et la chose à laquelle on veut le faire correspondre . défendue par Hermogène . le nom fait corps avec la chose qu'il exprime. cela paraît bien contredire une théorie qui affirme que le discours est touj ours dans le vrai. DuPRÉEL (Les sophistes. parce qu 'il est discours de quelque chose. L. de l'ordre de la « rencontre ». la thèse de Cratyle. selon laquelle les noms sont n aturellement j ustes. il ne peu t être que l'instrumen t de rapports existentiels (persuasion. la convention serait ici la codification par l 'homme de ces rapports existentiels dont le discours est. Gorgias semble aboutir par là à la conclusion inverse de celle d'Antisthène. ou plutôt il est la chose même s'exprimant. selon laquelle la j ustesse des noms est affaire de convention. p. et le Cratyle de Platon fait allusion de façon évidente à des polémiques de cette sorte . MÉRIDIER. Peut-être d'ailleurs ne faut-il pas nécessairement rechercher d'attribution précise aux thèses d'Hermogène et de Cratyle. Cf. si le discours ne renvoie de soi à rien d ' autre qu'à lui-même.

du mot . les deux thèses parviennent. Pascal j usti fie !l par là. Selon lui. et comme « les choses ne révèlent nul­ lement la nature les unes des autres » . . le poin t d 'arrivée l 'est aussi . n'exprime rien par lui-même . mais de nouveau renversé.. un pessimisme épistémolo· gique qui n'est pas sans rapport avec celui du sophiste grec. I I I. On retrouve le même argument. D'un côté. » Et c'est inversement parce que la nature assigne un nom en propre à chaque objet que Cratyle soutiendra . chez Pascal : • Le peu que nous avons d'être nous cache la vue de l'infini » (fr. 4 Par des voies dilTérentes des nôtres. les conceptions d'Hermogène et de Cratyle seraient dérivées l'une et l'autre du relativisme de Protagoras : la première directement (le rapproche· ment est d'ailleurs suggéré par P LATON lui-même. en abandonnant celui-là . dµw1! EÎVO" ff'l'OV voüv] tvcx >epcxT'ij. ou du moins ne soit rien en acte. par une voie analogue à celle de Gorgias. . de l 'autre . Dupréel met en relief cette unité à propos des thèses apparemment contradictoires présentées par le Cratyle. 59 A 1 00. MÉRIDIER. trad. mais contre leur adver­ saire commun. 385 e-386 a). 4. d. l a philosophie sophistique d u langage manifeste donc une réelle unité (4) . alors qu'il paraît bien s'agir.t rŒ 1 05 chose parmi les choses . Mais. 429 a 1 8 .> lus indir1ictement » : • Cratyle et Hermogène représentent. 2 Cratyle . pour des raisons différentes. 8. commente ARISTOTE • pour connaître » ( Avay>e'l) . p our pouvoir • être en quelque manière toutes choses » (De an ima. et c'est pourquoi l'être dans sa totalité est incommunicable ( 1 ) . . M. Diels range ce passage parmi les témoignages. 1 autre la colnc1dence rigoureuse. I I I . . dans l'autre p arce qu'il y a identité conventionnelle. deux aspects d11Té· rents de la � osition prota ll"oricienne. A travers ses divergences. non plus contre Hermogène . si le point de départ est le même. 384 d. Les positions qui ( 1 ) On retrouve un thème analogue (mais invoqué en faveur d'une conclu­ sion inverse) dans la théorie aristotélicienne de l 'intellect : il faut que l'intellect soit en un certain sens non-être.4 . l'une le caractère tout conventionnel du langage . à l'exception des cinq derniers mots. la seconde « i. Socrate.. mais comment ils le sont. D I ELS . Vorsokr. que « tous les noms sont j ustes » et qu' « il est absolument impossible de parler faux » (3) . parce qu'il y a coïncidence naturelle entre le mot et la chose . 431 b 2 1 ) . Le problème du Cratyle n'est pas de savoir s i les noms sont j ustes. . Que les noms soient touj ours j ustes.Y n .à moins que l'artifice humain n'établisse u n rapport extrinsèque entre tel mot et telle chose . Car la nature n 'assigne aucun nom en propre à aucun obj et (2) . . dit-il. le nom qu'on assigne à un obj et est le nom j uste : le change-t-on ensuite en un autre . le discours ne révèle rien . C'est en ' ce sens qu'Aristote interprète le mot d'Anaxagore : • Il faut que l'intellect soit sans mélange pour commander ». le logos est l'être . quant t'l la consistance. le second n'est pas moins j uste que le premier . 72 Brunschvicg) . 3 Ibid. . d'une cita tion textuelle d'Anaxagore). c'est-à-dire. le logos est un être. . 'l'OÜ'l'O a·�a'l'!V tvcx yvropt�TI) (De anima. 429 b. à la même conclusion paradoxale qu 'il est impossible de se tromper et de mentir : dans un cas.Tfl l!:O R IES SOP!l!ST IQ U ES D U L . . Hermogène est parfaitement d 'ac­ cord sur ce point avec Cratyle : « A mon avis.

la polémique des Réfutations sophistiques. aussi V. ) la thèse de Cratylc et d'Antis­ thène. Oint comme sur bien d'autres. Autour de Platon. A. et la linguistique • • cesse d'avoir l'intérêt qu'elle avait pour les sophistes et qu'elle aura de nouveau pour Aristote. sur ce P. Mais y a-t-il une théorie du langage chez Platon '/ Qu'on se souvienne de la fin du Cralyle : comme on l'a dit (L. On conçoit donc qu'Aristote ait en commun avec les sophistes l'intérêt qu'il accorde au langage et au dis­ cours et que. en sens inverse. 482-485 (dont nous suivons les conclusions après L. cil. • ce n'est pas la linguistique. DuPRÉEL quand il qualifie de « nominalisme radical • ( i bid. B . Dès lors. M éridier) et. 1 06 LA SCIENCE « RECHERCHÉE >i s'y manifestent sont moins des contradicto ires que des conlr a ires . 30). . 37). Aristote ne prendra pas parti entre une théorie « conventionaliste '' et une théorie « naturaliste » du langage. Goldschml4t. M ais nous ne suivons par M. p . * * * Les passages où Aristote traite ex professo du langage ne sont pas ceux qui nous en apprennent le plus sur sa nature. Plus exactement. le langage est dé fini comme sym bole ( auµÔoÀov) : « Les sons émis par la voix (-r<X Év -r?i cpwv?i) et de la chose • (Les sophistes. as science des mols. ou. p . p .. sur ce point à vrai dire central. 30). Au début du De interp1·elatione. des I dées : possibilité que niera précisément Aristote. Jnlmd. non qu'il ait une meilleure théorie du langage à pro­ poser. M éridier. 342 a-d) et qui n'est peut-être même pas indispensable comme point de départ : ainsi Socrate demande à Cratyle de convenir que • ce n'est pas des noms qu'il faut partir. c'est contre les sophistes en général que s'exercera. p. mais des choses. ce qui revient à dire que leur opposition n'a de sens qu'à l'in­ térieur d'un genre commun. D1Ès. Cf. mais qu'il faut et apprendre et recher­ cher les choses en partant d'elles-mêmes bien plutôt que des noms • (439 b). ( 1 ) On pourrait s'étonner que cette analyse des origines de la philosophie aristotélicienne du langage semble omettre un chainon important : celui de la philosophie platonicienne. la thèse d'Hermogène n'est pas moins nominaliste que celle de Cratyle ou d'Antisthène. comme le remarque L . Disons plutôt que la qualifica­ tion de • nominaliste • (comme d'ailleurs de • réaliste •) n'a ici aucun sens en l'absence d'une doctrine de la sig11 ificalio11 qui n'apparaitra qu'avec Aristote. mais la dialectique. Essai sur le • Cralyle • . au Cralyle. P ARAIN . qui peut conduire à la vérité » (loc. Hssai sur le Logos platonicien . Platon conçoit la possibilité d'une dialectique qui ne soit P. En tout cas. Le mot n'est pour lui qu'un • instrument • (388 b) qui doit et peul être dépassé vers l'essence (dépassement dont la Lellre VII décrira les étapes. I I . mais dénoncera l'erreur qui est au fondement de cette fausse opposition et dont l'origine est à chercher dans la méconnaissance par les sophistes de l 'essence véritable du langage ( 1 ) . c'est contre la sophis­ tique que s'est constituée la théorie aristotélicienne de la signification et c'est donc dans ses rapports avec elle qu'Aristote lui-même nous invite à envisager sa propre conception. plus profondément. il ait pu considérer comme une échappatoire • 1 ironie supérieure • avec laquelle le Socrate de Platon donne congé aux théories sophistiques du langage. mais parce qu'il méprise une philosophie qui s'arrête au langage au lieu d'aller aux choses elles-mêmes. De fait. Platon y renvoie les deux adversaires avec une • sorte d'ironie supérieure •. cf.Sur la question de savoir s'il y a une philosophie pla­ tonicienne du langa ç-e. MÉRI D I ER. Si l'on appelle nominalisme une théorie selon laquelle il y a « solidarité complète entre le nom et ce qu'il désigne •.

l)Jux�c.6�µoc. I l résulte de ce texte que les mx6�µ. 1. p . l)Jux�c.otaLv dvTt 1'�v TCpotyµ. ou du moins négligé . Le rapport du langage parlé . (2) Ibid..Ô oÀov comme un rapport immédiat et naturel à un 1·apport médiat et conventionnel. et l'on notera que le rapport entre le mot p arlé et l'état d 'âme ne diffère pas de celui qui unit le mot écrit et le mot parlé : l'écriture renvoie à la parole.avec l'être n'est donc pas immédiat : il passe nécessairement par les noc.Toc. sont TWV TCpotyµ. sopll. Aristote quali fie de symbole le rapport du langage aux choses : « Il n'est pas possible d ' ap­ porter dans la discussion les choses elles-mêmes. de symbole. 1'6µ.ô6ÀoL<.6�µ0t"T0t 'T�c.. En réalité. alors que les é tats de l'âme sont par eux-mêmes ressemblants aux choses qui leur correspondent.otTot.) sont identiques chez tous. comme ceux qui existent entre la pensée et les choses. de crYj µef:ov) tels qu'ils s'instituent entre Je langage et la pensée.. 16 a 5 ss. mais non pas de la même façon que le langage signi fie la pensée : « De même que l'écriture n'est pas la même pour tous les hommes .) et les mots écrits les symboles des mots émis par la voix ( 1 ) .otTot T'ij<. 1 65 a 7 (Toî<.choov 6µ.t 6ot au µ. » Ce qui est ici en question n'est pas le rapport du langage à l ' être. ljiu)l'. » La diversité des langues oblige à admettre que la parole et l 'écriture ne sont pas sign i­ fiantes par elles-mêmes . et ce sont ceux-ci qui expriment immédiatement l 'être. comme sont identiques aussi les choses dont ces états sont les images (2) . qui renvoie de la même façon à un « état d 'âme ». mais seulement le rapport entre la matérialité du mot prononcé ou écrit et l' « é Lat d ' âme » auquel il correspond . et les rapports de s ign ification ( exprimés ici par les termes. les mots parlés ne sont pas non plus les mêmes. mais cette suppression est légitime.et à plus forte raison écrit -. Dans d'autres textes. T�c.RA PPORT n u LA N GA GE A UX Cf/OSES 1 07 sont les symboles des états de l 'âme (noc. accessoi­ rement.mùiµ. à vra i dire obscurs . 2 1 4 ) . H EIDEGGER voit dans cette formule l'origine de la dé finition scolastique de la vérité comme adéquation .<XToov )(pch µ.) . puisque. Il reconna i t cependant que cette assertion n'est • nullement proposée comme définition expresse de l'essence de la vérité • (Sein und Zeil. » L'intermédiaire que constituait l'état d 'âme est ici supprimé . 6v6µ.'Ïj<. . crÔµÔoÀov.ot est surtout o p posé ici au au µ. alors que les états de l' âme dont ces expressions sont immédiatement les signes (crY)µef:oc. les états d ' âme se comportant comme les ( 1 ) 1. au lieu des choses. Une première distinction s'impose donc entre les rapports de ressem blance. (3) Réful. M. et. il est vrai . nous devons nous servir de leurs noms comme de symboles (3).o!ooµ. 16 a 3. npw-rwc. mais.

TRICOT (p. ainsi que la pluralité des dé finitions. 2) Ibid..) .. En revanche. car même lorsque des sons inarticulés. Le fait que l'expression se retrouve textuellement quelques lignes plus haut dans la définition du nom ( 1 6 a 19) ne soulève aucune difficulté : le nom est une espèce du genre discours. Ces textes apportent. ÉDGHILL et M . C'est ce qu'exprime Aristote en définissant le discours (Myoç) comme « un son vocal ayant une signi fication conventionnelle (x«-r!X auv6�Xl)\I) » (3) . manifestent ( 8l)ÀoÜaL) quelque chose. mais aussi d'une distance ( en quoi le symbole se distingue d u rapport de ressemblance . mais que cc rapport est problématique et révocable. n. plus dans la mesure où la constitution d'un rapport symbolique exige une intervention de l'esprit sous la forme de l 'imposition d'un sens. . comme ceux des bêtes. et pourtant c'est à elle qu'il nous renvoie . 1 65 a 1 0 SS. quelque lumière sur ce qu'Aristote entend par symbole. 3) De lnterpr. comme lorsque nous disons que la fumée est le signe du feu . 4. Dire que les mots sont les symboles des « états de l'âme » ou des choses elles-mêmes. car le signe peut ê tre un rapport réel et naturel. il n'y a pas ressemblance complète : les noms sont en nombre limité. 2). c'est elle qu'il signifie. semble-t-il. 1 65 a 9. C'est pourquoi il ne suffit pas de dire que le mot est le signe de l 'être. m ais seulement quand il devient symbole. Il ne faut donc pas croire que « ce qui se passe dans les noms se passe aussi dans les choses » (2) . ou encore c'est reconnaître qu'il y a un rapport entre le mot et la chose. 231 ) . Le symbole ne prend pas purement e t simplement la place de la chose. parce que non naturel. aucun d'entre eux ne constitue cependant u n !l) Ibid. inévitable que plusieurs choses soient signi fiées e t par une même définition et par un seul et même nom » ( 1 ) . sans plus. il n'a aucune ressemblance avec elle. on ne peut pas substituer. c'est à la fois affirmer la réalité d ' un lien . par suite . 1 6 b 28 : q>oo vii O"'l)µ<XvTLXlJ X<XTcX cruv0�x'l)v. Le symbole est à la fois plus et moins que le signe : moins dans la mesure où rien n'est naturellement un symbole et où l'utili­ sation d'un obj et. . 83. contrairement à WAITZ ( 1 . le nom à la chose et supprimer ainsi tout rapport . et il est normal que la définition du genre se retrouve dans celle de l'espèce. et cette signi fication est conventionnelle « en ce sens que rien n'est par nature un nom. tandis que les choses sont infinies en nombre. Il est. oµoL6Tl)t. aucune raison de considérer ce passage comme douteux. comme symbole implique touj ours un certain arbitraire . Nous ne voyons. celles-ci peuvent leur être immédiatement substituées.1 08 LA SC IENCE « RECHER C H É E >> choses. car « entre noms et choses.

· (2) Ibid. .M ais la terminologie d 'Aristote n'est pas touj ours très ferme. comme nous l ' avons vu . et il importe d ' examiner d 'autres passages qui pourraien t sembler contredire les précé­ dents. Sl GNE. . Et plus loin Aristote prec1se que « tou t discours est signi fiant. mais par convention ( xoc-roc auv0�x1) v). V I I I. Ainsi . C'est ainsi que le mot aî)µe:î:ov est parfois employé pour désigner le rapport du langage aux états de l ' âme (3). que le texte du De inlerprelalione semblait réserver aux rapports des « états de l 'âme » avec les choses. S YJVJ BULJ� 1 09 nom » ( 1 ). qui plus est. pour désigner ce même rapport. mais signi fie. est. 5 On notera que c'est sur un tel rapport d'inférence qu'est fonclêe la théorie stolcienne du raisonnement. De ce double point de vue. . . une « imitation » de l ' être. Le signe désigne donc une rela tion entre les choses et. lion11el O U ad placilum (le auµooÀOV d'Aristote). dans la discussion sur les ( 1 ) De lnlerpr. rapport qui. 4. 70 a 7 ss. pr. mais conventionnel. 1 07 ( 1 6 a 6). 4 Anal. Mais la définition scienti­ fique du aî)µe:î:ov dans les Premiers A nalytiques semble incompa­ tible avec cet emploi trop large du mot : c c Le signe veut être une prémisse démonstrative nécessaire ou probable : quand. une chose étant. c'est dans des textes de ce genre qu'est à chercher l'origine de la distinction scolastique entre le signe naturel (qu'Aristote appelle généralement a71µeiov) el le signe conve11- 35.. Bien plus. 1 7 a 1 . cr. et c'est improprement qu'Aristo te utilise cc dernier terme pour désigner le rapport du langage aux choses. ces dernières sont des signes du devenir ou de l 'être (4) . l ' effe t est signe de la cause (5). Cf. et le symbole doit être dé fini comme un signe . conventionnel au même titre que le rapport du langage aux choses. aussi 13J C 1 c É R O N . non pas na turel (on aurait alors affaire à un O""l)µe:î:ov) . une autre devient antérieurement ou postérieurement. non pas à vrai dire comme un instrument naturel de désignation. Topiques. 1 6 b 28. le vocabulaire de l ' éµo(wµoc. Ces textes seraient clairs si à eux se réduisait la philosophie aristotélicienne du langage : le langage n 'est pas une « image » . non pas comme un instrument naturel ( wç lSpyocvov) . I I. d ' une façon générale. 27. fon­ dée sur un rapport naturel (comme le rapport de cause à effet) . 4. Bien qu'Aristote n'y insiste pas ici.liVIA GE. par convention » (2) . le auµooÀov s' oppose bien au a"l) µe:î:ov. ainsi qu'il a été dit. Aristote semble employer parfois. » Ainsi le fait qu'une femme a du lai t est signe qu ' elle a enfanté et. quand . mais. une autre est. mais seulement un « symbole » . distinction qui est le point de départ des nombreux traités médiévaux Sur les modes de sign ificalio11. une chose devenant. Ou encore : le langage ne manifeste pas (où 81)Àoî:) . l e texte cité ci-dessus p .

le verbe est comparable à un nom. beaucoup plus que le texte cité plus haut (p. ( 3) 3. cp cxatc. personne ne sait ce qu'il est : on peut seulement savoir ce que signi fie le discours ou le nom. Aristote . Cf. 1 9 a 33)• Ce texte annonce. car ici il s'agit bien du rapport entre le discours et les choses et non. Aristote prend soin précisément de distinguer le discours en général de ce discours susceptible de vrai et de faux qu'est la proposition. mais ce qu'est un bouc-cerr. » Cette ( 1 ) ' O µo(wt. mise en rapport des noms entre eux) ne s'exerce que dans la proposition. « J e veux dire. . 9. et qui est une espèce du premier. 4. Dans le De inlerprelalione. 16 b 27. 1 07. mais non défini. de sorte que. C:i cmep T<X 7tp&yµomx (De /llle1·pr.1 10 LA SCIENCE << RECHERCHÉE » futurs contingents. voulant montrer que la contin­ gence obj ective des événements se retrouve dans l'indéter­ mination des propositions relatives au futur. comme lorsque j e dis bouc-cerf. par exemple . la définition scolastique de la vérité comme adéqua tion . » Toute énonciation signi ficative ( cp&crn.) (5) . (4) 1 . (6) Ibid. 2). . Le discours en général est signifiant. mais aussi dans chacune de ses parties.) n'est pas nécessairement une affirm ation (xoc:r&. que. qui signifie • sans référence au temps • (2. M ais on pourrait remarquer qu 'ici c'est moins le discours que la vérité qui est définie en termes de similitude.e précédent. la signification n'a pas par elle-même de portée existentielle : nous pouvons signi fier sans contradiction le fictif. o! MyoL &>. entre les • lltats d'âme • et les choses. car il n'a pas d'essence : « Pour ce qui n'est pas. Mais cette double fonction (référence au temps. est touj ours le signe de choses affirmées d'une autre chose u (3. 16 b 28. (2) Aristote distingue le nom ( !!voµoc). I . Dans les Seconds Analytiques il montrera que le flet. Le bouc-cerf est l'exemple qu'utilise couramment Aristote quand il analyse le fictif. q ui • ajoute à sa signi fication celle du temps • et. en outre. 38.) ou une négation ( &. 92 b 6).. 16 b 1 9 . il est impossible de le savoir • ( I I. 7. précisément parce que la signification des noms ne préj uge pas l 'existence ou l 'inexistence des choses : « Bouc-cerf signi fie bien quelque chose. qu 'il s'agisse de verbes ou de noms (2) . . non seulement en lui-même .ext. en ce sens qu'elle fait abstraction de l'exis­ tence ou de l 'inexistence de la chose signi fiée : ainsi les verbes ont beau être signi fiants par eux-mêmes. 4. Mais la signification n'est pas encore jugement. 1 6 a 1 6 . comme dans le t. pr. mais non pas cependant qu'il est ou qu'il n'est pas : il n'y aura affir­ mation ou négation que si l'o n y aj oute autre chose (6) . Autrement dit. précise Aristo te . n. le mot homme signi fie bien quelque chose . 16 b 6). aussi Anal. et le verbe ( �7jµoc).n6cpcxatc. à moins d ' aj outer qu'il est ou qu'il n'est pas (4). mais il n'est encore ni vrai ni faux .11!le!t. pris isolé­ ment. « ils ne signifient pas encore qu'une chose est ou n ' est pas » (3). s' appuie sur ce principe que « les discours vrais sont semblables aux choses elles-mêmes » ( 1 ) . 1 6 a 20). 49 a 24 (6) De Interpr.if peut être sign ifié. .

SI GNIF ICA T ION ET J U GEM EN T 111 autre chose. on dirait que le j ugement est à la fois synthèse de concepts et a l1lrmation de cette synthèse dans l ' ê tre. . ou plutô t. ou plutôt im ite. qui seule comporte une référence à l'existence. La réponse serait que ( 1) C'est ce qui ressort de la comparaison entre De Interpr. au 1x• siècle. G I LSON. pour Duns Scot. id est rei exislenlis • (cité par E. la cause en est que la chose n'est pas signifiée en tant qu'elle existe. qu'il relève de ce que nous avons appelé le vocabulaire de l' oµo(­ wµoc. 1 051 b 3 ( • Etre dans le vrai. • omnis signiflcatio est ej us significatio quod est. soit le lieu de la vérité e t de la fausse té . par quoi se dé finit la proposition ( 1 ) : compo­ sition ou division qui prétendent cette fois imiter. il est vrai . la composition des choses. 545) . En termes modernes. sed ut intelligitur) » . q. si non les choses en elles-mêmes. La philosopli ie au Moyen A ges.n6cp°'vcnc. Ainsi comprend-on que. du moins le rapport des choses entre elles : leur composi tion ou leur séparation. . ou encore : cc n'est pas en tant que signi fiant.t mais seulement le discours dans loquol résido le vrai et Io faux ») et Mét. Mais la scolastique retrouvera le sens de l'enseignement aristotélicien en montrant que la signi fication est indifférente à toute position d'existence. 4 . il ne se produit pas de changement dans la signification du mot . Ainsi.. Pourtant. qui n'implique aucune ressemblance na turelle avec la chose. t1. peu t se muer en ressemblance (oµo(wµoc. p rétend montrer dans son Epislole de nihilo et tenebris que le néant existe. qui son t propremen t inimitables par les discours. une composition de symboles. La proposition est donc le lieu privilégié où le discours sort en quelque manière de lui-même . La proposition vraie est celle dont la composition reproduit. I I . pour tenter de ressaisir les choses elles-mêmes dans leur liaison réciproque et par là dans leur existence. • s'il se produit un changement dans la chose en tant qu'elle existe. à se demander comment la fonction j udicative du langage peut se greffer sur sa fonction signi fiante et comment le symbole. res non signi ficatur ut existit. le pre­ mier mouvement d'une pensée naïve était de croire d'emblée à l 'existence des choses que le langage désigne : c'est ainsi que FRÉDÉGISE. (2) . le faux consistant inversement à penser le s6paré comme non séparé et !'uni comme non uni). C'est donc bien en tant que vrai. c'est penser que ce qui est séparé est séparé et que ce qui est uni est uni •. la proposition. deviendront un lieu commun de la scolastique thomiste et post-thomiste. IO. et plus loin D . et non plus seulement signi fier. 17 a 2 ( • Tout discours n'est pas une proposition. . et non en tant que discours.) . . 196). car. puisque le mot néant a un sens . à la différence du terme simple qui n'est ni vrai ni faux. c'est la composition ou la division de termes isolé­ ment signi fiants. . se risquant à juger les choses au risque d'être j ugée par elles. p . c'est-à-dire de la simple visée signifiante . (2) Ces brèves indications d'Aristote sur la distinction entre la sign ificalio11 et la proposition. que le discours est di t ressem bler aux choses . &. mais en tanl qu'elle est conçue ( . Scot parle de la chose conçue • à qui il est étranger d'exister en tant qu'elle est signifiée (cui extraneum est existera secundum quod signifi­ catur) » (Quacslioncs in librum Perilzermeneias. mais en tant que j ugean t. dit-il. Il resterait.

p ensée de la chose. (3) OITenbarmachen i m Sin n c des uufweisenden Sehenlussens • •. w or ü b er die Hede ist • (:\!. mais au discours j u dicatif.6�µoc. La fonction apophantique n 'appartient donc pas au discours en général . e t plus haut : « Der Myoi. de ce qu'Aristote désigne la proposi­ tion par le terme d'oc7t6q>oc. mais de proposition ) . 17 a 1 4 . il cesse d 'être discours pour devenir . caractérisait sa signification . 2 . D ' autres textes. ne désigne pas n'importe quelle espèce de discours. De même. car elle n ' est ni vraie ni fausse. mais dans l 'acte même de composition.v µ� 8'Y)Àoî:) . sur ce second point. 1 95 1 . comme nous l ' avons vu . c'est-à-dire révélatrice : &. . est susceptible de vrai et de faux : ainsi la prière est un discours. .vcnc. du même auteur. il faut noter que l'expression &. affirme Aristote d ans la Rhélol' ique (2) .) . la fonction j udicative « intéresse une autre discipline » { 1 ) que la théorie du langage. reproduit d a ns 1 ·orlrèifle und A ufsèilze) . dont le début du De inlerprelalione nous avertissait qu 'ils entretiennent un rapport de ressemblance avec les choses..ou tenter de devenir . . Logos (in Feslscllrifl filr Ilans Ja11 lte11 . semblent assigner au discours en tant que tel une fonction non seulement signi fi ante. entretient avec les choses qu'il exprime un rapport qui n'est pas seulement de signi fication. Bref. lasst etwus sehen (q>oi:(v&a6oi:L). 32) . mais seulement celui qui.7toq>oc. M ais. on a cru pouvoir conclure qu'il attribuait au discours une fonction « apophantique » . mais de ressemblance. comme on l'a vu . celui-là seul. ce serait rendre manifeste dans le sens d ' un « laisser-voir dévoilant » de ce sur quoi porte le dis­ cours (3). Quant à l 'emploi du verbe 8'Y)Àouv pour désigner la fonction ( l ) De lnlerpr. non dans les termes à composer. 5. mais ce n'est pas une proposition. divisant et composant.Le j ugement est finalement moins une fonction du discours que de l ' âme elle-même : non que le discours cesse d 'être indispensable {il est caractéristique qu'Aristote ne parle pas à proprement parler de j ugement.L.(ve:cr6oc. LA SCIENCE « RECHERCHÉE » l'essence de la proposition est. 1 404 b l .7t6q>oc. mais dévoilante. n'accomplira pas sa fonction propre ». « Le langage. mais par là . Or la composition elle-même n'est pas de l 'ordre du symbole. le discours se dépasse en quelque manière vers les choses : il tend à supprimer la distance qui le séparait d'elles et qui. s'il ne manifeste pas { èà.vcrLc. -r�c. H m o i:: a a1m. mais. car celui-là seul fait voir ce que les choses sont et qu'elles sont ce qu'elles sont . il est vrai. elle ne relève même pas du langage : elle est un de ces « états de l' âme » {7toc. p . dans le j ugement. ( 2 ) I I I. ljiux. Cf.-roc. ntlmlich dus. B erl i n.�c. Sein 1111d Zeil.

1 09.. 381 b 14. 4 1 8 a 26 . etc. isolent et discernent des totalités concrètes (espèces ou genres) . c'est-à-dire seulement verbales. . 7. dit-il. qui. De a11 ima. . . ARISTOTE prescrit de prendre pour point de départ les classifications du sens commun. montrer du doigt. mais il suffit d'aller plus loin que lui dans le même sens. Mais ici encore on ne peut dire que le langage nous induise positive­ ment en erreur : il pèche seulement par défaut en n'allant pas assez loin dans le sens de la dénomination. dans un autre texte. On a vu plus haut que ce même verbe désignait. il n'est pas davantage probant. en l'occurrence en forgeant des mots nouveaux. (3) C'est ainsi que. plus haut. 1 08. dans le De parti bus an imalium ( I . I . prouve à lui seul que les mots remplissent bien leur fonction désignative . I I I . moins préoccupé d ' exprimer ce que sont les choses que de les désigner. nous parlons bien en fait de la même chose) : une telle définition n'est. mais au sens de : désigner. . Nic. 1 957. et dans tous les ouvrages biologiques) . Eth. 1 1 1 5 b 25 . etc. le mode d 'expression immédiate propre aux sons inarticulés proférés par les bêtes. l ( I Cf. qui restent innommés (cf. 1 1 26 b 1 9. 1 2. ARISTOTE déplore que l'induction soit souvent rendue difficile par • le fait qu'il n'y a pas de nom commun établi pour toutes les ressemblances • (VI I T . 10. 1 57 a 23) .FONCTION D U LA N GA GE 1 13 du langage. Météorol. et en usent efficacement. il y a encore bien des espèces. par opposition à l 'expression symbolique caractéris­ tique du langage humain ( 1 ) . Revue philosophique. (2 Rhétor. 4 1 9 a 2-6. peut-être faut-il se souvenir que 8'1)ÀoÜv signi fie bien faire uoir.. Cf. à la di!Térence des • divisions • abstraites des Platoniciens. 32. Certes. on est sûr de ne pas manquer entièrement la vérité des choses : le seul fait que les hommes en usent.. en se fiant aux mots. 4). 1 369 b 32. de les reconnaître. Certes. plus soucieux au fond de distinction que de clarté : or il n'est pas touj ours besoin de connaître clairement Pessence d 'une chose pour la distinguer des autres. p . 3. mais dont l 'emploi suffit pour fonder un dialogue cohérent (puisqu 'elles nous assurent qu'en employant le même mot que notre interlo­ cuteur. 303. C'est sur ce rapport ambigu entre le langage et les choses qu 'insiste le plus souvent Aristote. Par là s'explique la con fiance qu'Aristote savant semble accorder aux classi fications de la langue populaire : le succès d ' une désignation consacrée par l'usage est l' indice que cette désignation n ' est pas arbitraire et qu'à l'unicité du nom doit correspondre l'unité d 'une espèce ou d'un genre (3). 380 b 28. « ni tout à fait obscure ni t. IV. notre article Sur la définition aristotéli­ cienne de la colère. dans les To p_ iques. etc. Et lorsqu'il arrive à Aristote d 'em­ ployer le même mot pour exprimer la fonction du discours humain en général. Tel est bien en effet le rôle obvie du langage.out à fait exacte » (2) . et même des genres. p. 2. Rt l'on pourrait dirfl du langage en général ce qu'Aristote dit de ce genre de dé finitions qu'il appelle dia lectiques. beaucoup plus que sur un prétendu « dévoilement » de celles-ci par celui-là. 10. IV. I I .

nous ne po ussons notre enquête que j usqu 'au point précis où nous ne pouvons plus nous en poser (5). 13.ou. qui n'est j amais discours que pour l'autre : « Tous. Et même quand c'est nous-mêmes qui nous posons des obj ections. Le langage ouvre une voie. Tan:oT (ad loo. voire aux analyses syntaxiques (2) . chap. l " Partie. et la faiblesse du discours ( 1 ) Ilou:îa0cxL TcX l>v6µcxTcx o"l)µeîov (Poétique. Mais ces arguments n'ont de valeur que dialectique. 1 048 b 23 ss. (6) De Coelo. Ailleurs. dans son analyse de l 'acte. Certes. qualifié ici de ol) µei.. être une indication sur la nature de la chose.) . Comme l'indique le singulier il est évident que ce n'est pas chaque nom en particulier qui es t . I l l . p .demeure une présomption de vérité . on ne sera j amais sûr de pou sser la recherche 11 j usqu 'au point où cela est possible » . Aristote donne plusieurs raisons. un correctif aux égarements du discours. 294 b 7 ss. (6) Ibid. dont le moteur . mais à s ' en tenir à ce mouvement immanent du dis­ cours. 7. mais le fait que tel nom ait été préféré à tel a ut r e peut . mais la vraisem­ blance est plus large que la vérité. la fonction gra mm a tical e du sujet est invoquée comme signe de la réal i té physique du substrat (Phys. est une approximation. Nous suivons ici l'inierprétatlon de M .'ov . au sens où ce mot s ' oppose à physique (3) : l ' expérience des hommes. comme il l 'était pour Socrate et Platon. m ais une approximation seulement. puisqu'il nous amène à rechercher l'acquiescement de notre interlocuteur plutôt que la connaissance des choses et à nous soucier ainsi de vrai­ semblance plus que de vérité. 1 448 a 35). mais d 'après les obj ections de notre contradic­ teur. 190 a 35). Non seulement le dialogue n'est pas. une direction de recherche : il indique de quel côté les choses sont à chercher . 6. nous avons l'habitude de diriger nos recherches.et c'est en quoi la dialectique sera finalement réhabilitée par Aristote . de ce que nous apprendra la science de la nature des choses. li. . ( 3 ) Voir plus haut. non pas d' après la chose elle-même. que nous retrouverons plus loin (4) . (4) Cf. La première. mais il est une source supplémentaire d'illusion. mais il ne va j amais j usqu 'à elles. c'est-à-dire j usqu 'à la chose elle­ même (6). tient à ce qu'on pourrait appeler la condition dialectique du discours humain. telle qu'elle se communique dans leur dialogue et se codifie dans leur langage. 3. » Le langage a son mouvemen t propre. De cette impuissance partielle. 9 9 . la vraisemblance .1 14 LA Sr:IENCE « RECHERCHÉE n Par là s'explique aussi le recours fréquent d'Aristote aux étymo� logies ( ce qu'il appelle « prendre les mots comme indices >> ( 1 ) . (2) Ainsi. l ' « aiguillon » est l ' obj ection de l'in terlocuteur ou de - soi-même . l . comme disait Socrate. ) . i nvoque-t-il la distinction du présent et du parfait (0.

1. vides parce que trop générales (4). dira-t-il des raisonnements platoniciens (2) . produit de l'art humain et organe du commerce entre les hommes. avoir une fonction !l)Mét.. et les définitions qui n 'entraînent pas la connaissance des propriétés du dé fini seront qualifiées de « dialectiques et vides » (3) . cr. ni le manquer tout à fait : Qui ne mettra il la {1. nous sommes ici dans un domaine qui semble relever davantage de l ' anthropologie que d 'une théorie du langage. 2) Eth. . Avec Aristote le logos cesse d 'être prophétique . décrit comme discours dialectique. 300. ex. . . p. . Mais on pourrait obj ecter que cette impuissance du discours à aller j usqu 'aux choses en elles-mêmes. Par opposition. i bid. » On comprend par là qu'Aristote associe si fréqu emment l'idée de verbalisme (et conséquemment de dialec­ tique ) . et... (4) Cf. non à celle de fausseté. c'est raison­ ner xotv6np6v nooc. on pourrait concevoir une forme plus qu 'humaine du discours. R O B I N . AxELos. I. c'est-à-dire dans leur singularité . M a i s le fait que nous pouvons posséd er une vérité dans son ensemble et ne pas attein dre la partie précise que nous visons montre la difficulté de la recherche ( 1 ) . 25-29) : Raisonner ÀOYLKCJc. p. 125-38. q u i ne peut ni atteindre tout à fait son but.èche dans une porte ?. 476. 1 2 1 7 b 2 1 . « II en est de lui comme du tireur à l ' arc. Mais Aristote ignore une forme de discours qui coïnciderait avec le mouvement même par lequel les choses se dévoilent et qui serait comme le langage de Dieu . 8. (5) S u r l'opposition du professoral et du prophétique. mais non pas entièrement. I . L. K . du comportement de l'auditeur) (5). 1 . qui échapperait aux limitations du langage humain : tel était le logos héraclitéen et. 993 b 5. E t il e n est de même des dé finiti ons. 440. xoc t xevwç. et l'on pourrait concevoir une sorte de déon­ tologie de la parole qui remédierai t à l'usage trop complaisant qu'en font les hommes. Aristote. il est. xcxl 8tcxÀEXTLXoonpov. L e logos fondateur de la dialectique 1 Recherches de philosophie. De fait. Sur le caractère professoral de la ph1losophle d'Aristote.. d 'une façon générale .' 1 1 �l tient précisément à ce qu 'il se contente de ces généralités à l'inté­ rie ur desquelles il lui suffit de savoir que se situe la vérité elle­ même. fût-ce seulement en droit.. . I I. 3) D e Anima. présocratique. Eud. cr. mais à celle de vacuité : ÀoyLxêi>ç. 402 b 26 . Non seulement Aristote ne suggère nulle part que le logos pourrait. dont la forme la plus haute sera tout au plus le discours professoral (celui qui fait le plus abstraction. tient moins à l'essence du langage qu'à la condition de l'homme parlant. 2 1 .U M I T A T I O N8 DT! L LV UA U f. S I M P L I C I U S ( /11 Phys.

Nous suivons ici la conjecture de Susemlhl. 15. avec des noms qui sont communs. On retrouve ici l'opposition platonicienne de la limite et de l'infini ou encore de l'un et du multiple. puisque celui-ci est tout entier du côté de la limite. tandis que les choses sont infinies en nombre (2) . Cf... Gudeman lit un texte ditTérent. Z.c'est-à-dire de tout langage. si les choses devaient apparaître déj à par elles-mêmes (et cpatvof:-ro �8'1} 8L'0tu-r&. était à lui-même son propre remède . mais elle n'est plus cette fois intérieure au langage. 1 1 37 b 13 ss. mais dont le sens est équivalent. (2) Réfut. 294 b. < < les mots établis par l'usage sont communs à tous les membres de la classe qu'ils désignent . 26 SS. 14. mais dans un texte de la Poélique. nécessairement.116 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » dévoilante.finir. ainsi que la pluralité des définitions. Nic. Toutes les apories du livre Z de la Mélaphys ique sur les dé finitions reposent sur cette difficulté fondamentale : comment dP. . puisque Aristote ne connaît d ' autre langage qu'humain -. la dialectique n'échappe pas à la généralité impuissante du discours. Aristote notera l'in firmité inhérente à toute loi écrite. qui tient cette fois à l'essence même de tout langage et dont la méconnaissance est la source principale des erreurs sophistiques : « Puisqu'il n'est pas possible d ' apporter dans la discussion les choses elles-mêmes. par le biais de la dialectique. nous supposons que ce qui se passe d ans les noms se passe aussi dans les choses. le logos. alors que les choses sont multiples et infinies. chez Aris­ tote. il va j usqu 'à dire que le non-voilement des choses rendrait le discours inutile : << Qu'est-ce que le discoureur ( o Mywv) aurait à faire. 1456 b 7. qui est universelle. 1. précise Aristote. une essence singulière ? Car. » On pressent ici qu'Aristote voit dans le recours à l'universel moins une conquête de la pensée conceptuelle qu'une infirmi té obligée du discours . L ' ambi­ guîté est donc la contrepartie inévitable de l 'universalité des ( 1 ) Poél. De cette imperfection Aristote donne une autre raison. Politique. Dans un autre domaine . 1 65 a 6 ss.. 1 9 . soph. Le drame du langage humain . (3) Mét.. Or entre noms et choses il n'y a pas ressemblance complète ( oùx fo-rw ISµoLov) : les noms sonL en nombre limité . V. Il ne faut donc plus compter sur la puissance du discours pour réduire cette opposition : chez Platon.c'est que l'homme parle touj ours en général.) et n'avaient pas besoin du discours ( 1 ) ? » Le discours est donc moins l'organe du dévoilement qu'il n'en est le substitut néces­ sairement imparfait. alors que les choses sont singulières. mais qu'au lieu des choses nous devons nous servir de leurs noms comme de symboles. déj à PLATON. s'appliquer à d 'autres êtres qu'à la chose définie » (3). sont de l'ordre du particulier (4) . ils doivent donc.. alors que les actions humaines qu'elle prétend régir. celui de l'éthique et de la politique. (4) Eth. comme dans le cas des cailloux qu'on rapporte au compte. 1 040 a 1 1 .

M ais ce mouvemen t qui s'élève de l'assimilation passive à l 'adé­ quation ré fléchie passe nécessairement par la médiation du discours. parce qu'inconsciente. Pour Aristote. s'il est vrai qu'elle consiste à « se faire des obj ections à soi-même » (4). . p. il est un ! pis-aller nécessaire et qui. ils ne sont pas • taillés à la mesure de la réalité où nous vivons . 1 69 a 37 ss. p. n. pour désigner la pensée l'expres­ sion de discours intérieur (o faoo Myot.PENSÊE ET LAN GA GE 1 17 mots. Revue de Métaphysique et de Morale. 294 b 7 ss.. il pourrait dire du langage en général ce que Bergson dit des systèmes conceptuels : ce qui leur manque le plus. dans la philosophie aristotélicienne. par la • ruse • du j uge- . 6 iv T'/j ljiux'iiJ : Anal. » M ais ailleurs. 1 06. Certes. 7). soph . puisque « les choses n'apparaissent pas par elles­ mêmes » (5). Aristote emploiera lui-même. Les di!Térences ne sont cependant pas négligeables : chez Aristote comme chez Bergson. par la considération de la chose elle­ même (8L1or. . 1 3. 1 95 1 . les passages où Aristote parle d ' une ressemblance immédiate entre les états de l'âme et les choses . Sa critique du langage annonce plutôt la critique bergsonienne . n. parce qu'ils sont • trop larges pour elle • (La pensée et le mouvanl. 4) D e Coelo. 1 14 ) . « L'erreur. I I . 3) Ré/ul. p. ) un plan « linguistique • et un plan • obj ectif ». comme le fait M. dit-il. conséquence elle-même de la disproportion entre l 'in finité des choses singulières et le caractère nécessairement fini des ressources du langage ( 1 ) . nous l ' avons vu. tant qu ' elle reste inexprimée. l . l.. 1 89 e). sinon plus. rien ne peut faire que nous sortions du langage. en sens inverse.. se produit plus facilement quand nous examinons un problème avec d ' autres personnes que quand nous l'examinons par nous-mêmes . p.Toç) (3). O n comprend donc qu'Aristote rêve parfois d 'échappei· aux pièges du langage et semble reprendre à son compte l'exigence socratique ou platonicienne d ' une recherche qui « partirait des choses elles-mêmes bien plutôt que des noms » (2) . I. c'est la • précision • . 76 b 24- 27. 7. 2) cr. 1 1 6. A cette ressemblance immédiate la pensée réfléchie substituera la ressem­ blance exercée dans le j ugement et exprimée dans la proposition. On songe ici à l a défini­ tion platonicienne de la pensée comme • discours de l'âme avec elle-même • ( Théélèle. I O. mais chez Aristote il l 'est seulement en droit . (5) Cf. comme nous le verrons. mais cette ressemblance passive reste vaine. Aristote reconnaît que la recherche personnelle elle-même n 'échappe pas à la condition dialectique de toute recherche. C'est pourquoi il ne nous parait pas légitime d'opposer. tandis que l ' examen personnel se fait autant. en fait. Post. même si. car l ' examen qui se poursuit avec autrui se fait par le moyen des discours. ad fin . plus haut. l'universel est disquali fié. La pensée de l 'être sera donc d ' abord une parole sur ( 1 ) On voit combien Aristote est éloigné de ce conceptualisme sommafre qu'on lui attribue quelquefois.ÙT0Ü ToÜ 7tp&yµor. (cf. Eric WmL (La place de la logique dans la pensée aristotélicienne. trouvera une j ustification relative dans la structure même du monde sublunaire. on pourrait rappeler.

cette présence absente. . Tout au plus . et l'ov. mais s'il est vrai . est à la fois une chose et un mot (2) . (2) Ibid. sop/1. qu 'il n'y a pas de res­ semblance immédiate . puisque les choses sont infinies. 1 18 LA SCIEN CE cc RECHER CH É. Le problème serait aisément résolu si l 'on pouvait établir une correspondance biunivoque entre les choses et les mots. il faudra bien analy s e r ce ra pport ambigu . en dépit des sophistes. . 1 74 a 9 . M ais nous avons vu que cette correspondance était impossible. les deux affirmations liminaires d 'une théorie véritable du langage. 1. en particulier dans les Réfutations sophis­ tiques . Le premier de ces principes ne fait que Lra duire notre pratique spontanée du langage. pas en conclure qu ' homme soit une chose et un mot en même temps et du même point de vue.peut-on en appeler d'un langage mal Informé à un langage mieux lnformé (c'est-à-dire conscient de ses l im i te s ) et s'élever ainsi d'un langage Impur et • subj ectif • . 1 65 a 12. c'est < c n ' avoir aucune expérience de la façon dont les noms exercent leur puissance ( 8u110tµLi.. . Dire que le mot « homme '' signi fie la réalité homme. ' ' On voit par ment.et c'est à quoi nous aidera la théorie de la signi fication . reconnaît Aristote .li n l ' ê tre .entre le Myoi. c'est à la fois afl1rmer une certaine identité (qui autorise la substitution de l'un à l'autre) et une certaine distance. ( 1 ) Telle est la source ronliamenta le des p a ra lo g is m es sophistiques : Réfut. M ais ne pas corriger cette première afl1rmation par la seconde.à un langage purifié et relativement o bj ec ti f •. une onto-logie . c ' est-à-dire . pa1· un seul et même nom (3). . nous semblons le dépass er .) » ( 1 ) . dans leur limitation réci proque. et cependanL il n'y a pas ressemblance complète entre les noms et les choses : telles sont. 1 65 a 16. alors que les m o ts sont en nombre l i mi té : « Il est par suite inévi table que plusieurs choses soient signi fiées .. l . . qui fait que la substitution ne sera valable que sous certaines conditions : ce sont ces conditions qu'Aristote s'attachera à préciser. » M ais il ne faut. les sophistes en é taient restés à l'identité apparen te de la chose et du mot : « Car homme.. "' "' "' Nous nous servons des noms à la place ùes choses. 1 4 . . au sens le plus fort du terme. comme l'est • celui de la science. (3) Ibid.qu'elle soit naturelle ou convention­ nelle . ce lien et cette distance qui unissent et sép ar ent à la fois le langage et les choses. Méconnaissant cette restriction nécessaire.celui qu'étudient la rhétorique et la dialectique .

et pourtant le mot cheual. 7. .ion nous amène au con traire à voir dans l'univocité la règle . 5. 1. 1 0 1 7 a 24 (TCoa«xéi'><o a1)µ«lve:tv). loin d' être u n simple accident d u langage.éi'>t. la réalité de la communica t. Cette distinction n'est j a mais chez lui explicite . Mét. I. 4 . 18. 1 08 a 18 (7toa«xéi'>t. et le chien.Le uni té de signi fication avec la plurali té des signi fiés ? Une seule voie est ouverte à Aris tote : distinguer entre le s ign ifié ultime.). ( 2 Réfut. Au contraire. Mais cette conséquence doit être elle­ même corrigée : car si un même mot signi fie tour à tour telle et telle chose..LES DE UX ÉQ UI VOCI TÉS 1 19 là qu'un même mot signi fie nécessairement une pluralité de choses et que l'équivocité (ce qu'Aristote appellera l'homonymie) . 1028 a 5 (À�ye:a6«L TCOÀÀ«Y. r. dans la mesure où il traduit un universel. (3) Mét. 1 006 b 6. De ce dernier point de vue. l ' adverbe indique qu'il s'agit du comment de la signi fication. comme nous le verrons. Z. . 1 028 a 1 0 i E. l 'exigence de signi fication se confond avec l 'exigence d ' unité dans la signi fication.. 1 . c'est ne rien signi fier du tout. .La première sorte d 'équivocité est dans l 'ordre : rien ne peut faire que l 'uni­ versel cheval ne signi fie. mais elle ressort de la comparaison entre deux séries de ses remarques : autre chose est de dire que le même mot « signi fie plusieurs choses » (7tÀeLc. e n apparaît d ' abord comme le vice essentiel. . Mye:a6«t) . dans le second . En effet. en dernière analyse .o. et. qu'un mot puisse avoir plusieurs signi fications (par ex em p l e . avec soi-même ( 1 ) . il est évident qu 'il n'y aurait plus de langage. autre chose qu'il « a plusieurs signi fications » (7toÀÀotX. ne pas signi fier une chose une. Dans le premier cas. Mais alors comment concilier ce t. animal aboyant) . n'a qu'une seule signi fica­ tion. qui est multiple et à la rigueur in fini ( puisque le langage signi fie en dernière analyse les individus) et la s ign ificatio n . 1 062 a 14. 4 .Ù>Ç Àéyea8ott ou aY)µot(vew) (3). et. Cf. en vérité. soph. avec l'essence. puisque sans elle tou te compréhen­ sion serait à la rigueur impossible. 1 65 a 12. si les noms ne signi fi aient rien. qui est ce à travers quoi le signi fié est visé et qui se confondra . une pluralité indé­ finie de chevaux individuels . constellation céleste. suivant l'exemple célèbre . comment s'entendre dans la discussion ? « Si l'on ne posait pas de limites et qu'on prétendit qu'un même mot signi fiât une infinité de choses. . â. » Si donc l ' analyse du langage nous a mis en garde contre l'équivocité inévitable des mots. c'est là une anomalie qui risque d' être (ll Mét. puisse signifier à la fois le C hi e n . que le mot chien . Top. l 'accusatif indique qu 'il s'agit du quid de la signi fication . I<.> O"Y)µot(vetv) (2) . en même temps serait ruiné tout dialogue entre les hommes et même.

qui est la pluralité des significations. telle sera. 1 70 a I O ss. dans un passage remarquable des Top iques . qui consiste dans la pluralité des signi fiés. mais une qualité. .. il ne s'agit ni de l'Homme universel (car l ' i dée est immobile).de celui qui voudra dénoncer les illusions sophistiques. Si je dis • l'homme se promène •. une fois qu'a été mise en lumière la diversité de ses signi fications ) . Il y a donc deux équivocités : l 'une. Faute . Distinguer les signi fications multiples d'un même mot. une relation. (2) Le premier type d'équivocité est également exploité par les sophistes. naturelle et inévitable. alors qu'on ne signi fie rien. 1 006 b 7 ) . comme toute autre notion commune. tant pour la clarté de la discussion (car on peut mieux connaître ce qu'on soutient. mais d'un troisième homme. des arguments sophis­ tiques (2) . comme le dit forte­ ment le texte du livre r. 127). (3) Réful. 8. ne signifie pas tel être individuel (-r68e: -rL). C'est l 'analyse de ce second type d'équivoci té qui va donner à Aristote l'occasion d ' apporter une contribution décisive à la théorie de la signification. puisqu 'on donne plusieurs signi fications à un même mot : l 'homonymie n'est que l'apparence de la signi fication (3) .. si la signification d'un mot n'est pas une ( 1 ) .l'on pourrait même dire : l ' unique tâche . assigne à cette méthode : cc Il est utile d ' avoir examiné le nombre des signi fications multiples d'un terme (-rà µèv 7toaotxwç. une manière d'être ou quelque chose d e ce genre • (l'uni­ versel est en elTet une qualité ou une relation dont l'individu est le suj et) (Réful. ni de tel homme en particulier (car ce n'est pas cela que j 'ai voulu dire). 22. C'est sur lui que repose une des formes de l'argument du troisième homme. Telle est l'importance qu'Aristote . Le paralogisme. soph. au sens strict du terme. l 'intention qui l ' anime au moment où il le pro­ nonce et par suite la chose qu'il prétend à ce moment précis signi fier. il est question ici de • signifier une seule chose » (2v a11 µcx(ve:Lv. .. il n'a pas de signification du tout. Mais à des arguments de cette sorte Aristote répond aisément par sa théorie de l'universel : • L'homme. l 'autre accidentelle. derrière le mot prononcé par l'interlocuteur. on donne ainsi l 'illusion de signi fier quelque chose. 1 78 b 37). En effet. ( 1 ) A vrai dire. à l'inverse. C'est sur la pluralité des significations d'un mot que s 'appuient la plupart.éye-rott) . soph.1 20 LA SCIENCE « RECHER CHÉE » fatale à la vertu signifiante du langage : car. et c'est pourquoi elle est le fondement de ce tte sagesse apparente qu'est la sophistique. la première tâche . plus loin p. /. seule la distinction des signi fications nous permettra de discerner. consiste en effet à prendre le même mot dans des acceptions différentes au cours d'un même raisonnement . qu'en vue de nous assurer q u e nos raisonnements s'appliquent à la chose elle-même et non pas seulement à son nom. mais le contexte montre qu'il s'agit ici de l'unité de la signification et non de l'unicité du signifié (cr. du moins les plus redoutables.

ne dirigent pas leur espri t vers la même chose ( µ� È7t't 't'OCÙTOV T6v Te &7t'oxptv6µevov xoct 't'OV Èpw't'WV't'OC cpépeLV 't'�V 8L&voLocv). 1 405 b 18. comme celui qui interroge. puisque c'est ce qu'on pense qui donne un sens à ce qu'on dit. » Dire qu'un mot a plusieurs significations. mais seulement par le sens que nous lui donnons. c'est reconnaître que le mot n'a pas de valeur par lui-même (2) . C'est pourquoi . semble-t-il. on ne peut pas dissocier ce que l'on dit de ce que l'on pense . il peut se faire que celui qui répond. pelle ici la 3uvcxµtç du mot. Aristote rappelle ici que deux expressions peuvent avoir la même signification et n'avoir cependant pas la même valeur esthéti q ue : ainsi est-il plus beau de dire • l'amour aux doigts de rose (po3o3c*x-ruÀoç ) ) • que • l'amour aux doigts rouges (cpotvtxo3c*x-ruÀoç) • ( 1 405 b 1 9 ) . Aristote va repousser la distinction. 2. T�V 8L&voLocv) (3). 1 8. c'est dissocier par là même le mot e t ses signi fications. 1 405 b 6). 1 . 10. réside soit dans les sons (iv -roîç lji6cpotç) soit dans la signification ('lj -rij> a"l)µcxtvoµ�v<i>) • ( I I I. de voir clairement e n combien d e sens un terme se prend. . renvoie d'un côté aux intentions humaines qui l ' ani­ ment. celui qui interroge paraî trait ridicule de ne pas appliquer son argument à ce sens-là ( 1 ) . institution humaine. Au contraire. fa ussement accréditée par les sophistes. c'est-à-dire. sa puissance d évocation). la valeur signi­ fiante n'est pas inhérente au mot lui-même. 1 70 b 12. signi fiant.. Mais s'il en est ainsi . » Ou plutôt tout argument est à la fois de mot et de pensée. on ne fait rien d'autre que reconnaître cette double référence. ToÜvoµoc) et les autres à la pensée elle-même (1t'poc. (2) Tout au plus pourrait-il avoir une valeur esthétique. dans les Réfutations sophistiques . Plus précisément. suivant le point de vue sous lequel on l'énonce ou on le reçoit : « Le fait de s'adresser ( 1 ) Top. soph. Le langage n ' est plus ce champ clos sur lequel pré tendaient nous attirer les sophistes et d ' où ils nous interdisaient ensuite de sortir. mais dépend de l'intention qui l' anime. C'est ce qu'Aris­ tote note dans un chapitre de la Rhétorique consacré aux qualités du style : • La beauté d'un mot. Distinction importante en ce qu'elle dissocie le conle11u sig11 iflcalif (qui englobe ici à la fois ce que nous avons appelé le signifié et la signi fication) et les qualités sensibles du mot (auditives ou visuelles ou encore ce qu'Aristote a r. une fois qu'on a mis en lumière les différents sens d'un terme et qu'on sait sur lequel d 'entre eux l 'interlocuteur dirige son esprit en posant son assertion. de l'autre aux choses vers lesquelles ces intentions « se portent » : en disant que le langage est. (3) Réfut. 1 08 a 18. comme le dit Licymnios.. Le langage . entre les arguments de mot et les arguments de pensée : « Il n'y a pas entre les arguments la différence que certains pré tendent y trouver quand ils disent que les uns s'adressent au nom (1t'poc.D IS1'IN G UER LES SI GNIFICA T IONS 121 e n effet.

que tout est un parce que l ' être est un et que tout est être . car un tel argument n ' a de réalité que si l 'on s ' en tient aux mots et que l ' on s'abstienne de discerner. alors même que la lettre de l 'argument reste la même. selon lequel nous sommes dirig é s vers elle. 6ew p !cxc. on aura affaire à l'un ou l 'autre type d'argument. est un.. tout un est être en un sens). c e n'est même p a s penser faussement. il n'y a à pro­ prement parler d 'argument de mot que là où l'on j oue sur l'ambiguïté d 'un terme . I O. IJ. P eut ll tr e y a·t-il Ici une allusion à Zén on . ) : ) 'image a une réalité propre. T'ijc. mais dans l'attitude du répon dant à l 'égard des points qu'il concède { oô . mais elle peut aussi. dont ce n'est peu t-être pas un hasard qu'il soit emprunté au domaine de l'ontologie : « Il peut se faire. Le principe de la solution d'Aristote consistera à reconn a ître.rient j o u e à la rois sur une prétendue Identité de l'être et de l' u n . 1 70 b 21. Suivant que l'intention se porte vers le mot ou. 1 22 LA SCIENCE « RECHERCH ÉE » à la pensée ne réside pas dans l'argument lui-même. tv -r(j> My<t> . comme tout est lltre. derrière son unicité illusoire .. par exemple. la pluralité de ses sens. sinon l'identité. on supposait (c'est-à-dire à la fois celui qui interroge et celui qui est interrogé ) qu'ils n'en ont qu'un seul . » Tout est donc affaire d 'attitude o u . en tant que sensa­ • tion affaiblie •. 1 70 b 28. . suivant le mode de contemplation • (Tb n-ci6oc. . M ais ne pas reconnaître cette pluralité . Finalement. sous réserve de distin­ guer des significations multiples de l'être et de l'un (ainsi tous les êtres ne sont pas uns dans le même sens). .' èv -r(j> -rov cX7tOXpLv6µevov �X&LV 7tCi>� 7tpo� -rà:. .. 8e8oµévcx) ( 1 ). d'intention (2) . « Si . • 4o0 b 3 1 ) . (4] Ibid. (3 ) Réful. L'arg . » Un tel argument n'aura de valeur que si nous méconnaissons la pluralité des significations de l 'être et de l'un. pourrait-on dire. . c'est n e rien penser du tout : si nous affirmons ou laissons dire. dont le nom - est d ai ll eurs cité Ici dans les manuscrits ( m a is rejeté comme glose par les éditeurs m oderne s ) On p o u r ra i t reconstituer e tnsl l'argument : si tout être . ad fin. tout sera un. . dans le souvenir. par exemple . TRICOT. (2) On trouve une analyse analogue à propos de l' i mage dans le De memoria et remin iscenlia (2.. et l 'argument a pour objet de conclure que tout est un (4). trad. . peut-on dire que cette discussion s'adresse à la pensée de celui qui est questionné (3) ? » Et Aristote cite à ce propos un exemple. et sur une prétendue un ivocité de chacune des ex p r essi ons l!re et un. BOph. vers la chose ou l 'idée signi fiée. en supposant qu'il n'y a qu'un seul sens. . . . fonctionner comme signe renvoyant à ce dont elle est l'image . J . pour cette raison que ( 1 ) Ibid.). du moins la converlibililé de l'être et de l'un ( tout lltre est un en un sens. l'image est donc tour à tour image par soi ou Image de . nous nous sommes laissés guider par l 'identité des signes. . à travers lui.). 1 70 b 20. que l 'être et l'un aient plusieurs sens et que pour­ tant celui qui répond réponde. et celui qui interroge interroge. les mots ayant plusieurs sens. . mais notre intention n ' a pas pu suivre notre langage .

C'est pourquoi . P· 79 . 176 b 35. » On mesurera l'importance philosophique de cette méthode si l'on songe que l 'homonymie est le procédé systé­ matique des mauvais philosophes. dans son jugement sur les philosophes du passé . de ces gens qui . chap. passant (quoique arbi tra irement. selon Ar istote) à l in t éri eu r des genres. Avec Aristote. qui plus est ici . LE LA N GA GE ES T S I UN / F I A N T 1 23 le mot un (et.. Aristote ne s' en tiendra j amais aux mots. et ceux qui sont seulement apparents en fa isant des dislinclions (-r&v Mywv -roùc. 1 •r. . la distinction qu'établissait Aristote au début du libre r entre ceux qui argumentent « à la suite d'un embarras réel » et ceux qui parlent c c pour le plaisir de parler » (Myou x. chap. plus loin I•• Par­ tie. La distinction des signi fications sera donc la méthode uni­ verselle de réfutation des sophismes. on conçoit que cette m é t h od e de division n' a rien è v o i r avec la 8L1dpecrn. I l l. ( 4) cr. I I I : • Dialectique et o n t o l ogi e •· (2) füfut. et ce qui le prouve. « n ' ont rien à dire et font cependant semblant de dire quelque chose » (3) . µÈv auÀÀEÀoytaµé:vouc. -roùc. D'une façon générale. 5. Car on ne parle j amais << pour parler » . (3) Rliétorique. cr. n'était qu 'une concession faite provisoirement aux sophistes. 1 407 b 12 es. tel Empédocle . mais pour dire quelque chose . la copule être) sont pris successive­ ment dans des accep tions différentes ( 1 ) . qui seule peut donner un sens au logos ( 4 ) . dénoncer l ' ambiguïté . 18. soph. le logos cesse d ' avoir la force contrai­ gnante qu'il possédait aux yeux des sophistes . 8è cpoctvoµé:vouc. Tel est le principe de toute argumentation anti-sophistique : les sophistes s'enferment et veulent enfermer leurs adversaires ( 1 ) P o ur la signi fication I n trin s èq ue de tels a rgu me n ts . nous l 'avons vu . 1 . C'est pourquoi. finalemen t. c'est que des intentions multiples peuvent se cacher derrière un discours apparemment un. 8teMv-roc Metv) (2) . &veMv-roc. Malgré l'identité du terme. Ceux-ci reposent sur l'ambiguïté .&. ( 5 ) r. mais derrière la lettre il recherchera l'esprit. 1 009 a 1 6-22. ce sera supprimer par là même l'apparence sophistique : « On résout les arguments qui sont de véritables raisonnements en les détruisant. la 8L&. alors q u ' il ne s a g i t pour Aristote que de distinctions ' ' d'abord sémantiques ( do n t nous verrons cependant plus loin qu'elles ne sont pas sans portée réelle). qui n'est. 5.votoc.ptv) (5) . cr. platonicienne : celle-cl était une division réelle.• P a rti e . car le langage ne vaut que ce que vaut l 'intention qui l ' anime . que l'apparence de la signification . un paralogisme ne peut être pris pour un syllogisme que dans la mesure où l'on s'en tient à l 'identité du signe sans discerner la pluralité des significations. ci-d essus Il · 95-\16 . on ne peut concevoir de discours qui ne soit ou du moins ne se veuille signi fiant.

Cf. est le syllogisme de la contra­ diction • (c'est-à-dire le syllogisme qui établit la contradictoire de la proposi­ tion à réfuter). 66 b 1 1 : • La réfutation . auquel Aristote contraint ses adversaires sophistes. 1 396 b 24) . 9. du fait qu'ils tiennent cette négation pour vraie à ( 1 ) r. mais Aristote découvre que le langage signi fie. 1 9 1 -94). c'est-à-dire qu'à travers lui une intention humaine se dirige vers les choses. Reuue philosophique de Louuain. Il n'y a donc pas d ' arguments qui seraient seulement des arguments de mots.1 24 LA SCIENCE « RECH ERCH ÊE » dans le langage. suivant l'expression que propose le P. qui cons­ titue le nerf de l'argumentation du livre r contre les négateurs du principe de contradiction. et c'est sur le plan des intentions qu'il peut et doit être réfuté.-M ais dans la Rhétorique. Réful. Y a-t-il une source aristotélicienne du cogito ?. reconnaît Aristote. l i . Un tel principe.On a pu rapprocher ce mode d'argumentation de celui qui est à l'œuvre dans le Si (al/or. C'est ce qu'on pourrait appeler. c'est-à-dire par la réfutation de ses négateurs. même de mot.-M. P. c'est encore affirmer le mouvement. 4. Un bon exemple de cet argument est fourni par Phys. 1 954.. ergo sum) de Descartes. . 1 006 a 1 1 . p. Mais va-t-on échapper par là à la pétition de principe ? Si la réfutation est un syllogisme (2) . ne peut être démontré . . ScH U H L. puisque l'opinion est elle-même un mouvement de !'Ame. ne va-t-elle pas supposer elle-même le principe qui est en question ? Suffira-t-il de remarquer que les sophistes. révèle quelque intention (même inconsciente ) . Mais il est possible de l'établir par voie de réfutation ( &7to8eLKV OVotL sÀeyK'rLKW<. 20. . 205-33) un argument par rétorsion. • • C'est ce passage du plan des mots à celui des intentions. se mettent en contradiction avec eux­ mêmes. V I I I . soph. en niant le prin­ cipe de contradiction. Revue philosophique. . le mot i!Àexxoç désigne un mode d'argumentation p lus personnel que le syllogisme : il s agit notamment de montrer que l'affirmation de l'adver­ saire se détruit elle-même au moment où elle s'exprime . (2) C'est ce qui semble ressortir d e l a définition qu'en donnent les Premiers Analytiques. . p . ARISTOTE admet que • la réfutation diffère du syllogisme • ( I I. sum de saint Augustin et dans le cogito (ou plutôt dans le du bito. persuadés qu'ils sont que le langage ne renvoie à rien d ' autre qu'à lui-même . puisqu'il est le fondement de toute démons­ tration : le démontrer serait commettre une pétition de prin­ cipe. 3. nÀe'YJ(oç serai t donc une réfutation de l'adversaire par lui-même et le rôle du dialéclicien consiste­ rait seulement à lui faire pren d re conscience de cette • auto-réfutation ». et l'on s'est même demandé s'il n'y avait pas là une source possible du cogito (cf. tout argument. 22. Dans la pratique. et auxquels on serait tenu de ne répondre que par des mots . 1 70 b 1 . 254 a 27 : Nier le mouvement. 1 948. l sAYE (La justi fication critique par rétorsion.) ( 1 ) .

(6) Cf. p. c e principe commun a u x deux adversaires. 3) 1 006 a 22. p.et ailleurs que dans une réfutation de forme syllogistique . M ais en réalité. . 2) r. il faut et il suffit donc que « l ' adversaire dise seulement quelque chose » (4) . sinon . ( 1 ) C'est généralement ainsi que les exposés de l'aristotélisme résument l'argumentation d'Aristote. s'il parle. elle n'était en quelque sorte consubstantielle au langage lui-même : « Cela est de toute nécessité . Cf. Par là nous atteignons ce « quelque chose de dé fini » (5). 4) 1 006 a 12.. il n'y a pas de pétition de principe. etc. . si ce n'est du principe de contradiction. du fait même de leurs propres contradictions • . RomN. >> On pourrait s'étonner de cette remarque si . Aristote. sans la réalisation de cette condition.qu'il faut chercher la clé de l'argumentation d'Aristote : « Le principe de tous les arguments de cette nature n'est pas de demander à l 'adver­ saire de dire que quelque chose est ou n'est pas ( car on pourrait peut-être croire que c'est supposer ce qui est en question) . car. 5. 5) 1 006 a 25. s'il veut dire réellement quelque chose . q u i est l 'indispensable fondement de tout dialogue (6). on tomberait à nouveau dans la pétition de principe : on supposerait accordé par l'adversaire ce que précisément il conteste. Initiation à la philosophie d'Aristote. à savoir que telle proposition (ici. » Pour que la réfu­ tation puisse s'exercer.DÉFENSE D U PR INCIPE DE CONTRAD ICTION 1 25 l'exclusion de l 'affirmation con tradictoire ( 1 ) ? M ais on n'échap­ perait pas davantage au reproche de pétition de principe : car au nom de quoi.t &ncp) (2) . il n'y aurait pas pour un tel homme de langage. ni de lui-même avec lui-même ni avec autrui (3).-D.. 1 006 a 18. 4. 1 062 a 1 1 : • Ceux qui ont à entrer en discussion l'un avec l'autre doivent se rencontrer entre eux sur quelque point . 1 23 : • Les propres paroles de 1 l'adversaire . mais de signi fier du moins quelque chose pour lui-même et pour autrui (iiÀÀa 't'O O"Y)µodve�v yé 't'� xott odmj> xor. montrent avec évidence que l'objectant est en contradiction avec lui-même •. obj ecter leurs contradictions à des adversaires qui nient pré­ cisément ce principe ? C'est donc ailleurs . Seulement. L. il est au moins une chose qu'il ne peut pas ne pas admettre : c'est que ses paroles ont un sens. car. M. K. que les mots ont un sens) soit vraie à l ' exclusion de sa contradictoire. comment pourrait-il y avoir discussion commune à l'égard l'un de l'autre ? • . s'il l'était. P a 1 - LIPPE. car le fondement du dialogue. en éta­ blissent le bien-fondé. en effet. 1 04 : il s'agirait de mon­ trer dans ce passage que • ceux qui les nient (les premiers p rincipes] . ici. ce principe n'est p as de l'ordre du discours et ne peut pas l 'être . loin d 'être une demande arbitraire du réfutateur.

de cela même qui est en question : la valeur du discours. pour argumenter. le sophiste. il dit une chose et ne la dit pas • (4. Tel est donc le principe de la « réfutation » d 'Aristote. cf. ce principe des principes. est en deçà du discours : que les mots aient un sens.a Hé de croire qu'ils pouvaient dire des choses qu'ils ne pouvaient raisonnablement vouloir dire. 1 008 b 9 . « en sup­ primant le discours. mais qui suffira pour faire entrer le sophiste en conflit avec lui­ même. 274. le dire du vouloir dire : l'erreur des sophistes . c'est qu'on ne peut 11ormalemenl séparer le mot de l 'intention. par lequel seul un principe en général peut être posé ) ( 1 ) . . c'est-à-dire ne peuvent vouloir dire. En ce sens. ce n'est pas une proposition parmi d'autres. comme le remarque Alexandre. qui est la signi fication : témoi­ gnage en quelque sorte vital. « antépré­ dicat. peut­ on aj outer avec Aristote.if ». il l'atteste . mais « ce qu'on pense » à « ce qu'on dit » (4). c'est une même chose qu'au même moment ils disent et ne veulent pas dire. qui commet la pétition de principe. M ais tout ce qu'on dit. de sorte que leur intention réelle se rebelle contre leur discours explicite et réduit celui-ci à des mots vides de sens. la seconde faille de son argumentation . du moins en esprit - par cette contestation même : c'est là qu'on pourrait voir une « contradiction » dans son attitude. il n'est pas nécessaire qu'on le pense • (I'. et non son adversaire. mais la condition même de possibilité de tout discours. en quelque sorte . 1 005 b 32) .erreur qui se dénonce d'elle-même . Mais on peut aj outer . puisqu'il n'oppose pas telle proposition à telle autre. après la pétition de principe. comme certains croient qu'Héraclite le dit. car il est natu- rellement principe. un con flit qu'on pourrait dire vital et. Si ici Aris­ tote oppose le dire au dire. 27 : Avcupwv 8è Myov J(p'ij-r«L À6Y<t>· • (3) • Avcupwv 8è Myov ônoµÉve:L Myov (I'. même pour tous les autres axiomes • (I'. 1 008 a 21 ). M ais elle serait incomplète si un doute pouvait encore surgir sur ce qu'im­ plique le caractère signifiant du langage. qui reste en deçà de l'expression. car alors il témoigne. 3. 4.1 26 LA S'CIENCE « RECHERCH ÉE n et par là de la réfutation. 1 006 a 26) . Car. par l'exercice même de la parole (quel qu'en soit le contenu ) . 3. se sert du discours » (2) et par là même. (4) • I l n'est p a s possible de concevoir j amais que la même chose est et n'est pas. de l'essence du discours. mais à la condition d 'entendre un conflit plus profond que celui qui s'exprime dans des mots. Aristote ne demande pas au sophiste de l 'admettre comme principe (car le sophiste s ' y refuserait. à de simples flatus vocis. (2) ALEX. et non plus le dire à l'intention. puisqu'il nie le principe de contradiction.sinon en paroles. il est vrai. C'est donc lui. Ailleurs. 1 005 b 24) . il « tombe sous le coup du discours » (3).qu'au moment même où il nie la valeur du discours.et c'est là. mais il suffit que le sophiste parle.. Aristote alT!rme de son adversaire qu' • en même temps. Car il se pourrait qu'un ( l ) « Toute démonstration se ramène à cet ultime principe. car il se sert.

Dès lors . puisque chaque mot ne renverrait plus à une intention. tout langage serait impossible. qu'est-ce qui nous garantit que tel mot conserve une signi fication une ? Plus précisément.> e!votL) (3). 1 006 a 30. il faut que ce soit sur un terrain qui fonde obj ectivement la permanence de leur rencontre. ce qui garantit que le mot ( l ) rd 4 . insister sur Je caractère cc conventionnel » de la signi fication des mots. qui expliquerait par la seule conven­ tion la vertu signi fiante des mots. si un même mot pouvait présenter une pluralité indé finie de signi fications. ce serait un miracle permanent que le langage ait un sens. maie à une infinité d 'intentions possibles : << N e pas signifier une chose une. dans l'hy­ pothèse cc conventionaliste ». avec sa notion du auµ- 6oi. puisqu'on pourrait dire d ' un e chose qu 'elle est cc ainsi et non ainsi » ( 1 ) (par exemple. nous avons vu Aristote . comme l'expérience le prouve. « Par signi fi­ cation unique. Cette unité obj ective . non par essence. puisqu 'il n'est qu'un « son » par lui-même et que sa signi fication lui vient de l'intention humaine qui l 'anime. mais il ne l'explique pas pour autant : le conventionnel n'est j amais universel que par accident. » Autrement dit. » Seulement. Aristote ne peut donc en rester là : si les intentions humaines.D ÉFENSE D U PIH NCIPE DE CONTRA D IC T ION 1 27 même mot signi fiât ceci et cela. qui fonde l'unité de la signi fication des mots. . c'est-à-dire un seul sens. dans ces conditions. c'est-à-dire ceci et non-ceci. o v. M ais Aristote n 'a pas de mal à répondre que. c'est ne rien signifier du tout (2). (3) 1006 a 32. Le recours à la « conven­ tion » n 'exclut donc pas l'universa lité de la convention . Mais il voulait manifester par là qu 'ils n 'étaient pas naturellement signifiants et que leur sens ne pouvait provenir que de quelque intention signi fiante : il ne niait pas pour autant que cette intention pût être universelle. avons-nous vu. telle chose sera l'essence de l'homme (-ro &v6p<ii n c. le ce que c'est (-r o -r ( � a-rL) . j 'entends ceci : si homme signi fie telle chose et si quelque être est homme . comment des intentions multiples (à commencer par la mienne et celle de mon interlocuteur) vont-elles s'entendre pour l'imposition d'un même sens ? Dira-t-on que l' unité de la signification se fonde sur l 'universalité d 'une conven­ tion ? Certes. de Socrate qu 'il est. par exemple que le mot homme signi fi ât aussi bien le non­ homme que l'homme . se répondent dans le dialogue . (2) 1 06 b 7. le principe de contra­ diction ne vaudrait plus. est ce qu'Aristote appelle l'essence ( oôatot) ou encore la quidd ité.. homme et non-homme).

1 006 b 2 1 . . 4. La permanence de l'essence est ainsi présupposée comme le fonde­ ment de l 'unité du sens : c'est parce que les choses ont une essence que les mots ont un sens. 1 005 a 28. de la « science de l 'être en tant qu'être » (3). 6. . étant lui-même un être. Jusqu 'ici nous parais­ sions restés sur le plan du langage. 1 6 7 a 23 . 1 007 a 26 . 1 005 b 26) . . l 'analyse des fondements du langage ( analyse à laquelle les sophistes se refusaient. 1 005 b 18) . our un même homme. 1 006 a 32 . I'. Dès lors l 'exigence « linguistique » d'unité dans la signi fication et le principe ontologique d'identité se confondent. le principe d 'identité appa­ raît dépendant. Mét. (3) r. 1061 b 36. Le principe logique : • Une proposition ne peut être à la fois vraie et fausse •. soph. à savoir sa quiddité d 'animal raisonnable ou d' « animal bipède » ( 1 ) . Par là s'éclaire enfin la réfutation par Aristote des adver­ saires du principe de contradiction. 17 a 34 . c'est touj ours une seule et même essence.. (4) r. . puisque seule l'identité de l'être autorise l'unité de la dénomination. » Il reste cependant (et nous aurons souvent à revenir sur cette remarque) que. au moins dans ses conditions d'établissement. . (2) K.. il est évidemment impossible. Aristote a prévu l 'obj ection : « La question n'est p as de savoir s'il est possible que la même chose soit et ne soit pas en même temps un homme quant au nom. ( 5 ) Ibid. M ais il est posé .128 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » homme a une signification unique est en même temps ce qui fait que tout homme est homme. de concevoir en même temps que la même chose est et n est pas • ( i bid. . n'est qu'un corollaire du pre­ mier : • S il n'est pas possible qu'en même temps des contraires appartiennent à un même suj et . . mais quant ci la chose elle-même ( µ� . . . d ' une réflexion sur le langage. ( 1 ) Ibid. estimant que le langage . alors que le principe en question est un principe ontologique (« il n'est pas possible que la même chose soit et ne soit pas en un seul et même temps ») (2) et que son étu de relève. 5. euvent être vraies en même temps •. n'avait pas besoin d 'autre fondement que lui-même) révèle à Aristote que le plan de la dénomination renvoie au plan de l'être . 't'O gvoµ°'. c'est dire que dans tout homme. Dire que le mot homme signifie quelque chose. puisque la première n'a de sens que par le second : « Signi fier l'essence d 'une chose. c'est signifier que rien d'autre n 'est la quiddité de cette chose (5). C'est touj ours comme une loi de l 'être qu'Aristote énonce le principe de contradiction (cf. faute de pouvoir être directement démontré . ou plutôt supposé. 3. » Seulement. De lnterpr. .. de l ' avis même d 'Aristote. r.a 't'à 7tpiXyµ°') (4). ou encore • Deux propositions contradic­ toires ne P. &JJ. 3. ce qui fait qu'il est homme et que nous l 'appelons ainsi . c'est-à-dire une seule chose. Réfut. 5.

et encore ce recours est-il philosophiquement j ustifié par la reconnaissance du fondement humain de tout discours. toute réfutation est finalement une argumentation ad homi­ nem ( 1 ) : « Ceux qui ne veulent se rendre qu'à la contrainte du discours demandent l 'impossible (2) . dans sa réfutation des arguments sophis tiques. mais ontologique. Ainsi . en ce sens. de même q u 'inversement le principe de contradiction est le principe de toute démonstration) conduit Aristote. à préciser les rapports du langage . bon gré mal gré . sans voir où réside le vice de leurs arguments. 5. M ais l ' exercice de la réfutation révèle à Aristote qu'aucune réfutation n ' est seulement verbale : réfuter un argument. 1 0 1 1 a 1 5 . non seulement logique. » Ce que disent les sophistes ( 1 ) • De telles vérités ne comportent pas de démonstration proprement dite. Mais une telle preuve n'est ad hominem qu'en dernier recours. la réfutation de la négation sophistique du principe de contradiction (à quoi se ramènent.M ais plus intéressante encore est la démarche d 'Aristote dans cette réfutation et. 1 062 a 1 ) . mais dont la réfutation ne peut pas ne pas tenir compte. c'est d'abord le comprendre. ne l ' est plus sur celui du vouloir dire : derrière l 'unité du signe. c'est que les choses aient une essence. puisque c'est sur le plan des intentions et sur lui seul que la commu­ nication et le dialogue peuvent s'instituer. de la pensée et de l'être. de contradiction est d'abord rencontré par Aristote comme la condition de possibilité du langage humain. et cc qui rend possible que les mots aient un sens défini. . . On s'aperçoit alors que tel argument. A la différence de Platon. tous les arguments sophistiques. mais seulement une preuve ad hominem (11:pbc. -r6v8e) • (K. 6. se cache une pluralité d 'intentions inavouées ou peut-ê tre inconscientes. qui est correct sur le plan du dire.nous renvoie donc. en dernière analyse. qui se contente de j eter le discrédit et le ridicule sur les sophistes.COND ITION DE POSSIB IL ITÉ D U D ISCO URS 1 29 par le langage comme ce qui est en deçà de tout langage.c'est en cela qu'il est signi fiant . La condition de possibilité de ce discours intérieur qu'est la pensée et de ce discours proféré qu'est le langage. (2) r. aux intentions humaines qui l 'animent . puisqu'il en est le fondement : le principe. C'est en cela que les réfutations d'Aristote diffèrent d'une critique comme celle de PLATON dans l'Euthydème. La force des sophistes était. avions-nous vu . d'im­ poser à l ' adversaire leur propre terrain : celui des discours. Aristote semble un moment accepter cette exigence lorsqu'il décide de retourner contre les sophistes un procédé qui est lui-même d'inspiration sophistique : la réfu­ tation. par une sorte d 'analyse régressive des conditions de possibilité . plus généra lement. Le langage . c'est que les mots aient un sens défini . puisqu 'à travers lui l ' adversaire n ' a pas pu ne pas vouloir dire quelque chose.

1 30 LA SCIENCE « RECIJERCH ÉE »

est réfuté en fait par ce qu'ils pensent et par ce qu 'ils font :
« Pourquoi notre philosophe fait-il route vers Mégare, au lieu
de rester chez lui en pensant qu'il y va ? Pourquoi si, au point
du j our, il rencontre un puits ou un précipice, ne s'y dirige-t-il
pas, mais pourquoi le voyons-nous, au contraire, se tenir sur
ses gardes, comme s'il pensait qu'il n'est pas également mauvais
et bon d 'y tomber ? Il est bien clair qu'il estime que telle chose
est meilleure et telle autre pire. S'il en est ainsi, il doit j uger
aussi que telle chose est un homme, telle aut re un non-homme » ( 1 ).
On ne parle donc j amais « pour le plaisir de parler », s'il est vrai
que toute parole est parole sur l'être et engage de cc fait celui
qui la prononce.
Bien plus, c'est au moment même où ils croien t dominer le
langage que les sophistes se laissent dominer par lui, et, p arce
qu 'ils ont voulu avoir raison sur le plan du discours , c'est
finalement sur le plan de la pensée qu'ils se sont laissé égarer et
qu'ils doiven t être réfutés. Tel est, semble- t-il, le sens du renver­
sement suggéré par Aristote clans les Réfutations sophistiques
en tre arguments de mot et arguments de pensée. L'argument
fondé sur l ' ambiguïté paraît être le type même de l ' argument. de
mot, et il l'est effectivement si l ' ambiguïté est reconnue par le
répondant : car alors les deux adversaires savent à quoi s'en
tenir sur la nature verbale de l' argument ; mais alors on peut dire
tout aussi bien qu'il n'y a plus d 'argument. Il n ' en est plus de
même si, comme le souhai te le sophiste, l' ambiguïté est méconnue
par le répondant. « Si le mot a plusieurs sens, mais que celui qui
répond n ' aperçoive pas l 'ambiguïté ou ne la pense pas, comment
ne pas dire ici que, dans son argument, celui qui interroge s'est
adressé à la pensée de celui qui répond (2) ? » Celui-ci , en effet,
croit alors penser une chose unique à travers le mot unique, et
il y a bien alors argument, encore que ce soit un argument appa­
rent. Or l ' apparence (qui n'est pas seulement verbale, mais abuse
la pensée elle-même) vient d'une ignorance de la fonction signi­
fi ante du langage : le répondant ne sépare pas sa pensée du lan­
gage dont il use ou qu'il reçoit de son interlocu teur, et c' est pourquoi
il croit encore penser au moment même où il prononce des mots
vides de sens. Au contraire , reconnaître l 'ambiguïté , c'est libérer la
pensée de ses liens avec le langage , c'est réduire celui-ci à sa

( 1 ) r, 4, 1 008 b 1 3 8 8 . Ce pl'OCédé de réfutation, qui consiste à opposer ce
que dit l'adversaire à ce qu'il pense réellement et à ce qu'il fait, sera repris
p ar les stoïciens de l'époque impériale dans leur polémique contre les scep tique�
(of. EPICTÈTE, Entralie11s, I l , 20, 1 et 28, 3 1 ) .
(2) Réfut. soph., 1 0 , 1 7 1 a 1 7 .

D ISTANCE ET COMM UNICA TION 131

fonction véritable : celle d'un instrument, qui n ' a d'autre vertu que
celle de l 'intention qui le tire à chaque instant de l'inanité.
L'expérience de la distance, éprouvée pour la première fois
dans la polémique contre les sophistes, est donc le véritable
poin t de départ de la philosophie aristotélicienne du langage :
distance entre le langage et la pensée, dont il n ' est que l'instru­
ment imparfait et touj ours révocable ; distance entre le langage
et l'être, comme en témoigne, malgré Antisthène, la possibilité
de la contradiction et de l'erreur. Avec Aristote , l'étonnant n'est
plus que l'on puisse mentir ou se tromper, mais bien qu'un
langage qui repose sur des conventions humaines puisse signi fier
l'être. L 'expérience fondamentale de la distance est alors corrigée
par le fait , non moins incontestable, de la communication . C'est
touj ours là qu'en revient en dernier recours Aristote : rien ne
prédisposait les mots à être signi fiants ; mais « s'ils ne signifiaien t
rien, en même temps serait ruiné tout dialogue entre les hommes
et même, en vérité , avec soi-même » ( 1 ) . De même , l' analyse la
plus superficielle du langage bute sur le fait de l'équivocité :
comment des mots en nombre limité peuvent-ils signi fier des
choses infinies en nombre ? Et pourtant il faut bien que l'univo­
cité des mots soit la règle et l'équivocité l ' exception, car sans cela
tout dialogue serait impossible. Or le dialogue est possible entre
les hommes, puisqu 'il existe ; c'est donc que les mots ont un sens,
c'est-à-dire un seul sens.
Si l 'expérience de la distance , en séparant le Myoc:; de r gv,
semblait décourager tout proj et d'une ontologie, l ' expérience
de la communication va en réintroduire l 'exigence. Si les hommes
s'entendent, il faut bien un fondement de leur entente, un lieu
où leurs intentions se rencontrent : ce lieu , c'est ce que le livre r
de la Métaphys ique appelle l'être (-ro dvcXL) ou l ' e s s s e n c e (�
oôafoc.) . Si les hommes communiquent, ils communiquent dans
l'être. Quelles que soient sa nature profonde, son essence (si la
question de l 'essence de l'être peut avoir un sens ) , l 'être est
d ' abord supposé par le philosophe comme l 'horizon obj ectif
de la communication. En ce sens, tout langage, non en tant que
tel, mais dans la mesure où il est compris par l 'autre (2) , est
déj à une ontologie : non pas un discours immédiat sur l 'être,
comme le voulait Antisthène, encore moins un être lui-même,
comme le croyait Gorgias, mais un discours qui ne peut être

( 1 ) Mét., I', 4, 1 006 b 8.
(2) Cette réserve permet de pressentir le rôle privilégié de la dia lectique
dans l a constitnt.lnn de l ' ontnlog1e. Cf. plus loin, chap . I l l : Dialectique et

ontologie •.

1 32 LA SCIENCE « RECHERCHÉE »

compris que si l 'être est supposé comme le fondement même de
sa compréhension. De ce point de vue, l' ê tre n'est autre que
l'unité de ces intentions humaines qui se répondent dans le
dialogue : terrain touj ours présupposé et qui n'est j amais expli­
cite, sans quoi le discours serait achevé et le dialogue inutile.
L'ontologie comme discours total sur l 'être se confond donc
avec le discours en général : elle est une tâche par essence infi­
nie ( 1 ) , puisqu 'elle n'aurait d ' autre fin que la fin du dialogue
entre les hommes. M ais une ontologie comme science peut se
fixer d 'abord une tâche plus modeste et réalisable dans son
principe : établir l 'ensemble des conditions a p1·iori qui permet­
tent aux hommes de communiquer par le langage. De même
que chaque science s 'appuie sur des principes ou axiomes,
qui délimitent les conditions de son extension et de sa validité,
de même le discours en général présuppose des axiomes communs
( comme le principe de contradiction ) , dont l'ontologie serait
le système, constituant par là ce qu'on pourrait appeler, sans
sortir exagérément du vocabulaire même d'Aristote, une axio­
matique de la communication (2) .

( 1 ) • C'est une tâche indéfinie (œ6 p ta't'oc) de s'enquérir de toutes les raisons
qui rendent les réfutations apparentes à n'importe qui • (et non pas seulement
à l'homme • compétent • dans tel genre particulier de l'être) (IU(ut. soph. ,
9, 1 70 b 7 ) . Cf. i bid., 1 70 a 2 3 (infinité des démonstrations possibles) , 1 70 a 3 0
(infinité corréla tive des réfutations possibles).
(2) Aristote emprunte le terme d'axiome au langage des mathématiques
(r, 3, 1 005 a 20), mais en étend l'usage : il désigne par là l'un des principes du
syllogisme, non pas ce qui est démontré (Il), ni ce sur quoi porte la démonstra­
tion (xe p t Il), mais ce à partir de quoi (l:� c'l'>v ) et par quoi (8t' c'l'>v ) procède la
démonstration (Anal. Posl. , 1 , 7, 75 a 41 ; IO, 76 b 14). Chaque science possède
ainsi un corps d'axiomes. Mais, outre les axiomes propres à chaque science,
il existe des axiomes communs à tou tes (par exemple, le principe de contradic­
tion) qui, du fait qu'ils • embrassent tous les êtres ., relèvent de la science de
l'être en tant qu'être (I', 3, 1 005 a 22) . M ais, comme nous le verrons, une telle
science n'existe qu'à titre de projet, de sorte que les axiomes communs, ces
axiomes • donl tous les hommes se servent, puisqu'ils appartiennent à l'être en
tant qu'être • ( i bid. , 1 005 a 23) seront tirés en fait non d'une impossible ana­
lyse de l'être en tant qu'être, mais d'une réflexion sur le dialogue des hommes
entre eux, dialogue dont les axiomes communs apparaitront alors comme la
condition de possibili té. Les axiomes communs ont ainsi beaucoup moins pour
fonction de nous révéler des propriétés de l'être (car l'être en tant qu'être ne peut
être sujet d'aucune assertion) que d'assurer ou de j ustifier la cohérence du dis­
cours humain. M ais l'axiome (et en cela l'usage aristotélicien concorde avec
l 'usage euclidien) est, à la différence de l'hypothèse (ôx66t:mc; ) et du postulat
(o&n1µoc), • ce qui est nécessairement par soi et qu'on doit nécessairement
croire • ( Anal. post., 1, 10, 76 b 23) . I l y a donc une nécessité intrinsèque de
l'axiome, qui suffirait à le distinguer d'une simple convention. Seulement, si
l'axiome est nécessaire, nous n'en avons pas pour autant l'intuition (sans quoi
on ne comprendrai t pas la peine que se donne Aristote pour établir le plus
fondamental de tous : le principe de contradiction), et le substitut de l'intui­
tion, c'est ici l 'universalité de la • convention ., de la • rencontre • dialecti q;ue.
Il n'y a pas pour Aristote de contradiction entre convention et objectivité,

LE PRO.TET ONTOLO GIQ UE 1 33

La théorie aristotélicienne du langage présuppose donc
une ontologie. Mais inversement l'ontologie ne peut faire abs­
traction du langage, et cela non seulement pour cette raison
générale que toute science a besoin de mots pour s'exprimer,
mais pour une raison qui lui est propre : ici le langage n ' est
pas seulement nécessaire à l ' expression de l ' objet, mais aussi
à sa constitu tion. Alors que le discours rencontre son obj et
sous l 'aspect de tel ou tel être déterminé qui existe indépen­
damment de son expression, l'homme n 'aurait j amais songé à
poser l 'exis tence de l 'être en tant qu'être si ce n'est comme
horizon touj ours présupposé de la communication. Si le discours
n 'entretient plus un rapport immédiat avec l ' être , comme pour
les sophistes , du moins - et pour cette raison même - est-il
médiation obligée vers l 'être en tant qu'être et la seule occasion
de son surgissement. Le besoin d 'une ontologie ne serait j amais
apparu sans l 'étonnement du philosophe devant le discours
humain : é tonnement dont les paradoxes sophistiques auront
été la première et involontaire sollicitation.
Ces considérations, auxquelles nous a conduits une analyse
des textes aristo téliciens sur le langage et, en particulier, de
l'usage aristotélicien de la notion de signi fication, ne prétendent
pas anticiper sur le contenu même de l'ontologie aristotélicienne,
mais mon trer seulement comment a pu naître chez Aristote,
et non chez ses prédécesseurs , le proj et d ' une ontologie comme
science autonome. L 'analyse du langage, reconnu comme signi­
fiant, nous a fai t dépasser le plan « obj ectif » des mots, le seul que
connaissaien t les sophistes, vers le plan, touj ours problématique
parce que c c subj ectif », des intentions. M ais l'accord , ou du moins
la rencontre de celles-ci dans la réalité humaine du dialogue,
nous a amenés à présupposer comme lieu de cette rencontre une
nouvelle objectivité , qui est celle de l'être. L 'obj ectivité du dis­
cours, que mettait en danger la subj ectivité de l'intention ( qui,
considérée isolément, risquait d ' apparaître comme convention) est
finalement restaurée au nom de !'intersubj ectivité du dialogue.

entre hypothèse et nécessité : l'axiome commun est une • hypothèse • en ce qu'il
est • supposé » par le discours humain, mais il est une hypothèse obj ective
et nécessaire en ce que l'accord des hommes et la cohérence de leur discours
exigent l'être en tant qu'ôtre comme fondement de cet accord et de cette cohé­
rence. L'ontologie est donc bien un système d'axiomes et, en ce sens, une
• axiomatique », mais (ce qui suffirait à distinguer le sens de ce mot de son usage
moderne pour le rapprocher du sens euclidien) une axiomatique obj ective et
nécessaire : elle est la seule axiomatique possible du discours humain. - Sur
le principe de contradiction comme axiome commun, cf. Mét. , B, 2, 996 b 28 ;
sur l'assimilation de la science de l'être en tant qu'être et de la science des
axiomes communs, cf. Mél. , r, 3, notamment 1 005 a 26 ss. ; K, 4, 1061 b 18.

1 34 LA SCIENCE « RECIIERCII I�E »

Le proj et d ' une ontologie apparaît donc lié chez Aristo te
à une réflexion, implicite , mais touj ours présente , sur la commu­
nication. Ce caractère d ' emblée anthropologique ( 1 ) du proj et
aristotélicien suffirait à le distinguer de tous les discours préten­
tieux, mais finalement, « balbutiants 11, de ses prédécesseurs
sur l ' ê tre : leur tort commun a é té de vouloir rechercher les
éléments ( a"t'otx.eî:ot) de l'être avant de distinguer les différentes
significations de la parole humaine sur l 'être (2). Mais l'anthro­
pologie, on le verra, n 'exclut pas la rigueur : l' analyse aris toté­
licienne des signi fications de l'être, en se substituant à la vieille
spéculation « physique » sur les éléments , va enfin lever l 'am­
biguï té fondamentale qui avait empêché j usqu 'alors tous les
discours sur l'être d ' ê tre autre chose que des « bégaiements » (3).

§ 2. La multiplicité des significations d e l'être : l e pl'ohlème

La réfutation des paralogismes sophistiques a amené Aristote
à admettre, comme fondement de la communication entre les
hommes, l' existence d'unités obj ectives de signification, qu'il
appelle des essences. Inversement, si l'on suivait le raisonnement
des sophistes, il faudrai t admettre qu'il n'y a pas d 'essences
et que tout est accident (4). Ou encore : si u ne Lhéorie de la
signi fication conduit à une ontologie de l 'essence, u n e théorie
- ou plutôt une pratique - de l'équivocité conduit à ce qui
apparaît d 'abord comme une ontologie de l 'accident, mais se
dénoncera bientôt comme la négation même de toute ontologie.
Ainsi l'absurdité d ' une ontologie qui réduirait l 'être à l'accident
va-t-elle con firmer a conil'ario le résultat des analyses de l a
signi fication.
Q u 'arriverait-il , en effet, si un nom pouvait avoir plusieurs
signi fications (rapport que, j usqu' à plus ample analyse, nous
désignerons du terme courant d ' équ ivocilé) ? On pourrait,
certes, attribuer encore ce nom à une chose : ainsi pourrait-on

( 1 ) Nous disons bien : a11 flzropologique, et non pas li11guislique, car ce qui
intéresse Aristote dans le discours, c'est moins la structure interne du langage
que l'univers de la communication. Ou du moins celle-là ne l'intéresse que dans
la mesure où elle reflète ou annonce celui-ci. - C'est ce qui, à notre avis, rend
insuffisantes dans leur principe toutes les interprétations • linguistiques • de
l'ontologie aristotélicienne, dont l'origine remonte, semble-t-il, à Trendelenburg
( Geschichle der J(alegori1mlehre) et qui ont été reprises par B RUNSCHVICG
(cf. notamment Les tiges de l'intelli eence, p . 57 ss. ) .
( 2 ) "0Àwc; T e: 't" O Twv ISVTwv '1J't"E:IV a't"OL)CE:Î<X µ lj ll1e:À6VT<Xt; noÀÀ<XXÙ>t; Àeyoµé ­
vwv, &BuV<X't"OV e:Ôpe:ï:v lA, 9, 992 b 1 8) .
(3) A , 10, 993 a l '1 .
( 4 ) cr. r , 4 , 1007 a 22, 33.

L ' A CC ID E N T

dire que Socrate est homme ; mais le mot homme, ayant par
hypothèse plusieurs signi fications, ne signi fierait pas seulement
l'essence de l'homme, mais aussi l'essence du non-homme ou
plutôt la non-essence de l ' homme. Dire que Socrate est homme
impliquerait alors que Socrate est homme et non-homme.
Certes, il n'y a là aucune contradiction : « Rien n ' empêche en
effet que le même homme soit homme et blanc et d 'innombrables
autres choses ( 1 ) . » M ais on n'échappe à la contradiction qu'en
faisant d ' homme un attribut de Socrate p armi d'autres e t non
la désignation de son essence. Dans la perspective de l'équivo­
cité, homme ne peut signi fier l 'essence de l ' homme ( car l'essence
est une et alors la signification serait une aussi ) , mais signifie
seulement quelque chose de Socrate. La pratique sophistique
du langage empêche donc de privilégier quelque attribut que
ce soit : nous ne pouvons dire d'aucun qu'il exprime l'essence
de la chose, car l'essence est unique, alors que l ' attribution
est ad libilizm. On voit la différence entre un langage attributif,
c'est-à-dire finalement adventice et allusif, et un langage signi�
ficatif : sur le plan de l 'attribution , il est légitime de dire qu 'une
chose est ceci et non-ceci ; mais sur le plan de la signi fication,
il y aurait là une contradiction. « Signi fier l 'essence d 'une chose,
c'est signifier que rien d 'autre n'est l 'essence de cette chose (2). »
L'uni té de la signi fication exprime et suppose l 'incompatibilité
des essences (3) . Inversement, dans la perspective de l'équi­
vocité , il n'y a plus que des attributs ou, comme le dit ici Aris­
tote, des accidents { cruµÔeÔY)x.6-rot) , c'est-à-dire des détermina­
tions qui peuvent appartenir à une chose , mais aussi ne pas lui
appartenir, et sont donc en nombre indéterminé.
A ce niveau , Aristote assimile accident et prédica t, de sorte
qu'on aperçoit d ' emblée l ' absurdité d 'une théorie dont le pos­
tulat inexprimé serait que « tou t est accident » : « Si l'on dit
que tout est accident, il n'y aura plus de suj et premier des
accidents , s'il est vrai que l'accident signi fie touj ours le prédi­
cat d 'un suj et {x.ot6'û7tox.etµÉvou -twàc; crY)µot(veL -r�v x.ot-rY)yop(oc.v ) .
La prédication devra donc nécessairement aller à l'infini (4) . »
De même, en effet, que le mouvement suppose un moteur non

( 1 ) r, 4, 1 007 a 10. Nous résumons Ici toute l'argumentation des lignes
1 007 a 9-b 18.
(2) r, 4, 1 007 a 26.
(3) Cf. i bid. , 1 006 b 13 SS. : « Il est impossible qUe l'essence de l'homme puisse
signifier précisément la non-essence de l'homme, si homme signi fie non seule­
ment l'attribut d'un suj et déterminé, mais aussi un suj et déterminé • (et -rà
&vllpoo7t'oç a'l)µtXlve:L µij µ6vov XIXG' &v6ç, &ÀÀIX XIXl é!v ) .
( 4 ) Ibid. , 1007 a 33.

1 36 LA SCIENCE « RECHERCH ÉE »

mû o u la démonstration une première prémisse non déduite ( 1 ) ,
d e même l a prédication supposera u n premier suj et non attribut,
ce qui est l 'une des définitions de l 'essence (2). Ne pourrait-on
dire, il est vrai, que les prédicats pourraient s'attribuer les uns
aux autres par une sorte de prédication réciproque et infinie (3) ?
« M ais c'est impossible, répond Aristote, car il n'y a même j amais
plus de deux accidents liés l'un à l'autre : . . . un accident n ' est
un accident d 'accident que si l'un et l ' autre sont accidents d'un
même suj et : j e dis, par exemple, que le blanc est musicien
et que le musicien est blanc, seulement p arce que tous les deux
sont des accidents de l ' homme (4). » Encore ne s' agit-il là que
d 'une prédication improprement dite, qui se réfère en dernière
analyse à une prédication plus fondamentale : celle qui réfère
l 'accident blanc ou l 'accident mus icien au suj et Socrate. Dans
les deux cas, l 'essence est nécessaire, soit comme substrat commun
de deux accidents et fondement de l 'attribution de l'un à l'autre,
soit comme suj et immédiat de l'attribution. Les sophistes
ne définiront j amais Socrate en disant qu'il est ceci et non-ceci,
quand bien même ce cernier terme comprendrait l'infinité
des accidents possibles de Socrate : « Car une telle collection
d'attributs ne fait pas un être un (5). » Non seulement les acci­
dents ne peuvent exister sans l 'essence, mais encore l 'essence ne
se réduit pas à la totalité de ses prédicats.
Le tort des sophistes est donc de se mouvoir uniq uement
dans le domaine de l 'accident ( 6 ) , ou plutôt de ne pas voir que
l 'accident n ' a d 'autre réalité que celle qu'il tire de son adhé­
rence passagère à un suj et, c'est-à-dire à une essence : « Ceux

( 1 ) Cf. I ntroduct. chap. I I, p . 53-56.
(2) « Ce qui ne peut être affirmé d'un suj et, mais dont toute autre chose
est affirmée • (êi., 8, 1 0 1 7 b 1 3 ) . C'est à ce sens du mot oual<X que conviendrait
à la rigueur la traduction traditionnelle de su bstance. Mais nous éviterons
ce dernier vocable pour deux raisons : 1 ) Historiquement, le latin su bstantia
est la transcription du grec u7t6aT<XaLç et n'a été utilisé que tardivement et
incorrectement pour traduire oual<X (Cicéron emploie encore en ce sens essentia) ;
2) Philosophiquement, l'idée que. suggère l'étymologie de sub-stance convient
seulement à ce qu'Aristote déclare n'être qu'un des sens du mot oual<X, celui
où ce mot désigne, sur le plan « linguistique ., le suj et de l'attribution et, sur le
plan physique, le substrat du changement, mais non à celui où oual<X désigne
« la forme et la configuration de chaque être • (Ô., 8, 1 0 1 7 b 23 ). Sur l'histoire des
traductions d'oual<X , cf. E. GI LSON, Note sur le vocabulaire de l 'être, Mediaeual
Studies, V I I , 1 946 , p. 1 50-58.
(3) Cette hypothèse n'est pas gratuite. Elle vise avant la lettre un idéalisme
qui verrait dans la chose, selon le mot de Lachelier, « un entrelacement de pro­
priétés générales " et dans l'univers un système de • rapports sans supports •.
(4) r, 4, 1 001 b i .
(5) Ibid. , 1 007 b IO.
( 6 ) E, 2, 1 026 b 1 5 .

L'A CCIDEN T 1 37

qui font des attributs l'objet [unique ] de leur examen ont le
tort, non pas de considérer des obj ets étrangers à la philoso­
phie ( 1 ) , mais d 'oublier que l ' essence , dont ils n'ont pas une
idée exacte, est antérieure à ses attributs (2) . » C'est donc moins
dans la considération exclusive de l 'essence que dans la dis­
tinction de l'essence et des accidents qu'Aristote verra le remède
aux arguments des sophistes. On connaît, non seulement par
Aristote , mais par l 'Eutlzydème de Platon , le fameux problème
sophistique dont Aristote nous dira que c'est l ' office du philo­
sophe de le résoudre (3) : Socrate est-il identique à Socrate
assis ? Ou encore : Coriscus est-il identique à Coriscus musi­
cien (4) ? Instruire Clinias, montrait plus vigoureusement l' E u ­
thydème de Platon, c'est le tuer, puisque supprimer Clinias
ignorant, c'est aussi supprimer Clinias (5). De tels arguments
sont insolubles si l' être se réduit à la série de ses accidents,
car alors supprimer un seul de ses accidents, c'est supprimer
l'être lui-même (6). Au contraire , la distinction de l'essence
et de l ' accident permet d ' expliquer la permanence de Socrate
comme suj et d'attribution à travers la succession de ses attri­
buts. Ici encore l' erreur des sophistes a été de réduire la signi­
fication à l' attribution ou du moins de ne reconnaître d 'autre
forme de signification que la s ign ification attrib utive ( a'Y)µot(ve:tv
xot6'év6ç) : mode de signi fication qui est j usti fié dans son ordre
propre , mais ne doit pas se donner subrep ticement pour ce qu'il
n'est pas, à savoir une s ign ificatio n essentielle (a·l) µodve:tv �v) .
Nous n e devons pas « établir d'identité entre les expressions :
signi fier u n suj et déterminé et signi fier quelque chose d'un

( 1 ) Car la philosophie, comme toute science démonstrative, porte sm· des
attributs (cf. Anal. posl. , not. I, 7, 75 a 40), et, en tant que philosophie, elle n'a
pas de domaine propre e t porte donc sur la totalité des attributs possibles des
êtres.
(2) I', 2, 1 004 b 8. L'allusion aux sophistes est attestée ici par Alexandre
(258, 30) .
(3) r, 2, 1 004 b 1 .
(4) E , 2, 1 026 b 1 8 ; Réfut. sop h . , 22, 1 79 a 1 .
(5) Eullrydème, 283 d : • Vous voulez que Clinias devienne sage, donc qu'il
ne soit plus ignorant, donc qu'il ne soit plus : vous voulez donc sa mort. •
(6) Cette conséquence est particuliérement flagrante dans un autre sophisme
rapporté par Aristote et connu sous le nom de sophisme du voilé. On demande :
• Connais-tu cet homme qui est voilé ? - Non. • .J'enlève alors le voile cl Coriscus
apparait. • Connais-tu cet homme ? - Oui. - Donc t u connais e t tu ne connais
pas le même homme •. l\lais en réalité il ne s'agit pas du m8m e homme : il n'y a
entre Coriscus et cel homme voilé qu'une identité accidentelle, en ce sens qu'il
n'appartient r. as à l'essence de Coriscus d'être voilé. Pour l'homme caché sous
le voile, ce n est pas la même chose d'être voilé (accident) et d'être Coriscus
(essence) (d'après Réful. soph . , 24 , 1 79 a 33, 1 79 b 1 , et le commcnlnire d'ALEx . ,
1 6 1 , 1 "2 ; cf. aussi Réful. sopll . , 1 7, 1 75 b 1 9 ss. e t l e comm. d'At.Ex . , 1 25, 1 6 ss. ) .

LA SCIENCR « RECHE R C H É E >>

suj et. déterminé ; car, s'il en était ainsi , le musicien, le blanc
et l ' homme signi fieraient aussi une même chose, et tous les
êtres seraient par suite un seul être, car ils seraient synonymes
( auvwvuµ.oc) » ( 1 ) . Si en effet nous considérons toute prédication
accidentelle comme signifiant l 'essence (et c'est ce que font
les sophistes, pour qui le discours se réduit à des prédications
accidentelles) , il faudra dire que l 'essence a plusieurs noms,
bien plus, qu'elle a une infinité de noms : autant de noms que
l 'être a d'accidents possibles. Inversement, tous les noms dési­
gneront le même être , pour cette seule raison qu 'ils peuvent
lui être attribués à un moment ou l'autre du temps. La thèse :
Il n ' y a que des accidents aboutit donc paradoxalement à
cette autre thèse : Toul est un. Il revient au même de dire : Il
n'y a pas d'essences et Il n'y a qu'une essence, car s'il n'y avait
qu'une essence, elle ne pourrait qu 'être la collection indéter­
minée, parce que touj ours inachevée, de l'infinité des accidents
possibles. M ais une telle in finité, nous l 'avons vu, est impos­
sible e t ne se laisse même pas concevoir.
La théorie et la pratique sophistique du langage ne supposent
donc pas seulement une ontologie erronée : elles entraînent
l 'impossibilité de toute ontologie. C'est ce qu'avait entrevu
Platon, qui , nous rappelle Aristote, « n ' avait pas tort de situer la
sophistique au niveau du non-être (m:pt -rà µ.� l>v) » (2). Seu­
lement, à cette intui tion de Platon Aristote donne un contenu
précis : si la sophistique a pour domaine le non-être , c'est que
« les arguments des sophistes se rapportent, pour ainsi dire ,

par-dessus tout à l'accident » (3) et que l'accident est un « quasi­
non-ê tre li (4) , Un être qui n'a d'existence que nominale : ov6µ.otTL
µ.6vov -rà auµ.Ôe:Ô"l)x6ç èa-rt, « l 'accident n 'existe que par un
nom » (5) . Le sens de cette dernière p hrase semble éclairé par
un texte des Catégories , qui distingue deux sortes de prédication :
la prédication xot-rcX: -rol>voµ.ot et la prédication xot-rli -ràv Myov (6).
Lorsque j 'attribue à l' homme le prédicat blanc, j e lui attribue en

( 1 ) r, 4 , 1 006 b Hi. Ce dernier terme n'est pas ici absolument correct, car
ildésigne généralement chez Aristote l'uniuocité ( identité de nom, identité de
nature) . C'est pourquoi ALEX. propose de l e corriger en noÀu6ivuµcx (280, 19 ) ,
qui correspond, a parle rei, b. noti·e synonym ie ( pluralité de dénomina tions,
identité de nature).
(2) E, 2 , 1 026 b 1 4 . Citation de PLATON, Sophisle, 204 a ; c r . 237 a .
(3) E, 2 , 1 026 b 15.
(4) E, 2, 1 026 b 2 1 .
(5) Ibid. , 1026 b 1 3 .
(6) Cat., 6, 2 a 21 . Le rapprochement est suggéré par BRENTANO, Von der
mannig(achen Bedeutung des Seienden nach Arisloteles, p. 1 6 . Brentano propose
aussi une autre interprétation, mais qui nous paraît inacceptable.

A CC IDENT ET NON- g TRE 1 39

fait le nom « blanc » e t non pas la défini tion (Myoc;) du blanc, et
encore cette attribution nominale n'est-elle rendue possible que
par la conj onction précisément accidentelle de l ' homme et de la
blancheur : « En ce qui concerne les êtres qui sont dans un suj et
[ i. e . les prédicats ] , la plupart du temps ni leur nom ni leur
définition ne sont attribués au suj et. Dans certains cas cepen­
dant ( 1 ) , rien n'empêche que le nom ne soit attribué au suj et,
mais, pour la définition, c'est impossible : pa1· exemple, le blanc
inhérent à un suj e t, savoir le corps, est attribué à un suj et (car
un corps est dit blanc ) , mais la définition du blanc ne pomra
j amais être attribuée au corps (2) . » Autrement dit, de ce que tel
corps est blanc ou noir, on ne peut conclure qu 'il est blancheur on
nofrceur, mais seulement qu'on peut lui appliquer les dénomina­
tions blanc ou noir. Certes, l 'homme-blanc existe comme tout
concret. M ais ce qui a une exis tence seulement nominale, c'est
l'accident isolé de son appartenance au suj et : ainsi le blanc
serait un non-être si le langage ne le tirait « dans certains cas »
de son néant pour l 'attribuer hic el nunc, c'est-à-dire en vertu
d 'une coïncidence imprévisible et passagère - contingente ,
dira Aristote - à tel homme en chair et en os. L 'accident
en tant que tel n'a d 'autre existence que celle qui lui est
conférée par le discours prédicatif (car ce qui existe dans la
nature, ce ne sont pas des essences avec leurs accidents, mais des
touts concrets) ; que la prédication cesse , et l 'accident retourne
au non-être.
C'est pourquoi il n'y a pas de science de l 'accident. Ainsi la
science de l 'architecte « ne s'occupe nullement de ce qui arrivera
à ceux qui se serviront de la maison, par exemple, de savoir s'ils
y mèneront ou non une vie pénible » (3) . Il n'y a pas là désintérêt
de la part de l'archi t.ecte , mais , par rapport à l 'essence de la
maison, le mode de vie possible de ses habi tants n'a aucune
réalité tan t q u 'une prédication, pour l'instant imprévisible,
n'établira pas un lien extrinsèque entre cet accident et l 'essence
de la maison (4). On retrouve là, par un nouveau biais, l 'idée que

( 1 ) C'est-à-dire dans les cas oil l'accident aduienl effectivement au suj et
(ils aul"niont pu ne j amais se rencontrer). Nous ne pouvons suivre ici l'inte1·pré­
tation de M. TR1cot (ad /oc . , p. 8, n. 3).
(3l
(2) Gat. , 5, 2 a 27.
(4 li
K, 8, 1 064 b 1 9 i cr. E, 2, 1 02G b 6.
s'agit là de ce que Kant appellera un j ugement synthétique a po1te­
riori. Or, quelle que soit la conception qu'on professe de la science, une telle
synthèse ne peut être obj et de science pu isqu'elle n'existe pas, même à titre de
possibilité définie, tant qu' une expérience imprévisible et révocable ne l'aura
pas autorisée, et pour ce temps-là seulement. - L'exemple de l'architecte
n'est évidemment probant que dans une conception de l'architecture qui ne

1 40 LA SCIENCE « RECHERCHÉE »

la sophistique n'est pas une science, mais l'apparence de la science :
l'accident, ou du moins l'accident qui se donne pour l'être, est
bien le corrélat de l ' apparence sophistique.

*
* *

Ces analyses semblent repousser l 'accident hors de l 'être :
si l 'être se réduit à l'essence, l 'accident est rej eté dans le non­
être. La critique de l'équivocité sophistique semblerait devoir
conduire Aristote à une doctrine de l'univocité de l 'être : !'être
(-ro ov) n 'aurait d 'autre signi fication que celle de l ' essence
( oùa(cx). M ais l 'originalité d'Aristote est de ne pas moins éviter
cette voie que la précédente. Une nouvelle réflexion sur le langage,
en particulier sur la prédication, va détourner Aristote d 'opposer
un exclusivisme de l 'essence au dilettantisme de l' accident. Car,
si l 'accident n'est pas l 'essence , la pratique la plus élémentaire
du langage nous apprend que l 'essence est l 'accident : si la
blancheur n'est pas l 'être de l'homme, il n'en reste pas moins
que cet homme est blanc. Ce n'est peut-ê tre pas dans le même
sens que Coriscus est homme et qu'il est voilé ( 1 ) , mais, c ' est au
même verbe être que nous avons recours dans les deux cas pour
signi fier l 'essence et l'accident. L 'être ne sign i fierait-il donc pas
seulement l 'essence ? Et l'être par accident serait-il à sa façon
un être ?
Dans le texte déj à cité du livre I', Aristote distinguait entre
une signi fication attributive (xcx6'èv6ç) et une signi fication
essentielle ( a"t)µcx(ve:Lv gv) . En réalité , cette dernière ne s'exprime

fait pas entrer les consid6ra tions d'hygiène dans la défini tion de la maison.
Cet • oubli • est d'ailleurs express6ment assumé par Aristote : • Que l'arehilecle
produise la sant6, c'est un accident, car il n'est pas dans l n nalure de l 'archi­
tecte, mais dans celle du médecin, de produire ln santé, et c'est. par accident que
l'architecte est médecin • ( E, 2, 1 026 b 37) . - Arislote donne, à vrai dire, d'autres
raisons de l'assimilation de l'accident au non-être ; mais ces raisons ne nous
intéressent pas directement ici, car elles impliquent une conception cosmolo­
gique de l'accident : si, sur le plan • linguistique •, l ' accident est défini comme
prédicat, sur le plan cosmologique il est • ce qui n'est ni touj ours ni le plus
souvent • ( E, 2, 1 026 b 32), c'est-à-dire ce qui n'a pas de cause, à moins qu'on
lui reconnaisse comme cause la matière ( 1 027 a 23), qui elle-m�me 11'esl rien,
du moins en acte. On pressent cependant par là la possibilité d'une r6habilita­
tion cosmologique de l'accident, lequel est finalement la règle dans un monde
qui, comme le monde sublunaire, comporte de la matière et est donc soumis
à la contingence. Ce moindre être qu'esl l'accident aura un grand rôle à j ouer
dans ce moindre monde qu'est le monde sublunaire. - Nous signalons ail­
leurs une oscillation du même genre à propos de l'un iversel et de l 'opinion,
9,Ui, dévaloris6s sur le plan de l 'ontologie, trouveront cependant une justi flca-
1.lon relative dans la structure du monde sublunaire. Sur l'universel, cf. p. 1 1 7,
n . 1 . Sur l 'opinion, cf. T I • Partie, chap. I I I : • Dialectique et ontologie •
( 1 ) cr. 1 37, n. 6.

mais nous l'exprimons sous une forme de nouveau attributive. au contraire. . puisque la forme (S est P) est dans les deux cas la même. Il faut donc admettre qu'il existe des « prédicats qui signi fient l'essence » (2) et d 'autres qui signi fient l'acciden t. Post. en dépit de sa définition première (ce qui est touj ours suj et et n'est j amais prédicat). 83 a 24. 83 a 24 ss. C'est un texte des Seconds A n a ly­ tiques qui nous apporte sur ce point les indications les plus claires : « Les prédicats qui signi fient l'essence signifient que le suj et auquel ils sont attribués n'est rien d 'autre que le prédicat même ou l' une de ses espèces. Pour distinguer la prédication accidentelle de la prédication essentielle. sont des accidents : par exemple. n i une espèce de ce t att. » Si l'on s ' a ttache à la signi fication constante du verbe êlre dans ce passage . 22. à vrai dire. (2) A1 � al. il n'en reste pas moins que nous disons de cet homme qu'il esl blanc et que c'est donc encore ( 1 ) I l s'agira alors. Ce n ' est donc pas entre la signi­ fication et l'attribu tion. il faudra donc recourir à une ré flexion sur les signi fica tions difTérentes que notre intention confère dans chaque cas à la copule êfre. qu'il n'y a pas identité entre homme et blanc. mais à l 'intérieur même de l'attribution (elle-même cas particulier de la signi fication) que doit passer la coupure entre l' expression de l'essence et celle de l'accident. pour élucider le sens de l 'attribution accidentelle. exprimons­ nous l' essence de Coriscus . l . mais qui sont affirmés d'un suj et différent d 'eux­ mêmes. puisque l'homme est essentiellement une espèce d 'animal (3). 22. de ce qu'Aristote appelle dans les Catégories essence seconde. La considération du langage n'est ici d 'aucun secours. quand nous disons que Coriscus est un homme. c'est-à-dire à celui où il sert de copule dans une proposition analytique : Aristote veut dire que l'h omme n ' es t pas le blanc. et qu'en cela le blanc ne sera j amais qu'un accident de l 'homme. a recours à l'usage qu'on pourrait dire essentiel du verbe être. peut en un sens s'attribuer. Mais si l ' homme n'est pas le blanc. mais la pratique la plus immédi a te du langage nous apprend que l'essence aussi ( ou telle partie de l 'essence) peut s'attribuer ( 1 ) . Mais l 'existence même d'essences secondes exprime précisé­ ment ce fait que l'essence. Dans un premier moment.A CCIDEN T ET E TRE 1 41 pas moins que la première sous la forme d ' une prédication : ainsi . l. lequel n'esl ni cet attribut lui-même. tandis qu'on peut dire qu'il est animal. . (3) Ibid. Aristo te tendait à assimiler l'essence au suj e t et l' accident au prédicat .ribut. le blanc est un accident de l'homme. Ceux. . car l'homme n ' est ni l 'essence du blanc ni l 'essence de quelque blanc. on s 'aperçoit qu'Aristote . qui ne signifient pas l'essence .

selon Aristote . A vrai dire. 24. Aristote semble introduire ici la distinction entre l'être copulali( et l'être existentiel (alors que la distinction de l 'être par soi et de l 'être par accident est intérieure à l'être copulatif). L 'être par accident est l'être du suj et en tant que cet être provient. octJ. 5. Ce qu'Aristote reconnaît par cette analyse. p. 1 3 . il n'y a pas d'importance particulière à accorder au fait que la proposition citée (le non­ être est objet d'opinion) exprime une attribution accidentelle . iiTCÀÙ>c. Dans l'exemple cité (qu'on retrouve en Ré(ut. 180 a 32 et De Jnterpr. . .' ti he:pov) )) (5). 8. a Cf. (5) . 1065 2. ce que les scolastiques traduiront par esse simpliciler et esse secundum quid. de la polémique aristotéli­ cienne contre les sophistes. 7. . BRENTANO. c'est que l 'accident ne se laisse pas rej eter si aisément dans le domaine du non-être. . Tel est l'argument : Si le 11011-êlre est o bjet d'opinion. 21 a 33). (2) I l faut préciser ici que l 'être par accident n'est pas la propriété acci­ dentelle (par exemple le blanc ) . 1017 7 . mais n'est pourtant ni nécessaire ni constant • (Â. non de son essence. ·n (ou -rt ou TC'fl ou èv µépe:t). Car celle-ci a un être propre. b Il convient de ne pas confondre cette distinction avec celle que fait fréquemment Aristote entro l'être iiTCÀwc. l'être essentiel ou. Il. 1025 a 28. il n'est pas aisé de saisir l'être de cet être par accident (2) . soph. une essence. . deux au moins : en l 'occurrence . sophist. M ais si nous avons recours au verbe êfre pour signifier non seulement la relation d 'identité entre l'être et son essence. nous l 'avons vu. éclaire cette derniore distinction : il est des paralogismes qui • ont lieu quand une expression employée particulièrement (èv µépe:t Àe:y6µe:vov) est prise comme employée absolument (Ùlc. Un exemple des Ré(ut. L 'être par accident est donc (1) A . ( 3 ) • Accident se d i t d e ce q ui appartient à un être et peut en être affirmé avec vérité. il n'a pas de cause (4) : autant de manières de reconnaître que « l 'accident se produit et existe non pas en tant que lui-même. car il en serait de même si la prédication était essentielle : il ne serait pas moins sophistique de conclure que • le non-être est parce que le non-être est non-être • (Rhétor. et l 'être par accident (xoc't'O: cruµoe:o'YJx6ç) ( 1 ) . mais de l'accident qui lui advient : ainsi l 'être-architecte est un êt. Car ce n'est pas la même chose d'être telle chose (e:Ivat -rt) et d'ôt1·e absolument (dvat ÔmÀÙ>c..dont nous verrons que. 1402 a 5). . On le voit. 1017 10).a cf.) et l'être 7tp6c. . L'accident n'est non-être que pour une pensée qui ne reconnaît à l'être d 'autre signification que celle de l'essence : une telle tentation . 1 66 b 37 ss. (ou xup(wc. l'être par soi (xocfl ' ocù't'6) . 1025 (4) A A . Il est instable (3) . soph. le non-être est. il faudra renoncer à la tentation de l 'univoci té et reconnaître que l'être peu t avoir plusieurs sens.. 30.1 42 LA SCIENCE « RECHERCH ÊE » au verbe être que nous avons recours pour exprimer la relation accidentelle. 7. puisqu'il s'exprime dans le vocabulaire de l 'être. elle a été fatale à certains de ses prédécesseurs ou de ses contemporains - n'est pas absente . l i .). mais aussi la relation synthétique entre l'être et ses accidents. 3 0 1025 a 24. K. Von der ma1111 ig(ac/1en Bedeutung . 25.Ù't'6. mais en tant qu'autre chose (oùx TI <X. a 14). 30.re par acci­ dent pour le musicien (  . comme dira Aristote. ) .) • (Ré(ut.

aient un sens. celui d 'un être qui n'est qu'en étan t autre que soi-même. et il n'y a aucun blanc q ui soit blanc sans être aussi autre chose que blanc ( 1 ) . nous dit Aristote. (3) N.et d'abord le plus universel de tous. manifeste d ' elle-même son absurdité . Et pour expliquer ce paradoxe. ne sont pas gratuites. où il n'y aurait que des essences fermées sur elles-mêmes . un monde qui ne tolérerait même pas la multiplicité des essences et dans l'unité duquel ne pourrait s'exercer le pouvoir dissociant et composant de la parole ? Ces hypo thèses. ici encore. 1 . ne faut-il pas que les mots . Phya. une ontologie de l 'essence n'aboutirait-elle pas à de nouvelles difficultés : l' exclusion de toute une partie du discours (le discours prédicati f ) et de tout un aspect de la réalité (la contingence . c'est. si imparfait soit-il quand on le compare à l'être « proprement dit » (xup(wç ) . On pourrait d 'autant plus s'étonner de cette insistance d 'Aristote à vouloir faire de l' accident un être . bien plus.. à l'inverse. qu'elle semble aller à l 'encontre des résultats de sa polémique contre les sophis­ tes. 2. (2) E. M ais si précaire .JSTRE PAR SOI ET JSTRE PAR A CCIDEN T 1 43 l 'être-autre : « Les prédicats qui ne signifient pas l 'essence doivent être attribués à quelque suj et. qui s'était cru obligé pour cette raison d 'introduire le non-être dans l'être (3) . d'annoncer un monde sans mouvement et sans relation. de même qu'Aristote avait été contraint à ce résulta t par la pression même des problèmes. 187 a 1 . Pour que le dialogue soit possible entre les hommes. post . dont la prédication accidentelle est la manifestation sur le plan du discours) ? Si l'équivocité des sophistes nous propose l 'image d ' un monde où il n'y aurait que des accidents d 'accidents. de recourir au subterfuge de Platon. 83 a 31. 22. 4 . l'univocité ne risquerait-elle pas. inverse- ( 1 ) Anal. c'est-à-dire un seul sens ? M ais. sous la pression d 'autres problèmes qu'il va être contraint de reconnaître au mot être une pluralité de sens. I. l'être par accident n'en est pas moins un être. il présuppose « l'autre genre de l 'être » (2) . 1 028 a 1 . il serait vain . comme celle que présuppose l'activité des sophistes . et l'histoire de la philosophie antérieure va présenter à Aristote une expé­ rience intellectuelle de ce genre. Si une ontologie de l'accident. 3. le mot être . 1 089 a 5 . Si l'exemple des sophistes révèle le lien nécessaire entre une pratique du langa ge qui ignore sa fonction signi fi ante et l ' i mpossi b ilité de toute ontologie. . » L 'être par accident n'est donc pas un être qui se suffise à lui-même .

p .. 1 9 ) . comment il peut se faire que nous désignions (7tpoaotyope:6oµe:v) une seule et même chose par une plurali té de noms. 93. cf. Nous énonçons « l ' homme » . 1 953. 111 Phys . au p oint que Protagoras lui-même.. ait pu être revendiqué récemment pour le camp éléatique. D1Ès. A . chez H éra­ clite. « Expliquons donc. On songe aussi inévitablement à Antisthène. il nous reporte. Les commentateurs citent expressément les M égariques (SIMPI. c'est nous qui soulignons) . Mégariqucs et sans doute déj à certains sophistes ( 1 ) . i11 Phys. en lui rapportant (èmcpÉpov-re:ç) couleurs .I­ c r ns. au double témoignage de Platon et d ' Aristote . en lui appliquant. il y a une autre sophistique. 22 . 1 00. tu le sais.1 0 1 et 1 04- 105).qui affirmen t l'impossibilité du discours prédicatif. 1 5-2 1 ) et y ajoutent même les philosophes d'Erétrie (c'est­ à-dire l'école ùc M énédèmc) auxquels Simplicius attribue la thèse selon laquelle • rien ne peut s'attribuer à rien • ( 111 Phys. Mais il n e p e u t s'agir. Quant au nom du sophiste Lycophron. "' "' "' Ce n'est pas un hasard s'il faut chercher dans la Physique d 'Aristote la réfutation de la thèse selon laquelle toute prédica­ tion au tre que tau tologique est impossible. demande ! ' E tranger du Sophiste. d'inspiration éléatique. Cf. CAP1zz1. q u e d'une reprise tardive de l a polémique. soph istique serva11l de passage entre l'éléalisme el le mégarisme. P1-1 1 LoPoN. 1 . ( 1 ) ARISTOTE ne cite nommément que le sophiste Lycophron (Phys. Mais il peut arriver que ces deux tendances interfèrent chez un même penseur. p.. Florence. au Sophisle.1 44 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » ment l'exemple ù c s É léates et de leurs disciples mégariques va montrer à Aristote qu 'une ontologie trop exigeante risque d 'aboutir à l'impossibilité de tout discours. l11lrod. 2. . écrit Diès. ci-dessus. Car même si les É léates n ' avaient pas pris eux-mêmes conscience des impossi­ bilités auxquelles leur physique condamnait le discours humain. qui insiste au contraire sur les diffieultl'ls de la prédication au nom d'une conception trop exigeante de l'être. Comment une même chose peu t-elle être à la fois une et multiple ? C'est d ' abord en ces termes que s'est posé . Prolagora. à travers Protagoras. 4 9 . chez ces derniers.not È7tovoµrX. postérieure au Sophiste de PLATON et sans doute aussi à la Physique d'ARISTOTE. c'est bien aux intuitions du « physicien » Parménide que se réfèrent en dernière analyse les arguments de ceux . . 185 b 27) . le problème de la prédication. de multiples dénominations ( 7t6)J. . Budé. . cf. impossibilité de la définition) reposent sur une conception géné­ rale des rapports du langage et cle l'être beaucoup plus que sur une analyse tendant à montrer en particulier l'impossibilité du j ugement prédicatif (sur le fondement de l'argumentation d'Antisthène.' ôé.Cyniques. formes. toujours rapproché d ' Héraclite par une tradition qui remonte à Platon et à Aristote. 29 1 .. L'allusion d'Aristote à Lycophron prouverait qu'à côté de la sophistique qui réduit l'être à une j uxtaposition d'accidents et dont l'inspira­ tion métaphysique pourrait être cherchée. mais il semble que les thèses expressément professées par celui-ci (impossibilité de dire faux et de se cont1·edire. que nous pouvons entrevoir dans la satire qu'est l 'Eulllydème • (A.�ov-re:ç) . 120. • vers cette éristique aux frontières très vagues.

ci-<iessus. certes. le problème de l'Un parménidien. par suite. qui est le mot technique désignant chez Aristote l'attribution . eux aussi (2) . chez eux. dans la mesure où la démarche du philosophe s'éclaire par ses résultats : l'essen­ tiel est que le résultat ne masque pas le point de départ de la démarche et. . Introd. c'est à peu près dans les mêmes termes qu'Aristote commence à poser le problème : « Les derniers des Anciens. que clzaque chose esl une. D I ÈS modi fiée). évang. les « derniers des Anciens • entendent. t7t'ovoµ&�etv. On ne peut dire qu'en ce qui concerne Aristote. trad. -rov 8È: &v6pw7tov &v6pw7t'OV (Soplzisle. (2) Aristo te vient d'énumérer pêle-mêle un certain nombre de difficultés résultant de la thèse éléatique Toul est un. comme semble le prouver la phrase citée. 756. D'une façon générale. en toutes ces façons de parler. mais le fait que Platon l 'ait omis prouve au moins que ce n'est pas sur le verbe etre qu'il voulait diriger l'attention de son lecteur. et autres qualifications en nombre illimité. Ce glissement parait être le propre de la doctrine mégarique qui pose à propos de chaque être. XIV. de fermes tenants de l'unité absolue ». . mais ce mouvement rétrograde de l'interprétation est partiellement inévitable. Avant-Propos. On remarquera dans tout ce texte : 1) L'absence du mot KŒ't''l)yopeîv. Platon emploie des termes plus vagues : 7tpocrŒyopeuetv. homme ( 1 ) . car ils attestent. . 17. parler avant Aristote et meme encore clzez lui des dimcullés ou de l 'impossibilité de l'allri bution est peut-être le fait d'une illusion rétrospective : c'est pour répondre à ces apories portant sur le discours humain en général qu'Aristote a été amené à élaborer une théorie explicite de l'attribution (><Œ't"l)yoplŒ ) . )(ŒlpouO'LV OÙK tÙ>VTe<. chacun d 'eux comme un que pour le dire aussitôt multiple et le désigner par une multiplicité de noms . que Diès cite à l'appui de sa thèse. .. il parle de ces • Amis des Formes • qui soutiennent à la fois la thèse parménidienne de • l'immo­ bilité du Tout » et celle de • la multiplicité des Formes » (249 d) ( Diès refuse cette assimilation parce que. Prtp.. le commentarisme ait touj ours évité ce dernier écueil . Ces deux remarques tendent à montrer que le problème de la proposition attribu tive ne se pose pas en tant que tel à Platon. . se donnaient beaucoup de mal pour éviter de faire 1) ( . mais encore bon. .LE PROBL ÈME DE LA PREDICA TION 1 45 grandeurs. la démarche elle-même. A quoi il sera facile au premier venu d 'obj ecter qu 'il est impossible que le multiple soit un et que l'un soit multiple. au Sophiste. C'est bien aux Mégariques que semble faire allusion Platon lorsque. &yŒ6àv Àéyetv &v6pùl7t'OV. et non de ! 'Etre dans sa totalité. estimaient que l'être . &n&: -rà µèv &yŒ6àv &yŒ!lov. passant ainsi du sens collectif au sens distributif du mot 7t'cXV. 251 a-c. . et selon lequel • les disciples de Stilpon et les Mégariques . que elvŒt est ici sous-entendu comme verbe de la proposition infinitive . È:m<pépetv . p. 292. dans un autre passage du Sophiste. On pourrait généraliser cette remarque : c'est la tentation constante de l'interprète que de poser le problème que son auteur rencontre dans les termes mômes dont celui-ci se servira pour le résoudre . mais seulement que le bon soit dit bon et l'homme . Pgalement. [ces contradicteurs] prennent plaisir à ne point permettre qu'on dise l'homme bon. vices et vertus . dit-il. bien entendu. ce n'est point seulement homme que nous l'affirmons être. Cf. les rares textes que nous possédons sur les M égariques • s'opposent absolument à ce que nous les disi ons partisans d'une • pluralité • intelligible. 2) L'absence du verbe elvŒt dans les exemples que cite en dernier lieu Platon : on dira. C'est ainsi pour tous autres obj ets : nous ne posons. M ais alors que les Eléates entendaient par là : l ' Univers (-rà miv) est un. » Dans un texte où l ' on discerne une réminiscence évidente du Sophiste. Et. comme en des milliers d 'autres.Mais le témoignage d'Aristoclès dans EusÈBE.

mais qui ne • s'extasient là-devant • qu' • à cause de la pauvreté de leur bagage intellectuel • (Sophiste. entrer en communauté (�mxoLvù. semble indiquer que la thèse méga­ rique niait toute relation entre les êtres et se plaçait donc dans la perspective de la multiplicité.. (3) Sophiste. celui-ci n'en continuerait pas moins d'exister comme discours. il ne s 'agit encore que de l 'être. La dialectique est au contraire la science des lois et des limites de ces accords entre les formes (4). 251 b-c.lv) ( 3) . selon lui.si l'on peut morceler ainsi !'Unité absolue des Eléates tout en refusant d'admettre l 'existence de ce non-être relatif qu'est l'altérité). Les diflicultés soulevées à propos du discours par quelques éristiques. De telles apories manifestent seulement l 'ignorance des règles selon lesquelles les genres. car elles n'atteignent que l'esprit. 251 d.Tout autre est l'attitude d'Aristote à l'égard des problèmes soulevés par les sophistes et les socratiques . une résis· tance de la lettre . aussi longtemps qu'il n'aurait pas été réfuté par d'autres discours.. C'est pourquoi les réponses de Platon aux sophistes ne satisfont pas Aristote. 11 Le problème ainsi posé est celui de la coexistence de l'un et du multiple au sein d 'une même chose.lveï:v) ou participer les uns des autres ( µe-rotÀotµo<XveLv &ÀÀ�Àù. ne nous paraît pas probant : car la mention de l'Autre. b (2) Platon ne trouve pas de mots assez durs pour ces • j eunes • ou ces • quel­ ques vieux tard venus sur les bancs •. ne manque pas d'à­ • propos (Mét. que • la difficulté soulevée par l'école d'Anlisthène et par d'autres ignorants de cette espèce. de telles apories n'ont aucune réalité et sont seulement la manifestation d'une ignorance métaphysique : c'est pourquoi Platon ne s'attache j amais aux termes de l'aporie. 1043 23). du repos et du mouvement) peuvent entrer en relations réciproques. il reconnaît. b 3. en un sens. c'est-à-dire se mélanger ( auµµe(­ yvua6ou) . par exemple. 1. Comment l 'unité de la chose est-elle compatible avec la multiplicité de ses déterminations ? Problème plus physique ou métaphysique que proprement logique et dont la solution semble devoir être recherchée dans une réflexion sur le statut métaphysique de l ' Un bien plutôt que sur la significa­ tion du discours. et non lalettre. qui s'offrent à peu de frais un bon régal • • en découvrant qu' • il est impossible que le multiple soit un et que l'un soit multiple •. convaincu selon l'esprit. On peut donc dire. que la dialec- est un et que l'autre n'est pas •. prend l'aporie au sérieux dans sa littéralité même. le signe. auxquels Platon ne ménage pas ses sarcasmes (2) . car à travers elle c'est le discours humain qui est dans l'embarras. 1 46 LA SCIENCE « RECHERCHÉE 11 coïncider en une même chose l'un et le multiple ( 1 ) . 252 c. se résolvent immédiatement par la théorie de la communauté des genres. (1) Phys.de leurs arguments : or il y a une obj ectivité. au contraire. Aristote. Pour Platon. . C'est bien en effet une solution métaphysique que Platon proposait de ce problème. quand bien même le sophiste. absente des textes de Parménide. Reste à savoir . 185 25. trad. 011\:s ) .et ce sera là le sens de la critique platoni­ cienne des Amis des Formes . 2. H. (4) 253 b. . mais cherche à corriger l'insuffisance de pensée dont elle est. renoncerait à son argument. et d ' abord les genres suprêmes (à ce niveau de l a discussion.

« Celui qui se refuse à nous accorder ce point. Si les É léates et leurs disciples mégariques refusaien t cette communication. car la possibilité de la communica tion des I dées entre elles a elle-même besoin d 'être fondée. dans la mesure où il est le même que lui­ même. 101). plus haut. qui est être . mais en même temps. d'où l ' impossibilité que « quoi que ce soit reçoive une dénomination autre que la sienne (2) . donc autre que l ' être. Cf.et ceci suffirait à distinguer la solution platonicienne de celle que proposera Aristote que - ( 1 ) De fait. et. M ais il serait plus exact de dire que Platon ne pose pas en tant que tel le problème de l 'attribution. p . avant d 'essayer de réfuter les arguments suivants (3) . donc en ce sens non-être.LA SOL UTION PLA TONIC IENNE 1 47 tique. parmi les genres suprêmes.et tous les autres genres d ' ailleurs .ou plutôt présuppose . C'est t. signi fiait : chaque chose est ce qu'elle est et n'est pas ce qui est autre qu'elle . Platon ne se satisfait pas de cette première réponse. à côté de l ' ê tre. et cette dernière thèse entraîne . Car tout genre est. (3) Sophiste. . ma lgré le paradoxe apparent.s arguments. beaucoup d'au teurs font g loire à PLATON d'avoir fondé dans le Sophiste la théorie du jugement. BRocnARn. comme fondement de la relation que ces genres eux­ mêmes .rès exactement l'une des thrses q u ' Arist o l c attribue à Antisthène (cf. entendue ici comme science de la participation des Idées entre elles. I l faut. donc admettre qu' c c autant sont les autres. donc p articipe à l 'être . 257 q. est présentée par Platon comme le fondement méta­ physique de la possibilité de l 'attribution ( 1 ) . 252 b . traduit en termes logiques.l 'existence de ce non-être relatif qu'est l'Au trc. ce qui. » M ais cette conséquence reposait sur la confusion entre le non-être absolu et ce non-êtl'e relatif qu'est l ' altéri té. (2) Sophiste. il n'y a rien là dont il faille se fâcher. qu'il commence donc par convertir à sa cause nos précédent. c'est que pour eux l'être est. Et réciproquement tout le reste est autre que lui.entretiennent entre eux. c'est-à-dire du rôle et du sens de la copule dans la proposition attributive. p . El u des de philosophie ancien ne el moderne. Platon l'accorde à P arménide . Que le premier non-être ne soit pas. » Admettre la possibilité de la déno­ mination multiple d ' une même essence revient donc à admettre la participation des genres . d onc est également non-être. mais il faut bien admettre l 'altérité . autant de fois l ' ê tre n'est pas ». donc est autre que l 'être. 168. il est autre que tout le reste . puisque la nature des genres comporte communauté mutuelle. le non-être n 'est pas. M ais on remarquera . A vrai dire.

t. 9 7 . 1 940. ( 1 ) Parler de participation (µe-réx. p . 75. note . . avant de préciser la solution d'Aristote. t. 148 LA SC IENCE « RECHERCHÉE )) la spéculation sur l'être du non-être est ici destinée à fonder la participation des Idées entre elles et non directement la prédi­ cation. ) j Mét. . 9. Ce n'est pas la ré flexion sur le jugement attributif qui conduit Platon à l 'ontologie.. La première interprétation. 'VI LPERT. cf. 369-396 . mais c'est le langage qui. p. entre le participé et le participant. . Reuue philosophique de Louvain. 4 1 ss. car elle se fonde expressément sur le fait logique de l 'attri­ bution. La notion de participation est. l'idée perd son individuali té ( puisqu' elle est appelée à entrer dans un mélange) et son indivisibilité ( puisqu'elle est elle-même mélange : ainsi l' idée de l' Homme comprendra l ' i dée de l 'Animal et celle du Bipède à titre de composants du mélange). au témoignage d'Aristote. Zwei arisfolelische Frtlhschriften ü ber die Ideenlehre. et ou M�ME. La critique de la . théorie des I dées dans le nepl !8eoov d'Aristote. alors que nous verrons Aristote rechercher immédiatement la solution du problème de la prédi­ cation dans une distinction des sens de l 'être.éyetv nOLl)TLKcXÇ) (A. a été développée par Eudoxe s'ins­ pirant de la théorie anaxagoréenne des homéomères (2) . MANSION. au premier abord aucune difficulté à admettre que l ' i dée de l ' Homme n'est pas simple. Disons seulement ici que. 1 949 et surtout l'essai de reconstitution de P. 78-79. ) . 13. qui. un résumé de ces arguments dans L . dont Alexandre nous rapporte en détail le contenu (3). aussi S . (2) A. 991 a 1 7 . dans cette hypothèse. En fait. 2 ss. ROBIN. 98. op. . en effet. 1 949. Il n'y a. 1 038 b 1 6-23 (si du moins l'on suit dans ce passage l'interprétation de L. est celle que suggèrent clairement les textes déj à cités du Sophiste. il importe de rappeler les raisons qui rendent à ses yeux insuffisante celle de Platon. c r .etv). 9. en affirmant non seulement que l ' homme p articipe au genre animal. . 21 ss. . (3) I n Met. qu'Aristote développe à plu­ sieurs reprises (4). cil. 47. un mot vide de sens ( 1 ) . Ratisbonne. La théorie de la particip ation des I dées entre elles se heurte aux mêmes obj ections que celle de la participation du sensible aux I dées. c'est • r>rononcer des mots vides et faire des métaphores poétiques • (i<evoÀoye!v �o-rt i<ocl µe-rocqiopciç ). Platon oscille selon Aristote entre deux conceptions : ou la participation est un mélange ou elle signifie. Cette dernière critique. par elle­ même. RoB1N. La théorie platonicienne . in Hermes. est p articulièrement importante pour notre propos. 99 1 a 21 ) . mais se compose des Idées auxquelles elle participe . un rapport de modèle à copie. p. (4) Ilepl !8eoov (dans ALEXANDRE. z. M ais. Elle a été critiquée par Aristote moins dans la Métaphys ique elle-même que dans le 'Tt'ept t8ewv.

puisqu'on nomme universel ce qui appartient naturelle­ ment à une mulliplicit6 • . en effet. et son unité . puisque !'Animal est dans l 'Homme. Le langage semble. 524. la différence spéci fique. et Socrate n ' aura pas une. oÙcrLwv) (3). qui ne nous éclairent en rien sur le sens du mot être dans la proposition ni sur le rapport de l'être (-ro /Sv) et de ce qu'il est (-ro ·rt ècr·n) . le ( 1 ) Ani s-rom en conclura. 1 3 . nous suggérer qu'anima[ est ce que l ' homme est. mais aussi bipède et que. il faudrait admettre cette consé­ quence absurde qu' « il y aurait plusieurs paradigmes du même être et. que l'universel n'est pas une essence. mais aussi des Idées elles-mêmes. mais deux essences. (3 Ps.18). aj oute Aristote visant plus particulièrement cette fois les concep tions du Sophiste. ( Z. 1 3 . l 'espèce ? Devant l'impossibilité d'un tel choix. 9. l' Homme en soi (4). puisque l'essence de chaque chose est celle qui lui est • propre et qui n'appartient pas à une au tre •. laquelle devra-t-on choisir comme étant le modèle de la chose considérée ? Sera-ce le genre. et. parmi les déter­ minations essentielles qui constituent la dé finition. alors que • l'universel est au contraire commun. puisque le genre animal participe lui-même à des genres plus universels encore. « ce ne sont pas seulement des êtres sensibles que les I dées seront para­ digmes.CRITIQ UE DE LA PARTICIPA TION 149 mais bien que l'homme est animal. plusieurs Idées de cet être . M ais il n 'en ira pas autrement si nous interprétons la parti­ cipation dans le sens du paradigmatisme. par exemple. le Bipède et.-ALEX. en même temps aussi . ou plutôt une pluralité d 'essences. l'homme n'est pas seulement animal. si nous disons que Socrate est homme. ) . par suite. 3 1 . c'est-à-dire de son essence ( OÙO'tot) . La théorie de la participation entendue comme mélange compromet donc et l 'individualité de l'essence. l 'animalité n 'appartient pas en propre à l ' homme ( 1 ) ) . qui se perd dans un « essaim » d'essences plus générales. par exemple. pour l'homme. Selon l'expression imagée du Pseudo-Alexandre. Socrate sera un « essaim d 'essences » (crµ"tjvoc. nous reconnattrons par là même qu'il est animal. (4 A. ce serait !'Animal. un élément (2) de l ' Homme. Mais alors . 1 038 b 1 7. mais de ce qu'Animal ne suffit pas à dé finir l 'homme (puisque. 1 038 b 9 es. .. Car. puisqu 'elle se dissout elle-même dans un « essaim » d'essences subordonnées. c'est-à-dire l'essence de l'homme . On entrevoit qu'Aristote ne se satisfera pas de telles « métaphores » . contredit ici une métaphysique de la participation . d 'autre part. ! (2) ' Ev 't'OU't'Ct> �vumxp. la théorie de la participation conclut qu 'Animal est une partie.(EL ( Z. » De plus. d 'une part. dans la Mét. 991 a 27.

et8?J pour dc\s ign er les espèces dans leur relation avec le genre e t l' e x p ressio n Tà: µ·lj yévo•Jc. s 'il n'y a plus danger que chaque essence soit absorbée par l'essence supérieure dont elle est la copie. puisque l'homme est un animal bipède. mais la copie de la copie est aussi la copie du modèle. (2) On remarquera que le même m o t e!8oc. parce q u ' i l concerne plus précisément soi L l e ra pp or t rie l'individuel et de l'universel (cf. 22. (3) A. e t non l a rela Lion des Idées entre elles ou de l'essence avec ce dont elle est l'essence. 1 030 a 1 2. Tout à l'heure. 1 03 1 b 28). exprimée par le verbe être. entre les Idées subordonnées . A ristote emploie quelquefois l ' exp r ess i o n 't'à: yévouc. 6. Z. 1 50 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » gonre en tant que genre sera le paradigme des espèces de ce genre . et l 'essence de l ' homme l 'animal : nous sommes renvoyés d'essence en essence e t l 'essence propre est introuvable. entre la chose et son essence. le genre. c'est la relation d 'identité. qui n'impliquent pas de r a ppo r t à un genre : A. 1 78 b 36) soit le rapport du sensible et de l'intelligible (cf. soit comme rapport hiérarchique : dans le premier cas. que la relation paradigmatique ne consiste pas dans un rapport indéfiniment renouvelé de ressemblance. 4 . 9. il est vrai. Aristote concluait que l 'essence de Socrate était.. . puisque l 'essence de Socrate. . Nous laissons ici de côto l ' arg um e nt dit du troisième homme. selon le mot du commentateur. et on ne voit pas alors en quoi les choses sensibles différeront de l ' idée ou de l'espèce. Dans la perspective du paradigmatisme. le redou- (1) 991 a 29. mais implique la transcendance du modèle sur la copie. d ési gne à la fois l ' Idoe p l a L o ­ nicienne eL l'espècearisLotélicienne. de ce que Socrate est homme et qu'il est aussi animal et bipède. elle est aussi le modèle des choses sensibles qui parti­ cipent d ' elle . Aristote veut montrer par-là que la métaphore de la copie et du modèle ne rend pas compte correctement des rapports entre l'espèce et le genre ou. Mais alors. pour parler en termes platoniciens. qui se trouve compromise : c < Il semble impossible que l ' essence soi t séparée de ce dont elle est l'essence (dvotL X(l)pLt. i:�v oùa(otv xotl. un « essaim d ' essences ». dans la perspective d u mélange. soit dans celui d'un rapport d'imita tion. ce dernier peut s'entendre à son tour. au contraire. comme dans un jeu de miroirs .On dira . 991 b 1 . car. on n'arrive même pas à discerner une essence de Socrate. so[Jh. et8'1) pour dési gn er l e a Idées platoniciennes. c'est l ' homme. soit comme simple redoublement. qui sont les essences des choses. ou -� oùcrfot) : comment donc les Idées. 991 a 31 . soit dans le sens du mélange. si l'espèce (e:!8oç) (2) est la copie du genre. 9. puisque celle-ci et celles-là sont les copies d 'un même modèle. la même chose sera donc paradigme et image » ( 1 ) . Z. lU(ul. seraient-elles séparées des choses (3) ? » - Si donc la participa tion peut s'interpré ter.

et n'attachait dès lors qu'une valeur d'indice à la formulation littérale des problèmes. 2. ses solutions font figure de métaphores. par ARISTOTE dans un passage (N. Il ne suffit pas de dire que l'homme participe de l'animalité ou que son essence se mélange à celle de la blancheur. . ( 1 ) Au terme d'une 6tude sur les rapports d'Aristote et de l'éléatisme. et il est blanc. avons-nous vu. 1 953. Parler de lien. Bien plus.re des termes que le discours unit pour­ tant par la copule être. comme en témoigne le Cralyle. Mais il ne faudrait pas en conclure que la solution d'Aristote au problème de la pré­ dication sera elle-même • logique • : alors que PLATON voulait au fond libérer la pensée du langage.. faute d 'avoir pris au sérieux l'aporie mégarique o u cynique dans sa formulation même. au regard du problème lui-même. le problème de la prédication : • La théorie des Idées . fondement elle-même de la prédication. ce discours paradoxal où l 'être nous apparaît comme étant ce qu 'il n'est pas. 1 089 a 3).. 258 d). jamais. Revue philosopliiq11e de Louvain. a détourné l'a llenlion de Platon du problème logique de la prédication . La métaphysique de la participation ne résout donc pas les problèmes du discours a ttributif. Plus exac­ tement. Il faut donc réfléchir sur le sens du mot être : hors de là. c'est-à-dire finalement onto-logique. d 'imitation. c 'est à elle que Pla ton recourt pour j ustifier contre les É léates l'existence de la multiplicité . Mlle S. il n'y a que « paroles vides et métaphores poétiques » ( 1 ) .. en dépit des affirmations d u Sophiste. ne suffit pas à rendre comp te de la relation qu'institue la copule entre le suj et et le prédicat. p. d ans le second. car le langage est à la fois plus explicite et plus mystérieux : l'homme est animal. mais en ce sens seulement.. C'est en ce sens. la transcendance assignée au modèle interdit toute communauté ent. Nous citons la traduction de D1Ès. de la spéculation pla tonicienne. Platon est allé j usqu 'à enfreindre la solennelle interdiction du vieux Parménide : Non. 1 84 ) . que le pro­ blème de la prédication sera envisagé par Aristote dans sa d imens ion propre­ ment • logique •. et. La réflexion sur l'être n 'est pourtant pas absente. 7 Diels. une allusion évidente au Sophiste. 185. Platon tourne autour d u problème sans l'aborder de front : c'est pourquoi. De cette route de recherche écarte plutôt la pensée (2). Mais la position de Platon ruine l'ontologie avant de l ' avoir instituée. ou plutôt ontologique. de participation. sans sortir d'une réflexion sur le discours humain. puisqu 'elle consiste à introduire le non-être dans l'être. (2) Fr. la solution d'Aristote sera métaphysique. Cité par P LATON cieux fois dans le Sophiste (237 a. Au point de vue logique la question n ' a pas fait u n pas • (Aristote critique des Eléates. de mélange. Mansion conclut de même que la métaphysique de la participation ne résout pas.CRITIQ UE DE L' ONTOLO G IE PLA TONICIENNE 151 blement n'explique p a s la dissemblance des essences considérées . que nous allons examiner et qui contient. tu ne plieras de force les non-êtres d être . et con tre les Mégariques la possibilité de la parti­ cipation.

» Ce qu 'Aristote va contester. 24 1 d. elle est inutile. jama is . !' Excès et le Défaut. scandaleuse à ses yeux. Ceci expliquerait une certaine inj ustice de la part d'Aristote. comme dans Je dernier platonisme). à la communication des genres.. La principale. comme dans le Philèbe ou leTimée. néces­ saire de prouver que le non-être est (5). Dans l'ignorance où nous sommes des textes sur lesquels Aristote appuie son exposé du dernier platonisme. Il était donc. Mais il se peut que le dernier platonisme ait figé la position encore souple du Sophiste en faisant de !'Un et de la Dyade deux contraires. après une référence explicite au Sophiste. ou à la génération des Nombres idéaux. comme dans le Sophiste. la Relation. qui. le non-être n 'est pas . comme s'il s'agissait encore du Sophiste. telle q ue la rapporte Aristote : !'Un et la Dyade indéfinie du Grand et du Petit. Aristote ne voudra en retenir que la négation. 81 le premier principe (l'Un ou encore la limite. c'est qu'on s 'est embarrassé dans des difficultés archaïques. 4) I I s'agit des deux principes que reconnaît la dernière philosophie de Platon. une position qui serait en fait celle du dernier platonisme. non seule­ . nous ne pouvons savoir si cette assimilation est ou non historiquement j ustifiée.• ment dans le mouvement. le second (principe mat6riel) revêt plusieurs formes : ce peut être ! ' I négal. alors que le Sophiste refusait encore de considérer !'Autre ou Non-être comme le cont1·aire de !'Etre ou de !'Un. et surtout il arrive à Aristote de l 'assimiler à du l'infini Philèbe. croyait-on. en quelque !3) Sophiste. dont Aristote s'attachera. Plus qu'un crime . 2) Tout est un. Elle est au moins vraisemblable. 2. Mais Aristote ne s 'attarde pas à montrer le danger de la position platonicienne : l'admission du non-être dans l 'être n'est pas seulement dange­ reuse. On a cru que tous les êtres n'en formeraient qu'un seul. dans la mesure où la dualité des principes dans le dernier platonisme semble bien r6pondre à la préoccupation qui était déjà celle du Sophiste. c'est la nécessité du lien. va critiquer. au livre N de la Méta­ physique. savoir l ' :B tre en soi (cxù-rà -rà l>v) . Si Aristote est d 'accord avec Platon pour rejeter ( 1 ) • II est donc inévitable que le non-elre soit (-ro µl) av e:îvcxL). !' É tranger du Sophiste ( 3) . à rechercher les causes : « Une foule de causes expli­ quent l 'égarement des Platoniciens dans le choix de leurs prin­ cipes (4). Platon parlera expressément d'un être du non-être ( 1 ) . principe formel) est clairement désigné. . 1 088 b 35 SS. lu ne plieras de force les non-êtres d être. 1 52 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » De fait. (2) L' Etranger du Sophiste se voit seulement • contraint d'établir que le non-être est (xcx-rci TL) • et que • l'être n'est pas manière sous un certain rapport (7t7J) • (24 1 d). du Timée et du Philèbe : admettre malgr6 Parménide l'exis­ tence du multiple tout en maintenant la puissance organisa trice de !' Un (que cette puissance s'applique à la g6n6ration des mixtes. si l'on n 'arrivait pas à réfuter l'argument de Parménide : Non . de son propre aveu. à la matière du Timée ou. comme c'est ici le cas. admise par Platon. de la thèse parménidienne et sera peu porté dès lors à absoudre le « parricide » dont s'est rendu coupable. ( 5 ) N. au du non-etre Sophiste. i l aura beau assortir ce tte affirmation impie de toutes sortes de réserves (2) . le parricide platonicien est une faute. entre les deux thèses des É léates : 1 ) L 'être est. mais dans toute la suite des genres • (256 d).

la relation (l'alté­ rité du Sophiste) ne s'oppose pas à l 'être. Mais alors Aristote va nier vigoureusement que ce « non-être » là soit de près ou de loin un non-être . . cr. Ce qui n'est pas en acte peut être en puissance. Le fondement de la multiplicité n'est pas à chercher hors de l'être. Il y a plusieurs sens du non-être : ainsi « le non-homme signi fie le ne-pas-être-ceci. mais c 'est tout simplement un autre être. Mais Aristote va montrer que l 'existence du non-être . ne paratt même pas suffire à cette tâche. Ce qui est autre que l 'être n'est pas nécessairement non­ être. de qualité bi a et de quantité.es reposent finalement sur l 'ambiguïté de l 'expression non-être. (3) Ibid. le non-droit est le ne-pas-être-tel. mais est elle-même de l 'être. I d . II reste que. mais tout. dans ce passage où sont visés à la fois le Sopliisle et la dernière philosophie de Platon. (2) Cf. auquel de ces non-êtres faudra-t-il accorder la dignité du principe ? Ainsi pré­ senté. On reconnait iei les catégories d'essence.L' ftTRE ET LE NON. c 'est-à-dire un être en un autre sens. qualité . mais ce non-être qualifié que Platon appelle l'Autre. 1 089 b 19.thèse dont la difficulté logique saute aux yeux avant même qu'il ne la dénonce par le terme technique de contradiction . Autrement dit. il estime qu'elle peut être réfutée à moindres frais qu'elle ne l 'est chez Platon : car c 'est pour échapper à l'unité de l 'être que Platon introduit le non-être dans l 'être. le non-long-de­ trois-coudées est le ne-pas-être-tant » ( 1 ) . 1 089 bi b 6. Ainsi ce qui n'est pas l'essence n 'est pas pour autant non-être . ce qu'Aristote traduit par relation (7tp6ç · n ) (2) .non seulement n 'est nullement nécessaire pour fonder la multiplicité. mais . trop docile ici aux inj onctions de Parménide. dans un non-être qu 'on réintroduirai t ensuite contradictoirement dans l 'être pour ( 1 ) I d . une fois admise.. lieu. l 'argument est d'autant moins convaincant que les textes de Platon fournissent un élément immédiat de réponse : ce n'est pas n 'importe quel non-être qui est principe de la multi­ plicité.ftTRE 1 53 cette seconde thèse.. Les raisons qu 'en donne Aristote sont nombreuses. 1 089 b 7 . mais peut être quantité . temps ou relation. 1 089 1 7 . Aristote interprète délibérément l'allérilé comme relalion. au même titre que l 'essence ou la qualité » (3). Dès lors.. même « sous quelque rapport » ou « en quelque manière » : la relation est si peu « le contraire ou la négation de l'être » qu' c c elle est en réalité un genre de l'être. S'agit-il seulement de la traduction de l'altérité platonicienne dans le vocabulaire d'Aristote ou d' une expression que Platon aurait effectivement employée dans sa dernière philosophie ? Cette dernière hypothèse est la plus vraisemblable et il est plus que probable que la doctrine aristotélicienne de la relation développe elle-même des indications du dernier platonisme. comme le voulait Platon. Ce qui n ' est pas par soi peut être par accident.

187 a l. D11l:s modifiée). tou t est un » (4). voilà ce qu'indique le non o u le ne pas qu'on met en préfixe aux noms qui suivent la négation. ce n'est point là. ou plutôt aux choses désignées par ces noms ( 1 ) . l'existence de tout non-être : « É videmment. Pour nous.) signifie contrariété (lvotv-r(ov) . Quand donc l'on pré­ tendra que négation (cbt6cpocm<. tote adresse ainsi à Platon. sous prétexte que l 'être signifie une chose une (e:t êv O""l)µot(ve:� -ro ISv) et que les contradictoires ne peuvent coexister. on s'en doute.Un autre exemple de la mauvaise foi apparente d'Aristote se retrouve dans un passage de la Physique où il dénonce une mauvaise manière . le contraire de l'être. mais seulement quelque chose d'autre . » Reprocher aux Plato­ niciens d ' avoir fai t de la Relation le contraire de l'être. n'ayant cure de savoir s'il est ou non. dans un sens aussi absolu que les É léates. si l'être signi fie une chose une. 187 a 6. » Et plus loin encore !' É tranger insistera sur cette distinction entre négation et contrariété : « Q u 'on ne nous vienne donc point dire que c'est au moment où nous dénonçons. que nous avons l 'audace d ' affirmer qu'il est. . . 3. i l y a beau temps que nous avons dit adieu . on a tort. donc existant. ce semble. . il faut repousser aussi la première. .de réfuter les É léates : « Certains ont accordé quelque chose aux arguments [ des É léates] : à l 'argument selon lequel tout est un. (1) Sophisle. nous n e l 'admettrons point e t nous nous e n tiendrons à ceci : quelque chose d 'autre. Car ce dernier niait déjà dans Je Soph iste que le non-être dont il reconnaissait l 'existence fOt le contraire de l'être : « Quand nous énonçons le non-être. dans le non-être. mais à leur façon de poser le problème. à j e ne sais quel contraire de l'être. » En réalité. de telle sorte que. s 'il est rationnel ou totalement irrationnel (2) . . ils concèdent l'exis· tence du non-être (3). Mais il est à cherch er au sein même de l 'être dans la pluralité de ses significations. énoncer quelque chose de contraire à l'être. (4) Ibid. 1 54 LA SCIENCE << RECHERCH/tE » en faire un principe ellicace . d 'une concession aux É léates eux-mêmes. 1. 257 b-c ( trad . qui lie la thèse de l'inexistence du non-être à celle de l 'unité de l'être. Et Aristote de rappeler qu 'il est « absurde de dire que. c'est donc méconnaître la lettre même des textes platoniciens.en qui il est aisé de reconnaître la manière platoni· cienne . ( 2 ) 258 e-259 a. (3) Phys. On pourrait s'interroger sur la légitimité de la critique qu 'Aris. il ne s 'agit pas là. s'il n'y a rien hors de l'être en soi (7totp' otô-rà -rà ISv) . si l'on refuse la seconde. qu'il faille nier. M ais cela ne signi fie pas.. aj oute-t-il.

Aristo te reconnaît le bien-fondé de la « concession » .. qu'on pourrait dire relati f ? II semble donc qu'au moment même où il prétend critiquer Platon (et il ne fait pas de doute que Platon soit visé dans le texte de la Phys ique comme dans celui du livre N de la Métaphy­ s ique). limitée q u e Platon fait au non-être. ne convient-il pas d ' abord de chercher à épuiser les chances de l'interpré tation ? On s' apercevra alors que l ' âpreté cl ' Aristote s'explique par une divergence fondamentale de dessein et de méthode : il est peut-être d 'accord avec Pla ton. . . » Mais Platon dit-il autre chose lorsqu'il précise que le non-être dont il reconnaît l'existence n ' est non-être que cc sous un certain rapport n (xoc't"cX 't"L) (2) . Sur le fond. de ses dépouilles. (2) Sophiste. c'est pour se pa r e r. Mais c'était nussi . somme toute . mais un non-être. sous une forme plus nuancée. passim). mais un certain non-êlre ( où6�v yàtp xwMe: L µ� oc. selon qui Aristote emprunte subrepticement à Platon des théories qu'il aurait a u préalable discréditées en les défi gurant : les emprunts effectifs (quoiqun non avoués par lui) d'Aristote à Platon monti•eraient qu'il a mieux compris Platon q_ue ne le laissent su � poser ses critiques souvent nmlveillnntes . 1 87 a 3 . mais ce n'est pas par les mêmes voies. La vérité est sans doute qu'ici .L ' � TRE E T LE NON. sui· ce point précis.&TRE 1 55 de nier l 'existence de tout non-être : rien n'empêche qu ' il ex iste. mais quand il le comprend. CH1mN1ss ( Al'istolle's Criticism of Plata and the Academy) . des ana­ lyses du Sophiste sur l ' altérité comme moyen de réconcilier l'un et le mul tiple. ce ne sern pas non plus un hasard si la matière est décri te par lui ù la fois comme un relatif et comme le principe de l'individuation . et l'on ne peut. Aristote devra beaucoup aux spéculations du Sophiste sur le non-être ou du dernier platonisme sur la Dyade indé finie : il lui devra ses descriptions de la relation.. mais ce n'est pas pour les mêmes raisons . (3) C'est l'accusa tion consLanLe de M . . quand Aristo t e critique Platon. le point de vue de RomN (La théorie pla/011iciw11e . Aristo te est moins en désaccord avec Platon sur le fond que sur la méthode. Mais plu tô t que d 'accuser Aristo te de mauvaise foi dans l 'attaque souvent âpre qu'il mène con tre le platonisme (3) . sans le dire. il n 1 air de ne le pas comprendre. 24 1 d . c ' e s t-à-dire de la multiplicité .ÀÀOt µ� 8v 't"L e:!v0tL 't"O µ� ll v) ( 1 ) .çÀwç e:'l:vou. non pas le no n-être absolu. il abouti t à des théories voisines de celles du pla tonisme . douter qu' Aristote ne se souvienne . !X. qu'il n'est pas un non-ê tre absolu qui s'opposerait à l'être absolu de Parménide (oc1ho 't"O llv) comme son contraire. sa distinction en tre le non-ê tre absolu et « un certain non-être » . comme en bien d 'autres domaines. et cela suffit pour disqualifier à ses yeux des résultats que vicient un ( 1 ) Ibid.

l'une de ses significations. qu 'une conception éléatique du non-être mettait précisément en question . Le discours humain . ne se produit pas entre des noms.. y rend possible le travail de la négation. il n'est pas un contraire. alors il est encore moins une négation. Aristote ne peut concevoir une opposition qui. Dès lors. or le vrai et le faux ne se rencontrent q ue dans la proposition : • Aucune des expressions qui se disent sans aucune liaison n'est vraie ou fausse » (Cal. 16 b 15. il refuse d ' en faire un contraire ( èvotv"t'lov ) .1 56 LA SCIEN CE « RECHERCH ÉE » égarement ou même seulement une incerti tude dans la méthode. comme le veut Platon. 10. il est a fortiori un contraire. On peut admettre que c'est seulement u n nom » indéfini (De Interpr. on obtient tout au plus un nom indéfini. mais non l'inverse) et si. ARISTOTE distingue dans les a Catégories ( I O) quatre sortes d'opposition : la la relation. 2. car une telle expression signi fie « n'importe quoi » (2). ne porte pas sur le non-être . mais plus que telle ou telle affirmation particulière. ce qui est en question ici dans la polémique aristotélicienne. 16 33. Or c'est là se laisser abuser par le langage : ce n 'est pas parce qu'on place une particule négative devant un substantif que l'on obtient une négation . L 'erreur essentielle de Platon est ici d ' avoir fait du non-être un principe opposé en quelque façon à l'être.. Il n'y a pour Aristote de négation que dans la proposition .) de l 'être. même négative. aucun terme pour désigner une telle expression. car ce n'est ni un discours ni une négation. 1 3 b 10). N'étant ni contraire ni négation de l'être. comme le prétend Platon pour l 'opposition de l'être et du non-être. (2) Ibid. Dans le cas de la théorie de l'être .crLc. mais sur l 'être. mais il persiste à en faire une négation (cbt6cpoc. le prétendu non-être de Platon à appartient l'être (comme le soulignent forte­ ment les textes cités de N. que Platon ne distinguait pas encore de la contrariété . ce discours prédicatif. 2. or la proposition. I l n'existe.est ce par quoi le négatif vient à l'être. contrariété.. c'est la conception même de l'ontologie. Il faut donc renverser les termes : ce n ' est pas l' existence du non-être qui rend possible le discours prédicatif.en l'occurrence. mais c'est le discours prédicatif qui. si le non-être est une négation. de ses méthodes. (la contradiction impliquant la contrariété. 1 089 b 7. mais entre des (1) « Non homme n'est pas u n nom. on peut dire que l 'ontologie d'Aristo te doit beaucoup à Platon dans son contenu . a Kant se souviendra de cette remarque lorsqu'il a p pellera j ugement indéfini celui dans lequel le prédicat est précédé de la négation (exemple : l'homme est non-éternel) et qu'il distinguera le j ugement indéfini du j ugement négatif (où la négation porte sur la copule). 1 6 30). Certes. 20) et doit lui être restitué comme Mét. C'est seulement dans ce dernier cas que l'un des opposés doit être vrai et l'autre faux . La contradiction. de sa raison d 'être. l'opposition de la privation et de la possession. la contradiction( opposition de l'affirmation et de la négation). il serait même plus exact de dire qu'on n'a même pas affaire à un nom ( 1 ) .Car pour Aristote il y a plus dans la négation (contradic­ tion) que dans la simple contrariété : dès lors. soit de négation sans être de contrariété.. . montrant par là qu'il n'y a pas de négation véritable lorsque la particule négative porte seulement sur un nom. en effet. en opérant des dissociations dans l'être.

(2) Cf. 187 a 1. on serait tenté de dire : physiquement. . puisque Platon ne parvient pas à considérer l 'être . L'autre s'insinue dans l'être. Etre et no n-être étant deux expres­ sions distinctes. le mouvement) continue de participer de l 'être : ce n'est pas un hasard si ces « métaphores » se réfèrent à des intuitions physiques. De cette constata tion. c'est-à-dire d'un discou rs cohérent sur l 'être. derrière les mots. Mais comme. faute d 'analyser les signi fications qui se dissimulent. c'est !'Autre morcelé entre tous les êtres selon la réciprocité de Jeurs relations » (La pensée grecque. Le détour par l 'ontologie pour fonder la parti­ cipation. elle présuppose donc l 'attribution .NA T URES ET SI GNIFICA TIONS 1 57 propositions . en précisant que le non-être esl d ' une certaine façon ou sous un certain rapport. mais inversement l'autre (au même titre que le même. qu'il a fait porter sa ré flexion.p. il ne pouvait s'agir d ' une ontologie. qui repose sur la présupposition naïve que l 'être a une signi fication une. est apparu comme illusoire dès lors qu'il prétendait précéder l ' analyse du langage . multiples.. (1) Phys. concèdent l 'existence d u non-être » ( 1 ) . « à l 'argument selon lequel tou t est un si l' être signi fie une chose une. et ce n'est pas sur ce « d 'une certaine façon ». Certes. au lieu de s ' appuyer sur elle. l. le repos. C'est donc bien au discours et à l 'analyse de sa signifi cation qu'il faut revenir pour résoudre sur son propre plan le problème de la prédication. mais ce n'est pas ce qui l 'intéressait. RomN : « L e non-être ainsi défini [dans JeSophiste]. bien loin que c elle-ci soit rendue impossible par elle. être étant un nom un. il en a conclu qu 'ils désignaient deux principes distincts ( quelle que soit. il tire simplement cette consé­ quence que les genres suprêmes qu'il distingue dans le Soph isle interfèrent réellement. L . plus haut. il fallait bien parler sur l'être et qu'on ne peu t concevoir une spéculation humaine qui ne soit une spécula tion parlée. la subtilité avec laquelle il a conçu l 'implication réciproque et la collaboration de ces deux principes). Il est de ceux qui . Cf. Platon n'a j amais mis en doute qu'il dût signi fier une chose une. 3. Platon reconnaissait que l'être se dit au moins en deux sens : absolument et d ' une certaine façon . 154. il se morcelle entre tous les êtres (2) . par ailleurs. laquelle devait fonder elle-même la possibilité du discours prédicatif. d 'autre p art. c'est­ à-dire sur la modalité de la signi fication. Plus précisément. puisqu'il s'exprime par un mot un. c'est d' avoir accep té la posi tion éléatique du problème. 261). Platon a été victime des apparences du langage. p. puisque la possibilité même du discours était précisémen t ce qu'il s'agissait de fonder. Mais. Ce qu'Aristo te reproche à Platon.

à quoi se réduira finalement l'ontologie. plus qu'elle ne l'abrège ou ne l 'éclaire. Le « long détour » du platonisme ne nous dispense donc pas de revenir aux apories mégariques sur la prédication. ont morcelé l 'être en une pluralité d'éléments. C'est de cette ré flexion sur les apories que naîtra l 'ontologie arist. p. 1 34. Par là il a. M ais ce détour n'était pas une digression. puisque la critique de l'« ontologie » platonicienne nous a détourné de la voie qu'il fallait ne pas suivre. etc . contre les Sophistes ou les Mégariques. s'il est vrai que l'ontologie ne peut se constituer qu'à travers le discours humain. comme l'a cru Platon. Les apories mégariques . en substituant ainsi à un procédé physique de division en éléments un procédé non moins physique de j uxtaposition des principes. Telle sera l 'originalité de la méthode d 'Aristote : échapper aux contradictions d ' une physique de l'être (dont le complé­ ment obligé est une conception non moins « physique » du non-être) par une analyse des significations de l 'être. dont elle accompagne. Autrement dit. Platon tombe sous le coup d ' une critique parallèle à celle qu'Aris­ tote a adressée aux physiciens : ceux-ci ont eu le tort de vouloir rechercher les éléments des êtres avant de distinguer les diffé­ rentes significations de l 'être ( 1 ) .ainsi que les apories en général. autrement que comme de& principes efficaces. 9. d 'une ignorance de l 'ontologie . évité l'erreur des mécanistes. qui. quand elles sont fondées . plus haut. Celle-ci n'apparaitra donc j amais chez lui comme le Deus e x machina qui vient fonder. Cf. 992 b 18. pour résoudre le même problème.SC IENCE « R ECf/ERCllÉR » l'autre. Chacune d'elles constituant un tout et ne pouvant être physiquement divisée. . certes.ne sont pas le signe. c'est-à­ dire comme des natures . mais il n ' a évité ces dissociations à l'intérieur de l 'être qu'en multipliant les « natures » à l 'extérieur et.1 58 LA . . Platon a eu le tort de multiplier les principes hors de l'être (se condamnant ainsi à admettre l'être de ce qui n'est pas l 'être) sans voir qu'il aurait pu s'épar­ gner cette contradiction en distinguant les signi fications de l 'être. mais elles manifestent des difficultés qui sont par elles-mêmes ontologiques. le cheminemen t laborieux et incertain. c'est en établissant des rapports extrinsèques entre ces natures que Platon a cru intro­ duire la multiplicité et le mouvement dans l ' Unité p arménidienne. la possibilité du discours humain : car c'est là inverser l 'ordre naturel . puisqu'elles concernent au premier chef le discours humain sur l 'être : c 'est donc sur leur propre terrain qu'il faut s'attacher à les résoudre.oté- (1) A.

2. 1 46. mais « a blanchi ». encore que crucial.que ce soit le verbe être.146. C 'est pourquoi les uns supprimaient le verbe est. Aristote va suggérer aussitôt le principe de sa propre solution : l 'argumentation précédente . les autres accommodaient l'expression. puisqu'il s 'agit de savoir comment une chose peut être autre qu 'elle-même sans cesser d 'être une ou. ce qui veut dire que. afin d 'éviter de faire l'un multiple par l ' in­ troduction du verbe est (3). d ' une façon générale. I .. V I I . dans une première for­ mulation. mais qu 'il marche. Nic. bien plus. se donnaient beaucoup de mal pour éviter de faire coïncider en une même chose l 'un et le multiple.LES SENS DE L' lÎTRE 1 59 licienne . car si je dis qu'une chose est une en un sens et multiple en un autre sens. (2l ( 1 ) 'H y p cnc. p . . nous signi fions aussi l 'unité. c r .et tel paraissait être le résultat de l 'analyse précédente . ou encore que l'un est multiple en un autre sens que l'un est un. de la prédication. qui supporte la dualité des signi­ fications. comment l'un peut être multiple. mais la suite du même texte montre clairement que ce qui est finalement en question. il semble bien . Aristote semblait réduire l 'aporie au problème des rapports de l 'un et du multiple (2) . (4 ) 1 85 b 3 ) . • • Voyons d ' abord en tout cas comment cette affirmation générale s 'illustre dans le c as particulier. remarque-t-il. c'est le sens de la copule être dans la proposition : « Les derniers des Anciens. au problème du sens du verbe être. il est convertible avec l'être. Mais il n'y a là q u ' une apparence. et non le prédicat un. plus haut. il M l:a-rw 4. Nous avons vu que. ( E//z . s 'il est vrai que « la solution des apories » est par elle-même « découverte » ( 1 ) . 1 1 46 b 7 ) .A vrai dire. comme Lycophron . -rîjc. (3 Phys. chaque fois que nous signifions l'être. » Le problème de l'un et du mul­ tiple se ramène. on le voit. . on pourra dire que la science aristotélicienne de l 'être en tant qu'être n ' est autre que le sys­ tème général de la solution des apories. ce qui semble indiquer que l'aporie va se résoudre par une distinction des signi fications multiples de l 'être et de l'un. 1 85 b 25. ellpe:aLc. . non pas qu'il est en marche. « suppose que l'un ou l 'être s'entendent d ' une seule façon » (4). ànoptcxc. en disant que l ' homme non pas « est blanc ». il semblait que la difficulté portât sur l 'être et sur lui seul. eux aussi . car l' un n 'est pas un prédicat parmi d 'autres : comme le montre ailleurs Aris­ tote.

Dès lors. c'est donc que ce que nous affirmons et nions simultanément d ' une même chose n'est pas affirmé et nié dans le même sens. On pourrait dire que la contradiction nous « pousse en avant ». depuis les remarques ironiques de Pascal. c'est qu 'ils ignoraient qu' « une même chose peut être une et multiple sans revêtir pour autant deux caractères contra­ dictoires : en efTet. mais non dans le sens où l 'entendront plus tard les philosophies « dialectiques » . Le principe de contra­ diction ne nous contraint pas de repousser le paradoxe. mais à les entendre de telle sorte qu'ils ne soient plus contradictoires (2). 186 a 1. dans les Pro- . j e signifie l 'unité de Socrate et de l 'humanité ou plutôt l 'unité de Socrate dans l 'humanité. et la suppression ne consiste pas ici à supprimer l'un des contradic­ toi res (car l'un et l' autre sont également vrais) . mais sa suppression. car c 'est le même problème. répond Aristote. il y a l'un en puissance et l ' un en acte » ( 1 ) . Qu 'une même chose soit à la fois une et non une. ( 2 Est-il besoin d e dire que résoud!"e l aco11lradictionpar des distinctions parait aux modernes la solution de facilité ? On connait les railleries dont cette méthode a été l'objet. En fait. puisque le langage l'atteste. C e n'est pas ici l e lieu d'examiner l e contenu d e ces deux notions. il n 'existerait pas.. Quand j e dis que Socrate est homme. puisqu'il est et que ce qui est contradictoire n'est pas. Le problème des signi fications de l 'être peut donc se ramener sans inconvénient au problème des significations de l'un. Il ne s'agit pas de se demander si la prédi­ cation est possible : aucun raisonnement ne montrera j amais l 'impossibilité de la prédication. ( l l Jbid. puisque le discours existe et que. il serait vain de le contester.. Mais alors n'y a-t-il pas contradiction ? Non. j e ne signifie pas la même unité entre le suj et et le prédicat que lorsque je dis << Socrate est malade ». c 'est par une distinction des signi fications de l ' un qu'Aristote résout le problème de la prédication : si les « derniers des Anciens » étaient dans l 'embarras ('1j7t6pouv) lorsqu 'ils étaient contraints de reconnaître que << l'un est mul­ tiple ». si ce n 'est pas dans le même sens que la chose est une et non une. il ne peut être réellement contra­ dictoire.1 60 LA SCIENCE '' RECHERCHÉE . La solution de l' aporie naît donc sous la pression de l' aporie elle-même : il ne peut y avoir contradiction . en autant de sens il signifie l 'unité : quand j e dis « Socrate est homme ». Et en autant de sens l'être se dit. mais seulement d'étudier le principe de la solution d 'Aristote. mais seulement d'entendre le discours de telle manière qu'il cesse d 'ap­ paraître paradoxal. elle n 'appelle p as son << dépassement ». sans elle. si le discours prédicatif est apparemment contradictoire.

c'est un prétendu • dépassement 1 de l a contradiction qu'Aristote (comme Kant) e û t considéré comme u n e échappa­ toire : faire des distinctions. nous avons afTaire à une prédication essentielle .. unique et exclusive . par la puissance du discours (3). de vouloir surmonter le conflit d'Antigone et de Créon . le tragique naît au contraire de ce que l'un et l'autre ont également raison e11 un se11s : eu y<lp e(p'lj'<<XL 8mÀéi (Antigone. (3) Dans le texte cité (Phys. qui. 2. de l ' autre. à l'égard des distinguo de ses adversaires. L ' exemple donné par Aristote à l ' appui de sa tro p brève analyse en témoigne : « L'être du blanc (-rà Àe:uxéj'> e:!votL) et l'être du musicien ('t'o µouaLxéj'> e:!votL) sont différents . La • facilité • n'est donc pas ici du côté d'Aristote : la facilité serait. qui. car ce n'est pas dans le même sens que nous disons : le blanc est blanc. Le fameux paradoxe de la prédication : « Le suj et est le prédica t et pourtant le prédicat n'est pas le vinciales.LES SENS DE L ' �TRE 161 L a solution d e l' aporie sur l a prédication consis te donc dans la distinction des sens multiples de l'un . parce qu'elle exprime l 'acte du suj et . Ce que nous retrouvons derrière la distinction de l'un en acte et de l'un en puissance. coupable de vouloir • résou­ dre • les contradictions en distinguant à chaque fois le « bon • et le • mauvais côté • des choses (Misère de la philosophie) . Dire que l'un peut être à la fois un (en acte) et non un (en pll issance) . discerne dans l' unité en acte du suj et une mul­ tiplicité d 'accidents. cela revient à dire qu 'il est ( en acte) un et qu 'il est (en puissance) non un : c'est sur la copule que portent finalement les modalités de la signi fication. l . par exemple. ARISTOTE met en parallèle le dis­ cours et la division. le blanc n'est que blanc . mais seulement ici dans leur fonction. . au premier sens. et : l'homme est blanc. 1 85 b 32. puisque aucun n'est à lui seul l'essence. qui est de résoudre le même problème de la prédication. en w1 se11s. montrer par exemple que la dislinctio11 kantienne du phénomène et du noumène n'a d'autre but que de résoudre les antinomies dont elle rend. c'est la distinction de l'être par soi et de l'être par accident. alors qu'au second . la deuxième.sont les deux puissances par quoi la multi p licité advient aux choses : multiplicité des attributs d'un sujet dans le premier cas. 1 85 b 32). ou encore de la prédication essentielle et de la prédication accidentelle ( 1 ) . 725 ) .mais on pour­ rait dire aussi bien : de l'être.. Mais on pourroit citer des exemples plus favorables. à une prédication accidentelle. elle. (2) Phys. ·» M ais il n'y a pas là contradiction. j usqu'à la polémique non moins condescendante de Marx contre Proudhon. • dépas­ ser • la contradiction. multi­ plicité des parties d 'un tout dans le second. également admissibles la thèse et l 'antithèse (de même qu'ailleurs Kant a recours à une distinction de sens pour résoudre les paralogismes de la psychologie rationnelle). c'est prendre la contradiction au sérieux . ( 1 ) Nous ne prétendons pas que les deux distinctions acte-puissance et essence-accident coïncident dans leur contenu. c'est la considérer comme seulement apparente ou P. Car. v. D'un côté . l'homme peut être aussi musicien. et pourtant tous deux sont la même chose (2) . A l'inverse. rovi­ soire. La première affirme l' unité en acte du suj et . tolère une multiplicité de prédicats.

( 1 ) C'est encore en ces termes que Hegel décrira le jugement. si le suj et est accidentellement le prédicat (ou s'il est le prédicat en puissance) . S. l'exclusivisme de l'accident nous conduit. J A N I< É LÉV J T C H . Mais il faudra se demander . au dilemme dans lequel les philosophes. Ce que signifie cette formule. c'est n'être pas tautologique.ce sera l'objet du chapitre suivant . I I. à faire sa p art à l 'accident. Les sophistes ne connaissaient que des attributs et des attributs d'attributs : c'était oublier que l'attribut est touj ours attribut d'un suj et et que l' attribution renvoie finalement à un suj e t premier. qui est le moment abstrait du concept. c'est que. que des essences et déclarent l'attribution impossible : mais c'est o ublier que toute essence est en puissance une multipli­ cité d 'accidents.1 62 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » suj et » ( 1 ) . il fallait reconnaître un sens de l'être qui ne fût pas l 'être par accident . il n'a pas besoin de lui pour être ontologi quement fondé : il n'y a pas. pour tempérer la rigueur des seconds . en effet. signifier quelque chose. les Mégariques. par la distinction de l'être par soi et de l'être par accident. . Pour Aristote. t. L e s Mégariques. 307). rendaient impossible une ontologie qui fût. le prédicat n'est pas essen­ tiellement (ou en acte) le suj et : il n'y a plus là aucune contra­ diction. eux. c'est n'être pas contradic­ toire . qui ne seront réconciliés que dans le syllogisme : Le suj et est • le prédicat. de l 'autre. de Parménide à Hegel . dans le j ugement qui s'exprime par une prédication accidentelle. pour Aristote comme pour Hegel. le rapport synthétique • entre le • sujet et le prédicat ait besoin d'être démontré : c'est ce à quoi visera precisé­ ment. il est avant tout ce qu'énonce le j ugement . Pour mettre fin aux libertés que la sophistique prenait avec le langage. i l faut admettre un sens de l'être q u i n e soit p as l' être p a r soi. puisque le verbe être n'a pas la même signi fication dans les deux cas. on se trouve en présence d'une contradiction qui doit être réduite • (Science de la logique. rendent impossible un discours qui soit fécond . trad. à des conclusions complémentaires. D'un côté donc. c'est-à-dire non réversible. à partir de points de départ opposés. tombe par là même. comme en témoigne la réalité même du discours prédicatif. en lui de contradiction qui doive être rédmte. par ses contradictions. L'originalité d'Aristote est d'échapper. l'exclusivisme de l'essence nous amène. celui où il se dissocie en une duali té d'éléments indépendants. le discours humain est à mi-chemin de la tautologie et de la contradiction et c'est dans cet entre-deux que se situe sa sign iflcalio11 : signifier.si Aristote peut 6ehapper à la contradiction sans tomber dAns l'équivoque. ne connaissent. q u i e s t l 'essence. p. Aristote ne nierait pas que. à l 'inverse. se sont enfermés : ou le discours est tautologique ou il est contradicloire. et l' aporie disparaî t. au nom de l'inj onction ontologique de P arménide. devant les impos­ sibilités où il aboutit. au nom du discours utile . Les sophistes. cohérente . La résolution de l'aporie mégarique et la critique des diffi­ cultés sophistiques nous conduisent donc. Mais si le j ugement a besoin du syllogisme pour ê tre démontré. la médiation • opérée par le moyen • terme dans le syllogisme. mais comme le prédicat ne doit pas être ce qu'est le sujet. à donner une place à l'essence .

conscient des contradictions de la solution platonicienne et de son incapa­ cité à rendre compte du discours attributif. pourrions-nous encore préserver la cohérence du discours et la possibilité même du dialogue entre les hommes ? § 3. avait opposé l'al térité à l ' être et en avait fait ainsi un non-être . nous n'aurions discrédité la sophistique que pour tomber dans le piège de l ' unité p arménidienne. dans le même sens que nous disons qu 'une chose 363. d'une part. sous la forme d'une pluralité de significations. Aristote. Les significations multiples de l'être : la théorie � tre par soi et être par accident. Que l'être comme suj et puisse être autre sans cesser d' être lui-même. car. Alors que Platon . . M ais cette constatation resterait formelle . Mais cette conclusion ne va-t-elle pas à l 'encontre de celle du chapitre précédent.LES SENS DE L ' l�TRE 1 63 Il faut donc admettre au moins deux sens de l 'être. c'est-à-dire un seul sens ? Se pourrait-il que le mot le plus fondamental de tous. F EST U G l imE. la réalité de l'attribution va déterminer une nouvelle distinction des sens de la copule dans la proposition. le mot êlre. . fût équivoque ? S'il l 'était. Ce n'est pas. et par les apories mégariques. He1me des scic111.J . si la possibilité de l'attribution implique la distinction géné­ rale du par soi et de l' accident. de l 'être en acte et de l' être en puissance . ( 1 ) Cf.é à l 'être lui-même comme l 'un de ses sens (la relation) . Autrement dit. en même temps qu'il reconnaît une telle altérité dans le langage sur l'être . L 'analyse aristotélicienne ne va d' ailleurs pas en rester là . si l'on ne savait aussi quel genre d ' autre convient à un suj et donné ( 1 ) . pour résoudre ces dernières difficultés. A . de l'autre. c'est là une première constatation tirée de la pratique du langage . Il n'im­ porte pas moins de savoir quelle est exactement la nature de cette puissance ou plutôt de ces puissances d 'être. car il ne suffit pas de savoir que l'être par soi est en puissance . pour que le discours soit possible. restitue l ' altérit. si l 'être par accident était relégué dans le non-être. A n lis l h cnicn . sans cesser d 'être lui-même. 1 932. une pluralité d 'accidents. p. en effet.·cs plrilosoplr it/lles el lhéologiques. être en acte et être en puis­ sance : telles sont les distinctions auxquelles Aristote a été « contraint » par la résolution de l 'apparence sophistique. où l' analyse du langage nous avait montré que. il faut que les mots aient un sens.

Cette liste comprend même une signification que nous n 'avions pas j usqu'ici ( l) Ces exemples sont tirés de Mét. . sauf en ce qui concerne les catégories.autant de façons d 'attribuer le prédicat (qu'il soit accidentel ou essentiel) à un sujet. partisan de la seconde) ne pourra être abordée que plus loin (p. 28.suivant l 'étymologie de X()('Tl)yopt()(. si l'attribution en général implique. la signification de la copule est différente de celle que nous trouvons dans la phrase : Socrate est homme ( 1 ) . L'énumération la plus complète est celle que nous trouvons au livre E de la Métaphys ique. w ç /. ( 4 ) E. l'être en puissance et l'être en acte (4) . . en plus de tous ces sens de l'être .1 64 LA SCIENCE cc RECHERCHÉE » est. c'est-à-dire encore autant de significations possibles de la copule êlre. La q uestion de savoir Ri celte liste est elle-même complète dans l'esprit d'Aristote ou si le nombre des catégories est arbitrairement arrêté à dix (question qui a opposé au x1x• siècle Brandis. �. la distinction de l'être par soi et de l'être par acciden t. 1 0 1 6 b 34 . 1 89. 7. 1. 1 024 b 1 3 . dans tous ces exemples. 2). c 'est-à-dire .. 4 .. Finalement. le quel. Z. attribuer . l b 25 . 1 03 b 2 1 ) que nous trouvons la l iste. comme condition de sa possi­ bilité . . 10. 1051 a 35. Et il y a. cc L'être proprement dit ('To ov 'To &n/. (2) Cette expression (qui désigne. 1 026 a 33.. bonne o u q u'elle est grande de trois coudées. » Cette classi fication est la plus complète que nous donne Aristote . le o ù . Ces modes de l'attribution déterminent autant de catégories.. par exemple le quoi ('T() .e: y6µe:vov) (2) se dit en plusieurs sens (Mye:'T()(L noÀÀIXXwç) : nous avons vu qu 'il y avait l'être par accident. devenue classique. des dix catégories. après une étude plus attentive de la théorie. à Prantl. Top .Par là se trouve constituée la liste à - laquelle Aristote se réfère fréquemment comme s'il s'agissait d 'une théorie bien connue et qui va de soi . la pluralité des typ es d'attribution nous conduit à une nouvelle distinction qui v a à la fois compléter et recouvrir les distinctions précédentes : celle des catégories de l'être. (3) Cette expression est l 'une des plus courantes pour désigner les catégories. en d'autres lieux.�µIX'TIX 'T�Ç XIX'Tl)yopt1Xç) (3) . il y a les figures de la prédication ('Toc crx. 2. 6. qui vient d'être nommé à la fin du chapitre précédent comme l'objet (indirect) de la philosophie première. le quand et autres termes qui signi fient de cette manière. le com b ien. . ( 5 ) C'est seulement dans ces deux passages ( Cal.re comme vrai et le non-être comme faux . de l'être en acte et de l 'être en puissance. l'être par soi opposé à l'être par accident ou le sens « existentiel • du verbe être opposé à son sens attri­ butif) désigne ici l'être en tant qu'être. I . n. dont l ' énumération doit être complétée par deux textes de l ' O r ga n o n ( 5) . 9. e. qui vient de X()('Tl)yope:î:v.des signi fications multiples de l'être. q u ' u n homme est en train de marcher o u q u'il est assis. 1 0 1 7 a 23 . en outre. partisans de la première thèse. en suite l'êt. cr. Zeller et Brentano. Et.

2. ou quelque autre chose de ce genre » (3). M ais les interprètes ont noté depuis fort longtemps une dualité de points de vue dans la conception aristotélicienne de la vérité : d 'après certains textes (dont le plus important est celui. 1 027 b 34) . 8 . l ' être comme vrai résiderait dans u n e liaison de l a pensée ( auµ - 7tÀo K� -r�c. ( 6 ) K . ou plutôt il s'y ramène.1 1 1 ) .vo(qt) (6) . èv -rîj 8Loc. 4 (cf. 1 027 b 3 1 . au contraire .L' ETRE CO MME VRA I 1 65 rencontrée : celle de l 'être comme vrai et. (3) Ibid.vo(oc. 2. 1 027 b 25. A. le non-être se dit en autant de sens que l'être lui­ même (ce qui n'implique d'ailleurs nullement l'existence du non-être. proposerait une conception ontologique de la vérité (7) : la liaison dans la pensée .c. dans l'étude des sens de l'être. cf. ( 2 ) E. 4 ) . On comprend donc qu'Aristote nous invite à « laisser de côté » (5) . p. . devrait exprimer une liaison dans les choses . texte qui reprend. ov �-re:pov ov -r&v xup(wc. En fait. 1 089 a 1 6 . le vrai et le faux seraient donc considérés comme des fonctions logiques du j u gement. du non-être comme faux ( 1 ) . L'importance d e cette dernière cc signification » mérite qu'on s'interroge d ' abord sur sa présence insolite. car cc le faux et le vrai ne sont pas dans les choses .. . (4) Ibid. 4. ou la quantité. . e n l a résumant. 1 027 b 34. L 'être en tant que vrai ne fait que redoubler pour la pensée ce qui est déj à contenu dans cc l'autre genre de l 'être » (4) . pour être vraie. le dis­ cours pouvant toujours signifier ce qui n'est pas .) .Un autre texte. ou la qualité. 1 028 a 3 . . c'est-à-dire celui qui s'exprime dans les catégories. ( 5 ) lbirl. 1 065 a 22. Devons-nous suivre pour autant un tel conseil ·? Nous le pourrions si la théorie de la vérité esquissée dans ce p assage était la seule que nous proposât Aristote. 1 0 . elle ne semble ici mentionnée que pour annoncer un développement sur la vérité par lequel s'achèvera le même livre E de la Méta­ physique : développement qui aura précisément pour but de montrer qu'il s'agit là d 'une signi fication improprement dite de l'être. 8Loc. 1 069 b 28 . . 1 1 0. . 1 028 a 1 . de E. N. il serait une affection de la pensée ( 7t&6 o c. déj à cité. Cf. . 0. cc l'être ainsi entendu est un être autre que les êtres entendu� au sens propre » {-rà 8'o(hwc. .) . ( 7 ) Mél . qui résiderait dans leur être-lié ( 1 ) D'une façon générale. l a théorie d e E . car « ce que la pensée réunit ou sépare [dans la proposition]. corrélativem ent. c'est ou l ' essence. mais dans la pensée » (2) . il y aurait donc une vérité au niveau des choses {èid -r&v 7tpotyµ&-rwv) . l 'être en tant que vrai.

car de tels êtres peuvent bien être obj ets d'énonciation ( cpocaLç). 49. ).53 . p . A l'inverse. en ce sens que c'est sur elles que porte la vérité du j ugement : une chose o u un état de choses sont dits vrais ou faux lorsqu'ils sont ou ne sont pas ce que le j ugement vrai dit qu 'ils sont (5). M . . Mais dans le cas des êtres simples (cX:auv6e-roc. Brentano . Mais il y a plus : on ne peut parler de liaison que pour les êtres composés (c'est-à-dire c eux en qui réside la liaison obj ective d'une essence et d 'un accident soit proprement dit. 5 ss.oc-roccpocaLç) .. :e tre dans la vérité (ci:À·l)6zueLv) consisterait donc. en qui il voit le lieu « où la pensée d'Aristote sur l'être de l'étant atteint son sommet » (4). M. 44 . (4) Plalo11s Lehre vo11 der Wahrheil. pour tenir compte de l 'existence des li7tÀii. la contradiction entre ces textes. Heidegger. &nÀoc. 1 028 a I . contradiction que W. La clé nous en est fournie.e'i:a6ocL � �knpYja6ocL) ( 1 ) . . soit par soi) : ainsi ce bois-qui-est-blanc. 4 : Ar. leur vérit. Déj à H. qui notait déj à la même dualité. la diagonale-qui-est-commensurable (2) . Jaeger croit devoir résoudre par le recours à une évolution de la pensée d 'Aristote sur ce point (6) . p . semble-t-il. son premier concept de la vérité. Aristoleles p. aurait dû élargir après coup. 10. qu'on pourrait dire antéprédicative. cf. ce n'est que secondairement que les choses pourraient être dites vraies. Studien zur Enlstehungsgeschichle . 7 7 . a l lem. (2) Exemples donnés en 1 0 5 1 b 2 1 . p. I O q u i serait postérieure à celle de E. En réalité. c'est la conception de 0 . . 21 1 . 1. p . tout le chapitre 0. avait noté In contradiction apparente entre ces deux sé1·ies de textes.1 2. par le passage de E. ( 3 ) 1051 b 24 . puis­ qu'elle n'implique pas d 'attribution : elle serait simplement la p arole humaine à travers quoi se dévoile la vérité de l 'être. entendue comme synthèse. privilégie ce dernier passage et.é ou leur fausseté ne peut résider que dans leur saisie (füyeî:v) ou leur non-saisie par un savoir : la vérité ne peut être ici qu'antéprédicative. où nous lisons que l 'être en tant que vrai renvoie à « l'autre genre de l'être ». MAIER (Die Syllogislik des Ar. l()(j LA Sr:JENr:R c< RRr:H ERCHÉE n ou leur être-séparé ( -réj> auyx. ( 1 ) 0 .. plus généralement. Cf. est peut-être plus appa­ rente que réelle. 26-28. 1 0 . 4. à dévoiler une vérité plus fondamentale. Brie( li ber den Humanismus. qui note à plusieurs reprises cette dualité de points de vue dans les textes aristotéliciens. . 3 1 -32. pour le jugement humain. L 'être en tant que vrai. p . et Aristote prend bien soin de rappeler ici que la cpocaLç n'est pas une x. 1 0 5 1 b 2.oc-roccpocaLç (3) . ci:8Loctpe-roc). ( 5 ) Von der mannigfache11 Bedeulung des Seienden nach Arislo/eles. mais non de j ugement (x. privilégie les textes où Aristote voit dans la proposition le lieu de la vérité de la fausseté . (6) Contrairement à ce qu'on pourrait penser.

et c'est cet être-ensemble ou ce non-être-ensemble qui se dévoile dans la vérité du j ugement. mais c'est parce que tu es blanc. Heidegger - voudraient nous contraindre. qu'en disant que tu l'es. 44. nous sommes dans la vérité (3) . (3) 0. redoublant celui-ci. cf. 1 8 b 37 as. . qui existe en dehors de nous. mais nous laissons dire en nous un certain rapport de choses (2) . l 'être en tant que vrai ne fait pas « partie » de l'être proprement dit. (2) 0. 39 et n. ne peut être rangé parmi les signi fica tions de l'être proprement dit. de la même façon que l'être des choses non composées se dévoile dans la vérité de la saisie (6Ly&iv) énonciative. 10.V &TRE COMME VRA I 1 67 remarque pertinemment Brentano. C'est que. parce que. (4) Ce que les phénoménologues appellent un Sachuerhall.cpoc. . De lnlerpr. c 'est que. pour la même raison qui fait que la logique ne peut trouver place dans les classifications du savoir ( 1 ) . 1) Von der mannigfache11 Bedeulung .). 1 4 b 16 88. cf. Parler d ' une vérité des choses.pour nous assurer que cette liaison est bien adéquate au suj et réel de l 'attribution). il a en un sens la même extension que lui. 1 2. que tu es blanc. même si elle ne se dévoile qu'à l'occasion du discours que nous instituons sur elles.aLç). la vérité est touj ours dévoilement. 1 05 1 b 1 1 .. 10. étant théorie de la science. Catég. c'est simplement signi fier que la vérité du discours humain est tou­ j ours préfigurée ou plutôt prédonnée dans les choses. elle a en un sens la même extension que la totalité du savoir . p .et notamment M.mais comment le pourrions-nous ? . mais aussi quand elle est j ugement ( Xot't'&.aL<. . 1051 b 2. dans les deux cas. de même. » La liaison n'est donc pas le fait du j ugement : il est des choses dont l 'être est d 'être ensemble ou de n'être pas ensemble (4) . En réalité . M ais en quoi consiste donc ce « doublement » ? Peut-être faut-il dépasser ici l ' alternative de l ' adéquation et du dévoile­ ment à quoi les interprètes . C'est cette priorité du rapport de choses sur le jugement en qui il se dévoile qu'Aris­ tote exprime en termes non équivoques : « Ce n 'est pas parce que nous pensons avec vérité que tu es blanc. 1051 b 6 . 9. Car le j ugement ne consiste pas à attribuer un prédicat à un sujet conformément à ce que serait dans la réalité l'être même d u suj et : ce n ' est p a s nous q u i créons la liaison du sujet et du prédi­ cat (ce qui nous obligerait à sortir ensuite du j ugement . Il y a une sorte de précédence de la vérité à elle-même. nous ne disons pas seulement quelque chose de quelque chose. non seulemen t quand elle est simple énonciation ( cp&. . Dans le j ugement. le rapport entre les deux termes n 'est pas celui de la partie au tout : si la logique n'est pas une science pai·m i d ' autres...

2 C'est pourquoi M . » Ce dernier membre de phrase. c 'est le discours humain lui-même en tant qu'il accomplit sa fonction propre.>. . Tricot. Ross ( I I. n 'est pas accidentel. Dans le premier texte. nous la faisons être comme étant déj à là. semble-t-il. il s'agissait de la vérité logique.'1)6èc. comme on le voit. qui est de parler de l 'être. Quant à M . 274) considère xupLÙ>TcxTcx !lv comme une adj onction et n'en tient pas compte. mais l 'être dans sa totalité . a-t-on. qui a beaucoup gêné les commentateurs parce qu'elle semble contre­ dire cette phrase du livre E où Aristote nous invitait à exclure l 'être en tant que vrai de la considération de l'être « proprement dit ». il n'est pas faux de voir avec M . c'est-à-dire en tant que nous parlons de lui ou du moins que nous pouvons parler de lui. remarqué. va nous permettre de comprendre une phrase du livre 0 . M ais la tendance de la vérité logique à se précéder elle-même dans l 'être comme vérité ontologique permet.. entre lesquels semble hésiter Aristote. dans le second de la vérité ontologique. La vérité « logique » .1 68 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » qui fait qu'au moment même où nous la faisons être par notre discours.) ( 1 ). d'expliquer cette contradiction. � ljie:ülloc. Ce balancement. Heidegger dans la vérité « logique » un pâle reflet de la vérité ontologique ou plutôt un « oubli » de son enracinement dans celle-ci. et non sur To Ill:. 10. ou plutôt des vocabulaires. 1051 a 34. Mais il n'est pas faux non plus de voir avec Brentano dans la vérité ontologique une sorte de proj ection rétrospective dans l 'être de la vérité du discours. � ljie:ü8oc. inhérente à la vérité elle-même. Mais qu'entend Aristote lors­ qu'il dit qu 'elle est « l'être par excellence » ? Sans doute. Aristo te rappelle une fois de plus la distinction des significations de l 'être : « L'être et le non-être se disent selon les figures des catégories . puisqu'elle en était seulement le double pour la pensée. d ' abord. il fait porter contre toute vraisemblance. et enfin l'être par excellence est le vrai ou le faux (T6 8È xuptÙlTOCTOC 1lv cXÀ1) 0Èc. auquel elle n ' aj outait aucune détermination. qu'exprime la dualité des points de vue. c'est l 'être lui-même. La vérité ontologique. dont elle partage l'extension. Avant d 'aborder le développement déj à cité sur la vérité. est en contradiction formelle avec la doctrine du livre E (2) . qui. Dès lors . l 'être « proprement dit ». La seconde se confond avec l'être proprement dit. C'est cette tension. mais peut-être aussi que nous !Il 0. La première était à exclure de l 'être proprement dit. ils se disent ensuite selon la puissance ou l ' acte de ces catégories ou selon leurs contraires. xupLÙ>TcxTcx !lv sur ci'. que la vérité ontologique ne signifie pas telle ou telle partie de l'être.

comme de l 'être en acte et de l'être en puissance. Dès lors. ont été introduites par Aristote comme conditions de possibilité du discours prédicatif. M ais en réalité la saisie énonciative elle-même comporte une attribution implicite . que faisons-nous d 'autre que dire son essence ? La distinction du livre 0 entre la xcx-r&cpcxaLç et la cpaaLç définit donc moins l'opposition entre jugement attributif et discours antéprédicatif q u 'entre attribution accidentelle (où nous disons quelque chose de quelque chose. l 'être au sens de vrai.L ' &TRE COMME VRA I 1 69 ne pourrions rien dire de l'être s 'il n 'était vérité. peut. puisqu 'il laisserait subsister en dehors de lui un être qui se révélerait seulement. comme nous y invite Aristote. donc en dehors de toute attribution. « Saisir » cet indivisible qu 'est Socrate. dans l a fulguration de la saisie (6Lye:î:v) énonciative . et que là est peut­ être son « excellence ». la signifi­ cation des signi fications. or. celle de l 'être par soi et de l'être par accident. puisqu 'il représente a parte entis cette ouverture. advenir aussi bien dans la simple énonciation ( cp&cnç) que dans le jugement attributif (xcx-r&cpcxaLç). cette disponi­ bilité fondamentales par quoi un discours humain sur l 'être est possible. ce qui fait que l'être peut être signi fié. M ais avant de « laisser de côté » . car il est. je n'opère pas de synthèse ni ne me réfère à une synthèse qui serait déj à ( 1 ) Le lien entre signification et attri bution est manifeste en ce qui concerne les catégories. lorsque nous disons de Socrate qu'il est homme . Or la signification de l'être nous est touj ours apparue j usqu 'ici à travers le discours attributif ( 1 ) . pourrait-on dire. alors que la vérité . Mais pas plus dans cette perspective que dans la première. comme le souligne l e texte du livre 0 . ce qui fait que l 'être a des significations. Toute attribution n'est pas une composition : quand j 'attribue l 'essence à ce dont elle est l 'essence (ce que les modernes appelleront jugement analytique) . l ' être en tant qu'être . devons-nous renon­ cer à reconnaître une égalité d'extension entre l 'être au sens de vrai et l 'être proprement dit. xcx-r& -rLvoç) et attribution essentielle (où nous affirmons quelque chose. puisqu 'il faudrait dire alors que l'être proprement dit. il convient d 'envisager une obj ection possible : l'être en tant que vrai est. l 'être comme vrai ne peut être rangé parmi les significations de l'être. avons-nous dit. qui est celle de l 'essence. . ou plutôt qu 'il est cet homme. celui dont Aristote nous dit qu 'il comporte une pluralité de signi fica tions ? Conséquence para­ doxale. c'est saisir son essence . c'est-à-dire ouverture au discours humain qui le dévoile. TL) . Mais les autres distinctions elles-mêmes. n'est pas tout l'être .

il n'est pas une signi fication parmi d ' autres. Cathala (cf. Logique el méthode chez Aristote. n • 890) . a . chap. Car en tant qu'être de la copule . qui est celle de l'essence : être. l'être par accident et ( 1 ) Von der ma11nigfache11 B edeulu 1 1g . n. Cf. tot. mais qu'il se constitue en même temps que le dire. lect. Le jugement d ' ex istence chez Aristote . . . cf. lect. n• 893. E. ce que saint Thomas traduira . d ' autant de façons il signifie )) ( omxx. 1 ) . Ir• Partie. yocp Mye:-rotL. et c'est tout ce que voulait dire Aristote lorsqu'il corri­ geait au livre 0 la théorie du livre E selon laquelle il n'y aurait vérité ou erreur que là où il y a composition et division. § 2.. Il est donc permis de souscrire à l'interprétation de Brentano. (4) ln Mel. 7. p. mais il n ' y en a pas moins dans ce c a s vérité ou erreur. sans opposer pour autant cette interprétation à une concep tion « ontologique » de la vérité . -ro e:!votL O"l)µottve:L) ( 3 ) . 5. c'est-à-dire sans prédicat. beaucoup plus qu'elle ne constituait un premier énoncé de ces signi fications elles-mêmes.:\I . puisque c'est à travers ceux-ci que ceux-là se constituent. modis ens dicitur (4). On comprend p a r là tout à la fois q u e l e livre E n o u s invite à « laisser de côté » l 'être comme vrai dans l 'énumération des sens de l ' ê tre et que le livre 0 le présente au contraire comme « l ' être par excellence ». ln Phys.wc.. cepen­ dant en sens contraire S. les différents sens de l 'être se réduisent aux différents modes de la prédication . sans être infidèle à la pensée d 'Aristote : « Quot modis praedicalio fit. Lorsque l'être se dit a bsolument (cf. IV. 36-37. V. (2) Aristote ne semble pas avoir pressenti la fonction proprement exislen­ lielle du verbe etre. considéré dans sa fonction copulative (2) . Cf. 15. est le lieu privilégié où l'intention signifiante se dépasse vers les choses et où les choses naissent au sens. un sens dont on ne peut dire qu 'il était caché en elles et qu'il suffisait de l'y découvrir. >> Finalement donc. GILSON. 1 0 1 7 a 23. c'est etre une essence. L ' etre et l'essence. .A S C T EN CF: « RF:CllERCHÉE » dans les choses .1 70 f.. 1 42.. selon laquelle l 'être comme vrai désigne chez Aristote l 'être comme copule dans la proposition ( 1 ) . 9. J . 46 ss. LE BLON D. MANSION. mais le fondement de toute signifi­ cation : le verbe être. p . Dès lors il y aura autant de sens de l'être que de modalités du dire : « D 'autant de façons l'être se dit. p. -roaotu-rotx_Cic. On ne s'étonnera donc pas que le livre Z s'ouvre sur une distinction des sens de l 'être qui se réduit à la distinction des catégories ( l 'être en acte et en puissance. il comporte une attribution implicite. C'est donc aux catégories ou figures de la prédication que l'on peut sans inconvénient ramener les significations multiples de l'être : la distinction de l'acte et de la puissance comme de l 'être par soi et de l 'être par accident exprimait la possibilité d ' une pluralité de significations. I I I. (3) A.

1 .. 1 97.îj yopouµévwv).) que l 'essence. pr. . n. consacré a u x significations multiples du m o t llv. 2• éd. w v xœ-. Et après avoir rappelé que • parmi les prédicats (-. IV. il signifie en effet tantôt le ce que c'est (Tà TL ÈO'TL) et le ceci (T68e TL) . Ce passage va à l'encontre de l'interprétation de B RENTANO ( Von der mannigfachen Bedeulung .or. M ais celles-ci sont présen­ tées comme figurant les significations multiples de l'être par soi et c'est à leur propos qu'est formulé le pri ncipe général cité plus haut : • D'autant de façons l'être se dit. comme le soutient Mgr A. nous disons que c'est bon ou mauvais . comme nous l 'avons expliqué précédemment dans le développement sur les signi fications multiples ( 1 ) . l'être en puissance et Z en acte y figurent à côté de l'être selon les catégories. chaud ou grand de trois coudées. 9. se constitue comme signification de l' être (5). qui ne diffère pas en cela des autres catégories. plus loin p . c'est-à-dire dans son être-dit. MAN­ SION ( Introduction à la physique aristotélicienne. d'autres la qualité. énumération dans laquelle on reconnaît les catégories et elles seules. A R I STOTE conclut : • L'être signifie la même chose que chacun de ces i. 5. e t . a u chapitre 7 de ce livre. Cal. 7. p . l'essence elle-même est présentée ici comme un prédi­ cable. Mét. systématisant des indications de saint Thomas. qui est en effet le suj et de toute attribution concevable. Allusion au livre /!. Bien plus. 1 028 b 36. encore platonisant.. 7. Car sans cette distinc­ tion on ne comprendrait pas que l'essence püt être une catégorie. 190 a 34 . ( 3 ) Ibid. il est vrai. 1 . m:pl -. 1 75 ) . et c'est en ce sens qu'elle est une catégorie. . bien qu 'elle soit dé finie ailleurs comme ce qui est touj ours suj et et n'est j amais prédicat (4). peut s 'attribuer secondai­ rement à elle-même. l'un des sens possibles de la copule. n.. 1 2 1 a 7 . d'autres l'agir et le pâtir. (2) Z.. (4) Anal.re se d i t en plusieurs sens . c'est seulement au moment où elle est attribuée à un suj et comme réponse à la question Qu'esl­ ce ? (TL ÈO'TL .i rédica ts (Il. tantôt le quel ou le com b ien ou chacune des autres catégories de ce genre (2) . .oü Tt'Oaœxw. l'être comme vrai. d'autres la quantité. nous ne répondons pas que c'est blanc . Z. une période a ncienne. 1 0 1 7 a 22 ss. c'est-à-dire l ' une des figures de la prédication.ES r:A T É GO R TES 1 71 l 'être comme vrai n ' é tau L plu1> ici nommés) : « L 'è t. de la pensée d'Aristote. mais quand nous demandons ce que c'est. 1 028 a 1 5 . ) . . J.e. ( 1 ) 'Ev -. . d'autres le temps •. (5) La distinction entre l'essence premi�re ( toujours sujet) et l'essence seconde (l'essence en tant qu'elle est attribuée) ( Top. d'autant de façons il signi fie •. » Comme on le voit. Phys. mais que c'est un homme ou un dieu (3). >> Et la suite du texte montre bien l 'enracinement des sens de l'ètre dans les modes de la prédication : « Quand nous demandons de quelle qualité est ceci . M ais l 'essence . ) ne nous paraît donc pas caractériser.. Dans ce texte. 1 ) . fait des catégories autres que l'essence des divisions de l'être par accident (cf. C'est seule­ ment dans ia secondarité. qui. et non pas que c'est grand d e trois coudées ou que c'est un homme . d'autres le lieu.. 3. et même comme les seules significations de l'être par soi . les uns signifient le ce que c'est. 2 a 1 4 ss. 27. nous trouvons une énumération p lus vaste que celle du livre p u isque l'être par accident. 1. 1. 43 a 25 . p . 1 0 ) . . Les catégories apparaissent • donc ici pour le moms comme les significations privilégiées de l'être. et non dans Ia primarit� .. 1 028 a 1 0 . e n particulier.. d'autres la relation.

inversement. puisque l 'existence du discours humain atteste. le lieu.ov) que les • expressions etre et n'etre pas ont une signification définie ( <niµcx!ve:L . qui ne serait signifiant pour autrui que parce qu'il n'aurait rien à lui signifier ? II faut donc s'interroger sur le statut des signi fications mul­ tiples de l 'être et. pour cela. le livre r considérait comme une évidence (8'ij).. la relation.Pour les autres catégories. mais aussi conséquence absurde. (2) De fait. . la possibilité de ce double dialogue avec les autres et avec soi­ même (2) . II est vrai que le livre r étudiait les conditions de la cohérence du discours. ( 1 ) 1 ·. * * * M ais une question préjudicielle se pose ici sur la légitimité de la théorie : comment l'être peut-il avoir des signi fications mul­ tiples sans que le discours humain tombe dans l 'équivoque et se nie par là même en tant que discours signi fian t ? Le moment n'est-il pas venu de se rappeler l 'avertissement solennel qu 'Aris­ tote adressait. en vérité. en ce sens que seule la puissance du discours discerne la quantité. etc.. aux négateurs du principe de contra­ diction : « Ne pas signifier une chose une. . 4. que l'essence peut se constituer comme sens. -ro8!). alors que la distinction des significations permet d'en comprendre la fécondité. 1 006 a 29) . et si les noms ne signi fiaient rien. ne va-t-elle pas risquer de ruiner ce dialogue et cette pensée ? Conséquence impossible. . le mot être.1 72 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » On peut donc ramener la théorie des significations de l 'être à la théorie des catégories et dé finir les catégories comme étant les signi fications de l'être en tant qu'elles se constituent dans le discours prédicatif. 4 . par le fait même. dans l'indistinction de l'essence concrète primitive. que serait la cohérence d'un discours qui n 'aurait rien à dire. au livre r. . puisque c'est l ' ana­ lyse des conditions de possibilité du discours qui nous a conduits à la distinction des significations de l'être. c'est ne rien signi fier du tout. la qualité. Mais peut-on fonder la fécondité sur l'incohérence ? Et. car elles sont toutes secondes par nature. recourir de nouveau aux indications de son être-là. 1 006 b 7 . en même temps serait ruiné tout dialogue entre les hommes et même en vérité avec soi-même ( 1 ) » ? Si l 'unité de signification apparatt comme la condition de possibilité d 'un dialogue intelligible comme d'une pensée cohérente . de sorte que rien ne saurait être ainsi et non ainsi • ( r . et finalement l 'essence elle-même comme prédica !. la multiplicité des significations que nous sommes contraints de reconnaître au mot le plus fondamental de tous. une telle distinction était inutile.

.. ou rtÀe:ov(l. en vertu de cette constatation.ll01VION Y1vl1E ET S YNON YM. M . V I I . 4 1 2 b 1 4 . 1 0.) est di ITérente » .serait dit rtOÀÀ(l. c'est-à-dire vivant et a fort i or i réel. 1 a 1 . Z.'t"OC -ro1'voµ(/. 16[.XWC. Pari. . plus que tout autre. alors que le langage est général. ne signifie pas seulement des choses diffé­ rentes. ainsi. 1 1 6.XWC. 1 . que les choses sont singulières. qui.sauf. a n . il n'y a . plus haut.XWC. a 7. plus haut. 1 . Cet exemple n ' est prob ant q u e dans la mesure oi1 l'on admet : 1 ) Que l'âme est l'essence de l'homme . . IV. sop h . /. e t il est naturel que le mot /Sv. etc. I. l'exis tence d ' un domaine intermédiaire. ? Indique-t-il que le mot considéré se dit de plusieurs suj ets différents. autre chose de les signi fier de façon multiple : c 'est à la forme adverbiale de rtOÀÀ(l. 766 a 8 . de sujets. comme ent. alors que l'énonciation de 1 'essence conforme à ce nom ( o X(l. IO. . dans la théorie platonicienne le/le que l'entend Aristote . Cf. tout nom . Ce son t les difTérentes formes de ce nouveau rapport entre signe et signi fication qu'Aristote distingue dès les premières lignes du traité des Catégories : « On appelle homonymes les choses dont le nom seul est commun . 1.XWC. 1. Myoc. un homme réel et un homme en peinture sont homonymes en ce qu 'ils n'ont de commun que le nom (3). /. qui va introduire un facteur supplémentaire d 'indétermination dans le rapport déj à ambigu du signe et de la chose signifiée (2) . . 4.. 1 040 b 32 . M ais il faut voir surtout dans l'exemple des Caté gor ies une allusion cri tique à la théorie des Idées : entre la chose sensible et l'idée.xwc.IE 1 73 éparses d 'Aristote sur une théorie générale des significations. I I . (3) Catégories. 1 086 b 27 . 2) Que l'âme est la forme du corps o rg a n is é . Mais qu 'im­ plique ce rtoÀÀ(l. 1 6. qu'il fau t ici s'attacher. 1 54 a 1 6-'20 ) ..XWC. p. D e là cette affirmation maintes fois répétée par Aristote qu'il n'y n qu'un rapport d'homonymie entre le vivant et le mort ( Gen . en l 'occurrence indénombrable. oôal(l. entre le signe et la chose signifiée. e:y 6µe:vov.. l ' animal est un être. 1 . De anima. . est un rtoÀÀ(l.. L'être. comporte . Mais au tre chose est de signi fier plusièurs choses. 735 a 7. par exemple : l'homme est un être. I I. ou ( 1 ) Ré{ut. et non pas seulement d 'une pluralité de signi fiés . Top. -r�c. celui de la signi fication. I l y a bien en cc sens une ambiguïté fondamentale et irréductible du discours humain. déj à rencontrée plus haut ( 1 ) . p . qu'un simple rapport d'homonymie ( cf. à la rigueur. puisqu'elle tend à reconnaître .e:y 6µe:v(I. a n i m . Z. cette relation indéterminée à une plurali té . 1 1 9 .c.re le vivant et ce qui en est une simple image ( cf. plus encore qu'à l'idée de multiplicité. l. le nom propre . le plus général de tous. 734 b 24 . ? Mais s'il en était ainsi. Le mot être. ( i ) Cf. pour Aristote. 1 035 b 24). comme d ' une façon générale les rtoÀÀ(l. mais il les signi fie difTéremment et nous ne sommes j amais sûrs qu'il ait le même sens à cha que fois : il s 'agit donc ici d ' une pluralité de significations. 640 b 33). avons-nous vu . Mét . n'en est que le dou ble idéal.remarque qui implique tou te une théorie du langage .

140 1 a 1 5 . qui consiste ici dans l 'appa1·tenance à un même genre .cx't'à. Certes.exemple plus probant et qui deviendra traditionnel dans l 'Ecole. 1). 't'oÜvoµot Myo<. « on appelle synonymes les choses dont l e n o m est commun. lorsque l ' énonciation de l 'essence conforme à ce nom est la même » (2) : par exemple. el non moderne. La différence entre l ' homonymie et la synonymie n'est donc à chercher ni dans le nom (qui est unique dans les deux cas ) . 1 74 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » encore . deviendra traditionne lle avec la scolastique) . homme et bœuf sont synonymes en tant qu'animaux. . mais en réalité. 24 . "t'�<. (3) I l est à peine besoin de si1maler que. mais peuven t désigner des pro­ priétés réelles. mais dans le niveau intermédiaire de la signi fication (ce que les Catégories désignent par l'expression o x. en tant q u ' elles sont nommées. et l'on pourrait donc penser qu'il s 'agit là d 'un rapport extrinsèque et accidentel . Ce que nous appe­ lons synonymie ( unicité de la chose. qui est unique d a m .. constellation céleste. mais les commentateurs parlent plus logiquement dans ce cas de polyonym ie (cf. elle correspond à l 'usage ancien du term� lorsque nous disons homonymes deux personnes qui portent le même nom.. p. an imal par rapport au bœuf et à l ' homme. le c a s de la syno- ( I l cr. 1 a 6. ne serait-ce que pour cette raison. de ces mots. QuanL à notre homonymie. On fera deux remarques à propos de cette distinction (qui. en tant qu'elles sont révélées par le discours. nous verrons qu'elle n 'est pas touj ours accidentelle. Rhelor. animal aboyant ( 1 ) . dans un cas . Inversement. ni dans les signi fiés (qui sont multiples dans les deux cas ) . quant à l 'homonymie. pluralilé des noms) est quelquefois appelée de ce nom par Aristote. La deuxième remarque est que l 'homonymie et la synonymie concernent l ' une et l ' autre le rapport d 'un signe unique à une pluralité de signifiés ( homme par rapport à l'homme réel et à l ' homme en image. n. La synonymie et l 'homonymie ne sont donc pas de simples accidents des choses. oùalot<. et non les mots : ce n'est pas le mot qui est dit homonyme ou synonyme. dans l 'autre ) . sous les noms d ' équivocité et d ' u n ivocité. 1 38. et le chien. à qui Spinoza l 'empruntera . mais les choses qu'il signifie (3) . mais non lorsque nous disons homonymes deux mols qui se prononcent de même. 1 . l ' exemple même donné par Aristote (l'homme et le cheval sont synonymes en tant qu 'ils sont l ' un et l'autre animaux) montre qu 'il n'en est rien dans le cas de la synonymie : la synonymie exprime un rapport bien réel. ( 2 ) Cal. celles-ci ne sont dites homonymes ou syno­ nymes qu 'en tant qu'elles sont nommées. Nous nous conformerons dons Io suite à l' usage aristotélicien. n. La première est que ce tte distinction concerne immédiatement les choses. puisque an imal est leur commune essence.) .il y a homonymie entre le Chien. cette terminol ogie s'écarte de l'usage moderne de ct>s Lermcs.

formulée au livre r. dans le cas de l'homonymie ( 1 ) . Du moins doit-elle l'être. à l'homme. consisterait à attribuer une infinité de significations possibles à un nom déterminé. Si la synonymie est la règle. Elle exprime l'exigence. puisque les noms sont en nombre limité. 2 ) . mais il faut que chaque nom ait une s ignification une ou . puisque l'homme. qu'elle répugne à la nature du langage.qu'il signi fie une seule essence. 4. s'il en est ainsi . donner des noms différents au Chien-constellation et au chien-animal ) . Eli!. 1 096 b 26. car elle est la règle. e tc . celle que présupposaient les négateurs du principe de contra­ diction. inconscient. à une pluralité d'espèces et à une infinité d 'indi­ vidus. l'homonymie ne peut qu'être inj usti fi able. qu'elle est oc7t'à 'tO)('Y)t. d 'une signification unique pour un nom unique. (3) On verra plus loin l'imporlance de cette remorque àpropos du nombrr des ca tégories (p. si l 'on veut que le langage soit signi fiant. (2) L'expression se trouve déj à chez ARISTOTE. elle sera aisément corrigible : il suffira de donner des nom s différents aux significations différentes du nom primitif ou du moins de savoir qu'une telle distribution est possible (ainsi le savant pourra-t-il . fortuite. ont une même essence. Ou plutôt elle précise le sens de cette exigence : ce qu'il faut pour que nous soyons compris quand nous parlons ou que notre pensée soit cohérente . si elle existe . d 'être signi fiant et par là se supprimerait comme lan­ gage : il faut donc admettre que l'homonymie. ce n 'est pas. s'il veut à tout prix éviter l'homo­ nymie . alors que les choses sont in finies en nombre . double ou plus généralement multiple . Mais tant que le nombre des signi fications est limité et que ce nombre est connu (3) . car ce tte correspondance est à la rigueur impossible. 1 89. qui est d'appartenir au genre animal. à proprement parler. . n . est une exception. Un langage équivoque cesserait. (2). Nous avons vu l'usage (à vrai dire . il y a ( 1 ) Par là s'explique la traduction scolastique de ces termes : la synonymie est l'un ivocité (una vox : une seule signification). La seule homonymie inj usti fiable et irrémédiable. Nic. Ainsi le mot an imal a beau s ' appliquer au bœuf. le bœuf. Mais. que chaque nom signifie une chose unique. C'est pourquoi les commentateurs diront que l'homonymie proprement dite est accidentelle. l'homonymie est dite équivocilé ou plus généralement mullivocité. . L a synonymie n'exige pas beaucoup d 'explica tions.ce qui revient au même .H01VJON YMIE ET S YNON VMIE 1 75 nymie. en l'absence d ' une théorie de la signi fication) que les sophistes faisaient de l' homonymie : usage qu' Aristote a dénoncé comme le fondemen t de toutes leurs erreurs. il n 'en est pas moins univoque. 1 .

tandis qu'il pourrait y avoir encore plusieurs autres dé fini­ tions. mais plusieurs . on pourrait dire que homme présente . l'une d'elles consiste à se demander si un même terme peut s'employer dans plusieurs ca tégories de l'être : s'il en est ainsi . tandis qu'appliqué à l ' âme. que semblent s'en tenir les Calégol'ies et aussi les Top iques . ou plutôt la chose qu 'il exprime. quand le bien s 'applique à la j uste mesure.xwc. ce terme . � µovocxwc. e t une homonymie accidentelle et aisément réductible. l'agent de la santé. 1 006 a 34 SS.re considéré comme un homo­ nyme : Aristote ne le dit pas expressément de l'être.. notamment. . comme Je note Alexandre (97. Il y a. on note une certaine incerti tude. -réii e:t8e:L l. car on appelle un bien ce qui vient en temps opportun. 106 a 9. il signifie être d ' une certaine qualité. (2) Top. car la ( 1 ) I'..t. dit Aristote. Le 't'êi) d3e:L signi fie ici. On le voit. mais non pas au point que le langage soit mis en danger : < < Il est indifférent qu'on attribue plusieurs sens au même mot. sub v•) que se mani reste la synonymie ou l'homonymie . le bien qui arrive au moment opportun. assigner un nom différent : par exemple. forme normal e du rapport des choses e t des noms. 2 1 ) . L'exemple du Bien éclaire la méthode préconisée par Aristote : c c Ainsi . non pas un sens. que c'est dans l'unicité ou la multiplicité des définitions (d3oc. Quelquefois le bien a pour ca tégorie le temps : par exemple.. et de même encore si on l ' applique à l'homme. c'est la catégorie de l a quantité. dont un seul aurait comme dé finition animal b ipède. cf. . le bien en fait d' aliments est l' agent du plaisir et. a. mais il attribue au Bien une homonymie qui présuppose elle-même l' homonymie de l'être. lnde:c arislolelicus.D ans les Top iques . » C'est à cette distinction entre la synonymie. comme tempérant.1 76 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » certes imperfection.considérer comme appartenant à une période ancienne de la spéculation d'Aristo te. car l'on pourrait.. plusieurs mé thodes pour s 'assurer si un t. peut avoir le sens de défin ition . dans des écrits que l'on peut ..pour cette raison entre autres . pourvu qu'elles fussent en nombre limité . qui se manifeste d ans le fait que l'être se dit selon une pluralité de ca tégories. dit-il . peut ê tre considéré comme homonyme. ici présupposée .erme est homonyme ou synonyme (7t6-re:pov 7to"J. 15. Souvent. l'être semble bien êt. Dans quelle classe ranger alors le mot êll'e ? La réponse n'est peut-être pas si aisée et. 4. la méthode consiste ici à étendre à d'autres termes que l' être l'homonymie. coura­ geux ou j u ste . car alors un nom particulier pourrait être affecté à chacune des définitions ( 1 ) . à chaque définition. BoNITz.éye:-ra. pourvu qu 'ils soient en nombre limité . en médecine .L) (2) . 1 .

ce qui veut dire encore que le Bien en tant que Bien (c'est-à-dire un Bien qui ne serait pas envisagé selon telle ou telle catégorie particulière) n'est pas un genre. la synonymie du bœuf et du cheval. de la qualité . qu 'ils appartiennent l'un et l 'autre au genre an imal. non seulement sémantique. D'où la conclusion qu'en tire Aristote. Si ce qui autorise la synonymie est l'appartenance à un même genre . de la qualité . la perfection qualitative. d'un genre de choses à l'autre . . Il y a des biens et. on en mesurera toute la portée. mais métaphysique : il ne s' agit pas seulement de constater .qu'il n'y a rien de commun entre l' action bonne. M ais il n'y a pas de fondement ontolo­ gique de l'homonymie : ou plutôt toute homonymie renvoie à une homonymie plus fondamentale. El s'il en est ainsi . de la quantité . 15.HOMON YMIE DE L' �TRE 1 77 j uste mesure est aussi appelée un bien ( 1 ) . la possession d'une même essen ce. que le Bien en tant. en vertu de la règle posée plus haut : « Donc le bien est un homonyme (2) .ce qui serait une b analité . ou du moins le fondement commun de leurs essences respectives . c'est qu 'ils sont l'un et l'autre des animaux. . On aperçoit alors la signi fication polémique de la thèse soutenue par les Top iques : la théorie de l'homonymie de l'être. qui serait leur essence .telle est du moins ici l'intention avouée d 'Aristote . que Bien n'a pas d'essence. l'homonymie de l'être comme celle du bien impliquent la privation d 'une telle commu­ nau té d'essence. du temps. . » Si l'on interprète cette affirmation à la lumière des définitions données plus haut de l'homonymie et de la synonymie. Ce qui fonde . mais il ( 1 ) Top . qui en est présentée comme le corollaire. la j uste mesure et le temps opportun : ils ne sont pas les espèces d'un même genre. c'est parce que les catégories de l'être ne sont pas les espèces du genre être . qui est celle de l'être lui­ même et se traduit par sa dispersion en une pluralité de catégories. c'est-à-dire encore parce que l'être en tant qu'être n'est pas un genre et qu'il n'a pas d 'essence. c'est reconnaître . mais que. 107 a 5 ss. des biens qui ont des sens difl'érents .que le mot bien s'applique à une pluralité d'obj ets. » Cette analyse séman­ tique nous révèle donc que le bien se dit dans plusieurs catégories de l 'être : ici les catégories de l'agir. du temps. qui plus est. et plus encore celle de l'homonymie du bien. il change complètement de signification. (2) Ibid. 107 a 1 1 . Dire que le Bien peut s' attribuer sur le mode de l 'agir. sur le plan de l'être. sont dirigées contre Platon. l. de la quantité.

xa. d 'ailleurs. l 'occasion ou la j uste mesure alimentaires relèvent de la médecine. » Et. selon le temps (l'occasion). a fortiori sera-ce « perdre son temps que de ( 1 ) Eth. L'homonymie de l 'être ne serait qu'un cas particulier d 'une homonymie plus générale. Eud.mais sur l ' idée en général.) . I. 4. une science différente qui doit étudier une mesure différente (4). Dans l' Éthique à Eudème. . p. de même le bien n'y est pas u n non plus . ).oyLxwç xcxt xe:vooç de la première phrase : c'est parce que l'être et le bien se disent 'lt'OÀÀcxxwç que l' idée de Bien. si élevée soit-elle. selon la qualité (le j uste). l 'homonymie du Bien est expressément invoquée contre la théorie des Idées : « Dire qu'il y a une Idée non seulement du Bien.1 78 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » n'y a pas d ' idée du Bien. l'occasion et la mesure . n'étant pas l'unité réelle d'une multi p licité. c'est s'expri­ mer de façon verbale et vide (ÀoyL>Cwc. Le passage parallèle de l' Elhique à Nicoma que ( 1 . (cf. » Mais on pourrait penser qu 'ici la critique du plato­ nisme ne porte pas seulement sur l ' i dée la plus éminente . partant. Car le bien .celle du Bien ou de l' être . Aristote conclut : « De même donc que l 'être n'est p as un dans les catégories q u' on vient d 'énumérer. 1 2 1 7 b 33 ss. plus loin. qui puisse prendre le Bien comme objet. après avoir de nouveau énuméré les sens multiples de l'être et les sens correspondants du bien (2) . (3) Eth. qui serait celle de tout terme commun (xoLv6v). La phrase intermédiaire que nous omet· tons dans notre citation contient un argument qui rompt l'enchainement des idées (quand bien même elles existeraient. . (2) L 'énumération est ici plus complète que dans le passage des Top iques : Je bien se dit selon l'essence (il est alors l'intellect ou Dieu ). Eud. . les ldél's ne seraient d'aucune utilité pratique). 8. D'où la conclusion d 'Aristote : s'il n'appartient même pas à une science unique d 'étudier tel genre p articulier du bien. Nic. (4) Ibid . 8(cxL't'ot) . proposera de cette homonymie • une interprétation • plus élaborée que celle des Topiques et de l'Elh. 1 2 1 7 b 20-26. 1217 b 35 SB. 8. et que c'est une science différente qui doit étudier une occasion différente. puisque le Bien échappe à toute définition commune. C'est ce que semble confirmer la suite du texte ci-dessus de l' Eth ique d Eudème : « Il faut aj outer qu'il n 'appartient même pas à une science unique d'étudier tous les biens de catégorie identique. » Ainsi . il n'y aura pas de science. mais nous verrons que l'Elh.. selon l'agir et le pâtir dans le mouvement (l'enseignant et !'enseigné). 1 096 a 27) distingue en outre le bien selon la relation (l'utile) et le bien selon le lieu (le séj our favorable. Eud. 1 . se dit en plusieurs sens et en autant de sens que l 'être ( 1 ). mais de toute autre chose. Le y� de la phrase suivante paraît bien dès lors expliquer le :>. . par exemple. selon la quantité (la mesure). au sens où l ' idée désignerait l 'unité d 'une multiplicité . mais c'est à la stratégie qu'il appartient de déterminer l 'occasion dans les actions guerrières.:t xe:vwc. et il n ' y a pas davantage une science unique de l 'être ni du bien (3). 20 1 ss. est • verbale et vide • .

. ou si l'être est homonyme au sens plus précis que les Catégories donnent à ce terme : celui d ' une pluralité inj usti fiable de significations.textes l'un et l'autre anciens et qui trahissent une certaine incertitude dans la terminologie . de la femme. en même temps qu'une certaine outrance dans la pensée (3) est - alors de savoir si l'être est dit homonyme dans ce sens très général où Aristote oppose à la réalité platonicienne des I dées l' « homonymie » des termes universels. 1 . selon Platon. dans sa polémique contre Platon. 1217 b 40 . Nic. c 'est-à-dire comme fondement de la synonymie ) .HOMON YMIE DE L' lÎTRE 1 79 vouloir attribuer à une seule science l ' étude du Bien en soi » ( 1 ) . c e passage ne prouve rien e n ce q u i concerne notre problème : car si l'homonymie du Bien en général est du même ordre que celle de chaque genre de bien. Mais on pourrait alors en appeler à Aristote contre lui-même . Dans le premier cas. (2) On songe ici a u passage de la Politique ( 1. mais que l 'occasion se présente touj ours sur le mode de l'événement et ( 1 ) Ibid. du maître. ou encore si l 'homonymie de l 'être en tant qu'être ne fait que s'ajouter à celle de chaque catégorie de l'être. Ainsi Aristote prend-il le parti de M énon dans la discussion qui l'opposait à Socrate (Mé110111 not. 13. s'il est peut-être de bonne guerre que. que ce qu 'il y a de commun aux biens particuliers. cf.Mais on pourrait dire qu ' à vouloir trop prouver. . parce qu'il y a une vertu différente de l'homme. parce q u 'essen­ tielle au discours humain. 71 e-72 a ) . 4 . la j uste mesure. que ne résout ni l e texte d e s Top iques ni celui de l' Éthique à E u dè m e . de la même façon qu'il n'y a pas une dé finition commune de l 'occasion. par exemple ? Aristote peut d'autant moins avoir méconnu le commun caractère normatif de ces notions qu'il les emprunte toutes les trois au vocabulaire des prescriptions médicales. 1096 a 29-34. 1260 a 20) où Aristote montre qu'il n'y a pas de définition unique de la vertu. alors cette homonymie ne désigne rien d'autre que l'inadéquation inévitable. i l n'en reste pas moins que la critique des sophistes a mis en évidence l'existence d 'unités obj ectives de signification : les essences (comme fondement de l 'unité de signification d'un mot) et les genres (comme fondement de l'applicabilité d'un terme à une pluralité de choses à travers une signi fication une. etc. entre des noms qui sont communs et des choses qui sont singulières. au point même de remettre en question la recherche socratique des définitions communes (2) . L e problème. puisque le Bien en soi n ' est.. il insiste sur la singularité proprement ineffable des choses. . (3) Peut-on soutenir sérieusement qu'il n'y a rien de commun entre l'occa­ sion. de l'esclave. mais des êtres. Aristote opposerait simplement à une ontologie abstraite de l ' E tre en général la réalité singulière et ineffable des êtres concrets : il n 'y a pas un E tre. le séj our favorable. Ellz.

981 a 1 9 ss. et de l'Eth. de la même façon que l 'occasion guerrière et l 'occasion médicale appartiennent à un genre commun.Lc. . mais Caillas ou Socrate . cf. bref. que l'être en tant qu'être n 'est pas un universel. Il faut savoir gré à Socrate. De fait.180 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » du singulier ou encore que la ration alimentaire de Milon n'est pas celle de l'athlète débutant ( 1 ) . 1 097 a 10) illustrent. sinon par acci­ dent. 987 b 31 SS. on commet­ tra souvent des erreurs de traitement.. Pour exprimer la distinction des catégories. 1 086 b 5). Mét. 1 104 a 9. dans un sens qui n'a plus rien de platonicien. la thèse - de l 'homonymie de l 'être aurait une portée plus radicale : elle signifierait que l'attribution de l 'être aux êtres ne trouve pas son fondement dans une généralité obj ective. mais cette richesse de déter­ minations concrètes. Mais le contexte du passage des Topiques montre que le mot 8LaCpe:aLc. n'empêcherait pas que l'attribution du mot être aux êtres pût avoir un fondement obj ectif : l'appar­ tenance de ces êtres au genre être. que méconnatt Platon en séparant l ' i dée de ce dont elle est l' idée. 6. qui est le temps opportun. 4. (3). I. on ignore l'individuel qui y est contenu. . Eud. les mêmes Top iques qui faisaient de l'homonymie de l'être un argument contre le pla­ tonisme emploient couramment le vocabulaire platonicien de la 8LotCpeaLc. (2) On remarquera que c'est touj ours par rapport à la 1t p ôél. de l'Eth. 9. 1 028 a 1 0 ) . et non une distinction sémantique. du moins de cette universalité dominable par le discours q u'est l'universalité du genre. est couramment employé par Aristote. page 7 ) . Si l'on possède la notion sans l'expérience et que. . connaissant l'universel.. 1. Dans le second cas. l expérience irremplaçable qui nous met en contact avec l'individuel. en un sens peut-être plus précis que ne l'entendait GOMPERZ (cf. �u'Aristote insiste sur l'insuffisance de l'universel et réhabilite. parler de division suppose qu'il y ait ( 1 ) Eth. la référence à ce livre au début du livre Z ( 1 . Il convient cependant de remarquer que le mol 8La(pe:aLc. Mais. .. du pomt de vue de la 6e:oop(a. nous dit-il. contre la science. not. car ce qu'il faut guérir avant tout c'est l'individu •. Cf. (où l'on notera la fréquence des allusions médicales . Nic. (3) La catégorie elle-même est qualifiée de 8La(pe:aLc. Or. • Ce n'est p as l'homme (en général) que guérit le médecin. 2. plus haut. l'enj eu du débat est tel que les textes d'Aristote semblent manifester une certaine hésitation à le trancher. l'opposition chez Aristo te du Platonicien et de !'Asclé­ piade. 1 . déj à cités. que l'unité des êtres. Nic. 1 20 b 36. n ' a aucun fondement. Eth. A. ou que du moins ce fondement est problématique et incertain. mais qu'il est au delà de l'univer­ safüé. d'avoir découvert les deux principes qui constituent le point de départ de la science : les discours inductifs (�1t()()(•rncol MyoL) et la définition générale (-rb op(�e:allaL Ka66>. A. au sens platonicien. IV. ou que les différences entre la vertu de l'homme et celle de la femme ne sont pas telles qu'elles rendent tout à fait illusoire la rechel·che socratique des définitions communes (2) . par ex. Aristote demeure platonicien ou plutôt socratique. : Top.o u) ( M . suggérée par leur commune dénomination. II.. Nic.. y désigne une division 1·éelle. pour dési­ gner les distinctions de signification du livre ll. Ce texte et ceux. Cf. Cf.

et le nœud de son argumentation réside dans le fait q u ' « autant il y a d ' espèces de l'un. il s 'agit bien des caté­ gories (3). de même qu'il n'y a qu 'une seule sensation. Bien plus. consti tué par le parallélisme de ce texte avec ceux des Topiques et des deux Ethiques (la phrase • Autant il y a d'espèces de l'un. dans les deux cas. qui entend par • espèces de l'être • les di!T�rentes • substances • . que l'être e n tant qu'être soit un tout dont nous distinguons les parties. Or il n ' est pas douteux que les c c espèces de l'être » de la Métaphys ique ne désignent pas autre chose que les significations de l 'être des Top iques et des deux Éthiques : le p arallélisme même des pro­ blèmes montre que. emploiera le vocabulaire de l'espèce et du genre pour signifier le rapport des catégories à l'être en tant q u 'être. c'est qu'il y a une science génériquement une de l ' Un. dans les Top iques. (2) Ibid. Dans ces derniers textes. en ce qui concerne les espèces de l'être en tant qu'être. on peut observer : 1) Que le seul exemple donné par Aristote dans ce passage va dans le sens de l'assimila­ tion des espèces de l 'être • aux catégories : de même qu'une science une en • genre traitera des différentes espèces de l'être. » Ce que veut prouver Aristote dans ce passage . 'C'éj> yÉveL) qu'il appartiendra de les étudier toutes. c'est la Métaphys ique elle-même qui. parce que le bien se dit en autant de sens différents que l'être. parce que l ' Un comporte autant d'espèces que l 'être et que les espèces de l ' Un correspondent à celles de l 'être. . étudie tous les mots. . La contradiction entre les deux séries de textes est donc flagrante. . 2. un domaine à l'intérieur duquel nous découpons des régions. 1 003 b 33. outre l'indice. une science unique. qui nous paraît très fort. « Pour chaque genre. au contraire. de même il n'y a qu'une seule science. 1 003 b 19 SS.pour employer un vocabulaire plus aristotélicien . il s'agissait de montrer qu'il n'y a pas une science une du Bien. o u . au suj et du bien. il s 'agit d'établir qu 'il y a une science une de l ' Un . ( 1 ) r.un genre que nous divisons en ses espèces. Ici. de même c'est une science une en . C'est pourquoi aussi. On ne peut s 'empêcher alors de remarquer que la doctrine des catégories est ici invoquée pour appuyer une démonstration exactement contraire de celles que nous trouvions.INCERTITUDES D ' A R ISTO TE 181 quelque chose à diviser. autant il y a d 'espèces correspondantes de l'être » (2). autant il y a d'espèces correspondantes de l'être • parait bien répondre au même problème que la phrase : • Le bien se dit en autant de sens que l'être •). au livre r. c'est à une science une en genre (µLiiç . Par exemple. et les espèces de cette science étudieront les espèces de l'être ( 1 ) . la grammaire. (3) Certains commentateurs ont tenté de supprimer la difficulté en niant qu'il s'agit ici des catégories : ainsi saint Thomas. l' Éthique d Eudème et I' Éthique d Nicomaque. M ais.

dont Aris­ tote nous dit ailleurs qu'ils correspondent aux sens de l 'être (ÀÉye:-rccL ll' !crccxwç -ro Clv xcct -ro ltv. 1. 2. I l faudra donc choisir entre deux interprétations de la théorie des catégories. 1053 b 25) . Le sens de ce lieu est clair : il exprime l'exigence de simple bon sens. qui veut que le genre et l'espèce ne peuvent appartenir à des genres différents ou encore que le genre du genre est aussi le genre de l'espèce (3). (2) Top . Si les catégories sont les espèces de l 'être . genre qui traitera des espèces de l 'un. les catégories apparaissent comme des divisions de l ' étant dans sa totalité o u . I . llIAmR. seront dans l a même situation par rapport à l'être en tant qu'être q u e l 'homme e t le cheval par rapport au genre animal. or qu'est l 'identique sinon l'un scion l ' essence. alors qu'elle est un relatif. ainsi le bien ou le beau ne peuven t-ils être le genre de la science. (3) On trouvera une application de ce précepte dans la recherche de la définition cle l 'àme au début du De an ima : « Il est nécessaire de déterminer par d ivision ( llLûe:ï:v) dans lequel des genres suprêmes se trouve l'âme et ce qu'elle est. puisque l'être cl l'un ne sont pas des genres (cf. parce qu'ils sont des qualités. D 'après la première. il nous arrivera de recourir à la traduction élan/ chaque fois q u ' i l s'agira d'opposer l 'ilv à l'e:IvccL. puisqu'on ignore encore à quelle cutégorie elle appartient).. sinon l'un selon la qualité ? Les " espèces " de l'un sont donc bien les sens de l'un.. il faut s'assurer que l 'une et l 'autre en trent < < dans l a même division n (2} . puisque les espèces auxquelles il s'attribue ont en commun l ' apparte­ nance à un même genre. Cette dernière expression ne peut signifier que les catégories 011/ élé div isées (cur il ne s'agit pas de déterminer la place de l'l\me à l ' i n térieur d' une catégorie donnée. D i e Syllogistilc des Arisloleles. C'est la concep tion qui semble prévaloir chaque fois qu'Aristote emploie le vocabulaire plato­ nicien de la 8toclpe:<rn. mais qu'elles ont été clistinguées par une division préalable. n. comme l' idenlique e t le sembla ble ( 1 003 b 35) . suivant l 'excellente expression de H. . par exemple dans le texte des Top iques où Aristote emploie le mot 8toclpe:crtc. 2. IV. 28) : comment peut-il y avoir des espèces de l 'être ou de l'un (qu'il s'agisse de catégories ou de • subs­ tances • ) . que l 'être n'est pas un homonyme. mais un synonyme. la relation. 300. M aier.I) -rwv 8LccLpe:6e:Lcrc7iv xcc-r1JYopLwv) " ( 1 . 1 . 2) Qu'en faisant des « espèces de l'être » les difTérenles « substances '" comme le fait saint Thomas. il faudra dire. et il n'y aura donc plus alors d 'homonymie. iVlél . pour désigner les caté­ gories elles-mêmes : pour savoir si deux réalités sont entre elles dans le rapport de genre à espèce. en vertu des définitions des Catégories . § suivant) ? ( 1 ) H. 402 a 22) . 182 LA SCIENCE cc RECHERCHÉE n Autre difficulté : si nous prenons à la lettre le vocabulaire du livre r. Bien que nous tradu isions généra lement ilv par 2/re. . I l. des Einleilungsglieder (l' Einleilungso biekl étant l ' èlv) ( 1 ). . etc . . 120 b 36. la quantité. j e veux dire si elle est un c e c i et une essence ou une q uali té o u une quantité ou quelque autre des catégories issues de ln division (xcct TLÇ cl!À). la qualité. 1. et le semblable. conformément à l'usage le plus fréquent de ce mot en fra nçais. p. on n'échappe pas à la difficulté mise en évidence par Alexandre (249.

p. et ceux-ci ne sont pas homogènes par ra p port à un seul terme qui serait le genre le plus élevé. et ceux où il s'attache au contraire à la signi fication infinitive de l 'être. on ne peut descendre. etc. dont les catégories seraient alors les divisions. 2. par exemple à Jupiter. La preuve que les catégories aristotéliciennes ne sont pas les premières divisions de la réalité dans son ensemble nous est fournie par le fait qu 'elles ne « divi­ sent » pas moins le non-ê tre que l' être : « Le non-être aussi se dit en plusieurs sens. 30 1 . mais qui seraient eux-mêmes des « divisions » d ' un genre plus universel. la théorie des catégories ne serait que le couronnement d'une conception hiérarchique de l 'univers. il ne s'agit plus ici de diviser un domaine (car comment circonscrire le domaine du non-être ? ) . mais de distinguer des signi fications : significati ons qui ne sont plus ici à proprement parler celles de l' éta nt ( llv ) . . Busse). c'est à un principe unique. qu'on remonte le p lus souvent. 6. de l'être aux catégories. par pure détermination conceptuelle. Ainsi entendue. ( 2 ) N. Cf. par une série de divisions successives. à l'autre extrémité de • l'arbre •. est sus­ pendue à une double indétermination : d'une part. puisqu 'il s' agit de savoir en quel sens l 'étant est dit être ou le non-étant est dit ne pas être. le relatif sont donc prése� tés ici comme des genres. où. des genres aux espèces dernières. d'autre part. des espèces dernières aux individus . 3 ss. Ces p assages ont été déj à invoqués contre une interprétation réalisle des catégories par APELT ( Beitriige zur Ge­ schic/1te der griecll ischen Philosophie : Die J(a/egorien lehre des Arisloleles.1NCERTI1' UDES D ' A l USTOTE 183 La qualité. est en contradiction avec l'inspiration générale de la dém arche aristo télicienne. mais celles de l 'être (elvocL) . Mais pour les genres et les espèces il n'en est pas ainsi.. On le voit. telle qu'elle s 'exprime dans les différents discours ( 1 ) Après avoir exposé le principe de la subordination des genres et des espèces (qu'on peut figurer sous la forme du célèbre arbre de Porphyre). des catégories aux genres. p. on ne peut rattacher les genres premiers à un principe unique : • Dans les généalogies. puisqu'il en est ainsi de l 'être : ainsi le non-homme signifie le n 'être pas ceci. note) . le non-long-de-trois-coudées signi fie le n 'être pas tant (2) ». MAJER (op. On pourrait donc distinguer deux séries de passages : ceux où Aristote se laisse apparemment guider par la réalité subs­ tantive de I ' llv. a u fameux « arbre » duquel o n en emprunte pourtant d 'ordinaire l'illustra tion . 1 089 a 1 6 . qui sera plus tard formellement récusée par Porphyre ( 1 ) . de l 'universalité de l 'être à la pluralité des espèces dernières. 1051 a 34. 8 . 108) et par l-1. et telle esl la doctrine d'Aristote • ( lsagoge. l' Jsagogé précise que cette détermina tion hiérarchique des genres par les espèces et de celles-ci par d'autres espèces dont les premières sont les genres. on descendrait. cil.. le non-droit signi fie le n 'être pas lei. 2 . M ais une telle interprétation de la théorie des catégories. car l 'être n est pas un genre commun à tous les êtres. 1 0. I I .

une référence touj ours présente à l'essence (cf. les autres parce q u'elles sont des affections de l'essence . 1 . En ce sens. c'est-à-dire ( 1 ) r. Elles ne répondent pas à la question : En comb ien de parties se divise l'étant ? mais à cette aut. Aristote se demande pourquoi les différents é tants sont dits être. accessoirement. de cette question qui est « l 'obj et passé.) (3) selon lesquelles l'être signi fie l'étant. ou plutôt l ' étant. Au premier abord . Même position du problème en Z. 1 003 b 5 SS. 1 089 a 27. l. 2. De cette dernière problématique témoigne sans ambiguïté un texte capital du livre r : après avoir rappelé que l'être. celles-ci apparaît. ( 2 ) Kat 't"O icmv ôxcip)(. celui qui s'éloigne le plus des implications réalistes de la 8Lalpt:aLc. 1 028 a 1 8 ) . 1 92 ss.t:L 71"CX<JLV. ) . la totalité des choses dont nous disons qu'elles sont .ant : les catégories désigneraient alors les façons multiples dont l'être signifie. la qualité . Certes..n' OÔ)(. ce qui fait l'être de ces étants . 1. est emploY. à travers la mulliplicitè des sens de l'être. ces deux textes rappel­ lent la problématique des catégories : il s'agit de savoir en quel sens non seule­ ment les essences. (3) II-rùimc. Mais. reconnaître dans ces formules ce qu'Aristote appelle ailleurs les catégories. désigne d'une façon générale toute modifica tion de l'expression verbale portant non sur le sens.. car si « le est (-rà fo-rtv) appartient à toutes ces choses » que sont l 'essence .1 84 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » que nous tenons sur l'ét. &. (4 z. (-ro ov) . 2. . ) . parce qu'elles sont des essences. .re : Comment l 'être signi fie-t-il ? Tel est bien finalement le sens de la question fondamentale. 1 028 Q 18 SS. la quantité . lhùiaLc. oµolwc. mais sur la façon de sign ifier. 1 030 a 21 ss. C'est le terme le plus subtil qu'Aristote emploie pour les désigner.ront comme autant de réponses à question : En quels sens disons-nous de l'étant qu 'il est ? La pluralité des cat. e tc. éternel de notre embarras et de notre recherche : Qu 'est-ce que l 'étant ? » (4) . 4. les autres parce qu'elles sont des destructions ou des privations ou des qualités ou des agents ou des générateurs de l'essence » ( 1 ) S 'il est permis de.é pour dési­ gner les catégories en N. . (Z.égories exprimerait alors l ' impossibilité où se trouve le philosophe de donner une réponse unique à cette question . les différents discours sur l 'étant fournissant ici le fil directeur de la recherche. les catégories sont moins les divisions de l 'étant que les modalités (7t-rÙ>mrn. ou bien rechercher ce qui fait que ces choses sont. « ce n'est pas de la même façon » (2) . mais aussi • I o reste sont dits etres (!Sv-roc) • { Z. « se dit en plusieurs sens » . présent. plus loin p. « les unes sont dites des êfres ( ov-roc) . si possible. 1 028 b 2. ces deux passages visent en rèalitè un autre but : il s'agit de montrer. deux sortes de réponses pouvaient être faites à cette question : ou bien énumérer un certain nombre et. C'est le cas notam­ men t des flexions des substantifs et des verbes. on s'aperçoit alors que la réponse à cette question n'est pas une : parmi les choses..

Il a pu sembler d •après certains textes.qui serait celui de l ' étant dans sa tota lité ) . mais plusieurs sens. on se sou­ viendra moins de ce que Kant empruntera à la notion aristotéli­ cienne de catégorie (comme sens de la synthèse prédicative) qu'à sa condamnation d'une « table » des catégories. M ais si Aristote avait prétendu répondre à la question Qu 'est-ce que l'étant ? par une simple énumération. être entendue par Aristote qu'en termes d 'essence ou . soit tombé . . Bien plus. § 1 0 ( Des concepts purs de l'entendement ou des cat6gories). où il verra une « rhapsodie » plutô t qu'un « système » (2) . C'est d ' ailleurs ainsi q u e la tradition philosophique interprétera souvent la doctrine d'Aristote et.ce qui revient au même .en termes de signification. A la formule souvent répétée : « L'étant se dit en plu­ sieurs sens ». immédiatement après l a • Table des catégories •· (3 ) Ménon. s'il y est en efTet tombé. ce qui revient à dire que l'être en tant q u 'être n'est pas une essence.et d 'ailleurs seule­ ment présupposé ( 1 ) . Aristote lui-même démontrera l'imp ossibili té de toute division de l'être (cr. É numération empirique ( Hamelin) et d'ailleurs incomplète (Prantl) ou. après la mise en garde socratique. (2) Critique de la raison pure. c'est-à-dire une énumération des différents genres d 'êtres ( ces genres étant entendus comme des « divisions » d 'un genre plus fondamental . à l ' époque moderne. arrêtée arbitrairement à la liste devenue classique des dix caté­ gories : dans tous les cas. que la doctrine des catégories était une réponse du premier type. doctrine sans principe et sans structure. mais qu'il se contente do voir dans les catégories les pl'oduils d'une division touj ours pré­ supposée et dont il ne nous dit rien.INTERPRÉTA TION DES CA TÉ GORIES 1 85 l'essence de l'être. Aristote ne procède j amais à une division propre­ ment dite (ce qui supposerait déj à constituée la totalité à diviser). semble­ t-il. même exhaustive. § suivant). lorsque celui-ci . que. répond un texte des Seconds A n alytiques . interrogé sur l'essence de la vertu . mais qui dénoncent une même faute logique. et notamment ceux des Top iques . faute dans laquelle on ne peut supposer qu'Aristote . M ais ici Aristote se heurte à la pluralité irréductible des signi fications de l'être : l 'être de l 'étant n'a pas un sens. qui prend pour des divisions de l 'être de simples distinctions grammaticales (Trendelenburg. 72 a. La question Qu'est-ce que l' étant ? ne pouvait donc.. qui exprime la même constatation en termes d'essence : <c L'être ne sert d'es- ( 1 ) On remarquera. répond en exhibant un « essaim de vertus » (3). « rhapsodie » : deux métaphores. si elle est complète . même lorsqu'il emploie le vocabulaire platonicien de la l!L!Xlpe:atc. Brunschvicg) . il tomberai t sous le coup de l'obj ection qu'adresse Socrate à Ménon. en e!Tet. par simple inadvertance. « Essaim ».

d'indétermination . 92 b 1 3 . c'est-à-dire essentielle. 7. aux . I I . et est touj ours pour nous un sujet d 'em­ barras et de recherche. c 'est le courage. ou du moins qu'il se donne à nous sur le mode de la « rhapsodie ». c'est reconnaître que la table des catégories est condamnée à n'être j amais autre chose qu'une rhapsodie. MAIER ottache une importance plus grande encore à la suite du premier de ces textes : « De même que le est appartient à toutes les catégories. à la question : Q u 'est­ ce que l'élanf ? Dire que ce problème est de nature à être toujours débattu et recherché. H . Lorsqu'il passe de la constatation des difficultés présentes et passées à l'annonce solennelle d'une aporie qu'aucun effort ne parviendra j amais à surmonter. c'est l'essence. d 'arbitraire. V I I . c'est la tempérance. etc. éd. c'est à dire de la dispersion. ces exemples fussent-ils les « modèles » dûment catalogués de tout ce qui est. 1 030 a 2 1 ss. il érige en théorie l'impossibilité où nous sommes de donner une réponse unique. . (3) Cf. 1 84 ) . Gerhardt.186 LA SCIENCE « RECHERCH ltE » sence à aucune chose ('t"o 8' e:!votL oùx oùa(ot où8ev() » ( 1 ) . à une impossible définition. de même on pourrait être tenté de répondre : « L 'étant.. il ne pouvait en être autrement. Mais Aristote ne pouvait s'en tenir à une énumération empirique d'exemples . etc. 1 028 a 1 8 . ». lorsqu'il affirme que la question Q u 'est-ce que l 'étant ? a été . c'est la qualité. parce qu'il appartient à l'essence d'une manière primordiale et. un « catalogue ». La question Qu 'est-ce que l 'étant ? ne comporte donc pas de réponse unique ou du moins univoque. si l'on ne ( 1 ) Anal. c 'est-à-dire « Qu 'est-ce qui fait à chaque fois que tel ou tel étant particulier est dit être ? ». (3). Car si la recherche est infinie et ses résultats touj ours fragmentaires. mais non au même degr6. etc. comme disait Leibniz (2). c'est la quan­ tité. 1 . un être de la quantité. un être de la qualité. De la même façon que le mauvais dialecticien répondait à Socrate : « La vertu . ( textes cités plus haut p. » Mais il y a un être de l'essence. ( 2 ) • Un catalogue de modèles • (eine Musterrolle) : ainsi Leibniz définissait-Il la table d es catégories (Philosophische Schriflen. post. 4. Z. p. 6 1 7 ) . Aristote ne veut pas dire autre chose. et. va se reposer à propos de chacune des réalités ainsi empiriquement distinguées. il n'en reste pas moins que la question Qu'est-ce que l' étant ?. qu 'elle ne pourra j amais se constituer en système.En un certain sens. c'est la j ustice. et le caractère de dispersion. que l'on reproche souvent à la table aristo télicienne des catégories est imputable moins à Aristote qu'à l'être lui-même : si la table des catégories est une « rhapsodie ». c'est peut-être que l'être lui-même est « rhapsodique ». D 'où la tentation qui est sans conteste celle d'Aristote dans les textes cités des Top iques et des deux Éthiques : substituer une énumération.

) (Z. en même temps. on peut obj ecter à cette interpré tation qu'Aristote ne parle j amais du -r! t<ITL comm1J du genre suprême dont les catégories seraient les espèces et. I. 4. . TCoü. not. 1 089 b 7 ) . mais subordina lion de toutes les catégories (y compris celle de l'essence) à une catégorie primordiale qui sera i t le -r( fo-rL . 7tOLeï:v. 7t6-re. § suivant. ( 1 ) I l est caractéristique à cet égard qu'Aristote di'signc les catégories par des interrogatifs : -r! �v eîvaL (pour l'essence). etc.1 9 ) . TC6 crov TCo'i:ov. . 7tpàc. mais plutôt verbalement ou dialectiquement (ÀoyLxroc. dès que nous tentons d ' y répondre. c'est simplement rappeler qu'elles sont des catégories de l'l!tre. . 1 030 a 1 8 . mais tantôt d'une façon primordiale (dans le cas de l'essence) .. omÀwc. gique (on ne voi t pas comment la théorie des catégories aurait pu évoluer dès les Topiques). les a. il précise que ce n'est pas de la même manière (f!va 11. -rwv llv-rwv pour désigner les catégories ( N . 1 030 a 24 ) . I I . uvee celui de la sig11 ificulio11 et plus encore de lu 7t-rwcrLc. 103 b 27 2!J ) un • infléchissement • ( Umwandlu11g ) - radical de la doctrine des catégories : il n'y aurait plus irréductibilité des catégo­ ries les unes aux au tres. 7t&crxeLv) relevant de la question 7twc. p . il faut bien répondre à chacune de ces questions : Qu 'est l'être de l'essence ? Qu'est l 'être de la qualité ? . que c'est toujours l'être g ui est en question à pro­ pos de chacune d'elles. -roï:i. p. 2. 3 1 4 ss. 9. M ais on a vu que la terminologie d'Aristote n'était pas touj ours très b i e n fixée : on voit mal comment concilier le vocabulaire de la cpucrLc. . La différence est d 'importance : la table des catégories n 'énonce pas une pluralité de natures (2) entre lesquelles se diviserait autres catégories d'une manière dérivée. 2. tantôt d'une façon dérivée (-roï:c. !!xeLv. Si la doc­ trine des catégories est bien issue de l 'impossibilité de fournir une réponse unique à la question « Qu'est-ce que l 'étant ? ». les catégories cesseraient d'apparaître comme les sig11 ificalio11s de l'être (c'est-à-dire de la copule) pour devenir les différents genres de prédicats possi­ bles du j ugement ( tous ces prédicats rentrant alors. dans la catégorie du prédica t en général ou -r! &œn) (Die S11llogistik des Aristoletes. et l'on ne voit pas que l'introduction de celui-ci nous r. i11fra. &nov 8é.). L'ambiguïté de l'dvaL se retrouve donc en fait dans le -r! fo-rL.dans le texte de N. dans une certaine mesure seule­ ment. l\I ontrer que les catégories sont toutes (et non pas seulement l'essence) des réponses à la question -r! è<ITL. en plus de di!lieultés d'ordre chronolo­ .ztres catégories (xeï:cr6aL. Aristote veut montrer contre Platon que lu . 8' hi:oµévwc. et cette réponse ne peut porter que sur la signification du mot être dans chacun de ses emplois. il ajoute qu'il ne faut pas entendre cela en un sens absolu ( oÔY. MAmn voit dans ce texte et clans d'autres du même genre (surtout Top. 236-238) . (2) I I est vrai qu'Aristote emploi!' une fois l'expression cp u cr Lc. p. Et surtout . La plura­ lité des questions ne nous dispense pas de fournir une réponse définie à chacune. 321 ) . comme du -r ( t<ITL) . -r!. il n'y a pas de genre commun (cf. et lorsqu'il dit que le -rl t<ITL uppai·Lient à la fois à l'essence et aux au tres catégories.l:v -rp67tov . ermctte d'apercevoir plus clairement l'unité des signi fications multiples de 1 être. or là oil il y a un rapport d'ontérieur à postérieur. de même le ce que c'est (-rà -r! fo-rL) appartient d'une façon absolue à l'essence et. • la qualité fait partie des -r! fo-rL • (-rà 7tOLov -rrov -r! fo-rL). l!xeL . • H. INTERPRÉTA TION DES CA T É GORIES 1 87 · peut répondre à la question « Qu'est l'être de l 'étant en géné­ ral ? » . µl:v 7tpchwc. 1 030 a 22) . 2. . par exemple. aux au tres catégories. pourrait-on dire. elle exprime moins la multiplicité des réponses à cette question que la multiplicité des questions auxquelles . nous renvoie la question fondamentale ( 1 ) . . lorsqu'il dit que.. . et l'on ne voit pas qu'il y ait là une évolution quel­ conque de la théorie des catégories entendues comme significations multiples de 1'6v ( o u plutô t d e l'e:!vaL du 6v.M ais.

à en accentuer les aspects anti-platoniciens. de la théorie) . platonicienne et sophistique. ne s'y trom­ pera pas. relation et l'inégal ne sont pas le contraire ou la négation de l'être. que les dix genres premiers sont comme dix principes premiers . M ais ici encore. mais qu'ils sont à leur façon des aspects positifa de l'être (cf. pourvu qu'ils soient en nombre limité . car on pourrait. Porphyre. lorsque nous l'interrogeons sur sa signification.incorrectement. Maier. suivant ce qui est dit dans les Catégories. 1 006 a 34. et l'on a cité plus haut des textes d 'Aristote qui vont incontestablement dans ce sens. M ais dire que la question de l 'être est éternellement « recher­ chée » . à vouloir trop prouver. 1 53-54). » Appliquons le même procédé à l 'être : le mot être laisserait place à une pluralité de significations définies et dénommées et deviendrait par là superflu . toutes les choses seraient appelées êlres par synonymie. à chaque définition. plus haut p. Entre le voca­ b ulaire de la division et celui de l'homonymie. Si. et non par synonymie. 2. l'être était le genre unique. ( l ) Comme le prétend H. Car la polémique d 'Aristote contre les sophistes a mis en évidence le caractère accidentel de l 'homonymie et.. entre lesquels Aristote semble parfois hésiter (et dont la dualité trahit peut-être la double origine.. et. a suggéré les moyens de l ' éviter. Après avoir rappelé que « la doctrine d 'Aristote » refuse de voir dans l'être le genre le plus élevé. en supposant même qu'on puisse les appeler tous des êtres. . cette communauté de dénomination est purement verbale et ne correspond pas à une dé finition unique qui serait exprimée par cette appellation (2) . (2) lsagoge. il faut donc préférer celui de l 'homonymie. au dire d'Aristote. en eITet. commun à toutes choses. ou encore qu'il n'y a pas de catégorie en général. 6.1 88 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » l 'étant dans sa totalité. on ne prouverait rien. ce qu'Aris­ tote exprime . mais la multiplicité des modes selon lesquels l'être nous apparan signi fier l 'étant. ci-dessus p. assigner un nom difîérent (3). I. par là même. 1 85 b 25 (cf. » On ne saurait être plus radical dans l'affirmation de l'homo­ nymie de l 'être. 7 Busse. M ais comme il y a en fait dix genres premiers. c 'est reconnaître que ces significations ne seront j amais réductibles à l'unité. il aj oute : « II faut admettre. « II est indifîérent qu'on attribue plusieurs sens au même mot. 4. dont les autres seraient les espèces (1 ). inter­ prète scrupuleux de la pensée d'Aristote et peu porté. du moins n'est-ce que par homonymie qu'on les désignera ainsi. (3) r. en tout cas. il est vrai . 1 59). (4) Pllys. comme ces sophistes dont Aristote rappelle le subterfuge (4) .par le mot tp•)aic.

11 1 028 2 . C'est parce que l' être a plusieurs sens. 2 7. Car si nous étions assurés qu'elle fournît une énumération exhaustive des signi fica­ tions de I'être � n ne voit pas pourquoi ne s'appliquerait pas la règle énoncée par A R I STOTE en 1 ". car si l ' ê tre n'est pas un genre . même si toute p arole sur l'être est ambiguë . Il faut donc bien parler de l ' ê tre . 61 1 et surtout V I . M ais l 'être ne se laisse pas si aisément supprimer : il reste présent derrière chacune des catégories. la lotalilé du réel.en tant qu'elle ne peul se constituer en système . même s'il n'est pas un universel. Or on ne voit pas comment cette infinité pourrait se manifester au trement que dans l'inachève­ ment de cc qu'Aristote présente comme la tâche essentielle de l'ontologie : distinguer les significations de l'ôt. etc.A PPROCHES DE LA SOL UTION 1 89 on résoudrait le problème de l'être en supprimant le mot être à cause de son ambiguïté . les É léates ont rendu le discours humain impossible. (2) Nous croyons pouvoir prendre ici le parti de Prantl. se constitue peu à peu la position propre d 'Aris­ tote : l ' homonymie de l'être doit être réduite. que l'on n'en a j amais fini de poser ( 1 ) r. il est essentiel à la table des catégories . Mais en tre la rigueur des É léates. Réful. alors qu'elles ne s'appliquent en fait. selon lui. c'est qu'il n'y a pas dans le cas de l'être • pluralité définie de signi fications • (I'. de quantités. I I . Zeller). l'être n'en est pas moins « ce qui est commun à toutes choses » ( 1 ) . et c'est peut-être le mérite involontaire des sophistes que d ' avoir souligné j usqu 'à l'absurde l a vanité des préten tions éléatiques. . qu'au niveau d'existence le plus bas (Ennéades. qui soutenait contre la plupart des interprètes de son temps (Brandis. et cette in finité de la recherche traduit à la fois l' exigence de l'univocité et l'impossi­ bilité de la rej oindre. e tc.re. et l ' on ne p arlerait plus que d 'essences. Ce caractère essentiellement ouvert de la doctrine aristo télicienne des catégories permettrait d'opposer une première réponse au reproche que Plotin adressera à Aristote d'avoir prétendu embrasser. 9. 4. 1 006 a 34-b 1 ) . 1 70 b b 7). Brentano. de rela tions . qui l 'ignorent. que la table des catégories se trouvait arrêtée à un nombre arbitraire et qu'elle était inachevée. 4 : supprimer l'homonymie en remplaçant le mot ambigu par autant de mots qu'il y a de sens à distinguer. Si la règle n'est pas ici applicable. par les catégories. en ce sens qu'elle résiste à tous les efforts du philosophe pour la réduire : pour avoir voulu restreindre l'être à l 'une de ses signi fications. En fait. mais elle ne peut l'être que par une recherche indé finie. qui refusent l'homonymie . il est vrai que « chaque genre est être » et. L'homonymie de l' ê tre n'est donc p as une homonymie comme les au tres. mais il insiste à plusieurs reprises sur le caractère indéfini de la recherche sur l'être dans son unité ( Z. même si cette présence est obscure et ne se laisse pas r6duire à celle du genre dans l'espèce . puisque nous ne pouvons rien dire d 'aucune chose sans dire qu'elle est ceci ou qu'elle est telle . sopli .d'être touj ours inachevée ou du moins d'être telle que nous ne saurons j amais si elle est achevée. . Aristote ne le dit pas expressément à propos des catégories. 1 005 a 2 4. 1 : S u r les genres de ! 'être) . 3. et l'indifférence des sophistes. et un nombre indé fini de sens (2) . ou plutôt nous n'avons pas le choix.

bien plus. par là.l'un et le bien . . 1 4!1. comme nous l 'avons vu. . car alors il ne s e dirait p a s dans toutes l e s catégories. son principal argument est. ibid. • • Une réflexion plus approfondie sur l 'être et sur les termes qui sont convertibles avec lui . on fait de l 'être un genre. cr. f!cmv ôlpot -ro &yot6ov x. 4 . Si l ' on p arle de synonymie. il faut préciser que cette homo­ nymie est irréductible. Nic. Jl ) H. sans lequel elles ne seraient pas. qu'il reste paradoxalement légitime de parler d'un être en tant q u 'être au moment même où l ' on reconnaît l ' ambiguïté de cette expression. d 'une homonymie qui n'est p as sans fondement et qui .dans un passage de l ' Élh iqize à Nicomaque. toutes les catégories réunies ne seront j amais l'être tout entier. (2) Eth.ot-rtX.en quelque sorte sous la pression même du problème . encore que fondamental . si chacune des catégories est immédiatement être { l ) . I . L 'innovation consistera à reconnaître entre l 'homonymie et la synonymie proprement dites l 'existence d 'une homonymie non accidentelle { oùx. m a i s dans u n e seule • . . µCotv t8�otv) (2) . A. 4. qui serait l'être ou l'un en général) ( Nous suivons ici l'interprétation de RoeIN. 1 096 b 25. se rapprochera de la synonymie (dont le fondement est le rapport d'espèce à genre) . . La distinction dont se contentaient les Catégories entre la synonymie et l'homonymie ne suffit donc pas à rendre compte du cas particulier.oLv6v 't"L x. p. que le Bien se dit en autant de sens que l 'être et que.ou xœl fv) .1 90 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » la question Qu'est-ce que l'être ? L 'être est touj ours a u delà de ses signi fications : s'il se disperse en elles.va donc amener Aristote à modifier sur un point capital la théorie des rapports de signi fication par laquelle s'ouvrait le traité des Catégories.) . sans pour autant se confondre avec elle. 1 096 a 28 : le Bien n'est pas • quelque chose de commun universellement et d'un (xOLv6v -rL xœ66). 6. par conséquent. La théorie platon icienne . Il faut donc conserver le mot être pour désigner cet au-delà des catégories. &7to -rux·'lc. qu'elle n'est donc pas le résultat d 'une défaillance accidentelle et corrigible du discours humain. Cf. Aristote vient d ' y critiquer la notion platonicienne d'un Bien en soi . 1 070 b 1 . du mot être. C'est une telle correction à la doctrine des Catégories que nous voyons introduite . « il n ' est pas quelque chose de commun qu'embrasserait une seule Idée » ( oùx. ce qu'il n'est pas.. il ne s'épuise pas en elles et.. en tant qu' esp� ces d'un genre. et qui ne se laisse pas ramener à elles. M ais si l'on parle d 'homonymie . note) . 1 045 b 2-7 : les catégories sont immédiatement être et un (et non mé iatement.

du moins à ceux qui le sont par hasard » (où . considérer comme antérieur. tourne court : car en disserter plus précisément relèverait « d 'une autre philosophie » que celle des choses humaines (2) . à concevoir un nouveau type de statut pour les mots ( 1 ) Cette précision importante ne se trouve pas dans le passage correspon­ dant de l'Eth.i &cp' é:vàc. plusieurs choses peuvent avec intention (et non plus par h asard ) (3) être signi fiées par un même nom . même en dehors d 'une communauté de genre . . l e hasard (-r ux11l est la coïncidence entre un enchainement réel de causes et d'effets et un rapport imagina ire de moyen à fin : ainsi en est-il du créancier qui va se promener sur l'agora et y rencontre • par hasard • son débiteur (Phys. 1003 a 33. ( 3 ) O n sait que. M ais la concession est d'importance par rapport à la doctrine de l ' homonymie et de la synonymie dans les Catégories : désormais. ou encore qu'il s' agit d ' un rapport d 'analogie (x«'t'' &vOLÀoy(«v) ? ( 1 ) . ni un homonyme « accidentel ». . Simple énumération d ' hypothèses et qui. provenance unique. 1096 b 3 1 . mais à l' intentionnel ( cbto 81cxvo(otc. « L 'être est dit de façon multiple. faute d'un terme plus propre et qui se différencie mieux des autres sens d'accident) non seulement au nécessaire. rapport à un terme unique. pour Aristote. dans l' Éthique à Nicomaque du moins. pour cette raison entre autres. (que nous traduirons par accidentel. il suffit que soit donné l 'un de ces trois rapports que l ' Éthique à Nicomaque définit par les expressions : &cp' é:v6c. �v x«t µ(«v 't'Lvèc cpuow) et non par homonymie (4) . �v. comme l 'avaient laissé croire les sophistes.. telle semble bien être la doctrine définitive d 'Aristote sur le rapport de l'être et de ses multiples significations. 2. ye: &7tà 't'UXlJc.. . » Après les tâtonnements des Top iques et de l ' Éthique à Eudème. �v &7tOLV't'OL auv-. qu'Aristote est amené.) . comme l 'avaient cru les É léates. Eud. �oLxe: 't'OLc. Ou plutôt c'est pour exprimer plus adéquatement un rapport qui ne se laisse ramener ni à la synonymie. �v Àe:y 6µe:vov. mais c'est touj ours relativement à un terme unique. à une même nature (7tpàc. ni à l ' homonymie.. Si l 'être n'est ni un synonyme. Faut-il dire alors que l'unité de dénomination qui unit des biens pourtant différents dans leur essence s ' explique du moins par la provenance d'un terme unique ('t'ë... .) .HOMON YMIE NON A CCIDENTELLE 191 Et pourtant le Bien « ne ressemble p a s a u x homonymes. x«T' cXVOLÀoy («v.. I I . e:!vott) ou par la tendance de tou s vers un terme unique ( 7tpoc. . (4) r. Nic.. 7tpàc. 196 b 33). (2) Eth. après les incertitudes de l ' Éth ique à Nico­ maque. 5.e:Àe:Lv) .. I. quel sera donc le genre de ses rapports avec ses signi fications multiples ? La réponse est fournie par un texte de la Métaphy­ s ique : l'être est un: 7tpàc. pour les besoins de sa méta­ physique. . 4. que l'on peut. La TU)(1J renvoie donc tou­ j ours à une intention humaine absente : c'est en ce sens ' qu'on oppose l' cbto -rux�c. analogie.

de même aussi l 'être est dit de façon multiple. . puisqu'il y va de la possibilité même d 'un dis­ cours un sur l ' <Sv. telle chose parce qu 'elle la conserve. Eth. ol MyoL T<XUTî) n <Xyoc6cX. Aristote l'éclaire par un exemple : « De même que tout ce qui est sain est tel par son rapport à la santé. Aristo te se demande en quoi l'être est à chaque fois signifié. ou enfin parce qu'elles sont des négations de quelqu 'une des qualités d'une essence ou sont des négations de l 'essence (3). . soit de ce qui est nommé relativement à une essence. à propos de chacun des emplois du mot Oire. M ais il convient d 'abord de saisir le sens littéral de la doctrine. 4 . ou au contraire des destruc­ tions de l 'essence ou des privations ou des qualités de l'essence. bien que leurs définitions soient difîérentes (2) ou qu'ils n'appartiennent pas au même genre ? « Telles choses. mais on ne peut dire que ce rapport soit pour autant dé fini ni que soit I l ) Ibid. 2. Cette solution en est-elle une dans le cas de l'être ? N 'est-elle pas plutôt le problème même hypostasié ? Nous aurons à poser cette question. . mais homonymie obj ective.1 92 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » à signification multiple : sorte d'homonymie. répond Aristote. mais à chaque fois par référence à un même fondement (7tpoc. ce terme. est c e q u i légitime l 'unicité de dénomination malgré la pluralité des signi fica tions. telles autres parce qu'elles sont des afîections de l'essence. .�v) ( 1 ) . à une « nature » unique. Mais on n'aperçoit pas dans cette énumération le principe d'un classement : il semble plutôt que la démarche soit ici encore inductive . . 1 096 b 24 ( à propos du bien) : hepoL xocl 8LœcpépovTec. µ(otv &px.) un terme de référence unique.. » Est donc sain tout ce qui a rapport à (7tp6c. en l'occurrence la santé . (4) BRENTANO ( Von der mannigfachen Bedeutung . p. qu'Aristote appelle ici fondement (&px. qui n'est plus imputable au langage. (3) I'. 6-7) voit dans ce . passage l'esquisse d'une classification systématique des catégories. ou encore parce qu'elles sont des agents ou des générateurs soit d ' une essence. telle autre parce qu'elle est le signe de la santé. Quel va donc être le fondement dans le cas de l'être ? Qu'est-ce qui va faire que les êtres sont dits être. . . telle autre enfin parce qu'elle est capable de la recevoir . telle autre parce qu'elle la produit.� ) . Nic. 1 003 a 34-b 6. (2) Cf. mais aux choses elles-mêmes. telles autres parce qu'elles sont un acheminement vers l'essence. qui est la question par excellence de l 'ontologie aristotélicienne. » Le fondement se trouve ici nommé : c'est l ' oùa(oc . 1 003 b 6 SS. parce que fondée sur le rapport (qui n'est cependant pas un rapport d'espèce à genre) à un terme. sont dites des êtres parce qu'elles sont des essences. et son rapport aux signi fications multiples est abondamment spéci fié (4) . I .

ces indications ne nous seront que d' u n faible secours : certes. etc . comme relation. (2) 6. l . nous voyons deux significations principales interférer constamment dans les différents usages de ce mot : l'&. chap. 6. c 'est-à-dire de régir ce dont il est le commencement touj ours j aillissant. de « mouvoir ce qui se meut et faire changer ce qui change » (3) . ne définit l'&. Mais.� que d ans la mesure où le commencement n'est pas un simple début qui se supprimerait dans ce qui le suit.LE CAS DE L ' E TRE 1 93 manifesté clairement ce qui fait que l 'essence est fondement. . . (4) Il resterait à envisager le troisième domaine où s'exerce le fondement : celui du devenir. mais cette primauté n'est fondamentale. l . 1 003 b 7. elles ne sont pas elles-mêmes mouvement. soit de la connaissance » (2) . De l 'essence on ne peut donc déduire les autres catégories : celles-ci sont à j amais imprévisibles et ce n 'est pas une analyse de l 'essAnce qui nous dira pourquoi l 'être se donne à nous comme quantité. ce qui les maintient constamment dans leur être. etc. d 'abord le « premier à partir de quoi (-ro 7tp&-rov ll6e:v) il y a soit de l 'être.px. Si nous nous reportons au passage qui traite ex professo de l'&. L 'essence comme catégorie fondamentale n'est ici ni cause efficiente ni cause finale des catégories ( en dépit de l'expression 68/i� el� oual«v. j oue bien par rapport aux autres catégories le rôle de fondement de leur être. Dans le passage ci-dessus. puisque c'est selon elles (ou du moins certaines d'entre elles) que le mouvement se produit. et elle n'entre même pas dans leur essence à titre de genre (car alors il y aurait synonymie) . il y aurait unité de signification) . qui exprime seulement un des modes p ossibles de relation à l'essence) : il n ' y a rien chez Aristote qui évoque une quelconque procession au sens plolinien.. de relation qui ne soit relation entre essences. 1 0 1 3 a 1 0 . c'est l'être d ans la ( 1 ) Mét. est ce sans quoi les autres significations ne seraient pas.px.� au sens de fondement du connattre : la connaissance de l'essence ne permet en rien de connattre les autres ca tégories. . S i l'essence en tant q u e fondement est première en soi. elle est.px. l 'oùa(oc. certes . mais au contraire n 'en finit j amais de commen­ cer. l'existence même des catégories est liée à la réalité fonda­ mentale du mouvement. appliquées au cas de l'essence comme fondement des significations multiples de l 'être. Mais si.� ( 1 ) .px. Aristote a nommé en o utre les trois domaines où il peut y avoir fondement : l ' être.� est commencement et commandAment . puisqu 'on ne peut concevoir de qualité qui ne soit qualité de l ' essence. ce qui est premier pour nous. comme temps. car elle n'est pas leu r essence (si elle l 'était. . l 'oùa(oc. . M ais elle n 'est pas &. 1 0 1 3 a 1 7 . I I : « Phy­ sique et ontologie •). ( 3 ) Ibid. comme nous le verrons ( I I • Partie. le devenir. plutôt qu'autrement (4) . soit d u devenir. En ce sens. la connaissance.

en ce sens qu'il ne naît pas du discours. . mais non les autres signifi­ cations présentes dans l'essence. HAMELIN traduit xoe0'�v >. capitale au demeurant : les différents sens de l 'être se réfèrent tous à un même terme . le déborde infiniment.. Aristote ne fait rien d ' autre que d'énumérer des exemples : 7tcX61J oùO"l0tç. mais. • le rapport sous lequel l'universel est rapporté au particulier • ( Index. exemples dans lesquels se reconnaissent aisément ces mêmes signi fications de l ' être dont i l s 'agit précisément de découvrir le commun statut. le 7tpoc. etc.) l 'essence .. mais. 2.). 4. 1 030 b 3. . Certes. n ' est pas pour autant un rapport purement logique. 1 003 b 1 2. 1 004 a 24 .f. >. bien qu'il ne se dévoile que dans le discours. év n'a rien à voir avec un rapport d 'attribution. mais signi fie seulement en lui et. elles disent seulement un rappo 1·l à (np6c.ye:o6oeL xoeT& TL posséder un certain = prédicat. a fini pnr signifier chez Ar. par cette expression . Aristote distingue fort nettement le 7tpàc. o8àc. On pourrait s'éton­ ner d'une traduction aussi précise. en qui la plupart des commentateurs ont vu une solution au problème. Cette présence de l 'essence dans chacune des autres signi fi­ cations est décrite comme référence . achemine­ ment vers l'essence.1 3 . comme rapport (7tp6c.. mais la doctrine des catégories ne signi fie pas du tout pour autant qu'il y aurait un genre unique (xcx6' év) de l 'attribution. comme le remarque Bonitz.ye:Lv 't"L xoeT& TLvoi. les catégories sont bien les modalités de l 'attribution (xcx-r-'Y)yo p lcx) . sans quoi on retomberait d ans le cas de la synonymie. qualités de l'essence. par là. . xoeT<i + acc u s a ti f ayant le sens assez vague de selon . L'analyse du livre I'. M ais lorsqu'il s 'agit de définir ce rapport. M ais cette réponse est-elle autre chose qu'une nouvelle forme de la question ? Qu'en est-il donc de cette référence ? Une chose est certaine : c ' est qu 'elle n 'est pas un simple rapport d ' espèce à genre ni d 'attribut à suj et. entendons par là : le rapport de plusieurs suj ets à un prédicat commun. comme c'est le cas pour le rapport d 'attribution. .4). l 'être est un 7tpàc. Aristote cherche seulement à élucider ce qui fait ( 1 ) I'. Z. �v Àe:y6µe:vov.1 94 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » diversité de son être-dit : nous trouvons l 'essence présente dans chacune des significations de l'être. 7toL6't'Yj't'e:c.1 etc . rimant p a r xœT<i + géni ti f Af. P. et ce rapport. xoeT& + ace. év du x0t6' �v ( 1 ) : les catégories autres que l 'essence ne parlent pas de (x0t-r&) l 'essence. qui serait l 'être ou l'essence . = affirmer un prédicat d un suj et . affections de l 'essence. oùal0tc.ey6µe:voe par • qui ont un caractère commun • (Le système d'Ar. etc .· 397) . l e r a pport réciproque s'exr. oùa(0tv. ne nous apprend qu' une chose. elles ne disent pas que l 'essence est ceci ou cela . 369 a 4. nous serions tenté de préciser : qui ont u n prédicat commun.

i11 r. scion laquelle Je Kcx6'fv Àe:y6µe:vov désigne le rapporl de sy11011ymie. n'est-ce pas commettre une pétition de principe ? En réalité . la relation en général (np6ç ·n) et qu 'il en a fait une des catégories de l'être. . Un seul texte ( K . comme on pourrait. Mais on voit alors les difficultés inextricables où semble nous conduire cette consta­ tation : dé finir le statut des ca tégories de l'être par l 'une de ces catégories. Soit l'exemple du sain. plus fondamental que tout rapport d'attribution. l'horizon commun de tout. fv et du xcxO'�v a pu être acerédiléo par un commenlaire d'Alexandre. 1061 b 12) présente J'ôlre comme un xcxO 'è!v Àe:y6µe:vov (au sens de rrpoc. force est de reconnaître que les catégories de l 'être s'entre-signi fient constamment : que toute catégorie soit relative à l'essence et appartienne par là à la catégorie des relatifs. fv. qu'Aristote exprime par la préposition np6ç ? On pourrait d ' abord observer qu'Aristote a analysé le rapport.LE CAS DE L ' ETRE 1 95 que l 'être est le lieu . mais sans doute aussi plus obscur. c'est-à-dire d 'u n ensemble où il y a de l'antérieur et du postérieur et auquel elle appartient elle-même : le fondement est ici immanent à la série. 2) la méconnaissent et considèrent comme é q ui ­ valentes les expressions xcx6' fv et rrpoc. è!v Àe:y6µe:vov. l'attendre d u fondement. T R I C OT. Mais Aristote les présente en réalité comme s'excluant : À�ye:TcxL oil't'e: 61'-oov6µooc. 1 003 b 1 2. 4. cela n'est pas plus étonnant que de constater que toute catégorie a une essence et appartient par là à la catégorie de l 'essence (2) . On voit alors combien les exemples faussement clairs cités par Aristote pour illustrer sa doctrine du npoç �v /.Mais il est une autre particularité de la doctrine qui doit retenir davantage l'attention : c'est que le terme par rapport auquel les catégories signifient l'être est lui-même une catégorie. p. n'est ( 1 ) Si nous insistons sur cette distinction.es les attri­ butions ( 1 ) . aÀÀd rrpoc. 1 86. (2) Cf. è!v Àe:y61. une signification de l'être parmi d 'autres. l'essence n'est donc pas au delà ou en deçà des caté­ gories. Quel est donc ce rapport. M. mais elle est le premier terme d ' une série. qui se dit aussi bien de l ' homme que du régime ou du climat. dit-il par exemple du terme lcx't'pLK6v ( médical) ( Z. l\I a i s nous avons essayé fie monlrer amours ( p .1 3 ) .1 87. Le statut de l'essence est donc double : à la fois signi fication de l'être parmi d 'autres et ce par quoi les autres significations de l'être sont signi fications de l 'être . il est clair que l a santé .que cette partie du l i v re K est apocryphe el trahil une influence néo-pla lonicienne. O n verra d'ail leurs plus loin commenl la confusion du rrpoc. parce que dans tous ces cas il y a rapport à un même terme.e:y6µe:vov sont tout à fait inadéquats lorsqu 'il s' agit d 'éclairer le cas de l'être .Cette rlis­ j onction semble bien confirmer notre intcrprélation (qui est aussi celle de COLLE.Le:vov ) . 39-4 1 ) . 3. la santé . . et eet emploi de xcxO'fv en serait une nouvelle preuve . terme de référence . c'est que certains interprètes (par exemple. 1 030 b 3 ) . in I'. . 2. olhe: xcxO' fv.

nous pourrions désigner par des mots différents ces deux significations de sain et même exprimer par un j eu de suffixes leur commune référence à un fondement unique : ainsi distingue-t-on le sain du sanitaire. d ' a u tre part. mais aussi un être de la quantité. elle ne se confond pas avec l 'être en tant qu'être. l'essence est la catégorie primordiale de l'être. mais. il n'y avait que deux termes : la santé et la série de ses modalités. de la qualité. et pourtant c'est par leur rapport à elle que les autres catégories signifient médiatement l'être. .. pour- ( 1 ) Tl TO ov. en tant qu'elle est elle-même une catégorie. . TOÜT6 �(JTL TLÇ � oua(a. 1 028 b 4). Dans le cas du sain. au point qu'il arrive à Aris­ tote de confondre la question Qu 'est-ce que l'être ? avec cette autre : Qu'est-ce que l'essence ? ( 1 ) . Ici il y en a trois : l'être. et cela pour une raison essentielle : les catégories ne sont p as les modes de signification de l 'essence. et qui est l'être. dont le résultat fondamental est qu'il n'y a pas seulement un être de l'essence. 1 . la première immédiatement et les autres en se rappor­ tant à la première. } . le médical du médicinal et du médicamenteux. I l n'y a pas de problème dans le cas du sain : c'est par une sorte d 'économie de mots que nous disons à l a fois de l'homme et de l ' air qu'ils sont sains . ( Z. l 'essence et les autres catégories. Le cas de l'être est autrement complexe : on aperçoit tout de suite que l 'essence n'est pas à la quantité ou à la qualité ce que la santé est au sain ou au sanitaire. u n peu comme la racine d 'une famille de mots fonde à la fois la diversité des signi fications dérivées et leur commune parenté.1 96 LA SCIENCE tt RECHERCHÉE » pas lui-même l 'une des significations du « sain » : le fondement est ici transcendant à une série qui n'est autre que la série de ses propres modalités (n-r©aetc. mais. D'où une série de problèmes que la doctrine du npoc. �v Àey6(J. une fois reconnu que l'on ne pouvait répondre directement à la question portant sur l'être en tant qu'être. ce qui lui con fère un incontestable privilège . Certes. M ais les deux questions ne coïncident que dans la mesure où celle-ci est la première forme que revêt celle-là.evov ne suffit pas à résoudre : si l'essence signi fie immédia­ tement l'être. si nous voulions. un terme plus fondamental encore. mais l'essence et les autres catégories signifient. etc. L'essence se distingue d 'une part des autres catégories en ce qu'elle est leur fondement. L'essence n'est donc pas l'être . mais non dans le sens où l 'être se réduirait en dernière analyse à l'essence : cette dernière confusion a été suffisamment prévenue par la critique des � léates.

2.. ce qu'Aristote nie constamment. cf. un 'lt'poç lv Àey6µevov. not. comme y insiste S I M PLICIUS (Schol. comme l'ont vu BRAN D I S ( Griechisch-Riimische Philosophie. le dire se tirera tantôt du fait d'avoir ce fondement. p. Cette seule considération suffit.. elles­ mêmes obtenues par division. notre explication doit se référer. au x 1 x • siècle. ne sont pas . dès que l'être est dit. à ce qui est premier ('lt'poç "'à 'lt'PÙ>"'ov) et montrer comment. en faisant de l'être un 7tpoc. et en un double sens. . 643). soucieux de systématiser la table des catégories.>. 2) Que les catégories autres que 1 'essence ne peuvent être considérées comme des divisions de l'acciden!alilé. pllil. 7. (2) Bien plus.ouç r "'P6'1t'ouç) • ( I'.ouç "'oLou. touj ours selon Simplicius) et certains commenta teurs d'inspiration néo-platonicienne (comme Ammonius) s'eITorceront très tà t d'établir un ordre entre les catégories et de les rattacher à l'être par un lien rationnel. qui. . Akademie d. 1 0 1 7 a 22 . à chaque Cois.La tentative la plus cohérente en ce sens sera. .'cl!>. certains disciples (comme Archytas. Ensuite et surtout. 1 7 1 ). Kl.. p . ( 1 ) Un Lei principe ne se trouve. entreprend de déduire • les catégories à partir de la distinc­ • tion entre être par soi (ou essence) et être par accident (dont les modalités. dans aucun des textes d'Aristote.AMBI G UÏTÉ PERSISTANTE DE L ' ÉTRE 1 97 quoi ne suffit-elle pas à le signi fier ? Pourquoi. ce dire se disperse-t-il en une pluralité de significations ? Le fait q u 'elles renvoient à une signifi cation primordiale ne résout donc pas entièrement le problème de la pluralité des significations. �v : les catégories de l'être autres que l'essence ne sont plus finale­ ment que les signi fications multiples du rapport ambigu à l'essence (2). ) . 5. 1 . comme l'être.. . M ais. 79 a 44). nous avons vu que la distinction des catégories n'était rendue possible que par la distinction plus fondamentale de l'être en acte et de l'être en puissance (cf.-llist. Et cette pluralité est d'autant plus irréductible que les différents modes du rapport à . p . ni par conséquent diviser (car la division suppose la science du genre à diviser) : il n'y a pas de science de l'accident ( E. développant certaines suggestions de saint Thomas. 1004 a 27 ss. 45) et BoN ITZ (Sitzungsberichte der le. ci-dessus p . une division de l'être supposerai t qu'il fltt un genre. . pluralité . 1 75 ) .et sans doute · ne pouvaient être - ramenés à un principe unique ( 1 ) . Wissenscha(ten . à ruiner toute tentative pour chercher un principe de classification des catégories. �v Àe:y6µe:vov. le terme est dit par rapport à ce fondement premier : en eITet. On peut en outre obj ecter à Brentano : 1) Qu'Aristote présente les catégories comme les significations multiples de l'être par soi (11. D ' une façon générale. tantôt selon d'autres catégories de cette sorte (Kat. �v Àe:y6µe:vov.. celle de Brentano. . 1027 a 20) . qu'on pourrait dire résiduel. 3) Que la classification de Brentano confond distinction de sens et division . p . la doctrine du 7tpoc. Ce texte montre bion le caractère. c'est-à-dire du '1t'p6ç du 'lt'poç !!v. les catégories do 1 'être aulrea que l'essence apparaissent comme les significations multiples de la relation au fondement en général. 2. on supprime moins l'homonymie qu'on ne la transfère au 7tp6c. Certes. X. qui doit légitimer cette . I I I . D 'abord . 1 60-63 ) . des catégories d e l'l\tre : lorsque nous essayons de penser dans son u n i té un terme qui est u n delà de l'universalilé (par exemple l'un ou le bien). ce qui exclut que les catégories autres que l'essence soient les divisions de l'être par accident . Aristote énonce cette règle générale : Une Cois que nous avons • discerné en combien de sens un terme se dit. du 7tpoc. constituent les autres catégories) ( Von der mann ig­ (achen Bedeutung . Après avoir montré que l'un est. . tantôt de le (a i e . parce que l'accident ne se laisse pas connai tre. dans le cas de chaque énonciation. Mais on ne peut dire pour autant que la seconde distinction soit une spécification de la première. L 'ambiguïté de l 'être demeure donc.

le faire. est pourtant irréductible. ) à la signification essentielle (l'Un en tant qu'essence). mais cette unité reste problématique : l 'homonymie de l 'être n'est certes pas accidentelle . pour n'Hrc pas sur l'essence. pour exprimer le rapport des significations dérivées (par exemple.XWC.ey6µevov. le semblable. car. ne sera pas tout entière l 'effort proprement humain pour suppléer. l'identique.. il ne s ' ensuit pas qu'elle devienne transparente à la raison. et de ce que l' homonymie de l'être n 'est pas <Xrco "t"OX1J<. dans le cas de l'être. on pourra se demander si l'ontologie. si l 'homonymie est à la fois ce qui doit être réduit ( si nous voulons que notre discours ait un sens) et ce qui. etc . n'en continue pas moins de signi fier l 'être à sa façon. Le caractère propre de l 'homonymie de l 'être est d 'être à la fois irrationnelle (comme toute homonymie) et inévitable ( précisément parce que le rcoÀÀ(l. à l 'homonymie radicale de l'être. .:E . mais de ce qu 'elle n'est pas accidentelle i l ne résulte pas qu'elle cesse d 'être un problème : l 'accidentel ne s ' oppose pas au rationnel. elle est ce problème qui n'a j a mais fini de se poser à l a philosophie et qui. lv Àey6µevov fonde peut-être l 'unité de l 'être. suivant l 'expression du livre Z. • • Mais. pourqu oi le discours humain sur l'être ne signi fie l 'être que de façon multiple et sur le mode de la dispersion. la qualité. La table des catégories d'Aristote est moins une solulion qu'un re(uyiwn di((icullalum. en tant que visée d 'un discours un sur l'être. La doctrine du rcpoc. par une recherche nécessairement infinie. l'avoir. 1 98 LA SCIENCE « RECHERC llf. etc. à ce qui n'est autre que les catégories de l'§lre : la quanti t6. En effet. il convient de répondre à des objections possibles contre l'interprétation proposée du rcpoc. tout en prétendant fonder l 'unité d u discours sur l 'être.. le langage nous renvoie. �v) : en cela. avant de dégager les conséquences de cette probléma­ tique pour l 'ontologie aristotélicienne. Il ne suffit pas de cons­ tater que la pluralité des signi fications renvoie à une signifi­ cation unique. on ne voit même pas pourquoi cette référence est nécessaire. mais au nécessaire.. l'6gal. et c'est pourquoi il fallait dépasser l'opposition trop simple de l a synonymie et d 'une homonymie réduite à un « hasard » . consacre l'éclatement de cc discours entre un discours sur l 'essence et un discours qui . est touj ours « un suj et de recherche et d ' embarras ». est ici un rcpoc. iv J. outre que cette référence est obscure.

in Reclzerclzes cle philosophie. S'il s 'agissait d 'une simple convention de vocabulaire. sans critique. semble-t-il. 392-93) : Aristote est le premier qui ait su • concilier la dilTérence avec l 'unité dans l'idée d'analogie ». . ) . mais aussi à son esprit : sous prétexte de clari fier et d 'expliciter. .INTERPRÉTA TIONS PLA TON/SA NTES 1 99 Une tradition qui remonte. . celle-ci ne provient pas des commentateurs grecs. RAVAISSON (Essai sur la métaphysique d'Ar. On voudrait donc mon­ trer ici que la doctrine de l 'analogie de l 'être n 'est pas seulement contraire à la lettre de l 'aristotélisme. nomme ana­ logie le rapport entre l'être et ses significations i et beaucoup d 'interprètes modernes reprennent. avait déj à suscité des essais de réduction de la part des commentateurs grecs. p. iv Àe:y6µe:vov. s'il ne l'a pas dit. p uisque dans un cas comme dans l ' autre l 'unicité de nom autorise une science une ( ce qui n'est évidemment pas le cas pour les homonymes : ce n 'est pas la même science qui ( 1) Contrairement à bien des traditions de l'exégèse aristotélicienne. I I . le vocabulaire de l'analogie pour exposer l a théorie aristotélicienne des signifi­ cations de l 'être (2) . par laquelle on déciderait d ' appeler analogique ce q u 'Aristote désigne comme 7tpoc. parce qu'elle était moins une solution du problème de l ' ambiguïté de l 'être qu'une réponse elle-même « questionnante » (3). 4. 85 ss. . p . n'en est pas moins infidèle à ce qu'il y a d 'essentiellement problématique et ambigu dans la démarche d 'Aristote. et. Mais i l se trouve que le mot analogie a un sens précis pour Aristote et qu'il ne l'emploie j amais pour désigner le rapport des catégories à l 'être en tant q u 'être : si donc Aristote avait voulu dire que l 'être est analogique. . 242. p. concluait que les termes dits par référence à un terme unique ne différaient pas tellement des synonymes. �v Àe:y6µe:vov. il l 'aurait dit . à saint Thomas ( 1 ) . qui substituait au problème de l ' un et du multiple celui des rapports entre un Dieu créateur et un monde créé. les textes de saint Thomas cités plus bas. Cf. mais prétend s'appuyer sur les textes d 'Aristote. (2) Par exemple. note). q u i l'emploie à propos d'Héraclite (Le logos fondateur de la dialectique. mais en réalité parce que le christianisme avait apporté une tout autre perspective métaphysique. Alexandre d 'Aphrodise. ce silence n'est pas simple inadvertance. cette substi­ tution pourrait être légitime. Ainsi. 1 30. p. (3) Selon l'expression d e !{ . pour avoir été décisif dans le destin de la métaphysique occidentale. n. le commentarisme médiéval introduit ici un inflé­ chissement qui. mais doit avoir un sens. et BRENTANO ( Von der mannigfachen Bedeulung . La doctrine du 7tpoc. après une longue et minutieuse analyse du passage du livre r de la Métaphys ique. AXELos.

puisqu 'elles ont relation à une certaine nature unique. r. la doc­ trine d'Aristote : ce rapport au principe. 8. Nous suivons dans l'cnsem hle l a traduction que Ro e 1 :-i a donnée de ce passage (La théorie plalo11 icie1111e . note ) . avait défini les syno­ nymes : « Les choses synonymes et qui sont comprises sous un genre commun sont dans un rapport de communauté et de participation (xoLvwve:î: -re: xcxl µe:-r�xe:L). mais en même temps s'infléchit. Or c'est précisément en des termes semblables qu'Alexandre. i bid..) . 24 1 . auquel Aristote laissait toute son ambiguïté en le désignant par la préposition 7tp6c. A 1. 2 4 1 . ce qui signi fie. Dès lors. en cfTet. I. Nic. p . . sont dites avoir un caractère commun (xcx6' �v) .ra ire. IS [ l e itv d u rrpoc. . 1 3 . iv Àe:y6µe:vcx]. précise plus loin Aristote : « en tant que les êtres ( l5v-rcx) parti­ c ipent de la nature de l 'être » (2). les choses homonymes ne participent les unes par rapport aux autres. en tant qu 'il est être (xcx6à l5v) ». . Mais c e terme d'équ ivalence n'est pas clairement défini et Alexandre dem eur e plus �rnsihlr nux ressem hlnn ces 'l l l ' nux rl i fTrrcmcrs e n t re rrpbc. entre les rrpoc. p u isque c'est la possi bilité m8me d'une /elle science qui es/ précisément en q11eslio11 dans Ioule celle _pro blématique. L a seule différence. bien que pourtant toutes n ' y participent pas semblablement et au même degré ».ey61ie:vx e t synonymes : d ans les deux cas.Ex . (2) In Mel.) (3). �v Àe:y61ie:vx et les synonymes est qu'il n ' y a pas ou. 2 4 1 . qu'il y a équ ivalence ( lcro-rLµ(cx. au con f. o n aperçoit cette même nature d 'après laquelle et à cause de laquelle elles sont nommées comme elles le sont. 33 à 244 . 243. de rien d 'autre que de ce nom seul (4). !!v Àe:y6µe:vcx. i bid. quelques lignes plus haut. logiquement et peut-être mathé­ matiquement déterminable. (4) A 1.. Ce qui demeurait obscur pour Aris­ tote (le fondement de la commune dénomination) s'exprime désormais dans le langage platonicien de la communauté et de la participation. xcxt oµo(wc. 1 0 . . . dans la mesure o ù . ces choses aussi (les 7tpàc. selon A l e x andre . 200 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » étudie le chien-animal et le Chien-constellation) ( 1 ). 2 0 : rrpoc. au contraire. 1 1 02 b 3 1 .. devient un rapport (Myoc. . Aristote men tionne l e sens ma thémati q ue ( q ue l ' o n retrouvera dmis le terme analogie) de l ' expression fxe:Lv Myov : Eth. 1 6 ) entre l es différentes a ttri bu tions du terme considéré aux choses dont i l est le nom. Mais l'on ne peut sans pélilion de principe s'appuyer sur l ' existence d ' u ne science une de l ' ê tre pour en tirer des conséquences sur le statut des rrpoc. on comprend que « l'étude de l 'être appartiendra à une seule science. ( 3 ) cr. 1 58. Et Alexandre d ' expliquer qu' « en une certaine façon.. On voit comment se précise dans la pensée d'Alexandre.1 4 . dans toutes e n quelque sorte. à l 'essence représentée par le genre qui est affirmé de chacune d'elles . et selon le nom qui est attribué en commun à chacune d ' elles.1·: x .. . l!v ). » Dans le cas des ( 1 ) Nous verrons dans l e chapitre suivant q n e le souci de soumettre l ' ê tre en tant q u ' ê tre à une science une amène e lTectivement Aristote à i nfléchir sa propre démarche dans un sens q u i annonce l ' interpré t a tion d'Alexandre. d ' une façon équiva­ lente et semblable ( tao-r(µwc. lv] Myov lxov-rck 't"LVCX.

mais l'expression d'un rapport rationnel . 1 9-20 Kroll)."l)Ç et &. Ce n'est pas par hasard.rco -rÜ)(. alors qu'il était explicitement dirigé contre la théorie platonicienne des Idées. a permis aux exégètes de « platoniser » Aristote . Nic. le statut de l 'être en tant qu'être ait paru « pencher d avantage du côté de la synonymie » que de l 'homonymie ( 1 ) . M ais u n tel infléchissement n ' a été possible de la part des commentateurs que p arce qu'il paraissait s'appuyer sur certains textes d'Aristote. était dévolu à l 'essence . p aradoxa­ lement. d 'une part. l'unité problématique d 'une pluralité irréduc­ tible de signi fications. qu'il nous parais­ sait être chez Aristote. diront les commentateurs. qui. dans le texte ci-dessus.rcà 8Locvo!ocç . l 'unité essentielle d'un dire qui se contente d'attribuer un nombre indéfini de fois l'être à ce qui est ( bien qu 'Alexandre n ' aille pas j usqu'au bout de son interpré­ tation en faisant de l'être un genre) . ce qui tend à rapprocher les premiers des seconds dans une commune opposition aux homo­ nymes. explicitement ramené par Alexandre au xoc6' �v Àe:y6µe:vov : l'être en tant qu'être n ' est plus cet au-delà insaisissable. a un sens et n'est pas seulement un fait de langage . [\) . I I . de ! ' Éthique à Nicomaque. PORPHYRE.et non plus comme le �v d ' u n 7tpoc.rcà 8Locvo!ocç se trouve déj à chez ARISTOTE (Phys. Bien plus. 5. L opposi tion en lrc &. dont le plus important est celui. p. 65. in Categorias."l)Ç et 6µÙ>VUfLOL &. cette impossible unité de ses propres significations. le principe. ( 1 ) MiiÀÀov &. Sur les diverses interprétations de cette doctrine . 1 096 b 26. mais que son homonymie n'est pas fortuite (&7to 't"UXYJc. cil.rcà -rU)(. ( 2) Eth. 1. . 1 62. ce fondement est présenté comme le �v d'un xoc6'�v. que Maitre Eckhart reprendra une même interprétation univocisante de l'analogie.. cf. L. in Melaphysicam . déj à cité .rcoxÀ(ve:L rcpàç -rà: auvÙ>vuµoc ( SYRIANus.rôle qui. I. mais en vertu de la même logique platonisante. ev Àe:y6µe:voc comme dans celui des synonymes. Finalement. �v. 4. et. ev Àe:y6µe:vov est. le fondement des significations . 2 Buss e . alors qu'on ne peut parler propremenl de participation dans le cas des homonymes. Aristote semble suggérer lui-même le contenu possible de ce rapport : « Faudra-t-il dire qu'il y a ici homonymie en vertu d ' une prove- il y a participation à un principe unique. On comprendra sans peine qu'ainsi entendu. . par un singulier retour. 1 !l7 a 1 -2) . (3) Toutes les classifications des homonymes proposées par les commenta­ teurs reposent sur cette division fondamentale entre 6µwvu � oL &. il y a donc participation à une même nature. d 'autre part. le 7tpoc.) (3) . . 57. 4.) (2). entendue comme participation gra­ duelle à l'Esse. mais il devient. chez Aristote. Elle est donc. c'est une « homonymie » qui. Qu'y lisons-nous en effet ? Que le Bien est un homonyme .INTERPRÉTA TIONS PLA TONISA NTES 201 7tpoc. 1 5-67. cr. ROBIN. op. n. intention­ nelle (&7to 8Locvo(occ.

32 c. 508 a ) .. c'est qu'un usage issu. procédé général par lequel on « transporte à une chose un nom qui en désigne une autre » (2) . 1 0 1 6 35. (2) Poétique. et ainsi de suite ( 1 ). » Qu'en est-il donc de cette analogie ainsi suggérée par Aristote ? Le sens en est clair. 1 76..202 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » nance unique ou d 'une tendance vers un même terme.Àoyoc.. Ainsi. 1 096 b 27. (5) Si nous insistons sur ce p oint. l 'analogie est prise au sens mathématique de proportion ( 5 ). on pourra dire par analogie que le soir est la vieillesse du j our ou que la vieillesse est le soir de la vie. Si l'on se rappelle ce qu'Aristote disait plus haut des signi fi­ cations multiples du bien.. quatre termes au moins étant donnés. mais de la scolastique tardive. Nic. mais comme une hypothèse) . 4. p. 6. ce n'est pas à pro­ prement p arler les signi fications multiples du bien. 1457 b 6. si l'on se reporte aux dé finitions qu'en donnent la Poétique et la Rhétorique : l'une et l ' autre en font une espèce de la métaphore.. dans ce passage aussi. l 'allusion à l 'analogie devient claire. �. L'exemple qui est donné par Aristote dans l' Éth ique à Ni co ­ maque (la vue est au corps ce que l'intelligence est à l 'âme) prouve bien que. (6) Cf. fidèle en cela à l'enseignement de Platon. 1 . si la vieillesse est à la vie ce que le soir est au j our.Àoy6v 't'L (Eth. 21. I I I . &v Àey6µevov. qui se dit en autant de sens que l'être (6) . 69 b). il ne fait aucun doute qu'Aristote emploie touj ours le mot dvotÀoylot dans le premier sens et qu'on ne trouve aucune trace du second. Cf. Nic. 1 4 1 2 a 4 . Dans le passage de l' Elh . c r . . désigne par le terme &votÀoyta les rapports de j ustice : �<rr Lv &pot -ro V. I I . . Les mots &v&. à côté de l'&cp' i:v6c. I l y a là un procédé de langage qui se fonde sur une relation mathématique : la proportion ou égalité de deux rapports (4). 1 096 b 26. 4 . 1 457 b 1 6 SS. on parlera plus précisément d 'analogie dans tous les cas où. comme une troisième forme d'homonymie qui ne soit pas dn-o 't'OJ('l)c. ni encore moins de l'être. l'analogie (au sens de proporlion) apparaît. dvotÀoytot 8lKotLov &v&. Nic.1 8 1 . non comme une solution. 4. non de saint Tho­ m a s . &v Àey6µevov d'Aristote). Rhé/or. I O . 1 .. ou mieux encore par analogie ? Ainsi la vue j oue pour le corps le même rôle que l'intelligence pour l 'âme. b 3 . Aussi n'est-il pas surprenant qu'Aristote. Ce qui peut être dit ici analogique (encore qu'Aristote présente ceci . 1 4 l l a l . 1 1 3 1 a 29 ) . distingue deux espèces d'analogie : l'analogie de proportionalilé et l' a n a log i e d'allri hulion (qui correspondrait au 7rpoc. et du n-poc. ( 3 ) Ibid. 6. . ont d'ailleu rs le même sens mathématique de proporlion dans le Timée ( 3 1 c. Nl él . b (4) C'est très exactement l'égalilè géométrique de Platon (cf. mais le rapport entre les unes et les autres : l 'intelligence est à l 'essence ce que la vertu est à la qualité. ce qui permettra au poète ou à l 'orateur d'employer le quatrième au lieu du second et le second au lieu du quatrième (3) . « le second terme est au premier comme le quatrième est au troisième ». En réalité. la ( l ) Elh. Gorgias.

c'est qu'il se dit dans les différentes signi fications de l'être . La multiplicité des signi fications de l 'être éclaire et. aucune an alogie ne permettra d ' en rendre compte. qui ne relèvent pas d 'une science commune . on ne peut étendre aux signi fications de l'être le recours à l 'analogie. qu'Aristote ne suggère d 'ailleurs que pour le cas des signi fications multiples du bien. l 'occasion au temps. Et si l 'être en tan t qu'être conserve néanmoins une certaine unité de signi fication. Celles-ci renvoient à celles-là. L'erreur des interprètes scolastiques est de s 'être appuyés sur . . le recours à l'être permet de répondre aux deux questions : Pourquoi le bien a-t-il plusieurs sens ? Pourquoi le Bien en tant que bien est-il cependant plus qu'un simple flalus 11ocis ? Mais comment répondre à ces deux questions lorsqu'il s'agit de l 'être ? Si le bien (ou l ' un) ont plusieurs sens parce que l 'être lui-même a plusieurs sens. Mais pourquoi y a-t-il de la quantité et de la qualité et du temps. entre lesquelles on établit un rapport terme à terme : en ce sens. on peut dire que les significations du bien (comme celles de l ' un) sont analogiques par rapport à celles de l 'être . et si le Bien en tant que bien n'est pas un simple mot et présente une unité relative de signification. il faut donc que soient en présence deux séries. encore que ces trois derniers termes soient manifestement apparentés. excuse la multiplicité des signi fications de l'un et du bien : c'est parce que la quantité n'est pas la qualité o u le temps que la mesure n'est pas la vertu ni l'occasion. On le voit. Mais à quoi rapporter les signi fi­ cations de l'être ? Avec quelle autre série plus fondamentale mettre en p arallèle les signi fications de l'être ? Peut-être faut-il ici renoncer aux métaphores mathématiques et reconnaître que ce que les scolastiques appelleront la convertibilité de l 'être avec le bien et avec l'un n'est pas absolument réversible. Pour qu'il y ait analogie. et non pas seulement de l ' être ? La pluralité des signi fi cations du bien (ou de l'un) est à la rigueur j usti fiable : celle de l 'être ne l ' est pas. ce n'est pas inversement parce que le bien et l'un ont plusieurs sens que l 'être est équivoque. M ais s ' i l en es t ainsi. et le Bien en tant que bien est précisément ce qu'il y a d ' égal entre ces différents rapports. pourrait-on dire. Si le bien nous apparaît sous différents aspects. et c'est l 'égalité de ces rapports qui autorise l 'affirmation d ' une proportion. etc. du moins au niveau de l 'ontologie. puisqu 'à chaque signi fication de l 'être correspond une signification du bien ou de l ' un .A !VA L O fTIE nu B IEN ET DE L' UN 203 mesure à la quantité. il le doit à l ' éga­ lité des rapports que ses différentes signi fications entretiennent avec chacune des catégories de l ' être.

1 5 (cf. Le rapport de l'un et de l'être est plus é troit que celui du bien et de l'être : • L'être et l'un sont idcntiCJues et sont une seule nature en ce qu'ils sont corréla­ tifs l'un de l'autre (-réj'> à>eoÀou6e:ï:v àÀÀ�Àmç\ .. il s ' appuyait sur l 'impossibilité d 'une science unique de l 'être pour montrer l'impossibilité d 'une science unique du bien. En réalité.a 1 9 . Aris­ tote se contente d'affirmer qu'il se dit en autant de sens que l'ôlre. nous avions vu Aristote poser en règle générale qu'un terme est homonyme lorsqu'il s'emploie dans les différentes catégories de l 'être et appliquer cette règle au cas particulier du bien. Phys . après avoir rangé l'un parmi les 7tpàç �v /. par rapport à laquelle ils seraient entre eux dans le même rapport que les catê­ gories de l'être entre elles (La théorie platonicienne . 2. ce qui n'implique aucune identité.204 LA SCIENCE « RECHERCHÉE >> leur propre théorie de la convertibilité de l'être. .e: y6µe:vcx. 1 7!\. p . pour le bien.1 79. alors que.. ci-dessus. . (2) 1 . qui fait que son homonymie est le fondement des autres homony­ mies et qui rend cette homonymie de l'être plus radicale (puisqu'il n'y a p lus rien à quoi la rapporter) et aussi plus grave (parce que l'être. Il y a identité entre homme un. bien. 1 85 b 5 ss. on peut rapprocher le cas du bien de celui de l'un et les opposer l'un et l'autre au cas de l'être : les homonymies de l'un et du bien apparaissent comme des homonymies dérivées d'une homonymie plus fondamentale qui est celle de l'être (pour l'un. n. l'idée que l'être est bon. note). est tout à fait étrangère à la pensée d'Aristote).. a u livre r de la Métaphys ique (4) . . elle est aussi plus obscure. par rapport à l'homonymie du bien et de l'un. un) formeraient système et pourraient s'attribuer réciproquement (en particulier. p. ( <! ) c r . homme étant et homme • (r. Certes. ! 'un et le bien chez Aristote comme signifiant une nature unique. not. p. Dans les Top iques (2) . 2. Mais. Dans 1 ' Éthique à Eudème ( 3 ) . est plus afTecté que tout autre terme par la pluralité irréductible de ses signi fica tions). 2. il montrait plus profondément comment les différents rapports possibles des signi fications multiples de ( 1 ) Il faudrait d'ailleurs distinguer ici entre le cas de l'un et celui du bien. (3) cr. 26 ).. pour étendre à l 'être ce qu'Aristote suggère seulement à propos des signi fications multiples du bien. étant d'abord ce qui es/ toujours signifi é. I. Robin lui-même n'échappe pas à toute confusion avec la scolastique lorsqu'il présente ! 'être. en tant qu'il est. de l ' un et du bien. D'une façon générale. ) . l. de centre de référence . en ce qui concerne le problème de l'homony­ mie.1 78 ) . Enfin. il faut s e garder d e transposer chez Aristote l'idée scolas­ tique selon laquelle les trois termes transcenclantaux (être. Mais aucun texte d 'Aristote ne permet de mettre le bien et l'un sur le même plan que l 'être ( 1 ) . il répète souvent que le bien et l'un se disent en autant de sens que l 'être. 1 78. plus fondamentale. 1 053 b 24 . 1 59-60. mais le fait que la formule ne soit pas réversible suffit à ruiner toute « convertibilité » au sens strict : la pluralité des significations de l 'être ne peut avoir le même statut que la pluralité des significations du bien et de l'un . 2. cf. p . Mét. 197. de principe d 'explication résiduelle ou encore de refugium dif ficul­ lalum. . . Nous avons vu plus haut comment l'homonymie de l 'être servait. il faut laisser à l'être selon Aristote la spéci ficité de son mode de dévoilement par le langage. 1 003 b 22.

faute d ' une série plus fonda­ mentale avec laquelle la série des significations de l 'être puisse être mise en rapport. si la correspon­ dance avec l 'être autorise l'analogie. Aristote s'avise que le parallélisme entre les signi fications multiples du bien et celles de l'être permet de comprendre. d 'abord considérés comme de simples homonymes à l 'instar de l ' être. on voit une évolution se dessiner entre ces difîérents passages et celui du livre 1 de l' Éth ique d Nicomaque : le bien et l'un.IL N' Y A PA S D'ANALO G IE DE L ' 2 TRE 205 l 'un à leur fondement commun. La pluralité des catégories de l 'être apparaissait. ou plutôt. pour qu'il y ait proportion. ne sont au tres que les ca tégories de l 'être autres que l'essence. donc deux termes. en instituant entre leurs diverses signi fications l'égalité d ' un rapport. L'ana­ logie l1!l peul � l i m i ncr cet i rrMuclible. il peut bien y avoir analogie entre les signi fications multiples du bien ou de l ' un dans leur rapport aux significations correspondantes de l 'être . Mais l 'analogie ne nous éclaire en rien ni sur la pluralité des catégories ni sur la nature du rapport qu'elles entretiennent avec un fondement unique (7tpoç gv) : le 7tp6ç du 7tpÔç gv reste ( 1 } En \ï'. de d e u x rapporLs ne nous a p p r e nd rien sur la n a t u re du ra pp o r t lui-même.. dans celui du bien . dans ce dernier cas. i l ne peut donc s'agir que de ce qu'on appellera plus tard l 'analogie de proportionalité. dans une certaine mesure. au delà duquel l 'analyse ne peut plus. puisqu'il s'agit d ' une égalité de rapports. . Or. ra p p o r t en tre l a signi fica Lion pri mor• lialc el l es sign i fications dérivées esl. parmi les 7tpÔç �v Àe:y 6µe:v0t . dans tous ces cas. par ex e m p l e . touj ours en vertu de leur corres­ pondance avec l ' être. sauf cercle vicieux. deux séries de termes. Mais. elle la présuppose et y renvoie. comme le fai t primitif et incompréhensible. mais une prétendue analogie de l 'être ne pouvait avoir aucun sens pour Aristo te.rLu rl ' u uu prupriùlé 1 m1 Lh é rn u l i q 1 w hiou c u l l l l l l l' . c'est-à-dire à l ' Un-essence . remonter. dans une troisième phase. D e l ' é. Bien loin que l 'homonymie par analogie supplante l ' homonymie 7tpoç gv ou lui soit identique. l e mfüue d a n s l e c a s ri e l ' ê L r e cl. o n saisiL im méd ia­ t e m en t q u e I r. que nous retrouverons des signi fications analogues et une relation ana­ logue ( 1 ) entre les signi fications dans le cas du bien et de l'un. l'éga ! 1' lé 1 ' Esscïùie = (j ÙanîfLé l n l e l l ec L = 'E:ssenco. C'est parce qu'il y a des catégories de l 'être . et une certaine relation entre ces catégories . enfin. sont ensuite rangés. Dès lors. l 'analogie ne peut évidem­ ment s'appliquer au cas de l'être . l 'homonymie du bien (et de l'un). Lorsque Aristote parle d ' analogie. Certes.ga rté l n Lc l lecL �ks1 1 rl' on l"l l'll ' 1 P Sl l l'C Qu antité M l\ IS . il faut qu'il y ait correspondance.

1071 a 26. Et le problème de l'ontologie aristo­ télicienne reste entier : si l 'être est équivoque ou si . dans les di fférentes ca tégories (A. Nic. 52 b ) . 2. du moins. sur l 'être. 4. à propos du bien : les principes ne peuvent avoir le 1116111e sens suivant qu'on les emploie dans telle ou telle catégorie (ainsi la cause du relatif est seulement homonyme à celle de l'essence) . 4 et 5 . si l'on n'avait déj à appris à distinguer entre les déclarations programma tiques d 'Aristote et ses réalisations effectives. 26 . 218 d . Oui. non pas à l'être lui-même.Non. bien loin qu'ils contri­ buent à la réduire. Cf. mais suppose. oi1 il est question du bien. . p. Aris­ tote a-t-il réussi à constituer en fait une science de l'être en ( l) I l serait aisé de vérifier que les autres textes invoqués par les commen­ tateurs en faveur d'une prétendue analogie de l'être chez Aristote : l ) Ne concernent pas directement ! 'être . I . ou du moins unifiable. comme étant contraire à la notion même de catégorie) . 2) Présupposent. quoique non identique. la pluralité radicale des catégories. Timée. 3 . 277 b. 10.. 1 089 b 3 . post. répond-il. 1 003 a 2 1 . qui autorise une certaine unité du discours malgré l'ambiguïté radicale de l'être . et qui est celui de la signi(icalion. si l'on entend que les principes sont communs par analogie. et l'analogie des principes ne supprime pas. d . son unité est suspendue à un rapport lui-même équivoque. I . 29 b-c. 33).j ouent un rôle analogue. Aristote ne semble pas mettre en doute la possibilité d 'un discours cohérent sur l'être lorsque. On pourrait aussi le montrer à propos de Mét. On reti·ouve ici le môme schéma que dans l 'Elh. la cause elll ­ ciente . à savoir la forme. n. 4.. car alors l'être relèverait des mêmes principes dans les différentes catégories ( hypothèse qu'Aristote rejette d'emblée. Mais le point de vue d'où se place Aristote lorsqu'il s'agit de l'être en tant qu'8/re (et non plus des principes). 1 . la privation. mais c'est parce que l'être est ambigu qu'il est nécessaire <le recouril" à des façons de r.. ce qui est à chaque fois Je même. Tfléélèle. au début du livre r de la Métaphys ique. Pol. limite considérablement la portée de cet emp1·mit : il s'agit chez Platon de découvrir la structure unique du réel à travers la diversité de ses apparences. à proprement parler. On le voit : l'analogie est seulement un pis aller. mais aux principes de ! 'être. textes cités : Snph. A. On pourrait s 'étonner de cette apparente contradiction entre l 'affirm ation d 'une pluralité radicale de signi fications et la confiance en un discours uni fié. il affirme sans hésiter l'existence d ' une science de l'être en tant qu'être (2) . 202 e . N. Anal. Existe-t-il. 5. 76 a 38 (où ce sont les axiomes qui sont dits xoLvœ xotT'civotÀoylotv) .. se demande Aristote dans ces passages. des principes communs à tous les êtres '/ . Nic..206 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » toujours aussi ambigu ( 1 ) . C'est à cette analogie des principes que songe Rodier lorsqu'il voit dans certains textes platoniciens la préfiguration de la théorie arisloléli­ cie1111e de l'analogie (Eludes de philosophie grecque. arler analogiques. Le discours sur l' &tre Bien que l'être se dise en plusieurs sens. 1 070 b 18. (2) r. c'est seulement le rapport que chacune des significations du principe entretient avec chacune des significations correspondantes de l'être. 69. . car les principes . où Aristote applique le terme d'ana­ logie ou plutôt d'identité analogique (TotôTœ Téi'> &viXÀoyov) . alors que le p roblème d'Aristote est de sauver une certaine unité du discours malgré la pluralité des sens de l'être. 1 homonymie de l'être. comment et au nom de quoi instituer un discours un sur l 'être ? § 4. Nous l'avons montré à propos du passage de l'Elh.

à l 'être en tant qu'être. même si. lorsque Aristote veut constituer une science de l'être en tant qu 'être. elle a abusé les commentateurs. En réalité. » Cette phrase est si peu isolée dans l 'œuvre d 'Aristote que nous trouvons développées dans ses ouvrages des raisons très fortes qui prouvent. Il n'est pas douteux que l'effort d'ARISTOTE. plus tai·d. Qu'il y ait une science une de l 'être en tant qu'être. nous semble-t-il. 1. a fortiori. L 'évolulion de la psy­ chologie d'Arislote). Eud. Certes. . 1 2 1 7 b 33 ss.IL UNE SCIENCE DE L ' 2 TRE ? 207 tant qu 'être. l\I ois. un nouveau critère. des Ré(ulalions soph istiques e t des Ethiques à Eudème et à Nicomaque. multipliait les arguments pour en démontrer l'impossibilité . On se rappelle que la polémique anti­ platonicienne des Top iques . L a thèse qu' il n'y a pas de science un ique de l'être n i du bien est caractl'lristique de la poll'lmique anti-platonicienne. Mais la contradiction n'est pas seulement ici entre les intentions et le système. l'accent était alors mis sur l' impossibilitl'l d'une science unique du Bien. Aristote ne l'a pas touj ours admis. Jaeger (et repris en particulier par F . (2) I l y a là. pendant des �iècles. de même le bien n'y est pas un non plus . ( 1 ) Eth .y A-T. Le texte de l'Éthique à Eudème ne laisse aucun doute à cet égard : « D e même donc que l 'être n'est pas un dans les catégories qu'on vient d 'énumérer. Elle apparaît déj à au niveau des déclarations de principe : tout se passe comme si Aristote. l'impossibilité d ' une science de l 'être en tant qu' être : raisons si fortes qu'Aristote n'y répondra j amais entièrement. et il n'y a p as davantage une science unique de l'être ni du bien ( 1 ) . que l 'on peut situer logique­ ment au début de la carrière proprement dite d'Aristote. même lorsqu'il prétendra constituer pour son propre compte une o ntologie comme science (2) . qui s'ajou terait à tous ceux qui ont été proposés par W. Cette remarque tendrai t à assouplil' le schéma suggéré par W. selon lequel Aristote se serait éloigné progressivement d'un platonisme d 'abord exacerbé. au livre r de la Mélaplzysique. la découverte si radicalement anti­ platonicienne de l'homonym ie de l'être semble bien caractéristique de la premiùre période d'Aristote el l'on peul dire que toute son rouvre métaphysique n'aura d'autre but que d'atténuer les conséquences de cette première affirmation. pour suivre l'évolution d'Aristo te. au sens où les Seconds A nalytiques définissent la 3cience démonstrative ? L 'assurance apparente d ' Aristote. NuYENS. ne doit pas nous dispenser de poser la question. pour j ustifier une science de l'être en tant qu'ôtre ( par des arguments qui ne constituent d'ailleurs pas un retour au platonisme) ne soit une réponse ou un correctif à ses propres arguments des Topiques. directement ou indirecte­ ment. . 8. mulalis mutandis. au moment même où il se présente comme le fondateur de la science de l 'être en tant qu'être . et bien que ce ne fût pas le thème explicite de ces développements. Jaeger cl après lui. de l'Élhique à Eudème et de l 'Éthique à Nicomaque s ' appuyait sur l'homonymie de l ' ê tre pour conclure à l'impossibilité d ' une science unique du Bien . il se heurte à la thèse précédente et s'aperçoit que les arguments q u ' il avait sou tenus contre l' idée du Bien s'appliq uent. pouvait-on en conclure à l'impossibilité d ' une science unique de l ' ê tre.

comme conditions de possibilité d 'une science stable (5).) ? Parmi toutes celles que nous trouvons longuement analysées. il en est une qui intéresse particulièrement notre problème. entre ÈmCJ't'�{J.. (5) Cralyle. et Aristote reprend à son compte le rapprochement.208 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » Quelles sont donc les conditions qui font qu'un discours peut être dit scientifique ou (ces deux expressions étant équivalentes pour Aristote) démonstratif (cX. la raison connaît et pense par repos et arrêt (2) . (4) Cf. un tel obj et reste indéterminé. 1 00 a 15. » Platon remar­ quait déj à que le mouvement que nous croyons saisir dans les choses n'est que la proj ection de notre propre vertige (4) . (1) Cralyle. 439 c. 247 b 1 0 .de l'âme encore ignorante : « C'est par l ' apaisement de l'âme après l 'agitation qui lui est naturelle qu'un suj et est engendré prudent et connaissant (3). mais par la stabilisation dans l ' âme de ce qu'il y avait d'universel dans l'expérience. la certitude de l' homme compétent à l 'agitation . déj à suggéré par le Cratyle ( 1 ) . entre l'idée de science et celle d 'arrêt ou de repos : « Selon nous. V I I . remarque Aristote .. (6) Anal. (3) Ibid. 3. 87 b 30. tant que ne s'est pas dégagé.7to8eLx-mc. . notamment dans les Seconds A nalyt iques . . Mais cette exigence. 19. ne reste seulement psychologique : la constance du savant doit s' appuyer sur la stabilité de l'obj et. . posl. » Certes.6c."'l et a-r�vocL. La sensation nous met en présence de « ce 1suj et-ci qui est maintenant et à tel endroit » (-r68e -rL xoc( 7tOU xoct vuv) (6) et. Cralyle. et qui définissent ce qu'on pourrait appeler l'idée aristotélicienne de la science. I . 4 1 1 b. dépend des conditions changeantes de temps et de lieu . pour Aristote comme pour Platon. 3 1 . stabilisé . réalités subsistantes par delà les apparences mouvantes. par rapport à la connais­ sance de type scientifique. 440 a-b. l'universel qui est en lui. Chez Aristote. (2) Phys. On sait que Platon opposait déj à à l 'opinion changeante la science stable . parce qu'elle se trouvera diffi­ cilement réalisée dans le cas de l 'être en tant qu'être : c'est l 'exigence de stabilité ou encore de détermination. pas plus chez Aristote que chez Platon . (7) Ibid. 247 b 1 7. La constitution du savoir scientifique est décrite par Aristote comme la mise au repos dans l ' âme de tout ce qu'il y a d 'universel dans ses expériences particulières : un peu comme. 437 a . Ainsi le Cralyle introduisait-il les I dées. Mais. non plus par le recours à une Idée transcendante . l'exigence de stabilité est assurée.si naturelle. il s'agit d ' abord d 'opposer l 'assurance . I I . de ce fait. « indif­ férencié » ( 7 ) .

H E I D EGGER. qui n'a pas ici le sens de l'universel aristotélicien. i\1. qu'il n'y a de science que de l 'uni­ versel . Cf. dans les Seconds A nalytiques . les choses particulières ne sont pas connaissables : c'est seulement en tant que finies qu'elles le sont (3). car seul le fini est connaissable. (4 Phys. Or. C'est ainsi que. syncrétique et qui ( 1 ) Ibid. d a ns l 'usage s colastique . II. 19. pouvant seul satisfaire l'exigence scienti fique de stabilité et de certitude (2) . et cette progression est constitutive de la science. j usqu ' à ce que l'armée soit revenue à son ordre primitif » ( 1 ) . qui ouvre la Phys ique et où il est dit que le plus universel est plus connu pour nous. 1 00 a 1 2. p. mais que le moins universel est « plus clair et plus connu par nature » ('t'TI cpuae:L aotcpéa't'e:pov xa. plus elle tombe dans l'infini. si l'on entend par individuel ce qui est parfaitement déterminé . il faut voir tout autre chose qu'on ne sait quel goût pour les généralités. dans un passage au moins. Qu'est-ce que la philosophie ?. 1. s'embrouille au point d'appeler universel (xot66Àou) ce qu'il appelle ailleurs particulier (xot6' �xota't'ov) . » L'universel est donc pour Aristote tout le contraire d'un résumé ou d ' une somme de l'expérience. (2) On remarquera que. alors c'est l 'individuel qui répondra le mieux à cette définition. un soldat s'arrêtant. Aristote montrera la supériorité de la démonstration universelle (c'est-à-dire portant sur l'universel) sur la démonstration particulière : « Plus la démonstration devient particulière . un autre s'arrête. semble-t-il. souvent affirmé par Aristote.. véritable crua: commenlalorum. que par ré férence à l'usage courant. . 1 84 a 18. 1 . du mot xa. au milieu d'une déroute. et inversement : c'est le passage . 24 .66Àou. On comprend donc qu 'Aristote. tandis que la démonstration universelle tend vers le simple et la limite. Il est la limite vers laquelle tend celle-ci. Dans cette exigence du savant. fr. . 86 a 6. C'est en ce sens qu'il faut entendre le principe. . mais désigne une sorte de perception confuse . populaire et péj oratif.JD&E A R ISTOTÉLICIENNE DE LA SCIENCE 209 « dans une bataille. l'indéterminé. En termes plus abstraits.t yvwpLµw't'e:pov) (4). Bien plus. Ce passage ne peut s'expliquer. alors c'est l'universel qui possédera la vraie individualité.. puis un autre encore. on ne sait quel mépris pour l 'individuel. trad. posl. (3lA nal. cerlitudo désigne une propriété de l'obj e t (sa parfaite détermination) . le passage du particulier à l'universel se présente comme une progression de l'infini au fini . 45. en qui elle se stabilise et en quoi pourra se reposer le savant. en tant qu'in finies. et non une qualité subj ective du savoir. Et si l'on entend par universel le confus. 1 .

dans les écrits métaphysiques et logiques l'expression xo1vor. donné par Aristote à la suite de ce passage. 3. 77 a 26-31 et 1 0.66). ) d'ignorer cette distinction du xot6 6). n. Comme le note fort bien Simplicius dans le commentaire de ce passage. 210 L A SCIENCE « RECHERCHÉE 11 n ' est générale que parce qu'elle est indistincte. 1 96. L'universel est donc au particulier ce que le clair est au confus. .L pour désigner les axiomes communs à plusieurs genres (M�I. reprise par B R ENTANO ( Von der mannigfachen Bedeulung . I. Cette dernière connaissance est simple et appartient à l'ordre de la connaissance intuitive » ( 1 ) . connaissance plus touffue que celle de la définition scien­ tifique. serait en contradiction avec tout ce qu'enseigne ailleurs Aristote : pour lui.ou ne désigne pas le • concept général . plus connaissables pour nous que l'espèce parce qu'ils comportent moins de détermina tions. 34. en efTet. Pari.Àoy tor.Nous suivons la traduction de J . 287 ) . Mais. p. . due à la simple attention donnée à la chose. 3 1 4 ) . le commun (xoLv6v) de l ' u niversel (xcx66>.. cf.-r' «vor. ibid. 1 6. 1 7. 639 a 1 9 (et fréquemment dans les ouvrages biologiques) .. . mais • une sorte d 'image générique.serait le terme le plus universel et la science de l 'être en tant qu'être la plus parfaite de tou tes les sciences. achevée. outre que l'exemple du cercle. .l 86�or. 24 . le genre est p lus connaissable en soi que 1 'espèce. p. unifiant toutes les parties.. qui adopte aussi cette interprétation : dans le texte de la Physique. l'univer- ( 1 ) S1MPL1crns. 2. 5. ce n ' est pas l ' extension d 'un terme qui dé finit son universalité. 3. lecl.. dès lors. et.. aussi en ce sens Pm LO PON. B. suivant laquelle les universels dont il est ici question désigneraient les genres. donc plus simple . I.o u) (3). !\f ais. s'accorde mal avec cette interprétation. 997 a 2 1 . Anal. un général par confusion • (p. il y a deux sortes de connaissance « générale 11 : d ' abord . ou le simple au complexe ou. de la connaissance de l'être en tant qu'être ? Si l'universel aristotélicien se dé finissait seulement par son extension. parce qu'il est plus universel. est dit xo1v6v ce qui est commun à plusieurs genres. « une connais­ sance globale. xor.. 287. c 'est avant tout. Qu'en est-il. où les axiomes communs sont dits ><oLvà: xor. . pour reprendre les termes qu'Aristote emprunte à Platon. e t le vocabu­ laire aristotélicien distingue fort nettement le général. lorsque nous nou s élevons de l 'individu à l'espèce et de l'espèce au genre . 1.o u désigne généralement l'universalité du genre.cet être qui est << commun à toutes choses » (2) . 1 ). 1.66). 645 b 22.v) . mais il est moins connaissable pour nous. (3) Alors que xor. 1 005 a 27. Si.1\1 LE BLOND. In Phys. 996 b 28 .. Cf. . 76 a 38. (2) r. . ce que la lim ite (7tép<Xç) est à l' illim ité ( &m:Lpov). une telle doctrine. parce que plus éloigné de l'expérience sensible. parce qu'il n'y a de connaissance stable que de ce qui comporte une limite. . anim. Mais il y a une autre connaissance. Si donc la science est science de l'universel .. .o u et du xo1v6v.. n. . pour Aristote comme pour le Platon des derniers dialogues. . Cf. Post. I l .. Logique el Méthode chez Aristote. l 'être en tant qu'être . On ne peut en revanche admettre l'interprétation de saint THOMAS ( ln Plzys. comme nous venons de le voir. L ' index de BoN 1Tz a le tort (ad verb . In Phys . comme le note du reste saint Thomas. I . confuse .. resserrée.

Coelo. 1 . « une ( 1 ) Aoyuewc. (2) Gen. . ou encore : toute science est particulière. : on sait que c'est en ces termes qu'Aristote disqua­ lifie les spéculations trop générales des Platoniciens (Eth. Eud. De. 1 70 a 21 ) . L 'uni­ versel. 8. La science apparaît donc comme une limite entre la dispersion des sensations particulières et l'incertitude des généralités rhétoriques. Kc:itl i<cvwc. soit par excès. 2. croit en même temps que la généralité. de façon plus subtile. elle est aussi dirigée contre les pré­ tentions des Platoniciens à constituer . 1 2 1 7 b 21 ) . c'est-à-dire la simplicité. il y a la mauvaise universalité des bavardages rhétoriques. comme tou te limite. que nous avons déj à décrit. pour entrer dans la sphère des discours généraux et creux ( 1 ). représente donc un point d 'équilibre : s'il y a un infini (&m:Lpov) par défaut d 'universalité. • (3) Tljc. Si la première thèse est dirigée contre les physi­ ciens présocratiques et reprend à son compte la découverte socratique des discours universels . cbtciv-roov (9. . la signification polémique de la seconde thèse n 'est pas moins claire : elle est dirigée d 'abord contre la prétention des sophistes à disserter de toutes choses et à pouvoir en remontrer. . parce que trop général. il faudrait posséder la science de tous les êtres (3) . et pour­ tant il n ' y a pas de science universelle. �IJ6 a 6. I. dans les textes d 'Aristote. sur tout sujet.IDÉE ARISTO TÉLIC IENNE DE /.A SCIENCE 21 1 salité. Cr. s'ils ne s 'étaient pas encore élevés j usqu 'à l 'universel. I I I . i l vient un moment où ce rapport s 'inverse et où un excès de généralité va nous éloigner de l'universel : c 'est Je moment. 3 1 6 a 6. auxquels Aristote est parfois tenté de préférer les balbutiements de ces philosophes présocratiques qui. C'est contre les sophistes qu'est dirigé un passage des Réfuta­ tions sophistiques où Aristote montre qu'il est vain de recenser les lieux de toutes les réfutations possibles parce que. de deux séries d'affirmations qui pourraient paraître contradictoires : toute science est science de l 'universel . Par là s'explique la coexistence.précisément contre les sophistes . 7. Mais. le genre.une science du Bien ou de l ' U n qui. absorberait les autres sciences. A côté de la bonne universalité du discours scienti fique. or. il y a un in fini par excès de généralité. sous le nom de dialectique.'l)c. On la manque par défaut lorsqu'on en reste au particulier. C:es p a ssn gcs visent la d i n l e c t i que • des Pl a toniciens. on peut manquer la science de deux façons : soit par défaut. S'il n'y a de science que de la limite. avaient du moins vieilli dans la familiarité des choses sensibles (2) . -roov 15v-roov l:mcrrlj p. on la manque par excès lorsqu 'on dépasse l 'universel. où le discours humain devient vide. à l ' homme compétent. au divers de l 'expérience sensible . pour ce faire. el Corr.

Gen. 639 a 3. 15. 207 a 25 . un infini actuel qu'il serait impossible d'épuiser. Mais le texte des Réfutations soph istiques interdit-il pour autant la constitution d 'une science de l 'être en tant qu'être ? On pourrait penser. qu'il triomphe d'elle à trop bon compte en ramenant l'universalité à l 'infinité.. 1. au début de ses o uvrages biologiques. (4) ARISTOTE ne précise pas. 1 . car les sciences sont sans doute en nombre infini (&m:ipoi) . Bien plus. etc. Z. elle est par elle-même indéterminée. soit comme une totalité en puissance. du moins.. 1 039 b 20 ss. l'argument pourrait paraître seulement psychologique. (2) L'l5>. Mais le texte des Réfutations sophistiques donne de cette opposition une explication qui n'est pas seulement psychologique : si une science de toutes choses est impossible. c'est qu'elle serait une science des sciences et que celles-ci sont in finies. et Corr. 212 LA SC IENCE « RECIIER C ll É E » telle science ne peut être l'objet d'aucune discipline ( où8&µL� Te)(V"l)c. médecin s'il réfute un médecin. o pposant à l'illusoire polymathie des sophistes les inévitables limitations de l ' homme compétent . mais pour Dieu) qu 'Aristote considère comme allant de soi l'impossibilité d ' une science universelle : la totalité. Cf. Aristote nous avertira qu'il faut choisir entre la « culture générale » et la « science de la chose » (2) . Mais si l'argument des Réfuta- ( 1 ) Ibid. C'est donc. (3) Ainsi la matière première est-ello inconnaissable selon Aristote puisque. 7). étant toutes choses en puissance.. que celle-ci ne se confond pas avec une « science de toutes choses » : l 'être en tant qu'être n ' est pas la totalité des êtres. 7. I l l . parce qu'une science de l'in fini est impossible (et elle l'est non seulement pour nous. étant infinie. si du moins l'on admet que le réfutateur doit à chaque fois être aussi compétent que son adversaire : géomètre s'il réfute un géomètre. 10. I l . 1 036 a 8 . qui serait également inconnaissable en raison de son indétermination (4).CJ> C Trlt7t()(L3EUµ�voc s'oppose à celui qui possède l'imœr�µ'I) Tou lt'pciyµ°'To<. soph . encore une fois. .. Aristote semble vouloir montrer d'abord par là qu'une technique universelle de la réfutation est humainement i mpos­ sible à acquérir. mais en soi. et n'étant par ailleurs que puissance. en effet.. 329 a 9 . A - ce niveau. Phys. on pourrait obj ecter qu'Aristote n'atteint même pas par sa critique la science universelle elle-même ou. 6. 1 . de même.). (Part. dans lequel . d ans le texte d e s Réfut. l. de sorte que les démonstrations le sont encore aussi » ( 1 ) . 191 a 7. soit qu'il la considère comme une totalité en extension. anim. non seulement pour l ' homme. n ' est pas connaissable (3) et l'on peut se demander si l'hypothèse d ' un Dieu omniscient n 'aurait pas paru aussi absurde à Aristote que celle d 'un homme universellement compétent.1 4 . mais « ce qui est commun à toutes choses ».

. 1 072 a 19. qu'Aristote rapproche de l' Infini d' Anaxagore : Mét. - ( 2 ) L a critique de PLATON dans le Philèbe était un p e u différente : c e que Platon reprochait aux mauvais dialecticiens. 1 072 a 1 9 . le Mélange primitif d'Anaxagore et le non-être. ou même de la Nuit d ' Hésiode (3). 7. rien à connaitre. 4. au moins dans Je Philèbe et dans ses œuvres non écrites. 32 . 1071 b 28 . s'il est peu suspect d'avoir confondu !'Un et l'infini. puisqu'il assimile l'Un et la limite. pour le premier sens : Mét. 3 1 4 a 1 5 . 6. 1 007 b 25 SS. 989 a 30. Ceci ne vaut pas seulement pour les sophistes ou les Platoniciens. à proprement parler. c'est-à-dire dans le non-être (2) . mais on retrouve un argument parallèle dans la polémique d 'Aristote contre les physiciens et les théologiens. . 3. 2. A. A. Pour HÉSIODE. sa conception de la dialectique n'échappera pas au reproche que lui adressera Aristote d'avoir confondu !'Un et la totalité. 988 a 28 . du Mélange primitif d 'Anaxagore. Gén . où Aristote assimile la Nuit des théologiens. l 'argument d'Aristote contre ces doctrines sera toujours le même : à vouloir saisir l'unité de l'être. Mais c'est touj ours dans l'un de ces deux sens qu'il entend Je mot infin i lorsqu'il en fai t un usage polémique. prétendrait y accéder trop vite. de l ' infini d 'Anaximandre. ainsi en est-il de 1' Un d' Anaximandre. (4) r. tels ces mauvais dialecticiens dont parle le PhiUbe. 4. rien de ce qui est ne sera •.P�fLOt't'et) se ramène finalement à cette autre. 1 007 b 25-29. La critique d'Aristote est plus radicale : les philosophes de la Totalité prennent pour l'Un ce qui est en réalité l ' i nfini. 984 a 13 . 2. et A. » de ces deux sens il faut entendre Je mot ètne:Lpov. confondant ainsi principe matériel et principe formel . 1 072 a 18. 1 069 b 1 9. la confusion de l'être et du non-être est l'aboutis­ sement de tou tes les philosophies de la totalité et le signe irré­ cusable de leur échec. qu'il s'agisse de l ' Un de Parménide. r. dont la thèse Toules choses sont ensem ble ( oµoü 7t'cXV't'Ot X. A. (3) Pour Anaximandre et Anaxagore. d ' une direction de pensée qui demeµrera constante dans l 'œuvre aristotélicienne : la méfiance à l'égard de toute pensée qui prétendrait s 'installer d 'emblée dans la totalité ou qui . i l est l e témoignage. A. c'était de passer de l'un à l'infini ou de l'infini à l'un sans ten ir compte des intermédiaires. De tous on pourrait dire ce qu'Aristote dit plus particulièrement d 'Anaxagore. La conséquence est d'ailleurs la même dans les deux cas : une connaissance de l 'infini est impossible. 6. voir note précédente. 1071 b 27 . c ' est en réalité du non-être qu'ils parlent (4).CR ITIQ UE D ' UNE SCIEN CE UNI VERSELLE 213 lions sophistiques manque encore de précision. 7. tr. 32. D 1 Ès . dans le premier cas parce qu'elle supposerait une sommation infinie en acte. I . 1 . 6. qui n'atteignent l 'universalité ou l 'unité qu'au prix de la vacuité du discours . dans le second parce qu'il n'y a. par exemple. probablement ancien. 1071 b 25 (à propos des thèses des • théo­ logiens • et des physiciens) : • S'il en est ainsi. 1 069 b 19. . Quelles que soient les formes techniques qu'il revêtira. A. A. ( 1 ) Ph ilèbe. qui « font un à l 'aventure » ( 1 ) . et Corr. Cf. 6. 1 056 b 28 . 7. 1 . 7. 16 e 1 7 a. . pour le deuxième sens . Rien n ' existe vérita blement : « Ces philosophes semblent p arler de l'indéterminé et. Quant à Platon. 8. croyant parler de l ' être. cr..b 1 9 . on verse dans l'in finité . à propos d'Anaxagore.

et paral­ lèlement de savoir universel . au début du livre A . mais une connaissance des premiers principes et une capacité infinie de dérouler leurs conséquences.L) et sans avoir pour autant la science de chaque chose en p articulier (2) . une sorte d'intuition originaire qui (li A.a6otL 7tocv-roc. p . &.NDRI! C i t é plu• h a u t .c'est-à-dire en acte . car « celui qui connaît l 'universel connaît d ' une certaine manière tous les cas particuliers qui tombent sous l'universel ( 7tOCVTot -ra Ô7toxe(­ µevoc. (4 Cf. son savoir ne s'étend à toutes choses ( è7tCa-roc. du moins en droit. » Le sens de cette dernière restric­ tion est précisé quelques lignes plus loin : posséder la science de toutes choses . en soi. ni un balbutiement sur la Totalité . (5) Cf. l'universel échappe à l'illimitation de ces derniers et peut se constituer en acte comme l'unité d 'une essence. Nous saisissons maintenant ce que serait une science suprême. c'est posséder la science de l'universel. qu'il rej ette par ailleurs. 60 es. le paHeg e d 'A LBXA. ( 3 A. Ainsi aurions-nous déterminé en quel sens une science de la totalité est légitime et le problème pourrait paraître résolu. à un Dieu omniscient : non un b avardage universel.une science de toutes choses. C'est seulement par ce biais que pourrait être sauvée une science de la totalité : une telle science ne serait pas à proprement parler .21 4 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » Mais lorsque Aristote. L 'uni­ versel apparaît alors comme le principe de la connaissance des particuliers. à la façon des p hysiciens. o u comme dirait Aristote. qui est bien une totalité. à la manière des sophistes. de telle sorte que les discours universels cessent de s'opposer à la « science de la chose » . il est bien obligé d 'introduire dans l a défini­ tion de cette science ( èmCJ't'�fLl)} la notion de totalité . 982 a 2 1 a1. à la différence des savoirs particuliers. Il l'est en effet. Car en quoi le philosophe difiérera-t-il des autres savants si. L'aporie sur la totalité semble ici résolue par le recours à l'universel . car qui connaît le principe connaît aussi ce dont le principe est principe (4). celle qu'on pourrait attribuer. p. c'est-à-dire une science des premiers principes. par exemple. 2. . plus haut.) » (3). mais seulement en puissance : n 'étant qu'en puissance la multiplicité des cas particuliers.} ( 1 ) ? Il est vrai qu'Aristote aj oute tout de suite une double réserve : « Nous concevons le philo­ sophe comme celui qui sait tout dans la mesure du possible ( wç èv8éxe-roc. 982 a 8. décrit l 'idée de la philosophie. mais une science des principes de toutes choses ( 5) . (2 Ibid. 2. n . 113.

9. en un sens. puisqu'il y aurait des éléments plus universels encore. bien qu'il puisse posséder d ' a u tres connaissances antérieures. 29 1 b-c). de la dé finition ( qui suppose connues les éléments de la définition) ou de l'induc­ tion (qui présuppose la perception des choses particulières) . Mais alors ceux-ci ne seraient plus les éléments les plus communs. les passages oil le dialecticien est présenté par Platon comme auvoit-r1x6t. (Rép. voir le chapitre suivant : • Dialectique et ontolocrie •· (3) A. puisqu'elle s' appuie sur des principes qui. il faudrait que fût donnée au préalable une connaissance a n térieure qui serait la connaissance des élé­ ments de ces éléments. 992 b 26. c'est-à-dire l 'humainement possible ? L'idée de la philosophie comme savoir universel va-t-elle pouvoir se réaliser dans une connaissance effective des premiers principes ? A cette question plusieurs textes d'Aristote vont apporter une réponse non équi­ voque : la science des premiers principes est légitime (à la diffé­ rence d ' une science qui prendrait la Totalité pour obj et immé­ diat). L'argu­ mentation d'Aristo te est la suivante : toute connaissance suppose une connaissance préalable. Eulhydème. On pourrait peut-être obj ecter que toute science est dans la même si tuation. . 9. C'est d 'abord ce qu'Aristote. c'est-à-dire des éléments les plus communs ? Pour qu'elle fût possible. obj ecte à Plal:. au livre A de la Métaphys ique. M ais une telle science est-elle possible pour nous ? C'est ici le lieu de se rappeler la première réserve d 'Aristote : « Nous concevons le philosophe comme celui qui sait tout dans la mesure du possible. avait prétendu « chercher les éléments de tous les êtres » ( 1 ) : allusion probable à la conception plato­ nicienne de la dialectique comme science universelle (2) . » Mais. étant néces­ sairement antérieurs. et elle est pour­ tant impossible. elle est même . dit-il. V I I . ne peuvent relever de cette science même : « Ainsi celui qui commence d ' apprendre la géométrie.on qui. qu'il s'agisse de la démonstration ( qui suppose la connaissance des prémisses) . le géomètre peul ( 1 ) A. Mais alors comment sera acquise une connaissance des éléments de toutes choses. indispensable (dans la mesure où elle est la condition de tous les savoirs partiels) . Sur ces textes platoniciens et leur rapport avec la dialectique aristotélicienne. UNE SCIENCE DES PRINCIPES 215 saisirait la totalité dans s a source. qui seraient les éléments de ces éléments. » Quel est ici le possible. ignore tout de l' obj et même de la science en question et des matières qu'il se propose d ' apprendre (3). 537 c) et où la dialectique est dite porter sur toutes choses (par exemple. précisément. (2) cr. 992 b 22.

auµq>uToc. Toute science a pour fonction de démontrer une propriété { ·n ) d'un suj et {m:p( · n ) . posl. à travers celle-ci. Mais alors de quoi dépendra la première des sciences ou. au moyen de principes (�x ·nvwv ) (2). cr..) de la démonstration est le moyen terme. (2) cr. I . 9. donc qu'il y a une hiérarchie des sciences. (4) Aristote en donne comme exemple la démonstration par Bryson de la quadrature du cercle. le seul qui donne une conclusion affirmative et universelle). c'est-à-dire en vertu de principes propres. il faut aussi qu 'ils soient propres {otxe:�cx). A . ne pouvant dépendre que d 'elle-même. Un passage des Seconds A nalytiques. confirme indirectement cette argumentation. comment pourrions-nous posséder à notre insu la plus agissante (T�v xpa:T[aTlJV) des sciences ? cr. puisque l'un et l'autre poly- . . mais on n'aura pas véritablement démontré que la propriété appar­ tient par soi. I . Or. et il en concluait (faussement) que le cercle était un moyen proportionnel entre deux polygones. 53-54. Bryson s'ap p uyait en effet sur le principe : • Là où il y a d u plus et du moins. dans le syllogisme scienti fique (qui est le syllogisme de la P. Si cette condition n'est pas réalisée. (3) Anal. 76 a 8 . mais est innée. au suj et. qui est la science des principes les plus communs ou science de l 'être en tant qu'être. 76 b 1 2-23. Cette prescri p tion a un sens très précis dans la théorie aristotélicienne du syllogisme. 9 . etc. il doit même en posséder. la science la plus universelle ( puisqu 'elle est la science des principes qui régis­ sent la totalité des sciences) ? La seule réponse est que. Anal. on peut tOUJOUrs trouver un point où il y a égalité •. d 'une science plus générale encore. Il est nécessaire que le moyen terme appartienne au même genre que les extrê ­ mes : nombre s'il s'agit de nombres.21 6 L A SCIENCE « RECHERCHÉE n posséder des connaissances antérieures . IO. Anal. puisque la géométrie est dépendante d 'une science plus générale. Mais il ne suffit pas que ces principes soient vrais. si toute science est dépendante d'une autre science.. qui est la mathématique en général. ARISTOTE continue (992 b 33-993 a 2) par un argument que nous avons déj à rencontré : dira-t-on qu'une telle science n'a pas à être apprise à partir de principes anté­ rieurs. plus haut. répond Aristote. p . c'est-à-dire appropriés au genre sur lequel porte la démonstration (3). dirigé celui-là contre les sophistes. C'est donc une faute logique que de démontrer une proposition à partir de principes trop généraux. remière figure. 1 . 9. par exemple un théorème de géométrie à partir d ' axiomes communs à la géométrie et à d 'autres sciences (4) . ( 1 ) Nous avons résumé ici le passage d e Mét. Dire que toute science suppose un savoir antérieur. ce qui revient au même. 6. l'un inscrit et l'autre circonscrit. c'est reconnaître qu'aucune science n'a en elle-même son propre fondement. Le prmcipe (lx TLvoc. est impossible en tant que science ( 1 ) . figure s'il s'agit de figures. posl. (allusion à la tMorie platonicienne de la réminiscence) ? M ais. chacune dépendant de la science immédiatement antérieure. 75 a 35 ss.. posl. une science de toutes choses. 992 b 22-33. on pourra aboutir à une conclusion accidentelle­ ment vraie. et.

commente ARISTOTE ( i bid. . éd.. Mais cette conséquence contredit à la règle précédemment posée. ils ne pourront être démontrés que par des principes plus généraux. Cette théorie d'Aristote donne un contenu précis à l'opposition entre la science de l'homme compétent. Anal. 2. qui s'atténuent indé finiment si l'on mul tiplie les côtés. En ce sens.En ce qui concerne les mathématiques. comme si l'on niait qu'il fiî t bon pour ln santé de se promener après le dîner. • n'étant pas limité à un genre défini de choses.L'exemple de Bryson. qui porte sur la chose elle-ml!me. en vertu de l'argument de Zénon contre le mouvement : car on démontrerait alors une proposition médicale par des prin­ cipes extra-médicaux. . c'est-à-dire valables pour d'autres genres. 9. . soph. 1 1 . pr. par quoi seront eux-mêmes démontrables « les principes propres de chaque chose » ? S 'ils le sont. aux yeux d 'Aristote. le même vice logique que l'argumentation de Bryson. et Cow·s de philosophie positive. p. nous ne pourrions le faire qu'à partir de principes antérieurs. ne démontre rien en fait • (Ré(ul. 33• leç. car il s'appuie. Mais alors. selon laquelle aucune démonstration ne peut porter sur plusieurs genres à la fois. . sur une proposition trop générale. 1 72 a 7). C'est un peu. comme nous le verrons. et Ré(ul. qu'Aristote invoque fréquemment (cf. cette thèse d'Aristote aboutirait à condamner tout essai pour fonder les propositions mathématiques sur des principr. 1 7 1 b 1 6 et 1 72 a 2 ss. A l'aube de la science classique. 1 . el le prétendu savoir universel des sophistes. l i . KOYRÉ. n. 75 b 40 ss. et même • éristique • (Ré(ul. Etudes galiléennes : 1. Auguste COMTE reprendra une critique d'esprit aristotélicien en condamnant les abus de l'esprit d'analyse (nu sens cartésien de réduction de la figure à ln grandeur) au nom de ln dispersion nécessaire • • du savoir hum11in. car gones représenten t. ( 1 ) Cette règle interdit. comme le principe de contradiction . 1 72 a 1 ss.I l s'agit là selon ARISTOTE. l i . Phys. elle-même fondée sur « l'inévitable diversité • des • phéno­ mènes fondamentaux • (cf. mais aussi tout passage d'une science à une autre. c'est-à-dire démontrer une propriété d'un genre à partir d 'un principe valable aussi pour d 'autres genres. 1 72 a 12). mais pour la quantité en général. ). 1 . . qui est vide (et non pas nécessairement faux) parce que trop général.s logi­ ques : la tenta live de Leibniz pour déduire le calcul infini tésimal du principe de contradiction présenterait. qui seront en dernier recours « les principes de toutes choses » : ainsi. Gou H I ER. outre les deux textes déj à cités de Anal. . a une importance méthodologique particulière. qui vaut non seulement pour les figures (objet propre de la géométrie). A. demande Aristote. p. 1 85 a 1 7 : dans ce dernier texte. 3 ) . car il illustre une idée fondamentale d'Aristote : le discours scien­ tifique est un discours propre à son objet. un raison­ nement analogue est attribué à Antiphon ) . même s'il peut aboutir par accident à des conclusions vraies. dialectique) qui. type même de ln • confusion des genres • (cf. ) . si nous voulions démontrer les principes de la géométrie. soph. posl. c'est-à-dire plus universels . 25.. 1 7. Discours sur l'esprit positif. il n'est pas douteux que l'influence persistante d'Aristote retardera l'apparition d'une physique mathématique. Aristote en tire la conclusion : « Il est clair que les principes propres de chaque chose ne sont pas susceptibles de démonstration . non seulement toute absorption d'une science particulière dans une science plus générale. 1 98. d'un raisonnement sophistique. . . UNE SCIENCE DES PRIN CIPES 217 Autrement dit. pour démontrer une proposition géométrique. par opposition nu discours sophis­ tique (ou. toute proposition d 'une science doit être démon­ trée à partir de principes propres à cette science ( 1 ). un excès et un défaut. 69 a 32 .. soph. l i ... de part et d'autre du cercle.

111 Aristolelis Organum commenlarium. Mais. posl.>V) . ce qui n'est pas loin d'être une tautologie. le glissement du futur à l'optatif. (3) Anal.et la source de son impossibilité . LE B LOND dans son commentaire du De Parti bus animalium. . . que. finalement. mais il ne met pas un seul instant en doute qu'Aristote considère comme possible une science de ce fondement. . Cette interprétation a été sou te­ nue par PAcrns. il semble bien que c'est pour rejeter celte supposition » (p. Seconds Anal. . d'où ces principes sont-ils reçus comme vrais et certains par chaque science en parti­ culier ? Si eux-mêmes demeuraient inconnus. 128 ) . cil. C'est po1ir. . 52. On remarquera. telle que lui-même voudra la constituer par ailleurs. 76 a 1 6. dit tout net M . I . cette science ne pourrait être que la science de tou tes choses. Une telle science serait science à un plus haut degré . 4 . considère le besoin d'une telle science pour une raison suffisante de son existence. La difficulté vient ici de ce qu'Aristote présente la science du fondement comme à la fois nécessaire et impossible.218 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » ces principes seront les principes de toutes choses ( 1 ) et la science de ces principes sera la plus haute de toutes les sciences (xup(ot 7tOCV't'C. telle science. En réalité. dans ce passage. qui nie les contradictions ou même seulement les difficultés. p . p. 9. c'est le fondement de Ioules les sciences qui s'en trouverai/ ébranlé.serai t qu'elle aurait à dominer plusieurs • domaines •. » Le ton solennel qu'adopte Aristote pour parler de cette science su prême que serait la science des principes de toutes choses a induit en erreur bien des commen­ tateurs : à les en croire. prenant ses désirs pour des réalités. TRICOT. J. est inaccessible ou tout simplement impossible ! « L'interpréta tion restrictive de ce passage. » Elle est pourtant la seule qui s'accorde avec le contexte. et semble admise p ar le P . (2) Anal. L'exemple est significatif de ce qu'on pourrait appeler l'interprétation systématisante. 1uoi il doit y avoir une science à qui il appartienne de connaîlre les principes » (Elementa logices arisloteleae. alors que toute l'argumentation d 'Aristote dans ce passage tend précisément à montrer l'impossibilité d'une. 1 60). TRICOT écrit : • La pensée d'Aristote paraît être que. mieux. trad. . où nous voyons q u 'une démonstra tion des principes propres de chaque science est déclarée impossible parce qu 'une telle démonstratio n relève- ( l ) li y a ici une brachylogie : il faut entendre que les principes d'où seraient déduits les principes de chaque chose ne pourraient être que les principes de toutes choses ou. Tricot. l'auteur de la Métaphysique ne peut avoir voulu dire qu'une science dont il parle avec tant de respect et qui ressemble si fort à la science des premiers principes. i n 639 a 3 : • Si Aristote envisage quelquefois l'hypothèse d'une science qui serait universelle (cf. C'est nous qui soulignons) . . le commen­ taire de Trendclenburg en donne assez naïvement la raison : • Il y aura donc des principes différents pour les dilTé. I.r entes sciences. Trendelenburg a bien vu l'enj eu du problème : il y va du fondement même des sciences particulières . ou même au plus haut des degrés (&v Èma't'�!L'YJ Èxe(v'Y) e('Y) xott µéiÀÀov xott µocÀLO''t'ot) (2) . il n'y a pas de science dominante • (lac. dans le domaine qu'il envisage. . On ne s'étonnera pas ensuite des difficultés rencontrées par les exégètes pour concilier cette interprétation avec le contexte. I . est inacceptable (3). ). le propre d 'une science dominante . post.Mais la plupart des commentateurs ont donné de ce texte une interprétation que l'on pourrait dire • optimiste • . p. Ainsi M. 297. 76 a 16 . si les principes de chaque chose relevaient tous d'une seule et même science. 9. alors que le commentateur. n.

. L'argumentation n'a plus aucun sens si elle ne présuppose l'impossibilité de la science universelle. cela ne change rien à son impossibilité : elle serait tou t cela. par ailleurs. le rapport . 1 65. Mais ce fait ne peut être accepté comme tel par Aristote. Que cette science soit dominante (xup(oc) . Il y a pour Pascal comme pour Aristote un tragique de la connaissance. si elle existait . 9. certes. Du moins une telle connaissance des fondements est incommensurable à la géométrie et plus généralement à toute connaissance humaine : • Ce qui passe la géométrie nous surpasse . comme l ' a ( 1 ) Anal. Dans l'opuscule De l'esprit géométrique. par là. que chez Pascal le tragique est réfléchi et. Le caractère dispersif du savoir huma in est donc un fait. I . impossibilité qu 'Aristote a suffisamment établie. Mais une brève remarque suffit à nous ramener à la réalité : « Pourtant ( 8é) . comme plus tard chez Comte. Tricot traduit le 8 � p a r • quoi qu'il en soit • : c'est reconnaître qu'il y a rupture. une conception positiviste de ce savoir. termes premiers de la déllnilion) est la condition de tou te connaissance ult érieure et que cette connais· sance est pourtant impossible. il est rencontré sur le mode de l'échec : ce qui est expérience chez Aristote deviendrn argument chez Pascal. (2) On retrouvera un même mouvement de pensée chez un au teur qui. de chaque chose à la totalité nous échappe. parce qu'il mettrait en question. sur ce point précis. il montre à la fois que la connaissance des principes (premières prémisses de la démonstration. pour qu'il puisse l'invoquer ici comme allant de soi. une science qui prétendrait démontrer les principes propres à chaque genre au moyen de principes communs à tous les genres est impossible. la démonstration ne s'étend pas d 'un genre à un autre ( 1 ) . et nous aj outerons : elle est impossible quoiqu'elle soit la plus haute.UNE SCIENCE DES PRINCIPES 219 rait d'une science universelle. D'où il parait que les hommes sont dans une impuissance naturelle et immuable de traiter quelque science que ce soit dans un ordre parfaitement accompli • (De l'esprit géométrique éd. p. • Les parties du monde ont toutes un tel rapport et un toi enchaînement l'une avec l'autre que je crois impossible de connaitre l 'une sans l'autre et sans le tout • (fr 72. . il est vrai. . 1 67). p. qu'on pourrait résumer dans la formule para· doxale de l ' impossibililé (du moins de l'impossibilité humaine) du nécessaire. et pourtant • nous ne savons le tout de rien •. la plus utile. » Encore une fois donc. 76 a 22. 355). se souviendra très probablement d'Aristote : Pascal . qui pourrait j usti fier. . BRuNsc11v1cG. dépassé dans une certaine mesure . M . min. la plus indispensable des sciences (2) . I l est. chez Aristote. incontestable qu'Aristote se complaît davantage à décrire les mérites supposés de cette science suprême dont i l entrevoit l'idée qu'à en proclamer l 'impossibilité. qu'elle soit plus « science » que les autres sciences ou même qu 'elle soit science au plus haut degré. Il faudrait ajouter. post. et non continuité avec le développe· ment qui précède et qu'on ne peut donc s'en tenir à une interprétation uni· fl an te.

l. 3. ce qui est « dit par excellence de la totalité des choses » (5). 1060 b 6. r. . 982 a 7. 1 005 a 2 1 . les sophistes et Platon. à l 'idée généralement admise de la philosophie (3) . mais elle ne peut j ustifier elle-même sa propre particularité : elle porte sur une région déterminée de l'être. le fondement des sciences parti­ culières elles-mêmes. ni d ' aucun savant « particulier ». 3. K. Or il n'est pas douteux que la science de l'être en tant qu'être reprend à son compte cette triple prétention. ne relèvent de la compétence ni de l 'arithméticien. 5 Cf. Toute science est particulière. 2. On pourrait objecter qu 'il est difficile d 'attribuer à Aristote une contradiction aussi grossière. c 'est à une telle science qu 'incombe l 'étu d e des principes ou axiomes communs. 1. De là ce paradoxe : Aristote est le même qui annonce la constitution d ' une science de l 'être en tant qu'être définie d'emblée par sa non-particularité (2) et qui démontre que toute science en tant que science est nécessairement particulière. Plus précisément.220 LA SCIENCE « RECHERCH ÉE » bien vu Trendelenburg ( 1 ) . 1 003 Q 21 SS.1 005 b 1 . 6 I'. n 'étant pas propres à telle science p articulière . 3. Cf. 1 005 a 27. mais pourtant présupposés par toutes. 998 b 21 . ni du géomètre. mais elle ne peut se fonder que par l'élucidation de son rapport à l 'être dans sa totalité . la science de l 'être en tant qu'être paraît bien l 'héritière de la vocation synoptique et universaliste qui est liée. plus haut. Et enfin ces principes communs sont en même temps des principes premiers. ni du p hysicien ( 7 ) . 1 053 b 20 . car leur possession est nécessaire pour connaître n'importe quel être . la dialectique platonicienne ou les philosophies présocratiques de la Totalité et que la science de l 'être en tant qu 'être a dû être conçue par Aristote de telle manière qu'elle échappât à ces critiques. 2. I. (2) r. 35. 3. des principes communs ou des premiers principes (toutes expres­ sions provisoirement équivalentes) qui était mise en question. etc. or « ce qu'il faut nécessaireme nt connaître pour 141 ( 1 ) Voir ci-dessus p. p. (7 r. et la science de l ' être en tant qu'être est définie expressément par son opposition aux sciences particulières (6) . comme en témoigne le début de la Métaphysique. 2 1 8. Mais nous avons vu qu'à travers la polémique contre les Présocratiques. c 'est-à-dire de ces principes qui. 2. car l 'être en tant q u 'être est « ce qui est commun à toutes choses » (4). B. En premier lieu. que les arguments rapportés plus haut étaient dirigés contre la rhétorique des sophistes. c ' était la possibilité même d 'une science de la Totalité. 1 003 a 23. (3) A. n.

( 2 ) A.7tope'i:v.1 . c'est. soit un infini d'indétermination. elle ne peut aller de l'avant (B. qui est d 'être la cc science théorétique des premiers principes et des premières causes » (2) . comme on l'a souvent fait pour expliquer ses apparentes et trop nombreuses contradictions. (3) Cf. &. il faut aussi le posséder nécessairement déj à avant tout » ( 1 ) . passage (7t6poc. conception qu'il attribue aux Présocratiques (cf. 2 1 2. plus exactement.) future se confond avec la solution des apories précédentes » ( 6 ) . • ( 4 ) II n'est qu' une conception de la science universelle qu'Aristote ait défi­ nitivement rejetée : celle qui lui donnerait pour obj et soit un infini en acte. cristallisée) est chez Aristote le moment essentiel de la recherche philosophique : elle est aporie. non pas passer à côté . 982 b 8 . à vrai dire. résoudre une aporie. or celui-là. (G) B.7top'Yjaoc. mais s'enfoncer en elle et la parcourir de part en part ( 8L&) . LA SCI ENCE D F. eÙ7tope'i:v : on manque­ rait l'originalité de la méthode aristotélicienne en négligeant le second moment. 1 005 b 10 : • Celui qui connait les êtres en tant qu'êtres doi t être capable d'établir les principes les plus certains de toutes choses .L) .. pour la pensée. La difficulté ( dont la contradiction est la forme. 1 . l. cf. Ce n'est pas l'un des moindres paradoxes d'Aristote que d ' avoir démontré longuement l 'impossibilité de la science à laquelle il a attaché son nom. 1 . e:!lpi:cr!c.L) . 1 1 995 a 3 1 ) Au sens étymologique. la science de l'être en tant qu'être prétend réaliser un autre des caractères généralement reconnus à la sagesse. c'est-à-dire des principes communs o u encore des principes pre­ miers : cette triple conception de la science universelle revit. pourrait-on dire. 3. . science des principes de toutes choses (3). à l'état d'inachèvement de ses travaux. 995 a 28. l'aporie est l'absence de • . T'ijt.1 3). 'A7topeï:v. c'est s' exposer même à ( I l r. En cela. cc Chercher sans parcourir les difficultés {&veu 't'OU 8Loc. se trouver dans un état sem­ blable à celui d'un homme enchainé : pas plus que lui. 1 1 4 6 b 7 : • La solution de l'aporie est cl<\couverte » ('H M crtc. Nic. 4. ' � TRE EN TA N T Q U' � T T Œ 22 1 connattre n 'importe quoi. Mais il serait trop facile d'attribuer ce paradoxe à une inadvertance de notre auteur ou. plus haut. et sa solution est la condition d 'un nouveau départ. 2. qui est. �CJTtv) . ce n'est pas l 'éluder. Science de la totalité ou. 1005 b 1 5 . 981 b 28. c'est comme si l'on marchait sans savoir où l'on va. (5) c Etre dans l'aporie. dans le proj et aristotélicien d ' une science de l'être en tant qu'être (4). Etlz . 8Loc. Mais. à n'en pas douter. dans le même temps.7top!oi:c. 3. V I I . Or. A. c'est le philosophe. c'est la développer (8Loc.7top'Yjaoc. la critique des prétentions des Platoniciens et des sophistes à constituer une science universelle semblait vouer à l 'échec un tel proj et. c'est-à-dire interruption de la démarche (5). Car « la bonne marche (eÙ7toploc. essentiel. r. Cf. p.

plus haut p. Ces difficultés se résument dans une aporie fondamentale.. en particulier sur l 'exigence de détermination qui lui est inhérente. 3) L 'être n'est pas un genre. Si nous nous reportons aux différents sens du mot yévoc.. La deuxième proposition ne fait que résumer tout ce qui a été dit plus haut sur l'idée aristotélicienne de la science . • ( 3 ) /:l. positive et négative : elle implique d ' abord que les différences (individuelles dans le cas de la race. nous voyons que l 'idée d ' unité est le fil directeur qui nous permet de passer du sens physique du terme (la race) à son sens logique (le genre . celle qui ouvre le livre r de la Métaphys ique et qui inspire. qu'Aris­ tote énumère au chapitre 28 du livre !l. ou mieux le principe de cette génération. Dans les deux cas.222 LA SCIENCE « RECllERCllÉE » ne pouvoir reconnaître si . (2) Cf. avons-nous vu. on a trouvé ou non ce qu'on cherchait ( 1 ). comme nous l'avons montré d ' autre part (2) . sinon le contenu de ce livre (qui. n ' a rien de « scienti fique » au sens aristotélicien de ce terme) . l. 124-34 et plus loin le chapitre « Dialectique et ont.ologie. nous avons rencontré les difficultés inhérentes au proj et d 'une science de l 'être en tant q u 'être. 1 024 a 29 SS. 995 a 34. . 28. 2) Toute science porte sur un genre dé terminé. l'appartenance à une même unité générique comporte une double face. » Dans notre recherche d'un discours un sur l ' être. qui n'est pas tellement opposé ici à l 'espèce qu'à la différence) : ce n'est pas un hasard si le même terme désigne « la génération continue des êtres ayant la même forme ». dont le développement radical nous mettra peut-être sur la voie d'un nouveau départ. et ce qui fait que les figures planes sont dites des surfaces ou les solides des solides (3). Cette aporie pourrait se formuler dans ces trois propositions qu'Aristote soutient tour à tour et qui sont pourtant telles qu'on ne peut accepter deux d 'entre elles sans refuser la troisième : 1 ) Il y a une science de l'être en tant qu'être. du moins l'assurance avec laquelle Aristote y aborde l ' une des tâches assignées à la science de l 'être en tant qu'être : l'établis­ sement des principes communs. * * * La première proposition est. spéci fiques dans le cas du discours) sont maintenues à l'intérieur ( l ) B. de la Métaphys ique. à un moment donné .

p uisqu'elle représente ce qui est commun aux espèces hétéronymes.. l'appartenance à un genre implique l ' exclusion des autres genres : « Il n'est pas possible de passer d'un genre à un autre » (2) . rtÀÀo yÉvoç oôx �cmv (Mél. Mél. réductibles les unes aux autres. l 'unité générique indique le point extrême où la réalité interdit de pousser plus avant le mouvement d 'universalisation.. les genres sont irréductibles et incommunicables les uns aux autres.!8oç et celui de la cp uatt. 6ocnpov) ou ne peuvent rentrer dans une même chose » (4) . parce que l'une exprime le mouvement du discours et l ' autre la réalité des choses. On ne s'étonnera deinc pas que des contraires il y ait. 4. I. 4. 6. I O. est une réalité sans rapport avec le discours. l i importe peu que la biologie moderne appelle espèce le sujet d'une loi biologique qu'Aristote attribue au genre. l 'unité générique est le terme ultime au delà duquel la recherche de l'unité devien­ drait « verbale et vide ». La contrariété représente le cas d'opposition maxima compatible avec l'unité générique. é!ÀÀ7JÀcx (Mét. mais de nature. . Mais. A la différence de l'unité spécifique. qui est une halte touj ours provisoire dans la recherche d 'une unité touj ours plus poussée . apparemment dé finitif. 1 033 b 32) . « Il n'y a pas de ch emin de l'une à l 'autre » ( 5 ) . La première est ouverte.. 28 1 024 b I O.. qui.. la seconde est close.e:L 68à v & ! c. Ils imposent un arrêt. sous certaines conditions. dit ailleurs Aristote. ô. Les contraires représentent le cas extrême d 'unité dans l a différence . 1 057 a 26 ) . 4.. voir P . que ce soit sur le plan de la génération (3) ou sur celui du discours : « Diffé­ re ntes par le genre se dit des choses qui sont irréductibles les unes aux autres ( µ� &:vocMe-rocL 6oc-repov eic. e n c e sens. 1. 6 a 1 7 . 1 0 1 8 a 27 . hippocratique et sur la dualilé \ déjà visible chez Platon) entre le point de vue de l 'e. le genre est « l e suj et des différences » ( 1 ) . Catégories. Sur celte mterpréta­ tion de la tp ua tt. . (dont. L'unité spécifique se confond avec le mouvement même par lequel le discours universalise . 1 078 b 27) . (4) ô. d ' u n autre côté . ( 6 ) On voit par l à qu'il y a entre le genre et l'espèce une différence qui n'est pas seulement de degré. ( 1 ) 1 024 b 2 .. une science • une • (B. On comprend donc que l 'unité générique possède une contrepartie. on remarquera qu'elle signi fie aussi bien la forme ou l ' idée que l 'espèce) est d'ori­ gine socratique : elle signifie ce qui est commun à une multiplicité de choses portant le même nom. (3) • L'homme engendre l 'homme • et c'est seulement contre nature • • (ncxpà: q>umv) que le cheval engendre le mulet (Z. 1 .SCIENCE ET GENRE 223 d ' une certaine unité par la dépendance d 'un même ancêtre o u l ' adh érence à un même « suj et » . 2. ( 2 ) Me:TcxôciÀÀ&LV 8 ' l: � é!ÀÀou yÉvouç e: !c. 1 055 a 6 ) . (5) Oôx lx. . La notion d'e:! 8oc. Sont contraires ceux des attributs qui diffèrent / e plus à l'inlériew· d'un meme genre (cf. M. à la différence de l'e:!8ot. 8. 1 055 a 3 ) . hippocratique. au discours humain (6). K u c H ARS1u. 996 a 20 . 7.. Le yévoç ( dont Aristote met en relief la signification originellement biologique) s'apparente à la tpuati. que ne comportait pas l 'unité spéci fique : alors que les espèces sont.

Je 'C'L1 sur lequel (m:pt o) porte la démonstration (2). 180. plus géné­ ralement mathématique s'il s'agit de la quantité en général . à commencer par la copule Les chemins du savoir dans les derniers dialogues de Plalo11. d u genre.Wt. .7t68EL�LV. 4 1 5-99) .. En effet. E. 1 . . même dans la remontée vers les principes.éyHŒL 7tOÀÀŒ)(. µ tœ i:vàt. et d'où elle ne pourra sortir. Z. c r . aussi plus haut. �mcrr·Ji µ1J ) �r. 1 024 b 2) ou matière (�>. 2). (4) Tel est le sens de la critique qu'Aristote adresse à Bryson. sous peine de tomber dans la vacuité des discours trop généraux. géométrique s'il s'agit de la figure. 1 937. i faut entendre qu'il est suj et réel des difTérences dans la définition. est cependant sur­ montée chez Aristote pa1· sa théorie d'un rapport hiérarchique entre l'espèce et le genre.. 2. mais par exemple le polygone ou le r triangle). 1 949 (et déj à Forme et nature ou les deux chemins du savoir d'après les dialogues de Platon. elles sont sign i fications multiples d'un discours qui. 1 026 b I . c 'est-à-dire qui ne soit pas seulement discours. p . 2. Si le genre est dit arfois sujet (1'. 8i: y�vout.10). 1 003 b 1 9 ) . etc. • ( 2 ) cr. !1. Sur les catégories comme sign ifications. mais porte sur la chose elle-même. . et non sujet logique des attributs dans la démonstra tion. emploie. cf. 1 . p. . Mél. (3) Cette précision est nécessaire. mais le genre spécifié (ainsi le suj et des propositions géométriques n'est pas la figure en général . il ne faut pas dépasser cet universel défini qu'est le genre. On ne s'étonnera donc pas de voir le point de vue. c'est rappeler que toute science est science de l'universel . 1 0 1 7 a 23 . sans tomber dans des raisonnements sophistiques (4). à propos de toutes choses. O U plutôt à l'intérieur duquel s'exercera la démonstra tion (3). 997 a 8 : &vayx1) yœp lx TLVùlV e:lvœL xœl 7tEp t 't'L )((lL T LV WV 't'Î)V &. Revue de Philos.. n. M ais dire que chaque science ne porte que sur un genre ( 1 ) . physique à l 'origine. car la formule précédente ne peut signi fier que le genre soit le sujet de la démonstration (ou plutôt de la conclusion. !1. 224 LA SC IENCE « REC HERCHÉE » Dès lors. l'attribut étant plus universel que le suj et. 2 1 6. b 9. s'il faut atteindre l'universel pour constituer un discours scienti­ fique. .moxdµEvov) (!1. 1 058 a 1 3. Paris. 7. c'est rappeler la contrepartie de la règle précédente : savoir que. (5) Sur les catégories comme genres. 1016 b 33 . cf. 4. . qu'on a notée déj à à propos d'un autre problème (cf. rej oindre le point de vue « linguistique » de la signi fication : ainsi les catégories sont-elles dites à la fois genres les plus généraux de ce qui est et signi fications multiples de l 'être ( 5 ) . affirmer que toute science porte sur un genre . 1 028 a 10. 28. .1) ) ( i bid. B. ( l ) De tout genre il y a une science. Le genre est donc le quelque chose. Genres par référence à la « région » qu'elles circons­ crivent. science unique d'un genre unique • ( &mxv-rot. cr. p. Cette même dualité d'inspiration. c'cst­ à-dire le mineur). Le genre est l 'unité à l 'intérieur de laquelle toutes les propositions d ' une science présentent un sens univoque : un sens arithmétique s'il s 'agit du nombre. . Voir ci-dessus p. et les nombreux passages où l'énumération des catégories fait suite à l a déclaration l imin a ire -rà av >. n. . 6. 2 1 6 . on ne pourrait rien dire du genre sans sortir du genre : le sujet de la démonstration n'est donc pas le genre. 3. 2. 8. 1 054 b 35 .

28. 1 024 b 1 5 ) . c'est au nom d'un tel principe que Comte condamnera plus tard les théories émissives ou ondulatoires de la lumière : • Ma lgré toutes les suppositions arbitraires. où il analyse le terme yévoc. 339-40). (2) Ô. quelques lignes plus haut ( 1 . non de la démonstralion . Aristote ne craigne pas de mêler aux références biologiques à la race ses précédentes analyses sur la signi fication. les phénomènes lumineux constitueront touj ours une catégorie sui generis. soit selon quelqu 'un des modes qui ont été précédemment distingués (2).. comme l'expression ou le signe de l'incommunicabilité des genres : tout se passe comme si le vocabulaire physique du genre ne faisait que traduire sous une autre forme le résultat des analyses d'Aristote sur les signifi­ cations de l'être. soit quelque qualité. BRuNsc11v1ca s'indignera d e cette thèse. dans le chapitre du livre Â. ci-dessus p. 81 a 38. le vocabulaire équivoque de l'être. Cf. 1 003 b 19. parmi les choses qui sont dites être. Si. car. l i ) . n'est donc pas nouvelle : même si elle peu t être établie par d'autres voies (5 ).1 77. il n 'est point surprenant qu'il représente le point de tension extrême où le discours signi fie le plus de choses sans cesser pour autant d ' avoir une signification univoque. » Et Aristote d'expliquer aussitôt pourquoi le fait d ' être dit selon des catégories différentes suffit à témoigner qu'il y a différence (réelle) par le genre : « C'est que ces modes de signi fication sont irréductibles aussi bien les uns aux autres qu'à un seul (3). . comme elle l'était d 'ailleurs déj à dans un texte des Top iques (4) . à propos des genres. les unes signi fient soit quelque essence. il ajoute : « I l en est ainsi de tou t ce qui est dit selon des ca tégories difîérentes de l'être. civa:ÀUe:Ta:L olh ' e:!ç &ÀÀîJÀa: ollT' e:!ç �v TL V bid. post.. Anal. nécessairement irréductible à aucune autre : une lumière sera éternellement hétérogène à un mouvement ou à un son. » Ainsi la multiplicité irréductible des signi fi­ cations de l 'être est-elle présentée ici. comme nous l 'avons vu . (5) Ainsi l'irréductibilité des genres est-elle déjà annoncée par les divisions de la • sensation » (a:follîJ<rLç) : I'. Après avoir défini comme « différentes par le genre les choses dont le sujet prochain ( 1 ) est différent et qui sont irréductibles les unes aux autres ou ne peuvent ê tre ramenées à une même unité ». 2. 1 76.SCIENCE E T GENRE 22f> dans la proposition . qui semble faire dépendre les divisions de la science d e celles de nos sens ( L ' expérience humaine et la causalité physique. ( 3) Oôaè ycip Ta:ÜTa. La thèse que chaque science porte sur un seul genre . p. 1 024 b IO SS... à l'exclusion des autres. l. 18. Les considérations . le genre est le lieu où le mouvement universalisant d u discours (mouvement qui tend vers l'être en tant qu'être) se heurte à la dispersion irréductible des êtres. De fait. (4) cr. elle ne fait ( 1 ) Nous avons vu qu'il s'agissait du sujet de la définition. On remarquera qu'Aristote emploie le même terme (o ùx civa:Àue:Ta:L) à propos des significations de l'être que. Par là s'explique que.

. p. De memoria. à une telle confusion d'idées. I I. pour fonder entre autres • motifs • l'irréductibilité des genres. à savoir que l'être n 'est p as u n genre. p . 450 a 9. p. 437 a 9 . apparaît d 'emblée comme contradictoire. voir Ross. . De cette impossibilité théorique. ail songé. Aristote/es. Aristote veut seulement dire que des genres différents se donnent à des expériences sensibles différentes (et non nécessaire­ ment à des sens différents). le genre universel. I I . TRICOT. 1 00 b 1 . I I I. soit du sens de l'ouïe. De anima. Dans le texte de I'. . ) . p. fr. ) . qui n'unit qu'à la condition d ' exclure. Mais malgré le rapprochement que fait Brunschvicg de ces deux textes ( op. J . à la distinction des sens de la vue. qui ne se livrent pas à tel ou tel sens particulier. comme la quantité et peut-être le temps (sur ce dernier point. une sorte d 'arrêt de l 'âme. nous interprétons le genre comme l 'unité maxima de signi- physiologiques elles-mêmes s'opposeraient invinciblement. Car il est des genres. 2.Si. Cf. Quant à la troisième proposition dont nous avons indiqué plus haut l'incompatibilité avec le proj et d ' une science de l 'être en tant qu'être . t. 1 94. 1 . nous plaçant d'un autre point de vue. au delà desquels on ne peut plus remonter. du toucher. 197 . mais seulement au sens commun. . 6. 1 3 6 ss. . 1 . considérée dans sa genèse. 226 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » que confirmer la découverte fondamentale de l 'homonymie de l 'être. nous pouvons trouver une confirmation de fait dans l 'analyse psychologique du passage à l'universel. tr. posl. avons-nous vu. Elle découle d 'abord de la dé finition du genre : si le genre est une totalité close. un nouvel arrêt se produit dans l'âme. plus subtil en cela que Comte. 425 a 1 5 . j usqu'à ce que s'y arrêtent enfin les notions impartageables (<Xµe:p:rj) et véritablement universelles » ( 1 ) . . dans la réalité du monde sublunaire). comme nous le verrons. 451 a 1 7. par les caractères inaltérables qui distin­ guent profondément le sens de la vue. telle qu'Aristote la propose dans un passage déj à cité des Seconds A nalytiques : la découverte de l 'universel a pour effet. à défaut d'autres motifs. la pensée de l'universel se présente comme une série d'arrêts successifs : l 'expérience désordonnée du sensible se stabilise d 'abord dans ces premières unités intelligibles que sont les espèces . 442 b 5 . 339 ) . De sensu. soit du sens de contact ou de pression • ( Cours de philosophie positiue. 505-506 de la 5• éd. elle ne ressort pas moins clairement de tout ce qui a été dit plus haut. « puis. etc . 33° leç . ad lac. parmi ces notions universelles. une fois admis que toute science porte sur un seul genre. Aristote. L 'expérience psychologique elle-même montre donc que l'ascen­ sion vers l'universel aboutit non à un universel unique. ) . 1 . 1 9. de sorte que. BRôCIŒR. cit. (2) C'est-à-dire qui n e sont plus divisibles en une différence spécifique et un genre plus universel (cf. mais à une pluralité de genres indivisibles (2) .. de la même façon qu'ils feront l'obj et de sciences différentes : la même dispersion se retrouve dans la sensation et dans la science parce qu'elle est d'abord dans la réalité (du moins. il ne semble pas qu'Aristote. 4 1 8 a 1 7 . l'idée de faire de l 'être le genre de tous les êtres.1 2. I I. ( 1 ) Anal. 4..

On pourrait d 'abord remarquer avec Aristote.1 80. En termes de logique classique.. Lou l ce qui est un est il lre (sur les limites d e celte • convertibilité » cf. n • 432. que l'être n ' a p a s de contenu intelligible. p. 111 Mel. Il ne sera donc pas besoin d'y insister longuement. e tc . 2. .. la thèse que l'êlre n'est pas un genre ne sera qu'une nouvelle formulation de ce qu 'Aristo te appelle ailleurs l 'homo­ nym ie de l ' être. .) • ( I'. mais on ne peut à la rigueur rien dire de l'être. Aristote n e s'est pas cru dispensé pour autant d e donner une démonstration expresse de cette thèse. 1 36 ss. (5) Dans tous ces arguments. . (2) Cf. 1 c. Pour la clarté de notre propos. 2. q. à l 'encontre d 'un platonisme qui assimilerait le Bien et l'être. sera d e tous les termes celui qui est le moins susceptible de devenir sujet d'une proposition.. 1 76. car on ne pourrait le faire qu'en le faisant participer d 'un genre plus universel encore (s'il est vrai que le seul sens assignable de participer est : « Rece- ( 1 ) Cf. 1 4 5 (M. L ' être. (4) Mét. Car. Ces deux arguments sont bien connus . a une compréhen­ sion qui. cependant plus haut p. semble-t-il. plus haut p . qui posent de ce point de vue le même problème. ils ont é té souvent paraphrasés au Moyen Age (2) . Cette démonstration s'exprime dans deux arguments de caractère technique. 5 . q. Cathala) . à la limite. Aristote présente cet argument sous une forme un peu différente. est nulle. L ' être se dit de tous les êtres. puisque l ' ê tre c l l'un • s o suivent l ' u n l'autre • (<XKoÀoufü:rv cXÀÀ1JÀoLc. Somme l/1éol. ils ont été l ' objet plus récemment d 'exé­ gèses minutieuses et. Cette thèse est donc fort peu isolée dans l'aristotélisme et elle inspire en particulier tout un aspect de la polémique anti­ platonicienne : celui où il est fait grief à Platon d ' avoir fait du Bien ou de l ' Un une Idée universelle et cependant univoque ( 1 ) . on dirai t que l 'être. exhaustives (3). il est en réalilé question de l'être et de l'un. Nous les résumerons cepen­ dan t pour examiner leur place et leur valeur dans l'ensemble de la perspective aristotélicienne. 1 . 1 053 b 1 6.L ' �TRE N 'EST PAS UN GENRE 227 fication. De Verilale. Ia. notamment saint THOMAS. ayant une extension infinie. 1. Hegel s'est au moins souvenu de l'un d'entre deux. alors que l'universel n ' est j a mais que prédica t). 204). p . a. a. nous nous borne­ rons ici au cas do l'être. étant le prédicat le plus universel. 1 003 b 23) : Lou l ce qui est être est un.. La théorie plalo11 icie1111e des Idées cl des Nom bres . 3. RooIN. ( 3 ) L. qui sont exposés dans divers passages des Top iques et de la Métap hy­ sique. il est clair que ce qui est le plus universel sera aussi le moins essence. mais qui revient finalement au même : on ne peut dé finir l 'être ( 5 ) . s' « il n 'est p a s possible q u e rien de ce qui est universel soit essence » (4) ( puisque l 'essence est touj ours suj et.

.. serait affirmé aussi de son propre genre . La llléorie f lalon icienne des Idées el des nom bres . (3) Mét. à plus (orle raison cela est-il vrai de l'Un et de !'Etre qui sont . . Ce n'est pas seulement à l 'être et à l'un. . particulièrement radicale dans le cas de l ' être (4) . I nverse­ ment. de définition de l'être. 2. R O B I N . C e q u e prouve seulement ce premier argument d 'Aristote. l 'impossibilité de dé finir l'être sera le signe d 'un manque plus radical. IV. Plus grave dans ses conséquences sera l'argumentation tendant à prouver que l'être lui-même n'est pas un genre : c'est- ( 1 ) Top.selon l'interprétation aristot6- liciennne . . �v TL 7totpoc TOC 7t'oÀÀoc) . Mais de ce que l 'être ne peut être défini . c 'est une certaine impuissance du discours.sur l' idée : « La condamnation du platonisme en ce qui concerne la doctrine de !'Etre et de !'Un atteint donc le système tout entier • (op. à vrai dire évident. qui ne peut se présenter comme définition de l'être.. qu'est dénié le statut d'essences subsistant par soi ou « séparées » (Mét.228 LA SCIENCE « RECIJERCIJ ÉE » voir la définition de ce qui est participé » ( 1 ) . il ne rait que pousser à la limite la critique de la confusion platonicienne entre l'universel et l'essence. 1 2 1 a 1 2. « étant affirmé de tout ce qui est » . 2. » Mais. 1 053 b 17. . on n e peut encore conclure q u e l ' être n e soit rien. qu'il n ' y a pas de genre plus universel que l ' être et en tirait les conséquences quant au discours sur l'être. Il n'y a donc pas de genre de l 'être ni. . l'être et l'un étant les universels par exeellencc. en dehors des individ us concrets comme une réalit6 et autrement que comme un attribut. 1 35. propre au cas de l'être (et de l'un) . 1 . et non une quelconque identification de l 'être et du néant. si l'on a montré par là qu 'il n ' y avait pas de genre de l ' être. en réalité.. Si la dé finition est elle-même l'expression de l 'essence. qui résume ainsi l'argument : « S il est impos­ sible qu'un Universel quelconque puisse exister. . on n'a pas encore montré pour autant que l'être ne pût être lui-même un genre. ce qui vaut pour eux rejaillira sur l'universel en général. car il est un terme commun (xoLv6v) et n'existe qu 'en tant que prédicat ( XotTI)y6pl)µot) (3). (2) Ibid. p. les attributs les plus universels que puisse recevoir toute réalité individuelle • (c'est nous qui soulignons) . c'est-à-dire . puisque le genre ne peut se voir attribuer ce à quoi il est lui-même attribué (2) . mais aux genres considérés comme universels. or l 'être . on aboutirait donc à ce résultat que le genre participerait de ce dont il est le genre . cil. . Cr. (4) Cet argument n'est pas. p. 1 053 b 21 ). ce qui est manifestement impossible. puisque la définition consiste à faire rentrer le défini dans un genre dont il est la spécification. L'argumentation précédente ne faisait qu'expliciter ce fait. L. 1 4 1 -42). 1 . 1 2 1 a 1 1 . par conséquent. qui est l'absence d 'une essence de l'être : « Il n 'est pas possible que l 'être soit une essence en tant qu'unité déterminée distincte du multiple ( Ù>ç. 1.

3. interrompt ici Aristote. . 1 024 b 8).. génératrices des espèces . H. thèse qui est aussitôt j usti fiée par un raisonnement par l 'absurde : si l'être (la démonstration étant parallèle pour l'un) était un genre. Phys. s'il est vrai que tout raisonnable est animal (puisque le genre se dit ici de la différence) et que le seul animal raisonnable est l'homme (si l'on veut que la différence soit spécifique) ? On le voit. mais ces différences seraient elles-mêmes des êtres. dans le cas de l'être. « il n'est pas possible que l'un ou l'être soit le genre des êtres » (2) . l i. Mais alors comment définir l'homme. 998 b 2 1 . i l semblerait que l'être e t l'un. La raison invoquée est que.Cette démonstration s'insère dans le développement d 'une aporie sur la détermination des principes. non seulement est indé finissable. 3 Le genre est la matière des différences (d. 1. le genre serait attribué à ses différences. Cf. Cette impossibilité . ainsi. 730 a 27. puisque tout est être. pour cette raison que la notion même de genre universel est contradictoire. si le raisonnable était animal. et ainsi . 1. . il comporterait des diffé­ rences. c'est-à-dire les espèces dernières. 6. Or la matière est à la forme ce que la femelle est au mâle dans la génfralion : cf. celui-ci va montrer plus radicalement que cette universalité est vide et que l'être .·1S UN GENRE 229 à-dire non seulement qu'il n'y a pas de genre plus univrseel que l'être . étant « c e qui est l e plus affirmé de la totalité des êtres » ( 1 ) . Or cela est impossible. 1 045 a 34 . 28. 20 b 7 . puisque la rationalité impliquerait déj à l'animalité. dont Aristote se demande s'il faut les chercher dans les genres les plus universels ou dans les plus petites unités indivisibles. c'est l'essence même de la définition qui est en j eu : il n'y a dé finition véritable que là où il y a féconda­ tion (3) du genre par une différence nécessairement étrangère à li� B .. Mais. 2 1 . il serait plusieurs fois affirmé de l'espèce : d ' abord directement. 730 b 8- 32 . etc. est elle-même démontrée au livre VI des Top iques. si le genre était affirmé de la différence . dussent être le plus principes. 1 058 a 23. puis à travers la différence . Mét. Ge11 . anim .L'lîTRE N ' EST P. 22. Le premier argument s'appuyait sur l 'universalité de l 'être pour prouver l 'impossibilité de le définir . 998 b 22. 2 Ibid. Dans la première hypothèse (qui ne représente d ' ailleurs pas la pensée d 'Aristote ) . mais ne peut contribuer à définir quoi que ce soit. ou plutôt comment le distinguer du raisonnable. mais que l 'être lui-même n 'est pas le genre universel. . . 8. 9. il deviendrait superflu de dé finir l'homme comme animal raison­ nable. ici présentée comme résultant immédiatement des notions même de genre et de différence .

« les différences seront plus principes que les genres » (B. . d 'où l'on peut conclure que. la différence b ipède se retrouve dans les genres an imal terrestre et animal a ilé) . puisque l 'extension d'a ilés n ' est ni plus faible ni d ' ailleurs plus grande que celle de mammifères . 230 LA SCIENCE « RECIJERCIJ ÉE » ce genre . sans quoi on fait de la différence une espèce du genre ou . Si la différence était elle­ même une espèce. pas plus qu'il n'y a de genre universel. 8t0tcpop0tî:ç) (2) . (3) Si l'on admet que le plus universel est le plus principe. sans plus. 207. qu'Alexandre l'ait explicité dans son commentaire de ce passage (4) et que cette formulation ait souvent été reprise dans un souci de simplification ( 5 ) . 998 b 3 1 ) . de la Mél. si l'on veut que la différence soit principe de la spéci fi­ cation. Suivant l'excellente formule d ' Alexandre. on voit tout de suite que le genre mammifère ne peut s'attribuer à sa différence ailé. 6. elle ne peut correspondre entièrement à la pensée d 'Aristote. l •• éd. on l'a vu . 86. 1 44 b 2. (2) In Top. s'exprimer en termes d ' extension . . ( 6 ) Top. trad. Aristote dit bien qu 'une même différence peut s'appliquer à deux genres différents ( par exemple. 3 0 : xoLvotl aO<totL [les différences) xal xa-rck nÀta6vwv Xot-r'l)yopoüv-rotL. 6. p. par exemple. 144 b 1 2-25. mais c ' est pour aj outer aussitôt qu'il ne peut en être ainsi que dans les cas où les deux genres consi­ dérés tombent eux-mêmes sous un genre commun (ici le genre animal) (6) : ce qu'Aristote veut montrer par cette réserve. mais par des différences ( oùx e[ç 8toccpop&ç . ( 5 ) Cf. parce que la différence est plus universelle que le genre. la différence pair-impair n'a de sens que par référence au nombre) . J. Car les rapports du genre et de la différence ne peuvent. Prétendre donc que l'être n'est pas un genre au nom ( 1 ) Aristote considère. TRICOT. cette conséquence comme absurde et y voit un argument suffisant contre l'attribution du genre à la différence : Top. Si je dis.. .. 3. VI. elle se confondrait avec l'espèce qu'elle a pour fonction de constituer. ( 4 ) Ad loc. il est indispensable qu'elle ne soit pas elle-même une espèce du genre ( 1 ) . n. V I . c'est que finalement la différence n'a de sens qu'à l'intérieur d ' un genre déterminé ( par exemple. 2. mais est simplement au tre : il y a des ailés qui ne sont pas mammifères et des mammifères qui ne sont pas ailés.un genre du genre. 452. . On serait tenté d e simplifier l'argument en avançant que le genre ne peut être attribué à la différence . il n'y a de différence universelle. . &nà. M ais bien qu'Aristote suggère effectivement un argument de ce genre (3 ) . le genre ne se divise pas en différences. que la chauve-souris est un mammifère ailé .ce qui ne serait pas moins absurde . 1 -3.

parce que toute nature est essentiellement être. comme dans le cas de l' être. La première. une totalité indifférenciée. là où ce domaine est infini. il est la positivité absolue. Sous le dehors technique de l'argu ment. mais il les inclut toutes. et c'est pourquoi on ne peut rien dire de lui. Deux interprétations sont ici à écarter. on en discerne moins bien les conséquences et la portée véritables. à la façon dont la différence est aj outée au genre ou l'accident au suj et. elles seraient donc des non-êtres. si l'être n'est pas un genre. il comporterait des différences. c'est-à-dire d'un genre sans différence. est notamment celle de saint Thomas. c'est-à-dire. c'est rej eter dans le néant les différences de l 'être .L' & TRE N'EST PA S UN GENRE 23 1 de l 'universalité de la différence ( ce qui aboutirait évidemment à cette conséquence absurde que la différence serait alors plus universelle que le terme le plus universel) . Sa signi fication véritable est ailleurs : c'est que la différence ne peut diviser qu'un domaine déterminé et que. par définition universel. l ' Un d ' Anaximandre ou même le Bien de Platon : l 'impossibilité d'un genre universel. Elle s'inscrit dans le dessein délibéré . L 'être. n'est donc pas un genre. Faire de l'être un genre. M ais les différences de l'être ne seraient pas des êtres (puisque ce n'est pas en différences que le genre se divise) .vi-oc d'Anaxa­ gore. au moment même où l'on prétend lui appliquer le vocabulaire du genre. qu'on pourrait dire positive. le supprimer comme genre. dans toute la rigueur du terme. c'est faire de l 'être. puisque le genre est une totalité touj o urs accueillante à la différenciation. ne pouvant comporter des différences. nous reconnaissons donc le thème constant d ' Aristote. mais au contraire parce qu'il est ce à quoi on ne peut aj outer aucune différence . celui-là même qui le guidait dans sa polémique contre I"Oµou 7t&. la Nuit d ' Hésiode. s'il est vrai que l' acte du discours est touj ours la composition d 'un suj et et d ' u n attribut ou d'un genre et d 'une différence : « On ne peut aj outer à l'être quelque chose qui soit comme une nature étrangère. c'est finalement man­ quer le sens de l'argument d 'Aristote. d 'interpréter dans un sens constamment positif les textes même les plus prob lématiques du Stagirite. De ce point de vue. M ais si l'on aperçoit bien la signification polémique de la thèse . Considérons d 'ailleurs l'aspect inverse de l 'absurdité mise en évidence par Aristote : si l 'être était un genre. la différence ne peut plus s'exercer faute de point d 'appui. ce ne serait pas parce que l 'être est indifférencié. dont nous avons rencontré déj à plusieurs exemples. comme le montre aussi le Philosophe au livre B de la Méta- . l'être n'exclut pas les différences .

Tout à l'heure.) ne ( 1 ) • Enti non p otest addi aliquid quasi extranea nature . le second l 'impossibilité pour l 'être d 'être un genre. I. elle n'est pas un terme. per modum quo dilTerentia additur generi.232 LA SCIENCE « RECHER CHÉE » physique en soutenant que l 'être ne peut être un genre ( 1 ) . mais.v6pw7tot. l ' a ddition (7tp 6 a6eaLt. n 'est j amais l 'essence de quoi que ce soit. 1 097 b 1 8-21 ) . alors que c'est là. il n'en est p a s de même du second . 92 b 1 3). comme l 'avait bien vu Alexandre. .1 8 . < < Il est évident que dans ce cas. mais divise . C f . qui finira par désigner chez les modernes ce à quoi on ne peut rien aj outer. « L ' être. on prouvait que l 'être n'est pas un sujet. conclut Aristote. l 'impos­ sibilité pour lui d'être dé fini.v6pw7tot. . I . n o n seulement on ne peut rien dire de l ' être . 4. Saint Thomas semble confondre ici les deux arguments qu 'Aristote a distingués en les développant dans deux contextes difTérents : le premier tendant à prouver l 'ineffabilité de l 'être et.voc. C'est incontestablement en ce sens qu'il faut interpréter les textes selon lesquels il y a identité entre les expressions « un homme » (etç &. car < < on n ' exprime pas quelque chose de différent à raison du redou­ blement (&7toc. I I . » Si le premier argument pouvait laisser ouverte la possibilité d ' une interprétation posi­ tive (l'inefîabilité de l 'être ne prouvant pas encore son inanité ) . ( 3 ) To 8' EÎV<XL oôx oôaC<X oôaev(· o ô yŒp yévoi. 1 35. Z. en particulier.). 1 006 b 1 4 . la définition même du fini (-réÀELov) (Eth. dit Aristote dans un texte remarquable des Seconds A nalytiques. c 'est-à-dire d 'entrer dans la définition de quoi que ce soit.. ut etiam probat Philosophus in I I I Metaph. quod ens non potest esse genus • (De Verilate.) e t « homme » (&. car il n'est pas un genre (3) . pour Aristote. un pur « ce par quoi » : ce n'est donc pas pour la même raison qu'on ne peut rien attri­ buer à l 'être et qu'on ne peut le diviser. 7 . >> M ais on peut obj ecter à cette interprétation tout ce qu'il y a d 'arbitraire dans le parallélisme qu'elle institue entre la compo­ sition du suj et et de l'accident et la spéci fication du genre par la différence : Aristote distingue constamment la définition de la prédica tion et dénonce dans la confusion entre ces deux actes logiques une source classique d 'erreurs (2) . mais l ' être ne nous dit rien sur ce à quoi on l 'attribue : signe non de surabondance. Nic. 1 037 b 13-2 1 . une essence . ( 2 ) I'. ici l 'on prouve qu'il n'est même pas un attribut. quia quaelibet natura essentia­ liter est ens. << homme étant » (&v &.. mais de pauvreté essen­ tielle. ci-dessus p . -r o ll v (Anal. 5. On pourrait noter le même renversement de sens à propos du terme infini. 1 c). ou du moins c'est un attribut vide : l'être (comme d 'ailleurs l ' u n ) n 'aj oute rien à ce à quoi on l ' attribue. vel accidens subjecto. post. 1 2.8L7tÀou µevov) « un homme un es t » . la difTérence ne « s'aj oute » pas. En particulier.v6pw7toç). au contraire.

M. 58). 89 34 : c'est seulement quand on a répondu à la ques­ b tion La chose exisle-1-elle ? que l'on peut rechercher ce qu'elle est) . ou toute autre chose. Affirmer le con traire serait conférer à la négation une valeur qu 'elle n ' a pas et ne pouvait avoir chez Aristote : le temps n'est pas encore où Proclus.cov) d 'une autre chose. mais parce qu'il n 'est même pas un genre. atténuer. cc Il est donc bien entendu que l ' étant proprement dit (3) n'est j amais l ' attribut réel (umfp:. mais comporte une intention polémique . pour Aristote. par conséquent. En ce sens. pour ce qui n'est pas. c'est que l'être n'a p as une signi fication. j uste­ ment. qui traduit &v &\l(lpoo7toç par « hom­ me existant • et en conclut à l 'indistinction chez Aristote de l 'essence et de l'existence. pris isolément. elle nous paraît projeter sur le Stagirite une problématique qui n'est pas la sienne : il est évident que. pourra écrire q u ' cc il est plus beau de ( 1 ) Mét. Mais. Mais l 'argumentation est précisément la suivante : l 'être et l'un n'ajoutent pas plus l'un à l'autre que. que 1 existence est analytiquement contenue dans l'essence. I I. » Dans un autre contexte (2) . 2. 92 b4 ss. 7. (2) Phys. I I . Osl. b (3) Tb IS7tep /Sv : cette expression ne désigne pas exactement l'être en tant ' l! � u tre au sens aristotélicien. L'interprétation de ce passage a été compliquée b par le fait qu'il s'insère dans un développement qui tend principalement à prouver que l'un et l'être s'entre-signi flent et. 2. quand on a défini une essence. » Aucun commentaire ne pourrait. commentan t le Parmén ide. Mét. mais plusieurs ( 1 86 2) .. i l n'y a d'essence que de ce qui est (cf. Aristote veut montrer que l'être ne constitue. car. serait donc non-être. c 'est-à-dire si l'attribution de l'être cc aj ou tait » quelque chose au suj et.. ils n'aj outent au sujet à quoi ils sont attribués (cf. 1 86 32 SS. on ne dit rien de plus en disant qu'elle est : • 9. Gilson traduirait : l'existence) n'est 1 essence de quoi que ce soit (Anal. 1 054 a 1 8 ) . ni à plus forte raison renverser. car il n ' est pas <l' é tant ( lSv) qui soit l'être (dvotL) de celle-ci (4) . pouvant s'attribuer à toutes les essences. n'• aj outent » rien l'un à l'autre.. Gilson.. e rappelé plus haut : l'être (-rl> eîvcx1. Si l ' ê tre n'est pas un genre. c'est 1 être des Eléates qui est ici visé. p ersonne ne sait ce qu'il est » (Anal. posl. le caractère aporétique et finalement négatif. étant alors différent de l 'attribut. 1 . (L'etre el l'essence. l e texte du livre r nous paraît une illustration directe du princir. . Aristote insiste donc moins sur une prétendue référence de l'essence à l'existence que sur la vacuité du prédicat etre. On entrevoit alors dans quel sens Aristote cher­ chera la solution : si une conception univoque de l'être en tant qu'être (celle qui est visée dans l'expression -rl> IS7tep /Sv) conduit à des absurdités. I I . 1 . 1. ne comporte qu'une signification : celle d 'essence. r. sans trahir la pensée d 'Aristote. Bien loin de prouver. . selon Aristote. on sait aussi qu il est. p. .. Anal. 1 003 26-3 1 . n'en détermine aucune. Gilson. Quant à l'interpréta­ tion de M. comme le b suggère M. ni ne contribue à constituer. uand on sait ce qu'est l'homme. 92 1 3 ) . INTERPRÉTA TIONS 233 manifeste rien de plus ( 1 ) . ne serait pas l'être. b (4) Ibid. de ces conclusions. car le suj et. l'essence de quoi que ce soit. une telle attribu tion serait contradic­ toire . ) . et c'est finalement au non-être qu'on aurait attribué l ' être. qui. f. 186 b 1 -2.. posl. 7. 3. ce n 'est pas parce qu 'il est plus qu'un genre. un être qui. Aristote montrera l 'absurdité de l'hypothèse inverse : si le prédicat être n'était pas vide.

La thèse est littéralement la même que celle d'Aristote sur l'être . 19 Cousin.tel qu'il s'exprime dans la reconnaissance de ce fait que l'être n ' est pas un genre . projettent sur le Stagirite des schèmes néo-platoniciens. . car ce serait.ne renvoie qu'à lui-même et non à quelque « merveilleuse transcendance » de l 'obj et (3). 7 . tend à prouver qu'à vouloir aller au delà de l 'essence. Pour Plotin. cf. (3) On ne peut mieux s'en convaincre qu'en comparant les textes que nous avons cités d'Aristote avec ceux oil Plotin montre que l'Un ne peut être ni prédicat ni sujet. . L'être. 3 . L ' idée du néant et le problème de l 'origine radicale dans le néo-platonisme grec. parce que la proposition négative libère le suj et de la subordination à toute essence (2) . . . Il n'y a pas pour Aristote d ' « au delà de l 'essence » : bien plus.. ce serait lui enlever sa pureté. de ce que l 'être n 'est pas un genre. on tombe nécessairement en deçà d ' elle. . ce • non-être • de l' Un exprime qu'il s'agit d'une • merveille antérieure à l'intelligence • ( E n n . et d'abord la non-univocité de l'être. . (2) cr. en effet. 265. d'interpréter les textes d 'Aristote dans le sens d'une identification paradoxale de l 'être et du néant et c 'est dans ce tte perspective que Hegel. l 'immédiat indé­ terminé. est libre de tout rapport avec l'essence. B R É H I ER. sa critique du Bien et de l ' Un platoniciens. A la différence de la précédente. E. comme celle de saint Thomas. n'est que négation. HEGEL conclut qu'il est • le vide pur. 1 1 08. c'est-à-dire dans le vide des discours universels : critique qui réfute avant la lettre toutes les interprétations qui. se souviendra de l 'argument d 'Aristote (4) . Chez Aristote. chez Aristote. liv.. cette interprétation ne serait p as nécessairement anachronique et pourrait s 'inscrire dans une tradition d 'exercices dialectiques où seraient à citer l a deuxième partie du Parménide et le traité de Gorgias S u r l'être ( 1 ) 111 Parme11 . . comme de la Totalité des Préso­ cratiques. 9.234 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » s 'en tenir aux négations » ( 1 ) . . ni plus ni moins que Néant • (Science cle la logique. I. 7 1 -72) . 5 . l'être en tant qu'être est si peu une • merveille • qu'on ne peut même pas parler de lui comme d'un genre un : la négation traduit ici la non-unité. penser à vide. Il est exempt de toute diffé­ rence aussi bien par rapport à son intérieur que par rapport à l'extérieur. trad.. La négation. JAN KÉLÉVITCH. • Mais de ce que l'être est • l'indétermination pure •. reproduit dans Eludes de philosophie antique. ibid. p. Devra-t-on préférer alors une interprétation négative et. 257. notamment. S. I I n'y a rien à contempler en lui. Lui attribuer une détermination ou un contenu qui créeraient une différenciation en son propre sein ou le dilTérencieraient de choses extérieures. 3 8 ) : l a négation traduit l'unité transcendante et positi­ vement ineffable de I'Un. (4) On retrouvera chez Hegel l a double idée que l'être n'a pas d'essence (est indéfinissable) et ne comporte aucune différence (n'est pas un genre) : • L'être . ainsi que de tout rapport avec quoi que ce soit à l ' intérieur de lui-même . entachée de néo-platonisme. V I . . est en réalité Néant. et non médiation vers une sphère qui serait inaccessible au discours. I •• section. mais les conséquences sont inverses. V I . II n'y a rien non plus à penser à son suj et. conclure que l 'être n 'est rien ? La tentation serait grande. L'embarras du discours . p.

Mais alors. le lieu où le mouvement universalisant du discours se heurte à la réalité des choses . WmL. l 'être en tant qu'être est l 'unité de nos intentions signi fiantes. ni sensible ni intellectuelle . mais l 'être en tant qu'être ne se rencontre pas. possible pour tel ou tel étant particulier. est obligé d 'introduire le non-être dans l'être (3). il n 'est l'objet d 'aucune intuition. est. Mais telle ne peut avoir été l'intention d'Aristote : l'identification de l 'être et du non-être est constamment présentée par lui comme le type même de la proposition absurde.INTERPRÉTA TIONS 235 et le non-être. Il est donc exclu qu'Aristote ait pu reprendre à son compte une proposition dont l'absurdité lui paraît aller de soi. qui peut être rencontré avant d 'être dit . 5). par opposition à la recherche physique des éléments.155. n. à la rigueur. Ces deux interprétations rej etées . il est l 'unité maxima de signi fication. Dans la mesure où l ' être est présent au cœur de toute proposition. une recherche des signi fications de l'être. Il importe d 'abord de constater qu'elle concerne moins l'être que le discours sur l 'être : le genre est. Anaxagore (2) ou même Platon. I . (4) cr. il est temps de restituer à la thèse L'êfre n'est pas u n genre sa signi fication et sa portée véritables. . Il est donc vain de vouloir séparer l 'être du discours que nous tenons sur lui : une telle séparation est. 1 1 7. (2) Cf. p . pour rendre possible la prédication. dira-t-on. comme l'i ndique Aristote lui-même dans un texte que nous avons souvent cité. plus haut la cri tique d'une distinction de ce genre à propos de l'article d ' E . mais pose et résout par la négative la question préj udicielle à toute recherche sur l 'être : celle de la légitimité d ' u n discours (c'est-à­ dire d ' un discours u n ) sur l'être. 3. . avons-nous vu. 1 5 1 . qui n 'est (1) Phys. ci-dessus p . Mais cette unité est seulement présupposée dans le discours ordinaire. La thèse considérée ne porte donc pas sur la nature de l'être. Mais une telle disso­ ciation entre le plan « subjectif » ou linguistique et le plan obj ectif est fort peu aristotélicienne (4) . qui. 213. (3) c r . 1 86 b 4-12. il n ' a d 'autre sup­ p ort que le discours que nous tenons sur lui. qui lui se rt à prouver la fausseté des doctrines qui aboutissent à cette conclusion. La place de la logique dans la pensée al'islotélicie1111e (p. C'est ainsi qu'il réfu te les É léates (1 ). cette thèse prouve tout au plus une impuissance de fait du discours humain et ne prouve rien quant à l 'être lui-même. La question : Qu 'est-ce que l'être ? se ramène à cette autre : Que signifions-nous lorsque nous parlons de l'être ? C'est-à-dire encore : En quoi les hommes s ' en­ tendent-ils lorsqu 'ils parlent de l'être ? La recherche sur l 'être.

Car que serait cette unité dans le cas d'une série hiérar­ chique ? Si elle ne comportait que les caractères effectivement communs. c'est-à-dire scienti fique. Cette nouvelle démonstration. n'est proposée que dans un seul p assage (2) . .236 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » discours sur l 'être qu 'implicitement . c 'est précisé­ ment l 'échec de cet effort. discours explicite sur l 'être . cette thèse ( 1 ) tvlél .1 6 . (3) Cf. devant la pluralité de ses signi fications : genres irréductibles e t incommunicables.1 9 . mais rien n ' empêche qu 'il soit plusieurs genres. inversement. 2. il se dérobe. mais Aristote aj oute : « L 'être n'est rien en dehors de l 'essence. semble-t-il. et que nous devons maintenant examiner. thèse qui s'éclaire aisément si l ' on se souvient que l ' idée platonicienne est l 'unité d 'une multiplicité (�v t7tl 7tOÀÀÙ>V). Transposée en termes aristotéliciens. 1 054 a 18. fort différente de la première. Elli . et ce qu'exprime la thèse L'êil'e n ' est pas un genre. à la différence de la précédente. Que l'être en tant qu'être ne p arvienne pas à se constituer comme genre . s'appuie sur une thèse des Platoniciens selon laquelle il n'y a pas d' Idée des choses dans lesquelles il y a de l'antérieur et du postérieur (3). Nic. Par là s'éclaire finalement. 3. de la qualité ou de la quantité ( 1 ) . On aurait pu être tenté de conclure : l'être n'est rien . pourrait-on dire. L 'être n'est pas un genre. . elle ne s'appliquerait pas aux termes inférieurs. c'est-à-dire les plus bas. . Si. elle exclurait la perfection propre aux termes supérieurs de la série. elle incluait cette perfection. M ais ce résultat négatif a une contrepartie positive. cela veut dire que sa signi fication n'est pas une. la portée de l 'argumen­ tation d ' Aristo te. La conséquence en est qu'un discours parfaitement cohérent. 4. (2) B. s'efforce de circonscrire cette unité . * * * La thèse L'être n'est pas u n genre est encore démontrée par une autre voie. mais à la multiplicité de ses signi fications. I . qui. » C'est donc à la découverte fondamentale de l 'homonymie de l'être et à son élaboration dans la doctrine des catégories que nous nous trou­ vons une fois de plus ramenés. sur l'être est impossible. I . 999 a 6. dans lesquels nous avons reconnu les catégories. car l'être ne nous renvoie pas pour autant au néant. le discours ontologique. Dès que nous essayons de penser l'être en tant qu'être dans son unité . 1 096 a 1 7.

il y a gradation de l' antérieur au postérieur ou du simple au complexe. M ais. qui s'ap­ pliquerait à toutes . Aristote commence par rappeler que « dans les choses où il y a de l 'anté­ rieur et du postérieur. J I . il n'y a pas une Ame en général. que chaque â. La conséquence en est qu'il n'y a pas une Figure en soi ou un genre des figures.A N T ÉRIE UR ET POSTÊ!l !E UR 237 deviendra : il n'y a pas de genre commun des choses dans les­ quelles il y a de l 'antérieur et du postérieur. où « il n'y a pas de genre en dehors des espèces » ( 3 ) . qui ne sera le discours propre d ' aucun de ces êtres ( 1 ) . le meilleur est touj ours antérieur. 3 . Le mot âme est u n mot vide de sens aussi longtemps qu'on n'a pas précisé de quelle âme il s'agit . car la Figure n'est pas quelque chose en dehors (mxpoc) du triangle et des autres figures qui lui font suite . C'est pourquoi il est ridicule de rechercher . 2 1 0.) . la même façon qu'il y en a un de la figure . au cas de l'être. 6-9 S Y R I A N U S . Et après avoir rappelé qu'il en est ainsi dans le cas des nombres et des figures. car il ne correspond à aucune essence commune. ce ne peut être que de . dans tous ces cas. 33-35 . il remarque : « Partout où il y a meilleur et pire . . au livre B de la Métaphys ique. 3. 4 1 4 b 1 9 ss. (2) B. comme l'ont bien vu les commentateurs ( 5 ) . ( 4 ) I b i d . le carré . Cependant les figures elles-mêmes pourraient être dominées par u n discours commun. mais qu'il y a seulement des figures : le triangle. . qui n' est rien séparé de ses espèces ) . mais il y a l' âme nutritive. étant donné le contexte (où il s' agit de montrer l'impossibilité d 'un genre suprême ou du moins l'inanité d'un tel genre. mais il ne conviendrait proprement à aucune. . de sorte qu'il ne peut non plus y avoir de genre dans ces cas (4). 999 a 6. .me réaliserait à la façon dont l'espèce réalise le genre : « S'il y a de l ' âme un discours un (de. De même. xoLv6c. (3) I bid. » Avec sa concision habituelle. etc. Car. » C'est une semblable démonstration que nous voyons appli­ quée. ( 5 ) ALEXAND R B. p ar-dessus ces choses et par-dessus d 'autres. c'est-à-dire comme genre ayant une essence propre (2). un discours commun (:Myoc. cette remarque ne peut. 34. 999 a 1 0 . l 'âme intellectuelle. l' âme sensitive. et l ' Ame non plus en dehors des âmes que nous avons énumérées. que s'appliquer au cas de l'être : en ( 1 ) De A n ima. Ainsi en est-il des nombres et des figures ou encore des âmes. 999 a 1 3 . il n 'est pas possible que ce qui est attribué à ces choses existe en dehors d ' elles » . . :Myoc.) . Aristote en reste là. De même pour les âmes que nous avons énumérées.

du livre B . Tenons-nous en donc p o u r l 'instant à cette thèse négative l ( I ALEXAND RE. cf. c'est-à-dire de perfection. réalise le mieux la 11alure de l 'animal. étant le terme ultime de la série animale. De i11cess11 an imalium. Cf. et par conséquent. De A11 ima. s'opposer au point de vue socratique et platonicien du M yoc. 706 b I O). refluerait en quelque sorte sur les termes subordonnés. nous voyons le point de vue de la cpoaLc. . non sur l 'essence moyenne . Mais on \'oit aussi comment une conception plus souple du logos. Pas plus qu'il n'y a de discours un du nombre ou de la figure. à double tranchant. dit Alexandre . . et l'on imagine aisément comment il pourrait être retourné et comment il a été en fait retourné par les commentateurs. Certes. La lettre de l'argument aboutit donc à affirmer une fois de plus l 'homonymie de l 'être. que nous verrons Aristote lui-même employer le même argument pour prouver une thèse exactement opposée à celle qu'il soutenait dans le développement. unique là même oil il n'y a pas de Myoc. 4. entendu non plus comme unité générique. i bid. . suggérée par Aristote. au fond . . on pourrait alors concevoir une sorte de discours éminent portant. 706 a 1 8 : • L' homme est le plus naturel de tous les animaux • (cf. au sens où l'on voudrait donner une défini­ tion commune de ses termes : « La définition commune .. » Mais on pourrait dire aussi bien . : il y a une cpoaLc. en ce sens que l 'homme. à vrai dire aporé­ matique. .. le Myoc.. car alors elle ne s'appliquerait plus au moins parfait ( 1 ) . ARISTOTE. Mais cet argument est loin d 'être aussi négatif que le précédent.que c c c'est surtout dans le plus parfait que la nature de la chose se révèle » (2) : à la place de la dé finition commune. hiérarchisés suivant leur degré de « bonté » . 1 5-20. car l 'être n'est rien en dehors des êtres. 28. il y a du meilleur et du pire . Cette interprétation était si tentante et. commun. ici présentés comme les termes d ' une série. 1 6 18 SS. (2 Ibid. semble-t-il . donc de l 'antérieur et du postérieur. mais comme principe générateur (cf. permettrait de rejoindre le point de vue de la cpoaLc. artepµot't'Lx6c. si conforme à certains principes de la philosophie aristo­ télicienne. car cette fois l 'homonymie ne nous renvoie plus à une j uxtaposition de genres irréductibles les uns aux autres. ici le discours commun est un discours vide. Ici encore. mais sur l'essence maxima et qui .et Alexandre ne s'en fait pas faute . il ne peut y avoir de genre de toutes choses. à partir du premier terme de la série. ne peut signi fier le plus parfait.. des Stoïciens).238 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » toutes choses.. il n'y a pas de discours commun d ' une série. si l'on peut dire. avec les nombres et les figures) et. il n'y a de discours un de l ' être . L 'argument est donc.. mais à une série de termes coordonnés ( si l'on s'en tient à l' analogie..

la seule conclusion que l'on puisse tirer de ces deux prémisses est qu' i l n'y a pas de science de l'être. De la même façon qu'une science unique. et que nous venons d'exposer. auxquels nous sommes immédiatement renvoyés dès que nous essayons de ( 1 ) I'. 2. pourtant. » On a depuis longtemps noté l'étrangeté de ces textes : comment peut-on parler des espèces de l'être et de l'un. pour affirmer l 'existence d 'une science une de l 'être en tant qu'être. I l nous reste mainte­ nant à rapporter cette j ustification et à mesurer cette contra­ diction. 1 003 b 35. de même qu'il n'y a qu'une seule sensation.A NTÉRIE UR ET POSTÉRIE UR 239 que l'être n'est pas un genre. * * * Aristote. 2. et ses divisions spécifiques des différen tes espèces de l'être » ( 1 ). et constatons qu'une fois admis cet autre principe que toute science porte sur un genre. i l fera également de l'un l'objet d 'une science unique : « L 'étude de l 'essence de ces différentes espèces sera l ' obj et d ' une science génériquement une (2) . . 1 004 a 4.8. Aristote ne se contente pas d ' affirmer cette existence : il la j ustifie par des arguments qui contredisent évidemment ceux qu'il a lui-même accumulés. (4) r. il n ' y a qu'une seule science » . ce qui ne peut vouloir dire que ceci : l 'être et l'un n'existent pas eux-mêmes comme genres. qui a été suffisamment établie par la première série d 'arguments. (3) Cf. mais chacun d 'eux est lui-même plusieurs genres. étudie tous les mots. La contradiction éclate d 'abord dans un texte du livre r. afilrme expres­ sément le contraire au début du livre r de la Métaphys ique et il est incontestable que cette conviction inspire le proj et qui a donné naissance aux écrits dits métaphysiques. autant il y a d'espèces de l 'être » . comme nous l ' avons vu. Un peu plus loin. 2. avant d'essayer de l'expliquer. 1 003 b 1 9 SS . où Aristo te invoque le principe selon lequel. 24 (1. si l'être et l'un ne sont pas des genres (3) ? Bévue d'autant plus étonnante qu'Aristote rappelle quelques lignes plus bas sa doctrine cons­ tante : « Il se trouve que l'être et l'un comportent immédiatement (eù6oç) des genres (4) » . ALEXAN DRE. la grammaire. . de même « une science généri­ quement une traitera de toutes les espèces de l 'être en tant qu 'être . (2) Ibid. « pour chaque genre . après avoir constaté qu' « autant il y a d'espèces de l'un.

cette fois . ce qui est en jeu à travers ces considérations apparemment techniques sur la question de savoir si l 'être est lui-même un genre ou se divise immédiatement en une pluralité de genres. mais qui exclut en toul cas le rapport de genre à espèce ou d'espèce à genre. Nous serions au rouet. l 'arith­ métique. Quand donc Aristote parle des espèces de l'être. d'espèces d ' une science unique) qu'il existe de ces genres fondamentaux. bien malgré lui. tantôt au contraire constatait la non-univocité de l 'être et en concluait.) considère ce passage ( 1 004 a 2-9) comme une interpolation. il ne s 'agit pas seulement d ' une cc inexactitude ». sur le ( 1 ) Cf. c'est pourquoi on dira que l'essence de chaque catégorie est immédiatement (e:u6uç) être et un. H . etc . On s'étonne que COLLE (ad loc.240 LA SCIENCE cc RECHERCHÉE >> p enser l'être et l'un dans leur unité ( 1 ) . comme le prétend Alexandre. On le voit. de même il y a une philosophie en général. . dont les parties sont la philosophie première et la philosophie seconde (2) . d'une simple impropriété qui n'aITecterait que l'expression. . si ces deux séries d ' affirmations contradictoires ne se situaient sur deux plans manifestement diITérents : l'une traduit un souhait ou. 1 045 a 35 SS. mais comme des parties d ' un tout qui serait la philosophie en général ou science de l 'être en tant qu 'être. Tout se passe comme si Aristote tantôt proclamait cette unité de la philosophie et en concluait à l 'unité de l ' être. 6. à l 'irréductible dispersion des c c philo­ sophies ». Or. : l'être ni l'un n'entrenl dans la définition des calégories ( car ils ne sont pas le genre des catégories) . Le même mot e:û6uç semble indiquer dans les deux cas un rapport mal défini. Alors seulement philosophie première et philosophie seconde n' appa­ raîtront plus comme des mem bra disjecla. (2) r. 1 004 a 2 ss. alors qu'il peut seul fournir la clé du passage précédent en montrant la raison profonde de sa discordance avec la doctrine habituelle d'Aristote. un idéal . c'est finalement l 'unité même de la philosophie comme science. 2. si l'on veut que cette philosophie en général ne soit pas l 'unité purement verbale et vide de deux ou plusieurs sciences dont les domaines seraient incommunicables. l'autre s'appuie sur des analyses précises . mais bien d 'un renversement total de sa doctrine habituelle. qui. comme nous le verrons. il faut bien qu 'elle ait elle-même un objet un qui soit aux obj ets des sciences subordonnées ce que le genre est aux espèces. La raison profonde de ce renversement se laisse entrevoir quelques lignes plus bas lorsque Aristote tire en fin la conclusion qui était préparée par tout ce développement : de même qu 'il y a une ma thématique dont les parties sont la géométrie. Et Aristote d 'en tirer aussitôt la conséquence : il y a autant de sciences (et non pas.

des remaniements successifs d'Aristote ou même des Interpolations.e:yoµ�vwv) qu'il faut voir l 'objet d 'une science unique . il n'y a qu'une seule science.. infiniment plus subtile.v cpuaLv) constituent aussi un pareil objet . Mais point n'est besoin. » ( 1 ) Ce chapitre 2 du livre r. 2. Aristote n'en reste pas cependant à une contradiction aussi patente. ces contradictions apparaissent comme apories. reflète toutes les difficultés de la métaphysique aristotélicienne. s'il est un n:o/. d'invoquer. car ces choses ont.e:vov. �v /. La difficulté est cependant accrue par le fait que la présenta tion n'est pas ici explici tement aporétique. sont irréfutables.. c'est-à-dire . .. que nous avons eu et aurons souvent l'occasion de citer. Replacées dans Je mouvement général de la pensée d'Aristote. d ' ailleurs annoncée un peu plus haut. il est aussi un n:poc.tye:-ra. comme nous l'avons vu.. (2) r. se trouve ici en question. c'est-à-dire comme a rrêts p ro­ visoires dans une démarche d'ensemble.. ). mais inconciliable avec la précédente ( 1 ) .a. il corrige cette première affirmation : « Ce n'est pas la pluralité des significations d'un terme qui le rend suj et de dilTérentes sciences ./. Car ce n'est pas seulement là où il y a caractère commun (xa.. et que l'exégète e s t alors tenté d'interpréter comme théorie cc q u i n'est encore qu'une recherche. µCa.e: y6µ. c'est seulement le fait qu'il n'est pas nommé par rapport à un principe unique et aussi que ses défini tions dérivées ne sont pas rapportées à une signi fication primordiale (2). (3) Ibid. » Or nous savons que l'être répond précisément à cette condition dont l'absence seule empêcherait de parler d'une science unique : car. y décèlerait de nombreuses contradictions..6'�v >.. pour les expliquer.e:vov.. sous le nom de philosophie. qui opposerait thèse à thèse. 1 003 b 12 SS.e:y 6µ. Il est donc évident qu'il appartient aussi à une seule science d 'étudier les êtres en tant qu'êtres (3). et ses signi fica tions multiples ne sont signi fications de l 'être que parce qu'elles sont rapportées à la signi fication primordiale d ' essence.. un caractère commun (/. . Il est si peu satisfai t de son affirmation d 'une science de l 'être génériquement une. ainsi en est-il pour les autres cas. Quelques lignes après avoir rappelé qu'il n'y a de science une que d 'un genre un. La conclusion.L x0t6' �v) . d'une cer­ taine manière. des choses dites par rapport à une nature unique (n:poc.xwc.« SOL UTION » D 'ARISTOTE 241 plan du discours. sera alors celle qu'il fallait j ustement démontrer : « De même que de tout ce qui est sain.. 1 004 a 24 . comme le fait COLLE (ad loc. Nous nous en tiendrons pour l 'instant à celles-ci puisqu 'aussi bien c'est la possibilité d ' un discours cohérent sur l 'être qui. Une analyse statique. d 'une région circonscrite par un terme univoque. /. comme elle l'était au livre B. qu'aussitôt après il va fournir de cette unité une nouvelle j ustification .

elle serait médiatement science des autres catégories. serait du moins la science de celle de ces significations qui est primordiale : science immédiate de l'essence. Cf. (3) Pnr exemple HAMELIN. 397 ss. selon Aristote. 1 026 a 30 (><«66Àou llTL 7tp©T1J ) . 1 . comme essentiel. (2) E. celle-ci étant d ' ail­ leurs entendue non comme analogie de proportionnalité . On s'étonnera ici de l'interprétation de Robin. puisque l'être-dit {Myea6ot�) de celles-ci est d ' être rapportées à (7tp6ç) l 'essence. car on peut admettre que celui qui connaît le terme de référence ('t"à �v) connaît par là même tout ce qui lui est rapporté ('t"dt 7tpàç �v Àey6µevot) et que celui qui connaît le premier terme de la série connaît la série tout entière. Souligné p a r l'auteur). qui. On voit alors comment une science de l'être est possible. mais par un biais : ce qu'on pourrait appeler le détour par le premier. p . n• 535. ne pouvant réduire à un genre unique les significations multiples de l'être . la seule dont Aristote ait parlé. est elle-même tardive. à j uste titre. 1 . La fortune de cette interprétation a été si générale qu'il est inutile de la développer plus longuement. Elle a été associée au Moyen Age à la théorie de l'analogie : l 'unité de l'être et de sa science ne serait pas unité générique. le terme analogique est celui . La philosophie « recherchée » serait alors « universelle parce que première » (2) : ontologie parce que « protologie » . La science de l 'être en tant qu'être. assure que. E. Système d'Aristote. . au sens d 'une science du système ou de la série. mais il appelle proporlio le simple rapport et. il est vrai. faisant allusion à ce passage. (4) Cette distinction. en particulier. L'analogie reste chez lui liée à la notion de proporlio. mais unité par analogie. c'est-à-dire fondée sur la commune référence à un ( 1 ) 1 005 a 1 2. fin) • (Aristote. mais on peut concevoir d ' autres types d 'unité que celle de l'universel : celles qu'Aristote désigne comme un ité de référence ('t"dt 7tpàç �v) et unité de série ('t"dt 't"<j> ècpeÇljç) ( 1 ). mais comme analogie dite « d ' attri­ bution » (4) . ce qu'Aristote appelle 7tpoç �v Àey6µevov. In Metaph . puisqu' aussi bien c'est celle que l'on rencontre dans la plupart des exposés de la philosophie d 'Aristote (3) . Elle ne se trouve pas chez saint Thomas. 92. IV (I'). la phi· losophic première ou théologie est • première en tant qu'wziverselle • (Méta. non pas cette fois immédiatement. parce qu'il semble apporter les éléments d'une solution : la science de l'être en tant qu'être ne serait pas immédiatement universelle. le fait qu'un nom s'attribue en des sens multiples par référence à un terme unique.242 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » Ce passage a touj ours été considéré. puisque l'idée d'un genre universel et à plus forte raison d ' une science de ce genre sont contradictoires . p . La science de l 'être en tant qu'être pourrait alors se constituer comme science universelle. Cathala : Intermédiaire entre le terme univoque et le terme équivoque.

cadre d'une solution possible plutôt que solution véritable. montre que saint Thomas ne confondait pas le 7tpoc. malgré ses « contradictions ». Cf. c'est la doctrine du 7tpoc. Arisloleles . 2. et illud dicitur • analogice praedicari •. t\v Àey6µevov. ( 2) Cf. 1 076 a 1 . a. I O. peut-être meilleur j uge en cela. Mais alors pourquoi employer dans ce cas les termes d'a11alogia et de proporlio.udinem ad illud unum refertur • . 1 1 ) . n° 2197) il précise que. Bref . la • raison • de l'attribution est diverse • quantum ad diversos modos rela­ tionis •. unae autem secundum quod ad unum aliquid et idem istae diversae habitudines referuntur . W .. on suggérait l ' idée (erronée. par là seulement que l 'univers d ' Aris­ tote a pu échapper à la critique qu'il a dressait lui-même à celui de certains parmi ses prédécesseurs : celle d 'être « une série d 'épisodes » et de ressembler à une « méchante tragédie » ( 1 ). A. . qu'Aristote n 'avance d'ailleurs q u ' avec une réserve qui contraste avec l' assurance de ses commentateurs. Mansion la solution déjà élaborée en E. pose peut-être autant de problèmes qu'elle en résout. q. L a deuxième rédaction de I'. de se constituer aux yeux de la postérité comme système. X I ( K). prout unumquodque secundum suam habit. JAEGER. J aeger aux « contradic­ tions » de l 'œuvre aristotélicienne verra dans ces textes la syn­ thèse en fin triomphante des deux conceptions rivales . pour qu'on ne puisse pas parler d'analogie au sens mathématique (et aristotélicien) du terme. idesl proporlio1111aliler. elle n'ouvre qu'un idéal à la recherche et qu'elle ne tien t compte ni ne rend compte des échecs de la recherche effective. . . dans le cas de l'ana­ logie. De Ver. 1 (la philosophie universelle parce que première). même si ce n'était plus en son sens technique. ( 1 ) N. ses « dilemmes » ou plus simplement ses apories. 3. . ! 'idée d'une harmonie de type mathématique? On comprend que le commentarisme médiéval ait voulu donner un nom à ce qui restait innommé - et pour cause .chez Aristote . en ce qui concerne Aristote) que la multiplicité des sens de l'être pouvait se laisser ramener à la clarté d'un rapport rationnel. e. Or il suffi t que los rapports soient • divers •. en empruntant ce nom au vocabulaire mathéma­ tique. simililudo duarwn proporlio1111m.. i. Force est d ' abord de constater une fois de plus que l 'argu- qui est attribué • secundum rationes quae partim sunt diversae et partim non diversae : diversae quidem secundum quod diversas habitudines important. Même un auteur aussi sensible que W. Pourtant cette prétendue solution. utiliserait selon A. . mais est la même • quantum ad id quod fit relatio •. p . qui contient une interprétation correcte du 7tp/ic. Nous voudrions surtout montrer que. �v Àey6µevov et la conception corrélative d'une science « universelle parce que première » qui a permis à l'aristotélisme. qui évoquent. découvrai t au fond de la doctrine des catégories. même si le terme de référence est le même. 1 090 b 1 9 .de la métaphysique (2). II est vrai qu'ailleurs ( Ill Me/aph.Ce derniei• texte. C'est par là seulement qu'a pu être surmontée cette impression décevante de « rhapsodie » que Kant.« onto­ logique » et « théologique » .L IMI TES DE LA SOL UT ION 243 terme unique et primordial. quoi qu'on veuille. 227. 1 et 2. . é!v avec la proporlion au sens mathématique du terme (qu'il appelait proporlio11alilas.

etc. Wh./. ce que con firme d 'ailleurs l'observation la plus immédiate : la science de l'occasion n'est pas celle de la j uste mesure . Mais il ne suffit pas de constater la contradiction. Or le bien se dit dans l ' essence. 4 . Dans ce texte . !l!l!l a 6. 13) //Ji. 1 096 a 32 . aussi il ne saurait y avoir d ' idée commune à ces différents sens (2). 3. ( 2 ) fü/r . Mais un texte de l ' Éthique à N icomaque ne laisse aucun doute sur l 'usage possible de cette argumentation contre la possibilité d 'une science unique des consécu tifs. cr. il y en a plusieurs (3). c'est parce que l 'être constitue une série qu'il y a une science une de l'être. (4). Nic .244 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » ment invoqué ici par Aristote pour j ustifier l'unité de la science de l 'être en tant qu'être est celui-là même qui le conduisait dans d'autres passages à la conclusion contraire. il conclut : « Puisque de tout ce qui est dit selon une Idée unique il y a aussi une science unique. après avoir rappelé que le bien se dit en autant de sens que l 'être. ( 4 ) cr. s . I O!l6 a 1 7 SS. On le voit donc : dans l' Éthique à N icomaque. dans la qua lité et la relation . . 1 . Mais on pourrait obj ecter que. au sens aristotélicien. en effet. mais pour montrer que la nature du principe était plutôt à chercher du côté des espèces dernières que du « genre » le plus universel.1 5 . de tous les biens également il y aurait [ selon les Platoniciens] une seule science . la science de la vertu n'est pas celle de l 'utile. 1 2 1 7 b 3 2 ss. dans la Métaphysique. r . . Mieux ( I ) n . le principe en question était invoqué. Aristote critique l ' i dée platonicienne du Bien en retournant contre elle une doctrine soutenue par les Platoniciens eux-mêmes : « Ceux qui ont intro­ duit cette opinion sur les Idées ne formaient pas d ' i dées là où l'on parlait d ' antérieur et de postérieur (c'est pourquoi ils n'imaginaient même pas d ' idée des nombres) . » Et s'il y en a plusieurs. '236-'23fl . d'où l'on pouvait conclure qu'il n 'y a pas de science unique d 'une série. Eml . » Aristo te n ' en reste pas là . c'est parce que le Bien constitue une série qu'il n'y a pas de science unique du Bien . Et ce qui est par soi et l'essence sont par nature antérieurs à la relation (qui n'est en effet qu'un rej eton et un accident de l 'être) .. . p . il n'y a pas de science une du Bien. des choses qui comportent de l 'antérieur et du postérieur. I O!l G 11 3 1 . ce ne peut être que pour la raison invoquée plus haut : s'il n'y a de science une que d ' une Idée unique et que le Bien ne soit pas une I dée. au sens platonicien . dans le texte déj à cité du livre B ( 1 ) . ni de genre. non pas pour j usti fier directement cette conclusion . Il n'y a pas d ' i dée. mais en réalité.

On ne s'étonnera donc pas q u 'Aristote insiste sur ce nouvel aspect de la science (et non plus sur l'exigence d ' unité générique ) . A la limite. les nombres constituent une série et non un genre. Si donc c'est l'essence. Après avoir rappelé que l'être est un 7tpàc:. universelle parce que pre- . affirme que « le ciel et la nature dépendent (-1\p't"l)TCXL) d'un tel principe • (A. le principe étant ce par quoi tout le reste existe et est connu. » ( 1 ) Cf. plus généralement. si elle existe. comme l 'avaient déj à vu les Platoniciens. 7. du moins l'est-elle en puissance. il ajoute : « Or la science porte touj ours principalement sur ce qui est premier. puisqu 'une science en acte de toutes choses est impossible. N o u s avons vu p o u r q u elles raisons on ne peut embrasser dans une définition et. 1 003 b 1 6. là où il veut démontrer l 'unicité de la science de l 'être en tant qu 'être. Comme le notait Alexandre.SCIENCE DE LA SÉRIE 245 vaut comprendre pourquoi le même argumcn L a pu ê tre invoqué dans deux sens o p p o sés . Mais on imagine aussi comment la connaissance du premier terme peut valoir médiatement comme connaissance de la série tout entière : l 'antérieur est principe et. Ainsi nul ne contestera qu'il puisse y avoir une science du nombre. que celle d'unité générique et si. toute la conception du savoir démonstratif développée dans les Seconds A nalytiques. la science porte moins sur le genre considéré dans son extension que sur ce qu 'il y a de principiel en lui (ce qu 'Aristote appelle les axiomes valables à l 'intérieur de ce genre) . 1 072 b 1 4 ) . mais seulement une série. �v Àey 6µevov. 2. comme nous l 'avons vu ( 1 ) . pour la conception aristotélicienne de la science. que la science des principes de toutes choses. (2) r. ce dont toutes les autres choses dépendent (�p't''l)'t'otL) et par le moyen de quoi (8L' 8) elles sont nommées. venant d'établir l'existence du Premier Moteur. on ne peut pas continuer de concevoir la possibilité d ' une science une là même où i l n ' y a pas de genre. dans un savoir uniques des termes qui composent une série. la science de toutes choses ne peut être. la connaissance du principe est en même temps connaissance de tout ce qui dérive du principe . ci-dessus p. Elle corrige même cet autre principe selon lequel toute science porte sur u n genre : en réalité. et en conclure que la théologie est par là science de toutes choses. dès lors. On pourrait rapprocher ce texte de celui où Aristo te. même si. on peut même se demander si l'idée de primauté n'est pas plus importante. c 'est des essences que le philosophe devra appréhender les principes et les causes (2) . L'idée d'un savoir installé dans les commencements et déroulant à partir de là la série infinie de ses déductions est si peu étrangère à la pensée d'Aristote qu 'elle inspire. 53 SS.

c 'est-à-dire que celles-ci s 'en déduisent ? Répondre par l ' affirmative à ces questions serait méconnaître tout ce qu'il y a d'aporétique dans la doctrine aristotélicienne des catégories. dans un des textes déj à cités du livre r.6' �v Àey6µevoc. Mais cette explication est-elle vraiment convaincante ? O u du moins s'applique-t-elle vraiment au c a s de l 'être ? I l est étrange que les commentateurs ne se soient pas posé ces ques­ tions et n 'aient pas confronté avec la démarche efîective du philosophe une solution dont on peut consta ter aisément qu'elle reste purement théorique. a p p l i q m1cs aux concr p l i o n s d ' A ristote s o n t historiquement fausses. ( I l r. c'est-à­ dire que la science du terme premier de la série peut être en même temps science de la série tout entière. Certes.) ( 1 ) . • Lu • d é p en d a nce • dont parle Aristote au l i v r e I' • est p l u tôt d'ordre p hysique ». L in Mélan ges A . E. chaque fois qu'il veut insister sur l 'unité de la science de l'être en tan t qu'être.6 ' �v Àéyea6oc. miilre. mais c'est à la condition que l'universalité s'en déduise. Que nous apprend-elle. les catégories sont toutes dites par rapport à l'essence. i\l é taphysiqne. p . d'atténuer la portée de ses analyses sur le 7tpoc. Diès. science des principes de l'essence. �v Àey6µevov : ainsi. ce qui est dit « par rapport à une nature unique » (7tpoc. qui. µ(oc. O r nous avons v u que l'expression xoc. toute l'ambiguïté qu'Aris tote avait d 'abord reconnue au mot être. c 'est-à-dire science des premiers principes. c 'est-à-dire qu 'il rende raison de ce qui vient après lui. universelle parce que première. et par là seulement médiatement universelle. comme nous l 'avons vu. mieux encore.v cpuo"LV) est assimilé « d ' une certaine manière » aux « choses qui ont un caractère commun » (xoc. l\la i s . 246 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » La science de l 'être serait donc science de l 'essence ou. que • d a n s une perspective cré a t i onn i s t e • : • Ces vueY. 2. Or une telle condition est-elle réalisée dans le cas de l ' être ? Peut-on dire que l 'essence est le principe des autres catégories. u n e t e l l e i n terp réta tion n'�st possi blr. comme le note Mgr M A N S I O N ( L ' objet d e la science p h i l o s ophiqu e s u p rll m e d ' a p rès Aristote. en effet '! Q u 'une science peut être à la fois universelle et première.L désignait. . autorise moins une vision hiérarchisée et finalement unitaire de l'univers qu 'elle ne traduit le caractère nécessairement fragmentaire de notre discours sur l'être. qui est elle-même principe. 10oa b 1 4 . en quelque sorte. 1 65). mais ce rapport reste o bscur et concentre . I l est caractéristique à cet égard qu 'Aris­ tote soit tenté. Mais c ' est à une condition : que le premier soit principe. • n'est affirmée d'ailleurs que du monde matériel • e t laisse pa1• conséquent ou v ert le problème de l'unité d'une science de l'être. La primauté peut avoir valeur universelle.

plus haut p. . il y a . 1 . Aristo te présente l'essence. en un sens. dans l'ambiguïté du rôle fondateur de l'essence. le rapport de synonymie et était. et elles manifes­ tent moins une surabondance par rapport à leur « principe » qu'une sorte de dégradation ou plus encore de scission : on pour- ( 1 ) C'est par la même préposition 8L&. partant. 1. quelque chose de plus dans la conclusion que dans les prémisses. de sorte que la pluralité irréductible des catégories se retrouve. mais dès qu 'on essaie de prendre à la lettre cette déclaration et qu 'on tente effectivement de fonder les autres ca tégories par l'essence. Un peu plus loin. 1 97 . II y a. 1 0. ce dont toutes choses « dépendent » et « par le moyen de quoi » (8L'l5) elles sont nommées ce qu'elles sont. on comprend bien que la science de l ' ê tre puisse être une comme son objet. qu'Aristote caractérise l'action des axiomes dans la démonstration (les axiomes étant les premières prémisses indé­ montrables qui régissent toute démonstration à l'intérieur d'un geme déter­ miné) : ef. considérée dans son rapport aux autres signi fications de l'être. fût-ce « d ' une certaine manière ». 1 9 7. c'est-à-dire d 'un rapport tel que l 'unité génératrice se reconnaisse dans la diversité engendrée . à une pluralité irréductible de réponses : il y a pour l'essence autant de façons de fonder qu 'il y a de catégories (3) . quelque chose de moins dans les catégories secondes que dans l'essence .PRIMA UTÉ ET UNI VERSA L ITÉ 247 chez Aristote. à un niveau plus fonda­ mental encore . au contraire. (2) Cf. 192 ss. 49-52 et 65-66. mais non comme le produit au géné­ rateur ou la conclusion aux prémisses ( 1 ) . n. opposée au 7t poc:. On ne peut donc parler ici de génération ou de production. cf. p osl . on aboutit. si la déduction consiste à ressaisir par le discours ce mouvement généra teur ( 4 ) . cf. Mais peut-on réduire ainsi ce qu'Aristote décrit ailleurs comme référence (7tp6c:. 2 (il propos de r. à ce titre. ci-dessus p. iv Àey6µevov . puisque celle-là manifeste la fécondité de celle-ci . ( 4 ) S u r les rapports entre déduclion d'une part. 76 b 12-23. si l 'on réduit l 'un à l 'autre.) à une simple relation de dépendance ou même �e production (8L<X) ? Les catégories autres que l 'essence renvoient bien à l 'essence. plus haut p . on ne pourra davantage tenter une déduction des catégories à partir de l 'essence (5). Il . Anal. 2. 1 004 a 2'1 ss ) . comme le « premier ». gé11éralion et produclio11 de l'autre. . Mais où trouver ce discours chez Aristote ? L 'essence est bien présentée par lui comme le fondement (&. Car de tels rapports ne seraient plus équivoques et seraient immédiatement acces­ sibles au discours . (5) Sur l'échec de telles tentatives (notamment chez saint Thomas et Drenlano). mais on n ' a résolu la difficulté qu 'en la supprimant. ci-dessus p. (3) cr.px�) des autres catégories (2) .

. qui attribue cette absence à l'inachèvement de la Métaphysique ou du moins à la pert. certes.. ce qui veut dire que chaque terme de la série suppose le précédent ( ainsi • sans l 'âme nutritive il n'y a pas d'âme sensitive . . 4. On voit donc la faiblesse de l 'argument d 'Aristote selon lequel la science de l 'essence serait universelle parce que première : car il ne suffit pas de connaître le premier terme de la série pour connaître la série tout entière (3) . c'est-à-dire produit. 4 1 5 a 1 ) . sans le toucher aucun autre sens n'existe. or. donc concurrente en un certain sens de la plante principale. WEBER (Histoire de la philosophie euro­ p éenne. • chez les plantes. . 298) . c'est-à-dire comment l'univer­ salité de ce qui est se déduit de la considération de l'essence. (4) De fait.Mutatis mutandis. de même encore. On n e peut cependant aller. 1 096 a 2 1 . mais. comme le suggère A . 1. ( 1 ) Eth.e de sa partie « positive • : • Le développement projeté . qui est « comme u n rej eton (7tatpat<puoc8L) et un accident ( cruµ. Ainsi. Owens. une interprétation qui attend d'Aristote qu'il mette en pratique ses déclarations sur le caractère fondateur de l'essence est obligée de recon­ naitre que ce fondement n'est j amais concrètement établi : ainsi y a-t-il bien chez Aristote une science de l'essence. aj oute Aristote. On voit bien comment cette condition est réalisée dans le cas de la science du nombre ou de la figure. Il nous a paru d'une meilleure méthode de rechercher les raisons philosophiques de cette absence. Ou encore : la science des catégories secondes présuppose la science de l'essence. . 1 04 ) . ). . c'est-à-dire une science prem ière. . toujours • l 'antérieur est contenu en puissance dans ce qui lui est consécutif • (par exemple.ôdh1x6·n) de l 'essence » ( 1 ) : re-j eton. songeant sans doute à ce passage. . 3. 248 LA S CIENCE « RECHERCHÉE » rait étendre à l'ensemble des catégories secondes ce qu'Aristote dit de l 'une d'elles. p. précise le dictionnaire de Bailly. on ne voit nulle part com­ ment cette science est en même temps universelle. il faudrait donc le « reconstruire • ( i bid. j usqu'à traduire par • parasite • · (3) C'est ce que montre un passage du De anima tendant à prouver qu'il n'y a pas de définition générique de l'âme. C'est ce que cons­ tate J . Nic. on peut dire à p ropos de la • série • des catégories : les ca tégories secondes ne p euvent exister sans l'essence. . p. accident. l\Iais l'inverse n'est pas vrai : connaissant un terme de la série. n'est pas parvenu à la postérité • ( 1'he Doctrine of Being . dont Aristote nous dit ailleurs qu'il ne peut y en avoir de science . tandis que le toucher existe sans les autres sens • ( 4 1 5 a 2 ss). parce qu'il n'entretient aucun rapport intelligible avec son suj et. . mais on ne voit pas du tout comment elle pourrait être réalisée dans le cas de l 'être . mais qui pousse à côté {7tatpoc) . nous ne savons pas par la seule considération de ce terme s'il a ou non une suite : tout terme est imprévisi ble par rapport au précédent. . en dépit des déclarations programmatiques de E. 7• éd. 414 b 29 ss. s 'il est vrai que l 'essence ne peut suffire ni à signi­ fier l 'être ni à fonder la multiplicité des significations dérivées (4). p. mais de la considération de l'essence on ne tirera jamais les autres catégories. . mais l'essence peut exister sans elles. dans lequel on aurait pu atteindre l'achèvement de la doctrine. d'une • pousse partant de l a racine •. 289) . On sait que les Ames consti tuen t une série où il y a de l'antérieur et du postérieur . 1 . il faut aussi connaître la loi de la série. ( 2 ) Il s'agit. le triangle dans le quadrilatère ou l'âme nutritive dans l'âme sensi tive) ( I I . la relation. à propos de laquelle ce principe avait reçu sa première application . l'âme nutritive existe sans l'âme sensi tive . sorte de réplique affaiblie du générateur (2) .

l'unité des signi fications multiples de l'être. certes. et des analyses qui inspirent la recherche effective du philosophe. certes. ni un 3L&. il y a incompatibilité entre l ' ê tre et le discours scienti fique. une science de l'être en tant qu'être serait inutile (et c'est pourquoi . Par là s'expliquent les apparentes contradictions d'Aristote : l ' espoir d'un discours un sur l'être subsiste au moment même où la recherche de l 'unité se heurte à l'expérience fondamentale de la dispersion. ne peuvent donc être entièrement convain­ cantes : entre des déclarations programma tiques. finalement isolées dans l 'œuvre d ' Aristote. de la qualité . il n'y avait pas de proj et ontologique au sens strict . hésiter plus longtemps. Le 7tp6c. mais l'in finité même de la recherche empêche l 'idée d 'une telle science d'être au tre chose qu'un idéal. Aristote en manifeste paradoxalement l'impos­ sibilité par sa spéculation effective : s ' il est vrai que l 'être n'est pas un genre et que toute science est science d 'un genre. si l 'être n 'est pas un genre. ne trouve d 'application dans le cas de l'être. il es t plusieurs genres et qu'il n'y a donc pas une science. �v Àe:y 6µe:vov n'est décidément ni un xot-r&. Sans l 'expérience de la dispersion et le besoin de la surmonter. du 7tpàc. Mais l'exigence d'un discours un sur l'être n'en demeure pas moins présente : la reconnaissance de l'homonymie de l'être n'empêche pas que la question Qu'est-ce que l'être ? ne puisse se satisfaire de réponses fragmentaires ou épisodiques et soit dès lors éternellement renaissante. de l'action et de la p assion. La disper­ sion irréductible du discours sur l 'être n'empêche pas que l'être soit un dans sa dénomination et qu 'il nous invite dès lors à recher­ cher le sens de sa problématique unité. ni un rapport d ' attribution ni un rapport de déduction : il est la référence obscure et incertaine qui assure . Au moment même où il proclame l ' existence d ' une science de l 'être en tant qu 'être. se satisfaire de cette conclusion que. faute d 'une telle expérience. ces d e u x aspects sont s i p e u contradictoires qu 'ils ne pourraient subsister l'un sans l ' autre : l ' idéal d ' une science de l'être en tant qu'être empêche la recherche de s'abîmer dans ses échecs . On pourrait. mais plusieurs sciences. IDÉAL ET RECHERCHE 249 Les corrections qu'Aristote semble apporter après coup à ses pré­ cédentes analyses. o u . Bien plu s . mais une unité elle-même équivoque et dont le sens sera touj ours à « rechercher ». tel qu'Aristote le décrit dans la première partie de son Organon. etc. Ni a ttribution ni déduction : aucune démarche du discours scientifique. comme le dit parfois Aristote . plusieurs « philosophies » de l'être : sciences de la quantité . même si les commenta teurs ont mis constamment l 'accent sur les premières. pour tenter de j usti fier l'unité de la science de l'être en tant qu 'être. on ne peut.

250 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » chez les prédécesseurs d'Aristote ) . Rien ne res­ semble aussi peu à une science. 993 a 2). que celui-là est par rapport à celui-ci dans une situation inférieure : celle d'un substitut ou d'un pis-aller. t . en tant que première. il y a un autre type de discours cohérent : c'est le discours qu'Aristo te appelle dialectique. z. à noter cette disproportion entre la théorie aristotélicienne de la science dans les A nalytiques et sa spéculation effective dans la Métaphys ique ( 1 ) . Seulement. L ' Organon nous apprend qu'à côté du discours scientifique.Mais nous ne pouvons accepter l'interprétation que donne Hegel de cette disproportion : il y aurait quelque chose de plus dans la spéculation d' Aris­ tote que dans sa logique. 1 833. comme nous le montrerons plus précisément dans le chapitre suivant. M ais Aristote lui-même présente la science de l 'être en tant qu'être comme une science seulement « recherchée » et sans doute « éternelle­ ment recherchée » (3) . X IV. devait être « la plus haute de toutes » (2) . bien plus. Les difficultés que nous avons rencontrées venaient surtout du fait q u 'Aristote ne semblait envisager d ' autre unité possible du discours sur l'être que l'unité scienti fique. si elle existe . à défaut du discours scienti­ fique. mais sans l ' idée de l'unité. telle qu'Aristote l'entend. On chercherait vainement une seule série de syllo­ gismes dans toute la Métaphys ique d 'Aristote : remarque qui ne serait sans portée que si l'on attribuait cette absence à un inachè­ vement accidentel de la spéculation sur l 'être. ( 3 ) cr. qui est une logique de l'entendement. la recherche sur l'être deviendrait impossible. p . 4Ù8 ss. . dans ses Leçons sur l'histoire de la philosophie. . Berlin. mais celle d ' une recherche indéfinie. Dès lors . ( l ) Vorlesmzgen ü ber die Geschichte der Philosophie. donc de la pensée finie. Il n'y a pas et peut­ être ne peut-il y avoir une science actuellement une de l'être en tant qu'être. à la théorie de cette pratique. et qui. l 'unité actuelle et peut-être à j amais actuelle du discours sur l 'être n'est pas l'unité d'un savoir. 1 028 b 2. alors que la spéculation fait éclater ces cadres. Ce que nous avons dit sug­ gère déjà. (2) 'H Xp()('t"(G't"î) TOOV elt'LO"T'lj[LOOV (A. que ce qu'il nous a laissé de cette science « universelle p arce que pre­ mière ». qui reste dans ce cas un impossible idéal. M ais il faut en appeler ici de ses déclarations de principe à sa pratique réelle et. il y a loin de l'idée de la science à la réalité de la recherche. semble-t-il. que le mode de pensée qui s'oxprime dans la Métaphysique n'est pas moins • fini » que c1Jlui qui est décri t dans les Analytiques. Hegel a été le premier. telle qu'elle s'exprime dans l'idéal aristotélicien de la science démonstrative. le philosophe ne doit pas recourir à la dialectique pour tenter de penser l'être en tant qu'être dans son unité. 1 . Le moment est maintenant venu de se demander si. Mais cela ne signifie pas qu'il ne puisse y avoir d 'autre type d 'unité que la cohérence scientifique. 9.

chasseurs et pêcheurs. h. qui semblent ici synonymes. ils sont incapables d 'en tirer parti : les uns. M. Sophiste. . le reme ttent aux cuisi­ niers . Dupréel. Socrate suggère que la science ou l ' art (2) recherché pourrait bien être la stratégie. or « aucune espèce de la chasse proprement dite ne va plus loin qu'à poursuivre et à capturer . p. qui fait cette remarque ( 1 ) . art : 289 c-290 d). 23 1 b. en donne un exemple signi ficatif. se livrent ( 1 ) Les sopllisles. calculateurs.) § 1. quand les gens ont mis la main sur l'objet de leur poursuite. astron o m e s . mais d 'utiliser ce qu 'elle produit. (2) Pla ton use indi lTéremmen t d es deux termes ( science : 288 d. Une fois éliminé l ' art du faiseur de discours . reprend avec Clinias le débat qu'il avait d 'abord introduit : il s 'agi t de rechercher une science qui apporte le bonheur à celui qui la pos­ sède . . Dans l' Eulhydème. lorsque Platon introduit dans ses premiers dialogues la notion de dialectique. etc. Pour une préhistoire de la dialectique : le compétent et le quelconque On a fort j ustement remarqué que. ce doit être. n'est qu 'une sorte de chasse à l'homme . qui n'est pas touj ours capable d 'en user lui-même. 289 a.• ( P LATON. géomètres. se substituant un moment aux deux sophistes qui empêchent la discussion de progresser. 29 1 b. les autrfils. une science qui soit capable non seulement de produire. « le lecteur n'aperçoit aucun rapport entre le nom et la chose ». Mais ici Clinias se récrie : la stratégie. 260. CHAPITRE I I I DIALECTIQUE ET ONTOLOGIE OU LE BESOIN DE L'ONTOLOGIE • Q u ' o n ne dise pas qu'il y a là au tre chose que l ' auth entique et vraiment noble sophistique. dit-il. Socrate. conviennent-ils.

mais son interlo­ cuteur. sans pro­ duire rien par lui-même. mais seulement leur donner la chasse. p . M ais il est étrange de la voir déj à énoncée . en efTet. ou peut-être parce qu'il ne produit rien par lui-même. en revanche. 261-264 . qui s'élève J usqu'au principe (Rép . MÉRIDIER modi fiée) . p . par un personnage qui n'est pas Socrate. que Socrate vient de refuser à celui du faiseur de discours. On ne s'étonnera donc pas que la dialeclique soit. (537 c). de régir le produit des autres arts et d ' ê tre par-là dominant ? Cir­ constance plus é trange encore : Socrate rapporte ces déclarations du j eune Clinias avec une certaine ironie. comme le dira plus loin Socrate. et. Ainsi la dialectique est-elle présentée . car on ne produit point les figures dans chacun de ces métiers : on se borne à découvrir celles qui existent. comme ils ne savent pas les utiliser. . car on voit mal pourquoi Socrate n'aurait pas alors reconnu son bien dans la conception de la dialectique sou tenue par Clinias. dème. Art suprême. enfin. pourquoi l'art du dialogue aurait-il ce privilège. n 'est-il pas vrai ? aux dialecticiens. co111ma11dr111l à tout el rendant tout profila ble •. ( 4 ) 29 1 a. Mais nous ne pouvons le suivre lorsqu'il identifie cet homme supérieur à Hippias (op.. 290 c ( trad . et qui. par bien des côtés. très supérieur même » (4). a un domaine et une portée universels. Selon M ÉR I D I ER (6d. aperçoit la lolalilé : 6 µèv y0tp auvon. Criton • songe évidemment à Sot'rate • (ad !oc. 252 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » eux aussi à une chasse. de l'EulhV. L'argumentation de M. Ce n est pas si évident. cil. le Catte et le couronnement des sciences • (534 e).) . selon qui il y aurait dans cette allusion à un • homme supérieur • l'aveu d'un emprunt dont Platon n'avait pas encore reconnu toute l'importance.-rtxoc. gouvema11l loul. 266 b). Enfin. mais par Clinias . B elles-Lettres). 26 1 ) . Dupréel. 3LIXÀEX-rtx6c. Platon reviendra souvent plus tard (3) e t l'on a rarement mis en doute que cette conception de la dialectique ne fût proprement platonicienne. pour qu 'ils tirent parti de leurs trouvailles » ( 1 ) . socra­ tique. Celle-ci. Cf. qui plus est. Car. Le roi est. nous paraît donc ici particulièrement forte. « art royal » (2) : telle apparaît d ' ab ord la dialectique. et sans aucune explication sur les rapports de cette fonction insolite de la dialectique avec la signification obvie du mot.comme l ' art capable d'utiliser le produit de tous les au tres arts. • pour ainsi dire.non d 'ailleurs par Socrate. plus loin) s'accorde mal avec la conception de la dia ­ lectique suggérée par Clinias. ils les remettent. Sur cette fonction architec­ tonique et synoptique de la dialectique. de là. plus loin. (2) 29 1 be. art recteur ou. « être supérieur. donc comme un art qui. Ce que nous savons de la • poly­ mathie • d ' Hippias (cf.dans un dialogue qui reste.et. 2-3]. n'est pas sans rapports avec la conception que se faisait Gorgias de la rhétorique. ( 1 ) Eulhydème. un peu comme s'il s 'était agi là d 'une leçon apprise qui viendrait d ' un mattre inconnu . est seul assis au gouvernail de l'Etat. celui qui « suivant les vers d' EscnYLE [Les sept co11lre Thèbes. 533 cd) . (3) Le dialecticien est celui qui porte ses regards vers l'un ité (Phèdre. comme allant de soi . V I I .

qui.ni d 'ailleurs ne prétende être . Qu'il y ait eu par la suite une transmutation proprement platonicienne de la dialectique. telle qu elle est développée au liv. Ces deux sens avalent déjà été associés par Socrate dans la d éfinition g u'il donnait de la dialectique . ) comme méthode de rassemblement. IV. signifie dialoguer.) les cboses selon leur genre. m a i s s e u l e m e n t q u ' à l'époque de Platon. mais simplement systématiser une pratique. pour la première fois dans l 'histoire de la philo­ sophie. VU de la République.�yovTec. mais à l'actif signifie : mettre à part. XÉNOPHON. ce qui p ermet de rejoindre la conception • synoptique • de la dialectique. Aristote ne semble ni vouloir introduire une conception nouvelle. en quelque sorte. au moyen. de la dia­ lectique ne sont jamais clairement déduites de l a signi fi c a t i o n p r i m i tive . Nous ne prétenrlons point p our autant qu'il n'y a p a s de r a p p o r t i n tri n s è q u e entre les deux (et les i n ter­ prètes ne manqueront pas de le rec o n s t i t u er ) . qui passe aussitô t à une autre suggestion : la science recherchée ne serait-elle pas plutôt la p oliti que ? Tou t se passe donc comme si Socrate rencontrait devant lui une conception déj à constituée de la dialectique comme art suprême ou science universelle. . mais n'empêche pas que Platon ne soit pas . conception si répandue qu'il était devenu superflu de rappeler comment on é tait passé du sens primitif d ' art du dialogue à ce sens incontestablement dérivé. ou semble apparaître. Phèdre. cf. que Platon se soit même alors soucié de rattacher sa propre conception à l 'étymologie du mot ( 1 ) . ( 1 ) En fait. 266 be . L 'usage que Socrate et Platon font du mot. l'évocation de la dialectique tourne court et ne retient nullement l 'attention de Socrate. par suite. savantes. 253 cd . 12 : • II a dit que le dialogue (8tcxÀéyeaBcxL ) était ainsi appelé parce que ceux qui y prennent part délibèrent en commun en distinguant (8tcx>. Lorsque le mot dialectique apparait. cela est incontestable.DIALECTIQ UE ET TO TALITÉ 253 loin de mettre un terme à l 'entretien par la résolution du problème posé. mais il associe fréquemment la dialectique à la méthode de division (8tcx!peatc. qui est l'art d'interroger et de répondre ( Cra/11/e. distinguer. 390 c ) . il est déj à l' héritier de toute une préhistoire. Lorsqu'il parle de la dialectique. loin d 'être naïf. Platon joue sur le double sens du verbe 8tcxMyetv. il était déj à devenu superflu de j usti fier l'emploi du mol clia/eclique par le recours à son étymologie. Ce qui est vrai de l 'usage socratique et platonicien de la dialectique l'est plus encore de l 'usage aristotélicien. ce n'est que corrélativement que la dialectique apparaît aussi dans le Phèdre (loc. cil. Mais ces significations dérivées. choisir. et où l 'idée de totalité ou de dominance se trouve obscurément associée à celle de dialogue. Sophiste. » Platon ne fait pas expressément le rapprochement entre 8tcxÀéyeaBcxL et 8tcxÀ�yetv.le fondateur de la dialectique. 5. trier et. Mémora bles. ni se référer à l'usage platonicien.) : cf. renvoie de façon d 'ailleurs allusive à une constellation sémantique qui n ' a pu se constituer que dans un usage antérieur.

T&. &. car les sophistes la pratiquaient déj à .7t0 T7jt. seule­ ment. Leur pratique se bornait donc à des recettes empiriques et ils ne proposaient pas de méthode. avec elle .(VîJV. il est une expérience sur laquelle le théoricien peut réflé­ chir : celle des sophistes. dit-il.(Vîjt. Aristote ne prétend qu'en systématiser l'usage et en éclairer la significa­ tion. Il montre d'abord qu'Aristote ne range pas Platon parmi ses prédécesseurs sur cette question et qu'il ne tient aucun compte de sa spéculation sur la dialectique. (2 ) J bid.. ( 1 ) Réful. Au moment même où elle se présente comme une nouveauté radicale. sopli.}. avec cette seule réserve que leur pratique de cet art est spontanée. la théorie aristotélicienne de la dialectique se réfère donc à la pratique sophistique de cet art (3). et nullement ré fléchie. C'est ce que confirme le passage qui clôt l'Or­ ganon et où Aristote j ette un regard rétrospectif et complaisant sur l 'œuvre qu'il achève. Ce passage présente un double intérêt historique. On trouve bien chez Aristote une théorie de la dialectique. 3 4 . La dialectique existe . mais qu'il n'y avait pas d'ouvrage théorique sur cette question. et non proposer. c'est-à-dire une réflexion nouvelle sur un art ancien. cela signi fie non que la dialec­ tique n 'existait pas. ses maîtres. son prestige propres. Tantô t il semble faire gloire à Platon d'avoir . 1 84 a 1 . du moins en ce qui concerne la dialectique. estimant sans doute qu'elle n'apporte aucune clarté particulière sur l'art qui porte ce nom. Aristote a dû innover. 1 84 b 1 . empirique. En revanche. elle a ses procédés. I l montre aussi qu'Aristote considère les sophistes comme des dialecticiens. La rhétorique.. Aristote se donne donc bien comme le fondateur de la théorie de la dialectique.254 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » populaire et qu'il j uge en tout cas suffisamment connue pour qu'il soit superflu de la définir. pour la dialectique comme pour le raison­ nement. a été fondée depuis longtemps et est donc parvenue à un point avancé de dévelop­ pement. mais exactement comme on y trouve une théorie de la rhétorique. 1 84 a 2 : O Ù yà:p T&. pour la dialectique en parti­ culier. la portée de cette innovation : dire que « rien n'exis­ tait du tout » sur la dialectique. ( 3 ) Les autres textes d'Aristote sur les origines de la dialectique paraissent au premier abord contradictoires. « ils enseignaient non pas l 'art. mais une remarque limite aussitô t. ses traditions. de même qu'aussitôt après il se flatte d ' avoir inauguré la théorie du raison­ nement.Àà: T à: &. M ais il ne conteste pas qu'on ait pu raisonner et « dialec­ tiser » avant qu'il en fît la théorie et.. car « rien n'existait du tout » sur ces matières et « il n'y avait rien d'antérieur à citer » ( 1 ) . mais les résultats de l'art » (2). une méthode inédite de pensée ou de recherche.

34. dit-il. 1 355 a 34 ). qui. D IO G. 1 84 a 2-7 ) . 1. 1 72 a 18. à un ouvrage d'AR ISTOTE intitulé Le sophiste. I l . co mm e s'il se référait moins à l 'unité rationnelle d 'un concept qu' à l ' unité historique d'un usage. 191 Bekker . . 6. . selon Diogène Laërce.Il reste donc que les textes les plus probants sont ceux de Mét. soph.) (Dwa. l'est de la rhétorique . 8LocÀeKTLK'ijt. soph. un texte rapporté par Diogène Laërce et Sextus Empiricus assure qu'Aristote voyait en Zénon d 'Elée • l'inventeur de la dialecti q ue • (eupeTÎ!t. fr. où Aristote. 1 . 1 64 b 3). I. tout en se flattant d'avoir donné un développement décisif à la théorie de la dialectique (cf.E n fi n. dogmat. Aristote ne nous donne nulle part une définition gl oba le et univoque de la dialectique. est tenté de prendre le mot dialectique dans son sens platonicien et. fr. ce fragment est emprunté. L AË R c E .. cf. quoique sous une forme encore fruste et empirique. Mais ce dernier texte ne prétend pas fournir une indication historique : Zénon est le vrai fondateur de la dialectique. Cf. M. EMPI RICUS. il se soucie peu de manifester le lien qui les rattache. quoique sous une forme insuffi­ samment élaborée : • 1. !)7 . 14. Ce n 'est qu'incidemment et en de rares passages qu 'il rappelle que la dialectique est « l'art d' interro ger » (èpeù't'l)'t'LX�) ( 1 ) et que le dialecticien est « l ' homme capable de formuler des propositions et des obj ections » (2) . où µeTeixov) » (A. (3) TcX. sont concordants : la dialectique existait avant Socrate et Platon. 34. et l'on sait que Cicéron fera gloire à Aristote d'avoir inauguré cette méthode de dissertation par thèse et découvert la dialectique : • ses prédécesseurs. il a créé la chose. ( Top.DIA LECTIQ UE ET D IALO G UE 255 De fait. exposant Platon. 4. D'autre part. On rencontre aussi. comme Empédocle. 4. On comprend donc finalement que. lors­ qu'il parle de la dialectique. Aristote.vocvTLOC auÀÀoyl�eTIXL (11hé/or. à la dialectique le privilège. alors qu'il ne cite même pas Platon parmi ses prédécesseurs et semble situer Socrate dans le prolongement de la sophistique ( 183 b 8). . en ce sens. 65 R ) . dit Aristote dans le même passage. soph. Adv. (2) 'O 8LocÀeKTLKbt. n'avaient aucune part à la dialectique ( 8LocÀeKTLK'Îjt. qu'elle partage avec la rhétorique. il se rattache à une période oi1 l'appartenance d'Aristote à l'école platonicienne pouvait le conduire à exagérer l'originalité de son maitre. chez lui. les Pythagoriciens. Enfin les • prédécesseurs • qui • n ont eu aucune part à la dialec­ tique • désignent. et qui n'est pourtant pas l'usage platonicien. . S E X T . on peut conj ecturer qu'Aristote y invoquait Zénon et Empédocle comme les précurseurs de deux arts pratiqués par les sophistes : la dialectique et la rhétorique. . . 987 b 32) . 29 . eux. note la parenté de la pratique dialectique avec la sophistique ( 1 83 b 1 ) . ( 1 ) Réfut. npoTOCTLKbç Kocl �vaTocTLK6t. non le mot. 6. en effet. Réfut. s'il lui assigne plusieurs foncti ons. 65 R .a dialectique n'était pas encore en ce temps-là une puis­ sance assez forte pour raisonner sur les contraires indépendamment de l'essence • (M. . d'autre part. Aristote se réfère à un usage antérieur. Et. et supposé connu. sans doute parce que la dialectique platonicienne est moins une réflexion sur l'art dialectique qu'une transposition philosophique de cet art) . L A E_ RC E. il est clair 9 ue les prédécesseurs de Platon l'ont ignorée. selon le contexte. de pouvoir « conclure les contraires » (3) . selon lequel la dialectique est l'art de soutenir aussi bien le pour que le contre sur une thèse donnée : il attribue. le sens qui deviendra prédominant dans le Lycée et la Nouvelle Académie . Quant au texte du livre A. . IX. V I I I . et c'est de cette pratique qu'Aristote va faire la théorie (théorie qu'il ne découvre pas chez Platon. Tantôt il suggère que la dialectique existait déjà du temps de Socrate. V I H . 1 078 b 25 ) . et de Réfut. Comme..

. 17) : • I l existe des . HUMBERT). p. 13. T11sc11lanes. d'après le catalogue de Diogène Laërce (n• 70) qu'Aristote avait composé des Oéaetc. dans un autre texte. I I . raisonnement .. Sophiste.. » Mais ces références à la signification primitive et obvie de la dialectique restent finalement isolées dans l'œuvre d 'Aristote. On sait. se souvenant du • dialogue de l'âme avec elle-même •. V I I I . sont déjà employés par Platon au sens général de raisonner. 1 0 0 a 1 8 . I . Aristote reproche enfin. dans un sens n o n . • Cf. Philèbe. �7tLXELpl)µ1X't'Llc1Xt. Nous traduisons auÀÀoytaµ6c. trad. chap. titre dont M. sur un second aspect de la dialectique : le caractère universel de son domaine et de ses prétentions. ailleurs même que dans les Top. cf. 263 e .. ( 4 ) Top. où se trouve une argumentation bâtie au moyen d'arguments probables en faveur de propositions contradictoires... le. 294 b 8. Gorgias. par raisonnement et non par syllogisme. p . tiquer et ses successeurs la reprirent • (C1cÉRON.. 70) rapproche le témoignage sui­ vant d'A L EX . Aristote. d 'ailleurs . . commen t cet usage de la dialectique se rattache encore directement à l ' art du dialogue : « A l'égard de toute thèse. sans doute parce qu'elles vont de soi. M O RAUX (Les listes anciennes .. 4. 4 1 2 a . 292-294) . Introd. livres d'Aristote et de Théophraste. il se trouvera qu'on s'est en même temps exercé tant à poser des questions qu'à y répondre (3). et. Ce caractère apparaî t dès la pre­ mière phrase des Top iques : « Le but de ce traité est de trouver une méthode grâce à laquelle nous pourrons raisonner ( cruÀÀoy(­ �ecrfloct) sur tou t problème proposé en partant de thèses probables (è:� è:vM�wv) (4). ( in Top. » Et plus loin il désigne comme « raisonnement ( cruÀÀoytcrµ6ç) dialectique » ce raisonnement qu'il vient de définir et qui « sera l'obj et de l'investigation du présent traité » (5). les témoignages de PLUTARQUE et de STRAB ON. 14. 2. à quoi Platon assimile la pensée ( Théétèle. 101 a 26 .256 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » antithèse ( 1 ) . de cette façon. qui consiste à traiter le pour et le contre en tout suj et (cons11eludo de omni bus rebus in contrarias parles disserendi) . Ad Alt. Sur le sens de cette dernière réserve. Cf. 1 63 a 36-b 3 . Bien plus. 9 . I. 3. 27. I . 479 c . . Cratu. De Coelo. 24. I I . en revanche. fait gloire à la dialectique telle qu'il la conçoit. voir infra. Sur ( 1 ) • J'ai touj ours aimé la méthode des Péripatéticiens et de l'Académie. auÀÀoyE�ea61XL est souvent employé par An. à quoi les Péripatéticiens réduiront pendant plusieurs siècles l'essentiel de l 'héritage du Lycée (2) . c'est avec nous-même que nous le ferons.. X I I I . (3) Top. à l 'ancienne dialec­ tique de n'avoir pas été • une puissance assez forte pour faire porter son examen sur les contraires indépendamment de l'essence • (M. p. cf. Aristote insiste . Aristote fut le premier à la pra­ . 1 . J. sans se soucier de la relier clairement au précédent. ajoute : • Et si nous n'avons personne d'autre avec qui discuter. . il faut se mettre en quête d 'arguments à la fois pour et contre . I ••. 38 c-e) . 1 078 b 23. Nous croyons en elTet que ce mot n'a pas encore dans les Topiques le sens technique et proprement aristotélicien qu'a accrédité par la suite la théorie des Analytiques (on sait que les mot auÀÀoyt�ea61XL. Un texte des Top iques montre bien . . (5 ) Top. 1 89 e . • (2) Cf. une fois qu 'ils sont trouvés . 1 9. 1 . ou la Rhétorique. rechercher aussi tôt comment on peut les réfuter : car. auÀÀoyta­ µ6c. 100 a 22. 4 . dont Ar.

M. .. la dialectique. H. qui suppose un savoir en possession de son commen­ cement naturel. s. 2n b 30 : • La démonstration est une sorte de syllogisme. Aristote revient souvent sur cette vocation du dialecticien à se mouvoir dans les considérations communes (5). UNI VERSA LI TÉ ET PROB A BILIT É 257 les deux points 1:1oulignés par Aristote . non au syllogisme. § 4 . posl. La place de la logique dans la pensée aristotélicienne. : �nL><owoove:t ( 77 a 29 . mais à la démonstration. mais les cherche : ordre de la recherche.�t pas une démonstra tion • ) . . il découle du premier : la proba­ bilité de la thèse dialectique ( qui s'oppose à la nécessité des prémisses du syllogisme démonstratif) est la contrepartie inévi- technique .La question de savoir si les Topiques connaissent ou non la théorie du syllogisme. résumer) . Disons seulement que. la dialectique tente de démontrer des prin­ cipes communs (xoLvoc) à toutes les sciences. et que. fasse encore une place au syllogisme dialectique : il y aurait donc coexis­ tence des deux techniques. ci-dessus. a été notamment discutée par H. 77 a 3 1 . chap. comme nous le verrons.oyt�ea6oi1 si �nille : récapituler. et non substitution de l'une à J'autre) . 78. cr. 3 (qui soutient que [es Topiques ne connaissent par le syllogisme et sont donc antérieurs aux Analytiques). SoLMSEN. Die E11lwicklung der aristotelische11 Logik und Rkelorik ( pour qui les Topiques connaissent la th6orie formel le du syllogisme. R. De fait. dès lors. Alors que la science porte sur un genre déterminé de !'être et sur un seul ( 1 ) . Maier). WEIL. Le syllogisme est un pro­ cédé déductif. mais tout syllogisme n'. MAIER. on ne s'étonnera donc pas que la dialectique entretienne avec toutes les sciences ce même rapport de communion (4). j 2 C'est-à-dire à la façon d'un genre. pr. 1 042 a 3. comme vers sa forme la plus achevée. p. ne part pas des principes. du moins connu au plus connu l et remonte ainsi l 'ordre naturel du syllogisme. par F. 5 ) C r . 1 70 a 3 8 : • L'examen des réfutations qui procèdent des principes communs et q ui ne tombent sous aucun art particulier relève de la co mp é tence des dialectlmens. Ar. ni sur un genre unique » (3). l cr. » . il n'en reste pas moins que le syllogisme tend vers la démonstration. un syllogisme non démonstrati f est possible en principe (cr. l. 1. a 26) . e.Nous n'avons pas à entrer ici dans le détail de cette polémique (où nous nous rangerions au point de vue de H . Au contraire. mais non celle du syllo­ gisme démonstratif et se situeraient donc entre les Premiers et l es Seconds Analy­ tiques) et. « la dialectique ne porte ni sur des choses déterminées de cette façon (2) . Anal. . . I I. comme le principe de contradiction : si ces principes communs sont ce par quoi les sciences sont en communion ( �mxo LvwvoüaL). 1 9 5 1 (qui insiste sur les origines dialectiques du syllo­ gisme et admet donc que. descendant. cf. Alors que chaque science s 'appuie sur des principes qui lui sont propres.). Quant au second caractère. même après avoir découvert le syllogisme démonstra­ tif. ce qui pose le problème de la date des Topiques et de leur rapport chronologique avec les Analytiques.M.universa lité de la capa­ cité dialectique et probabilité du point de départ . dont Aristote fait la théorie dans les Seconds A nalytiques. I l . I I .. plus récemment. soph. 3 Anal. s'il est vrai qu'Aristote oppose la dialectique. Die Syllogislilc des Aristoteles.la dialectique s'oppose à la science . n. 2 . l . 4 Koil i) 8LoiÀe><-rL><1i miaoi1�. c'est-à-dire des principes. par E. Ré(ul. . ê . 4. où au). elle va de la conséquence au principe.

à l'intérieur de la science en question. . Aristoteles und die Dialektik. Quel sera donc le critère de leur vérité ? Ce ne peut être que la probabilité des thèses qui ont cours à leur suj et ( 1 ) . p. 258 LA SCIENCE « RECHERCH�E 1 table de sa généralité. Mais la notion de probabilité n'est pas par elle-même péj orative . LE B LOND. La place de la logique . WILPERT. P.1 6 . .1 0 1 b 4. p. L. la probabilité représente un prog1·ès par rapport à la thèse simplement postulée : la probabilité n'est pas l 'arbitraire et la thèse probable est infiniment plus que la simple hypothèse. 247-257. WEI L . Knnt-Studien. sont celles qui correspondent à l'opinion de tous les hommes ( i!v80�0t -roc 8oxouV't'Ot 7téfo�v) ou de la plupart d 'entre eux ou des sages. . L 'opinion chez Ar. peut-être inévitable. . et. parmi ces derniers. e. scientifique) se meut toujours à l'intérie11r d'un genre et à partir des principes propres à ce genre. des principes communs à toutes les sciences. I. Mais Aristote donne de ce rapport entre la généralité du discours et le caractère simplement probable de ses affirma­ tions une justi fication philosophique : on ne peut démontrer les principes premiers de chaque science. qui font que le dialecticien a recours à des thèses simplement probables. par cela seul q u 'étant communs et dépassant de ce fait tout genre donné . ils ne peuvent faire l ' obj et d 'aucune science . 9. et l 'impossibilité corrélative de démontrer ces principes communs eux-mêmes. dit Aristote. de princip es propres antérieurs aux principes premiers. Seuls peuvent être antérieurs aux principes premiers propres à chaque science. . du discours dialectique n 'est condamnable que si on la compare à la parfaite détermination du domaine de chaque science particulière. C'est une constatation banale que la qualité de notre savoir varie en raison inverse de sa prétention à l'uni­ versalité . E. ils ne peuvent être eux­ mêmes démontrés. il est vrai. soit de tous. 101 a 37. contesté qu'il faille prendre en un sens restrictif l 'expression (-roc i!v80�0t) . le passage des Topiquu. Mais ces principes communs ne peuvent être démontrés : d 'abord . (2) I l ne peut s'agir d'une démonstration au sens strict. que nous traduisons par thèses probables (3). parce que. fondements de toute démonstration . M. p . 83-86 . ( 1 ) Nous résumons ici. en le commentant. ensuite. 296-299 . exactement comme la généralité . « Les thèses probables. . 1 956. On a . elle ne l'est que si on la réfère à la nécessité des prémisses du syllogisme démonstratif. En soi.1 957. puisque le ayllogis­ me démonstratif ( i . 2. (3) Cf. p. soit de la plupart. Logique et mi!l/1ode . . RÉ01s. . C'est l'impossibilité de démontrer ou plutôt de j u sti­ fier (2) les principes de chaque science autrement que par des principes communs. puisque toute démonstra­ tion part de principes propres au genre considéré et qu'on ne peut concevoir.

. Le sage.) .UN I V ERSA L I TÉ ET PROBA B IL I TÉ 259 soi t enfin des plus notables et des plus reconnus ("C'oî:c. invoqués que comme ceux devant l'autorité de qui les hommes. Aristote dé finit la thèse probable comme celle qui est app rouvée par ceux des sages qui sont le plus appl'o u vés ( µaÀtO'"C'ot èv86�otc.) . dans sa matière d 'abord . il dé finit l'autorité du sage par le consentement universel. . Ces traits . 1 . ici. c 'est celui que nous reconnaissons tous pour tel : il est ici invoqué moins pour ce qu'il est que pour ce qu'il représente .>p(µotc. µaÀtcnoc yvwp(µotc. Quand donc Aristote invoque l'autorité des sages pour dé finir la probabilité de la thèse dialectique.. que par sa noto­ riété. par sa pénétration ou son pouvoir de connaître . substituant ainsi à l'autorité de la sagesse la sagesse de l 'autorité . on privilégiera non ceux qui connaissent le plus de choses. sa sagesse est moins la sienne propre que celle des nations. il ne songe pas à un caractère intrinsèque de la sagesse. 1 00 b t l . » Cette définition du « probable » confirme d 'un trait nouveau l'universalité de la thèse dialectique : universelle. finalement. On aperçoit par là la valeur comme les limites de la probabilité dialectique : corrélat des discours universels au double sens de discours sur la totalité et de discours admis par l 'universalité des hommes. et parmi les sages. La thèse dialectique est celle qui est reconnue par tous. j ouant sur le double sens du mot �v8o�oc.) ( 1 ) . Le dialecticien s'oppose au ( 1 ) Top. s'inclinent . et les restrictions qu'Aristote semble a ppo rter ensuite à cette première affirmation ne font que con fir­ mer indirectement le caractère universel du « consentement » dialectique : car les « sages » ne sont. qui serait en quelque sorte index sui : la sagesse ici invoquée (et ceci suffirait à la distinguer de la science) se recommande moins par elle-même. d 'un commun accord . c 'est-à-dire chaque fois que le discours s'universalise au point de perdre tout point d 'appui réel : elle corrige alors l 'éloignement où nous sommes des choses par le recours au consentement et à l'autorité des hommes. elle l 'est doublement. xoct èv86�otc. mais ceux qui sont le plus connus (yvc. 1. elle est certes inférieure à la démonstration . Au moment même où Aristote semble authenti fier le consentement universel par l'autorité du sage. mais elle intervient chaque fois que la démonstration est impossible. dans s on m ode d 'établissement ensuite. sur lesquels nous aurons à revenir lorsqu'il s'agira d ' étudier le jugement qu'Aristote porte sur la dialectique et sur ses rapports avec la philosophie. suffisent d 'ores et déj à à dessiner la figure du dialecticien.

Cf. son discours n'atteint l 'universalité qu'au prix de la vacuité : on sait qu'Aristote associe souvent les idées de dialectique et de généralité vide. 993 a 30 as. non de vérité (1 ) . mais ce qui semble vrai . ne s 'exerçant dans aucun genre déterminé. Finalement. car on s 'arrêtera lorsqu 'on aura trouvé non le vrai. n'étan t prisonnier d 'aucune science. il est inférieur à chacun dans son domaine propre . et tout de suite après comme vain discoureur qui se contente de disserter o: vraisemblablement de ( 1) On a vu plus haut quel était le rapport ambigu en tre la vraisemblance du discours et la vérité des choseB : à s e laisser guider par Je discours. p. le dialecticien commet la même erreur que la colombe de Kant. à vouloir s'élever a u-dessus des genres. c 'est-à-dire scienti­ fiques. mais s 'aperçoit.260 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » savant. et c'est à lui qu 'incombe la tâche de manifester le rapport de chacune d ' elles à ces « principes communs » qui régissent. où le dialecticien apparaîtrait. on est eQr de ne j amais manquer entièrement la vérité. Spécialiste des généralités. représentant total de l'humanité totale. Or. il n'a précisément sur tout que des « clartés » . il « communie » avec toutes et les domine toutes. mais répète ce qui se dit et est obligé de se satisfaire dans la discussion de l'acquiescement de son interlocuteur. il est à la lettre le second dans tous l es genres. tour à tour. Introd. leur place et leur sens par rapport au discours total. Dès lors . 1 3. . non telle région déterminée de l 'être. comme homme universel en qui se reconnaît l'universalité des hommes. quand elle y est parvenue. s'étend à tous les domaines. 1. Mais ce pouvoir d u dialecticien a ses limites ou plutôt sa contrepartie : voulant avoir des clartés de tout.. J r• Partie. I I I . mais sa puissance . qui s'imagine qu'elle « volerait plus rapide­ ment encore dans le vide » . 294 b 8-lu). 1 11 § 1 . à l'homme compétent. la vraisemblance est un critère de probabilité. Il est moins savant que cultivé. le dialec­ ticien peut paraître supérieur aux savants. I l ne sait rien par lui-même. On pourrait prolonger longtemps ce portrait contrasté . à vouloir dépasser ce qu'il y a de fragmentaire dans le discours scienti fique. I I. A vouloir uni fier les domaines dispersés des différents savoirs . mals on n'eBt j amais sQr de l'atteindre en elle-même. chap. 1 1 4·1 1 " (à propoe de oi:. et De Coelo. Par là . A procéder ainsi. au spécialiste : il n'a pas de domaine qui lui soit propre.on pure. sinon sa compé­ tence. qu' « elle n 'avance plus malgré ses efforts » (2) . (2) Critique de la rat. puisque son domaine est coextensif à la totalité de leurs champs particuliers : en r�alité. c 'est lui qui assigne aux discours partiels. c 'est-à-dire j usqu 'à la chose elle-même. mais l 'être dans sa totalité. dit Aristote. on n 'est j amais sûr d 'aller j usqu 'au point où la recherche est possible.

C: n o 1 s 11:T .et art : on ne peut imaginer en effet meilleure dèfinllion synthétique de l a dialectique que celle qui la présente comme un art de p arler. sans avoir lui-même d ' obj et propre . c'est le rhéteur qui sera élu médeci n . ( 3 ) Ibid. La fi gure historique qui semble fasciner Aristote . trn d . le souvenir de quelque définition scolastique de la dialectique. Elle est. 256). a été uniformémen t. l'art sans lequel les au tres arts seraient voués à l'impuissance et par lequel seul ils peuvent exercer leur pouvoir. pour ainsi dire . Gilson ). ci-dessus p. car « il n'est pas de suj et sur lequel un homme qui sait la rhétorique ne puisse parler devant la foule d 'une manière plus persuasive que l'homme de métier. Le sens de ces exemples était annoncé un peu plus haut par Gorgias : ils sont la « preuve frappante » ( µ�ycx nxµ�pLO\I) que la rhétorique « englobe en elle-même. sur l'être dans sa tolalilé . au moment même où il se défend d ' adhérer à ses faux prestiges. bref. On connaît déj à les exemples paradoxaux que Platon attribue à Gorgias dans le dialogue platonicien qui porte son nom : l'art du médecin est impuissant s'il ne s 'accompagne des prestiges de la rhétorique . Ce portrait est si vivant. in fluencée i ci par la critique socratique e t pla tonicienne. C'est chez Gorgias que cette ambition apparaît le plus claire­ ment. se laisse reconnaître aisément : c'est incontestablement celle du rhéteur ou du sophiste. les j ugements contradictoires qu'il implique ou qu 'il appelle sont si passionnés qu'on ne peut manquer d'y voir la référence à quelque figure historique et à quelque polémique qu 'elle aurai t suscitée.W M T� " T YPE » toutes choses » ( 1 ) . c'est très exactement l a · consue/11do de omn i bus re/Jus in contrariai parles disserendi dont parle CicËRON(cf. de ce type d 'hommes apparus au v e siècle et don t le trait le plus commun est de prétendre à la toute-puissance et.'l'a isem hln b/c tra duisa n t nv8o�ov d'Ar. sévère po u r cet art universel de persuasion qui n'aurait eu d ' autre fin que de se substituer illusoiremen t. La rhétorique est. c'est-à-dire d'énoncer des thèses C\t antithèses également vra isem bla bles. . .L E D IA L E C T I C IE:V r:O. La tradition. l'art de faire valoir les autres arts . A . quel qu'il soit » (2) . 4 5 6 be. ) . en effet. et tient sous sa domination tou tes les puissances » ( 3) . à l'universali té grâce au merveilleux pouvoir du logos. p. par elle . 6. e n chaciuc dom aine. celui qui. une sorte de médiateur universel.. devant l'assemblée du peuple . l r• Partie. avec en plus la r éf6r ence. ( 2 ) Gorgias. 456 a h . selon lui l'art suprême. �ui se serait sou­ ciée de r6sumer en une formule unique les divers caractères qu Aristote recon­ nait successivement à r. au caractère de simple vrolsem­ hlanco des thèses d1alecliquos (le r. et. impose son commandement à tous les autres arts. si typi !l uoment erlstotolicicnne. à l a compétence de l' homme de ( 1 ) On ne peut mnnquor do recon naitre dans la déflnilion ironique quo donne Descartes de la philosophie de son temps comme a r t de parler vraisem­ • blablemen t de t o utes choses • (Discours de la méthode.

Reu. l'homme simplement humain. c'est-à-dire universellement humain. et exclut a fortiori toute spécialisation. C'est en ce sens que la Rhétorique aristotélicienne comporte en son livre II une sorte d 'anthropologie pratique dans laquelle on serait tenté de voir un traité du caractère et des passions si Aristote ne nous interdisait de considérer comme « scienti fiques » les définitions qu 'il y propose ( 1 ) . c'est-à-dire des rapports totaux. mais seulement que la compétence n ' était pas pour lui l 'essentiel . notamment p . mais non une illusoire et impossible « polymathie » . M ais que le rhéteur soit cet homme pourrait paraître arbi­ traire : la rhétorique n'est-elle pas un art. parmi d ' au tres ? En fait. En second lieu . si Gorgias a effectivement donné de tels exemples du pouvoir de la rhétorique.. elle ne l'est pas. que le médecin est impuissant sans le consentement du malade. c'est simplement rappeler que les rapports du médecin et du malade sont des rapports humains. . parce que la compétence enferme l'homme de l'art dans un rapport déterminé à l 'être . il n ' est point interdit de découvrir. que l'on ne peut faire le bonheur des hommes contre leur gré et que. plus précisément des relations inter-humaines. 1 957. c'est l 'homme quelconque.21>? L A 8CJENr:E << RECHERCH ÉE . finalement. alors que les rapports du médecin et du malade sont des rapports d ' homme à homme. métier.. mais une expérience des hommes. Ce que Gorgias a mis au-dessus de l ' homme compétent. ce qui requiert de la « culture » . défendable des rapports de l'homme et de l' art. Mais. en tout cas. De fait. le savoir ne confère de supériorité véritable que dans la mesure où l'homme de science est 1·eco1111u comme supérieur. le rhéteur est celui qui peut parler vraisemblablement de toutes choses. certes. Sur ce point ( 1 ) Nous nous permettons de renvoyer sur ce point à notre nrticle Sur ln dé finition aristotélicienne de la colère. 30'1- phi/. Gorgias ne peut avoir voulu dire que le rhéteur était plus compétent en médecine que le médecin lui-même . tel ne devait pas être leur sens dans sa pensée. cette technique rhétorique reste purement formelle : elle ne suppose aucun « savoir de la chose >> . 305 et 3 1 6-3 1 7 . qui ne se confond avec aucun autre et s 'acquiert par un enseignement spécialisé . s'il est vrai que l'habileté technique suppose un certain savoir-faire. et pour deux raisons : la première est que l'art rhétorique (et c'est en quoi nous le verrons s ' apparenter à la philosophie) n'a pas d ' obj et propre . Dire que le médecin doit se doubler d 'un rhéteur. Les exemples ici invoqués tendent d 'une façon évidente à souligner le caractère illusoire et illégitime de cette substitutio n. l'indice d 'une conception profonde et. derrière le paradoxe complaisamment rapporté par Platon.

ThééMte. •1 : Il est beaucoup • plus important d'avoir des opinions convenables sur les choses utiles qu'une science exacte des !nul. Tel est l'un des thèmes du traité de Gorgias Sw· le 11011-�tre (cf. ) . 1 094 b 23-27) . ne connaîtra d 'autre rhétorique que celle des rhéteurs : un art qui ne peut pas être autre chose qu'empirique . 1 96-200 .. et non de science. il est vrai. or il est des matières qui. l soCRATE. Sur ces thèmes chez Isocrate. le morcelle. aussi notre communi­ cation Science. p. I-lélène. . Ce texte ne rappelle pas seulement l'o l? position entre démonstration et rhéto­ rique. A ristote sera plus proche des rhéteurs et des sophistes que de P lato n : il ne reprendra pas à son compte l 'opposition déve­ lo ppé e dans le Phédre entre une rhétorique philosophique fondée sur un savoir que Platon appellera étrangement dialectique et une routine empirique. 1 954. 1 958. . Ou plutôt Aristote. E. 1. étant elles-mêmes imprécises. cf. Lyon. Nic. mais suggère . 1 958. dit ARISTOTE. 304-305. I . que nous commenterons plus lom) et notre c. GOR GIAS 263 enco re. 645 a 1 ss. 1 . p. pour cette double raison que la science spécialise et isole : elle sépare l ' homme de lui-même. 639 a 1 ss.assor­ tie. le cloisonne. 1 44. là où n'est pas donnée ou simplement reconnue la transparence d'un savoir. Hel­ sinki.iles » (à rapprocher de De part. I s o cn A TE . I I. aussi GORGIAS. 41 . 1. 5. Ad Nic.à un thème qui devait être tradition­ nel chez les rhéteurs. cr. sur les rapports d' Isocrate et d'Aristote.. de réserves chez Aristote . . § 1 . Séparant l' homme de lui-même. 1 1 .. qu 'est l'auditeur du discours rhétorique (2) . cf.que la probabilité rhéto­ rique est seule légitime là où il n'y a pas matière à savoir démonstratif. TORRACA. a près lui. Cf. bonne mise au point dans L . l 'empêche dès lors de retrouver en soi-même cette humanité totale qui lui permettrait de communiquer avec cet homme total . 8. C'est de même sur l'impossibilité de la science que Gorgias el. l\h KI<OLA. ne permet­ tent pas qu'on cm parle avec précision : ainsi en est-il de l'éthique . Sur l'influence de certains thèmes rhétoriques sur Aristote. rend nécessaire la médiation rhétorique. 1 70 a. culture el dialectique chez Ar. Naples. p.1 3 ( à propos de De part. (3) Cf. parler de chaque suj et avec la précision qu'il comporte • . de j ugemen t et de passion. fondée sur l 'opinion. parce que c'est l'empiricité même de la relation d ' homme à homme et elle seule qui. Etant donné l'antipathie bien connue d'Aristote p our Isocrate.. Acles du Congres G. p 1 0 1 ss. an imal. plus haut chap. animal.E. génératrice d'opinion. de cet article dans R. Politique. rej etant délibérément l'idée d 'une rhétorique scientifique. . Le rhéteur ne peut pas être un homme de science . (2) Cf. . Isocrate insti­ tuaient la tou te-puissance de la persuasion rhétorique. Jsokrates. 292 c . où Aristote m e t en parallèle l'excellence un p e u lointaine de la connaissance d u Ciel avec la proximité et la familiarité de la connaissance biologique). Anlidosis. Une rhétorique scienti­ fique serait une contradiction dans les termes ( 1 ) . cette convergence ne peut s'expliquer par un emprunt direct. I-léMne.1 49 ( oit nous avons eu le tort de ne pas mentionner Isocrate) . Il /i bro J del De parti bus an imalium di Aristotele. mais par l'adhésion commune . 1 960.idée qui ellt indigné Platon . I. Budé. capable de délibéra tion et d'action. 27 1 . r. p. G . la science sépare aussi l'homme de l'autre homme : elle substitue la transcendance de « ceux qui savent » (3) à la fraternité tâtonnante de ceux qui vivent dans « l'opinion ». l'erreur • serait d'attendre du mathématicien des arguments simplement persuasifs et du rhéteur des démonstrations scienti fiques • (Eth. P LATO N. ( 1 ) • I l faut. notre article Sur la définition aristotélicienne de la cotere.

Il était bon de rappeler ces traits de l'orateur selon Gorgias. L'universel et le premier Le problème de la valeur respective de la polymathie. D u r R É E L . la tension politique autant que philosophique entre universalité et commandement : tous ces thèmes. l'homme de science doit avoir recours au rhéteur s'il veut que sa scienc e devienne science de l'homme et pour l'homme. ( l ) Nous devons cependant reconnaitre ici une fois pour toutes notre dette envers l'ouvrage de M. 187 ss. prend l'opinion pour objet. vont se trouver repris et amplifiés dans un débat dont on n ' a peut-être pas assez remar­ qué l 'importance ( 1 ) et qui va nous permettre de saisir l'unité. la thèse apparemment scandaleuse de Gorgias sur le primat de la rhétorique : la rhétorique ne vaut pas mieux que la science du point de vue de la science. en tout cas. l 'opinion les réconcilie dans le mouvement unifiant et universalisant de la parole. dès lors. Si le savoir divise les hommes. Ils aident à comprendre le sérieux avec lequel Aristote envisagera un art pour lequel son mattre n'avait que mépris.. celle qui doit nous délivrer définitivement du règne de l'opinion. en même temps qu'il les sépare de l'être dans sa totalité. dont rien. On ne saurait. même si les conclusions qu'il en tire sont assez souvent aventureuses. par exemple. si ce n'est une autre parole. anonyme. La légende socratique el les sources de Platon). . plus encore que la rhétorique (laquelle se contente de l'utiliser ou de la susciter) . dont les rapprochements sont touj ours très suggestifs. le problème plus technique des rapports de la science et de l 'opinion. Nous ne pouvons le suivre. Dupréel d'après des indices dont Dn�s a dénoncé depuis longtemps la fragilité (Aulour de Plalon.264 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » On comprend. p. tels qu'ils se dégagent par antithèse de la critique que nous en donne Platon et qu 'ils seront perpétués par l 'enseignement d ' Isocrate. de la culture et de la compétence. ne peut morceler ou arrêter le cheminement infini. art auquel Aristote redonnera le vieux nom de dialectique que Platon avait détourné de son sens en l 'appliquant paradoxalement à la plus haute des sciences. en particulier. à propos de l'ouvrage de E. que nous venons d'évoquer. Les sophistes. DuPRÉEL. Ils aident surtout à pressentir les origines antiplatoniciennes d 'un certain nombre de thèmes aristotéliciens : la réhabilitation de l'opinion et. lors � u'il se croit en mesure de mettre tel nom derrière tel ou tel interlocuteur d un débat dont l'histoire ne nous transmet qu'un écho indistinct et. mais le rhéteur l'emporte sur le savant en tant qu'homme. I . attribuer à Hippias l'importance que lui assigne M. Il faut que le savoir se fasse opinion pour être reçu par les hommes . parallèlement. § 2. de cet art qui.

mais dans laquelle il semble bien que le débat se soit assez vite circonscrit entre quelques types déterminés de réponses. tel autre la victoire.science de ses propres affaires. entrent dans la constitution de la vie bonne. On ne peut douter qu'Aristote prenne la suite de ce même débat lorsqu'il s 'efforce de désigner la science qu'il appelle pre­ mière ou encore architectonique. déj à présentées. pourrait se résumer ainsi : Quel est l 'art ou la science que l'homme doit posséder pour être heureux ? Si l'on répond. où Platon se demande quelles sciences.RECHERCHE D ' UN E SCIENCE PREM I ÈRE 265 au mo ins polémique. de préoccupations et de doctrines que l' an al yse traditionnelle avait coutume de dissocier. et par rapport auquel le platonisme et l'aristotélisme ne représentent que deux types de réponses parmi d'autres. Cette problématique n'est pas propre aux dialogues socratiques : on la retrouve dans le PhiU be. Mais ces fins ne sont-elles pas divergentes. Au livre 1 de l' Éth ique d Nicomaque. anime plusieurs dialogues platoniciens. cette recherche est explicitement associée à une ré flexion sur le bonheur. fort générale dans sa formulation. L'expérience la plus immédiate nous met. comme le faisaient les Anciens. science du bien et du mal . en présence d ' une pluralité de fins humaines : tel recherche la santé.qui définit la sagesse. qui ne sont elles-mêmes que les instruments de la science d'un bien plus grand : ainsi l 'art du sellier se subordonne à celui du cavalier et. A chacune de ces fins correspond une technique appropriée : médecine. ci-dessus. Nous avons rappelé plus haut certaines pages de l ' Euthydème. où le problème débattu est celui de la dé finition de la sagesse ou plus préci­ sément la recherche de la science . tel autre la richesse. que l'on pourrait appeler « premières ». stratégie ou économique. ces techniques simplement j uxtaposées ? Non. où Socrate se demandait quelle science apporte le bonheur à celui qui la possède et ne parvenait pas à se décider entre plusieurs solutions. . Il faudrait citer dans son entier le Charm ide. la question se reposera en ces termes : Quel est l 'art ou la science qui constitue la sagesse ? Cette « question disputée ». les techniques de fabrication aux techniques d 'usage. Ce débat qui devait être devenu classique dans la philosophie athénienne du v e siècle. semble-t-il . car toute fin est moyen par rapport à une fin plus haute et les techniques se subordonnent à d 'autres techniques. celui du (1) Cf. comme classiques ( 1 ) . débuL du présent chapitre. répond Aristote . science des sciences ou de la science. que cet art ou cette science est la sagesse .

c'est un même type de réponse qu'Aristote propose dans l'un et l ' autre cas. paraîtra moins étrange si l'on y voit.26() LA SCIENCE « RECHERCHÉE » cavalier à celui du stratège ( 1 ) . quelle sera la science première. rectrice ou. Metaph. préalablement définie comme science des principes et des causes ( 6 ) . celle qui est plus que toute autre architec­ tonique » (4) . I. Mais quelle est la fin suprême.. 2. presque dans les mêmes termes.ce qui revient au même. On a souvent noté la divergence entre ce passage de l' Éthique à Nicomaque et celui du début de la Métaphys ique. (2) Ibid. Parallèlement. comme l'atteste le passage déj à cité de l 'Euthydème (5) . (6) A. celle dont l ' Euthydème décrivait déj à la fonction sous le nom « d ' art royal » ? Autrement dit. Nic. SOUILHÉ. la fin qui n 'est que fin et n'est plus moyen et qui achève la série des fins pour en assurer l 'achèvement et. (4) Eth. 1094 a 27. « architectonique » (2) . 1 094 a IO SS. puisque le rapport entre les fins se retrouve dans le rapport entre les sciences de ces fins ? La réponse d 'Aris­ to te dans l ' Éthique d N icomaque est inattendue et décevante. in Eth. 1 094 a 27. du moins. non à la politique. mais à la sagesse. Nous verrons plus loin que la divergence n'est qu'apparente et. I . Mais cette réponse. (3) On ne pourrait 6vldemment en dire autant de la littérature grecque. cr. 1.. ad 1 094 a 26. Nic. par là même. où la primauté est accordée . de même la série des fins suppose une fin qui ne soit pas elle-même médiatisée. 5-7. . sans quoi nous serions condamnés à une régression à l'infini.comme l'ont touj ours admis les philosophes anciens (3) une unité des fins humaines. l'unité ? De la même façon que le mouvement suppose un premier moteur non m û . Mais il importe ici de remarquer que c'est le même problème qui est posé . ( l ) Eth. J. notamment dos tragiques. On attendait que la réponse fût : la philosophie o u . du Charmide et du Philèbe : il s' agit de dé finir « cette science nommée sagesse >> (7) ou . qu'en réalité . (7) A. 981 b 28. C'est en réafüé la politique qui est ici déclarée « la première des sciences. que la démonstration suppose une première prémisse non déduite. que rien dans le contexte ne prépare. Ross. (5) 29 1 c. - quelle sera la science de cette unité ... 982 b 2. Nic . s'il y a . 1. l'é thique. un type traditionnel de réponse à un problème non moins traditionnel. dans le texte de la Métaphys ique et dans celui de l' Éthique à Nicomaque et que ce problème n'est autre que celui de l'Euthy­ dème. comme dit Aristote. 121 . l. I . qui sera en même temps l' unité de la science. I .

. possède ce privilège que l'Eutlzydème décrivait comme étant le propre de l'art royal. . Charmide. (2) Cf. . 2. ce vieux problème reste le problème d 'Aristote. Ce texte est un de ces dialogues qui. Quand Aristote désigne comme « science recherchée » . . mais la référence précise. rectrice. • (3) On remarquera que le sous-titre des Rivaux est le titre même d'un ouvrage de jeunesse d'ARISTOTF. . mais qui souligne au moins une parenté de contenu et la permanence d'un genre. que nous en chercherons l'expression la plus dépouillée. ni dans un texte d 'Aristote . aisément saisissable pour ses auditeurs . constitutive de la « vie bonne » . pour sa part. laquelle.1 Tt"e:pl cptÀoaccplixç.' E PREJH T ÈR E 267 s'il est vrai que la sagesse est confusément ressentie comme la plus haute des sciences. une science qui mérite actuellement el à j uste titre d'être nommée sagesse. qui conlribue le plus au bonheur. Epinomis. à un débat qui devait être vivant chez ses contemporains (2) et dont Aristote estimait. le plus apte à commander ( &pXLXW't'OC't"Y)) ( 1 ) . mais dans une œuvre que sa banalité même et la médiocrité de son auteur permettent de considérer comme un témoin fidèle de la tradition philosophique moyenne. n 'en paraissaient pas moins suspects aux Anciens eux­ mêmes : les Rivaux. qu'aucune réponse satis­ faisante n'y avait encore mis fin. 1 75 b :• Celle science que je cherche. C'est une recherche très di fficile que celle que nous entreprenons en cherchant . au besoin . Une fois admis que l'homme atteint le bonheur par la science . Chercher la science première. on pourrait presque dire l'unique problème de la Métaphys ique. peut apporter le bonheur à l'homme. parmi les sciences encore à naître. semble-t-il. la plupart des traducteurs. comme le dit le texte de la Métaphysique. Le problème des Rivaux (ou sur la Philo­ sophie) (3) est celui-là même que nous avons rappelé plus haut. 976 cd : • I l faut que nous découvrions une science qui soit cause de l' homme réellement sage . comme traduira si j ustement Leibniz. Quelles étaien t donc les positions en présence ? Ce n 'est ni dans un dialogue platonicien . pour avoir été accueillis dans le Corpus platoni­ cien. comme l'ont fait. enfin. 982 b 4-5. il s'agit de rechercher quelle science parmi les sciences connues ou. Il s'agit évidemment d'une coîn­ cidence ( puisque les sous-titres des dialogues platoniciens datent de leur clas­ sement en tétralogies). celle qui apporte à l'homme le bonheur - d'instituer un concours entre les sciences pour déterminer laquelle peut prétendre à la primauté . cette science qui n'a pas encore de nom ni de lieu . « science désirée » . il ne faut pas voir dans cette expression une simple cheville . laquelle est architec­ tonique ou. quelle esl-elle ? • .REC H E R CHE D ' UNE 8CJEN(. ( 1 ) A.

compétence éminente. (5) 1 35 d. 285 b. (6) Fr. la réponse que Socrate fera sienne : la philosophie est la science d 'une chose unique. mineur. domine de sa claire vision tout le reste : philosophe des principes. » (5).268 LA SCIENCE « RECHERC H ÉE » Il s'agit de savoir ce qu'est philosopher ( 1 ) . . LAËRcE. et qui. qui serait l'homme lui­ même. ce qui revi ent au même. 1 65 Diels (cf. ( 7 ) Hipp. en possession du principe. c'est-à-dire d 'abord soi-même. se confond avec la to talité des sciences . proposés à notre choix comme illustrations possibles de la sagesse : l 'érudit.rnupyou) mieux que tous ceux qui l'écoutent et d 'être capable de déve­ lopper son avis de manière à p araître ( 8oxe'Lv) le plus fin connais­ seur . . pour désigner les anciens sophlstea (par opposition à ceux qui se • spécialiseront • dans ! 'éristique). l'expression xciaaocpo1 ( Eulhyd�me. qui permet­ trait à l 'homme cultivé (m:7toct8euµévov) . Platon omploio aussi. mais seulement l'essentiel. intermédiaire entre l 'universelle compétence et la spécialisation. Trois types humains aussi . ni science de soi-même. mais une certaine culture . dans le second. voir aussi Hlpp. 288 ab. polymathe comme l'était Démocrite (6) . (3) 1 37 c. une science universelle parce que première . Polymathie. comme l' Euthydéme et ( 1 ) 1 33 c. Sur la polymathle d' Hipplas. D10G. IX. une universalité qui n'est acquise qu'au détriment du savoir véritable et ne confère dès lors qu'une primauté apparente. 271 c). ou du moins ce qui a trait à l'excellence de l'homme (3) . . c'est-à-dire encore « quelles sciences doit apprendre celui qui s'occupe de philo­ sophie » (2) . Trois réponses sont successivement proposées : la philosophie est la science de Loutes choses o u . mais aussi « polytechnicien » comme se p rétendait Hippias. à l'oppos é. mais en même temps et pour la même raison prince de la cité . le philosophe qui ne connaît pas tout. « sans posséder de chacun des arts une connaissance aussi précise que celle de l'homme de métier ('t'ov 't'�V 't'éxv71v è!xov't'oc) ». mais privilégiée. qui se flattait d ' avoir fabriqué lui-même tout ce qu 'il portait sur lui (7) . culture générale : dans le premier cas. entre les deux . une solu ­ tion moyenne : la philosophie ne serait ni science des sciences. (4) 1 37 de. à l 'opposé . de pouvoir suivre néanmoins « les explications de l'homme de l'art ('t'ou 871µ. 368 be. (2) 1 35 a. 37). déten­ teur de cet art suprême que les Rivaux. c'est-à-dire à son bien et à son mal (4) . entre les deux. majeur. une science première parce qu'universelle .

tout ou partie des écrits originaux des sophistes eux-mêmes • (op. cil. des autres socratiques. économi q u e . selon toute apparence. n. la comparaison qui permet à l 'auteur du di alogue de disqualifier. n 'appellent pas seulement par métaphore « l'art roya l » ( 1 ) . » Mais. elle aussi. sans être com pétent en l'ien . BRU N N EC K E : De Alci biade Il qui fertur Platonis. certes. le caractère relativement tardif de ces dialogues n'implique pas q u'ils soient un simple démarquage de textes plato­ niciens ou même aristotéliciens (en ce dernier sens. . qui. sage . 1 9 1 2. politique. dans ce débat. 1 1 1 ). tyrannique. x . du rhéteur selon Gorgias ou de l ' homme cultivé selon Isocrate. le porte-parole d'un socratisme tardif. d euxième moitié du 1v• siècle selon CuAMBRY (Notice. la sagesse (2) .1 2). C'est ce que reconnait du reste J. dialogues pseudo-platoniciens p euvent nous donner une idée d'un genre de littérature qui gravita pendant des siècles autour des noms de Sacrale et de Platon . L E PROBL ÈME DES « RI VA UX » 269 le Polit ique . la j usti ce. On retiendra seule­ ment. parce qu 'elle devai t être. (3) 1 35 c. (2) 1 38 c. 1 1 4. Go ttingen. Ils nous font connaitre les thèmes en vogue • (p. C'est à ce titre que nous utilisons ici les Rivaux comme témoin de l'atmosphère de pensée dans laquelle ou par rapp or t à laquelle s'est constituée la problématique aristotélicienne . S'il n 'était que cultivé . la même chose. dit Socrate. comme du pentathle . roi. dans l'ensemble. soulignons) . peu i mporte ici l 'argumentation propre au Socrate des Rivaux. et qu'ils ne puis­ sent dès lors être utilisés comme source autonome. . traditionnelle. p. fortement teinté de platonisme (4) . comme Antisthène ou Eschine. tyran . ( 4) Comme les autres dialogues apocryphes. Rien n'empêche. en tre le polyma the e t le roi­ philoso phe. au commun des athlètes. comme l'a bien montré M. mais inférieur dans chaque activité (1) Rivaux. politiqu e. p . maître. S o u I L H É : • Ces œuvres font revivre en partie sous nos yeux l'activité intellectuelle de l'Académie et des milieux plus ou moins apparentés à l'école platonicienne . peut parler vraisemblablement de toutes choses et en qui l'on peut aisément reconnaître l'image. etc. c'est nous qui . j uste . administrateu r. comme le pentathle. ci té par Sou I LH É . 67). le philosophe serait. concl u t le Socrate d es Riv aux . 1 38 b. n 'en est pas moins inférieur sur chacun d 'entre eux à l'homme du métier : coureur. 1 ) .. que l'une des sources de ces dialogues soi t les écrits. Mais. Les . p. p. second en tous les genres : supérieur. aujourd'hui perdus. ce t homme qui . Tels étant les pers onnages proposés à notre choix. vainqueur si l'on envisage les cinq exercices dans leur totalité . . et c'est une seule et même science r1ue la sci en ce ro yale. précise M. Duprôel. Il en est de celui-ci. l' homme simplement cultivé. en efTet. apparaît cc troisième personnage que les Rivaux a ppe llent « l'homme libre et cultivé » (3). lutteur. les R ivaux ne p euvent guère avoir été écrits avant l'époque d'Aristote : 1 1 1 • siècle selon S OU I L H É (Notice. Dupréel . et que leurs auteurs aient même • connu. un Socrate qui est. semble-t-i l . « C'est donc. 1 1 0. ou peut-être la caricature. despoti q u e .

j ugée heureuse par Platon. qui se souvien t sans doute de la complémentarité que Gorgias attribuait au médecin et au rhéteur. une fois de plus. (4) BRUNNBCKB. parce que « mesurée ». la compétence séparent l ' homme de la totalité. mais se montre ici malheureusement incapable de j usti fier davantage ce point de vue. s'il s 'agissait d 'un emprunt. un peu plus haut. qui manderais-tu chez toi pour recouvrer la santé . seul . dont i l avait esquissé l'idée. l'incompatibilité de la « mesure » ici invoquée avec la théorie qu'en donne Aristote. se mettre en état d 'infériorité sur tous les autres. Mais. on ne trouve j amais celui-là . mais au contraire de ne l'être pas assez et de méconnattre par là sa nécessaire subordination au philosophe qui a. . en s'occupant d 'un seul obj et. parmi les arguments de Platon contre les arts. n'en était pas pour au tant négligeable : « Il me semble. . Socrate n 'aura pas de mal à ridiculiser cette conception avec un argument qui. ('2) 136 cd. . il serait pour le moins maladroit. (3) 136 ab. » On retrouve ici l 'argument selon lequel le savoir. dis-moi : si tu venais à tomber malade . associé au thème platonicien du mépris des techniques. comme les artisans . I l ne veut pas. répond finement le défenseur du pentathle (2) . que tu comprends bien ce qu 'est le philo­ sophe.270 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » particulière aux champions ( 1 ) . dont on a noté à j uste titre la résonance aristotélicienne (4). . cet homme de second ordre qu'est le philo­ sophe. en le comparant au pentathle. puisque la mesure est opposée ici à la perfection et que l' auteur des Rivau:x ignore manifestement la théorie selon laquelle la j uste mesure est un sommet. cil. La spécialisation. il avait opposé à Socrate un argument qui. permettent de voir dans cette phrase autre chose qu'une simple réminiscence ( 1 ) R ivaua:. Platon ne reprochait pas à l'artisan d 'être enfermé dans sa spécialité . ou appellerais-tu le médecin ? » « J ' appellerais les deux ». la vision de la to talité . semble s'adresser à Gorgias : « Eh bien. il veut avoir touché à tout avec mesure (3). Socrate. Il est justement dans sa nature de ne s 'asservir à aucune affaire et de ne pousser aucune étude j usqu 'à la perfection. ce qui lui aurait permis de placer dans la bouche de l 'interlocuteur de Socrate une défense plus convain­ cante de cette philosophie universelle. Mais . est corrigée ici par la notion de mesure. mais dans un sens qui n'est pas platonicien : en effet. Le caractère non platonicien de la première partie de l 'argument. op. 1 35 e. pour avoir été négligé par celui-ci . néfaste par l ' a u teur des Rivau:x.

§ 1 . pour ne parler que d'eux. entre une science ou un art partiel et une universalité qui n'est acqu ise qu'au prix de la médiocrité. et. dans son développement historique. dont l'auteur. l 'articulation capitale : il faut choisir entre savoir ou savoir fa ire quelque chose et parler de tout. p . malgré ses maladresses. . ce problème est posé ici dans sa signification naïvement humaine : on ne peut être le premier dans tous les genres. 104). au siècle suivant. ces thèmes classiques de débat. éminent sans être étroit. qui revient comme un leitmotiv. apparemment si riche et désordonnée. dans les textes pourtant si divers que nous avons cités . L E PR OBLÈME DES « R I VA UX » 271 de P l aton ou d'Aristote : l'écho d 'une polémique antérieure ou contem pora ine. dont la primauté ne dut pas être immédiatement reconnue par les contemporains. etc. seront débattues au sem de l'école platonicienne (par exemple. ensemble foisonnant dans lequel seule une illusion rétrospective permet d'isoler des individualités comme Platon ou Aristote. pour cela. I I . presque dans les mêmes termes. le nombre mathématique se confond-il ou non avec le Nombre idéal ? la prudence est elle une science ou une vertu ?. Platon et Aristote. dans le PhiMbe et les Rivaux et.Nous avons vu plus haut un autre exemple de ces questions disputées : cpucm TOc bv6µcxTcx 9) 6foe:L ( chap. gagner à la fois à la course et à la lutte . l'installer dans un art ou une science qui unisse la primauté à la largeur de vue et qui parle de tout sans négliger aucune chose. ne permet plus de douter que les sophistes. qui ne sacri fie ni la précision à la totalité . quoique sous une forme plus abstraite. nous restitu e ici. Il est vrai que la position du problème app elait au moins le sens de sa solution : trouver un homme qui soit le premier dans l'ensemble sans être le second dans le détail. (2) Il serait intéressant de reconstituer ces questions disputées. ni l' universalité à la transcendance. de !'Athènes du v • siècle et du début du r v •. et assorLie de la même affabulation ( 1 ) . une problématique dont les Rivaux nous livrent seulement le schéma rétrospectif. de la « lutte pour la pri· • mauté •. l ' homme est tel que sa force comme son savoir se dégradent en s'étendant. semble-t-il.) par leur caractère plus général et moins - scolaire : on peut supposer que l'enseignement des sophistes avait su y intéresser un vaste public. dont la connaissance permettrai t peut-être de découvrir des fils directeurs ou des lignes de forces insoupçonnés dans ! 'activité philosophiquo. Peut-être est-il permis maintenant de reconstituer. La permanence de cette probléma­ tique. ne se soient successivement attachés à s a solution (2) . Ces q uestions se distinguent de celles qui. qui sera peut-être l'essentiel de la spéculation platonicienne et aristotélicienne. Avant de donner lieu à une réflexion sur le savoir. qui soit universel sans être quelconque. . On voit mieux désormais le sens précis du problème : la science recherchée est-elle la science de toutes choses ou bien la science d 'une chose ( 1 ) Ainsi retrouve-t-on l e thème du concours •. dans la distinction aristotélicienne d'une philosophie première et d'une philo­ sophie seconde.

40 Diels. qui se firent les premiers théoriciens conscients de la « polymathie » et de la « polytechnie » . . C 'est à une question de ce genre 1l ( 1 ) Fr. que faudra-t-il savoir pour être philosophe (5) ? Si la philosophie n 'est pas la science de toutes choses. 37. mais de la j ustification de l 'activité philosophique en tant que métier autonome. mais n'a dû s'imposer qu'à l'expérience. XénoIJhane et Hécatée de Milet (3). « Je vais parler de tout » . . Math . comme exemples d 'hommes dont la « poly­ mathie » n ' a pas instruit l 'intelligence : Hésiode et Pythagore. Le fragment 40 d ' Héraclite témoigne qu'avant même le développement de la sophistique . furent spontanément polymathes tous les premiers penseurs de la Grèce. elle est univer­ selle parce que première. en particulier. on ne sait rien. sa réputation de polymathe ( 1 ) et c'est contre lui qu'avait déj à été utili sé l 'argument du pentathle. que la qualité du savoir est en raison inverse de son extension. . Mais si. XXI I I . La première conception est celle de la polymathie. 1 Adu. à laquelle sont attachés les noms de Démocrite et des sophistes. 265. 64 Diels) : preuve qu'il ne se • considérait pas comme l'un d'entre eux. c'est sans doute à ce célèbre début de son traité De la Nature que D émocrite dut. les sciences que doit apprendre celui qui s'occupe de E hilosophie. à vouloir tout savoir. que nous rapportent les Rivaux (2) . . Hippias selon le témoignage de Platon. (5) • Quelles sont donc surtout . et. qui prétendaient parler de la Totalité.272 LA SCIENCE ci RECHERCHÉE » unique. 3 Fr. la prétention à une érudition universelle avait suscité la rai llerie (4) . CrcÉRON. dès ! 'Antiquité. la science recherchée est première parce qu'universelle. que lui restera-t-il à connaître pour se distinguer des autres sciences ? On mesure mal l'importance que durent avoir pour les penseurs anciens ces questions qui nous paraissent aujourd ' hui naïves : c'est qu'il y allait non seulement d'une définition abstraite de la philosophie. Cf. pour l'autre. 4 Démocrite lui-même se moquera de gens farcis de connaissance • et • qui sont pourtant dépourvus do raison • (fr. Acad. 135 a) . mais privilégiée ? O u encore. LAERCE1 I X . En fait. Pr. 1 65 Diels. . si l'on convient que la science recherchée doit posséder le double caractère de l 'univer­ salité (il n'est rien qui soit étranger au sage) et de la dominance (il n'est rien qui ne lui soit subordonné) . Mais ce sont les sophistes. 2 DIOG. EMPIR . Héraclite citera. V I I . on voit que deux posi­ tions extrêmes sont en présence : pour l'une.es n1 en grand nombre 'I • (Rlvallll) . puisqu'il ne doit les apprendre ni tout. cité par SEXT. Progressivement natt cette idée qui paratt aujourd'hui de simple bon sens.

pO L Y MA T lllE O U C U I. 't'-l]v �pLaw<-IJv -réxv71v &cpùlpLaµévoc. Ce qui semble surtout visé sous le nom de • science des sciences •. Contrefaçon de la sagesse. in Les scie11cu el la sagesse (V• Cong1·ès des Soc. F. dont la spécialité est l'éristique » ( Sophiste. qu'au nom d'une conception régionale du savoir : • On définit chaque science en disant non seulement qu'elle est une science. il n'est pas un faire parmi d ' autres . Mais on ne peut douter que l'évolution générale de la sophistique aille de la polymathie à l'idée d'un art qui soit universel sans se confondre pour autant avec la possession de tous les arts.. sans doute inconsciem­ ment. 1 950). de langue fr. • la sagesse est la science des autres sciences et d'elle-même en même temps » ( 1 66 be) . moins encore sans doute. lect. sans avoir d'obj e t propre . Saint Thomas rej oint ainsi. début. qui interdirait un retour réflexif de la science sur elle­ • même. Dr nLM ErnR. 89-92) . n• 3. Et c'est sans doute un schéma ( 1 ) De ce point de vue. qui ne pouvait ni renoncer à l'idéal polymathique des Anciens. mais une science parti­ culière avec un obj et particulier » ( 1 7 1 a ) . (2) Cf. léonine). le spectacle de son échec efîectif. TLc. . T U R T� '. C'est à cette dernière conception de la sophistique que Platon fera allusion lorsqu'il définira le sophiste comme • un athlète en discours. . f 940. Hippias. dès lors. L'expression ars arlium se trouve chez saint T n o M A S (In A11al. la formule ne peut signifier que ceci : connais ce que tu es. tels que prétendaient l'être la rhétorique de Gorgias ou la culture générale d' lsocrate. avant de s'aviser qu'une seule science suffisait : l'éristique (272 b). XXXV I.. . qui désigne par là la dialectique aristotélicienne. ailleurs . celui qui.' 273 que dut répondre Gorgias. est un représentant attardé de l'idéal polymathique. posl. alors que • toutes les autres sciences sont des sciences de quelque autre chose qu'elles­ mêmes ». qui a pu d'ailleurs se transmettre directement j usqu'à lui par la tradition des • arts libéraux • · (3) Le Socrate du Charmide critique une conception selon laquelle. une invitation à la connaissance de soi (en dépit de toutes les interprétations mo­ dernes de cette formule). Archiv ( Religio11swisse11schaft. . c'est donc moins le proj et d'une connaissance de soi-même que celui d'une science ou d'un art universel. 23 1 a) : itEpl Myouc. &6À'IJT�c. lorsqu'il critiquera dans le Charm ide l'idée d'une « science des sciences » (3).Peut-être est-ce ici le lieu de 1·appeler que l'idée moderne de réflexion est étrangère à la pensée grecque : le • connais-toi toi-même • n'est pas. cette conception gorgienne de la rhétorique. mais une exhortation à la reconnaissance de nos limites . ni méconnaître les critiques que cet idéal suscitait et. entendue comme « art des arts » (2) au double sens de ré flexion sur les arts et de technique primordiale. mais il est ce par quoi le faire en général prend conscience de soi comme activité humaine et peut. Nous avons développé. de Philos. 290 et J. au moins au tant que le proj et prétendument socratique d ' une connaissance de soi. MOREAU. . Sans doute Platon visera-t-il cette conception. I I. exercer son pouvoir effectif qui est un pouvoir de l'homme sur l'homme. Bordeaux. p. postérieur à Gorgias. plus haut chap. § 1 . même chez Socrate.. . c'est moins au nom d'une concep­ tion intentionnelle » . l. fait valoir les autres arts : le parler ne s'oppose pas au faire. . éd. La rhétorique serait alors l'art recherché. c'est-à-dire que lu es mortel (cf. une tradition • rhétorique » pré-aristotélicienne. Gorgias aurait reconnu Je premier que l ' art suprême n 'est pas l 'impossible art universel . Un passage de l'Euthy­ dème rappelle que les jeunes sophistes Euthydème et Dionysodore ont commencé par vouloir être universels (n&aaocpoL) (27 1 c}. p. S'il rejette cette conception. mais celui qui permet de mettre en valeur les autres arts ( 1 ) .

. Cf. dans la deuxième partie de l a discussion des Rivaux. 304 ab ( A . le mépris des savoirs « particuliers » . enfermé qu'il est dans un domaine particulier. p. l. a besoin d u prestige de la parole pour être reconnu comme tel . autrement dit dans l ' ironie socratique. Il y a là comme un procès posthume de Socrate et. mais encore toute la littérature des discours dits socraliques ( �c. sans le vouloir. thèmes qui inspirent les dia­ logues socratiques de Platon et par quoi ils se distinguent sans doute le plus clairement de l 'enseignement proprement plato­ nicien. il refusera de mettre même au service de la vérité un art dont la finalité était aussi profondément impure. en négligeant de se défendre devant ses j uges . Nuées. Mais. DIÈS1 Autour de Platon. mais dans l'affirmation hautement proclamée de la non-compétence. 892 S S . mais le vrai ne peut rien s 'il n 'est d 'abord vrai­ semblable ( 1 ) . maj. l/ipp. les fondements de sa propre science.274 Ll SC IENCR « flECHERCH ÉE . V . cette mort que la parole du philosophe avait été impuissante à prévenir et q ui dut paraître ignominieuse à une société si pénétrée de la vertu de la parole qu elle confondait sous un même vocable la cause injuste et le discours déficient (�'t"'t"ùlV Myoc. Comme le note Diès à ce propos. Universel . le vraisemblable peut n 'être pas vrai . a p pauvri de cette même conception que nous retrouvons sous le nom de « culture » .. I l n 'est qu'un savoir qui soit universel. qui fleurira longtemps encore dans les écoles issues de Socrate. ce n'est pas seule­ ment la vie de Socrate qui requiert une apologie. un suprême et terrible argument aux défenseurs de la rhétorique : la vérité ne s 'imp ose pas d 'elle-même à des hommes qui ne sont peut-être pas prédes­ tinés à la recevoir . ARISTOPHANE.) . si Socra te donnait ainsi par sa mort un appui involontaire à la doctrine de Gorgias. de la philosophie.. lui-même. et par là premier : c'est le savoir du non-savoir. repris et popularisé un thème cher au rhéteur. La science architectonique n'est à chercher ni dans la compétence. Il donnera ainsi. à travers lui. tel le général du Lachès ou le devin de l'Eulhyphron. sans retomber pour autant ni dans les illusions de la polymathie ni dans les tromperies de la rhétorique. Gorgias avait tenté de substituer à ! 'universalité illusoire d'un savoir prétendument réel l 'universalité réelle d 'un savoir apparent.> K pO('t"LKol Myot). j PLATON. dans son ensei­ gnement. il ( 1 ) C'est à des arguments de ce genre que répondent non seulement le Gorgias de PLATON (notamment 485 d ss. le vrai. mais aussi sa mort. 1 72). ignore. il avait. . et son corollaire : la raillerie à l'égard de l'homme compétent. que la littérature socratique n'a j amais défini­ tivement gagné. ) . Socrate dénoncera avant Platon l'imposture morale d'un art qui sacrifie la vérité à la toute-puissance et. ni même dans l'apparence de la compétence . En critiquant l'homme compétent qui. Socrate redonnait vie à sa façon à l'idéal d 'universalité des sophistes.

I l . en un sens déj à plus positif. commande à tout et rend tou t pro fitable » (3) . 2. mais il peut interroger qui que ce soit sur quelque sujet que cc soit. des livres 1 et II de la Répu blique et du Phèdre. Le même homme ne peut tou t savoir . pour répondre. mais la politique. elle s 'oppose d 'abord à la pratique de la démocratie athénienne. 252. comme dira Aristo te . Politique. l'art d'interroger et de répondre. 172 a 18). cr. Aristote retiendra cette leçon. d ' une peiraslique ( 1 ) . négativement. cet « art royal i > dont l ' Eutlzydème hésitait encore à affirmer qu 'il se confondît avec la sagesse. Il faut savoir et la dialectique ne prétend nous fournir aucun savoir. . Plus in téressante pour notre propos est la raison que donne Platon de cette supériorité du politique : on sai t qu 'elle réside dans le savoir (4). de la compétence . réel ou a ppa rent. que « l'art royal i> soit premier. (2 ! La dialectique n'est pas tant. !3)4) Théélèle. que Socrate donne à la fois aux polymathes et aux rhéteurs : l'univer­ sal ité recherchée ne peut être l'universalité d 'un savoir. en opposition sur ce point avec Socrate lui-même. f. . le seul art auquel aucun autre ne peut disputer la primauté : l'art de poser des questions dans le dialogue.orique du Gorgias. en tout cas le principal artisan. ce n 'est pas la rhétorique. l' e st de deux façons : d 'abord. plus précisément d 'une « critique » ou. c'est l'évidence même. préparée par la polémique anti-rhét. vont susciter une réaction qu'on pourrait dire aris tocratique et dont Platon. autrement dit la dialectique (2) . la science première. atteindra sa formulation la plus claire dans les textes. 1004 b 25. A vrai dire. et l'empêche de se prendre abusivement pour la totalité. Mais cette dévalorisation rhétorique.soph. ci-dessus p . en effet. des livres VI et V I I de la Rép u blique et du Politique. répond jamais (Mémora bles. selon laquelle le politique n 'est pas un citoyen privi- ( l l r . 2. 1 83 b 7. mais aussi . Les textes plus anciens de Platon montrent clairement la signi fication polémique de cette thèse . va être sinon l'initiateur. en vertu de sa dé finition. il « gouverne tout.. cette méthode dialectique qui fait du premier venu le j uge de la compétence des autres. rie 34. que 1 art d'interroger (cf. L'art suprême. parce qu'il met chaque savoir à sa vraie place. lléful. XÉNOPHON note que Socrate questionne touj ours et.A r:R /Tl(J [ ' F. parce qu'il n'est sp écifié par aucun objet particulier . 170 a . 292 c. Socrate découvre le seul pouvoir qui soit légitimement universel : celui de la ques­ tion . sur ce point complé­ mentaires. Il . 4. IV. puisque.UN !VERSA f. Car. 10). Cf. soph. c'est-à-dire à sa place particulière. puis socratique. mais celle d 'une négation. Réful. f T É D F. La thèse platoni­ cienne.

la dialectique platonicienne cesse d 'apparaître sous l'aspect seule­ ment « encyclopédique » que semblait. dans la plus haute de toutes . Sous une forme plus abstraite . Cf. qui est ce en vue de quoi tout le reste est. rappellent les R ivaux (2). .) ( 1 ) . ce à quoi les choses sont bonnes. 246 e . Il ne peut être ici question de montrer comment. par sa théorie des Idées et sa conception de l' idée de Bien. la polymathie. 1 ·1 5 ce. le dialecticien doit être formé à l'école des différentes sciences. Par là. (2) 1 37 c. .ce qui réconcilie d ' avance la nécessaire particulari té du savoir et l'universalité de l'exigence philoso­ phique . mais seulement l'unique néces­ saire : l' idée du Bien (3). est architectonique. certes. Gorgias. mais éminent. On voit pourquoi le philosophe n'a plus besoin désormais de tout savoir. La dialectique suppose. 9 7 d . Qui connaît la fin connaît les moyens. ce qui suffirait à distinguer son art de la technique seulement formelle des sophistes . ·1 65 a ( o u l a connaissance du mei l leur distingue Io philosophe du rhéteur) . et universelle. parce qu 'il n'est pas seulement premier. le plato­ nisme classique résout ce problème d 'une science qui soit à la fois particulière . mais fondateur. 1 3 7 c . Le premier terme de la série des sciences suppose les termes antérieurs. Le proj et de rendre les hommes meilleurs suppose la science du bien e t du mal. et par là. à certains moments. c'est-à-dire une science . mais. médiatement universel : telle apparaît finalement la philosophie pour Platon. la Répu blique et déj à l 'Euthydème présentaient la dialectique comme la science du Bien . Sa science n'est pas l'impossible science de tou tes choses . (3) C f . Phédo n . Seul le dialecticien connaît ce qu'il est bon de faire. A lc i b iade II. c'est-à- ( 1 ) R i uaux. . ces sciences ne sont que l'école. la hiérarchie des sciences ne se résume pas.la science du principe de toutes choses. mais . en vertu de sa valeur fondatrice . Clzarm ide. mais se supprime et s'achève à la fois. qui cette fois est en même temps une science.278 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » comme étant la science universelle parce que première. accréditer le passage péd agogique des livres V I et V I I de la Répu blique . Un savoir particulier. Le p hilo­ sophe ne peut certes tout savoir ni savoir tout faire. mais est transcendant à la série. la propédeutique de la dialectique. mais il connaît ce qu'il y a de meilleur et sa tâche est de rendre les hommes excellents ( �eÀ·tfo·-rouc. mais dépasse. j u stemen t. Son art. ou plutôt domine .\1é11 e:cè11e. 1 74 rrl . sans pour autant recourir aux supériorités illusoires de l'apparence ou aux triomphes faciles de l 'ironie. o u t re les lextos clnssiquns 1fo l n République l'l Il' text!l Mj it cit t'> c1 e l ' J-:11111ydè111e.

avant de devenir avec Wolfî schéma scolaire ou avec W. portant sur un être que sa généralité empêche d'être un genre. les deux défi nitions qu'Aristote propose de la métaphysique : tour à tour science de l 'être en tant q u 'être . de l'autre science particulière. . l'auteur de cette distinction serait un certain M 1cnAELI U S ( Lexico11 philoso­ phicum. c'est-à-dire Dieu (5). portant sur l ' e n s commune. 1 003 a 21 SB. dans ses D ispulaliones mélaphys icae (I ). et. cette opposition aura été vécue par Aristote non seulement dans ( 1 ) la Pars. Suarez oppo­ sait déj à . Mais. latente dans un commentarisme qui essaiera le plus souvent de la masquer. 1 . c 'est-à-dire de ce qu'il y a de premier dans l ' être (3) . et science du principe de l'être. disp. le proj et aristotélicien d ' une science de l ' être en tant qu'être et la conception aristo télicienne de la dia lecti que. quoique éminent ('t'L(. * * * On a depuis longtemps remarqué la dualité d 'inspiration et de proj et de la métaphysique aristotélicienne. (4) E. sub v0). en précisant que la première porte sur l'ens qualenus est commune Deo et creaturis ( In Melaph. Jaeger. 1 026 a 21 . surtou t I'. l . 1 653 ) . (5) Selon EiSLER ( Worlerbuch der philosophische11 Begriffe. dans la généralité de ses déter­ minations (2) . Petrus FON SECA caractérise déj à la melaphysica generalis et ce qui la distingue de la théologie. utilisant ce schéma pour proj eter rétrospectivement quelque clarté sur les textes ambigus d ' o ù il était issu . présente dans les textes d ' Aristote. I. Metaphysica.. 2.PR ÉHISTOIRE lJE LA MÉTAPl-1 YS/Q UE 279 dire une philosophie. M ais si nous avons rappelé cette probléma­ tique qui . de l 'être (4). J aeger instrument d 'interprétation rétrospective. BOUS une forme plus élaborée. § 1 -3. devait être déj à traditionnelle . S u r cette distinction. 2. 4 ° éd. verra dans l 'oppo­ sition entre l'ontologie et la théologie la clé des contradictions et de l 'évolution de la pensée d'Aristo te. 1 026 a 19. dans leur origine commune. (3) Cf.LLW't'ot-rov) . 11 981 b 28 . sect. A. et une melaphys ica specialis . On sai t en fin comment W. avant d 'être reprise par Wolfî et Baumgarten dans la distinction désormais classique entre une melaphys ica generalis. 982 b 2 . sera progressivement sco larisée. la science du premier étant désormais assimilée à la tMologie : E. Lyon. . 2• M . (2) Cf. portant sur un genre particulier. On sait aussi comment cette opposition. voir a ussi B A U M GARTEN. 1. 1 5 9 1 490-504 ) . d 'un côté science universelle.. c'est qu'elle est le lieu privilégié d 'où l'on peut le mieux saisir. l 743. du temps d'Aristote . portant sur le summun ens .

philosophie. nous l'avons vu. dans sa « merveilleuse transcendance ». en effet. repro­ duisent. et comme sa sève. l 'opposition de l 'ontologie et de la théologie comme celle de l 'opinion et de la science. . concerné à chaque fois par la plus humble de nos paroles. 982 a 1 2 : • La connaissance sensible est commune à tous . l'opposition de la démocratie et de l 'aristocratie. ou bien la parole hautaine de celui qui. dont on peut dire qu'elles sont. l'homme en tant qu'homme. c 'est-à-dire l'être en tant qu'être. en physicien ou en mathématicien. premier dans tous les genres. qui avaient si fortement marqué. Le philosophe est-il l ' homme quelconque. sur un autre plan.280 L1l SCIENCE « RECHERCHÉE . 2. le dialogue intérieur de sa propre pensée. qu'à l'intui­ tion des devins ou des rois ? Le discours du philosophe. qui aurait renoncé à interpeller l 'être en théologien. insistant tantôt sur la transcendance du savoir philosophique ( 1 ) . de l'homme en tant qu'homme ? La problématique dont nous avons essayé de retracer l'his­ toire pourrait se résumer finalement dans un ensemble de questions. tantôt ( 1 ) Par exemple A. On ne peut dou ter que l'opposition savante entre une conception théologique et une conception ontologique de la métaphysique n'ait son origi ne et. aussi . la sensibilité non seulement philosophique. le problème même de la métaphysique d 'Aristote. indissolublement théorique. mais encore dans la polémique avec les contemporains. ou bien ne se dévoile-t-il . Si ce que nous avons dit est exact. n'a-t-elle rien de philosophique. finalement. qui parut vite abstrait quand on en eut oublié les résonances humaines. • . d ' un débat où il y allait de la condition et de la vocation. . enfin. ou bien le genre le plus émi­ nent de l'être ? L'être est-il du domaine public.. dans leur convergence. mais aussi politique. de la rhétorique et du « métier ». technique et politique. ou bien le meilleur des hommes ? Son objet est-il l'être quelconque. serait de connivence avec les dieux ? Les chapitres précédents ont suffisamment montré qu'Aristo te ne venai t j amais entièrement à bout de ces questions. Faut-il s'étonner de ces convergences ? Faut-il s 'étonner que l a préhistoire de la métaphysique nous conduise à un nœud de problèmes où politique. son sens dans cette tension entre la primauté et l'universalité. dans cette concurrence entre l 'essentiel et le quelconque. tire son origine. est-il la parole d 'un homme simplement homme. réflexion sur la parole et sur l 'art s 'entresignifient dans un complexe indissociable ? Faut-il s'étonner que le proj et d'une science de l'être en tant qu'être. des hommes du ve siècle.

elle serait. en réfléchissant dans l ' O r g a no n sur la démarche dialectique. t re im mobile.faute d 'une élucidation du parce que. comme la science du Bien chez Platon. nous avons vu Aristote poser cl ai rem ent le problème. (2) E. sur l 'universalité de sa visée et. dont le platonisme ofîrait déj à le modèle. c 'est-à­ dire de la vertu fondatrice du premier . I. Réciproquement. Si elles dessinent l'idéal de la solution. et ce n'est pas seulement du dehors que l 'inter­ prète en est réduit à l'opposer aux intentions du philosophe. dont nous reconnaissons maintenant l 'o ri gine et la portée. sera bien près de reconnaître. ( 1 ) • L ' t\ Lrc csl c o m m u n à t o u tes choses • ( r . univer­ selle parce que première . .PR ÉH ISTOI R E DE LA M É TA PJ-1 YSIQ Uli 281 s ur le carac tère « commun » de son objet ( 1 ) . elles ne suffisent pas . 9!l8 b 20 . que Platon n 'appelait lui aussi dialec­ tique que par un renversement audacieux du sens habituel de ce terme. Aris tote insistera . cr. 1 053 b 20. et il s'est aperçu alors qu'elle s'apparentait davantage à la dialectique des sophistes ou de Socrate qu'à cette science du Bien. Dans un passage de la Métaphys ique. 1 005 a 27) . en même temps que sur les limi tations de ce tte méthode. . 1. B. Mais nous avons eu déj à l 'occasion de nous demander si de telles déclara­ tions d ' Aristote n'étaient pas plus programmatiques qu'elles n'apportaient une solution efîective. et le résoudre dans un sens que l'on pourrait di re plato nicien : « On pourrait se demander si la philosophie p re mière est universelle ou si elle traite d 'un genre particulier et d 'une seule réalité .à en apporter la réalité. il est vrai. en même temps que son opposition au discours démonstratif. . . Aristote a ré fléchi lui-même sur sa démarche efîective. la science de cet lhre doit être antérieure et doit être la philosophie première . 3. . 1 026 a 23-3 1 .cheminement laborieux plus que savoir absolu .ne s 'est pas seulement imposé à Aristote . s'il existe un J. 3. elle est aussi de cette façon univer­ selle parce que première (2) . Nous répondons que . Ce caractère de la démarche ontologique . 2. . par là. » L 'ontologie serait une protologie : science du fondement. à la fois science du meilleur et science du Tout ou plutôt science du Tout parce que science du meilleur.. son étrange parenté avec la recherche ontologique.

�f .1 0 ( trad. 1. surtout si l'on songe que les contemporains ne pouvaient pas ne pas voir dans cet éloge une réhabilitation des sophistes et des rhéteurs (2) . La science est « exacte » . on nommerait bien la première science de la chose ( Èmcr-r� µ"l)v -roü 7tp&yµoc-roç) et l 'autre une sorte de culture (7tocL8E l ocv -rwiX) . d 'ignorer par conséquent le rapport de cette nature aux autres natures et fina­ lement à la totalité. . 2. animal. . . elle. De A n ima. 402 a 2 . l'avantage d 'être géné­ rale . (2) On ne peut manquer d'opposer ce texte à celui des Rivaux. L 'une et l ' autre sont également légitimes : on ne pouvait attendre qu'Aristote dévalorisât l 'exigence scienti fique dans un texte qui est le prologue de toute son œuvre biologique . 982 a 27 . La culture a . L E BLOND modifiée). . « En tout genre de spéculation et de recherche . . mais elle a l'inconvénient de ne porter que sur « une nature déterminée ». 639 a 1 . Top. dans ( 1 ) Pari. lui tout seul. comme l e dira ailleurs Aristote ( 3) . de toutes choses. I I . 4. où l'homme cultivé était ridiculisé comme 6tant le second en tous les genres.A. 3. 1 . il semble qu'il y ait deux sortes d ' atti­ tude . on a ici l'impression que la culture générale a moins une valeur par elle-même qu'elle ne se nourrit des insuffisances de la science de la chose. I I I a 8 . correcte ou non. que celui-ci est. pour ainsi dire . ce sont les premières lignes du De Partibus animalium qui nous éclairent le mieux sur la fonction et les limites de la dialectique selon Aristote.282 LA SCIENCE « RECHERCHÉE » § 3. la plus b anale comme la plus relevée . il est vrai . 1. (3) Cf . M ais l'originalité d 'Aristote est de ne point prendre parti entre ces deux exigences. faire l 'éloge de la culture générale. mais elle a l'inconvénient de n'être pas un savoir . capable de j uger (xpmx6v}. tandis que l'autre n'est compétent que sur une nature déter­ minée ( 7te:p( 't'LVOÇ cpucre:WÇ occpwpLcrµév'Y)Ç) ( 1 ) . en ce lieu. Car c'est bien le fait d'un homme cultivé que d 'être apte à porter un jugement (xp'LvocL} pertinent sur la manière. 1. » Ce texte résume fort bien le débat que nous avons évoqué entre la compé tence et l'universalité. Car c'est cette qua­ lité que nous pensons appartenir à l'homme doué de culture générale (-rov oÀwç 7te:7tocL8e:uµévov) et le résultat de la culture (-ro 7te:7tocL8e:ücr6ocL} est précisément cette aptitude. Faiblesse et valeur de la dialectique Bien que le mot n'y soit pas prononcé. pensons-nous. 1 078 a IO . suivant laquelle s'exprime celui qui parle. Aj outons. A vrai dire. il est plus étrange de le voir.

Eth . sans être lui-même compé­ tent. qu'il n ' a pas. au mot jugement. non celui de dire. comme le négatif au positif. il a le merveilleux pouvoir de reconnaître et de dénoncer l 'incompétence des autres. Le j u gement de l'homme cultivé ne porte pas sur la vérité du discours . le discours de l'homme cultivé n 'est pas le discours du savant. ne faut-il pas connaître le vrai sur un suj et donné pour taxer celui qui en parle d 'incompétence ? Cela n 'est pas nécessaire .FONCTJON CR I TIQ UE JJE LA C UL T URE :!83 un autre texte . est exprimé à deux reprises dans le même texte du De partibus an imaliu m . Ce caractère formel de la critique. sans rien savoir. d 'en décider. car la fausseté du contenu finit touj ours par se traduire dans un vice de la forme. d'ailleurs. à l' tmo"r�µ'Y). (2) Cf. 1 28? 11 6. De même que le tribunal n'a pas à décerner des éloges aux gens de bien . j u diciaire et judi­ catif. cela ne peut vouloir dire que. dira-t-on. elle a une fonction critique universelle. mais sur sa ( 1 ) Pol. Eud . par une sorte de j ugement de second degré . corrélat de son universalité . 1 2 1 7 b 21 . il déciderait de la vérité ou de la fausseté des propositions avancées par celui-ci : cette interprétation ne pour­ rait être accréditée que par le double sens. elle autorise celui qui la possède à c c j uger » légitime­ ment de toutes choses .. où le critique s'oppose. peut légitimement j uger. de même l 'homme cultivé n'a pas à délivrer des brevets de compétence : seule une compétence éminente . La généralité de cette culture a-t-elle donc pour contrepartie sa vacuité ? On sait qu'ailleurs Aristote n 'hésitera pas à tirer une conséquence de ce genre (2). lui permettrait. Plus précisément. M ais. Aristote opposera les cc hommes cultivés » à cc ceux qui savent » ( 1 ) . 1 1 . mais il fau drait préciser : une fonction qui n'est universelle que parce qu'elle se contente d 'être cri tique. expression q u i doit être prise ici exactement dans le sens négatif que nous lui donnons auj ourd 'hui. que nous donnons. comme ici la mxt8e:(oc. I I I . Dire que l'homme cultivé « j uge » le discours du biologiste . c'est-à-dire de j u ger le discou rs de l'autre . à l'organique. l . c'est donc signi fier que celle-ci a le pouvoir de condamner. 8 . En revanche. elle permet de cc j uger » le discours quel qu'il soit . Il en diffère en ce qu 'il est critique . Le grec xp(ve:iv n'a que le premier de ces deux sens : parler de la fonction critique de la culture . M ais ici la culture est sauvée dans sa généralité même . pourrait-on dire . et c'est de ce vice que l'homme cultivé. et non de se présenter elle-même comme un discours qui s'aj outerait à d 'autres discours. auj ourd ' hui. . .

. indique clairement pour quel public il écrit. 639 a 5. C'est nous qui soulignons) . LE B LO N D qu'Aristote s'adresse ici « explicitement aux gens cultivés.b IO. Mais le fait qu'Aristote n'emploie pas l'adverbe cXÀ'l)6wç montre bien qu'il a en vue une qualité formelle du discours. comme nous le verrons. . confirmée par tous les dévelop­ p ements des Topiques. n'importe quel esprit cultivé doit être capable de la fournir. 3 . De même nous croyons inutile la distinc­ tion introduite par M. (2) 639 a 1 2. I l faut évidemment donner à ces termes un sens plus généra l que le sens esthétique. croissance. . x x 1 ) . Il s'adresse expli­ citement aux gens cul livés • ( i bid. c'est à l'homme cultivé qu'incombent les considéra tions de méthode (4). est clairement indiquée par le contexte et est surtout. etc. . Ce serait aussi absurde d 'accepter d'un mathématicien des raisonnements probables que de réclamer ( 1 ) Part. » Et Aristote d 'énumérer quelques-uns des problèmes qui se poseront ainsi à l 'homme cultivé à propos de la science de la vie : le biologiste doit-il étudier les espèces et leurs propriétés une à une. partir d ' enquêtes empiriques pour rechercher ensuite « le pourquoi et les causes » ou bien doit-il « procéder autre­ ment » (3) ? D'un mot. Aristote insiste plus clairement encore sur la tâche qu'il assigne à l'homme cultivé : « Il est évident que même la recherche sur la nature doit comporter certaines limites ( 6pouç) . . Il li bro l del De Part. x11. P. pour tout genre d'étude. animal.1 5 . 52-53. respiration. . animal. « C'est la marque d 'un homme cultivé d 'exiger seulement. et c'est de tels auditeurs qu'il s'efforce de mettre au courant de sa méthode • ( lntrod. 1 . de l ' Éthique d Nicomaque. qui est une introduction méthodologique générale aux traités biologiques : dans ceux-ci. ( 3 ) 639 a 1 5. c'est en tant que savant q u'il parlera. L o u i s : • La réponse à ces questions ( de méthode] . 1.. p . si elle est ainsi ou autrement (2) . c'est en tant qu'homme cultivé. qu'il intervient lui-même dans ce livre 1 ( exclusivement) du traité des Parlies des animaux. comme le fait l 'astro­ nome . L. dans le même sens. va préciser le rôle qui incombe à l ' homme cultivé en face du savant. Nous ne pouvons donc admettre sur ce point les réserves des deux plus récents éditeurs français de ce texte. ou bien doit-il considérer d 'emblée les fonctions vitales ( sommeil. Il ne suffit pas de dire avec le P. affecte de s'accommoder à ceux qui ont reçu une éducation de ce genre. p. (4) Cette attribution. p.. par rapp ort auxquelles on j ugera de la forme des démonstrations (-rov -rp6n ov -rwv 8eLKvuµévwv). dès le début du traité. C'est nous qui soulignons). Plus loin. mais c'est en phi­ losophe qu'Aristote s'applique à la foumir • ( lntrod. Cf. ce qui le conduira à des redites. TORRACA... et non son contenu de vérité. On ne p eut davantage conclure de cc texte qu'• Aristote. Un autre texte. dont l'activité se confond ici avec celle du philosophe. la précision que comporte la nature du suj et. que nous avons déj à cité. si étrange soit-elle. Aristote ne se contente pas de s'adresser aux gens cultivés . p .284 LA SCIENCE <c RECHERCH ÉE » forme « belle ou non belle » (KocÀwç -1) µ� KocÀwç) ( 1 ) . sans se demander quelle est la vérité . ) dans ce qu'elles ont de commun à différentes espèces ? Le biologiste doit-il.

tout en marquant nettement son opposition à la « science de la chose ». c i l. en elle. le préserve de l'extrapolation comme de la sclérose. On a dit que le livre 1 du traité Des parties des animaux était une sorte de « discours sur la méthode » (2) : avant de l'en­ treprendre. l'universa- ( 1 ) Elll . (2) P. l . l'impossibilité. Nic.celui de la méthode . par ailleurs . op. . parce qu'il n 'est attaché à rien . enfin. xx 1 . La fonction critique est radicalement distinguée par Aristote de la compétence . I TA T IO . fonction critique. et. Incapable de parler autrement qu'en général . qui. sur ce point. » C'est donc à l'homme cul­ tivé qu'il appartient d 'assigner à chaque savant. Bien plus. par une sorte d'anticipa tion probable sur l'ensemble des obj ets de savoir. la science suprême des Platoniciens . se voit ici détrônée au pro fit d'une universalité seulement formelle . aux exigences du discours humain en général et ainsi. Les commentateurs ne seront pas infidèles. il a le privilège de transmuer cette évidente insuffisance en un pouvoir que son ignorance même lui confère : celui de confronter le discours scienti fique. c'est sur un terrain qui semblait lui appartenir en propre . plus générale­ ment à chaque « spécialiste ». caractère formel. à la pensée d'Aristote lorsqu 'ils refuseront de faire de la logique une science parmi d ' autres. remet chaque savant à sa place.Y DE LA " r: U L T U TŒ n d 'un rhéteur des démonsLrations ( 1 ) . le privilège de la vision synoptique est retiré au savant pour être restitué à l'homme qu'aucun savoir n'enferme dans un rapport particulier à l'être. Louis. ( trad. autre chose qu'un vain bavardage. le genre de discours qui convient à son objet. s'il ne lui impose aucune méthode. faire œuvre de savant et de théoricien de la méthode. 1. J .que le savant se voit soumis par Aristote à la j uridiction de l'homme cultivé. de mettre en har­ monie la forme de chaque discours avec le caractère présumé de son obj et. R ÉHA B /l. commu­ nique avec la totalité. On voi t assez en quel sens cette conception de la culture constitue une réhabilitation de la sophistique et de la rhétorique contre les attaques platoni­ ciennes. . Universalité. Aristote nous avertit qu'on ne peut à la fois. qui est touj ours partiel . d'apercevoir. lui interdit du moins toutes celles qui ne naîtraient pas d'une naïveté à chaque fois reconquise devant l'obj et. ou du moins en même temps. ouverture à la totalité : tels sont finalement les traits qu'Aris tote reconnaît à la culture générale et qui vont lui permettre . p. lui interdit de confondre les genres. On le voit : l'homme cultivé n'est au tre que l ' homme en tant qu'homme . S o U I L H É modifiée). . dont Aristote a démontré . pour en faire un o rga n o n . 1 094 b 23 ss.

I I . début de ce chapitre. la dialectique réfute réellement (c'est alors qu'elle est critique) . d'aven­ ture. Ce lien est lui-même confirmé . à la dialectique. elle est l'héritière de la dialectique socra­ tiqu e . 1 1 . aussi bien dans le cas d'une conclusion vraie que dans celui d'une conclusion fausse (qui n'est alors que vraisembla­ ble). de ce point de vue. mais elle ne démontre q u' en apparence. au lieu de la dénoncer. § 4 . nous les verrons à chaque fois confirmés et précisés dans la conception aristotélicienne de la dialectique. Si nous reprenons. . • on demande. par une étude de ses origines . mais dont on n'aperçoit pas le rapport immédiat avec la dialectique. Lorsque la dialec­ tique ne se contente pas de réfuter. ci-dessus chap. que la dialectique aristotélicienne était l 'héritière de l 'idéal d 'universalité des sophistes et des rhéteurs. il est indiscernable du raisonnement sophistique. admet-il. La dialectique est donc légitime dans ce qu'elle nie. La fonction critique dérive . celle de la rhétorique des sophistes. elle. mais aussi de parattre . Sur le sens de celle réserve. exploiter l'ignorance de l'adversaire : elle est alors • capable de prouver une fausse conclu­ sion par l'ignorance de celui qui fournit la réponse • (8. De fait. et si. Mais elle représente le seul usage vraimen t légitime de la dialectique.286 /. non seulement d'être capable d'éprou­ ver la valeur de l'adversaire d'une m a n i l\ re dialectiq ue. En résumé. il ne conclut qu' en apparence et. p. mais Aristote recon­ naît au premier de ces usages le pouvoir universel que les rhéteurs attribuaient au second. un à un . 2 1 6. clic • n'est qu'une apparence appropriée à la chose dont il s'agit • ( 1 69 b 22. à propos de l'argument d e Bryson sur la quadrature du cercle). Nous croyons avoir suffisam­ ment montré. 8. 1 69 b 26) . les caractères de la culture que nous avons distingués plus haut. éristique dans ce qu'elle affirme. et il reconnait même au second une valeur relative que Socrate lui refusait : outre sa fonction critique. autremen t dit lorsque le syllogisme dialec­ tique prétend conclure par une conclusion positive et non négative. par le fait que la description que donne Aristote des fonctions de la culture générale au début du traité Des pai·ties des an imaux coïncide exactement avec la théorie de la dialectique qu 'il développe longuement dans les Top iques. cf. (2) A vrai dire. comme nous l 'avons vu ( 1 ) . la critique n'est présentée par ARISTOTE que comme une • partie de la dialectique » (Réful. L'universalité qui appartient par définition à la culture générale. 1 69 b 25 . sa conclusion est vraie. c 'est dans l' Organon que nous trouvons le développ e­ ment et la justification du renversement paradoxal suggéré par le texte des Parties des animaux. A SC TF:Nr:R « RECHER CHÉE » lité de l'instrument ayant pour condi tion son indépendance à l'égard de tout savoir particulier. lll ais elle peut aussi. Par le premier de ces aspects. n'en est pas moins. en raison de sa parenté avec la soplrislique. immédiate­ ment de la na ture interrogative de la di alectique (2) . 1 7 1 b 4 ) . affirmée d