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COURT TRAITÉ

DE
SOVIÉTOLOGIE
DU M:ËME AUTEUR

Le tsarévitch immolé, Paris, Plon, 1967.


Andreï Amalrik, l'Union soviétique survivra-t-elle en 1984? Edition
et préface, Paris, Fayard, 1970.
Entretiens sur le Grand Siècle russe et ses prolongements, en colla-
boration avec Wladimir Weidlé et d'autres, Paris, Plon, 1971.
Histoire et expérience du moi, Paris, Flammarion, 1971.
Education et société en Russie, Paris, La Haye, Mouton, 1974.
L,Histoire psychanalytique, une anthologie, Paris, La Haye, Mouton,
1974.
Etre russe au XJX• siècle, Paris, A. Colin, 1974.
ALAIN BESANÇON

COURT TRAITÉ
DE
SOVIÉTOLOGIE
à l'usage des autorités
civiles, militaires et religieuses
PRÉFACE DE RAYMOND ARON

HACHETTE
© Librairie Hachette, 1976.
Pour mes amis Emilio, Paz et
Juan Miguel.
Ce qu'il peut y avoir de solide dans les analyses
qu'on va lire est le produit d'un milieu amical. Je sais
tout ce que je dois à d'innombrables conversations avec
Kostas Papaioannou et avec Annie Kriegel. Le public
reconnaîtra dans les grands livres d'Annie Kriegel plu-
sieurs éléments qui sont rangés ici dans un autre ordre.
Raymond Aron m'a montré ce qu'est un raisonnement
politique. Des thèses contenues dans ce court traité, je
suis seul responsable.
1er novembre-2 décembre 1975.
A. B.
PRÉFACE

Le Court traité de soviétologie de mon ami Alain Besan-


çon surprendra peut-être le lecteur. Je m'en voudrais de lui
enlever le plaisir de la surprise. Au risque d'écrire plutôt une
postface qu'une préface, je ne présenterai pas ce texte dense,
agressif, écrit d'un seul jet, animé d'une sorte d'allégresse
intellectuelle, comme pour accentuer le contraste entre l'inter-
prète et son objet.
Depuis la mort de Staline, les Occidentaux se sont, pour
la plupart, convaincus que l'Union soviétique est un pays
« comme les autres », que le régime en est comparable aux
régimes connus à travers les siècles, despotique il est vrai,
sans opposition tolérée, sans élections disputées, mais dans la
ligne des vieux despotismes, asiatiques sinon européens. Les
plus optimistes envisageaient la convergence : pourquoi un
capitalisme, en voie de socialisation, et un socialisme, en voie
de libéralisation, ne se rapprocheraient-ils pas, à l'horizon de
l'histoire, au point d'apparaître simples variétés de la même
sorte de société ? Après tout, les forces ou les moyens de pro-
duction se plient des deux côtés à la même rationalité. Nul
besoin d'adhérer au marxisme pour admettre que les machines
façonnent ceux qui les utilisent et les organisations ceux qui
les servent?
Une autre version d'un marxisme vulgaire inclinait à
une vision plus optimiste encore : si les Soviétiques avaient
abaissé le rideau de fer pour couvrir les cruautés de l'accu-
10 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

mutation primitive, pourquoi ne le relèveraient-ils pas le jour


où ils auraient rattrapé, sinon dépassé, le capitalisme? Ils
rendraient la liberté ou, du moins, certaines libertés aux per-
sonnes dès l'instant où, selon la formule de N. S. Khroucht-
chev, ils mettraient du beurre sur les épinards et offriraient à
tous un bon goulash. Cette prétendue sagesse, typique de ceux
qui se piquent de clairvoyance sous prétexte qu'ils échappent
aux passions du vulgaire, les dissidents russes, Andréi Sakha-
rov, Alexandre Soljénitsyne la secouent rudement.
Voici une Superpuissance qui possède quelque cinquante
pour cent de fusées intercontinentales de plus que les Etats-
Unis; le salaire mensuel minimum s'y élève à soixante rou-
bles, le salaire moyen à cent dix (officiellement à cent trente).
D'après Sakharov, le salaire minimum, en pouvoir d'achat,
correspond à trente dollars environ. Que l'on double cette
estimation, que l'on prenne en compte les services sociaux
gratuits ou bon marché, il reste que le nivau de vie demeure
incroyablement bas relativement à celui de l'Europe occiden-
tale (Espagne incluse). Une famille de quatre personnes qui
dispose d'un appartement de trois pièces appartient au nombre
des privilégiés, le plus souvent des favoris du pouvoir.
Voici un régime qui se propose en modèle, qui prétend
montrer la voie du salut à l'humanité entière : un demi-siècle
après la Révolution, il achète au dehors des dizaines de mil-
lions de tonnes de céréales et il interdit aux simples citoyens
de quitter la patrie du socialisme. Dans le no man's land entre
les deux mondes, aux frontières de la R.D.A., des chiens
patrouillent en permanence, à l'affût des traîtres qui choisi-
raient la liberté. Entre les deux Allemagnes, le mur de Berlin
symbolise la signification que les hommes du Kremlin et de
Pankow donnent à la coexistence pacifique : ils détiennent la
vérité mais ils refusent le dialogue.
Quel trait singulier différencie l'Union soviétique des
despotismes ou tyrannies classiques? Quelle cause explique la
fidélité des vrais croyants et leur crainte des infidèles, la
marque, ineffaçable tant de fois, que laisse le marxisme-
léninisme sur ceux qui l'ont juré, puis abjuré? Un mot
donne non la réponse mais le principe de la recherche :
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l'idéologie. Les Occidentaux voulaient oublier l'idéologie;


Soljénitsyne d'abord, Alain Besançon dans son Court traité,
chacun à sa manière, nous rappellent que l'on ne comprend
rien ni à Lénine, ni à Staline, ni même à Brejnev, si l'on
néglige la doctrine (ou le dogme ou la foi, peu importe le
mot) au nom de laquelle une secte marxiste s'empara du
pouvoir et entreprit de reconstruire le monde ou de construire
le socialisme.
Du prophétisme de Marx, les bolcheviks avaient retenu
une version grossière : rupture radicale entre capitalisme et
socialisme, impossibilité de tout compromis entre l'un et
l'autre ou même de toute réalisation de ce dernier par des
réformes, donc attente et volonté de la révolution transfi-
gurée en une sorte d'avènement de la vérité, condamnation
sans appel de la propriété privée (au sens le plus large) et
du marché, deux institutions une fois pour toutes excommu-
niées en tant qu'inséparables du péché capitaliste. Secte in-
transigeante et querelleuse à l'intérieur de la social-démocratie
russe, elle-même un des maillons faibles de la chaîne de la
Ir Internationale, accoutumée et contrainte à la clandestinité,
les bolcheviks et, plus encore, Lénine lui-même se jugeaient
investis de la mission historique que Marx avait confiée au
prolétariat et la Ir Internationale à la social-démocratie.
Seuls représentants authentiques de la social-démocratie, elle-
même représentante du prolétariat, ils confondaient leur
pouvoir avec celui de la classe ouvrière (ou de la coalition
ouvriers-paysans). Cinquante-huit ans après les jours qui
ébranlèrent le monde, lis continuent de penser comme ils le
faisaient en exil ou dans l'émigration. Le fanatisme de Lénine
s'est transformé en orthodoxie d'un Empire.
En dépit de désaccords plus apparents que réels, en tout
cas mineurs, le physicien et le romancier venus du froid se
rencontrent entre eux et avec le soviétologue français sur le
fondement de toute compréhension de l'objet soviétique : le
régime a été édifié par de vrais croyants qui se heurtèrent
et continuent de se heurter à la résistance insurmontable des
choses, je veux dire de la nature humaine et sociale. Le socia-
lisme dont ils rêvaient n'existe pas et n'existera jamais, dans
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l'avenir prévisible. Or les bolcheviks n'abandonneront pas (au


moins pour l'instant) leur idéologie; en dépit des instances de
Soljénitsyne, ils n'avoueront pas leurs illusions ou leurs
erreurs (même si Soljénitsyne dit vrai : «Depuis longtemps
déjà, tout dans notre pays repose non sur quelque élan idéo-
logique mais sur le seul calcul matériel et sur la soumission
des suj.ets. »)
A toutes les époques, les régimes, ou, si l'on préfère, les
dominants, les souverains et les privilégiés, tendent à se jus-
tifier, en invoquant un principe de légitimité. De toute évi-
dence, le marxisme-léninisme constitue le principe de légiti-
mité du régime soviétique. Il transfigure le règne du Parti,
ou d'une oligarchie à l'intérieur du Parti, ou d'un homme
à l'intérieur de l'oligarchie, en une étape du salut humain. Si
le Parti cessait de se reconnaître pour l'avant-garde du prolé-
tariat, il deviendrait le tyran collectif, le Prince qui gouverne
au gré de son humeur et dans son intérêt. Mais le Parti ne
se veut pas tyran; s'il conserve un pouvoir exclusif, c'est que
celui-ci ne se sépare pas du prolétariat et du socialisme. Les
membres du Parti qui, au fond d'eux-mêmes, prennent le
Parti (ou l'oligarchie qui le dirige) pour un tyran commet-
tent la déviation qu'Alain Besançon appelle cynique :
déviation de droite qui ne distingue pas entre la méthode
machiavélique, inévitable en toute guerre, et la philosophie
machiavélique.
Pour éviter cette déviation de droite, la dévolution au
Parti de la tâche révolutionnaire ne suffit pas; il faut que le
Parti, maître du pouvoir, édifie le socialisme. En quoi con-
siste le socialisme ? Probablement Lénine aurait-il donné une
autre réponse que Brejnev; et peut-être ce dernier ne don-
nerait-il aucune réponse. En revanche, l'un et l'autre s'accor-
dent sur les mêmes refus : refus de la propriété privée des
instruments de production et refus de la «forme marchan-
dise », autrement dit de l'échange commercial et, à la limite,
de la monnaie. Les bolcheviks ignoraient tout de la gestion
d'une économie moderne, mais ils entendaient supprimer cer-
taines modalités d'organisation frappées par le marxisme
d'excommunication majeure. D'où le choc entre le Parti (ou
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l'Etat partisan) et la société civile, d'où aussi les alternances


que décrit Alain Besançon de phases de tension et de phases
de relâchement. Tantôt le Parti ou l'Etat va jusqu'au bout
des moyens de contrainte afin de soumettre la société civile
à la loi de l'idéologie, tantôt, au contraire, il laisse les paysans
des kolkhozes cultiver leur lopin de terre ou Sol j énitsyne
publier Une journée d, Ivan Denissovitch.
Les dirigeants et les peuples des Etats d'Europe orien-
tale semblent craindre, au seuil de l'année 1976, une nouvelle
phase de tension, une lutte renouvelée contre les « survi-
vances du capitalisme» et contre le retour en force de « clas-
ses condamnées par l'histoire». Une telle phase différerait
profondément du communisme de guerre tel que Lénine et ses
compagnons tentèrent de le mettre en pratique. Personne, au
Kremlin, n'envisage d'envoyer des soldats pour arracher le
blé aux paysans, ou de se passer de monnaie. Les gestion-
naires acceptent la « forme marchandise », même sous les
espèces du marché noir. En d'autres termes, les cycles de
tension et de détente comportent une orientation : les bol-
cheviks demeurent des idéologues, mais ils se résignent à
des compromis avec la réalité rebelle. Le sociologue qui
donnait pour titre à un livre sur l'Union soviétique, dans les
années 30, The great Retreat, se réjouissait trop vite et
n'apercevait pas l'offensive qui avait précédé chacune des
retraites. L'échec de l'offensive n'en avait pas moins, à chaque
fois, laissé des souvenirs dans l'esprit des dirigeants. Aucun
d'eux n'écrirait aujourd'hui fEtat et la Révolution.
Certes, les leçons tirées du communisme de guerre ne
protégeaient pas contre les excès de la collectivisation agraire.
Au lendemain de la prise du pouvoir, en un climat de guerre
civile, les bolcheviks tentèrent de répartir les biens par voie
d'autorité en réduisant au minimum les échanges. Huit ans
après la première retraite, Staline s'imagina probablement
qu'il réduirait la consommation des koulaks et qu'il accroîtrait
le prélèvement global sur les récoltes au bénéfice des villes,
tout en éliminant les discriminations dans les campagnes entre
les pauvres et les riches, entre ceux qui ne possédaient rien
et ceux qui possédaient quelque chose. Par-là même il déclen-
14 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

cha une guerre de l'Etat contre la paysannerie : celle-ci fut


vaincue sans que pour autant que le vainqueur atteignît ses
objectifs économiques ou politiques.
Chaque phase dite de communisme de guerre ou de Nep
présente ses caractères propres. Dans l'ordre économique, de
la première, que symbolisait la substitution des baïonnettes à
la monnaie, à la troisième, après la victoire de 1945, que sym-
bolisaient la reconstruction des kolkhozes et le maintien de la
subordination du secteur II au secteur I (de la consomma-
tion à l'investissement), l'historien incline à discerner un rap-
prochement entre l'idéologie et la réalité, un apprentissage
des mécanismes économiques, toujours paralysés, il est vrai,
par les blocages psychologiques, jusqu'à présent invincibles.
Les hommes du Kremlin savent par quels moyens ils amé-
lioreraient les rendements de l'agriculture, ils continuent de
préférer la logique de leur idéologie à celle de la producti-
vité - ce que les Occidentaux appellent à tort irrationalité,
comme si l'action obéissait jamais à une seule logique.
Pas plus que l'Union soviétique ne répètera, sous la
même forme, le communisme de guerre ou la collectivisation
agraire, elle ne reproduira demain la grande purge et les céré-
monies d'aveux des procès. La terreur, l'institution concentra-
tionnaire naquirent en même temps que l'ascension du léni-
nisme au pouvoir. La violence verbale avec laquelle Lénine
militant, chef de la faction bolchevique, accusait de trahison
ceux de ses camarades qui interprétaient autrement que lui
un article du dogme, se transmua en une violence effective. Il
exclut les traîtres, non plus seulement du Parti, mais de la
société. La faction bolchevique qui prétendait représenter la
coalition ouvriers-paysans, n'en constituait pas moins une
secte qui affrontait l'hostilité de la masse de la populatio.n.
Elle n'en finissait jamais d'exclure les traîtres et de pour-
chasser les ennemis. Interprète de la vérité de l'histoire, à
Zurich, Lénine prêtait à l'ironie; détenteur du glaive de la
force en même temps que de la balance de la justice, il ins-
pira la terreur. N'enlevons pas à Staline ce qui lui appar-
tient en propre : la grande purge, la destruction du Parti
léniniste afin d'en créer un autre, proprement stalinien.
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 15

Passé définitivement révolu? N'oublions pas les limites


de la libéralisation présente. Il y aurait encore entre un mil-
lion et un million et demi de concentrationnaires dans les
camps, cinq mille à dix mille dissidents, soignés dans des
asiles psychiatriques. Comparée à d'autres phases, celle de
la grande purge et celle des dernières années du stalinisme,
la phase actuelle marque une détente (bien qu'elle comporte
certains phénomènes de tension par rapport aux belles années
de Khrouchtchev). Elle ne signifie pas que les bolcheviks ont
conclu la paix avec la société et la nature humaine. Ils peu-
vent demain repartir à l'assaut des citadelles improvisées dans
lesquelles se réfugient ouvriers et intellectuels, paysans et
artisans, quand souffle la tempête idéologique et terroriste.
Malgré tout, je vois mal surgir, dans cette oligarchie peuplée
de vieillards, un individu hors du commun, un cynique
ou un naïf, que la haine ou l'ambition entraîneraient vers des
exploits léninistes ou staliniens. En politique aussi, la nou-
velle offensive, à supposer qu'elle se déchaîne, semblerait une
retraite par rapport aux phases antérieures de terrorisme.
Idéocratique ou logocratique, le régime soviétique par-
tage avec les despotismes du passé une caractéristique : l'appa-
rente immutabilité; le temps ne s'y écoule pas à la même
allure que dans les sociétés démocratiques dont l'agitation per-
manente donne l'impression, pas toujours vraie, de change-
ments rapides. La constance du soviétisme, la tentative, jamais
abandonnée, de soumettre la société civile à la loi du Parti,
le refus des dirigeants de se voir, eux et leur œuvre, tels
qu'ils sont - despotisme bâtisseur d'Empire et non socia-
lisme libérateur des personnes- tout cela interdit aux Occi-
dentaux l'illusion qu'ils affrontent un régime «comme les
autres ». En face d'eux, l'Union des Républiques socialistes
soviétiques, et non la Russie comme affectait de le croire le
général de Gaulle : un appareil de production considérable,
une puissance militaire de premier ordre, plaqués par une
secte, qui prétend (et croit) construire le socialisme, sur un
pays encore à beaucoup d'égards primitif. Seule l'idéologie
permet de combler l'écart entre la réalité prosaïque et l'inter-
prétation millénariste.
16 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

Dans la Lettre aux dirigeants de l'Union soviétique,


Soljénitsyne, dans un passage souvent cité, écrit : «Le men-
songe général, imposé, obligatoire, est l'aspect le plus ter-
rible de l'existence des hommes de notre pays. C'est une
chose pire que toutes les infortunes matérielles, pire que
l'absence de toute liberté civique. '> Peut-être, au risque de
pédantisme, convient-il, à la suite d'Alain Besançon, d'es-
quisser une typologie des mensonges. Au sens propre et rigou-
reux, ment celui qui dit consciemment le contraire de la
vérité : les compagnons de Lénine mentaient en avouant des
crimes qu'ils n'avaient pas commis, la propagande soviétique
mentait lorsqu'elle chantait le bonheur des peuples à l'époque
de la collectivisation agraire; Trotsky n'était pas un agent de
la Gestapo et Toukhatchevski non plus.
En revanche, faut-il dire qu'en appelant socialiste le
régime d'Union soviétique, les bolcheviks là-bas, les commu-
nistes ici mentent? Tout dépend de la définition que l'on
donne du socialisme : si le socialisme implique les libertés
individuelles ou l'égalité des rémunérations, à coup sûr, les
bolcheviks et les communistes mentent. S'ils reconnaissent
l'écart entre ce que sera le socialisme conforme à son essence
et ce qu'il est, ils ne mentent pas à proprement parler, ils
substituent à la réalité, ce qu'Alain Besançon appelle la «sur-
réalité », le sens qu'ils lui prêtent en fonction d'un avenir
qu'ils imaginent conforme à l'idéologie. Le soviétisme, en
dépit de tout, signifie une étape sur la voie qui conduit au
socialisme, donc au salut pour l'humanité tout entière.
Comment réfuter cette interprétation (au sens de saisie
d'une signification)? Ou bien il s'agit d'un jugement plau-
sible, sinon scientifique, sur le lien entre la propriété collec-
tive et la planification d'une part, les valeurs humaines du
socialisme de l'autre. La critique du capitalisme a répandu,
dans les milieux intellectuels d'Occident, le préjugé selon
lequel propriété collective et planification posséderaient en
tant que telles des vertus morales parce que la propriété indi-
viduelle et le marché participent du péché capitaliste. L'expé-
rience historique suggérerait plutôt l'incompatibilité, que le
lien nécessaire, entre les modalités économiques et les idéaux
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 17

du socialisme. Malheureusement, seuls le sceptique ou le


rationaliste préfèrent l'expérience à la foi.
Je me souviens d'un mot du Président du Conseil de la
Iv· République qui s'écriait dans un Congrès : « On nous
dit que notre politique a échoué : est-ce une raison pour y
renoncer?» Depuis plus d'un demi-siècle, les bolcheviks pren-
nent à leur compte cette maxime. Guy Mollet faisait rire :
Staline ne faisait pas rire, ni Khrouchtchev, ni Brejnev. Par
rapport aux fins idéologiques, leur politique a échoué. Le
nombre des divisions et des fusées intercontinentales équi-
libre-t-il l'échec? Du moins, il interdit de rire.
Raymond ARON
CROIRE LJINCROYABLE

La connaissance de l'URSS a besoin pour se main-


tenir d'une application constante. Ce n'est pas que le
régime change fondamentalement. Bien au contraire,
son extraordinaire fixité est une des raisons qui font
qu'on a du mal à le connaître continûment, parce qu'il
nous paraît normal qu'un régime et qu'un pays suivent
le rythme historique des autres, avec plus ou moins de
retard. Le problème de l'expert en choses soviétiques
n'est pas principalement, comme il en va en d'autres
domaines, de mettre à jour ses connaissances. La grande
difficulté est de tenir pour vrai ce que la plupart tien-
nent pour invraisemblable, de croire l'incroyable. Il y a
vingt ans, il y avait bien peu d'experts pour tenir ferme
sur les chiffres proprement absurdes que leur fournis-
saient les données objectives. Qui n'aurait douté de sa
raison à avancer, comme le fait maintenant sans scan-
dale particulier Soljénitsyne, le chiffre de soixante mil-
lions de morts? Qui ne hausserait aujourd'hui les
épaules devant les évaluations proposées par Sakha-
rov du salaire moyen en URSS en 1975 : 275 francs
par mois; et du salaire minimum : 150 francs par mois
20 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

(55 et 30 dollars). La grande difficulté est surtout de


demeurer en esprit à l'intérieur d'un univers dont les
coordonnées sont sans rapport avec les nôtres. Ce sen-
timent de traversée du miroir n'est pas agréable et, psy-
chologiquement, n'est pas longtemps supportable. Ainsi,
ce qui s'efface, ce n'est pas tel ou tel détail, c'est la
vision générale. L'URSS, le communisme peuvent, si
l'on se donne ce mal, faire l'objet d'une compréhension
globale. C'est globalement, si l'effort se relâche, que la
compréhension disparaîtra. C'est peut-être ce qui s'est
passé depuis dix ans dans les pays qui s'étaient proposé
de connaître l'URSS et qui y étaient parvenus. Les
experts se sont lassés de tenir leur attention fixée sur un
objet aussi ingrat et aussi immobile. Ils se sont tournés
vers des régions plus riantes et plus variées. L'opinion
publique vécut, alors, sans contrepoids, à l'unisson de la
presse, et les dirigeants se laissèrent porter par elle.
C'est ainsi qu'a triomphé au cours des ans une vulgate,
d'une texture très lâche, mais qu'aucune crise n'est
venue remettre en cause. Seules l'urgence et la menace
immédiate en ces matières requièrent efficacement
l'attention.

L'INQUIÉTUDE

Nous vivons depuis quelques années sur le mol


oreiller de la « détente » , sans que rien d'urgent nous
concernant nous oblige à affiner nos concepts. Nous
n'avons pas envie d'être dérangés par la voix pourtant
très haute des dissidents soviétiques. Leurs livres,
fussent-ils écrits par Soljénitsyne et malgré leur succès,
n'affectent pas, semble-t-il, la distribution de l'opinion
ni la sérénité de nos dirigeants. Nous finissons par nous
complaire dans le vague de l'analyse, quitte à faire
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 21

preuve de prudence devant les engagements trop contrai-


gnants, et de « réalisme :. (selon nous) devant les béné-
fices tangibles du commerce Est-Ouest.
Or il semble, depuis quelques mois - au moins
depuis le début de l'année 1975 - que notre repos
puisse n'être pas aussi paisible que nous l'espérions. Non
seulement les dissidents, mais aussi le gouvernement chi-
nois, ne cessent depuis longtemps de nous mettre en
garde contre les « illusions » de la « détente :. . Les Chi-
nois ne manquent pas une occasion d'avertir les Euro-
péens du danger militaire qui pèse, à les en croire, bien
plus sur l'Europe que sur la Chine. Ils nous pressent de
hâter l'unification politique et d'abord militaire de
l'Europe. Ils font figure de derniers atlantistes, de dis-
ciples attardés de M. John Foster Dulles. Malgré les
propos lénifiants du gouvernement soviétique, il n'est
pas non plus possible de fermer les yeux sur diverses
actions de subversion, d'espionnage, ni de le croire tota-
lement innocent des désastres au Sud-Viêt-nam, des ten-
sions du Moyen-Orient, voire de la guerre du Kippour
ou des tentatives de prise du pouvoir au Portugal. On a
pu se demander si la « détente » n'est pas purement et
simplement une hypocrisie, un nuage mensonger cou-
vrant en fait une politique agressive, exactement comme
le répètent les Chinois et les dissidents soviétiques. Mais
cela même n'est pas clair.
En effet, et cela ouvertement depuis cet été, les
dirigeants soviétiques, au lieu de persévérer dans cette
duplicité apparemment si payante, avancent quelques
insolences calculées, dosent quelques rebuffades, laissent
passer des articles « durs », « idéologiques », « révo-
lutionnaires » dans La Pravda. Ils ne serrent plus les
mains, ne «plaisantent plus avec les photographes», ne
sourient plus sur les écrans, se font sévères, froids,
grognons. Et nous de nous demander : Veulent-ils
22 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

encore la détente? Les faucons triomphent-ils au Krem-


lin? Veulent-ils revenir à la guerre froide? Faut-il ran-
ger M. Brejnev parmi les colombes? Ne faut-il pas
soutenir les « mous » contre les « durs », les « pragma-
tiques» contre les «dogmatiques»? Ne convient-il pas
de les appâter par des avantages économiques, de les
lier durablement avec l'Occident, de les fournir massi-
vement de blé, et même de technologie puisqu'ils en
demandent? Et en effet, les Soviétiques réclament du
blé, de la technologie et, pour acheter tout cela, des
crédits à longs termes à des taux préférentiels. Mais en
même temps, ils parlent de lutte de classes, de dictature
du prolétariat, de vigilance idéologique. Alors que se
passe-t-il? Comment peut-on, en même temps, accu-
muler un endettement qui dépasse, pour l'ensemble du
COMECON, dix-sept milliards de dollars et ouvrir un
tombeau devant le capitalisme monopoliste d'Etat? Si
vraiment le dessein des dirigeants soviétiques était
d'exproprier machiavéliquement les prêteurs, parle-
raient-ils publiquement d'expropriation?
Une vue d'ensemble sur le communisme soviétique
ne se communique pas en quelques pages. Mais il est
possible de construire un schéma de la politique étran-
gère soviétique qui ne soit pas en contradiction avec ce
que nous savons du communisme. Je ne traiterai qu'un
point : la relation entre les nécessités présentes de la
politique intérieure et la politique extérieure.
I

LES DEUX MODÈLES

Il existe deux modèles généraux de politique sovié-


tique et deux seulement. Comme ils ont été appliqués
pendant les toutes premières années du régime, je les
désignerai par leurs noms inauguraux de communisme
de guerre et de Nep. Par communisme de guerre}
j'entends les efforts du parti communiste pour forcer la
société civile à entrer dans les cadres prédéterminés par
l'idéologie. Le parti communiste avait, en 1917, une
vision nette de la forme que prendrait spontanément la
société aussitôt que le pouvoir «bourgeois» serait ren-
versé et que le pouvoir « prolétarien » serait établi,
représenté par le parti bolchévique. Les choses ne se sont
pas passées comme ille supposait. Les groupes sociaux,
les individus, les phénomènes économiques ont pris une
direction toute opposée à la direction prévue. Le com-
munisme de guerre a donc été un effort violent pour
faire entrer les choses et les hommes dans la sphère où
le Parti pensait et se mouvait.
Par Nep} j'entends un certain retrait du pouvoir
idéologique et une certaine latitude laissée à la société
civile de s'organiser comme il lui semble bon. La Nep
24 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

a son origine dans un échec du communisme de guerre.


Le pouvoir se rend compte qu'à mesure qu'il étend son
contrôle violent sur la société civile, celle-ci meurt et
que les institutions préparées pour la recevoir restent
mort-nées. A s'obstiner dans cette direction, le pouvoir
risquerait de dépérir, les sources de sa puissance s'épui-
sant à mesure que celle-ci s'étend sur la totalité des
hommes et des choses.
Le rapport du pouvoir et de la société civile pour-
rait, sous cet angle, se comparer avec celui qu'entre-
tient un parasite avec l'organisme parasité. Si celui-ci
dépérit, le parasite partage un peu plus tard son sort.
Il s'établit parfois une symbiose assez stable entre le
parasite, qui renonce à envahir la totalité de l'orga-
nisme, et le parasité qui, de son côté, est incapable de
guérir tout à fait. Depuis soixante ans écoulés, depuis
la Révolution d'Octobre, on n'observe pas un tel équi-
libre, mais plutôt des oscillations de très grande ampli-
tude, au terme de chacune desquelles la société civile
manque d'être anéantie ou bien le pouvoir d'être éliminé
ou absorbé.
Je ne méconnais pas l'inconvénient de désigner
deux modèles politiques, ou deux types idéaux, par deux
situations historiques singulières et non répétables.
Mais dans le vocabulaire soviétique, que je veux serrer
de près, ces noms désignent aussi deux lignes politiques,
appliquées dès les premières années du régime, et qui
seront reprises, à mon avis, dans des circonstances ulté-
rieures. Ces modèles n'existent pas à l'état pur. Ils sont
des instruments d'analyse pour interpréter des situa-
tions concrètes. C'est dans le sens conventionnel et
abstrait que j'emploierai désormais Communisme de
guerre et Nep, et, plus loin, Détente et Guerre froide.
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 25

COMMUNISME DE GUERRE I

Le premier communisme de guerre a duré de 1917


à 1921. L'assaut qu'il a porté contre toutes les classes
a été si brutal, si total, que la société a manqué s'écrou-
ler, par famine, maladie, état de choc.

NEP I

En 1921, rejetant l'avis de Trotsky et des « gau-


chistes » qui auraient souhaité poursuivre l'expérience
au risque de briser le pouvoir, le parti bolchevique décida
une retraite tactique. A cette date, il contrôlait l'Etat,
les villes, la classe ouvrière, l'intelligentsia. II renonça
temporairement à son emprise sur la paysannerie. La
plus grande partie de la population, le monde paysan,
fut donc en quelque sorte parquée à l'intérieur des
limites qu'on lui assignait mais, dans ces limites, jouis-
sait d'une certaine autonomie. Le paysan pouvait plan-
ter, semer, récolter et vendre à sa guise. Il fut ainsi
en mesure de faire vivre le pays et, par conséquent,
d'entretenir le pouvoir soviétique qui, pour s'être rela-
tivement rétracté, n'avait en rien abandonné son ambi-
tion utopique. II employait le répit à se consolider, à
parfaire ses cadres, à poursuivre l'éducation idéologi-
que de ses membres, à renforcer la discipline de Parti,
et à soumettre plus complètement les groupes sociaux
qu'il avait sous sa coupe directe.
Cependant, l'existence d'une sphère autonome était
à la longue dangereuse. Elle était en soi contraire aux
prévisions de la doctrine et introduisait dans l'idéologie
une incohérence ruineuse. Pour rester dans les méta-
phores biologiques, le pouvoir idéologique n'est pas
26 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

comparable à une trichine, qui se contente de se nourrir


des tissus ambiants sans pour autant les transformer.
Il ressemble plutôt aux cellules cancéreuses qui infor-
ment les cellules normales selon le code qui leur est
propre, de telle façon qu'elles deviennent à leur tour'
cancéreuses, si bien que le cancer a vocation de
transformer la totalité de l'organisme en un cancer
généralisé, sur le patron du cancer initial. S'il n'y par-
vient pas, il risque de régresser et d'être peu à peu
éliminé par un afflux de cellules jeunes de structure
non pathologique.
Cette comparaison est possible dans la mesure où
l'idéologie contient en elle-même un plan de réorgani-
sation du monde, lequel découle d'une science totale
qui a pénétré les lois fondamentales de ce monde et
en prévoit l'évolution. Le Parti est l'alliance entre les
hommes qui sont en possession de l'idéologie et qui se
réfèrent donc à la nouvelle réalité qu'elle promet. Si,
dans le cercle du pouvoir, l'ancienne réalité se maintient
durablement, elle dément, par son existence même, la
réalité de la surréalité idéologique, et risque à tout ins-
tant de volatiliser celle-ci. Dans l'ordre social, et poli-
tique, la reconstitution de la société civile, c'est-à-dire
de groupes organisés là où il y avait une simple pous-
sière d'atomes sociaux désarmés devant l'unique Parti,
atteint ce dernier dans son unité. Le pluralisme social
risque de se refléter dans le Parti lui-même, bientôt
divisé en tendances et plus ou moins à l'écoute des inté-
rêts sociaux concrets de telle ou telle fraction de la
population.

CoMMUNISME DE GUERRE II
C'est pourquoi, à la fin des années vingt, le Parti
décida ,de repartir à l'assaut de la paysannerie et de
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 27

faire ainsi entrer sous son contrôle la totalité de la


population. Il était politiquement en mesure de le faire.
Il put donc supporter, sans dommage politique grave,
l'effroyable crise de la collectivisation. Celle-ci entraîna
une famine meurtrière, la ruine définitive de l'agricul-
ture soviétique, l'instauration d'un régime durable de
terreur. Elle fut une catastrophe nationale, mais non
point une catastrophe politique, si l'on préfère, un
désastre pour la réalité, mais non pour la surréalité.
On entra ainsi dans un second communisme de
guerre. Staline, très consciemment, se guidait sur les
méthodes du premier. Cependant, pas plus que la pre-
mière fois, il ne parvint à construire des institutions
viables. Il n'y eut pas de kolkhoze (au sens d'exploitation
coopérative), mais seulement des plantations serviles;
pas de planification (sauf dans l'imagination des écono-
mistes occidentaux), mais seulement une économie de
guerre, capable de promouvoir des arsenaux, laissant le
reste à l'abandon; pas d'économie au sens propre, puis-
qu'il ne se forma pas un système autorégulé et qu'en
l'impossibilité de toute comptabilisation, le calcul éco-
nomique était impossible.
L'URSS aborda donc la guerre dans une situation
très périlleuse. Des dizaines de millions de personnes
étaient mortes soit de faim pendant la collectivisation,
soit pendant les purges, ou encore se trouvaient dans les
camps de concentration. Les cadres de l'armée avaient
été décimés. Le Parti lui-même avait été à peu près
complètement renouvelé, Staline avait voulu se consti-
tuer un Parti neuf, entièrement créé par lui. Il avait
donc exterminé l'ancien Parti qui, pourtant, lui était
à peu près unanimement dévoué. Les défaites initiales
rendirent urgente l'adoption d'une nouvelle Nep.
28 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

NEP II

Par rapport à la première, celle-ci pr.ésenta de nota-


bles différences. On ne peut dire qu'il y eût relâchement
du contrôle matériel exercé sur l'ensemble de la popula-
tion, bien au contraire. Mais il y eut un certain relâ-
chement du contrôle spirituel. Plus précisément, la
sphère idéologique se rétracta dans une appréciable
mesure, pour laisser une place à deux forces qui lui
étaient étrangères par nature, mais avec lesquelles elle
pouvait passer une alliance de fait : le nationalisme
(principalement le nationalisme grand russe) et le sen-
timent religieux (principalement celui de l'Eglise ortho-
doxe moscovite). Pendant la guerre, la population sovié-
tique eut donc l'impression, qui se révéla bientôt illu-
soire, de vivre sous une tyrannie classique, par consé-
quent sous un régime infiniment plus supportable que
celui de .ta surréalité folle des années trente. Elle tint
Staline pour une sorte de tsar particulièrement cruel,
mais indispensable à la survie nationale. Elle suppor-
tait la surveillance du Parti et de la police, à condition
de ne plus prendre trop au sérieux l'idéologie et de vivre
selon les passions humaines et traditionnelles du natio-
nalisme patriotique et religieux ou les plaisirs guerriers
du courage et du pillage. Les hommes d'Etat occiden-
taux, Churchill, Roosevelt, de Gaulle qui découvrirent
l'Union Soviétique à ce moment, partagèrent ce point
de vue. Le communisme n'était plus à leurs yeux qu'un
vêtement superficiel qui recouvrait le vieil Empire russe
resurgi de ses cendres, tyrannique et expansionniste.
Mais le régime idéologique ne peut se transformer
en régime tyrannique sans perdre sa raison d'être,
qui est d'imposer de force la surréalité et d'obtenir de
tous une déclaration d'allégeance. Je veux dire qu'il
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 29

ne s'agit pas d'extorquer à la population un accord sur


l'établissement du c socialisme ::. , ni un assentiment por-
tant sur l'excellence de l'idéal socialiste en cours de
réalisation. Il faut que la population déclare le socia-
lisme établi, et qu'elle montre de l'enthousiasme non
pour un programme, mais pour une réalisation actuelle,
un résultat censé acquis. L'idéologie, en effet, ne se
donne pas seulement pour un idéal à incarner, mais pour
une loi d'évolution. Elle n'est pas vraie moralement,
elle est vraie scientifiquement. Si donc l'expérience est
engagée pour vérifier la loi, il est très important que
le résultat soit conforme et apporte la vérification.
Soit, par exemple, un kolkhoze. Aux yeux non pré-
venus, c'est, je l'ai dit, une sorte de plantation servile,
sous la conduite d'une bureaucratie extérieure et sous
la surveillance d'un système de répression. Les serfs
reçoivent de quoi se nourrir sur des récoltes dont ils
ne décident pas. Ils travaillent sur commande et un
autre décide ce qui sera semé, ce qui sera labouré, fau-
ché, etc. Ce n'est pas la première fois dans l'histoire
que la plantation existe. Il y en a eu à Rome, dans le
Brésil colonial, dans la Virginie sudiste. Elle a existé en
Russie du xvi" siècle à 1861. Mais on conçoit fort bien
qu'un régime idéologique, et dont l'idéologie est le socia-
lisme tel qu'il s'est formé dans l'Europe occidentale au
XIX siècle, ne puisse pas reconnaître un kolkhoze pour
6

ce qu'il est. Ce serait une contradiction ruineuse pour


sa légitimité. Il ne peut pas se contenter non plus de
la passivité bienveillante, ni même de la bonne volonté,
des kolkhoziens. Imaginons que, par patriotisme, les
kolkhoziens, qui travaillaient avec zèle pendant la
guerre, fissent à leurs maîtres la proposition suivante :
«Nous sommes serfs mais patriotes. En ce moment,
nous voulons vous aider et nous travaillons presque avec
l'ardeur d'hommes libres dans une coopérative agricole.
30 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

Nous consentons à la tyrannie, et nous sommes prêts


à nous dire partisans du socialisme, car nous ne pou-
vons que souhaiter l'établissement d'un régime qui
porte sur ses frontons le droit d'association des travail-
leurs dans une coopérative librement consentie.»
Bien entendu, une telle proposition n'aurait jamais
pu être formulée, ni même conçue. Mais elle n'aurait
pas non plus été acceptée par un régime qui se déclarait
socialiste non en puissance mais en acte. Il exigeait
donc du kolkhozien qu'il adhère non à sa condition
réelle de serf, mais à sa condi tion imaginaire de coopé-
rateur agricole, non qu'il se résigne à la réalité, mais
qu'il s'enthousiasme pour l'irréalité, non qu'il espère
dans l'avenir, mais qu'il se réjouisse du présent.

CoMMUNISME DE GUERRE III

C'est pourquoi, au lendemain de la guerre, sans


que la contrainte matérielle ait été le moins du monde
allégée, la sphère idéologique reprit son expansion. Elle
envahit de nouveau le domaine spirituel. Si Y éjov fut
le symbole du deuxième communisme de guerre, Jdanov
le fut du troisième.
Ce troisième communisme de guerre eut les incon-
vénients habituels. De nouvelles foules prirent le che-
min des prisons. L'économie (ou, pour éviter ce terme
impropre, la production) s'en alla en ruine. L'abrutis-
sement général, l'asservissement de la pensée et de la
science avaient des répercussions qui atteignaient l'in-
dustrie de guerre et les sources matérielles de la puis-
sance soviétique. En outre, pour des raisons de cir-
constances qui tenaient à la personnalité de Staline, ce
communisme de guerre ne put empêcher une certaine
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 31

dégénérescence dans la direction d'un régime tyran-


nique classique.
Si l'on définit avec Aristote le régime tyrannique
comme celui où un homme gouverne dans son intérêt
particulier, et le régime oligarchique comme celui où
une élite gouverne dans son intérêt particulier, le régime
soviétique n'est ni tyrannique ni oligarchique. Il gou-
verne dans l'intérêt de la réalité supposée existante par
l'idéologie et celle-ci ne coïncide pas forcément avec
l'intérêt du parti ni de son chef. Staline avait pu, en
1937, exterminer le Parti non dans son intérêt person-
nel uniquement, mais dans celui de l'idéologie et il avait
à ce titre recueilli l'assentiment de ceux-mêmes qu'il
vouait à l'extermination. Mais dans ses dernières
années, Staline gouvernait dans le caprice, sans tou-
jours se soumettre exactement à la cohérence rigou-
reuse de l'idéologie. Il avait ses favoris, ses têtes. Il
prenait stature de grand criminel plutôt que d'idéolo-
gue, et ce progrès moral, ce pas vers l'humanité com-
mune, était regardé avec attendrissement et amour par
son peuple, tant il est meilleur de vivre sous le crime
que sous la folie. Mais sa conduite politique aussi
se faisait capricieuse et imprévisible. Il menait le régime
soviétique au bord du gouffre. Eût-il vécu quelques
années de plus, l'on peut se demander si le régime
soviétique ne se serait pas écroulé.

NEP III

Il mourut en 1953, et presque aussitôt le Parti


décida une troisième Nep. Le pays était dans un tel
état que celle-ci ne pouvait être que de longue durée.
Soixante millions d'hommes peut-être avaient péri
depuis 1917 si l'on retient le chiffre donné par Soljé-
32 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

nitsyne, qui parait de moins en moins invraisemblable


à mesure que parviennent les informations. L'appareil
de production agricole et industriel était incapable
d'assurer au travailleur, pour parler en marxiste,
«le renouvellement de sa force de travail:.. Il était
aussi incapable de soutenir les ambitions d'une grande
puissance. Khrouchtchev vida les camps de concen-
tration. Il essaya. de réorganiser l'industrie et l'agri-
culture. Il laissa quelque peu la pensée se réveiller. Le
changement d'atmosphère fut immense. Jamais peut-
être, dans toute son histoire, le régime soviétique ne
sembla, aux observateurs étrangers et même soviéti-
ques, aussi près de changer. Pourtant, à distance, l'ère
khrouchtchévienne, ou plutôt son début, paraît un sur-
sis, une pause et rien de plus.
Soljénitsyne qualifie l'épisode Khrouchtchev, de
miraculeux. Qu'un système aussi corrompu, qu'un parti
aussi foncièrement criminel que celui qui était le pro-
duit et l'auteur de la Grande Terreur, ait porté un tel
homme au premier plan du pouvoir; que cet homme,
dans sa rudesse, fasse preuve de sentiments aussi
humains que la colère, la gaîté, qu'il trouve pour les
exprimer un langage personnel, c'était en effet un mira-
cle aussi étonnant dans son genre que l'apparition de
Soljénitsyne lui-même.
Khrouchtchev était néanmoins un bolchevik. Mais
il l'était de f~çon « naïve », c'est-à-dire qu'il croyait
qu'il y avait un accord entre quelques valeurs et notions
dont il est fait usage dans le marxisme-léninisme et
les valeurs et notions communément reçues sous la
même dénomination. Il croyait donc à l'universalité des
valeurs dont le bolchevisme se faisait le porteur, parce
qu'il entrait moins que ses collègues dans la stricte
dichotomie de la réalité «capitaliste» et de la surréa-
lité idéologique. Quand il parlait de socialisme «avec
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 33

du beurre», il avait réellement en vue le beurre dont


on tartine le pain. Au lieu que Staline, quand il procla-
mait en 1935 que «la vie, camarades, devient chez nous
plus facile, plus gaie », visait simplement à une inti-
midation par le faux. Khrouchtchev n'avait pas l'inten-
tion de changer de société, mais il voulait que le socia-
lisme en acte corresponde un peu plus à ce qu'il était
en principe.
Il n'est pas étonnant qu'un tel programme ait
échoué. Injecter des investissements dans l'agriculture
pouvait arracher les paysans à la misère physiologique,
en faire des serfs moins malheureux, mais qui restaient
serfs. Khrouchtchev essaya de donner à l'industrie
soviétique le caractère d'une économie industrielle, en
accordant aux entreprises un certain degré d'autono-
mie, une certaine maîtrise des achats, des ventes, de
l'embauche. Il voulait que se constitue l'ébauche d'un
marché. Il essaya de perfectionner et d'assouplir la
comptabilité et la « planification ». Pour que ces réfor-
mes réussissent il aurait fallu une transformation
complète des relations d'autorité. En URSS, l'autorité
dans l'entreprise n'est pas de nature économique, mais
politique. Le ressort de l'obéissance n'est pas l'intérêt
matériel -ou le profit monétaire, mais la crainte pénale.
Les décisions économiques sont prises dans les mêmes
instances que les décisions politiques, dans les instances
locales et supérieures du Parti. Il s'ensuit que nul
n'est neutre dans l'établissement des données. II est
impossible d'établir une comptabilité si le résultat de
l'enquête comptable est censé coïncider avec les chiffres
donnés à réaliser obligatoirement. D'échelon en échelon,
il se crée un édifice statistique fictif qui reproduit arti-
ficiellement en montant l'échelle descendante de la plani-
fication. Nulle part la surréalité idéologique n'est obli-
gée de coller aussi étroitement à la réalité concrète, sans
34 COURT TRAIT:É DE SOVIÉTOLOGIE ...

pourtant avoir avec elle le moindre point de contact.


Il est impossible dans ces conditions d'utiliser les ordi-
nateurs, pièces indispensables d'un projet de planification
à la fois total et efficace, car les machines ne pourraient
être nourries qu'avec des données falsifiées. Ce ne serait
pas la bonne méthode pour supprimer l'habituelle pa-
gaille.
Dans le domaine intellectuel, Khrouchtchev s'aper-
çut vite que la tolérance nouvelle ne convertissait en
rien les écrivains ou les peintres de talent au « socia-
lisme » léniniste ni au « réalisme » . Il en fut sincère-
ment déçu. Rien ne montre mieux sa fidélité profonde
·au bolchevisme que la reprise des persécutions contre
l'Eglise orthodoxe et contre les autres confessions. Elles
furent les plus violentes qu'on ait vues depuis les
années trente. C'était peut-être un gage pour se conci-
lier le Parti.
Entre toutes les raisons qu'avait le Parti d'être
mécontent de Khrouchtchev, il y en avait deux fort
importantes quoique contradictoires. En tant que bol-
chevik, Khrouchtchev développait un style de direction
hautement personnel qui, pour être à l'opposé de celui de
Staline quant à la ligne politique suivie, tendait de
la même façon à faire dégénérer le régime vers une
tyrannie classique. Contradictoirement, le Parti pouvait
craindre qu'il ne se serve des moyens de la tyrannie
pour faire basculer le régime soviétique du côté de la
société civile, du côté du bien commun. Dans Le chêne
et le veau} Soljénitsyne incline à penser que Khrouch-
tchev a eu des velléités du côté de ce qui eût été en fait
une révolution, sans en avoir peut-être clairement
conscience. Le Parti dans sa masse se sentait mal à
l'aise et vaguement menacé. Il l'élimina.
Les dix dernières années du régime soviétique
peuvent compter parmi les plus brillantes. Elles sont
COURT TRAITJ1 DE SOVIÉTOLOGIE... 35

un bon exemple d'une Nep apparemment réussie, carac-


térisée par un double renforcement du pouvoir idéolo-
gique et de la société civile. Considérons-les cavalière-
ment tour à tour.

LE POUVOIR BREJNEVIEN

Les deux sphères respectives ont été délimitées de


telle sorte que le pouvoir idéologique garde un solide
contrôle sur la société civile. A tout le moins le contrôle
reste, de droit, absolu. Paysannerie et entreprises sont
apparemment rentrées dans le rang. La langue idéolo-
gique a reconquis la position monopoliste qui était la
sienne dans la dernière époque du communisme de
guerre ou peu s'en faut. Dans ce régime où le pouvoir
est «au bout de la langue», l'indice d'extension de la
« langue de bois » est l'indice le plus sûr de l'extension
du pouvoir.
Pendant les années de Staline et de Khrouchtchev,
le Parti bolchevik a durement pâti du pouvoir person-
nel, qui tendait à faire évoluer le régime vers quelque
chose qui n'était plus lui-même. Depuis, il a réussi à
maintenir la « collégialité » qui signifie que le secré-
taire du Parti est suffisamment surveillé par le bureau
politique et le comité central pour que sa conduite poli-
tique ne s'écarte pas exagérément de celle pour laquelle
il existe, dans le Parti, un consensus. A ce titre, c'est
un retour à un «état de droit» tel que le Parti, dans
sa longue histoire, n'en a peut-être jamais connu. Au
moins en façade, le Parti a maintenu son unité qui est,
il l'a toujours su, la clé de son mantien au pouvoir. Le
prix à payer pour maintenir cet état de droit est sans
doute le vieillissement de la direction. La plupart des
dirigeants soviétiques appartiennent à la génération qui
36 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

a pris le pouvoir dans le Parti entièrement neuf que


Staline a reconstruit à l'époque des purges sur le cada-
vre de l'ancien Parti des années vingt. Tous ont par-
ticipé aux opérations de cette époque, tous ont épuré.
Le renouvellement est rendu difficile par la nécessité
de respecter l'équilibre qui s'était établi alors et qui
demeure aujourd'hui. Mais il n'est pas sûr que le
vieillissement comporte, pour le pouvoir, des inconvé-
nients graves. Dans un régime idéologique au point,
l'impersonnalité est de règle. Quand la sphère idéologi-
que est en place, ses instruments, c'est-à-dire les indi-
vidus, sont interchangeables. Tel est au moins l'idéal.
Ce régime a éprouvé maintes fois l'inconvénient de lais-
ser l'individu se développer en personne. Le parfait
dirigeant est Lénine qui, par un exploit insigne, sut à
la fois créer la formule révolutionnaire et demeurer le
plus plat, le plus insaisissable des individus. L'imper-
sonnalité est plus facilement atteignable dans l'âge mûr.
Dans la jeunesse, l'ascèse idéologique n'a pas encore
porté tous ses fruits.
La naïveté, avons-nous dit, consiste à donner va-
leur universelle à des notions qui ne reçoivent leur sens
authentique que dans la sphère délimitée par l'idéologie.
Le naïf, par exemple, appellera démocratie un régime
où la souveraineté appartient à l'ensemble des citoyens,
alors qu'elle qualifie un régime où elle appartient au
seul parti communiste; justice sociale, un partage équi-
table de la propriété entre des citoyens, alors qu'elle
signifie la remise de toute la propriété à la disposition
du Parti communiste; liberté, l'autonomie des citoyens,
et non, comme il est correct, le libre arbitre du
parti communiste. Mais le cynisme présente une forme
symétrique de déviation. Il consiste à donner une
valeur uniquement personnelle aux notions idéologiques,
ou encore à s'en servir en s'en exceptant, de façon à
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 37

réaliser son intérêt particulier. Le cyniquè connaissant


la puissance du langage idéologique le maniera irrépro...
chablement mais, dans son privé, il recherchera les
plaisirs de tout le monde, sécurité, richesse, aises,
domination. La ligne juste consiste à n'être ni naïf
ni cynique, mais dévoué à l'abstraction idéologique,
comme l'était Lénine qui ne pensait pas qu'il eût quel-
que chose en commun avec celui qui n'était pas bolche-
vik, et qui, cependant, était parfaitement désintéressé
au point qu'il ne songeait pas qu'il existât pour lui un
intérêt particulier.
Il faut bien dire que dans sa masse profonde, le
Parti de Lenine était encore imprégné de naïveté. Il
faut reconnaître que Staline et plusieurs de ses subal-
ternes avaient des tendances au cynisme. Le Parti de
Khrouchtchev, trempé à l'école léninienne et stalinienne,
ne se reconnaissait pas dans la naïveté passagère de son
secrétaire général. Il est possible que, sous sa formè
actuelle, il ait réduit ces deux tensions et soit parvenu
à une certaine homogénéité.
Kostas Papaioannou appelait idéologie froide l'idéo-
logie refroidie ayant perdu toute capacité de susci-
ter l'enthousiasme ou même la simple croyance. A
l'époque (1963-1967), il supposait que l'idéologie froide
était l'idéologie mourante, la fin de l'idéologie. Les huit
dernières années ayant vu, au contraire, son maintien
en URSS, et une formidable expansion en Europe occi-
dentale et dans les deux Amériques, la question se pose
de savoir si l'idéologie n'est pas à son acmé de puis-
sance et d'efficacité quand elle ne charrie pas avec elle
une affectivité, un élan, qui sont ceux de la naïveté, et
si sa forme ultime, le « stade suprême de l'idéologie :. ,
n'est pas précisément l'idéologie froide.
Mais s'il est à coup sûr à l'abri de la naïveté, le
Parti brejnevien n'est certainement pas indemne de
38 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

cynisme. Les organes subalternes, où cette déviation -


était tolérée parce qu'elle était utile et permettait la
formation d'une élite compétente, ainsi l'armée, la diplo-
matie, la police, l'espionnage, etc., semblent prendre
depuis quelques années une place démesurée. Ces
organes recueillent toute la puissance offensive du bol-
chevisme, en constituent la véritable pointe. Si le Parti
se confond avec le K.G.B., il n'est plus tout à fait le
Parti. La déviation cynique est à terme la plus probable,
la plus menaçante. On parle à la légère de « déstalini-
sation » , là où il faudrait dire « déléninisation :. , car
le régime qu'on veut viser par cette expression n'est
pas le régime de Staline mais de Lénine. On ne mesure
pas à quel point le régime de Staline était en fait la
première, et jusqu'ici la plus vaste, tentative de déléni-
nisation. Dans le film d'Einsenstein, Ivan le Terrible,
qui est une des visions du stalinisme que celui-ci avait
lui-même autorisée, il n'y a plus grand-chose de recon-
naissable du régime issu d'Octobre. Le régime brejne-
vien est menacé de la même dégénérescence, sous des
formes prosaïques et sans prétention à la grandeur ou
à l'épopée. Reconnaissons-lui le mérite d'un retour sin-
cère à la norme léniniste, le plus méthodique et, en sur-
face, le plus réussi depuis une génération.
La force du régime brejnevien est d'avoir compris
que l'idéologie se passait de croyance. Tous les témoins
s'accordent à nous dire que, là-bas, personne « n'y
croit ». Certes, mais ils la parlent. Avant la prise du
pouvoir, le Parti prenait sa cohésion dans des idées.
Au pouvoir, il instaura donc une idéocratie. Mais à
mesure que la réalité « réelle» dérivait loin de la
réalité imaginaire, les idées se vidaient et ne conser-
vaient plus qu'une substance verbale. Le régime évo-
luait vers la logocratie.
La logocratie assure une cohérence plus pure et
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 39

plus lisse encore que l'idéocratie. Se passant d'adhésion·


intérieure, elle forme un système d'action, de compor-
tement, de relation que rien ne vient troubler, ni l'exté-
rieur à cause de la police, ni l'intérieur à cause de la
déconnection de la subjectivité individuelle. Chacun,
pour son compte, a décroché, s'est disjoncté du système
pour sa vie privée, sauf les dirigeants qui sont tenus
de parler à la maison le langage de la cellule.
II n'empêche que le vide sur lequel repose l'idéologie
est pour elle un facteur de calme mais, aussi, une cause
de précarité. L'idéologie présente une surface continue
mais chaque accroc est plus difficile à réparer. Il n'est
plus possible de contraindre la littérature dissidente à
se repentir, ni de forcer l'écrivain à refermer lui-même
la faille que son livre a ouverte. Le tissu est encore
intact, soigneusement entretenu, mais il est mtnce,
élimé, usé.

LA SOCIÉTÉ CIVILE BREJNEVIENNE

Tournons-nous maintenant vers l'autre élément du


couple dont l'équilibre particulier définit la Nep post-
stalinienne, la société civile.
J'admets que le changement considérable qui l'a
affectée depuis 1953 n'est pas principalement imputable
à l'Etat et que les tentatives régulièrement avortées de
réforme agricole et industrielle n'ont eu que peu d'effets.
Le rôle de l'Etat a été simplement négatif : le relâche-
ment de la répression, la diminution du niveau de ter-
reur, la chute de la population pénitentiaire d'une
dizaine de millions à un million et demi, la nécessité
d'observer quelques formes semi-juridiques dans les
poursuites. Mais cela a suffi pour que la société civile
revive, ce qui était le but de la Nep, et pour qu'elle
40 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

commence à s'organiser spontanément selon ses propres


lignes, ce que laNep doit s'efforcer de contrarier.
Un des efforts recherchés par le communisme de
guerre, à défaut d'annihiler la société civile, est de sup-
primer son organicité. Les corps intermédiaires, les soli-
darités naturelles, les groupes sont brisés et chacun se
retrouve devant l'Etat comme un atome solitaire.
L'URSS de 1953 n'était pas loin de présenter ce ta-
bleau. Vingt-cinq ans plus tard il n'en est plus ainsi.
Quelles sont maintenant les forces sociales avec les-
quelles doit compter le pouvoir?

NATIONS

En premier lieu les nations.


Le communisme de guerre stalinien n'est pas par-
venu à les réduire au même degré que les classes
sociales. Dans sa destruction des patries, l'idéologie léni-
niste est forcée de passer alliance avec une autre idéo-
logie, plus ambiguë, qui joue à l'égard des patries un
rôle à la fois destructeur et conservateur, le nationa-
lisme. Le nationalisme est destructeur, car il isole,
appauvrit spirituellement et abrutit le peuple qui s'y
laisse aller. Il procure des satisfactions substitutives à
la liberté. Il émiette la communauté humaine en groupes
hostiles. En tout cela, il favorise les opérations de l'idéo-
logie qui vont dans la même direction. Cependant, il y
a un seuil au-delà duquel l'alliance objective de l'idéo-
logie principale avec la sous-idéologie nationaliste est
contrainte à la rupture. Le nationalisme, en effet, main-
tient la cohérence du groupe national, au moins sous la
forme négative de la haine générale pour les autres
nationalités. Il ne consent pas facilement à la destruc-
tion du groupe national par d'autres voies que celles
où conduit le nationalisme lui-même.
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 41

Dans la question nationale en URSS, il faut dis-


tinguer la nationalité grand russe d'une part et, d'autre
part, toutes les autres nationalités.
Au peuple grand russe a été donnée la satisfaction
immense d'être le peuple impérial. Nous ne savons pas
si cette satisfaction n'est pas bien supérieure à celles que
peuvent donner un bon gouvernement, la prospérité et
la liberté. Toutefois, si la Russie a été la fille aînée
de l'idéologie léniniste, celle-ci n'a pas été une bonne
mère. Se trouvant au centre du système de gouverne-
ment, et son premier instrument, la Russie a pâti en
premier de ses effets destructeurs. Depuis la Révolu-
tion, son poids spécifique en Europe n'a cessé de dimi-
nuer. Le déficit démographique (pertes humaines, plus
déficit des naissances par rapport aux prévisions des
démographes) dépasse cent millions d'hommes. Le peu-
ple russe qui semblait, à la veille de la guerre de 1914,
devoir dépasser décisivement les peuples allemands,
n'est aujourd'hui guère plus nombreux, bien que les
Allemands non plus n'aient pas été épargnés par l'his-
toire. C'est maintenant un peuple fatigué, en stagnation
démographique, vieillissant. De plus, à l'intérieur de
l'URSS, son poids relatif diminue, malgré l'intensité
de la russification. Il s'ensuit un certain mécontente-
ment du nationalisme grand russe qui se voit menacé
dans son rôle impérial. Consentant à n'importe quel
régime, même ruineux pour les valeurs authentique-
ment russes, à condition qu'il lui assure une domination
tranquille sur les peuples qui l'entourent, le nationa-
lisme grand russe pourrait souhaiter un autre régime
en qui il puisse placer une telle assurance. L'alliance
du nationalisme et du léninisme, qui a été si décisive
dans la conquête bolchevique de la planète, n'est peut-
être plus aussi solide qu'autrefois en Russie.
Les autres nations qui forment la plus grande par-
42 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

tie de l'URSS ont en commun une haine irréconciliable


pour la nation russe. Cette haine forme la part la
plus active, la plus consciente et la plus offensive de leur
antisoviétisme fondamental, mais encore latent par in-
différence, lassitude et habitude.
Qu'en est-il aujourd'hui du mouvement national?
Le juger par l'importance du nationalisme militant
pourrait conduire à des erreurs de perspectives. En
Ukraine, sur laquelle nous sommes un peu renseignés,
un chapelet de groupuscules se forme et se reforme sans
cesse. Le gouvernement soviétique n'a pas de mal, appa-
remment, à les démanteler, à les expédier dans les camps
de concentration. Le mouvement est périodiquement
écrémé de ses meilleurs militants. Il en est, semble-t-il,
de même dans les Pays baltes. Le peuple juif a l'avan-
tage de disposer d'une base extérieure efficace, sans
doute plus activement solidaire que les bases exérieures
dont disposent aussi les Ukrainiens et les Arméniens,
et surtout de ne pas se proposer de fins nationales dans
le cadre de l'URSS. Il vise l'émigration. Mais le fait
qu'il l'obtienne, dans des proportions il est vrai infini-
ment modestes, forme caisse de résonance pour les
autres revendications nationales et ne peut qu'encoura-
ger la formation locale d'unités militantes.
Un meilleur test serait la résistance à la russifica-
tion. La résistance est excellente dans les pays turcs,
où les barrières de culture, d'ethnie, de religion, sont
particulièrement hautes. Les pays turcs sont géogra-
phiquement contigus. La population, en très rapide
expansion, reste sur place. Elle repousse, dit-on, les élé-
ments étrangers. A l'Ouest, en Ukraine, par exemple,
la résistance est plus difficile. L'enseignement du russe,
et le plus souvent l'enseignement en russe, trouve un
écho dans des régions où les liens spirituels ou culturels
avec le peuple grand russe existent depuis longtemps.
COURT TRAITÉ DE SOVJ:ÉTOLOGIE... 43

Les Russes forment partout, au milieu des autres peu-


ples, des groupes compacts et, bien entendu, privilégiés.
On ne peut douter qu'en cas d'affaiblissement du pou-
voir soviétique, les sécessions ne soient brutales et quasi
immédiates. Le déplacement et la déportation massive,
dont le gouvernement soviétique a donné l'exemple, et
dont il a montré la praticabilité, seraient le sort
probable des populations russes dispersées en territoires
allogènes.
De tous les problèmes auxquels doit faire face le
gouvernement soviétique, le problème national est le
plus insoluble et le seul qui, à terme, paraisse fatal, le
seul qui condamne, à terme, sinon le communisme, du
moins l'ensemble politique URSS. Depuis soixante ans,
le gouvernement a employé, pour conjurer le danger,
toute la gamme des moyens. Il a balkanisé les pays
turcs. Il a constitué un fédéralisme de façade. Il a
russifié. Il a colonisé. Il a déporté les peuples les moins
nombreux. Staline regrettait que les Ukrainiens repré-
sentent une masse propre à décourager la plus intré-
pide administration du Goulag. Il avait déjà construit,
en Sibérie, les camps pour accueillir les Juifs quand il
mourut. Il s'est efforcé de canaliser le nationalisme local
dans l'esprit de clocher et dans le folkore le plus tru-
qué, tout en voulant le sublimer dans un «patriotisme
soviétique » parfaitement évanescent. Rien n'y a fait
et les nations existent toujours. Le gouvernement tient
en réserve un plan de redécoupage des frontières inté-
rieures qui ne tienne plus compte des frontières des
nationalités et qui soit fondé sur des «régions écono-
miques » imaginaires, où chaque morceau d'Ukraine
ou de Lithuanie serait associé avec un ample territoire
peuplé de Russes. Le projet supposerait une transfor-
mation de la constitution soviétique. Celle-ci n'ayant
jamais eu qu'une existence fictive cela semble facile :
44 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

si invétéré est le sentiment national que cela même


semble risqué et le gouvernement recule toujours.

RELIGIONS

Etroitement liée à la renaissance nationale est la


renaissance religieuse. A la division bipartite que nous
proposions pour la question nationale se superpose faci-
lement une division bipartite entre l'Eglise orthodoxe
du patriarcat de Moscou et les autres confessions.
Sauf pendant la guerre, et la Nep spirituelle qui
requérait l'alliance la plus étroite du régime avec toutes
les forces subsistantes de la société civile, l'Eglise ortho-
doxe a subi la plus longue et la plus intense persécution
dont se souvienne l'histoire, si l'on met à part la persé-
cution de l'Eglise japonaise au xvne siècle. A la diffé-
rence du Japon, la Russie était chrétienne depuis un mil-
lénaire. L'Eglise a été décimée, puisque la plupart des
évêques et des prêtres, accompagnés de nombreux
croyants, ont pris le chemin des camps. Elle a été cor-
rompue, puisque beaucoup de pasteurs collaborent avec
la police quand ils n'en font pas eux-mêmes partie. Bien
que l'Etat manifeste son intention de détruire l'Eglise
et proclame ne pas se contenter d'une simple soumission,
la Hiérarchie a fait preuve, envers le nouveau pouvoir,
de la docilité exemplaire qui la distinguait sous l'ancien.
La règle d'or de la répression est de la pousser
jusqu'au point exact où les fidèles déserteraient en
masse l'Eglise, soit pour entrer dans le monde des
sectes, soit au prix d'un schisme, soit dans le repli de
la piété au for interne, ce qui aurait l'inconvénient de
les dérober au contrôle étroit auquel ils sont assujettis
dans le cadre des paroisses régulières.
Cette règle devient d'un emploi délicat. D'abord,
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 45

dans le vide qui s'étend en dessous du revêtement idéo-


logique, on remarque une renaissance du sentiment et
de la pratique, et même de la vie intellectuelle et philo-
sophique, religieuses. Les fidèles se contentent mal d'un
ritualisme liturgique servi par des ministres suspects.
Si la règle que j'ai mentionnée doit être appliquée, il
faudrait donc relever le seuil de tolérance. A quoi
conduit aussi l'implication mutueiie de la vie religieuse
et de la vie nationale. La renaissance des valeurs de
l'une signifie la renaissance des valeurs de l'autre. Dans
l'intelligentsia, penser et retrouver librement les classi-
ques nationaux, signifient entrer dans les cadres chré-
tiens de pensée.
En dessous de l'Eglise orthodoxe officieiie s'étend,
en pays russe, le monde confus et mal connu des schis-
matiques et des sectaires. Malgré une répression plus
dure encore que celle qui frappa l'Eglise patriarcale, il
subsiste et s'étend dans la mesure où il se nourrit des
dépouilles de celle-ci. Il en est de même du mouvement
baptiste.
Ailleurs, on peut avancer que la question religieuse
se distingue mal de la question nationale : uniates
d'Ukraine, catholiques et luthériens des Pays baltes,
monophysites d'Arménie, Juifs, musulmans souffrent
deux fois comme croyants et comme peuples.

CLASSES

Le régime idéologique s'est toujours senti mal à


l'aise pour traiter avec les phénomènes nationaux et
religieux qui n'entraient pas dans ses classifications. Il
avait du mal à réduire ces choses impalpables dont il ne
comprenait pas même l'existence. La réduction des
46 COURT TRAITA. DE SOVIA.TOLOGIE ...

classes sociales a été pour lui une affaire plus claire et


plus facile.

OUVRIERS

La volatilisation de la classe ouvrière a été à tous


égards une opération modèle. C'était, en effet, le lieu
où le faux idéologique - la substitution instrumentale
d'une réalité imaginaire à la réalité- pouvait s'imposer
à son maximum d'efficacité. Dans un premier temps, la
classe ouvrière fut exaltée messianiquement. Ensuite,
le Parti fut censé agir en son nom et place, par une
délégation permanente mystiquement justifiée. La classe
ouvrière comme entité eschatologique « n'inhabitant ~
plus le groupe social des travailleurs manuels des usines,
ceux-ci furent immédiatement privés de tout droit et
bientôt considérés comme des serviteurs de la «classe
ouvrière» dont l'âme, par métempsycose, s'était trans-
portée dans l'appareil du Parti. Les soviets étaient des
sortes de comités de grève assez informes, spontanés,
incapables de se substituer à l'organisation syndicale,
laquelle était sabotée par les bolcheviks. Ils furent bol-
chevisés dès juillet 1918. Syndicat fut le nom que prit
la branche de la police d'Etat spécialisée dans la surveil-
lance des ouvriers d'usine. Travail aux pièces, livret de
travail infiniment plus détaillé que celui des ouvriers
français de la Restauration, amendes et peines de pri-
son pour le moindre écart à la discipline du travail,
effondrement des salaires furent quelques-unes des
conditions spécifiques du travailleur soviétique sous Sta-
line. Au commencement de la Nep khrouchtchévienne,
sa situation était pire que celle d'aucun ouvrier dans
l'histoire, et même la préhistoire, du capitalisme occiden-
tal. En l'absence de toute organisation, de tout droit de
COURT TRAITÉ DE SQVIÉTOLOGIE... 47

grève, de mutuelle, on pouvait douter qu'il existât encore


en Russie une classe ouvrière au sens que la sociologie
du XIX siècle donnait à ce terme. Il existait seulement la
8

catégorie des travailleurs manuels des usines. La classe


ouvrière n'existait plus que dans la surréalité des ban-
deroBes, des défilés de Premier Mai et des titres des
JOUrnaux.
Le monde ouvrier avait si bien perdu son identité
qu'il est devenu sans doute la partie de la population
soviétique que nous connaissons le moins. Nous savons
en détail la vie dans les prisons et les camps, mais point
dans les usines.
Pourtant, certains témoignages recueillis depuis
vingt ans donnent à penser que ce monde ouvrier a
inventé quelques formes de lutte et d'organisation. On
a signalé des grèves. Bien que réprimées à la mitrail-
leuse, elles ont forcé les autorités à certaines précau-
tions. Il semble que les ouvriers soient maintenant en
mesure de peser sur leurs conditions de vie et de travail.
Par l'absentéisme, la grève perlée, le sabotage discret,
le vol, ils obtiennent des salaires meilleurs et des
ressources supplémentaires.

PAYSANS

Il en est de même des paysans. Enfermés dans les


plantations, corvéables à merci, ils se sont clochardisés.
Bien plus nombreux que l'ensemble des paysans d'Eu-
rope occidentale et d'Amérique du Nord, ils sont inca-
pables, sur les terres les plus vastes et les plus fertiles
du monde, de produire la subsistance alimentaire du
pays. Le premier communisme de guerre n'a pu briser
le monde paysan. La Nep l'a laissé se réparer spontané-
ment. Le deuxième communisme de guerre l'a fait ren-
48 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

trer sous son contrôle et dans la sphère du pouvoir idéo-


logique au prix, il est vrai, d'une catastrophe agricole.
L'improductivité miraculeuse du paysan russe est
l'indice à la fois de ce contrôle et de l'échec du contrôle.
Le contrôle ne s'est pas théoriquement relâché dans la
troisième Nep. Au contraire, le gouvernement a songé à
résoudre la crise par un renforcement dramatique du
contrôle. Il s'agirait de briser la cellule primitive de la
vie paysanne, seul lien matériel avec l'Ancien Régime,
le village. Le plan serait de détruire le village, l'isba,
donc l'organisation traditionnelle du terroir, et de
déporter l'ensemble de la paysannerie dans des unités
d'habitation moins nombreuses, pour l'obliger à effec-
tuer la mise en valeur dans un cadre tout neuf et
d'avance planifié. Ce projet n'est pas abandonné. Mais il
n'est pas appliqué. Sur ce point, la société paysanne a
démontré sa capacité de résistance.

LE MARCHÉ

Paysans et ouvriers tirent leur force de l'exis-


tence du marché. Même au cœur des communismes de
guerre, le marché n'a pu être supprimé. Le marché
kolkhozien est l'officialisation du marché libre ou noir.
Ce qu'on appelle improprement marché officiel ou
d'Etat est une distribution arbitraire et capricieuse des
biens à des prix arbitraires contre des rémunérations
arbitraires. Le signe le plus sûr du renforcement de la
société civile depuis vingt-cinq ans, est le formidable
développement du marché. Marché des produits agri-
coles : le marché kolkhozien est doublé d'un marché noir
généralisé, organisé par les payians. Il semble que de
nombreux kolkhozes, principalement dans les Républi-
ques allogènes, soient des kolkhozes fictifs qui n'existent
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 49

que sur le papier, c'est-à-dire qu'au lieu que ce soit des


plantations serviles décorées du nom d'exploitations
collectives (en russe : kolkhozes), ce soit des exploita-
tions collectives authentiques, quelque chose comme des
coopératives paysannes, qui essaient vis-à-vis de
l'administration de faire figure de plantations serviles.
Marché du travail : pression ouvrière sur les rémuné-
rations, travail noir, doubles et triples salaires, utilisa-
tion du matériel d'Etat à des fins commerciales privées,
etc. Enfin, marché des entreprises. En effet, pour réali-
ser même sur le plan comptable (d'une comptabilité
truquée) les objectifs du plan, les entreprises sont
contraintes de s'approvisionner en matières premières,
en force de travail, en pièces de rechange, sur le
marché noir généralisé. Tout le réseau des magasins
d'Etat de produits fabriqués, de matières semi-finies ou
de matières premières, est intégré dans le réseau des
transactions de gré à gré mesurées en monnaie, avec
formation d'un prix. L'or même a un cours. Autrement
dit, à côté de la non-économie soviétique, fonctionne
une véritable économie qui correspond à sa définition de
gestion rationnelle de la rareté, mesurée en termes
comptables. Mais cette économie n'est pas reconnue, vit
hors la loi, et ne dispose pas d'instruments publics de
mesure. Elle est donc clandestine, illégale, primitive,
ressemblant tantôt au grand commerce arabe de l'époque
des Mille et une nuits} tantôt à celui des compradores
chinois, tantôt aux affaires de la Maffia américaine et
aux activités de Cosa Nostra à New York et Chicago.
Telle quelle, elle génère une part importante de la
richesse du pays, et permet au système de production
officiel de fonctionner.
50 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

L'INTELLIGENTSIA

Après avoir sommairement passé en revue l'état du


pouvoir et celui de la société civile, il faut dire quelques
mots d'un groupe intermédiaire : l'intelligentsia. L'intel-
ligentsia, considérée historiquement, peut passer pour
une création de l'Etat qui avait besoin d'une catégorie de
personnel, formée par lui et apte à des tâches géné-
rales, requérant une spécialisation plus haute que celle
des techniciens et des contremaîtres. Mais elle peut
passer aussi pour un reflet de la société civile, pour
autant qu'elle cherche à affirmer vis-à-vis de l'Etat ses
droits et son autonomie. La haute intelligentsia d'ancien
régime a immédiatement été éliminée par le pouvoir bol-
chevique. Mais lui-même était profondément infiltré par
l'intelligentsia moyenne et inférieure, encore que, dans
le cadre du Parti, elle perdît son identité d'intelligentsia.
Si elle s'efforçait de la reprendre, elle retournait dans la
position ambiguë que je viens de signaler.
A la fin de la période stalinienne, l'intelligentsia se
trouvait dans une étrange position. Sauf quelques indi-
vidus, les meilleurs éléments avaient pris, pour n'en pas
revenir, le chemin des camps. Le reste se trouvait assez
compromis pour que l'Etat puisse constamment faire
peser sur elle la menace du pogrom populaire. Mais si
l'intelligentsia doit craindre le «peuple:. autant que
l'Etat, et si, d'une certaine façon, c'est dans l'Etat
qu'elle trouve protection, d'une autre façon c'est dans
le « peuple », c'est dans la société civile, qu'elle trouve
recours et protection contre l'Etat. En période de Nep,
l'intelligentsia, travaillant à son autonomie, élargit sa
marge. A sa fonction officielle d'ingénieur des âmes, elle
ajoute les fonctions traditionnelles d'expression de la
conscience humaine et elle défend les âmes qu'elle était
chargée de modeler.
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 51

La restauration de l'intelligentsia russe, depuis


Staline, traduit l'usure du tissu idéologique. Le danger
le plus grave qu'elle fasse courir au pouvoir, c'est de
faire entendre à côté de la langue de bois, une langue
humaine, sans autre spécification qu'humaine. En effet,
le régime communiste n'est pas inauguré par l'appro-
priation publique (étatique) des moyens de production,
mais par celle des moyens de communication. Bien avant
que les usines et les champs aient été saisis, l'avaient été
les journaux, les imprimeries, les media. Ils le furent
dès le 8 novembre 1917, quand l'autorité du nouveau
régime n'excédait pas les limites de Petrograd, et
encore. Bien plus immédiatement mortelle que la restau-
ration du marché, est celle de la parole humaine, de
l'usage privé des organes de la phonation, la propriété
individuelle du gosier. Avant même de savoir ce dont
parle l'écrivain, la censure est sensible à la manière dont
ille dit, à son ton. C'est pourquoi la première des treize
censures par lesquelles doit passer, au dire d'Etkind,
n'importe quel texte, est une censure stylistique. Le
« rédaktor :. rewrite le texte pour le rendre conforme
aux usages rhétoriques de la langue de bois. La censure
a compris avec profondeur la sentence de Buffon : le
style c'est l'homme.
Le pas du style étant franchi, le reste va de soi.
L'écrivain rompt le pacte du mensonge sur lequel repose
tout l'équilibre du pouvoir idéologique. Il rend leur sens
aux mots. Il redresse l'inversion idéologique du langage.
Il restaure la réalité dans sa qualité de réalité unique
et volatilise la surréalité. Ensuite, mais cela peut passer
pour presque secondaire, il fait connaître des faits que
la censure voulait cacher. Enfin, il réclame pour le
droit et dénonce l'injustice.
De tout cela, l'intelligentsia russe s'est acquittée
depuis vingt-cinq ans avec éclat. Il suffit de citer les
52 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

noms de Pasternak, d'Akhmatova, de N adejda Mandels-


tamm, de Soljénitsyne, d' Amalrik et de Sakharov. Mais
elle ne pouvait se contenter du rôle de justicier. Elle
doit aussi, afin de pouvoir créer, restaurer la culture et
renouer les fils d'une continuité culturelle interrompue
pendant longtemps. Mais, ce faisant, elle se trouve
acculée à des choix divers qui compromettent son unité.
Comme on le sait, la carte actuelle de l'intelligentsia
reproduit fidèlement l'éventail des tendances qui exis-
taient sous l'ancien régime. Certains retrouvent le vieux
« nationalisme officiel » de la tradition impériale grand
russe; d'autres, avec la religion, le slavophilisme.
D'autres encore, tournés vers la démocratie et les
libertés, l'occidentalisme. Un grand nombre d'intellec-
tuels ne vont pas si loin. Savants, techniciens supérieurs,
organisateurs, ils souhaiteraient simplement appliquer
leur compétence et travailler efficacement sans avoir à
payer tribut à l'idéologie. Celle-ci leur paraît une survi-
vance absurde, car ils ne comprennent pas que l'idéo-
logie fait corps avec le régime ou plutôt constitue ce
régime même. C'est par cette couche que l'intelligentsia
tient de plus près à la société civile, qui est spontané-
ment «apolitique» et ne vise que son propre développe-
ment.
Pour un régime logocratique, l'existence d'une
intelligentsia devenue porteuse d'une parole libre est
en soi intolérable. Mais jusqu'ici, le gouvernement a
réussi à la cantonner dans des limites étroites. La diffu-
sion des ouvrages interdits est restreinte. Selon Sakha-
rov, elle constitue le motif de la plupart des condamna-
tions proprement politiques. Sauf dans les deux capi-
tales, dans certaines Républiques allogènes, règne par-
tout la pesante ignorance soviétique. De plus, il n'y a
pas encore de liaison entre la dissidence intellectuelle et
le mécontentement populaire diffus. Ce mécontentement
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... '53

s'exprime dans l'alcoolisme, l'antisémitisme, le chauvi-


nisme, la délinquance. Il n'a pas encore trouvé ses
formes politiques. Sakharov ne compte que cinq mille à
dix mille prisonniers proprement politiques sur le mil-
lion et demi qu'il attribue à la population carcérale ( cin-
quante mille environ, en 1913). Les autres, c'est-à-dire
presque tous, nationalistes, croyants, voleurs, trafi-
quants, sont le produit d'une société civile en cours de
reconstitution, mais ils ont franchi les limites permises
de la Nep.
C'est par rapport à la société civile qu'il y a Nep
ou communisme de guerre. Si l'on s'en tient au niveau
culturel, il n'y a pas deNep depuis 1922, c'est-à-dire au
moment où commence ce que j'ai appelé la Nep. Si l'on
s'en tient au niveau politique, il n'y a plus deNep depuis
le début de la collectivisation des campagnes.

LES CHOIX POLITIQUES

Voici donc sommairement esquissé le tableau de


l'URSS d'aujourd'hui et du rapport des forces qui s'est
établi depuis vingt-cinq ans entre le pouvoir commu-
niste et la société civile. Il faut maintenant nous deman-
der quelles sont les politiques qui s'offrent au choix du
Parti communiste.

FIXITÉ DU RÉGIME

Remarquons ceci : le couple qu'il forme avec la so-


ciété demeure intact. Par nature, le pouvoir bolchevique
qui s'attache à une autre réalité que celle de ses sujets
et ne se réfère qu'à elle, ne peut «émaner» de la société
civile. Il provient d'ailleurs et se meut dans une autre
54 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

sphère. Il faudrait une révolution qui, en abolissant la


surréalité, mettrait le pouvoir dans la réalité ordinaire.
Sa nature serait alors toute différente, si même il restait
tyrannique. Il est clair que depuis le temps de la mort
de Staline, temps très long à n'importe quelle époque de
l'histoire, le régime soviétique n'a pas changé de nature.
Il n'a pas changé, en fait, depuis le 7 novembre 1917,
performance inconnue à tous les régimes modernes. Ce
qui a changé, c'est l'URSS qui, comme réalité, n'est
pas sortie de l'histoire et en supporte la marche. Mais le
régime, s'étant établi dans la surréalité, échappe du
même coup à l'histoire. Il ne peut par conséquent se
corrompre, car la corruption est sublunaire. Le régime
est dans la sphère des fixes. Il ne peut que disparaître, ou
se perpétuer indéfiniment.

ÛRIGINE LÉNINIENNE DES MODÈLES

C'est en vue de se perpétuer qu'il choisit entre les


deux politiques du communisme de guerre et de la Nep.
On pourrait démontrer que ces deux politiques avaient
été inventées par Lénine avant la prise du pouvoir,
comme tactiques et attitudes d'ensemble envers l'oppo-
sition et les alliés éventuels, formant ainsi des matrices
formelles où sont venus se couler le contenu propre du
communisme de guerre ou celui de la Nep. Lénine avait
aussi fixé les deux limites extrêmes que ne pouvaient
dépasser chacune des deux tactiques, et au-delà des-
quelles le parti risquait de tomber soit dans le gauchisme,
le sectarisme, l'aventurisme, soit dans le droitisme,
l'opportunisme, le « liquidationnisme ». Qu'est-ce donc
que la tactique correcte, qu'est-ce que la justesse de la
ligne? C'est, dans l'une ou l'autre direction tactique
choisie, de garder la possibilité, la liberté pour le Parti
COURT TRAITÉ DE SOVI11TOLOGIE... 55

de faire marche arrière aussitôt qu'il en aura décidé


ainsi. Communisme de guerre et Nep ne valent donc
qu'autant qu'ils sont réversibles. Si, par malheur, le
Parti se laissait entraîner de telle manière qu'il ne puissé
plus contrôler le processus et ordonner un tournant en
soumettant tout au critère suprême de la conservation
du pouvoir, il ne manquerait pas de le perdre rapide-
ment et il serait détruit.
Le dilemme auquel doit faire face le gouvernement
::;oviétique est donc celui-ci : faut-il continuer la Nep,
faut-il passer au communisme de guerre? Le dilemme
n'est pas neuf. Il s'est sans doute posé en 1964, autour
de la chute de Khrouchtchev, qui fut un coup d'arrêt
donné à une Nep qui risquait de s'emballer irréversible-
ment. Depuis, le gouvernement navigue à vue et main-
tient un équilibre précaire qui n'en est pas moins une
continuation de la Nep, puisque, quand elle n'est pas
soumise à une contrainte violente, la société civile
s'organise et se consolide spontanément. Le gouverne-
ment, quand il renonce à l'initiative, doit s'appliquer à
maintenir intact l'appareil du Parti, à freiner les ini-
tiatives spontanées de la société. Il joue donc un jeu
conservateur. C'est pourquoi les observateurs soviéti-
ques et étrangers qualifient de « réactionnaire :. ou de
«conservateur:. le groupe dirigeant, qui agit ainsi dans
un but défensif, mais dans l'intention de maintenir
intacte sa capacité « révolutionnaire :. idéologique, pour
la déployer dans d'autres circonstances.

FIN DE LA NEP?

Mais peut-il laisser aller les choses et maintenir la


Nep de fait? Ici, il faut abandonner la spéculation théo-
rique et considérer ce qui se passe. Il semble que, depuis
56 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

un an, le régime s'oriente décidément vers un tournant


politique important. On peut au moins en comprendre
la raison. A continuer ainsi, la société civile pourrait
prendre une consistance telle qu'elle deviendrait déci-
sivement plus forte que le Parti. Le signe principal en
serait que le Parti, au lieu de se maintenir intact dans la
surréalité idéologique, serait lui-même pénétré par les
courants de force de la réalité et qu'il en subirait
l'influence; qu'il serait mangé de l'intérieur ou digéré
par la réalité. On verrait ainsi le Parti refléter plus ou
moins les oppositions nationales. On y trouverait alors
des clans ukrainiens, russes, caucasiens, etc. Ou des
oppositions sociales : des courants se mettraient à
l'écoute des intérêts des villes, ou des campagnes, des
dirigeants des entreprises, ou des techniciens. Ou bien
encore le Parti pourrait entrer dans l'économie de mar-
ché et se laisser corrompre. La corruption, dans ce cas,
ne devrait pas être prise en un sens péjoratif, car si la
corruption du meilleur est la pire des choses, la corrup-
tion du pire est la meilleure des choses.
Le Parti a déjà considérablement augmenté au fil
des ans ses privilèges matériels, mais il a tenu à ce que
le circuit des biens de consommation et des rémunéra-
tions spéciales, dont il est seul à profiter, soit maintenu
à l'écart du marché parallèle. Il a fallu pour cela cons-
tituer un réseau de magasins spéciaux, accessible au
Parti seul, et une comptabilité des «enveloppes~ qui le
mettent à l'abri des tentations. Mais celles-ci sont infi-
nies, comme l'est la cupidité. Sakharov rapporte que la
justice est devenue accessible aux pots-de-vin. La pres-
sion du marché s'exerce partout. Le désir naturel, mais
point communiste, de se constituer en caste privilégiée
héréditaire doit passer par une sorte de vénalité des
offices. De nombreux témoignages s'accordent pour
dénoncer la vénalité croissante du système d'éducation,
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 57

spécialement de la collation des diplômes. Si la qualité


de rejeton d'une famille communiste ne suffit pas tou-
jours pour obtenir l'entrée dans l'université ou les insti-
tuts privilégiés, il est tentant de recourir au marché
noir des licences et des doctorats. Mais la dérive géné-
rale vers le cynisme, si forte dans le Parti communiste
aujourd'hui, ne lui évite pas d'être exposé à la déviation
contraire de naïveté. En effet, chez les enfants des diri-
geants, dotés de privilèges inconnus du reste de la popu-
lation, s'observent l'esprit contestataire et les signes de
la classique révolte du privilégié. Parmi eux, les intel-
lectuels dissidents trouvent des recrues, des complices et
des protecteurs.
Mais peut-on revenir au communisme de guerre? Il
est délicat, en système communiste, de gouverner de
façon nuancée, et la tendance naturelle est la montée
aux extrêmes. C'est ce qui s'est passé pour chacun des
tournants qui ont conduit ou ramené le régime au com-
munisme de guerre; mais non pas pour celui qui s'amor-
çait en 1964, et qui est demeuré en demi-teinte, peut-être
par la volonté des gouvernants, plus sûrement par
nécessité, c'est-à-dire par impuissance. Or, c'est le cœur
du débat : le gouvernement a-t-il les moyens politiques
de revenir franchement au communisme de guerre?
Que signifie, en effet, ce retour? En un mot, il
signifie répression. Pour briser la société civile, pour
élaguer les pousses qui ont reverdi depuis vingt-cinq
ans, il faut procéder à des épurations immenses.
Les obstacles ne sont pas moraux. En URSS, le
peuple sait d'expérience que l'Etat peut tout faire.
L'Etat n'est tenu à rien d'autre qu'aux devoirs que lui
impose l'idéologie, et ceux-ci ne concernent pas la
société civile. Une des différences entre la tyrannie clas-
sique et le régime idéologique est que le tyran, qui
recherche son intérêt particulier, a pour autant partie
58 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

liée avec l'intérêt commun, et qu'il est ruiné par la


ruine de ses sujets. Le tyran, qui est cynique et qui se
tient dans la même réalité que ses sujets, peut s'in-
former et décider lucidement. Ainsi les Khans mongols
jugeaient en toute clarté d'esprit s'il fallait transformer
telle région de l'Empire en pâturage pour les chevaux,
ou bien s'il était plus avantageux de prélever un tribut
sur les habitants. Au contraire, la surréalité idéologique
n'est pas affectée, jusqu'au dernier moment (celui de
l'écroulement final), par la destruction de la réalité réelle,
parce que le Parti est persuadé qu'il ne fait que trans-
férer les richesses de la seconde dans la première, comme
dans ces romans de science-fiction où les objets et les
personnages se désintègrent et disparaissent au moment
où ils sont transférés intacts dans la «quatrième dimen-
sion :. . Il faut du temps pour s'apercevoir que la qua-
trième dimension n'existe pas et que les objets et person-
nages se sont purement évanouis dans le néant.

ÛBSTACLES POLITIQUES

Les obstacles sont politiques. La purge en principe


devrait comprendre deux volets. Elle devrait d'abord
frapper le Parti lui-même. Dans un régime où la vie
politique est monopolisée par le Parti, tout changement
se traduit par un changement dans le Parti. Dans un
régime où la faute politique est simultanément faute
morale et défaut ontologique, le changement dans le
Parti se traduit par la mort politique d'une fraction du
Parti, fraction qui peut d'ailleurs être presque aussi
étendue que le Parti lui-même. La mort politique étant
une néantisation ontologique, il n'y a pas d'inconvénient
à ce qu'elle soit doublée d'une mort physique. Au
contraire, elle offre un moyen court pour maintenir
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 59

l'unité monolithique du Patti, qui a toujours été recon-


nue comme la condition de sa survie. De plus, elle com-
porte le bénéfice d'ouvrir des carrières et des postes à
d'innombrables subalternes dont l'avancement était blo-
qué. Le Parti soviétique est guetté par la gérontocratie
et l'immobilisme. La purge serait, comme au temps de
Staline, une cure de jouvence et l'occasion d'assurer la
succession des générations de manière traditionnelle.
Toutefois, la purge est une opération politique dange-
reuse. Elle n'est pas facilement contrôlable. La généra-
tion en place le sait d'expérience. La relève n'est pas
assurée. En 1936, existait une combinaison de cynisme
et de naïveté qui n'existe plus aujourd'hui, la naïveté se
faisant une denrée rare. Et puis en 1936, la société
civile venait d'être brisée, et l'opération pouvait s'accom-
plir dans le calme. En est-il de même aujourd'hui? Ne
faudrait-il pas mener ensemble les répressions dans le
Parti et dans la société civile? A quels risques !
Car le volet principal de la purge concerne évidem-
ment la société civile. Briser une fois de plus la paysaq-
nerie? Réaliser l'ultime déportation, non plus des seuls
koulaks mais du village entier? Cela conduirait à une
famine pour le moins comparable à celle de 1921 ou à
celle de 1932. Réduire la classe ouvrière? Mais com-
ment alors maintenir la production? Anéantir le mar-
ché? L'économie soviétique serait-elle encore capable de
fournir à l'Etat les instruments de puissance dont il a
besoin? Et comment venir à bout du problème national,
sans recourir aux méthodes qui firent reculer Staline
lui-même, lequel hésitait à déporter les Juifs et les
Ukrainiens?
Il n'est pas sûr que les méthodes de Staline tien-
nent à son coefficient personnel. Pour une bonne part,
elles tiennent à la nature de l'opération à effectuer dans
le cadre du système politique existant. L'opération étant
60 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

la même, dans le même système politique, mais s'appli-


quant à une échelle jusqu'ici inconnue, il faudrait envi-
sager des frais humains d'une échelle correspondante. Si
le deuxième communisme de guerre a coûté pour le
moins trente millions de morts, combien coûterait le
quatrième? Soljénitsyne remarque, avec bon sens, qu'il
signifierait la fin de l'existence historique du peuple
russe.
Et c'est ici que nous rencontrons la politique étran-
gère. y a-t-il en politique etrangère des schémas poli-
tiques qui correspondent à ceux que nous avons recon-
nus dans la politique intérieure? Quelle politique adopter
pour obtenir un environnement international favorable
aux desseins de la politique intérieure envisagée dans ses
tournants?
II

PoLITIQUE ÉTRANGÈRE

Par politique étrangère, j'entends l'action du Parti


communiste soviétique en dehors des frontières recon-
nues de l'URSS. Elle est caractérisée par le fait qu'elle
dispose de deux systèmes d'action que, pour la commo-
dité, je nommerais A et B.

LE SYSTÈME A

Ces deux systèmes correspondent aux deux sphères


déjà distinguées de la surréalité idéologique et de la réa-
lité commune. Le système A se réfère à la sphère idéolo-
gique, où les Etats ne sont pas considérés comme des
éléments permanents et irréductibles de la politique
« étrangère >. On peut même dire que, dans cette
sphère, la notion de politique étrangère perd sa consis~
tance, puisque la référence est d'une part le capitalisme
mondial, de l'autre le mouvement communiste interna-
tional. Il n'y a donc de politique étrangère que pour des
raisons de circonstances, historiques et provisoires. Les
concepts instrumentaux du système A sont tirés de la
62 COURT TRAITP. DE SOVIP.TOLOGIE ...

doctrine. Ce sont, par exemple, l'impérialisme, la lutte


de classes à l'échelle internationale, l'internationalisme
prolétarien. Les moyens du système A, du moins ceux
qui lui appartiennent en propre, sont le mouvement com-
muniste international, particulièrement ses organes spé-
cialisés : KominternJ Kominform, F.S.M., etc. Ce sont
aussi, en continuité avec les premiers, des appareils plus
discrets, comme ceux qui doublent de l'intérieur les
partis communistes « frères :. , les services de rensei-
gnement, de propagande, de subversion et autres fonc-
tions attribuées au K.G.B. et aux organes du même
type.

LE SYSTÈME B

Le système B est celui qui se développe au contact


immédiat de la réalité commune, ou plus exactement sur
le front d'attaque ou sur la frontière mobile qui sépare la
sphère idéologique de la réalité réelle. Il s'agit ici d'une
politique étrangère au sens commun du terme, d'une
politique interétatique. Les concepts instrumentaux sont
pris au vocabulaire de la diplomatie classique. Dans le
système B circulent donc les mots de paix, de coexis-
tence, de souveraineté nationale, de non-ingérence dans
les affaires intérieures, d'influence, d'intérêts privilé-
giés. Les moyens du système B sont, comme partout, la
diplomatie, l'armée, les échanges économiques et tous les
autres moyens par lesquels un Etat peut agir sur un
autre Etat.
Le système B est articulé au système A dans
l'exacte mesure où l'idéologie est au pouvoir et tient
sous sa coupe une portion, qu'elle ne lâche pas, de la
réalité qui a la forme d'un Etat. Dans la pratique, ils
sont mis en œuvre simultanément et indissociablement.
COURT TRAJTP. DE SOVIÉTÇJLOGIE... 63

Politique du Parti communiste de l'URSS et politique


de l'URSS sont en continuité et en interaction.

LEUR INTERACTION

Il serait faux d'imaginer, comme on semble le faire


quelquefois, que le système A soit le système dominant
pendant les périodes offensives de la politique étran-
gère et le système B pendant les périodes défensives.
Ainsi, selon cette conception, la politique étrangère du
parti communiste, politique révolutionnaire, s'estompe-
rait peu à peu au profit d'une politique classique d'Etat,
qui peut être expansionniste, mais qui a vocation à se
ranger dans le concert, et bientôt l'équilibre des puis-
sances.
En fait, dans l'offensive, la politique étrangère met
à profit toute la puissance étatique du système B, de
même que, dans la défensive, elle utilise également les
ressources plus discrètes du système A. L'art de la poli-
tique étrangère soviétique sera de combiner les deux sys-
tèmes d'action de façon qu'ils ne se gênent pas mutuel-
lement et qu'ils atteignent, dans leur plan respectif, à
la pleine efficacité. Lénine a immédiatement compris que
le second ne pouvait pas exister sans le premier. De
même qu'en politique intérieure, la règle suprême est de
se conserver au pouvoir, en politique extérieure la règle
est de conserver à tout prix le statut et les moyens de
l'Etat. L'application la plus extrême et, du même coup,
la plus exemplaire de cette règle se trouve dans l' accep-
tation (contre l'opinion de Trotsky et de la majeure
partie du bureau politique) des conditions du traité de
Brest-Litovsk. Lénine, foulant aux pieds ce que, dans le
système B, on eût appelé l'intérêt national, accepta le
retranchèment de la moitié de la Russie, afin de garder
64 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

un territoire de statut étatique sous son contrôle. L'Etat


figure donc comme une position de repli, une zone refuge
où peut s'abriter, quand il est en difficulté, le mouvement
communiste international. Celui-ci est mobilisable pour
le défendre. C'est alors qu'au lieu de son propre langage
(impérialisme, lutte de classes, internationalisme prolé-
tarien), le système A se met à parler le langage du sys-
tème B. Il peut aussi parler les deux langages, comme en
témoigne le titre du journal du Kominform, dans les
années cinquante. A cette époque, la politique étrangère
pouvait passer pour offensive dans le secteur oriental de
l'Europe et défensive dans le secteur occidental. Aussi
s'intitulait-il : Pour une paix durable (B), pour une
démocratie populaire (A). C'était aussi l'époque de
l'Appel de Stockholm (système A pour les moyens, B
pour le vocabulaire), de la guerre de Corée et du blocus
de Berlin (système B), où le mouvement communiste
international était chargé de la défense tactique pendant
que la stratégie offensive était confiée à l'Etat soviétique
et à sa capacité militaire. Mais ceci encore est trop
simple : à tout moment, et quelle que soit la ligne poli-
tique offensive ou défensive choisie, les deux systèmes
agissent simultanément en employant selon les lieux et
les circonstances tous les moyens de l'attaque et de la
défense, la défense pouvant être, comme à la guerre, la
meilleure des attaques et l'attaque la plus sûre des
défenses.
Tant que l'idéologie n'aura pas été expressément
répudiée, la politique étrangère soviétique sera offensive
dans son orientation générale. C'est pourquoi je ne crois
pas que les concepts d'offensive et de défensive soient
opérants et qu'ils suffisent à périodiser la politique
étrangère soviétique. Ils n'ont de valeur que dans un
cadre tactique et local, car la stratégie est fondamentale-
ment offensive. En effet, de même qu'en intensité, la
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 65

surréalité idéologique n'a de cesse d'avoir entièrement


absorbé la réalité qu'elle contrôle, en extension elle ne
sera pas satisfaite ni ne se sentira en sécurité tant que
ses frontières ne se confondront pas avec celles de l'Uni-
vers. Tout résultat obtenu dans le système B et sanc-
tionné selon ses modes, une fois repensé et retranscrit
dans les catégories du système A, sera réputé provisoire
et n'y pourra recevoir de sanction stable. « Ce qui est à
nous est à nous, ce qui est à vous est négociable. :. Ce
qui est à nous nous appartient selon les canons de l'idéo-
logie, et ce qui est à vous ne vous appartient pas selon
les mêmes canons et doit légitimement nous revenir.

LES TRAITÉS

Alors à quoi bon les traités?


Dès les premiers mois du nouveau régime, le gou-
vernement s'est aperçu des profits qu'il pouvait tirer de
la dissymétrie fondamentale entre sa politique étrangère
et celle de ses partenaires. Ceux-ci ne sont équipés que
pour agir et penser dans le système B. Ils peuvent être
donc facilement pris à contrepied par une diplomatie
qui use avec d'autant plus de liberté du système B
qu'elle ne le prend pas au sérieux ontologiquement
parlant. Le traité n'est jamais un partage, qui pour-
rait viser à l'équité et recueillir ainsi la satisfaction
des deux parties. Il est le constat d'un rapport des
forces, dans un conflit qui, par nature, exclut le com-
promis et veut la défaite finale d'une des deux parties.
Mais ce constat est formulé. C'est-à-dire qu'il
contraint l'adversaire (car il n'existe pas de partenaire)
à formuler la reconnaissance explicite d'une situa-
tion et d'une réalité, qui est immédiatement versée au
compte de la surréalité. Celle-ci se trouve ainsi comme
66 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

injectée de réel non pas seulement par la réalité


contrôlée, mais par la réalité qu'elle ne contrôle pas. La
surréalité reçoit l'investiture et un semblant d'être de
son ennemie irréductible, qui rentre, l'instant du traité,
dans ses catégories. C'est ainsi que tout traité entre les
Etats-Unis et l'URSS est transformé en un traité (cette
fois simple photographie d'une situation provisoire)
entre le capitalisme et le socialisme. Par la notion-pont
de « coexistence pacifique », cette transformation est
acceptée par les Etats-Unis eux-mêmes : ils acceptent
formellement de représenter le capitalisme et d'accorder
à l'URSS de représenter le socialisme. Depuis quelques
années, la dichotomie socialisme/capitalisme, dichotomie
qui n'a de sens que dans l'idéologie, a été peu à peu
acceptée par les opinions publiques et la presse euro-
péenne.
Les puissances qui traitent avec l'URSS, et pen-
sent dans le cadre du système B, considèrent qu'un
accord matériel portant sur des frontières, des marchan-
dises, des armements, constitue la seule réalité et que les
concessions, qui sont faites dans le cadre non bilatéral
du système A, ne les concerne pas. Ce sont des satisfac-
tions verbales sans importance, sans réalité, qu'on peut
accorder du gouvernement soviétique pour se le conci-
lier. Les puissances se trompent. L'idéologie est un sys-
tème verbal, qui repose sur des mots et se nourrit de
mots. Lui donner des mots, lui céder sur des mots, c'est
lui conférer la seule réalité dont elle soit capable. Dans le
gouvernement intérieur, le Parti n'est pas satisfait de
la simple obéissance, il veut l'acquiescement, l'aveu,
l'assentiment exprimé. L'équivalent de l'aveu dans un
procès, ou de l'assentiment dans un vote unanime est,
dans la politique étrangère, le traité qui sanctionne non
un partage, mais la légitimité de l'imaginaire et la recon-
naissance de l'inexistant. La concession verbale devient
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 67

une négation de la légitimité de celui qui l'a concédée, et


elle lui est immédiatement opposée. La couronne de
fleurs déposée par M. Giscard d'Estaing au mausolée de
Lénine n'est pas un acte insignifiant. M. Giscard
d'Estaing l'a justifié en assurant qu'il déposait cette
couronne en hommage au fondateur de l'Etat soviétique,
en demeurant en quelque sorte dans le cadre du système
B. Mais, par le report immédiat d'une colonne dans
l'autre, la couronne était déposée au pied du fondateur
du mouvement communiste international.

NEP ET ACTIVITÉ EXTÉRIEURE

Il ne serait pas moins faux d'imaginer, comme on le


fait aussi quelquefois, qu'il y ait coïncidence entre les
phases de communisme de guerre et les phases « offen-
sives », entre les phases de Nep et les phases « défen-
sives» de la politique étrangère. Une courte inspection
du passé montre au contraire que ces deux rythmes
apparaissent indépendants l'un de l'autre. Le raid en
Pologne de Toukhatchevski se situe en plein commu-
nisme de guerre, mais aussi les conduites prudentes de
Staline en face de Hitler et de Truman. Les tentatives
de subversion en Allemagne (I923) et en Chine appar-
tiennent au contraire à la Nep.
Les plus grands succès de politique étrangère sovié-
tique se placent dans la longue période qui s'étend depuis
la chute de Staline, et plus encore depuis celle de
Khrouchtchev. C'est une remarque banale que l'Occi-
dent a gagné la guerre froide, mais a perdu la
« détente ». Mais nous pouvons nous demander si, en
règle générale, la Nep n'est pas, pour une politique
étrangère active, une condition intérieure plus favorable
que le communisme de guerre.
68 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

En effet, selon la définition que nous en avons


donné, le communisme de guerre implique une concen-
tration des forces du Parti communiste sur la société
civile, c'est-à-dire sur une tâche intérieure. Il a besoin
d'un climat international de tranquillité pour vaquer en
paix à son occupation principale. Sa politique étrangère,
qui pourra d'ailleurs comporter des aspects tactiques
très offensifs et « révolutionnaires », visera donc fonda-
mentalement au maintien du statu quo. Nous y revien-
drons. En outre, la destruction partielle de la société
civile prive le Parti des moyens d'une politique étran-
gère véritablement active. Son armée repose sur une
économie épuisée, sur une technique sans initiative.
Enfin, l'ampleur des répressions n'est pas sans percer
les murailles du secret et sans provoquer, dans la
société internationale, un certain effroi. Le mouvement
communiste international ne se trouve donc pas toujours
en bonne po si ti on.
Tout au contraire, la Nep) impliquant un retrait
partiel et temporaire des tâches intérieures du parti
communiste, le rend pour autant disponible pour les
tâches extérieures. Le voici qui prend un visage rela-
tivement libéral. L'opinion occidentale, qui se contente
de peu, lui accorde ses sympathies, et le reste de mystère
est un piquant supplémentaire, une aura qui permet
toutes les majorations. Il est plus facile pour les partis
communistes occidentaux d'être unitaires s'ils ne sont
pas gênés par des scandales comme les procès de 1936 ou
ceux qui suivirent l'affaire Tito.
Enfin, c'est le plus important, le Parti bénéficie de
la force retrouvée de la société civile. Considérons
l'armée.
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 69

L'ARMÉE

« La guerre, aimait dire Lénine, citant Clausewitz


à contresens, est la politique poursuivie par d'autres
moyens.» L'intérêt de cette phrase dans la bouche de
Lénine n'est pas dans le sens attribué au mot guerre,
mais dans celui où est pris le mot politique. En effet,
dans la vision manichéenne qui est la sienne, la poli-
tique ne peut déboucher sur un partage équitable entre
les groupes sociaux ou entre les cités se partageant l'uni-
vers. Elle est un affrontement global, dramatique, où
l'un doit l'emporter complètement et l'autre disparaître.
La vocation de la politique est donc la montée aux
extrêmes, autrement dit la guerre. La différence entre
politique et guerre devient purement technique, la guerre
usant de moyens matériels différents de ceux de la poli-
tique et normalement plus coûteux. En tout état de
cause, il ne saurait y avoir de politique sans prévoir la
guerre et sans se donner les moyens de la faire. Il
s'ensuit que la politique, en régime communiste, se défi-
nissant tout entière comme la prise et la conservation du
pouvoir, à l'échelle locale comme à l'échelle mondiale, la
construction d'une armée capable de garantir la seconde
mission et de préparer la première est la tâche priori-
taire du gouvernement.
L'armée est la fin véritable du système de produc-
tion soviétique. Du point de vue du gouvernement, et
de la sphère idéologique devant laquelle, seule, il rend
compte, il importe peu que la société civile soit dans un
état de prospérité relative ou de pauvreté. En tant que
société civile, elle n'a pas de part au pouvoir et le gouver-
nement n'a pas à craindre d'être renversé par une repré-
sentation nationale mécontente. En tant qu'extérieure à
la sphère idéologique, elle n'a pas d'existence légitime
propre. Ce n'est pas le paysan comme tel qui doit jouir
70 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

de l'aisance, ni même la «plantation» décorée du titre


de kolkhoze à laquelle il se trouve asservi, mais le kol-
khoze_, tel qu'il existe imaginairement, utopiquement,
c'est-à-dire nulle part. L'investissement et la recherche
étant décidés par les instances politiques, il n'est pas
étonnant qu'ils ne soient pas consacrés au bien-être de la
société civile. Comme on le sait, pas un médicament, pas
un objet de consommation utile n'ont été inventés en
URSS depuis soixante ans. La médecine, la pharma-
copée sont maintenues à un niveau extraordinairement
primitif et il est peu de pays où l'équipement sanitaire
soit aussi « sous-développé ». On ne voit pas ce qui
motiverait le système de production soviétique à inven-
ter le rasoir électrique ou la machine à laver, ensuite à
les perfectionner. L'armée, au contraire, est au centre
de la préoccupation. A la limite, le seul devoir du
gouvernement, en ce qui concerne la production des
biens pour la société civile, est de lui permettre d'accé-
der à des conditions de vie qui la mettent à même de
soutenir l'effort de production militaire. Il y a quand
même en URSS des rasoirs électriques et des machines
à laver, copiés sur des modèles étrangers, qui libèrent la
main-d' œuvre pour des tâches réellement productives, à
savoir militaires.
La concentration des énergies productives sur les
industries militaires est plus forte en URSS que dans
n'importe quel pays du monde. Les chiffres officiels sont
peu significatifs. Certains spécialistes occidentaux esti-
ment la part du P.N.B. consacrée à la défense deux
fois plus importante qu'aux Etats-Unis, soit entre 10 et
20 pour 100. Sakharov avance le chiffre de 40 pour 100,
ce qui est supérieur à la part affectée au même poste
par Israël, qui est en état de guerre permanent. Ces
chiffres ne doivent être appréciés qu'en toute conscience
de l'incertitude frappant les statistiques soviétiques. On
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 71

sait d'autre part que la recherche, les talents, les moyens


scientifiques sont massivement affectés au même sec-
teur.
Il est de fait que depuis la Révolution, l'Etat sovié-
tique a réussi à construire une armée compétitive. Le
problème de constituer une armée moderne sur la base
d'une économie relativement primitive a été résolu par
la concentration des moyens, par la contrainte, par
l'abaissement ou l'élévation très lente des niveaux de
vie. C'était depuis Pierre le Grand la recette éprouvée.
Mais il est une autre condition exceptionnelle qui a
permis d'atteindre, en ce domaine, la parité. Le secteur
militaire est en URSS le seul qui doive se soumettre aux
critères de rationalité qui servent, dans les pays non
communistes, à régler l'ensemble du système produc-
tif. Il est de peu de conséquence que les produits de
l'industrie civile soient d'une qualité très inférieure à
ceux de l'étranger. Qui se plaindra que la population
soviétique soit vêtue dans le style du carreau du Tem-
ple et nourrie avec des menus de soupe populaire? Par
contre, le régime ne peut se permettre de disposer
d'avions, de tanks et de canons d'une qualité inférieure.
A défaut d'un véritable marché, qui supposerait un
calcul des prix de revient aussi impossible dans ce sec-
teur que dans les autres, il existe une compétition ou une
concurrence qui impose la qualité et oblige à l'innova-
tion. Le secteur militaire est le seul qui connaisse, par ce
biais, la stimulation du marché.
Il faut tenir compte de cette circonstance quand il
faut interpréter le gonflement énorme des forces armées
soviétiques. Il est difficile, en effet, de décider s'il a tou-
jours pour cause une politique délibérée, visant une
action armée et répondant à une décision d'Etat-Major.
Ou bien si ce gonflement se produit par une sorte d'auto-
matisme et de fatalité structurelle, comme porté par
72 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

l'arrangement particulier du système de production


soviétique, naturellement orienté vers la chose militaire,
équipé et efficace dans ce seul secteur. L'URSS, dans ce
cas, produirait des tanks et des canons en si grand nom-
bre non pas tant parce que le gouvernement aurait voulu
les produire, mais parce que le pays serait incapable de
produire rationnellement autre chose.
Les deux modèles politiques généraux gouvernent
aussi le sort de l'armée soviétique. Le communisme de
guerre permet, en effet, de pousser la concentration ou
la spécialisation du système de production à son degré
maximum. La production affectée à la société civile est
réduite au niveau le plus bas. L'ensemble de l'appareil
productif tend à se confondre avec les arsenaux. Mais
si le communisme de guerre permet d'atteindre des
objectifs rapides, il engendre des difficultés à long terme.
En effet, la base de production rétrécit. Les contraintes
sont telles que l'innovation - absolument nécessaire
en domaine militaire - devient plus difficile. On sait que·
quelques-uns des modèles d'avions les plus réussis de
la deuxième guerre mondiale ont été conçus dans des
charachka, par des ingénieurs déportés. Ce n'est pas
un système sain ni un système stable que celui où la
recherche et le développement sont confiés à l' adminis-
tration pénitentiaire. La main-d'œuvre ouvrière escla-
vagisée et abrutie n'est plus capable que d'un travail
grossier. En somme, l'armée est prise dans la contra-
diction générale du communisme de guerre qui aboutit
à la destruction du système par son triomphe même.
Au contraire, la Nep, défavorable dans un premier
temps à la chose militaire, lui est bénéfique à long
terme. En fin de compte, l'armée tire sa force de celle
de la société civile. Même si le prélèvement sur la pro-
duction est proportionnellement moins important, le pro-
duit national enfle assez pour que la part militaire
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 73

augmente en termes absolus. L'inventivité, la qualité


du travail sont plus facilement mobilisables, si la popu-
lation dispose d'aises suffisantes. C'est ce qu'on observe
depuis la dernière guerre. A sa mort, Staline laissait unè
armée figée dans le matériel et les principes stratégiques
qui avaient assuré son succès dix ans auparavant. Ce
n'était qu'à grand renfort de charachka, de main-
d'œuvre déportée et d'espionnage, qu'il avait construit
quelques bombes atomiques. Au contraire, depuis 1953,.
les forces armées soviétiques se développent prodigieu-
sement. Elles ont mis au point des systèmes d'armes
aussi efficaces que ceux de l'Amérique et, parfois, l'ont
devancée dans l'invention de systèmes nouveaux. En par-
tant de rien, une flotte a grandi dont de bons experts
assurent qu'elle dépasse aujourd'hui la flotte américaine.
Enfin, l'armée rouge a tiré de multiples avantages de la
politique dite de détente. Qu'est-ce que la détente?

LA DÉTENTE

Par détente, j'entends la politique étrangère du


parti communiste de l'URSS qui vise à appliquer à la
société internationale les règles qui fixent les rapports,.
caractéristiques de la Nep, entre le pouvoir idéologique
et la société civile.
Comme je l'ai dit, le Parti garde, en période de
Nep, une perspective offensive. Il ne renonce nullement
à contrôler un jour l'ensemble de la société civile et, en
politique étrangère, la société internationale. Il doit par
conséquent, en profitant des conditions favorables
créées par la Nep, se renforcer, conserver son unité, sa
discipline et son contrôle sur les zones dont il garde la
gestion, et préserver la possibilité d'un tournant, c'est-
à-dire d'un nouvel assaut conquérant.
74 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

J'ai dit les moyens nouveaux que mettaient à la


disposition de cette politique les conditions de la Nep
intérieure. Mais la « Nep extérieure » offre aussi une
.série d'avantages.
Dans le cadre du système A, le Parti se trouve en
bien meilleure position pour profiter des poussées idéo-
logiques qui se font jour spontanément dans les sociétés
non communistes. Le mouvement communiste interna-
tional peut tirer parti de deux circonstances nouvelles de
la vie soviétique. L'abaissement du niveau de la répres-
sion donne l'espoir à l'opinion progressiste que le
c socialisme» peut prendre, que dis-je, est sur le point
de prendre, et même a déjà pris, un visage humain. Qu'il
y ait un million et demi de prisonniers au lieu de douze,
c'est la preuve que « socialisme et liberté sont compa-
tibles:.. Ensuite, l'enrichissement indéniable de la
société civile, dont la cause est le retrait de la sphère du
pouvoir, est porté au crédit du même pouvoir. Ainsi le
mouvement communiste, fort de l'amélioration de son
image de marque, peut d'une part réclamer de l'Etat
<bourgeois» des facilités et des libertés supplémen-
taires, d'autre part imposer aux social-démocraties et
au progressisme chrétien une considération, une coopé-
ration, une alliance et même, si les circonstances le per-
mettent, une fusion.
Dans le cadre du système B, les avantages ne sont
pas moins évidents.
La détente fournit l'occasion de signer une multi-
t:ttde de traités, c'est-à-dire d'engranger ce dont le
régime idéologique a le plus besoin, la reconnaissance
formelle. Marx écrivait : «La Russie offre dans l'his-
toire l'unique exemple d'un immense Empire qui, même
après des réalisations d'envergure mondiale, ne cesse
d'être considéré comme une affaire de croyance et non
de fait.» Par un effet d'ex-post, la formule est devenue
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 75

bien plus profonde qu'à l'époque de Marx. En effet, le


régime idéologique étant dépourvu d'autre existence
que linguistique, la consécration d'une croyance devient
la consécration du « fait ~. La souscription de la société
internationale au fait soviétique lui injecte une réalité
que ne sauraient lui apporter les votes les plus unanimes~
les défilés les plus nombreux, les adhésions les plus
enthousiastes de la société civile intérieure. Comme
devant les enfers, Ulysse nourrissait l'ombre de sa mère
du sang des vivants et lui faisait prendre, l'espace d'un
moment, un semblant de consistance, ainsi la société
civile et la société internationale s'évertuent à « évo-
quer » la surréalité idéologique et la maintiennent cons-
tamment, selon son exigence, sur cette terre. Car le
«socialisme~ a besoin de ces deux évocateurs. En
s'appuyant sur l'assentiment de la société civile, il
réclame la reconnaissance de la société internationale.
Puis, fort de cette reconnaissance, il demande à la
société civile un surcroît d'assentiment.
La détente, d'autre part, a les mêmes vertus que
la Nep : elle permet l'entretien du pouvoir idéologique
par la société civile, en l'espèce, par la société interna-
tionale.
A vrai dire, la société internationale a plusieurs
fois, dans des moments décisifs, sauvé le régime sovié-
tique. Il suffit d'évoquer la mission Hoover, qui a empê:..
ché cinq ou six millions de paysans de périr lors de la
famine de 1921, et l'aide américaine pendant la dernière
guerre. Même pendant le communisme de guerre le plus
désespérant, celui des premiers plans quinquennaux,
l'Occident a dirigé vers l'URSS des investissements
importants, de la technologie, des ingénieurs qui tra-
vaillaient environnés de main-d' œuvre déportée. Jamais
l'Occident ne s'est opposé à ce primitif trafic triangu-
laire, si semblable à celui du XVIII siècle, auquel se
8
76 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

livre le gouvernement soviétique : la traite des pay-


sans en Sibérie orientale où, comme déportés, ils
extraient de l'or, qui est ensuite vendu sur le marché
international pour importer du blé et d'autres marchan-
dises dont la production, à cause de la traite des pay-
sans, notamment, est devenue déficitaire.
La détente permet d'améliorer ce commerce sur une
grande échelle. Le trafic triangulaire se perfectionne
quand le gouvernement soviétique jette sur le marché le
produit concurrentiel dont il dispose pour les raisons
déjà indiquées : les armes. Celles-ci sont vendues aux
pays sous-développés, contre des devises fortes et des
matières premières, elles-mêmes revendues aux pays
développés contre de l'équipement et de la technologie.
Particulièrement, la détente permet la mise en place
d'un système que je nommerai le système de Witte géné-
ralisé.

LE SYSTÈME DE WITTE

Le système inventé par le grand ministre des


Finances du tsar Alexandre III consistait à faire
subventionner la puissance économique et militaire de la
Russie par ses Alliés. Ceux-ci consentaient des prêts
considérables, qui étaient injectés dans l'économie russe,
et dont le service était assuré par de nouveaux prêts.
Les emprunts russes étaient consentis, parce que les
Alliés tenaient à l'alliance russe, et que les prêteurs,
voulant rentrer dans leurs fonds, avaient intérêt à main-
tenir l'économie russe dans un état de solvabilité. Ce
qui faisait ainsi marcher la pompe aspirante de l'em-
prunt russe était le caractère réversible que le système
de Witte gardait à tout moment. Il reposait sur la
menace virtuelle que le gouvernement russe se tourne
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 77

vers l'alliance allemande ou se déclare en faillite. Tou-


tefois, les prêteurs occidentaux espéraient que la menace
cesserait d'être crédible quand la Russie serait suffisam-
ment « intégrée :. au système économique et politique
mondial.
Le nouveau système de Witte offre les caractères
suivants : ce qui est acheté n'est pas la puissance mili-
taire active de l'URSS, c'est une simple apparence de
bonne conduite dans le seul cadre du système B. Plus
encore que dans l'ancien système de Witte, l'initiative
appartient aux Etats plutôt qu'aux acteurs économiques
privés. Ceux-ci ont soin de se garantir du côté de
leurs gouvernements respectifs, de sorte que ce soient
les contribuables locaux et non pas russes qui soient
les garants derniers de l'opération. Les partenaires ne
sont pas les Etats alliés de l'URSS, mais au contraire
ses adversaires potentiels qui n'ont pas les moyens
politiques de soutenir la compétition avec elle et trou-
vent plus facile d'acheter ainsi leur tranquillité. C'est
ce glissement des alliés aux adversaires qui marque la
généralisation du système de Witte.
The Economist (8 nov. 1975) prête ce raisonne-
ment à M. Kissinger : « Il est désirable de signer beau-
coup de traités avec les Russes, même des traités dont
les Russes tirent plus de bénéfices immédiats que les
Américains, parce que cela donne aux futurs gouver-
nements soviétiques un investissement en bonnes rela-
tions avec l'Amérique : ils n'iront pas perdre les béné-
fices qu'ils ont acquis. :. Autrement dit, le raisonne-
ment de M. Kissinger montre qu'il connaît la clé du
système : la menace d'une réversion de politique.
Comme les anciens prêteurs, il espère que le long term
investment lève la menace, par l'intégration de l'URSS
au système économique et politique mondial.
Le raisonnement aurait eu sa valeur en face de
78 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTQLOGIE ...

l'ancien régime russe qui n'était pas fondamentalement


différent des régimes occidentaux; au pire pouvait-on
l'assimiler à un régime tyrannique classique. Il est d'une
insigne faiblesse devant un régime communiste.
En effet, la règle du pouvoir idéologique en période
de Nep est de se garder la capacité de provoquer un
tournant. Depuis sa naissance, le parti bolchevique
sait parfaitement que, pour persévérer dans son être, il
faut prendre à l'égard de la société civile (ici interna-
tionale) des précautions prophylactiques dont il a une
très ancienne expérience. Imaginer que le commerce
Est-Ouest «libéralisera» l'URSS par l'automatisme
inconscient de la « main invisible » économique, c'est
ignorer aussi bien ce qu'est le Parti communiste que
l'histoire. La Nep extérieure s'accompagne d'une vigi-
lance accrue à l'intérieur.
L'Etat soviétique restant l'acteur économique uni-
que, il n'y a pas de chances que les effluves venus de
l'Ouest fassent jaillir en URSS un pluralisme écono-
mique, encore moins politique. Hommes d'affaires et
banquiers circulent, comme de simples touristes, dans
les circuits hermétiques de l'1ntourist. Le monopole
d'achat soviétique s'opposant à une offre dispersée met
le gouvernement soviétique dans les meilleures condi-
tions d'échange. Je ne sais si, en situation de monopole
absolu unilatéral, les économistes disent qu'il y a encore
marché. C'est sans doute parce qu'ils se concurrencent
entre eux que les hommes d'affaires occidentaux parlent
du « marché » soviétique.
L'ancien système de Witte conduisait à un dévelop-
pement rapide de la société civile, car l'injection de
capitaux profitait à une économie de marché. Le nou-
veau système de Witte conduit, au contraire, à un ren-
forcement de l'Etat soviétique. Soit en effet que les
biens importés nourrissent directement l'appareil mili-
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 79

taire, soit qu'ils permettent, en entretenant la société


civile, de diriger de nouvelles ressources sur l'appareil
militaire, celui-ci est le principal bénéficiaire de l'opé-
ration. Si bien que le résultat de la Nep extérieure est
d'augmenter encore la capacité de réversibilité qui entre-
tient la dynamique d'ensemble du système. Les Occiden-
taux ont acheté, croient-ils, l'abstention de l'armée sovié-
tique, à la condition de la subventionner et d'augmen-
ter considérablement sa puissance potentielle. Ce sont
eux qui ont fait un long term investment. Ce sont eux
qui auront peur de perdre d'un coup les bénéfices de la
détente. S'ils tombent dans ce que le gouvernement
soviétique considère comme une mauvaise conduite, ils
risquent de perdre l'ensemble de leurs investissements
économiques, ce qui n'est pas grave. Mais surtout, ils
se retrouveront dans la situation à laquelle ils avaient
cru échapper par la détente, mais alors considérablement
aggravée. Ils paieront un nouveau sursis par l'exten-
sion du système de Witte à l'échelle et aux conditions
que leur fixera leur partenaire soviétique. Ce sont eux
alors qui auront envie de signer «beaucoup de traités:..

UN ETAT PAS COMME LES AUTRES

Le gouvernement soviétique ne se sent pas lié à


l'égard de la société internationale par des obligations
de droit. Puisque celle-ci a consenti à se placer dans
les conditions de la société civile intérieure, elle n'a que
des devoirs. Un jour ou l'autre, et au moment qui sera
politiquement opportun, elle devra entrer dans la sphère
du pouvoir idéologique et se communiser. Elle doit
s'y préparer. Ni Lénine, quand il posait, au début de
la première Nep les principes de la coexistence paci-
J

fique} ni Khrouchtchev, ni Brejnev dans la Nep actuelle


80 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

n'ont jamais tenu un autre langage. De ce point de vue,


la politique étrangère soviétique nie l'idée même d'un
ordre international, ou d'un concert des nations. De
même que le pouvoir assurait à la société civile inté-
rieure qu'elle ne jouissait que d'un sursis et que la com-
munisation allait reprendre aussitôt que le Parti en
aurait la force, de même, avec la plus grande franchise,
elle ne promet à la société internationale qu'une pause
suivie, dans un temps à déterminer, d'une capitulation
qu'il importe de préparer dès maintenant. C'est donc
en toute bonne foi que le Parti communiste de l'URSS
somme le monde capitaliste de tisser, comme disait
Lénine, la corde qui le pendra. Il le somme d'entretenir
et de renforcer l'URSS et de s'abstenir de critiquer le
« socialisme» car, par le jeu des reports, la critique de
l'URSS atteint le régime soviétique. En acceptant la
détente, c'est l'Occident qui a conclu un contrat et il
est tenu de le respecter. On retrouve, mutatis mutandis,
cette bonne foi des Khans mongols qui, dès lors que le
tribut avait été payé une seule fois par une nation sou-
mise, s'estimaient en droit de le réclamer indéfiniment.
Considérée donc dans ses fins dernières, la politique
étrangère soviétique n'est pas celle d'un Etat comme
un autre.

UN ETAT COMME LES AUTRES

Et pourtant d'un autre point de vue, elle est celle


d'un Etat comme un autre, et même particulièrement
scrupuleux et respectueux des contrats. C'est qu'en effet
ayant décidé de laisser à la société internationale, comme
à la société civile, un espace, une autonomie délimitée,
il décide lui-même de respecter ces limites dans la me-
sure où elles conviennent à son intérêt. C'est une affaire
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 81

de cohérence politique. Le Parti ayant pris la décision


d'appliquer la Nep~ parce que la Nep est plus avanta-
geuse pour le Parti que le communisme de guerre, il
l'appliquera au mieux, sans pour cela tenir compte de
l'intérêt du partenaire qui ontologiquement ne compte
pas. Cela explique que, dans le cadre fixé par lui-même,
le gouvernement soviétique soit pointilleux sur les
contrats, bon payeur, fidèle à sa parole. A la fin du
délai qui lui est imparti, au moment des échéances, et
quand elle est convaincue que l'URSS est rentrée dans
l'ordre commun, la société internationale se trouve sou-
dain replacée en face des buts derniers, qui ne lui auront
jamais été celés, mais qu'elle aura oubliés et qu'elle aura
puissamment contribué à rendre réalisables.

LES BUTS DE LA DÉTENTE

Quels sont les buts de la politique étrangère sovié-


tique? A terme et par nature, ils sont, je l'ai dit, limités
seulement par l'étendue de l'univers. Mais en gardant
ce va:ste horizon devant soi, le Parti communiste sovié-
tique se fixe des buts différents dans le cadre d'une
politique de Nep ou dans celui d'une politique de commu-
nisme de guerre.
Dans la Nep (ou détente), les buts sont indéfinis en
extension) mais limités en intensité.
Ils sont indéfinis en extension parce que c'est la
totalité de la société internationale qui, s'étant placée
en position de Nep, intéresse le gouvernement soviéti-
que. Il affecte alors, à sa diplomatie, les talents et les
moyens dont il dispose. En effet, son activisme politi-
que ne peut plus se contenter du champ intérieur. A
l'intérieur, il se contente de gérer l'acquis. La politique
intérieure n'offre en période de Nep que peu d'intérêt.
82 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

Au contraire, à l'extérieur, il y a de toniques et passion-


nantes parties à jouer. C'est à l'ensemble du monde que
s'appliquent les trafics triangulaires et le nouveau sys-
tème de Witte. C'est l'univers entier qui doit contribuer
à la prospérité de l'Etat soviétique et à celle du mouve-
ment communiste international. Les deux systèmes A et
B sont utilisés à plein dans une politique qui devient
mondiale par son propre mouvement et qui ne peut se
désintéresser d'aucune région du monde. Renforcer
l'Etat soviétique, préparer les conditions d'un essor du
communisme mondial, ces deux tâches permanentes ne
connaissent plus de limites géographiques.
Mais elles connaissent des limites en intensité qui
sont celles de la Nep elle-même. La règle de celle-ci, en
politique intérieure, est de ne pa:s tuer, pour le moment,
la poule aux œufs d'or. Elle est la même en politique
extérieure. Se demander si la détente implique que
l'URSS a renoncé à « exporter la révolution :. est une
fausse question. Elle y « renonce » temporairement
pour autant qu'elle en prépare le succès et que le délai
est requis pour le succès final. Tant qu'elle profite à la
puissance étatique de l'URSS et au mouvement com-
muniste international, pourquoi l'abréger? Dans les
termes de la diplomatie traditionnelle, nous dirons donc
que la Nep vise en règle générale - mais les circons-
tances locales peuvent en disposer autrement - l'in-
fluence plutôt que la domination directe. Elle parque
la société internationale comme la société civile à l'inté-
rieur de barrières où elles vivent sous surveillance, en
attendant que le Parti refasse ses forces et soit en
mesure de les placer sous contrôle direct.
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 83

FIN DE LA DÉTENTE?

Ainsi peut être décrite la détente, comme nous la


vivons depuis les premiers voyages que firent, en 1954,
Malenkov et son compagnon Boulganine pour l'annon-
cer à l'Occident.
Nous devons nous demander maintenant les raisons
qui peuvent conduire à l'abandon d'une politique aussi
avantageuse et quelle serait la politique extérieure qui
correspondrait à ce que serait, à l'intérieur, le retour au
communisme de guerre.
On chercherait vainement ces raisons dans l'ordre
international. Le prix qu'a payé l'URSS pour obtenir
de ses adversaires, et sans cesser de les promettre à
la mort, qu'ils la subventionnent, a été extraordinaire-
ment bas. Le plus souvent, il a suffi de le demander, que
dis-je? il a suffi d'acquiescer aux offres. S'il n'avait
tenu qu'à certains, la détente aurait pu s'élargir encore,
passer à la coopération, se hausser même à la collabora-
tion dans le sens plénier que Pierre Laval a su conférer
au mot en 1942. Du banquier Dambreuse en proie aux
frayeurs de la révolution de 1848, Flaubert écrivait
« qu'il aurait payé pour se vendre ». Le capitalisme est
parfois sans entrailles!
Les raisons sont à rechercher dans l'ordre inté-
rieur. La détente aggrave les conséquences intérieures
de la Nep. Son influence indirecte est à la longue pal-
pable. La détente, en « laissant vivre » les sociétés non
communistes comme elles l'entendent, en déclarant for-
mellement la coexistence pacifique, nourrit les espoirs
de la société civile intérieure. Celle-ci n'a jamais béné-
ficié de promesses solennelles. Elle ne jouit pas non plus
d'une autonomie comparable. Elle est tout au plus tolé-
rée, sans que les lois répressives qui pèsent sur elle aient
été le moins du monde abolies : à peine suspendues ou
84 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

mollement appliquées. Paysans, ouvriers, intellectuels,


nations, croyants regardent avec espoir hors des fron-
tières de la domination communiste. Ils se solidarisent
d'instinct avec ce dehors qu'ils imaginent plus parfait
qu'il n'est, embelli par leurs rêves et leurs désirs. L'exté-
rieur est pour eux comme une utopie réalisée. C'est en
quoi il est dangereux. Les peuples soviétiques, instruits
par l'expérience, ne comptent pas sur une aide active de
l'Occident. Mais qu'il existe suffit. Soumis à la pro-
pagande qui veut leur faire croire à la consistance de
la surréalité idéologique, ils opposent, à l'utopie impos-
sible du communisme, l'utopie réalisée du monde exté-
rieur, terme naturel de leur développement spontané.
Il en est de l'extérieur, comme du langage personnel :
par sa simple existence, il volatilise le faux idéologique.
C'est pourquoi, détente ou pas, le voyage reste interdit.
D'autre part, la détente peut devenir une gêne à
l'adoption d'un tournant politique vers le communisme
de guerre. Cela est sans doute plus vrai pour la péri-
phérie de l'Empire, que pour son centre. Le glacis
européen de l'URSS comporte au moins deux Etats, la
Hongrie et la Pologne, où la Nep a pris des formes
extrêmes, bien au-delà de ce que n'a jamais connu au-
cune République soviétique. En Pologne, la société civile
s'est enflée au point que l'appareil communiste devient
par moments imperceptible. Le régime ne se manifeste
plus que par la pauvreté générale, l'inefficacité imposée,
le contrôle de la parole publique et de l'écrit officiel, la
police. Ce n'est pas assez. Nul ne sait si la Nep n'a pas
franchi un point de non retour, au-delà duquel le com-
munisme polonais, qui ne se maintient déjà que par
l'occupation soviétique, n'aura pas besoin, pour recon-
quérir le pays, d'une dose massive d' «aide fraternelle:.
et d' « internationalisme prolétarien ~. La Pologne vit
dans cette crainte. En Tchécoslovaquie, il a fallu recou-
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... · 85

rir à ces grands moyens pour réimposer d'urgence le


communisme de guerre. Malgré toute la bonne volonté
de l'Occident, ce fut, comme dirent nos journaux et nos
hommes d'Etat, « un coup pour la détente ». Peut-on
soumettre de la même façon Pologne et Hongrie sans y
mettre fin temporairement?

LA GUERRE FROIDE

Briser la société civile, étendre sur elle un contrôle


absolu, la faire rentrer de force dans l'utopie, voilà qui
va requérir, de la part du Parti communiste, la mobili-
sation de toutes ses forces sur les tâches intérieures.
Avant d'engager une partie politique aussi risquée, il
doit chercher à se garantir sur le plan international.
Il a une expérience récente d'une telle situation : c'est
la période dite de guerre froideJ qui correspondit
après la guerre au troisième communisme de guerre.
Quel en fut le caractère?
Il semble, à distance, que ce fut au fond, du côté
soviétique, une politique menée à l'économie. L'armée
rouge avait conquis un certain nombre de pays d'Europe
et le système A y avait immédiatement implanté des
structures communistes. La diplomatie soviétique aux
moindres frais, aux moindres risques, assura la tran-
quillité des opérations de soviétisation dans la zone
conquise. Au-delà des frontières de cette zone, la poli-
tique étrangère fut peu active. Elle disposait dë peu de
moyens réels. Tout en assurant la sécurité du capital
investi en Europe, c'est-à-dire celle des Partis commu-
nistes français, italien et de quelques autres, elle renonça
à influencer activement les zones qu'elle n'avait pas sous
sa coupe directe. L'Occident qui assistait avec une cer-
taine horreur à la soviétisation de l'Est et qui voyait,
86 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

comme il est de règle en communisme de guerre, l'essen-


tiel des ressources être affecté à l'armée, croyait à une
menace soviétique. Il trouva en lui-même la volonté des
contre-mesures qui s'imposaient. Les quelques aventures
extérieures à l'URSS, le blocus de Berlin, la guerre de
Corée furent, semble-t-il, le fruit du caprice tyrannique
et irresponsable de Staline lui-même, et non d'une déli-
bération du Parti qui, ultérieurement, les désavoua.

LES BUTS DE LA GUERRE FROIDE

S'il faut donc, par opposition au type idéal de la


détente, définir celui de la guerre froide, nous dirons
qu'en son principe, ses buts sont indéfinis en intensité~
mais limités en extension. Indéfinis en intensité) car les
zones extérieures, qui se trouvent sous le pouvoir direct
du parti communiste, sont traitées comme la société
civile intérieure, c'est-à-dire doivent se couler dans les
moules prévus par l'idéologie. Ce fut le sort des Répu-
bliques populaires après la guerre. Il s'agit de persuader
la société qu'il n'existe pas d'autre modèle que celui
auquel on s'efforce de la conformer. La politique de
guerre froide accentue le caractère d'uniformité à quoi
se reconnaît le régime logocratique. Du Viêt-nam à
Weimar, de La Havane au Yémen, ce sera le même
patron, le même langage, les mêmes journaux, les
mêmes formes de socialité. La mimésis s'étendra au
mouvement communiste international. La guerre froide
fut l'époque où le Parti communiste français mettait sa
fierté à imiter en toutes choses le grand parti bolchevique
dans les tics, le style de vie des dirigeants, et jusquë
dans les procès d'épuration qui ressemblaient exactè-
ment à ceux de Rajk ou de Slansky, sauf que les cou-
pables, au lieu de disparaître dans les ténèbres de la
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 87

mort, disparaissaient dans les ténèbres extérieures de


l'exclusion du Parti. Le Parti se souciait avant tout de
sa pureté, de son intégrité, de la précision de ses
contours.
Par contre, l'extension de cette politique est limitée
géographiquement. Délibérément, elle ne franchit pas
la frontière de la zone directement contrôlée. Ce n'est pas
que le Parti ait renoncé à l'empire du monde mais, dans
cette conjoncture, de centrifuge sa vision est devenue
centripète. Le manichéisme a changé de forme. Dans
la détente, socialisme et capitalisme s'affrontent, intime-
ment mêlés dans une bataille cosmique. Cette fois, les
frontières s'inscrivent en fossés infranchissables, en
rideaux de fer. Eux et Nous sont séparés, sans mélange.
les zones hors contrôle sont abandonnées à l'ennemi, et
peut-être vaut-il mieux que celui-ci prenne les formes
hideuses, immédiatement dénonçables, du « fascisme '>
et de l' « impérialisme '>. La guerre froide tente d'appli-
quer, à la société internationale, les règles qui valent
pour la société civile. Elle l'enferme dans le dilemme de
l'inimitié absolue ou de la soumission. La détente,
comme la Nep, vise l'exploitation, tandis que la guerre
froide, comme le communisme de guerre, la transfor-
mation violente partout où elle est possible. Dans les
termes de la diplomatie traditionnelle - mais là aussi
les circonstances peuvent en disposer autrement - la
guerre froide vise la domination directe locale plutôt
que l'influence mondiale. Au service de la politique inner
oriented du communisme de guerre, elle vise la stabi-
lité.
La détente est une diplomatie de mouvement. La
guerre froide une diplomatie d'immobilisme. Le per-
sonnage de Monsieur Niet, aux beaux jours de l'O.N.U.,
la représente assez bien. Elle peut cependant prendre un
visage impressionnant et bien plus inquiétant que celui
88 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

de la détente. Dans les zones indécises, elle vise la prise


du pouvoir par les moyens les plus bolcheviquement bru-
taux, sans se soucier outre mesure de ménager l'opi-
nion publique. Peu importe si le coup de Prague chasse
les ministres communistes à Paris et à Rome : l'essen-
tiel est de totaliser les gains et les pertes, de parvenir à
un partage net, à une situation stable qui permette de
vaquer aux tâches absorbantes de la « construction du
socialisme :. .
III

Les faits, en histoire comme ailleurs, ne peuvent


être saisis et appréciés qu'à travers une construction
théorique d'ensemble. En utilisant les couples commu-
nisme de guerre et Nep} guerre froide et détente, nous
avons esquissé un cadre où un nombre maximum de phé-
nomènes politiques prennent un sens intelligible. Pour
vérifier ou falsifier la théorie, nous avons interrogé une
histoire déjà accomplie en faisant abstraction des
nuances et des cas particuliers. Nep et communisme de
guerre, détente et guerre froide sont des modèles poli-
tiques calqués l'un sur l'autre et dont l'analogue existait
dans le parti bolchevique d'avant 1917 qui soumettait au
même critère de réversibilité ses tactiques unitaires ou
sectaires.
Nep et détente, communisme de guerre et guerre
froide ont, deux par deux, des affinités évidentes ; mais
comme modèles politiques, ils peuvent se dissocier et
être appliqués localement à contretemps comme une
exception à la ligne générale. Ainsi la soviétisation de
Cuba a exploité localement une situation favorable. Elle
a d'ailleurs été une écharde dans la détente. Cependant,
celle-ci s'est développée de part et d'autre de l'épisode
90 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

cubain sans que le mouvement communiste ait dû relâ-


cher sa domination sur cette île.
A l'inverse, au lendemain de la guerre et à cause,
semble-t-il, d'une fantaisie de Staline, la détente a été
appliquée à la Finlande sous une forme très pure et
très stable.
Mais ce schéma ne nous est d'aucune aide pour
prévoir l'avenir. Il ne permet même pas de répondre
avec certitude si le gouvernement soviétique va s'en-
gager à fond dans un nouveau tournant, ou s'il va,.
comme il fait depuis 1964, louvoyer entre les deux
modèles décrits, sans prendre nettement son parti, sans
avoir peut-être le moyen de le prendre. La validité des
deux modèles n'en sera pas ruinée, même s'ils ne cor-
respondent plus à la pureté de type qu'ils ont manifestée
dans le passé. Ce n'est que rétrospectivement qu'on
pourra juger si, depuis 1964, le gouvernement soviéti-
que s'est contenté, à dessein, de maintenir la Nep dans
des limites acceptables, moyennant des coups de pouce,
qui ressemblent à des tournants avortés vers le commu-
nisme de guerre, ou bien si celui-ci est visé consciem-
ment.
Qu'en sera-t-il? L'histoire est une constante sur-
prise. L'idéologie propose une vision de l'histoire im-
personnelle et transparente. L'histoire, elle, est au
contraire personnelle et mystérieuse. Aucune théorie ne
nous rendra jamais maîtres du sort. Au moins peut-elle
servir à nous reconnaître dans le présent. Dans le jeu
infiniment complexe de la politique internationale, dont
aucun acteur important n'a de vision synoptique, et
l'auteur de ces lignes moins que personne, émergent
quelques questions - dont nous ne savons pas si elles
sont bièn posées - qui hantent les chancelleries et les
salles de rédaction. Je ne peux me dérober aux ques-
tions de l'homme de la rue, ni m'abriter derrière la
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 91

c science:. s'il me demande mon avis. Tâchons de


répondre, en toute incertitude, à quelques-unes de ces
questions candides.

M. BREJNEV ET LA DÉTENTE

M. Brejnev veut-il sincèrement la détente? La


réponse me paraît : «Oui, bien sûr.» La détente n'est
pas une concession que le Parti communiste de l'URSS
fait à ses adversaires, c'est une politique délibérée qu'il
cherche à leur imposer. Il faut ajouter que, même lors-
qu'il passe, avec une égale détermination, à l'autre
modèle de politique étrangère, il ne renonce pas à la
détente, du moins aux bénéfices de la détente. S'il ne
peut pas les recueillir sur toute l'étendue de la planète,
il s'efforcera de les récolter localement. En plein commu-
nisme de guerre, dans les années trente, Staline savait,
devant la menace militaire nazie, jouer le jeu de la
détente avec les démocraties, tout en s'appliquant à
soviétiser la République espagnole aussi complètement
qu'ille pouvait. Il sut aussi, au lendemain du pacte ger-
mano-soviétique, mener avec Hitler une politique de
détente d'une remarquable pureté. Ce fut le seul cas
peut-être de détente bilatérale, où chacun des deux par-
tenaires se faisait entretenir par l'autre dans le but
très conscient de le détruire un peu plus tard. La détente,
comme la Nep, est asymétrique. Pour qu'elle soit réci-
proque, il faut qu'elle soit appliquée, l'un à l'autre, par
deux Etats idéologiques. Détente ou guerre froide pour-
raient bien gouverner les relations entre les Etats com-
munistes.
Même après avoir donné les signes les plus évi-
dents de « durcissement » (comme on dit), il faut
s'attendre à ce que M. Brejnev accuse l'Occident de
92 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

trahir la détente avec une vigueur accrue. Là encore, il


aura raison si la société internationale cesse de se
conduire comme il sied en période de détente, et renâcle
à subir les « lois de l'histoire » .

LA CHINE

Des experts occidentaux (Harrison Salisbury) ont


donné souvent pour imminente une guerre soviéto-chi-
noise. Dans sa lettre aux dirigeants de l'Union sovié-
tique, Soljénitsyne la croit hautement probable, presque
inévitable. Dans les démocraties populaires, elle est
sourdement espérée. Je ne connais pas les plans mili-
taires de l'armée rouge et, pourtant, je n'ai pu m'em-
pêcher d'éprouver les plus grands doutes.
Je ne crois pas que la Chine soit la puissance dyna-
mique dont Soljénitsyne redoute la pression. Il est plau-
sible que la Révolution communiste ait fait chavirer
cette illustre nation comme elle avait déjà fait chavirer
le très dynamique Empire russe. Quand on considère
l'essor du Japon depuis la guerre, et la prospérité de
Taïwan, Hong Kong, Singapour, on se prend à rêver
de ce qu'aurait pu être, à l'échelle continentale, l'essor
de la Chine et quelle pression cette Chine-là aurait
exercé sur le flan sud d'une Sibérie déserte et d'un
Turkestan colonisé. Cette frontière aujourd'hui sépare
deux systèmes concentrationnaires. Magadan, Kolyma
offrent peu d'attraits pour les pensionnaires des «Ecoles
du 7 mai », des « Communes du Nord » et autres euphé-
mismes par lesquels les Chinois ornent la dure réalité
de leurs camps de concentration. La réciproque est
vraie. Le peuple chinois, écrit Soljénitsyne, « n'a pas
encore eu le temps, depuis I 949, de perdre son amour
du travail, supérieur au nôtre actuellement ». Qui sait?
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 93

On ne mobilise pas impunément un peuple industrieux


pour des tâches absurdes. On ne force pas impunément
un peuple poli, sceptique et fin, à psalmodier en chœur
les pensées du président Mao. Depuis vingt-cinq ·ans,
la Chine a l'air empêtrée dans un communisme de guerre
raté qui ne réussit pas à s'implanter complètement, qui
avorte avant de produire tous ses effets. Je ne l'imagine
pas nourrissant à l'égard de son grand voisin des plans
d'agression militaire.
Mais l'URSS? Va-t-elle faire la guerre pour prou-
ver, comme l'écrit encore Soljénitsyne, que «la vérité
essentielle se trouve à la page 533 du tome de Lénine et
non à la page 355 '>?
Il serait très grave pour l'ensemble des régimes
idéologiques qu'en un point de leur Empire mondial
renaissent le pluralisme et la liberté de parole. A la diffé-
rence de toutes les révolutions du passé, les révolutions
communistes n'ont jusqu'ici été suivies par aucune res-
tauration. J'entends par restauration l'abandon des buts
utopiques et la fin de la scission entre la réalité com-
mune et la réalité idéologique. La Révolution anglaise
et la Révolution française ont connu la restauration.
La révolution nazie se l'est vu imposer. Mais, en Hon-
grie, en Tchécoslovaquie, elle a été écrasée au berceau.
Pour chacun des peuples qui vivent sous le « socia-
lisme » , cela comporte la grande, la désespérante leçon
que l'histoire ne revient jamais en arrière et que son
avenir est voué, pour l'éternité, à l'impossible incarna-
tion de l'utopie. Le régime exige que le monopole de la
parole morte ne soit pas contesté. Peu importe que cette
parole soit celle de la page 533 ou de la page 355, puis-
que sa vocation n'est pas d'être crue, mais de supprimer
la parole vivante. En Hongrie, en Tchécoslovaquie, le
régime a eu grandement raison d'écraser la décompo-
sition pluraliste des partis communistes et de normaliser
94 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

le discours public. Le risque de contagion eût été trop


grave. Mais en Chine, le monopole n'est pas mis en
question. Au contraire, la destruction de la culture, du
langage, de la morale, semble plus parfaite encore qu'en
URSS. La Chine (la Roumanie la rejoint) gêne certai-
nement l'action internationale du régime soviétique.
Elle ne constitue pas pour lui une menace mortelle. En
ce sens, le problème chinois reste interne au mouvement
communiste international. Il n'est pas urgent.
Mais la Chine est aussi un Etat dont l'indépendance
est d'autant plus irréductible que l'idéologie léniniste y
a passé une alliance étroite avec le nationalisme. Elle
pose donc un problème de politique étrangère justiciable
des deux systèmes d'action A et B. On sait que le Parti
soviétique cherche à se ménager des appuis et des
complicités dans le Parti chinois. On sait, d'autre part,
qu'une partie notable de l'armée soviétique se trouve
sur la frontière chinoise. L'URSS fera son possible,
bien certainement, pour affaiblir la République popu-
laire de Chine. On peut imaginer qu'elle tente de briser
dans l'œuf sa force atomique. Mais elle ne le fait pas.
Entre toutes les raisons qui expliquent sa prudence, ou
son inaction, je voudrais faire valoir qu'une politique
envers la Chine ne pourrait se développer ni dans le
cadre d'une détente, ni dans celui d'une guerre froide.
Une détente n'est avantageuse que si la société qui s'y
prête est génératrice de richesses, et si ces richesses peu-
vent être prélevées au profit du système soviétique. Le
plus beau succès du régime chinois a consisté, dans les
meilleures années, à remplir les bols de riz de ses sujets,
tout en entretenant une armée redoutable. La Chine ne
dispose pas de surplus de blé ni de réserves en or et
en devises. D'autre part, comment le Parti soviétique
pourrait-il songer à appliquer le communisme de guerre
à la société chinoise? La Chine n'est pas la RDA, ni
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 95

par son passé ni par son poids. Son propre Parti ne


suffit pas à cette tâche. En un mot, la Chine, selon les
deux modèles envisagés, n'est ni exploitable ni transfor-
mable. Cela ne conseille-t-il pas l'attentisme?
Le spectre du danger chinois est, certes, aussi
utile, en politique intérieure soviétique, que le spectre
du danger russe pour la politique intérieure chinoise.
Il n'est pas impossible que la guerre éclate pour des
motifs dont je ne discerne pas la rationalité. Je ne vois
pas comment elle serait justifiable en termes stratégi-
ques. La victoire de l'un ou de l'autre ne règlerait pas
décisivement la grande confrontation cosmique entre
communisme, et c: capitalisme ». Ce serait une guerre
dangereuse, impossible à gagner, menée en pays pauvre,
épuisante pour les deux parties. Entre tous les champs
de bataille, à choisir en vue de la grande confrontation,
celui-ci serait le plus mal choisi.

L'EuROPE

Toutes les raisons qui la détournent de la Chine


orientent vers l'Europe la pointe de la politique étran-
gère soviétique. Stratégiquement, l'Europe est décisive.
Isolée des Etats-Unis, elle peut être conquise presque
sans combat. On entend quelquefois cette objection que
l'URSS, qui a déjà assez de soucis avec sa moitié
d'Europe, en aurait bien davantage si elle contrôlait
aussi l'autre moitié. L'argument peut être retourné :
elle contrôlerait plus facilement son glacis, si ce n'était
plus un glacis. Comme l'Autriche-Hongrie espérait
résoudre la question des Slaves du Sud en réduisant le
bastion serbe, ainsi l'URSS gouvernerait plus facile-
ment l'Orient européen en lui unissant l'Occident.
L'Europe est le meilleur terrain pour appliquer une
96 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

politique de détente. Elle est riche. Elle est divisée. Le


plus grand succès du mouvement communiste, dans le
cadre du système A, a été de perpétuer cette division.
Elle est désormais si invétérée, que les moyens du sys-
tème B suffisent à l'entretenir. Des voix officielles ne
se sont-elles pas élevées en France pour déclarer que
l'unification européenne était impossible et qu'il n'était
pas souhaitable de constituer une défense européenne
intégrée, parce que « le gouvernement soviétique ne le
voulait pas » ? Une structure défensive consistante,
mais point suffisante, pour qu'elle ne puisse pas opposer
de résistance au tournant., c'est en effet ce qui est
permis à la société civile sous la Nep, à la société inter-
nationale sous la détente. Nos ministres montraient
qu'ils connaissaient la règle du jeu. On a le droit de
n'être pas communiste, mais non d'être anticommuniste,
«capitaliste» mais non antisoviétique. La France n'a
que des amis. Son armée n'a pas d'ennemi désigné.
Mais l'Europe est un terrain où la politique de
guerre froide pourrait aussi porter de bons fruits.
Comme je l'ai dit, la guerre froide vise au partage,
à la transformation locale, à la totalisation précise des
gains et des pertes. La conjoncture peut n'être pas défa-
vorable pour réaliser un nouveau partage qui fasse tom-
ber dans la sphère de la communisation active des zones
abandonnées depuis 1945. Après tout, il y a plus de
communistes dans le moindre canton d'Europe occiden-
tale qu'il n'y en a dans toute l'Europe orientale, quoi-
qu' on puisse reprocher au plus grand nombre une cer- .
taine « naïveté ». Une fois confisqués les moyens
d'expression, supprimé le marché, morcelées les classes,
brisés les corps intermédiaires, fermées les frontières
de façon que chaque peuple, parqué dans son corral,
ne puisse communiquer avec son voisin, rien ne vien-
drait troubler l'ordre pendant un long délai. La sovié-
COURT TRAIT~ DE SOVIÉTOLOGIE... 97

tisation de l'Europe de l'Est a occupé le mouvement


communiste pendant dix ans. Quel riche champ d'action
serait celle de l'Europe occidentale! Quel second souffle
retrouvé!
Les plus perspicaces se sont étonnés que l'URSS
ait éprouvé si peu de difficultés à réunir les Etats euro-
péens à ·Helsinki, alors qu'elle semble en éprouver de
sérieuses à réunir les partis communistes des mêmes
pays. Comment se fait-il que le système B, qui est inter-
étatique et donc par essence conflictuel, fonctionne en
cette circonstance plus souplement que le système A,
qui passe par le mouvement communiste international?
Jusqu'ici, les partis communistes d'Europe semblent
s'être accordés sur un ordre du jour d'une singulière
modestie, et dont le style sied mieux à celui des conver-
sations entre Etats qu'à celui des discussions entre
partis communistes.
A Helsinki, il était demandé aux Etats occidentaux
d'acquiescer une fois de plus, mais avec une solennité
particulière, à la détente. Ce qu'ils firent, en prenant tou-
tefois quelques précautions pour que les équivoques du
mot subsistent et qu'on ignore si le mot était pris au
sens précis que l'URSS lui donne, ou au sens qu'il a
dans la langue commune. Ils obtinrent qu'il soit pris
dans les deux sens à la fois. L'URSS maintenait haute
et claire son interprétation, et l'Occident se contenta de
rester plus ou moins dans le vague sur la sienne. Mais
Helsinki comportait un autre aspect, qui était de tirer
un trait ferme et infranchissable autour des zones déjà
soviétisées de l'Europe. Ce rappel vigoureux des limites,
que la société internationale ne devait pas franchir sous
le régime de la détente, était peut-être une manière d'in-
diquer que la détente tirait à sa fin et d'annoncer un
prochain tournant. La formule : c Ce qui est à nous
est à nous, ce qui est à vous est négociable :. , peut
98 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

convenir à la détente comme à la guerre froide, selon


l'accent qui est mis sur à nous et sur négociable; selon
ce qu'on s'apprête à faire à ce qui est <à nous:. et
selon l'éloignement ou la proximité du terme fixé de
la « négociation::..
Les signaux étaient bien subtils pour que les Etats
les comprissent. Savaient-ils seulement le vrai sens de
la détente? Où ils allaient? Si oui, ne valait-il pas mieux
signer un traité de plus pour la prolonger? Pour que
demain soit comme hier ...
Ces signaux, au contraire, on peut faire aux partis
communistes européens l'honneur de les avoir parfaite-
ment compris. Si, comme il est plausible, ils savent que
le Parti communiste de l'URSS s'oriente vers un tour-
nant, qu'il songe à revenir au communisme de guerre,
que, pour cela, il soit conduit à promouvoir une nouvelle
guerre froide, on comprend qu'ils divergent en fonction
de leur intérêt particulier.
Le but des partis communistes d'Europe est de
prendre le pouvoir. Il n'est pas, comme celui de l'URSS,
de le conserver. C'est seulement après la prise du pou-
voir que s'ouvrent les choix politiques entre le commu-
nisme de guerre et la Nep. Les partis communistes euro-
péens y sont par nature étrangers. Leur problématique,
structurellement analogique, appartient à une couche
plus ancienne du léninisme, où s'opposent sectarisme et
opportunisme, gauchisme et liquidationnisme, etc., dans
un contexte tout différent.
Administrer l'utopie est une chose, préparer son
avènement en est une autre. Le rythme propre de chacun
des partis communistes ne coïncide pas avec celui du
Parti communiste soviétique. Certes, ils ont conscience
d'appartenir au même mouvement communiste interna-
tional. Ils savent combien est précieuse pour eux l'exis-
tence de l'Etat soviétique et nécessaire l'unité du mouve-
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 99

ment.· C'est par raison, par cohérence politique, qu'ils


obéissent à c l'internationalisme prolétarien :. . Annie
Kriegel l'a justement noté : c'est parce qu'ils sont bol-
cheviques que les communistes occidentaux suivent la
ligne de Moscou et non parce que Moscou les y oblige
par on ne sait quelle télécommande. C'est en toute indé-
pendance qu'ils sont dépendants. Cependant, le décalage
des rythmes est une source de tensions. C'est pour
aider les partis frères à les résoudre, que le Parti sovié-
tique entretient chez eux un appareil semi-clandestin et
que ceux-ci le tolèrent.
Ces tensions sont normalement plus vives quand,
à Moscou, le tournant d'une politique à l'autre oblige
tel parti fr~re à renoncer temporairement à la politique
qu'il avait adoptée en vue du but immuable de la prise
du pouvoir, et juste comme elle commençait à porter
ses fruits.
Si une nouvelle guerre froide amène un repartage
de l'Europe en une zone bolchevisée plus étendue et
une zone « libre :. (si j'ose dire) plus restreinte, il est
normal qu'un parti renâcle à se trouver dans la zone
sacrifiée. Comme il sera dur, loin du pouvoir, d'affron-
ter l'isolement, de défendre envers et contre tout
l'URSS comme il fallut le faire au lendemain du pacte
germano-soviétique, au lendemain du blocus de Berlin
et, par un renversement du front, de se trouver dans la
situation où, sous la Nep} est enfermée la société civile!
Or, en France et en Italie, leur politique et les cir-
constances ont mis les partis communistes au bord du
pouvoir. Pour la première fois, comme l'a remarqué
Raymond Aron, ils peuvent envisager de conquérir
l'Etat par la Société, et non, comme il a été de règle
jusqu'aujourd'hui, la Société par l'Etat. Les diver-
gences entre les deux partis sur la nouvelle ligne s'expli-
quent peut-être par une divergence d'analyse sur les
100 COURT TRAITJ1 DE SOVI2TOLOGIE ...

possibilités de prendre le pouvoir dans le climat de


détente ou de guerre froide. En outre, le parti italien
fait l'objet d'un autre soupçon : d'être allé trop loin
dans sa politique d'alliance, perdant ainsi la capacité
de réversion· politique, d'être tombé ainsi dans l' oppor-
tunisme, ce qui conduit tôt ou tard à un changement de
nature, à une social-démocratisation. Je me garderai
d'en juger. Si l'on considère que la culture, les moyens
d'expression sont encore plus contrôlés par l'idéologie
en Italie qu'en France, je me demande si le soupçon est
fondé. La détente renforce la société civile autour du
Parti communiste de l'URSS. Elle la renforce pareille-
ment autour des partis communistes européens. Le Parti
communiste français a très bien résisté à l'érosion. Il
n'est pas certain que le Parti italien, très mêlé à la
société civile, l'ait égalé sur ce point. Le retour à la
guerre froide serait une façon d'aider aussi le mouve-
ment communiste international à rester lui-même.
La perspective du partage rend compte assez bien
des oppositions entre le Parti portugais et le Parti espa-
gnol. Bravement, le parti de M. Cunhal s'est lancé à
l'assaut du pouvoir, comme à la manœuvre, selon le
strict Kriegspiel bolchevique, dans un exercice d'école le
plus fidèle qu'on ait jamais vu au scénario de la Révolu-
tion d'Octobre. M. Carillo, lui, doit exploiter une situa-
tion de succession beaucoup plus dangereuse. Sur son
Parti aussi pèse un soupçon d'opportunisme. II est ten-
tant de continuer l'analyse, mais je risquerais de perdre
tout contact avec le réel. Qui vivra verra.

LE MoYEN-ORIENT

La guerre du Kippour peut passer pour un exemple


des profits locaux que l'URSS ne se refuse pas, dans le
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 101

cadre de la détente, quand l'occasion s'en présente.


S'assurer de l'alliance arabe, abaisser Israël, affaiblir
l'Europe sur son flanc Sud, user du pétrole comme d'un
moyen de chantage étaient des perspectives alléchantes.
La ruine du projet sioniste découragerait les Juifs sovié-
tiques et, avec eux, les nationalités en quête d' émanci-
pation. Il valait donc la peine d'armer et d'entraîner les
Arabes et de risquer le conflit. La victoire n'était pas
nécessaire. Il suffisait au plan soviétique qu'Israël ne
puisse pas remporter une victoire écrasante sur les
Arabes. En effet, la seule présence d'Israël assure, à
l'URSS, la fidélité ou la dépendance arabes. En cas
de victoire indécise, Israël se trouvait contraint de négo-
cier en position de faiblesse. Alors l'URSS pourrait se
poser en médiatrice et faire valoir sa modération. Elle
empocherait les bénéfices politiques de l'opération et,
d'autre part, en admettant la survie d'un Israël diminué,
elle ne mettrait pas la détente en péril. Au contraire, elle
pourrait l'imposer avec une vigueur accrue. Cependant,
la guerre du Kippour ne donna pas les résultats
escomptés à cause de la performance militaire d'Israël
et de la vigoureuse réaction américaine. Depuis deux ans
les perspectives se sont modifiées.
L'hypothèse d'une orientation vers le partage sem-
ble trouver au Moyen-Orient autant de renfort qu'en
Europe. Là aussi il y a un territoire en balance, le Liban.
La reconnaissance formelle d'Israël par l'URSS, si
avantageuse tant qu'elle appliquait au Moyen-Orient le
schéma général de la détente, perd son intérêt dans celui
de la guerre froide. Elle peut gêner la délimitation fran-
che des amis et des ennemis, des zones contrôlées et des
autres.
D'initiative soviétique me paraît donc la motion
récente de l'ONU. RacismeJ en effet, n'appartient pas
au vocabulaire du monde arabe. Il appartient au voca-
1'02 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

bulaire du nazisme et de l'antinazisme. Il avait jus-


qu'alors un sens relativement précis, puisqu'il s'appli-
quait aux races qui existent réellement, quoique d'une
toute autre manière que dans la pseudo-biologie du
racisme. Son application au sionisme qui se réfère à la
notion de peuple et qui répudie absolument celle de race,
fait entrer le concept de racisme dans le faux radical.
«Racisme» fait désormais partie, avec « impéria-
lisme » et « fascisme » , de ce groupe de notions indé-
terminées qui peuvent être appliquées à n'importe qui
et n'importe quoi selon les intérêts immédiats du pou-
voir idéologique, ce qui a toujours été une des supé-
riorités du bolchevisme sur l'idéologie nazie. On em-
ploiera les restes de détente à faire accepter ce voca-
bulaire à la société internationale. En outre, à l'inté-
rieur, il sera aisé de faire tomber les candidats juifs
à l'émigration sous le coup des peines sévères qui
frappent, dans la législation soviétique, les manifesta-
tions de racisme et d'antisémitisme.
Il est prudent de clore ici ce bref tour d'horizon
de l'actualité internationale. Je voudrais encore intro-
duire un thème permanent de la politique étrangère du
Parti communiste de l'URSS.

LA GUERRE ET LA PAIX

Le gonflement démesuré des forces armées sovié-


tiques semble faire courir au monde un danger de
guerre. L'Allemagne a commencé la guerre, en 1939,
dans un état de grave impréparation, dans une situation
stratégique hasardeuse, et sans la penser en termes de
conflit mondial. Sur tous ces points, l'armée rouge
paraît en meilleure position. Si elle se convainc, à tort
ou à raison, qu'elle peut mener avantageusement «la
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTf)LOGIE .. j 103

même politique ~ par les moyens de la guerre, sans


risquer l'anéantissement mutuel, la tentation sera
demain plus forte qu'à l'époque où elle parvenait tout
juste à maintenir, avec son adversaire principal, une
précaire parité.
Tout peut arriver. Cependant, il faut souligner que;
dans la sphère idéologique, le recours à la guerre est
une notion limite. La notion de détente a sa place dans
le vocabulaire soviétique, où elle est traduite, avec plus
de précision conceptuelle :relaxation des tensions. Mais
point la notion de guerre froide. C'est par commodité
que j'ai employé cette expression, d'origine occidentale;
pour désigner un des deux modèles de la politique étran-
gère soviétique, alors que tout au long de mon analyse,
je me suis placé sur les positions du Parti communiste
de l'URSS et lui ai emprunté son vocabulaire. Si l'on
consulte les textes soviétiques de l'époque de la guerre
froide, au sens historique ( 1945-1953), cela porte un
tout autre nom : défense de la paix. Tout au long de
son histoire, la politique étrangère soviétique oscille
donc entre la défense de la paix et la relaxation des ten-
s~ons.

Si l'on veut bien se mettre à l'intérieur de l'idéo-


logie, ces noms sont parfaitement justifiés. De même
qu'il n'y a pas de liberté véritable dans un pays comme
la France puisque les communistes n'y ont pas tout le
pouvoir, de même il n'y a pas, dans le monde, de paix
solide puisque le communisme doit partager le territoire
et qu'il lutte sans trêve pour imposer son existence, là
même où il est le maître, contre un ennemi insaisissable,
projeté à l'extérieur et qui s'appelle : impérialisme.
Inséparable donc de la construction du socialisme est
la défense de la paix. Autour de l'Europe de l'Est, en
voie de soviétisation, les troupes soviétiques montaieqt
la garde de la paix. La défense de la paix est active et,
104 COURT TRAIT~ DE SQYI~TOLOGIE ...

à l'occasion, offensive. Quand les troupes du pacte de


Varsovie ont envahi la Tchécoslovaquie, en même temps
qu'elles faisaient acte d'internationalisme prolétarien,
elles défendaient la paix. M. Husak en a rendu témoi-
gnage. Dans la détente, la construction du socialisme
est remise à plus tard, ou tout au moins freinée. La
relaxation des tensions devient donc possible. Mais
quand la construction reprend et qu'il y a «durcisse-
ment » , comme l'écrivent les journalistes, « raidisse-
ment », il faut alors défendre la paix.
On peut se mettre aussi en dehors de la sphère idéo-
logique et comprendre la même leçon. Raymond Aron
aime à souligner que, selon Clausewitz, celui qui fait
la guerre n'est pas celui qui envahit son voisin à la tête
de son armée. Si celui-ci cède à la violence, la violence
ne se développe pas en guerre. Celui qui, proprement,
commence la guerre, c'est celui qui se défend par les
armes. L'URSS n'a pas fait la guerre à la Tchécoslo-
vaquie parce que celle-ci ne la lui a pas faite.
Rien n'empêche donc l'Europe occidentale de
'comprendre son véritable bien. L'armée soviétiquè n'a
pas vocation de coercition, mais de persuasion. Son
rôle est pédagogique. Elle véhicule les lois de l'histoire
et elle est l'ultima ratio de l'idéologie. ,La décision de
guerre n'appartient pas essentiellement au gouverne-
ment soviétique, qui s'estimera toujours lié par sa
constante politique de paix. Elle nous revient. L'entrée
de l'armée rouge en Europe occidentale, si un jour elle
avait lieu, ne sera jamais considérée par ce gouverne-
ment comme un acte de guerre. Sans doute ferait-il en
sorte que, nous non plus, nous ne considérerions pas
cela comme une agression, mais comme une protection
ou une libération, et que nous l'accueillions avec des
fleurs.
IV

Que faire? Faut-il ouvrir l'autre volet, parler des


Etats-Unis et de leurs alliés ou, comme on dit très im-
parfaitement, de l'Occident? C'est un sujet fort diffé-
rent qui n'a pas sa place dans ce court traité. C'est un
sujet plus difficile, car l'Occident ne se laisse pas ana-
lyser avec des modèles aussi simples que ceux qui règlent
la politique soviétique. Notre monde est concret, touffu,.
compliqué, divers comme la nature. N'étant pas issu
d'une théorie, il ne se prête pas de lui-même à la théo-
risation. Le monde soviétique défie la compréhension à
cause de son abstraction, mais à cause d'elle aussi, il est
simple.

L'ÉNIGME

Réduisons le problème. Laissons de côté la politi-


que intérieure de l'Occident. Abstenons-nous de toute
considération sur la « crise de l'Occident ». Dans la
politique extérieure, ne traitons que des relations avec
le gouvernement soviétique. Posons cette seule ques-
tion : où se situe la difficulté intellectuelle à comprendre
la politique étrangère du gouvernement soviétique? Car,.
106 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

enfin, elle n'est nullement ésotérique. Je me suis contenté


de présenter un système de pensée qui se trouve tout
entier dans les œuvres de Lénine. Celles-ci sont diffusées
à bas prix et en toutes langues par le gouvernement
sur les intentions duquel chacun s'interroge depuis
soixante ans. Que veulent en dernière analyse les Sovié-
tiques? Mais ils s'évertuent à le dire. Pourquoi nos
experts les plus sophistiqués s'interrogent-ils sans fin
sur ce qui peut tenir lieu de pensée à des diplomates dont
la figure n'annonce pas la cautèle vénitienne ni la finesse
florentine? M. Gromyko qui, depuis vingt-cinq ans,
administre alternativement la guerre froide et la détente,
n'a rien d'un Talleyrand. Pourquoi nos diplomates ont-
ils parfois, devant ces masques épais et ces procédés
appuyés qu'ils ne se permettraient pas, la confuse intui-
tion qu'ils ont été dupés?

CoNcORDANCE DES BUTS

Une remarque nous rapproche de la réponse.


Depuis la capitulation allemande, la politique occidentale
se propose des objectifs qui coïncident miraculeusement
avec ceux de la politique soviétique.
Pendant la guerre froide, le mot qui résumait la
politique de M. John Foster Dulles était : containment.
Certes, si le communisme de guerre vise au partage,
ce partage lui est imposé par les circonstances. Ce n'est
pas de plein gré que les dirigeants soviétiques ont arrêté
la soviétisation sur l'Elbe. S'ils n'avaient rencontré que
le vide, la soviétisation eût progressé au-delà. Elle fut
stoppée par la puissance américaine, et préféra alors
des gains en profondeur à des gains en surface. De ce
moment, on voit mal quelle politique eût mieux convenu
à l'URSS que celle qui établissait un cordon défensif
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 107

autour de la « garde de la paix ». La frontière séparant


la zone soumise de la zone abandonnée n'en devenait
que plus épaisse, ce qui était bien un des buts de la poli-
tique soviétique.
Plus symétrique encore fut la réponse de l'Occident
à la détente. Containment peut pa:sser pour un équiva-
lent approximatif de défense de la paix. Mais la relaxa-
tion des tensions apparut d'emblée comme un but à
atteindre en commun. Le même mot, la même expression
devint un mot d'ordre partagé par des puissances qui,
pourtant, s'armaient puissamment les unes contre les
autres. Tout se passait comme si l'Occident entrait spon-
tanément dans le rôle que lui fixait son partenaire sovié-
tique sans songer à faire payer sa passivité dans la
défense de la paix, ni sa participation à la relaxation des
tensions, comme s'il avait fait siens les mêmes buts et
se satisfaisait de les atteindre. L'Occident s'arme pour
éviter de subir les conséquences de la politique étrangère
de l'URSS, mais il n'a jamais cherché à la contester
dans son principe premier. Le roll back n'a jamais été
sérieusement envisagé, et point non plus l'éventualité de
refuser la détente et d'enfermer l'URSS dans son
ghetto, dès l'instant qu'elle en voulait sortir.
Je ne vois qu'un motif permanent et commun à
cette politique des puissances occidentales : elles veulent
faire entrer l'URSS dans le concert des puissances.
Elles traitent l'URSS en Etat comme un autre, dans
l'espoir qu'elle finira par se comporter ainsi, par être
en effet ce qu'elles veulent qu'elle soit. Leur action est
en somme pédagogique. En période de défense de la
paix} elles défendent la paix en marquant nettement les
limites à ne pas franchir, sous peine de guerre. En
période de détente} elles suivent le code des bonnes
manières qui régit les relations entre les Etats décidés
à coexister, afin que leur partenaire apprenne peu à peu
108 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

à le suivre aussi. II s'agit d'établir une grammaire com-


mune, où paix et guerre signifient la même chose.

EXPORTER LA RÉVOLUTION

Les puissances occidentales disposent d'un test


pour jauger les intentions de la politique étrangère
soviétique : qu'elle renonce à « exporter la Révolu-
tion ». Le jour où le système A serait une fois pour
toutes démantelé, où la politique soviétique ne se ser-
virait plus que des moyens du système B, la respecta-
bilité internationale de l'URSS serait acquise.
Sur ce point, le test a été négatif. A peine le
Komintern était-il dissout, que le Kominform prenait
le relai. Dissout à son tour, ses fonctions sont toujours
assumées par la commission du Comité central, chargée
des relations avec les partis frères. Quand le gouverne-
ment français se montrait très à cheval sur le principe
de l'indépendance nationale, et se félicitait de son accord
parfait sur ce point avec le gouvernement soviétique, il
ne se formalisait pas de ce que le secrétaire général du
plus grand parti de France fût nommé en accord avec
une commission spécialisée de ce même gouvernement,
devant laquelle, le plus ouvertement du monde, ce secré-
taire général rendait compte plusieurs fois par an.
Renoncer à exporter la révolution, le gouvernement
soviétique ne le peut pas, quand bien même ille voudrait.
Cela signifierait renoncer à l'idéologie et, partant, au
pouvoir. Qu'elle soit crue comme elle l'est encore lar-
gement dans le mouvement communiste d'Europe occi-
dentale ou qu'elle soit seulement parlée, comme dans
l'Empire soviétique, l'idéologie a même forme, même
eontenu et vise l'universalité. Elle n'était pas mince,
l'ambition qui a coagulé autour de Lénine les premiers
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 109

communistes. Ils voulaient créer de nouveaux cieux et


une nouvelle terre, refaire le monde social et le monde
naturel, accoucher le vieux monde d'un monde nouveau
que la doctrine promettait. Leur vision de l'univers
n'était bornée par aucunes limites fixées d'avance. Elle
était une vision centrale. Elle mettait au centre des
choses un su absolu qui, peu à peu, réorganisait autour
de lui tout le champ du savoir, même la génétique de
Lyssenko et la linguistique de Marr. Une ambition, une
vision divine. C'est d'elle que tient sa légitimité le
pouvoir communiste, d'elle seule. S'il renonçait à domi-
ner l'univers, il perdrait son titre à dominer le moindre
canton. Il est enfermé dans un tout ou rien qui le
condamne à n'être rien s'il n'a pas vocation à être tout.
Les partis communistes frères sont cohérents avec eux-
mêmes dans leur solidarité avec l'Union soviétique. La
réciproque n'est pas moins vraie.

L'ÉCART

Mais là n'est pas encore la clé de l'énigme. Le para-


doxe, le paralogisme déroutant, vient d'ailleurs. Il vient
de ce qu'il ne suffit pas que l'utopie soit au pouvoir pour
se réaliser. Il y a un écart que soixante ans d'efforts ont
été impuissants à combler entre ce que doit être l'URSS,
pour vérifier la doctrine, et ce qu'elle est. Si l'utopie
avait été morale, l'écart entre le voulu et l'accompli serait
tolérable, et le communisme aurait été un « idéal » vers
lequel il était possible de tendre sans prétendre l'attein-
dre. « Soyez saints comme je suis Saint », dit l'Eter-
nel à son peuple. Il s'y efforce en sachant qu'il ne le
peut. Mais l'utopie était scientifique. C'est naturellement
que la surnature devait naître de la nature, la surréalité
de la réalité. Or elle n'est pas née. Elle n'a jamais connu
110 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

le plus petit début de naissance. L'Empire russe a été


soumis, mille fois brassé, pétri, coulé au moule de l'idéo-
logie, mais la matière refusait d'adhérer à la forme.
Entre l'URSS des témoignages candides et l'URSS des
journaux, des revues officielles, des touristes mis en
condition, un hiatus s'ouvrait, le même depuis le pre-
mier jour, absolu, irréductible. L'idéologie restait un
spectre en quête d'un corps. L'incarnation ne se faisait
pas. Le socialisme restait, si j'ose user d'un terme de
théologie, docète. La construction du socialisme revenait
à la construction d'une fiction.
Hélas, la Russie était traditionnellement douée
pour jouer ce rôle. « La Russie trompe et ment, écrivait
Michelet dans ses Légendes démocratiques du Nord.
C'est une fanstamagorie, un mirage, c'est l'empire de
l'illusion... un crescendo de mensonges, de faux-sem-
blants et d'illusions. ~
Près d'un siècle plus tard, en 1938, et avec tout le
poids de l'expérience, Boris Souvarine écrivait :
«L'URSS est le pays du mensonge, du mensonge
absolu, du mensonge intégral. Staline et ses sujets men-
tent toujour~, à tout instant, en toute circonstance et à
force de mentir ne savent même plus s'ils mentent. Et
quand chacun ment, personne ne ment plus en mentant.
Là où tout ment, rien ne ment. L'URSS n'est qu'un
mensonge de la base au faîte. Dans les quatre mots que
représentent ces quatre initiales, il n'y a pas moins de
quatre mensonges. La Constitution contient plusieurs
mensonges par article. Le mensonge est l'élément natu-
rel de la société pseudo-soviétique. Staline, d'après la loi
fondamentale, n'existe pas : mensonge. Le Politbureau,
suivant les documents officiels, n'a jamais existé : men-
songe. Le Parti, élite de la population : mensonge. Les
droits du peuple, la démocratie, les libertés : mensonges.
Les plans quinquennaux, les statistiques, les résultats,
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 111

les réalisations : mensonges [ ... ] les assemblées; les


congrès : théâtre, mise en scène. La dictature du prolé-
tariat :immense imposture. La spontanéité des masses :
méticuleuse organisation. La droite, la gauche : men-
songe et mensonge. Stakhanov: un menteur. Le stakha-
novisme : un mensonge. La vie joyeuse : une farce
lugubre. L'homme nouveau : un ancien gorille. La
culture : une inculture. Le chef génial : un tyran obtus.
Le socialisme : un mensonge éhonté... :. Je souscris à
ce jugement sauf sur un point : ce mensonge n'est pas
un vrai mensonge. Je m'en expliquerai dans un instant.
Quarante ans ont passé depuis ce témoignage de
Souvarine. Des millions de Russes sont venus au monde,
ont vieilli, sont morts. Les champs ont reverdi maintes
fois, ont changé de forme. Des villes immenses, des
usines colossales se sont bâties, se sont délabrées. Tout
cela est né, a grandi, s'achemine vers la caducité. Une
chose a échappé au cycle de la vie : le socialisme. Il exis-
tait à l'état de théorie dans l'esprit de Lénine. Le 7 no-
vembre 1917, Lénine a pris le pouvoir, mais le socialisme
est resté à l'état de théorie. Le pouvoir s'est maintenu,
la réalité a évolué, mais le socialisme a gardé la pureté,
l'incorruptibilité du non-être. Que pouvait alors tenter
le pouvoir communiste qui reposait tout entier sur la
justesse, sur la scientificité de la théorie?
D'une part, faire comme si. A mesure que la réalité
dérive comme elle peut loin du « socialisme », la parole
et l'écrit publics la décrivent comme «un socialisme en
construction::.. Une scission entre la réalité et la surréa-
lité se produit. L'art de la parole consiste en ce que la
réalité verbale ressemble extérieurement à la réalité,
colle à elle, la serre au maximum. Jamais pourtant ne se
produit le miracle de l' adaequatio rei et intellectus, de
l'adéquation, plutôt, de la chose et du mot. Mais cette
scission, il faut la nier dans son principe. Il faut donc
112 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

que les hommes démentent la réalité et confirment la


surréalité par des votes, des applaudissements, des sou-
rires épanouis. Pour cela, il faut la terreur. « Unique
réalité, écrit encore Souvarine : la terreur, qui décom-
pose les esprits et empoisonne les consciences. Le men-
songe est le premier corollaire de la terreur. » Il faut,
selon moi, retourner la phrase : unique réalité : le mot
falsifié qui décompose les esprits et empoisonne les
consciences. La terreur est le premier corollaire du men-
songe. Ce n'est pas la terreur qu'attaque en premier Sol-
jénitsyne. C'est le mensonge.
D'autre part, tenter, encore et toujours, et chaque
fois que possible, l'impossible incarnation. C'est le sens
des deux modèles politiques alternés que j'ai décrit, du
communisme de guerre, qui vise à transformer ou à
détruire ce qui résiste à l'action du Parti, et de la Nep
qui vise à renforcer le Parti, c'est-à-dire à parfaire et
à consolider le moule où la réalité sera une fois de plus
coulée.
Ces deux démarches peuvent réclamer du Parti une
habileté, un sens tactique, une profondeur politique
considérables. Mais, dans leur principe, elles sont sim-
ples. Elles sont en somme des démarches inaugurales,
premières, préalables, même si, en soixante ans d'efforts
continus, elles n'ont pas été couronnées de succès. De
sanglants travaux ont été effectués, mais au socialisme
il manque toujours la première pierre. C'est pourquoi le
schéma si grossier du communisme de guerre et de la
Nep ordonne et donne un sens à tant d'événements et de
faits. C'est que, l'une après l'autre, il faut toujours
reprendre l'une ou l'autre ligne et recommencer. Parce
que les deux lignes échouent tour à tour et qu'il n'y en a
pas d'autres, le schéma est répétitif, inexorablement.
Me suis-je rapproché d'une réponse? Pourquoi,
encore une fois, cela n'est-il pas clair comme le jour et
COURT TRAIT:2 DE SOVIÉTOLOGIE... 113

pourquoi les soviétiques qui expliquent cela dans leurs


manuels, ne sont-ils pas pris au sérieux? Est-il vrai-
ment nécessaire, pour comprendre un système si sim-
ple, si avoué, d'avoir une profonde expérience phy-
sique de la réalité soviétique (d'avoir séjourné dans le
pays, d'avoir été communiste) ou d'avoir une expé-
rience métaphysique du néant? Je ne l'exclus pas tout à
fait, mais il existe des raisons plus quotidiennes. Reve-
nons à la société internationale, considérée dans sa
politique étrangère envers l'URSS. Passons rapide-
ment sur deux causes très efficaces, mais communes
d'incompréhension.

L'IGNORANCE ET LA PEUR

L'ignorance. L'URSS s'entoure de secret. Mettant


à profit la détente, elle exerce un contrôle efficace sur les
sources d'information la concernant, sur les correspon-
dants à Moscou, sur les rédactions des journaux dans les
capitales européennes, sur la radio et la télévision. Au
nom de la détente, but commun de l'Est et de l'Ouest, il
est facile d'intimer une certaine discrétion aux media.
Ensuite, faut-il l'avouer? la peur, la lâcheté. Elles sont
excusables. Dieu sait ce qui peut arriver. Mais c'est
l'erreur de ceux qui veulent sincèrement savoir qui est
intellectuellement plus intéressante.
L'erreur n'est pas d'ailleurs sans être confusément
soupçonnée. «L'influence prépondérante que la Russie a
gagnée par surprise [ ... ] a effrayé les peuples de l'Occi-
dent, qui s'y sont soumis comme à une fatalité ou n'ont
résisté que par à-coups. Mais à côté de la fascination,
on voit constamment renaître un scepticisme qui la suit
comme son ombre, mêlant la note légère de l'ironie aux
cris des peuples agonisants, se moquant de la gran-
114 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

deur véritable de la puissance russe comme d'une atti-


tude prise par un histrion pour éblouir et tromper. D'au-
tres Empires ont, dans leur enfance, suscité de sem-
blables doutes; mais la Russie est devenue un colosse
sans les avoir dissipés.» Ces phrases de Karl Marx
s'appliquent mieux à la Russie soviétique qu'à celle de
Nicolas rr.

LA FAUSSE SYMÉTRIE

Je propose cette hypothèse : que notre difficulté


à comprendre le monde soviétique provient en grande
partie de notre inclination naturelle et volontaire à éta-
blir entre lui et nous une symétrie. L'esprit humain est
fait pour vivre dans un monde homogène. La communi-
cation avec autrui suppose que l'on partage avec lui la
même réalité. Dans son désir de faire entrer l'URSS
dans la communauté des nations, la société internatio-
nale est amenée, tout comme le mouvement communiste
lui-même, à faire comme si. Traitant avec l'Etat sovié-
tique, qui s'applique à nier le dédoublement de la réalité,
la société internationale, à chaque traité, à chaque décla-
ration de principes, est amenée bon gré mal gré à en
faire autant. Les experts eux-mêmes sont contraints,
par le tour habituel de leur esprit, d'appliquer à cette
formation historique absolument nouvelle des catégories
qu'ils croient universelles, mais qui comportent pourtant
cette exception.
J'ai signalé l'équivoque du concept d'économie,
s'appliquant au système de production soviétique. La
notion d'une société soviétique est elle-même contestable,
si on conçoit la société comme un ensemble d'individus
entre lesquels il existe des rapports organisés et des ser-
vices réciproques, consolidés en institutions. Les institu-
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 115

tions sont fictives, ou décoratives, et il n'y a pas de


réciprocité entre la société civile et le parti-Etat qui,
vivant d'idéologie, ne peut la penser pour ce qu'elle est.
Peut-on même parler d'un régime soviétique sans se sou-
venir qu'il ne rentre ni dans les catégories d'Aristote ni'
dans celles de Montesquieu, qu'il ne répond pas aux
formes connues de bon gouvernement- bien qu'il pré-
tende les synthétiser toutes-, ni non plus aux formes
connues de mauvais gouvernement. Il n'est ni une tyran-
nie, je l'ai dit, ni proprement un despotisme. Mais si les
notions premières et les concepts de base aussitôt qu'ap-
pliqués au monde soviétique deviennent inadéquats et
exigent une refonte, qu'en sera-t-il des fragiles édifices
construits sur eux? Certains, emportés par le parallé-
lisme, ont rêvé sur la « convergence :. entre l'Est et
l'Ouest, ont disserté même sur le «complexe militaro-
industriel » soviétique. La rage de symétrie est respon-
sable de la vision creuse, mais si répandue, des « deux
Empires:., le soviétique et l'américain. Elle joint, dans le
blâme, cette fois, la répression au Chili et en URSS, tel
dictateur méditerranéen et le dictateur du Kremlin. Mais
il n'y a pas de dictateur au Kremlin. La diplomatie de
détente du côté occidental fait état de la coexistence
nécessaire d'économies et de sociétés différentes, de
régimes différents, en accordant du même coup, au gou-
vernement soviétique, la reconnaissance officielle de ce
qu'il s'efforce en vain de réaliser, une économie, une
société, un régime. Le pouvoir le plus puissant de la terre
· impose à ses sujets de professer cette reconnaissance,
mais il l'obtient de la société internationale par le simple
mécanisme de la négociation.
Il s'ensuit, pour les partenaires de l'URSS, plu-
sieurs inconvénients. Par la logique de la symétrie, ils se
concentrent sur le système d'action interétatique ( sys-
tème B) de la politique étrangère soviétique, et perdent
116 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

de vue sa relation avec le système d'action idéologique


(ou système A). Celui-ci leur apparaît comme une survi-
vance historique, une convention superficielle. Leur
vision politique en est obnubilée. Un autre inconvénient
de traiter au niveau surréel est d'abandonner la réalité à
son sort malheureux. Les peuples russes, ukrainiens,
géorgiens, arméniens et les autres ont supporté ce
qu'ils ont supporté, sans recueillir la sympathie, le sim-
ple mot de pitié qui a aidé, en d'autres circonstances,
l'Irlande, la Grèce, la Pologne à tenir bon. Ces peuples
n'oublieront pas cet abandon. En domaine religieux, il
se paiera cher. Le sang crie de ces martyrs qu'aucun
calendrier ne recueille. Par paresse d'esprit, tout un per-
sonnel d'Eglise compare le monde communiste au monde
barbare, et se figure qu'il le convertira, comme ont été
baptisés Clovis et Vladimir. Mais les barbares avaient
de belles armes, de beaux étriers, une haute stature : ils
existaient. Où est le « socialisme » ? Espère-t-on appor-
ter un supplément d'âme à ce qui n'a pas de corps? Pour
parler théologiquement, le même personnel se figure le
monde communiste comme un état de nature, d'ailleurs
bien orienté, auquel il ne manque que la grâce. Hélas, ce
n'est pas la grâce qui est déficiente, c'est la nature.
Cette reconnaissance conventionnelle de la surréa-
lité par la société internationale, qui lui prête ainsi de
la réalité, je suis tenté de l'appeler un système de Witte
« spirituel » ; comme son analogue économique, il engage
et entraîne la société internationale. Ce socialisme qu'elle
a reconnu comme existant, et partant comme meilleur,
pourra-t-elle spirituellement s'y opposer? Comment lui
préférerait-elle ce qu'elle est peu à peu contrainte de
nommer capitalisme?
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 117

COMMENT NÉGOCIER?

Et pourtant il faut négocier. Mais comment?


Michelet, encore : « La Russie, en sa nature, en sa
vie propre, étant le mensonge, sa politique extérieure et
son arme contre l'Europe sont nécessairement le men-
songe.»
Eh bien, c'est ici qu'il faut se défier des rapproche-
ments trop évidents. Michelet, Marx, Custine même
sont d'autant plus trompeurs sur la Russie soviétique
qu'ils semblent criants de vérité. Incomparablement plus
captieux que le mensonge russe traditionnel est le men-
songe soviétique, parce qu'il n'en est pas un. Il est un
faux-semblant de mensonge, un mensonge mensonger,
un pseudo-mensonge.

VRAI ET FAUX MENSONGE

Un mensonge est une assertion sciemment


contraire à la vérité, faite dans l'intention de tromper.
C'était un art où l'Empire des tsars était passé maître.
Quand Catherine II déclarait que le paysan russe était
au fond plus libre que les paysans allemands et français,
elle mentait. Mais elle savait où était la vérité. Les gou-
vernements russes d'ancien régime pratiquaient, avec
peut-être plus de succès que les autres, le mensonge ma-
chiavélien classique, par lequel on trompe le partenaire
sur la réalité pour l'amener à ses fins. Mais sur ce
qu'était la réalité, les ministres du tsar n'avaient pas
un autre avis que leurs partenaires. Ils avaient deux
paroles, portant sur une même et unique réalité, qu'ils
avaient en commun avec leurs partenaires. Ces der-
niers n'étaient pas non plus tenus à la vérité, mais ils
savaient de quoi il était question. Quand sous prétexte
118 COURT TRAITÉ DE SOVTÉTOLOGIE ...

de protéger les Lieux Saints, l'armée russe s'avançait


vers Constantinople, chacun savait que c'était de Cons-
tantinople qu'il s'agissait et, sous un prétexte voisin, la
Cour Saint-James se mettait en devoir de lui barrer la
route. Deux paroles, une réalité. Mais quand M. Brej-
nev, après Lénine, déclare que le citoyen soviétique est
le plus libre du monde, il ne ment pas. Il se réfère à la
surréalité où les mots reçoivent un sens nouveau et très
précis. Dans la même réalité idéologique, le citoyen
suisse ne jouit pas de la liberté.
Le contraire du mensonge est la vérité et reçoit un
nom différent. A l'intérieur de la réalité commune, le
contraire de la liberté, c'est l'esclavage. Si deux inter-
locuteurs s'accordent sur le même mot, mais non sur
la réalité de référence, ce même mot désignera deux
choses contraires. Ainsi le contraire de la liberté, au sens
soviétique, c'est ce que nous appelons la liberté. Le
contraire de la détente, c'est la détente. Le contraire de
la défense de la paix, c'est la défense de la paix. Contrai-
rement à l'idée reçue, ce qui caractérise le monde sovié-
tique, ce n'est pas la double parole, c'est au contraire
la parole unique, mais dans la duplication des réalités.
Une parole, deux réalités.
Le communiste parfait, c'est celui qui, à l'instar de
Lénine n'a qu'une parole, qu'un langage, et qui vit tout
entier dans la surréalité. S'il ment (sauf à l'ennemi de
classe; ce qui· est son devoir), il n'est pas un bon commu-
niste. S'il croit que le langage qu'il emploie peut avoir
cours dans la réalité «réelle», il est naïf. Si, dans son
for intérieur ou dans le cercle de ses amis, il tient un
autre langage, il est cynique. Un bon communiste est
parfaitement sincère.
Une négociation se mène en général sur deux plans,
le plan matériel et le plan des principes. Sur le plan
matériel, pour des raisons évidentes, il faudra, sans se
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 119

lasser, négocier avec le gouvernement soviétique. Il


faudra patiemment rechercher des accords, provisoires
comme ils le sont tous entre Etats souverains, sur des
frontières, des marchandises, des armements, des
échanges. Dans ces négociations, les parties discutent
des mêmes choses. Elles disposent, de part et d'autre, de
tout l'arsenal du mensonge, de la ruse, du machiavé-
lisme, pour parvenir à leurs fins et c'est très bien ainsi.
C'est sur le plan des principes, que la négociation
risque de prendre un mauvais tour. Elle glisse aux prin-
cipes en raison des difficultés qu'elle rencontre dans
l'ordre matériel. Quand on ne s'entend pas sur les
fusées, il est tentant de déclarer que, de part et d'autre,
on est sincèrement attaché à la paix. Quand on est en
désaccord sur le Viêt-nam, l'Angola, le Portugal, pour-
quoi ne pas poser en principe que les deux parties sont
également attachées à la non-ingérence et au droit des
peuples à disposer d'eux-mêmes? Or, la déclaration
de principe intoxique la négociation et met le partenaire
occidental en contradiction avec lui-même. Car ce sont
les Américains qui arment les fusées, qui interviennent
au Viêt-nam, tandis que l'URSS défend la paix et la
lutte contre l'impérialisme. De cette manière, la surréa-
lité envahit et désoriente la réalité.
Voici donc la règle qui me paraît devoir gouverner
la négociation : traiter avec la réalité et ne pas traiter
avec la surréalité. Cette règle est sévère. Il est telle-
ment plus facile de « dialoguer :. , c'est-à-dire d'interro-
ger les soviétiques sur leurs intentions (ils veulent la
paix, la justice, la liberté), que de parvenir à un partage
précaire, boiteux, remis en question, sans gloire ni
récompense morale.
Discuter avec le gouvernement soviétique quand il
ment, mais refuser la discussion quand il est sincère,
exige de notre part une ascèse et un effort constants.
120 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

Devant cet étrange manichéisme qui suscite une réalité


autre, il n'y a pourtant pas d'autre voie que de tenir bon
sur la réalité une. Devant l'hallucination, le mirage, la
fantasmagorie, point d'autre recours que de s'exercer au
discernement. Voilà le principe. Voilà la vertu. Aux
autorités, il appartient d'arrêter les modalités d'applica-
tion.
TABLE DES MATIÈRES
PRÉFACE de Raymond ARON................. II
Croire l'incroyable. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . I9
L'inquiétude . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 20

Les deux modèles ......................... . 23


Communisme de guerre I ................... . 25
Nep I ................................... . 25
Communisme de guerre II .................. . 26
Nep II ................................... . 28
Communisme de guerre III ................. . 30
Nep III .................................. . 3I
Le pouvoir brejnevien ...................... . 35
La société civile brejnevienne ............... . 39
Nations ................................. . 40
Religions ................................ . 44
Classes .................................. . 45
Ouvriers ................................ . 46
Paysans ................................. . 47
Le marché ................................ . 48
L '"ntell"
1 tgent sta
· ........................... . so
124 COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE ...

Les choix politiques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53


Fixité du régime. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53
Origine léninienne des modèles . . . . . . . . . . . . . . . . 54
Fin de la Nep?............................. 55
Obstacles politiques. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 58

II

P ol1•t•tque e'trangere
' . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . 61
Le système A ............................. . 61
Le système B ............................. . 62
Leur interaction ........................... . 63
Les traités . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 65
Nep et activité extérieure ................... . 67
L'armée ................................. . 69
La détente ................................ . 73
Le système de Witte ... 0 ••••••••••••••••••••
76
Un Etat pas comme les autres ............... . 79
Un Etat comme les autres .................. . 8o
Les buts de la détente ...................... . 81
Fin de la détente . . . . . . . 0 • • • • • • • • • • • • • • • • •••
83
La guerre froide ............... 0 ••••• o ••••• 85
Les buts de la guerre froide ................. . 86

III

Brejnev et la détente. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91
La Chine ............. o.................... 92
L'Eurot;>e ................. ~ . . . . . . . . . . . . . . . 95
Le Moyen-Orient . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1 oo
La guerre et la paix . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 102
COURT TRAITÉ DE SOVIÉTOLOGIE... 125

IV

L' énigtlle . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . ... . 105


Concordance des buts ...................... . 100
Exporter la révolution ..................... . 108
L'écart .................................. . lüg
L'ignorance et la peur ..................... . 113
La fausse symétrie ........................ . 114
, . ?
Comment negocier ......................... . 117
Vrai et faux mensonge ..................... . 117
LA COMPOSmON, L'IMPRESSION ET LE BROCHAGE DE CE LIVRE
ONT ÉTÉ EFFECIUÉS PAR FIRMIN-DIDOT S.A.
POUR LE COMPTE DE LA LIBilAIRΠHACHETIE.
ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 8 MARS 1976

Imprimé en FrtliiCe
Dépôt légal : ter trimestre 1976
No d'Mition : 2140- N° d'impression : 8668
23.61.2707.02
ISBN 2-01-003207·1