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Les Cahiers du GRIF

Psychanalyse et sexualité féminine


Luce Irigaray

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Irigaray Luce. Psychanalyse et sexualité féminine. In: Les Cahiers du GRIF, n°3, 1974. Ceci (n') pas (mon) corps. pp. 51-
65.

doi : 10.3406/grif.1974.919

http://www.persee.fr/doc/grif_0770-6081_1974_num_3_1_919

Document généré le 09/09/2015


psychanalyse

et sexualité féminime

« plus petit » pénis, un « reliquat embryologique prou


vant la nature bisexuelle de la femme », une ¦ zone
érogène semblable à celle que l'on trouve dans le
gland ». La petite fille est bien alors un petit homme,
et toutes ses pulsions et plaisirs sexuels, notamment
masturbatoires, sont en fait « virils ».
Ces énoncés sont développés, entre autres, dans
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le les « Trois essais sur la théorie de la sexualité » (2)
où il est affirmé que l'hypothèse d'un seul et même
appareil génital l'organe mâle est fondamentale
pour rendre compte de l'économie sexuelle infantile
des deux sexes. De façon conséquente, Freud soutien
dra donc que la « libido » est toujours masculine,
tation est en rapport avec certaines représentations qu'elle se manifeste chez l'homme ou ia femme, que
de rapports sexuels. La petite fille se sert, dans le l'objet désiré soit femme ou homme. Cette conception
même but, de son clitoris plus petit encore. Il semble relative et au primat du pénis et au caractère forcé
que chez elle, tous les actes masturbatoires intéres ment mâle de la libido commande, on le verra, la
sentcet équivalent du pénis et que, pour les deux problématique de la castration telle que la développe
sexes, le vagin, spécifiquement féminin, ne soit pas Freud. Avant d'y venir, il faut s'arrêter sur quelques
encore découvert »* (1). Pour Freud, les premières implications de ce « commencement » du devenir
phases du développement sexuel se déroulent de femme.
façon identique chez le garçon et la fille. Ce qui se
justifie par le fait que les zones érogènes sont les
Conséquences pour la génitalité infantile
mêmes et jouent un rôle semblable : sources d'exci
tation et de satisfaction des pulsions dites « partiel- de la fille.
tes ». Ces zones érogènes sont, de façon privilégiée, La fillette, dit Freud, n'est pas en retrait sur le
la bouche et l'anus, mais encore les organes génitaux petit garçon quant à l'énergie de ses pulsions par
qui, s'ils n'ont pas encore subordonné toutes les pul tielles. Et, par exemple, « ses impulsions agressives
sions partielles à la > fonction sexuelle ou fonction ne sont ni moins vives, ni moins nombreuses » (1) ;
de même a-t-on pu observer « l'incroyable activité
reproductrice, Interviennent eux-mêmes à titre de zone
érogène notamment dans la masturbation. phallique de la fillette » (1). Or, pour qu'advienne la
féminité », un refoulement beaucoup plus grand
des dites pulsions sera exigé de la petite fille et,
Le primat de l'organe mâle. notamment, la transformation de son « activité »
Que la bouche ou l'anus soient neutres » du point sexuelle en son contraire la « passivité ». Ainsi les
de vue de la différence des sexes cela ne semble pulsions partielles notamment sadiques-anales et aussi
pas faire de problème pour Freud. Quant à l'identité scoptophiliques, les plus insistantes, vont-elles fin
des zones génitales elles-mêmes, il dira, s'appuyant alement se répartir en harmonieuse complémentarité :
sur la biologie et sur ses observations analytiques, la tendance à s'approprier trouvera son complément
que pour la fillette le seul clitoris est en jeu en ce dans le désir d'être possédée, le plaisir de faire souff
temps de son développement sexuel et que le clitoris rir dans le masochisme féminin, le désir de voir
peut être considéré comme un pénis tronqué, un dans les * masques et la pudeur qui évoquent l'en-

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vie de s'exhiber, etc. La différence des sexes retra exemple [4]), soit par suspens à un temps de son
versera, ultérieurement, la petite enfance en répartis- devenir femme : ainsi, la prévalence des muqueuses
sant les fonctions et rôles sexuels : « le masculin orales que l'on retrouve, aussi, dans l'homosexualité.
rassemblera le sujet, l'activité et la possession du Quant aux pulsions scoptophiliques et sado-masochis-
pénis, le féminin perpétuera l'objet, la passivité et... tes, elles paraissent si prégnantes que Freud ne les
l'organe génital châtré » (3). Mais ce départage, après excluera pas de l'économie génitale, qu'il les y re
coup, des pulsions partielles n'est pas inscrit dans prendra en les différenciant sexuellement rappe
l'activité sexuelle de la petite enfance, et Freud ren lonsl'opposition voir/être vue, faire souffrir/souffrir.
dra peu compte des effets de la répression pour/par Ce qui ne veut pas dire qu'un rapport sexuel qui
la femme de cette énergie sexuelle infantile. Il souli s'y résoudrait ne serait pas, à ses yeux, pathologique.
gnera cependant que la féminité se caractérise, et La pathologie sexuelle féminine aurait donc à s'inter
doit se caractériser, par un refoulement plus précoce préter, en termes de préoedipe, comme fixation à l'i
et plus inflexible des pulsions sexuelles et un plus nvestis ement de la muqueuse orale, mais encore à
fort penchant à la passivité. l'exhibitionnisme et au masochisme. Bien sûr, d'autres
événements pourront déterminer une « régression »,
C'est, au fond, en petit homme que la fillette aime qualifiée de morbide, aux stades prégénitaux selon
sa mère. Le rapport spécifique de la fille-femme à la des modalités diverses. Pour les envisager, il faut
mère-femme est peu envisagé par Freud. Et ce n'est reprendre l'histoire du « devenir une femme nor
que tardivement qu'il reviendra sur le préoedipe de la male », selon Freud et, de façon plus spécifique, le
petite fille comme à un champ d'investigations trop rapport de la fillette au complexe de castration.
peu analysé. Mais longtemps, et même alors, il consi
dère le désir de la fillette pour sa mère comme un
désir « viril », « phallique ». D'où le renoncement, Spécificité du complexe
nécessaire, à ce lien à la mère, et d'ailleurs, la de castration féminin.
« haine » de sa mère, quand la fille découvrira qu'au Si ie complexe de castration marque pour le garçon
regard de l'organe sexuel valeureux, elle est châtrée. le déclin du complexe d'dipe, il en va autrement,
Et qu'il en va ainsi de toute femme, sa mère y comp et quasiment à l'inverse, pour la fille. Qu'est-ce à
ris. dire ? Le complexe de castration du garçon naît à
l'époque où celui-ci constate que le pénis, ou membre
viril si précieux pour lui, ne fait pas nécessairement
Pathologie des pulsions partielles. partie du corps, que certaines personnes sa sur,
L'analyse des pulsions partielles s'élabore, pour ses petites camarades de jeu... n'en ont pas. La vue,
Freud, à partir des désirs de transgressions anatomi- fortuite, des organes génitaux de celles-ci fournit
ques dont il constate le refoulement traumatisant dans l'occasion d'une telle découverte. Si la première réac
la névrose, et la réalisation dans les cas de pervers tion du garçon est de nier ce qu'il a vu, de prêter
ion.Les muqueuses orales et anales sont alors sur malgré tout un pénis à sa sur, à toute femme, et
investies par rapport aux zones génitales. De même surtout à sa mère, de vouloir voir, de croire voir
que l'emportent les fantasmes et comportements quoi qu'il en soit le membre viril chez tout le monde,
sexuels de type sado-masochiste, voyeuriste, exhibi il n'empêche que l'angoisse de castration est née pour
tionniste. Si Freud infère la sexualité infantile des lui. Car si certaines personnes n'ont pas de pénis,
névrosés et des pervers à partir de leur symptoma- c'est qu'on le leur a coupé : le pénis était là au
tologie, il nous signifie en même temps que ces commencement, et puis il a été enlevé. Pourquoi ?
symptômes sont l'effet soit d'une disposition congén Ce ne peut être que pour punir l'enfant de quelque
itale (on retrouve là l'ancrage anatomique de sa faute. Ce méfait qui mérite qu'on ampute l'enfant de
théorie), soit d'un arrêt dans l'évolution sexuelle. son sexe doit être la masturbation au sujet de laquelle
Donc la sexualité de la femme pourra être perturbée il a reçu, déjà, maints avertissements et menaces. Il
soit par « erreur » anatomique (des « ovaires her ne faut pas oublier que celle-ci est déterminée par
maphrodites » déterminant une homosexualité, par un besoin de décharge des affects liés aux parents,

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et de façon plus particulière à la mère que le petit avec celui de son frère, de ses camarades de jeu.
garçon voudrait posséder comme le père. Disons : à En attendant la confirmation de telles espérances,
la place du père. La peur de perdre son pénis, organe elle va tourner ses désirs vers son père, souhaitant
narcissiquement très investi, est donc ce qui amène obtenir de lui ce qu'elle n'a pas : le très précieux
le garçon à abandonner sa position dipienne : désir organe mâle. Cette « envie du pénis » l'amène donc
de posséder la mère et d'évincer son rival, le père. à se détourner de sa mère, à laquelle elle reproche
S'en suivra la formation du surmoi, héritage du comde l'avoir aussi mal dotée au point de vue sexuel,
plexe d'dipe, et gardien des valeurs sociales, mor et dont elle comprend peu à peu qu'elle partage son
ales, culturelles, religieuses. Freud insiste sur le fait sort, qu'elle est, comme elle, châtrée. Doublement
que « l'on ne peut apprécier à sa juste valeur la signi abusée par sa mère, son premier « objet » sexuel,
fication du complexe de castration qu'à la condition elle l'abandonne pour entrer dans le « complexe d'
de faire entrer en ligne de compte sa survenue à là dipe », ou désir pour son père. Ainsi le complexe
phase du primat du phallus » (3), lequel assure, on d'dipe de la fille suit-il, à l'inverse de la séquence
l'a vu, le regroupement et la hiérarchisation des pul observée pour le petit garçon, le complexe de cas
sions partielles dans la génitalité infantile. Un seul tration.
sexe, le pénis, étant alors reconnu valeureux par les
garçons comme par les filles. Mais, pour la fillette, ce complexe d'dipe pourra
subsister très longtemps. En effet, elle n'a pas à crain
Dès lors, on peut imaginer ce que doit être le dred'y perdre un sexe qu'elle n'a pas. Et ce ne
complexe de castration pour la fillette. Celle-ci croyait seront que les frustrations réitérées de la part du
avoir, dans le clitoris, un organe phallique appréciable. père qui l'amèneront, bien tardivement et de façon
Et, à l'instar de son père, elle en tirait par la mastur souvent incomplète, à détourner de lui son désir. On
bation de voluptueuses sensations. Mais la vue du peut en inférer que la formation du surmoi sera, dans
pénis - de même et à l'inverse de ce qui se produit de telles conditions, compromise, ce qui laissera la
pour le petit garçon quand il découvre les organes fillette, la femme, dans un état de dépendance infant
génitaux de sa sur lui démontre combien son ilevis-à-vis du père, de l 'homme-père faisant fonc
clitoris est incapable de soutenir la comparaison avec tion de sur-moi et ce qui la rendra inapte à la
l'organe sexuel du garçon. Elle comprend alors le pré participation aux intérêts sociaux et culturels les
judice anatomique qui est son lot, et se doit plus appréciables. Peu autonome, la fillette sera en
d'accepter la castration, non comme la menace d'une core peu douée pour les investissements « objectifs »
perte, la peur d'un accomplissement, mais comme en jeu dans la cité, ses comportements étant motivés
un fait déjà accompli : une amputation réalisée. Elle soit par la jalousie, la rancur, « l'envie du pénis «,
reconnaît, ou devrait reconnaître, que comparative soit par la peur de perdre l'amour de ses parents ou
ment au garçon elle n'a pas de sexe, ou du moins de leurs substituts.
que ce qu'elle croyait un sexe valeureux n'est qu'un
pénis tronqué. Mais en transférant sur son père l'attachement
qu'elle avait pour sa mère, en réalisant ce change
ment« d'objet » sexuel qu'exige d'elle sa condition
L'envie du pénis féminine, la fillette n'a pas achevé son périple. Et,
et l'entrée dans le complexe d'dipe. comme y insiste Freud, « devenir une femme nor
A cette castration effective, qui représente une im male » exige des transformations beaucoup plus com
parable blessure narcissique, la fillette ne se résigne plexes et pénibles que celles requises dans le déve
pas facilement. D'où « l'envie du pénis » qui va déter loppement, plus linéaire, de la sexualité masculine (1),
miner, pour la plus grande part, son évolution ulté En effet, si « l'envie du pénis » détermine la fillette
rieure. En effet, la fillette espère, même très tardive à désirer son père, en tant qu'il le lui donnera peut-
ment,se trouver un jour pourvue d'un * vrai » pénis, être, il faut encore que cette « envie » un peu trop
que son tout petit sexe va encore se développer et « active » fasse place à la réceptivité « passive »
pourra, peut-être, un jour soutenir la comparaison que l'on attend de la sexualité, et du sexe, de la

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femme. Que la zone érogène clitoridienne, pénienne, fillette, la femme, doivent assurer pour réaliser leur
cède de son importance au vagin qui prendra « valeur « féminité » trouve donc son terme dans la mise au
comme logis du pénis, recueillant l'héritage du sein monde d'un fils, dans le maternage du fils. Et, de
maternel » (3). La fillette doit changer non seulement façon conséquente, du mari.
« d'objet » sexuel mais encore de zone érogène. Ce
qui nécessite une « poussée de passivité » absolu
mentindispensable à l'instauration de la féminité. Formations pathologiques postdipiennes.
Sans doute cette évolution est-elle susceptible
d'arrêts, de stases, à certains temps de son dévelop
Le désir d'« avoir » un enfant. pement, ou même de régressions. On assiste alors
Ce n'est pas tout. La « fonction sexuelle », pour aux formations pathologiques spécifiques de la sexual
Freud, est avant tout la fonction reproductrice. C'est ité féminine.
en tant que telle qu'elle rassemblera et soumettra
toutes les pulsions au primat de la procréation. Il
faut donc que la femme soit amenée à privilégier la Le complexe de virilité et l'homosexualité.
dite « fonction sexuelle », que ce qui parachève son
évolution libidinale soit le désir d'enfanter. C'est Ainsi la découverte de la castration peut-elle aboutir,
dans « l'envie du pénis » que l'on trouvera, une fois chez la femme, à l'élaboration « d'un puissant com
de plus, le mobile de cette progression. plexe de virilité ». « Dans ce cas, la fillette refuse
d'accepter la dure réalité, exagère opiniâtrement son
L'envie d'obtenir du père le pénis sera relayée par attitude virile, persiste dans son activité clitoridienne
celle d'en avoir un enfant, celui-ci devenant, suivant et cherche son salut dans une identification avec
une équivalence que Freud analyse, le substitut du la mère phallique ou avec le père » (1). La consé
pénis, il faut ajouter que le bonheur de la femme ne quence extrême de ce complexe de virilité se repère
sera complet que si le nouveau-né est un petit garçon, dans l'économie sexuelle et le choix objectai de
porteur du pénis tant convoité. Ainsi sera-t-elle d l'homosexuelle, laquelle ayant le plus souvent pris
édommagée dans l'enfant qu'elle met au monde de son père pour « objet », conformément au complexe
l'humiliation narcissique inévitablement associée à la d'dipe féminin, régresse ensuite à la virilité infant
condition féminine. Bien sûr, ce n'est pas de son iledu fait des déceptions, inévitables, qu'elle a su
père que la fillette aura, réellement, un enfant, il bies de la part de celui-ci. Son objet de désir est,
faudra qu'elle attende pour que ce désir infantile dès lors, choisi selon le mode masculin et elle prend
puisse un jour se réaliser. Et c'est dans ce refus que « nettement le type masculin dans son comportement
le père oppose à toutes ses envies que se fondera vis-à-vis de l'objet aimé ». « Non seulement elle choi
le motif du transfert de ses pulsions sur un autre situn objet du sexe féminin, mais encore elle adopte,
homme, éventuellement substitut paternel. vis-à-vis de cet objet, une attitude virile ». Elle de
vient, en quelque sorte « homme et, à la place de
Devenue mère d'un fils, la femme pourra « reporter son père, prend sa mère comme objet d'amour » (4).
sur son fils tout l'orgueil qu'il ne lui a pas été permis Sans aller à ces extrémités, l'alternance répétée d'épo
d'avoir elle-même », et le manque de pénis n'ayant ques où prédominent tantôt la virilité, tantôt la fémin
rien perdu de sa puissance de motivation « seuls les ité, explique peut-être l'énigme que représente pour
rapports de mère à fils sont capables de donner à l'homme la femme, énigme qui trouverait son inter
la mère une plénitude de satisfaction, car de toutes prétation dans l'importance de la bisexualité dans la
les relations humaines, ce sont les plus parfaites et vie de la femme.
les plus dénuées d'ambivalence » (1). Ce modèle,
parfait, d'amour humain pourra dès lors se reporter D'ailleurs, la protestation virile de la femme ne se
sur le mari, « le bonheur conjugal restant mal assuré résoudrait jamais entièrement, selon Freud, et « l'en
tant que la femme n'a pas réussi à faire de son vie du pénis », essayant de pallier son infériorité
époux son enfant » (1). Le parcours difficile que la sexuelle, rendrait compte de bien des particularités

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d'une féminité par ailleurs « normale ». Ainsi : « un gnent la femme à refouler ses instincts agressifs,
choix objectai davantage déterminé par le narcissis d'où formation de tendances fortement masochiques
me » que chez l'homme, la vanité corporelle », « le qui réussissent à érotiser les tendances destructrices
manque de sens de la justice », et même la pudeur dirigées vers le dedans. Le masochisme est donc
dont la fonction serait avant tout de « masquer la bien, ainsi qu'on l'a dit, spécifiquement féminin » (1).
défectuosité des organes génitaux ». Quant à la « fa Ou bien le masochisme constitue-t-il une déviation
culté plus faible qu'a la femme de sublimer ses ins sexuelle, un processus morbide, particulièrement fré
tincts quent chez les femmes ? Sans doute, la réponse de
», et à son manque, corrélatif, de participation
aux intérêts sociaux et culturels, on a vu qu'ils pro Freud serait-elle que si le masochisme est une com
venaient de la spécificité du rapport de la femme au posante de la féminité « normale », celle-ci ne peut
complexe d'dipe et de ce qui en résulte pour la simplement s'y réduire. L'analyse du fantasme « On
formation, chez elle, du surmoi. Ces caractéristiques bat un enfant » (5) donne à la fois une description
de la féminité, peu réjouissantes il est vrai, ne sont assez complète de l'organisation génitale de la femme
pas pour autant pathologiques. Elles appartiendraient, et indique comment le masochisme y est impliqué :
selon Freud, à l'évolution « normale » de la fémi le désir incestueux de la fille pour son père, son
nité (1). envie d'en avoir un enfant, et le souhait corrélatif de
voir battre le frère rival et détesté autant parce qu'il
serait l'enfant que la fille n'a pas eu avec son père que
La frigidité. parce qu'il est doté du pénis, tous ces désirs, envies,
Plus inquiétante serait la constatation de la fr souhaits, de la fillette sont soumis au refoulement par
équence de la frigidité sexuelle chez la femme. Mais, interdit aussi bien sur les relations incestueuses que
s'il avoue que celle-ci constitue un phénomène en sur les pulsions sadiques, et plus généralement « acti
core mal expliqué, Freud semble vouloir y trouver ves ». Il en résulte la transformation de l'envie que le
une confirmation du désavantage sexuel naturel qui frère soit battu dans le fantasme d'être elle-même bat
serait celui de ia femme. En effet, > il semble que tue par son père, fantasme où la petite fille trouverait
la lib:do subisse une répression plus grande quand à la fois une satisfaction régressive masochiste à ses
elle est contrainte de se mettre au service de la désirs incestueux et la punition de ceux-ci. L'interpré
fonction féminine et que... la nature tienne moins tation de ce fantasme pourrait être aussi bien : mon
compte de ses exigences que dans le cas de la viri père me bat sous les traits du garçon que je voudrais
lité. La cause en peut être recherchée dans le fait être, et encore *. on me bat parce que je suis fille,
que la réalisation de l'objectif biologique : l'agression c'est-à-dire inférieure du point de vue sexuel ; ce qui
se trouve confiée à l'homme et demeure, jusqu'à un peut se traduire : ce qui est battu en moi c'est le
certain point, indépendante du consentement de la clitoris, cet organe mâle très petit, trop petit ; ce
femme » (1). Que la frigidité puisse être l'effet d'une petit garçon qui refuse de grandir.
telle conception violente, violeuse des rapports
sexuels n'apparaît pas dans les analyses de Freud qui
met la frigidité au compte soit de l'infériorité sexuelle L'hystérie.
de toute femme, soit de ¦ quelque facteur constitu
Si l'hystérie inaugure la scène et d'ailleurs le dis
tionnel, voire anatomique », perturbant la sexualité de cours analytique il faut se reporter, à ce propos,
telle ou telle femme, à moins qu'il ne reconnaisse aux Etudes sur l'hystérie de S. Freud et J. Breuer
l'ignorance où il se trouve de ce qui peut la déter si les premières patientes de Freud sont des hysté
miner.
riques, l'analyse exhaustive des symptômes en jeu
dans l'hystérie et leur mise en rapport avec le déve
Le masochisme. loppement de la sexualité de la femme constitueraient
Quant au masochisme, doit-il être considéré comme un travail trop important dans le cadre de ce résumé
facteur d'une féminité « normale »? Ce que certains des positions freudiennes, outre qu'un regroupement
énoncés de Freud paraissent accréditer. Ainsi : « les systématique des différents moments d'interrogation
règles sociales et sa constitution propre sur l'hystérie n'est pas réalisé dans l'uvre de Freud.

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Rappelons simplement que pour celui-ci l'hystérie ne comme elle. Outre que la petite fille aurait désiré,
constitue pas une pathologie exclusivement féminine. en tant que phallique, séduire sa mère et lui faire
Par ailleurs, on trouve définies, à propos de l'analyse un enfant. Des tendances trop « actives » dans l'orga
du cas Dora (6), les modalités et positive et inversée nisation libidinale de la femme sont donc, souvent, à
du complexe d'dipe féminin ; soit : désir du père et interroger comme résurgences, non-refoulement suf
haine de la mère d'une part, désir de la mère et fisant, du rapport à la mère, et les « pulsions à but
haine du père de l'autre. Cette « inversion » du com passif » se développeraient au prorata de l'abandon par
plexe d'dipe peut se repérer dans la symptomatolo- la fille de sa relation à la mère. Il ne haut pas négliger
gie hystérique. Revenant, tardivement, sur le prédipe non plus le fait que l'ambivalence de la fillette vis-à-
de la fille, Freud affirmera que en tout cas « il y a de sa mère entraîne des pulsions agressives et sadi
une relation particulièrement étroite entre la phase ques, pulsions dont le refoulement insuffisant, ou le
du lien à la mère et l'étiologie de l'hystérie » (7). retournement en leur contraire, pourront constituer
Même si l'hystérie exhibe avant tout des fantasmes le germe d'une paranoïa ultérieure à interroger tout
dipiens d'ailleurs souvent présentés comme trau à la fois comme provenant des inévitables frustra
matisants il faut retourner au stade prédipien tionsimposées par ia mère à sa fille lors du se
pour comprendre quelque peu ce qui se masque der vrage, de la découverte du « châtrage » de la femme,
rière cette surenchère dipienne. par exemple et des réactions agressives de la
fillette. D'où la crainte d'être tuée par la mère, la
méfiance et le contrôle permanent des menaces ve
Retour sur le prédipe de la fille. nant de celle-ci ou de ses substituts.
Le retour, par Freud, sur la question du prédipe
de la fille auquel il a été invité, et dans lequel Le « continent noir » de la psychanalyse.
il a été assisté, par les travaux de femmes psychanal Quelles que soient les acquisitions ainsi réalisées,
ystes (Ruth Mack Brunswick, Jeanne Lampl de Groot, Freud qualifiera encore alors la sexualité féminine de
Hélène Deutsch) qui, mieux que lui, pouvaient figurer « continent noir » de la psychanalyse, il dira en être
comme substituts maternels dans la situation transfé- resté à la « préhistoire de la femme» (1), avouant,
rentielle l'a amené à considérer avec plus d'atten par ailleurs, que pour ce qui est de la période du
tion ce moment de fixation de la fillette à sa mère prédipe elle-même elle « surprend comme, dans un
(7, 1). Il affirmera, finalement, que l'importance de autre domaine, la découverte de la civilisation minéo-
cette phase prédipienne serait plus grande chez la mycénienne derrière celle des Grecs » (7). Quoi qu'il
fille que chez le garçon. Mais de cette phase pre ait dit, écrit, sur le développement sexuel de la
mière de l'organisation libidinale féminine, il retien femme, celui-ci lui reste très énigmatique, et il ne
dra surtout des aspects que l'on pourrait qualifier de prétend en rien avoir épuisé la question. Il invite,
négatifs, en tout cas de problématiques. Ainsi les dans l'abord de celle-ci, à la prudence entre autres
nombreux griefs que la fillette entretient vis-à-vis de choses en ce qui concerne les déterminations sociales
sa mère : sevrage trop hâtif, insatisfaction d'un be qui masquent partiellement ce qu'il en serait de la
soin illimité d'amour, obligation de partager l'amour sexualité féminine ; celles-ci, en effet, mettent sou
maternel avec ses frères et surs, interdit de la vent la femme dans des situations passives, la con
masturbation venant après l'excitation des zones éro traignant à refouler ses instincts agressifs, la contra
gènes par la mère, et surtout le fait d'être née fille, rientdans le choix de ses objets de désir, etc. Les
c'est-à-dire dépourvue de l'organe sexuel phallique. En préjugés risquent de gêner, en ce qui concerne ce
résulterait une ambivalence considérable dans l'at champ d'investigation, l'objectivité des recherches, et
tachement de la fille à sa mère, ambivalence dont la voulant faire preuve d'impartialité dans des débats
levée de refoulement perturbera la relation conjugale aussi sujets à controverses Freud reviendra sur
de conflits quasiment insolubles. La tendance de la l'affirmation que la libido est forcément mâle pour
femme à « l'activité » serait aussi à comprendre, pour soutenir qu'il n'y a effectivement qu'une seule libido
une bonne part, comme une tentative de la fillette mais que celle-ci peut se mettre au service de
de se dépendre du besoin de sa mère en faisant « buts passifs » dans le cas de la féminité (7). Ce

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qui ne constituait en rien une question sur le fait parce que la fillette est frustrée dans son désir spé
que la dite libido doive être réprimée dans l'économie cifiquement féminin de relations incestueuses avec le
sexuelle de la femme, d'où s'expliquerait l'insistance, père qu'elle en arrive, secondairement, à « envier »
la permanence, de « l'envie du pénis », y compris le pénis comme substitut de celui-ci. Le désir de la
quand la féminité est la mieux établie. fillette, de la femme, n'est donc plus d'être un homme
et d'avoir le pénis pour être (comme) un homme. Si
Ces conseils de prudence, ces aménagements elle en vient à « l'envie », postdipienne, de s'appro
d'énoncés antérieurs, n'empêcheront pas Freud de prierle pénis c'est pour compenser sa déception d'en
négliger quelque peu l'analyse des déterminations avoir été, objectalement, privée. Et aussi, ou aussi,
socio-économiques et culturelles qui règlent, elles pour se défendre et contre la culpabilité afférente à
aussi, l'évolution sexuelle de la femme ; et encore, des désirs incestueux et contre une éventuelle pénét
ou encore, de réagir négativement aux recherches des ration sadique du père, qu'elle craint tout autant
analystes s'insurgeant contre l'optique exclusivement qu'elle le souhaite (8). Ce qui suppose que lé vagin
masculine qui commande sa théorie et celle de ce est alors déjà découvert par la fillette, contrairement
rtaines de ses disciples quant au « devenir femme ». aux affirmations de Freud qui prétend que le vagin
Aussi, s'il donna son accord aux travaux de Jeanne reste longtemps ignoré par les deux sexes. Or, ce
Lampl de Groot, Ruth Mack Brunswick, Hélène Deutsch, ne serait pas en termes d'ignorance qu'il conviendrait
et même à quelques réserves près de Karl Abraham, de parler du rapport de la fillette à son vagin mais
et si même il en inscrivit les résultats dans ses der plutôt en termes de « dénégation ». Ce qui expliquer
niers écrits sur ce problème, il resta toujours défa ait qu'elle puisse apparaître comme ignorant, con
vorable aux tentatives de Karen Horney, Mélanie Klein, sciemment, ce qu'elle sait. Cette « dénégation » du
Ernest Jones, d'élaborer des hypothèses sur la sexual vagin par la petite fille se justifierait par le fait que
itéde la femme un peu moins prescrites par des la connaissance de cette partie de son sexe ne se
paramètres masculins, un peu moins dominées par trouve pas, à cette époque, ratifiée et qu'elle est,
« l'envie du pénis » (7, 1). Sans doute, y voyait-il, aussi, redoutée. La comparaison du pénis d'un homme
outre le désagrément de se voir critiqué par ses élè adulte avec l'exigïté du vagin enfantin, la vue du
ves, le risque que soit mis en cause le complexe sang des menstrues, ou encore d'éventuelles doulou
de castration féminin tel qu'il l'avait défini. reuses déchirures de l'hymen lors d'explorations ma
nuelles ont pu, en effet, amener la fillette à craindre
d'avoir un vagin, et à nier ce qu'elle sait, déjà, quant
L'OPPOSITION D'ANALYSTES FEMMES à son existence (9).
A L'OPTIQUE FREUDIENNE
Karen Horney. La névrose culturelle de la femme.
C'est une femme, Karen Horney, qui la première Dans la suite, Karen Horney se démarquera plus
refusa de souscrire au point de vue freudien sur la encore des thèses freudiennes, en ce sens qu'elle
sexualité de la femme, et qui soutint que la séquence fera appel presque exclusivement aux déterminations
complexe de castration - complexe d'dipe telle que socio-culturelles pour rendre compte des caractères
Freud l'avait mise en place pour expliquer l'évolution spécifiques de la sexualité dite féminine. L'influence
sexuelle de la fillette, devait être « renversée ». L'i des sociologues et anthropologues américains tels
nterprétation du rapport de la femme à son sexe s'en que Kardiner, Margaret Mead, Ruth Benedict, ont
trouve grandement modifiée. entraîné, chez elle, un éloignement de plus en plus
accentué des vues psychanalytiques classiques aux
quelles se substituent, ou s'adjoignent en les crit
Le « déni » du vagin. iquant, l'analyse des facteurs sociaux et culturels tant
En effet, ce n'est plus « l'envie du pénis » qui dé dans l'élaboration d'une sexualité « normale » que
tourne la fille de sa mère, qui ne l'a pas, et la con dans l'étiologie d'une névrose. Dans cette perspect
duit à son père, qui pourrait le lui donner, mais c'est ive, « l'envie du pénis » n'est plus prescrite, ni ins-

57
crite, par/dans quelque « nature » féminine, corréla peut dire, tout de suite ; dès le « commencement ».
tive de quelque « défectuosité anatomique », etc. Mais Car Mélanie Klein refuse d'assimiler la masturbation
.1 faut plutôt l'interpréter comme symptôme défensif clitoridienne à une activité masculine. Le clitoris est
protégeant la femme de la condition politique, écono un organe génital féminin ; il est donc abusif de n'y
mique, sociale, culturelle qui est la sienne en même voir qu'un « petit » pénis et de vouloir que la fille
temps qu'il l'empêcherait de contribuer efficacement trouve plaisir à le caresser à ce seul titre. D'ailleurs
à la transformation du sort qui lui est imparti. « L'en l'érotisation privilégiée du clitoris est déjà un pro
vie du pénis » traduirait le dépit de la femme, sa cessus défensif contre l'érotisation vaginale, plus
jalousie, de n'avoir pas droit aux avantages, notam dangereuse, plus problématique, à ce moment du dé
ment sexuels, réservés aux seuls hommes : autono velop ement sexuel. Les excitations vaginales sont les
mie,liberté, force, etc., mais encore de n'avoir que plus précoces, mais les fantasmes d'incorporation du
bien peu part aux responsabilités politiques, sociales, pénis du père et de destruction de la mère-rivale qui
culturelles, dont elle est depuis des siècles exclue. les accompagnent provoquent, chez la fillette, l'a
3a seule position de retrait étant dès lors « f'amour », ngoisse de mesures de rétorsion de la part de la mère
de ce fait élevé par elle au rang de valeur unique qui risquerait, pour se venger, de la dépouiller de ses
et absolue. organes sexuels internes. Aucune vérification, aucune
« L'envie » serait donc l'indice d'une « infériorité » épreuve de la « réalité », ne permettent de vérifier
que la femme partagerait, effectivement, avec les l'intégrité des dits organes, et donc de se dépendre
autres opprimés de la culture occidentale ainsi, de l'angoisse résultant de tels fantasmes, la fillette
les enfants, les fous, etc. Et l'acceptation, par elle, est amenée à renoncer, provisoirement, à l'érotisation
d'un « destin » biologique, d'une « injustice » qui lui vaginale (11). Quoi qu'il en soit, la petite fille n'a pas
serait faite quant à la constitution de ses organes attendu le « complexe de castration » pour se tourner
sexuels, serait le refus de prendre en considération vers son père. Le « complexe d'dipe » est à l'uvre,
les facteurs qui, réellement, expliquent cette soi-disant pour elle, dans l'économie des pulsions prégénitales,
« infériorité ». Autrement dit, la névrose de la femme et notamment des pulsions orales (12). Ainsi, le se
selon Karen Horney ne serait que bien peu différente vrage du ¦ bon sein » entraîne-t-il l'hostilité de la
d'une composante indispensable au « devenir une petite fille vis-à-vis de sa mère hostilité qui sera,
femme normale », selon Freud : se résigner au rôle, en un premier temps, projetée sur celle-ci la faisant
entre autres sexuel, que la civilisation occidentale lui redouter comme une « mauvaise mère » mais en
assigne (10). core ce rapport conflictuel à la mère sera-t-il aggravé
par le fait qu'elle représente l'interdit à la satisfaction
Mélanie Klein orale des désirs dipiens, soit celle qui s'oppose à
Deuxième femme objectant aux théories freudiennes l'incorporation du pénis paternel. Introjecter le pénis
sur la sexualité féminine : Mélanie Klein. Comme du père telle serait, selon Mélanie Klein, la première
Karen Horney, on la verra inverser, « renverser » cer forme du désir du pénis chez la fille. Il ne s'agirait
taines suites d'événements consécutifs établies par donc pas « d'envie du pénis » au sens freudien du
Freud. Et, comme elle encore, elle défendra que terme, de tendance à s'approprier l'attribut de la puis
« l'envie du pénis » est une formation réactionnelle, sance virile pour être (comme) un homme, mais de
secondaire, palliant la difficulté pour la fillette, la l'expression, dès la phase orale, de désirs féminins
femme, de soutenir son désir. Mais c'est par le biais d'intromission du pénis. L'dipe de la fille n'est donc
de l'exploration, de la reconstruction, du monde des pas la contrepartie à un « complexe de castration »
fantasmes de la petite enfance que Mélanie Klein va qui la pousserait à espérer de son père le sexe
mettre en cause la systématique freudienne. qu'elle n'a pas, mais il serait agissant dès les pre
miers appétits sexuels de la fille (13). Cette précocité
dipienne de la fillette serait accentuée du fait que
Les formes précoces du complexe d'dipe. les pulsions génitales chez la femme privilégient la
Les divergences d'avec Freud s'annoncent, si l'on réceptivité, telles les pulsions orales.

58
Identifications masculines défensives. les fondations d'un nouvel édifice théorique. Toujours
est-il que sans acquiescer à certaines positions
Sans doute, cette précocité dipienne ne sera pas
celles soutenues par Karen Horney dans la deuxième
sans risques. Le pénis du père est susceptible de
partie de son uvre , refusant de marquer vis-à-vis
combler les désirs de la fillette, mais il peut aussi
de Freud les ruptures réalisées par certains de ses
bien, et en même temps, détruire. Il est * bon » et
élèves, il tente de concilier le point de vue freudien
« mauvais », vivifiant et mortifère, lui-même pris dans
et les nouveaux apports de psychanlystes touchant le
l'implacable ambivalence amour/haine, dans ia dualité
développement sexuel de la femme, apports auxquels
des pulsions de vie et de mort. Par ailleurs, le pre
il ajoute sa contribution.
mier attrait pour le pénis du père vise ce dernier en
tant qu'il est déjà introjecté par la mère. Il s'agit
donc pour la fillette de s'emparer du pénis paternel, Castration et aphanisis.
et éventuellement des enfants, contenus dans le corps Se posant donc quelque peu en arbitre du débat et
de la mère : ce qui ne va pas sans agression vis-à-vis cherchant à trouver les accords possibles entre posi
de celle-ci, qui risque de riposter en détruisant « l'i tions divergentes, il maintient la conception freu
ntérieur » du corps de sa fille et les « bons objet»dienne du complexe d'dipe féminin mais démontre
déjà incorporés. L'angoisse de la petite fille concer que les découvertes des analystes d'enfants sur le
nantet le pénis du père et la vengeance de la mère prédipe de la fillette invitent à remanier la formulat
l'oblige le plus souvent à abandonner cette première ion du rapport de celle-ci au complexe d'dipe. Et
structuration, féminine, de sa libido et à s'identifier, d'abord, il différencie la « castration » ou menace
par mesure défensive, au pénis du père ou au père de perdre la capacité de jouissance sexuelle génitale
lui-même. Elle adopte alors une position « masculine de « l'aphanisis », qui représenterait la disparition to
en réaction à ia frustration, et aux dangers, de ses tale et permanente de toute jouissance sexuelle. Si
désirs dipiens. Cette masculinité est donc bien se l'on pense en ces termes, on comprendra que c'est
condaire et a pour fonction de masquer, voire d'assu
la crainte de « l'aphanisis », par suite de la frustra
rer le refoulement, des fantasmes incestueux : envie
tionradicale de ses désirs dipiens, qui pousse ia
de prendre la place de la mère auprès du père et fillette à renoncer à sa féminité pour s'identifier au
d'en avoir un enfant (14). sexe qui se dérobe à son plaisir (15). Elle pare ainsi,
imaginairement, à l'angoisse d'être à jamais privée
de toute jouissance. Cette solution a encore l'avantage
UNE TENTATIVE DE CONCILIATION : d'apaiser la culpabilité liée aux désirs incestreux. Si
ERNEST JONES cette option est menée à terme, elle aboutit à l'homo
sexualité, mais on la retrouve sous une forme atté
Contrairement à Freud, Ernest Jones accueillera nuée dans le développement normal de la féminité.
avec grand intérêt les modifications que certaines Elle y représente une réaction secondaire et défen
femmes, telles Karen Horney et Mélanie Klein, appor sivecontre l'angoisse de l'aphanisis qui soit la non-
tentaux premières théorisations psychanalytiques con réponse de son père à ses désirs.
cernant la sexualité féminine. La raison en est, sans
doute, une interrogation beaucoup plus poussée, chez
lui, sur les désirs « féminins de l'homme et sur Les diverses interprétations
l'angoisse de castration accompagnant, pour le gar de « l'envie du pénis ».
çon, l'identification au sexe de la femme notamment La fillette était donc « femme » avant de passer
dans la relation au père. Un peu plus au fait de l'en par cette masculinité réactionnelle. Et, de cette fémi
vie et de la crainte d'une telle identification, Ernest nité précoce, on trouve des indices dans les stades
Jones a pu s'aventurer d'avantage dans l'exploration dits « prégénitaux » (16). L'envie du pénis est d'abord
du « continent noir » de la féminité, et entendre de l'envie de s'incorporer te pénis, soit un désir allô-
façon moins réticente ce qu'essayaient d'articuler cer erotique déjà repérable au stade oral. La zone d'attrac
taines femmes quant à leur économie sexuelle. Il est tion,centripète, du pénis se déplace par la suite
vrai aussi que moins que Freud il avait à défendre grâce au fonctionnement de l'équivalence bouche,

59
anus, vagin. La prise en considération de ce désir loppent les conceptions premières de Freud, et que
précoce pour le sexe du père amène Jones à diffé celui-ci reprend dans ses derniers écrits leurs contri
rencier la notion « d'envie du pénis ». Il peut s'agir, butions à l'étude des premiers stades de l'évolution
selon lui, du désir de la fillette d'incorporer, d'intro- sexuelle de la femme.
jecter, le pénis pour le garder « à l'intérieur » du
corps et le transformer en enfant : ou encore du désir Rappelons que Jeanne Lampl de Groot insiste sur
de jouir du pénis lors d'un coït : oral, anal, génital ; la question de l'dipe « négatif » de la fille. Avant
et, enfin, de l'envie de posséder un sexe mâle aux d'en venir au désir « positif » pour le père, lequel
lieu et place du clitoris. Cette dernière interprétation implique l'instauration de la « passivité » réceptive,
serait celle privilégiée par Freud, qui met ainsi l'a la fillette a souhaité posséder la mère et évincer le
ccent sur les désirs de masculinité de la fillette, de père, et cela sur le mode « actif » et/ou « phallique ».
la femme, déniant quelque peu la spécificité de son L'impossibilité de réaliser de tels désirs entraîne la
économie libidinale et de son sexe. Or l'envie de pos dévalorisation du clitoris, qui ne peut soutenir la
séder un pénis dans la région clitoridienne corres comparaison avec le pénis. Le passage de la phase
pondrait, avant tout, à des désirs auto-érotiques : le négative (active) à la phase positive (passive) du
pénis étant plus accessible, plus visible, plus narcis- complexe d'dipe s'effectue donc par l'intervention
sisant, dans les activités masturbatoires. De même du complexe de castration (18).
serait-il favorisé dans les fantasmes de toute puis Un des traits spécifiques des travaux d'Hélène
sance urétrale, ou dans les pulsions scoptophiliques
Deutsch est l'accent porté sur le masochisme dans
et exhibitionnistes. On ne peut réduire à ces activités la structuration de la sexualité génitale de la femme.
ou fantasmes l'évolution prégénitale de la petite fille, Dans toutes les phases du développement prégénital,
et on peut même soutenir qu'ils ne se développent
le clitoris est investi à l'égal d'un pénis. Le vagin
qu'ultérieurement à ses désirs allo-érotiques pour le est ignoré, et ne sera découvert qu'à la puberté. Mais
pénis du père. Il s'ensuit que, et dans la structuration
si le clitoris (pénis) peut être assimilé au sein, à la
dite pré-dipienne et dans la phase postdipienne, colonne fécale, son infériorité apparaît au stade phal
« l'envie du pénis » chez la fille est secondaire, et
lique en tant qu'il est bien moins apte que le pénis
souvent défensive, par rapport à un désir spécifique
ment féminin de jouir du pénis. La petite fille n'était à satisfaire les pulsions actives alors en jeu. Qu'adv
ient-il de l'énergie libidinale dont le clitoris, déval
donc pas de tout temps un petit garçon, pas plus orisé, était investi ? Hélène Deutsch soutient que
que le devenir de sa sexualité ne sera sous-tendu par
l'envie d'être un homme. Vouloir qu'il en soit ainsi pour une grande part elle régresse, et s'organise sur
le mode masochiste. Le fantasme « Je veux être cas
reviendrait à suspendre un peu abusivement l'évolu trée » relayerait les désirs phalliques irréalisables. Ce
tionsexuelle de la fille et d'ailleurs aussi du gar
à une phase particulièrement critique de son masochisme, évidemment, ne serait pas à confondre
çon avec l'ultérieur masochisme « moral ». Il représenter
devenir, la phase que Jones nomme « deutéro-phalli-
ait une forme primaire, érogène, et biologiquement
que » (17), où chacun des deux sexes est amené à
déterminée du masochisme constitutif de la sexualité
s'identifier à l'objet de son désir, soit au sexe opposé, féminine, dominée par la triade : castration, viol, ac
pour échapper et à la menace de mutilation de l'o couchement, à laquelle on adjoindra, secondairement
rgane génital venant du parent du même sexe, le rival
et corrélativement, le caracère masochique des subl
dans l'économie dipienne, et encore à l'angoisse imations effectuées par les femmes, y compris dans
ou « l'aphanisis » résultant du suspens des désirs
leurs comportements maternels, maternants, vis-à-vis
incestreux.
de l'enfant (19).
Après avoir rappelé, à la suite de Freud, que le
développement sexuel est régi par le jeu de trois
COMPLEMENTS A LA THEORIE FREUDIENNE paires d'antithèses qui se succèdent l'une l'autre sans
On a vu déjà que contre ces remaniements théori jamais pour autant se substituer exactement l'une à
ques d'autres femmes analystes soutiennent et l'autre actif/passif, phallique/castré, masculin/fémi-

60
nin Ruth Mack Brunswick analyse, principalement, dans les déplacements d'investissements de zones
les modalités et transformations du couple activité/ érogènes et « d'objets » de désir (23).
passivité dans ia phase pré-dipienne du développe
ment sexuel de la fillette (20.
Le phallus comme signifiant du désir.
Pour Marie Bonaparte, la singularité du rapport de
la femme à la vie libidinale, sa position « désavanta Pour ce qui est de la divergence d'opinions entre
gée », serait déterminée par le fait que les organes psychanalystes sur le développement sexuel de la
sexuels féminins seraient assimilables à des organes femme, Lacan reproche aux points de vue s'éloignant
mâles inh.bés dans leur croissance du fait du déve de celui de Freud de négliger quelque peu la pers
loppement des * annexes servant à la maternit pective de mise en place structurale qu'implique le
complexe de castration. Une insuffisante différenciat
é (21). Par ailleurs, selon elle, trois lois commandent
l'évolution sexuelle de la femme : en ce qui concerne ion des registres du réel, de l'imaginaire, du symbol
l'objet du désir, tous les investissements, passifs et ique,et de leurs impacts respectifs dans la privation,
actifs, impliqués dans la relation à la mère seront la frustration et la castration amène, par exemple,
transférés dans le rapport au père ; pour ce qui est la réduction de la dimension symbolique, véritable
du devenir pulsionnel, les fantasmes sadiques de la enjeu de la castration, à une frustration de type
fillette seront transformés en fantasmes masochistes oral (23). Pour mieux souligner l'articulation symboli
lors du passage de l'dipe « actif » à l'dipe « pas que que doit opérer la castration, Lacan spécifie que
sif » ; quant à la zone érogène privilégiée, elle se ce qui est en cause comme pouvant manquer dans
déplacera du clitoris (pénis) au cloaque », puis au la castration n'est pas tant le pénis organe réel
vagin, lors de l'abandon de la masturbation clitor que le phallus ou signifiant du désir. Et c'est dans
idienne. L'érotisme « cloacal » constituerait, pour Marie la mère que ia castration doit être, avant tout, repé
Bonaparte, un stade intermédiaire entre l'érotisme anal réepar l'enfant pour qu'il sorte de l'orbe, imaginaire,
et l'érotisation beaucoup plus tardive du vagin. Celui- du désir maternel et qu'il soit renvoyé au père comme
ci ne serait pas encore difrérencié, et c'est le trou à celui qui détient l'emblème phallique pour lequel
cloacal dans son entier qui serait la zone érogène la mère le désire et le préfère à l'enfant. Ainsi de
prévalente préphallique et postphallique, et ce jus vient possible le fonctionnement de l'ordre symbolique
dont le père se doit d'être le garant. A ce titre,
qu'à l'érotisation vaginale postpubertaire (2).
il interdira et à la mère et à l'enfant que leur désir
soit comblé, soit que la mère identifie l'enfant au
L'ORDRE SYMBOLIQUE : phallus qui lui manque, soit que l'enfant soit assuré
JACQUES LACAN d'être le porteur du phallus en satisfaisant, incestueu-
Quinze, vingt ans après que les controverses autour sèment, le désir de sa mère. Les privant de l'accom
de la sexualité féminine se soient apaisées, que leur plissement de leur désir, de la complétude » du
enjeu ait été oublié à nouveau refoulé ? Jacques plaisir, le père les introduit, ou réintroduit, aux ex
Lacan rouvre les débats. Pour souligner, entre autres, igences de la symbolisation du désir par le langage,
que les questions ont souvent été mal posées, et en c'est-à-dire à la nécessité de son passage par la de
core pour faire le bilan de celles qui, à son avis, mande. Le hiatus, sans cesse récurrent, entre de
restent en suspens. Parmi ces dernières, il évoque mande et satisfaction du désir maintient la fonction
les nouvelles acquisitions de la physiologie concer du phallus comme signifiant d'un manque qui assure
nantla distinction des fonctions du « sexe chromo et règle l'économie des échanges libidinaux dans leur
somique » et du « sexe hormonal » ainsi que les double dimension de quête d'amour et de satisfaction
recherches sur * le privilège libidinal de l'hormone spécifiquement sexuelle.
mâle », ce qui l'amène à réinterroger les modalités
de l'intervention de la coupure » entre l'organique
et le subjectif ; il rappelle également à l'attention Etre ou avoir le phallus.
l'ignorance où l'on en est toujours quant à « la nature « Mais on peut, à s'en tenir à la fonction du phallus,
de l'orgasme vaginal * et au rôle exact du clitoris pointer les structures auxquelles seront soumis les

61
rapports entre les sexes. Disons que ces rapports Mais, étant donné la richesse de ses analyses et
tourneront autour d'un être et d'un avoir... Si para l'acuité des questions que l'on rencontrera dans son
doxale que puisse sembler cette formulation, nous étude, on peut regretter que, comme la plupart des
disons que c'est pour être le phallus, c'est-à-dire le autres protagonistes de ce débat autour de la sexual
signifiant du désir de l'Autre, que la femme va re itéféminine, elle ait trop peu mis en cause les dé
jeter une part essentielle de sa féminité, nommément terminations historiques qui prescrivent le « devenir
tous ses attributs dans la mascarade. C'est pour ce femme » tel que l'envisage la psychanalyse.
qu'elle n'est pas à savoir le phallus qu'elle en
tend être désirée en même temps qu'aimée. Mais son QUESTIONS SUR LES PREMISSES
désir à elle, elle en trouve le signifiant dans le corps
de celui censé l'avoir à qui s'adresse sa de DE LA THEORIE PSYCHANALYTIQUE
mande d'amour. Sans doute ne faut-il pas oublier que On ne peut que craindre de poser certaines ques
de cette fonction signifiante, l'organe qui en est tions à la psychanalyse, de la mettre de quelque
revêtu, prend valeur de fétiche »* (24). Cette formul façon en cause, tant le risque est grand d'être sur
ation d'une dialectique des rapports sexués par la ce point mal entendu(e) et d'encourager ainsi une
fonction phallique ne contrarie en rien le maintien, attitude précritique vis-à-vis de la théorie analytique.
par Lacan, du complexe de castration de la fille tel Pourtant il existe des points où celle-ci mérite qu'on
qu'il a été défini par Freud soit son manque à l'interroge, devrait elle-même s'interroger. La sexual
avoir le phallus et son entrée consécutive dans itéféminine représente l'un d'eux. Si l'on reprend
le complexe d'dipe ou désir de recevoir le les termes dans lesquels ie débat a eu lieu à l'inté
phallus de qui est supposé l'avoir, le père. De même rieur même du champ psychanalytique, on pourra de
l'importance de « l'envie du pénis » chez la femme mander par exemple :
n'est-elle pas remise en cause mais davantage éla Pourquoi l'alternative jouissance clitoridienne/jouis-
borée dans sa dimension structurale. On peut cepen sance vaginale y a eu une telle part? Pourquoi la
dant se demander si, et jusqu'où, l'interrogation à femme a-t-elle été mise en demeure de choisir entre
laquelle Lacan semble soumettre, depuis peu. le phal- l'une ou l'autre, qualifiée de « virile » si elle en reste
locentrisme le conduira à se démarquer de la théorie à la première, de féminine si elle y renonce pour se
freudienne concernant la sexualité de la femme. cantonner à l'érotisation vaginale ? Cette problémati
que est-elle vraiment pertinente pour rendre compte
de l'évolution et de l'épanouissement de la sexualité
« L'IMAGE DU CORPS » : de la femme ? Ou est-elle commandée par l'étalonnage
Françoise DOLTO. de celle-ci à des paramètres masculins et/ou par des
Il faut citer encore les recherches de Françoise critères valables peut-être ? , pour décider d'une
Dolto sur l'évolution sexuelle de la fillette (25) ; in prévalence de l'auto-érotisme ou de l'hétéro-érotisme
sister, avec elle, sur la nécessité que la mère soit chez l'homme. En fait, les zones érogènes de la
reconnue comme « femme » par le père pour que la femme ne sont pas le clitoris ou le vagin, mais le
petite fille se sente valorisée en son sexe féminin ; clitoris et le vagin, et les lèvres, et la vulve, et le
et suivre les descriptions qu'elle donne de la struc col utérin, et la matrice, et les seins... Ce qui aurait
turation de « l'image du corps » à chaque stade du pu, aurait dû, étonner c'est ia pluralité des zones éro
développement libidinal de la fillette, descriptions où gènes génitales, si l'on tient à ce terme, dans la
sexualité féminine.
elle prête une attention plus grande que quiconque à
la pluralité des zones érogènes spécifiquement fémi Pourquoi la structuration libidinale de la femme
nines et corrélativement à la différenciation du plaisir serait-elle déc'dée, pour la plus grande part, avant
sexuel de la femme. la puberté alors que pour Freud et bon nombre de
ses disciples, le « vagin, organe proprement féminin,
* Souligné par nous. De même avons-nous ajouté les énonces n'est pas encore découvert »? (1). Outre que les
entre tirets. caractères féminins politiquement, économiquement,

62
culturellement valorisés sont reliés à la maternité, et par certains traits, lui rappelle un autre homme, son
au maternage. C'est donc dire que tout ou presque, frère par exemple (4) ? Pourquoi le désir du même,
serait décidé quant au rôle sexuel imparti à la femme, de la même serait-il interdit, ou impossible, à la
et surtout quant aux représentations qu'on lui en femme ? Et encore, ou encore pourquoi les relations
propose, ou qu'on lui en prête, avant même que la entre fille et mère sont-elles pensées, nécessaire
spécificité socialement sanctionnée de son interven ment, en termes de désir viril », et d'homosexuali
tion dans l'économie sexuelle soit praticable, et avant té ? Quel intérêt sert cette méconnaissance, cette
qu'elle ait accès à une jouissance singulière, pro condamnation, du rapport de la femme à ses désirs
prement féminine ». On comprend qu'elle n'apparaisse originels, cette non-élaboration de sa relation à ses
dès lors que comme « manquant de », « dépourvue origines ? A assurer la prévalence d'une seule libido,
de », « envieuse de », etc. Pour tout dire : châtrée. la fillette se voyant contrainte de refouler ses pul
sions et investissements premiers. Sa libido ? '
Pourquoi la fonction maternelle doit-elle l'emporter
sur la fonction plus spécifiquement erotique chez la Ce qui rejoint la question de savoir pourquoi l'op
femme ? Pourquoi, là encore, la soumet-on, se soumet- position actif/passif reste aussi Insistante dans les
elle, à un choix hiérarchisé sans que l'articulation de controversée concernant la sexualité de la femme.
ces deux rôles sexuels soit suffisamment élaborée ? Bien qu'elle soit définie comme caractéristique d'un
Certes cette prescription se comprend dans une stade dit prégénital, le stade anal, elle continue à
économie et une idéologie de la (re)production, mais marquer la différence masculin-féminin qui en
elle est aussi, ou encore, la marque d'un asservisse tirerait sa coloration psychologique (26) de même
ment au désir de l'homme car * Le bonheur conjugal qu'elle détermine les rôles respectifs de l'homme et
reste mal assuré tant que la femme n'a pas réussi de la femme dans la procréation (1). Quel rapport
à faire de son époux son enfant, tant qu'elle ne se continue d'entretenir cette passivité aux pulsions sa
comporte pas maternellement envers lui » (1). Ce qui diques anales, permises à l'homme et interdites à
annonce la question suivante : inhibées chez la femme ? L'homme étant dès
lors assuré d'être le seul propriétaire et de l'enfant
Pourquoi l'évolution sexuelle de la femme doit- (le produit) et de la femme (la machine reproduct
elle être plus pénible, plus complexe, que celle de rice) et du sexe (l'agent reproducteur). Le viol, si
l'homme? (1). Et quel est le terme de cette évolu possible fécondateur, d'ailleurs présenté par ce
tionsinon qu'elle devienne en quelque sorte la mère rtaines psychanalystes comme le comble de la jouis
de son mari, le vagin lui-même « ne prenant valeur sance féminine (1, 19, 22) devenant le modèle du
que comme logis du pénis, il recueille l'héritage du rapport sexuel.
sein maternel (3). Autrement dit, va-t-il de soi que
la fillette renonce à ses premiers Investissements Pourquoi la femme est-elle aussi peu apte à la
objectaux, aux zones érogènes précocement investies, sublimation? Reste-t-elle aussi dépendante de l'in
pour faire le périple qui la rendra susceptible de sa stance surmoi que paternelle? Pourquoi l'instance so
tisfaire le désir de toujours de l'homme : faire ciale de la femme est-elle encore pour une bonne
l'amour avec sa mère, ou un substitut approprié. Pour part « transcendante à l'ordre du contrat que pro
quoi la femme devrait-elle quitter sa mère à elle page le travail ? Et notamment est-ce par son effet
ia « haïr » (1) , délaisser sa maison, abandonner que se maintient le statut du mariage dans le déclin
sa famille, renoncer au nom de sa mère et de son du paternalisme ? » (23). Ces deux questions se re
père, pour entrer dans tes désirs généalogiques de joignent peut-être dans le fait que la femme serait
l'homme ? asservie aux tâches domestiques sans qu'aucun con
trat de travail ne l'y lie explicitement, le contrat de
Pourquoi l'homosexualité féminine est-elle, encore mariage en tenant lieu.
et toujours, interprétée sur le modèle de l'homosexual
ité masculine ? L'homosexuelle désirant, en homme, . On n'a pas fini d'énumérer les questions que pourr
une femme équivalente à la mère phallique et/ou qui, ait se poser la psychanalyse quant au « destin », en

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particulier sexuel, imparti à la femme, destin trop logies religieuses, qui depuis des siècles dominent
souvent mis au compte de l'anatomie, de la biologie, cet Occident.
qui expliqueraient, entre autres choses, la fréquence
Dans cette perspective, on pourrait soupçonner le
très élevée de la frigidité féminine. Mais les détermi
nations historiques de ce « destin » vaudraient un phallus (le Phallus) d'être l'actuelle figure d'un dieu
jaloux de ses prérogatives, de prétendre, à ce titre,
peu plus d'être interrogées. Cela impliquerait que la
psychanalyse reconsidère les limites mêmes de son être le sens dernier de tout discours, l'étalon de la
vérité et de la propriété, notamment du sexe, le s
champ théorique et pratique, qu'elle s'impose le dé
tour de « l'interprétation » du fonds culturel et de ignifiant et/ou le signifié ultime de tout désir, outre
que emblème et agent du système patriarcal il conti
l'économie, aussi, politique qui l'ont, à son insu, mar
nuerait à couvrir le crédit du nom du père (du Père).
quée. Et qu'elle se demande s'il est possible de
débattre, régionalement, de la sexualité féminine tant Luce IRIGARAY.
qu'on n'a pas établi quel fut le statut de la femme
dans l'économie générale de l'Occident. Ainsi, quelle (Luce Irigaray est psychanalyste à Paris. Elle pu
fonction lui fut réservée dans les régimes de pro bliera porchainement aux Editions de Minuit un livre
priété, les systématiques philosophiques, les intitulé : « L'Autre Femme ».)

( 1 ) FREUD S. La Féminité ; in Nouvelles conférences (10) HORNEY K. La survalorisation de l'amour ; in


sur la psychanalyse. N.R.F. Gallimard, édit., Paris (collect. La psychologie de la femme. Payot, édit., Paris, collect.
Les essais), 1952, pp. 153-185. Nous aurons souvent recours Bibliothèque scientifique, 1971, 189-222. Mais, en fait, il
à ce texte dans la mesure où, écrit tardivement dans la vie faudrait renvoyer encore au Problème du masochisme chez
de Freud, il reprend bon nombre d'énoncés développés dans la femme, le besoin névrotique d'amour, etc.
différents autres textes. (11) KLLEIN M. Les stades précoces du conflit dipien;
(2) FREUD S. Trois essais sur la théorie de la sexualité in Essais de psychanalyse. Payot, édit., Paris, collect. Biblio
(notamment le troisième de ces essais dans les versions de thèque scientifique, 1968, 229-242.
1915 et ultérieures). N.R.F., Gallimard édit., Paris, collect. (12) KLEIN M. Les premiers stades du conflit dipien
Idées). et la formation du surmoi ; in Psychanalyse des enfants.
( 3 ) FREUD S. L'organisation génitale infantile ; in La P.U.F., édit., Paris, collect. Bibliothèque de psychanalyse, 1959,
vie sexuelle. P.U.F., édit., Paris, Bibliothèque de Psychanal 137-163.
yse,, 1969, pp. 113-116. (13) KLEIN M. Le retentissement des premières situa
(4) FREUD S. Psychogenèse d'un cas d'homosexualité tions anxiogènes sur le développement sexuel de la fille ; in
féminine. Rev. franc. Psychanal., 1936, 6, n° 2, pp. 130-154. Psychanalyse des enfants. P.U.F., édit., Paris, collect. Biblio
thèque de psychanalyse, 1959, 209-249.
(5) FREUD S. On bat un enfant. Rev. franc. Psy
chanal., 1933, 6, nM 3-4, pp. 274-297. (14) KLEIN M. Le complexe d'dipe éclairé par les
angoisses précoces ; in Essais de psychanalyse. Payot, édit.,
(6) FREUD S. Fragments d'une analyse d'hystérie Paris, collect. Bibliothèque scientifique, 1968, 370-424.
(Dora) ; in Cinq psychanalyses. P.U.F., édit., Paris, collect. (15) JONES E. Le développement précoce de la sexual
Bibliothèque de Psychanalyse, 1954, 1-91. itéféminine . in Théorie et pratique de la psychanalyse.
(7) FREUD S. Sur la sexualité féminine, in La vie Payot, édit., Paris, collect. Bibliothèque scientifique, 1969,
sexuelle. P.U.F., édit., Paris, collect. Bibliothèque de Psy 399-411.
chanalyse, 1969, 139-155. (16) JONES E. Sexualité féminine primitive ; in Théorie
(8) HORNEY K. De la genèse du complexe de castra et pratique de la psychanalyse. Payot, édit., collect. Biblio
tionchez la femme ; in La psychologie de la femme. thèque scientifique, 1969, 442-453.
Payot, édit., Paris, collect. Bibliothèque scientifique, 1971. (17) JONES E. Le stade phallique; in Théorie et pra
30-47. tique de la psychanalyse. Payot, édit., Paris, collect. Biblio
thèque scientifique, 1969, 412-442.
( 9 ) HORNEY K. La négation du vagin ; in La psychol
ogiede la femme. Payot, édit., Paris, collect. Bibliothè (18) LAMPL DE GROOT J. The evolution of the dipus
que scientifique, 1971, pp. 151-166. Sur ce point, K. Horney complex in women ; in The psychanalytic reader, par Robert
reprend et développe les affirmations de J. Muller dans « A Fliess. Hogarth Press, édit., Londres, 1950.
contribution to the problem of libidinal development of the (19) DEUTSCH H. La psychologie des femmes.
genital phase in girls » Intern. J. psychoanal., 1932, vol. 13. P.U.F., édit., Paris, collect. Bibliothèque de Psychanalyse, 1953.

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(20) MACK BRUNSWICK R. The predipal phase of - (25) DOLTO F. La libido génitale et son destin fémi
the libido development ; in The psychoanalytic reader, par « nin; in La Psychanalyse. P.U.F., édit., Paris, 1964,-7, 55.
Robert Fliess. Hogarth Press, édit., Londres, 1950. 140.
(21) BONAPARTE M. Passivité, masochisme et fémi (26) FREUD S. - . Pulsions et destins de pulsions ; in
nité; in Psychanalyse «t biologie P.U.F., édit., Paris, 1952.- Méthapsychologie. N.R.F., Gallimard, édit., Paris, collect.
(22) BONAPARTE M. Sexualité de la femme. P.U.F., Idées, 1968, 11-44.
édit., Paris, collect. Bibliothèque de psychanalyse, 1957. Cet article a paru pour la première fois dans L'En
(23) LACAN J. i Propos directif s pour un congrès sur cyclopédie médic. chir., Paris, Gynécologie 3-1973,167
la sexualité féminine; in Ecrits. Seuil, édit.. Parts collect. A 10 (Copyright).
Le Champ freudien, 1966, 725-736.
(24) LACAN J. La signification du phallus; in Ecrits. Nous remercions l'éditeur et l'auteur d'en avoir
Seuil, édit., Paris, collect. Le Champ freudien, 1966, 685- aimablement autorisé la reproduction.
695. ,
Gisèle HALIMI vie quand le professeur Jacob affirme : « La vie ne
La Cause des Femmes (Grasset, 1973 - commence jamais elle continue. Il n'y a pas de mo
187 FB) ment privilégié, pas d'étape décisive conférant sou
Une vie et un combat. Gisèle Halimi, avocate con dain la dignité de personne humaine »? Et les préoc
nue pour ses engagements militants n'a jamais dis cupations natalistes recouvrent toujours on le
socié les deux : sa vie a été menée comme une sait une certaine politique. Par contre le projet
lutte (pour ses études, pour pouvoir faire son de loi déposé par * Choisir » et défendu par François
Droit, pour exercer son métier comme un homme Mitterrand replace l'avortement dans une politique
l'aurait fait), et ses combats sont ie reflet de sa plus générale de régulation des naissances. S'il est
vie (femme, pauvre, tunisienne). Cela a déterminé ses libre jusqu'à la douzième semaine, libre aussi, après
options politiques et les causes qu'elle a défendues. un entretien médical, jusqu'à la 24e semaine et au delà
Ici elle nous parle de la cause des femmes en comautorisé seulement s'il met la santé de la mère en
mençant tout naturellement par raconter son enfance danger ou si l'enfant risque de naître gravement han
toute inprégnée de « la malédiction » d'être fille ; dicapé, et, dans ces trois cas remboursé par la sécur
pour elle, les vaisselles, les interdictions, le peu ité sociale, il n'est jamais présenté que comme re
d'importance des résultats scolaires; la révolte aussi, cours ultime et non comme un moyen de régulation
mais difficile et usante, la bataille perpétuelle pour des naissances... Il n'est traité que dans le titre deux,
gagner ce qui, si elle avait été un homme, aurait été le premier titre étant consacré à l'information sexuelle
automatiquement acquis. Suivent Paris, son stage et à la contraception.
d'avocate, l'expérience horrible d'un curetage punitif Pour conclure, Gisèle Halimi a voulu replacer cette
fait à vif. Après avoir défendu les «politiques» tunisiens « cause des femmes » dans le cadre plus large de
qui luttent pour l'indépendance de leur pays, elle la dynamique de la lutte générale. S'il y a une lutte
fonde « Choisir » pour aider les femmes à obtenir des classes il y a aussi une lutte des sexes et se
l'indépendance dans leur corps. Du Manifeste des 343 pose alors le dilemme : « A qui faut-il donner le pr
à l'issue du procès de Bobigny, « une date histor imat, à la révolution culturelle ou à la révolution poli
ique » car il a consacré l'éclatement de la loi de 1920, tique ? ». Pour l'auteur il ne faut pas craindre de
elle raconte étape par étape, la révolte des femmes. renverser le schéma traditionnel marxiste et favo
En juriste elle analyse la loi actuelle, la manière dont riser la révolution culturelle. « Les luttes les plus
elle a été votée une atmosphère d'après-guerre où exemplaires de ces cinq dernières années vont dans
il faut protéger la « race » et faire beaucoup de pe ce sens (prisons, immigrés, racisme). Et si la lutte
tits soldats , et l'injustice sociale qu'elle recouvre des femmes, en poursuivant dans cette voie, réalisait
en fait (sur 461 condamnations quatre ont frappé des la mutation décisive ?... »
bourgeoises). De plus, contrairement à un des prin Un livre qui porte bien son titre et qui replace le
cipes les plus essentiels du Droit pénal, elle punit problème d'une manière passionnée dans la dialecti
l'intention seule. Elle démonte aussi les arguments que révolutionnaire actuelle. Gisèle Halimi a « choisi ».
des m partisans de la vie ». Y a-t-il crime contre la Vraiment. Jacqueline AUBENAS.

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