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Article

de Monsieur Panayiotis Ant. Andriopoulos


(traduit du grec)

Les deux Alexandre de la diaspora russe :
Père Alexandre Schmemann – Alexandre Soljenitsyne

Article paru dans la revue grecque « Stepa », tome 9, printemps 2018, pp.285-289.

Alexandre Soljenitsyne fit la connaissance du Père Alexandre Schmemann par…la radio ! Il suivait
ses sermons diffusés par la Radio Liberty en Amérique - ....- et écrivit plus tard : «j’étais émerveillé
combien actuel et authentique était l’art de sa prédication, et à quel point il était bien riche...»
(Père A. Schmemann, Petit Synaxari, En Plo 2008 p.73). La relation entre les deux Alexandre fut
essentielle et dura de nombreuses années.
Non seulement le Père A. Schmemann a écrit des textes sur Soljenitsyne (On Soljenitsyn,
Reflection on the Gulag Archipelago), mais il a décrit dans son «Journal» (trad. Josif Roilidis,
Akritas, Athènes 2002) des aspects importants de leur amitié.
Ses témoignages ne font aucun doute : lisant l’Archipel du Goulag , il note avec ferveur : « je me
replonge dans le monde cauchemardesque du Goulag : la force, l’ampleur et la profondeur du
talent de Soljenitsyne. Chaque page est bouleversante. La langue exacte, souple, riche et
mélodieuse…» (pp.184-185).A noter que le Père Alexandre avait une connaissance surprenante de
la littérature russe et occidentale, et tout en particulier de la littérature française. Certains de ses
échanges avec Soljenitsyne ont paru dans «Le Messager» de Paris et, dans son «Journal» il a publié
un extrait d’une lettre de lecteur provenant de la Russie soviétique (un écrivain très connu) à
l’intention de la rédaction de la revue. Le lecteur estime que «son optique ecclésiastique,
cohérente et vivante, complète et corrige merveilleusement les appels passionnés de
Soljenitsyne», et il n’hésite pas à……préférer le Père A .Schmemann (pp.256-257).
Soljenitsyne est «l’exorciste de l’âme russe» selon le Père Alexandre mais cela ne l’empêche pas
de dialoguer avec Soljenitsyne «en esprit et vérité».

Il correspond avec Soljenitsyne, et cette correspondance est d’une grande importance parce que
les thèmes abordés sont encore actuels de nos jours. Par exemple, le rapport entre la Russie et
l’Occident, à l’époque soviétique mais aussi aujourd’hui.
Dans une de ses lettres, Soljenitsyne prie le Père Alexandre d’écrire sur l’histoire russe, dans le but
de «corriger l’image que se fait le monde de la Russie». Et lui, dans son «Journal» note qu’il
écrirait au sujet de :
1. L’origine et le sens de ce «mythe» occidental négatif envers la Russie. Les responsables de
l’existence de ce mythe sont les Russes, au moins pour une partie du mythe. Les écrits de l’histoire
russe créent des «mythes» .L’histoire de chaque peuple est tragique. Alors, il est nécessaire avant
tout de décrire cette tragédie etc.
2. Le sens du courant incontrôlable des gens vers la gauche, malgré tous les Goulag et malgré, de
toute évidence, l’écrasement sanglant de l’expérience gauchiste où qu’elle aie eu lieu. La raison :
la droite ne propose pas de rêve. C’est une déception, une méfiance, une passion pour le statu
quo et en réalité elle n’est que «force et profit» (p.274).

40 ans après que le Père A. Schmemann ait écrit les mots ci-dessus, le « courant incontrôlable des
gens » semble se diriger vers l’extrême droite, comme un revers de médaille…
En tous cas, le « mythe » russe est bien vivant, même à l’époque post-soviétique, et la Russie n’est
probablement pas intéressée à «corriger» l’image que le monde se fait d’elle.
Le Père Alexandre donne des conférences sur Soljenitsyne. En février 1974, en Californie, il donne
7 conférences à son sujet, devant un auditoire bondé, composé en majeure partie d’anciens
émigrés russes. Le Père Alexandre note lui-même de manière caractéristique : «toutes ces
journées sont inondées de nouvelles relatives à Soljenitsyne. Mardi, à Washington, à l’Université
Américaine, où je suis allé parler de Soljenitsyne, j’ai appris son arrestation et le jour suivant son
expulsion vers la Suisse. La nuit, je l’ai vu à la télévision sortir de l’avion. Mon seul vœux : puisse
Soljenitsyne rester fidèle à lui-même, chose plutôt difficile en Occident» (pp.62-63).
Le Père Alexandre ne se fait pas d’illusions. Il sait qu’être émigré est une situation beaucoup plus
difficile que de rester dans son propre pays.





Le 5 avril 1974, le Père Alexandre reçoit une lettre de Soljenitsyne, l’invitant en Suisse pour parler
de tout. Sojenitsyne écrit : «Mais le plus important est que j’aimerais me confesser et communier.
Et toute ma famille en désire autant».

Le mois suivant, en mai 1974, le Père Alexandre se rend en Suisse pour rencontrer Soljenitsyne.Il a
décrit dans son «Journal», dans le «Cahier de Zurich» (28 mai – 6 juin 1974, pp.79-83) les journées
qu’ont passées ensemble les deux Alexandre. Les deux hommes séjournent dans les montagnes
suisses, puisque c’est là que Soljenitsyne se «repose».
Les discussions longues et touchant à tous les sujets. Thèmes personnels, visions d’avenir, et, bien
sûr, la Russie. A cette occasion, Soljenitsyne dévoile ce qu’il fera plus tard. Il vivra au Canada et y
fondera «une Petite Russie».

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Pour le Père Alexandre ces jours sont d’une grande intensité et il note à la fin de la période Zurich :
«Pour la première fois, je ressens de la peur, du doute et une tristesse grandissante envers
Soljenitsyne». Quelques jours plus tard, se trouvant à Paris, il écrit : «J’ai le sentiment qu’il y a à
Paris un énervement grandissant au sujet de Soljenitsyne. Son invasion dans notre vie ne promet
que soucis et discordances».
Le Père Alexandre parle de l’ «invasion» de Soljenitsyne, et c’est exactement cela. Soljenitsyne n’a
pas été expulsé de Russie. Il a plutôt envahi l’Occident, et l’a obligé à se redéfinir, surtout sur la
manière dont l’Occident perçoit la Russie. Son cas était orageux et il ne pouvait que provoquer de
nombreux remous de toutes sortes sur le plan idéologique.
Le 29 avril 1982, le Père Alexandre note dans son «Journal» : « Dans la revue «l’Express», article
de Soljenitsyne. Toujours le même thème : l’Occident ne comprend pas la Russie, l’essence du
communisme, etc. Tout cela approche la vérité mais n’aura aucun effet. En plus, c’est même
contre-productif. Pourquoi ? Parce que tout son article est imprégné d’une antipathie envers
l’Occident et l’Amérique, avec un dédain malvenu envers tout ce qui est occidental. Pour ce qui en
est de la Russie, il laisse entendre que tout y est sérieux, profond, et vrai. Quant aux 77 ans de
domination bolchevique, tous en sont responsables, sauf la Russie et les Russes… » (pp.511-512).
On assiste au même scénario. L’antioccidentalisme attribué par le Père Alexandre à Soljenitsyne, il
y a près de 40 ans, est encore bien vivant aujourd’hui. Non seulement du côté de la Russie, mais
aussi de la Grèce. Et pourquoi pas, peut-être aussi de tous les pays orthodoxes, qui voient en
l’Occident le «diable» qui tente d’influencer leur croyance religieuse, un peu comme, en parallèle,
le croient les musulmans. C’est surprenant que le Père Alexandre souligne ceci alors qu’il écrit le
17/10/1979 «L’Ayatollah (Khomeini, de Perse) et Soljenitsyne détestent profondément le
relativisme, du moment qu’ils considèrent leur vison du monde comme absolue» (p.372). Le Père
Alexandre note que «cette haine sans discernement envers l’Amérique est vraiment absurde»
(p.388).










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Cosmopolite et profondément réaliste, il connaissait aussi bien Soljenitsyne que l’Occident. Pour
cette raison, il ne partageait jamais l’avis des Russes, ni des Occidentaux qui critiquaient
Soljenitsyne, voyant dans son œuvre un nationalisme «aveugle». Mais il ne partageait pas non plus
certains enthousiasmes de Soljenitsyne, comme par exemple son admiration envers les
«vieux-croyants».
La relation entre les deux Alexandre passe par diverses phases et turbulences, et cela est
compréhensible. Ils se rencontrent souvent au verdoyant Mont Vermont aux USA, où vivait
Soljenitsyne, et le Père Alexandre écrit, le 14 avril 1980 : «Les tensions, les précautions, les
barricades ont disparu. Soljenitsyne simple, amical, «familial». De ces journées il en reste
beaucoup de lumière, ainsi que la sensation de sa grandeur.» (p.413)
Un an avant, depuis ce même Mont Vermont, le Père Alexandre s’interroge sur un travail de
Soljenitsyne, un « roman engagé », dont la « thèse » résume les opinions de l’écrivain sur la
Russie : ses malheurs, dont l’Occident et ses adhérents sont responsables et qui ont contribué à la
longévité du bolchevisme. Même les idées et valeurs occidentales («droits», «liberté»,
«démocratie») ne correspondent pas à la Russie et ne peuvent y être appliquées. Ce dernier point
s’est triomphalement confirmé et, aussi de nos jours à l'époque post-soviétique, où la pratique du
système (communiste et tsariste) a le vent en poupe !
Le Père Alexandre écrit au sujet de Soljenitsyne : « Son trésor à lui c’est la Russie, et seulement la
Russie, le mien c’est l’Eglise » (p.131), donnant ainsi le ton de leur différence. D’ailleurs, dans les
discussions qui surgissent autour du personnage de Soljenitsyne, le Père Alexandre met au clair :
«Je prendrai la défense de tout ce que j’ai appris au travers de son art créatif, mais je reste libre
vis-à-vis de son idéologie, qui m’est assez étrangère» (p.108).
Ailleurs il écrit : «Avec mon esprit et ma logique, je suis d’accord sur beaucoup de ses idées sur la
Révolution russe, mais je ne peux pas partager sa passion, parce que je n’aime pas la Russie «au
dessus de tout» (p.320).
La relation Schmemann – Soljenitsyne est d’une très grande importance, même si elle ne dura
qu’à peine une dizaine d’années. La première rencontre eut lieu à Zurich en mai 1974 (ils avaient
fait connaissance en 1971 déjà mais seulement par correspondance), et le Père Alexandre décède
bientôt, en 1983. Cette année, en 2018, cela fait 35 ans qu’il nous a quittés.
Soljenitsyne vivra beaucoup plus longtemps. Il vit la chute du communisme, rentre
triomphalement en Russie, et meurt en 2008, 25 ans après le décès de Schmemann ! Double
anniversaire cette année pour Soljenitsyne: les 10 ans de sa mort et les 100 ans de sa naissance. Il
est né en 1918, 3 ans avant le Père Alexandre (1921). Décembre est un mois commun:
Soljenitsyne est né le 11 décembre, le Père Alexandre s’endormit le 13 décembre.

Leur relation, bien que courte, serait sans doute un sujet de thèse de doctorat. Ici nous n’avons
fait que souligner -presque littéralement- les vues et les aspects de cette relation mouvementée.
La conscience actuelle russe aurait beaucoup à gagner si elle se penchait, avec une réelle envie
d’apprendre, sur la relation entre les deux Alexandre. Parce que, sans aucun doute, ils ont été
uniques.

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