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français

Entretien Boris Lutanie

La prononciation en question
omment reconstituer et restituer la
C Comment est né ce projet de recherche ? Quelle est la spécificité linguistique
prononciation du français du XVIIe Après avoir travaillé pendant de nom- de cette période ?
siècle ? Directeur de l’école doctorale de breuses années sur l’histoire du lexique, La particularité de cette période qui com-
sciences humaines économiques et so- sur l’histoire de la norme, j’ai été amené mence avec le règne de Louis XIV tient à
ciales de Poitiers, et historien de la lan- à intervenir comme conseiller et ensei- son climat normatif. On assiste à la mul-
gue, Philippe Caron tente aujourd’hui de gnant pour des chanteurs ou des chefs de tiplication de documents, qu’il
répondre à cette question. Il travaille ac- chœur en formation. Cette expérience s’agisse de grammaires, de discours sa-
tuellement sur un vaste programme de m’a conduit à entamer ce projet de re- vants, de traités de prosodie ou de remar-
recherche permettant d’offrir une restitu- cherche. Bien sûr, tous les témoins sont ques sur la langue française, ouvrages
tion de la prononciation de la langue morts, et il est impossible de les inter- qui offrent des témoignages éclairants
française à l’époque classique. Les re- viewer. Chose plus ennuyeuse, il n’y a sur cette question et que nous pouvons
tombées d’un tel projet concernent aussi pas eu, ni à la Comédie-Française, ni à recouper pour s’assurer qu’ils sont con-
bien les spécialistes de l’art lyrique, du l’opéra, de tradition orale, qui de maîtres cordants et que nous les comprenons.
théâtre chanté en particulier ou de la en disciples, se serait transmise jusqu’à Les réformateurs de l’orthographe nous
musique vocale, de même que les profes- nos jours. Nous n’avons donc pas de sont également utiles lorsqu’à propos de
seurs de littérature soucieux de reconsti- témoignages directs. Par conséquent, tout la modernisation de celle-ci ils nous li-
tuer le rythme, et de retrouver la pronon- ce que l’on peut tenter est d’essayer de vrent indirectement leur sentiment lin-
ciation exacte d’un vers. croiser des informations parfois diffici- guistique sur la juste prononciation du
les à interpréter, parce qu’elles ne sont temps. Il y a aussi les «honnestes gens»
L’Actualité. – Quels sont les enjeux pas toujours complètes ou très précises, qui ici et là font des remarques parfois
de la restitution de la prononciation pour tenter une restitution. Pour prendre anecdotiques sur la prononciation dans
du XVIIe siècle ? une image de la police judiciaire, il s’agit leur milieu.
Philippe Caron. – La question de la pro- de produire une sorte d’image robot : Cela dit, certaines prononciations nous
nonciation au XVIIe siècle a d’autant plus notre prétention est de recréer la physio- sont, à mon avis, à jamais perdues. C’est
d’importance qu’actuellement il y a une nomie de la diction du français un peu notamment le cas des français régionaux
vogue de la période baroque aussi bien comme on peut recréer à l’aide d’un car on ne peut les approcher qu’au tra-
pour la musique que pour la voix. Cela a portrait robot les traits principaux d’un vers de manuels correctifs, et seules les
commencé par une recherche de la restitu- présumé coupable. erreurs sont pointées du doigt, ce qui ne
tion des instruments anciens dans leur nous permet pas de restituer une image
timbre. Les instrumentistes ont été les globale. C’est également le cas de cer-
premiers à avoir donné le goût de retrou- tains «sociolectes», ces modes d’expres-
ver la résonance particulière des instru- sion propres à certains milieux : quel
ments de l’époque. La restitution de la français parlait-on chez les manouvriers
voix se greffe sur cette première recher- de Paris vers 1680 ou dans la maison
che. Bien sûr cela concerne l’opéra, mais d’un marchand-drapier comme le Mon-
également l’image sonore que peut avoir sieur Jourdain du Bourgeois Gentil-
la prononciation du français dans les vers. homme ? Il n’est pas sûr que les choix faits
Comment pouvait-on entendre, par exem- dans le récent DVD du Bourgeois Gentil-
ple, des vers de Racine, et est-ce que notre homme soient tous bien convaincants.
manière de les prononcer au XXe siècle ne
nous fait pas perdre une partie de ce qu’était
la musicalité du vers à cette époque-là,
notamment le rythme et les accents ?

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Que peut-on alors restituer? Quelles sont les grandes étapes de Quelles sont les modalités technolo-
En premier lieu, ce que l’on peut appeler ce programme de recherche ? giques de cette restitution ?
l’honnête conversation c’est-à-dire la Ce programme devrait se dérouler sur Je collabore avec Michel Morel, ingé-
prononciation familière, mais de bon ton. quatre à cinq ans. La partie la plus délicate nieur informatique au laboratoire Crisco
Mais aussi un ensemble d’habitudes beau- est évidemment la collecte du maximum de Caen, qui a déjà conçu un synthétiseur
coup plus artificielles, qui va de la lecture de données éparses dans les ouvrages du de paroles. Le but est d’offrir en ligne une
d’une œuvre en public en passant par la temps, leur comparaison et leur interpré- aide logicielle à un acteur ou à un musi-
parole oratoire comme le sermon d’un tation comme je viens de le signaler. cien qui voudrait entendre la base
prêtre devant ses fidèles, les vers tragi- Ce qui est original dans notre méthode, phonético-prosodique de ce qu’il va chan-
ques et jusqu’à la langue du chant. On c’est que nous tenons compte aussi de ce ter. Notre programme se divise en deux
dispose de suffisamment d’indices sur que la musique vocale nous suggère. Ainsi parties : accumuler, recouper et interpré-
ces types de prononciation pour pouvoir dans les récitatifs des opéras de Lully, ter les informations dont nous disposons
les recouper et élaborer une restitution. qui sont la partie la plus dialoguée et la puis les convertir en des lignes de pro-
Ainsi lorsque les Arts Florissants, dans plus conversationnelle de la tragédie, les grammes que le logiciel sera capable
leur interprétation d’Atys de Lully notes inscrites sur la portée, d’après leur d’exploiter pour donner instantanément
(Harmonia Mundi), prononcent le mot place et leur valeur, nous fournissent des à l’usager un premier aperçu de la pro-
«roi» [rwa], ils ont tout à fait raison de indices sur les accents et les longueurs : nonciation. Evidemment il restera à don-
«rouler» l’r mais ils ont tort pour le timbre l’intensité de la voix peut nous être sug- ner à ce canevas sonore toute l’intensité
vocalique qui est mi-ouvert , quelque chose gérée par la place de la note dans la pathétique et cela, c’est l’acteur qui le
comme «rouè» en une syllabe ou, en al- mesure. La valeur de la note (croche, trouvera dans le texte et en lui. Par exem-
phabet phonétique international [rwå]. noire, blanche, etc.) peut nous fournir ple lorsqu’Antiochus dit sa détresse après
des indices précieux sur la longueur de la le départ de Bérénice :
Quelles sont vos orientations métho- voyelle. Tout cela pallie parfois certaines Dans l’Orient désert, quel devint mon
dologiques ? lacunes que nous ressentons dans les ennui! 1
Notre méthodologie est celle de l’histo- informations récoltées dans les ouvrages la longueur respective des voyelles, la
rien : testis unus, testis nullus. Un seul techniques ou les témoignages. place des accents de groupe , la demi-
témoin, pas de témoin. On dispose de pause de l’hémistiche, tout cela partici-
témoignages, émanant d’horizons diffé- pera d’un effet certain. Mais le reste,
rents, qui ne se recopient pas mutuelle- débit, voix qui se casse ou se fêle sur les
ment. On peut donc les collecter, les mots-clés comme ‘désert’ ou ‘ennui’,
recouper, et les interpréter. Cette der- gestuelle et mimique, tout cela restera
nière partie n’est pas la plus simple car le bien évidemment à la charge du métier et
vocabulaire du temps n’est pas toujours de la sensibilité de l’acteur. Un logiciel
assez technique. Ainsi Régnier- ne vous apprend pas où aller chercher en
Desmarais à propos du son des voyelles soi la mélancolie d’un amour inguérissa-
nasales du français parle d’un son plus ble et mal partagé.
sourd ou plus estouffé. Dans un cas
comme dans l’autre, il faut se demander 1. Racine, Bérénice, Acte I, scène 4
ce que cela suggère et la comparaison
avec d’autres sources n’est pas de trop.

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