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Jan Patoëka

L’Esprit de la dissidence

Alexandra Laignel—Lavastine

Jan Patoèka
L’Esprit
de la dissidence

ÉDITIONS MICHALON

t. -\‘ffi\\r \\\Q P135 \\':\\ \ \‘ .Le blen commun dirigée par 43151105116 Garapon et {malice Engel “x ‘Y‘É‘ :çh-x‘stx “’xîhtlk‘iî ‘\ hx \Ï. ‘\ g‘s‘ 1 'X\’\ 5“ Ë\'“'\\‘ .

À Christian Péchenard. . in memoriam.

Jan Patocka2 est lu— tôt connu du public pour son implication au sein ela Charte 77 dont il fut. succombera entre les mains de la police politique tchécoslovaque. après avoir subi plusieurs longs interrogatoires. ministre des Affaires étrangères pendant le Printemps de Prague. et 1.]. le philosophe phéno- ménologue.arole3. 2. poursu1v1 par a police. 9 . selon lui. L’appréciation est de Roman Jakobson en 1977. l’attitude de Jan Patocka. << C’ est parce qu’il n’ a pas eu peur que Jan Patocka. avec Vaclav Havel a Prague. Introduction Philosophe tchèque « d’une autorité morale et d’une droiture de v1e exceptionnelles » 1 . le dimanche 13 mars 1977. des suites d’une hémorragie cérébrale. dont le dernier durera plus de dix heures. le phi— loso he. La Charte 77 «pour les libertés et les droits civiques» a été créée à Prague à la fin de l’année 1976 et rendue publique au début de 1977. . au nom des droits de l’ omme et de sa déter- mination à « subordonner la politique a la Justice ». a été arrêté [. le sens de la Charte 77.disciple de Husserl et grande figure de la dissidence. à l instar de Socrate. Une exemplarité u ’il payera de sa vie pu1sque. Ses deux autres porte-parole étaient alors Vaclav Havel. actuel président de la République tchèque et Jiri Hayek. Patocka. C’est dire qu’en un siècle dominé par le nauïrage de l’engagement philosophique. choisira d’entrer en conflit jusqu’à aller a la mort.. rappelons——le. 3. un des fondateurs et dés trois premiers porte. en quoi résidait. tranche d’ abord par son exemplarité. Prononcer Patotchka. marquée par l’absence de compromis tant à l’égard du na21sme que du communisme.

Patoëka s’impose aujour- d’hui comme un des penseurs les plus incisifs des fondements de la civilisation euro éenne. Le 1. bien qu’en rupture avec un certain modernisme. pour mieux se débarrasser de la dissi— dence comme pensée. le président—philosophe de la Première République tché- coslovaque. À savoir «la conviction que l’humanité européenne traverse une crise spirituelle prolongée dont les racines remontent aux commence- ments de la pensée moderne » 2.littéralement mis à mort par le ouvoir >>. On retrouve ici chez Patoëka l’intuition que lui- même situait au point de départ de la réflexion d’un Edmund Husserl ou d’un Thomas G. Masaryk. ne s’éclaire en effet qu’à partir d’une lecture extrêmement radicale de la crise où. 10 . l. dans [a Crise du sens. a La conception de la crise spirituelle chez Masaryk et chez Husserl » (1936). Et il ne s’agirait pas d’assimiler Patoëka au seul martyr de la dissidence. dans la société moderne. ou plutôt à la dissidence comme martyre. jan Patocka. à ses yeux. dans cette oeuvre hantée par la ques— tion du nihilisme autant que par celle d’un retour aux racines spirituelles de l’Europe comme issue possible à la crise. 2. Les réfé- rences complètes de chacun des ouvrages cités de Patocka sont indi- quées en fin de volume. Elle se laisserait résumer ainsi: comment repenser l’exigence d’universalité de façon à faire pièce à cette terrifiante absence de scrupules sur laquelle débouche. la civilisation technique tend à plonger la démo- cratie au XXe siècle. 20. dans la filiation de la tradition humaniste et rationaliste des Lumières. La fidélité de Patocka à l’égard de «l’héritage européen ».71077114? du l9 mars 1977. en un mot. lc l. deux auteurs avec lesquels il n’a cessé de dialoguer sa vie durant. mais aussi de leur désagrégation à l’époque modèrne. p. Ce destin héroïque ne doit cependant pas occulter le penseur. De fait. Rien de conso- lant. écrivait Paul Ricœur dans l’hommage qu’il fiii rendit au lendemain de sa disparition 1. De cette conviction procède la question centrale qui sous—tend l’oeuvre de cet universitaire aux prises successives avec les deux totalitarismes du siècle.

]osef Patocka contribue a orienter son troislème ils vers une formation humaniste. Par là. Helléniste et ”péda— gogue. jalons biographiques d’un itinéraire intellectuel Jan Patoëka est né le 1er juin 1907 à Turnov. Sa renommée reste étroitement liée à cette expérience. En Patocka. en Europe centrale. C est donc dans le prolongement direct de cette inquiétude inaugurale que l’auteur des Essais here’tiques sur la philosop ze de ’histoire (1975) s’impose au551 comme un des principaux inspirateurs des mouvements position démocratique des années 70— 80 en Europe deOlÎEst. sut anticiper avec une si troublante lucidité les potentialités négatives de la rationalité moderne. en passant par Max Weber. On peut dire aussi que s’est opérée en Patoéka la rencontre entre deux cou— rants de pensée: la phénoménologie d’un côté. Un rapide aperçu sur sa v1e et sur le contexte où s impose pour mieux saisir la s’est élaborée sa réflexion’ teneur de son actualité. dont l’influence fut considérable sur la génération intellectuelle de l’ après.guerre. petite ville située dans la partie orientale de la Bohême où son père était directeur de lycée. ce qu’on a appelé la « dissidence ». de Kafka a Musil. on peut en effet affirmer que la dissidence est-européenne trouva son assise théorique et son expressmn p iloso- hique la plus achevée. Car celle--ci pourrait justement tenir à la richesse d un double ancrage philosophique et culturel qui en fait l’ héritière d’une certaine crit1que romantique de la modernité industrielle (dans ses variantes non nationalistes et non religieuses) en même temps que l’héritière de l’universalisme des Lumières (variantes non progressistes). Jan commence donc ses études de hilosophie à Prague vers le milieu des années 20 ans un contexte particulier puisque la A‘T‘W’Is 11 618i IdTH "“1 CLIGNANCÉJQJÆI' . de l’autre cette grande tradition « mitteleuropéenne » ui. Patocka appartient autant à l’histoire de la hiloso hie contemporaine qu’à l’ his— toire intellectuel e et politique du dernier demi-siècle.. Waclter Benjamin ou Siegfried Kracauer.triomphe d’une rationalité de plus en plus 1nstrumen— tale et impersonnelle? Autour de cette interrogation s’est ralliée.

por— tant sur sa lutte contre l’antisémitisme. D’emblée. les écrits sur Masaryk constituent un volet important de son oeuvre. Patoëka s’intéresse à Masaryk dès le début de sa carrière universitaire. à l’exception toutefois d’une étude. et qui plus est. le per- sonnage fascine Patoëka : 1‘ Jamais auparavant. C’est en effet danscl’apparition conjointe de ces trois dimen— sions à l’époque de la polis grecque que le penseur situera la naissance de l’humanité européenne. Surtout. sur la question tchèque. Franz von 12 . nOte—t—il. Aussi l’exemplarité de Masaryk a-t—elle sans doute pesé sur l’itinéraire ulté— rieur de Patoèka. Avec ses textes. nombreux. politique: c’est bien sous ce tr1ple Signe. le pro os de l’intellectuel engagé ne commence pas là où le philosophe quitte son domaine propre pour se mêler de ce qui ne le regarde: l’intéressement aux affaires de la cité leur apparaît pour ainsi dire constitutif de la philosophie.première République tchécoslovaque vient de naître du chaos de la Grande Guerre. Promis à devenir plus tard un des fils conducteurs de son œuvre. La plupart traitent de sa philosophie. elle est dirigée par Thomas Masaryk. On sait que Masaryk joua un rôle analogue à celui de Zola dans l’affaire Dreyfus. un procès pour crime rituel. une démocratie. prenant la défense d’un pauvre juif campa- gnard dénommé Hilner à qui avait été intenté. dont l’influence sur Patocka s’est avérée décisive. fut en effet le condisciple de Masaryk à Leipzig à la fin des années 1870. histoire. le fondateur de la phénoménologie. son aîné de dix ans. qui recommanda Husserl a son propre maître. Husserl. peu connue. Le destin de Patocka s’attache cependant à celui de Masaryk d’une autre manière. que Patoëka rédige au début des années 50. ue s’ouvre l’itinéraire de Patoëka. Chez l’un comme chez l’autre. lui-même natif de Moravie. lui-même philosophe: Philoso— Phie. les derniers à 1976. ni aux Temps modernes. Le philo- sophe-président l’occupera toute sa vie: les premiers essais qu’il lui consacre remontent à l’année 1936. Les deux hommes se lièrent d’amitié à l’université et c’est Masaryk. il n’était arrivé qu’un penseur eut fondé un État». ni au Moyen Age. ni dans l’Antiquité. en 1899.

p. à << une autre philosophie. ce dernier offre à son élève un lutrin que lui-même avait reçu à Leipzig. En 1932. n’ a entrepris avec autant de cohé— rence de tirer les conséquences politiques de la critique husserlienne de l’ objectivisme moderne. aspirions. Son départ pour Paris.À Paris. publiée en 1937. Dans une lettre à Eugen Fink. Si Emmanuel Lévinas s’est lui au551 attaché a faire fructifier le volet éthique de l’héritage de Husserl. comme le philosophe tchèque. La Crise du sens. Cette tenta- tive — à laquelle l’oppression totalitaire que connut Patocka par deux fois n’est sans doute pas étrangère — pourrait résumer d’un mot l’ensemble de son propos philosophique. alors que Patocka passe les vacances de Noël chez Husserl à Fribourg. après av01r passé son doctorat a Prague avec une these sur «le concept d’ évidence et sa signification pour la noétique». en 1878. II. surtout. muni d’une bourse de la fondation Humboldt. Husserl lui rendait hommage en ces termes: «Thomas G. Patocka. commentera Patocka. à un contact direct et personnel avec les courants mondiaux de cette période>>1. le premier à éveiller en moi la concep- tion éthique du monde et de la vie qui détermine en tout ma philosophie. nul autre. étudiants pragois. se dirige donc vers Berlin puis vers Fribourg—en-Brisgau. Cette filiation se trouve admirablement évoquée dans lanecdote suivante: en 1935. dira— t——il plus tard. Nous autres. 13 .Brentano. où enseigne Husserl. Patocka découvre l école phéno— ménologique allemande. Masaryk a été au demeurant mon pre- mier éducateur. joue à cet égard un rôle clé. dans le cadre du séminaire d’Alexandre Koyré Ce dernier présente les deux hommes en 1929. 5. de son mentor et ami Thomas Masaryk. tout à la fois plus spéculative et plus internationale. mais 1.» Ceci est fondamental pour comprendre la place singulière occupée par Patocka au se1n du courant phénoménologique. « C’est ainsi que je devins l’héritier d’une tradition ». qu’il fait la conna1ssance de Husserl qui prononçait alors sa série de conférences sur Descartes (ses futures Médztations cartésiennes). de 1928 a 1929. C’est là. où il obtient une bourse d’études à la Sorbonne.

qÀ côté des écrits phénoménologiques au sens strict. Patoèka tire parti de cette manière de philosopher propre à Heidegger qui consistait à poser de façon nouvelle des questions classiques. notamment les thèmes platoniciens de la justice et du « soin de l’âme » qu’il s’efforce d’appliquer à sa lecture de la société contemporaine. Patoëka s’est toutefois efforcé d’en préserver l’apport sans renoncer à une compréhension humaniste de la philo— sophie et en accordant une importance centrale à la question de l’être—avec-d’autres. créé en 1934 sur le modèle du fameux Cercle linguis- tique de Roman Jacobson. Puis vient septembre 1938. publiée pour la première fois en 1936 sous le titre le Monde naturel comme problème philoso bique. ainsi que les leçons de philo- sophie grecque de Jacob Klein. absente chez l’auteur de Sein and Zeit. sera incontes- tablement marquée par l’influence du Meister. C’est à ce titre qu’il invite Husserl. Dans la tourmente. Après son séjour à Paris. en novembre 1935. à prononcer à Prague ses célèbres conférences sur «la crise de l’humanité euro- péenne et la philosophie ». Patoc'ka reste néanmoins l4 . Le séminaire de Nicolai Hartmann sur Aristote. aux uels il assiste à Berlin. Patoëka devient. en particulier sa critique de l’ère technique. Patoëka va ainsi laisser de nombreux travaux que les éditeurs de ses œuvres complètes à Prague ont choisi de regrouper sous le titre de «platonisme négatif» ou de « soin de l’âme ». De retour en Tchécoslovaquie. Le débat entre Patoëka et son maître commence dès cette période et sa thèse d’habilitation. le secrétaire du Cercle philosophique de Prague pour les recherches sur l’entendement humain. les accords de Munich. à trente ans. pèsent également dans ce sens. après Vienne au mois de mai de la même année et alors que le philosophe est déjà interdit de parole par les nazis. Le projet de faire de Prague un centre international de philosophie a fait long feu. Son oeuvre. se ressent déjà de sa prise de distance d’avec f’intellectualisme husserlien.aussi Heidegger. où il découvre Platon. Ce retour aux sources vives du philosopher l’amène à méditer l’héritage grec. dont il suit le séminaire.

écrit-il. en 1969. Patoèka n’aura ainsi publiquement ensei— gné que. mais où est votre légitimité morale? Nous vivons dans un temps d’auto—suppression de l’Europe.. j’ai trouvé que cela était bien superflu. Vous en avez les moyens techniques.. puis une dernière fois. [. sept ans.] Vous et vos partenaires de l’Ouest. Patoëka enjoint ses compatriotes à ne pas se décharger de leur responsabi— lité: « Nous sommes tous coupables. qui vient d’être licencié de l’université. le philosophe et mathématicien Robert Campbell. La tradition européenne n’est—elle pas issue de cet idéal ? Mais l’Occident. est—il encore disposé à le revendiquer P Cette question semble obséder davantage le philosophe que les aléas de sa situation personnelle. et réitère sa foi dans la philosophie comme lieu possible d’une « redécision ». pour sa part.. de cette impuissance à laquelle nous avons abouti.. il sera de nouveau suspendu au len— demain du Coup de 1948. interrompt une première fois sa carrière. vous êtes (ou plutôt: pourriez être) dépo— sitaires de tout ce qu’il y a de plus fin. Sa vie durant. » Et il ajoute aussitôt : «Je vois quelques fois vos revues françaises. fondée par Vaclav Cerny. [. à la fin de l’an— née 1950. >_> Il enseigne par ailleurs depuis deux ans à l’univer51té Charles.] Par auto—suppression. L’uni— versité est fermée par les nazis. vous en êtes responsables. Autorisé à reprendre ses cours en 1945. Stu- péfait de voir nombre d’intellectuels occidentaux opter pour le trotskisme ou le stalinisme. lors de la «normalisation » qui a suivi le Prin— temps de Prague. Déjà. Patoëka. en 1939. après un bref retour en chaire en 1967. dans une lettre poignante à son ami français.. Patoèka n’en réaffirme pas moins sa détermination à faire de la philosophie «un essai sans cesse renouvelé de vivre dans la vérité ». profond et vrai dans le patrimoine de l’humanité. j’entends le processus par lequel 15 .actif au sein du groupe d’intellectuels gravitant autour de la revue le Mensuel critique. L’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Allemagne. Confronté avec le communisme à un régime engagé dans un combat sans merci contre la pensée. mais analysant la situation. Il s’en fait l’écho. lui écrit à ce propos: «J’aurais bien voulu pousser un cri avant d’étouffer.

D’abord archiviste à l’Institut Masaryk de 1950 à 1954. 75-77. quand Yvan Vyskocil se mit à l’entraîner au théâtre Na Zabradli. septembre 1992. Il tient aussi chez lui. Ce qui représentait environ quatre francs. Publiée dans les Temps modernes. nous pouvons la « critiquer autant que nous voulons dans ses fondements et sa structure ». Mais mon ère préférait encore traduire des bêtises plutôt que e faire des compromis 3. des séminaires clandestins. Interdit de passeport et de publication par les autorités communistes — sauf pour ses travaux sur Jan Amos Komensky (ou Comenius) 2 qui lui vaudront une cer- taine renommée —. raconte sa fille. . Nouvel/e Revue française de Prague. se démet elle-même des prérogatives temporaires que le fait d’avoir été la première à possé- der lui avait procurées. universelle. p. dans une cave aménagée. il subsiste grâce à de modestes tra- vaux. de l’existentialisme.] La trahison ne sauve rien: elle achève de tout perdre 1. » Pour n’avoir pas trahi. dans son authenti- cité. de la prison de Ruzyne où il est incarcéré. 3.. 32.. Vaclav Havel. sa modestie ct son humour.] La force de ses commentaires ne venait pas de son omni— sciencc mais de toute sa ersonne.. Puis le philosophe doit se contenter de tra- ductions pour faire vivre sa famille. 16 . Comenius (1592-1674) est généralement connu comme le fon- dateur de la pédagogie moderne.» Cette Europe-là. n: 4-6. il fait ensuite un court passage par l’Académie des sciences où il est notamment employé comme manœuvre. [.. Ces séminaires non 1. note ses souvenirs de cette période: «Je ne l’ai connu personnellement que vcrs 1960. par là. 2. elle reste pour— tant « ce qu’il y a de plus grand et profond au monde si nous avons la force nécessaire pour la renouveler. » Des années 50 aux années 70.1997. Patoëka n’en continue pas moins d’écrire — quand bien même ses textes ne sont publiés qu’en samizdat. il nous parlait longtemps dans la nuit de la phénoménologie. « La page de traduc- tion était alors [dans les années 70] payée 20 couronnes. Patoëka perd presque tout. poursuit—il. [.l’Europe. créatrice d’une civilisation rationnelle et. « Entretien avec Jana Patoc‘ka n. Peu de temps après sa mort. pp.

il semblait à Patoëka qu’il avait un plus grand droit d’être chargé de cette fonction. « s’est lancé pleinement dans le travail et a payé littéralement de sa vie ce dévouement. il savait que « sa pen— sée devrait un jour se refléter dans des actes. qu’il ne serait pas possible d’éviter cette confrontation ou de la contourner à l’infini». moralement. 149—150. ' _ 2. Dans sa méditation sur la liberté et sur l’absur— dité dévastatrice des idéologies. une mise en transparence de soi-même. la solitude — on retrouve tout cela dans la gravité et l’épaisseur histo- rique de sa réflexion. raconte toujours Havel. mais aussi la marginalité. V. 1986. parfois dans l’obscurité de son style. pourtant. pp. marquées ar l’enseignement socratique clandestin et par les désillusions de la nor- malisation. avaient été plus courageuses. Havel. pp.1’Autre Europe. V. 2» Nous avons déjà évoqué la suite. dont les posi— tions. Cet obstacle levé. » Ces années 1960—1977. illu— miné son chemin par la clarté de sa personnalité.officiels nous amenaient au monde de la réflexion phi- losophique au vrai sens originel du terme. Patoëka. hésite beaucoup lorsque Vaclav Havel vient le voir pour lui proposer d’en devenir porte—parole. 111—112. Aucun ennui distillé du haut de sa chaire. Havel. 1989 (trad. L’aventure ne va—t—elle pas compro— mettre son activité philosophique? Dans le même temps. rapporte Havel en 1986. ajoute—t—il. Cette réserve lui est par ailleurs inspirée par la stature de Vaclav Cerny. pendant la guerre. dans son interprétation dl. 1. et dont. mais une recherche engagée et vivante de la significations des choses. dans son insistance sur la dimension nécessairement ratique de la philoso- phie. à quoi ressemblerait la Charte s’il n’avait pas. dans son acharnement à abattre les faux espoirs où la uotidienneté se com laît. Autant de thèmes que le philosophe mettra résofiiment en oeuvre à travers son implication auprès de la Charte 77. n°S 11—12. XXC siècle en tant que guerre et de l’histoire comme ouverture à la probléma— ticité du sens. Jan Rubes). Interrogatoire à distance. 17 . Éditions de l'Aube. au début. J’ignore. Patoëka. « Dernier entretien >>. de la propre situa- tion de chacun dans le monde 1.

147-148. Jus- qu’aux feuristes de la ville contraints de fermer pour l’occasion. il n’est pas indifférent de le rappeler. il me fit asseoir sur le bord du lit et se mit à parler [. rasé. à qui les autori- tés communistes intentent. L’embryon de la future Charte 77 se constitue en effet autour de la défense des membres du groupe de musique underground Plastic People. Là-bas au moins. La Charte est ainsi née du souci de sauvegarder lD’atmosphère de solidarité qui émerge alors à l’occasion 1. motos et hélico tères afin de couvrir le son des discours. relate ainsi leur ultime entrevue.. il se dégageait de lui une im ression de force intérieure. un retentissant rocès. lavé. » Les funérailles de Patoëka furent à la mesure de l’admiration qu’il suscitait mais aussi de la crainte qu’il inspirait aux autorités. et que seul l’hôpital le lui permettrait. de puissance spirituelle tel e que je me sentis rassuré.. la tête bien droite sur les oreillers. «Journal ouvert h. L’expérience centre—européenne ou les équivoques de la modernité La dissidence tchèque. L’écrivain Jan Vladislav. alors que Patoëka vient de subir un nouvel interrogatoire: « Il était au lit. Le pouvoir dé loya des moyens aussi lourds que dérisoires afin que l’événement ne se transformât pas en manifestation politique: arresta- tions préventives. fin 1976. il ne serait plus inquiété par des convocations. op. c’est ue nous sommes tombés d’accord sur ce qui était silors le plus im ortant. CIL. Avec ses veux clairs d’un bleu radieux.]. une semaine avant sa mort. à savoir qu’il lui fallait absolument prendre (in repos. 18 . proche du philosophe et qui fut l’un des derniers à l’avoir vu. des interrogatoires et des prises en filature 1. [’Autrc Europe.] Tout ce que je me rappelle. dans un pyjama fraîchement repassé. pp. mobilisation d’une centaine de poli— ciers pour un millier de valeureux partici ants.. Vladislav.. s’est d’emblée placée sous le signe du Droit. Comme il n’y avait jamais de chaises libres chez lui — toutes croulaient sous des tas de livres —.

en. au moyen de pressions. et en durcissant quelque peu le paradoxe. sa’. dyarchie constitutive. dira Vaclav Have] au lus fort de la répression. Dans un contexte dominé par la violation systématique des libertés fon- damentales. non pas! comme un plaidoyer en faveur de la légalité interna—. de l’Acte final des accords d’Helsinki relatifs aux droits de l’homme et du citoyen. dans la rationalité administrative et bureau—l cratique.î_ pourvu qu’elle se veuille encore idèle à elle-même. le respect des engagements souscrits. il s’agissait moins de réaf- firmer la centralité du droit que de mettre en lumière les limites du droit positif. c’est avant tout sur la question des sources de légitimité de l’action politique moderne et des institutions collectives que va porter lafl réflexion dissidente. L’émergence de «l’autre Europe» dans les! années 70 est ainsi venue nous rap eler que l’Europe. la dis— 2’ sidence pourrait s’entendre. Afin que le bien commun. l' 19 . Sa création coïncide par ailleurs avec la ratification. S’y retrouvent des intellec- tuels de divers horizons. Sous couvert de cette référence à la légalité. mais plutôt comme une invite à prendre la’ mesure des risques induits par la progressive absorp—. ancien disciple et assistant de Patoéka. l’objectif n’est pas de prendre le pouv01r mais de prendre l’Etat au mot afin d’exiger. tionale. En quel sens les limites P Comme l’a souligné Vaclav Belohradsky. En son fond le plus propre.’? repose obligatOirement sur une tension irréductible? entre ces deux pôles: c’est là son trait distinctif. devienne véritablement l’af aire de tous. sur quoi ils entrepren— nent d’attirer l’attention — y compris celle de l’Occident. quelque chose de beaucoup plus fondamental est cependant en jeu aux yeux des «chartistes ». avec Patocka. tion de la légitimité (de la conscience personnelle.des manifestations de soutien organisées autour du palais de justice de Prague. au refus de «la vie dans le mensonge » et à la coresponsabilité de chacun au destin de la cité. À la limite. . on pourrait dire que par l’appel au civisme. dispersés depuis la normalisa— tion de l’après-Printemps. par l’Etat tchécoslovaque. tant que mesure et critère des institutions) dans lai légalité.

ce qui est permis et ce qui ne l’est pas. En première approximation. le monde naturel ou monciDe—de-la-vie (Lebenswelt). certaines possibilités. cinq jours avant de mourir. L’originalité de Patoëka est d’avoir posé le problème du politique d’une manière qui le rend inséparable de la question de notre accès à une dimension fondamentale de notre exis- tence: à un ordre. tandis que les autorités tchécoslovaqucs continuent de 20 . à se demander si le fait d’assumer comme tâche ce mode d’être propre qui caractérise ontologiquement l’homme en même temps qu’il constitue la condition de possibi- lité d’un État ordonné à la justice. S’interroger sur la démocratie et sur ses crises contem- poraines. dans sa vie. partant. le bien et le mal. de la vérité. à la communauté. d’une manière qui n’est pas simplement utilitaire ou fonctionnelle mais telle qu’à l’horizon de ce rapport émerge la question du sens. à la suite de Husserl. Formulé en termes plus phénoménologiques. où s’accomplit son mode d’être le plus authentique. de «l’humain ». et qui consiste en sa capacité à se rapporter à lui-même. à autrui. Le sacrifice de Patoëka ne fut-il pas pré- cisément pour nous faire entendre la gravité de la menace portée par cet oubli ? On passerait à côté de l’essentiel à ne pas replacerà la lumière de cet enjeu l’importance décisive accordée par le philosophe aux accords d’Helsinki et à la créa- tion de la Charte 77. pen- ser la justice à partir de la dissidence reviendrait à considérer que le droit moderne menace de se vider de son sens s’il n’est pas systématiquement rapporté à ce que Patoëka a a pelé. celui—ci renvoie. plus ontologi ue que moral. dans lequel advient la distinction entrecl’e juste et l’injuste. consistera en premier lieu. qui sont aussi celles de l’Europe et de la Raison. n’aurait pas été éclipsé ou oublié aujourd’hui comme essence de la liberté. de la responsabilité. comme fin ultime du politique. celle—là même qui le définit en propre. mieux connu sous le nom de « Testament». au monde de l’homme en tant qu’il réalise. magnifique et souvent cité. dans la perspective du philosophe tchèque. pour Patoëka. Et parmi ces possibilités. et. Lui-même s’en est expliqué dans son dernier texte. Il en parachève la rédaction le 8 mars 1977.

Le texte s’achève sur ces mots: «Ce qui est nécessaire. 21 . [.[.le harceler jusque sur son lit d’hôpital. Il est pos- sible que la répression s’intensifie dans des cas indivi— duels. [. mais tout simplement pour que l’homme soit l’homme. On y lit ceci: «Il faut quelque chose de fondamentalement non tech— nique.] La signature des accords d’Helsinki représente. [.. Ce n’est pas l’homme qui définit un ordre moral selon l’arbitraire de ses besoins. entre autres [on pourrait y ajouter le droit] ne sont que des métiers auxquels on se livre pour gagner son pain quotidien 1. c’est de se conduire en tout temps avec dignité. le conformisme n’a jamais amené aucune amélioration de la situation mais toujours une aggravation ». de ses souhaits.] Soyons sincères: dans le passé. pp.. Parce qu’on y sent bien la façon dont l’ordre du juste s’oppose. pour parvenir à une telle fin.] Cela signifie que les motivations de l’action ne se trouvent plus de façon exclusive ou prépondérante dans le domaine de la peur ou de l’avantage matériel. n°5 3-4. On trouvera en français une version partielle de ce texte dans la reVUe Politique aujourd’hui.. non pas commandee par les circonstances. c’est dire la vérité. c’est au contraire la moralité qui définit l’homme. la culture. de ses inclinations et de ses désirs. sans ces choses.’] La morale n’est pas là pour faire fonctlonner la soc1ete.. une morale inconditionnelle. chez lui. de ne pas se laisser effrayer et intimider. 11 faut une éthique évidente par elle—même. Mais les gens se rendent compte à nouveau qu’il y a des choses pour lesquelles il vaut la peine de souf- frir et que. poursuit—il. 43—45. non instrumental uniquement. mais dans le respect de ce qui en l’homme est supérieur. l’art.. un revire— ment dans la conscience des hommes. » Cet ultime message de Patoëka à ses lecteurs tchèques et étrangers méritait d’être longuement cité. Ce qu’il faut. à l’ordre de l’arbitraire au sens où il 1. dans la conception du devoir et du bien commun et en comprenant que.. la littérature... à accepter d’être mal jugé et peut-être à risquer même la torture physique.. il faut être prêt à suppor— ter certains inconvénients. 1977.

dans Liberté et Sacrifice. le cheminement philosophique et critique dont il constitue le point d’aboutissement fut loin de forcer la réflexion dans une égale mesure. Une pensée qui dérange Mais si l’attitude civique du dernier Patoëka a forcé le respect. le phi- losophe. 22 . Écrits politiques. La facture éthique du discours dissident fut également à l’ori ine d’une certaine incompréhension de la part des intel ectuels occidentaux. p. Dans un texte de 1975 intitulé « l’I—Iomme spirituel et l’intellectuel». plusieurs raisons. entre l’a proche des premiers. Ce qui veut dire entrer en conflit et aller à la mortl. à la conscience. a opté en faveur du chemin arcouru par Socrate. L’unité même du propos patockien a pu en pâtir. 25]. et le cercle restreint des phénoménologues d’autre part. La première tient sans doute au caractère quelque peu bipolaire de son exé- gèse. d’abord. À cela. et la lecture.contredit. d’une part. « lî'homme spirituel et l’intellectuel r» (1975). Patocka le caractérise ainsi: « Faire voir que le monde est obscur. pour ces « choses » dont il y est question.]an Patocka. dans son conflit avec la société. souvent inversée. de la prospérité quoti— dienne au-dessus de tout. Son engage- ment y apparaît aussi dans toute son amplitude sachant que. à la responsabilité. des seconds. De quoi retournait-il au juste de cette pensée critique ne se réclamant plus en rien du marxisme? Que faire de cet obsédant recours au civisme. insistant sur le rôle social du phi oso he sans forcément mettre le per- sonnage PUbllC en relDation avec la logique interne de l’œuvre. problématique. ce qu’il appelle «l’ordre du jour» : la sphère de la quotidienneté. à la néces- sité de placer la morale au-dessus de la politique P N’y 1. ar quoi précisément le régime totalitaire a prise sur lès individus. que nous ne le possédons pas. globalement répartie entre les historiens du com- munisme ou les connaisseurs de l’Europe centrale. » Aussi est—ce à juste titre que de nombreux commen— tateurs ont pu qualifier son itinéraire de socratisme politique.

Patoëka dérange nombre de sché— mas. comment ne pas tomber d’accord ?— sans chercher à voir ce qui. C’est qu’à l’heure où s’amorçait un retour à la phi— losophie du sujet. 95 et p. ne prend nullement la forme. J. débordait de loin et de façon expresse la seule CI'l- tique du socialisme réel. Vladislav). Vaclav Havel. On touche ici le point capital. nous dit Patoëka. » . p. n° 3. alors même qu’on manifestait par là la plus totale surdité à la mise en garde que nous adressait Vaclav Havel dès 1984. c’est—à-dire comme un miroir grossissant de la civiZisa— tion moderne en son entier et une invitation pressante — peut—être la dernière — à une révision générale de la façon dont cette civilisation se conçoit 1. 2. «centrée autour du sujet autonome qui ne reconnaît aucune autorité au-dessus de soi» et que caractérise « son penchant à vouloir être à la fois son propre centre et le pivot de tout le reste de l’étant » 2. une cer- taine propension à reléguer la dissidence au seul cha- pitre de la résistance antitotalitaire -— sur l’arbitraire du Parti et la défense des droits de l’homme. écrivait-il dans ses Essais politiques. en elle. « Comenius et l’âme ouverte » (1970). cette lecture repose sur une critique radicale du subjecti- visme. 89. d’une remise en cause des droits de ’homme ou d’un retour au droit naturel antique. Patocka. de cette « conception spécifique de l’histoire et de l’esprit» qui émerge à l’époque moderne. Errera et j. 234. dans Essais politiques (textes réunis par R. De fait. semble-t-il: ne pas les comprend’re tels qu’ils sont en dernière anal se. son oeuvre comme son engagement nous confrontent à l’élabora— tion d’une critique de la modernité qui. 1. En revanche. «La politique et la conscience» (1984). 1989. p. ier comme aujourd’hui. le Messager européen. Calmann— Lévy. « En ce qui concerne ses relations avec les systèmes totali— taires. c’est le moins u’on puisse dire. à l’Ouest. pour autant. la plus grande faute que l’Europe occidentale pourrait com— mettre est celle ui la menace le plus. Il faut ainsi relever ce para- doxe majeur qui a consisté. 23 . 1989. à s’autoriser de la dissidence pour célébrer le libéralisme comme hori- zon indépassable de notre époque.avait—il pas là uel ues relents de «conservatisme» ? On observe enciin.

Voir dans la dissidence un retour à la pensée du sujet ou. qui ne repose pas sur la promotion de la subjectivité autonome et autofondatrice. Or cette analyse trouve point par point. Nous rejoignons par là l’interprétation de Vaclav Belohradsky. La posture patockienne n’ap- partient pourtant pas à une opposition de ce type. le philosophe faisait ui— même remarquer qu’il est une manière de défendre la modernité qui tend à voir dans toute idée critique à son égard une opposition réactionnaire à la civilisation rationnelle en général. peu ou prou. généralement formulée dans une perspective néo—kantienne. En cela. dans la tentation antidémocratique. serait passer à côté de ce qu’il y a d’es- sentiel en elle. qui entend se justifier de ses réserves à l’endroit du subjectivisme en vertu même de cet attachement. (l’irrationalisme et l’inégali- tarisme naturaliste — pour ajouter que dans leurs ver- sions les moins incohérentes. de penser quelque chose comme les droits de l’homme. en raison même de la critique de la subjectivité sur la uelle se construit leur dénon- ciation du totalitarisme. en Patoëka. Lue Ferry relevait dans cet esprit la situation. D’où son insistance sur les risques politiques des criti ues de la subjectivité — en premier lieu l’amoralisme. l’itinéraire de Patocka pourrait bien ébran- ler l’idée. Il serait erroné. Comme par antici a— tion sur ce genre de critique. Ses réticences à tenir la promotion du sujet autonome pour l’acquis indiscutable de notre temps proviennent non seulement d’un penseur passionnément attaché à la démocratie — il en est mort — mais pis. à l’inverse. de penser la dissidence comme un épisode de la « mise en place» de la modernité: «Kundera parle d’une 24 . avec elle. des contempteurs de la modernité lors- qu’ils prétendent dénoncer le totalitarisme. un démenti criant. selon laquelle il n’est pas de critique de la modernité subjectiviste qui ne finirait par échouer. d’une défense inconditionnelle de l’idéal démocrati ue et pluraliste. Et de stig- matiser leur incapacité. Patoéka — c’est du moins ce que nous tenterons d’élucider — donnerait à penser la possibilité d’une cri- tique du totalitarisme et. suggérait-il. elles assument pleinement ces dangers. un retour aux Anciens. selon lui paradoxale.

2. « Sur le sujet dissident ». le Messager européen. cette chose étrange. dans l’optique de Patoëka. Le Monde du 19 mars 1977 3. n° 4. Belohradsky. » Nous nous efforcerons au contraire de montrer que ce n’est pas d’abord en tant qu’il reven— dique sa qualité de sujet que l’individu. par-delà le chapitre révolu de la lutte antitotalitaire. mais aussi. Au « tyran ».“modernité antimoderne” à laquelle a abouti la culture mitteleuropéenne. celle de la technique. où l’homme en Vient à fonder la plupart de ses jugements sur le critère de la calculabilité et des forces dont il dispose. en son essence même. plus largement. 24. conflit de la philosophie et de la société ? Et n’est-ce pas encore sous le signe du dictum d’Héraclite. résiste au pouvoir totalitaire. 1990. De là vient aussi. 1990. en français. Abrams). « L’acharnement mis contre lui Uan Patocka] prouve que le plaidoyer philosophique pour la subjectivité devient. Or le sujet dissident est le sujet de cette antimodernité moderne 1. au lendemain de sa mort. On peut lire. dans l’optique de Patoëka. p. ces deux recueils: I’Arr et le Temps et l ’Écrwam. dans le cas de l’extrême abaissement d’ un peuple. Nous avons choisi de l’aborder à partir de la dissidence. « Polemos est le père de toute chose ». Il n’est as aisé de se frayer un chemin dans cette œuvre dif icile. notait pourtant. La philosophie n’est-elle pas. aujourd’hui. à qui l’on doit d’avoir beaucoup contribué à la compréhension de la pensée de Patocka en France. POL. à une époque. lé seul recours du citoyen contre le tyranz. donc. comprenant aussi beaucoup d’écrits sur l’art et l’esthétique 3. » Paul Ricœur. la pertinence des analyses de Patocka. V. aussi volumineuse — environ 10 OOO pages — que non linéaire. que Patoèka a entrepris de penser la justice mais aussi la condition historique de l’humanité européenne P 1. son « objet » (tous deux traduits du tchèque par E. conflit: conflit de la philosophie et du monde. 25 .

Peut-on se réclamer aujourd’hui d’un es rit de la dissidence contre les dérives extrémistes de l”esprit de la méthode P Ou ce qui est dire la même chose: peut- on philosophiclluement sortir de l’horizon historique déterminé par e cartésianisme. non pas pour sortir de l’histoire mais au contraire pour y revenir P .

la voie d’accès au monde-de. Éd. Cet oubli. le thème d’une discipline rigoureuse: la phéno— ménologie.Le titre de ce chapitre s’inspire de celui donné par le philo— sophe tchèque et disciple de Patocka. mais encore qui se mon- trent à nous. nous sommes en présence de choses qui sont. Partout où l’on a affaire à un comportement humain. c’est-à—dire à des choses qui le concernent. de l’oubli du monde-de-la——V1e par l’objectivisme moderne. un problema polzrico. Or la crise de l’humanité euro— péenne naît. 1. Pour l’auteur de la t’Crzse des sczences européennes et la phénoménologie transcendentale (publiée a titre posthume en 1954). mais où il lui faut agir. s’orienter par rapport au bien et au mal. à son important ouvrage Il mondo della vita. I Le monde—de—la—Vie comme problème politique1 Edmund Husserl fut le premier à faire du monde— de—la—vie (Lebens'welt).la— vie passe par une conversion: la « réduc— tion phénoménologique». Vaclav Belohrasdky. pour le philosophe allemand. que l’on peut sommairement identifier a la dimension pré— scientifique de l’expé— rience. Milan. Que signifie la référence à l’idée de phénomène et pourquoi faudrait-il s’y convertir P Elle signifie non seulement que les choses sont là mais aussi qu’elles se montrent. 27 .1980. Et il en va nécessairement ainsi dans la mesure où le problème de l’homme ne consiste pas uni— quement à connaître. Jaca Book.

où elles s’insèrent dans le contexte de nos besoins. de la crise ou de la «déviation » du rationalisme moderne sur le terrain d’une impersonnalité grandissante qui. Mais l’homme peut aussi — et lui seul possède cc privilège — s’ouvrir au monde d’une autre manière. nous n’avons en quelque sorte affaire qu’aux choses singulières dans la mesure. en un mot. Dans cette attitude. L’homme livré au comportement immé— diatement pratique ou utilitaire ne se pose pas la ques- tion du sens de l’existence ou encore celle d’un bien commun. le vide qui frappe la vie moderne quand le monde artificiellement construit sur lequel débouche le procédé méthodique en vient à repousser tout ancrage constitutif dans le monde de l’expérience concrète au point d’en usurper totalement la place. n’a plus rien à dire à l’homme contemporain. par exemple. coïncide avec un processus de « technici— sation» de la connaissance: l’a priori concret du monde—de-la—vie. à une redéfinition radicale. par Husserl.montre-t-il. Le philosophe tchèque propose à son tour de comprendre le monde-de-la-vie non pas d’abord comme l’objet d’une réflexion mais comme mouvement. L’attitude de Husserl à l’égard de la science de son temps consistera. par quoi l’homme euro— péen a pu donner à son existence une fondation ration— nelle et universaliste. d’une communauté humaine fondée sur autre chose qu’un simple rapport instrumental à autrui. où se déroule une partie de notre vie. auquel réfère toute connaissance ou toute action douée de sens. à dénoncer son caractère de plus en plus autoréférentiel et avec lui. s’est vu remplacé par l’a priori formel des sciences mathématiques de la nature. dès les années 30. La première est celle qui prédomine dans l’attitude naturelle ou spontanée. Ceci signifie u’il est donné à l’homme de se rapporter au monde de deux manières. D’où la thématisation. et avant tout par un certain comportement envers soi-même. une pra- tique dans le monde. 28 . Patoèka va reprendre cette idée. mais pour soumettre cette notion. à savoir que seul le monde—de-la-vie peut être source d’une universalité réelle. comme une pratique. notre accès au monde- de—la-vie passe par un agir. dès lors. Selon lui.

qui ne pro— cède de cette relation explicite à la totalité comme telle. «Ce qui a fait de la philosophie grecque ce qu’elle est. Sa réalisation implique un « revirement ». Platon et I’Enrope. » De toute la vie humaine. donc aussi de la vie poli— tique. que nous prenions en vue notre être—à—de’couvert. que le sens peut nous apparaître comme problématique. sans la fuir. notre condition d’être âni. À condition bien sûr que nous fassions de cette mise au jour le pro— gramme de toute la vie humaine 1. écrit Patoèka. selon laquelle l’émer- gence de l’Europe. centrale chez Patocka. on peut affirmer que le monde—de- 1. Il n’est aucun domaine spécifiquement humain. dans le refus de se mettre à l’abri derrière l’infinité ras- surante de la tradition ou de la quotidienneté. J. comme une uestion ou une énigme. 43. C’est d’ailleurs dans cette exposition. Celle—ci n’est toutefois qu’une simple ossibilité. Patocka. C’est cette relation qui caractérise la modalité la plus authentique de son existence et le distingue des ani- maux. p. dans son vocabulaire. elle constitue autant un privilège qu’une malédiction — ue nous assumions. E1 e ne nous est pas acquise d’emblée: elle suppose que l’on se distan— cie de notre inclination à nous erdre dans les choses et à si souvent déchoir de notre humanité en délaissant la question du sens. Elle suppose encore — et en cela. à partir des Grecs. Autrement dit: l’homme est l’être à qui le monde peut apparaître comme tout. insiste Patoëka. exposé à la mort. quelque chose qui trans- forme la malédiction en grandeur. comme problème. le fondement de la vie européenne tout entière. 29 .Patoéka parle en ce sens d’une «relation au monde comme totalité » : au monde comme horizon des choses et non pas seulement aux choses qui émergent en lui. se confond avec une ouverture à la problématidté du sens ou encore. En quel sens le monde-de—la—vie va—t—il apparaître à Patoëka comme un problème éthique et politique P Très succinctement. avec l’avènement d’un enser questionnant dont Socrate demeure la figure em léma— tique. c’est d’avoir déduit de cette situation un projet de vie. De là cette idée.

de son côté. qui réunit une série de onze conférences prononcées à Prague dans le cadre de son séminaire clandestin de l’été et de l’au- tomne 1973. suppose lui aussi une rupture avec le donné.la-vie a trait au politique dans la mesure où seul l’exer- cice de la citoyenneté démocratique permet de cultiver une forme de vie qui ne vise avant tout ni la subsis- tance. Pluton et I’Europc. Patocka introduit au problème du «soin de l’âme» de la manière suivante: « Le soin de l’âme. ipso facto. lequel ne peut vrai- ment être sauvegardé qu’au sein de la cité. la justice et le legs de la polis grecque Dans son ouvrage Platon et l’Europe. 30 . ni la conformité à un modèle ni le respect de la coutume. n’est-il pas aujourd’hui encore à même de nous interpeller. a pour vocation dEen être comme le promoteur et le gardien. que Patoëka n’a cessé de commenter tout au long de son œuvre. 21. Il a trait à l’éthique en ce que l’institution d’un rapport non instrumental à autrui. qui les fonde et les rassemble tous. Considérer cette rup- ture comme constitutive de l’humain signifie du même coup que l’homme a des droits qui lui appartiennent pour ainsi dire ontologiquement et qu’il doit rendre reconnaissables ar ses actes. p. Le problème du monde-de—la—vie a donc aussi quelque chose à voir avec celui de l’Etat dans la mesure où ce dernier ne peut entreprendre d’en franchir les frontières et d’en ignorer les normes sans se trouver. À commencer par le thème platonicien du « soin » ou du « souci» de l’âme. délégitimé. L’État. Le « soin de l’âme ». ni le bien—être. nous ui avons besoin de trouver un appui au milieu de la ÿaiblesse générale et de l’ac uiescement au déclin 1 P» N’y a-t-il pas de prime aïord quelque chose d’inso- lite à voir un penseur aussi peu religieux que Patocka faire de l’âme un des principaux thèmes de sa réflexion 1. mais bien une vie pour la liberté. Ce sont ces différents aspects que nous tâcherons d’aborder dans notre premier chapitre. qui est à la base de l’héritage européen.

n’est-elle pas. sa mise en œuvrëÎü'IÎl’a’l—fi’rriiié très "clairement: «L’améhum’äîhè. Cette propriété. née de la crise P Or cette 1mpasse de la c1té grecque. p. i uèlle est-elle ? Qu’est-ce que l’âme et comment se l’ait-il que tous les philosophes grecs l’aient trouvé digne d’un soin particulier? En quel sens Patoèka peut-il définir l’objet du souci de l’âme en le rappor- tant au fait que l’homme est ou serait à même. 20. pour Patoèka. >> Cette nouveauté radicale. p. Or le soin de l’âme re résente la traduction pratique de ce regardil WCEUOH. c’est—à—dire de l’ordre fondé sur le mythe (sur les idéologies.] L’éter— nité e l’âme consiste en ce rapport explicite 2. Et pour L101 ce retour obstiné à Platon alors qu’il s’agit de ré léchir sur les causes de la crise actuelle P Peut—être parce que sa philosophie. 112121. quoique en un contexte tout diffé— rent. aux yeux de Patoëka.. u’il dénomme aussi regard dans ce qui est. ce qui est ca able de prendre en vue cette totalité [. en particulier cette. dirait—on de nos jours). Aussi serajt-elle comprise comme une pro— priétéhessenticlle. la Republzque.. d’esprit. d’intériorité paraîtraient a przorz mieux appropriees venant d’un phénoménologue. première réf exion magistrale et systématue sur l’Etat et/la Justice que représente. ui correspond en même temps à un ébranle- ment de Cl’ordre traditionnel. nous dit-il. 44.pour'l’es Grecs. est de nous faire sentir à uel point la philosophie représente la toute première Porme de pensée àiis"êtire dégagée de la dimension du passé et de la tradition—Et à s’en être émancipée pour sè‘VoUer à la Connaissance du monde comme totalité. un peu la nôtre ? C’est bien en tout cas dans une perspective phéno— ménologique que Patoëka entend s’atteler au problème de l’âme. Patoëka s’attache notamment à la 1. 31 . «de faire du monde humain un monde de la vérité et de la justice » 1 P L’essentiel. 2.. Ibid.de l’êtrèhumain. elle aussi.. est. est ce qui possède un savoir sur la totalité du monde..et tenter de l’introduire dans le discours philosophique contemporain P Les notions de conscience.

\ 32 . » L’ajointement de ces deux côtés ou de ces deux ôles renvoie ainsi à ce qui constitue. parmi ceiles qui connaissent des formes élémentaires de reli iosité. à avoir su incarner cet arrachement ailleurs que dans l’extase. remarque Patocka. le ravissement ou les cultes orgia ues. qui sinon sont sépa- rés 1. la culture européenne est la seule. Ce que ’Europe. 59. Moment crucial: l’homme. Ce n’est qu’avec la philosophie que le mystère du monde cesse d’être le domaine réservé des dieux pour se faire questionne- ment. cherche alors à l’arracher aux ténèbres pour le faire entrer dans la sphère de la clarté au point de voir dans cette quête sa tâche la plus haute. le monde familier du chez-soi. En effet. entend par là souligner Patoéka. Ibui. si on retrouve. où l’homme est exposé au péril de la vérité. nomme individu renvoie au contraire ‘h 1. p. Un thème toujours à répéter et à revendiquer selon des modalités et en des circons— tances historiques nouvelles. le Fondement de notre civilisation. pénètre de l’autre côté. pour Patoèka. dans l’univers m thique comme au sein d’autres cultures. Dans l’imaginaire mythique. La culture européenne est issue de l’idée selonîaquelle le domaine de la vérité ne S’oppose pas à la vie ordinaire comme l’exceptionnel s’o pose au uotidien ou le sacré au profane. en bref. le monde diurne. toutefois. du labeur. Il maintient l’unité des deux côtés. «Le philosophe. Il permet de com ren- dre ce qui l’autorise à affirmer ue le soin de l’âme__ constitue le thème central autour duquel se cristallise le projet de vie de l’Europe. étranger.faire ressortir à partir de la différence entre philosophie et narration mythique. en s’y fourvoyant. Le mythe connaît lui aussi la distinction entre le monde quotidien. L’ensei- gnement d’Héraclite réside précisément en ceci: tenir toujours ensemble ces deux côtés. la perspective d’un arrachement à la servitude (Ïe chaque jour. nocturne. et un autre monde. Quels deux côtés ? Ces deux côtés du monde de notre être—à-découvert qui appar- tiennent l’un à l’autre comme le jour et la nuit. depuis le début. pourrait—on dire. l’homme entre dans ce monde vrai par effraction.

dans Essais héré- tiques mr la philosophie de l’histoire. le dernier de Patoëka. nous vivons encore aujourd’hui dans l’espace dessiné par leur apparition simultanée à l’époque de la polis grecque. nous dit Patocka « se distingue de l’humanité préhistorique par l’éhmn— lement de ce sens acceptél. l’européanité a. on peut à ce stade affirmer que le monde historique désigne le monde de l’homme en tant qu’il ne renonce pas à son européanité 7-. elle ne désigne pas une réalité ethno—géographique au sens strict. pour Patoëka. Comment soustraire à l’oubli de soi cette liberté acquise par rapport au quotidien. 33 . Pour récapituFer. pour la subordonner à la responsabilité et à la raison P En somme.]. les trois dimensions conjointes et solidaires de l’huma— nité européenne. l’épaisseur d’un concept. à savoir la distinction entre le monclie pré— historique (ou anté-historique). où cette thèse se trouve le plus amplement développée s’intitule Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire. << L’unité des deux côtés » dont parlait le philosophe à propos d’Héraclite doit être re lacée à l’intérieur de cette pers- pective. Patoëka. Aussi n’est-ce pas un hasard si l’ouvrage. qui correspond au monde d’avant la découverte de la problématicité du sens. Faut-il le préciser. de la politique et de l’historre qui constituent. pour en faire l’objet expli— cite d’un travail sur soi. 2. d’une nouvelle «formation de soi» mais aussi d’un nouvel espace commun ? Telle est la question fondatrice à la fois de_la philosophie. qu’il 1. à l’atti- tude naturelle. Cette caractérisation de l’historicité de l’homme par la problématicité — une historicité qu’il peut par conséquent toujours renier — permet bel et bien de parler d’une hérésie au regard de la phénoménologie classique. Et en un sens. p.à la possibilité ou à la capacité qui nous est propre de surmonter simultanément la quotidienneté et son anti— pôle extatique. et le monde historique qui. Son usage n'a évidemment rien à voir avec celui que peu- vent en faire certains théoriciens d’extrême droite. Le thème du soin de l’âme se rapporte ainsi à l’une des grandes lignes de clivage qui traversent la ensée de Patoèka. chez Patocka. « L’histoire a-t-elle un sens P». 73. au monde de la vie vécue sur le mode de l’accep— tation.

a mise d’avance». 34 . de cette décou- verte née de la possibilité d’un rapport entièrement différent au sens — « d’un rap ort qui ne consiste plus en une réponse toute faite. C’est là. s’est manifesté de trois manières z comme projet général sur le monde. comme projet d’une nouvelle forme de vie au sein de la communauté. mais destinées «à passer dans la réalité. comme élucidation de ce qu’est l’âme en elle—même (ce dont il y va de notre humanité dans ses facultés les plus hautes). « mais en un questionnement » 1. à partir de cette césure constitutive de l’histoire. montre Patoëka. p.]b1d. . contre leurs possibilités plus inférieures (la vie irréfléchie plutôt que la vie ré léchie. rocède nécessairement du conflit. pour concourir à faire de l’État un Etat de droit. et.se montre déterminé à prendre soin de sa relation explicite au monde comme totalité de telle sorte que la clarté qu’il en retire demeure acquise à la vie dans son ensemble. et dans tous les aspects de son existence. L’éclosion de la vie philosophique comme celle de la vie politique se déploient. Non seulement élaborées. à co-former les communautés ulté— rieures » 2. Au fond. L’homme commence à vivre historiquement dans la mesure où il entend désormais répondre et se porter garant. Pluton et I’Europe. donc. que sont jetées les premières bases de la pensée humaine sur l’Etat et la justice. De fait. d’une part du caractère précisément inséparable de ces trois modalités. Cette tension. en tant que constitutive de l’humain. 59. le Vivre pour vivre plutôt que la vie en vue de la liberté). en nous—mêmes. telle qu’il l’a réfléchie à partir de Platon. explique Patoëka. 74. pour lui—même et pour les autres. p. d’autre part de la bataille que nous livrons en permanence. 2.. on pourrait déduire l’idée patockienne de la justice. comme dans le mythe. l’idée que l’unité. en l’homme. à le placer sous la lumière de la justice. fournissent la clé e la conception patoc— kienne de la justice: de ce qu’exige de nous — et de 1. enfin. le soin de l’âme. pour l’auteur. individuelle et collective.

55. celle qui cherche à s’expli uer avec le monde. a priori. en l’actualisant. Iden- tifier la justice à la discorde. nous dit-il. la justice discorde (dilee’ = eris) et que tout se fait à travers eris et (sa) poussée. qu’il existe en lui la possibilité de capituler comme celle d’amplifier son être. « L’âme qui s’est cul- tivée à travers son soin d’elle-même est davantage.. de l’évidence naïve. 35 . comme le conflit entre deux modes de vie. quelque divergentes soient—elles » 1. Patoëka va ainsi reprendre à son compte. p. >> Et cette culture est sans fin. à régler son exis— tence sur l’idéal e la vie véridique. C’est là «l’âme de la doxa ». La manière d’être de l’homme est telle. ne va pas de soi. ce conflit traverse chacun d’entre nous à différents moments de notre existence.» Et Patoëka de conclure sur l’idée que depolemos « procèdent toutes les lois et toutes les constitutions. que l’âme qui n’a pas souci d’elle-même. « Le début de l’histoire ». Elle permet ainsi d’éclairer cette proposmon en apparence énigmatique du philosophe qui. En cela.nous autres contemporains — l’avènement d’unnordre juste. Mais à vrai dire. Politiquement. se récla— mant une fois de plus d’Héraclite sur ce pomt. de la loi divine dont “s’alimentent” toutes les “lois humaines” [. Le premier correspond à l’âme des relations que nous entretenons quotidiennement avec les choses et avec les autres.. la conception platonicienne d’une correspondance entre l’intérieur et l’extérieur. en effet. Ce que nous sommes. entre la justice qui règne au 1. de l’opinion. nous dit Patoëka.] Qu’est—ce que cette loi divine ? Il faut savoir que le commun en tout est polemos. voilà qui. nous avons encore et tou- jours à le porter et à en répondre. dans Essais hérétiques. Le second renvoie à l’âme réfléchie. la philosophie de Patoéka n’a rien d’un pâle intellectualisme. En quel sens la loi et la justice ne sauraient— elles advenir qu’à la faveur d’une lutte ? Lutte de quoi contre quoi ? Pour le dire autrement: de quelle manière le soin de l’âme est-il mis en oeuvre dans notre vie sociale et politique ? Il se présente tout d’abord. nous dit ceci: << Héraclite parle de ce qui est commun à tout.

Cela signifie que « cette justice ne doit pas être une justice a parente. mais l’impact politi ue à plus long terme de l’action éthique. Le citoyen moyen ne se comportera pas. à un rapport intérieur à l’homme lui-même. d’utilité extérieure. c’est sa compréhension en tant qu’elle renvoie essentiellement à une tension.» La justice n’est donc. un arracli’ement ou un «effort en sens inverse de la nature » — ni. elle doit être une juStiee pour la justice. ce ne sont pas tellement le succès ou l’in— suceès immédiat de telle ou telle initiative («la justice en vue de ses effets »). comme dirait Bergson. ne asse pas uniquement entre le Parti et la société mais à i’intérieur chaque individu. non plus. purement conventionnelle. 36 . fondée sur la com réhension du fait que la justice est en elle—même que’fque chose de bon et de juste. y compris au lus fort de la dictature communiste. pour Patoëka. possède sa part ans l’injus- tice qui règne dans la société: la frontière. de la même manière qu’il se comporterait seul et pour soi. c’est entrer en conflit avec la vision courante qui regarde tout autre- ment le droit et la justice: comme une question d’utilité. insisteront les dissidents. «l’axe et la structure propre de la vie publique». Pluton et I'Europc. Bien au contraire. Or ce qui rend à son tour pos- sible la justice ainsi entendue. Toute la C arte s’est inspirée du principe que l’exigence civique («la justice pour la justice») et ’impératif de son renouveau ne l. Or comprendre cela. une justice pour l’extérieur. en vue de ses e fets. 115. L’idée que chaque individu. Ce point est crucial puis u’il en ressort deux conceptions radicalement dif érentes de la 'ustice. p. ni inscrite dans la nature des choses — elle su pose au contraire. eu égard aux autres. et que ce qui compte. Elle constitue. «ce qui rend possible la coexistence humaine en général» 1. L’une pose la question de l’organisation légale de la vie au sein de la cité du point de vue de l’idée de vie véri- dique.sein de l’État et l’état de l’âme de ceux qui participent à la vie de la cité. On reconnaît ici l’approche s écifique de la justice qui va imprégner l’ensemble dvu combat dissident. écrit—il.

le Monde naturel et le mouvement de l’existence humaine. p. Patoëka. il est une lutte » 2. mais au contraire la condi- tion même du politique. à la manière de l’âme dont on prend soin. déterminés à dire la vérité à haute voix. le pr1nC1pe d une certaine universalité quand bien même elle ne serait portée que par une minorité. y compris dans nos démo- craties: immortelle. La citoyenneté. en somme. par quoi le philosophe s’est attaché a pen- ser le monde-de. our maintenir sa cohésion. permet de mieux cerner la teneur de cette lutte et l’1mportance de ses implications éthiques. inépuisable.1bid. à la porter à la connaissance de la société et des pouvoirs constitués. la vie « doit etre conquise. ne cessera de souli- gner Havel. en elle— même. la justice est— elle en son fondement polémique (au sens de polemos) ou conflictuelle ? Dans sa figure tout à fait humaine. pourront formuler de nouveaux programmes poli- tiques.la—vie. 37 . Face à un régime qu1. signifie être ouvert à une responsabilité qu1 ne se gère pas selon le compte des profits et des pertes mais dont on comprend qu elle vaut par soi et pour soi Car il s ’agit là d’ une ex1gence qui recèle. 92. cette proposition de Patocka selon laquelle « l homme est juste et véridique pour autant qu’il se soucie de l’ ame>>1. écrit Patocka.. On peut dire en cela que la dissidence s’est efforcée de traduire. et le mouvement de cette conquête consiste à surmonter. La théorie des trois mouvements fondamentaux de l’existence. 12. Seuls des citoyens libres.]. Mais en quoi. cherche a orchestrer le refuge des citoyens dans la sphère privée.constituent pas un dérivé. 1. plus précisément. 2. dont on n’est jamais quitte. p. une exigence toujours actuelle. dans le contexte de la société contemporaine et à travers une pratique déterminée. Jamais une masse soumise. la pre— mière chose a faire consistera à tenter d’ouvrir une brèche a l’1ntérieur de cet accord tacite: de les recon- duire vers la sphère publique. au sens où la Charte 77 la comprend.

non sensible. p. mis à l’abri par un soutien qui «jette une voûte par—dessus l'exposition au froid glacial de l’étranger » 2. une donation. Celui—ci se voit dès lors conçu comme le référent de trois mouvements fondamentaux de l’existence. 112. dans la conception du philosophe tcîièque. 2. il nous faut aussi des points de repères dans l’espace et dans le temps. Selon un vocabulaire qui nous est désormais plus fami- lier. c’est d’abord aimer un être pour ce qu’il est. Les deux principaux sont la terre (dona— trice du ou) et le ciel (donateur du quand). Cette totalité a ceci de particulier qu’elle ne nous est pas donnée à la manière des choses. 4. se rapporte au monde-de-la-vie ou encore à l’horizon du monde. toutes ces structures « ne sont compréhensibles. Il correspond à la maisonnée. l’aimer dans son être. Le contact avec autrui et la sécurité qu’il procure y occu ent une place centrale: ce mouvement renvoie en ef et à une 1. pour- rait—on dire. le monde—de-la-vie renvoie chez Patoëka à un horizon originaire ou à une totalité préalable qui sert d’arrière-plan à toutes nos actions.!l21d. chaque présence sensible s’y inscrit déjà. que parce qu’il y a là au préalable une présence originel e. Il en va en somme du monde—de—la—vie comme en amour: aimer authenti- quement. Le premier mouvement est celui de l’enracinement dans le monde. en un sens. précise Patoëka. non pas seulement pour telle ou telle de ses qualités ni pour toutes prises ensemble. au chez- soi. Et parce que nous devons nous orienter dans le monde où nous nous mouvons. le chez-soi et l’étran- ger. Le Monde naturel et le mouvement de l’existence humaine. Nous y sommes en quelque sorte à couvert.. de la totalité » 1. Et dans la mesure où nous avons un corps. 38 .La doctrine des trois mouvements de l’existence: implications éthiques C’est par le mouvement ue l’homme. En eux se réalisent les trois possibilités fondamentales de l’existence. elle n’est pas déductible des per- ceptions et. p. L’actuel et l’inactuel. c’est par le mouvement qu’il nous est possible de nous rapporter au monde-de-la-vie.

à son tour. L’homme s’y trouve néanmoins comme dessaisi de lui- même dans la mesure où sa vie tend à se fragmenter en une succession d’instants occupés à pourvoir à ses besoins. Reste que cette première manière d’être au monde. Ce mouvement est certes indispensable à notre conservation comme au développement de nos capacités rationnelles. Domine ici la dimension du fonctionnel: l’homme s’y réduit à une fonction. Le deuxième mouvement. Cette réciprocité chaleureuse nous est'à tous nécessaire afin que nous puissions nous acheminer vers l’autonomie. dans leur autonomie. à savoir l’enfermement communautariste (voir au chapitre IV). pour corollaire.vie vécue sur le mode de la dépendance. Patoëka sou— ligne d’ailleurs qu’il s’agit là du mouvement le plus «périlleux». De là. la dérive qui guette à l’horizon de ce mouve- ment. qu’il s’efforce de les dominer et qu’elles servent son projet. de reproduction ou de prolongement de soi. une conception de la commu— nauté politique en termes purement utilitaristes et le risque d’une dégradation de l’homme lui—même au rang de simple rouage d’un processus de domination techni ue de plus en plus immaîtrisable. n’en est pas moins constitutive de l’humain: pas d’existence humaine qui ne soit d’abord fondée sur la confiance et la récipro- cité. On perçoit dès lors le danger qui. tandis que les choses ne lui apparaissent pas pour elles-mêmes. ce sont les moyens d’assurer la promotion de l’existence. souligne Patoëka. Toute sa critique de la modernité poli— tique (nous y reviendrons au chapitre II) consistera en 39 . Il s’articule autour de l’enchaînement de la vie à elle—même: ce qui est visé. de la protec— tion. de l’acceptation dans une communauté. se pro— file dans cette conquête: soit la transformation du monde en un ensemble de forces au service de l’homme avec. à un rôle déter— miné. d’abord accueillie dans le monde des autres. Elle devient ainsi un moyen en vue d’elle— même alors que la fin proprement dite — à savoir la vie pour la liberté — sombre dans une inattention finale- ment tenue pour évidente. mouvement d’auto— projection. d’ailleurs. mais en tant seulement qu’il s’affronte à elles. coïncide essentiellement avec le travail.

avec la technicisation toujours plus pous- sée du pouvoir politique lorsqu’il devient la chasse gar- dée des experts et des bureaucrates (voir au chapitre III). est en effet celui où se réalise la vocation proprement humaine de l’existence. 40 . à ses yeux. Ce troisième mouvement. la prise de conscience que ce qui nous accaparait et nous rendait manipulables à l’extrême dans ces deux pre— mières manières d’être tenait précisément à la dissimu- lation du fait que tout cela a une fin. La nouveauté radicale réside en ceci que la révélation de l’inéluctabi— lité de la mort. la projection doctrinale —. Il s’agit du plus important des trois. L’un et l’autre désignent en somme une vie qui ne peut être qualifiée de véritablement humaine dans la mesure où elle ne s’est pas encore conquise contre son enfermement dans le cercle répétitif de la quotidien- neté. se présentent encore comme de simples choses pour.somme à mettre en garde contre les menaces qu’il ren- ferme. Il implique. L’absolutisation de ce deuxième mouvement renverra ainsi. qu’il appelle aussi mouvement de percée ou de vérité. le monde. enfin. Ce saisissement par la finitude ou par «le tout du monde » les présuppose néanmoins: il présuppose que je me sois d’abord enraciné dans le monde. donc de l’évanouissement de la couverture ras— surante offerte par les deux premiers mouvements. signale les deux premiers mouvements comme de simples possibilités et non pas comme le plein accomplissement ou le dernier mot de l’existence humaine. pour ainsi dire. pourvu qu’on ne se détourne pas aussi- tôt de cette perspective. Ses conséquences culminent certes avec le tota- litarisme — l’État révolutionnaire en constituant. Bien que distincts. puis que je m’y sois égaré en m’aliénant à un rôle. plus généralement. Nous demeurons enchaînés à une activité singulière. L’expérience déci- sive à cet égard est celle de notre face‘à—face avec la mort. pour Patoëka. ces deux mouvements possèdent un certain nombre de traits communs. qu’avec le troisième mouvement. nos sem- blables. En assumant sa propre finitude. au drame central de notre époque. Nous nous y rapportons en effet à l’horizon du monde (ou à la ques— tion du sens) de manière implicite. mais aussi. La possibilité même de l’éthique n’advient ainsi.

«L’étonnement est le début de la sagesse». de Êidentification fusionnelle ou de cette computation généralisée qui domine l’horizontalité technicienne. Tel es: le paradoxe que la pensée de Patoëka dans son ensemble nous invite à méditer: à savoir que seul l’affrontement courageux à la perspective de la mort peut nous per- mettre de vivre. que nous sommes à même de nous laisser saisir par la pro— digieuse étrangeté que le monde soit ou. du même coup. C’est en effet dans la mesure où la vie. On entrevoit ici le biais par lequel a ligne de réflexion ontologique ou phénoménologique va rejoin- dre la ligne éthique. que nous cessons de nous satisfaire du « petit rythme vital dicté par la fascination de la vie corporelle et son enchaînement à elle—même » 1. de la problématicité de son existence. sa « chute » dans les choses intra-mondaines et sous leur domination. l’autre homme nous advient comme notre prochain. C’est par elle que le monde peut nous apparaître comme énig— matique ou problématique. p. dans une lan ue plus phénoménologique.la vie découvre ainsi qu’elle est à même de surmonter sa fragmentation antérieure. Patoëka. manifesteté du monde. d’abattre la mortification qui tend à s’emparer de la vie derrière notre dos et à la vider de son sens sous la forme d’une dispersion dans . affirmaient déjà Platon et Aristote.un présent aliénant. Or la mort est cela même — et cela seul — qui nous met en rapport avec quelque chose dont nous ne pouvons précisément nous rendre maître à notre gré et par nos 1. 41 . et que. 75. cesse d’être recon— nue comme souverain bien qu’il peut exister quelque chose comme de l’« indisponible » et comme une obli— ation à préserver cet indisponible de l’ère du choix. dans Essais hérétiques. par le fait originaire de Ë. partant. Cette découverte ne signi— fie donc en rien une chute dans le non—sens: c’est au contraire en elle que s’enracine notre liberté. avec son métabolisme dévorant. « L’histoire a—t-elle un sens P». qui correspond aussi à la prise de conscience de l’infinie fragilité de la vie humaine. ne dit pas autre chose: c’est par le savoir affronté de notre être-a-découvert. ici. Dans la révélation de la mort. l’homme reçoit la révélation de sa liberté et. de sa res onsabilité.

C’est pour uoi Patoëka dénomme aussi cette percée. ce qui revient au même. Point d’éthique pensable. qui est indissociablement percée vers le monde et percée vers autrui. L’ébranlement du sol qui se roduit dans notre face—à-face avec la fini— tude ébran e. où l’autre ne sera plus simplement perçu comme celui par l’intermé- diaire de qui nous nous enracinons dans le monde (premier mouvement). conçu comme arrachement au uotidien.moyens. Conquête de soi contre soi: autre- ment dit. l’utilisable. donc fondamentalement sur une dé rise de chacun à l’é ard du mouvement vital qui enfîrme et sépare les incfividus. mouvement de « conquête de soi». en résumé. de monde partagé ou de prise en considération d’un bien commun. qui ne re osent sur une op osition scrupuleuse à l’instrumen- talisation de l’autre omme. proche en cela de Hannah Arendt. à propos de Patoëka. contre cette tendance qui nous est propre (en tant qu’elle appartient aux deux premières possibilités de l’existence). observe Patoëka. l’éthique. à vivre d’une vie toujours disposée. le calcu— lable. On peut en ce sens parler. de la possibilité même de faire droit à une dimension du vivre-ensemble qui ne se réduise pas à une simple solidarité des intérêts. _ _ . ce qui nous rend étran— gers les uns aux autres. En bref. à occulter toute responsabilité su érieure à sa propre survie. si on n’y prend garde. sur une mise à distance du besoin. de l’instauration d’un rapport libre à autrui. Il y va. la pensée. d’une éthique dissidente ou résistante au plus haut degré: au sens où toutes les sphères de l’activité authen- tiquement humaine — l’art. du même coup. On touche là au sens profond de principe héraclitéen évoqué plus haut: le commun en tout est polemos. ni non plus comme un auxi- liaire ou un obstacle potentiel dépourvu d’intériorité (deuxième mouvement). la poli- tique — s’instituent dans l’espace ouvert par la lutte de chacun contre soi. Il y va par conséquent dans le troisième mou- vement de l’existence. à s’en remettre aux normes petites-bourgeoises d’une quotidienneté qui ne connaît que l’objectivable. de l’intérêt privé. C’est en cela que la lutte (polemos) au pr1nc1pe d une vie juste — nous y revenons — appartient pour Patocka 42 . toujours prête à cofiaborer. ou.

du pomt de vue du simple vivre. évoquant « ce dont notre époque tardive qui a atteint le comble de la destruction et de la nuit sera peut. Il nous est en effet toujours possi le de déchoir (Î. du point de vue de polemos >> 1. le seul moyen d’y faire p1èce. Mais si la lutte —— Patocka parle aussi de «lutte d’éveil» — est consubtantielle a la v1e. Du dévouement aux droits ontologiques de l’homme Mais comment faire pour que la Vie qui s’est conquise en tant qu ’existence n’en vienne à se perdre elle. 57.la. mais auss1 du point de vue du conflit. elle représente. aux yeux de Patocka. C’est au demeurant l’une des raisons qui font. de retomber au niveau de la vision diurne.de. à l’oeuvre dans les guerres modernes (voir au chapitre H). de nommer dévouement le sentiment révélateur du troisième mouvement ou mouvement de percée. dans Essais hérétiques.même et à se clôturer derechef 3 Il est remar— uable. de la nuzt. dans les années 1965—1970. l’importance d’une méditation philosophique sur le monde. La lutte ainsi comprise. p.vie. relève Paul RiCOeur. d’ opter pour le sol assuré du vivre bien plutôt que pour le bien--v. le philosophe ne cessera 1. De là ce cri d alarme qu1 résonne au cœur des Essais hérétiques. Davantage. 43 . aux yeux du philosophe tchèque. « Le début de l’histoire ». notre historicité. ue mais ontolo 1que.être la première à se rendre com te: qu’il faut comprendre la v1e non pas du point e vue du jour. que Patocka ait choisi.1vre Or la lutte montre précisément à quel niveau d’ exi ence la vie historique doit se ma1nten1r sous peine de Ëéchoir à nouveau vers l’anhistoricité. De fait. en tant qu’elle se rapporte à l’aliénation et à son dépas— sement. de trouver le terrain d’ une paix véritable. de la vie accep— tée. elle l’est aussi au mouvement de l histoire enten— due d’une manière non pas seulement chronologi. d’ engendrer une solidarité réelle: la fameuse «solidarité des ébranlés ». doit cependant être distinguée de la lutte comme mode de l’auto— aliénation.au mouvement même de la vie.

] il ne s’agit que de trouver ce à quoi je peux et dois me dévouer. « Les fondements spirituels de la vic contempo— raine . (1969). 44 . enfin. Que le souci de la cité prolonge le souci de l’âme. [. L’idée de dévouement semble bien alors désigner ce par quoi le dépassement de la finitude peut acquérir un contenu véritablement positif.de le répéter au cours de cette période.. diverse— 1. dans la mesure même où la première e5t vouée. Au contraire. notre liberté doit s’incarner à travers notre responsabilité dans et pour le monde. p. à en consti- tuer le site. dans la conception de Patoëka. « ce n’est pas pour graviter autour de notre propre personne. entre cette conception et l’inquiétante vision héraclitéenne de polemos que l’on trouvera quelques années plus tard dans les Essais hérétiques ? De la « communauté dans le service dévoué qui dépasse les individus » de 1969 à la «communauté des ébranlés >> de 1975. 234. un an après l’écrasement du Printem s de Prague et intitulé « les Fondements spirituels e la crise contempo- raine ». comme le vou— drait P. Patocka. dans la vie vers la fin dont nous avons compris et accepté la som- mation. L’id’ée de dévouement ne recoupe-t—elle pas simplement celle d’engagement. Si nous nous émancipons de la préoccupation exclusive pour la vie qui nous rive au quotidien. Ricoeur. la thé- matique du sacrifice dissid’ènt. » Mais y a—t—il vraiment contradiction. que nous savons finie. que le philosophe ait obligation à rendre témoignage de la vérité. qu1tte à la «jeter à la figure de la société » si le droit à la arole lui est dénié. au sens où Patoëka l’affirmera du début à la fin. dans Liberté et Sacrifice. Il devient évident que l’homme n’est pas simplement là mais qu’il a une mission et un devoir envers tous ceux qui n’ont pas ce privilège désormais acquis 1. en appeler aux autres et se donner à eux. si présente dans ses derniers écrits — tout cela ne paraît guère plaider en faveur d’une discontinuité.. il ne semble ourtant as que le glissement pessimiste soit si manifeste. souligne encore Patoëka dans un texte écrit en cette sombre année 1969. il semble qu’on ait toujours affaire à la réaffirmation. la vie libre se conquiert pour se dévouer.].

qui résume ainsi le r0pos de Patoëka sur ce oint: « La tâche du philosophe. Ainsi comprise. de l’indissociabilité de la phiIOSOphie et de l’éthi ue. au cœur de la pensée dissidente. Ensuite.ment formulée. de la responsabilité pour la vérité et de la res onszi’bilité active pour les autres qui constitue sans (foute l’un des aspects les plus profonds de la pen- sée de Patoëka. à la question des droits de l’homme. La question du monde—de—la— vie va donc se trouver étroitement liée. hy ris caractéristique du fonction— naire qui tient pour possible. au légitime besoin de sécurité au sein d’un ensemble qui médiatise et protège contre les menaces du dehors. Le premier ensemble de droits apparaît ainsi lié à la communauté.» Cette interprétation ourrait être rattachée à certaines analyses de PatoëEa sur Masaryk. à la séparation de ses ropres scrupules promue en principe de la rationa- lité. d’un homme scru— puféux dans la société moderne. « de fer— mer l’oreille à la voix de la conscience >>1. I. 45. Sans jouer sur les mots. la notion de dévouement référerait pour l’essentiel à l’attitude de l’homme en tant qu’ins- pirée par le refus de Situer tout sav01r et toute action dans le seul domaine de la méthodicité ou d’une scien— tificité prétendument objective. 45 . voire nécessaire. Cela signifie que nous ne pouvons 1. est de s’opposer à l’ar- rogance des savoirs méthodiques. des— sine précisément la voie par laquelle s’opère le passage du dévouement au droit. « Masaryk et nos questions actuelles » (1946). p. parce que la nature même de ces droi’ts exclut qu’ils puissent être totalement garantis par l’Etat ou par la simple régle- mentation juridique. dans la Crise du sens. on peut affirmer que ce thème de la voix de la conscience. Vaclav Belohradsky l’a fort bien vu. D’abord parce que c’est bien à partir de sa compréhension spécifique des structures du monde-de-la-vie que le philosophe pourra être amené à fonder l’existence de droits pour ainsi dire « ontologiques » de l’homme. chez Patoéka. à qui il reconnaît le mérite d’avoir dénoncé cette hybrz's sociale et olitique ui s’em are si facilement de l’homme po itique moderne.

Que fait l’État démocratique P Sa variante humaniste « apporte. Mais cet enracinement implique aussi une certaine autonomie de la communauté — de la « société civile» diront les dissidents de Prague à Varsovie — face à l’Êtat. ne saurait y déroger sans se mettre en dehors de la loi. l. Ces droits tracent la limite de l’homme. 46 . 43. livré au monde. écrit Patoëka en 1946 dans « Masaryk et nos questions actuelles ». notamment l’idée. des limitations aux droits ». nous adresse dans son indigence sans aussitôt renier notre identité. Là encore. ce au nom de quoi nous serions éventuellement prêt à sacrifier notre prospérité quotidienne. trouvent ainsi dans la philosophie phénoménologique de Patocka une retraduction inattcntuc. p. qu1 décide en même temps de celle de l’État. il n’est aucune instance qui puisse légitimement pré— tendre nous dicter d’autorité. Ces droits sont donc de nature ontologique au sens où ils ne dépendent pas de quelque arbitraire mais où ils se rapportent à notre manière propre d’être au monde. Le deuxième type de droit concerne le travail. voire notre vie même — sauf un Etat totalitaire.nous dérober à l’appel que l’autre. On trouve là chez Patoëka certains accents qui ne sont pas sans évoquer la pensée d’Emmanuel Lévinas. Penser les dr01ts. lbui. sans accord préalable. de l’homme à partir de cet héritage signifie en dernière l. celle de la critique et de la recherche du sens. Il réfère au fait qu’il entre dans nos droits de produire et de jouir des résultats de notre labeur. « mais elle regarde les devoirs comme étant sans fin >>1. lequel. il est vrai. L’ensei- gnement d’Héraclite — « tenir ensemble les deux côtés » — tout comme la psycho—sociologie de la vie politique développée par Platon dans la République. Le dernier genre de droits a trait à la liberté de conscience. d’un enracinement intersubjectif de l’humain antérieur à tout engagement libre. de transformer notre environnement en le soumettant aux projets de la raison et de nous organiser à cette fin. à son tour. Cette sphère impose une limite aux éventuelles prétentions omni-englobantes de l’État. centrale chez ce dernier.

47 . On peut dire que là où le soin de l’âme est occulté. pour Patocka. cette occultation ouvre du même coup la porte à la barbarie. en d’autres termes. de disjoindre la question du politique de celle de l’éthique.analyse que l’intégrité de la conscience individuelle ne peut jamais être ravalée au rang d’une affaire purement privée. Ou ce qu1 est dire la même chose: du courage qui nous anime envers notre mode d’être spécifique. quand ses fonctionnaires jugent «possible». Elu- cider leur caractère solidaire reviendra à se demander en quoi l’espace public — l’espace du politique — repré- sente le lieu par excellence où eut s’entretenir de manière durable cet ébranlement u sol de l’expérience naturelle à partir duquel se déploie l’ouverture à autrui et la prise en vue possible d’un ordre juste. de notre disponibilité à nous y dévouer. de la philo- sophie et du droit. 88.cet ébranlement ». là où il laisse place à l’o tique d’une domination purement ration- nelle et teciîinique de la société. Le droit est inséparablement l’affaire de l’État et celle de nos scrupules.. elle représente le déploiement des possibilités embryonnairement fondées dans . En un mot. en effet. L’Europe. 1. voire « néces- saire» de se séparer de leurs scrupules. Au fond. Ce sera aussi se demander pourquoi la démocratie apparaît à Patoëka comme le seul régime en mesure de répondre a cette emgence. Entre ici en jeu la question proprement politique. perd son âme chaque fois que ces deux pôles se disjoignent: quand le droit devient pur objet de conformité extérieure. p. Une conception « dure » de l’exigence démocratique Impossible. Dans son épure au XXe siècle: au crime de bureau. lit-on dans les Essais hérétiques 1. de l’histoire: « L’his— toire tire son origine de l’ébranlement du sens naïf et absolu que signifie la naissance resque simultanée et étroitement corrélative de la politique et de la philo— sophie. Ibid.

53. 2. Claude LeËort 3. et non plus sur le sol ferme de la tradition. Mais la spécificité u politique — et. il y va. oin d’être subie. On retrouve ici le propos philosophique du « soin de l’âme». en ce sens. La poli- tique se déploie sur l’angoissante dissolution de tous les repères de la certitude: << La vie jusqu’alors vécue sur le mode de l’acceptation est bouleversée de fond en comble. la Découverte du politique. pour laquelle. p. Vonr dans cette même collection: Claude Lelort. la vie dans l’am li- tude. La démocratie. l’âpreté de son exigence — tient à ce que cette traversée de l’an- goisse. 3. Or l’amplitude ne désigne pas seulement l’intensité de la vie: elle advient là où l’homme laisse derrière lui le plan uotidien où il se laisse endormir et où la vie est le plus souvent tenue captive pour s’affronter à l’écueil inébranlable des limites qui enserrent son existence. pour ce dernier. non pas simplement d’un éclaircissement intellectuel mais d’un choc existentiel. va se traduire dans l’auda- cieuse volonté d’atteindre un ré ime plus libre et plus exigeant du sensé mais encore Ëe s’y maintenir: d’en faire le séjour propre de l’homme. par Hugues Poltier. du discours programmé à l’avance (de l’idéologie). De ce choc naît la vie politique et c’est la raison. La vie politique en son principe — son commen— cement et sa vocation — va donc coïncider avec l’émer- gence d’un mode de vie fondé sur l’assomption du troisième mouvement de l’existence. les piliers de la collectivité chancellent en même temps Cque les traditions et les mythes » 1. Notre existence. Cette vision rejoint ce que le philosophe appelait déjà. en 1939. repose l. Etre démocrate. c’est donc avant tout penser et agir depuis l’ébranlement du sens du monde.1!)1d. Or. affirmait-il alors. écrit Patoëka dans les Essais héréti ues.. p. La conception patockienne de la démocratie com— porte de ce point de vue certaines analogies avec celle élaborée ar un autre philosophe contemporain. totalité de la vie et de la vie dans sa tota ité » 2. 48 . 53. elle est «ce qui lace l’homme d’un seul coup jevant la possibilité de l. se dérou e à une pluralité de niveaux. Essais hérétiques.

Le sol propre du politique. avec l’avènement du politique. la terre. De fait. une non-fondation. à affronter. La vie ne s’appuie plus désormais sur la base solide de la continuité végétative. subit en l’homme comme un séisme. une histoire régit par l’épreuve d’une perpétuelle mise en question du sens donné. observe Patocka. C’est unique— ment dans ce s’expliquer avec le péril affronté sans crainte que la vie libre peut se déployer comme telle » 2. en tant qu’elle libère l’accès à une forme de vie capable de s’élever au—delà de la préoccu— pation exclusive pour son propre entretien. c’est—à-dire la finitude. Essais hérétiques. Tassin et M. Dans cette acception. solipsisme. soli- tude. Richir (textes réunis par). La vie politique. p. Étienne Tassin attirait à cet égard l’attention sur le fait que toute sa réflexion philosophique « est animée de cette interrogation sur le sol. pourrait—on dire. du savoir et de la loi se dérobent. qui transcende cette préoccupation : qui s’en 1. c’est donc l’absence de sol. Dans un esprit proche. Solidité. la vocation de l’homme pour la transcendance. son fondement. É. 52. Jérôme Millon. pour Patoëka. du jour et de la nuit. philosophie. L’obscurité. solidarité: ces différentes notions apparaissent étroitement apparentées chez le philosophe tchèque. 170. Grenoble. du proche et du loin— tain. est toujours devant elle. Tassin. interrogation qu’il déploiera selon une dialectique du dedans et du dehors. « La question du sol: monde naturel et communauté politique ». ce point de repère fondamental de l’existence. 1992. 49 . jan Patoc'lea. en tant qu’elle représente l’activité par excellence où s’accomplit. L’exercice de la liberté politique se voit donc essentiel— lement valorisée. on peut avancer qu’elle inaugure. le péril auquel elle est constamment expo— sée. En d’autres termes. 2. de la finitude et de la transcendance » 1. phénoménologie et politique. bref. p. dans É. de l’intériorité et de l’extériorité. elle ne s’adosse plus à la terre obscure. par Patoëka.sur le principe d’une « indétermination dernière » telle que les fondements du pouvoir. est «un non—enracinement permanent.

11. à aucun en-dehors du monde. Il y va à ses yeux de l’historicité même de l’humanité euro- 1. la responsabilité) sur une base foncièrement non métaphysique qui se joue dans la conception patockienne de la polis démocratique. C’est dire que. plus amolli par l’indifférence que travaillé par le doute. un but final. La communauté politique se laisserait en un mot définir comme ce plus-haut auquel il est donné aux habitants de la terre de se hisser. des loisirs. aujourd’hui. nous dit Patoôka. ne renvoie à rien d’extra- mondain. toutefois. p. 50 . du bonheur et de la sécurité au jour le jour. la politique se déploie ailleurs que dans les ornières paisibles de l’emploi. Patoëka vient ainsi nous rappeler que se vouloir démocrate. Le Monde naturel et le mouvement de l’existence humaine. elle n’allège pas non plus du poids du présent en d’irection de quelque lendemain meilleur: elle nous réintroduit dans ce monde—ci. un “pourquoi” valable une fois pour toutes» 1. c’est-à—dire témoin d’une déchirure irréparable. La liberté poli— tique se déploie ainsi sur la compréhension que « rien ne peut donner à l’existence un appui définitif. c’est avant tout élire demeure dans la problématicité du sens. L’expérience de la transcendance n’ouvre pas sur deux univers hétérogènes. à l’heure où l’esprit démocra- tique. Point capital puisque c’est bien la possibilité de penser la transv cendance (l’éthique. non oublieux de soi-même). et que la politi ue est fondamentalement d’un autre ordre que la pclanification de la quotidienneté. Terre et ciel ébranlés deviennent le théâtre d’un « plus— haut». pour Patoëka. Difficile. tend à se confondre avec la gestion de l’écono— mie. cependant humanisé. Celui—ci. Ils acquièrent la dimension d’un tram. dc ne pas saisir l’actualité de cette invite à renouer avec une conception « dure» de l’exigence démocra- tique. elle ne nous sauve as. À nous autres Occidentaux.affranchir sur un mode authentique et conscient (non orgiaque. mais simple- ment à une déclôture ou à une orientation nouvelle de la vie mondaine ui se conquiert en allant à l’encontre du mouvement d’enracinement et de dessaisissement de soi.

âêg(Ê.i.t ÊÊÊÊL_ deliberté que les citoyens S’offrent et se refu— sent mutuë'l’l'ëîñë'ñîïïÏÎ’iÛËë‘._à. p. Essais hérétiques.ÏdànSfïl‘ä' mesureewlle “désigne un rocesSùs jamais achevé. 147.. Etre démo- cra‘t'e — antrement dit se montrer disposé à subir la di's'l’ocation de l’évidence sous l’effet du débat contra— dictoire 'ÀBPÊËÎF ÊlŒlEQŒEËPPC manière de renouer ÊYÊÇ.H. dans la lutte. àpolemos : « L’esprit de la polis Aest un esprit d’unité dans la dis- corde. au problème. Or cet elé— ment — Patoëka et les dissidents insisteront beaucoup sur ce point — réside pour une part essentielle dans l’expérience _d_e_la con rontation et du dialogue.‘ dans T’ïïïéesùe la cofñpfëlîërisiiîëñ. écrit Patoëlÿa dans Platon“ ét Z’Epnope. l’héritage philoso hique du ê‘ôin dei'l’âme'd’o‘ù l’Europe est isSue._. PÂËQëka veut dire: la démocratie implique de façon essentielle que l’on ac'èè‘p‘te’de' se livrer au point de vue d’autrui. 2. est_to_uj_o_urs en même temps un entretien de l’âme avec elle-même. Platon et l’Europe. mais aussi de cet élément qui transforme une collectivité en communauté. << L entretien avec les autres.. ñ"䔑rîë‘ñ”d’u”nflappel au tragique. en une pmssance supe- rieure à la simple addition de ses mem res.. est nécessairement _ 'l’itjË'iJvre de l’altérité de l’autre.Æ.9. f‘ ËQŒËÊ.“Sä'fiS"'Cë‘S’SE'TÉÏtÊI‘é‘e“par " M’ælb’ñ’läüene l’affrontement au péril fait la tension ou le tonusfllspécifiqiie dewla vie démoCratique.É1. que l’esprit de la cité appartient lui aussi. 55. et non :Î’pËirtir de quelque exaltation belliqueuse.€. » Cette discorde. et le soin de l’âme a lieu’dàn's Cet e'ntr'c'è'ti’e’n. Etre citoyen —polites — n’est pos- sible que dans l’association des uns contre les autres.2 »' "Qu’en est-il àl’époque moderne P 1. p.. poursuit-il.. C’est en ce sens.péenne. pour Patoëka. de s’ex—_ poser soi—même à la critique. .

qui occupe une place centrale dans son œuvre. ni de condamner la rationalité comme telle. Elle a éri pour l’avoir laissé de nouveau se voiler dans l’oubi1. il ne s’agit. écrit— il. on le doit en grande partie à Patoëka. r11 de pro- poser une quelconque fuite romantique hors des Temps modernes. 53 . en effet. pour le philosophe tchèque. Ce dernier a surtout contribué à l’introduire au sein de la réflexion olitique indépendante qui se déveIOppe a Prague dans lès années 70— 80. Pluton et I’Europe. 1. s’élabore à partir d’un pomt de vue que l’on peut qualifier d’interne. qui traverseqle discours dissident. là encore. à Hus- serl et on peut avancer que 51 la distinction établie ar ce dernier entre le monde—de— la--vie et le monde mat é- matisé est devenu un thème majeur de la culture dissi- dente.>> Qu est—-ce à dire P Quel retour à soi de l’esprit européen .9 Le point de départ du diagnostic dressé par l’auteur des Essazs hérétiques doit beaucoup. p. Le regard de Patocka sur la situation contemporaine n’incite pourtant guère à l’optimisme: «L Europe en tant qu ’Europe est née du thème du soin de l”ame. C’ est sa mar ue que l’on retrouve dans l’opposition. II Une critique interne de la modernité La critique patockienne de la modernité. 79. À la différence de la déconstruction heideggerienne.

Sa méditation en direction d’un possible retour à soi de l’esprit européen consistera à la fois à réfléchir sur ce qui lui a donné son impulsion initiale (cf. de vouloir remplacer la science par autre chose. notre actualité. observe Patocka. dans le développement de formes n non orgiaques >> ou responsables (l’éthique. La ques- tion sera dès lors de savoir comment convertir à nouveau la conscience individuelle en principe déter— minant des décisions politiques. toute la démarche de Husserl sera pour tenter de l’élucider dans ses fondements oubliés. en une puissance de destruction sans précédent qui n’a été que trop attestée par les deux guerres mondiales. La critique patockienne de la modernité 54 . Loin. sur les origines de la crise et sur la place qui pourrait aujourd’hui revenir à l’idée d’où l’Europe est issue de façon à surmonter le sentiment de perte du sens qui- domine. donc. est en même temps à l’origine de l’anonymat et de la détresse — Patoëka n’hésite pas à parler de nihilisme — qui affec- tent la société contemporaine. de proclamations et de directives. La perspicacité des analyses développées dans la Krisz's du dernier Husserl tient ainsi. et non pas de son rejet.entre le monde de la responsabilité personnelle d’une part. la politique. avec son obsession mortifère de contenir la totalité de la vie dans son réseau de lois. qui représente le socle vital de l’humanité à l’ère industrielle. de recon- duire tous les concepts scientifiques à leur évidence dans le monde naturel. et celui de la rationalité impersonnelle de l’État d’autre part. la philosophie) d’un dépassement de la quo— tidienneté. aux yeux de Patoëka. À savoir le fait que la science. que Patocka va s’interroger sur les dévoie- ments de la civilisation rationnelle et technique. puisque c’est bien à par- tir de sa fidélité à l’héritage européen. rappelons—le. à la mise en lumière d’une des plus grandes contradictions internes du rationalisme européen. de régle— mentations. chapitre I). au XXC siècle. Perspective interne. cependant. ce désarroi s’est transmué. Davantage. à ses yeux. C’est aussi sous le signe d’un renouvellement des fondements de la rationalité euro- péenne que s’inscrit l’entreprise conduite par Patoëka. Or cet héritage réside.

’Poser le problème de la modernité. n’est jamais..n’occupe donc pas une place àcpart dans son oeuvre mais doit au contraire être abor ée dans son articula— tion étroite à la question du monde—de—la—vie. n’apparaît pas au philosophe tchèque comme une succession d’ipoques incarnant une idée. dans la perspective de Patoëka. poursuit-il. en effet. p. mais au premier chef notre manière d’exister qui relève du jugement que l’homme porte sur soi [. comment non seulement Vivre. Celle-ci. Liberté et Sacrifice. La vérité et la non-vérité ne concernent pas seulement notre savoir. Dans sa signification profonde. l’histoire peut être regar- dée comme «l’histoire du rapport de l’homme à la vérité — l’histoire de notre clairvoyance ou de notre aveuglement.. Telle est la tâche qui incombe à la philosophie de l’histoire.] En ce sens (mais seulement en ce sens). la Vérité représente «le combat intérieur de l’homme our sa liberté essentielle. pour Patocka. La relation de l’homme à l’homme et de l’homme au monde. 55 . chaque fois. 1. 160. Autrement dit se demander jusqu’à quel point l’époque\techniqu’e est parvenu à résoudre le principal probleme de lhomme:_ en un mot. on peut souscrire à la vieille métaphore qui parle de l’histoire du monde comme d’un jugement» 1.. souligne—t—il au fil de son essai sur «la surcivilisation et son conflit interne ». ce sera donc .inseparable— ment. Or celui-ci. le rapport de l’homme à la vérité. ou bien comme un rapport actif et explicite. toutefois. pour Patoëka. se demander ce qu 1l en est du thème du « soin de l’âme ». mais comme une suite de écisions effectives concernant. on l’a dit. La vérité est la question de l’authenticité de l’homme». mais Vivre de façon humainement authentique. Ce jugement. C’est pourquoi. pour la liberté intérieure que l’homme en tant qu’homme possède dans son fond. n’a rien de fatal. peut toujours être modifiée et notre situation diffère du tout au tout selon que nous en prenons conseience ou non. le fait d’une réflexion purement théorique ou désinte- ressée: il se présente toujours ou bien comme un oubli.

non pas celui des fins. universel» 1. du troisième mouvement de l’existence (ou mouvement de vérité). L’élé- ment déterminant réside en ceci : la capacité de l’homme à entrer dans une relation explicite avec le monde comme totalité et à ériger ce rapport en critère de la rationalité s’est essentiellement transformée en volonté de domination sur la totalité. un changement radical de paradigme. Cette occultation renvoie à ce que Patoëka appelle les limites internes de la «surcivilisation» rationnelle dans la mesure où ellc se borne à résoudre le problème des moyens (de faciliter. tel que la modernité le conçoit. impersonnelle» (on reconnaît là le propre du deuxième mouvement de l’existence) et. lequel repose toujours sur un engagement individuel. Réfléchir sur la crise de la civilisation rationnelle et sur notre aptitude à la surmonter passe donc. l. Liberté et Sacrifice. «en ce sens. 56 . notre civilisation demeure une civilisation de l’universel mais cet univer- salisme va se déployer non pas sur la base. n’advient lus dans le mouvement par lequel l’homme s’efforce clé se distancier des choses intra—mondaines. chez Patoc'ka. Cette question y est simplement éclipsée. pour s’affronter à la question du sens de la vie dans son ensemble. des contin- gences secondaires. pour Patocka. pourrait-on dire. p. L’idéal de vérité. observe Patoëka. La façon dont la science technicisée inter- vient sur la réalité. par la double interrogation suivante: de quelle façon l’homme moderne se rapporte—t—il à la vérité et dans quelle optique conçoit—il la tâche qui lui revient en propre ? Quant à la démocratie moderne. ajoute-t—il. et comme une communauté fondée sur la coresponsabilité de tous pour le sens ? La tragédie du rationalisme moderne De fait. ne fait « entrer en jeu qu’une seule fonction de la vie — celle qui est fon- cièrement une fonction objective. mais abstrac— tion faite. En cela. 110. d’améliorer la vie). se comprend—elle encore elle—même comme le lieu où la liberté peut et doit être prise en charge personnelle- ment par chaque citoyen. l’époque moderne inaugure bien.

telle qu’on peut dès lors parler non plus d’un glissement mais d’une véritable distor— sion. 361. La quête exclusive de l’universa- lité à travers l’impersonnalité: tel est bien le glissement majeur qui s’opère à l’époque moderne. Ce tournant fut 1. p. par Descartes. Eu égard à l’époque précédente. Le XXe siècle nous confronterait en effet à l’émergence d’une variante beaucoup plus radicale. Patoëka le fait assez classiquement remonter au XVIe siècle avec l’apparition des sciences mathéma- tiques de la nature. mais elle en viendra à être impli- citement érigée en idéal. et non seulement cette perte ne sera ni prise en vue ni ressentie comme telle. l’Art et le Temps. pour constater qu’il se précise à la faveur de la révolution philosophique opérée. et la rationalité moderne revêt.Réduction décisive. Patoëka. nuance—t—il. la nouveauté du radicalisme — du radicalisme technique. au siècle suivant. Mais il y a plus. aux yeux de Patoôka. son paradoxe central et sa dramatique insuffisance. en sa vocation proprement humaine. Autre— ment dit: non seulement notre époque se caractérise par la perte du sol originaire où s’accomplit le mouve- ment de l’existence. D’où la conclusion qu’il n’hésite pas à en tirer en 1966: la pensée technicienne. est «incapable de fournir un seul argument dans la querelle qui se déroule à propos de la liberté humaine et de l’autonomie » 1. Le grand tournant. 57 . Que celle—ci se déploie précisément sur le mouvement par lequel l’homme se dessaisit de lui—même: là réside. plusieurs visages. Le mouvement par lequel l’homme renonce à lui— même pour se perdre dans les choses. du radicalisme révolutionnaire qui triomphe avec la Première Guerre mondiale — consiste dans le projet d’instaurer une rationalité ultime: les limites évoquées plus haut sont désormais prises pour le tout et les moyens pour les fins. j. Cette irruption des sciences exactes dans la vie quotidienne constitue la véritable innovation des Temps modernes. le XXe siècle en fait sa norme constitutive et son programme. aussi éclatantes soient ses performances. dans sa lecture. dans l’histoire de l’Europe occi— dentale.

. dans ESSalS hérétiques. Les rogrès de cette tendance que le philosophe pro ose d’è qualifier de « méthodisme» se transforment ientôt en une véritable métaphy- sique: c’est-à-dire en une attitude globalement objecti- viste à l’égard du monde naturel. 58 . l’incite aussi à nourrir l’espoir de s’en rendre définitivement maître et de disposer de sa propre essence. [Les Lumières. Le souci d’avoir. de même l’Etat machiavélien va—t—il s’édifier sur la base d’une abstraction du sujet moral. émergera moyennant une abstraction du sujet sensible. C’est donc à cette époque. fait de préjugés et d’opinions subjectives dont il s’aOirait de se libérer pour accéder à un savoir réellement o’bjec- tif parce que supra-personnel. s’empare d’un domaine après l’autre —. représentent à cet égard un 1. par la vision chré- tienne. dont on peut faire remonter l’origine à Machiavel.e la politique. p. il dépasse donc de l’oin le seul domaine du savoir. Si l’essor du mécanisme va conduire à une dévalua- tion progressive des activités de l’esprit au rofit de la créativité scientifique. l’emporte sur le souci de l’âme. le souci du monde extérieur et de sa domination. et c’est au demeurant ce qui fait leur grandeur. .toutefois préparé. caractérisée par une distanciation froide et méfiante à l’é ard de la nature. Mais cet objectivisme. qui fait de la société et de la poli— tique l’objet d’une technique articulière et de l’État une instance se situant par-de à le bien et le mal. De même que la nature. le souci d’être » 1. de l’économie. est en même temps un subjectivisme. à partir de Galilée. 93. par quoi l’homme parvient à mettre la nature à sa disposition. Ce dernier se verra ainsi peu à peu dégradé au rang de monde illusoire. souligne Patocka. apparaît parallèle— ment une conception. L'héritage européen ». de la foi et du savoir — et y introduit un style nouveau. La modernité est subjectiviste dans la mesure où l’héroïsme de la science. pour Patoëka comme pour Arendt ou Heidegger. souligne-t-il. écrit-Ë. Et tandis que le monde se convertit en objet d’hypothèses et d’expérimentations. qu’un thème opposé à celui du soin de l’âme « se porte au remier plan.

Et c’est cet esprit pratique et . aboutira à l’idée selon laquelle seul un savoir efficace est un savoir réel. tel qu’il se manifeste dans l’indus- trialisation. à l’exclusion de toute autre possibilité._ dont les résultats sont appelés à s’enrichir et à se renouveler sans cesse. dépersonnalisées. Cet acheminement continu sur la voie de la rationa— lisation. va s’étendre à l’ensemble du mode de vie moderne sous l’action de forces de plus en plus anonymes et. pour tout dire. en un mot. Patoèka relève que ce mouvement trou— vera une expression particulièrement frappante dans le développement de la libre entreprise capitaliste. la :«â-\. se généralisant._\_____. note-t-il toujours à la suite de Weber. Métaphysique ob'ectiviste et métaph sique de la uotidienneté vont e pair: c’est dans l). volontariste qui. Patoéka parle en ce sens de l’expansion d’une méta— physique européenne dominée par le souci de trans- ormer tout savoir en pouvoir. De la s’impose a.. dans le système économique capitaliste ou encore dans l’ultra-légalisme de la civilisation centre- européenne.. par de nombreux penseurs et historiens. "tu". manifeste un esprit de dominatlon technique de N' 'N A.moment-clé. cependant. à méca— niser l’homme et à l’asservir. à réifier et à banaliser la vie. science. dès le XIXe siècle. tend indéniablement. Ce processus. en se généralisant au plan géographique. . Le XVIIIe siècle associe en effet en lui (Tocqueville l’avait déjà observé).___r. sur une déshumanisation sans précédent. Par là même. Reste que le rationalisme. de la sécularisation et de la maîtrise des forces objectives au service du bien—être de l’humanité. Des succès de cette rationalité centrée sur les critères de l’efficience découle directement l’idée selon laquelle l’idéal d’universalité serait a pelé à se réaliser. par ailleurs dénoncée. sur le terrain d’une impersonnalité crois— sante. telle est donc la grande orientation prise par l’Euro e à par— tir des Lumières. A plus en plus poussé. qui s’oriente vers la technologie et l’applica— tion.- . Après Max Weber.4‘«.un versant rationaliste tendant à une extrême abstractlon et une inclinatlon empiriste vers le factuel et le concret.___ progressivement la conceptlon d’un savorr aglssant _.. Il débouche. mesure oùcla vie est tenue pour la valeur cardinale que peut s’imposer l’idée selon laquelle tout peut être converti 59 .

Et qu’il n’est finale- ment plus rien. que la créativité et l’historicité définissent le style pro re de la culture européenne. La nature. a question fondamentale de la modernité. indéniable. Dans un texte consacré à Comenius. Prolongeant la réflexion d’écrivains comme Kafka. l’histoire euro éenne. l’esprit tardif de la moder- nité européenne en tant que modernité foncièrement technique. Dans son acceptation généralisée va se résumer. pour Patoëka. au même titre que l’État et la société. Sa spécificité même résicfe dans l’impossi— bilité de la réduire à tel ou tel fait. Patoêka rend compte de cc mouvement à travers la distinction entre âme ouverte et âme /ermée. à l’individu revenu de ses illusions quant à l’infinité de l’abondance quotidienne. dès lors que l’homme entend ré ondrc de son être en tant qu’exposé à la finitude. En quel sens une contradiction? Il y a d’abord le fait. L’âme est ouverte. Pour avoir renié tout rapport constitutif à la transcendance. nous dit Patoëka. à celui pour qui. Ellé renvoie. depuis plusieurs siècles. Cette crise de la raison occidentale s’a préhencfe notamment. Broch ou Musil. aucune instance transcendante (qu’il s’agisse des cultures ou des individus) qui ne soit sus- ceptible d’être légitimement mobilisée à cette fin. en vien— dront de la sorte à être compris comme des forces au service de cette métaphysique de la domination en vue du maintien de la vie. pour paradoxale- ment déboucher sur le principe d’une « stricte clôture ». «il existe autre chose encore que l’étant intramondain » dont la maîtrise ne 60 . À cette opposition se ramène. Cet esprit infiniment ouvert sur le lan de l’investigation rationnelle en fait sans doute l’a seule culture à s’être aussi résolument hissée au-dessus de la nature. chez Patoëka. observe Patoëka. Patoèka s’est ainsi attaché à dévoiler la formidable contradiction interne logée au cœur même de l’idéal rationaliste et universaliste qui commande. au sens où parait l’en- tendre Patoéka. précise-t-il. dans cette o tique. à travers une dia ectique de l’ouverture et de la fermeture.en quelque chose ui serve à son amélioration et à l’accroissement de (la puissance. cette dynamique va toutefois se refer- mer sur elle-même. à telle ou telle de ses œuvres. dès lors qu’elle se veut avant tout à découvert.

de sa part. 79-80.. Sa domination. C’est dire qu’il n’y a. L’âme ouverte désigne en somme l’individu qui se laisse interpeller par l’ebran— lement du sens et sait que cette interpellation requrert. mais tenue pour évidente. rappelle encore une fois le philosophe. une résolution. L’âme fer- mée réfère au contraire au subJectiv1sme contemporain dans sa variante intégrale. 61 . c’est-à-dire à la prétention du sujet à être à lui-même son propre centrve. C’est néan- moins cette âme infinie que nous qualifions — para- doxalement — de fermée.saurait donc épuiser sa mission. où elle n’admet rien d’antérieur à son action — aucune identité originaire à respecter. poursuit le philo- sophe. de l’ac- caparement.] Pourtant. Son extension s’accompagne alnSl d’une conception de l’homme centrée sur le SUJCI autonome et maître du sens. lequel trouve son expression la plus achevée chez Hegel. C’est donc aussi dans la mesure où elle ne rencontre rien qui ne soit derechef elle-même. un dévouement. « L’âme fermée. a un moment où l’Europe commence à détenir le monopole de la puissance. aucune intériorité qui la contraigne à capituler — qu’elle peut voir ses tâches essentielles « dans l’optique de la domination.» Pourquoi de fermée ? Parce qu’« il n’y a pas pour elle de dehors. premse Patocka.] De nos jours. 1. et de l’Etat souverain et absolu ter— restre. rien qui puisse — en droit ou en fait — restreindre son champ d’application. [. rien qui puisse imposer une limite à son infinitude. rien qui lui soit extérieur. Le règne de l’âme fermée inaugure par conséquent une époque pour laquelle il n’y a bientôt plus rien devant quoi la raison serait contrainte de s’arrêter. pp.. s’identifie avec ou se définit par rap ort à l’absolu. à proprement par et. pas de problèmes dont elle ne puisse venir à bout par ses propres forces >>. est celle qui. la conception d’une âme fermée est non seulement courante. ne s’impose vraiment qu’avec les Lu'mieres. d’une manière ou d’une autre. a Comenius et l’âme ouverte » (1970). la conception de l’âme comme fermée n’est guère ancienne >>1. [. son propre fondement. où elle s’autorise à disposer de tout. de l’annexion de l’étant... écrit Patocka.

non pas seulement comme une traliison des Lumières mais comme une trahison de l’héritage européen en son entier. et ourquoi P». ni à avoir ressenti. de l’âme ouverte à une âme fermée qui n’en continue pas moins de s’igno— rer comme telle. Autrement dit. on s’en l souvient. dans son aptitude à s’émanciper de la préoccupation exclu— sive pour la vie que nous impose le quotidien’et son impersonnalité sans. C’est d’elle que pro— cède le risque d’une barbarisation intérieure qui guette en permanence notre civilisation: le danger d’une tech— nicisation absolue et d’une planification universelle dont l’ob'et ne serait plus seulement la nature mais l’homme lui-même. représente. dès le lende- main de la Seconde Guerre mondiale. le « démoniaque ». pour autant. la tragédie même du rationalisme européen. d’une part. La question qui obsède le phi- losophe est la suivante: comment rendre compte du fait que l’horreur. la nécessité d’en tirer les leçons plutôt que de s’empresser vers de nou- veaux lendemains qui chantent. l’héritage européen. que cette libération se produise sur le mode du ravissement: à condition 62 . réside pour Patoëka ans la capacxté de i l’homme à devenir un individu. Le règne de la quotidienneté ou le XXe siècle en tant que guerre Dans un essai des dernières années intitulé « La civi— lisation technique est—elle une civilisation de déclin. d’autre part. aient pu atteindre leur paroxysme en notre siècle. c’est—à—dire précisément à une époque de ratio- nalité maximale ? Patoëka n’est certes pas le premier à avoir tenté de penser la catastrophe. pour Patoëka. ce même processus d’inversion ou de forclusion sera cette fois décrit sous l’espèce d’un pro— digieux retournement. de la façon spécifique dont iî s’est efforcé de enser la régression. É Au sens le plus propre. de sa tentative de lier le thème de la barbarie à celui d’une révolution de la quotidienneté et de ses normes comme opérateur fondamental d’une transvaluation de toutes les valeurs sous le signe de la force. Son ori inalité vient. les massacres pla- nifiés. Cette évolution ou ce passage.

Dans les années 70. La perspective d’un dépassement authentique du quotidien. un « revirement devant la face de la mort >>2: voilà ce que le rationalisme moderne. a cessé de prendre en vue. chez Patoèka. à l’inverse de ce qu’il en est chez Heidegger. De ce point de vue. La raison qui. observe Patoëka. s’est désormais mise « au service de la quotidienneté >> 1.. « La civilisation technique ». 121. d’une dangereuse 1. dans Essais hérétiques. 117. Or que se passe-t-il avec la domination rationnelle et technique qui devient hégémonique à l’époque moderne ? Il se produit. « métaphysiquement au meme ». le jour (le règne du quoti— dien et du savoir objectif) se voit submergé par la nuit. collectivisme et libéralisme (nous le verrons plus loin) ne reviennent pas chez lui. au XXe siècle. à un oubli de soi. Cette submersion destructrice ou cette résurgence de l’orgiaque. avait été conçue comme une digue opposée à l’irresponsabilité orgiaque. le philOSOphe tchèque n’en attire as moins l’attention sur certaines manifestations de l’individualisme moderne qui lui araissent témoigner. 2. au phénomène suivant: à avoir renié sa face nocturne (à avoir occulté le fait que la vie libre advient à la faveur d’une lutte qui renvoie à un rapport inté— rieur à l’homme lui—même). _ _ . Non que la ten- ration « orgiaque » disparaisse 1C1. Patoëka la voit avant tout à l’oeuvre dans ces phénomènes extrêmes que constituent. ar la volonté de situer tout ro— lème lié au sens de lDa vie dans la seule sphère e la « méthode ». de part et d’autre du rideau de f’ér. un retour— nement d’une portée immense. mû ar son objectivisme. le totalitarisme et la guerre jus u’au bout. 1h61. p. à l’ori— gine de l’Europe. à une rechute dans les ténèbres mais au contraire à une reprise responsable de soi-même. Elle s’y voit comme disciplinée. u’elle n’équivaille pas à un dessaisissement. l’idée selon laquelle la vie éthique comme la vie politique trouvent leur finalité la plus haute dans la formation d’une «âme» capable de se conquérir à travers une « trans- formation morale >>. 63 . Ce qui se joue à l’époque de la technique tiendrait en somme. p.

bureaucrates). p. dans Essais hérétiques. sans adopter. sur ceux qui savent (experts. que les loisirs. écrit-il dans ses «considérations pré—historiques». constate-t-il. à notre époque. qui prend. devenus. Patoëka peut donc suggérer que face au problème spécifique que pose la quotidienneté. comme thème fon— dateur de l’Europe. 35. aux yeux de Patoc'ka. signi- fiaient de fâçon expresse que la liberté ne peut consis— ter.complaisance dans l’anonymat du « on ». non pas de la liberté. nous mettent en présence d’un mouvement de masse qui participe de la fuite ou de la démobilisation. figure. à porter le poids de notre res onsabilité pour le sens et à le faire pour ainsi dire redDescendre dans le quotidien. et cette performance. par exemple. Dangereuse. 64 . Elle allège au sens où. aucun doute sur ce point chez Patoëka. La découverte de la liberté. avec lui. c’est la découverte que nous avons à porter cc que nous sommes. à bien des égards. «nous ne pouvons pas rendre la vie simplement pour quelque chose d’indif érent ». pour l’homme. sur quelque institution ou sys- tème juridique. une véritable « expérience métaphysique collective». est à mettre au compte de notre époque. Le problème que le hilo— sophe cherche à mettre en évidence et dont il) veut nous faire sentir la gravité tient à ce que cette libération relève de l’allégement. à régres- ser vers des modes de libération qui ne diffèrent guère de certaines formes. parmi les conséquences dramatiques de cette 1. un mode de vie inauthentique. Le phénomène de l’ennui. propres aux sociétés plus rimitives. ar là même. la vie contemporaine en vient. et. nous avons toujours à la mener. mythiques ou religieuses. à se démettre. Et cette tâche nous regarde en propre: il nous est impossible de nous en décharger sur autrui. des proportions gigantesques. ce fameux impératif nous enjoi nant à tenir ensemble les deux côtés. L’homme modaerne s’est libéré dans la mesure où il a accumulé les moyens de «faciliter la vie et d’en multiplier les biens matériels ». Le soin de L’âme. à réaliser les possibilités contenues en elle 1. « Considérations pré-historiques n. dans la mesure où le consumérisme effréné au même titre. à se dérober.

l’ombre fait retour mais sous une forme fondamentalement pervertie et assombris— sante. se croyant pleine de vie. la conduit à ne plus évoluer qu’à l’intérieur de deux mondes (à l’instar de l’huma- nité qu’il qualifie de pré-historique): celui où elle traîne avec langueur sa vie quotidienne.libération désœuvrante. C’est ce phénomène que Patoc‘îka décrit lorsqu’il parle de déchéance. Tel est le fait qui ne doit pas passer inaperçu: notre humanité semble en passe de renouer avec ses possibilités les plus inférieures dans la mesure où son horizon. une vie perturbée en son fond le plus propre de telle manière que. indissociable de la morosité de l’individu contemporain qui entend d’abord revendi- quer. sans en subir les retom— bées. problématique). C’est que l’ennui a acquis une portée ontologique. une disposmon intime » : ll qualifie aujourd’hui le statut « d’une humanité qui a entièrement subordonné sa vie au quotidien et à son imperson— nalité » 1. elle correspond bien à cette dialec— tique qui veut qu’on ne saurait. en réalité elle se vide et se mutile à chaque pas. s’empare du jour pour aplatir la vie et la vider de sa substance. forclos par la morne alternance de la consom— mation et des loisirs. une vie à laquelle le nerf intime de son fonctionnement échappe. « Est déchue. Dans la mesure où elle désigne davan- tage que la négation ou la révolte. Est déchue une 1. 65 . 12]. n’apparaît pas comme une «simple humeur. réclamer et bénéficier de son être alors qu’il s’agirait aussi d’en répondre et de s’obliger envers son humanité propre. dans la vision de Patoëka. à quoi s’opposera celui où elle cherche à s’en échapper en se laissant ravir ar l’exaltation révolutionnaire ou capter par diverses formes d’identifications fusionnelles et collectives. constate Patoëka. Déniée. deux postures où l’on reconnaît sur un mode explicite l’existence de cela même qu’on nie. p. La notion de forclusion pourrait assez fidèlement rendre compte de cette démonie qui. se débarrasser sans autre forme de rocès de la face nocturne de la liberté (cette lutte de l’esprit dans laquelle ce qui paraît clair peut nous apparaître obscur. Essais hérétiques. il.

comme prise de conscience qu’il existe d’autres possibilités de vie que celle qui se satis— fait d’alterner la peine et le rapt extatique. De sa méditation phénoménologique sur le monde— de—la-vie à sa lecture angoissée des Temps modernes.société dont le fonctionnement mène à une telle vie. De notre réso- lution à rétablir le monde—de—la-vie (de la conscience. dépend en effet l’éventualité que tout le mouvement de l’histoire ne «débouche pas là où il a commencé — dans l’enchaînement de la vie à son auto- consommation et au travail comm'e moyen fondamen- tal de son entretien » 2. C’est dire aussi que l’enjeu est considérable puisqu’il y va. Toutefois. dans la perspective de Patoëka.. lui—même consent à faire abstraction de sa conscience. et de l’organisation politique. de la responsabilité personnelle) comme seul terrain de l’universalité. 2. Le phénomène qui domine dans la logique objecti— viste et dans la métaphysique du maintien de la vie (en tant que finalité du savoir. pour Patoéka. Essais hérétiques. p. on retrouve chaque fois cette intuition fondatrice: à savoir que c’est en vertu de notre capacité à nous affranchir du quotidien sur un mode « raisonnable». que nous pouvons pré— tendre à une dimension historique. en nous— mêmes et en chaque autre. 107.1bid. de l’historicité même de notre condition. l’individu comme tel ne saurait être simplement regardé comme l’objet ou la victime de ce processus: lui-même admet de ne réaliser qu’une seule possibilité de son existence. tombée sous la coupe de ce qui a une nature étrangère à celle de l’homme 1. » C’est donc bien à un retourne- ment que nous confronte la civilisation technique dans la mesure où l’histoire. et à travers notre détermination à en répondre. cessant du même coup de s’obliger envers son humanité comme envers celle l. prend par définition naissance comme relèvement d’un état de déchéance. 84. p. 66 . réduit à la technique. réduite à la gestion de la quo- tidienneté) réside ainsi dans la défaite d’une certaine idée de l’homme. celle qui en appelle à lui intérieure— ment.

indissociable de la modernité. pour Patoëka. alors rien ne vaut rien. C’est en cela. Si rien ne vaut qu’on lui sacrifie sa prospérité quotidienne. Le contenu ropre. que la guerre peut être considérée comme l’expression ultime de cette concep— tion. siècle de violence et de génocides sans pré— cédent. sont organisées par une seule et même main » 1. «Il existe des choses pour lesquelles cela vaut la peine de souffrir et ces choses sont aussi celles pour lesquelles la vie mérite d’être vécue ». qui tend à identifier 1. là où nous croyons avoir affaire à un paradoxe. suggère Patoéka. selon laquelle la barbarie constitue l’envers de la uotidienneté: « La quotidienneté et l’or— gie. D’où justement l’idée. À y regarder de près. nous rappelait Patoèka dans son « Testament ». soit précisément celui où a pu triompher l’idée selon laquelle la vie représente la valeur suprême P En vérité. qu’elle n’est pas la valeur suprême — n’a rigou- reusement plus aucun sens. par sa vie même — e uelque chose qui le dépasse. Pour avoir succombé sous le coup des accords de Munich. c’est sa cliute profonde dans la guerre. 67 . le phénomène central de notre siècle. les Tchèques sont d’ailleurs particulièrement bien placés pour le savoir. comment s’éton- ner ue la Vie se dévalorise et indiffère si sa vocation à la Cliberté — cela même pourquoi elle mérite d’être vécue — ne vaut plus qu’on se sacrifie pour elle ? Là. là se révèle la vérité de notre époque. quelques jours avant de mourir. p.1bid. Mais y a-t—il vraiment paradoxe dans le fait que notre siècle. Avec cette capitulation s’e fondre en même temps la seule chose qui puisse servir de rem- part effectif contre le déchaînement de la violence. prévient—i . cependant.. c’est-à—dire explicite.d’autrui. 122. pour faire valoir que la vie n’est pas tout. là où la disponibilité même à tout risquer — à mettre sa vie en jeu de manière politique. repose l’indignité de l’Europe et l’amorce de son reniement. sa logique interne. si inquiétante chez le dernier Patocka. N’est-ce pas toujours dans l’Europe d’une telle vie et d’une telle paix que les guerres éclatent le plus facilement P Celles-ci se déchaî— nent là où l’individu n’entend plus répondre ersonnel- lement — le cas échéant.

Voilà un constat dont notre actualité n’a de cesse de confirmer. Patoëka nous manque. Le régime totalitaire.. On comprend mieux en tout cas la logique en vertu de laquelle la violence et la quotidienneté qui ne cherche plus à se surmonter autrement que par une fuite vers l’inauthentique — laquelle n’a rien à voir avec la liberté même si elle prétend se faire passer pour elle — procèdent. 122. le savoir au pouvoir et la liberté à la faculté de garantir ses intérêts. pour Patoëka. mais au551. résonne. lbid. au XXe siècle. capables de l’entendre. plus largement. la responsabilité à l’utilité.l’être à la force. la signification philosophique essentielle du sacrifice dissident (voir au chapitre HI). Et c’est ce rap- port qui l’amène à avancer. Reste à savoir si nous sommes. chaque jour.121-122. plus 1. expression paroxystique de l’ethos objectiviste La réflexion politique de Patoëka sur la question des origines de l’asservissement totalitalre. « Le fait de tomber sous la dépendance des choses dont on se préoccupe quoti- diennement et ui nous enchaînent à la vie. 68 . aujourd’hui encore.pp. la terrifiante justesse. au risque de le payer de plusieurs années de prison. sa correspondance intrin- sèque dans la guerre. a son pen- dant indispensa le dans une nouvelle vague de la crue orgiaque » 2.. précise-t—il encore. d’une façon qui n’a plus rien de paradoxale. p. du même mouvement. 2. Aussi n’hésite-t-il pas à les décrire comme les « deux aspects connexes d’un même phénomène» 1. Dans le refus d’entériner une telle conception.]Ënd. La dissi- dence n’aurait—elle donc plus rien à nous dire à une époque où les soldats de la paix peuvent en venir à por- ter assistance au « nettoyage » ethnique au Rwanda ou en Bosnie P Le philosophe tchèque y aurait sans doute vu une des expressions les plus raves de ce processus d’auto—suppression de l’Europe Ëont il pressentait déjà les signes dans les années 50. que la révolution de la quotidien- neté rencontre.

Patoèka va s’efforcer de sonder la complicité qui unit l’avènement de la métaphysique objectiviste moderne au totalitarisme. n’est—ce pas soutenir une position intrinsèquement contradictoire que decondam- ner lesubjectivisme moderne comme source lointaine de l’oppression totalita‘iÏrÎtÎÎÔïÀÏÎE—äÿñt"'fë"c’çîtiîîs_j"_'p_our dénoncer cette même oppressicgn1 à. Est-ce à dire que pour Patoèka la rationalité moderne dans son ensemble soit par elle-même totalitaire P Et ce. sur la crise de l’État moderne et l’em _rise dévastatrice des idéologies. de faire à ses yeux l’économie d’une réflexion sur les liens — complexes — qui rattachent la conception du monde naturel. propre au totalitarisme. Difficile. Et de la part d’un penseur successivement aux prises avec le nazisme et avec le communisme. le destin fatal de l’humanité — comme le voudrait une vision notamment incarnée d’un Côté par Heidegger. de regarder la montée en puissance des régimes collectivistes au XXe siècle comme un simple accident de la modernité. au fond. une. serait quelque chose de part en part manipulable et contrôlable. «personnali’téiaü'tonaine >_>. Est-ce à dire pour autant qu’entre individualisme libéral et collectivisme. idée/idewl’homme comme celui à qui se trouve déniée la possibilité de s’affirmer en tant que. qu’en révéler la vérité intrinsèque. la mise en place d’un monde entièrement administré constituant. libérale) à la version « radicale» (révolutionnaire) de la civilisation ration- nelle._ dénié le droit d’être considéré comme une individualité inaliénable et non pas comme une chose à manipuler 69 . chez Patocka. que la solu— tion à l’errance de l’homme moderne hors de lui—même se situe par-delà le conflit idéologique qui oppose la version « modérée » (bourgeoise. on ne s’étonnera pas qu’elle en repré- sente un volet essentiel. individuel et collectif. en effet. en effet. de telle sorte que les totalitarismes modernes ne feraient. telle qu’elle se généralise au siècle des Lumières. de l’autre par Adorno? Il apparaît certes manifeste. Loin. et la conviction. selon laquelle l’en- semble du domaine humain. dès lors.largement. les diffférences seraient en somme négligeables P Enfin. s’inscrit dans le dr01t— il de sa lecture de la modernité.

dès le début. Ce double front témoigne. La forme bourgeoise classique. la distinction entre l’appareil d’Etat et la conscience. ce n’est toutefois qu’au XIXe siècle. en effet. » l. totalitarisme et conservatisme 2. d’une sorte d’in- quiétude intérieure. le rationalisme poli- tique « modéré >>. au sein même de la civilisation rationnelle. écrit-il. autrement dit à conquérir son autOnomie intérieure contre la soumission à l’im er- sonnalité de la sphère quotidienne. S’y trouvait préservé. Tâchons de restituer à grands traits la généalogie de cette rupture telle que Patoëka l’envisage. ue se prépare une rupture que notre siècle achèvera de consommer. et pas avant. Or c’est cette ultime résistance qui va céder dans la re- mière conflagration mondiale. maintenait encore. 1939. 70 . « un ultime noyau de vie» en dehors de la voie rationnelle. une force parmi les forces 1 ? La pen- sée de Patoëka permet-elle de penser l’humanité propre de l’homme d’une manière qui échapperait à cette contradiction ? Nul doute que la rationalité moderne. c’est la question de battre en brèche la dialectique du déclin qui se joue entre ato- misme [libéral]. souligne le philosophe. Au plan poli- tique. Patoëka (nous y reviendrons) tendra en effet à voir dans ce conflit l’ex ression même de l’abandon de l’homme en tant qu’ilia vocation à vivre dans la problématicité du sens. à partir de la double contestation — réactionnaire et révolutionnaire — à laquelle se heurte. des potentialités destructrices. au XIXe siècle. bien que caractérisée par une conception tech- nique et à maints égards déshumanisante de l’or ani- sation sociale et politique. Liberté et Sacrifice. aux yeux de Patocka. ouvrant la voie aux djeux grandes catastrophes politiques qui vont lui succéder.parmi les choses. p. voir Alain Renaut. montre—t—il. 2. recèle. du fait de sa neutralité foncière. I’Ëre de l’individu. Gallimard. La lecture patockienne de la modernité se fait ici critique interne de son «conflit interne >>. 167. « La question e la régénération. Sur ce débat. écrit-il. Quelque chose d’essentiel se joue.

aussi. qui se chiffrera en millions de morts — tous ceux. cette issue. en somme. Tragique. Patocka Sltue donc la réaction qu’il nomme « radicale. le radicalisme veut abattre l’anta— gonisme ou les tenswns mêmes qui continuent d’op— poser la civilisation rationnelle à ce qui perdure. Car en un sens. que réinstaller « l’ab- solu au sein de la quotidienneté » 1. p. en un mot. estime Patoëka. la somnolence morale et l’aveugle— ment social qui règnent au sein du modérantisme. Mais de là. Liberté et Sacrifice. Face à la critique du premier type (conservatrice. c’est précisément. son propos n’étant pas de restaurer mais au contraire d’en finir une bonne fois pour toutes avec les vestlges du passé. en une indifférence de rincipe à l’égard de l’homme. dominée par la conviction qu’il n’est aucun problème dont la raison ne puisse venir à bout. 111. ce n’est pas d’avoir entrepris de combattre la métaphysique objec- tiviste que le courant modéré appliquait au domaine des choses. pour la première fois.» On pourrait au551 la qualifier de radicalement ou d gnhyper» moderne. Le projet radicaliste renverse cependant le projet conservateur. _en elle. qui n’entreront pas sans réserve dans le schéma idéologique — n’était—elle pas inscrite au cœur même du rojet révolutionnaire: dans la conviction que le rob ème de la société humaine serait un simple prob ème technique et tactique ? La faille du radicalisme. De là sa dimension quasi myStique. Davantage. la protestation généreuse des théoriciens et des militants socialistes. que veut cet humanisme intégral P Rien de moins. Mais à vrai dire. son caractère éminemment dangereux — et tragique. car ce qui ne tardera pas à se retourner en son contraire. antimoderne). son caractère total. Là ré51de précisément. pour Patoëka. rofondément hostile à l’héritage de la Révolution Française. sou- ligne Patoëka. des stades ou des traditions antérieurs. de 1. observe Patoëka. partis en guerre contre la misère humaine. On note que l’une et l’autre se re101gnent dans leur haine commune à l’égard du courant modéré qu’elles identifient comme leur ennemi irréductible. c’est d’avoir omis de la contester dans son principe et ses présupposés et. 71 .

dossier « Prague. 72 . août-septembre 1987. Communisme et fascisme constituent donc. Selon cette logique. à cet égard. force qu’il faut utiliser dans un but social déterminé. qui repré- sente l’assise de l’héritage spirituel européen. l’homme ne peut être considéré comme une simple chose et c’est pourquoi elle ne vise jamais uniquement un résultat objectif mais «la réalisation de l’homme » . l’idéologie regarde l’homme de l’extérieur. écrit Patoëka dans un texte important de l’immédiat après-guerre (1946). non pas une simple réflexion sur le monde mais «la fusion de sa vie intérieure avec l’idée qui lui fait signe » 1. Patoc'ka.]. Tel est le drame de la révolution: considérer qu’en dernière instance la question du bon— heur pouvait se ramener à celle de l’organisation des forces objectives de la collectivité. à l’éclo- sion d’une tec’lîinique jusque—là inconnue dans l’his— toire. la rééducation. La révolution renvoie ainsi. comme une «force déterminée dans un complexe général de forces. seul porteur et dispensateur de valeur»? 1. Critique. 2. c’est—à-dire de la liberté humaine. « L’idéologie et la vie dans l’idée » : la première est celle de l’idée. de s’annexer. Or il existe. l’endoctrinement. quelque chose susceptible d’être défini comme une « technique morale ». «a L’Idéologie et la vie dans l’idée n. des produits certes paroxystiques. 818. dans son essence et as seulement dans sa pratique. deux logiques foncièrement opposées.l’avoir étendue bien au-delà — au domaine propre des affaires humaines. une technique de la domina- tion politico—sociale sur les hommes par le travail. refuse — et ceci est fondamental — de tenir celui-ci pour une simple force sans intériorité. Ils seraient impensables sans lui. 813. ne pensant qu’en fonction de combinaisons de forces dont il s’agit de s’emparer. Impen- sables. À l’inverse de l’idée qui. sans l’expansion d’une rationalité tech- nicienne centrée sur le seul critère de l’efficience. p. cité magique n. même dans la lutte contre l’ennemi. de se partager. aux yeux de Patoëka. de l’idée de l’homme. d’abord. de l’objectivisme modaerne. mais des roduits dérivés quand même. à une nouvelle « ingé- nierie » de l’homme. seul valable. Ibz'dq p.

l’homme. transformé en un simple rouage dépourvu d’autono— mie. à l’accumulation d’une puissance collective et monolithique mobilisée en vue de la destruction du vieux monde.Le problème de la responsabilité n’y a aucune place: l’idéologie ne connaît quela distlnction du faisable et de l’infaisable. et il vous a partiendra totalement. même si celle—ci a tôt ait de refluer au rofit de l’idéologie. conformément à l’intention humaniste initiale. 73 . L’homme est une tel e force. appliquée froidement et délibérément par l’État révolutionnaire. écrit toujours Patocka en 1946. D’où l’immense paradoxe: « On pro— met le bonheur universel. Par certains aspects. p. De gré ou de force. note Patoèka. Quant à celui qui ne s’y prête as. il s’imaginera même u’il est libre et que tout cela constitue l’authentique réaiiisation de l’homme.. « trouve tout moyen bon pour peu qu’il soit efficace. ses loisirs et ses récréations par des mesures appropriées. orga— nisez sa pensée par de la propagande. Donnez-lui des garanties écono— miques. se perd donc de plus en plus dDe vue. maîtrisable de l’intérieur aussi bien que de l’extérieur. Puisant à la même conviction que celle qui gouverne la mentalité tech- nique. p. l’homme y compris. Patoëka met l’accent sur le fait que ce type de domination organise la négation et la capitulation de toute intériorité. Ibid. mais en dernier ressort il ne reste plus rien qui puisse être heureux 2. la terreur institutionnalisée. L’idéologie s’apparente donc à l’objectivisme moderne en ce qu’elle postule la neutra— lité des moyens et considère que l’on peut impuné- ment coloniser le monde vécu pourvu qu’il s’agisse de travailler au bonheur de l’humanité. on le traite comme une force nuisible inutilisab e — il est brutalement neutralisé>>1. et l’efficacité dé end de la sûreté de l’em ire que nous arrivons à rencfie sur les forces disponib es. tout finira sacrifié à un objectif unique. laissez s’affirmer sa conscience de masse. Liberté et Sacrifice. 166. on peut considérer ue le socialisme relève de l’idée. 2. Loin d’être rendu à lui— même. dans la société centralisée et mécanisée à l’excès instituée ar le régime totalitaire. 817. » 1.

Le deuxième aspect par lequel le totalitarisme dérive
de l’objectivisme moderne tiendrait, pourrait-on dire,
à son initialité ou à son a priorisme : à cette utopie, qui
lui est constitutive, d’une ère nouvelle, d’un « nouveau
commencement ». Or par la radicalité avec la uelle il
comprend cette auto-institution, ne procède—t-i’l pas, là
encore, à l’instar de la science moderne régie par la
volonté de se déployer à partir d’une totale émancipa-
tion des préjugés P Non seulement la nature ne nous
opposera plus aucune résistance, mais elle n’aura plus
pour nous aucun secret, prophétisait déjà Descartes.
Le radicalisme, transposant ce principe au plan poli-
tique et à la sphère de l’humain, se ramène à considé-
rer qu’il peut légitimement disqualifier comme point
de vue incompétent tout ce qui ressortit au monde—
de—la—vie, révoquer méthodiquement l’ensemble des
contenus résiduels qui précèdent son projet inaugural.
C’est pourquoi l’absence totale et délibérée de pitié
— la pitié, les scrupules n’appartiennent-ils pas juste—
ment au monde ancien au uel il est impératif de sefer—
mer, avec lequel il s’agit ccfe rompre à tout prix P — lui
est si consubstantielle. Le principal problème du radi-
calisme, explique néanmoins Patoëka sur un ton qui
en restitue sciemment l’esprit, c’est qu’il lui faut mal-
gré tout intégrer dans sa comptabilité certaines quanti—
tés négatives, en premier lieu «les souffrances des
individus considérés comme faisant obstacle à la réali—
sation du changement ». Et de conclure: « Le devoir le
plus pénible du révolutionnaire est ce devoir de sacri—
fier autrui 1. »
Que cherche à nous faire éprouver ici Patoèka?
Sans doute ceci que ce qu’il a de si terrifiant dans le
radicalisme ne saurait s’analjrser abstraction faite de
cette émi ration de l’universel sur le terrain de l’im—
personnef qui renvoie à une tendance majeure du
rationalisme moderne. Contrer ce dévoiement, ce
serait donc aussi comprendre que s’émanciper ne signi-
fie pas forcément jeter le discrédit sur tout ce qui pré—
cède l’activité fondatrice de la raison, mais aussi savoir

l. Liberté et Sacrifice, p. 129.

74

s’émanciper de ce discrédit même. Avec les Lumières,
Patoëka postule certes qu’il n’est pas d’universalite
pensable sans rupture avec le (sens) donne. Ppur autant,
à ses yeux, rompre, ne revrent pas, pourl homme, a
s’élever, comme dans le rationalisme abstrait, au—dessus
de toutes les limitations propres au monde auquel il
appartient (à la morale, à autrui, aurt traditions) d’une
façon qui frayerait assurément la V016 à la conquête de
l’autonomie.
Là encore, la rupture avec le donné comme avec
l’idéologie se révèle, chez Patoëka, pour ainsi dire co-
originaire de notre ouverture au côté nocturne de la
vie, à «la nuit hérétique» 1. Hérétique ou, en ce sens,
dissidente. Il ne faudrait pas oublier, en effet, cet aspect
décisif de l’expérience dissidente, décrite avec une
grande justesse par Vaclav Belohradsky, aspect qui a
récisément concerné l’attention portée au fini, à
l’oblitéré, à «l’obstination des traces ». Face à un Etat
cherchant à s’imposer comme « maître de la différence
entre les vivants et les survivants, entre le présent et les
traces d’un monde révolu », la contre—culture dissidente
a aussi consisté à rendre justice à la puissance énigma—
tique avec laquelle « le raturé, se souvient Belohradsky,
revenait à nous » 2.
On peut affirmer, reprenant cette métaphore, qu’il y
va aussi pour Patoèka de ce retour — comme retour à
soi de l’esprit européen — d’une opposition consé-
quente à l’obsession rééducatrice et impitoyablement
rationnelle qui caractérise la mythologie révolution—
naire. Sa lecture de la modernité politique, dans sa gra—
vité philosophique, constitue en cela le pendant de ce
que le roman centre—européen a montré de son côté
sur un mode plus burlesque: à savoir la farce tragique
sur laquelle finit par déboucher ce drame épi ue de la
vérité absolue. «Voici ce que je pense, dit (il’inspec-
teur», dans Risilales amours de Milan Kundera: « La
lutte entre l’ancien et le nouveau a lieu non seulement
entre les classes, mais en chaque individu. C’est à ce

1. Nous empruntons cette expression à Hélène L’Heuillet.
2. « Sur le sujet dissident », p. 28.

75

combat que nous assistons chez le camarade. Il sait,
mais sa sensibilité le ramène en arrière. Nous devons
aider le camarade pour que sa raison l’emporte 1. » Il en
va à cet égard de la liberté politique chez le philosophe
tchèque comme de la compréhension chez Hans—Georg
Gadamer puisque c’est dans la limite même de la fini—
tude que s’enracine, pour Patoéka, la liberté, et non
dans l’utopie selon laquelle on pourrait s’en affranchir
de manière radicale. Paradoxe sans doute, mais ara-
doxe irréductible: si l’accès à la totalité a pour condition
l’ouverture à ce qui ébranle, au sens d’une ale—forclusion
de la finitude, celle-ci implique à son tour la recon-
naissance, par la raison, u’elle n’est pas son propre
maître mais qu’elle reste d’épendante des données par—
ticulières sur lesquelles elle s’exerce.
Par contraste, l’a priorisme de l’État totalitaire, que
reflète bien son pathos pédagogique, signifie qu’il
entre aussi dans sa définition d’être toujours a priori
innocent. Car cette innocence permanente, il la reven-
dique dans la mesure même où il s’estime investi d’une
vérité « supérieure », objective, et, comme telle, déta-
chable des/individus concrets. À l’inverse, souligne
Patoèka, l’Etat libéral repose sur l’idée que les institu-
tions, la loi, et la plupart des décisions prises par l’Etat
doivent être reconduites à leur légitimité dans le
monde-de—la-vie. Autrement dit, l’Etat eut toujours
être jugé coupable face au tribunal de 1’; conscience.
L’héritage européen tel que Patoèka le conçoit signifie,
de ce point de vue, que si nos sociétés sont à même de
prétendre à une historicité, c’est dans la mesure seule—
ment où la conscience et l’identité sont regardées
comme des instances irréductibles à l’État et à ses ins—
titutions. La tradition dont il se réclame veut ue l’in-
dividualité ne puisse être sacrifiée à l’efficacité de l’État
ou d’un quelconque édifice collectif, ni l’esprit humain
de la loi à sa cohérence purement formelle et juridique.
La critique patockienne du radicalisme nous invite
donc à y voir l’expression — non pas l’expression fatale

l. M. Kundera. a Édouard et Dieu .. (publié pour la première fois
en I968), dans Rmb/cs amours, Gallimard, 1986 (trad. F. Kércl).
11
P. 41' D.

76

une tendance qui travaille toute la modernite étatique. C’est précisément ce que Patoëka tentera de montrer à travers son engagement: la dia- lectique du déclin demeurera irrésolue aussi longtemps que sera éludé le plan « métaphysique >>. Un rap— pel qu’il3 n’est sans doute pasanutile de réentendre aujourd’hui. Mais les démocraties libérales et représentatives -— nous avertit Patoëka du coeur de l’Autre Europe — ne sont as non plus à l’abri de telles dérives.ou inéluctable . a ses yeux. qui concerne l’homme entier. conduit à libérer de nouveaux espaces d’innocence ? Inévitablement ? À moins de s’aviser que le malaise politique ne relève peut-être pas d’une simple question d’ordre technique. inévitablement. que le hilosophe appelle aussi le plan de la pro- fondeur et ont il nous dit qu’il est intrinsèquement lié à l’urgence de la souffrance humaine ? Et en quoi la dissidence peut—elle s’interpréter comme une invite à le rétablir et à le projeter de nouveau dans le plan des forces soc1ales ? . à l’heure ou certains hauts responsables politi ues peuvent s’estimer «responsables mais pas coupa les».mais l’exîression extrêrne de la_crise du rationalisme. et que le libéralisme tend à négliger lui aussi. La technicité crOISsante que suppose la prise de décision politique n’engendre—t—el e pas le développement d’une bureaucraue experte et d’appa— reils qui. Mais en quoi consiste au juste cette autre dimen- sion. Et une e ses pCrVCI‘SIOnS tou]ours possibles. C’est dire qu’on manquerait l’essentielde cette analyse à sous-estimer le fait que la progresswn de la rationalité impersonnelle de l’Etat représente.

L’importance que revêtira cet événement dans l’itinéraire du philosophe se trouve comme préfigurée dans un ouvrage (le Sens d’aujour— d’hui).1» Aller au front: c’est donc ce à quoi se résout Patoëka en fon- dant avec d’autres. Tassin (textes réunis par). lui-même nous le suggère dans la remarque suivante: « Pour être pertinente. p. III Philosophie et pratique de la dissidence u’il soit im ossible de séparer. Richir. «Entretien avec Jan Patoèka sur la philosophie et les philo- sophes » (publié pour la première fois en 1967 dans la revue Filoso— fic/ey casopis). politique. 31. le mouve— ment de la Charte dont la plateforme est rendue publique le 7 janvier 1977. observe—t—il. L’homme réservé. doit rendre position sur la ligne du front. française dans M. phénoménologie. jan PatoE/ea: philosophie. en la personne de Patoëka. presque timide qu’était l. le phi osophe—phénoménologue du philo— sophe-dissident. mis au ilon en 1969 avant sa diffusion en librairie: le ral iement en un corps solidaire d’une intelligentsia critique capable d’agir et de protester pourrait s’avérer d’une portée décisive pour l’avenir. É. à la fin de l’année 1976. cette fois par la création de la Charte. quelle qu’elle soit. 79 . une pensée philosophique. y remarque déjà Patoëka. La politique de répression massive qui suit l’écrasement du Printemps de Prague et touche de lein fouet les intellectuels explique qu’il faudra attencfi’e plusieurs années avant que cet espoir ne se concrétise à nouveau. trad.

Patoëka s’y implique à corps erdu et lui consacre tout son temps. Non seulement à cause du prix qu’il coûte à l’individu. de l’enracinement et du travail). avait—i’lD coutume de répondre quand on le lui proposait. Or c’est bien. D14 philosophe-phénoménologae au philosophe— résistant C’est qu’il en allait. 80 . Parce que la pratique philosophique. une tentative de saisrrà nouveau sa propre responsabilité. et parce que la dissidence. est toujours par définition dissidente. de conquête de soi). comme il tenait à sa philosophie. p. n’a cessé de le répéter d’un ouvrage à l’autre: sauf à se renier elle-même. et Patoëka le savait. ropre à chacun. prend aussi la forme d’une résolution philosophique.arole et je suis encore capable de mar— cher». Ces mots d’ordre ont sou- 1. refuse obstinément de céder à d’autres la moindre parcelle de son travail. La vie dans la vérité. la philosophie ne saurait se résumer à l’ac— cumulation d’un savoir sur. seule forme de pouvoir à la disposition des sans-pouvoir. constitue. de par sa voca— tion. pour Patoêka. «Je suis le porte. mais surtout parce que cet acte ne relève pas du calcul » 1. Essais politiques. ou bien de l’esquiver (de se satisfaire des deux pre- miers. ou bien de porter son destin. dans son inspiration éthique. C’est donc un acte éminemment moral. la conjonction de coordination se révèle sans doute de trop. fait le tour des personnes concernées. écrit Vaclav Havel. Patoëka. à une telle prise en charge qu’en ont appelé les dissidents. du «vivre dans la vérité» prôné par les chartistes au « vivre dans la dignité » de l’oppo— sition démocratique polonaise et hongroise des années 70—80. Elle re ose. 94. chaque fois. de la cohé- rence même de sa pensée au point que dans « philoso- phie et pratique de la dissidence ». Il se plie aux tâcfies d’organisation. c’est—à—cfire sa liberté (qui correspond au troi- sième mouvement de l’existence. en effet. Il s’y tiendra jusqu’à la fin. sur un engagement radical? c’est-à—dire sur la détermination. « en tant que révolte de l’individu contre sa position imposée [dans la société].

de soutenir cette problématicité jusqu’au bout. 18. C’est pour uoi Patocka écrit qu’elle est à la fois et nécessairement 341m et en dehors du monde. Quelle attitude ? Récapitulons ce qu’il en est pour Patoëka. Mais l’homme ne peut saisir cette possi- bilité qu’en abandonnant. de la mise en place. La philo- sophie représente la réalisation concrète de cette capa— cité. — en marge des circuits et de l’idéologie officielle. de connaître le monde. à porter le poi s d’il monde. séminaires privés. dans Liberté et Sacnfice. non pas vivre dans telle ou telle vérité donnée. un ailleurs: « Elle biffe la transcendance au bénéfice du transcendant » 1. en Europe de l’Est. ui revient à l’homme. qui nous récipite au contraire dans le non— sens puisqu’elle sub’stitue à la connaissance de la « tota— lité» celle du tout. par fes dissidents. note 1. Vivre d’ans la vérité signifie donc. mais d’abord d’une attitude — à l’égard de soi—même. d’une certaine manière. le sol du monde. souligne Patoëka. C’est là la si nification. Le fait même de poser la question en ces termes tém01gne d’une incompréhension foncière dans la mesure où il n’était nullement question d’une vérité positive. en le transcendant.-Ni non plus par la religion en ce qu’elle postule un sens révélé. ouvertement revendiquée.vent été mal compris: dans quelle «vérité» serions— nous supposés vivre ? a-t—on objecté aux dissidents. et à lu1 seul. 81 . « Remarques sur la position de la philosophie dans et en dehors du monde » (1934). cette possibilité d’accès au monde comme totalité. non pas seulement les choses singulières mais la « totalité ». Afin de se réclamer ciè sa tâche (pro re qui se ramène. Autrement dit: en transcendant le sol de l’ex érience naïve. etc. la philosophie — tel est son paradoxe — s’institue d’abord à partir d’un retrait. à tout instant. de la quoti- dienneté satisfaite. mais vivre dans la roblématicité même de la vérité. de « cités parallèles » — presse et édi— tion clandestines. et sur la volonté. ne peut nous être fournie par la science. des autres et de la société en général. En outre. s’ap uyait sur la reconnaissance que le sens est toujours que que chose de roblématique. en dépit des risques encou— rus. L’instauration de ces espaces de liberté. p. arrachés à la mainmise de l’Etat.

dépourvue d’appui extérieur.. pour Patoëka. au même titre que la trajectoire dis- sidente. 2.. Son caractère de lutte fîfit également écho au combat oppositionnel: la philosophie. l’une et l’autre. « La surcivilisation. « ne peut se per- mettre de la chercher uniquement dans les plats pays de l’existence [. Quant à l’action. z’bz'd. 4. relève Patoëka. le plan de la profondeur — et l’optique dissidente. pour Patoèka. p. Une af inité profondae se dessine ainsi entre l’es rit de la philoso hie — Patoëka dit aussi la « vie spirituell’é ». de Varsovie correspond cet «appel à l’homme héroïque» que représente. pourvu que celui—ci procède d’un mouvement autonome et non pas du conformisme social ou idéologique: « La vérité ne peut être saisie que dans l’action. comme un projet de vie à découvert.. p. >> Cette attitude n’est d’ailleurs pas spécifique à la philo- sophie et Patocka l’étend à plusieurs autres domaines. la vie dans «l’amplitude ». Au courage des «sans—pouvoir» de Prague. >> La vie dans l’amplitude. « L’homme spirituel et l’intellectuel n (1975). elle ne repose que sur son pro re engagement pour la vérité.. de Buda est. « Équilibre et amplitude dans la vie ». Celu1 qu1 cherche la vérité. au risque de la persécution et éterminé a faire une place au négatif. à la fois excposé.le philosophe qui. la philosophie dans la mesure où. 249. p. pour trouver un nouveau sol ferme qui serait cependant à problématiser derechef en tant que tel» 1. ibid. ont enfin ceci en commun qu’elles s’entendent. Dans tous les sens du terme.. on peut affirmer qu’elle scelle leur complicité. 82 .] il est tenu de laisser croître en lul l’inquiétant. observe-t—il. 1. sans croyance inébranlable.. 36. « est une lutte pour dégager de la problématicité quelque chose qui en émerge. écrit-il. et seul un être qui agit effectivement (qui ne reflète pas simplement un pro- cessus objectif) peut se rapporter à la vérité 2. au problématique. ce dont la V16 ordinaire se détourne pour passer à l’ordre du jour}. ». le cas échéant. mais dans un agir. passait le lus souvent our agnostique. l’irréconcilié. bien que d’éducation catholique. l’énigmatique. 16]. la « vérité » ne se donnant as. dans le seul travail de la raison t éori ue.

pour reprendre une image de Havel. tel qu’il ne peut s’en tenir à la clôture sur soi si ce n’est en renon- çant à son humanité. 2. ne constitue qu’un volet. Ce sont donc ces différents traits ui confèrent à l’esprit dissident. souligne Patocka. la double dimension d’une épreuve (celle de l’ébranlement du sens) et d’une protestation (contre la vision diurne. La vie dans la profondeur. et dans une acception proche de celle de Patoëka. L’écrivain et dissident hongrois Gyôrgy Konrad parlera lui aussi. dont la critique de l’alibi juridique. dans la perspective histo- rique et hilosophique de la dissidence. Liberté et Sacrifice. ou qu’elles manifestent au contraire le mode de vie et le com ortement d’individus « à travers qui la problématicité ait son entrée dans ces domaines » 1. ou à la vie «spiritue le». 248. Partout. 83 . Cet impératif de la souf— france dérive de l’être même de l’homme. 168. Telle est la rai— son pour laquelle ce qui peut entrer en conflit avec l’ordre du jour. dans l’appel que l’autre nous adresse et qui. ce n’est pas forcément l’ordre du droit.y com ris à l’art et au droit. objective). il paraît en effet possib e de tracer une-ligne de démarcation selon que ces activités sont pratiquées de maniere extérieure et simplement intégrées dans-des complexes de relations objectives. «ne tolère aucun sursis » 2. p. Havel va ainsi jusqu’à qualifier ce pathos «d’illusion la plus dangereuse qui ait jamais 1. Il est en revanche une chose à laquelle celui qui vit dans la « profondeur >> ne eut s’opposer: c’est l’urgence de la souffrance. L’optique de la justice peut de fait avoir à se dresser contre la légalité juridique lorsque celle-ci sert de façade respectable au système totalitaire en habillant «les fondements “bas” du pouvoir exécu— tif dans le “smoking” des termes de la loi». « L’homme Spirituel et l’intellectuel». c’est l’ordre du juste. Dans une page essentielle de ses Essais politiques. p. utilisé par le Parti comme un outil de contrôle social. prendra donc la signification d’une opposition conséquente au pathos objectiviste. d’une « autorité spirituelle » — spirituelle arce que tenue de s’obliger envers les valeurs universe les. à propos de la dissidence.

au profit de problèmes présentés comme lus réels et plus urgents. deux types de transcen— dance: l’horizontale (seule retenue par le marxisme et la modernité en général). de l’État éthiquement neutre P L’ajourner à l’infini. Or.existé: la fiction d’une objectivité détachée de l’huma- nité concrète. pour parfaire le tableau. de l’acheminer vers la prise en compte d’une dimension autre qu’im- médiate. la seconde. 84 .. qui motive une opposition à l’immédiateté en général. La tâche de l’intellectuel. 230. avant de le transformer en réalité dans les usines de l’industrie et de la bureaucratie. à la Nécessité historique. à la Technique. contre ce qu’Ernst Cassirer a appelé de son côté le «mythe de l’Etat». choses qui ne peuvent connaître l’inquiétude pour la simple raison qu’elles ne sont pas personnelles P» 1. au Système et à l’Appareil. 1. est de parvenir à allier. la vision d’un “bien commun” qui eut—être déterminé par des calculs purement scientifiques et atteint par des moyens purement techni ues. dans leur rapport réciproque. Science. de procurer à la première un espace réel. Ce passage reflète une des interrogations cardinales de l’op osition est—européenne: soit comment faire droit à ’inquiétude et la réinstaurer au sein même des institutions politiques. pour le philosophe. qui se résume à travailler au passage d’une situation sociale donnée à une autre. ce n’est pas cela qui inquiète l’“homme moderne” [. un “bien commun” qu’il suffirait d’inventer dans (les instituts de recherche. le schéma abstrait d’une prétendue “nécessité historique” et.. elle seule est capable. Essais politiques. notait Patoëka en 1968 dans le même esprit. plus juste. vers une plus grande richesse de sens. à ce titre. p. à l’Objectivité. c’est se condamner — Patoëfia suit sur ce point Masaryk — à les voir toujours ressurgir sous de nou— velles formes. Que cette illusion fasse des millions de victimes dans des camps de concentra— tion dirigés de façon scientifique. l’hypothèse d’une compréhension ration— nelle de l’univers. la transcendance verticale.] Le phénomène de la compassion individuelle pour le prochain n’a partient- elle pas au monde qui a dû céder la place à Il.

L’ordre ébranlé contre « l’ordre du jour» La Prague des huit années qui ont suivi l’interven- tion soviétique d’août 1968 n’incarne certes as l’ordre ébranlé mais l’ordre consolidé et normaiisé par la répression au jour le jour. mais aussi l’invention.. exclus du Parti. sous les chenilles des chars du. écrit-il. «que leur place est de ce côté—ci du front et non pas du côté des slogans du “jour”. 85 . C’est sans conteste sur cette seconde transcendance que va mettre l’accent la Charte 77_. Il s’ag1t de leur faire comprendre. dans Essais hérétiques. sont chassés de leur travail. à qui les autorités s’emploient à retirer toute influence. en direction d’un véri- table renouveau de la pensée politique indépendante 1. de la société sans classes ou de l’unité mondiale ». L’écrasement. l’appelant elle aussi à sentir passer le souffle de cette nouvelle «solidarité des ébranlés ». avant de devenir ministre des Affaires étrangères après 1989. Des mi liers d’intellectuels. car ces slogans « lancent en réalité un appel à la guerre » 1. d’autres concierges (tel le philoso he Ladislav Hejdanek).. précisément intitulé le Rétablissement de l’ordre.). Patoëka s’adressera particulièrement à l’intelligentsm technlque. de l’espoir réformiste qui avait animé le Printemps de Prague. hommes de rnénage (comme l’historien Karel Bartosek). Dans son célèbre ouvrage. par le pouvoir. 145-146. Ceci explique aussi pourquoi. pacte de Varsovie. de méthodes de mise au pas plus insi— dieuses — tout cela a paradoxalement joué. Cette Situation n’est cependant pas sans rapport avec le fait que le besoin de Patoëka se soit accru au cours de l’après-1968. pp. de l’Etat. Les uns se retrouvent chauffagistes (comme jiri Dientsbier. dans un de ses derniers textes. aussi alléchants soient—ils: qu’il s’agisse de la nation. à partir de la seconde moitié des années 70. ou encore chauffeurs (Mi’lDan Simecka lui-même). interdits d’activités publiques. « Les guerres du XXc siècle ». le philosophe slovaque Milan Simecka relate les mesures de persécution «légale » ui s’abattent alors sur l’intel- ligentsia du pays.

on voit alors s’amorcer une importante réflexion sur l’échec des tentatives visant à démocrati— ser le Parti de l’intérieur (Budapest. avait toujours fait preuve d’une lucidité d’au- tant plus rare qu’elle provenait d’un penseur dont la sympathie allait plutôt à la perspective d’un «socia- lisme à visage humain ». l’émergence d’une pen- sée qui se cherche désormais entre ses désillusions à l’égard du réformisme marxiste et son refus conjoint du nationalisme.O. 1968). Or. au lieu du res ect et de la vigilance dans le rapport à autrui. dans sa ratique.1a plus grande sévérité (voir au chapitre IV). où Solidarnosc succède au K.R.. sur ce point aussi. depuis les années 30. « La surcivilisation. une frac- tion de l’intelligentsia catholique polonaise entreprend 1. 86 . En Pologne. D’un côté. une indifférence absolue à l’égard de l’homme 1. 129. envers les uels il n’a cessé de manifester. Comment miser sur un régime qui. Celle-ci s’est déployée selon plu- sieurs volets.. un Etat amorphe. au lieu de la liberté rêvée. la société communiste dès la première moitié des années 50 donne bien la mesure de sa per lexité quant à son humanisation possible: « Au lieu dlii Plan gran— diose. de définir un change— ment à la fois d’esprit et de stratégie. au lieu de la fusion de l’individu dans la vie de la collectivité. » fi En 1968 — notamment dans un essai intitulé « Notre programme national aujourd’hui» —. p. Patoëka reprend par ailleurs ses réflexions sur le provincialisme et le «ressentiment national» tchèques. une méfiance généralisée. 1956. au lieu du bonheur partagé. Prague.en Europe centrale. ». non sans quelque humour noir. dans Liberté et Sacrifice. ce projet lui paraissait néan- moins irréalisable. Patoëka. sur ce point. (le Comité de défense des ouvriers). le mécanisme d’une organisation hyper- trophiée. avait assez démontré qu’il tenait l’in— dividualité humaine pour quantité négligeable? La façon dont il dépeint. D’où la nécessité. Or ses analyses rencontrent. constate Patoëka. dont de nombreux intellec- tuels prennent alors conscience. un manque total de joie et de Spontanéité. Dans le cadre des conditions imposées par Moscou.

Mais pourquoi Havel parle-t—il ici de système post- totalitaire? C’est que la dissidence des années 70 va parallèlement entamer une ample réflexion sur les fac- teurs endogènes ou les assises cachées qui garantissent la cohésion et l’assise du régime communiste.olonaises. par—delà la phase de terreur chaude. La spécificité historique de l’Europe nous enjoint de sor— tir de la dichotomie entre capitalisme américain et communisme russe. figure de proue de l’opposition polonaise 87 . mais aussi à la convic— tion. conduit le romancier budapestois à fustiger sans ména- gement ce qu’il appelle « les trois courants universels — le christianisme. d’une analyse. tandis que les historiens tchèques se pencfient sur la question des Sudètes (région d’où fut expulsée la mino- rité allemande en 1945). interroge our sa part Havel à la même époque ? On retrouve là l’es termes mêmes du conflit interne — entre totalita- risme. Le système « post-totalitaire » ne s’est—il pas justement développé sur le terrain de la rencontre entre la dictature et la société de consommation. libéralisme et nationalisme — qui travaille la civi— lisation rationnelle (voir au chapitre Il) pour Patoëka. des modes de fonctionnement de ce << commu— nisme aux dents ébréchées ». du romantisme de l’Etat-nation. Cette réflexion revêt notamment la forme d’une attention soutenue à la pratique du men— songe et à son emprise sur les individus. subtile. D’où l’idée de système post-totalitaire. le libéralisme et le socialisme» pour s’être tous subordonnés à l’ethos du particularisme.de réexaminer l’histoire des relations judéo. selon la formule d’Adam Michnik. estime encore Konrad dans les années 80. Côté hongr01s. la méd1tat10n d’un Gyôrgy Konrad est également emblématique de ce souci de tirer les leçons du désastre nationaliste de l’entre-deux-guerres. et comme la marque de son invite à rechercher ailleurs que dans la lutte qui les oppose la solution au problème du non—sens qui gagne les sociétés européennes. L’audience de Patoëka ne pouvait donc que croître face à la thématisation de cette double impasse (du réformisme et du nationalisme). qui lui était souvent associée parmi les dissidents. d’un indispensable renouveau de l’esprit libéral. alors partout à l’œuvre dans la région. Le triomphe.

Par là. p. Elle implique. 41.elle. Adam Michnik. au « nouvel evolut1onn1sme » théorisé par Adam Michnik. en passant par «l’ antdpo- litique» de Gyôrgy Konrad. c’est aussi 1. mettant laccent sur léthique: sur le refus dDe la duplicité et des compromissions qu1. Michnik et bien d’autres avec lui mettront en évidence la responsabilité morale et poli- tique énorme qui incombe aux intellectuels. etc”) Dans ces conditions. n° 10. dans les années 70. un essai qui fit grand bruit en 1986. souligne. 2. La Découverte. Elle le restera jusqu’en 1989. D un côté. le politologué américam Timothy Garton Ash a pu qualifier ce changement d’ approche de « morale antipolitique>>2. C’ est donc dans le contexte de cette réflexion que s’engage.t.9. mais en corrélation étroite avec ce premier aspect.t il après Patocka. moyennant un relatif confort quotidien (l’assurance d’un min1mum vital. Opter pour la dissidence. moins brutales. par Z. Erard. Lettre internationale. automne 1986. une nouvelle attitude est rofessée. une trame contestata1re commune aux dissidents tchécoslovaques. un nouvel objectif: du « pouvoir des sans-pouvoir» pro- clamé par JVaclav Havel. Une chose est sûre: la volonté d’arracher la politique à la « logique» pour la restituer à l’ éthique — à laquelle la philosophie de Patocka a pris une part décisive — caractérise à quelques différences d’accents près. D’ un autre côté. hongrois et polonais.reproduction du système. mais d’autant plus redoutables qu’elles en appellent à la collaboration tacite de l’ensemble de la soc1été. 88 . Penser la Pologne. aux perquisitions. aux filatures. cette posture s’inscrit également en faux contre la mythologie du « nous » et « eux ». «une attitude dont la conséquence logique est de renoncer aux avan- tages matériels et aux honneurs officiels pour vivre dans la vérité » 1. un tournant. 1983 (trad. Dans L ’Enrope centrale existe.—un communisme aux méthodes moins explicites. préface de L. anodines en apparence. celle d’échapper au licenciement. Kolakowski). n’ en permettent pas moms l’auto. les dissidents enten ent désormais situer leur tâche dans une libération gra— duelle de la société civile.

p. une communauté réelle » 1. la “vie”. doit être une communauté d’hommes libres. A. Michnik. 89 . il représente «un pas vers un socialisme démocratique qui. S’il fallait en résumer d’une phrase le propos. Penser la Pologne. C’est pourquoi la communauté d’hommes libres. et pour le dire avec les mots de Patoëka. plus qu’une structure institutionnelle et juridique. mais avant tout «celle de la souffrance humaine» . la “paix” ». 41. à qui fait écho Michnik pour tenter de convaincre ses compa- triotes que « chaque acte de résistance sauve une par— celle de liberté. « ébran— lés dans leur foi en le jour. C’est la révélation de leur véritable caractère. Comment agir afin que la profondeur — seule à même d’ébranler l’ordre du monde afin de faire front à celui du jour — revienne au premier plan de façon à jouer dans la modernité un rôle actif ? À cette question se ramène peut-être l’es- sentiel de l’inquiétude dissidente. que << l’impératif catégorique n’est pas la voix de la raison abstraite ». Son front. on pourrait affirmer que l’ethos dissident des années 70—80 a tenté de renouer avec ce que Patoéka nomme le plan de la profondeur: en invoquant que la lutte consistant à faire passer l’homme de l’idéologie à l’idée ne peut se dérouler à un niveau exclusivement économique et social. Comme tel. et par la prise de conscience que la non—résistance à l’impérialisme du quotidien est cela même qui conduit à la violence et à l’acceptation passive de l’injustice. Patoëka la dénomme communauté des ébranlés. remarque Konrad. il est d’abord dans les têtes. préserve les valeurs sans lesquelles une nation ne peut exister ». par leur attitude. écrit—il. chère à Adam Michnik. en suggérant.apprendre à penser contre soi: céder à la tentation de l’angélisme équivaudrait à partager avec le pouvoir une commune répugnance pour le principe de contradic— tion et ne pas voir que l’intégrlté et l’intérêt s’affron- tent en chaque individu. Le rideau de fer qu’il s’agit d’abattre n’est pas seulement aux frontières. une protestation qui se paie 1. « c’est la résistance aux motifs “démora— lisants” et trompeurs du jour.

d’un sang ui ne coule pas mais pourrit dans les pri— sons. remarque—t—il. D’où la conviction selon laquelle la « résolu— tion du conflit >> entre l’idéologie et l’idée de l’homme. dans la mesure où ce sur quoi le pouvoir s’appuie. 90 . cette médio- 1. une fois la lutte terminée. aux yeux de Patoèka. de la responsabilité derrière les critères de l’efficacité et à la réduction. p.] Il importe de comprendre que c’est ici que se joue le vrai drame de la liberté. constitue indénia— blement le principal problème pour Patoëka. La situation intolérable à laquelle nous confronte le régime totalitaire ou post-totalitaire rend ainsi caduque. De l’essence de la technique ait sens dit sacrifice dissident La question de l’homme moderne.. une dimension fascinante de la tech- nique et extatique de la quotidienneté qui nous pousse spontanément à nous situer dans l’optique de la force régnante. Essais hérétiques. [. une simple réflexion sur les choses. Et c’est cet accaparement qui nous rend jus— tement incapables de résister à’la dissolution du sens dans le fonctionnel. 144. de son accession au rang de «fonctionnaire de l’occultation et de l’oubli » de l’âme. de son enrôle— ment. la liberté ne commence pas “après seulement”. qui menace à l’horizon de toute société. La radicalité de l’idée de sacrifice. exige d’être comprise en rapport avec la gravité de cette menace. c’est sur le soin que nous portons à notre médiocrité quotidienne.. dans a marginalité. de la loi aux appareils bureaucratiques. qui se paie de la destruction de projets et de possibilités de vie. requiert — il n’hésite pas sur le mot — une « radicalisation ». sa place est jus- tement dans cette lutte » 1. Il existe. au contraire. comme moyen de rompre avec cette fascination. réplique Patocka. comme liberté intérieure. N’y aurait—il donc pas d’autre choix que celui consistant à résoudre le conflit par le conflit là où l’aliénation atteint son point culmi- nant ? Non.

désigne comme des «héros de notre temps » et que lui—même viendra bientôt rejoindre. ue tout n’est pas possible. ils ont saisi l’insuffisance qu’il y aurait à se contenter de revendiquer à notre époque « une formule univer- selle du genre de l’impératif catégorique kantien »3. dans Lzberté et Sacrl- fice. permet donc de faire valoir que la vie n’est pas tout. pp. « Séminaire sur l’ère technique ». Celui qui dépasse le simple horizon de la survivance pour se sacrifier révèle ce dont il y va de «l’âme» dans cette vision. la << solidarité des ébranlés ». Seul le sacrifice. c’est aussi par là qu’il s’agit de commencer. tels un Soljenitsyne ou un Sakharov. pour Patoéka. d’une finalité rationnelle de l’existence » 1. La dissidence jette ainsi à la flace du pouvoir qu’il y a des limites au-delà desquelles les prétentions iniques de l’Etat n’ont plus prisez. 91 . à notre époque. souligne Patoëka. en certaines circonstances concrètes. 33. il montre qu’il existe une ligne de partage fondamentale entre le mode d’être ouvert de l’homme et celui des choses. 1. 315.crité qui n’aspire qu’à la «garantie d’elle-même. des hommes que Patoëka. p. C’est pourquoi combattre le totalitarisme. Dans cette disponibilité s’édifie. la garantie d’un happy 6nd. dans un texte daté de juin 1976. Dans la mesure où c’est par la. incertaine — d’un revirement du rapport de l’homme moderne à la vérité. p. ce sera en premier lieu surmonter ces liens: se montrer disposé à sacrifier certaines pos— sibilités de vie. une rupture avec la métaphysique objec— tiviste de la modernité. dans cette disponibilité. qu’en certains individus. . . que l’emprise de la force régnante s’exerce sur nos vies. Ceci explique que le hilosophe ait pu voir dans la dis— sidence l’annonce — fifagile. 282-285. D’où vient leur importance capitale ? Du fait d’avoir compris qu’ils ne pourraient communiquer leur effroi autrement qu’en renonçant à leur vie anté— rieure et à leur position. 2. Par là même. à travers les liens qui nous enchaînent à la vie. L’essentiel tient ici au fait qu’il se produit. modeste. Cette conversion ne s’est certes opérée. Liberté et Sacrifice. « Séminaire sur l’ère technique » (1973). _ 3.

être ressais1e dans un acte de repli qui préserverait. et non seulement d’y orter e regard. l’intellzgentsia rou— maine. sou- ligne Patocka. p. 2. mais s ’accommoderait de l’injustice au dehors. La dissidence signifie le souci de se mouv01r en direction de cette différence. . une stratégie de strict refuge dans la sphère de la culture. 1’authenti— cité et la justice à l’1ntérieur. et par consé- uent. en somme. 314—315. un non formulé « dans une inten- tion parfaitement claire et réfléchie >>1. de son inachèvement.. Elle se réunit dans la négation de cette indignité qui conduit au règne universel de la force. sous l’influence du philosophe Constantin N01ca (1909- 1987). témoigner de la précarité de la vie humaine. Il renvo1e au contraire à une attitude qui entend. la ques— tion centrale. c’est de montrer cela his- toriquement. C’ est seulement 51 l’homme est à même d’entrevoir cela. Ne leur a-t—on pas souvent reproché de ne proposer qu’une 1. contre l’huma- nisme intégral et titanesque de la modernité. pour Patocka. On note qu au cours des années 70— 80. en jugera autrement pour prôner. ne saura1t. a l’ Ouest.Cet héro1sme n’ a cependant rien à voir avec une quel- conque fascination pour le surhumain. Elle fait au demeurant écho a la critique la plus courante adressée.] entre les étants et ce qu1 n ’est pas un étant ». 92 . montrer la positivité de cette grandeur négative. par exemple. comment l’ex érience individuelle de ceux qui « ont subi le choc. aux dissidents. 117121. dans le domaine privé. 144. qu’’ifpourra devenir patent qu’il existe dans le monde et dans la v1e quelque chose comme la différence [. dans 1’ histo1re »2 peut— elle se transformer en flacteur historial ? Telle est bien. C’est dire que cette différence. qui creuse la frontière entre le juste et l’injuste. Essais hérétiques. Comment cette exposition à la finitude et au péril. pp. cf3e ceux qui sont à même de comprendre ce dont il y va dans la v1e et dans la mort. pour Patocka. par un engagement pratique: «Montrer in concreto que la liberté est quelque chose de négatif. mais de le réaliser jusqu’au bout.. Ce dont il s’agit aujourd’hui.

Emmanuel Lévinas. Le mérite des opposants de l’Est reste néan— moins d’avoir pensé la dimension inséparablement éthique et politique des scrupules comme seuls à même d’instaurer un lien de solidarité originaire entre les hommes. Au problème de la forme «historiale».solution partielle. c’est—à—dire du souci du prochain. lit—on dans Difficile liberté. l’anti—héros révolutionnaire. Elle doit et elle peut créer une autorité spirituelle. Patoèka n’entrevoit guère d’autre solution que la solidarité des ébranlés. devenir une puissance 93 . par son Opposition à la quotidienneté. de son côté. la dissidence a en tout cas cru possible de rechercher les racines de l’Europe. Mais on peut aussi considérer que son importance réside justement dans la mise au jour du caractère extra—méthodique de la vérité. accessible seulement à un groupe restreint P Ils s’en défendront avec vigueur pour faire remarquer qu’il s’agit. On peut y voir sa principale faiblesse. échafaudé de contre-idéologie ni de contre—méthode. tel « un fantastique soleil » rendant transparente l’opacité des êtres. cette raison qui se lève. « Elle n’établira pas de pro— grammes positifs. Ce dernier n’est-il pas celui qui parvient à se détacher totalement de ses scru— pules. C’est à la fois peu et beaucoup. écrit Patoëka dans ses Essais hérétiques. à réprimer en lui le souci d’autrui P L’utopie a peut-être consisté à vouloir faire ombre à cette raison qui préoccupait tant. la réduisant finalement à une espèce de forme plus raffi— née de vie dans le mensonge. Dans la force universalisante de cette solidarité des scrupuleux. à l’inverse. de sa face nocturne. Une telle vision aliénerait la vie dans la vérité de son point de départ. son langage sera celui du démon de Socrate: tout en avertissements et interdits. est l’anti «petit- bourgeois » par excellence. Si le dissident. il est vrai. d’un même mouvement. contenant de ce fait l’ébauche d’une solution générale. La dissidence est—européenne n’a pas. Il serait totalement erroné. de comprendre les «structures parallèles » comme un acte d’isolement. d’une issue suscep- tible d’être ad0ptée par tous. relève notamment Havel. il réussit incontestablement le tour de force d’incarner.

personnage central de l’histoire de la Bohême. mais il n’aurait pu les prononcer « sans résistance de la conscience ». Ramener à la surface le fondement de la civilisation européenne comme reposant sur l’inassumable dilution de la conscience dans quelque instance collective que ce soit: 1. s’est risqué à la rap- procher de la déroute intellectuelle de sa génération. En substance. le mal fait irruption dans l’histoire chaque fois qu’intervient une disjonction de la conscience et de la raison — au nom du Parti. 94 . Elle ne craint as l’im- popularité mais au contraire lui lance un éfi sans paroles 1. du concile de Constance où il avait été cité à comparaître. un message dont la ortée se fera entendre jusque dans le combat antitota- litaire. Elles lui auraient permis d’avoir la vie sauve. La soli- darité des ébranlés s’édifie dans la persécution et l’in— certitude: c’est là son front silencieux. selon laquelle le sacrifice de la conscience indi- viduelle pouvait être compensé ar l’instauration d’un nouvel ordre de justice.1bid. Dans un des écrits—manifestes les plus marquants du Prin- temps de Prague. commentant l’attitude de Jan Hus. le philosophe marxiste Karel Kosik. Hus y expliquait qu’il aurait certes pu dire certaines choses à ses juges. sans réclame et sans éclat même là où la Force régnante cherche à s’en rendre maître par ses moyens.. envoyait à ses disciples. Erreur fatale: en vérité. longtemps répandue parmi les clercs. >> Légitimité et légalité: une tension irréductible Si la perspective dissidente ne recule pas devant la disponibilité à sacrifier sa vie à son sens. brûlé comme hérétique en 1415. de la nation. Le triom he du totalitarisme. avance-t-il. capable ensuite e rendre impossibles certains actes et certaines mesures. a été favo- risé par a croyance. Jan Hus.spirituelle capable de pousser le monde endguerre à accepter certaines restrictions. p. d’une idéologie. 145. il est en revanche une instance qui ne peut être sacrifiée à rien: c’est la conscience.

“de maintenir. Hermann Broch. 1987 (trad. S’il est un travers caractéristique de l’ tat communiste. Konrad. l’avait déjà admirablement montré: l’Europe signifie u’aucune institution n’est dotée d’une puis— sance suf’fisante pour rétendre produire une légitimité à partir de soi. dans son roman les Som— nambules. qu’ils sont irréconciliables car «leur lutte est mortellement sérieuse: qui prendra le dessus sur l’autre de l’intérieur ? C’est un combat qui ne nécessite pas une seule goutte de sang. Cette l’égitimité. Le respect de la loi ne garantit pas. une vie plus juste: la justice est tou- jours l’œuvre des individus avant d’être celle des lois. enserrant la vie au p us près dans son 1. On peut affirmer en ce sens que l’axiome selon lequel «La loi est la loi» représente le principe premier de tout régime totalitaire et la devise même du somnam— bulisme contemporain.le refus dissident de tout compromis doit aussi être compris à la lumière de cet enjeu. G. Tout un pan de la réflexion dissidente visera à éclai- rer la façon dont ce rocessus d’absorption de la légi- timité dans une teclffnique déterminée rend possible la mise en place de vastes systèmes de répressionÉpar voie légale. Gyôrgy Konrad. de l’an— glais par P. ou non. Iffaut bien voir. constatant que les fonction- naires ont de nos jours remplacé les prêtres. Lespoir). p. ne peut dériver que de la société et de l’intégrité de ses membres. Un des thèmes—clés de la dissidence va ainsi consister à réaffir— mer sans relâche l’impossible auto-référentialité des institutions. insiste—t-il. par un effet mécanique. l’intégrité de sa conscrence 1nd1v1duelle face à l’État. _ Les dissidents nous rappellent que la démocratie est avant tout une possibilité. 198. I’Antipolitique. 95 . n’est-ce pas celui de lé iférer sur tout. en permanence. va formu— ler cet impératif à partir de l’opposition entre ce qu’il a elle le pouvoir de l’esprit et le pouvoir de l’Etat. La Découverte. un combat en vue de conquérir l’autonomie intérieure. mais la conscience claire et permanente que deux pouvoirs radicalements différents sont ici à l’oeuvre » 1. propre a chacun. pour les dissidents. et qu’elle est_concl_1— tionnée par la capacité.

Essais politiques. un fascinant portrait de ces employés de l’Etat comme les autres que sont les juges de l’ordre rétabli.réseau kafkaïen d’ordres. de l’arbitraire des organes de sécurité 1. remarque-t—il. On remarque d’ailleurs que. de la misérable marge de manoeuvre laissée aux avocats. pos— session d’un disque de Karel Kryl. L’alibi juridique forme. «Qui ne sait rien de la vie dans notre pays et n’en connaît que les lois. un « alibi—pont » entre l’Etat et ses fonctionnaires. Cette fonction. » Le système s’avère d’autant plus efficace que sa vio- lence prend un tour plus civilisé lui permettant de mieux tromper l’opinion nationale et internationale. de bureaux. pourrait—on dire. Elle rem- plit en premier lieu le rôle d’alibi.. Et dès que je le vis. Témoin à décharge lors du procès d’un ami inculpé pour. Le juge qui envoie un individu en prison pour détention de «littérature pernicieuse» peut avoir la conscience tranquille: il ne fait qu’appli- quer le code pénal. la pratique juridique créant une impression de justice et de contrôle du pou- voir exécutif là où il s’agit d’orchestrer la manipulation de la société et de masquer la violation constante des droits du citoyen. est double. s’est beaucoup interrogé sur la fonction de la réglementation juridique dans le système post—totali- taire. de circulaires et d’interdictions en tout genre ? Vaclav Havel. observe Havel. dans les pays du « socialisme réel». 96 . je reconnus le visage désespérant de l’homme qui fait son travail et qui ne sera jamais effleuré par l’idée de donner une 1. du caractère non public des audiences. Simecka raconte: « C’était le juge qui m’intéressait. 129. à ses yeux. car cette duperie est aussi. On trouve ainsi. p. en parti- culier. ne comprendra pas de quoi nous nous plaignons. ce type de dossier était toujours préparé de telle sorte que le verdict n’ait pas un caractère explicitement politique.. il ignorera tout de la manipulation cachée des cours de justice et des procureurs. dans l’ouvrage de Milan Simecka sur la normalisation. un artiste ayant entre temps émigré. une auto—duperie: elle fait office d’instrument d’auto—légitimation. Mais il y a davantage.

potentiellement. on aurait pu s’attendre à ce que les o posants repoussent toute référence à la loi: la dissi ence n’aura au contraire de cesse d’invoquer les pactes internationaux relatifs aux droits de l’homme et aux libertés civiques auxquels l’Etat s’est lui-même lié. c’est avancer une raison supplémentaire pour la prendre en compte. à opposer à l’im ersonnalité de la rationalité étatique ce qui. e Rétablissement de l’ordre. »_\Sans cet alibi- pont. 2. Avec Patoèka. à savoir l’intégrité du monde de l’“apparence” » 2. observe Havel. là encore. seul maître du jeu. V. ne peut en effet s’autoriser le luxe de ne pas réagir uand il est pris au mot: dans ce qui fait sa force réside en même temps sa vulnérabilité. le système ne pourrait se maintenir durablement comme un ensemble cohérent. Ignorer la légalité en faisant valoir/son caractère de pure façade équivaudrait à lais— ser l’Etat en paix. p. la posture des chartistes va donc consister. 97 . L’Etat. Essais politiques. Cette fonction est détermi— nante puisque sans cette réglementation formelle. D’où l’idée qu’en appeler constament à la loi représente la stratégie la plus effi— cace s’agissant de défendre l’individu et son droit à une vie libre et authenti ue. le système rencontrerait une difficulté incomparablement plus grande à recruter de nouvelles générations de juges ou de procureurs. le régime « ne peut nier ce par quoi il se légitime et renverser lui—même l’un de ses piliers fondamentaux. que l’on pourrait aussi quali- fier de système de signes. comprendre ue tout l’édifice de mensonge du régime repose sur (fa ritualité de la loi. Havel. 132. Comment expliquer cette attitude en apparence para— doxale? En réalité. p. 118. qui permet de faire sauter les barrières ’mo’rales et àchaque fonctionnaire de s’en remettre a l 1dee qu il assure la défense de la société. tient à son caractère de mise en scène ou de «lien rituel». De fait.définition générale au mot “justice” 1. la menace le plus: à savoir 1. Grâce à elle. Forts de ce constat. dans ces conditions. les différents rouages du ouvoir sont reliés par un langage commun ou un co e de communication. La seconde fonction de la réglementation juridique.

un acte relevant de la vie dans la vérité et une façon de se réclamer de cette dernière comme d’une juridiction ultime. en toutes circonstances. montre Patocka. Son sacrifice prend ainsi le sens d’une obéissance. confirmer la justesse de ce constat: quand on ne parvient plus à ravaler la façade.l’universalité concrète du monde-de-la—vie. Merlier. mai-juin 1998. la noblesse de la loi figure égale— ment au centre de l’analyse patockienne du Criton. l’intrusion dérangeante — et par conséquent subversive — de la vie. extrait de j. Le pari philosophique de la dissidence repose au fond sur l’hy— pothèse qu’aussi fermé soit-il. L’obligation qui nous est faite de rappeler. p. condamné à mort. publié dans les Temps modernes. en vertu même de cette clôture qui lui est vitale.. 81. La décomposition extrêmement rapide du pouvoir lors de la « révolution de velours » de novembre 1989 est venue. Ibid. a posteriori. Patocka. à la Cité authentique: 1l obéit parce qu’il voit dans la philosophie «le pr1nc1pe de la Cité et qu’il ne veut pas l’abandonner »7-. de réaffirmer que la loi est quelque chose qui ne peut être confisquée. non pas du bien—fondé des règles du jeu mais de leur espérance de vie. se soumet. pour les dissidents. 98 . c’est le cœur même du système qui s’effondre. quand les techniciens de l’Etat commencent eux-mêmes à douter. P. le syStème n’en redoute pas moins. perçue comme de plus en plus aléa- toire. Le refus d’admettre son détournement représente. à travers cette réfé- rence obstinée aux engagements internationaux solen— nellement souscrits par l’Etat. Dans le dialogue platonicien. En second lieu et au-delà de sa seule dimension tac- tique. non pas aux lois particulières de la Cité. d’interpréter cette position comme une «glorification de la soumission à l’Etat. à plus forte raison quand celui—ci est injuste » 1. il s’agit. Socrate. 85. p. d’un langage différent du sien. 1. mais à la loi de la philosophie. à ce titre. alors ce n’est pas seulement le décor qui vacille. Socrate entend au contraire souligner la prévalence de la loi sur l’Etat qui l’édicte. « Criton » (trad. 2. Platon : leçons de philosophie antique. Mais il serait totalement erroné. Boisselet). Y.

nihilisme légal. C’est sur l’effondrement de la dyarchie légitimité—légalité. D’où le risque d’une bureaucratisation de la loi lorsqu’elle devient moins l’expression d’une cer— taine idée du bien et du mal que celle d’un travail administratif qui la livre au pouvoir discrétionnaire des fonctionnaires. Ce processus recouvre en fait deux mouvements: l’un de réduction de la légitimité à une opinion privée. p. 99 . son sens ne réside pas en elle- même» 1. enseigne que. Par cette double posture — critique du. 134. En aucun cas. face aux experts en matière d’intérêts public. relève G. Les habitants de l’autre Europe parlent en connaissance de cause: « L’expé- rience de l’Europe centrale. la 101 ne donne d’elle-même naissance à ce meilleur. sans fon— dement valable. Konrad. il est indiqué de cultiver le scepticisme le plus large ». de réduction de la légalité aux appareils. l’appauvrisement du monde—de-la—vie favorisant la capitulation graduelle de la conscience face à la machi- nerie administrative de l’Etat. elle ne peut avoir u’un rôle auxiliaire. Le rejet dissident d’une telle éventualité s’est ainsi largement exprimé à travers une interrogation sur les motifs ou les sources de cette irréductible tension entre 1. Ces deux phénomènes ont partie liée. soutient Patocka dans le même esprit. Une part impor— tante de son effort s’est en effet ramenée à mettre au jour les périls induits par la technicisation et l’autono— misation des fonctions de l’Etat. Patoëka a vu dans cette absorption tendancielle de la légitimité dans la légalité un des dangers vers lesquels converge une par— tie de l’évolution politique moderne. Essais politiques. que le radica- lisme totalitaire se déploie: en est issue la conviction qu’il est méthodiquement ossible de trouver à tout une solution «finale >> et définitive. Havel touche ici un des leitmotive de la réflexion politique est-européenne. réaffirmation de la suprématle e la 101 — la dissi- dence affirme en même tem s autre chose: la nécessué de ne jamais perdre de vue e fait que la loi représente au mieux un moyen imparfait << de proteger “le meilleur de la vie contre le pire. triviale. l’autre.

cette opposition apparaîtra. Si l’opposition démocratique a une idéologie. 100 . C’est dans cette mesure qu’il est proche de l’éthique judéo—chrétienne ». est impensable «en dehors de la personnalité auto- nome » capable de se distancier tant à l’égard de l’en— semble du donné que de la collectivité. se réclamant lui aussi de l’héritage intellectuel de l’Europe. L’autonomie et la solidarité des êtres humains sont deux valeurs de base mutuellement complémentaires auxquelles le mouvement démocratique rapporte toutes les autres. L’accès à la vérité. ou le marché mondial en viendront à être considérés comme des valeurs absolues. L’Antz'polz'tique. comprise comme une dimension fondamentale de la tradition européenne. insistent—ils à l’unisson. À chaque fois que l’État. un bloc. Cette inter— rogation éclaire notamment l’extrême importance accordée par les dissidents à la légitimation symbolique du langage. Konrad. affirme-t—il sans équivoque. La légitimité tient en second lieu son caractère irréductible de l’intégrité de la conscience face aux institutions. Dans son champ. «contre le fait de placer toute institution au—dessus de la dignité des êtres humains individuels. aucun compromis n’est acceptable. On retrouve la même idée chez G. En quel sens Patocka en vient—il à postuler l’intrica— tion de l’autonomie et de la solidarité ? Et n’y a-t-il pas quelque paradoxe à valoriser l’autonomie alors même que le philosophe manifeste la plus grande réserve envers l’idée de sujet ? La solidarité constitue 1. elle réside dans la « croyance selon laquelle la dignité de la personnalité humaine (à la fois en soi—même et dans l’autre per- sonne) est une valeur fondamentale qui ne nécessite pas de démonstration plus approfondie. Toute la philo— sophie de Patoëka pourrait être lue comme une tentative visant à fonder cette intégrité à l’aide de la phénoméno- logie. p. poursuit-il. 115. en invoquant la tradition européenne pour démontrer que cette valeur prétendument suprême est loin d’être universelle » 1. écrit—il.légitimité et légalité. Or que dit la culture de l’autono— mie ? Elle proteste avant tout.

bien, en effet, le troisième pilier sur lequel repose, pour
le pfiiIOSOphé tchèque, la légitimité. Son caractère 1rré—
ductible découle, en dernière analyse, de «l’ urgence de
la souffrance », cette urgence que nous éprouvons à la
vue d etres humains qu1 sont, à ce titre, des êtres libres
et pas seulement des ventres Vides; ni des entités abs—
traites, ni des exemplaires d’une espèce. Cet intéresse-
ment à autru1 ne saura1t toutefois se réduire à une
disposition charitable: se laisser interpeller renvoie
chez Patocka au mode responsable sur lequel 1’ homme
qui veut vivre dans la vérité se reçoit lui--même et son
ex1stence d une manière qui ne tolère pas lindiffé—
rence. Cet impératif rejoint par là l’idée de dévoue—
ment et s’adresse au351 aux fonctionnaires du pouvoir:
« L’urgence de la souffrance, précise—t—il, c’est la néces—
sité d’aider ceux qui demeurent éloignés de la vérité à
y accéder — les opprimés, rabaissés au rang de choses,
mais encore ceux.qu1 étouffent la voix de la conscience,
c’est-à——dire la voix de la vérité en eux— mêmes 1. »
C’est ainsi que, dans certains passages de son oeuvre,
Patoëka va esquisser une relecture pour ainsi dire phé-
noménologique et politique du thème dostoïevskien de
la « culpabilité sans faute >>. Sans doute lui a— t— elle sem—
blé pouV01r prendre le contre- pied de cette totale dilu-
tion de la responsabilité individuelle dans l innocence
générale et anonyme de 1 impersonnalité bureaucra—
tique. Dans la même veine et de façon plutôt inatten—
due, le philosophe, dans un texte peu cité (une préface
à un roman de Jaroslav Durych), suggère que l attitude
mue par le repentir — à condition de délester 1a notion
de son contenu religieux pour la redéfinir ontologi—
quement — pourrait nous mettre sur la v01e d’une
conception qu1 rendrait l’idée d’autonomie indisso—
ciable de celle d’une percée vers autrui. Une compré—
hension qui ne reposerait pas sur 1’ idée de sujet,
souverain et transparent à lui--même, érigé en centre
et mesure du monde, mais sur une ouverture à autre
chose, à la fois ouverture à la finitude et disponibilité à
répondre à son défi. Le repentir, dans sa signification

1. Liberté et Sacrifice, p. 169.

101

ontologique originelle, désigne une attitude, nous dit
Patoëka, « qui procède de l’ébranlement de l’enracine-
ment solide dans la structure quotidiennement évidente
du sens et en fait un devenir s’étalant sur l’ensemble
de la vie; c’est une attitude qui ne laisse jamais s’apaiser
le séisme qui fait que la terre apparemment ferme de
la certitude vitale se dérobe sous nos pieds >>1. La soli-
darité des ébranlés renvoie, dans cette optique, à la
solidarité des repentis, de ceux revenus des illusions de
l’arrogance subjectiviste, sachant que le commence—
ment est aussi peu entre leurs mains que la fin.
Le souci d’une cité où le philosophe ne sera pas
contraint de mourir, que ce soit à Athènes ou à Prague,
se réclamerait en somme de cette dis onibilité au
repentir, regardée comme une invite, philbsophique et
politique, à évoluer dans la transparence d’un savoir
concernant les deux possibilités de la vie humaine. Le
repentir fondamental, écrit en ce sens Patoéka, «se
rapporte à la faute fondamentale, à la culpabilité en
tant que trait ontologique de l’être fini, à cette impos—
sibilité d’être innocent qui est parfaitement compatible
avec l’innocence morale et la non—culpabilité person—
nelle » 2. C’est cette impossibilité d’être innocent, de se
garantir contre la vie à découvert sans désavouer son
humanité, ui gouverne l’engagement éthique et civique
de la dissidence; c’est elle, en revanche, u’ignore le
juge que n’effleure pas l’idée d’avoir à définir le mot
«justice». Elle fonde, pour Patoéka, la vie dans la
vérité comme responsabilité et solidarité, à rebours de
cette innocence principielle, élevée, par le sub'ecti-
visme moderne, au rang de principe suprême de f’Etat
comme de la science.

1. Préface à j. Durych, I’Arc de Dieu, Éd. Souffles, 1988 (trad.
E. Abrams), p. 14.
2. 1bid.

IV
L’actualité post—communiste
de la pensée dissidente

Invoquer la pertinence du projet critique porté par
la dissidence s’agissant de penser les dilemmes qui tra-
vaillent le post-communisme, alors que nos démocra-
ties, privées de miroir, se retrouvent comme face à
elle-mêmes, quoi de plus inactuel en apparence?
Depuis la chute du rideau de fer, ne voit-on pas cepen—
dant s’esquisser les contours d’une nouvelle commu—
nauté de destin à travers l’inquiétant problème de
savoir comment sortir, non plus de l’affrontement entre
«socialisme réel» et libéralisme, mais de cette dialec—
tique négative de la mondialisation économique et de
la fragmentation ethnico—identitaire indéfinie P L’Est
et l’Ouest, de ce point de vue, ne sont—ils pas entrés
dans la même crise P C’est également en vertu de la
nouveauté de cet enjeu que la lecture dissidente de
l’idéologie moderniste et, avec elle, la critique pato—
ckienne du nationalisme, méritent, nous semble—t—il,
d’être revisitées.
\

Une issue a la dialectique négative du mondial et
du local
Revenons en quelques mots sur la teneur de ce
dilemme où résonne, sans nul doute, le défi majeur de
cette fin de siècle. Comme si, selon un paradoxe qu’il
s’agirait de méditer, l’Europe, prise en étau entre la
montée de deux logiques également inhabitables, ne
103

d’une humanité vouée à se murer dans l’absolutisation de ses différences P Des Lumières et du romantisme. le dilemme mortifère du marché et du ghetto pourrait cependant ne refléter qu’une variante foncièrement dévoyée. comme émancipation à l’égard du passé. d’av01r pressenti l’urgence de ce réexamen.s était jamais trouvée aussi fracturée que depuis la fin de sa division: d’un côté. le triomphe désormais planétaire d’une rationalité de part en part anonyme et marchande. renversée. constate Patoëka. enfin émancipée parce qu ’affranchie de tout sol et de toute tradition. l’essentiel ne se joue- rait—il pas dans l’impératif même d’une révision du paradigme moderniste de la tabula rasa. mais aussi dans l’émergence. avec son corollaire. au sein même des démocraties les plus installées. une conception de l’émancipation — comme émancipa— tion à l’égard de la métaphysique de la quotidienneté et non pas. un mouvement d’ uniformi- sation irrésistible. la dissidence nous a paru pouvoir s’interpréter comme une des plus 1mportantes tentatives mlses en oeuvre au cours de ces dernières décennies afin de rendre a nouveau visible la contradiction cen- trale du rationalisme européen. le dernier mot des Lumières P Et tenir pour le dernier mot du roman— tisme la vision. En face. observable dans la multiplication des néo- nationalismes. Dans quelle mesure la saisie de cette contradiction abrite—t—elle. primordialement. Dans cette hypothèse. En ce sens. Entre les avancées d’une rationalité technicienne et celle des valeurs universelles. des appartenances — également sus— 104 . de ces deux grandes tradi— tions de pensée dont nous sommes les héritiers. avec Patoëka. Comment interpréter la montée concomitante de ces deux phénomènes P Peut—on raisonnablement vou— loir l’un contre l’autre P Voir dans l’idéal d’une huma- nité homogène. et en réaction. nulle convergence. on assiste à une non moins inquiétante poussée commu— nautariste. les deux termes pervertis de l’alternative (mondialisme ou communau- tarisme) ne faisant en dernier ressort qu’en signaler 1’ essoufflement et les limites P Il appartient aux dissidents d’ Europe de l Est. d’importants contre-mouvements différentialistes. on l’a vu.

Un soupçon certain entoure la position sceptique face à la perspective d’un avenir aussi radieux. s’envisage classiquement 105 . D’où. D’où son assimilation présomptive à une apo— logie du passé et à une dénonciation. par là. l’avènement d’un monde post—conflictuel et post—national. se formuler ainsi: si le problème de l’universel. de plus en plus pacifié parce que de plus en plus unifié. dans la logique de son dispositif conceptuel. à peine masquée. La sortie hors de cette alternative pourrait. dans cette optique. l’idéalisation de la transparence. La paradoxale actualité de celu1 que le philosophe allemand Walter Biemel qualifiait d’« un des rares véri— tables Européens de notre temps » résiderait à cet égard dans la façon dont sa pensée pourrait nous aider à nous frayer une voie hors d’une alternative idéologique étouffante où. bien des réflexions sur l’Europe nous enferment. La réticence à souscrire à l’optimisme sans-frontiériste dissimulerait mal de sulfureuses ten- tations. depuis la chute du communisme. a pourtant choisi de camper sur d’autres positions. tout attachement digne de ce nom à l’individu passerait obligatoirement par sa valorisation en tant que déliée de toute communauté particulière. du marché. en creux ou en filigrane. qui n’a pas à montrer patte blanche puis- qu’il paya de sa vie son dévouement au pluralisme et aux droits de l’homme. de l’universalisme et de la modernité comme tels. de la mobi- lité. de sa trahison ou de sa sauvegarde. L’inquié— tante recrudescence des nationalismes à l’Est nous sommerait en effet de choisir une bonne fois entre deux grandes configurations rivales. Patoèka. de tout ce qui.ceptible de nous aider à fonder une critique symé— trique du mondialisme et du néo-communaUtarlsme P Ses analyses sur l’histoire tchèque et sur les dérlves de l’entre—deux—guerres font—elles par ailleurs apparaître. dans le domaine des échanges et de la communication. serait susceptible d’accélérer la conversion du lointain en prochain et de hâter. une conception spécifique de la nation P De la nation comme cadre où l’historicité même de l’humanité européenne — en tant que capacité à agir par—delà la préoccupation exclusive pour la vie — pourrait encore être sauvegardée ?_ . Selon la première.

mais entre ce qu’il appelle les promesses du jour (de la quotidien— neté) et celles de la nuit (d’une opposition conséquente à la quotidienneté et à ses critères). en exige au contraire la restitution ou la revalorisation 31 l’on veut faire droit à la dimension proprement humaine de l’existence P Et à quelles conditions la nation civ1que 1. 49. Car c’est précisément le souci de réenraciner l’universalité dans la «polémicité» même de l’homme (en tant que la vie humaine est une lutte). et mieux en résonance avec le Zeitgeist (l’esprit du temps): y a—t—il moyen de se maintenir sur le terrain de la tra- dition critique issue des Lumières tout en persistant dans le refus de sacrifier à une alternative qui tend de nos jours à prendre les atours d’une véritable somma- tion opposant le paradis de l’universel à l’enfer de la différence P La pensée de Patoëka. pour Patoëka. en somme. radicali- serait l’enjeu: le refus d’une telle mise en demeure ne conditionne-t—il la possibilité même d’une authentique fidélité à l’idéal émancipateur de la modernité poli- tique ? Une ouverture est-elle pensable qui ne pré— serverait pas en elle la mesure de la clôture ? En quel sens en effet s’émanciper — se libérer des détermina- tions qui nous enferment dans une culture. 1996. 106 . L’opposition centrale ne passera plus entre le particulier et le général. un destin — sans persévérer jusqu’à un certain point avec soi—même: jusqu’à ce point où le rapport à soi peut justement deve- nir problématique P La compréhension patockienne de l’idée d’émanci- pation mérite d’être réexaminée dans le contexte de cette discussion. qui fait l’intérêt de sa réflexion. Paris. le particulier. Pour reprendre les termes d’Alain Finkielkraut dans l’Huma- nité perdue. le fini. du natif et de l’électif. donc. toujours avec Patocka. loin de trou— ver son autre dans le conflictuel. En quel sens. Seuil. conflit dont l’inté- riorité de l’homme a vocation à se faire le théâtre. p.à l’intérieur de l’antinomie de l’être et du vouloir. entre «le poids de l’être » et «l’envol du sujet >> 1. l’universel. y a— t-il une manière de le poser qui échapperait aux termes de ce dilemme P Pour le dire. du narratif et de l’argumentatif.

--/ la meilleure façon de combattre l’hybris nationaliste. << Le sens d’aujourd’hui». Elle s’affirme notamment à travers une CI‘l- tique radicale du nationalisme linguistique hérité de Herder et d’Arndt. perd de vue que la nation « n’est pas ce qu’il y a de plus haut. qu’il rend en partie responsable des dérives de l’Etat fondé par Thomas Masaryk en 1918. J. qui ne soit pas un pur et simple fait mais une valeur universellement reconnue » 1. Pour autant. plusieurs fois en ce siècle. dont. citée par Erika Abrams dans son avertissement à j. peuvent se prévaloir —. Patoëka. la promotion alternative du sujet au rang de ce qu’il y aurait de « plus haut » n’apparaît pas à Patoëka comme . qu’elle n’a pas son centre de gravité en elle- même. déplore-t—il. p. Le subjecgvjsme objectiviste en. c’est la façon. . interview accordée en 1965. .peut—elle en appeler à l’homme afin qu’il renoue avec sa « polémicité » P Repenser notre rapport aux Lumières et au romantisme La confrontation de Patoëka à ces deux traditions est omniprésente dans les nombreux écrits. capable de tout réduire à la seule ques— tion du pouvoir. l’Idée de l’Europe en Bohème. de la domination froide et calculatrice 1. 107 . Ce qu’il a toujours stigmatisé avec force — et avec une lucidité dont peu de penseurs de la région. mais qu’elle doit être rapportée à quelque chose qui soit compréhensible de soi—même. Patoëka. entre les deux guerres. 8. Le propos de Patoëka n’est pas de contester le droit des Tchèques et des Slovaques à s’être constitués en État. inaugure une autre 9 — ou plutôt s’agmnomène regardé sous un angle diffférent P — sous la lârme d’une objectivation folle et violente. ses compatriotes ont failli à leur vocation en s’adonnant à la construction d’une identité nationale mythifiée et en omettant de comprendre leur culture dans l’horizon universel de la culture européenne. en cette matière comme en d’autres. Le nationalisme.. qu’il a consacrés à la « question tchèque >> et à l’hist01re de la Bohême./ z xl.

et (b) de sauvegarder. en rupture avec l’immédiateté quoti- dienne. «vitales ». Philoso— pher contre le modernisme signifie. économiste et technicienne qui. hybris qui s’est pleinement déchaînée au cours des deux guerres mondiales. et pro— pageant en ce sens une mythologie de l’esprit national et collectif» 1. dans le risque démocra- tiquement assumé d’une perpétuelle mise en question du sens donné. Liberté et Sacrzflce. avec le romantisme. 108 . la question serait celle-ci: à quelle condition une réflexion critique sur la modernité capable (a) de maintenir. le “nous” collectif à la société en tant que complexe de relations impersonnelles et supra-individuelles. « s’affirme s’urtout dans la pensée sociale opposant la nation à l’Etat. débordant continûment leur domaine propre. Patoëka entreprend donc de la faire valoir contre le modernisme: contre la méta- physique du maintien de la vie et la logique instru— mentale.sur l’homme. 113. renouer avec la figure de l’Europe en tant que cel e-ci renvoie à l’expérience d’une différence. p. observe-t-il. tendent à s’annexer et à investir toutes les sphères de l’existence. que ce soit aux fins du bien-être de l’humanité (quand la démocratie s’asservit à l’esprit du marché) ou à celles. s’il fallait extrapoler la position de Patoëka à l’intérieur du champ classique Lumières/romantisme. à parler de « péril» : ce type d’organicisme. elle pourrait se laisser définir comme une critique de l’Auflela'mng ou de l’universalisme abstrait qui refuse- rait néanmoins de se reconnaître dans son renverse— ment romantique de type conservateur ou ses dérivés particularistes. à l’affirmation 1. dans cet es rit. le philosophe n’a jamais hésité. l’égard dû aux héritages culturels. À leur propos. des années 30 aux années 60. De là. Ou encore en réser— voir de moyens. avec les Lumières. Formulée de manière positive. l’idéal d’une vie pour la liberté. comme à cette chose que l’on a forcément scrupule à entreprendre de trans— former en fonds à notre service. Cette double exigence. de quelque cohésion étatico-nationale (quand triomphe l’esprit nationaliste).

. une secrète connivence unit. mais bien notre obligation envers la face positive de ces deux grands courants: envers les Lumières comme culture du dialogue et de la problématicité du sens (menacée dans l’approche 109 . Hannah Arendt ou jean Améry à qui la barbarie natio— naliste. Avec Istvan Bibo. comme un « utilita— risme pratique ». cen’esutwpas. en particulier national-socialiste. Le propre du nationalisme est de suspendre l’esprit critique et de tout rapporter aux intérêts de la collectivité et à la fausse morale militante de sa lutte. de manière simpliste._ Patoëka va de la sorte parvenir à arrimer sa critique . pour Patoèka. nulle oeuvre authentique ne saurait voir le jour dans ce contexte. Dans cette logique. Mais on peut avancer qu’il trahit également la pensée romantique dans ses variantes non conservatrices. d’une irréductz'bz'lz'té ultime de l’être à la vie. le point de vue de la vie tend à faire norme. les Lumières contre le roman— tisme o’u inversement. Or la dis— sidence s’est précisément rassemblée auto‘ur du souci de préserver cette différence (voir au chapitre III_). le nationahsme s’oppose de manière évidente à l’idéal humaniste des Lumières. Il se présente en ce sens. C’est pourquoi la pensée nationaliste représente la ruine de l’homme et de la culture: elle ne laisse rien subsister dans son autonomie. Rien de désintéressé. On pense à celle portée par les intellectuels de l’Ecole de Francfort ou à des auteurs comme Walter Benjamin. en effet. nous dit—il: l’art y est toujours pratiqué dans un esprit non artistique. Patoëka verra dans le nationalisme « la misère des petits Etats d’Europe de l’Est». la raison nationale à la raison instrumentale. pourrait—on dire. Car dans le nationalisme aussi. Foncièrement moderne et toujours mue par un pro- jet unificateur. la littérature en une guise tou— jours provinciale. n’apparaîtra pas en ce siècle comme l’antithèse de la Zivilisation et de sa «cage d’acier» mais comme sa face cachée. souligne le philosophe. de l’esprit nationaliste à sa critique du_modernisme. historien et sociologue hongrois de la même généra— tion. La fécondité de l’approche patockienne tient ainsi à la mise en évidence que ce qui est en jeu. sombre et destructrice.

d’une rationalité en cela fermée uisqu ’elle n’admet rien d antérieur à son action. dans la nouveauté du critère institué pour départager les deux possibilités fonda- mentales de l existence: ce n’est plus le rapport entre- tenu à légard de lorigine. «L un1verse moderne. Comme on ne connaît pas désormais de plus——baat. Une cause mise en péril par l’autosuffisance réitérative de soi—même (tautologie des identités closes) comme ar l’autosuffisance d’une rationalité s ’autorisant à faire abs- traction de tout élément de narrativité. veut nivéler. dans la réaf- firmation d’une sollicitude à l’égard de la diversité humaine (menacée dans l’approche nationaliste).. Une secrète connivence unit d’ ailleurs ces deux écueils symétri ues. suggère le philosophe lorsqu il décrit le nationailisme comme l’envers réactif d’un uni— versalisme dévoyé sur le terrain de l’im ersonnalité. En sorte que c’est le paradigme même de l. «Qu’est-ce que les Tchèques P» (1975). La démarche bouleverse ainS1 de man1ère radicale notre façon de voir. l’organe concret. dans son l. envers le romantisme. le particulier. en ce u ’elle donne a enser ensemble la cause de l’universel? et la cause de ïtplm’alité. voire la source de l’humanité 1. dans l’Idée d’Earope en Bohème. [. l’ ethnique. 1c1 comme ailleurs. nulle iclaentité originaire à respecter (monotonie d’un universalisme impitoyablement abstrait). qui.» Résultat: le articulier apparaît aux individus comme la seule réalité tandis qu’ils perçoivent l’universel comme « une abstraction pour laquelle ils ne se sentent as tenus de remuer le petit doigt.technocratique). tabala rasa qu il s agirait. 81—82..de ce dans qu01 on vit au jour le Jour. la multiplicité des langues et des traditions. au remier chef.]]Quand disparaît l)e transcendant [un universalisme intégrateur]. pp. on essaie de faire de tout ceal . » Le paradis de l universel et l enfer de la difference bascules du même Côte L’ originalité de la position défendue par Patocka réside. du natif. 110 . de remettre en ues— tlon. il reste le transcende. écrit-il.

pour reprendre la célèbre opposition kan— tienne (dans Qu’est-ce que les Lumières .9) demeurerait sous la coupe des déterminations propres à la culture où il est né. une fois résiliée toute particularité — à quoi s’opposerait un hypothétique avant. Une simple mise en regard des écrits historiques et des écrits phénoménologiques de Patoëka permet de voir à quel point ces deux lignes d’analyse se recoupent . s’avère décisif. la seule qui puisse à la fois échapper à la tem— poralité passéiste de la tradition et à la temporalité « instantanéiste » de la modernité où rien. là où l’homme. On constate en effet que cette relation implicite ou non problématique au monde comme totalité (à la vérité. Qu’obtient-on à adapter la doctrine des trois mouve— ments à l’alternative stérilisante du communautaire et du planétaire évoquée plus haut P Cette perspective montre qu’en accepter les termes. mais le rapport entretenu à l’égard de la quotidienneté. ce que Patoëka reproche au nationalisme de type ethno-culturel. recoupent. c’est déjà reculer sur l’essentiel: abdiquer de façon tragique de la seule dimension qui puisse caractériser ontologiquement l’homme. la distinction proposée par le philosophe tchèque traverse littéralement le clivage classique selon lequel l’universalité (le devenir majeur de l’homme) adviendrait après — abstraction faite du passé. et d’autre part à l’optique mondialisante de la civilisation technique. à la limite. encore à l’état de minorité. leur description et l’analyse de leurs insuffisances respec- tives. une relation explicite au monde comme totalité (quotidlenneté sur— montée). En faisant tomber la ligne de fracture selon que l’homme se tient dans une rela— tion implicite (quotidienneté) ou dans. tandis que le présent gouverne dans le second. n’a plus vocation à survivre au moment présent. d’une part. terme à terme.optique. précise Patoéka dans le Monde naturel et le mouvement de l’existence humaine. De fait. Le passé constitue d’ailleurs la temporalité qui domine dans le premier cas. à la question du sens) caractérise les deux pre— miers mouvements de l’existence — l’enracinement et le travail (ou dessaisissement de soi) — lesquels se voient du même coup basculés du même côté.

. note Patocka. Ici et là prédo- mine la chaleur protectrice de la Gemeinschaft — ou de ses reconstructions 1mag1naires — tandis ue l’individu y est occupé par le souc1 de persévérer dans son être.c1. 120._ ticularité au service d’ une mission universelle [.il. Témoin consterné de ce naufrage. cette fois occultée par le déploiement ositif e l’action. r" Patocka appliquera le même rocédé analo 1que à la sphère du travail dans laquelle l.. Ibid. Le particularisme. totalité préaîable dis- paraît é alement. dont le programme est expressément national. Patoëka résume en fait ici les idées de jungmann qui. p. dans l’Idée d'Europe. La nation tchèque moderne. au xlxc siècle.. dit. La radicalisation du mou- vement d’enracinement va ainsi coïncider avec le pathos nationaliste. C’est en effet l’ appartenance communau— taire qui s’y détache comme le cr1tère fondamental de l’existence... De ce point de vue. 19-20. Le drame survient ainsi quand les circonstances historiques produisent des idéologues disposés à convertir cette première dimension de l’ ex1stence en programme politique. va s’employer à reformuler et à radicaliser la théorie her— derienne: « La philosophie de l’histoire tchèque » (1969).] e le a " été grande aussi longtemps que sa tchéquité est demeu— rée athématique.» l’essentiel étant de préserver « la spécificité de son génie ». succombe a la petitesse pour les raisons que nous venons d’évoquer » 2. Celle. conçue comme une donnée naturelle]. reprend ce cr1tère à son compte uis ue la communauté lui apparaît «fondée sur lès florces humaines organiques qui déterminent les destinées his- toriques des différentes collectivités ». il n’y a « pas de sens à faîre une distinction de principe entre la nat1on et la souche ethnique. 2. dont Patocka se démarque. pp. la Vie soum1se à rinertie (ou a l’exaltation idéologique) du local comme celle soumise à la raison instrumentale ou au somnam— bulisme de la civilisation mondiale se trouvent logées a 1. et s’éclairent mutuellement.. Pour le nationalisme linguistique. Patocka 1ra Jusqu à voir dans le repli articulariste la tragédie même de toute l’histoire de aBohême. . « a eu de la grandeur aussi i longtemps qu elle a trouvé l’occasion de mettre sa ar— .

il distingue la culture de type historico-politique et celle de type philosophique.'et au—delà. Reste à savoir à quelle condition ce mouvement de percée pourra s’éprouver positivement. ui appartient au corpus de ses écrits tchèques. il faut bien le reconnaître. mais dans un cadre démocratique et national P Un plaidoyerpour la nation citoyenne . Il y voit deux types supé— rieurs dans la mesure où l’horizon historique de toute culture digne de ce nom s’articule en deux parties: l’horizon de l’histoire nationale pr0prement dite et l’horizon universel. dans un cadre post—national (reléguant le culturefdans la Sphère exclusive du privé).9 Question difficile car. le thème ne s’en trouve pas moins effleuré. Dans un texte de 1938. « L’idée de la culture et son actualité aujourd’hui». Patoélka dresse ainsi une typologie des différents types de culture. une t éorie de la nation civi ue. « du point de vue du groupe auquel le rattachent ses origines et ses 113 . Ici et à. Cette articulation s’avère néces- saire car seul celui capable de ce double regard peut éviter de verser dans le fanatisme ou la démagogie. À côté de la culture nationale ou nationaliste. dans un cadre particulariste (le culturel érigé en fondement du politique). assurément.la même enseigne: à l’enseigne d’une vie encore vécue sur le mode de la déchéance. La troisième possibilité se laisserait là encore définir dans ce contexte comme une percée: indivisément prise de distance_enve. et envers une soc1été qui ne se comprend lus que sous l’angle exclusif de la pro- duction et de l’a consommation. non lus.rs la com— munauté lorsqu’elle se corrompt en nationalisme ou en un traditionalisme régi par la répétition mécanique et extérieure de la coutume. dans l’oeuvre de Patoëka. du lanétaire et du communautaire. ni. systémati— quement élaborée comme telle. «Il sait aller au-delà de toute perspective étroitement personnelle ». De cette double critique. ajoute Patoëka. c’est en vain ue l’on chercherait. est-on autorisé à décfuire que la visée d’émancipation ne saurait. aux yeux de Patoëka. prendre corps et sens que dans un cadre où le culturel n’est pas disjoint du politique? Autrement dit: ni.

188. cette inscription pourrait être portée au langage et faire l’objet d’ une reprise cri— tique. elle n’ en a pas moins besoin d’une matière sur quoi la visée émancipatrice puisse porter Or la démocratie n’ a de sens qu’en tant qu’elle rend obligatoire. puisqu’on ne voit plus. dans quelle mesure elle pourrait encore avoir à se surmonter elle— même. mais au sens même de l’ex1— gence démocratique. sans inscription préalable de l’individu dans la spécificité d une culture. Le premier.nous av01r aujourd’hui P ». dans l’Idée d’Europe en Bohème. p. Patocka répond sans équ1- 1. mais l’examen critique. « L’idée de la culture et son actualité aujourd’hui» (1936).elle pas à dire que l’arrachement au oint de vue originaire requiert précisément un cadre où l’identité pu1sse être travaillée par le politique ? Plusieurs arguments semblent se faire Jour en ce sens chez Patocka. procède d’une interrogation sur les conditions qui permettent à la démocratie de fonctionner. non plus seulement a la possibilité. c’e-st—à——dire se maintenir comme le site d’une vie responsable. de fond. En un mot. sans fondation nationale — sans une langue. soucieuse de s’élever au——dessus de la simple subsistance biologique ou consommatrice. 114 . Bref. non pas la répudiation. des références. dès lors. Si celle ci a besoin d’ une forme a l 1ntérieur de laquelle un débat contradictoire puisse effectivement av01r lieu. elle pour— rait encore vouloir se soumettre Le second argument. << en sens inverse de la nature ». comment. une mémoire communes — la démocratie pourrait prétendre répondre a sa voca- tion. tiendrait. que lui adresse un élève en 1974. d’ordre plutôt pragma— tique. À la question « Quelle conception de la nation pourr1ons. Or on ne voit pas comment. définitivement affranchie de ses allé- geances multiples et rivales. par chacun. à quel douloureux effort de conciliation. de ses appartenances pré—poli— tiques Nulle ambigu1té communautariste sur ce point chez le philosophe. on ne voit pas quelle représentation de l’ uni--versalité bâtir — ums vers quoi P — à partir d’ une humanité globale.intérêts »1 La mise en avant de cette double perspec- tive ne revient.

qui ne se laisse pénétrer par la pen— sée. 38. comme advenant en vertu et dans le mouvement même par lequel l’individu pro- blématise ses enracinements divers — et peut dès lors se placer face à la totalité du monde — ne saurait s’accom— moder d’un cadre où l’allégeance citoyenne demeure— rait séparée de l’appartenance culturelle. p. de l’ancien qui continue obstinément de s’infiltrer dans le nou— veau. » Mais 1l évoque aussi. On lpeut interpréter ce propos de la manière suwante: la cu ture démocrati ue serait sans objet à moins de viser une auto-transf’ormation des identités. que tout ne dépend pas de nous pour être simplement livré à notre arbitraire. Autrement dit: c’est 1. chez Patoëka. une certaine maniere de se rapporter au passé par «la négation et la conservation ». Si le politique est le lieu privilégié d’une rupture avec le donné. englué dans l’évidence). cela signifie donc que le déjà—donné. « La pensée tchèque de l’entre-deux-guerres » (1974). loin d’être préjudi— ciable à la liberté. en premier lieu. est l’objet d’un chol. précise-t—il. II. 115 . en constitue au contraire le néces— saire préalable. son mouve— ment propre n’est ni de pure rupture (éradication du passé). ne cessera d’insister Patoèka. selon une ligne argumen— tative étroitement corrélée à la thématique de la finitude. Une telle repré— sentation de l’universalité. ni de pure conservation (un rapport naturel à l’identité. normativement assumée. à cet égard. L’idée selon laquelle seul un monde ordonné à un passé peut être habité par une visée d’universalité s’en- tend enfin. J.voque: « On n’est pas tchèque ou hongrois du seul fait d’être né dans tel ou tel milieu et d’en avorr reçu une langue. Masaryk et l’action. mais de « transcen- dance» ou encore d’examen critique. s’écartant ainsi du « schéma ». des hommes mais aussi du monde qui nous entoure. La nation comme d’autres choses importantes. la Crise du sens. de l’anecdote. En cela. Patoëka. de la mémoire enfouie qui refuse de passer. Il n’est pas de vie capable de préserver sa dimension humaine. On reconnaît là un des thèmes obsédants de la littérature dissidente — celui des traces. Et qu’il en va ainsi.

] dans lequel et pour lequel il a. la mobilité permanente ne dépayse jamais. qui nieracoî'teîäi‘tnpl'u’s’iien n’aurait par là même plus rien d’humain. Bref.. où la maison ne serait qu’un bien de consommation. 116 . La nation civique trouve ainsi sa place. remarque Patoëka à l’encontre d’un cosmopolitisme dévoyé en utopie planétaire. elle engendre au mieux le plus navrant confor— misme. l’ omme est devenu un être universel au sens où il se comprend comme un être planétaire tel qu’il n’y a presque rien dont il ne puisse passer commande. la ville un lieu topographique. dont nous portons en ce sens la responsabilité. observe-t-il. p. que nous le 1. dans la en— sée de Patoéka." r ’ÎMEM—bn séjour umain. pour cette raison même. C’est parce qu’il existe de telles traces. la langue un moyen de communication fonctionnel. Essais hérétiques. témoignant par là que la vie possède un côté nocturne et opaque qu’on ne peut dissoudre par décret. Pour la première fois à notre é oque. Par contraste. 124. au pis la violence du «Tout est permis»: « L’homme habite uniquement parce qu’il n’est pas chez lui dans le monde [. qu’il peut paradoxalement nous apparaître que nous ne sommes pas tout à fait chez nous dans le monde ni transparents à nous—mêmes. Ce serait un « monde planétaire». comme épreuve de notre responsa lité pour le monde. que le monde peut nous advenir dans son mystère essentiel et notre situation dans sa détresse la plus fondamentale. et à une échelle aussi dévastatrice. idéalementfimet. Cette responsabilité s’adosse ici à la reconnaissance d’une constellation historico—géogra- phique ou d’une culture qui ne fait pas l’objet d’une auto—donation mais qui néanmoins nous engage. En rendant l’homme étranger à sa propre étran- geté.. une mission ancrée dans de profonds passés qui ne seront point passés aussi longtemps qu’ils demeureront vivants en lui — tout cela est écli sé par la mobilité moderne» 1. parce que le passé survit dans le présent.dans la mesurgwoù—laucommunantéaggfiœ les traces vivañt‘éswd’une culture etnd’une hist01re qïÏΑ e- .

38-39. «. suggère Patoëka. Patoëka ajoute aussitôt: «Cela ne veut pas dire que j’aurais devant moi plusieurs p0551b111tés entre les— quelles j’aurais à choisir. » La nation. comme un «plébiscite de tous les jours » —. de l’objectivation réifiante appartient à la volonté de dis- simuler qu’il y ait quoi que ce soit qui excède les pos— sibilités de l’homme ou qui puisse imposer une limite à son infinitude. En toute cohérence. pp.voulions ou non. Deuxième thèse: ce règne est ce qu’il s’agit de subvertir pour peu que l’homme veuille encore reconnaître sa situation authentique (prendre soin de sa relation au tout du monde) ou se dresser contre l’oppression planifiée et l’indifférence de l’homme pour l’homme. Cette corrélation.. L’homme. au problème de l’universel. car il s’agit d’un héritage qui n’existe que par là que nous nous en réclamons. bien qu’elle ne soit pas quelque chose que nous nous donnons à nous—mêmes. 36. [. 117 . 2. C’est ainsi qu’après avoir défini la nation comme un choix —— soit. se laisse décomposer en trois thèses. Chacun de nous doit résoudre cette question pour soi. Liberté et Sacrifice. Il. étroi— tement corrélé. « en subissant la fascination des limites qui enserrent sa vie. mais qu’il nous faut accomplir et dont il nous faut répondre. 1. au contraire. Il est contraint d’affronter ces limites pour autant qu’il aspire à la vérité » 2. Première thèse: le règne du «jour ». Cela vaut à plus forte raison pour la question nationale. La Crise du sens. p. rappelons-le. la position de Patocka sur la question nationale s’éclaire ainsi à partir de la centralité que revêt dans son ceuvre le thème de la finitude.. ou que nous n’en faisons rien » 1. observe-t—il. n’accède pas à l’universel dans le mouvement par lequel il s’efforce— rait de venir à bout de tout ce qui le particularise. mais. on l’a vu.] La structure de la Vle humaine est telle que nous en répondons. dans la continuité de Renan. Il s’ensuit que ce souci d’authenticité ou cette révolte ne peuvent advenir que dans l’épreuve des limites.c’est quelque chose qui nous eSt nahegelegt. comme disent les Allemands.

Or l’appartenance nationale constitue, à sa manière,
une épreuve de ce genre. Ce qui s’y révèle à l’individu,
c’est bien l’expérience qu’il n’est pas à l’origine de lui—
même mais toujours-déjà affecté ar un ensemble de
déterminations qui ne sont pas dje son fait. «“On a
décidé” de nous avant que nous ne nous “soyons déci-
dés” » 1, dit encore Patoëka. Il y a bien là une limite
indépassable. Comme telle, sa reconnaissance présup-
pose néanmoins un cadre politique démocratique.
Pour devenir manifeste, cette « décision » originaire
requiert en effet une distanciation à même d’ouvrir
à son tour sur une re—décision. À chacun, précise
Patoëka — et cette précision est de taille — de choisir s’il
entend s’en réclamer, s’en démarquer ou n’en rien
faire. Reste que seule la vie qui se ressaisit contre sa
prétention démesurée à reposer en son propre fonde-
ment et, de là, à s’éri er en maître absolu des hommes
et des choses, peut faire retour sur soi et interroger
— avant de disposer.
Cette limite qui émerge dans l’épreuve assumée de
la limitation n’a donc rien d’enfermant: elle est au
contraire au principe d’une universalité réelle. Car c’est
aradoxalement dans la mesure où l’homme assume sa
limite interne — «le monde qui vit en nous >> 'mais qui
n’a pas été voulu par nous — qu’il peut aller « à l’en—
contre de la tendance spontanée de la nature humaine
à s’enclore sur soi» 2. Qu’il eut ar conséquent s’ou-
vrir à autrui. L’expérience e la l’initude — universelle
par excellence, étant par chaque homme également par—
tageable, en tout temps et en tout lieu — est du même
coup dotée d’une puissance universalisante spécifique.
Elle seule, aux yeux de Patocka, peut faire advenir une
humanité capable de surmonter ses divisions en vertu
d’une commune disponibilité à se laisser interpeller par
sa liberté. L’idée selon laquelle l’universalité ainsi com—
prise ne saurait entrer en conflit avec l’extrême diver-
sité des cultures, Patoëka l’exprime par cette phrase:
« Ce dont il y va dans l’histoire, ce n’est pas ce qui peut

1. Essais hérétiques, p. 108.
2. Liberté et Sacnfice, p. 38.

118

être renversé ou simplement ébranlé, mais l’ouverture
à ce quz ebmnlel. » Soit 1’ ouverture au mystère de
1’ etre comme fondement du bien commun.
La notion d’humanité universelle ou la perspective
d’une entente entre les nations seraient ain51 à conce—
voir, chez Patocka, non pas sur un mode objectiviste
ou naturaliste, comme co—participation à un même
«dehors», mais au sens, profond et original, d’une
continuité intérieure telle que l’autre cesse d’être un
étranger dès lors que le destin que l’on partage avec lui
est, dit-il, celui « d’une victoire commune sur l’ egocen-
tricité qui se dessaisit de soi» 2. Seuls les éveillés ont un
monde commun, les endormis vivent chacun dans leur
monde, disait déjà Héraclite (frag. [101]), sous le signe
duquel semble’ s inscrire, sur ce point aussi, la réflexion
de Patocka.

Définir la vie politique comme une « non—fonda—
tion » et situer en cet ébranlement continué du sens la
vraie patrie de l’homme, son seul chez- soi authentique,
implique fondamentalement, montre Patocka, que l’on
s ’1nscr1ve en faux contre les politiques du Blut und
Boden, de la Terre nourricière (du sens admis d’avance),
mais aussi contre celles de la civilisation globale (de
l’absence de sens). Le non— enracinement qU1 caracté—
rise le politique n’ équivaut pas au déracinement. En
d’autres termes, l’homme sacrifie son humanité quand
il s’enfonce dans le sol natal, quand il tend, nous dit
Patoëka, « à s’enclore sur soi, à se contenter de son
propre fait comme si celui—ci était en lui-même un
contenu positif» 3. Bref, quand la nation, déplorait de
son côté Witold Gombrowicz, devient « un paravent
qui cache 1e monde ». Mais l’homme moderne renonce
symétriquement à son humanité s’il récuse tout sol,
renonçant du même coup à son ébranlement possible,
qui est aussi source de toute sollicitude. L’homme
moderne « a perdu ce sol sous les pieds qui fait l’objet

1. Essais hérétiques, p 57.
2. Le Monde nature et le mouvement de l’existence, p 45_
3. L ’1de’e d’Europe en Bohème, p. 8.

119

de sa mission. Par là cependant, il a renoncé en même
temps à lui—même, à sa position spécifique dans l uni-
vers, position qui consiste en ce que, seul parmi les
créatures vivantes que nous connaissons, il se rapporte
à l’ etre, il est ce rapport » 1.

1. Essais hérétiques, p. 124.

« Krisis ». Bruxelles. La Haye. M. J. coll. Paris. Grenoble. 1991. coll. n° 68. L’Art et le Temps. 1992. J. coll. « Phaenomenologica ». Lagrasse. coll.9. 1990. Millon. Grenoble. coll. 1990. 1976. 1988. coll. Ecrits politiques. « Krisis ». Verdier. Lagrasse. coll. Qu’est—ce que la phénoménologie . Verdier. tous les ouvrages et articles cités ont été traduits du tchèque ou de l’allemand par Erika Abrams. Grenoble. 1990.’POL. 1990. Essais hérétiques sur la philoso hie de l’histoire. Platon et l’Europe (séminaire privé du semestre d’été 1973). « Krisis ». J. Millon. « Krisis ». « La nuit surveillée ». POL. Bibliographie (Sauf indication contraire. 1983. n° 110. 121 . L’ouvrage comporte une importante bibliographie des travaux de Patoëka ainsi qu’une longue postface d’Henri Declèves. tomes I et II. Ousia. Grenoble. L’Ecrivain. Jérôme Millon. 1985— 1986. Millon. L’Idée de l’Europe en Bohème. J. 1981 (avec une pré ace de Paul Ricoeur et une postface de Roman Jacobson). Introduction à la phénoménologie de Husserl. « Phaenomenologica ». 1995. La Crise du sens. Kluwer.) Ouvrages et recueils Le Monde naturel comme problème philosophique. Paris. Millon. Nijhoff. Papiers phénoménologiques. Le Monde naturel et le mouvement de l’existence humaine. Dorbrecht. Liherté et Sacrifice. Grenoble. son « ohjet ».

les Temps modernes. 199p. Merlier et Y. 1988. par P. Philosophie. Seuil.p. « Le Criton ». pp. jan Patoélea. — « Sur le sujet dissident ». le Messager européen. phénoménologie. dans Lumières et romantisme. Cosmopolitiques. . les Temps modernes. Annales de l’Institut de philo- 50phie de l’Université de Bruxelles. septembre 1992. Autour du politique. du tchèque par Claude Clément). G. 1987. pp. 75—122. n° 1.Hors recueils Commentaire de « Réponses et questions sur l’histoire et la politique » : entretien de Heidegger avec Der Spiegel (trad. Paris. — « Les Scrupules et l’Etat ». «J. pp. Préface à Jaroslav Durich. col].17—26. mai-juin 1998 (trad. le philosophe-résistant » — « Préface aux Essais hérétiques » — «Jan Patoéka et le nihilisme » (pp. 1992. Éditions Souffles. 67—92). Boisselet). n° 4. Paul Ricoeur. pp. 18—28. Sur jan PatoE/ea Vaclav Belohradsky ’ — Il mondo della vita : un prohlema politico. Paris. . Paris. POL. Elisabeth de Fontenay. l’Arc de Dieu. Ed. << Fribourg—Prague—Paris: comme l’être. 1989. politique. << Krisis ». la détresse se dit de multiples manières ». Marc Richir. le Messager européen. août 1989. Vrin. Grenoble. le Messager européen. Herder et sa philosophie de l’humanité». 1991 : — «Jan Patoëka.24. Milan. Paris. « Lettres à Robert Campbell ». J. 13—72. Paris. Lectures I. 1980 (dont une partie est consacrée à Patoëka). n° 1. Paris. Millon. Jaca Book. Etienne Tassin (textes réunis par).

. L’expérience centre—européenne ou les équ1voques de la modernité ... Philosophie et pratique de la dissidence ...... .. 79 Du philosophe—phénoménologue au philosophe- re51stant ............ 22 I...... 30 La doctrine des trois mouvements de l’existence: implications éthiques .......... 85 De l’essence de la technique au sens du sacrifice dissident ............ 56 Le règne de la quotidienneté ou le XXe siècle en tant que guerre ... la justice et le legs de la polis grecque .......... 38 Du dévouement aux droits ontologiques de l’homme ....................................... 68 III.......... 53 La tragédie du rationalisme moderne ...... 18 Une pensée qui dérange ............ ....... 94 123 ........................................ 90 Légitimité et légalité: une tension irréductible ............. 27 Le « soin de l’âme »..... .... ............ Jalons biographiques d’un itinéraire intellectuel ........................ expression paroxystique de l’ethos objectiviste ................... 43 Une conception « dure » de l’exigence démocratique 47 II... 80 L’ordre ébranlé contre «l’ordre du jour >> -----... Table des matières Introduction .. 62 Le régime totalitaire................................. Le monde-de-la—vie comme problème politique ..... Une critique interne de la modernité ................ 53 Quel retour à soi de l’esprit européen ? ....

......... Une issue à la dialectique négative du mondial et du local . Le paradis de l’universel et l’enfer de la différence basculés du même côté ......................... ........................ Repenser notre rapport aux Lumières et au romantisme .. L’actualité post-communiste de la pensée dissidente .......IV....................................

l’Obligée du monde jean—Claude Eslin Paul Ricæur. Titres parus dans la même collectlon Cicéron. la Genèse de la démocratie Marc—Olivier Padis Tocqueville. l’Apprentissage de la liberté Laurence Guellec Balzac. le jugement Michel Mesnil François Mitterrand. le Procureur des Lumières Ghislain Waterlot Fritz Lang. la Promesse et la Règle Olivier Abel Marcel Gauchet. l’Avocat et la République Pierre-François Mouner Hannal) Arena't. l’Esprit de justice Marceau Long et Jean—Claude Monier Claude Lefort. l’Injustice de la loi Pierre-François Mourier Voltaire. la Découverte du politique Hugues Poltier . le Fil d’Ariarze Laurence Engel Portalis.

une juridiction de la parole Jean-Godefroy Bidima Foucault.Orson Welles. la Règle du faux Johan-Frédérik Hel-Guedj La Palabre. La Politique du juste Bertrand Vergely Rabelais. la Magistrature de l’histoire Olivier Remaud Cassirer. cruauté et noblesse a'u droit Paul Valadier Michelet. la Police des conduites Jean-Claude Monod Sade. le Corps constituant Hugues Jallon Lé'vinas. Fais ce que tu ‘voua'ras Thierry Pech . le Passeur de justice Jean-François Rey Le Fédéraliste. la Démocratie apprivoisée Laurent Bouvet et Thierry Chopin Nietzsche.

Cet ouvrage a été achevé d’imprimer par l’Imprimerie Sagz'm à Country en octobre 1998 pour le compte des éditions Mz'chalon Imprimé en France Dépôt légal: octobre 1998 N° d’édition: 70 N° d’impression: 3139 .

c quotidien. quelque pour autant. donc (le Patocka. De l’éclipse de cette un martyr de la dissidence. Cf i‘li'zzre’gir/I/ar philosophie du sujet et barbarie. ).. de la Charte 77 capacité à nous arracher au pour les droits et les liberté. survenue à la suite d’un aussi à partir de notre affrontement long interrogatoire policier. viennent nous du philosophe tchèque jan Patocka rappeler les opposants de Prague. La pensée dissidente apporte la son 'nission de la loi aux appareils un démenti radical à l’idée selon bureaucratiques. c’est et premier porte—parole. R. Elle art l’aurez/1' 6/47 l’originalité de Patoéka tient Nationalisme et PhilOSOphie : le à ce qu’il donne à penser une paradoxe roumain (1098). du sens dans le fonctionnel. en fait a la finitude. plaide cet de la subjectivité autonome essai qui se veut une introduction et autofondattice. (1907—1977). Renouer avec à l’oeuvre et à l’engagement l’héritage européen. sur la promotion chose à nous dite? Oui. même de la liberté. a-t-—elle. de Varsovie. Docteur en philosophe. comme procéder les tendances les plus un des penseurs les plus implacables inquiétantes qui travaillent nos de la crise où la civilisation sociétés modernes : le radicali'--: technicienne précipite la démocratie toralitaire. comprise comme essence le philosophe s’impose aussi. à son impersonnalité civiques. a 860708 98-X 941484-8 ISBN 2-84136-070-1 ISSN 1269-8563 59E . D’où son actualité. pourraient bien à notre époque. disciple de Husserl de Budapesr. (I. 1. Vaclav Havel. dans la tentation antidémocratique et le rejet des droits de l’homme. gant-1. Ales ’Iflfl’fl' À rebours de l’esprit du temps [dignel-Inwrtine art (benne/11' (2 Nadir/{I qui nous somme de choisit entre de relations internationale. faculté. aujourd’hui encore. avec d’abord penser et agir depuis notre. valorisation de l’exigence européenne des années 1970—1980 démocratique qui ne repose pas. L’opposition démocratique est. mais aussi la dilution au XXC siècle. la réduction de la laquelle toute critique légitimité à la légalité et de la de la modernité finirait par échouer responsabilité à l’utilité.5.- N— [v— __\— C0— b— . Car si la fin tragique et à son absence de scrupules.