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LEX ORANDI

Collection du Centre de Pastorale Liturgique

22

ETUDES
SUR LE

SACREMENT DE L’ORDRE

LES ÉDITIONS DU CERF


29, Boulevard Latour - Maubourg
PARIS-Vile
V

REMARQUES SUR LE VOCABULAIRE ANTIQUE


DU SACERDOCE CHRÉTIEN

par P.-M. GY, o. p.

Les historiens des doctrines se sont beaucoup inté­


ressés au vocabulaire du sacerdoce dans le Nouveau
Testament, au point de négliger parfois l’étude des
réalités que ce vocabulaire désigne1. La présente note
répond à une préoccupation différente : selon la mé­
thode suggérée par l ’encyclique Humani Generisa, je
voudrais éclairer par la Tradition les deux termes de
la théologie actuelle du sacerdoce dans l ’Église latine
qui sont étrangers à l’usage néotestamentaire, à savoir
ordo et sacerdos. L’épître aux Hébreux cite bien à
plusieurs reprises la phrase du psaume 109 selon la­
quelle le Christ est prêtre à la manière de Melchisédech,
selon l’ordre de Melchisédech, mais en dehors des cha­
pitres 5 à 7 de cette épître cette acception de τάξις
- ordo ne revient nulle part dans le Nouveau Testa­
ment. Quant à ίερεύς, que traduit sacerdos, le Nouveau
Testament ne l’identifie pas encore avec πρεσβύτερος-
presbyter, mais le réserve au Christ, qui transcende
les ιερείς de l’Ancien Testament et des cultes païens.

1. J. C o l s o n , L ’Église dans les communautés prim itives, Paris,


1951, marque à cet égard une saine réaction.
2. A .A.S. 42 (1950), p. 568.
126 LE SACREMENT D E L’ORDRE

I . O r d o , ORDINARE, ORDINATIO

Ordo a un sens tout à fait précis dans les institu­


tions de la Rome antique1 : il y désigne des collèges ou
des classes sociales délimitées. A Rome même Yordo
le plus élevé, ordo amplissimus, est le Sénat, qui veille
au bien de la chose publique, de la res publica et du
populus romanus. A l’époque des Gracques, un nouveau
corps social et politique, celui des chevaliers, vient
prendre place entre l’ordre sénatorial et le populus
romanus. On parlera désormais de l’un et l’autre ordre,
ordo uterque, pour désigner sénateurs et chevaliers.
C’est seulement d’une façon impropre qu’il est quel­
quefois question de la plèbe comme ordo : le code de
Théodose fait mention une fois de ceux qui ont été
rejetés dans l’ordre de la plèbe, rejecti in ordinem
plebeiorum2.
Le couple ordo et plebs3 se retrouve en dehors de la
capitale de l’Empire, dans les municipes et les coloniés.
L ’ordo est alors le corps de ceux qui gouvernent la
ville, l ’ordre des décurions.
Dès les débuts du latin chrétien, chez Tertullien,
nous voyons l’analogie avec Vordo et le peuple de la
cité romaine servir à exprimer la situation du clergé
dans le peuple de Dieu. Ce serait dépasser une réflexion
sur le vocabulaire que de montrer que cette situa­
tion du clergé n’apparaît pas avec la même netteté

1. Sur ordo dans l’Antiquité, l ’étude essentielle est celle de 13.


K u e b le h dans P a u ly - W is s o w a - K r o ll, x v iii -1, Stuttgart, 1939,
col. 930-934. Grâce à i’obligeance de la direction du Thésaurus L in-
guae Latinae j ’ai pu égalem ent avoir accès aux fiches de l’art, ordo
du Thésaurus,
2. Cod, Theod. ix , 45, 5. — En fait la Lex A urélia iudiciaria
de 75 av. J.-G. associa aux sénateurs et aux chevaliers un troisième
ordre, celui des tribuni aerarii ( K u e b l e r col. 932).
3. K u e b le r , col, 931. Pour ordo populusque, ci. Iriser. Not. d.
Scavi, 1915, p. 32 ; 1922, p. 154 ; 1923, p. 405. — Corp. x iv Suppl.
Ost. 4449 (iv e s.), ordo et populus civitatis.
VOCABULAIRE AN TIQ UE D U SACERDOCE 127

dans le Nouveau Testament et qu’il y a là un vérita­


ble développement institutionnel. Il faut en tout cas
relever qu’un terme profane comme celui d'or do ne
pouvait pas rencontrer chez les chrétiens la même
censure affective que le vocabulaire des religions païen­
nes. Tertullien en fait une appellation générique du
clergé, corrélative à la plebs sancta1. E t de même qu’en
langage profane on rencontre tantôt ordo et plebs et
tantôt ordo et populus, Mgr Schrijnen et MUe Mohr-
manna ont noté que là où les chrétiens d ’Afrique tra­
duisent par plebs le λαός, le peuple saint de la Bible,
Rome, dès le pape Corneille, dit plus volontiers popu­
lus. Les sacramentaires romains et le missel actuel con­
firment cette préférence3, malgré le nos et plebs tua
sancta qui marque au canon de la messe le sommet
de la participation du peuple saint à la célébration
liturgique.
Pour revenir au clergé et à l'ordo, on rencontre après
la paix de l’Église une nouvelle structure tripartite de
la cité romaine qui combine le clergé avec l’ordre des
sénateurs ou des décurions. C’est ainsi que, lors du
synode de 501, Théodoric envoie une lettre au clergé,
au sénat et au peuple romain, clero, senatui et Romano
populo4. Nous n’avons pas ici le mot ordo, mais nous
savons qu’au v ie siècle tant le clergé romain que le
sénat se parent du titre d’ordre sacré, sacer ordo5.

1. D ifferentiam inter ordinem et plebem constitua Ecclesiae auc-


toritas (De exhort. casl. 7, Œ h l e r i , 747). Autres références dans
A. H a r n a c k , Entstehung und Entwickelung der Kirchenverfassung und
des Kirchenrechts in den zwei ersten Jahrhunderten, Leipzig, 1910,
p. 82.
2. J. S c h r ijn e n e t Ch. M o hrm a nn , Studien zur Syntax der
Briefe des hl. C yprian, t. I, N im ègue, 1936, p. 58.
3. Cf. P. B r u y l a n t s , Concordance verbale du sacramentaire lio-
nien, Louvain, 1946 ; Les oraisons du m issel rom ain, Louvain,
1952.
4. Dans C a s s ., V aria, éd. M o m m s e n , p . 421. Dans le droit ro­
main ecclesiasticus ordo est attesté en 395 (Cod. Theod. 16, 26).
5. Pour le sénat cf. C a s s ., Varia i , 31 ( M o m m s e n , p. 3 7 ); i i i ,
33 (p. 96) ; tv, 21 (p. 125), etc. Pour le clergé, cf. Constitutum de V i-
128 LE SACREM ENT D E L’ORDRE

Saint Grégoire, à la fin du siècle, nous a laissé de nom­


breuses lettres adressées conjointement au clergé, à
Yordo et au peuple de telle ou telle cité d’Italie1. Le
pape dit indifféremment « de telle ville » ou « de telle
Eglise », puisqu’aussi bien le peuple de la cité est main­
tenant un populus christianus : ce ne sont plus les
gentes, les gentils sont entrés dans le peuple de Dieu,
et l’ordre des décurions est devenu la partie la plus
digne du laïcat.
Le plus souvent ordo s’applique aux différents or­
dres entre lesquels les clercs sont distribués. Ainsi saint
Léon qualifie l’ordre des sous-diacres de quatrième à
partir de la tête, quartus a capite, et il énumère au-
dessus le leviticus et le presbyteralis konor et ïepisco-
palis excellentia2. Ailleurs, dans un sermon de semaine
sainte où il oppose au sacerdoce de la Loi ancienne le
sacerdoce nouveau découlant de la Croix, il proclame ;
« ...m aintenant l’ordre des lévites est plus glorieux,
la dignité des anciens plus grande, l’onction des prêtres
plus sacrée » — Nunc etenim et ordo clarior levitarum,
et dignitas amplior seniorum, et sacratior est unctio
sacerdotum?.· Les seniores sont ici les prêtres, et les
sacerdotes les évêques. Mais il faut surtout remarquer
les mots honor et dignitas, qu’on retrouve jusqu’à nos
jours dans les préfaces romaines des ordinations. Com­
me ordo, ils s’appliquent aux différents ordres, et ils
ont en outre une signification technique dans la hiérar­
chie des fonctionnaires impériaux4. En fait, et, semble-
t-il, dès Constantin, évêques, prêtres et diacres pren­
nent place dans l’échelle rigoureusement hiérarchisée
des fonctionnaires du Bas-Empire. Ils jouissent des
g ii-e, 20 dans Collectio Avellana (C.S.E.L. 35), p. 234 ; sacr. léonien,
éd. F e l t o e , p. 119*
' Y. E p. i,’8 l ’(P. L. 77, 535AJ; n, 6 (542A); 9 (545A); 11 (547A), etc.
% E p. 14, 4 (P. L. 54, 672B-C).
3. Serm. 60, ? (P. L. 54, 341B).
4. Cf. H . E. D i r k s e n . M onnaie latinitatis fontium iuris civilis
Rom anorum , Berlin, 1837, pp. 285 et 419.
VOCABULAIRE AN TIQ UE D U SACERDOCE 129

titres (clarissime, illustre, gloriosissime) et des insi­


gnes de leur rang, parmi lesquels sont le pallium, l’é-
tole, les sandales, et probablement aussi ie manipule1.
D ’autre part, selon une conjecture de M. Le Bras, la
prohibition des ordinations per salturn et l’obligation
des interstices auraient été empruntées au iv e siècle
aux règles d’avancement de la fonction publique2.
A la différence de dignitas et honor, ordo a une signi­
fication collective. On parle parfois de « recevoir »
un ordre8, mais bien plus souvent d’y « entrer ». Ce
caractère collectif est particulièrement frappant pour
la prêtrise, car le mot abstrait presbyteratus est rare
à l’époque patristique, et l’on parle habituellement de
l’ordre du presbyterium, ordo presbyterii. Au rituel gé-
lasien des ordinations, le pape annonce au peuple :
« Nous avons choisi pour l’ordre du diaconat (ou du
presbyterium) le sous-diacre (ou le diacre) un tel, de
tel titre ». E t plus loin la rubrique ajoute : « après avoir
reçu la bénédiction — c’est-à-dire l’ordination — ils
se tiennent en leur ordre, stant in ordine suo4. »
1. Ceci a été montré par Th. K la u s e r , D er U rsprung der bi-
schôflichen Insignien und Ehrenrechte, 2 e éd., Krefeld, 1953, à nuan­
cer p a r l ’article de son élève E. S tom m el , D ie bischofliche Kathedra
im christlichen Altertum , dans Münch. Theol. Zeitschr. 3 (1952), pp.
17-32.
2. « Prohibition des ordinations per saltum , exigence des inter­
stices, prime à l ’ancienneté, que le concile de Sardique, les décré­
tâtes de Sirice et de Zozime ont si ferm em ent définies, prennent leurs
modèles dans le cursus honorum, i ’ordo prom otionis, que juriscon­
sultes et empereurs m aintiennent avec rigueur. D igeste L, 4, 11, p ;
4, 14, 5. C.-Th. v m , 7, 1 * (G. L e B r a s, Le droit rom ain au service
de la domination pontificale, dans Rev. d ’hist. du dr. fr. et étr., 27
(1949), p. 380, n. 7). G. D ix v oyait là une conception des ordres
ecclésiastiques plus adm inistrative et moins organique que dans
l’Église anténicéenne (Le m inistère dans VÉglise ancienne, Neuchâtel-
Paris 1955, pp. 133-134).
3. S. G r é g o ir e , D ial, iv , 12 (M oricca , p. 243).
4. Sacr. gélasien, éd. W ii.so n , p. 22 : « elegimus in ordine dia-
conii siue presbyterii ilium sudiaconum siue diaconum de titulum il­
ium. S i quis autem habet aliquid contra hos oiros... Stant in ordine
suo benedictione percepta ». — Cf. l’expression homo ordinis mei
chez saint A vit pour parler d’un évêque (Opéra, éd. P e i p e r , p. 58),
chez saint Jérôme pour parler d’un prêtre (ep. 22, 28 ( H i l b e r g ,
p. 185).
180 LE SACREM ENT D E L’ORDRE

C’est au x n e siècle, lors de l’élaboration du traité


théologique des sacrements, que Hugues de Saint-
Victor et Pierre Lombard ont introduit une distinction
précise entre ordo et dignitas, dégageant ainsi ce qu’ils
appellent les ordres (sacramentels) qui vont pour eux
du portier au prêtre, tandis que l’épiscopat ou l’ar-
chidiaconat n ’est qu’une dignitas in ordine1. Depuis
longtemps ces mots ont perdu la précision juridique
qu’ils avaient au iv e siècle, et ils sont disponibles pour
recevoir une signification technique nouvelle : c’est, si
l’on ose dire, à l’intérieur même de cette technicisation
du vocabulaire et par elle que s’élabore la notion d’or­
dre sacramentel. Hugues de Saint-Victor était porté
à utiliser pour cela le mot ordo parce qu’il avait con­
servé dans la langue ecclésiastique une consistance plus
grande, et surtout à cause de l’influence du vocabu­
laire et de l’ecclésiologie* du Pseudo-Denys l’Aréopa-
gite, lequel voit FÉglise du ciel et de la terre comme une
immense hiérarchie d’ordres angéliques et ecclésias­
tiques2.
Le vocabulaire d’Hugues de Saint-Victor, repris par
Pierre Lombard, eut un succès immédiat et général.
En moins de cinquante ans on cesse à peu près de par­
ler de l’ordre épiscopal, sauf chez les canonistes, que
leur profession oblige à cette époque à manipuler di­
rectement les textes de la discipline ancienne de l’É-
glise. Ordinare et ordinatio, qui avaient dans l’Antiquité

1, L'idée est déjà chez S. P i e r r e D a m i e n , L iber Gratissimus,


c. 15 (v. H e i n e m a n n , p. 36), mais la distinction des termes apparaît
avec H u g u e s , D e sacramentis n , 2, 5 ( P . L. 176, 419).
2. Cf. les diverses études entreprises ces dernières années en
Allem agne autour du P . H. W e is w e ilb r , et dont celui-ci donne la
bibliographie dans son art. Sakrament al· Symbol und Teilhabe. Der
E influss des P s.-D ion ysias auf die allgemeine Sakramentenlehre
H ugos von St. Viktor, in Scholastik 27 (1952), pp. 321-343 ; la même
influence dionysienne conduira des théologiens comme Guillaume
d’Auxerre à affirmer qu’il y a neuf ordres dans la hiérarchie ecclé­
siastique.
VOCABULAIRE AN TIQ UE D U SACERDOCE 131

un sens plus large qu 'ordo1 et que le haut moyen âge


n’avait pas fait difficulté à appliquer aux rois, aux
abbés et aux abbesses, éliminent les synonymes con-
secrare et benedicere, et deviennent les termes techni­
ques corrélatifs de Yordo sacramentel ; inversement,
l’on parlera de la consécration épiscopale et de la
bénédiction des abbés. Avec Innocent III le pontifical
de la curie romaine adopte et consacre ce vocabulaire,
et les canonistes eux-mêmes le prolongent en créant,
au début du x m e siècle, la grande et féconde distinc­
tion entre pouvoir d'ordre et pouvoir de juridiction2.
En conclusion de cette première partie nous pou­
vons nous demander quel enrichissement la notion anti­
que des ordres ecclésiastiques est susceptible d’apporter
à notre théologie du sacrement de l’Ordre. Il semble
que l’Antiquité peut ici attirer notre attention, d’une
part sur la fonction organique de l ’Ordre dans le corps
de l’Église, et d’autre part sur le caractère qu’on pour­
rait peut-être appeler collégial et corporatif (cf. l’an­
glais corporate) du sacerdoce presbytéral. La théologie
scolastique n’a pas connu ce caractère collégial ; elle
s’est intéressée au moyen-âge à la situation organique
de l’Ordre dans PÉglise corps du Christ, mais elle n’y
a pas insisté autant depuis lors. Il vaudrait sans doute la
peine d’accorder à ces aspects de l’Ordre une place
plus grande dans la réflexion théologique. D ’ailleurs
plusieurs expressions de Pie X II nous y invitent, ex­
pressions reprises pour une part au vocabulaire ancien
et engageant discrètement pour une autre part des
positions nouvelles de la théologie. On sait que la

1. A Rom e ordinatio est le terme technique pour la nom ina­


tion des fonctionnaires im périaux. Cf. 0 . H i r s c h f e l d , D ie kaiser-
lichen Verwaltungsbeamten bis auf Diocletian, 2 e éd., Berlin, 1905,
p. 443 n.
2. Cf. l ’étude très fouillée du P. M. v a n d e K e r c k h o v e , La
notion de juridiction dans la doctrine des décrétistes et des prem iers
décritalistes de Gratien (1140) à Bernard de Bottone (1250), in Etudes
francise. 49 (1937), p. 438.
132 LE SACREM ENT D E L’ORDRE

constitution Sacramentum Ordinis restitue à l’épis-


copat le nom d’Ordre, d’ordre sacré, et semblerait
même suggérer qu’on réserve le nom d’ordres sacrés
aux seuls ordres sacramentels1. Ailleurs le Pape remet
en honneur l’expression d’ordre des laïcs, ordo laico-
rum, fréquent dans la réflexion morale et ecclésiolo-
gique depuis l ’époque carolingienne jusqu’à la veilla de
la scolastique® : il est clair que cette expression n’a
jamais eu et n’a pas non plus maintenant un sens
sacramentel, mais elle marque peut-être mieux que ne
pourrait le faire celle de plebs sancta, le caractère orga­
nique de l’insertion des laïcs dans le corps mystique.
A nous de ne pas la laisser enfouie dans les documents
du Magistère !
Un autre emploi du mot ordo par Pie X II est fort
remarquable. Depuis 1946, une série de constitutions
apostoliques ont établi la hiérarchie épiscopale en di­
vers pays de mission. Dans celle du 25 mars 1953,
l’expression hierarchia episcopalis est remplacée par
celle d’ordo Episcoporum. Le titre de la constitution
est : « Dans les pays du Kenya, de l’Ouganda et du
Tanganyka est établi l’ordre des évêques catholiques
— catholicorum ordo Episcoporum, constituitur », et le
texte de la Bulle reprend l’expression d’ « ordre des
évêques »3. Dans ces pays de mission il existait déjà,

1. A .A .S. 40 (1948), pp. 6-7.


2. L’expression d’ora'o laicalis apparaît pour la première fois
dans une épttre de saint Grégoire à Augustin de Cantorbery, proba­
blem ent apocryphe m ais déjà connue cle Bède (P. L. 77, 1351A).
0 . laie, est courant à l ’époque carolingienne (cf. D e l a r u b l l e , Rev.
hist. Egl. de Fit., 38 (1952) pp. 66 et 68). U n texte de Nicolas I «
(sive ex clero sive ex laicali ordine) sera cité par Gratien (iv ., Q. i, c. 2 ;
F r i e d b e r g , 537) et s’imposera par là à l à tradition canonique. —
Cf. Encyclique E vangelii Praecones, A .À .S. 43 (1951), p. 510.
3. A .A .S. 45 (1953), p, 705 ; m alheureusem ent le vocabulaire
perd sa belle n etteté théologique dans les deux constitutions du 1er
janvier 1955 pour la Birm anie (A.A.S. 47 (1955) p. 283) et la Rhodésie
méridionale (ibid., p. 369). La première est intitulée : In Unione
Fœderali B irm ana Ecclesiarum atque Episcoporum Ordo constituitur,
quae est E piscopalis Hierarchia.
VOCABULAIRE ANTIQ UE D U SACERDOCE 188

remarquons-le, des personnes jouissant du caractère


épiscopal, des évêques, mais ils s’y trouvaient à titre
individuel, ils n’y composaient pas encore un ordre
épiscopal comme il y a un ordo Episcoporum en Italie,
en France et dans tous les pays où la hiérarchie est
déjà établie. N ’y a-t-il pas là un exemple et comme
•une invitation discrète à faire plus de place dans no­
tre langage, notre théologie et notre vie d’Église au
caractère collégial et organique de l’ordre épiscopal
ainsi que de l’ordre des prêtres, du presbyterium ?

I I . S a c e r d o s , s a c e r d o t iu m

L’application des mots sacerdos et ispeùç aux évê­


ques et aux prêtres n’a guère été étudiée que pour la
période qui va du 11e au iv e siècle. L’équilibre moderne
du vocabulaire s’est établi au x n e siècle, au moment
de la constitution du traité scolastique des sacrements.
Je vais essayer de marquer quelques étapes en remon­
tant à partir du x n e siècle, sans prétendre faire plus
que fixer quelques points de repère. Ceux que d’autres
proposeront permettront ensuite de tracer d’une ma­
nière vraiment précise la courbe de l ’histoire du mot.
1) A un premier stade, au x ie siècle par exemple,
on appelle normalement les évêques et les prêtres
episcopi et sacerdotes plus souvent que episcopi et pres-
byteri. Ainsi un témoin contemporain raconte qu’en
1073, en devenant le pape Grégoire VII, le diacre
Hildebrand ordinatus est sacerdos, a été ordonné prê­
tre aux Quatre-Temps de Pentecôte, puis consecratus
est in episcopum, a été consacré évêque en la fête des
saints Apôtres1. Notons en passant que, parmi les
nombreux diacres élus papes, saint Grégoire V II est le

1. B o n iz o n de S u t r i , L iber ad Am icum , lib. v u (D u e m m le r,


p. 601).
184 LE SACREM ENT D E L’ORDRE

premier qui ait été ordonné prêtre avant d’être ordonné


évêque : un saint Léon, un saint Grégoire le Grand
étaient passés directement du diaconat à la plénitude
du sacerdoce1.
Grâce à la pratique de la typologie biblique et aux
florilèges de textes des Pères, le x i e siècle garde rela­
tivement vivante l’idée qu’évêque et prêtres sont en­
semble les sacerdotes ; tout le siècle est occupé par la
grande querelle qui oppose à l’Empire le Sacerdoce, le
Sacerdotium, c’est-à-dire la hiérarchie ecclésiastique et
son chef le Souverain Pontife. Saint Pierre Damien,
qui formule déjà avec une véritable netteté théologique
l’équation sacerdos = « celui qui a le pouvoir de con­
sacrer le corps du Christ », n’oublie pas de marquer
que malgré leurs privilèges les évêques, « parce qu’ils
ont eux aussi en commun avec les autres sacerdotes
ce qui est plus grand que tout (à savoir le pouvoir de
consacrer), possèdent non sans droit l’appellation du
sacerdoce — et ipsi non immerito sacerdotii nomen te-
nent »2 : l’idée subsiste que les évêques sont prêtres,
mais l’usage du nom de sacerdotes pour les évêques
est en train de se perdre.
2) A l’époque carolingienne on emploie couramment
la distinction entre episcopi et sacerdotes. En Gaule,
elle est déjà ancienne : le plus ancien témoin absolu­
ment clair que je connaisse est le petit traité De officiis
septern graduum dont les morceaux ont été insérés
dans le Pontifical. En voici le sixième et le septième
paragraphe : De presbyteris. Sacerdotem oportet offerre
et benedicere, praeesse et praedicare et baptizare. —
De episcopis. Episcopum oportet iudicare, interpretari
1. M. A n d r i e u , L a carrière, ecclésiastique des papes, Rev. des
sciences rel. 21 (1947), pp. 106-107.
2. « ...qu ia tamen id, quod om nibus m aius est, commune cum re-
liquis sacerdotibus habent, cum eis etiam et ipsi non immerito sacer­
dotii nomen tenent. (L iber Gratissim us, c. 15 ; v. H e in e m a n n , p.
36).
VOCABULAIRE AN TIQ UE D U SACERDOCE 135

et consecrate, consummare, ordinare, ofjerre et bapti-


zare1. Malheureusement ce texte est assez difficile à
dater. Dom Botte croit pouvoir le faire remonter jus­
que vers la fin du v e siècle8 ; je ne crois pas, pour ma
part, qu’il puisse être postérieur au v n e, car il ignore
encore l’acolyte.
De la distinction episcopi et sacerdotes nous pouvons
retenir qu’à cette époque sacerdos désigne plus natu­
rellement le prêtre que l’évêque. Il faut ajouter, sem­
ble-t-il, que l’idée que le prêtre est sacerdos par parti­
cipation à l ’évêque a pratiquement cessé d’être active3.
Le mot presbyter continue à servir à côté de sacerdos.
Toutefois l’on emploie sacerdos pour parler du célé­
brant de la messe, que ce soit dans les commentaires
liturgiques (les expositiones missae) ou dans les rubri­
ques des or dines romani. Ce dernier cas est plus parti­
culièrement intéressant, car Mgr Andrieu a signalé dans
son édition que là où les ordines rédigés à Rome même
mentionnent les presbyteri, les ordines de rédaction
franque s’inspirant de sources romaines remplacent
ce mot par sacerdotes4.

1. H i t t o r p , De cath. Eccl. div. officiis, Rom e 1591, p. 63.


2. B . B o t t e , Le rituel d ’ordination des Statuta Ecclesiae A ntiqua,
dans Rech. Théol. anc. et méd. 11 (1939), p. 235.
3. Cette évolution des idées est liée à celle du régime des ordina­
tions. Typique à cet égard est l’étonnem ent d’Énée, évêque de Paris,
devant la pratique romaine, m entionnée aux évêques francs par le
pape Nicolas Ie' (P. L. 119, 1155), d’ordonner des diacres directe­
m ent à l ’épiscopat : de hoc... quod queritur quart apud Rom am ple-
rumque diaconus quodam saltu non percepta presbyterali benedictione
in episcopum subito consecretur. Une telle pratique ne s’appuie pas
sur les Écritures et l’on n ’en peut donner de raison. C’est à titre d’hy­
pothèse qu’Énée en suggère la signification traditionnelle: ...forte
illi qui istiusce ordinationi assentiunt, hoc intelligi velint, quia qui
benedictione pontificali perfungitur, reliquarum benedictionum honore
decoretur, sive quia in consecratione corporis Christi et sanguinis
officium praesulis ac presbyteri m ystice uniatur (L iber adu. Graecos,
c. 210 ; P. L. 121, 759-760). De même les évêques de Germanie dé­
clarent que chez eux l’on n ’est jam ais passé du diaconat à l ’épisco­
p at : pene nos hoc nunquam accidisse (P. L. 119, 1212).
4. Les Ordines Rom ani du haut moyen âge, t. m , Louvain 1951,
p. 66.
136 LE SACREM ENT D E L’OEDRE

Sacerdos n’a pas cessé de s’appliquer aux évêques


en même temps qu’aux prêtres. C’est ainsi qu’en 744
un concile de Soissons souligne l’importance d’un ca­
non en disant qu’il est promulgué par 23 évêques avec
les autres sacerdotes, cum aliis sacerdotibus1. Il arrive
qu’on emploie l’un pour l’autre les mots episcopus et
sacerdos : ainsi fait Amalaire dans son récit des funé­
railles de l’évêque saint Cuthbert2, D ’autres emplois ne
font que continuer un usage stéréotypé, comme les
adresses de lettres. L’affaire d’Elipand de Tolède et du
concile de Francfort (794) provoque une correspon­
dance entre le pape, l’évêque de Tolède et Charlema-
gne : à Rome, en Espagne et dans l’Empire franc on
appelle sacerdos un évêque auquel on envoie une
lettre3. Le pape, cependant, ne se dit pas lui-même
sacerdos, mais pontifex : sanctae catholicae atque apos-
tolicae primaeque pontifex sedisi .
J ’ai déjà fait allusion au décalage entre le vocabu­
laire franc et le vocabulaire romain, ce dernier utili­
sant davantage le mot presbyter. Le sacramentaire
grégorien envoyé à Charlemagne pour que celui-ci en
fasse le livre officiel de son Empire, nous permet d’ana­
lyser avec précision l’usage liturgique romain à cette
époque. Sacerdos s’applique occasionnellement au
prêtre, dans la messe anniversaire de son ordination :
« malgré notre indignité vous nous conférez la dignité
sacerdotale — nobis indignis sacerdotalem confers di-
gnitatem »8. La prière d’ordination dit indirectement
que les prêtres sont préfigurés par les sacerdotes de
l’Ancien Testament6. Sacerdos s’applique quelquefois

1. Concilia A evi K arolini, T. i (1906), p. 36.


2. De Off. iv , 41, 1 ( H a n s s e n s , T. « , p. 531).
3. Conc, Aeu. K a r., T. i, pp. 111, 158, 165 ; mais cf. p. 171 :
ut nulli episcoporum et sacerdotum liceat sacris ignorare.
4. Ibid., p. 122,
5. Sacr. grégorien, éd. W i l s o n , p. 120.
6. Ib id ., p. 7.
VOCABULAIRE AN TIQ UE D U SACERDOCE 137

aussi au pape : à ses funérailles on prie « pour, l’âme


de l’évêque un tel votre serviteur et votre sacerdos
•— pro anima famuli et sacerdotis tui illius episcopi »1.
Episcopus est ici le nom essentiel ; sacerdos en précise
un aspect plutôt qu’il n’en est totalement l’équiva­
lent. On trouve le même redoublement dans une au­
tre oraison pour un pape défunt, que le sacramentaîre
léonien formule ainsi : Deus qui inter apostolicos sacer­
dotes famulum tuum ilium, fecisti vigere pontificem ...2
Un tel est pontife et Dieu l’a placé au nombre des
sacerdotes (c’est-à-dire, dans ce cas, des évêques) qui
occupent le siège de l ’apôtre Pierre ; plus simplement,
dans le langage de tous les jours on appelle le pape
l’Apostolicus3. Dans la grande prière de l’ordination
épiscopale, à l’endroit où l’on prie Dieu pour celui
qu’il a élu au « ministère du souverain sacerdoce »,
une clause propre à l’ordination de l’évêque de Rome
ajoute : « que vous avez donné comme praesul et pri­
mat de tous les sacerdotes qui sont sur la terre, et doc­
teur de votre Église universelle »4.
La comparaison du grégorien avec le léonien et le
gélasien nous montre que le vocabulaire du sacerdoce
est resté à peu près stable dans les textes liturgiques
de Rome entre le v ie siècle (peut-être le V e ) et le
v m e-ix e. Tout au plus peut-on relever que le léonien
n’appelle les prêtres sacerdotes que d’une manière indi­
recte6, et que le grégorien abandonne l’usage du mot
sacerdos dans la collecte des fêtes de saints évêques8 ; '
1. Ibid., p. 142.
2. Cf. le texte et ses variantes dans P. B ru y la n ts , Les oraisons
(supra p. 127, n. 3), t. n, p. 102. t
3. Cf. L.-M. D e w a i l l y , Notes sur l’histoire de l’adjectif apos­
tolique, Mél. de sc. rel. 5 (1948), p. 146.
4. Sacr. grégorien, éd. Wilson, p. 143.
5. Sacr. léonien, éd. F e l t o e , p. 122 (préface d ’ordination des
prêtres).
6. Cf. les messes de S. Sixte et de S. Clément au gélasien ii ,
40, 1 et 3 ; n , 65, 1 (W ilson , pp. 188 et 205). Par contre cette dési­
gnation a reparu au missel rom ain pour S. Apollinaire (23 juillet),
et elle subsiste dans la liturgie ambrosienne.
188 LE SACREM ENT D E L’ORDRE

d’une façon générale les sacramentaires romains s’abs­


tiennent de désigner simultanément les évêques et les
prêtres par le nom de sacerdotes1,
3) La seconde moitié du i v e siècle et le Ve nous of­
frent un ensemble de textes où sacerdos désigne habi­
tuellement l’évêque2, mais s’applique aussi à l’occasion
aux prêtres. Innocent Ier le dit formellement en expli­
quant à l’évêque de Gubbio que les prêtres ne peuvent
donner le sacrement de confirmation : « Pour la consi­
gnation des enfants, il est clair qu’elle ne peut être
faite par un autre que l’évêque ; car les prêtres, bien
qu’ils soient les seconds sacerdotes, — licet secundi sint
sacerdotes, — n’ont cependant pas l’élévation du
pontificat, — pontificatus tamen apicem non habent »3.
A son tour saint Léon fait remarquer dans un sermon
de carême que la préparation à la Pâque et la purifi­
cation du temple spirituel n’intéresse pas seulement
les prélats ( summos antistites ) ou les sacerdotes secundi
ordinis (les prêtres), ni les seuls ministres des saere-

1. Sans doute faut-il voir une interpolation gallicane dans une


rubrique du gélasien à propos de l’ordination du diacre : solus epis-
copus... m am an super caput ejus ponat : reliqui vero sacerdotes juxta
m anum episcopi caput ejus ponant (i, 95 ; éd. W ilso n , p, 144}. Cf.
la distinction classique entre sacerdotes (c.à.d. évêques et prêtres)
et m in istři (c.à.d. diacres), déjà dans un édit im périal de 398 (Th.
C. x ii. 2. c. 31) ; elle se trouve dans les litanies de la messe, celle de
Gélase à Rom s (B. C ap eu æ , Le K y rie de la messe et le pape Gélase,
Rev. Bén. 46 (1934), p, 136) ; à Milan la deuxième litanie de carême
(ibid., p. 131) ; cf, en Gaule les oraisons solennelles de la vigile pas
cale, qui correspondent aux oraisons solennelles romaines du vendredi
saint (M issale gothicum 33 (P. L. 72, 271) ; Gallicanum vêtus 24
(P. L. 72, 366).
2. A cette époque sacerdos semble même faire reculer l’emploi
d ’episcopus. C'est ainsi que Rufln, trad u isan t VHistoire ecclésiastique
d’Eusèbe, rend volontiers le grec èjtiaxojios p ar sacerdos (H ist.
Eccl., v, 24, 5 (Mommsen (, p. 493) ; v u , 30, 19 (Ib id ., ti, p. 715),
e t ëîtioxoîtrf p ar sacerdotium ou locus sacerdotii : vi, 35 (Mommsen ii,
pp. 590-591) ; v u , 30 (Ib id ., i, p. 714).
3. E p. 25, 3 ; D e n z i n g e r 98 ; Z o z i m e , E p. 9, 3 (P. L. 20, 673A)
parle du presbyterii sacerdotium.
VOCABULAIRE ANTIQ UE D U SACERDOCE 139

ments (les diacres) mais tout le corps de l’Ëglise1. A


la fin du v e siècle, la formule d’innocent Ier reparaît
dans la lettre de Jean Diacre à Senarius, qui la com­
bine avec une citation de l’Ambrosiaster : « On peut
dire en effet que tout pontife est sacerdos, mais non
que tout sacerdos est pontife »2. Cette idée que les prê­
tres sont des sacerdotes secundi ordinis fait d’ailleurs
la trame de la préface romaine d’ordination des prê­
tres, qui peut remonter à la première moitié du v ie,
ou même au ve siècle3 : les prêtres y sont appelés
secundi ordinis viri, secundi praedicatores4 ; ils possè­
dent la secunda dignitas, le secundi meriti munus,
c’est-à-dire la « charge de la seconde dignité », ainsi
que le dit la phrase retenue comme essentielle et
suffisante par Pie X II. L ’idée d’un sacerdoce du « se­
cond ordre » est empruntée à l’Ancien Testament,
II Rois 23, 42 : « Le roi commanda au grand prêtre
Helcias et aux prêtres du second ordre, — Helciae
pontifiez et sacerdotibus secundi ordinis », passage dont
Origène faisait déjà l’application aux presbytres5.
La même idée se retrouve en Afrique chez saint
Augustin qui, citant Apoc. 20, 6 : « Ils seront prêtres
de Dieu et du Christ, et régneront avec lui pendant
mille ans », ajoute : « cela n’est pas dit seulement des
évêques et des prêtres, qui déjà s’appellent propre­
ment dans l’Église les prêtres, — qui proprie jam vo-
cantur in Ecclesia sacerdotes — ; mais de même que
1. Non enim summos tantum antistites aut secundi ordinis sacer­
dotes, nec solos sacramentorum m inistros sed omne corpus Ecclesiae
(Serm. 48, 1, P. L. 54, 298).
2. Merito, quia episcopus sum m i pontifteis gradum obtinet,
presbiter vero secundi sacerdotii locum retinere cognoscitur. Omnis
enim pontifex est sacerdos, non omnis pontifex sacerdos dici potest
(éd. W ilm art , p. 175 ; ci. A m b r o sia ster , in 2 T im . 3, 10 ; P. L.
17, 496).
3. B . B o t t e , Secundi m eriti m unus, dans Quest. lit. et par. 21
(1936), pp. 84-88.
4. A partir du x e s. secundi praedicatores est remplacé par la
variante secundis praedicationibus.
5. Hom. X I in Exod., n. 6 ; P. G. 12, 380D.
I

140 LE SACREM ENT D E L’ORDRE

nous, appelons tous (les chrétiens) des christs à cause


du chrême mystique, de même ils sont sacerdotes, car
ils sont membres de l’unique prêtre »1. Saint Augustin
appelle donc les prêtres sacerdotes avec toute la netteté
théologique désirable, mais il entend en même temps,
ici et partout ailleurs, rattacher le sacerdoce des prê­
tres à celui du Christ, et il n’est pas douteux qu’il
emploie beaucoup moins le terme sacerdos que ne le
font ses contemporains dans les autres parties de l’Ë-
glise latine2. En tout cas, en Afrique même, Optât de

1. De Civ. D el, 20, 10 (éd. H offm an n h , p. 455).


2. Sur tou te cette question, cf. D. Z a e h r in g e r , D os kirchliche
Priestertum nach dem heil. Augustinus, Paderborn, 1931, pp. 115-
118. Comme Dom Zâhringer l’a bien vu, la réticence de S. Augustin
à appliquer le nom de sacerdos au prêtre chrétien et son insistance
sur le sacerdoce unique du Christ ont pour but de défendre la vérité
catholique du sacerdoce, m ise en péril par l'hérésie donatiste. S. Cy-
prien avait été le premier Père à appliquer très largem ent au sacer­
doce chrétien les te x te s de l ’A . T. concernant le sacerdoce aaronique.
D éveloppant des germes qui se trouvaient déjà dans la théologie
sacramentaire de S. Cyprien, les donatistes firent de son application
morale des textes de l ’A. T. sur le sacerdoce une exigence de struc­
ture pour l’Église. Pour Parm énien, qui succède à D onat à la tête
de la secte, le sacerdotium est l’une des six dotes essentielles à l ’É­
glise, et faute desquelles l ’Église disparaît ; pour lui le sacerdoce est
médiateur non seulem ent au sens catholique que l ’action du ministre
est essentielle pour faire exister les sacrem ents, mais encore en ce
sens que l’indignité du m inistre lui ôte to u te capacité de conférer des
sacrem ents : les évêques et les prêtres qui ont failli dans la persécu­
tion e t se sont repentis ensuite ne sont plus de l’Église e t ne sont
plus prêtres.
Le reproche m ajeur de S. Augustin contre les donatistes est qu’ils
font dépendre la valeur des sacrements de celle du m inistre, et c’est
en cela que consiste leur hérésie ; mais en deçà de l ’hérésie propre­
m ent dite il attaque aussi la perte du sens de l’action transcendante
du Christ, seul prêtre véritable et unique médiateur. C’est m anifes­
tem en t pour cela qu’il est si discret dans l’usage du m ot sacerdos,
to u t en en adm ettant la légitim ité radicale. Prenant du recul par
rapport à la crise donatiste, l ’ensem ble de la Tradition latine a usé
sans crainte du m ot sacerdos et des te x te s vétérotestam entaires sur
le sacerdoce, m ais en s’assurant une sorte de correctif permanent
dans les grands textes antidonatistes de S. Augustin.
Voici deux de ces te x te s particulièrem ent typiques :
Contra E p. P arm . 2, 7, 12 (P. L. 43, 57-58) : Bene quidem de
veteribus L ib ris ista testimonla proponunt. D icant ergo m ih i, cui sancto
secundum salutem spirituálem obfuerit, vel in sacerdotibus, vel inter
populum constituto, m alus aut maculatus sacerdos ? U bi erat M oyses
et Aaron, ibi murmuratores sacrilegi, quod Deus a facie sua semper
perdere m inabatur. Ubi erat Caiphas et ceteri taies, ibi Zacharias,
VOCABULAIRE AN TIQ UE D U SACERDOCE 14)1

Milève, vers 366-67, parle des « diacres établis dans


le troisième sacerdoce, et des prêtres établis dans le
deuxième »x : cette application du sacerdotium au dia­
cre est à peu près isolée dans la Tradition.
4) Certains historiens anglicans se sont demandé si
sacerdos s’était appliqué aux prêtres avant le iv e siè­
cle, ou seulement aux évêques. Les PP. Congar et
Lécuyer ont fait toute la lumière désirable sur cette
question2.
Saint Cvprien appelle à l’occasion les prêtres sa­
cerdotes. Il dit une fois que les prêtres sont « associés
à l’évêque dans l’honneur du sacerdoce, — curn epis-
copo presbyteri sacerdotali honore conjuncti »3 et, dans
un contexte où il est question à la fois des évêques et
des prêtres, il déclare : « il faut que les sacerdotes et
les ministres qui sont au service de l’autel et des sa­
crifices soient purs et sans tache »4. On voit qu’ici
et ailleurs chez saint Cyprien l’emploi de sacerdos est
encore en plein jaillissement et intimement lié à la

ibi Simeon et caeteri bont ; ubi Saul, ib i David. ; ubi Jerem iáš, ubi
Isaias, ubi Daniel, ubi Ezechiel, ibi sacerdotes m ali et populi m ali :
sed sarcinam suam unusquisque portabat (Parm énien utilise sans
doute les florilèges de S. Cyprien, E p. 65, 2 ; 67, 1 ; 72, 2). — L'autre
texte de S. Augustin récuse absolum ent toute application de mediator
au prêtre; à propos de S. Jean il écrit: S i vero ita diceret: H aec scripsi
vobis ut non peccetis ; et si quis peccaverit, m ediatorem m e habetis
ad Patrem et exoro pro peccatis vestris (sicut Parm enianus quodam
loco mediatorem posu it episcopum inter populum et D eum ), quis eum
ferret bonorum atque fidelium christianorum 1 quis sicut apoštolům
Christi, et non sicut antichristum ? ( Contra E p . P arm . 2, 8 ,1 5 ) (P. L.
43, 59-60).
1. i , 13 ( é d . Z i w s a , p . 15).
2. Y. C o n g a r , Rem arques critiques accom pagnant G. L o n g -
H a s s e l m a n s , E ssai su r le sacerdoce catholique, Řev. des sc. rel. 25
(1951) pp. 289-291, et surtout ses Jalons pour une théologie du laïcat.
Paris, 1953, pp. 188-191. — J. L é c u y e r , E piscopat et presbytérat
dans les écrits d ’H ippolyte de Rome, Rech. de sc. rel. 41 (1953) pp. 30-50.
3. E p. 61, 3 (éd. H a r t e l i i , pp. 696-697).
4. E p. 72, 2 ( H a r t e l i i , p. 777). C f. B. P o s c h m a n n , D ie Sicht-
barkeit der Kirche nach der Lehre des hi. C yprian, Paderbom 1908, p.
169 ; S.-L. G r e e n s l a d e , Apostolic M in istry, dans Theology 50 (1947)
p. 135 ; les PP. C o n g a r et L é c u y e r , cités ci-dessus, n. 2.
142 LE SACREM ENT D E L ’ORDRE

fois avec l’Ancien Testament et avec le culte, spéciale­


ment l’oblation du sacrifice1.
C’est dans les dernières années du 11e siècle et les
premières années du m e, autour dè 200, qu’apparais-
sent à peu près en même temps les mots sacerdos,
sacerdotium et ocpx<.ipzûç appliqués à l’évêque. Veçs la
fin du n e siècle, l’évêque Polycrate d’Éphèse appelle
saint Jean tepsuç2. Tertullien, qui n’a pas sacerdos,
parle à plusieurs reprises de la fonction sacerdotale,
(sacerdotalia mimeras, sacerdotale officium4). Pour les
textes contemporains d’Hippolyte, qui sont en grec,
nous disposons d’une analyse extrêmement précise du
P. Lécuyer : Hippolyte, comme Tertullien, dit plutôt
que l’évêque exerce le souverain sacerdoce, àp%tepaxeieiv,
mais il l’appelle aussi à l’occasion epsûç5.
De même, dans un passage dont nous n’avons plus
que la traduction latine, il nous dit qu’à la différence
du prêtre le diacre non in sacerdotio ordinatur6. Nous
pouvons donc dire que même si Hippolyte et Tertul­
lien n’appellent pas le prêtre directement Upeuç ou
sacerdos, l’un et l’autre manifestent la conscience ex­
plicite de ce que le presbyter participe au sacerdoce de
l’évêque. La même constatation s’impose à propos
d’un passage de Clément de Rome un siècle plus tô t7,
donc à l’âge immédiatement subapostolique. Ce pas­
sage, qui inspire nettement Hippolyte, parle à la fois
du grand prêtre (xpyy-paûc), des sacerdotes (tepeî;)
et des lévites : chacun d’eux a sa liturgie propre, en
latin ses mimera ; c’est le même terme que chez Ter­
tullien dans l’oblation ; mais chez Clément la compa­
1. Cf. P oschm ann , op. cit., p. 168 ; « Die Bezeichnung « Sacerdos *,
ein Begrift, welcher m it der de» Opfers in engster Bezieîiung ste h t... *
2. Cité par E u s è b e , B is t. eccl., v , 24, 2.
3. De praescr. 41.
4. D e virg. vel, 9,
5. Trad. apost., éd. B o t t e , pp. 41 et 66.
6. Ib id ., p. 39.
7. x l, 5.
VOCABULAIRE AN TIQ UE D U SACERDOCE 148

raison avec le vocabulaire cultuel vétérotestamentaire


semble ne pas être encore plus qu’une comparaison ;
àpXiepEÙç et Upsùç ne s’appliquent pas encore d’une
manière propre à l’évêque et au prêtre chrétien. Nous
pouvons raisonnablement en conclure que le vocabu­
laire « sacerdotal », àp^ispEuc, Upeùç, sacerdos, a
été adopté par les chrétiens pour désigner leur hiérar­
chie au 11e siècle, à l’âge subapostolique, et que ce
vocabulaire procède de la typologie vétérotestamen­
taire.
Les chrétiens de l’époque sübapostolique n’ont ex­
pliqué nulle part pourquoi ils ont adopté ce vocabu­
laire avec lequel le Nouveau Testament avait voulu
rompre, mais les textes nous montrent clairement que
la notion de sacerdoce s’est développée en même temps
que celle de sacrifice et en liaison directe avec elle.
Le texte capital est ici l’anamnèse de l’anaphore d’Hip-
polyte : « Faisant donc mémoire de sa mort et de sa ré­
surrection, nous vous offrons le pain et le vin, en vous
rendant grâces de ce que vous nous avez jugés dignes
de nous tenir devant vous et de vous servir »1. Dom
Botte traduit par « vous servir » le et tibi ministrare
de la version latine. Les Constitutions apostoliques,
appuyées par le Testamentům Domini, ont tepoaeúeiv.
Au sentiment de Dom Connolly, qui a tenté une rétro­
version grecque de l’anaphore, il n’y a pas de raison
d’écarter ce m ot2 ; s’il fallait écarter íepaxsúeiv,
le seul mot grec possible serait XstxoupYeiv. Or les
deux verbes sont associés dans la prière d’ordination
de l’évêque, pour lequel on demande à Dieu « qu’il
exerce sans reproche votre souverain sacerdoce

1. B otte , p. 32.
2. The Eucharistie P rager of H ippolytus, dans Journ, of Theol.
Studies 39 (1938) pp. 350-369, cf. p. 363. — Cf. E.-C. R atcliff ,
Sanctus and Patiern of E arly Anaphora, Journ. of Eccl. H ist. i (1950),
p. 127.
144 LE SACREM ENT D E L’ORDRE

(àpxtEpateûeiv), en vous servant jour, et nuit (Xei-coupYoOvta)


qu’il rende votre visage propice et qu’il vous offre
les dons de votre Église sainte »*. Le P. Jungmann
a bien mis en lumière que, si l’on ne peut prouver
en rigueur de termes que la mention explicite du sacri­
fice n’a pas existé dans l ’anaphore avant Hippolyte
et éventuellement dès l’âge apostolique, il y a eu, au
i i e-m e siècle, une mise en valeur de l’Eucharistie
comme offrande des dons terrestres, par réaction con­
tre le spiritualisme exagéré des gnostiques2. Le Nou­
veau Testament avait eu à marquer principalement
l’originalité· du sacrifice du Christ, par rapport aux
sacrifices charnels de l’ancienne Loi. Irénée et ses suc­
cesseurs ont réintroduit contre les gnostiques l’idée
que la création est bonne et qu’elle est la matière d’une
offrande véritable faite à Dieu, autrement dit qu’il y a
dans le sacerdoce de l’ancienne Loi une part valable
qui s’est intégrée dans le culte de la Loi nouvelle.

Essayons, pour conclure, de résumer l’évolution du


mot sacerdos appliqué aux évêques et aux prêtres :
1) Au x i e siècle, sacerdos s’applique normalement
au prêtre ; on sait encore théoriquement qu’il s’appli­
que aussi à l’évêque.
2) A l’époque carolingienne, sacerdos s’applique
tant au prêtre qu’à l’évêque, mais plus souvent au
prêtre. L ’idée que le prêtre est sacerdos par participa­
tion à l’évêque n’est plus guère active, sauf à Rome.
3) De la seconde moitié du iv e siècle jusqu’au v ie,
sacerdos désigne normalement l ’évêque : sauf indica­
tion contraire du contexte, sacerdos est synonyme
d ’episcopus ; mais on l’applique aussi occasionnelle­

1. B o tte , pp. 29 e t 77.


2. M issarum Sollemnia, tra d , française, i, pp. 51-53.
VOCABULAIRE AN TIQ UE D U SACERDOCE 145

ment au prêtre dans son pouvoir eucharistique et cul­


tuel.
4) C’est vers l’an 200 que l’application de sacerdos
à l’évêque est attestée clairement pour la première fois
en liaison avec son pouvoir cultuel. Dès le début on
reconnaît que le prêtre participe à son pouvoir, même
si l’on ne lui donne pas tout de suite directement le
nom de sacerdos. Ce nom est cependant attesté dès
saint Cyprien1.

1. Sur la signification du m ot sacerdos à l’époque carolingienne


on trouvera un dossier com plém entaire dans l’article des P P . P.
M e y v a e r t et P. D e v o s , Autour de Léon d ’Ostie et de sa Translatio
S. Clementis, Analecta Bollandiana 74 (1956), surtout les pp. 196
ss., article dont je n ’ai pris connaissance qu ’après la rédaction de
cette étude. R acontant la visite à R om e des deux frères Cyrille
et Méthode, la Translatio d it: ...consecraverunt fratrem eius Metho-
dium in sacerdotem, nec non et ceteros eorum discipulos in presby-
teros et diaconos. On a beaucoup discuté du sens de sacerdos dans ce
passage capital : Faut-il y lire l’ordination presbytérale de Méthode
ou son ordination épiscopale ? La comparaison avec les deux Vies
slaves montre· qu’il ne peut s’agir ici que de l ’ordination presbytérale.
Du seul point de vue du vocabulaire latin il serait im possible, à
mon avis, de donner une valeur adversative au couple sacerdos-
presbyteri dans un tex te du i x 8 s. Sacerdos est déjà plus proche de
presbyter que d'episcopus.

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