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Les Rois delà

Histoire de tous les

hommes forts depuis les

temps anciens jvsqu

nos jours

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Professeur DESBONNET

Fondateur de la Culture Physique

en France

Paris

^

Berger-Levrault

5-7, Rue des Beaux-Arts

Librairie Athlétique

45, Faubourg Poissonnière

Les Rois de la Force

Reproduction du iexte, gravures et photographies

rigoureusement interdite dans tous pays, sans autorisation de l'auteur

Tous droits réservés

Professeur DESBONNET

FONDATEUR DE LA CULTURE PHYSIQUE EN FRANCE

Les Rois

de

la Force

Histoire de tous les Hommes Forts

depuis les temps anciens jusqu'à nos jours

AVEC J)3 PHOTOGRAPHIES ET DESSINS

PARIS

Librairie Berger-Levrault

Rue des Beaux-Arts, 5-7

;

19 11

Librairie athlétique

Faubourg Poissonnière, 48

HERCULES !

PREAMBULE

Le prestige de la force physique est

indéniable; de tout temps, les hommes

se sont inclinés devant les manifestations de la force musculaire, et l'admiration

des foules est nettement attirée par les

prouesses athlétiques. La plupart de ceux

qui se piquent d'intellectualisme ou d'aris-

tocratie, manifestent volontiers, par esprit de contradiction, le mépris de

la vigueur corporelle.

Encore, ce mépris est-il plus

affecté que sincère; il est le fait d'un rai-

sonnement très faux, d'ailleurs, qui juge que la valeur de l'esprit doit être

inversement proportionnelle à la force du corps. Mais l'impression spontanée, ressentie devant une belle manifestation de

vigueur physique, est toujours admirative, et le raisonnement qui marchande

cette admiration, apparaît comme un frein que la civilisation a su mettre à

nos impressions ataviques et naturelles.

En effet, au début de l'humanité, la force primait l'intelligence; le chef

devait être le plus robuste de sa tribu, le plus rapide, le plus adroit; celui qui sortait triomphant des luttes avec l'ours des cavernes; celui qui forçait

à la course le gibier des plaines; celui qui

escaladait aisément, pour en

cueillir les fruits, les hautes cimes des forêts touffues.

Ceux-là groupaient autour de leur valeur physique une famille, une

tribu, qu'ils défendaient contre les rivalités de leurs semblables, contre les attaques des bêtes féroces, et qu'ils nourrissaient du produit de leurs

chasses.

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VIII

PREAMBULE

On peut s'imaginer qu'à ces âges de pierre, lorsque deux hordes en

voyage se rencontraient, les yeux de tous, pour reconnaître le chef, cher-

chaient au milieu de la caravane, sur l'un des chariots formés de troncs

d'arbres équarris, l'homme le plus grand, le plus large, aux muscles saillants,

à la poitrine bombée, à la lourde face énergique.

Il n'est plus aussi indispensable pour vaincre aujourd'hui dans le dur

combat de la vie,

d'avoir la carrure

de nos ancêtres préhistoriques, et

cependant, le vague sentiment atavique qu'une riche musculature n'est pas

une arme à dédaigner, est peut-être ce qui nous fait encore nous retourner

dans la rue sur l'homme qui en est manifestement doué.

Le goût du public pour les exercices de force tient probablement aussi

à l'amour que nous avons tous pour le surnaturel; une prouesse athlétique

a en effet pour notre esprit quelque chose de miraculeux, car nous avons

coutume déconsidérer comme impossibles certains hauts faits que justement

les athlètes professionnels ont la prétention de réaliser.

Voici par exemple une lourde masse de fonte que nous ne pouvons

remuer en nous y cramponnant à deux mains; l'hercule va la soulever

aisément! Nous avons évidemment en notre présence un surhomme, dans

l'ordre physique tout au moins.

Aussi ne pouvons-nous lui marchander notre admiration, et nous le

louons d'ailleurs d'autant plus volontiers qu'il nous est loisible de satis-

faire notre jalousie en nous persuadant aussitôt que l'athlète qui a forcé

notre enthousiasme nous est probablement bien inférieur intellectuelle-

ment.

Si cette dernière raison du succès des hercules n'est pas flatteuse pour

la psychologie des foules, il faut croire toutefois qu'elle est assez souvent

prépondérante.

On n'aime pas reconnaître à autrui une supériorité intellectuelle;

applaudir une œuvre de l'esprit, c'est avouer qu'on est incapable d'en édi- fier une semblable, et comme on convient que c'est la valeur cérébrale qui

caractérise l'homme dans l'univers, on admet malaisément que le voisin en

soit mieux pourvu que soi-même.

Ceci explique pourquoi le plus grand savant, le meilleur poète, le plus

profond philosophe, ne s'attirera jamais que les louanges académiques de ses contemporains qui, en le célébrant, se célèbrent un peu eux-mêmes, mais ne

connaîtra jamais les triomphes populaires éclatants d'un lutteur ou d'un

coureur cycliste.

On m'objectera certainement que Pasteur, Victor Hugo et quelques

PREAMBULE

IX

autres ont eu des funérailles triomphales; ce ne furent certainement que

de tardifs hommages rendus par la nation à des hommes qui lui faisaient

honneur, mais qui ne furent nullement le résultat d'un enthousiasme

spontané.

Cela peut-il se comparer à la clameur formidable, à l'élan unanime, au

Il y a toujours foule autour des hercules en plein vent

délire admiratif qui accueille le passage au poteau du champion tricolore

ou l'estocade finale du toréador?

Il faut dire aussi que la foule, réfractaire à la critique, aux raisonne-

ments, aux discussions, s'incline toujours devant l'affirmation et le fait.

Or, la prouesse physique paraît le plus souvent indiscutable; une

oeuvre scientifique ou littéraire ne s'impose pas aux yeux comme un arraché

en barre à sphères, et le public ne s'inquiète guère que l'œuvre soit pleine ni la sphère creuse; et il lui suffit que cette dernière soit grosse.

X

PRÉAMBULE

La popularité des athlètes s'explique donc par des raisons suffisantes, et

jusqu'à nos jours, ce goût pour les « tours de force » s'est perpétué.

Il faut dire que notre enthousiasme a malgré tout un peu dévié, et que

les applaudissements qui vont encore aux hommes-canon, ne sont pas

d'essence aussi pure que les acclamations que soulevait à Olympie le vain-

queur du Pentathle; ceci parce que nous avons trop négligé nous-mêmes les exercices physiques.

La foule est aujourd'hui déplorablement incompétente; dédaignant de

se livrer à l'entraînement musculaire qui lui paraît une occupation d'ordre très inférieur, le bourgeois et même l'ouvrier modernes ont une conception

fort erronée de la force physique et de la beauté plastique.

Tous deux bâillent encore d'admiration à la parade des baraques

foraines, les yeux écarquillés devant le gros colosse bedonnant qui doit être

si fort et se « porter si bien » puisqu'il pèse 250 livres.

Jadis le même eût soulevé les rires athéniens et même, s'il avait été

gladiateur professionnel à Rome, le fouet l'eût châtié de s'être laissé en-

vahir par l'obésité.

L'incompétence du public moderne se décèle en toute évidence en ce

qu'il est incapable de juger la valeur d'une performance.

Les forains bluffeurs

ont

ainsi

beau jeu

à

promettre

d'arracher

300 livres, et de présenter comme pesant ce poids une barre lourde à peine

de 100 livres, puisqu'ils sont assurés que nul dans l'auditoire n'est capable de soulever l'haltère, encore moins d'en évaluer le poids.

Donc, une fois pour toutes, si nos lecteurs espèrent que nous allons

leur relater sur les athlètes modernes des performances merveilleuses,

comme celle de Milon de Crotone assommant un taureau d'un coup de

poing et le mangeant en un jour, eh bien, nos lecteurs se trompent, nous

préférons leur donner des notions exactes sur ce que l'homme est capable de faire, plutôt que de les induire en erreur.

Beaucoup même croiront fermement, en lisant les lignes qui vont

suivre, avoir vu faire beaucoup plus fort que ce que nous leur relatons. T l n'en est rien pourtant, car en tant que poids et haltères, jamais on

n'a approché les chiffres que nos « hercules » modernes ont atteints ces der-

niers temps. Nous allons donc leur raconter simplement, véridiquement, des faits

réels et indéniables, plutôt que de vouloir charmer leur imagination par des

contes plus ou moins fantaisistes; la vérité y gagnera, tant pis si l'intérêt y

perd.

PRÉAMBULE

XI

L'homme qui n'a jamais pratiqué les exercices physiques vous racontera des hauts faits prodigieux. Celui qui s'est quelque peu entraîné aux exercices de force devient plus circonspect sur les chiffres à annoncer, s'étant rendu compte par lui-même

que deux livres font un kilo, et que la force humaine n'est pas illimitée.

Nos lecteurs remarqueront que nous ne leur présentons dans ce volume

que les athlètes professionnels, car, avec le développement actuel des sports,

dix volumes ne suffiraient pas pour décrire les performances de nos ama-

teurs dont le nombre s'accroît chaque jour. Néanmoins, nous espérons réser-

ver un prochain livre aux Maspoli, aux Vasseur, aux Deroubaix, à tous

nos principaux amateurs français.

Thésée

LES

ROIS DE LA FORCE

PREMIÈRE PARTIE

LA FORCE PHYSIQUE DANS L'ANTIQUITÉ

}es récits de la mythologie et de l'histoire ancienne

contiennent une foule de légendes dans lesquelles la force musculaire joue un rôle prépondérant.

Les deux premiers athlètes dont ces récits nous rap- pellent les hauts faits sont Samson, dont parle la Bible,,

et Hercule, que nous retrouvons dans la mythologie-

païenne.

Il est inutile que nous nous étendions longuement sur les douze travaux d'Hercule que chacun connaît, ni

sur les légendes dont Samson fut le héros et les milliers.

de Philistins qu'il occit, armé de sa mâchoire d'âne.

Nous retrouvons bientôt chez les Grecs l'amour très

intense de la force musculaire, favorisé d'ailleurs par

les Etats qui établirent des jeux publics consacrés à

tous les exercices du corps. Les athlètes grecs s'entraînaient avec un soin et

un art consommés avant de paraître en public, et leur désir de vaincre, le jour du con- cours, leur donnait un courage et une énergie que récompensait mal, à nos yeux du.

moins, la couronne de feuillage ou la palme.

D'autres honneurs cependant attendaient encore les vainqueurs des jeux olym-

LES ROIS DE LA FORCE

2

piques; leur ville natale leur érigeait des statues qui reproduisaient l'attitude de

l'athlète dans l'exercice il excellait, et peu

à peu, ces statues, en se multipliant, formè-

rent un musée unique à Olympie, ville de

l'Élide où se disputaient les jeux. Les plus célèbres sculpteurs de la Grèce

étaient requis pour exécuter ces statues, au

premier rang desquelles celle de Milon de

Crotone, œuvre du sculpteur Damoas, de-

vait transmettre à la postérité le souvenir de

LES ROIS DE LA FORCE

prouesses extraordinaires.

Milon avait obtenu six fois le prix aux jeux Olympiques et aux jeux Pythiques.

Parmi ses hauts

faits que rapporte

la légende, les plus

saillants sont les sui-

vants :

<\

'

Ayant parcouru toute la longueur

du stade (210 mè-

tres) en portant sur

ses épaules un bœuf

adulte, il l'assomma

ensuite d'un coup

de poing.

La force de sa

main était extraor-

dinaire ,

et

nulle

force humaine ne

pouvait lui écarter

les doigts.

Un jour qu'il se

trouvait avec des

disciples de Pytha-

gore dans une mai-

son dont le plafond

menaçait de s'écrou-

= 1er, il soutint à lui

seul la colonne qui

le supportait et

*;.**'

*

!

Milon de Crotone

-

sauva ainsi la vie à ses amis. L'histoire ajoute que dans les jeux

et concours, il finissait par ne plus trouver de concurrents

désireux de se mesurer avec lui, et même il fut une fois cou-

ronné sans combattre.

Sa mort fut la conséquence de sa trop grande confiance

LA FORCE PHYSIQUE DANS L'ANTIQUITÉ

L'Entrainement des Athlètes grecs

LES ROIS DE LA FORCE

en sa force; on en connaît le récit. Ayant aperçu un jour un chêne dans Técorce duquel des coins avaient été enfoncés, il voulut agrandir la fente avec ses mains. Mais

Maximin

Empereur romain dont la taille

était de 2 m 44 et dont la force

était en proportion

le bois s'étant resserré, il y resta prisonnier, et les bêtes féroces dévorèrent l'athlète

désarmé.

Un autre Grec, dont les exploits sont notoires aussi, est Poiydamas de Thessalie,

dont la statue peut être admirée à Olympie.

On citait de lui des actes prodigieux.

Il avait, seul et sans armes, tué sur le mont Olympe un lion furieux.

Les chevaux les plus vigoureux ne pouvaient faire avancer un char lorsqu'il le

retenait d'une seule main par derrière.

Il lutta un jour contre trois des gardes les plus vigoureux de l'armée de Darius II,

roi de Perse, et les tua tous trois.

Il trouva la mort dans une caverne dont la voûte l'écrasa en s'eftondrant. Au lieu

LA FORCE PHYSIQUE DANS L ANTIQUITE

de fuir comme ses compagnons, il avait voulu soutenir de ses mains la montagne qui

5

s'écroulait.

Maximin, empereur romain, était renommé

pour sa

force prodigieuse. en

173, d'un

paysan de la Thrace, il fut admis par Septime Sévère dans la Garde.

Puis, passant dans l'armée sous Alexandre Sévère, il fut bientôt nommé empereur à cause

de sa force et de

sa taille

de plus de 8 pieds,

tandis que l'empereur Alexandre était égorgé.

Caius Julius Verus Maximinus, toujours

d'après la légende, réduisait en poudre, sous

ses doigts,

les pierres les plus dures;

il brisait

la mâchoire d'un cheval d'un coup de poing, et

un bracelet lui- servait de bague.

Il ne mangeait jamais de légumes, mais, en

revanche, il absorbait en une journée 40 livres

Le Pugilateur Damoxène

de viande et une amphore de vin.

Après une longue carrière politique,

qui se termina par des défaites, il fut assas-

siné par la légion Secunda Porthica, en

juillet 238.

Parmi les gladiateurs on cite des hom-

mes doués d'une force extraordinaire, tels

que Damoxène et Kreugas, qui se livrè-

rent un combat terrible.

Kreugas était un athlète originaire

d'Epidamne, autrement Dyrrachium (au-

jourd'hui Durazzo, dans l'Albanie).

Damoxène, son antagoniste, était de Syracuse.

Le Pugilateur Kreugas

Comme la lutte terrible qu'ils avaient

engagée menaçait de se prolonger fort

avant dans la nuit, tous deux, à un certain

moment, convinrent de ne plus parer les

coups qui seraient portés. Pendant que

6

LES ROIS DE LA FORCE

l'un frappait, l'autre devait rester immobile et inerte. Kreugas donna ie premier ; son

poing tomba comme un lourd marteau sur la tête de son adversaire. La tête résista.

C'était le tour de Damoxène. Il fit signe à Kreugas de tenir son bras élevé au-dessus

de sa tête, ce qui fut exécuté; avançant alors sa main dont les ongles étaient longs et

pointus sa main qui n'était enveloppée que de rneiliques, simple lacis de courroies

molles et déliées qui venaient s'attacher dans la paume de la main, laissant l'extré-

mité des doigts libre et à découvert, très différentes par conséquent du ceste, qui n'était pas encore inventé, Damoxène la dirigea vers le bas-ventre de Kreugas et

l'enfonça jusque dans ses entrailles, qu'il saisit, tira dehors et répandit sur l'arène.

Le malheureux athlète rendit l'âme sur-le-champ. Les magistrats qui présidaient les jeux chassèrent Damoxène, parce qu'il était interdit de frapper l'adversaire avec l'intention de lui donner la mort; et ils accordèrent la couronne au défunt qui obtint,

en outre, les honneurs d'une statue.

On le conçoit, ces légendes nous ont été transmises à travers les siècles, et nous

les reproduisons pour donner la mesure de Peithousiasme des anciens plutôt que de

l'exactitude de leur vision ou de la sincérité de leurs relations techniques, car enfin, qui

donc sera assez simple pour croire, par exemple, à la possibilité de l'écrasement d'une

pierre entre les doigts ?

Plus on s'approche des temps modernes, plus les récits s'assagissent, donnant ainsi

raison au proverbe : A beau mentir qui vient de loin. Mais les faits et gestes des

hommes forts de notre époque ne furent enregistrés officiellement qu'à la création du premier club athlétique (que je fondais en 1886 à Lille), puis de i'Haltérophile- Club de France, le pouvoir dirigeant du sport des poids et haltères, que je fondais en 1900 à Paris, pour codifier les exercices classiques, enregistrer les records des profes-

sionnels et des amateurs. Depuis ce jour, les hommes forts sont connus, mensurés,

pesés, dynamométrés, et toutes leurs performances sont exécutées devant des officiels

au courant de l'athlétisme. Il n'est plus possible d'exagérer, car tous les poids sont pesés au préalable, et les

décisions des arbitres de l'Haltérophile-Club de France sont sans appel.

La Culture physique publie d'ailleurs chaque trimestre la liste des records de force avec le nom des détenteurs.

Les légendes sur les hommes forts ont donc définitivement vécu.

DEUXIEME PARTIE

LA FORCE PHYSIQUE AU MOYEN AGE

es hommes forts et courageux abondent à cette époque.

L'exploit de Pépin le Bref nous paraîtrait aujourd'hui fabuleux.

Vous représentez-vous ce Franc, de taille moyenne, mais rempli de courage, vêtu de l'habit étroit des chevaliers, siégeant à l'abbaye des

Ferrières au milieu de ses compagnons ? Un spectacle très friand atti-

rait les regards de ces nobles hommes et de ces nobles dames. Un lion

puissant luttait dans l'arène contre un taureau furieux. Au

moment où la lutte était le plus animée, Pépin se lève et s'écrie : « Qui de vous osera séparer ou tuer ces deux ani-

maux ? » L'idée seule de descendre dans l'arène épouvantait les plus braves. On garda le silence. Pépin, sans plus, bondit au milieu de la lice,

et, de son épée, fait tomber la tête du

taureau et abat celle du lion. Après cet acte,

s'adressant à la foule : « David était petit, leur dit-il, mais il

terrassa le géant qui l'avait méprisé. » Bonne leçon donnée à

ceux qui avaient raillé sa petitesse.

D'autres chevaliers s'illustrèrent aussi par leur force pro- digieuse. Pendant la première croisade surtout, plusieurs sei-

gneurs se distinguèrent par la solidité de leur poignet. Il nous

suffira de citer les noms de Tancrède, de Godefroy de Bouillon,

qui « pourfendaient » un homme d'un seul coup, et du duc de

Normandie qui fendait la tête de son ennemi jusqu'à l'épaule. Les historiens nous ont conservé plusieurs traits de force re-

marquables, tant du côté des croisés que du côté des musul- mans.

Ce qui a trait aux premiers se trouve dans tous les livres,

tandis que les hauts faits des mahométans sont peu connus.

Nous citerons, d'après les historiens, quelques tours de force

de nos ennemis, et l'on verra que, comme le fait remarquer un

chroniqueur, il ne leur manquait pour être chevaliers que

d'avoir reçu le baptême.

Les croisés assiégeaient Nicée. Un vaillant musulman qui, par la masse énorme de son corps, par sa torce extraordinaire et la férocité de sa mine

barbare et menaçante, ressemblait à un véritable géant, défendait une tour extrême-

'I^^ÊÊÊÊSÊÊÊÊÊÊÊÊÊmmmÊS^

LES ROIS DE LA FORCE

ment forte contre laquelle le chevalier Raymond, qui en avait déjà été repoussé plu-

sieurs fois, donnait un furieux assaut. Le musulman combattait sur la plate-forme et

faisait une

terrible exécution des soldats latins en leur tirant des flèches

d'une grosseur

démesurée, auxquelles ni bouclier, ni cuirasse ne pouvaient

résister. Il insultait

ceux qu'il voyait 'tomber sous la violence de ses coups, et

ajoutait des injures atroces à ses sanglantes railleries. Il

reprochait aux soldats et aux chefs leur faiblesse, les ap-

pelant femmes et lâches, plus propres à manier le fu-

seau que le fer.

flèches ne pou-

vaient plus lui servir contre ceux qui étaient arrivés au pied de

la tour, il jeta loin de lui son bouclier et ses armes et s'exposa

ainsi aux coups d'une infinité de flèches qu'on décochait de

toutes parts ; puis, prenant à deux mains des pierres d'une prodi- gieuse grosseur, il les jeta sur ceux qui travaillaient à percer les

murs. Godefroy de Bouillon seul, d'un coup de flèche adroite-

ment lancé, parvint à le renverser. Autre fait :

Il fit plus : voyant que son arc et ses

Un cavalier turc, après la défaite de son parti, retournait avec

son cheval rejoindre un corps de ses compagnons. En chemin il

fut assailli par une troupe de cinquante Allemands, qui commen-

cèrent par le harceler de flèches. Mais notre Turc les regarda

d'un air fier et méprisant et reçut tous les coups sur le bouclier qu'il tenait de la main

gauche, dans laquelle il avait encore passé la bride de son "cheval; de l'autre main il

tenait son épée. Il allait toujours son chemin, sans se détourner

ni à droite ni à gauche, jusqu'à ce que l'un de ses ennemis, plus résolu que les autres, vint fondre sur lui, le" 1 sabre à la main, et

lui en décocha de toute sa force un grand coup qui ne fit non plus

que sur un rocher. Alors le musulman, s'élançant vers le cheval de son adversaire, lui ramène un tel coup de son épée qu'il lui

fauche par le milieu les deux jambes de devant, et comme, en même temps, le pauvre cheval était tombé sur ce qui lui restait de jambes, il décocha un si furieux coup sur la tête de son ennemi que,

l'ayant fendu jusqu'au-dessous de la ceinture, l'épée donna môme

au travers de sa selle jusqu'au cheval qu'elle entama. Après ce bel exploit, le Turc continua tranquillement^ son chemin, sans être inquiété davantage. L'histoire a consacré la réputation des aciers de Tolède et des lames allemandes du dix-septième siècle, je crois que la trempe

des aciers musulmans n'a rien à leur envier. Peste, ami lecteur, on

ne sait ce qu'on doit admirer le plus, du bras ou de l'épée du

musulman.

L'histoire n'a pas conservé les noms de ces héros ; elle a quelquefois de ces caprices ;

elle nous rapporte souvent des détails insignifiants et se tait sur des faits intéressants.

Le chevalier Duguesclin était terriblement fort et il le prouva à Rennes en désar-

çonnant les plus brillants chevaliers de Bretagne.

LA FORCE PHYSIQUE AU MOYEN AGE

9

Dans ses moments de loisir, il allait à travers les bois de son pays, la hache au cou,

l'épée au côté, hachant les Anglais et les partisans de Montfort. Il excellait, dit-on,

dans la manière de frapper, car il étendait roide mort son homme d'un seul coup.

Dans les jeux populaires, il terrassait tous ses adversaires.

Un autre chevalier, aussi illustre que Duguesclin, celui qu'on n'appelle que le brave

Bayard, le Chevalier sans peur et sans reproche, mérite également

d'être cité pour sa force remarquable. Il défendit un jour seul un pont du Carigliano ; comme un tigre échappé, il s'accula à la bar-

rière du pont, et, à

coups d'tpée, résista si vaillamment à ses en-

nemis qu'ils finirent, de guerre lasse, par se retirer.

Bayard fut tué d'un coup d'arquebuse en 1524. C'est donc un

coup de feu qui a tué ce célèbre chevalier. Désormais, la force phy- sique ne sera plus que l'apanage de quelques hommes privilégiés par la nature. Nous essaierons de rappeler quelques traits des princi-

paux personnages qui, depuis l'invention de la poudre en 1333 jus-

qu'à nos jours, se sont illustrés par leur force.

Dans le treizième siècle nous trouvons un sieur de Courcv,

comte d'Ulster, qui d'un seul coup d'épée fendait un casque d'acier;

l'arme entamait même le bois sur lequel le casque était posé.