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Théorie des hallucinations

Messieurs,
Il y a vingt-cinq siècles que l’un des plus grands philosophes qui aient jamais existé,
descendait des marches du trône, où sa naissance semblait rappeler, pour se plonger dans
les austérités d’une vie ascétique, au sein des forêts. Entouré bientôt de nombreux
disciples, il devint le fondateur d’une religion dont les adeptes se comptent aujourd’hui
par centaines de millions, et dont le principe fondamental est que nos sens sont
absolument trompeurs, que le vide existe autour de nous et que l’univers tout entier n’est
qu’une gigantesque hallucination.
Cette doctrine, reprise et transformée par certains philosophes modernes, semblerait
presque trouver sa justification et son point de départ dans les phénomènes si
remarquables qui doivent occuper aujourd’hui notre attention. Il existe en effet, pour un
grand, nombre de nos malades, un monde purement imaginaire, dont les apparences ne
répondent en rien à la réalité extérieure, et dans lequel le drame si compliqué qui semble
se passer en dehors n’existe que dans les étroites limites d’un cerveau malade.
El pourtant, pour les véritables hallucinés, ces perceptions fictives sont aussi poignantes
que les réalités les plus palpables, et, lorsqu’on s’efforce de combattre leurs convictions,
ils nous répondent avec une logique inflexible : « Monsieur, s’il faut douter de tout, je
dois douter que je vous vois, que je vous entends, que je vous touche ; car si le témoignage
de mes sens peut me tromper une première [p. 1029- colonne 2] fois, il peut aussi me
tromper une seconde. n Il est impossible de répondre à ce raisonnement. Mais ce n’est
pas par des syllogismes qu’on peut créer la médecine ; c’est à la clinique, c’est à
l’observation des faits qu’il faut s’adresser lorsqu’on veut appuyer l’édifice sur un terrain
solide.
Nous allons donc pénétrer ensemble dans ce monde imaginaire. Nous allons étudier
d’abord le phénomène dans l’ensemble de ses manifestations, nous en discuterons les
causes et nous tenterons discrètement d’en expliquer le mécanisme, autant du moins que
la chose est possible dans l’état actuel de nos connaissances en matière de physiologie
cérébrale.
Si le mot d’hallucination existe depuis les origines de la psychiatrie, c’est seulement
depuis l’époque contemporaine qu’il a acquis le sens nettement défini qu’il présente
depuis Esquirol. Jusqu’alors les médecins, aussi bien que les gens du monde,
confondaient l’hallucination avec les conceptions délirantes et les autres manifestations
intellectuelles de la folie ; et encore aujourd’hui, le public croit volontiers que ces deux
expressions, un halluciné et un fou, sont absolument synonymes. Esquirol, le premier,
donne une définition précise du phénomène. « Un homme, dit-il, qui a la conviction
intime d’une sensation actuellement perçue, alors que nul objet extérieur propre à exciter
cette sensation n’est à portée de ses sens, est dans un état d’hallucination. C’est un
visionnaire (1). » On peut abréger cette définition en disant que l’hallucination est une
perception sans objet. Nous savons bien à quelles critiques cette définition est exposée.
Nous croyons cependant que, si l’on veut bien écarter les subtilités de la scolastique, elle
répond très exactement à la vérité.
Une illusion, au contraire, est une perception réelle, mais faussement interprétée. Elle
peut exister non seulement chez des malades, mais encore chez des individus dans un état
[p. 1030- colonne1] parfaitement normal de santé. Vue de loin, une tour carrée paraît
ronde. La perspective modifie les formes apparentes des objets, et les illusions du mirage
sont un exemple familier de ces erreurs des sens, qui s’expliquent par les lois de la
physique.
Mais, chez nos malades, il s’agit d’illusions pathologiques.
Un objet réel donne lieu à une interprétation absolument erronée. Aux yeux d’un
maniaque, des linges suspendus à une fenêtre deviendront des cadavres suspendus au
gibet. Des images qui flottent dans l’air deviendront des ballons dirigés par des
aéronautes, et la figure du premier venu retracera à l’imagination les traits de l’ami le plus
intime. Avec une élégante concision, M. Lasègue exprime cette idée dans les termes
suivants : « L’illusion est à l’hallucination ce que la médisance est à la calomnie. »
L’illusion s’appuie sur la réalité, mais elle la brode ; l’hallucination invente de toutes
pièces, elle ne dit pas un mot de vrai.
Pour les philosophes, pour les psychologues, qui considèrent l’hallucination comme un
phénomène essentiellement psychique, cette distinction offre une très grande importance.
Pour nous, disposés à voir les choses sous un aspect plus médical, nous croyons que,
parfaitement vraie en clinique, cette séparation n’a qu’une médiocre importance en
théorie. Aussi nous occuperons nous tout spécialement des hallucinations, dont les
illusions, à notre avis, ne sont, pour ainsi dire, qu’une variété.
Tous les sens, sans exception, peuvent être affectés d’hallucinations, mais c’est
incontestablement l’ouïe qui joue ici le premier rôle, du moins chez les aliénés. C’est, en
effet, le sens de l’ouïe qui joue le rôle le plus élevé dans l’ordre des fonctions cérébrales
et qui nous fournit les notions de l’ordre le plus élevé. C’est surtout le sens de l’ouïe qui
nous permet d’acquérir des idées abstraites ; c’est lui qui, de tous les sens, offre le plus
de surface aux troubles qui viennent assaillir l’intelligence.
Il existe pour l’ouïe, comme pour les autres sens spéciaux, des hallucinations
élémentaires ; ce sont des bruits, des bourdonnements, des sons de cloches, qui, le plus
souvent, sont appréciés par le malade lui-même à leur juste valeur. Mais, à un degré déjà
plus avancé, l’hallucination prend un caractère plus nettement accentué. Ce sont des bruits
de pas, c’est une personne qui semble marcher dans la pièce voisine, Le sont des notes
musicales, c’est enfin la crépitation de la fusillade ou le bruit du canon.
A ces perceptions erronées viennent déjà bien souvent s’ajouter des conceptions
délirantes, et pourtant nous ne sommes encore qu’au seuil du labyrinthe. Un pas de plus
et nous y entrons directement.
Entre le malade qui n’entend que des bruits et celui qui entend des voix, il existe tout un
abîme, et cependant, même pour cette dernière manifestation du phénomène, il est une
multitude de degrés. D’abord on entend des interjections, des monosyllabes, de simples
mots, le plus souvent injurieux. Les choses peuvent en rester là, niais, à un degré plus
élevé, les paroles se groupent pour former des phrases, les phrases se groupent de manière
à former un sens, et le monologue [p. 1030, colonne 2] s’établit. C’est alors qu’on voit se
produire l’un des phénomènes les plus étranges, et pourtant les mieux avérés, dans l’ordre
psychologique. Nous voulons parler du dédoublement de la personnalité. Mis en présence
d’un interlocuteur imaginaire, auquel il ne peut échapper, qui lui donne la réplique quand
il parle et qui surtout entame la conversation, le malade finit par croire à la présence d’une
personnalité distincte qui empiète sur son existence et s’y taille une large part. On ne
saurait mieux se rendre compte de cet étrange état d’esprit qu’en lisant les révélations des
possédés du moyen âge et surtout de ceux du XVIIe siècle, gens plus cultivés, plus lettrés
et plus philosophes que leurs devanciers, mais suffisamment imbus des préjugés de leur
époque pour croire à l’intervention directe des puissances infernales. C’est ainsi que,
parmi les exorcistes chargés de délivrer les Ursulines de Loudun de leurs persécuteurs
diaboliques, plusieurs tombèrent victimes de l’épidémie régnante et devinrent eux-mêmes
possédés.
Dans une véritable autobiographie, le révérend père Surin, jésuite, rend compte à un sien
ami, jésuite, de l’état où il est tombé. « Je suis, lui dit-il, en perpétuelle conversation avec
le diable… Je suis entré en combat avec quatre démons des plus puissants et malicieux
de l’enfer. Depuis trois mois et demi, je ne suis jamais sans avoir un diable auprès de moi
en exercice… Dieu a permis, je pense, pour mes péchés, ce qu’on n’a peut-être jamais vu
dans l’Église, que dans l’exercice de mon ministère, le diable passe du corps de la
personne possédée et venant dans le mien m’assaute et me renverse, m’agite et me
traverse visiblement en me possédant quelques heures comme un énergumène. Je ne
saurais vous expliquer ce qui se passe en moi durant ce temps et comme cet esprit s’unit
avec le mien sans m’ôter ni la connaissance ni la liberté de mon âme, en se faisant
néanmoins comme un autre moi-même, et comme si j’avais deux âmes dont l’une est
dépossédée de son corps, de l’usage de ses organes et se tient à quartier en voyant faire
celle qui s’y est introduite. »
Nous trouvons aujourd’hui parmi nos malades des individus qui s’expriment presque dans
les mêmes termes que le révérend père. Tan tôt ils sont possédés par un esprit immonde
qui s’introduit dans leur corps et gouverne tous les mouvements de leur volonté, tantôt ils
sont assiégés par un interlocuteur invisible qui leur tient des discours sataniques et leur
démontre qu’ils sont damnés. Tel était le cas de ce malheureux sorcier que j’ai eu pendant
quelques mois dans mon service et qui, ayant invoqué un mauvais esprit d’après les règles
du spiritisme, était tombé en son pouvoir et ne pouvait plus échapper à son infernal
compagnon.
Les hallucinations de la vue jouent un rôle plus important dans les maladies fébriles et
dans les empoisonnements que dans l’aliénation mentale proprement dite. Elles sont le
cauchemar des alcooliques ; elles leur présentent sans cesse des visions terrifiantes,
immondes ou pénibles, et provoquent quelquefois les manifestations intellectuelles de
leur délire.
Tous les autres sens peuvent être également affectés ; le tact, l’odorat, le goût, et plus
spécialement encore le sens [p. 1031, colonne 1] génital, peuvent devenir le jouet de ces
persécutions imaginaires. Enfin, dans quelques cas plus rares, il existe des hallucinations
conjuguées qui, s’adressant à plusieurs sens à la fois, constituent une vision complète qui
donne au dernier degré l’impression de la réalité. Hâtons-nous de le dire, cette
combinaison est peu fréquente. Dans l’immense majorité des cas, les interlocuteurs
malicieux qui tourmentent le malade ont soin de se cacher, et les apparitions ne parlent
point ; elles sont muettes, et lorsqu’elles commandent, c’est par des gestes et non par des
paroles qu’elles expriment leur volonté.
En présence de ce phénomène si curieux, de ce trouble si profond, les observateurs se
sont divisés en plusieurs camps. Les théories de l’hallucination sont innombrables.
Chaque observateur a créé pour ainsi dire un mécanisme particulier pour rendre compte
des faits, et l’on pourrait compter à cet égard autant de doctrines que d’individus. Il est
cependant évident que toutes les opinions peuvent se ramener à trois grandes catégories.
Pour les uns, l’hallucination est un phénomène purement psychologique ou, si l’on veut,
purement cérébral : c’est, suivant l’expression de Lélut, une idée qui se projette au
dehors ; c’est le renversement de l’acte psychologique par lequel les sensations se
transforment en idée. Ici c’est au contraire l’idée qui se transforme en sensation. Cette
opinion, sous des formules diverses, est celle qu’ont soutenue Esquirol, Lélut, Falret, pour
ne citer que ces noms-là.
Pour d’autres observateurs et, il faut bien le dire, l’école moderne presque tout entière est
dans ce courant, l’hallucination n’est qu’un phénomène purement sensuel. C’est à la
périphérie, c’est dans les organes des sens ou tout au moins dans les condensateurs qui
transforment les sensations en les idéalisant, c’est dans les ganglions cérébraux que se
trouve le siège du phénomène pathologique qui donne naissance à l’hallucination.
Celte idée, émise pour la première fois par M. Foville, a trouvé depuis de nombreux
partisans en France et à l’étranger ; mais l’expression un peu vague de ganglions
cérébraux a paru peu satisfaisante à ces esprits courageux qui, sans se laisser intimider
par les difficultés du sujet, ont voulu le serrer de plus près.
D’après les travaux si justement célèbres de M. le docteur Luys, c’est dans les couches
optiques qu’il faut localiser le sensorium commun ; c’est là, par conséquent, qu’il faut
chercher les lésions anatomiques qui président à toutes ces sensations morbides. M. le
docteur Ritli, l’un des meilleurs élèves de M. Luys, a consacré une thèse des plus
remarquables à la défense de cette opinion qui compte aujourd’hui de nombreux partisans
en France et à l’étranger.
Reste enfin une troisième hypothèse d’après laquelle les hallucinations seraient toujours
psycho-sensorielles ; psychiques, car elles tirent leur fond de l’esprit même du malade,
des trésors accumulés de l’intelligence et de la mémoire ; sensorielles, car c’est toujours
dans les sens qu’elles ont leur point de départ. C’est la théorie mixte, celle de M.
Baillarger, à laquelle nous nous rallions franchement.
En résumé, il ne peut exister en bonne logique plus de [p. 1031, colonne 2] trois théories
de l’hallucination. Pour les uns, c’est un phénomène purement intellectuel ; pour les
autres, un phénomène purement matériel ; pour d’autres enfin, et c’est leur doctrine que
j’adopte complètement, l’hallucination est toujours un phénomène mixte, un trouble
psycho-sensoriel. Sans doute, il peut exister à cet égard plusieurs degrés : les uns sont
ultra-spiritualistes, les autres ultra-somatistes, et il y a des modérés dans tous les partis.
Mais, abstraction faite des nuances, des adoucissements et des concessions réciproques,
aucune doctrine ne peut échapper à la classification que nous avons établie. Je vais
maintenant discuter successivement ces opinions plus divergentes en apparence qu’en
réalité, et je serais heureux de vous faire partager mes convictions à cet égard.
Mais, avant d’entamer la discussion, je vous demanderai la permission de poser deux
principes : en premier lieu, il faut se méfier de la littérature et des littérateurs. Leur
intervention, parée de toutes les grâces d’une imagination poétique, a contribué sans nul
doute à orner le sujet, mais en lui enlevant tout caractère scientifique ; et c’est ainsi qu’on
a vu des auteurs graves appuyer leur raisonnement sur des faits tirés des vies des saints,
des romans de Walter Scott et des œuvres de Balzac. On nous permettra de ne point suivre
ce fâcheux exemple.
En second lieu, il faut procéder du simple au composé, s’adresser aux faits élémentaires,
avant d’aborder les faits compliqués, et suivre en un mot la marche habituelle que les
savants adoptent dans l’investigation des problèmes scientifiques.
Rappelons-nous tout d’abord le mécanisme de la perception en nous plaçant au point de
vue exclusivement physiologique. Il existe d’abord un appareil sensitif auquel
correspondent les extrémités nerveuses. C’est là que se produit la première impression. Il
existe ensuite un appareil de transmission, c’est le tube nerveux ; puis un appareil de
condensation, ce sont les ganglions cérébraux, le cerveau sensitif, le sensorium
commune ; enfin un appareil de perception, ce sont les régions corticales des hémisphères
cérébraux, ou plutôt, ces cellules spéciales qui semblent représenter l’expression la plus
élevée de la matière dans ses rapports avec les fonctions intellectuelles.
Ainsi, c’est la région la plus noble de l’encéphale, la partie la plus voisine de
l’intelligence, qui seule peut juger le phénomène. Et lorsque nous avons poussé l’analyse
du fait matériel aussi loin qu’il est possible de le suivre, au moment où il va nous
échapper, pour se plonger dans le domaine des faits psychologiques, il nous apparaît
comme une modification particulière des cellules corticales.
Or il est évident que le fait perçu par le cerveau supérieur n’est point l’impression
matérielle en elle-même, mais l’ébranlement produit d’étage en étage sur le cerveau
sensible (Sinngehirn).
D’un autre côté, il ne faut point perdre de vue la loi si justement célèbre de Müller. Nous
ne saurions percevoir aucune impression de cause extérieure qui ne puisse être
identiquement reproduite, sans cause extérieure, par une simple [p. 1032, colonne 1]
modification du système nerveux. C’est en nous appuyant sur cette double base que nous
allons essayer de formuler une solution rationnelle du problème.
« C’est l’entendement qui veoid et qui oyt », dit Montaigne, et cette pensée profondément
vraie doit servir de base à toute théorie rationnelle des hallucinations. Mais il est de notion
vulgaire en psychologie que l’entendement ne perçoit ni la lumière ni les sons. C’est par
des modifications mystérieuses des centres nerveux que l’intelligence est avertie des
manifestations extérieures qui viennent frapper les phénomènes sensoriels.
Ainsi donc, si le phénomène de la perception renferme un mystère qu’il ne nous sera peut-
être jamais donné de pénétrer, il présente un côté purement physique par lequel nous
pouvons plus facilement l’aborder. Toute sensation perçue doit évidemment correspondre
à un état particulier des régions les plus élevées de l’encéphale, qui est la conséquence
immédiate d’un ébranlement des ganglions encéphaliques. Ceux-ci subissent à leur tour
l’influence des nerfs sensitifs qui sont placés eux-mêmes sous la dépendance des appareils
sensoriels.
Or, s’il se produit accidentellement un état analogue sur un point quelconque de ce long
trajet, une sensation correspondante devra se manifester. Nous donnons à cette perception
sans objet le nom d’hallucination.
Prenons pour point de départ un phénomène des plus élémentaires. Nous voulons parler
des hallucinations des amputés. On sait qu’après avoir perdu un membre, les opérés
ressentent des douleurs qui paraissent siéger dans le membre qu’ils ont perdu et qui
constituent une véritable hallucination, d’après le témoignage des aliénistes les plus
compétents, de Falret et de Baillarger.
Ces éminents observateurs attribuent, il est vrai, ce phénomène à une hallucination de
mémoire ; mais nous savons, en réalité, qu’il se produit au bout du nerf coupé, des
modifications qui suffisent amplement pour expliquer la sensation perçue. Les altérations
que subissent les extrémités nerveuses et qui tendent à la production d’un tissu de
nouvelle formation, ou si l’on veut d’un niveau artificiel, provoque des sensations qui,
suivant une latitude constante, sont rapportées par le sujet aux extrémités terminales du
nerf. Sans doute, pour beaucoup d’aliénistes, ce phénomène ne mérite pas d’être classé
parmi les hallucinations.
Il présente cependant le double caractère d’extériorité et de spontanéité qui leur est
particulier. Il n’en diffère que par l’évidence écrasante de la cause matérielle qui le
produit. Il ne saurait être question dans cet exemple d’une idée projetée au dehors,
d’autant plus que l’expérience ne tarde pas à modifier les impressions du sujet. A mesure
que le temps s’écoule, la sensation remonte ; elle est rapportée d’abord à un point moins
éloigné et finit en quelque sorte par s’appliquer sur l’extrémité des moignons.
A des causes de ce genre se rattachent, selon toute apparence, ces hallucinations du sens
tactile, qui sont si fréquentes chez nos aliénés.
Les uns subissent des décharges électriques, d’autres [p. 1032, colonne 2] éprouvent une
sensation de brûlure, de pincement ; ils reçoivent des coups ; ils sont frappés par des êtres
invisibles. Tous ces phénomènes peuvent s’expliquer de la même manière que les
hallucinations des amputés.
Il en est de même de ces sensations viscérales qui font croire aux aliénés que leur corps
est habité par des esprits immondes, par des animaux de toute espèce, par des hôtes
étranges, par des curés, par un concile. Des lésions anatomiques parfaitement évidentes
ont été plus d’une fois rencontrées chez ces malades, au point précis où, pendant la vie,
ils localisaient leur sensation morbide.
Il en est ainsi, selon toute apparence, chez les sujets qui sont victimes d’hallucinations
génitales. Sans doute, il est quelquefois difficile de saisir le point d’origine d’une
sensation voluptueuse ; mais, dans certains cas, l’idée d’une irritation locale des organes
génitaux s’impose avec une évidence au-dessus de toute contestation.
Un excité maniaque, que j’ai observé pendant quelque temps, dans mon service il l’hôpital
Saint-Antoine, était persécuté par des ennemis imaginaires, qu’il appelait des pompiers,
et qui, par des manœuvres coupables, provoquaient chez lui des sensations voluptueuses
qui aboutissaient à l’éjaculation. Lorsqu’il était pris de ces accès, il entrait dans
d’épouvantables fureurs qui le rendaient très dangereux et voulait absolument tuer ces
ennemis de son repos qui épuisaient ses forces et tarissaient les sources de la vie.
Il est difficile de ne point admettre qu’il y avait chez cet homme quelque lésion matérielle
des organes génitaux, source constante d’excitations involontaires et qui donnait
naissance aux accidents que nous venons de décrire. Il serait difficile de ne point voir
dans cette observation autre chose qu’un phénomène purement psychologique, une idée
projetée au dehors.
Mais, dira-t-on, avec les sens d’ordre inférieur on a beau jeu pour nier l’origine purement
intellectuelle du phénomène, Parlez-nous maintenant des sens supérieurs, de ceux qu’on
peut vraiment appeler les sens de l’intelligence, de l’ouïe, de la vue. Est-il possible
d’expliquer, dans l’hypothèse que vous soutenez, les hallucinations dont ils peuvent être
affectés ?
Nous allons prendre cette objection corps à corps, et nous chercherons à prouver que rien
dans les hallucinations d’ordre supérieur ne diffère essentiellement des autres.
Rappelons d’abord que, pour l’ouïe et la vue, comme pour les autres sens, il existe des
hallucinations élémentaires, des bruits, des bourdonnements, des flammes, qui peuvent
être expérimentalement provoquées, soit par le courant galvanique, soit par d’autres
moyens d’excitation. Fait remarquable, et qui se rattache directement à la théorie que nous
discutons, les sens paraissent, dans certaines hallucinations, se remplacer les uns les
autres. Une excitation portée sur le sens de la vue détermine une hallucination de l’ouïe,
et réciproquement. Un homme sujet à des hallucinations auditives demeure parfaitement
tranquille dans l’obscurité ; dès qu’on apporte des lumières, des paroles grossières
viennent frapper son oreille. Kahlbaum, qui s’est beaucoup occupé de cet intéressant
phénomène, lui donne le nom d’hallucination réflexe. On peut [p. 1033, colonne 1] y
rattacher quelques faits observés chez des individus en pleine santé. Müller nous apprend
que le célèbre micrographe Henle présentait cette particularité individuelle, qu’en se
passant légèrement le doigt sur la joue, il excitait un bruissement dans l’oreille. J’ai
constaté le même phénomène chez un de mes élèves ; mais, chez ce jeune homme. Il
n’existe que d’un seul côté (à gauche). Voici donc des sensations plus ou moins
élémentaires, des perceptions ne répondant à aucun objet extérieur, que l’on peut
provoquer pour ainsi dire à volonté. Rapprochons de celle première donnée l’un des faits
les plus intéressants que nous révèle l’étude clinique. Nous voulons parler des
hallucinations de la vue et de l’ouïe qui se produisent chez les aveugles et les sourds. On
connaît l’histoire de ce prêtre aliéné qui passait ses journées à écrire sous la dictée de
l’archange saint Michel ; or ce malade était absolument sourd. On connaît aussi
l’observation de cet aveugle, qui, pendant sa vie, était constamment tourmenté par des
apparitions terrifiantes. A l’autopsie, on trouva une dégénération complète des deux nerfs
optiques. Ces faits, autrefois invoqués contre l’origine des hallucinations, viennent, au
contraire, à l’appui de cette doctrine. On comprend en effet que bien souvent un nerf
malade frappera l’encéphale d’impressions morbides qui, chez un sujet prédisposé, seront
faussement interprétées et donneront naissance à des hallucinations. Ce sont en pareil cas
de véritables névralgies du nerf optique ou du nerf acoustique, dont le point de départ,
suivant une règle bien connue, est rapporté par le malade à l’extrémité terminale du nerf.
Les expériences de Brenner viennent confirmer cette manière de voir. Il a constaté, en
faisant passer un courant continu à travers l’oreille, une véritable hyperesthésie du nerf
acoustique chez plusieurs individus et plus particulièrement chez ceux qui sont atteints
d’une surdité plus ou moins complète. On a même constaté chez plusieurs malades le
phénomène de la réaction paradoxale, c’està-dire qu’en excitant l’une des deux oreilles,
le malade entend aussi des bruits du côté opposé. C’est là une véritable hallucination
réflexe.
Mais nous sommes restés jusqu’ici sur le terrain des phénomènes élémentaires ; il nous
faut aborder maintenant la question des hallucinations plus compliquées, les voix, les
discours, les apparitions, les tableaux. Comment expliquer ces manifestations morbides
d’un ordre beaucoup plus élevé, et dans lesquelles l’Intelligence semble jouer un rôle
prépondérant ?
Ici se place l’intervention évidente de l’automatisme cérébral. Au début de la vie,
lorsqu’en entrant dans le monde, l’enfant se voit assailli pour la première fois par des
sensations diverses, il n’éprouve tout d’abord que des impressions isolées, des sensations
indépendantes et qu’il est hors d’état d’associer. Il faut une longue éducation pour qu’il
apprenne non seulement à voir les objets, mais à juger la distance à laquelle ils sont placés,
pour que certains sons éveillent en lui certaines idées, et pour qu’il sache enfin
comprendre ce qu’il aperçoit.
Condillac, cherchant à justifier la fameuse doctrine d’après laquelle les idées ne seraient
que des sensations transformées, [p. 1033, colonne 2] se met en présence d’une statue
tenant une rose à la main ; puis il lui accorde un sens, celui de l’odorat à l’exclusion de
tous les autres. Pour nous qui l’observons, c’est une statue qui sent une rose, mais pour la
statue elle-même le senti ment de l’existence n’est représenté que par une agréable odeur.
Le jeune enfant ressemble, à ses débuts dans le monde, à la statue de Condillac. Pour lui,
les odeurs ne sont que des odeurs et les impressions sensorielles existent isolément sans
se combiner entre elles ; mais pour l’adulte, il en est bien autrement. Toute sensation est
immédiatement interprétée par le jugement, et celte opération est tellement rapide que le
plus souvent nous n’en avons point conscience. On nous permettra d’en citer un exemple
familier. Lorsque nous parcourons des yeux une page imprimée, le sens des mots, les
idées qu’ils expriment captivent seuls notre intelligence, et, pour apercevoir les fautes
typographiques que renferme le texte, il faut une attention toute spéciale. Nous ne voyons
donc pas les mots tels qu’ils sont placés devant nos yeux, mais, par l’effet d’une longue
habitude, ils nous arrivent tels que nous les concevons. Le contraire a lieu pour l’homme
qui apprend péniblement à lire, et qui, tout préoccupé de l’assemblage des caractères, ne
comprend plus le sens général du texte.
Il en est de même pour la plupart des sensations habituelles : voilà pourquoi, grâce à
certains artifices de perspective, il est facile de nous tromper sur la distance, la forme et
le relief des objets.
Que faut-il donc pour qu’une impression élémentaire devienne le point de départ d’une
hallucination compliquée ? La réponse est facile. Il faut un terrain préparé, dans lequel la
semence morbide puisse aisément germer ; il faut un cerveau doué d’une
impressionnabilité spéciale chez lequel les trésors accumulés par l’imagination et la
mémoire puissent aisément jaillir au dehors, sous l’influence d’une excitation imprévue.
Nul ne sait en effet combien est grande sa richesse en idées et en souvenirs, aussi
longtemps qu’une expérience inattendue ne vient pas lui en apporter la révélation.
Certains physiologistes qui s’intéressent à la psychologie ont prouvé qu’on ne saurait
jamais rien oublier. Les traces des impressions antérieurement perçues s’accumulent dans
nos cellules cérébrales où elles restent indéfiniment latentes, jusqu’au moment où une
influence supérieure les évoque pour ainsi dire de la tombe où elles dormaient ensevelies.
L’expérience journalière de la vie nous fournit d’innombrables exemples de ce travail
intime qui s’accomplit sans cesse dans les profondeurs de notre intelligence sans la
participation de la volonté. Lorsqu’au milieu d’une conversation animée on cherche à se
rappeler un nom, une date, un fait, le renseignement cherché bien souvent nous échappe
et c’est quelques heures plus tard, le lendemain peut-être, lorsque nous pensions à tout
autre chose, qu’il vient spontanément s’offrir à nous. Comment expliquer cette révélation
inattendue ? C’est qu’un secrétaire mystérieux, un automate habile a travaillé pour nous
pendant que l’intelligence, occupée à d’autres soins, négligeait ces minces détails ; et,
tout à [p. 1034, colonne 1] coup, sans être provoqué, il vient nous offrir le fruit de ses
recherches.
Ce travail de cérébration inconsciente, comme l’appelle Carpenter, est surtout connu de
ceux qui, comme J.-J. Rousseau, lourds et embarrasses dans la conversation, ne trouvent
le mot juste, la repartie spirituelle, qu’au bas de l’escalier. Du reste, l’expérience
journalière a parfaitement appris à nos collégiens le meilleur moyen de graver une longue
leçon dans leur mémoire. Une leçon très imparfaitement apprise le soir se trouve gravée
dans notre mémoire au réveil. L’esprit a travaillé pendant le sommeil du corps, mais nous
n’avions pas conscience de ses actes.
Or c’est précisément ce qui arrive dans l’hallucination ; c’est l’irruption de l’inconscient
dans le domaine de la conscience. C’est la nappe d’eau profondément cachée dans les
entrailles du sol et qu’un coup de sonde heureusement appliqué fait jaillir au dehors. Mais,
sans une prédisposition spéciale, ce phénomène ne saurait se produire. Cette
prédisposition, nous la rencontrons dans un grand nombre d’étals morbides, dans la folie
et les grandes névroses, dans le délire de la fièvre, dans l’alcoolisme et sous l’influence
de plusieurs substances toxiques. On la rencontre aussi dans un état physiologique et qui
rentre dans l’expérience de chacun de nous. Il s’agit, on l’a deviné, des rêves et du
sommeil. Qu’il me soit permis de rappeler ici un souvenir qui m’est personnel. A une
époque où, lecteur assidu de récits de voyages et d’aventures, j’avais l’esprit rempli des
idées qu’ils évoquent, je rêvais que j’étais embarqué sur un navire dont le capitaine eut
une violente discussion avec moi. Nous montons dans un canot pour nous rendre à terre
afin d’y régler notre différend. Nous abordons sur la plage d’une île déserte, et là nous
commençons un duel sans témoins. Je tire sur mon adversaire et je le manque. Il me
répond, et la balle de son pistolet vient me frapper au côté gauche du front. Étonné de
n’être pas mort.je Ure de nouveau sui’ lui et je le manque encore une fois. Il riposte et je
reçois encore une balle au même endroit. Le duel continue, et, après avoir reçu sept ou
huit coups de feu toujours à la même place, je m’éveille avec une névralgie violente du
nerf sus-orbitaire, dont le siège correspondait exactement à celui de ma blessure
imaginaire, tandis que les intervalles qui séparaient chaque élancement douloureux
correspondaient très exactement à l’espace qui séparait les coups de feu.
Si le rêve est, comme le pensent beaucoup d’aliénistes, le type physiologique de
l’hallucination, il est évident que, dans cette circonstance, l’hallucination que j’éprouvais
était la conséquence directe d’une sensation physique. C’était en quelque sorte
le clou auquel s’accrochait le tableau tout entier dont l’imagination et la mémoire avaient
fait les frais. Voilà pourquoi, chez tout halluciné, les sensations perçues sont constamment
en rapport avec le milieu intellectuel où il a toujours vécu. Un extatique chrétien verra
des apparitions angéliques, contemplera la Vierge dans sa splendeur céleste ou recevra
les avertissements d’un saint. Sous l’influence du même état morbide, les visionnaires de
l’antiquité voyaient apparaître les noires Euménides ou le divin Apollon. [p. 1034,
colonne 2]Personne aujourd’hui ne s’entretient plus de ces divinités mythologiques qui
sont remplacées par la Vierge et les saints, et il n’est point sans intérêt de constater que,
sous ce rapport, les hallucinations et le délire des protestants diffèrent essentiellement du
délire et des hallucinations des catholiques.
Enfin les préoccupations et les problèmes de la vie moderne, la police, les francs-maçons,
la politique, envahissent la scène chez la plupart de nos hallucinés, prouvant ainsi jusqu’à
l’évidence que c’est de leur propre fonds qu’ils tirent les objets imaginaires qui
préoccupent sans cesse leur attention maladive. Ainsi l’hallucination pour nous est
toujours un phénomène psycho-sensoriel, dont le point de départ est une sensation
morbide qui déroule, comme sous la pression d’un ressort, toute une série de tableaux.
Il nous reste maintenant à discuter les deux autres théories qui se disputent la préférence,
pour démontrer que ni l’une ni l’autre, prise exclusivement, ne saurait satisfaire aux
conditions du problème.
« L’hallucination est une idée qui se projette au dehors », disent, avec Esquirol, Lélut,
Falret et les autres partisans de la théorie psychique, les observateurs qui sont restés
fidèles à cette doctrine un peu surannée. Mais il est absolument impossible de soutenir
cette opinion dans son entier, en présence des observations de plus en plus nombreuses
qui démontrent l’intervention d’un élément matériel dans la production du phénomène.
Il est des hallucinés qui ont des visions extatiques ; mais, en pressant sur le globe de œil
on dédouble les images miraculeuses. Ce phénomène, déjà signalé par M. d’Espine, je
l’ai constaté moi-même tout dernièrement chez une jeune hystérique de mon service, qui,
dans ses accès de somnambulisme, voyait apparaitre la Vierge dans un costume
resplendissant. Mais, par le moyen que je viens d’indiquer, on dédoublait invariablement
cette image et on lui en montrait deux. S’il s’agissait ici bien réellement d’une idée qui se
projette au dehors, comment pourrait-on dédoubler cette idée en pressant sur le globe
oculaire ?
Mais il est des faits d’une signification plus catégorique encore. On sait que des lésions
physiques, telles que les ulcérations de la cornée, ont déterminé des hallucinations
persistantes. On sait qu’il existe des hallucinations congestives, dont on peut débarrasser
le malade en pratiquant une saignée ; on sait enfin qu’il est des hallucinations que le
malade ne perçoit qu’en baissant la tête ; quand il la relève, elles ont disparu. Enfin, ce
qui est plus significatif encore, il est des hallucinations dédoublées, selon l’expression de
M. Michéa. On ne les perçoit que d’un seul côté. Les auteurs en rapportent de nombreux
exemples. Schrœder Van der Kolk fut consulté par une femme qui se croyait en hutte aux
obsessions du diable. « De quel côté l’entendez-vous ? lui dit le célèbre aliéniste. — Je
ne m’étais jamais adressé cette question répondit-elle, mais, en y réfléchissant, je vois
que c’est toujours à gauche. »
Un autre malade se trouvait en rapport avec deux esprits, son bon et son mauvais ange.
Ils lui adressaient constamment des exhortations en sens inverse, mais, chose étrange, [p.
1035, colonne 1] la vertu se réservait l’oreille droite et le vice ne parlait qu’à l’oreille
gauche.
On pourrait rapprocher de ces malades celui dont Schüle nous a rapporté l’observation et
qui voyait de l’œil droit un hussard bleu qui disparaissait dès qu’il fermait cet œil ; mais
les hallucinations unilatérales sont des faits tellement fréquents qu’il est presque superflu
d’en citer des exemples.
Pour tout esprit non prévenu, les faits que je viens d’indiquer démontrent jusqu’à
l’évidence que la théorie psychique, qui fait de l’hallucination une sensation retournée,
une idée venant se projeter au dehors, est absolument insoutenable dans l’état actuel de
nos connaissances.
Il nous reste à parler de la théorie vraiment moderne, celle qui localise les hallucinations
avec Foville dans les ganglions cérébraux, avec les Allemands dans le cerveau sensitif,
avec M. Luys et ses élèves dans les couches optiques. Cette manière de voir, appuyée sur
de remarquables travaux, se rapproche bien davantage de notre opinion. Nous avons
cependant deux objections capitales à lui adresser.
En premier lieu, puisque, depuis l’origine jusqu’aux extrémités du système nerveux,
toutes les parties de ce vaste appareil sont indispensables à la production des phénomènes
sensoriels, pourquoi les dépouiller toutes au profit d’une seule d’entre elles ?
Le sensorium commune, les couches optiques, sont très probablement le point de départ
d’un grand nombre d’hallucinations, mais il est absolument certain que des lésions des
appareils sensoriels ou des nerfs périphériques peuvent en devenir l’origine. Qu’on se
rappelle ce que nous avons dit des hallucinations des amputés. Qu’on se rappelle les
hallucinations quelquefois produites par des lésions de la cornée. Qu’on se rappelle les
conceptions grotesques que provoquent chez certains aliénés des lésions viscérales, et qui
font croire aux uns qu’ils sont habités par un concile, aux autres qu’ils sont envahis par
une nichée d’animaux immondes, lorsqu’il s’agit en réalité d’une inflammation des
intestins ou d’un cancer du péritoine, et l’on verra qu’il est impossible de déshériter les
extrémités périphériques des nerfs au profit d’une région particulière de l’encéphale.
Mais, si les parties les moins nobles du système nerveux sont capables d’engendrer des
hallucinations, à plus forte raison les cellules cérébrales, les organes les plus élevés de
l’intelligence, doivent-elles jouir des mêmes droits. En un mot, sur tous les points de ce
grand parcours, qui part des sensations pour aboutir à l’intelligence, une lésion
quelconque peut déterminer une perception sans objet. Comme le dit Müller, que nous
avons cité tout à l’heure, nous ne saurions percevoir aucune impression de cause
extérieure qui ne puisse être identiquement reproduite sans cause extérieure, par une
simple modification du système nerveux.
En second lieu, nous ne saurions méconnaitre, en présence du fait matériel, la nécessité
absolue de l’intervention psychique ; les lésions matérielles ne peuvent fournir qu’une
sensation élémentaire qui sera le point de départ du phénomène, mais c’est aux facultés
les plus nobles de l’esprit qu’il appartient de le dérouler dans toute son ampleur. [p. 1035,
colonne 2]
Pour résumer en quelques mots les conclusions qui nous paraissent découler des principes
que nous avons établis, nous dirons que l’hallucination est toujours un phénomène
psycho-sensoriel, exigeant à la fois l’intervention de l’esprit et celle du corps ; qu’elle ne
saurait se produire sans une prédisposition spéciale presque toujours morbide, mais
pouvant cependant se reproduire dans un état physiologique, le sommeil, et nécessitant
toujours comme point de départ une sensation physique qui vienne mettre l’appareil en
mouvement. C’est ainsi qu’un diapason prêt à vibrer renferme virtuellement toutes les
conditions nécessaires pour donner une note musicale, mais, pour que le son se produise,
il faut nécessairement un choc venu de l’extérieur.
B. BALL.