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Revue Annales du patrimoine - N° 07 / 2007

Bilinguisme et traduction en Andalousie

Pr Mohammed Abbassa
Université de Mostaganem, Algérie
Résumé :
Si l'Europe du Moyen Age, ne connait de l’art romain que peu de choses,
elle ne savait absolument rien de celui des Grecs. Par ailleurs, les Arabes
avaient traduit presque tous les ouvrages de la philosophie grecque. C’est
pourquoi les Européens n’ont pas hésité à visiter souvent les villes andalouses
et à y puiser, à la fois, les sciences arabes et la philosophie grecque. Cette
étude est consacrée à la traduction des sciences arabes effectuée en Europe
au Moyen Age par des savants chrétiens, musulmans et juifs. Un bon nombre
d'ouvrages de la philosophie arabe et l'histoire des Musulmans ainsi que des
œuvres littéraires ont été traduits de l'arabe aux différentes langues latines.
Mots-clés :
traduction, bilinguisme, Andalousie, Arabes, Moyen Age.

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Cette étude est consacrée à la traduction des sciences
arabes effectuée en Europe au Moyen Age par des Chrétiens, des
Musulmans et des Juifs. Presque tous les ouvrages de la
philosophie arabe et l'histoire des Musulmans ainsi que des
œuvres littéraires ont été traduits de l'arabe aux langues romanes
et à l'hébreu. Le mouvement de la traduction de la culture arabo-
islamique a connu sa floraison en Europe pendant les 12e et 13e
siècles, époque des Almoravides et des Almohades qui avaient
chassé les savants arabes de l'Andalousie. Ces philosophes et
hommes de science se réfugièrent au Nord et en Provence où ils
s'adonnaient à la traduction au profit des Chrétiens.
Dès l’établissement des Arabes en Andalousie, presque tous
les Chrétiens et les Musulmans s’entendaient en langue arabe,
langue officielle du pays. Les Mozarabes se sentant séduits par
l’éclat des lettres arabes, ont vite abandonné la culture romano-
latine, dont les tendances sont souvent cléricales.
Ebloui par l’ampleur de la langue arabe en Espagne
musulmane, un certain prêtre espagnol regretta, tout en

© Université de Mostaganem, Algérie 2007


Pr Mohammed Abbassa

déplorant lamentablement, ce qui est arrivé à ses


coreligionnaires. Il s’agit d’Alvaro de Cordoue qui a manifesté sa
crainte à l’égard de la langue latine et son sort à l’intérieur de
l’église : "Mes coreligionnaires, dit-il, aiment à lire les poèmes et
les romans des Arabes, ils étudient les écrits des théologiens et
les philosophes musulmans, non pour les réfuter, mais pour se
former une diction arabe correcte et plus élégante..."(1).
Au Moyen Age, la langue arabe ne se bornait pas
uniquement aux régions andalouses sous domination musulmane,
mais elle s’étendait un peu plus loin, en Castille, à León et à
Navarre. Après la reconquête de Tolède par le roi Alphonse VI, la
langue arabe demeura encore pour plusieurs siècles, à transcrire
les actes de la vie quotidienne(2). En outre, plusieurs
personnalités espagnoles et franques, qui fréquentaient à
l’époque, les cours chrétiennes, parlaient la langue arabe.
Le bilinguisme en Andalousie a joué un rôle très important
dans la transmission de la culture arabe en Espagne et en
Provence. Selon Gibb, les Morisques auraient accompli le rôle
d’intermédiaire dans la diffusion des sciences arabo-islamiques
dans les royaumes chrétiens(3). Mais encore faut-il ajouter à ceux-
là, les Juifs et les esclaves qui s’étaient dédiés aux traductions
des connaissances arabes en Europe.
L’Andalousie qui attira les regards des nations voisines en
raison de sa civilisation la plus évoluée, a été le centre de culture
le plus important dans toute l’Europe. Les villes andalouses, à
l'époque, comptaient des milliers de bibliothèques célèbres par
leur quantité fameuse de livres, sans égales dans le reste du
monde occidental(4). La littérature se diffusait au Moyen Age avec
une rapidité inexplicable(5).
Les livres latins demeuraient inhumés dans les abbayes, à la
seule disposition des religieux ; par contre, les livres arabes se
répandaient dans les fastueux palais des émirs, dans les
bibliothèques des juristes et hommes de foi et même chez de

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simples citoyens de la classe populaire. Al Hakam II, fils de


Abderrahmane III, hérita de son père trois bibliothèques,
contenant chacune quatre cent mille volumes(6).
Les Espagnols s’étonnèrent lorsqu’ils surent que la ville de
Cordoue contenait, à elle seule, soixante-dix bibliothèques. Selon
Ibn Roshd, Cordoue, au XIIe siècle, était la seule ville dans le
monde entier à posséder le plus de livres et de bibliothèques. Les
rois de Navarre et de Barcelone ne se dirigeaient que vers
Cordoue lorsqu’ils avaient besoin de livres.
Grâce à la liberté des religions prononcée par les émirs
andalous au profit des Gens du Livre, de nombreux étudiants
espagnols, francs, anglais et italiens fréquentaient les écoles de
Cordoue dans le but d’acquérir les sciences et les cultures arabo-
islamiques. D’après Farmer, la musique était introduite au
programme d’études, et les étudiants apprenaient les sciences
arabes directement, sans recourir à des traducteurs en latin.
C’est ainsi que les Mozarabes étaient chargés de diffuser la
culture arabe en Europe(7).
Dès leur rencontre avec les Arabes, les Chrétiens se
soucièrent de la traduction des sciences arabo-islamiques, et
pour lesquelles s’engouaient nombreux lettrés européens de
l’époque, surtout quand ces derniers surent que les Musulmans
avaient traduit les sciences grecques, notamment la philosophie,
que les Européens, pendant le Moyen Age, ignoraient presque
complètement.
Les poètes occitans ne connaissent Platon que d’après une
seule source : les traductions d’ouvrages arabes par les Juifs
espagnols. Ces traductions ont eu un grand écho dans le Nord de
l’Espagne, et même dans les seigneuries du Midi, qui les ont
encouragées. Les ouvrages arabes passèrent en Occident
chrétien, surtout pendant la prise de Tolède par Alphonse VI,
en 1085(8).
Pendant le règne d’Alphonse VI, la ville de Tolède fut le

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centre le plus important d’où s’est propagée la plupart des


sciences arabo-islamiques vers l’Europe. Après avoir créé l’un des
brillants centres de traduction, le "Colegio de traductores
toledanos", le monarque espagnol a fait appel à d’éminentes
personnalités juives et mozarabes dans le but de vivifier la
traduction et la transcription.
Le Collège de Tolède a connu de véritables traducteurs
venus des pays lointains, tels que les anglais Robert de Kelton et
Adelard de Bath, l’italien Gerardo de Cremona et le juif Abraham
ben Azra. Les Anglais, les Espagnols et les Italiens, quant à eux,
s’étaient consacrés aussi à la traduction de l’Arabe aux langues
romanes ou au Latin. Gerbert d’Aurillac, Companus de Navarre,
Morlay et Alphonse le Sage étaient les plus remarquables de ceux
qui s’attachaient à la traduction arabe. Grâce à eux, les sciences
et les lettres arabes ont pu être transmises en Europe.
Le mérite des traductions arabo-islamiques aux langues
latines revient à Don Raimondo, évêque de Tolède (m. 1150), qui,
à l’époque, était conseiller du roi de Castille, il fut chargé de
diriger l’association des traducteurs de Tolède sous le patronage
du roi Alphonse VII. Il attachait une importance particulière aux
traductions effectuées dans cette école espagnole et insistait à
transmettre à ses coreligionnaires et au monde latin, tout ce qui
est arabe ou islamique.
Le roi Alphonse X, quant à lui, créa à Murcie le "Collège
d’études islamiques", en collaboration avec un philosophe arabe.
Quelques années après sa fondation, le Collège fut transféré à
Séville et fut fréquenté par de nombreux lettrés juifs et
musulmans venant de l’Andalousie(9). Alphonse le Sage avait
confié la traduction du Saint Coran à ses traducteurs.
Le pape Gerbert d’Aurillac (m. 1003) s’est rendu en
Andalousie pour s’initier aux études islamiques, et lorsqu’il
voulut diffuser en Europe ce qu’il a appris des savants arabes, ses
coreligionnaires l’accusèrent d’avoir vendu son âme au diable.

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Gerbert d’Aurillac (le pape Sylvestre II), se rendit aussi à Tolède.


Il séjourna trois ans en terre d’Espagne afin de pouvoir compléter
son instruction.
Brunetto Latini, le maître de Dante Alighieri, lui aussi
voyagea en Espagne en qualité d’ambassadeur auprès du roi
Alphonse le Sage, le brillant protecteur des traducteurs.
L’ambassadeur italien visita les écoles de Séville et de Tolède,
qui à l’époque, étaient préoccupées par la traduction aux langues
latines, des différentes sciences islamiques. C’est grâce à
Brunetto Latini que Dante s’est inspiré des lettres et sciences
arabo-islamiques.
Au XIe siècle, à Saint-Vanne de Verdun, écrit Bezzola,
Siméon enseignait l’arabe, le copte et le syriaque(10); à Narbonne,
les frères juifs Ibn Azra se mirent à enseigner et à traduire les
livres de science et de philosophie arabes(11); et à Montpellier, les
médecins arabes et juifs d’Espagne, transmettaient aux étudiants
chrétiens, dans les hôpitaux de la ville et à l’université, les
leçons de la médecine arabe(12).
De toutes les parties du monde, les étudiants affluent en
Andalousie pour s’adonner aux sciences arabes dont Cordoue
était le noble foyer. Si les Francs ne connaissaient que peu de
choses de l’art romain, ils ne savaient absolument rien de celui
des Grecs. Par ailleurs, les Arabes avaient traduit presque tous
les ouvrages de la philosophie grecque. C’est pourquoi les
Européens n’ont pas hésité à voyager en Andalousie et à y puiser,
à la fois, les sciences arabes et la philosophie grecque.
La poésie lyrique andalouse (muwashshah et zadjal) traversa
les Pyrénées et l’amour chaste arabe engendra en Provence
l’amour chevaleresque. Cet amour ne doit être, en aucun cas,
relié aux authentiques théories amoureuses de Platon ni aux purs
idéaux chrétiens(13); ni aux écrits d’Ovide ou aux fragments de
Fortunat. Outre, le circuit d’Aristote, pensée grecque traduite en
arabe, passa de l’Orient vers l’Espagne et les centres juifs du

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Languedoc pour atteindre au XIIIe siècle la Sorbonne(14).


Il importe de souligner que l’époque des Almoravides et des
Almohades a été marquée par la domination des fuqaha (juristes
et hommes de foi) dans les palais des émirs. Abu Yusuf al Mansur
(m. 1199), a été l’homme le plus hostile à la philosophie ; il est
connu par son alliance avec les religieux. Il expulsa un grand
nombre de philosophes et savants de l’Andalousie, notamment
Ibn Rochd qui quitta sa ville natale avec beaucoup d’autres dont
la plupart étaient des hommes de lettres, pour se diriger vers les
royaumes voisins et vers le nord jusqu’en France. Certains
d’entre eux établirent à Montpellier une école de médecine qui
fut un centre de diffusion de la science arabe(15).
En Sicile, la culture arabo-islamique apparut depuis le début
de la conquête musulmane. Les savants siciliens d’origine arabe
s’étaient consacrés surtout à la géographie et la philosophie.
Quant à l’émigration des lettrés arabes et andalous en Sicile, elle
a encouragé la floraison des arts islamiques dans l’île, malgré la
courte domination des Musulmans. Par ailleurs, la reconquête
normande a contribué au passage des éléments de la civilisation
musulmane vers l’Occident(16).
Certes, si Ibn Hamdis et autres poètes ont quitté l’île après
l’invasion normande, la plupart des intellectuels avaient préféré
vivre dans le pays après que le comte normand Roger 1er
(m. 1101), leur eut promis sa protection et leur eut accordé une
attention toute particulière(17). Il n’y avait aucune difficulté de
langue entre les deux communautés, l’arabe et le grec
demeuraient les langues principales pendant le règne des
Normands.
Ibn Jubayr, le fameux voyageur andalou, qui séjourna
quatre mois en Sicile, affirma que le roi Guillaume II parlait et
écrivait la langue arabe et était entouré de serviteurs et de pages
musulmans. L’historien andalou loue, d’ailleurs, la tolérance
prononcée du jeune roi normand envers les Musulmans et

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souligne l’accueil favorable qu’il réservait aux poètes et savants


arabes.
L’empereur Frédéric II (m. 1250), qui parlait la langue
arabe, demeure le plus célèbre protecteur des lettres et sciences
arabes. Il écrivait des livres en arabe et en latin et encourageait
l’étude et la traduction des sciences arabo-islamiques. Sa cour,
plus musulmane que chrétienne, était de beaucoup la plus
cultivée d’Europe ; on s’y adonnait avec passion à l’étude des
sciences et des lettres arabes(18).
Brunetto Latini, précepteur principal de Dante Alighieri,
dont nous avons déjà parlé, avait voyagé en Espagne, cinq ans
avant la naissance de son disciple. A la cour de Tolède, il fut
accueilli par le roi Alphonse le Sage et rencontra les savants
musulmans et juifs qui s’employaient à traduire en roman et en
latin les auteurs arabes.
Les différentes relations entre Arabes et Italiens ont été
constantes sous le règne des comtes normands, qui s’étaient de
beaucoup exaltés aux sciences arabo-islamiques. Les princes
normands de Sicile furent complètement conquis par le
raffinement de la culture arabe. Ils firent de Palerme et de
Naples les principaux centres de traduction et de diffusion du
savoir arabe en Italie et en Europe.
Grâce aux traducteurs musulmans, chrétiens et juifs,
l’Espagne, la Sicile et le Sud de la France, étaient au Moyen Age,
les principales rives par où les influences arabo-musulmanes ont
pénétré en Occident. Malheureusement, après l’anéantissement
du rationalisme, le monde arabo-musulman a connu une longue
décadence depuis le XVe siècle, et la civilisation passa, dès lors,
du Sud au Nord.

Notes :
1 - Reinhardt Dozy : Histoire des Musulmans d'Espagne, Ed. Brill, Leyde 1932,
T.1, pp. 317 ss.
2 - Maurice Morère : Influence de l'amour courtois hispano - arabe sur la

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lyrique des premiers Troubadours, Melun 1972, p. 11.


3 - H. R. Gibb : Literature, in The Legacy of Islam, Oxford University
Press 1965, p. 188 ff.
4 - C.- S. Albornoz : l'Espagne musulmane, O.P.U. - Publisud 1985, p. 317.
5 - Robert Briffault : Les Troubadours et le sentiment romanesque, Ed. du
Chêne, Paris 1943, p. 67.
6 - Angel González Palencia : Historia de la España musulmana, 3a ed.,
Barcelona - Buenos Aires 1932, p. 169.
7 - H. G. Farmer : Music, in The Legacy of Islam, p. 371.
8 - Maurice Lombard : l'Islam dans sa première grandeur (VIIIe - XIe siècle), Ed.
Flammarion, Paris 1971, p. 81.
9 - Angel González Palencia: op. cit., p. 114.
10 - R.- R. Bezzola : Les origines et la formation de la littérature courtoise en
Occident, Ed. Champion, Paris 1944 - 1963, 2e P., T.1, p. 41.
11 - Robert Briffault : op. cit., p. 114.
12 - Jean Rouquette : La littérature d'Oc, P.U.F., 3e éd., Paris 1980, p. 23.
13 - C.- S. Albornoz : op. cit., p. 414.
14 - Maurice Lombard : op. cit., pp. 81 - 82.
15 - Robert Briffault : op. cit., p. 114.
16 - Maurice Lombard : op. cit., p. 89.
17 - F. Gabrieli : La politique arabe des Normands en Sicile, in Studia Islamica,
vol. ix, 1958, p. 94 ss.
18 - Robert Briffault : op. cit., p. 142.

Pour citer l'article :


 Pr Mohammed Abbassa : Bilinguisme et traduction en Andalousie, Revue
Annales du patrimoine, Université de Mostaganem, N° 07, 2007, pp. 7 - 14.
http://annales.univ-mosta.dz

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