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Rémi Brague L'Europe a-t-eile besoin d'une identité?

peut n'être qu'une étiquette commode, et, pour filer la métaphore, reste nauté : appartenir à l'espace géographique européen. Mais comment définir
encore à inventorier le contenu de la bouteille ainsi étiquetée. Nous sommes cet espace ? Les prétendues « frontières naturelles » sont toujours fantai¬
obligés de nous interroger sur l'identité européenne parce que, de fait, la sistes, et expriment plus une volonté, un projet de domination, qu'une simple
plus grande confusion règne à ce propos. Qu'on songe à l'inflation de titres description. EUes le sont tout particulièrement dans le cas de l'Europe. Dire
comportant le mot « Europe » au moment du référendum sur le traité de que la frontière Sud de l'Europe est la Méditerranée semble aller de soi.
Maastricht. Même si l'on écarte ceux dans lesquels le mot servait de pavillon Mais c'est devenu une évidence. Car qui nous dit qu'une mer doit être un
à une marchandise sans rapport, le sens du mot oscillait à l'extrême, et était mur, et pas plutôt une voie ? Or, c'est bien ce qu'elle était, dans le monde
pris dans les contextes les plus divers: Union Européenne vs. États-Unis, ancien, La frontière orientale est encore plus problématique : l'Oural, en
Occident entier vs. Asie, quand il ne s'agissait pas des problèmes de la particulier, ne sépare l'une de l'autre que des régions administratives de
« modernité » en général, etc. pure convention.
D'autre part, la question se pose de façon très concrète, par exemple L'Europe n'a de frontières que culturelles. Nous avons donc une pre-
quand on se demande quels pays doivent être admis dans cette commu¬ � mière réponse à la question de l'identité de l'Europe : cette identité relève
nauté qui se nomme elle-même « européenne ». On voit apparaître alors de la culture. D'où une première conséquence ; elle n'a rien de fixe, rien de
certaines évidences et certaines incertitudes. On peut en effet poser la ques¬ garanti d'emblée, elle est voulue plus que reçue en héritage,
tion autrement : à qui peut-on demander de se désigner soi-même par
l'adjectif « européen » ? Il ne viendrait à l'idée de personne de le fciire au
Japon. Il est plus difficile de répondre à la même question à propos, par
Culture
exemple, de la Turquie, dont une partie petite, mais capitale - c'est le cas de
le dire -, est située dans ce que les géographes appellent Europe. Ou de la
Russie, qu'il est quand même difficile de considérer comme un morceau Nous savons donc où chercher l'identité européenne, à savoir, du côté
d'Europe qui comporterait un petit appendice sibérien. Et que dire du de la « culture ». Mais comment isoler cette identité culturelle européenne ?
Maroc, et d'autres pays qui cherchent une formule plus ou moins souple Comme on le sait, la culture européenne puise à plusieurs sources. Nous
d'association ? allons entendre demain matin une série d'exposés sur les principales de ces
sources; la Grèce, le judaïsme, le christianisme et, ce qui est peut-être moins
attendu, l'islam. Voilà déjà qui est intéressant. Pour parler d'un seul conti¬
Définir nent, et qui plus est, pour parler de l'identité de celui-ci, il faut plusieurs
conférences...
Sans vouloir anticiper sur leur contenu, je voudrais dès maintenant
Il faut commencer par dire ce que je nomme ici « Europe ». Pour éviter compliquer encore un peu la question, et indiquer dans quelle perspective
l'arbitraire, je limiterai cette appellation à ce qui, au cours de l'histoire, a je me placerai ici. Il ne suffit pas de procéder à une « analyse spectrale de
fait im usage effectif de ce vocable pour se désigner soi-même. Je distin¬ l'Europe », pour reprendre un titre jadis illustré par le comte von Keyserling,
guerai trois étapes ; En effet, une analyse de ce genre livrerait une juxtaposition d'éléments, sans
nous donner le principe de leur unité. Et, pire encore, elle n'expliquerait pas
1) Le sens originel du mot est géographique. C'est avant tout une
non plus le fait qu'il y en ait plusieurs. Car enfin, il n'est nullement évident
direction, celle de l'Ouest, désignée par une racine sémitique qui a
donné également « Maghreb ». Ce n'est que chez les géographes qu'il puisse y avoir une culture dotée de plusieurs sources. Bien des cultures
n'ont qu'une seule source, sont, pourrait-on dire, - on me passera ce néolo¬
grecs qu'il en vient à son
2) second sens, un espace à l'intérieur duquel on peut se trouver. Ce gisme barbare -, « monopèges ». Je veux parler ici d'une seule source avouée,
n'est qu'il y a quelque douze siècles qu'il en vient enfin à désigner car, dans les faits, rien n'a de source dernière, tout circule, s'assemble et se
3) un ensemble auquel on peut appartenir recompose dans une circulation infinie,
L'Europe, quant à elle, a cette particularité qu'il n'est guère possible de
Mon propos sera uniquement de m'interroger sur l'endroit où nous
distinguer ce qu'elle est et ce qu'elle emprunte. Dans certaines civilisations,
pourrions chercher une identité européenne. La géographie ne nous rend on peut distinguer comme une « personnalité de base », comme un fonds
guère de services. Ce qui relativise une des règles d'adhésion à la commu- originel. Ainsi, pour le Japon, on peut mettre d'un côté le fonds oriental, de

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Rémi Brague L'Europe a-t-elle besoin d'une identité?

l'autre les emprunts occidentaux. La conscience de cette différence est n'a rien d'étonnant: les canons du commodore Perry (1854) ont su se faire
même entretenue par le système même de l'écriture japonaise, qui, outre les éloquents. De même, l'Empire ottoman a décidé d'emprunter à l'Europe
caractères chinois, dispose de deux écritures syllabiques, dont l'une est après Lépante (1571), après l'échec du siège de Vienne (1683), et en vertu de
réservée aux mots d'origine étrangère - anglaise pour la plupart. Mais qu'en décisions directement causées par ces défaites. L'Europe a cette particularité
est-il de l'Europe ? Où trouver, en Europe, ce qui n'est ni grec, ni romain, ni d'emprunter en le sachant, en le voulant, et sans y avoir été c ontrainte-
juif ou chrétien ? Les éléments germaniques ou celtiques ont fourni quel¬ comme les Romains ont imité les Grecs qu'ils avaient pourtant vaincus.
ques thèmes littéraires, vite reformulés en termes chrétiens. L'Europe est
ainsi toute entière culturellement immigrée à elle-même.
L'Europe se définit elle-même par deux ou trois sources principales. Une identité excentrique
« Athènes et Jérusalem », la formule est devenue un thème obligé, répété à
satiété, et que l'on peut remplir de toute sorte de contenus : foi et savoir,
révélation et raison, éthique et esthétique, etc. On dit déjà quelque chose de En conséquence, on ne peut pas parler de la même façon de l'identité
plus fin quand on fait remarquer, avec Léo Strauss, qu'il faut les deux pour de l'Europe et de celle des autres civilisations. L'Europe n'a pas d'autre iden¬
qu'une tension féconde naisse, et que les deux se fassent mutuellement la tité qu'une identité excentrique.
courte échelle. Mais cela laisse une vaste question sans réponse : pourquoi C'est le cas dès le début. Celui que l'on a appelé le « Père de l'Europe »,
les deux ne se sont-elles pas mutuellement éliminées ? Ou, en d'autres Charlemagne, louche vers Byzance. Pour lui, où sont les signes de la légiti¬
termes, pourquoi l'une n'a-t-elle pas éliminé l'autre ? mité ? Où est l'or ? C'est « l'or de Byzance » qui est devenu proverbial. Où est
la culture ? Où sont les reliques, signes de la continuité de l'Église, fondée
sur le sang des martyrs? Où sont les signes du pouvoir romain ? Tout cela
Des sources externes est à Byzance. Un projet culturel double dès le début le projet politique
de Charlemagne, et en constitue la légitimation : rétablir l'équilibre entre
l'Occident latin et l'Orient grec. Mais les lambeaux de grec restés en Irlande,
Un second mystère se présente. Les sources de l'Europe ne sont pas et dont il fait venir à sa cour les derniers réceptacles, ne sont rien à côté des
européennes. Athènes et Jérusalem ne sont pas en Europe. On ne sera pas bibliothèques et des érudits byzantins.
surpris à propos de Jérusalem. Mais Athènes ? Eh bien, les Grecs anciens ne D y a plus. Nous sommes inconsciemment marqués par la place que
se sentaient pas appartenir à un ensemble « européen ». Europe désignait nous occupons sur la Terre. Replaçons-nous par la pensée à l'orée du IX�
pour eux l'une des deux acceptions que j'ai commencé par distinguer : soit siècle, ou regardons une carte de l'époque. Nous sommes bien avant la
une direction, soit une réalité géographique. Mais rien qui aurait été lesté
découverte du Nouveau Monde et de l'Australie. L'Afrique et l'Extrême-
d'une quelconque valeur. Dire que la Grèce était en Europe, c'est-à-dire du
rient sont mal connus. Où est le centre des terres émergées, du domaine
côté Ouest de la Mer Égée, cela avcdt à peu près autant d'importance que de habité ? Certainement pas en Europe. Le centre physique est quelque part
dire si l'on habite, dans une rue, du côté pair ou impair. au Moyen-Orient. Le centre religieux est, pour la chrétienté entière, Jéru-
Je risquerai un second néologisme, tout aussi barbare : l'Europe est non
seulement « polypège », elle est aussi « exopège ». La culture européenne, en sadem, pour l'islam, La Mecque. Le centre culturel est soit Byzance, soit
Bagdad. Face à ces deux métropoles géantes, aucune ville européenne ne
effet, se définit par rapport à des sources qui lui sont étrangères. Il y a des fait le poids. L'Europe est quantité négligeable. Elle est loin de tout, au bout
cultures dont les sources sont à l'extérieur. Par exemple, le Japon par
du monde, elle est excentrique aussi au sens le plus concret de ce terme.
rapport à la Chine, ou Rome par rapport à la Grèce. H y a des cultures dont
les sources sont plus d'une. C'est par exemple le cas de l'Islam. L'Europe Or, cette excentricité se retrouve dans les deux sources dont on a parlé.
a cette particularité d'avoir à la fois plusieurs sources, et que ces sources Aussi bien du côté d'Athènes que de celui de Jérusalem. L'Europe est liée à
soient extérieures. Ces sources, elle ne semble pas avoir cherché à les ces deux sources par une relation analogue, que j'ai nommée « secondarité »
- d'un terme qui ne me satisfait d'ailleurs pas entièrement. Je veux dire par
ramener à une unité qui constituerait son authenticité.
Il ne va nullement de soi qu'une culture accueille des influences exté¬ là que, dans le domaine religieux comme dans le domaine profane, l'Europe
rieures, et le fasse spontanément. Le plus souvent, on emprunte sous la s'est comprise elle-même comme venant après quelque chose d'autre. Le
christianisme vient après l'Ancienne Alliance; Rome vient après la Grèce.
pression extérieure. Que le Japon de l'ère Meiji ait emprunté à l'Occident

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Rémi Brague

On voit apparaître ce que cette situation a de singulier si l'on compare


à l'Islam et à Byzance. L'islam absorbe les sources qui le précèdent, les
digère, et ne les maintient pas dans leur extériorité, Byzance, en tant que
chrétienne, a connu la secondarité religieuse, mais n'a connu qu'elle. Elle
ne s'est jamais senti estrangée, aliénée par rapport à son point de référence
culturel. VALEURS GRECQUES
DANS LA CULTURE EUROPÉENNE
Extraversion

par
Ainsi, la culture européenne est la combinaison de deux secondarités. Maria Helena da R och a P e re i r a
Il faut qu'il y en ait deux. Ce que l'Europe a de particulier, c'est que cette
secondarité religieuse s'est redoublée d'une secondarité profane.
Cette orientation au-delà de soi s'applique à d'autres que les sources.
L'Europe n'est pas la seule culture conquérante. Elle n'est peut-être pas
absolument la seule qui se soit intéressée aux autres, bien qu'elle l'ait fait à On peut commencer par l'alphabet et par l'écriture en général, C'est un
un plus grand degré que les autres. Mais elle est la seule culture qui se soit exemple qui peut servir à mettre en évidence ce que la civilisation occiden¬
donné pour sens d'apprendre des autres. L'Europe est excentrique dans son tale (permettez-moi d'utiliser cette expression, malgré toutes les réserves
identité la plus profonde. qu'on aime aujourd'hui à lui opposer) doit à la Grèce; et, d'un autre côté, ce
Je donnerais donc à la question initiale une réponse nuancée. L'Europe que les hasards des découvertes archéologiques font, presque chaque jour,
a besoin d'une identité, comme toute construction humaine. Il serait sot pour démontrer que notre connaissance de l'Antiquité est, comme toute
d'appeler « Europe » n'importe quoi. Il serait sot de s'imaginer que l'Europe autre science, toujours en train de se renouveler.
n'a pas de rivaux économiques et culturels. Mais en même temps, elle a Et d'abord, l'écriture alphabétique n'a pas été la première que les Grecs
besoin d'une identité qui lui permette de conserver son excentricité. Tel est ont connu. Ça, on le sait depuis 1953, après le déchiffrement du Linéaire B,
le problème auquel il nous faut faire face. un système syllabique décalqué sur celui d'une autre langue et permettant
de reconstituer une forme très ancienne du grec (des fouilles récentes sem¬
blent montrer qu'il a eu son origine entre la fin du XVIF et le début du
XVI® siècle av. J.-C. et qu'il a été introduit en Crète par les Mycéniens et y est
resté en usage jusqu'à 1375 av. J.-C. environ). Les Grecs de l'époque histo¬
rique n'en avaient conservé aucun souvenir, à moins que les a'np.axa Xi�ypCt
('signes funestes') de l'Iliade VT, 168 en soient un vestige �
Pour ce qui est de l'écriture alphabétique, son antiquité remonte, pour
nous, au fur et à mesure que de nouvelles trouvailles d'inscriptions font
reculer les dates établies. En ce moment, on en est à 750 av. J.-C. avec
les graffiti de l'île d'Eubée, ce qui placerait les premiers essais au début du
VHP siècle av. J.-C. L'alphabet grec a eu comme point de départ une variante

1. Pour ce qui est de la chronologie du Linéaire B, cf. L. Godret et I. Tzedakis, « La


storia délia Lineare B e le scoperte di Armenoi e La Carrea », Rivista di Istruzione e Filologia
Classica 117 (1989) 385-409. Pour ce qui est du souvenir de cette écriture chez Homère, lone
MyLonas Shear, «Bellerophon Tablets from the Mycenaean World. A taie of seven bronze
hinges». Journal of Hellenic Studies 118 (1998) 187-189.

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Maria Helena da Rocha Pereira Valsurs grecques dans la culture européenne

cananéenne de l'écriture sémitique�. Pourtant comme chacun sait, le Mais retournons au delta de l'Êgypte, où la scène antérieure se dérou¬
système d'origine ne disposait pas, en ce temps-là, de signes diacritiques lait, et à l'étemelle jeunesse de l'âme grecque, puisque ce texte-là mérite
pour les voyelles, outre qu'il avait été conçu pour une langue à base phoné¬ deux autres lectures au moins. La première est sortie toute neuve des fouilles
tique tout à fait différente. en cours dans la même région du Nil. On croyait jusqu'ici que, s'il y avait eu
Les Grecs ont trouvé la façon de représenter les voyelles, quoiqu'ils des influences à l'Âge du Bronze, elles se seraient exercées seulement du
n'aient pas réussi à distinguer complètement les brèves des longues, et qu'il côté de l'Êgypte. Le peintre qui a décoré le sarcophage d'Haghia Triada en
y ait eu des différences dialectales. Toutefois, le modèle de l'alphabet grec serait un excellent exemple, dans le domaine des Eirts.
est passé, probablement par l'intermédiaire des colonies de la Grande Pourtant, les fouilles archéologiques entreprises au site de Tell'el Dab'a,
Grèce, aux Romains et, bien plus tard, aux Slaves. Ce qui revient à dire que, ancienne Avaris, justement du côté oriental du delta, ont tout changé. Le
de notre temps, il est à la base du système d'écriture de toute l'Europe, de Professeur Manfred Bietak, de l'Université de Vienne, y a découvert, dans un
toutes les Amériques, de toute l'Australie et d'une partie considérable de palais de la première moitié du XVIII'� siècle av. J,-C. (correspondant donc
l'Afrique et de l'Asie. aux débuts de la 13" Dynastie) des pots en céramique de Camarès et une
Et qu'en disaient les Grecs ? Ils disaient simplement qu'ils empruntè¬ broche en or avec des chiens symétriquement disposés sur un champ de lotus
rent les lettres aux Phéniciens et les employèrent légèrement modifiées, « et, stylisé. Au même endroit, mais dans des couches du XVI� siècle av. J.-C., il
en les employant, ils les firent connaître, comme c'était justice - puisque c'é¬ a trouvé des milliers de fragments de peintures murales exécutées sur du
tait les Phéniciens qui les avaient introduites en Grèce -, sous le nom de plâtre humide avec des retouches in sicco, c'est-à-dire, selon la technique
phoinikeia » Les mots que je viens de citer appartiennent à Hérodote, celui minoenne. Les sujets et le style en sont pareils à ceux de Cnossos et de
que les Anciens finiraient par appeler cpiAopctppapoç, tellement il semblait se Théra. Même le labyrinthe et le saut du taureau n'y manquent pas
faire un honneur d'admirer plutôt les autres peuples que le sien. La seconde lecture que nous pouvons faire de la réponse du prêtre
Le désir de trouver un TipcÔTOÇ eùpefnç, un premier inventeur de chaque égyptien à Solon est d'une tout autre nature. Elle concerne l'esprit de jeu¬
objet de civilisation poussait souvent les Grecs à regarder ailleurs. Cette nesse qui est toujours présent dans la quête du savoir hellénique. Celui-là se
notion qu'ils étaient des nouveau-venus en face des autres peuples de la mcmifeste partout. Nous n'avons pas besoin de sortir du domaine des
Méditerranée Orientale se trouve encore chez Platon, dans un passage célè¬ beaux-arts pour le constater. Prenons-en un exemple dans la sculpture. Les
bre où il s'imagine Solon en Égypte en train d'y raconter les traditions historiens de l'art n'ont pas cessé d'en discuter les origines, quoique la
les plus anciennes de son pays. Alors, « l'un des prêtres qui était très vieux », plupart admette que les premiers modèles soient venus de l'Êgypte Mais,
de dire : « Solon, vous autres Grecs, vous êtes toujours des enfants : un Grec tout en acceptant cette hypothèse-là, les meilleurs spécialistes ont trouvé
n'est jamais vieux ! » À ces mots Solon : « Comment l'entendez-vous ? » Et le des différences très significatives entre les deux peuples. J. Boardman, par
prêtre : « Vous êtes jeunes tous tant que vous l'êtes par l'âme. Car en elle exemple, a proposé une théorie très ingénieuse pour les expliquer : le séjour
vous n'avez aucune opinion ancienne, provenant d'une vieille tradition, ni des mercenaires grecs de Psammétique I (664-610 av. J.-C.) aux bords du
aucune science blanchie par le temps » Nil leur aurait permis de connaître la technique des sculpteurs de la région
Bien des chercheurs contemporains auraient souscrit volontiers à cette et de l'améliorer ensuite rapidement, puisqu'ils disposaient déjà de ciseaux
opinion. Et pourtant le philosophe lui-même fait dire à Phèdre, dans le en fer
dialogue homonyme, après avoir raconté le mythe de Teuth sur les origines C'est là donc une explication technique à base historique. Martin
� Robertson en a proposé une autre plus générale en s'appuyant sur l'étude du
égyptiennes de l'écriture :
style : la grande différence se trouve, selon lui, dans la tension qui conduit à
Quelle facilité tu as, Socrate, à composer des histoires égyptiennes ou de toute
autre contrée qu'il pourrait te plaire!
6. Cf. W. Vivian Davies and Louise Schofîeld, eds., Egypt, the Aegean and the Levant.
Interconnections in the Second MUlenium B.C. (London, 1995).
7. Parmi ceux qui nient résolument toute influence, il faut citer R. M. Cook, «Origins of
2. Cf. M. Lejeune, Phonétique Historique du Mycénien et du Grec Ancien (Paris, 1972) 7. Greek Sculpture», Journal of Hellenic Studies 87 (1967) 24-32. À l'extrême opposé se trouve
3. Hérodote V. 58. J'emprunte, ici et ailleurs, la traduction de Ph.-E. Legrand (collection Alan Johnston, « Pre-Classic Greece » in: John Boardman, éd., JTie Oxford Ristory of Classical
Guillaume Budé). Art (Oxford, 1993) 11-82, qui suppose, pour la période pré-classique, un mélange d'influences
4. Ttmée 22b. Traduction Albert Rivaud (collection Guillaume Budé). de plusieurs peuples: Egyptiens, Hittites, Assyriens, Phéniciens, Syriens.
5. Phèdre 275b. Traduction Léon Robin (collection Guillaume Budé). 8. Greek sculpture. The Archaic Period (London, 1978) 18-20.

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Maria Helena da Rocha Pereira Valeurs grecques dans la culture européenne.

une modification constante du modèle, au fur et à mesure que l'observation que leurs observations des planètes aient été faites avant l'époque hellénisti¬
se développe, de sorte que l'art grec archaïque est un art toujours en déve¬ que restent encore à découvrir.
loppement, tandis que celui des Égyptiens et d'autres peuples est demeuré On pourrait multiplier les exemples. Ceux que je viens de rappeler ont
statique. Le grand changement il le trouve, pourtant, entre la période été réunis par Geoffrey E. R. Lloyd, professeur de philosophie grecque et
archaïque tardive et le début de l'époque classique. Si la victoire avait été d'histoire des sciences à l'Université de Cambridge Évidemment tout ce
remportée par les Perses à Salamine et à Platées, suppose-t-il, l'airt grec se que nous croyons savoir dans l'état actuel des recherches peut être rectifié,
serait crist£dlisé en des formules académiques décoratives, caractéristiques voire entièrement corrigé par d'autres découvertes. Puis il y a encore une
de l'Achéménide, alors que le triomphe sur la menace perse est devenu « le autre difficulté dont on doit tenir compte, et qui n'est pas des moindres.
catalyseur qui a délivré l'esprit de l'Hellénisme florissant au cinquième C'est que l'étude approfondie de ces questions exigerait une interdisciplina¬
siècle avec autant de richesse dans la littérature et la pensée que dans les rité qui n'est pas concevable. C'est encore le même professeur qui l'affirme :
arts visuels » « L'expert idéal en histoire de la science grecque à ses débuts serait sans
On pourra dire qu'un phénomène pareil a eu lieu dans le domaine de la doute un modèle d'excellence en philosophie, en histoire, en anthropologie,
science. Ce sont les Grecs eux-mêmes qui parlent, par exemple, de l'origine en civilisation ancienne en général autant que de la Grèce ancienne en parti¬
égyptienne de la géométrie, cet art s'étant développé, comme son nom culier, en égyptologie, en assyriologie, en sinologie, en indologie - et cette
l'indique, en conséquence de la nécessité annuelle de refaire les divisions de liste-là pourrait être élargie à l'infini »,
la terre après la crue du Nil. C'est encore Hérodote qui le dit, quoique sous Comme tant d'autres, le même savant s'est occupé des débuts de la
réserve : médecine, au sujet de laquelle beaucoup d'historiens affirment l'antériorité
C'est ce qui donna lieu, à mon avis, à l'invention de la géométrie, que des égyptienne, surtout dans les ouvrages qu'on croit appartenir à l'école de
Cnide (même si la distinction entre Cnide et Cos est douteuse pour quel¬
Grecs rapportèrent dans leur pays. Car, pour l'usage du polos, du gnomon et
pour les divisions du joiu" en douze parties, c'est des Babyloniens que les
ques-uns des meilleurs spécialistes La médecine est sans doute, comme
Grecs les apprirent.
le remarque Geoffrey Lloyd, un des champs de bataille entre la raison et la
magie L'exemple achevé de ces discussions est, chacun le sait, l'un des
Le texte grec que je viens de citer réunit justement les deux peuples traités les plus fameux du Corpus Hippocraticum, le De Morbo Sacro, qui n'a
anciens qui sont censés avoir apporté les premières connaissances en pas d'équivalent en cette matière.
matière scientifique. On pourrait y ajouter beaucoup d'autres témoignages, Soulignons, dans cette esquisse forcément très réduite, la primauté de
recueillis surtout dans des auteurs de l'époque romaine (Diodore, Strabon), la raison, le souci de la démonstration rigoureuse qui est spécifique des
et dans des études de savants modernes. Parmi ceiix-ci, il y en a eu qui ouvrages grecs et l'on comprendra pourquoi les historiens parlent toujours
croyaient, comme Gladisch, que les Présocratiques n'auraient fait autre de l'originalité de la science hellénique, même lorsqu'il s'agit d'une époque
chose que de reproduire les théories de toutes sortes de peuples orientaux, aussi nébuleuse, faute de transmission directe des textes, oii les premières
les Hindous inclus. Reconnaissons que le déchiffrement progressif des réponses sur les origines du monde données par les Milésiens rompent déci¬
systèmes d'écriture orientaux et de leurs archives ont comblé beaucoup de dément avec les explications m5rthiques enseignées par la Théogonie. Nous
lacunes sur la vraie portée de ces civilisations-là. On connaît, par exemple, n'entrerons pas dans le détail de ces questions, sur lesquelles on a beaucoup
une tablette cunéiforme de c. 1600 av. J.-C. avec le dessin du théorème de discuté pendant les dernières décennies, à mesure que les résultats des
Pythagore, les proportions des côtés du triangle étant toujours 3-4-5, et les découvertes de Ras Samra et de l'île d'Eubée semblent pouvoir apporter
preuves géométriques faisant toujours défaut. Les Babyloniens aussi ont d'autres solutions et que, d'un autre côté, la datation d'Hésiode est à
noté sur des tablettes du deuxième millénaire av. J.-C. des données sur des nouveau mise en question.
éclipses et sur l'apparition et la disparition des planètes. Pourtant ils n'ont
pas développé de théorie astronomique à modèle géométrique, leur étude
des astres étant menée par computation. Du côté des Égyptiens, les preuves 11. Methods and Problems in Greek Science. Selectecl Papers (Cambridge, 1991). Voir
surtout «The Debt of Greek Philosophy to the Ancient Near East», pp. 281-298.
12. Op. cit., p. XU.
9. A History of Greek Art (Cambridge, 1975) I, 34; A shorter History of Greek Art 13. Par exemple, pour A. Thivel, Cnide et Cos? Essai sur la Doctrine Médicale dans la
(Cambridge, 1981) 47 (d'où la citation du texte a été traduite). Collection Hippocratique (Paris, 1981). Contra J. Jouanna, Hippocrate (Paris, 1992).
10. Hérodote II. 109. 14. Op. cit., p. 296.

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Maria Heîena da Rocha Pereim Valeurs grecques dans la culture européenne

Nous voulons seulement insister, quitte à soulever les objections de {République, Livres VIII-DC ; Le Politique 291c-292d) et par Aristote {Poli¬
ceux qui ont vu dans le mythe une métaphysique primaire (Gusdorf) ou tique, Livres III-IV) ; elle sera encore reprise par Polybe {VI.4.4) On remar¬
bien une pensée douée des mêmes capacités opératoires de la pensée scien¬ quera en passant que la Politique d'Aristote est à la base de tous les traités
tifique (Lévi-Strauss) nous voulons insister, répétons-le, sur l'importance européens de théorisation politique jusqu'au XVIIP siècle, tout autant que
que prend la raison à partir du W siècle av. J.-C., jusqu'au moment où elle ses traités de théorie littéraire, de physique, de biologie. De son Éthique on
s'affirme dans le poème de Parménide, quelle que soit l'interprétation qu'on a pu dire qu'elle a été l'éducatrice de l'Europe.
veuille donner au frg. 7 Diels-Kranz, On pourrait prendre comme exemple bien d'autres idées, comme celle
De cette façon nous sommes passés à cette autre forme du savoir que d'humanité, vue comme un tout qui se ressemble. Autant qu'on le sache,
les Grecs (sauf l'auteur de L'Ancienne Médecine) ne séparaient pas de la c'est le sophiste Antiphon qui a dit le premier que les hommes étaient tous
science jusqu'à Aristote, c'est-à-dire, la philosophie. Je n'oserai pas parler, pareils physiquement, qu'ils fussent grecs ou barbares Peut-on trouver
devant des professeurs de philosophie si distingués, de ce qu'a été l'impor¬ quelque avertissement plus actuel ? Pourtant, il y manquait encore quelque
tance de la pensée grecque, qu'elle nous soit parvenue directement ou à chose. Un sophiste de la génération suivante, Alcidamas, l'a ajoutée, en
travers des citations tardives, ou bien par la voie chrétienne ou par la voie disant : « Dieu nous a créés tous libres; la nature n'a fait personne esclave »
arabe. Pas même rappeler la fameuse conclusion de Heidegger: « Toute Quand à l'idée d'humanité comme l'ensemble de tous les êtres humains, il se
philosophie occidentale est un platonisme. Métaphysique, idéalisme, plato¬ peut bien qu'elle ait commencé de se former à Delphes, comme le pensa
nisme signifient essentiellement la même chose » Schadewaldt Cependant, la notion en soi, ce sont les Stoïciens qui l'ont
Laissons donc là les systèmes philosophiques. Mais il y a toujours définie, et c'est là un concept fondamental d'éthique sociale
l'histoire des idées. Les idées politiques, par exemple. L'idée de liberté, d'éga¬ Peut-être l'idée qui résume le mieux l'attitude du Grec face à la vie
lité devant la loi (iaovo|iîa), de liberté de la parole (Tîapprjoîa), tout cela est-elle celle de oo)(ppooi)vr|, un mot intraduisible (on n'a qu'à lire le Char-
est au centre d'une des plus grandes créations grecques: la démocratie. Des mide de Platon pour s'en convaincre), qui a trait à l'équilibre, à la juste
hvres entiers lui ont été consacrés, surtout dans les dernières années, quel¬ mesure, que l'on doit observer en toute occasion. Elle est derrière l'une des
ques auteurs n'acceptant pas qu'une organisation sociale où il y avait des inscriptions de Delphes les plus fameuses - « rien de trop » (p,TiôÈv cÈYCtv),
esclaves pût recevoir cette désignation-là, la plupart soutenant que l'idée que la tradition attribuait à Solon. EUe est une des vertus cardinales dont
fondamentale y était. Une fois de plus, le texte le plus ancien où sont Pindare a dressé le canon dans la VIIP Isthmique (50-56), au même titre que
débattus les régimes politiques, leurs avantages et leurs défauts, nous vient la justice, le courage et la raison. Parce que, dit-il dans la XIII� Olympique
d'Hérodote et, une fois de plus, il place l'entretien en dehors de la Grèce.
Toute chose a sa mesure, et rien ne vaut mieux que de connaître l'à-propos.
Il a pourtant conscience que ses lecteurs n'iront pas croire à l'authenticité
de ce scénario perse :
Et des discours furent tenus que certains des Grecs trouvent incroyables, mais
Mesure - [léipov - et opportunité, à-propos - xaipôç - sont donc deux con¬
qui furent tenus cependant. cepts qui se complètent. Dépasser la mesure, c'est se rendre coupable de
iippiç, «insolence», c'est oublier que l'homme est un être limité, qui ne doit
Parmi les. commentateurs modernes, la plupart n'y croient pas non
plus Cette sorte de théorisation sera approfondie et développée par Platon
19. Voir surtout l'article de Jacqueline de Romilly, « Le Classement des Constitutions
d'Hérodote à Aristote », Revue des Études Grecques 72 (1959) 81-99,
15. L'interprétation structuraliste du mythe a déclenché des adhésions enthousiastes et 20. Frg. 44 A 7 B 2 Diels.
pas moins de critiques sévères. Citons, parmi ces dernières, G. S. Kirk, Myth. Jts Origin and 21. Schol. Aristote, 1. 1373b.
function (Berkeley, 1970) et W. Burkert, Structure and History in Greek Mythology and Ritual 22. « Der Gott von Delphi und die Humanitâtsidee » in : Hellas un d Hesperien, 2® éd.
(Berkeley, 1979). (Zurich, 1970) I, 669- 685.
16, Miestzsche, t. II, p. 221, cité par V. Descombes, Le Platonisme (Paris, 1971) 6, note 1. 23. La phrase est de H. Capelle, Historia de la Filosofîa Griega (trad. esp., Madrid,
17. III. 80. Trad. Ph.-E. Legrand (collection Guillaume Budé). La discussion se déroule réimpr. 1970) 440, qui ajoute : « Tous les hommes (...) sont liés comme parents à travers la
jusqu'au chapitre 83. raison qui les habite, à travers le Logos et, par conséquent, ils sont frères, puisqu'ils sont les
18. Pour plus de détails, voir notre livre Estudos de Histària da Cultura Clàssica, vol. I enfants de la raison universelle elle-même, qui domine toutes choses ».
(Lisboa, 8.''ed., 1998) 513-524, avec bibliographie. 24. 67-68. J'emprunte la traduction d'Aimé-Puech (collection Guillaume Budé).

702 703
Maria Heiena du Rocha Perdra Valeurs grecques dans la culture européenne

jamais oser s'égaler aux dieirx. Cette idée se trouve au centre de la tragédie mençaient pEir apprendre à l'école et que les rhapsodes récitaient au festival
grecque. des Panathénées
Les limitations de l'homme, la précarité de sa condition, dans un On ne peut pas dire, pour autant, que le genre épique n'ait pas été
monde où il doit lutter contre toutes sortes d'obstacles, voilà ce dont les cultivé auparavant (Aristote admettait qu'il y avait eu sans doute d'autres
épopées homériques s'étaient rendu compte. Aristote n'avait-il pas laissé épopées plus anciennes de nos jours, la théorie de l'improvisation orale
entendre dans la Poétique que dans Vlîiade et YOdyssée se trouvait l'esquisse s'appuie de toutes ses forces sur cette hypothèse). On ne peut pas nier non
de la tragédie et que en tout elles ont ouvert la voie au drame ? plus que les Babyloniens et d'autres peuples du Proche-Orient avaient com¬
L'homme homérique trouve sa grandeur dans la résistance aux adver¬ posé, eux aussi, des épopées dont on connaît maintenant des centaines de
sités. Parvenu à une situation insoutenable, il n'abandonne pas pour autant vers (presqu'un millier, pour ce qui est d'Enûma Elis, que beaucoup datent
le code héroïque auquel il se soumet, même si c'est au prix de sa propre vie. du XVIIP siècle av. J.-C., d'autres de bien plus tard). Dans une étude pleine
C'est ce que dit Achille à sa mère Thétis, lorsqu'elle essaie de le dissuader de de nouveauté, Die orientalisierende Epoche in de griechischen Religion und
venger la mort de Patrocle : Literatur le Professeur Walter Burkert a analysé en détail les ressem¬
blances et les différences entre ces poèmes, surtout pour ce qui est des
Eh bien donc! si m ê m e destin m'est fixé, on me verra gisant sur le sol à mon scènes mythologiques. « La prédominance culturelle » - écrit-il - « est restée
tour, quand là mort m'aura atteint. Mais aujourd'hui j'entends conquérir une quelque temps en Orient; mais les Grecs ont immédiatement commencé
noble gloire, et que, grâce à moi, plus d'ime Troyenne et d'une Dardanide à de développer leurs formes propres et distinctives de culture grâce à une
ceinture profonde, essuyant à deux mains les larmes coulant sur ses tendres
joues, com me nce de longs sanglots, et qu'alors toutes comprennent qu'elle a surprenante capacité, soit d'adopter, soit de transformer ce qu'ils avaient
assez duré, mo n absence de la bataille. N e cherche pas, quelle que soit ta ten¬ reçu. Bientôt la Grèce devrait prendre le rôle dominant de la civilisation
dresse, à me tenir loin du combat ; aussi bien ne t'écouterai-je pas. méditerranéenne (,„), Le rôle décisif d'Homère dans la formation de la
vision du monde des Grecs pour les âges à venir a été accompli grâce à la
Plus tard, vers la fin du poème, lorsque le vieux roi de Troie s'agenouille forcé de la culture écrite vers laquelle les Grecs s'étaient finalement laissé
devant lui, en embrassant ses mains qui avaient tué tant de ses fils, pour lui pousser juste à cette période »
demander d'accepter la rançon d'Hector, Achille lui-même le relève de cette Nous revenons à notre point de départ - l'écriture -, après avoir laissé
position humiliante, il lui rend le cadavre de l'ennemi, il lui accorde même de côté ou touché à peine une quantité de faits importants - il faudrait des
douze jours de trêve pour les fijnérailles. journées entières pour accomplir la tâche de les dénombrer tous - des faits
C'est, comme l'a très bien vu W. Schadewaldt la grande leçon d'huma¬ dont l'ensemble a constitué le « miracle grec » (une expression qu'il faut tout
nitarisme de l'épopée. Le héros indomptable, le guerrier primitif, avide de de même garder).
vengeance, devient un homme capable de s'émouvoir devant la souffrance C'est le moment de se demander si l'on peut accepter, pour les Grecs, la
des autres, voire de son pire ennemi. notion de secondarité que Monsieur Rémi Brague a appliqué aux Romains.
On pourrait examiner Vlîiade de plusieurs autres angles de vision. Je crois qu'on peut le faire, dans ce sens que nous ne pouvons pas penser
On pourrait en faire autant pour l'Odyssée. On comprendra pourquoi ces l'humain comme une formation ex nihUo. Et pourtant, les Grecs ont telle¬
poèmes-là ne cessent d'offrir de nouvelles beautés aux lecteurs, chaque ment amélioré le legs qu'ils ont reçu qu'on peut dire sans crainte d'exagéra¬
génération y décelant de nouveaux procédés artistiques qui étaient passés tion que c'est une nouvelle culture qu'ils ont créée. Une culture qui, par des
inaperçus. C'est là le propre des chefs-d'œuvre. On comprend aussi, à itinéraires variés, est toujours la souche et la sève de la culture européenne.
travers les maigres restes du cycle épique, que toutes les autres épopées
aient peu à peu disparu et que ce soit ces deux-là que les enfants com-
29. Le fait est attesté à partir du VI� siècle av. J.-C., quoique le nom de Fauteur de la loi
25. 1448b-1449a. qui le prescrivait ne soit pas toujours le même (cf. pseudo-Platon, Hipparque 228b-c; Diogène
26. Iliade, XVIII. 121-126. Traduction Paul Mazon (collection Guillaume Budé). Laërce I. 57). Le personnage qui donne son nom à Ylon de Platon se targue de ne vouloir
27. Cette interprétation est de W. Schadewaldt, Von Homers Weh und Werk (Stuttgart, réciter qu'Homère (530a-531a).
3'= éd., 1959) 332-351. 30. Poétique 1448b.
31. Heidelberg, 1984. Une traduction anglaise revue et augmentée en a été publiée chez
28. Beaucoup d'entre eux étaient encore copiés au V siècle av. J.-C. On n'a que faire
le compte des histoires qu'Euripide a puisé dans les Kypria, comme l'a démontré J. Jouan, Harvard University Press, 1992.
32. Pages 128-J29 de la traduction anglaise.
Euripide et les Chants Cypriens. Des Origines de la Guerre de Troie à l'Iliade (Paris, 1966).

704 705
L'APPORT JUIF
À LA CIVILISATION OCCIDENTALE

par
M irei ll e Hadas-Lebel

Dans l'essai extrêmement stimulant de Rémi Brague, Europe la voie


romaine, je n'ai pu manquer d'être frappée par la notion de « romanité reli¬
gieuse » de l'Europe développée au troisième chapitre, puisque cette formule
très neuve désigne la conscience de la secondarité de l'Europe chrétienne
par rapport au judaïsme qui l'a précédée.
Cette idée brillamment défendue ne va sans doute pas de soi pour
tous. C'est pourquoi je crois bon d'y consacrer un long préambule, avant
d'aborder le sujet même de l'apport juif à la culture européenne que l'on m'a
demandé de traiter.
Sur le plan religieux, il y a une longue tradition de négation du
judaïsme - implicite ou explicite - en Europe. La conviction que le judaïsme
a fini sa mission avec l'avènement du christianisme est des plus répandues.
L'idée que, selon la formule de Renan, « la plante a porté sa fleur » et que
dès lors elle n'a plus qu'à mourir, amène à considérer la fidélité des Juifs à
cette religion du passé comme une survivance irritante. Le judaïsme post¬
chrétien apparaît à Renan comme « un de ces squelettes ambulants » dont le
monde est plein, « un revenant » ayant vécu des siècles « dans une cave »
« à l'état de folie partielle », au mieux comme un vénérable vieillard déposi¬
taire d'un livre, la Bible hébraïque, qui végète obscurément après avoir
perdu « son rôle providentiel ». Cette idée était clairement sous-jacente dans
les manuels scolaires de mon enfance où l'histoire des Hébreux s'achevait
avec le christianisme présenté comme son aboutissement et où, par la suite,
il n'était plus jamais question des Juifs (l'histoire de la seconde guerre mon¬
diale n'était pas encore entrée dans les programmes). Tout cela reposait sur
la notion de la substitution développée par les Pères de l'Église, la chrétienté
était devenue le Verus Israël comme l'annonçait la parabole des vignerons

707
Mireille Hadas-Lebel L'apport juif à la civilisation occidentale

dans les Évangiles. L'Ancien Testament n'avait pas été rejeté malgré une Comme l'écrit Dominique Bourel, «la judéophobie devint scientifique,
tentative en ce sens de l'hérétique Marcion au début du IP siècle, mais il subtile plus érudite », de sorte que « sémite » devint rapidement un substitut
appartenait aux chrétiens qui seuls, avaient su en décrypter le sens en pseudo-scientifique de « juif », chargé d'une connotation non moins péjora¬
l'interprétant dans une perspective christologique. Au IV® siècle, Eusèbe de tive. À cet Oriental irréductiblement étranger, s'opposait l'aryen ou l'indo-
Césarée développe sa théologie des Hébreux opposés aux Juifs : les premiers européen. En effet, il y eut un bref moment où l'Allemagne se découvrit fille
sont les ancêtres nobles, les seconds les descendcuits dégénérés, rejetés ; le aînée de l'Inde, premier matin du monde, mère de la civilisation (voir dans
christianisme est seul l'héritier des Hébreux, l'héritier des prophètes. le brillant essai de Roger-Pol Droit, L'oubli de l'Inde, une amnésie philoso¬
Ainsi, alors que dans l'Antiquité, tout ce qui était ancienneté, antério¬ phique. le chapitre intitulé « L'Inde traversée par le Rhin »). On oublia rapi¬
rité était un titre de noblesse, une exception était faite pour les Juifs : leur dement l'Inde, mais cette parenthèse avait permis de nier tout lien avec cet
antériorité signifiait archaïsme, caducité, ou bien encore, on leur déniait Orient « sémitique » auquel appartenaient les Juifs.
tout lien avec ce que leur passé pouvait avoir de noble, pour en faire l'héri¬ Un pas supplémentaire fut franchi quand on essaya de laver Jésus de
tage exclusif du christianisme. Tandis que les,Romains reconnaissaient tout soupçon d'origine sémitique et d'en faire un « aiyen ». Renan, qui est en
devoir leur civilisation aux Grecs et se faisaient humbles devant eux, il y France le grand passeur des idées venues d'Allemagne, n'échappe pas tout à
avait dans la « romanité religieuse » de l'Europe, c'est-à-dire dans la secon- fait à cette tentation dans sa Vie de Jésus.
darité chrétienne par rapport au judaïsme, une assurance de supériorité et Rémi Brague évoque dans son livre Athènes et Jérusalem comme étant
de substitution définitive. les deux sources premières de la civilisation européenne et il cite à l'appui
Sur le plan culturel, il faut rappeler que les expulsions et l'instauration un certain nombre d'auteurs du XIX® et du XX® siècles. Cela aussi nécessite
de ghettos ont rendu longtemps tout échange impossible. Il y a eu cepen¬ une mise au point.
dant des rencontres mais, lorsque pendant la; pré-Renaissance du XIIF et Si l'on ne peut faire remonter cette idée au-delà du XIX� siècle, cela
XIV� siècles et surtout à partir de l'Humanisme au XVP siècle, on a vu dans signifie que cette reconnaissance intervient tard. À l'époque de la Renais¬
l'Europe chrétienne se développer un intérêt pour la langue hébraïque trans¬ sance - qui était d'inspiration italienne - c'est Rome qui était la « mère des
mise, au début du moins, par des maître juifs, cela n'a éveillé aucune sciences, des armes et des lois ». À la fin du XVIII® siècle, le romantisme est
sympathie pour le judaïsme. Bien au contraire, les hébrsâsants chrétiens né en Allemagne en réaction à la suprématie culturelle française de l'ère des
étaient très soucieux de marquer que s'ils « hébraïsaient », ils ne judaïsaient Lumières. La germanité s'affirme contre la latinité ; il suffit de lire Herder
- ou l'éloge de la cathédrale de Strasbourg chez Goethe. Madame de Staël a
pas. C'est donc bien souvent chez ces hébraïsants certes il y a quelques
notables exceptions comme Reuchlin ou Richard Simon - que nous trou¬ fait en langue française de la propagande pour la germanité dans son livre
vons les attaques les plus virulentes contre la Synagogue, On peut suivre De l'Allemagne. Ainsi au début du XIX® siècle, il y avait deux pôles, latinité
cette tendance depuis Munster (XW siècle), Buxtorf (XVII''), l'école piétiste et germanité, le premier en perte de vitesse, le second en pleine expansion.
allemande de Halle avec Michaëlis (XVIII'= siècle) jusqu'aux biblistes du Quand voit-on apparaître Athènes et Jérusalem comme étant les deux
XDC� et du XX" siècles comme Wellhausen et Kittel. Alors que généralement, piliers de la culture européenne ? Regardons d'un peu plus près les auteurs
ainsi que le remarque Dominique Bourel, « le savant aime l'objet de son cités par Rémi Brague : Heine, David Luzzatto, Heinrich Graetz, Matthew
étude », il y avait dans l'ensemble, de la part des savants chrétiens spécia¬ Arnold pour le XIX� siècle et, pour le XX® siècle, Léon Chestov et Léo
listes de l'hébreu et du judaïsme, une détestation de leur objet due à une Strauss. Eh bien, à part Matthew Arnold, je dois dire que tous ces auteurs
rémanence de préjugés religieux. sont d'origine juive. Consciemment ou pas, ces auteurs ont réagi à la néga¬
Après l'émancipation des Juifs, une des figures de proue de la Wissen- tion de l'apport juif à la civilisation européenne. Ils ont éprouvé le besoin
schaft des Judentums, Leopold Zunz, essaya d'expliquer le caractère hostile de rappeler ce qui, pour les Juifs, était sans doute une évidence, d'exposer
et desséché, geistslos, de cette érudition chrétienne par l'usage du latin lié de vieilles lettres de noblesse ignorées pendant des siècles de ghetto, de
à l'Église et il affirmait avec une belle certitude que tout allait changer réclamer une dignité, une part dans la construction de l'Europe du passé et
avec l'usage de l'allemand. Or c'est à ce moment-là même, dans la première par là dans l'Europe à venir.
moitié du XIX" siècle, que la notion de « race » commença à se populariser. Pourquoi ces mêmes auteurs ont-ils choisi Athènes et Jérusalem plutôt
Oubliant que le terme « sémite » avait été forgé en 1781 pour désigner exclu¬ que Rome et Jérusalem ? Sans doute parce qu'ils savaient que les Romains
sivement une famille de langues, on l'appliquait désormais à la « race » et eux-mêmes ne pensaient pas avoir apporté au monde une civilisation origi¬
plus particulièrement aux seuls « sémites » habitant l'Europe, les Juifs. nale. Rome se voyait comme réceptrice plutôt que créatrice. N'est-ce pas le

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Mireille Hadas-Lebel L'apport juif à la civilisation occidentale

poète romain Horace qui disait; Graecia capta ferum victorem cepit, « La reconnîdssent comme langue sacrée puisqu'il y a eu nombre de traités en bon
Grèce conquise a conquis son farouche vainqueur » ? Rome était redevable latin publiés à travers les âges pour démontrer que Hebraea est linguarum
à la Grèce. Sans avoir probablement jcimais lu Horace, les rabbins du Talmud mater, c'est-à-dire que « l'hébreu est la mère de toutes les langues ». De cette
ne pensaient pas autrement. Ils appliquaient à Rome un verset du petit pro¬ langue mère de l'humanité, qu'ont recueilli les langues européennes ? Bien
phète Abdias : « Tu es petit, tu es bien méprisé » et le commentaire en disait plus qu'on ne le croit, ou qu'on ne le sait généralement, car, s'il est vrai que
que Rome n'avait ni écriture ni langue propres, qu'elle les avaient emprun¬ l'hébreu n'a pu être généralement traduit directement (il n'y a pas eu de
tées à la Grèce. On voit donc que, malgré le grand affrontement entre hellé¬ traductions directes de la Bible hébraïque dans les différentes langues de
nisme et judaïsme qui vit le soulèvement des frères Maccabées contre le roi l'Europe), qu'il a fallu le relais du grec des Septante, et plus généralement
de Syrie Antiochus IV Epiphane (-167), la Grèce est valorisée dans la tradi¬ pour l'Europe le relais du latin de la Vulgate, il y a des termes qui n'ont pas
tion juive. L'idéal de civilisation proposé par les rabbins du IP siècle est que été traduits parce qu'on ne savait pas comment les traduire et sont donc
« Sem habite dans les tentes de Japhet », c'est-à-dire que la beauté de la restés tels quels jusqu'à nos jours dans diverses langues européennes. Parmi
Grèce (il y a ici un jeu de mots entre « Japhet » fils de Noé et ancêtre de les termes non traduits, je citerai « chérubins » ou « séraphins » qui en fait ne
Yawan, c'est-à-dire l'Ionie, Grèce d'Asie Mineure, et l'adjectif yafé « beau ») sont que des pluriels de l'hébreu cherub et saraph, « tohu-bohu », « amen »,
s'allie à la spiritualité hébraïque. ou bien encore des transpositions - « jubilé », par exemple, qui est la corne
L'historien H. Graetz reprend cette idée en des ternies plus modernes. de bélier (yobel) par laquelle on annonce la cinquantième année. Cette liste
Pour lui, la civilisation occidentale a réalisé la synthèse idéale entre l'apport n'est pas exhaustive (voir le Dictionnaire historique de la langue française)
grec - les arts, la culture du beau - et l'apport juif - l'idée monothéiste, la mais si nous parlions anglais j'ajouterais le mot shibolet au sens de « mot-
morale. Mais, ajoute-t-il, le peuple grec a disparu et le peuple juif vit tou¬ de-passe », par allusion à un célèbre récit de la Bible (Juges XII) où ce mot
jours car - et là nous entrons dans le domaine de l'apologie - sa pérennité permit de distinguer entre les tribus qui savaient prononcer le ch et celles
tient à ce qu'il a su garder le but qu'il s'était fixé, « être saint ». Malgré les qui lui substituaient un s. À part les mots, il y a aussi des expressions, des
éclipses, il a ainsi connu des renaissances successives qui sont autant de images, des comparaisons - lorsque vous dites « c'est un grand chasseur
« miracles ». devant l'Étemel », « comme l'herbe des champs », « elle était le lys de cette
Chestov, lui, oppose la foi et la raison, la révélation et la vérité, avec vallée » (cela vient du Cantique des Cantiques), « comme la prunelle de ses
une préférence mystique pour la foi et pour la révélation. En même temps, yeux », « le pain de l'affliction », « le pain des larmes », « les vaches grasses
c'est une voix qui appelle à la conciliation dans la culture européenne, puis¬ ou maigres », « le Saint des Saints », etc., vous avez des expressions qui sont
qu'il insiste surtout sur la communauté entre judaïsme et christianisme empruntées directement à la Bible. Il faut ajouter les citations - on a pres¬
comme le montre cette citation extraite de son livre Athènes et Jérusalem : que fini par croire que « Vanité des vanités, tout n'est que vanité » est de
« À moi les contradictions entre l'Ancien et le Nouveau Testament m'ont Bossuet, à cause de la fameuse oraison funèbre d'Henriette d'Angleterre ;
toujours paru imaginaires ; lorsque l'on demanda au Christ (Marc XII. 29) Bossuet, bien entendu, l'a emprunté à Qohelet, à l'Ecclésiaste ; « L'homme
quel était le premier des comm£mdements, il répondit « Écoute Israël, etc. », ne vit pas seulement de pain » vient du Deutéronome, « Tu aimeras ton
et, dans l'Apocalypse (II. 7), « À celui qui a vaincu je donnerai à manger prochain comme toi-même » vient du Lévitique, etc. On sait donc, en fait,
de l'arbre de vie ». La connaissance est surmontée, la vérité révélée - le beaucoup plus d'hébreu qu'on ne le croit quand on pratique une langue
Seigneur notre Dieu est le Dieu unique - les deux testaments proclament européenne.
cette bonne nouvelle qui seule donne des forces pour regarder en face la Dans l'héritage biblique, on trouve aussi des personnages toujours très
vie. C'est là le sujet du livre Athènes et Jérusalem. vivants, qui supplantent ceux de la mythologie gréco-romaine ou les con¬
currencent dans les arts. Ainsi, dans les peintures académiques du début du
XIX® siècle, on voit alterner les thèmes bibliques et les thèmes néoclassiques
Tout cela n'était qu'un préambule pour mieux poser la question de empruntés à la mythologie. Dans les périodes antérieures, les thèmes bibli¬
l'apport juif à la civilisation occidentale. Bien entendu, je commencerai par ques empruntés à l'Ancien Testament ont peut-être quelque chose de plus
judaïsme et christianisme et je parlerai de l'héritage biblique, c'est un point proche, quelque chose de plus familial que ceux de la mythologie grecque
de départ obligé. ou latine. Si j'ose parler de manière peu irrévérencieuse - une mythologie en
L'héritage biblique est transmis dans une langue, l'hébreu, que les Juifs a remplacé une autre, les patriarches et les figures bibliques ont remplacé
ressentent comme leur langue, leur langue sacrée, et que les chrétiens aussi les dieux ou les héros.

71}
Mireille Hadas-Lebel L'apport j u i f à la civilisation occidentale

Il ne faudrait pas oublier la présence juive dans le Nouveau Testament d'Alexandrie ou Flavius Josèphe et plusieurs auteurs latins dont Horace,
et la part immense de judaïsme qui y est véhiculée indépendamment des lequel se plaint qu'un de ses amis bien romain observe le sabata - le shabbat
nombreuses citations textuelles. On ne peut pas entrer dans une église des Juifs. Le rythme septénaire se superpose aux calendes, aux ides, aux
à l'heure du sermon ou de la lecture des épîtres et de l'Évangile sans enten¬ nonnes et, avant même que le christianisme devienne religion officielle, on
dre les mots «juifs », « pharisiens », « sadducéens », « synagogue », « Sanhé¬ met les sept jours de la semaine sous la protection des sept planètes alors
drin », etc., ce qui nous replonge dans l'atmosphère de la Judée et de la connues : le soleil, la lune, Mars, Mercure, Jupiter, Vénus et Saturne. Ajoutez
Galilée au siècle. à cela les fêtes de l'année, avec la fête de Pâques suivie, quarante-neuf jours
Certes, cette familiarité est quelquefois négative ou entachée d'igno¬ après, de la fête de Pentecôte (ce mot signifie en grec ; cinquantième jour),
rance : on ne sait pas toujours en quoi les pharisiens s'opposent aux saddu¬ à des dates irrégulières qui tiennent aux fluctuations du calendrier luni-
céens, où se trouvent la Judée et la Galilée, on ne comprend pas toujours les solaire adopté par les Juifs. Le christianisme a également repris et transmis
usages de la circoncision, de la présentation au Temple, du sacrifice de la à l'Occident la conception du sens du temps. Le temps qui échappe à la
jeune accouchée, du pèlerinage, etc., mais tout cela est bel et bien présent. circularité de l'étemel retour, échappe aussi à l'idée déprimante de la déca¬
Cet héritage biblique - c'est une banalité de le dire - est peut-être moins dence, à l'idée que l'âge d'or est derrière nous, que nous sommes dans un âge
visible dans le catholicisme mais, en Angleterre ou aux États-Unis, dans la de fer, puisque le sens du temps est, depuis les prophètes d'Israël, orienté
tradition ptiritaine, la Bible, y compris l'Ancien Testament, est quelque positivement vers une espérance et vers un monde à venir.
chose d'extrêmement vivant, de beaucoup plus présent dans les esprits, dans La notion d'exégèse est commune au judaïsme et au christianisme
la vie quotidienne, dans l'inspiration de chaque j ou r Ce n'est pas en France parce qu'à partir du moment oii un texte est vu comme un texte sacré, il
qu'on aurait distribué des Bibles au moment de la guerre de 14 ou de 40 en nécessite un approfondissement qu'aucun texte profane ne peut solliciter.
disant : « Ceci est la pEirole de Dieu, je vous recommande de la lire » ; or c'est Cet inlassable approfondissement de la parole divine remonte aux écoles
ce qui s'est passé pour les troupes américaines. pharisiennes et a été transmis au christianisme.
J'en viens à l'héritage liturgique. Si le pain et le vin ont une signifi¬
cation toute particulière dans la messe, la bénédiction sur le pain et le vin
est quelque chose que chaque Juif fait au moins deux fois par semaine, le Je voudrais évoquer, dîms un deuxième temps, la présence juive en
vendredi soir et le samedi midi, dans un cadre familial on communautaire, Europe et en Europe occidentale en particulier. C'est une présence plus
où il bénit Dieu « qui a créé le fruit de la vigne » et « qui a fait sortir le ancienne qu'on ne le pense ; elle ne remonte pas aux vagues d'immigration
pain de la terre ». Quant au trisanctus - trois fois saint - sanctus, sanctus, de Russie de 1881. On entend parler d'ime présence juive à Rome par une
sanctus - c'est une citation d'Isaïe, VI, qui se dit tous les samedis matin à la ambassade en 161 avant l'ère chrétienne, lorsque Juda Maccabée, en lutte
synagogue depuis des siècles. contre la S5rrie, envoie des ambassadeurs à Rome demander un traité d'ami¬
Alors que le judaïsme a abandonné les sacrifices avec la destruction du tié et d'alliance qui lui est aussitôt accordé par les Romains et qui est renou¬
Temple, paradoxalement il est resté dans le « sacrifice de la messe », comme velé à plusieurs reprises sous la dynastie hasmonéenne. L'établissement de
le remarque Rémi Brague, une forme épurée ou modifiée du sacrifice antique. Juifs remonte peut-être à la fin du II® siècle et certainement aux lendemains
Les psaumes font partie de la liturgie à la fois juive et chrétienne. En outre, de la prise de Jérusalem par Pompée en -63 ; leur présence est déjà sensible
la façon même dont on procède dans un office religieux au moment de la en l'an 39 avant l'ère chrétienne, comme le montre le Pro Flacco de Cicéron.
lecture de l'épître et des évangiles reprend exactement la lecture solennelle Elle se marque par la suite dans le sol même de Rome, puisqu'il y a d'énor¬
le samedi matin à la synagogue d'un passage du Pentateuque, suivi d'un mes catacombes juives à Rome datées du 11� au IV® siècles (il n'y a pas que
passage du prophète qui lui correspond, attestée depuis le I�"� siècle au moins. des catacombes chrétiennes ; il faut oublier l'idée suivant laquelle les cata¬
L'Europe a aussi hérité du cycle du temps juif. La Révolution française combes seraient des tombes de martyrs, c'était un mode de sépulture utilisé
a voulu effacer le septième jour de la semaine et le remplacer par le décadi, à la fois par les juifs et par les chrétiens). On trouve aussi une présence juive
revenir donc à la décade des Grecs, mais elle n'y a pas réussi. Le cycle à Athènes, à Corinthe, à Thessalonique ; il suffit de suivre les voyages de
septénaire vient-il de Babylonie ou d'ailleurs, on ne sait. Il est clair qu'il s'est l'apôtre Paul à travers l'Orient de la Méditerranée et dans les îles de la
répandu en Europe à travers le christianisme mais, avant même cela, il Grèce. On connaît moins la présence juive en Gaule : elle remonte à l'an 6,
commençait à être répandu par le judaïsme dans les civilisations grecque lorsqu'après le règne catastrophique d'Archélaûs, fils d'Hérode (qui était
et latine comme l'attestent les auteurs juifs de langue grecque, Philon aussi haï que son père par les Juifs), Auguste cède enfin à la pression des

712 713
Mireille. Hadas-Lebel L'apport juif à la civilisation occidentale

Juifs : il le dépose et l'envoie en exil à Vienne, dans la vallée du Rhône. Et, tenant, la ville de Troyes reconnaissante a ouvert un centre Rachi, et reparle
lorsque, vingt ans plus tard, le tétrarque de Gaililée Hérode Antipas (l'Hérode de cette gloire locale qui était tout simplement un vigneron champenois.
de Jean Baptiste) est déposé par Caligula - entre autres parce qu'il essaie de Évidemment cette coexistence qui a pu être assez harmonieuse, n'allait
se pousser à la place de son neveu Agrippa I qui, lui, devient roi des Juifs à pas non plus sans disputes théologiques, disputes, d'ailleurs très courtoises,
cette époque-là - il est envoyé encore en Gaule, dans les Pyrénées. jusqu'au XII® siècle, comme le montre le livre de Gilbert Dahan La polé¬
À part les catacombes de Rome, les traces épigraphiques les plus mique chrétienne contre les Juifs au Moyen Âge. On a la trace d'un grand
anciennes remontent à 687 sous le règne du roi wisigoth Egican. C'est une nombre de disputationes, notamment celle de Barcelone et celle de Paris en
inscription funéraire pour les trois enfants de Paragorus, fils du maître 1240, à la suite desquelles Louis DC (Saint Louis) a fait brûler le Talmud.
Sapaudus - Justus, 30 ans, Matrona, 20 ans et Dulciorella, 9 ans - écrite en Des personnages juifs apparaissent dans la littérature, quand il commence à
latin et accompagnée de la menorah, le candélabre à sept branches avec avoir un peu plus de Juifs dans le paysage, à l'époque moderne ; avant cela,
l'inscription « Shalom al Israël » (Paix sur Israël) qui apparaît très souvent on s'en sert parfois en guise de porte-paroles pour critiquer la société
sur les stèles. La présence juive en Espagne est également attestée par le établie, comme l'ont fait Boccace, Francis Bacon, le marquis d'Argens.
Concile d'Elvire (IV® siècle) qui est chargé de résoudre le problème de la Puisque je pjirle ici dans un centre culturel portugais, je ne peux pas
cohabitation, mais cherche plutôt à rompre les relations entre juifs et chré¬ manquer d'évoquer la présence juive dans la péninsule Ibérique, aussi bien
tiens. Ces relations de convivialité sont désormais interdites. en Espagne qu'au Portugal. C'est pour Alphonse X de CastiUe, surnommé
La présence juive en Europe au Moyen-Age se rappelle au souvenir par El S(�io - le Sage - que les tables alphonsines ont été préparées par les Juifs
certains noms de rues ; presque toutes les villes ont des « rues des Juifs », Judas Cohen et Isaac Ben Sid ; elles étaient encore consultées par Képler
nous avons Villejuif pas très loin d'ici... (Pour la France, voir le recueil inti¬ et Galilée. Les géographes juifs se distinguent à partir du XIV® siècle avec
tulé Gatlia Judaica). Cette présence existe à travers toute l'Europe, jusqu'en l'école de Majorque. En 1375, Crescas établit la première carte du monde
Angleterre et en Allemagne avant les massacres entraînés par les croisades, incluant les découvertes de Marco Polo ; il est ensuite appelé au Portugal
dans la vallée du Rhin, mais aussi en France, Ils poussent les Juifs de plus par Henri le Navigateur, Abraham Zacuto (1450-1510), né en Espagne, est
en plus vers l'est, vers la Pologne qui, au XVI® siècle recueille des réfugiés aussi appelé au Portugal où il devient l'astronome de Joào II ; c'est lui qui
venus de partout. conseille l'expédition de Vasco de Gama ; son almanach perpétuel en hébreu
Pendant toute cette époque, surtout à la fin du Moyen Âge et à la est traduit en espagnol, latin, portugais (Leiria, 1496) et toutes les flottes de
Renaissance, il y a un personnage qui joue un rôle important : le maître Vasco de Gama, de Cabrai ou d'Albuquerque en possédaient des copies.
d'hébreu. Très recherché par les chrétiens dès le XIII® siècle, il entretient Graetz a dit d'un des grands poètes et philosophes du XIP siècle, Juda
la connaissance de l'hébreu qui sans cela aurait pu se perdre, comme s'est Halévi, qui écrivait en hébreu, que si l'Espagne pouvait cesser d'estimer ses
perdue la connaissance des hiéroglyphes avec la disparition des prêtres grands hommes à l'aune de l'Église, il occuperait une place d'honneur dans
égyptiens. C'est par des Juifs, souvent des Juifs convertis, que l'hébreu est son Panthéon, Quoi qu'il en soit, il est indéniable - comme le montre Rémi
transmis aux clercs du Moyen Âge, puis aux Humanistes. Elie Levita joue Brague dans son livre, page 51 - que les Juifs ont servi de pont entre les
un très grand rôle en Italie au XV� siècle, et transmet son savoir à Sébastien cultures, car très souvent ils ont contribué aux traductions latines de livres
Munster. Pic de la Mirandole est en relation avec Eliah Delmedigo et l'alle¬ arabes, eux-mêmes traduits du grec. On peut citer un nombre considérable
mand Reuchlin avec Obadiah Sfomo. Le Juif, que Renan dépeint comme un de ces traductions à travers tout le Moyen Âge. Il suffit de rappeler que la
fantôme, aura eu au moins, selon lui, un rôle important, celui d'avoir main¬ première utilisation des chiffres arabes en latin se trouve dans la traduction
tenu la connaissance du Livre, de l'hébreu original, pour la plus grande latine faite par le Juif converti Ibn-Daoud du Persan Muhammad Ibn
satisfaction des savants, Moussa Al Kawrizmi dont le nom a donné algorisme. C'est aussi Ibn-Daoud
Indépendamment de cela, il faut savoir que l'exégèse juive était connue qui a traduit Avicenne en espagnol. Des textes d'Averroes, dont l'original
et discutée par les auteurs chrétiens. Le plus grand exégète juif, Rachi, qui a arabe est perdu, existent en traduction hébraïque. En effet, au XIIP siècle,
vécu à Troyes, en Champagne, au XI® siècle, a écrit en hébreu mais, plus Jacob Anatoli, né à Marseille, gendre du célèbre Ibn Tibbon, traducteur de
tard, un savant chrétien, Nicolas de Lyre, a traduit Rachi mot à mot et un Maïmonide, traduit Averroes en hébreu, puis en latin pour le roi de Naples,
Juif converti, nommé Paul de Burgos, a ajouté des commentaires à cette parce qu'il lui était plus facile de traduire de l'arabe en hébreu, quitte à se
traduction. Celle-ci était enseignée à l'Ecole d'Erfurt où a étudié Luther. faire aider ensuite pour la traduction latine. Évidemment Mmmonide aussi
Rachi n'est donc pas resté uniquement l'apanage des Juifs ; d'ailleurs main- a été traduit en latin, c'est ainsi que ce philosophe juif a influé sur la pensée

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Mireille Hadas-Lebel L'apport j u i f à la civilisation occidentale

médiévale. Il faut aussi se rappeler que Montpellier a été un centre universi¬ Tout ce qu'on peut dire, c'est qu'il y a eu un apport d'Européens
taire actif, où beaucoup de Juifs se sont signalés dans le domaine de la méde¬ d'origine juive à la culture européenne ; reste la question de savoir en quoi
cine au Xin® siècle, par des ouvrages écrits en hébreu puis traduits en latin. ces origines marquent leur contribution. Il y a certainement du vrai quand
Je viens de dresser une sorte de pîdmarès de contributions qui pou¬ on affirme que, si l'internationalisme a attiré les juifs, c'est parce qu'ils y
vaient être considérées comme authentiquement juives puisque souvent voyaient une manière de s'intégrer à l'ensemble de l'humaiûté et d'aboUr les
elles étaient le fait de gens qui écrivaient en hébreu - cela montre bien préjugés dont ils souffraient, que si l'humour juif s'est développé, c'est qu'il
la permanence de l'hébreu ou de ses renaissances successives à travers "�constituait la meilleure manière de réagir contre les malheurs et les persé¬
les âges. cutions, ou que la passion de l'étude entretenue dans le ghetto a donné quel¬
ques résultats exceptionnels quand elle s'est appliquée à de nouveaux objets.
Le dernier volet, qui est peut-être le plus attendu, est aussi le plus
difficile à cerner, c'est l'apport juif dans le monde moderne depuis l'émanci¬ Je crois pouvoir affirmer en conclusion que la civilisation européenne
pation. Évidemment je pourrais aligner la liste des prix Nobel ou rappeler convient aux Juifs, car elle n'est pas du tout étrangère à leur culture
les noms de Marx, Freud, Einstein et Kafka... Reste la question que Rémi d'origine et qu'ils se retrouvent dans cette culture européenne, parce qu'ils y
Brague a parfaitement raison de soulever - (pour Trotski ou Rosa Luxemburg, ont contribué. Et, dans l'Europe en train de se faire, dans le dépassement
c'est encore plus net) - qu'avaient-ils de juif? des nationalismes, il y a déjà cette idée que l'on trouvait chez beaucoup de
Pour beaucoup d'entre eux ne faut-il pas parler de l'apport de l'Europe Juifs allemands du début du siècle - j'ai cité un grand Européen, Zweig -
aux Juifs plutôt que l'apport des Juifs à l'Europe ? Ou ne s'agit-il pas d'une d'une Europe au-dessus des nations. Peut-être est-ce la façon de réaliser
interaction? S'il n'y avait pas eu l'ouverture des ghettos au moment de enfin l'alliance entre Athènes et Jérusalem et le vieux rêve de cohabitation
l'émancipation, les Juifs auraient continué à n'étudier que des commentai¬ entre Sem et Japhet.
res rabbiniques sur le Talmud, le ghetto serait toujours la civilisation de la
yeshiva et n'aurait pas produit tous les noms que je viens de citer. Il est donc
clair que les Juifs ont rendu à l'Europe une culture européenne, quelquefois
même plus européenne encore que celle qu'ils avait reçue. S'ils ont fait
avancer la culture européenne, c'est parce qu'ils l'ont reçue avec reconnais¬
sance, avec avidité, parce qu'ils l'attendaient depuis des siècles, parce qu'ils
se sentaient s'étioler dans ce monde à part et qu'ils ont voulu entrer dans la
société moderne. Ils l'ont fait quelquefois avec une sorte de rage ou de
fureur, d'ailleurs très mal perçue en Allemagne et en Autriche o£i cette
symbiose judéo-allemande, souhaitée par les Juifs, était totalement rejetée
par les Allemands et par les Autrichiens. Il y a quelque chose de pathétique
dans cette revendication d'une symbiose qui était sentie par les peuples
germcmophones comme une menace à leur germanité. Et pourtant il faut
bien reconnaître que dans le XX'' siècle, en Autriche, les neuf-dixièmes de
cette culture viennoise tant vantée étaient soutenus, nourris ou bien même
produits PEU" des juifs, selon l'expression de Stefan Zweig qui en est un des
plus illustres représentants. Mais souvent cette culture venait de gens qui
- comme le soulignait déjà une de ces fondatrices de salons juifs berlinois
du début du XIX® siècle, Rachel Warnhagen - voulaient exterminer les juifs
en eux-mêmes, développaient en eux cette fameuse jûdische Selbsthasse,
cette haine de soi juive dont on trouve tant d'exemples un siècle plus tard,
car à force de lire des livres où s'exprimait la haine du juif et du « sémite »,
ils avaient été contaminés.

716 717
EUROPE EN QUÊTE D'IDENTITÉ :
LA CONTRIBUTION DES CHRÉTIENS

par
JÉRÔME ViGNON

L'esprit du colloque organisé para la Fondation Calouste Gulbenkian


est d'inviter à un temps de méditation. Au moment où les nations euro¬
péennes sont de nouveau engagées dans un processus nécessaire d'Union
politique, d'intégration institutionnelle ;
• Éprouvent-elles le besoin de donner un sens à cette nécessité ?
* Réussiront-elles cette Union si elles ne parviennent pas à lui donner
un sens commun?

Dans ces deux questions, qui pourraient être éclairées par l'apport des
sciences sociales, le mot « sens » est très proche du mot « identité ».

Les finalités de la construction européenne n'ont peut-être jamais


été aussi claires qu'aujourd'hui. En revanche, son identité s'affaiblit

« Si la Commission européenne n'existait pas, il aurait fallu l'inventer ».


Avant la fin de la guerre froide, la finalité de la Commission européenne
restait ambiguë. Tombé le mur de Berlin apparaît dans sa pureté la finalité
politique de la construction européenne, sa « raison d'être » : accueillir dans
un même ensemble démocratique les pays de l'Ouest et de l'Est de l'Europe
« Devoir moral de l'élargissement ».
Mais cette évidence est loin d'être partagée par les peuples d'Ouest et
d'Est. Us sont loin de s'identifier à ce projet, en dépit de sa forte implication

719
Jérôme Vignon Europe en quête d'identité : la contribution des chrétiens

morale. Dans certains pays, il y a même conilit entre l'identité nationale et fondamentales. Elles se développent à partir d'actes concrets, volontaires,
l'appartenance européenne. (Nombreuses explications). délibérés dont la progressivité est le signe même de l'engagement véritable
des acteurs.
-► Le déficit d'identité rejaillit directement sur la construction euro¬ Pour un chrétien, la réponse à l'appel premier d'un Dieu vivant ne peut
péenne qui manque de légitimité. se jouer seulement dans la prononciation de paroles, ni même dans la répé¬
-► D'oii la tentative d'instrumentaliser les objets identitaires pour tition d'actes rituels: c'est au-delà de tout ritualisme, dans un engagement
forcer à une identification européenne. effectif au cœur de l'actualité que se joue, pour un chrétien, une entrée dans
l'éternité de la vie divine (cf.; prologue de l'Évangile de St Jean). La spiritu¬
Au sens fonctionnel du succès de ses finalités politiques, l'Europe souffre alité chrétienne est suspendue entre les deux extrêmes de la contemplation
et du militantisme politique, mais elle est surtout incamée, c'est-à-dire
d'un déficit d'identité, c'est-à-dire du sens d'un projet collectif suffisamment
partagé et mobilisateur pour assumer la tension entre ses diversités. Mais ce exprimée seulement dans un engagement risqué, « en situation ».
déficit d'identité ne peut pas être comblé par en haut, par le canal d'une
autorité fédératrice magistrale. Il n'y a pas d'arguments d'autorité, fondés
sur un passé historique ou sur une nécessité morale, qui puisse se substituer Contribution de la foi chrétienne à l'identité européenne
au mouvement de la conscience dont découlerait une identité européenne, placée dans son contexte

On considère deux aspects de la foi chrétienne, en tant que ferment des


n y a de fortes résonances entre le message chrétien et les germes
sociétés contemporaines :
d'une identité euro péennes pour notre époque
□ Elle est une ressource spirituelle pour les chrétiens croyants.
Le semi échec de Maastricht, la CIG ont le mérite de mettre en débat □ Elle est une ressource culturelle, une réserve potentielle d'orien¬
public le projet qui peut donner sens à la construction européenne. Les traits tation et de sens pour une plus large couche de citoyens.
de ce projet, tels qu'ils ressortent du débat - fût-il encore limité - ont une
évidente relation avec les valeurs chrétiennes (judéo-gréco-islamo-chrétiennes). En tant que ressource spirituelle, elle ne peut être qu'un élément
moteur, inspiratexir d'une détermination à construire intelligemment, avec
□ Europe puissance versus Europe espace (universalité d'un message clairvoyance, les structures d'une paix durable entre les nations. Plus parti¬
de paix et de réconciliation). culièrement, dans le mouvement actuel que vit l'action publique ou l'action
□ Modèle européen de société ; préservation de la fraternité comme politique, la spiritualité chrétienne éclaire l'exercice du pouvoir comme acte
source du développement économique. de service. Elle est en lien, de ce fait, avec l'esprit de subsidiarité cher à la
□ Développement soutenable : invitation à nommer la croissance problématique européenne contemporaine.
économique par une modération délibérée de l'usage des ressources En tant que ressource culturelle, elle a beaucoup plus d'influence qu'on
naturelles (Genèse, distinction universelle des biens, solidarité des ne lui en prête désormais. Car notre époque s'ouvre à nouveau aux dimen¬
génération). sions fondamentales de l'existence, à la condition que celles-ci ne soient
pas imposées, mais proposées. D'où l'importance du mot même de « contri¬
Cependant l'authentique spécificité de la résonance chrétienne avec la bution ».
construction européenne n'est pas dans la similitude des valeurs, celles-ci En d'autres termes, notre chance est qu'il a aujourd'hui une écoute
dépassent désormais le monde chrétien; elle tient plutôt à une vision disponible à un langage qui fasse sens, tout particulièrement au langage
anthropologique faisant appel à la liberté de l'homme et à sa volonté de religieux, Face à cette écoute, une parole redevient possible. Le défi aux
donner un visage humain à son destin. En ce sens, la plus chrétienne des chrétiens est de garder à cette parole sa dimension radicale, transcendan-
paroles européennes contemporaines a été prononcée par R. Schuman dans tale, tout en acceptant pleinement un contexte pluraliste où une diversité de
son appel du 9 mai 1950. La paix et la réconciliation, nous dit R. Schuman, proposition éthiques est de fait la réalité.
ne sera pas d'abord le produit d'un ordre juridique même basé des valeurs

720 721
APPORTS DE LA CULTURE
ARABO-ISLAMIQUE À L'EUROPE

par
Paul B a lt a

J'ai dirigé jusqu'à récemment (1994), le Centre d'Études de l'Orient


Contemporain à l'Université Paris TII Sorbonne Nouvelle mais j'ai fait
l'essentiel de ma carrière au journal Le Monde et j'ai écrit une dizaine
d'ouvrages. Je crois néanmoins que ce qui m'a le plus marqué c'est d'être né
à Alexandrie et d'y avoir vécu les dix-huit premières années de ma vie ; une
Alexandrie qui n'existe plus, une Alexandrie cosmopolite où étaient mêlées
les cultures juive, chrétienne et musulmane, et qui a été pour moi une
grande école d'humanisme.
Après m'être brièvement présenté, je vais vous parler des apports de la
culture arabo-islamique. Je pense qu'il s'agit plus d'apports que d'influences
et on verra pourquoi. En outre qu'elle expression vaut-il mieux utiliser : civi¬
lisation arabe, civilisation musulmane, terme que préfèrent les musulmans,
les iranologues et les turcologues - ou civilisation arabo-musulmane ? Le
Catalan Juan Vemet, auteur de Ce que la culture doit aux Arabes d'Espagne �
justifie l'emploi de l'expression « civilisation arabe » : «Le monde "arabe" ne
renvoie, pour moi, ni à une ethnie ni à une religion, mais à une langue, celle
qu'employèrent des Arabes, des Perses, des Turcs, des Juifs, des Espagnols, au
Moyen Âge et qui fit office de vecteur dans la retransmission des savoirs
les plus divers de l'Antiquité - classique et orientale - au monde musulman.
L'Islam les réélabora et les accrut de nouveaux apports décisifs - l'algèbre et la
trigonométrie pour ne citer qu'un exemple ; de l'arabe ils passèrent à l'Occident
grâce aux traductions en latin et en tangues romanes et débouchèrent sur le
majestueux déploiement scientifique de la Renaissance. Une simple statistique

1. Juan Vernet, Ce qiœ la culture doit aux Arabes d'Espagne, Sindbad, Paris, 1985, Texte
original La cultura hispanoàrabe en Oriente y Occidente, 1978.

723
Pauî Baîta Apports de la culture arabo-islamique à l'Europe

des textes scientifiques alors publiés montre tout ce que l'Occident doit à volonté de changer, pour leur bien, le monde des hommes. Il y avait là non
l'Espagne ». seulement de quoi vaincre, mais de quoi se faire accepter. Car c'est bien là que
D'une façon générale les Européens ont tendance à considérer l'Islam réside, en dernière analyse, le secret des premiers succès de l'Islam : il sut, au
comme un tout monolithique dans l'espace et statique dans le temps. En moins autant que s'imposer par les armes quand il le fallut, se faire accepter
outre, il faut bien le dire, la télévision contribue beaucoup à faire l'amal¬ dans la vie quotidienne. Sans verser dans l'hagiographie et en jugeant l'événe¬
game entre le croyant, pratiquant ou non, le traditionediste, le moderniste ment historique comme il se doit, c'est-à-dire par rapport à son époque et à ses
militant, l'activiste ouvert au dialogue, le fanatique intransigeant... Or ce valeurs, il faut clairement affirmer que de toutes les grandes irruptions - que
monde musulman, cette civilisation arabo-musulmaue, a évolué au cours notre tradition scolaire appelle les grandes invasions - la moins sanglante et
des siècles et on ne peut pas la juger globalement et de façon stéréotypée. pour tout dire la plus humaine fut celle-ci. Un symbole : Jérusalem prise par
J'ai été très heureux d'entendre Madame Hadas-Lebel rappeler, pour le le calife Omar sans effusion de sang, vivant reproche à ce que sera plus tard
déplorer, que les Européens ont eu la même attitude à l'égard du judaïsme. l'arrivée de nos ancêtres les Croisés, qui pataugeront dans le sang, eux, un sang
Le prophète Muhammad - ou Mahomet - meurt en 632 (VIF siècle). chrétien autant que musulman »
En 732 la bataille de Poitiers donne un coup d'arrêt à la progression fulgu¬ Depuis quelques années des images de violence, d'intégrisme, de terro¬
rante de l'Islam qui, en moins d'im siècle, a constitué - des Pyrénées à risme nous viennent du monde musulman et je pense qu'il est bon de resi¬
l'Indus - l'empire le plus vaste depuis Alexandre le Grand et les Romains. Je tuer les choses grâce à ce texte. Zone de confrontation, la Méditerranée a
pose deux questions qui recoupent l'exposé très fin, très subtil que nous a toujours été aussi carrefour d'échanges : commerce, culture, conflits s'y sont
fait hier soir Rémi Brague : les peuples conquis étaient-ils si impuissants conjugués depuis les origines. Je reviens à l'Islam, à cette année 711 où le
face aux cava-liers d'Allah ? La foi des chrétiens - puisque cet ensemble, de Berbère converti Tarek-ben-Ziad franchit le détroit de Gibraltar et entame la
l'Arabie à l'Europe, était chrétien au moment de la conquête - fut-elle si conquête de la péninsule Ibérique. Entre cette date et la prise de Grenade,
faible face au Coran ? en 1492, par les rois cathohques, la présence musulmane en Eirrope n'a
Le problème est le suivant : dès le IV� siècle, les chrétiens furent déchi¬ certes pas été exempte d'injustices et de violence. Il n'en demeure pas moins
rés par des schismes provoqués, entre autres, par le mystère de la Sainte qu'El Andalus - cette Andalousie, qui nous fait rêver - a été le symbole de la
Trinité - Père, Fils et Saint Esprit - et celui, très important, de la double coexistence des cultures juive, chrétienne et musulmane d'expression arabe.
nature divine et humaine du Christ. Troublés par ces querelles - si j'ose dire, Et il faut bien admettre que l'expulsion des juifs d'Espagne - qui furent
byzantines -, bien des esprits étaient alors mûrs pour accueillir le nouveau accueillis au Maghreb et dans l'Empire Ottoman - a constitué la première
message affirmant simplement et clairement l'unicité de Dieu. En effet, la épuration dans ime Europe où l'Inquisition avait, je pense, préfiguré les
profession de foi en Islam est : « La Allah illa Allah wa Mohamed rasul idéologies totalitaires contemporaines.
Allah », « Il n'y a de Dieu que Dieu et Mohamed est l'envoyé de Dieu ». Cette Je tenais à rappeler cela et à souligner que le monde musulman a été
notion d'unicité est très forte chez les musulmans qui, sur un autre point, se du VIIP au XII� siècle, le principal foyer de civilisation. Oserais-je dire ? - en
démarquent par rapport au christianisme puisque le Coran proclame : tout cas je l'ai écrit - que s'il y a eu dans l'Antiquité un miracle grec, il y a
« Dieu n'a pas engendré et n'a pas été engendré ». Autre élément qui a proba¬ eu aussi, au Moyen Âge, un miracle arabe : celui des savants et des penseurs
blement facilité cette expansion; les coptes d'Égypte et les Berbères du qui ont choisi de s'exprimer dans cette langue, alors que leur culture d'ori¬
Maghreb supportaient mal la tutelle de Byzance la grecque et certains ont gine était différente.
vu dans les musulmans des libérateurs. Enfin, on ne saurait minimiser, dans George Sarton, auteur d'une monumentale Histoire des Sciences, a divisé
le rapport de forces qui s'est établi autour du bassin méditerranéen, la riva¬ son ouvrage en époques d'une durée d'un demi-siècle environ. À chacune
lité à laquelle on a déjà fait allusion entre Rome et Constantinople depuis d'elles'il a associé une figure centrale. Que constate-t-il ? C'est que, après les
395 et la grande rupture de 1054 qui n'a cessé d'opposer depuis catholiques Égyptiens, les Grecs, les Alexandrins (les Alexandrins ont rayonné pendant
et orthodoxes, latins et grecs, chrétiens d'Occident et chrétiens d'Orient. près de dix siècles sur la Méditerranée mais on a tendance à l'oublier), les
Parmi les stéréotypes figure l'avancée guerrière des cavaliers d'Allah, Romains, les Byzantins, viennent, de 750 à 1100, en une succession ininter¬
cimeteire à la main. À ce propos je voudrais reprendre l'analyse d'André rompue, les savants de l'aire musulmane, Jabîr, chimiste connu en Occident
Miquel, professeur au Collège de France, qui est fort éclairîinte. « Sans doute »
- dit-il - « n'évaluera-t-on jamais assez à sa juste mesure le caractère révolu¬
tionnaire de l'irruption du jeune islam, de la clarté de son credo et de sa 2. André Miquel, « Premières conquêtes », in Notre Histoire, n° 44, avril 1988, Paris.

724 725
Paul Boita Apports de la culture arabo-iskunUfue à l'Europe

SOUS le nom de Geber (aux alentours de 800), Khawarizmi, inventeur de oublier que l'Europe sortait d'une période de barbarie ; elle avait été secouée
l'algèbre et des algorithmes (780/850), Râzi ou Razès, médecin, créateur du par les invasions barbares, par le sac de Rome au V® siècle. La pensée se
premier hôpital, à Bagdad (mort en 925), Brrûni, astronome, historien, concentre alors pour l'essentiel dans les monastères, et les monastères se
mathématicien (973-1050), Avicenne, philosophe et médecin (980/1037), consacrent à la connaisscuice de Dieu. L'héritage grec et romain a été soit
Omar Khayyam, que nous considérons comme un grand poète mais qui oublié soit négligé et il va nous revenir à travers les traductions effectuées
était aussi mathématicien (1047-1122) et tant d'autres... Ce n'est, souligne par les Arabes. Mais il est vrai aussi que cette Europe qui réémerge manque
Sarton, qu'à partir du XIIP siècle qu'apparaissent les premiers savants d'un certain nombre d'instruments. Ces instruments elle va les trouver chez
européens. Et encore partageront-ils les honneurs pendant deux siècles et les arabo-berbères, dans la civilisation arabo-musulmane. Parmi eux, le zéro
demi avec les hommes de l'Islam, tels le philosophe Averroès (1126-1198), et les chiffes que nous appelons arabes.
le géographe Ibn Battuta (1304-1377) appelé le Marco Polo marocain et, Le zéro. Les musulmans ne l'ont pas inventé, ils l'ont pris aux Indiens,
évidemment, le Maghrébin Ibn Khaldun (1332-1406), ancêtre de la socio¬ qui l'appellent sunia, « le vide », Les Arabes ont traduit textuellement par
logie et historien au sens moderne du terme, à une époque où il n'y avEiit as-sifr, c'est-à-dire « le néant ». L'Europe utilisait les chiffres romains qui
encore sur les deux rives de la Méditerranée que des chroniqueurs étaient complexes. En effet, pour écrire 333 on faisait trois C, trois X et trois I
Ainsi, tous les domaines du savoir ont été explorés - astronomie, - c'est assez long. Il est évident que, avec la numérotation arabe, chacun des
mathématiques, physique, chimie, médecine, philosophie, histoire, géogra¬ 3 n'a pas la même valeur - le premier représente l'unité, le deuxième les
phie, architecture, botanique. Les Arabes - principalement les chrétiens au dizaines et le troisième les centaines -, ce qui permet des calculs plus com¬
début, on l'a dit et je le rappelle - ont commencé par traduire les textes plexes et plus rapides. Selon la tradition, c'est le moine Gerbert d'Aurillac
fondamentaux, grecs, persans, indiens ; ils ont aussi assimilé les savoirs et qui a profité d'une mission à Cordoue pour se faire admettre à la cour où il
les techniques des peuples conquis. Toutefois - et j'insiste sur ce point -, rencontre les savants et s'initie aux sciences. Toujours selon la tradition,
contrairement à une opinion répandue à la suite des colonisations euro¬ devenu pape en 999 sous le nom de Sylvestre II, il a introduit en Europe les
péennes au XIX® siècle, la civilisation arabe n'a pas été une simple courroie signes numériques arabes de 1 à 9
de transmission. Elle a innové et était à la pointe de la modernité, même si Une chose m'avait frappé dans mon enfance à Alexandrie - j'ai appris
nombre de ses savants n'appartenaient pas à l'ethnie arabe. Et pour ce qui l'arabe à l'école, chez les Frères des Écoles chrétiennes, en même temps que
est de l'innovation, je citerai quelques noms parmi d'autres : Ibn Al-Haytham le français -, c'est que ce que l'on appelait les chiffres arabes ne correspon¬
ou El Hazen (965/1039) dont le Pakistanais Abdus Salam, seul Prix Nobel daient pas à ceux utilisés en Égypte. En fait, au Proche-Orient, ce sont les
scientifique du monde musulman, a dit que c'est « un des plus grands physi¬ chiffres de graphie persane qui ont cours, alors qu'au Maghreb - ce que j'ai
ciens de tous les temps » ; et de rappeler qu'il a formulé la loi de l'inertie qui découvert en allant sur le terrain - on écrit comme en Europe : 1, 2, 3, 4, 5...
deviendra la première loi du mouvement de Newton (1642-1727). Le Persan Les historiens confirment que ces chiffres arabes ont bien vu le jour au
Avicenne, dont le Canon de la médecine, a été enseigné dans les facultés Maghreb, d'où ils ont gagné l'Andalousie. En revanche, le zéro ne nous est
européennes jusqu'au milieu du XVII® siècle, notamment à Montpellier ; il a parvenu que beaucoup plus tardivement, grâce à Léonard de Pise qui l'a
donné une interprétation d'Aristote très différente de l'Andalou Averroès, acclimaté au XII® siècle en Europe. Le mot latin zeftrum a donné en italien
lequel voulait concilier la raison et la foi, mais l'un et l'autre ont fortement zefiro, puis zéro et, en français, « chiffre ». Les deux termes ont été utilisés
influencé les philosophes et les théologiens chrétiens, même ceux qui ont simultanément et ce n'est qu'au début du XV® siècle que l'on a décidé que
combattu leurs doctrines. « chiffre » désignerait l'ensemble des signes numériques et « zéro » le zéro de
Parmi ces apports qui vont se faire à travers Cordoue et le sud de façon à éviter les ambiguïtés.
l'Italie, grâce aux traductions évoquées par Juan Vemet, il y en a deux parti¬ Soyons curieux. Intéressons-nous à des domaines auxquels on ne pense
culièrement importants : les chiffres arabes et le zéro. À ce propos, je sous¬ pas souvent, le paysage, par exemple. L'arrivée des Arabes a contribué à
cris à ce qu'a dit hier Rémi Brague, à savoir que ce qui caractérise la culture transformer le paysage méditerranéen. Certes, je n'oublie pas l'apport de
européenne c'est qu'elle est conquérante, qu'elle s'est servie des autres pour l'Amérique, plus tardif, puisque la tomate est américaine, de même que le
apprendre. Alors que le monde arabe était dans son âge d'or, il ne faut pas poivron, les haricots rouges et les figuiers de barbarie. Mais combien savent

3. Paul Balta, L'islam, Le Monde éditions/Marabout, Paris, 1995. 4. André Miquel, L'islam et sa civilisation, Armand Colin, Paris, 1990.

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Paul Balta Apports de la culture arabo-islamique à l'Europe

que melon, pastèque, toutes les cucurbitacées n'ont fait leur apparition sur de retour, le matelas de coton {maîrah), le divan {diwan), le sofa (soffah),
les deux rives de la Méditerranée qu'après la conquête musulmane ? Que l'alcôve (al-cubba), le jardin d'agrément orné de fleurs dont le jasmin
l'abricotier est originaire d'Arménie, le pêcher de Perse, l'artichaut de Pales¬ ja s min ), la tulipe, la rose.
tine, que l'oranger - que l'on croirait méditerranéen de toute éternité - On ne saurait passer sous silence les réactions de l'Église face à l'islam
ne l'était pas avant le VIII® siècle ? Il faudrait parler aussi de la culture en et aux musulmîms. Je renvoie d'ailleurs à un numéro de Confluences Médi¬
terrasse�. terranée � sur l'Islam et l'Occident et à un excellent texte d'Anne-Marie Dei-
Cette Andalousie, terre de convivialité pendant quelques siècles, a été cambre sur l'Islam vu du côté chrétien. Les textes des auteurs appartenant
aussi un lieu d'innovation qui faisait pendant à Bagdad. Pour illustrer mon au christianisme sont souvent violents et injurieux. Je pense que, dans la
propos, je prendrai le cas du chanteur Zyriab. Craignant la vindicte du calife constitution de l'identité européenne, la distanciation par rapport à l'Islam,
abbasside, il avait fui Bagdad et débarqué à Algésiras, vers 825, d'où il avait la critique de Mahomet ont joué un rôle important. Un exemple parmi
gagné Cordoue. Et de même qu'Athénée avait été en Grèce l'arbitre des d'autres : dans la Divine Comédie, Dante met Mahomet au plus bas, en enfer
élégances, Zyriab le sera à la cour cordouane où il a innové dans nombre de alors que Saladin - qui est une belle figure pour les croisés - est placé beau¬
domaines. Il a, entre autres, introduit le jeu d'échecs qui a vu le jour en coup plus haut dans la hiérarchie. Pourtant, ni l'attitude de l'Église catho¬
Perse. Sur le plan culinaire, il a inventé les plats aigres-doux et répandu lique à l'égard de l'Islam et des musulmans - objets de multiples condam¬
l'asperge. C'est aussi lui l'inventeur du verre à pied ou en tout cas c'est lui qui nations - ni les croisades, ni les conflits ultérieurs n'ont empêché les États
a mis au point cette forme de verre. Il a lancé la mode saisonnière, surtout chrétiens d'entretenir des rapports, et même de signer des traités, avec
pour les femmes : vêtements légers au printemps, soieries blanches l'été et califes, sultans et dirigeants de la rive sud. On constate aussi que les guerres
fourrures l'hiver. Paradoxalement, malgré la proximité, ce n'est pas en Anda¬ n'entraînedent généralement pas la rupture des relations commerciales, con¬
lousie que l'Europe est allée découvrir cet art de vivre, mais en Orient, trairement à une idée répandue et à ce qui se passe depuis la Seconde
grâce aux croisés et malgré les foudres de l'Église. Les rudes chevaliers guerre mondiale, y compris entre les États arabes et musulmans.
apprennent au contact des musulmans les règles de l'hygiène du corps, en Pour ce qui est de l'État français, sous la monarchie, la Convention,
fréquentant le h a m m a m et les cabinets d'aisance. Toutefois, à l'époque, y l'Empire et la République, les deux axes constants de sa politique extérieure
voyant des lieux de débauche, le clergé ne tarde pas à les interdire. Les sont l'Europe et la Méditerranée, dans laquelle les musulmans occupent une
femmes, elles, adoptent le hennin, inspiré de la coiffure en forme de cône place essentielle. Comment ne pas évoquer ici l'alliance entre François et
en usage en Asie centrale. Soliman le Magnifique ? Certes, le calife ottoman avait ses intérêts et la
Je trouve assez piquant, alors qu'aujourd'hui on n'arrête pas de parler France, puissance hégémonique en Méditerranée, a toujours lutté contre
du voile des musulmanes, que ces chrétiennes, ces épouses de croisés, aient la pénétration des hégémonies étrangères, dont celle des Habsbourg, à
détourné l'ordre ecclésiastique qui leur imposait le port du voile, « indispen¬ l'époque. Pourtant, cette alliance est im symbole, comme le montre un texte
sable à la morale publique », en utilisant la mousseline qui est transparente de Michelet qui est à la fois une très belle page de la langue française et une
et est, comme son nom l'indique, originaire de Mossoul en Irak. Dans leur analyse pertinente qui éclaire beaucoup de problèmes d'actualité : « S a uf
butin, les croisés rapportent des soieries chatoyantes et colorées, le damas, Venise et quelques Français, personne en Europe ne comprit rien à la question
le satin (zaituni), le taffetas (taftâ), la moire et un textile qui était encore d'Orient. Venise défaillant, elle légua à la France son rôle de médiateur entre les
inconnu, le qutun, le coton. Ils apprécient les fourrures précieuses, comme deux religions, d'initiateur des deux mondes, disons le mot ; de sauveur de
la zibeline venue d'Arménie. On trouve aussi dans leurs malles toutes sortes l'Europe. Acceptons hautement, au nom de la Renaissance, le nom injurieux
de produits alimentaires comme le sarrasin, le sésame, les aubergines (origi¬ que Charles Quint et Philippe II nous lancèrent tant de fois : la France, après
naires de Perse), les épices comme le clou de girofle, la noix de muscade, le Venise, fut le grand renégat qui, le Turc aidant, défendit la chrétienté contre
gingembre. Us ont découvert le sucre (sukkar) pendant le siège d'Antioche elle-même, la garda de l'Espagne et du roi de l'Inquisition. Saluons les hommes
(1097-1098) et apprécient les confiseries dont le nougat, les sirops (charab), hardis, les esprits courageux et libres qui, d'une part de Venise, de Paris, d'autre
les sorbets qui se disent charbât en arabe. Ils adoptent et adaptent, une fois part de Constantinople, se tendirent la main par-dessus l'Europe et, maudits

5. Paul Balta (sous la dir, de), La Méditerranée réinventée. Réalités et espoirs de la coopé¬ 6. Anne-Marie Delcambre, « Des miroirs déformants », in Islam et Occident. La confron¬
ration. La Découverte/Fondation René Seydoux, Paris, 1992, tation ? Confluences Méditerranée, n° 16, hiver 1995-1996, L'Harmattan, Paris.

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d'elle, la sauvèrent. La terre eut beau frémir, le ciel eut beau tonner, ils n'en rence ministérielle qui s'est tenue les 27 et 28 novembre 1995 à Barcelone
firent pas moins d'une audace impie l'œuvre sainte qui, par la réconciliation et a réuni, pour la première fois, les Quinze de l'Union européenne et les
de l'Europe et de l'Asie, créa le nouvel équilibre, l'ordre agrandi des temps Pays tiers méditerranéens (PTM). Une brève parenthèse : ironie de l'histoire,
modernes, à l'harmonie chrétienne substituant l'harmonie humaine » les organisateurs européens ne s'étaient pas avisés que 900 ans plus tôt, le
Le nouvel et relatif équilibre dont parle Michelet ne tarde pas à être 27 novembre 1095, le pape Urbain II avait prêché la première croisade à
rompu. En effet, avec l'épanouissement de la Renaissance, l'Europe prend Clermont-Ferrand. Cette parenthèse malicieuse refermée, je crois profon¬
de l'avance. À partir du XVIIP siècle, siècle des Lumières et des Droits de dément que la Déclaration de Barcelone, qui postule le partenariat entre
l'Homme, puis avec la révolution industrielle au XDC®, elle affirme son avan¬ les deux rives, est l'acte fondateur de la Méditerranée du XXI® siècle.
tage sur plusieurs plans. Alors que, parallèlement, dans le domaine scienti¬
fique le monde musulman entre dans une période de déclin qui dure jusqu'à
nos jours, l'Europe apporte la création de nouveaux concepts, la recherche
scientifique articulée sur la production industrielle et l'expansion commer¬
ciale, l'art de la guerre moderne et la mise au point d'armes nouvelles et
puissantes.
Cependant, il y aura un nouvel apport de l'Islam à partir du XDC" siècle
aveç ce que je résumerais par l'expression « le voyage en Orient ». La redé¬
couverte de l'Orient par le nord de l'Europe est souvent précédée par celle
de l'Italie, de la péninsule Ibérique, de la Grèce, bref de la Méditerranée.
La découverte du monde musulman par les écrivains et par les peintres
européens a été un enrichissement pour les arts et pour les lettres.
Comment conclure ? Permettez-moi de vous rapporter une confidence
que m'avait faite le général de Gaulle lors d'un entretien, en 1969 ; elle a été
reprise ces temps derniers par Philippe Seguin, par le président Chirac et
par d'autres qui ne citent pas toujours leur source, mais enfin ! Faisant allu¬
sion à mes articles sur le monde arabe et l'islam, il me dit : « Balta, le com¬
merce, l'économie, la culture, c'est très important. Il faut parler de ce qui se fait
parce que cela prépare l'avenir et il faut voir loin. Voyez-vous, il y a de l'autre
côté de la Méditerranée des pays en voie de développement. Mais il y a aussi
chez eux une civilisation, une culture, un humanisme, un sens des rapports
humains que nous avons tendance à perdre dans nos sociétés industrialisées
et qu'un jour nous serons, probablement, très contents de retrouver chez &ux.
Eux et nous, chacun à notre rythme, avec nos possibilités et notre génie, nous
avançons vers la civilisation industrielle. Mais si nous voulons, autour de
cette Méditerranée, accoucheuse de grandes civilisations, construire une civili¬
sation industrielle qui ne passe pas par le modèle américain et dans laquelle
l'homme sera une fin et non un moyen, alors il faut que nos cultures s'ouvrent
très largement l'une à l'autre » ®.
Vingt-cinq ans après, ce vœu devrait être réalisé - du moins faut-il
l'espérer - par le Processus euro-méditerranéen mis en œuvre par la Confé-

7. Jules Michelet, Histoire de France, k siècle XVI' siècle, tome H, 15.


8. Paul Balta, Claudine Rulleau, La politique arabe de la France, Sindbad, Paris, 1973.

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