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Revue néo-scolastique Le Bilan philosophique du XIXe siècle (suite et fin) Désiré Mercier Citer ce

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Mercier Désiré. Le Bilan philosophique du XIXe siècle (suite et fin). In: Revue néo-scolastique. 7année, n°27, 1900. pp. 315-

329;

Document généré le 25/05/2016

: 10.3406/phlou.1900.1709 http://www.persee.fr/doc/phlou_0776-5541_1900_num_7_27_1709 Document généré le 25/05/2016

IX.

Le Bilan philosophique du XIXe siècle.

(Suite et fin *.)

III.

Quelle conclusion tirerons-nous des constatations précédentes ? Ne doivent-elles pas conduire les esprits sincères au scepticisme ?

Au début de ce

siècle, en effet, nous avons vu aux prises

avec un matérialisme brutal, dont les tendances tenaient lieu de preuves, un spiritualisme vague, impuissant ; quelques années passent et Broussais, La Mettrie sont désavoués, Victor Cousin est abandonné, presque oublié. Depuis lors, deux réactions, l'une fidéiste dirigée contre le rationalisme par de Bonald, Bautain, de la Mennais, l'autre ontologiste, conduite par Grioberti et Rosmini à l'encontre du sensualisme, ont également passé. L'idéalisme hégélien nous apparaît comme un rêve déjà lointain; la philosophie du sens commun de Reid et de Dugald- Stewart, comme une protestation passagère, plus honnête que réfléchie, du bon sens contre les abus de la spéculation. De tous ces systèmes il ne reste plus qu'un souvenir évanouissant. Kant domine, il est vrai, l'horizon de la pensée moderne ;

*) Voir la Bévue Néo-Scolastique, n° de février 1900, p. 5.

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D. MERCIER.

_

mais

morale élevée — trop élevée pour être praticable — mais sans base scientifique ; ou encore : c'est le père d'une philosophie qui a pour conclusion nécessaire la négation de la cognosci-

bilité du réel, la proclamation de l'agnosticisme en

métaphysique. Entre les

théorique et celle de la raison pratique, il y a une cloison étanche, le but de l'auteur étant, déclare-t-il, de soustraire les exigences nécessaires du devoir aux assauts de la raison

injustifiable?

Qu'est-ce qu'une philosophie sans métaphysique et à laquelle la connaissance du réel est inéluctablement soustraite ? Au fond, le positivisme qui s'en tient systématiquement au fait sensiblement observé, le phénoménisme qui prétend réduire la somme de nos connaissances à la décevante illusion des modalités du moi, en un mot, ce positivisme phéno- méniste qui pèse aujourd'hui sur tant d'esprits, n'est-il pas simplement une appellation moderne du scepticisme en philosophie ? Je sais bien que dans le fait, la nature humaine s'insurge

spéculative. Or, qu'est-ce qu'une morale théoriquement

d'un système de

qu'est-ce que Kant ? C'est l'auteur

deux Critiques, celle de la raison

contre cette prétendue impossibilité d'édifier une philosophie. Les « real en » de Herbart, la « volonté » de Schopenhauer, les « unités volitives » de Wundt, sont autant d'oppositions au subjectivisme phénoméniste. Cet « inconnaissable » dont l'évolution nous révèle, selon M. Spencer, les éphémères

le

physique et le psychique s'harmonisent ou s'identifient ; ce substratum que ne peuvent contenir les données immédiates de la conscience, selon M. Bergson, témoignent également de la foi invincible que les adversaires les plus déterminés de la métaphysique sont, malgré eux en quelque sorte, obligés de garder à l'idole qu'ils ont brûlée.

manifestations ;

ce

fond mystérieux où, selon

M. Fouillée,

Mais, en définitive, ces protestations de quelques penseurs, cette espèce de foi indécise s'imposant à quelques consciences honnêtes, ne constituent pas une philosophie ni même la preuve

LE BILAN PHILOSOPHIQUE D¥ XIXe SIÈCLE.

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qu'une philosophie est possible. Et l'on comprend que les esprits désabusés se rejettent les uns dans la culture exclusive des sciences positives, les autres dans l'étude historique des systèmes, sans oser se promettre plus ici que là aucune conclusion dogmatique 1). Faut-il donc renoncer à la philosophie et, comme vient de le demander M. Torau-Bayle, dans un article remarqué de la Revue politique et parlementaire 2), faut-il « écarter de l'enseignement toute philosophie dogmatique et se contenter de développer chez les jeunes gens le sens historique » ?

L'histoire des systèmes qu'un même siècle voit ainsi tomber

les uns sur

effet, au premier aspect, déconcertante. Elle a servi d'argument aux écoles sceptiques de tous les âges. Bien comprise pourtant, elle instruit et stimule, plutôt qu'elle ne décourage. Ceux qui ont la mission de former la

les

autres

comme un château de cartes est, en

•) Nous avons relevé ailleurs ce fait significatif, que la métaphysique est à peu près absente des programmes universitaires de notre temps. Nous avons pris la peine d'éplucher les programmes des 21 Universités d'Allemagne pendant le semestre d'été 1897 : ils renseignent seulement quatre cours de métaphysique générale. En revanche, on ne compte pas les cours affectés à des commentaires de la pensée d'autrui, de Leibniz, de Kant, de Schopenhauer, ou même de Nietzsche. L'Angleterre et les États-Unis offrent un spectacle analogue. Dans les programmes français s'accuse la même défaveur de la métaphysique et la pensée philosophique s'éparpille plus encore qu'en Allemagne, s'il est possible, en des questions de détail. On parle de tout dans les Universités de France : de la philosophie, soit ancienne soit moderne, de

l'esthétique, des conditions générales de la conscience, de l'imagination créatrice, de l'idée démocratique en France, des principes des sciences sociales,

etc

est vrai, à travailler les esprits : il en faut voir un indice dans la création en 1893 de la Revue de Métaphysique et de Morale, dont le programme proteste nettement contre le culte exclusif du fait. Mais ce serait faire erreur que de s'imaginer que la métaphysique de ce nouveau recueil soit identique à la vieille ontologie ou philosophie première qui, par delà les propriétés physiques du monde sensible, par delà la quantité géométrique ou arithmétique, recherche l'être comme tel, ses attributs et ses relations. 2) No 72, t. XXIV, 10 juin 1900.

mais on ne parle pas de métaphysique. Une réaction commence, il

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jeunesse à la philosophie, au lieu de s'acharner à discuter des systèmes qui ont vécu et de s'accorder le facile plaisir de secouer leurs débris, devraient bien plutôt chercher comment s'égarèrent les hommes de talent ou de génie qui en furent les auteurs et dont la pensée fut assez puissante pour entraîner dans son orbite l'élite d'une génération. Cet

organisme, dont ces éducateurs écartent d'un pied dédaigneux les derniers restes desséchés, était plein de vie il y a à peine

le faisait

vivre ? Il animait la pensée d'une génération : d'où lui venait

donc cette puissance vivificatrice ? Voilà les problèmes intéressants de l'histoire. Le vicomte de Bonald, Bautain, Bonnetty, de la Mennais s'adressaient à une société désemparée, qui avait brisé avec

les traditions d'un passé chrétien ; ils sentaient vibrer dans leurs cœurs de croyants, les aspirations religieuses de leurs contemporains ; conscients de leur impuissance à satisfaire à celles-ci, ils demandaient à l'autorité de suppléer à leur insuffisance. Quoi de plus naturel ? Quoi de plus légitime ?

naturel, rien de plus légitime, à la

condition toutefois de ne pas confondre cette impuissance pratique de certains apologistes isolés, dans telles circonstances historiques déterminées, avec une incapacité essentielle qui vicierait la raison humaine elle-même et mettrait en

défaut la sagesse de la Providence. Une erreur d'analyse psychologique sur la nature et les causes de la faiblesse de la raison humaine aux prises avec les problèmes moraux et religieux, telle est donc l'explication du fidéisme et du traditionalisme, telle est aussi l'indication qui permettra d'éviter désormais le retour de ces erreurs. La philosophie du sens commun de l'Ecole écossaise,

l'éclectisme

THégélianisme

même sont autant de réactions, explicables

par l'existence d'un courant philosophique contraire auquel

cinquante ou soixante ans : qu'est-ce

donc qui

En effet, rien de plus

de

Victor

Cousin, l'Ontologisme, le Rosminianisme,

LE BILAN PHILOSOPHIQUE DU XIXe SIÈCLE.

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elles s'opposaient et devenues erreurs à leur tour par une déviation inaperçue d'une idée juste *). C'est cette déviation qu'il faut faire toucher du doigt ; là est la fissure par laquelle s'est infiltrée la goutte d'eau qui devait tôt ou tard amener la dissolution du système. Ainsi analysés, et dans les circonstances historiques qui les ont fait surgir et dans les causes qui expliquent leur ruine, les systèmes erronés de philosophie, loin de tourner par leur succession même en faveur du scepticisme, constituent une sorte d'illustration des lois de l'activité de l'esprit ; leur étude vaut une école pratique de logique bien supérieure à l'étude abstraite des huit règles aristotéliciennes du syllogisme. On peut dire, en toute vérité, que l'histoire des erreurs de l'esprit humain est à la logique ce que la pathologie et la clinique sont à la physiologique et à l'hygiène. Ainsi donc, ni la multiplicité des systèmes que nous avons vus se succéder au cours du siècle écoulé, ni la rapidité avec laquelle ils ont disparu de la scène de l'histoire, ne doivent ébranler notre foi à la possibilité de la philosophie. Si, d'une part, le spectacle des erreurs dans lesquelles des hommes de génie sont tombés est de nature à nous inspirer de la défiance de nous-mêmes ; le fait que nous avons aperçu ces erreurs et que, en ayant compris la cause, nous sommes aujourd'hui en mesure de les éviter, doit en revanche accroître notre confiance en l'avenir.

Mais enfin, une objection demeure, il. ne faut pas chercher

à se la dissimuler : Si la raison humaine peut assister

chute des systèmes sans perdre sa foi à la philosophie, est-ce donc que la philosophie existe en dehors des systèmes ? Y a-t-il, à côté des doctrines que nous abandonnons sans remords,

à la

') On comprendra que nous ne pouvons nous arrêter ici sur la genèse et la disparition de chacun de ces systèmes : il faudrait faire pour cela, en détail, l'histoire de la philosophie du siècle.

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une philosophie en soi, monument achevé, immuable, de la pensée humaine, à l'ombre duquel l'humanité puisse reposer en paix et où elle soit assurée de retrouver toujours, quand elle en sentira le besoin, la solution vraie de l'énigme des choses ? *) Evidemment non, il n'existe pas une philosophie en soi, il existe des philosophies. Évidemment aussi la pensée philosophique n'est pas une œuvre achevée, elle est vivante comme l'esprit qui la conçoit. Elle n'est donc pas une sorte de momie ensevelie dans un tombeau autour duquel nous n'aurions qu'à monter la garde, mais un organisme toujours jeune, toujours en activité, et que l'effort personnel doit entretenir, alimenter pour assurer sa perpétuelle croissance.

Jouffroy est pour beaucoup, croyons-nous, dans l'acclimatation en France de cette idée vague d'après laquelle il y aurait en philosophie deux sortes de problèmes, les uns indifférents, qui peuvent être impunément livrés à la discussion, les autres réservés, sur lesquels l'accord doit sembler. 'acquis dès le principe afin de ne pas mettre en péril les bases morales de la société. Le disciple malheureux de Victor Cousin eût volontiers fait litière de l'idéologie et de l'éclectisme, mais souffrait de ne pouvoir trouver dans les leçons de son maître l'affermissement de ses croyances à l'immortalité de l'âme et à une vie future. La séparation opérée par Kant entre la morale et la

philosophie spéculative

notion d'une double tâche assignée au philosophe. Or, cette conception est erronée. La philosophie est l'explication la plus complète possible de l'ordre universel. Elle est cela et pas autre chose. Les sciences commencent cette explication;

a contribué aussi à

répandre cette vague

!) M. Torau-Bàyle, dans l'article mentionné plus haut, reproche à l'Université de France de faire ainsi deux parts dans l'enseignement de la philosophie, l'une aux systèmes que le professeur a la liberté de discuter, l'autre à un ensemble régulier de thèses intangibles qui s'imposent et forment " la philosophie en général „.

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elles y tâchent dans un domaine particulier; la philosophie vient après elles, bénéficie de leurs résultats acquis, s'efïorce de les mieux comprendre en les rattachant à des principes plus simples et par suite plus évidents, d'affermir leur certitude par une réflexion plus profonde et ainsi d'établir parmi toutes les connaissances humaines un ordre de subordination logique qui soit une expression, à la fois fidèle et sûre, de l'ensemble des choses connues. Ce travail ne s'identifie avec aucun système leibnizien, cartésien ou thomiste, ni avec aucun amalgame de systèmes ; il est l'œuvre personnelle de quiconque, professeur ou élève, croyant

qu'est la philosophie. Il n'a

pas pour objet deux ordres de recherches, les unes moralement indifférentes et librement contro ver sables, les autres moralement nécessaires dont les conclusions seraient fixées d'avance et imposées à la raison par je ne sais quelle autorité sociale : scinder la philosophie, c'est ne pas en comprendre la signification.

ou incroyant, a le

sens

de ce

Cet effort personnel pour

former de

nos connaissances

certaines des choses une synthèse une, supérieure, s'appuie directement sur l'étude de la nature et sur les analyses de la conscience, d'une façon indirecte seulement et subsidiaire sur

les résultats acquis par les recherches d'autrui et condensés en

ce que l'on

philosophie. Un argument emprunté à l'autorité d'un homme n'est jamais, déclare fièrement saint Thomas d'Aquin, que le tout dernier des arguments. C'est donc dans un esprit d'indépendance personnelle qu'il faut aborder l'étude historique des systèmes, y glaner ce que la raison approuve et mettre même à profit, ainsi que nous l'expliquions plus haut, par l'étude critique de leur genèse, les erreurs que la raison désapprouve, pour mieux apprécier les vérités dont elles marquent une déviation. Ainsi comprise, la philosophie ne se confond pas avec les systèmes ; elle est une, elle n'est point immobilisée mais en

est convenu d'appeler les « systèmes * de

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D. MERCIER.

mouvement continu, elle est le fruit croissant des efforts des générations qui se succèdent dans l'histoire. Elle n'en est pas moins une science actuelle. Comment ne serait-elle pas une science, puisqu'elle, fait siens les résultats acquis à la science, c'est-à-dire aux sciences particulières ? Je sais bien que l'on se plaît parfois à opposer la science à la philosophie, assignant à la première le vrai connu, à la seconde la conjecture ou le rêve. M. Torau-Bayle n'ose-t-il pas écrire dans ce sens : « La philosophie n'est pas une science, sa seule définition est la suivante : c'est l'homme cherchant au cours des siècles à compléter ce qu'il a conquis de la science, par son imagination, ses hypothèses ou ses exigences»? Et plus loin: «L'ensemble de la philosophie, c'est en somme, les fluctuations, incessantes jusqu'à notre temps, de- l'esprit de certitude et de l'esprit de rêve. » *) Évidemment si la philosophie était cela, il ne pourrait plus être question de l'appeler une science, puisque l'on aurait banni de sa définition même le caractère scientifique. Mais c'est là un procédé arbitraire qui consiste simplement à transporter à la définition de la philosophie les préjugés aprioristes d'Auguste Comte. La constatation du fait positif est seule œuvre de science, disait Comte ; la recherche des causes, des fins, de l'absolu, porte le nom de métaphysique ou de théologie. M. Torau- Bayle appelle « imagination, hypothèses, croyances, rêve » ce que Comte appelle métaphysique ou théologie; mais, àpart cette différence purement verbale, les préjugés du premier ne sont ni moins aprioristes, ni moins tranchants que ceux du second. La vérité est que la philosophie fait corps avec la science et n'en est que le développement naturel. L'esprit humain n'est pas régi par deux lois opposées ; une seule loi le domine toujours, à quelque objet que son activité s'applique : il observe et analyse les faits, cherche à en induire les causes et à expliquer ainsi les faits par leurs causes. Les nécessités de la division du travail veulent que les uns

») Bévue politique et parlementaire, 10 juin 1900, p. 676.

LE BILAN PHILOSOPHIQUE DU XIXe SIÈCLE.

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s'appliquent davantage à l'observation et à l'induction, c'est-

à-dire à l'explication immédiate d'un groupe restreint de faits, les autres à l'étude des conclusions plus éloignées et à une

explication plus générale de l'ordre de la nature ; mais il n'y a là, en réalité, qu'un procédé artificiel nécessité par le

caractère limité

que savants et philosophes ont divisément accompli leur tâche, ils doivent les uns et les autres apporter leur appoint au trésor commun du savoir, et la plus haute aspiration de l'esprit en même temps que la meilleure récompense de son travail est de contempler en une unité supérieure, au sein de laquelle les transitions des causes immédiates aux causes dernières s'effacent et les limites des sciences et de la métaphysique se confondent, tous les résultats de l'observation et de la réflexion. Cette conception est celle d'Aristote, le plus grand génie que l'humanité ait connu. Elle fut reprise par Albert le Grand,

saint Thomas d'Aquin, Descartes, Leibniz, Kant; et, parmi nos contemporains, M. Herbert Spencer, Helmholz, Wundt, comprirent ainsi, à leur tour, l'unité nécessaire du savoir. Telle qu'elle fut exprimée par le fondateur du Lycée, perfectionnée et enrichie par les grands docteurs du moyen-âge, cette conception de la philosophie a traversé les siècles sans être ébranlée dans ses thèses fondamentales : tant elle est en harmonie avec le bon sens même et forme la suite logique du développement progressif de la science. Saint Augustin, saint Anselme, Pierre Lombard, Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin et la pléiade de docteurs qui à Paris, à Oxford, dans les universités d'Allemagne et d'Italie, illustrèrent les xine et xive siècles, apportèrent l'un après

l'autre leur pierre à ce monument grandiose de la pensée ; la Renaissance le recouvrit d'un plâtrage hideux et le défigura en plusieurs de ses parties par des ajoutes burlesques; mais à mesure que des travailleurs consciencieux enlèvent.

patiemment ce

de l'édifice

primitif réapparaît et nombreux sont aujourd'hui les ouvriers

de nos forces intellectuelles et physiques. Après

badigeon

superficiel,

la

pierre solide

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D. MERCIER.

qui ont l'ambition de reprendre et de poursuivre la construction de l'œuvre séculaire '). Puisque la philosophie est le complément naturel des sciences, quel temps fut jamais plus proprice à l'élaboration de la pensée philosophique ? Avant le xvnie siècle, à quoi se réduisait la science, nous voulons dire, la connaissance exacte et certaine de la nature? L'observation ne dépassait point les informations naturelles des sens ; l'esprit tentait de suppléer au manque de faits connus par des hypothèses dont l'ingéniosité était parfois le seul mérite et dont l'expérimentation ne pouvait éprouver la valeur. Aujourd'hui les instruments de recherche ont centuplé la puissance de l'observateur ; le télescope de Herschel,la balance de Lavoisier, le microscope, le spectroscope, et ces mille moyens d'investigations, dont s'enrichissent tous les jours nos laboratoires, interrogent dans tous ses départements la nature et contrôlent avec rigueur chacune des suppositions qu'elle suggère. « L'expérimentateur, homme de conquêtes sur la nature, se trouve sans cesse, disait Pasteur, aux prises avec des faits qui ne se sont point encore manifestés et n'existent, pour la plupart, qu'en puissance de devenir dans les lois naturelles. L'inconnu dans le possible et non dans ce qui a été, voilà son domaine, et pour l'explorer il a le secours de cette merveilleuse

!) Dans le bilan philosophique du xixe siècle que nous nous sommes efforcé de résumer, une place importante méritait d'être faite à la philosophie scolastique dont le rajeunissement est, sans conteste, un des faits saillants des dernières années du siècle. Des hommes peu suspects de sympathie exagérée pour une philosophie autour de laquelle la Renaissance a élevé une véritable barrière de préjugés : Trendelenburg, Rudolph von Ihering, et tout récemment M. Paulsen, en Allemagne; les professeurs Pierson, van der Wijck, van der Vlugt, en Hollande; Huxley, M. Bain, en Angleterre; MM. Pi- cavet, Boutroux, Thamin, en France, ont rendu hommage à l'intensité et à la fécondité des efforts déployés par les écoles de philosophie néo-scolastique, pour faire mieux connaître et plus équitablement apprécier les vigoureuses doctrines que personnifièrent Aristote et saint Thomas d'Aquin. Nous avons cité ailleurs *) ces témoignages et esquissé là même le mouvement néothomiste. Nous ne pourrions que nous répéter en en reparlant ici avec détail. *) Les origines de la Psychologie contemporaine, ch. VIII : Le Néo-Thomisme. Louvain et Paris, Alcan, 1897.

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méthode expérimentale dont on peut dire avec vérité, non qu'elle suffit à tout, mais qu'elle trompe rarement et ceux-là seulement qui s'en servent mal. Elle élimine certains faits, en provoque d'autres, interroge la nature, la force à répondre et ne s'arrête que quand l'esprit est pleinement satisfait. » Des sciences nouvelles se sont constituées, la géologie, la minéralogie, la cristallographie ; la chimie est renouvelée ; la physique se perfectionne et dans certaines de ses parties, telle

l'optique, par exemple, semble s'achever; la biologie cellulaire et l'histologie ont porté la lumière dans les profondeurs des organismes ; la paléontologie, l'anatomie comparée,

l'embryologie

du monde

végétal et du monde animal ; l'hommo est étudié de près dans

toutes les manifestations de son activité : la philologie, la linguistique et l'histoire analysent ses œuvres; la physiologie cérébrale, la psychologie expérimentale, sous des formes diverses, scrutent l'organisation et le fonctionnement de sa vie sensible ; la psycho-physique applique les méthodes

détermination précise du contenu de sa tous ces travaux d'analyse, des synthèses se

dégagent ; témoin cette merveilleuse loi de l'équivalence des forces de la nature et de la constance de l'énergie dans l'univers, conquête scientifique et philosophique de notre siècle. Insensé le métaphysicien qui en présence de ces travaux et de ces progrès, désespérerait ou douterait de l'avenir !

permettent

d'entrevoir

les enchaînements

expérimentales a la

conscience ;

de

*

*

*

Ingrat, ajouterons-nous, et infidèle à l'esprit de la philosophie dont il se réclame, le péripatéticien ou le thomiste qui méconnaîtrait le respect dû aux sciences et la nécessité de demeurer en contact permanent avec elles ! N'est-ce pas pour les avoir méconnus, que la tradition scolastique s'est tenue, aux xvie et xvne siècles, à l'écart de toute pensée vivante et qu'elle a encouru un discrédit dont aujourd'hui encore elle a peine à se relever l

REVUE KÊO-SCOLASTIQUE.

22

D. MERCIER.

N'oublions pas cette leçon

de

l'histoire,

Point de

ces

bouderies

orgueilleuses

qui

dissimulent

mal

la

paresse

ou l'ignorance et le plus souvent l'une et l'autre

à

la

fois !

Point de ces sourires stupidement triomphants, chaque fois qu'une hypothèse provisoire est controuvée par les faits ! ' N'avons-nous pas eu naguère l'humiliation d'entendre applaudir, en plusieurs milieux catholiques, à la parole plus ardente qu'éclairée d'un homme qui avait dénoncé confusément « la banqueroute de la science » ? Certes sur le champ de la science comme ailleurs, il y a des charlatans, d'autant plus méprisables qu'ils exploitent au profit de leur vanité ou de leur irréligion sectaire un bien d'ordre plus élevé ; mais pourquoi feindre d'ignorer qu'il y a, à côté d'eux, une légion de travailleurs loyaux qui peinent à la recherche de la vérité avec une patience digne de tous les respects ? Si nous voulons bien comprendre notre rôle, nous nous rendrons compte que, en réalité, ces hommes travaillent pour nous, et que, a défaut de notre admiration, nous leur devrions au moins notre reconnaissance. Si saint Thomas revenait au milieu de nous, que ferait-il \ se demandait naguère un écrivain allemand, le Dr Mùller l). « Cet esprit souple et si bien ouvert à tout ce qu'il y a de grand et de digne de notre connaissance, s'approprierait avec toute l'ardeur de son zèle les conquêtes de la civilisation depuis son époque ; il apprendrait, il apprendrait beaucoup et nous donnerait une édition corrigée de sa Somme où il reprendrait ce qu'il ne pouvait savoir de son temps et nous présenterait ce système de Théologie que nous attendons encore toujours comme le fruit mûr d'une culture en évolution depuis deux mille ans, conforme à l'éternelle vérité du salut ainsi qu'aux plus strictes exigences de la formation intellectuelle. Ce

l) St. Thomas und die moderne Wissenschaft Cette étude d'une virulence excessive, mais qui contient plus d'une idée dont il y a lieu de tirer profit, a paru dans les Beitraege sur allgemeinen Zeitung, Mûnchen, 1894, nr 293.

LE BILAN PHILOSOPHIQUE DU XIXe SIÈCLE.

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noble esprit si prudent dans ses décisions, constamment en progrès, se corrigeant fréquemment lui-même à mesure de la maturité de son développement, serait fort étonné de voir qu'on a fait de ses écrits un dogme rigide et mort, un schib- boleth de tous les débiles esprits incapables de penser! Ce

penseur si modeste et si éloigné de vouloir se déifier lui-même, quels reproches n'adresserait-il pas à ses partisans pour avoir

mis tous leurs soins à

de

pousser et de germer en pleine

l'avoir laissé sécher et se momifier dans leurs granges et dans leurs sombres écoles au lieu de faire fructifier avec abondance ce riche capital intellectuel ! »

empêcher le

terre

grain semé

par lui

et en plein air,

et pour

Les néo-scolastiques doivent aussi se tenir en commerce avec les contemporains. Averroës,Sigerde Brabant, Pierre Olive

sont morts, ils appartiennent à l'histoire; mais Kant, Spencer, Comte, vivent toujours dans les milieux intellectuels contemporains et leur esprit est partout répandu dans l'atmosphère que nous respirons. Nous témoignerions que nous avons bien peu foi dans la solidité ou l'efficacité de nos doctrines, si nous hésitions à les confronter avec celles qu'elles heurtent à chaque tournant du chemin. Et pour que notre pensée retienne l'attention de ceux qui nous entourent, parlons leur langue. Que de trésors sont enfouis dans de volumineux traités écrits en latin ! Qu'on le déplore ou ne le déplore pas, il n'importe ; le fait est que notre génération s'est désafFectionnée du latin comme langue scientifique. Dès lors, écrire de la philosophie en latin, c'est renoncer délibérément à se faire comprendre de la plupart de nos contemporains.

que saint Thomas, ayant écrit en

latin, ne peut être intelligible qu'en langue latine. Car alors, pourquoi ne point pousser à fond cette logique et ne pas soutenir pareillement que pour faire comprendre la philosophie de Platon et celle d'Aristote, il faut les présenter au public dans la langue originale de leurs auteurs?

Et que l'on ne dise pas

3&8

D. MERCIER.

La prétention est d'ailleurs plaisante chez ces admirateurs dociles du Thomisme qui s'inclinent respectueusement devant les commentaires de la physique, de la métaphysique, de la morale d'Aristote par saint Thomas d'Aquin qui ne lisait pas le grec ! Dira-t-on enfin que les maîtres de la philologie allemande ne comprennent pas ou expliquent mal Horace ou Tacite, parce qu'ils ne prennent pas pour langue d'enseignement un méchant jargon latin moins voisin peut-être de la langue du Forum que nos idiomes modernes ? Si nous ne voulons pas, une nouvelle fois, compromettre par notre imprudence le développement continu de la tradition péripatéticienne et thomiste, ayons donc à cœur de tenir notre philosophie en contact avec les sciences et avec la pensée philosophique contemporaine.

Sachons aussi être modestes. Sachons ignorer et n'ayons pas prématurément réponse à tout.

Ce fut une des plus grandes fautes des scolastiques de la décadence, de ne pas mesurer les limites du savoir et de trancher souvent des problèmes inaccessibles à la connaissance humaine avec l'assurance qu'une autorité infaillible met

à définir un dogme *) . Ayons la persuasion que nous ne sommes pas seuls en

possession de la vérité et que la vérité que nous possédons

vérité entière. Dogmatiseur hautain, à qui

ferez-vous croire que cet homme de génie, dont, pendant des

n'est pas

la

') Les scolastiques. même ceux de la belle époque, eussent échappé à plusieurs railleries des philosophes postérieurs, s'ils avaient su plus souvent avouer : ignoramus. Ils dissertent à priori sur la forme, la nature et le mouvement des cieux ; ils parlent arbitrairement de l'influence des astres sur l'imagination, sur la génération spontanée, etc. En théologie, ils se perdent en d'infinies déductions conjecturales sur les conditions de l'état de pure nature, sur les menus détails de la tentation de nos premiers parents, etc Combien plus sage eût été un franc aveu d'ignorance sur ces divers thèmes que l'on avait conscience d'ignorer !

LE BILAN PHILOSOPHIQUE DU XIXe SIÈCLE.

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siècles, on a commenté ou discuté la pensée, n'ait mis au jour que des rêveries absurdes ? Si les philosophes néo-scolastiques savent se tenir

en

garde contre les écueils que nous avons tâché d'indiquer et où vinrent échouer, aux xvie et xvne siècles, à la fois le crédit et

l'autorité de leurs doctrines, ils peuvent envisager l'avenir

xxe siècle

avec confiance

et sont fondés

à espérer que

le

marquera pour ces mêmes doctrines une ère de progrès.

D- Mercier.