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PRÉSENTATION

Higoumčne Placide Deseille :

L’INTERPRÉTATION CHRÉTIENNE
DES PSAUMES

LE PSAUTIER, LIVRE DE PRIČRES DE


L’ÉGLISE

NOTES

THČMES DES PSAUMES

Le Roi, Prophčte et Psalmiste David


(Détail d'une icōne de Novgorod,
fin du 15e sičcle)

PRÉSENTATION

Depuis l'Église primitive, les psaumes ont été le fondement de la pričre liturgique
de l'Église. Selon les Actes des Apōtres, l'Église de Jérusalem utilisaient les
psaumes dans ses rassemblements ; elle suivait ainsi l'usage liturgique de la
synagogue. Jésus lui-mźme cite ą plusieurs reprises des versets des psaumes et
avant de quitter la Chambre Haute de la Sainte Cčne, il chante avec ses apōtres les
psaumes, qui selon usage, clōturaient le repas pascal (cf. Mt 26, 30 et Mc 14, 26).
Le Psautier est la base de la Pričre des heures, avec des psaumes fixes ou
invariables et la lecture du Psautier en continue ą certains offices de la
journée. Pour cette lecture continue, les 150 psaumes sont divisés en 20
cathismes, dont chacun comprend trois parties ou stases. Les cathismes
sont repartis ą différents offices, selon le temps liturgique et le jour de la
semaine.

En plus des psaumes qu'on récite en entier, on retrouve des versets


psalmiques ą différents moments de la Pričre des heures et de la Divine
Liturgie, par exemple, les prokimena, les versets des Alléluia et les chants
de communion sont largement sinon entičrement composés d'extraits de
psaumes.

Le psautier est une forme de pričre facilement accessible ą tous. Toutes


les formes de la pričre y sont représentées, depuis la pričre de
supplication pour l'assistance divine en diverses circonstances et la
repentance pour ses fautes, ą la reconnaissance pour les bienfaits divins,
l'action de grāces et la louange de Dieu. Les psaumes ne sont pas des
textes ą lire - une simple lecture risque de passer ą cōté de leur beauté,
de leur sagesse et de leur profondeur - mais ils sont d’abord des mots ą
prier. La récitation attentive et priante des psaumes nous place
immédiatement devant le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob et nous
révčle ą la fois sa promesse envers l’humanité dans l’Ancien Testament,
et son accomplissement dans le Christ Jésus, ainsi que la mission de
l'Église et le rapport entre le chrétien et Dieu.

C'est pour cette raison que le Psautier est le thčme de cette page. Nous
présentons deux textes du Pčre Placide Deseille, higoumčne du Monastčre
Saint-Antoine-le-Grand en France, sur « L'interprétation chrétienne des
psaumes » et « Le Psautier, livre de pričres de l'Église », extraits de
l'Introduction de sa traduction des psaumes : Les Psaumes : Pričres de
l'Église, YMCA-Press, 1979. Nous vous proposons aussi un classement
des thčmes des psaumes, selon une lecture chrétienne, également du
Pčre Placide. Les extraits du livre du Pčre Placide sont reproduits avec son
autorisation.

Outre la traduction de Pčre Placide, il y a deux autres traductions


«orthodoxes» des psaumes : le psautier des Moines de Bois-Aubry, Livre
des psaumes (Abbaye Saint Michel de Bois-Aubry, F-37120 Luzé, 1993) ;
et celui de Pčre Denis Guillaume (traducteur de la plupart des livres
liturgiques du rite byzantin) : Psaumes et Cantiques (Diaconie
Apostolique).

Des versets des psaumes, regroupés par thčme, sont disponibles aux
Pages Orthodoxes La Transfiguration ą la page Versets choisis des
psaumes. Nous vous offrons la possibilité de télécharger le Petit Psautier
des Pages Orthodoxes La Transfiguration. Ce « petit Psautier » contient la
plupart des psaumes usuels des offices de rite byzantin, ainsi que les
psaumes d'action de grāces de la Sainte Communion et les « psaumes
des montées » (cathisme 18). Cliquez ICI pour plus d'informations et
pour télécharger le fichier.

L’INTERPRÉTATION CHRÉTIENNE DES PSAUMES

La " relecture " chrétienne de la Bible

Le but que visaient les Pčres en commentant l’Écriture n’était


pas de déterminer le sens originel des textes en tenant compte
de l’état des doctrines ą l’époque de leur rédaction, et de
dégager le message qu’ils contenaient pour les contemporains
des prophčtes et des scribes inspirés. En cela, l’exégčse des
Pčres diffčre profondément de la critique historique
contemporaine. Certes, ils savent que ces textes s’inscrivent
dans une histoire, ils en précisent ą l’occasion — les Antiochiens
surtout — le Sitz im Leben, l’insertion dans la vie de l’ancien
Israėl, et leur interprétation est loin d’źtre aussi naļve que
certains seraient portés ą l’imaginer. Mais la Bible est
essentiellement pour eux une parole que Dieu adresse
aujourd’hui ą l’Église du Christ. C’est pourquoi leur attention se
porte avant tout sur la réinterprétation qui en a été faite par les
Apōtres et l’Église primitive ; c’est dans son sillage que
s’inscrivent leurs commentaires (9).

La catéchčse de l’āge apostolique avait revźtu, dans une trčs


large mesure, la forme d’une relecture de l’Ancien Testament ą
la lumičre du mystčre du Christ. Jésus lui-mźme en avait donné
l’exemple : Vous scrutez les Écritures... Ce sont elles qui rendent
témoignage de moi (Jn 5,39) ; Commenēant par Moļse et
parcourant tous les prophčtes, il leur interpréta dans toutes les
Écritures ce qui le concernait (Lc 24,27). En lisant la Bible, toute
l’Église des Pčres ne fait que revivre l’expérience de Luc et de
Cléophas : Notre cœur n’était-il pas tout brūlant au-dedans de
nous, tandis qu’il nous parlait en chemin et nous expliquait les
Écritures ?. Pour l’Église chrétienne, l’histoire du texte biblique
ne s’est pas achevée avec la fin de l’ancienne Alliance ; il
continue ą vivre au sein de la communauté croyante, il reste
pour elle Parole de Dieu vivante et agissante, et c’est le sens de
cette parole que l’exégčte a pour tāche de scruter et d’annoncer.
Toute la liturgie orthodoxe aura pour trame cette
réinterprétation chrétienne de l’Ancien Testament.

Les Psaumes et le Christ

Le Psautier est le résumé, le condensé, de toute l’Écriture. La


tradition juive et la tradition chrétienne en ont eu vivement
conscience. On conēoit aisément que les interprčtes chrétiens y
aient retrouvé, autant et plus que dans tous les autres livres
inspirés, les mystčres du Christ, de l’Église et de ses sacrements,
les souffrances et les résurrections spirituelles du chrétien,
l’annonce de la fin des temps. Avant mźme d’en faire le manuel
fondamental de sa pričre, l’Église a lu les psaumes dans ses
assemblées liturgiques comme des prophéties. Saint Athanase,
dans sa lettre ą Marcellin (10) — qui est l’une des meilleures
introductions ą la lecture chrétienne des psaumes — a établi une
liste (non exhaustive) des passages les plus classiques oł la
tradition a vu des témoignages du mystčre du Christ :

" Presque chaque psaume rappelle les Prophčtes. Sur


l’avčnement du Sauveur, et qu’il viendra en tant que Dieu, ainsi
s’exprime le psaume 49 : Le Seigneur viendra dans sa splendeur,
notre Dieu, et il ne gardera pas le silence ;le psaume 117 : Béni
soit celui qui vient au nom du Seigneur. Nous vous avons bénis
de la maison du Seigneur. Le Seigneur est Dieu et il nous est
apparu.

" Il est le Verbe du Pčre, comme le chante le psaume 107 : Il


envoya son Verbe, et il les guérit, et il les arracha ą leur
corruption. Celui qui vient est lui-mźme Dieu et Verbe envoyé.
Sachant que ce Verbe est Fils de Dieu, il fait parler le Pčre au
Psaume 44 : Mon cœur a proféré un Verbe excellent ; et encore
au psaume 109 : De mon sein je t’ai engendré avant l’étoile du
matin. Qui peut-on dire engendré du Pčre, sinon son Verbe et sa
Sagesse ? Sachant que c’est ą lui que le Pčre disait : Que la
lumičre soit, et le firmament, et toutes choses, le livre des
Psaumes contient aussi, au 32e : Par le Verbe du Seigneur les
cieux ont été affermis, et par l’Esprit de sa bouche toute leur
puissance.

" Il n’a pas ignoré la venue du Christ ; c’est mźme le sujet


principal du psaume 44 : Ton trōne, ō Dieu, est un trōne éternel ;
c’est un sceptre de droiture que le sceptre de ton rčgne. Tu as
aimé la justice, et haļ l’iniquité : c’est pourquoi Dieu, ton Dieu,
t’a oint de l’huile d’allégresse, de préférence ą tes compagnons.

" Pour que nul ne s’imagine qu’il est venu seulement en


apparence, il montre qu’il sera homme, lui par qui tout a été fait,
au psaume 86 : La Mčre Sion dira : Un homme et un homme est
né en elle, et lui-mźme, le Trčs-Haut, en a posé les
fondements. C’est dire : Le Verbe était Dieu, tout a été fait par
lui, et le Verbe s’est fait chair.

" Aussi, connaissant la naissance virginale, le Psalmiste ne l’a


point passée sous silence, mais il l’exalte aussitōt, au psaume
44 : Écoute, ma fille, regarde et incline l’oreille, oublie ton
peuple et la maison de ton pčre ; alors le roi désirera ta
beauté. C’est encore analogue ą ce que dit Gabriel : Réjouis-toi,
pleine de grāce, !e Seigneur est avec toi. Aprčs l’avoir appelé
Christ, il montre aussitōt sa naissance humaine d’une vierge
quand il dit : Écoute, ma fille. Gabriel, lui, l’appelle par son nom,
Marie, parce qu’il est étranger ą sa naissance ; David, puisqu’elle
est de sa race, l’appelle avec raison sa fille.

" Aprčs avoir dit qu’il serait homme, les Psaumes montrent
naturellement qu’il est passible dans sa chair. Le psaume 2
prévoit la conjuration des Juifs : Pourquoi les nations ont-elles
frémi, et pourquoi ces vaines méditations des peuples ? Les rois
de la terre se sont dressés, et les princes se sont ligués ensemble
contre le Seigneur et contre son Christ. Au psaume 21, le
Sauveur lui-mźme fait connaītre son genre de mort : Tu m’as fait
descendre dans la poussičre de la mort ; des chiens nombreux
m’ont entouré ; l’assemblée des méchants m’a environné. Ils ont
percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os. Ils
m’ont observé, ils ont fixé les yeux sur moi, ils se sont partagé
mes vźtements, ils ont tiré au sort ma tunique. Percer ses mains
et ses pieds, qu’est-ce, sinon indiquer son crucifiement ?

" Ą tous ces enseignements, le Psalmiste ajoute que ce n’est


point pour lui, mais pour nous, que le Seigneur souffre ainsi ;
toujours en son nom, il dit au psaume 87 : Sur moi s’est
appesantie ta colčre, et au 68e : La dette que je n’avais pas
contractée, il m’a fallu l’acquitter. Il a souffert une mort indue,
pour nous ; la colčre excitée contre nous par la transgression, il
l’a chargée sur lui, qui nous dit par Isaļe : Il a pris toutes nos
faiblesses,tandis que nous-mźmes, nous nous écrions dans le
psaume 137 : Le Seigneur paiera en retour pour moi, et le Saint-
Esprit au 71e : Il sauvera les fils des pauvres, il humiliera le
calomniateur, car il a délivré le pauvre du puissant et l’indigent
que personne ne secourait.

" Aussi les Psaumes prédisent-ils son ascension corporelle au


ciel, au psaume 23 : Levez vos portes, princes ; et élevez-vous,
portes éternelles, et le roi de gloire entrera ; au 46e : Dieu est
monté au milieu des acclamations, le Seigneur au son de la
trompette. Ils annoncent qu’il sičgera, au psaume 109 : Le
Seigneur a dit ą mon Seigneur : Sičge ą ma droite, jusqu’ą ce que
je fasse de tes ennemis l’escabeau de tes pieds. Le psaume 9
célčbre la déroute du diable : Tu as siégé sur le trōne, toi qui
juges selon la justice ; tu as frappé de crainte les nations et
l’impie a péri.

" Le Psalmiste ne cache point que le Christ a reēu tout jugement


de son Pčre ; il annonce sa venue comme juge au psaume 71 :
Ō Dieu, donne au Roi ton jugement et ta justice au fils du roi,
pour qu’il juge ton peuple avec justice et tes pauvres selon le
droit ; au 49e : Il appellera les hauteurs du ciel et la terre pour
juger son peuple. Les cieux annonceront sa justice, car le juge,
c’est Dieu ; au 8le : Dieu s’est dressé dans l’assemblée des
dieux ; au milieu d’eux, il juge les dieux.
" Beaucoup de psaumes nous apprennent la vocation des Gentils,
surtout le 46e : Toutes les nations, battez des mains, acclamez
Dieu avec des cris de joie ; le 71e : Devant lui se prosterneront
les Éthiopiens, et ses ennemis lčcheront la poussičre ; les rois de
Tharsis et les īles lui offriront des présents, les rois d’Arabie et
de Saba lui feront des offrandes, et tous les rois de la terre
l’adoreront, tous les peuples le serviront. "

Mais ce ne sont pas seulement des versets choisis qui parlent du


mystčre du Christ ; pour les Pčres, c’est l’ensemble du Psautier
qui y trouve sa clé. Déją l’exégčse traditionnelle d’Israėl — dont,
précisément, les Septante comme les Targumin nous apportent
l’écho — avait perēu que " le chatoiement des mille versets du
psautier " s’ordonnait autour du thčme central du salut
messianique et de son retentissement dans la conscience de
chacun des membres du Peuple de Dieu : " Ainsi les mystiques
d’Israėl purent-ils lire les psaumes comme l’apocalypse des
déferlements eschatologiques et des libérations messianiques.
Dans la lutte contre la bźte, le Psautier constituait la réserve des
vraies armes de combat ; chaque verset, chaque mot était un
glaive, et chaque glaive avait pouvoir de mort sur les démons.
Avant l’heure de la délivrance finale, le juste devait se
familiariser avec la puissance des mots, comme le guerrier
fourbit ses armes pour y trouver le réconfort de l’āme dans le
jaillissement des feux mystiques du verbe... Le Psautier est ainsi
le mémorial de l’histoire d’Israėl, le livre des libérations
universelles. Chaque psaume y est conēu comme un acte et une
illustration d’un drame qui commence aux premiers jours de la
création, se déroule aux exils et aux calvaires de l’histoire pour
s’achever dans la gloire de la parousie. La scčne en est l’univers
tout entier : les cieux, la terre, les abīmes et l’enfer ; le temps y
rejoint l’éternité et l’action se déroule du commencement ą la fin
du monde... Les deux acteurs de ce duel, aux frontičres de la vie
et de la mort, et qui s’affrontent du commencement ą la fin, sont
l’Innocent et le Révolté (11). "

Il suffit d’ouvrir le livre des Psaumes pour constater qu’il est fait
de chants de combat, d’appels de détresse et de chants de
confiance dans l’épreuve, et de cantiques de triomphe. Cette
atmosphčre guerričre correspond bien ą la vision patristique de
la Rédemption, conēue moins comme une expiation pour le
péché (encore que ce motif n’en soit aucunement absent), que
comme un combat victorieux du Verbe incarné contre Satan et
toutes les puissances du mal.

C’est pourquoi il sera facile au chrétien qui prie avec les psaumes
de reconnaītre dans le peuple d'Israėl ou dans le juste qui y sont
mis en scčne, le Christ, l’Église ou le chrétien individuel, appelé ą
revivre tout le combat rédempteur ; les attaques des ennemis,
les épreuves et les fautes qui accablent le peuple ou le
psalmiste, ce sont les assauts du démon et de toutes les forces
mauvaises contre lesquels le Christ et, en lui, les siens, ont ą
lutter. Et les chants de victoire et de louange deviennent des
cantiques célébrant la Résurrection et le Rčgne du Christ,
l’instauration de l’Église, les résurrections spirituelles du
chrétien et la restauration universelle de la création ą la
Parousie. Jérusalem, c’est l’Église ; la terre promise et ses biens,
ce sont les dons spirituels du Nouveau Testament et les
récompenses eschatologiques ; la Loi divine devient la Loi
nouvelle promulguée par le Christ et inscrite dans nos cœurs par
l’Esprit-Saint.

LE PSAUTIER, LIVRE DE PRIČRES DE L’ÉGLISE

Ą la lumičre de l’interprétation que le Nouveau Testament suggčre déją


et que les Pčres ont développée, chaque psaume peut źtre considéré soit
comme une prophétie qui parle du Christ, soit comme une pričre que le
Christ adresse ą son Pčre, soit comme une pričre que l’Église ou le fidčle
adresse au Christ ; souvent d’ailleurs, ces aspects interfčrent et se
recouvrent. Il était dčs lors normal que le Psautier devienne le livre de
pričres par excellence de l’Église (12).

La récitation suivie du psautier

La tradition nous met en présence de diverses maničres d’utiliser


les psaumes : récitation suivie du Psautier ; choix de certains
psaumes ; choix de versets adaptés ą des circonstances
particuličres. La premičre consiste en une lecture ou une
récitation des psaumes, en suivant leur ordre numérique. C’est le
type de récitation que prévoient les rčgles de la stichologie des
psaumes ą l’office. Mais cette récitation suivie était utilisée aussi
dans la pričre solitaire, et de nombreux témoignages nous
montrent des hommes de Dieu qui consacraient une grande
partie de leurs nuits ou de leurs journées ą cette lecture du
psautier. L’un des plus évocateurs nous est fourni par le Discours
au sujet de l’abbé Philémon, contenu dans la Philocalie :

" Voici quelle était la liturgie du saint vieillard Philémon : la nuit,


il psalmodiait paisiblement tout le Psautier avec les cantiques et
récitait une péricope de l’Évangile. Le reste du temps, il se tenait
assis, disant ą part soi : Seigneur, aie pitié! et cela si longtemps
qu’il ne pouvait plus le prononcer. II donnait le reste au
sommeil, et, vers l’aube, il psalmodiait Prime, puis s’asseyait sur
son sičge, tourné vers l’Orient, tantōt psalmodiant, tantōt
récitant par cœur un passage de l’Apōtre [les Épītres] et de
l’Évangile. C’est ainsi qu’il faisait chaque jour, psalmodiant et
priant sans cesse et se nourrissant de la contemplation des
choses célestes, au point que son esprit était souvent élevé ą la
contemplation et qu’il n’aurait su dire s’il était encore sur la
terre... Un jour, un frčre lui demanda : " Pourquoi, Pčre, plus
qu’en toute autre Écriture divine, trouves-tu tant de douceur
dans le Psautier, et pourquoi en le récitant paisiblement, parles-
tu comme si tu étais en conversation avec quelqu’un ? Il lui
répondit : " Je te l’affirme, mon enfant, Dieu a imprimé la force
des psaumes dans ma pauvre āme, comme pour le Prophčte
David. Je ne saurais plus źtre séparé de la douceur des
contemplations multiformes qui s’y trouvent. Car les psaumes
contiennent toute la divine Écriture (13). "

Cette lecture cursive du Psautier s’enracine dans la tradition


juive elle-mźme, qui avait reconnu que le groupement et l’ordre
des psaumes, loin d’źtre arbitraire, suivait une progression assez
rigoureuse : " Le premier livre est presque entičrement consacré
ą nous décrire les péripéties de la guerre que le Réprouvé livre
au Juste... L’accent dominant est celui des douleurs... Le livre
deuxičme nous introduit dans un univers dominé par des accents
plus sereins. Non plus le drame de la guerre contre le réprouvé,
mais celui des exils de l’āme... Les 17 psaumes du livre troisičme
constituent la collection médiane, la plaque tournante du
Psautier. Elle est massive, statique, implacable méditation du
passé dans l’attente des fins derničres... Le juste puise dans
l’histoire les raisons de son espérance invincible... Avec le
quatričme livre, le cap des sacrifices semble franchi ; nous
pénétrons dans la joie sans mélange des puissances du Seigneur.
La gloire de Dieu, sa sublimité, son Rčgne victorieux..., tels sont
les thčmes de l’admirable série 90-101... Le livre cinquičme nous
fait gravir les derniers sommets de la montagne sainte (14). "

Saint Hilaire de Poitiers, s’attachant ą la division des 150


psaumes en trois séries de 50, affirme que toutes tendent au
mźme but, qui est de faire connaītre le Christ et son œuvre de
salut ; mais chacune a son caractčre particulier : la premičre vise
notre affranchissement du péché ; la seconde enseigne la
guérison par la pratique des vertus ; la troisičme fait pressentir
l’exaltation de l’homme aprčs sa mort (15).

Saint Grégoire de Nysse, qui suit la division en cinq livres, voit


dans l’ordre des psaumes " un enchaīnement
significatif, akolouthia, par lequel, du psaume 1 au psaume 150,
nous sommes conduits par la main du début de la vie spirituelle
jusqu’ą son sommet, qui est participation ą la béatitude au sens
absolu, celle de Dieu mźme. Mieux, la division traditionnelle du
psautier en cinq parties structure en cinq degrés distincts cette
ascension progressive vers la béatitude (16). " L’établissement
de semblables correspondances entraīne inévitablement, dans le
détail, certains artifices, mais il est indéniable que la simple
lecture suivie du Psautier rend aisément sensible une
progression qui, dans l’ensemble, correspond au mouvement que
les Pčres y ont décelé.

L’usage de psaumes et de versets choisis

Pour źtre fructueuse la récitation suivie du Psautier présuppose


une connaissance approfondie de l’Écriture qui a toujours été
l’apanage des moines et des chrétiens plus fervents et plus
formés. C’est pourquoi, dans la liturgie des églises séculičres, on
recourait plus volontiers ą des psaumes choisis en fonction de
l’heure — par exemple les psaumes 148, 149 et 150 ą l’office du
matin, le psaume 140 ą celui du soir, le psaume 50 en maintes
circonstances — ou des fźtes liturgiques. De mźme, dans la pričre
personnelle, il est possible de recourir ą des psaumes variés, en
fonction des besoins du moment : saint Athanase, dans sa lettre
ą Marcellin déją citée, dresse un long catalogue des psaumes,
classés par sujets.

Une autre maničre encore d’utiliser les psaumes est d’employer


des versets isolés ou des groupes de versets, également en
fonction de nécessités précises. C’est le cas, dans les livres
liturgiques, des versets, des répons, des prokimena qui jalonnent
les offices. Dans la pričre personnelle, le choix des versets sera
commandé par les besoins de l’āme, la nature des tentations ą
vaincre ou des sentiments ą exprimer. Ici encore, la Vie de saint
Antoine nous donne un exemple en quelque sorte archétypique
de cet usage des psaumes : Antoine oppose ą la tentation les
versets du psaume 67 que la tradition liturgique a liés
indissolublement ą la célébration pascale de la victoire du
Christ : Que Dieu se lčve et que ses ennemis soient dispersés, et
que ceux qui le haļssent fuient devant sa face (17). Maničre
significative de suggérer que dans l’ascčte, c’est le Christ qui
revit son triomphe sur Satan. L’" antirrhétique " d’Évagre le
Pontique — dont le choix s’étend d’ailleurs ą des versets de toute
l’Écriture — est l’exemple le plus systématique de cet usage dont
les vies des saints offrent d’innombrables témoignages.

Les psaumes et la pričre monologique

Le recours ą des versets isolés de psaumes nous met sur la voie


de ce que les Pčres appelleront la " pričre monologique ", ou
pričre faite d’une seule parole, d’une seule phrase brčve, trčs
fréquemment répétée (18). Saint Cassien, qui est le premier ą
exposer d’une maničre détaillée la " tradition secrčte " des Pčres
du désert ą ce sujet, donne précisément comme formule ą cette
pričre un verset psalmique, le " Dieu, viens ą mon aide ; Seigneur
hāte-toi de me secourir " du psaume 69. Il voit dans la répétition
inlassable de ce verset un merveilleux instrument de purification
du cœur et de simplification intérieure, une sorte d’épiclčse
divinement efficace, apte ą attirer sur l’āme l’effusion gratuite
des plus hauts dons de contemplation (19). Le texte, cité plus
haut, de la vie de l’Abbé Philémon est un témoin de l’usage
analogue, qui a tellement marqué la liturgie orthodoxe, du Kyrie
éleison indéfiniment repris. Mais le Kyrie eleison n’est-il pas un
des leitmotive du Psautier, le principal peut-źtre ?

Au sein de l’Orthodoxie, des traditions spirituelles diverses


pourront mettre l’accent tantōt sur la psalmodie, tantōt sur la
pričre monologique, dont la " pričre de Jésus " est devenue peu ą
peu la formule privilégiée. Sans préjudice de cette légitime
diversité, le conseil de saint Jean de Gaza demeurera la rčgle
d’or en la matičre : " Est-il bon de s’adonner au " Seigneur Jésus-
Christ, aie pitié de moi ", ou bien vaut-il mieux dire par cœur des
passages de la Sainte Écriture et réciter des Psaumes ? — Il faut
faire les deux, un peu de l’un et un peu de l’autre. Car il est écrit
: Il fallait faire ceci sans omettre cela (Mt 23,23) (20).

Les Psaumes et la " théoria "

De par son caractčre discursif, la psalmodie ressortit ą


la praxis, ą la phase active de la vie spirituelle. " Nous qui
sommes imparfaits, dit saint Jean Climaque, nous avons besoin
non seulement de la qualité, mais de l’abondance quantitative
des mots pour notre pričre ; en effet, cette derničre procure la
premičre. Il est dit en effet : Il donne une pričre pure ą celui qui
prie assidūment, mźme si sa pričre est entachée de divagations
et pénible (21). " C’est cette pričre persévérante, dont la qualité
viendra seulement de l’effort incessant, sans cesse mis en échec
et sans cesse repris, que nous faisons pour źtre attentifs aux
mots que nous prononēons, pour y " enfermer notre pensée ",
qui nous acheminera, s’il plaīt ą Dieu, vers la " pričre véritable "
que l’Esprit-Saint lui-mźme fait sourdre dans nos cœurs (22).
Alors — mais alors seulement — vaudra le conseil de saint
Grégoire le Sinaļte : " Quand tu vois la pričre opérer et s’exercer
dans ton cœur sans s’arrźter, ne l’arrźte pas ni ne te lčve pour
psalmodier, ą moins que, par une disposition divine, elle ne te
quitte la premičre. Car ce serait quitter Dieu au dedans pour lui
parler au dehors et se détourner des hauteurs vers la terre...
(23). "
Extraits de : Les Psaumes : Pričres de l'Église,
par Higoumčne Placide Deseille (YMCA-Press, 1979).
Reproduit avec l'autorisation de Pčre Placide.

NOTES

9. Sur le rōle de l’Ancien Testament dans la catéchčse des premiers


sičcles, cf. J. DANIELOU et R. du CHARLAT, La catéchčse aux premiers
sičcles, Paris, 1968, notamment p. 82 ss. Sur l’interprétation chrétienne
des psaumes chez les Pčres et dans les liturgies. cf. Ą. ROSE, Psaumes et
pričre chrétienne, Bruges. 1965 ; idem, " L’influence des Psaumes sur les
annonces et les récits de la passion et de la résurrection, " dans Le
Psautier. Ses origines. Ses problčmes littéraires. Son influence, Louvain,
1962, p. 297-356 ; " L’influence des Septante sur la tradition
chrétienne ", dans Questions liturgiques et paroissiales, 1965, p. 192-
211 ; 284-301 ; J. DANIELOU, " Les Psaumes dans la liturgie de
l’Ascension, " dans La Maison-Dieu, 21 (1950), p.40-56 ; idem, " Le
Psaume 2l dans la catéchčse patristique, " dans La Maison-Dieu, 49
(1957), p. 17-34 ; idem,. " Le Psaume XXII, " dans Bible et
Liturgie (coll. Lex orandi no 11), Paris, 1951, p. 240-258 ; idem, " Le
Psaume XXII et les étapes de l’initiation, " dans Études d’exégčse judéo-
chrétienne, Paris, 1966, p. 141-162 ; idem, " Le cœur brisé, " ibid. p. 163-
169 ; J. CAPELLE, " Actualité des anciens psautiers latins, " dans Revue
d’Histoire ecclésiastique, 55 (1960), p. 492-498 ; P. SALMON. " De
l’interprétation des psaumes dans la liturgie aux origines de l’office, "
dans L’office divin (Coll. Lex orandi no 27), Paris, 1959, p. 99 ss. ; J.
LECLERCQ, " Les Psaumes 20-25 chez les commentateurs du Haut Moyen
Age, " dans Richesses et déficiences des anciens psautiers latins, Rome,
1959, p. 213-229.
10. P.G. 27, col. 12 ss.
11. Les Psaumes, traduits et présentés par A. CHOURAQUI, Paris, 1956,
p. 3-4.
12. Cf. B. FISCHER, " Le Christ dans les Psaumes, " dans La Maison-Dieu,
28 (1951), p. 86-113 ; idem, " Les Psaumes, pričre chrétienne.
Témoignages du 11° sičcle, " dans La pričre des Heures (Coll. Lex
orandi no 35), Paris, 1963, p. 85-99.
13. Philokalia tōn hiérōn Neptikōn, Tome 11, Athčnes, 1958, p. 243-244.
14. Ą. CHOURAQUI. Op. cit., p. 24-29.
15. S. HILAIRE DE POITIERS, In Psalm. 150, 1 : P.L. 9, 889 A-B, résumé
par P. GALTIER, op. cit., p. 161.
16. Cf. M.-J. RONDEAU, " Exégčse du Psautier et anabase
spirituelle, " dans Epektasis, p. 517.
17. S. ATHANASE D’ALEXANDRIE, Vie de S. Antoine, 13 ; trad. fr. dans B.
LAVAUD. Antoine le Grand, Pčre des moines, Fribourg-Lyon, 1943, p. 22.
18. Sur la pričre " monologique ", voir, entre autres, l’excellent petit
volume d’UN MOINE DE L’ÉGLISE D’ORIENT, La pričre de
Jésus, Chevetogne, 1959, repris en livre de poche dans la collection Livre
de vie.
19. S. JEAN CASSIEN, Conférence 10, ch. 10-11.
20. SS. BARSANUPHE et JEAN DE GAZA, Correspondance, trad. L.
REGNAULT, PH. LEMAIRE et B. OUTTIER, Solesmes, 1972, p. 146.
21. S. JEAN CLIMAQUE, L’Échelle sainte, XXVIII, 22 ; trad. PI. DESEILLE,
Bellefontaine, 1978, p. 293.
22. Ibid., l6-17 ; o.c., p. 292-293.
23. GRÉGOIRE LE SINAĻTE, dans Philokalia tōn Neptikōn, tome 4,
Athčnes. 1961, p. 82.

THČMES DES PSAUMES


(Numérotation des Septante)

1. L’ÉCONOMIE DU SALUT

La création : 8, 18, 32, 64, 103, 148.


L’histoire d’Israėl : 76, 77, 88, 104, 105.

LE CHRIST

Incarnation : 2, 44, 71, 84, 88, 131, 138.


Nativité : 2, 18, 84, 97, 109.
Baptźme au Jourdain : 28, 113.
Tentation au désert : 90.
Transfiguration : 88.
Passion : 3, 8, 21, 30, 34, 39, 40, 48, 54, 68, 141, 142.
Croix : 4, 73, 98.
Descente aux enfers : 23, 87.
Résurrection (le Seigneur " se lčve ") : 8, 15, 29, 64, 75, 109,
114, 117.
Ascension : 18, 23, 46, 56, 67, 107.
Pentecōte : 18, 67.
Seigneurerie universelle : 2, 8, 20, 71, 92. 94, 95, 96, 97, 98, 99.
Parousie : 49, 52, 58, 74, 75, 96. 149.
Rédemption : 39, 48.
Universalité du salut : 46, 59, 66, 67, 99, 107, 116.
Le Saint-Esprit : 32, 50, 103, 138, 142.
L’Église : 44, 45, 47, 86, 121, 124, 126, 132, 136.
La Mčre de Dieu : 44, 45, 86.

2. PRIČRE ET VIE CHRÉTIENNES

Supplication
- dans l’épreuve et la tentation : 3, 6, 7, 9, 11, 12, 16, 25, 27, 38,
40, 43, 53, 54, 55, 57, 59, 63, 67, 69, 70, 73, 108, 119, 122, 139,
140, 141, 142, 143 ;
- dans la maladie 6, 37, 40, 87, 101 ;
- dans l’exil : 4l, 42, 60, 119, 136 ;
- de l’Église persécutée : 43, 58, 73, 78, 79, 82, 93, 101, 139.
Pénitence : 6, 24, 31, 37, 50, 101, 129, 142.
Fragilité et grandeur de l’homme : 8, 89, 101, 138, 143.
Confiance : 9, 10, 11, 26, 38, 55, 56, 61, 70, 88, 90, 120, 128,
130.
Abandon ą Dieu : 4, 22, 61, 90.
Action de grāces :17, 29, 33, 64, 65, 75, 102, 103, 106, 110, 112,
114, 115, 123, 134, 135, 137.
Louange : 32, 66, 94 ą 99, 116, 133, 134, 135, 143 ą 150.
Bénédictions : 66, 113B, 133.
Amour de la loi du Christ : 1, 18, 118.
Désir de Dieu : 26, 41, 42, 60, 62, 72, 83, 119, l36.
Proximité de Dieu : 4, 5, 14, 15, 26, 30, 35, 62, 72, 83, 138.
Grandeur de Dieu : 8, 23, 28, 46, 47, 94, 138.
Douceur de Dieu : 22, 26, 33, 35, 62, 76, 80, 85, 144, 145.

LES SACREMENTS

Baptźme, chrismation, eucharistie : 22.


Baptźme : 28, 41.
Eucharistie : 33, 49, 80, 115, 147.
Mariage : 127.

LES SAINTS

Apōtres : 18, 67.


Martyrs : 65, 115.
Confesseurs : 15, 36, 91, 111, 138.
Vierges : 44.
Saintes femmes : 127.
Défunts : 50, 118, 129, 142.

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Versets choisis des psaumes


Derničre mise ą jour : 25-02-03