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Commentaire du Livre des causes1

Par saint Thomas d’Aquin


Traduction reprise à partir du travail de
Béatrice et Jérôme DECOSSAS, docteurs en philosophie, 2005
On peut se procurer leur commentaire de cette œuvre chez Vrin, Paris, 2005.

Les œuvres complètes de saint thomas d’Aquin


http://docteurangelique.free.fr, 2008

Prologue :__________________________________________________________________________3
1e Toute cause première influe plus sur son effet que la cause universelle seconde_______________3
2) Tout être supérieur est ou bien au-dessus de l'éternité et avant elle, ou bien avec elle, ou bien
après elle et au-dessus du temps________________________________________________________8
3) Toute âme noble a trois opérations; en effet, parmi ses opérations, il y a une opération animale,
une opération intelligible et une opération divine________________________________________14
4) La première des choses créées est l'être et avant lui il n'y a pas d’autre crée________________22
5) Les intelligences supérieures premières qui jouxtent la cause première impriment des formes
secondes, stables qui ne périssent pas de sorte qu'il soit nécessaire de les faire à nouveau. Pour
leur part, les intelligences secondes impriment des formes déclinantes et séparables, comme est
l’âme_____________________________________________________________________________29
6) La Cause première est supérieure au discours, et les langues échouent à discourir d'elle, du
moins à discourir sur son être, car elle est au-dessus de toute cause ; et on en peut discourir
seulement par les causes secondes, qui sont illuminées par la lumière de la cause première._____36
7) L’intelligence est une substance qui n’est pas divisée___________________________________42
8) « Toute intelligence connaît ce qui est au-dessus d’elle et ce qui est au-dessous d'elle : mais elle
connaît ce qui est au-dessous d'elle parce qu'elle en est la cause, et elle connaît ce qui est au-dessus
d'elle parce qu’elle en reçoit les bontés »________________________________________________49
9) La stabilité et l’essence de toute intelligence lui viennent du bien pur qui est la cause première.______50
10) Toute intelligence est pleine de formes; pourtant, parmi les intelligences il y en a qui
contiennent des formes moins universelles et d'autres qui contiennent des formes plus universelles
__________________________________________________________________________________59

1
Les traducteurs ont pris pour texte de base l'édition critique de H.-D. Saffrey, Sancti Thomae de Aquino
super Librum de causis expositio, Fribourg, 1954; reed. Paris, Vrin, 2002. Les rares fois où ils ont préféré
les choix de l'édition Marietti (1955) établie par Pera, ils le précisens. Quant à la traduction française du
Liber de Causis, c'est celle de La demeure de l'être. Autour d'un anonyme. Etudes et traduction du Liber
de Causis, trad. P. Magnard, O. Boulnois, B. Pinchard et J. -L. Solere, Paris, Vrin, 1990. Le texte latin de
cette version numérique est celui du Père Busa (consulter le site http://www.corpusthomisticum.org du
professeur Enrique Alarcón.
11) Toute intelligence pense les choses perpétuelles qui ne sont pas détruites et ne tombent pas
sous le temps.______________________________________________________________________64
12) Tous les êtres premiers sont les uns dans les autres selon qu'il est possible à chacun d'être en
un autre___________________________________________________________________________69
13) Toute intelligence intellige sa propre essence._________________________________________74
14) Les choses sensibles sont en toute âme parce qu'elle en est le modèle, et les choses intelligibles
sont en elle parce qu'elle les connaît.___________________________________________________74
15) Tout être connaissant connaît sa propre essence, il revient donc à son essence par un retour
complet.___________________________________________________________________________77
16) Toutes les puissances pour lesquelles il n'y a pas de limite dépendent d'un infini premier qui
est puissance des puissances, non parce que celles-ci sont acquises, stables, se tenant dans les
choses, mais plutôt parce qu'elles sont puissances pour les choses recevant leur stabilité._______80
17) Toute puissance unifiée est plus infinie qu'une puissance multiple_______________________87
18) Toutes les choses ont l'être grâce à l'étant premier, toutes les vivantes sont mues par leur
essence grâce à la vie première, et toutes les intelligibles sont connaissantes grâce à l'intelligence
première.__________________________________________________________________________86
19) Parmi les intelligences, il y a celle qui est intelligence divine puisqu'elle reçoit en une réception
abondante quelque chose des bontés premières qui procèdent de la cause première; il y a celle qui
n'est qu’intelligence puisqu'elle ne reçoit rien des bontés premières, si ce n'est par l'intermédiaire
de l'intelligence première. Parmi les âmes, il y a celle qui est intelligible, puisqu'elle dépend de
l'intelligence; et celle qui n'est qu'âme. Enfin parmi les corps naturels, il y a celui qui a une âme
qui le gouverne et qui, au-dessus de lui, le dirige, et il y a ceux qui sont seulement corps naturels et
qui n'ont pas d'âme._________________________________________________________________92
20) « La cause première régit toutes les choses créées, sans qu'elle soit mêlée à elles ».__________95
21) Le premier est riche par soi-même et il est plus riche.______________________________________98
22) « La cause première est au-dessus de tout nom dont on la nomme puisque ne lui convient ni
l'inachèvement, ni même l'achèvement ».______________________________________________100
23) Toute intelligence divine connaît les choses en tant qu'elle est intelligence, et les gouverne en
tant qu'elle est divine.______________________________________________________________102
24) La cause première existe en toutes choses selon une disposition une, mais toutes choses
n'existent pas dans la cause première selon une disposition une.___________________________102
25) Les substances intelligibles unifiées ne sont pas engendrées à partir d'autre chose, et toute
substance se tenant par son essence n'est pas engendrée à partir de quelque chose d'autre.____105
26) Aucune substance se tenant par elle-même ne tombe sous la corruption._________________111
27) Toute substance destructible et non perpétuelle est soit composée soit supportée par une autre
chose.____________________________________________________________________________112
28) Toute substance se tenant par son essence est simple et n'est pas divisée._________________113
29) Toute substance simple se tient par elle-même, c'est-à-dire par sa propre essence._________116
30) Toute substance créée dans le temps, ou bien est toujours dans le temps et le temps ne l'excède
pas, puisque sa création coïncide avec celle du temps ; ou bien elle excède le temps et le temps
l'excède puisqu'elle est créée en certaines portions du temps._____________________________115
31) Entre une chose dont la substance et l'activité sont dans le moment de l'éternité et une chose
dont la substance et l'activité sont dans le moment du temps, il existe un intermédiaire : ce dont la
substance relève du moment de l'éternité, et l'opération du moment du temps._______________120
32) Toute substance tombant sous l'éternité en certaines de ses dispositions et sous le temps en certaines
autres, est à la fois être et génération.___________________________________________________122

Prooemium Prologue :
[84235] Super De causis, pr. Sicut philosophus
dicit in X Ethicorum, ultima felicitas hominis Comme l’affirme le Philosophe au livre X de
consistit in optima hominis operatione quae est son Ethique2, la félicité ultime de l’homme
supremae potentiae, scilicet intellectus, consiste dans la meilleure opération humaine
respectu optimi intelligibilis. Quia vero qui est celle de la puissance suprême, à savoir
effectus per causam cognoscitur, manifestum l’intellect, eu égard au meilleur intelligible.
est quod causa secundum sui naturam est Or, parce que l'effet est connu par la cause, il
magis intelligibilis quam effectus, etsi est évident que la cause, de sa nature, est plus
aliquando quoad nos effectus sint notiores intelligible que l’effet, même si quelquefois et
causis propter hoc quod ex particularibus sub par rapport à nous, les effets sont mieux
sensu cadentibus universalium et connus que leurs causes. Ceci s’explique par
intelligibilium causarum cognitionem le fait que ce sont des réalités particulières qui
accipimus. Oportet igitur quod simpliciter tombent sous nos sens que nous tirons la
loquendo primae rerum causae sint secundum connaissance des causes universelles et
se maxima et optima intelligibilia, eo quod intelligibles. Il faut donc que, absolument
sunt maxime entia et maxime vera cum sint parlant, les causes premières des choses soient
aliis essentiae et veritatis causa, ut patet per les intelligibles suprêmes et les meilleurs : ils
philosophum in II metaphysicae, quamvis sont étants et vrais au plus haut point
huiusmodi primae causae sint minus et puisqu’ils sont la cause de l’être et de la vérité
posterius notae quoad nos: habet enim se ad ea des autres choses, comme cela est manifeste
intellectus noster sicut oculus noctuae ad par le Philosophe au livre II de sa
lucem solis quam propter excedentem Métaphysique3; et ce, bien que les causes
claritatem perfecte percipere non potest. premières de cette espèce soient moins
Oportet igitur quod ultima felicitas hominis connues de nous et le soient ultérieurement :
quae in hac vita haberi potest, consistat in notre intellect est par rapport à elles comme
consideratione primarum causarum, quia illud l’œil de la chouette par rapport à la lumière du
modicum quod de eis sciri potest, est magis soleil qui, à cause de sa trop grande clarté, ne

2
Cf. 7, 1177a 12-14.
3
Cf. 1, 993 b 26-31.
amabile et nobilius omnibus his quae de rebus peut être parfaitement perçue. Il faut donc que
inferioribus cognosci possunt, ut patet per la félicité ultime que l’homme peut connaitre
philosophum in I de partibus animalium; en cette vie consiste en la considération des
secundum autem quod haec cognitio in nobis causes premières, parce que le peu qu’on est
perficitur post hanc vitam, homo perfecte capable d'en savoir est toujours plus aimable et
beatus constituitur secundum illud Evangelii: plus noble que tout ce qu'on peut connaitre des
haec est vita aeterna ut cognoscant te Deum réalités inférieures, comme cela est manifeste
verum unum. Et inde est quod philosophorum par le Philosophe dans le livre I des Parties
intentio ad hoc principaliter erat ut, per omnia des animaux4. Et dans la mesure où c'est après
quae in rebus considerabant, ad cognitionem cette vie que cette connaissance atteint en nous
primarum causarum pervenirent. Unde sa perfection, l'homme est alors établi dans la
scientiam de primis causis ultimo ordinabant, béatitude parfaite selon cette parole de
cuius considerationi ultimum tempus suae l’Evangile : « En cela consiste la vie éternelle
vitae deputarent: primo quidem incipientes a qu'ils Te connaissent Toi, le Dieu unique et
logica quae modum scientiarum tradit, secundo vrai »5.
procedentes ad mathematicam cuius etiam Aussi, les philosophes, en considérant tout ce
pueri possunt esse capaces, tertio ad naturalem qui est dans les choses, visaient-ils
philosophiam quae propter experientiam principalement à parvenir à la connaissance
tempore indiget, quarto autem ad moralem des causes premières. En conséquence, ils
philosophiam cuius iuvenis esse conveniens plaçaient la science des causes premières à la
auditor non potest, ultimo autem scientiae fin, science à laquelle ils consacraient la
divinae insistebant quae considerat primas dernière période de la vie. Selon eux, il
entium causas. Inveniuntur igitur quaedam de convenait de commencer par la logique qui
primis principiis conscripta, per diversas livre la méthode même des sciences; de
propositiones distincta, quasi per modum poursuivre par les mathématiques dont même
sigillatim considerantium aliquas veritates. Et les enfants sont capables; de continuer par la
in Graeco quidem invenitur sic traditus liber philosophie de la nature qui demande qu'on ait
Procli Platonici, continens CCXI acquis de l'expérience; après quoi, on passait à
propositiones, qui intitulatur elementatio la philosophie morale qui ne convient pas à la
theologica; in Arabico vero invenitur hic liber jeunesse, pour s’appliquer enfin à la science
qui apud Latinos de causis dicitur, quem divine qui étudie les causes premières des
constat de Arabico esse translatum et in Graeco étants.
penitus non haberi: unde videtur ab aliquo On trouve certains écrits au sujet des premiers
philosophorum Arabum ex praedicto libro principes, repartis en diverses propositions,
Procli excerptus, praesertim quia omnia quae comme considérant une à une quelques
in hoc libro continentur, multo plenius et vérités. Nous est parvenu un livre, écrit en
diffusius continentur in illo. Intentio igitur grec, du platonicien Proclus, contenant deux-
huius libri qui de causis dicitur, est determinare cent-onze propositions et intitulé Eléments de
de primis causis rerum. Et, quia nomen causae théologie. On a aussi ce livre que les Latins
ordinem quemdam importat et in causis ordo appellent le De Causis, qui est très
ad invicem invenitur, praemittit, quasi certainement traduit de l'arabe et qu'on n'a pas
quoddam principium totius sequentis operis, en grec. Aussi semble-t-il avoir été extrait par
quamdam propositionem ad ordinem causarum quelque philosophe arabe du livre cite de

4
Cf. I. 5, 644 b 32-34.
5
Cf. Jn., 17, 3.
pertinentem, quae talis est. Proclus, puisque tout ce qui se trouve dans ce
livre est dit de façon plus complète et plus
développée dans les Eléments.
L'intention du De Causis est de traiter des
causes premières. Et parce que le nom de
cause suppose un certain ordre et que l’ordre
entre les causes se tire du rapport qu'elles
entretiennent entre elles, le De Causis
commence, à titre de point de départ de toute
la suite de l’ouvrage, par cette proposition qui
a trait à l’ordre des causes :
Lectio 1 1) Toute cause première influe plus
[84236] Super De causis, l. 1 Omnis causa sur son effet que la cause
primaria plus est influens super suum
universelle seconde
causatum quam causa secunda universalis. Ad
cuius manifestationem unum corollarium
Pour le manifester, l'auteur ajoute un corollaire
inducit, per quod manifestatur primum sicut
par lequel il éclaircit, comme par un signe, ce
per quoddam signum; unde subdit: cum ergo
premier point : « Lorsque donc la cause
removet causa secunda universalis virtutem
universelle seconde ôte sa puissance à une
suam a re, causa universalis prima non aufert
chose, la cause universelle première ne la
virtutem suam ab ea. Et ad huius probationem
retire pas à celle-ci ». Pour le prouver, il
inducit tertium, dicens: quod est quia
introduit un troisième élément, en disant : « La
universalis causa prima agit in causatum
raison en est que la cause universelle première
causae secundae antequam agat in ipsum
agit sur l’effet de la cause universelle seconde,
causa universalis secunda. Et ex hoc concludit
avant que celle-ci n'agisse sur lui ». De là, il
quod secundo positum est, et convenienter.
conclut ce qu’il a posé en second lieu, et à
Necesse est enim id quod prius advenit ultimo
juste titre. Il est nécessaire, en effet, que ce qui
abscedere; videmus enim ea quae sunt priora in
vient en premier se retire en dernier; nous
compositione esse ultima in resolutione. Sic
voyons que ce qui est premier dans la
igitur intentio huius propositionis in his tribus
composition est dernier dans la résolution.
consistit, quorum primum est quod causa
Ainsi donc l'intention de cette proposition est
prima plus influit in effectum quam secunda,
d'établir trois choses : premièrement, que la
secundum est quod impressio causae primae
cause première influe davantage sur son effet
tardius recedit ab effectu, tertium est quod
que la cause seconde ; deuxièmement, que
prius ei advenit. Quae quidem tria Proclus
l’impression de la cause première s’efface de
proponit in duabus propositionibus, primum in
son effet en dernier; qu’enfin, cette même
LVI propositione sui libri, quae talis est: omne
impression lui advient en premier. Ces trois
quod a secundis producitur, et a prioribus et
points, Proclus les établit en deux
causalioribus producitur eminentius, a quibus
propositions. La première, soit la proposition
et secunda producebantur; alia vero proponit
56 de son livre, dit : « Tout ce qui est produit
in sequenti propositione quae talis est: omnis
par des causes dérivées est produit à meilleur
causa et ante causatum operatur et post ipsum
titre par les causes antérieures et plus efficaces
plurium est substitutiva. His autem tribus
qui ont produit ces mêmes causes dérivées ».
praemissis ad ea manifestanda procedit, primo
Et la seconde6, qui la suit, dit : « Toute cause
quidem per exemplum, secundo per rationem,
agit avant son effet et forme après lui des
6
Eléments, prop. 57.
ibi: et causa prima adiuvat. Exemplum autem effets plus nombreux que les siens <supplée au
videtur pertinere ad causas formales in quibus plus grand nombre d’autres causes7 > ». Ces
quanto forma est universalior tanto prior esse trois prémisses étant posées, l'auteur, pour les
videtur. Si igitur accipiamus aliquem manifester, procède ainsi : il propose d'abord
hominem, forma quidem specifica eius un exemple; puis livre ensuite la raison à partir
attenditur in hoc quod est rationalis, forma de : « et la cause première aide la cause
autem generis eius attenditur in hoc quod est seconde etc. ».
vivum vel animal; ulterius autem id quod est L’exemple qu'il prend semble convenir aux
omnibus commune est esse. Manifestum est causes formelles ou plus la forme est
autem in generatione unius particularis universelle plus elle parait antérieure. Prenons
hominis quod in materiali subiecto primo « un homme » : sa forme spécifique tient à ce
invenitur esse, deinde invenitur vivum, qu'il est rationnel; sa forme générique à ce
postmodum autem est homo; prius enim ipse qu'il est vivant ou animal; et ce qui est
est animal quam homo, ut dicitur in II de commun ultimement à tout ceci est l‘être. Il
generatione animalium. Rursumque in via est manifeste que dans la génération d'un
corruptionis primo amittit usum rationis et homme particulier, l’être est trouvé d’abord
remanet vivum et spirans, secundo amittit dans le sujet matériel, puis on trouve le vivant,
vitam et remanet ipsum ens, quia non enfin, on a l’homme. En effet, celui-ci est
corrumpitur in nihilum. Et sic potest intelligi d'abord animal avant que d'être homme,
hoc exemplum secundum viam generationis et comme il est dit au livre II De la génération
corruptionis alicuius individui. Et haec est eius des animaux3. En outre sur le chemin qui mène
intentio, quod patet ex hoc quod dicit: cum à la corruption, l'homme perd d'abord l'usage
ergo individuum non est homo, id est de la raison, il reste alors quelque chose de
secundum actum proprium hominis, est vivant et de respirant; puis ce quelque chose
animal, quia adhuc remanet in eo operatio perd la vie et reste alors un existant, parce qu'il
animalis quae consistit in motu et sensu; et, n'est pas corrompu en du néant. On peut donc
cum non est animal, est esse tantum, quia comprendre cet exemple selon l’ordre de la
remanet corpus penitus inanimatum. génération et la corruption d'un individu.
Verificatur hoc exemplum in ipso rerum L'intention de l'auteur apparait d’ailleurs
ordine: nam priora sunt existentia viventibus et clairement quand il dit : « Quand donc un
viventia hominibus, quia remoto homine non individu n'est pas un homme », c'est-à-dire
removetur animal secundum continentiam, sed selon l’acte propre de l’homme, « il est un
e converso quia, si non est animal, non est animal » puisque reste en lui l’opération
homo. Et eadem ratio est de animali et esse. animale consistant dans le mouvement et la
Deinde cum dicit: et causa prima etc., probat sensation; « et quand il n’est pas un animal, il
tria praedicta per rationem. Primum autem, est un être seulement » puisque reste le corps
scilicet quod causa prima plus influat quam entièrement inanimé. Cet exemple se vérifie
secunda, sic probat: eminentius convenit aussi dans l’ordre même des choses : les
aliquid causae quam causato; sed operatio qua existants sont antérieurs aux vivants et les
causa secunda causat effectum, causatur a vivants antérieurs aux hommes puisque,
causa prima, nam causa prima adiuvat causam l’humanité étant ôtée, l’animalité n’est pas
secundam faciens eam operari; ergo huius ôtée quant au contenu. Et dans l’autre sens :
operationis secundum quam effectus s’il n'y a pas d'animal, il n'y a pas d'homme.
producitur a causa secunda, magis est causa Le même raisonnement vaut pour l’animalité

7
Cf. 3, 736 a 2.
causa prima quam causa secunda. Proclus et l’être.
autem expressius hoc sic probat: causa enim Ensuite lorsqu'il dit : « Et la cause première
secunda, cum sit effectus causae primae, aide la cause seconde etc. » il avance la raison
substantiam suam habet a causa prima; sed a des trois points établis plus haut. Que la cause
quo habet aliquid substantiam, ab eo habet première influe davantage que ne le fait la
potentiam sive virtutem operandi; ergo causa cause seconde, il le prouve ainsi. Tout ce qui
secunda habet potentiam sive virtutem convient au causé convient plus excellemment
operandi a causa prima. Sed causa secunda per à la cause. Or l’opération par laquelle la cause
suam potentiam vel virtutem est causa effectus; seconde cause son effet est causée par la cause
ergo hoc ipsum quod causa secunda sit causa première. « La cause première aide la cause
effectus, habet a prima causa. Esse ergo seconde » puisqu’elle le fait opérer. Donc
causam effectus inest primo causae primae, l’opération de la cause seconde par laquelle
secundo autem causae secundae; quod autem celle-ci produit son effet, est davantage le fait
est prius in omnibus, est magis, quia de la cause première que de la cause seconde.
perfectiora sunt priora naturaliter. Ergo prima Proclus le prouve de façon plus explicite8. La
causa est magis causa effectus quam causa cause seconde, des lors qu'elle est l'effet de la
secunda. Secundum, scilicet quod impressio cause première, tient d'elle sa substance. Or
causae primae tardius recedat ab effectu, c'est celui dont on tient sa substance qui donne
probat ibi: et quando removetur causa secunda puissance et vertu d'opérer. Donc la cause
et cetera. Et inducit talem rationem: quod seconde tient sa puissance ou vertu de la cause
vehementius inest, magis inhaeret; sed prima première. Par ailleurs la cause seconde par sa
causa vehementius imprimit in effectu quam puissance ou vertu est cause d’effet; donc le
causa secunda, ut probatum est; ergo eius fait même que la cause seconde soit cause
impressio magis inhaeret; ergo tardius recedit. d’effet vient de la cause première. Aussi
Tertium, scilicet quod prius adveniat, probat pouvoir être cause d’effet appartient-il d’abord
ibi: et non est causatum causae secundae etc., à la cause première, et ensuite à la cause
tali ratione. Causa secunda non agit in seconde. Ce qui est antérieur en toute chose a
causatum suum nisi virtute causae primae; ergo davantage d'être, parce que ce qui est plus
et causatum non procedit a causa secunda nisi parfait est par nature antérieur. Donc la cause
per virtutem causae primae; sic igitur virtus première est davantage cause de l’effet que ne
causae primae dat effectui ut attingatur a l’est la cause seconde.
virtute causae secundae; prius ergo attingitur a Deuxièmement, que l'impression de la cause
virtute causae primae. Hoc autem uno medio première se retire plus tardivement de son
Proclus sic probat. Causa prima est magis effet que celle de la cause seconde, l’auteur le
causa quam secunda; ergo est perfectioris prouve la ou il dit : « Et quand la cause
virtutis. Sed quanto virtus alicuius causae est seconde est retirée de son effet etc. ». La
perfectior, tanto ad plura se extendit; ergo raison proposée est la suivante : ce qui affecte
virtus causae primae ad plura se extendit quam une chose plus fortement y inhère aussi
virtus causae secundae. Sed id quod in pluribus davantage; or la cause première imprime sa
est, prius est in adveniendo et ultimum in marque plus fortement que ne le fait la cause
recedendo; ergo impressio causae primae seconde, comme cela a été prouve; donc son
primo advenit et ultimo recedit. Est autem impression y inhère davantage et se retire plus
considerandum in quibus causis haec tardivement.
propositio habeat veritatem. Et siquidem ad Troisièmement, à savoir que l'impression de la
genera causarum quaestio referatur, cause première advient en premier à son effet,

8
Eléments, prop. 56.
manifestum est quod habet veritatem in il le prouve ou il dit : « Et il n'y a9 pas d'effet
quolibet causarum genere suo modo. Et in de la cause seconde si ce n’est par la vertu de
causis quidem formalibus exemplum inductum la cause première ». La raison est telle : la
est. In causis autem materialibus similis ratio cause seconde n'agit pas sur son effet, si ce
invenitur; nam id quod primo substernitur ut n'est par la vertu de la cause première; donc le
materia, causa est propinquioris materiae ut et cause ne procède de la cause seconde que par
ipsa materialiter substet, sicut materia prima la vertu de la cause première; aussi la vertu de
elementis, quae sunt quodammodo materia la cause première donne-t-elle à l’effet d'être
mixtorum corporum. Utrumque autem horum touché par la vertu de la cause seconde; celui-
ostendit idem esse in efficientibus causis. là est donc touche d’abord par la vertu de la
Manifestum est enim quod, quanto aliqua cause première. Ceci, Proclus le montre par un
causa efficiens est prior, tanto eius virtus ad seul moyen terme10. La cause première est plus
plura se extendit; unde oportet ut proprius cause que la cause seconde; sa puissance est
effectus eius communior sit. Causae vero donc plus parfaite. Or plus la vertu d'une cause
secundae proprius effectus in paucioribus est parfaite, plus elle s’étend à un plus grand
invenitur; unde et particularior est. Ipsa enim nombre d’effets. La vertu de la cause première
causa prima producit vel movet causam s'étend donc à plus d'effets que celle de la
secundo agentem, et sic fit ei causa ut agat. cause seconde. Mais comme se qui s’étend à
Inveniuntur igitur praedicta tria quae tacta plus de choses advient en premier et se retire
sunt, primordialiter quidem in causis en dernier, l’impression de la cause première
efficientibus et ex hoc manifestum est quod advient en premier et se retire en dernier11.
derivatur ad causas formales: unde et hic Examinons maintenant quelle sorte de cause
ponitur verbum influendi et Proclus utitur vérifie cette première proposition. Si l’on
verbo productionis quae exprimit causalitatem rapporte cette proposition aux différents
causae efficientis. Quod autem ex causis genres de causes, il est manifeste que celle-ci
efficientibus derivetur ad causas materiales, est vraie pour tous, selon la causalité
non est adeo manifestum, eo quod causae respective de chacun. L'exemple pris par
efficientes quae sunt apud nos, non producunt l'auteur est tire des causes formelles. Mais on
materiam sed formam; sed, si consideremus trouve une raison semblable pour les causes
causas universales a quibus procedunt et matérielles ; en effet, ce qui est antérieur dans
materialia rerum principia, necesse est quod l’ordre de la matière est cause de la matière
hic ordo derivetur et ad materiales causas ex prochaine à titre de suppôt, comme la matière
causis efficientibus. Quia enim primae et première est substrat des éléments qui sont à
supremae causae efficacia seu causalitas ad leur tour la matière première des corps
plura se extendit, necesse est quod id quod mixtes12. Il montre que c’est la même chose
primo subsistit in omnibus sit a prima omnium dans l’ordre des causes efficientes. Il est clair
causa. Deinde a causis secundis adduntur que plus une cause efficiente est antérieure,
dispositiones quibus materiae appropriantur plus sa vertu s’étend à un grand nombre
singulis rebus. Quod etiam utcumque in his d'effets; si bien que l'effet le plus propre de la

9
Pera lit : « Et non figitur » au lieu de : « Et non est ». Le verbe figere d'où sont dérivés fixum (cf. alinéa
54), fixio (alinea 79), fixionem (alinéa 129), fixa (alinéas 128 et 157) semble rejoindre la terminologie de
l’anonyme.
10
Cf. Elements, prop. 57.
11
Cf. ibid., prop. 70.
12
Plutôt que quodammodo, on a adopte la variante d'une des familles de manuscrits eodem modo.
quae apud nos sunt, apparet: nam omnibus cause efficiente première est aussi le plus
artificialibus materiam primam exhibet natura; commun. L'effet propre des causes secondes
deinde per artes quasdam priores materia s'observe dans un plus petit nombre de choses;
naturalis disponitur ut congruat aussi est-il plus particulier. La cause première
particularioribus artificiis; comparatur autem produit et meut la cause agissant en second et
prima omnium causa ad totam naturam sicut est ainsi la cause de l'action de celle-ci. C'est
natura ad artem; unde id quod primo subsistit d'ailleurs primordialement pour les causes
in tota natura est a prima omnium causa, quod efficientes que valent les trois points établis
appropriatur singulis rebus officio causarum par cette première proposition; d'ou il est
secundarum. In causis etiam finalibus manifeste que c'est de façon dérivée qu'elles
manifestum est verificari omnia praedicta, nam s’appliquent aux causes formelles. C’est
propter ultimum finem, qui est universalis, alii pourquoi l’auteur emploie le verbe influer,
fines appetuntur, quorum appetitus advenit quand Proclus use du mot production. Tous
post appetitum ultimi finis et ante ipsum deux expriment la causalité de la cause
cessat; sed et huius ordinis ratio ad genus efficiente. Il n’est toutefois pas si évident
causae efficientis reducitur, nam finis in qu’on puisse appliquer de façon dérivée aux
tantum est causa in quantum movet efficientem causes matérielles ce qui vaut pour les causes
ad agendum, et sic, prout habet rationem efficientes, parce que les causes efficientes
moventis, pertinet quodammodo ad causae d'ici-bas (particulières) ne produisent pas la
efficientis genus. Si autem quaeratur in matière mais la forme. Si nous considérons
unoquoque causarum genere utrum praedicta cependant les causes universelles d’où
verificentur in omnibus causis quomodolibet procèdent les principes matériels des choses, il
ordinatis, manifestum est quod non. Invenimus est nécessaire que l’ordre des causes se
enim causas ordinari dupliciter: uno modo per propage des causes efficientes aux causes
se, alio modo per accidens. Per se quidem matérielles. En effet, l’efficacité ou causalité
quando intentio primae causae respicit usque de la cause première et suprême s'étend à
ad ultimum effectum per omnes medias causas, plusieurs; aussi est-il nécessaire que ce qui
sicut cum ars fabrilis movet manum, manus premièrement et antérieurement subsiste en
martellum qui ferrum percussura extendit, ad toutes choses soit l’effet de la cause première
quod fertur intentio artis. Per accidens autem de tout. Ensuite, des dispositions sont ajoutées
quando intentio causae non procedit nisi ad aux causes secondes, dispositions par
proximum effectum; quod autem ab illo effectu lesquelles les matières sont ajustées aux
efficiatur iterum aliud, est praeter intentionem choses singulières. Ceci apparait dans ce qui
primi efficientis, sicut cum aliquis accendit nous entoure : la nature fournit la matière
candelam, praeter intentionem eius est quod première des réalités artificielles; puis, par
iterum accensa candela accendat aliam et illa certains arts plus primordiaux la matière
aliam; quod autem praeter intentionem est, naturelle est disposée de façon à convenir aux
dicimus esse per accidens. In causis igitur per artisans plus spécialisés. La cause première de
se ordinatis haec propositio habet veritatem, in toutes choses est à la nature tout entière ce que
quibus causa prima movet omnes causas la nature est à l’art; aussi ce qui premièrement
medias ad effectum; in causis autem ordinatis subsiste dans la nature tout entière est-il l’effet
per accidens est e converso, nam effectus qui de la cause première de tout, lequel est ajuste
per se producitur a causa proxima, per aux réalités singulières par l’office des causes
accidens producitur a causa prima, praeter secondes. Enfin, la proposition se vérifie
intentionem eius existens. Quod autem est per manifestement dans les causes finales. C’est à
se potius est eo quod est per accidens, et cause de la fin ultime, qui est universelle, que
propter hoc signanter dicit: causa universalis, toutes les autres fins sont désirées, fins dont
quae est causa per se. l’appétit suit et cesse avant celui de la fin
dernière. Mais l’ordre observe dans les causes
finales se ramène à celui des causes
efficientes, puisque la fin est cause en autant
qu'elle meut l’agent à agir; et selon que la fin à
raison de moteur, elle appartient, en quelque
sorte, au genre de la cause efficiente.
En revanche, ce qu’affirme cette proposition
ne se vérifie pas de tous les modes selon
lesquels les causes opèrent. On observe, en
effet, un ordre double dans les causes : celui
des causes per se et celui des causes per
accidens. L'ordre est per se quand l'intention
de la cause première porte jusqu’à l’effet
ultime par la médiation des causes secondes;
ainsi l’art du forgeron meut sa main, sa main
meut le marteau, lequel, par le coup, assure
l'étirage du fer, étirage que visait initialement
l'intention de l'artiste. L'ordre est per accidens,
quand l'intention de la cause ne va pas au-delà
de l’effet prochain; quant à ce que cet effet
provoquera d’autre, il passe à côté de
l’intention de l'agent premier : ainsi, il passe à
côté de l'intention de celui qui allume une
chandelle que celle-ci allume, à son tour, une
autre chandelle et puis une autre etc. Et ce qui
passe à côté de l'intention, nous le disons per
accidens. La première proposition est donc
vraie pour les causes ordonnées per se, dans
lesquelles la cause première meut toutes les
causes intermédiaires jusqu'à l’effet. Mais
dans les causes ordonnées per accidens, c'est
le contraire, puisque l’effet produit per se par
la cause prochaine est produit par accident par
la cause première, échappant, par là, à son
intention. Comme ce qui est per se l'emporte
sur ce qui est per accidens, l’auteur parle
explicitement de « cause universelle », cause
manifestement per se.
Lectio 2 2) Tout être supérieur est ou bien au-
[84237] Super De causis, l. 2 Praemissa prima dessus de l'éternité et avant elle, ou
propositione sicut quodam principio ad totum
bien avec elle, ou bien après elle et au-
tractatum sequentem, incipit hic agere de
primis causis rerum. Et dividitur in partes dessus du temps
duas: in prima agit de distinctione primarum
causarum; in secunda de coordinatione sive Après avoir posé la première proposition
dependentia earum ad invicem, in 16 comme préambule à tout le traité, l’auteur
propositione, ibi: omnes virtutes quibus non est commence ici à traiter des premières causes
finis et cetera. Prima dividitur in partes duas: des choses. Il divise son traite en deux : dans
in prima distinguit causas primas; in secunda une première partie, il traite de la distinction
determinat de singulis, in 6 propositione, ibi: des premières causes; dans une seconde, de la
causa prima superior est, et cetera. Causae coordination ou dépendance des causes les
autem universales rerum sunt trium generum, unes par rapport aux autres. Cette seconde
scilicet causa prima quae est Deus, partie commence à la seizième proposition
intelligentiae et animae, unde circa primum tria avec : « Toutes les puissances pour lesquelles
facit: primo enim distinguit haec tria genera il n'y a pas de limite dépendent d'un infini
quorum primum est indivisum, quia causa premier etc. ». La première partie est elle-
prima est una tantum; secundo distinguit même divisée en deux : l'auteur distingue
intelligentias, ibi 4 propositione: prima rerum d'abord les causes premières; puis, a partir de
creatarum etc.; in tertia distinguit animas, 5 la sixième proposition où il dit : « La cause
propositione, ibi: intelligentiae superiores et première est supérieure au discours etc. », il
cetera. Circa primum duo facit: primo traite séparément de chacune. Les causes
distinguit tria praedicta genera; secundo universelles sont de trois genres : la cause
ostendit quomodo uniuntur per participationem première qui est Dieu, les intelligences et les
quamdam in ultimo, in 3 propositione, ibi: âmes. Relativement au premier point, il fait
omnis anima nobilis et cetera. Circa primum trois choses : il distingue d’abord ces trois
ponit talem propositionem: omne esse superius genres de causes dont le premier est non divisé
aut est superius aeternitate et ante ipsam, aut puisque la Cause première est unique; puis il
est cum aeternitate, aut post aeternitatem et distingue les intelligences, à la quatrième
supra tempus. Ad cuius propositionis proposition où il dit « La première des choses
intellectum oportet primo videre quid sit créées est l’être etc. »; enfin, à la cinquième
aeternitas, deinde quomodo praedicta avec « Les intelligences supérieures premières
propositio habeat veritatem. Nomen igitur qui jouxtent la cause première etc. », il
aeternitatis indeficientiam quamdam sive distingue les âmes. A propos du premier point,
interminabilitatem importat: dicitur enim il fait deux choses : il distingue les trois genres
aeternum quasi extra terminos existens; sed, précités; puis il montre, à la troisième
quia, ut philosophus dicit in VIII physicorum, proposition ou il dit : « Toute âme noble a trois
in omni motu est quaedam corruptio et opérations etc. », comment ces trois genres
generatio in quantum aliquid esse incipit et sont unis dans le dernier par une certaine
aliquid esse desinit, necesse est quod in participation.
quolibet motu sit quaedam deficientia; unde Il présente d'abord la proposition : « Tout être
omnis motus aeternitati repugnat. Vera igitur supérieur est ou bien au dessus de l'éternité et
aeternitas cum indeficientia essendi etiam avant elle, ou avec l'éternité, ou après l'éternité
immobilitatem importat. Et, quia prius et et au dessus du temps ». Pour comprendre
posterius in duratione temporis provenit ex cette proposition, il faut d’abord voir ce qu’est
motu, ut patet in IV physicorum, ideo tertio l’éternité, puis de quelle façon cette
oportet quod sit aeternitas absque priori et proposition est vraie.
posteriori tota simul existens, secundum quod Le nom d'éternité connote l'idée
Boethius definit eam in fine de consolatione, d'indéfectibilité ou d'« interminabilité » : on
dicens: aeternitas est interminabilis vitae tota dit en effet éternel « ce qui existe comme à
simul et perfecta possessio. Quaecumque igitur l'extérieur des termes »13; mais comme le dit le

13
« Dicitur enim aeternum quasi extra terminum existens » est une étymologie comme on aimait alors à
en donner.
res cum indeficientia essendi habet Philosophe au livre VIII de sa Physique14, et
immobilitatem et est absque temporali parce que tout changement suppose comme
successione, potest dici aeterna, et secundum une certaine corruption et génération - en tant
hunc modum substantias immateriales que quelque chose commence a être et quelque
separatas Platonici et Peripatetici aeternas chose cesse d'être -, il faut bien qu'il y ait dans
dicebant, superaddentes ad rationem tout changement un certain manque; aussi,
aeternitatis quod semper esse habuit, quod tout changement répugne-t-il à l’éternité.
fidei Christianae non est consonum. Sic enim Puisque l’éternité véritable connote la
aeternitas soli Deo convenit. Dicimus autem complétude de l'être, elle connote donc
eas aeternas tamquam incipientes obtinere a l'immutabilité. Comme l’antériorité et la
Deo esse perpetuum et indeficiens sine motu et postériorité dans le temps proviennent de celle
temporis successione, unde et Dionysius dicit observée dans le changement, comme cela
X capitulo de divinis nominibus quod non apparait au livre IV de sa Physique15, il faut,
simpliciter sunt coaeterna Deo quae in en troisième lieu, que l’éternité appartienne à
Scripturis aeterna dicuntur; unde aeternitatem ce qui existe tout entier en même temps sans
sic acceptam quidam nominant aevum, quod antériorité ni postériorité. C'est ainsi que
ab aeternitate primo modo accepta distinguunt. Boèce la définit à la fin de sa Consolation de
Sed, si quis recte consideret, aevum et la philosophie : « L'éternité consiste en la
aeternitas non differunt nisi sicut anthropos et possession parfaite et tout entière simultanée
homo. In Graeco enim evon aeternitas dicitur d'une vie sans fin ».
sicut et anthropos homo. His igitur praemissis Tout ce qui donc est achève quant à l’être,
sciendum est quod haec propositio in libro immuable et sans succession temporelle, peut
Procli LXXXVIII invenitur sub his verbis: être dit éternel. Platoniciens et Péripatéticiens
omne enter, vel existenter, ens aut ante disaient éternelles selon ce mode les
aeternitatem est, aut in aeternitate, aut substances immatérielles séparées, ajoutant à
participans aeternitate. Dicitur autem enter la notion d'éternité l’éternelle possession de
ens per oppositum ad mobiliter ens, sicut esse l'être. Mais ceci n'est pas consonnant avec la
stans dicitur per oppositum ad moveri; per foi chrétienne. En effet, l’éternité convient à
quod datur intelligi quid est quod in hoc libro Dieu seul. Nous disons de certaines substances
dicitur omne esse superius, quia scilicet est qu'elles sont éternelles pour autant que,
supra motum et tempus. Huiusmodi enim esse commençant à être, elles tiennent de Dieu leur
secundum utrumque auctorem in utroque libro être perpétuel et sans défaut, immuable et sans
in tres gradus distinguitur; non tamen est succession. C'est pourquoi Denys dit bien, au
eadem omnino ratio utrobique. Proclus enim chapitre 10 des Noms divins16 que « ne sont
hanc propositionem inducit secundum pas pleinement coéternelles à Dieu » les
Platonicorum suppositiones, qui, universalium substances que l’Ecriture dit « éternelles »;
abstractionem ponentes, quanto aliquid est aussi certains nomment-ils aevum l’éternité
abstractius et universalius tanto prius esse ainsi entendue, pour la distinguer de l’éternité
ponebant. Manifestum est enim quod haec prise au premier sens. Mais il est vrai qu’à
dictio aeternitas abstractius est quam aeternum; considérer ces choses en toute rigueur, aevum
nam nomine aeternitatis ipsa aeternitatis ne se distingue pas plus de l’« éternité » «
essentia designatur, nomine autem aeterni id qu’anthropos » d'« homme », « éternité » se
quod aeternitatem participat. Rursumque disant « evon » en grec, et « homme »«

14
Cf. Physique, VIII, 3, 254 à 11-12.
15
Cf. Physique IV, 11, 219a 17-19.
16
Les noms divins, X, § 3, 940 A.
ipsum esse communius est quam aeternitas: anthropos ».
omne enim aeternum ens est, non autem omne Il faut savoir que cette seconde proposition
ens est aeternum; unde secundum praedicta correspond à la quatre-vingt-huitième du livre
ipsum esse separatum est ante aeternitatem, id de Proclus où elle est formulée en ces termes :
autem quod est cum aeternitate est ipsum esse « Tout être authentique, ou bien est antérieur à
sempiternum, id autem quod est aeternitatem l’éternité, ou bien réside dans l’éternité, ou
participans et quasi post aeternitatem est omne bien participe de l’éternité ». Proclus oppose
id quod esse aeternum participat. Sed huius l’« étant authentique » à l’étant mobile, de
libri auctor in primo quidem aliqualiter cum même que « demeurer » s’oppose à « être mû
praedictis positionibus concordat. Unde ». Par la on peut comprendre ce qui est appelé
exponit quod esse quod est ante aeternitatem ici « tout être supérieur », à savoir ce qui est
est causa prima, quoniam est causa aeternitati. au-delà du mouvement et du temps. Ce type
Et ad hoc probandum inducit quod in ipsa, id d'être supérieur, selon nos deux auteurs et dans
est aeternitate, est esse acquisitum, id est les deux ouvrages, est divise en trois degrés;
participatum. Et hoc probat quia ea quae sunt mais la raison de cette division n’est pas la
minus communia participant ea quae sunt même chez l'un et l’autre.
magis communia; aeternitas autem est minus Proclus comprend cette proposition d'après les
commune quam esse; unde subdit: et dico présupposés des Platoniciens qui posaient
quod omnis aeternitas est esse sed non omne l'universel séparé et pour qui, plus quelque
esse est aeternitas; ergo esse est plus chose est abstrait et universel, plus son être est
commune quam aeternitas. Sic igitur probat antérieur. Il est évident que le mot « éternité »
auctor quod aeternitas participat esse; ipsum est plus abstrait qu'« éternel »; en effet, le nom
autem esse abstractum est causa prima cuius d'éternité désigne l’essence même de
substantia est suum esse; unde relinquitur quod l’éternité, alors que l’adjectif « éternel »
causa prima est causa a qua acquiritur esse renvoie à ce qui participe de l’éternité. En
sempiternum cuicumque rei semper existenti. outre, l’être lui-même est plus commun que
Sed in aliis duobus membris divisionis recedit l’éternité : tout étant éternel est, mais tout
auctor huius libri ab intentione Procli et magis étant n’est pas éternel; selon lesdits
accedit ad communes sententias et présupposés, « ce qui est avant l’éternité »,
Platonicorum et Peripateticorum. Exponit enim c’est l’être même séparé; « ce qui est avec
secundum gradum quod esse cum aeternitate l’éternité », c’est l’être éternel lui-même et «
est intelligentia. Quia enim aeternitas, ut ce qui est après l’éternité », c’est tout ce qui
dictum est, importat indeficientiam cum participe de l’être éternel.
immobilitate, illud quod secundum omnia est Notre auteur s'accorde en quelque façon avec
indeficiens et immobile, totaliter attingit ce qui vient d'être dit relativement au premier
aeternitatem; ponitur autem secundum membre de la division. Il expose en effet que «
praedictos philosophos quod intelligentia sive l’être qui est avant l’éternité est la Cause
intellectus separatus habet indeficientiam et première, puisqu’elle est cause de l'éternité ».
immobilitatem et quantum ad esse et quantum Pour le prouver, il ajoute qu'en « elle », à
ad virtutem et quantum ad operationem; unde savoir l'éternité, « l’être est acquis », c’est-à-
CLXIX propositio Procli est: omnis intellectus dire participe. Il prouve ceci par le fait que ce
in aeternitate substantiam habet et potentiam qui est moins commun participe de ce qui est
et operationem. Et secundum hoc probatur hic plus commun; l’éternité est moins commune
quod intelligentia est cum aeternitate, quia est que l’être; aussi ajoute-t-il : « Et je dis que
omnino secundum habitudinem unam ita quod l’éternité est être, tandis que tout être n’est pas
non patitur aliquam alteritatem nec virtutis nec éternité; donc l’être est plus commun que
operationis neque etiam destruitur secundum l’éternité ». Ainsi, l’auteur prouve que
substantiam. Et propter hoc etiam postea dicit l'éternité participe de l'être; l’être même séparé
quod parificatur aeternitati, quoniam est la Cause première dont la substance est son
extenditur cum ea et non alteratur, quia être; il en résulte que la cause première est la
scilicet ad omne id quod est intelligentiae cause dont ce qui existe toujours tient son être
aeternitas se extendit. Tertium vero gradum éternel.
exponit de anima quae habet esse superius, Mais notre auteur s'écarte de Proclus et se
scilicet supra motum et tempus. Huiusmodi rapproche davantage des thèses communes
enim anima magis appropinquat ad motum aux Platoniciens et Péripatéticiens pour ce qui
quam intelligentia, quia videlicet intelligentia est des deux autres membres de la division de
non attingitur a motu neque secundum l’être supérieur. En effet selon lui, le second
substantiam neque secundum operationem. degré qu'est « l’être avec l'éternité » est
Anima autem secundum substantiam quidem l’intelligence. Comme l’éternité connote
excedit tempus et motum et attingit complétude de l’être et immuabilité, ce qui est
aeternitatem, sed secundum operationem en tout achève et immobile touche totalement
attingit motum quia, ut philosophi probant, à l'éternité. Or, selon ces philosophes,
oportet omne quod movetur ab alio reduci in l’intelligence ou intellect séparé possède
aliquod primum quod seipsum movet. Hoc plénitude et immuabilité, et quant à l’être et
autem secundum Platonem quidem est anima quant à la puissance et quant à l’opération.
quae seipsam movet, secundum Aristotelem Proclus dit en effet à la proposition 169 : «
autem est corpus animatum cuius motus Tout intellect possède sa substance, sa
principium est anima; et sic utroque modo puissance et son activité sur le plan de
oportet quod primum principium motus sit l’éternité ». Selon cette sentence, est donc ici
anima, et ideo motus est ipsius animae prouve que « l'intelligence est avec l'éternité »,
operatio. Et, quia motus est in tempore, tempus parce qu'elle est « de façon tout à fait unitaire
attingit operationem ipsius animae; unde et » en sorte qu’elle ne pâtit d’aucune altérité, ni
Proclus dicit CXCI propositione: omnis anima dans sa puissance, ni dans son opération, ni
participabilis substantiam quidem aeternalem n'est détruite dans sa substance. C'est
habet, operationem autem secundum tempus. pourquoi, il ajoute ensuite qu'« elle est égalée
Et ideo hic dicitur quod connexa est cum à l'éternité, puisqu'elle lui est coextensive et
aeternitate inferius, connexa quidem aeternitati n'est pas rendue autre » : en effet, l’éternité
quantum ad substantiam, sed inferius quia s’étend à tout ce qui est propre à l’intelligence.
inferiori modo participat aeternitatem quam Le troisième degré est celui de l'âme qui a un
intelligentia. Quod probat per hoc quia est être supérieur, c'est-à-dire qui est au-dessus du
susceptibilior impressionis quam intelligentia. mouvement et du temps. Ce genre d’âme se
Anima enim non solum recipit impressionem rapproche davantage du mouvement que ne le
causae primae sicut intelligentia, sed etiam fait l’intelligence, parce que l'intelligence, de
suscipit impressionem intelligentiae; quanto toute évidence, ne touche au mouvement ni
autem aliquid magis est remotum a primo quod selon la substance ni selon l'opération.
est aeternitatis causa, tanto debilius L'âme, quant à elle, transcende le temps et le
aeternitatem participat. Et, quamvis anima mouvement et touche à l’éternité selon sa
attingat ad infimum gradum aeternitatis, tamen substance, cependant que, selon son opération,
est supra tempus sicut causa supra causatum; elle touche au mouvement puisque, comme
est enim causa temporis in quantum est causa l’établissent ces philosophes, il faut que tout
motus ad quem sequitur tempus. Loquitur enim ce qui est mû par un autre soit ramené à
hic de anima quam attribuunt philosophi quelque chose de premier qui se meut par soi.
corpori caelesti, et propter hoc dicit quod est in Pour Platon, ce quelque chose de premier, c'est
horizonte aeternitatis inferius et supra tempus. l'âme qui se meut par elle-même; pour
Horizon enim est circulus terminans visum, et Aristote, c’est le corps anime dont le principe
est infimus terminus superioris hemispherii, du mouvement est l’âme. Ainsi, selon l'une ou
principium autem inferioris; et similiter anima l’autre opinion, il faut que le premier principe
est ultimus terminus aeternitatis et principium du mouvement soit l’âme, si bien que le
temporis. Huic autem sententiae etiam mouvement est l’opération propre de l’âme.
Dionysius concordat X capitulo de divinis Et, parce que le mouvement a lieu dans le
nominibus, hoc excepto quod non asserit temps, le temps a trait à l’opération de l'âme
caelum habere animam, quia hoc Catholica même; c'est pourquoi Proclus dit dans sa 191e
fides non asserit. Dicit enim quod Deus est proposition : « Toute âme participable à une
ante aeternum et quod, secundum Scripturas, substance éternelle et une activité temporelle
dicuntur aliqua aeterna et temporalia, quod est ». L'auteur ici dit que « l'âme est liée à
intelligendum secundum modos positos in l'éternité de façon inférieure » : elle est liée à
sacra Scriptura; media autem existentium et l’éternité quant à sa substance, mais y est liée
factorum, id est generabilium, sunt de façon inférieure puisqu'elle y participe dans
quaecumque secundum aliquid quidem une moindre mesure que ne le fait
aeternum, secundum aliquid vero tempus l'intelligence. Il le prouve en disant qu'« elle
participant. est plus susceptible que l'intelligence de
recevoir une impression ». L'âme en effet ne
reçoit pas seulement l'impression de la cause
première comme le fait l'intelligence, mais elle
reçoit aussi l'impression de l'intelligence; or,
plus quelque chose est éloigné du premier
agent qu'est la cause de l'éternité, plus
faiblement il participe de l’éternité. Et bien
que toute âme touche à l’éternité selon un
degré infime, elle reste cependant au-dessus
du temps comme la cause est au-dessus du
causé; elle est « cause du temps » en tant
qu’elle est la cause du mouvement dont le
temps est consécutif.
On parle ici de l’âme que ces philosophes
attribuent aux corps célestes. C’est pourquoi il
est dit que « elle est plus bas dans l’horizon de
l’éternité et au-dessus du temps ». L'horizon
est le cercle qui borne l’ordre du visible, il est
la limite dernière de l’hémisphère supérieur, et
le principe de l’hémisphère inférieur ; de la
même façon, l’âme est le terme de l’éternité et
le principe du temps. Au chapitre X des Noms
divins, Denys s'accorde avec cette sentence, à
ceci près qu'il n'affirme pas que le ciel a une
âme, parce que la foi catholique ne l’affirme
pas. Il dit en effet que « Dieu est au-dessus de
l’éternité » et que, si certaines choses sont
dites « éternelles et temporelles », cela doit
être compris selon le sens que leur donne
l’Ecriture sainte : « au milieu des réalités
existantes et faites » - c’est-à-dire les réalités
engendrées - « il y a des réalités qui, selon un
aspect, sont éternelles, et selon un autre,
participent au temps ».
Lectio 3 3) Toute âme noble a trois opérations;
[84238] Super De causis, l. 3 Quia ea quae en effet, parmi ses opérations, il y a
sunt superiorum, inferioribus insunt secundum
une opération animale, une opération
aliqualem participationem, postquam divisit
tres gradus superiorum entium, quorum unum intelligible et une opération divine
est superius aeternitate, quod est Deus, aliud
autem est cum aeternitate, quod est Parce que ce qui appartient aux réalités
intelligentia, tertium autem post aeternitatem, supérieures se trouve dans les réalités
quod est anima, nunc intendit ostendere inférieures selon une certaine participation,
quomodo tertium participat et quod est primi et notre auteur, après avoir divisé les trois degrés
quod est secundi, dicens: omnis anima nobilis de l’être supérieur en « ce qui est au-dessus de
tres habet operationes; nam ex operationibus l'éternité », c'est-à-dire Dieu; « ce qui est avec
eius est operatio animalis et intelligibilis et l'éternité », c’est-à-dire l’intelligence et « ce
operatio divina. Quae autem dicatur anima qui est après l'éternité », à savoir l’âme, tente
nobilis intelligi potest ex verbis Procli qui hanc de montrer comment ce troisième degré
propositionem ponit CCI, sub his verbis: participe ce qui appartient au premier et au
omnes divinae animae triplices habent second en disant : « Toute âme noble a trois
operationes: has quidem ut animae, has autem opérations; en effet parmi ses opérations il y a
ut suscipientes intellectum divinum, has autem une opération animale, une opération
ut diis extraiunctae. Ex quo patet quod anima intelligible et une opération divine ». Ce qu'il
nobilis dicitur hic anima divina. Ad cuius entend par » âme noble » peut être compris à
evidentiam sciendum est quod Plato posuit partir de la formule de Proclus qui présente
universales rerum formas separatas per se cette proposition dans la 201e des Eléments : «
subsistentes. Et, quia huiusmodi formae Toutes les âmes divines ont trois degrés
universales universalem quamdam d'activité, l'un en tant qu’âmes, l’autre en tant
causalitatem, secundum ipsum, habent supra qu’elles reçoivent un intellect divin, une autre
particularia entia quae ipsas participant, ideo enfin en tant qu’elles sont suspendues aux
omnes huiusmodi formas sic subsistentes deos dieux ». Il ressort que l’« âme noble » est ici
vocabat; nam hoc nomen Deus universalem appelée « âme divine ».
quamdam providentiam et causalitatem Pour plus de clarté, il faut savoir que Platon
importat. Inter has autem formas hunc ordinem posait que les formes universelles des choses
ponebat quod quanto aliqua forma est étaient séparées et subsistantes par soi. Et
universalior, tanto est magis simplex et prior parce que les formes universelles de ce genre
causa; participatur enim a posterioribus formis, exercent sur les êtres particuliers qui
sicut si ponamus animal participari ab homine participent d'elles une certaine causalité
et vitam ab animali et sic inde; ultimum autem universelle, toutes ces formes subsistantes sont
quod ab omnibus participatur et ipsum nihil appelées « dieux » : en effet, le nom de « dieu
aliud participat, est ipsum unum et bonum » connote quelque providence et causalité
separatum quod dicebat summum Deum et universelles. Platon établissait entre ces
primam omnium causam. Unde et in libro formes l’ordre suivant : plus une forme est
Procli inducitur propositio CXVI, talis: omnis universelle, plus elle est simple et plus sa
Deus participabilis est, id est participat, causalité est antérieure; en effet, elle est
excepto uno. Et, quia huiusmodi formae quas participée par les formes postérieures; ainsi,
deos dicebant sunt secundum se intelligibiles, l’animal est participé par l’homme, la vie par
intellectus autem fit actu intelligens per l’animal et ainsi de suite; au terme, ce dont
speciem intelligibilem, sub ordine deorum, id toutes les formes participent et qui ne participe
est praedictarum formarum, posuerunt ordinem de rien est l'un et le bien lui-même séparé qu'il
intellectuum qui participant formas praedictas appelait le « dieu suprême » et la « cause
ad hoc quod sint intelligentes, inter quas première de tout ». On peut induire cela de la
formas est etiam intellectus idealis. Sed proposition 116 des Eléments : « Tout dieu est
intellectus praedicti participant praedictas participable - c'est-à-dire participe - excepté
formas secundum modum immobilem, in l’Un ». Et parce que ces formes qu'ils
quantum intelligunt eas. Unde sub ordine appelaient « dieux » sont en elles-mêmes
intellectuum ponebant tertium ordinem intelligibles et que l'intellect ne devient
animarum quae mediantibus intellectibus intelligeant en acte que par l'espèce
participant formas praedictas secundum intelligible, ils plaçaient sous l’ordre des
motum, in quantum scilicet sunt principia dieux, c’est-à-dire des formes précitées, un
corporalium motuum per quos superiores ordre des intellects qui participent desdites
formae participantur in materia corporali. Et formes pour devenir intelligents ; parmi ces
sic quartus ordo rerum est ordo corporum. formes, il y a l’Intellect idéal. Mais ces
Inter intellectus autem, superiores quidem intellects participent desdites formes selon un
dicebant esse divinos intellectus, inferiores mode immobile, en tant qu'ils les intelligent.
autem intellectus quidem sed non divinos, quia Aussi, sous l’ordre des intellects, ces
intellectus idealis qui est per se Deus, philosophes plaçaient-ils un troisième ordre,
secundum eos, participatur quidem a celui des âmes qui participent les formes.
superioribus intellectibus secundum utrumque, Selon le mouvement et par la médiation des
scilicet secundum quod est intellectus et intellects : ces âmes sont le principe des
secundum quod est Deus, ab inferioribus vero mouvements corporels par lesquels les formes
intellectibus secundum quod est intellectus supérieures sont participées par la matière. De
tantum, et ideo non sunt intellectus divini; là un quatrième ordre de réalités, celui des
sortiuntur enim intellectus superiores non corps. Parmi les intellects, les supérieurs
solum quod sint intellectus sed etiam quod sint étaient dits divins, les inférieurs étaient dits
divini. Similiter etiam cum animae applicentur intellects certes, mais non divins. Parce que
diis mediantibus intellectibus quasi l’Intellect idéal, qui est par soi « dieu » selon
propinquioribus, ipsae etiam animae superiores eux, est participé par les intellects supérieurs
sunt divinae propter intellectus divinos quibus selon qu'il est intellect et selon qu'il est divin,
applicantur vel quos participant; inferiores et par les inférieurs selon qu'il est intellect
autem animae veluti applicatae intellectibus seulement; aussi ces derniers ne sont-ils pas
non divinis sunt non divinae. Et, quia corpora divins, alors qu’aux intellects supérieurs est
recipiunt motum per animam, consequens échu non seulement d’être intellects mais aussi
etiam est ut superiora corpora sint divina, d’être divins. Il en va de même pour les âmes;
secundum eos, et inferiora corpora non divina. comme celles-ci sont touchées par les dieux
Unde Proclus dicit CXXIX propositione: omne par la médiation des intellects qui leur sont
corpus divinum per animam deificatam est plus proches, ces âmes supérieures sont
divinum, omnis autem anima divina propter divines en raison des intellects divins qui les
divinum intellectum, omnis autem intellectus touchent ou qu'elles participent; et sont
divinus secundum participationem divinae inférieures, et donc non-divines, les âmes qui
unitatis. Et, quia deos appellabant primas sont touchées par des intellects non-divins.
formas separatas in quantum sunt secundum se Comme les corps reçoivent le mouvement par
universales, consequenter et intellectus divinos l'âme, il s'ensuit, selon eux, que les corps
et animas divinas et corpora divina dicebant supérieurs sont divins et les corps inférieurs
secundum quod habent quamdam universalem non-divins. C'est ce que dit Proclus à la
influentiam et causalitatem super subsequentia proposition 129 : « Tout corps divin est divin
sui generis et inferiorum generum. Hanc autem par la médiation d'une âme divinisée, toute
positionem corrigit Dionysius quantum ad hoc âme divine l’est par la médiation d’un intellect
quod ponebant ordinatim diversas formas di vin, tout intellect divin l'est par sa
separatas quas deos dicebant, ut scilicet aliud participation de l’unité divine ». C'est en tant
esset per se bonitas et aliud per se esse et aliud qu'elles sont par elles-mêmes universelles que
per se vita et sic de aliis. Oportet enim dicere les premières formes séparées étaient appelées
quod omnia ista sunt essentialiter ipsa prima » dieux ». Il en résulte que les intellects, les
omnium causa a qua res participant omnes âmes et les corps sont dits » divins »en tant
huiusmodi perfectiones, et sic non ponemus qu'ils exercent une influence et une causalité
multos deos sed unum. Et hoc est quod dicit V universelles sur ce qui vient après eux de
capitulo de divinis nominibus: non autem aliud même genre et d'un genre inférieur.
esse bonum dicit, scilicet sacra Scriptura, et Denys corrige cette position qui consiste à
aliud existens et aliud vitam aut sapientiam poser une succession de formes séparées dites
neque multas causas et aliorum alias » dieux », ou autre est la bonté par soi, autre
productivas deitates excedentes et subiectas, l’être par soi, autre la vie par soi et ainsi du
sed unius esse omnes bonos processus. reste. Il faut en effet dire que toutes ces formes
Quomodo autem hoc esse possit, ex hoc sont essentiellement la cause première de tout,
ostendit consequenter quia, cum Deus sit par laquelle les choses participent de toutes les
ipsum esse et ipsa essentia bonitatis, quidquid perfections de ce genre; ainsi, nous ne
pertinet ad perfectionem bonitatis et esse, poserons pas plusieurs dieux, mais un seul.
totum ei essentialiter convenit, ut scilicet ipse C’est bien ce que Denys dit au chapitre V des
sit essentia vitae et sapientiae et virtutis et Noms divins17 : « Elle - à savoir la sainte
ceterorum. Unde post aliqua subdit: etenim Ecriture - dit que le bien n'est pas autre, autre
Deus non quodammodo est existens, sed l'existant, autre la vie ou sagesse, qu'il n'y a
simpliciter et incircumscripte totum in seipso pas de multiples causes et autres déités
esse praeaccepit. Et hoc sequitur auctor huius productives des choses, déités dérivées et
libri. Non enim invenitur inducere aliquam subordonnées, mais qu'il n'y a que l’Un d'où
multitudinem deitatis, sed unitatem in Deo procèdent tous les biens ». Comment cela peut
constituit, distinctionem autem in ordine être, Denys le montre par la suite; comme
intellectuum et animarum et corporum. Dieu est l’être même et l’essence de la bonté,
Secundum hoc igitur dicitur anima nobilis, id tout ce qui convient à la perfection d’être et de
est divina anima caelestis corporis, secundum bonté Lui convient essentiellement, en sorte
opinionem philosophorum qui posuerunt que lui-même est l’essence de la vie, de la
caelum animatum; haec enim anima, sagesse, de la vertu etc. Aussi ajoute-t-il : « En
secundum eos, habet aliquam influentiam effet, Dieu n'existe pas selon un certain mode,
universalem super res per motum, et ex hoc mais il comprend tout en son être même,
divina dicitur eo modo loquendi quo etiam absolument et sans qu’on puisse le
apud homines qui universalem curam rei circonscrire »18. L’auteur de ce livre s’accorde

17
Les noms divins, V, § 2, 816 C-D.
18
Ibid., § 4, 817 C.
publicae habent divi dicuntur. De hac ergo ici avec Denys. Il n'introduit en effet aucune
anima nobilissime divina dicit quod habet multitude dans la déité, mais établit l'unité en
operationem divinam, et exponens dicit quod Dieu, ne mettant de distinction que dans
operatio divina eius est quia ipsa praeparat l’ordre des intelligences, des âmes et des
naturam, in quantum scilicet est principium corps. Dans cet esprit, ce qu'il appelle l’« âme
primi motus cui tota natura subiicitur. Et hoc noble », c'est l’âme divine du corps céleste,
habet per virtutem participatam a causa prima conformément à l’opinion des philosophes qui
quae est universalis omnium causa ex qua posaient un ciel animé. D'après eux, cette âme
sortitur quamdam universalem causalitatem in a quelque influence universelle sur les choses
res naturales. Et ideo assignans rationem huius par le mouvement qu'elle leur imprime; c'est
operationis divinae animae convenientis dicit pourquoi elle est dite « divine », à la façon
quod ipsa est exemplum, id est imago, virtutis dont sont dits « divins », parmi les hommes,
superioris, id est divinae. Exemplificatur enim ceux qui ont un souci universel de la chose
in praedicta anima universalitas divinae publique.
virtutis, quod scilicet, sicut Deus est Au sujet de cette âme divine très noble, notre
universalis causa omnium entium, ita praedicta auteur dit donc qu’elle a une « opération »
anima est universalis causa naturalium rerum divine, et il expose que cette opération est
quae moventur. Secundam autem operationem divine parce qu’elle « prépare la nature » : elle
animae nobilis seu divinae ponit intelligibilem, est le premier principe du mouvement auquel
quae quidem, sicut ipse exponit, est in hoc toute la nature est soumise. Et elle le fait en
quod ipsa cognoscit res in quantum participat participant de la vertu de la cause première qui
virtutem intelligentiae. Quare autem virtutem est la cause universelle de tout et de laquelle
intelligentiae participat, ostendit per hoc quod l’âme reçoit quelque causalité universelle sur
anima est creata a causa prima mediante les choses naturelles. C’est pourquoi,
intelligentia; unde anima est a Deo sicut a assignant la raison de cette opération attribuée
causa prima, ab intelligentia autem sicut a à l'âme divine, l’auteur dit qu'« elle est la
causa secunda. Effectus autem omnis participat copie », c’est-à-dire l'image, « de la puissance
aliquid de virtute suae causae; unde relinquitur supérieure », c’est-à-dire de la puissance
quod anima, sicut facit operationem divinam in divine. Dans lesdites âmes, est imitée
quantum est a causa prima, ita facit l'universalité de la puissance divine au sens
operationem intelligentiae in quantum est ab où, de même que Dieu est la cause universelle
ea, participans eius virtutem. Hoc autem quod de tous les êtres, de même l'âme est la cause
hic dicitur quod causa prima creavit esse universelle de toutes les réalités naturelles qui
animae mediante intelligentia quidam male sont mues.
intelligentes, existimaverunt secundum La seconde opération de l'âme noble ou divine
auctorem istius libri quod intelligentiae essent est dite intelligible19 puisque, comme l’auteur
creatrices substantiae animarum. Sed hoc est l’explique, elle « connait les choses » en tant
contra positiones Platonicas. Huiusmodi enim qu'elle participe « la puissance de l'intelligence
causalitates simplicium entium ponebant ». Et il montre qu'elle participe la puissance de
secundum participationem; participatur autem l'intelligence parce que l’âme est créée par la
non quidem id quod est participans, sed id Cause première « par la médiation de
quod est primum per essentiam suam tale: l'intelligence »; en conséquence, l’âme est par

19
Pera a opté pour « intellectuelle » et non « intelligible » dans la mesure où l’intellectualité traduit la
faculté de connaitre de l’âme. Toutefois, « intelligible » est mieux choisi car l’intellectualité découle de
l’intelligibilité puisque ce qui est intelligible en acte est nécessairement un intellect (cf. Aristote, De
anima, III, 4, 430 a 3-5).
puta, si albedo esset separata, ipsa albedo Dieu comme par sa cause première, elle est
simplex esset causa omnium alborum in par l'intelligence comme par sa cause seconde.
quantum sunt alba, non autem aliquid Tout effet participe quelque chose de sa cause;
albedinem participans. Secundum hoc ergo il en résulte que, de même que l’âme a une
Platonici ponebant quod id quod est ipsum esse opération divine en tant qu'elle est par la cause
est causa existendi omnibus, id autem quod est première, de même a-t-elle une opération «
ipsa vita est causa vivendi omnibus, id autem intelligente » en tant qu'elle est, par
quod est ipsa intelligentia est causa intelligendi l’intelligence, participante de la vertu de celle-
omnibus; unde Proclus dicit XVIII ci.
propositione sui libri: omne derivans esse aliis, Certains, comprenant mal la phrase « la cause
ipsum prime est hoc quod tradit recipientibus première a crée l’être de l’âme par la
derivationem. Cui sententiae concordat quod médiation de l'intelligence », ont jugé, comme
Aristoteles dicit in II metaphysicae quod id l'auteur de ce livre, que les intelligences
quod est primum et maxime ens est causa étaient créatrices de la substance des âmes20.
subsequentium. Est ergo intelligendum quod Mais cette interprétation s’oppose aux thèses
ipsa essentia animae, secundum praedicta, des Platoniciens. En effet, ils posaient que les
creata est a causa prima quae est suum ipsum causalités des êtres simples s'exercent selon la
esse, sed consequentes participationes habet ab participation; est participe non certes ce qui est
aliquibus posterioribus principiis, ita scilicet participant, mais ce qui est premier, à savoir
quod vivere habet a prima vita et intelligere a tel par essence : si, par exemple, la blancheur
prima intelligentia; unde et in 18 propositione était séparée, c’est la blancheur sans mélange,
huius libri dicitur: res omnes habent essentiam et non ce qui participe de la blancheur, qui
per ens primum, et res vivae sunt per vitam serait la cause de tout ce qui est blanc en tant
primam, et res intelligibiles habent scientiam que c’est blanc. Ainsi les Platoniciens posaient
propter intelligentiam primam. Sic ergo que ce qui est l’être même est cause de
intelligit quod prima causa creavit esse l’existence pour tout ce qui est, la vie même
animae mediante intelligentia quod causa cause de la vie pour tout ce qui vit,
prima sola creavit essentiam animae; sed, quod l’intelligence cause pour tout ce qui intellige.
anima sit intelligibilis, hoc habet ex operatione Ainsi Proclus écrit à la proposition 18 de son
intelligentiae. Et hic sensus ostenditur livre : « Tout ce qui communique l’être aux
manifeste per verba quae sequuntur: postquam autres est lui-même de façon primordiale ce
ergo, inquit, creavit causa prima esse animae, qu’il communique aux bénéficiaires de sa
posuit eam sicut stramentum intelligentiae, id dispensation ». Et cette sentence s'accorde
est substravit eam operationi intelligentiae, ut avec ce que dit Aristote au livre II de sa
scilicet intelligentia agat in ipsam operationem Métaphysique21, à savoir que ce qui est
suam, dans ei ut sit intelligibilis. Unde premier et suprêmement être est cause de ce
concludit quod propter hoc anima intelligibilis qui vient après. Il faut donc comprendre, selon
efficit operationem intelligibilem. Et hoc etiam ce qui vient d'être dit, que l’essence même de
concordat cum eo quod dictum est in 1 l’âme est créée par la cause première qui est
propositione quod effectus causae primae son être même, et que celle-là tient ses
praeexistit effectui causae secundae et participations subséquentes de quelques
20
Pera estime qu'ici saint Thomas veut innocenter l'anonyme d'avoir commis l’erreur qu'il va dénoncer,
d'où : « certains comprenant mal la phrase « la cause première a crée l'être de l’âme par la médiation de
l'intelligence », ont estimé que l'auteur de ce livre voulait que les intelligences soient créatrices de la
substance de l’âme ».
21
Cf. II, chap. 1, 993 b 24-25.
universalius diffunditur: esse enim quod est principes postérieurs, à savoir qu'elle tient le
communissimum, diffunditur in omnia a causa vivre de la vie première et l’intelliger de
prima; sed intelligere non communicatur l’intelligence première. C'est d'ailleurs bien ce
omnibus ab intelligentia, sed quibusdam, que l’auteur de ce livre dit à la proposition 18 :
praesupponendo esse quod habent a primo. Sed « Toutes choses ont l’être grâce à l’être
etiam haec positio, si non sane intelligatur, premier, toutes les vivantes sont mues par leur
repugnat veritati et sententiae Aristotelis qui essence grâce à la vie première, toutes les
arguit in III metaphysicae contra Platonicos intelligibles sont connaissantes grâce à
ponentes huiusmodi ordinem causarum l’intelligence première ». Ainsi donc l’auteur
separatarum secundum ea quae de individuis comprend « la cause première a crée l’être de
praedicantur. Quia sequitur quod Socrates erit l’âme par la médiation de l’intelligence » dans
multa animalia, scilicet ipse Socrates et homo le sens ou seule la cause première a crée
separatus et etiam animal separatum: homo l’essence de l’âme; mais que l’âme soit
enim separatus participat animal et ita est intelligible, celle-ci le tient de l’opération de
animal; Socrates autem participat utrumque, l’intelligence. La justesse de cette
unde et est homo et est animal; non igitur interprétation apparait d'ailleurs très
Socrates esset vere unum si ab alio haberet clairement dans les mots dont use l'auteur par
quod esset animal et ab alio quod esset homo. la suite : « Après que la cause première eut
Unde, cum esse intelligibile pertineat ad ipsam crée l’être de l’âme, elle l’a disposée comme
naturam animae utpote essentialis differentia une assise pour l’intelligence », c’est-à-dire l’a
eius, si ab alio haberet esse et ab alio naturam placée sous l’opération de l’intelligence, de
intellectivam sequeretur quod non esset unum telle sorte que l’intelligence agisse sur « son
simpliciter; oportet ergo dicere quod, a prima opération » à elle (l’âme), lui donnant d'être
causa a qua habet essentiam, habet etiam intelligible. Aussi conclut-il que « à cause de
intellectualitatem. Et hoc concordat sententiae cela, l’âme intelligible effectue une opération
Dionysii supra positae, scilicet quod non aliud intelligible ». Ceci s'accorde avec ce qu'il a dit
sit ipsum bonum, ipsum esse et ipsa vita et ipsa dans la proposition 1 : l’effet de la cause
sapientia, sed unum et idem quod est Deus, a première préexiste à l’effet de la cause
quo derivatur in res et quod sint et quod vivant seconde et est diffuse de façon plus
et quod intelligant, ut ipse ibidem ostendit. universelle. En effet, l’être qui est le plus
Unde et Aristoteles, in XII metaphysicae, commun est diffusé sur tout par la cause
signanter Deo attribuit et intelligere et vivere, première, mais l’intelliger n'est pas
dicens quod ipse est vita et intelligentia, ut communiqué à toutes choses par l’intelligence,
excludat praedictas Platonicas positiones. seulement à certaines - l’être qu’elles tiennent
Aliquo tamen modo potest hoc habere du premier restant, bien sur, présupposé.
veritatem, si referatur non ad naturam Si toutefois cette thèse n'est pas comprise
intellectualem, sed ad formas intelligibiles sainement, elle répugne à la vérité et a la
quas animae intellectivae recipiunt per sentence d’Aristote qui, au livre III de sa
operationem intelligentiarum; unde et Métaphysique22 argumente contre les
Dionysius dicit IV capitulo de divinis Platoniciens qui posaient un ordre de causes
nominibus quod animae per Angelos fiunt séparées d’après ce qui est prédique des
participes illuminationum a Deo emanantium. individus. La raison en est qu'il s’ensuivrait
Tertiam vero operationem animae nobilis sive que Socrate serait alors plusieurs animaux, à
divinae ponit animalem. Et exponit quod savoir Socrate, l’homme séparé et l’animal

22
Cf. III, 6, 1003 all sq.
animalis operatio est in hoc quod ipsa movet séparé : l’homme séparé participe l’animal et
corpus primum et per consequens omnia est ainsi animal; Socrate participe l’un et
corpora naturalia; ipsa enim est causa motus l’autre, et est ainsi et homme et animal;
in rebus. Et huius rationem postea assignat. Socrate ne serait donc pas vraiment un s'il
Quia enim anima est inferior quam tenait d'une chose le fait d'être animal et d'une
intelligentia utpote suscipiens intelligentiae autre le fait d'être homme. Comme l’être
impressionem, consequens est ut inferiori intelligible convient a la nature même de l’âme
modo operetur in ea quae sunt sub ipsa quam à titre de différence essentielle, si celle-ci
intelligentia imprimat in subiecta sibi, quia tenait son être d'une chose et sa nature
causa primaria plus influit quam secunda, ut ex intellective d'une autre, il s'ensuivrait qu'elle
1 propositione patet. Intelligentia autem ne serait pas complètement une. Il faut donc
imprimit in animas sine motu, in quantum dire que c'est de la cause première, dont elle
scilicet facit animam cognoscere, quod est sine tient son essence, qu'elle tient son
motu; sed anima imprimit in corpora per intellectualité. Cela s'accorde avec la sentence
motum, et id quod est sub ea, scilicet corpus, de Denys posée plus haut selon laquelle le
non recipit impressionem animae nisi in bien même, l’être même, la vie même et la
quantum movetur ab ipsa. Et consequenter sagesse même ne sont pas autres, mais sont
assignat causam quare dicendum sit quod une seule et même chose, à savoir Dieu d’ou
motus corporum naturalium sit ab anima; dérivent dans les choses et le fait qu'elles
videmus enim omnia corpora naturalia directe soient, et le fait qu'elles vi vent, et le fait
pervenire per suas operationes et motus ad qu’elles intelligent, comme il le montre au
debitos fines, quod non posset fieri nisi ab même endroit. Aristote attribue expressément
aliquo intelligente dirigerentur. Ex quo videtur à Dieu l’intelliger et le vivre, au livre XII de sa
quod motus corporum sit ab anima quae influit Métaphysique23 : en disant que Dieu est vie et
virtutem suam super corpora, movendo ea. intelligence, il exclut les thèses des
Haec etiam positio non est rata in fide, scilicet Platoniciens. Cependant, cette proposition 3
quod motus caeli sit ab anima; sed Augustinus peut toutefois être tenue pour vraie si on la
hoc sub dubio relinquit in II super Genesim ad rapporte non à la nature intellectuelle, mais
litteram. Quod autem sit a Deo dirigente totam aux formes intelligibles que les âmes
naturam et quod corporalis creatura moveatur a intellectives reçoivent par l’opération des
Deo mediantibus intelligentiis sive Angelis, intelligences. Ainsi Denys dit-il au chapitre IV
hoc asserit Augustinus in III de Trinitate et des Noms divins24 que « les âmes », par
Gregorius in IV dialogorum. Ultimo autem l’intermédiaire des anges, deviennent
concludit propositum, scilicet quod anima participantes de leurs « illuminations émanant
nobilis habeat tres praedictas operationes. Ei » de Dieu.
autem quod dictum est de intellectu divino et La troisième opération de l’âme noble ou
anima divina concordat sententia Dionysii qui, divine est animale. Et l’auteur expose que
in IV capitulo de divinis nominibus, superiores l’opération animale consiste en « celle qui
Angelos vocat divinas mentes, id est meut le corps premier » et par conséquent «
intellectus, per quos etiam animae deiformi taus les corps naturels » ; elle est en effet « la
dono participant secundum suam virtutem; sed cause du mouvement » dans les choses. Plus
divinitatem accipit secundum coniunctionem bas, il donne la raison de cela. L’âme est
ad Deum, non autem secundum universalem inférieure à l’intelligence en tant qu’elle reçoit

23
Cf. XII, 7, 1072 b 24 sq.
24
Les noms divins, IV, §2, 696C.
influentiam in creata. Illud enim est magis « une impression de l’intelligence », aussi
divinum, quia et in ipso Deo maius est id quod opère-t-elle » dans les choses qui sont sous
ipse est quam id quod in aliis causat. elle » selon un mode inférieur à celui de
l’intelligence laissant une impression sur ses
propres effets. Et cela, parce que la cause
première influe davantage que la cause
seconde comme l’a montre la proposition 1.
L'intelligence imprime en l’âme, sans
mouvement, en tant qu’elle fait connaitre
l’âme; ce qui se fait sans mouvement. Mais
l’âme « imprime » dans le corps par un
mouvement, et ce « qui est sous elle », à savoir
le corps, « ne reçoit pas » l’impression de
l'âme » si ce n'est » en tant qu'il est mu par
elle. Par la suite, l’auteur assigne la cause pour
laquelle il faut dire que le mouvement des
corps naturels se fait par l’âme. Nous voyons
en effet les corps naturels parvenir
directement, par leurs propres opérations et
leurs propres mouvements, aux fins dues. Et
cela ne pourrait se faire s'ils n'étaient dirigés
par un agent intelligent. Aussi voit-on que le
mouvement des corps est par l’âme qui «
influe sa vertu » sur les corps en les mouvant.
Cette position, à savoir que le mouvement du
ciel se fait par l’âme, n'est pas confirmée par
la foi. Mais Augustin, au livre II de son
Commentaire de la Genèse25, laisse planer un
doute sur ce point. En revanche, que ce soit
Dieu qui dirige toute la nature et meuve la
créature corporelle par la médiation des
intelligences ou anges, Augustin l’affirme au
livre III du De Trinitate26 comme Grégoire au
livre IV de ses Dialogues27.

Enfin l’auteur conclut sa proposition en disant


que l’âme noble ales trois opérations précitées.
Ce qui est dit ici de l’intellect divin et de
l’lime divine s'accorde avec l’opinion de
Denys qui, au chapitre IV des Noms divins28
appelle les anges supérieurs des « esprits

25
Super Gen. ad litt., 11, 18.
26
Cf. De Trinitate, III, 4.
27
Cf. Dialogues, IV, cap. 6.
28
Cf. Les noms divins, IV, § 2, 696C.
divins », c’est-à-dire des intellects par lesquels
les âmes participent, selon leur puissance, du «
don déiformant ». Mais cette divinité, l’ange la
reçoit selon son union à Dieu et non selon
l’influence universelle exercée sur les réalités
créées. En effet, cette union est plus divine,
parce que, en Dieu même, ce qu'il est est plus
grand que ce qu’il cause en ses effets.
Lectio 4 4) La première des choses créées est
[84239] Super De causis, l. 4 Postquam auctor l'être et avant lui il n'y a pas d’autre
huius libri distinxit triplicem gradum superioris
crée
esse et ostendit quomodo participative
invenitur totum in infimo eorum, nunc intendit
Après avoir distingué les trois degrés de l'être
ostendere distinctionem secundi gradus,
supérieur et montré comment tout se retrouve
scilicet ipsius esse quod est cum aeternitate;
de façon participée dans le dernier degré,
nam primum gradum qui est causae primae
l’auteur s'efforce de montrer ce qui distingue
ante aeternitatem existentis, praetermittit quasi
le second degré, à savoir « l’être qui est avec
indivisum, ut dictum est. In hoc tamen aliter
l’éternité ». Il passe sous silence, en effet, le
procedit quam in aliis; nam in omnibus aliis
premier degré qui est celui de la cause
praemittit propositionem et posita expositione
première « existant avant l’éternité » puisqu’il
propositionem praemissam probat, hic autem
est non divisé, comme on l’a dit. Il procède ici
more dividentium primo praemittit quod
différemment qu'il ne le fait ailleurs. En effet
commune est, secundo illud dividit, ibi: et esse
partout, il pose la proposition, puis l’ayant
creatum quamvis sit unum etc., tertio inter
commentée, il la prouve. Ici, il pose d'abord ce
partes divisionis differentiam assignat, ibi: et
qui est commun par mode de division; puis il
omne quod ex eo sequitur et cetera. Id autem
le divise, là ou il dit » et l’être crée, bien qu'il
quod est commune omnibus intelligentiis
soit un etc. »; enfin, il assigne la différence des
distinctis est esse creatum primum, de quo
parties de la division, quand il dit : « Et tout ce
quidem praemittit talem propositionem: prima
qui suit de cela etc. ».
rerum creatarum est esse et non est ante ipsam
Ce qui est commun a toutes les différentes
creatum aliud. Et hanc etiam propositionem
intelligences est l’être, premier crée, a propos
Proclus in suo libro ponit CXXXVIII, sub his
duquel il dit d'abord : « La première des
verbis: omnium participantium divina
choses créées est l’être, et avant lui, il n'y a
proprietate et deificatorum primum est et
pas d’autre crée ». Proclus dit la même chose
supremum ens. Cuius quidem ratio est,
dans son livre, à la proposition 138 : « De tous
secundum positiones Platonicas, quia, sicut
ceux qui participent au caractère de la divinité
supra dictum est, quanto aliquid est
et qui sont divinises, le tout premier et le plus
communius, tanto ponebant illud esse magis
élevé est l’être ». La raison en est que, selon
separatum et quasi prius a posterioribus
les thèses des Platoniciens qu'on a vues plus
participatum, et sic esse posteriorum causam.
haut, plus quelque chose est commun, plus il
In ordine autem eorum quae de rebus dicuntur,
est séparé et comme antérieur aux participants
communissimum ponebant unum et bonum, et
qui sui vent ; ainsi, il est cause de ce qui suit.
communius etiam quam ens, quia bonum vel
Dans l’ordre de ce qui est prédiqué des choses,
unum de aliquo invenitur praedicari de quo
le plus commun est l’un et le bien, plus
non praedicatur ens, secundum eos, scilicet de
commun même que l’être, puisque, toujours
materia prima quam Plato coniungebat cum
selon eux, le bien ou l’un se trouve être
non ente, non distinguens inter materiam et
privationem, ut habetur in I physicorum, et prédiqué de ce dont ne se dit pas l’être, à
tamen materiae attribuebat unitatem et savoir de la matière première que Platon
bonitatem, in quantum habet ordinem ad associait au non-être, ne distinguant pas entre
formam; bonum enim non solum dicitur de la matière et la privation, comme il est dit au
fine sed de eo quod est ad finem. Sic igitur livre I de la Physique29. Il attribuait cependant
summum et primum rerum principium à la matière unité et bonté, en tant qu’elle est
ponebant Platonici ipsum unum et ipsum ordonnée à la forme; le bien en effet ne se dit
bonum separatum, sed post unum et bonum pas seulement de la fin, mais de ce qui est
nihil invenitur ita commune sicut ens; et ideo pour la fin. Ainsi donc les Platoniciens
ipsum ens separatum ponebant quidem posaient que le principe premier et suprême de
creatum, utpote participans bonitatem et tout était l’un-bien séparé. Mais après l'un et le
unitatem, tamen ponebant ipsum primum inter bien, il n'y a rien de plus commun que l’être.
omnia creata. Dionysius autem ordinem C’est pourquoi ils posaient que l’être séparé
quidem separatorum abstulit, sicut supra était crée, puis que participant de la bonté et
dictum est, ponens eumdem ordinem quem et de l’unité. Toutefois, ils le posaient comme le
Platonici in perfectionibus quae ceterae res premier crée de toutes les choses créées.
participant ab uno principio, quod est Deus; Denys supprima l’ordre de toutes ces réalités
unde in IV capitulo de divinis nominibus, séparées, comme on l’a dit plus haut. Tout cet
praeordinat nomen boni in Deo omnibus ordre de perfections que participent les autres
divinis nominibus, et ostendit quod eius choses, il en fit un seul principe : Dieu. Aussi
participatio usque ad non ens extenditur, au chapitre IV des Noms divins30 place-t-il le
intelligens per non ens materiam primam. Dicit nom de bien, parmi tous les noms divins, en
enim: et, si est fas dicere, bonum quod est première position et montre-t-il que sa
super omnia existentia et ipsum non existens participation s’étend jusqu’au non-être,
desiderat. Sed inter ceteras perfectiones a Deo comprenant par non-être la matière première.
participatas in rebus, primo ponit esse; sic Il dit en effet : « Et, s’il est permis de parler
enim dicit V capitulo de divinis nominibus: ainsi, elle qui est le non-existant désire le bien
ante alias Dei participationes esse propositum qui est au-dessus de tous les existants ». Mais
est, et est ipsum secundum se esse senius, eo parmi les autres perfections de Dieu dont
quod est per se vitam esse, et eo quod est per participent les créatures, Denys pose d'abord
se sapientiam esse, et eo quod est per se l’être. Ainsi, il dit au chapitre V : « Avant
divinam similitudinem esse. Secundum quem toutes les autres participations de Dieu, vient
modum etiam auctor huius libri hoc intelligere en premier l'être, et il est selon lui-même plus
videtur. Dicit enim quod hoc ideo est quia esse ancien que la vie même, que la sagesse même,
est supra sensum et supra animam et supra que la similitude divine même ».
intelligentiam. Et quomodo sit supra ista, Voici selon quel mode l’auteur de ce livre
ostendit subdens: et non est post causam semble comprendre l’antériorité de l’être : en
primam latius, id est aliquid communius, et per ce « qu'il est au-dessus du sens, au-dessus de
consequens neque prius causatum ipso; causa l’âme et au-dessus de l’intelligence ». Et il
autem prima est latior quia extendit etiam se ad montre comment il est au-dessus de tout cela,
non entia secundum praedicta. Et ex hoc en ajoutant : « et il n'y a pas après la cause
concludit quod, propter illud quod dictum est, première rien qui soit plus ample », c’est-à-
ipsum esse factum est superius omnibus rebus dire rien de plus commun, par conséquent «

29
Cf. Physique I, chap. 191 b 35-192 b 16.
30
Cf. Les noms divins, IV, § 1, 693B.
creatis, quia scilicet inter ceteros Dei effectus rien de causé avant lui ». La cause première
communius est, et est etiam vehementius est plus ample parce qu’elle s’étend aux non-
unitum, id est magis simplex; nam ea quae sunt étants, comme cela a été dit. De là, il conclut
minus communia videntur se habere ad magis que, « à cause de cela » qui vient d'être dit,
communia per modum additionis cuiusdam. l’être lui-même « a été fait supérieur à toutes
Videtur tamen non esse eius intentio ut les choses créées » puisque, parmi les autres
loquatur de aliquo esse separato, sicut Platonici effets de Dieu, il est le plus commun et « le
loquebantur, neque de esse participato plus fortement uni », c’est-à-dire le plus
communiter in omnibus existentibus, sicut simple; et ce qui est moins commun se
loquitur Dionysius, sed de esse participato in comporte par rapport au plus commun comme
primo gradu entis creati, quod est esse par mode d'addition. Il apparait cependant que
superius. Et, quamvis esse superius sit et in ce n'est pas son intention de parler de quelque
intelligentia et in anima, tamen in ipsa être séparé, comme le faisaient les
intelligentia prius consideratur ipsum esse Platoniciens, ni de l'être participe
quam intelligentiae ratio, et similiter est in communément par tous les existants, comme
anima; et propter hoc praemisit quod est supra le fait Denys, mais de l’être participe par le
animam et supra intelligentiam. De hoc igitur premier degré de l’étant crée, à savoir l’« être
esse in intelligentiis participato, rationem supérieur ». Bien que « l’être supérieur » soit
assignat quare sit maxime unitum. Dicit enim dans l'intelligence et dans l’âme, cependant
quod hoc contingit propter propinquitatem l’être même est considéré dans l'intelligence
suam primae causae quae est esse purum avant que ne le soit la notion d'intelligence, et
subsistens et est vere unum non participatum in de même pour l'âme. C'est pourquoi il le place
quo non potest aliqua multitudo inveniri au-dessus de l’intelligence et de l’âme. Puis il
differentium secundum essentiam; quod autem donne la raison pour laquelle l'être participe
est propinquius ei quod est per se unum, est dans les intelligences est « uni » au plus haut
magis unitum quasi magis participans point : cela arrive « à cause de sa proximité » à
unitatem; unde intelligentia quae est la cause première qui est l’« être pur »
propinquissima causae primae habet esse subsistant, le « vraiment un » non participe, «
maxime unitum. Deinde cum dicit: et ipsum en lequel » on ne peut trouver aucune «
quidem non est factum multa etc., ostendit multitude » de différences selon l’essence. Ce
rationem distinctionis quae potest esse in qui est plus proche de la cause première qui
intelligentiis secundum essentiam. Ubi est par soi une est plus uni comme participant
considerandum est quod, si aliqua forma vel davantage l’unité; aussi l'intelligence qui est la
natura sit omnino separata et simplex, non plus proche de la Cause première a-t-elle un
potest in ea cadere multitudo, sicut, si aliqua être unifie au plus haut point.
albedo esset separata, non esset nisi una: nunc Ensuite, lorsqu'il dit : « Et lui-même n'est pas
autem inveniuntur multae albedines diversae fait multiple etc. », il donne la raison de la
quae participant albedinem. Sic igitur, si esse distinction qui peut exister entre les
creatum primum esset esse abstractum, ut intelligences, selon l’essence. Il faut
Platonici posuerunt, tale esse non posset considérer que si quelque forme ou nature était
multiplicari, sed esset unum tantum. Sed, quia tout à fait séparée et simple, la multitude ne
esse creatum primum est esse participatum in pourrait tomber sous son coup : si la blancheur
natura intelligentiae, multiplicabile est était séparée, elle ne serait qu'une. Or on
secundum diversitatem participantium. Et hoc trouve plusieurs blancheurs diverses qui
est quod dicit: et ipsum quidem, scilicet esse participent la blancheur. Si donc l’être premier
creatum primum, non est factum multa, id est causé était un être abstrait, comme l’ont posé
distinctum in multas intelligentias, nisi quia, les Platoniciens, il ne pourrait être multiplié et
licet ipsum sit simplex et non sit in creatis serait un seulement. Mais parce que l’être
aliquid simplicius eo, tamen est compositum ex premier causé est l’être dont participe la nature
finito et infinito. Quam quidem compositionem de l'intelligence, il est multipliable selon la
etiam Proclus ponit LXXXIX propositione, diversité de ceux qui en participent. Aussi
dicens: omne enter ens ex fine est et infinito. l’auteur dit-il : « Et lui-même en vérité », à
Quod quidem secundum ipsum sic exponitur: savoir l'être premier crée, « n'est fait multiple
omne enim immobiliter ens infinitum est », c'est-à-dire n'est distingue dans de
secundum potentiam essendi; si enim quod nombreuses intelligences, « que parce que,
potest magis durare in esse est maioris même s'il est simple, et qu'il n'y a rien de plus
potentiae, quod potest in infinitum durare in simple que lui parmi les crées, il est cependant
esse est, quantum ad hoc, infinitae potentiae. compose de fini et d'infini ». Cette
Unde ipse praemisit in LXXXVI propositione: composition, Proclus la pose dans la
omne enter ens infinitum est, non secundum proposition 89 des Eléments ou il dit : « Tout
multitudinem, neque secundum magnitudinem, être authentique est forme de déterminant et
sed secundum potentiam solam, scilicet d'infini ». Ce qu'il explique de la sorte : tout
existendi, ut ipse exponit. Si autem aliquid sic étant immobile est infini selon sa puissance à
haberet infinitam virtutem essendi quod non être; si ce qui peut durer davantage dans l'être
participaret esse ab alio, tunc esset solum est d'une plus grande puissance, ce qui peut
infinitum; et tale est Deus, ut dicitur infra in 16 durer infiniment dans l'être est d'une puissance
propositione. Sed, si sit aliquid quod habeat infinie1. D'ou la proposition 86 : « Tout être
infinitam virtutem ad essendum secundum esse authentique est infini, non selon la multiplicité
participatum ab alio, secundum hoc quod esse ni selon la grandeur, mais selon la seule
participat est finitum, quia quod participatur puissance », à savoir, explique-t-il, selon la
non recipitur in participante secundum totam puissance d'exister. Si quelque chose jouissait
suam infinitatem sed particulariter. In tantum d'une puissance infinie à être qu'il ne
igitur intelligentia est composita in suo esse ex participait pas d'un autre, alors il serait
finito et infinito, in quantum natura seulement infini; et tel est Dieu, comme il sera
intelligentiae infinita dicitur secundum dit à la proposition 16. Mais si quelque chose
potentiam essendi; et ipsum esse quod recipit, tient sa puissance infinie à être d'un autre, en
est finitum. Et ex hoc sequitur quod esse tant qu'il la participe il est fini, puisque que ce
intelligentiae multiplicari possit in quantum est qui est participé n’est pas reçu dans le
esse participatum: hoc enim significat participant selon toute son infinité, mais de
compositio ex finito et infinito. Deinde cum façon particulière. En tant donc que
dicit: et omne quod ex eo sequitur etc., ostendit l'intelligence est composée dans son être de
differentiam inter membra divisionis, id est fini et d'infini, sa nature d'intelligence est dite
inter intelligentias multiplicatas, et hoc infinie selon sa puissance d’être; et l’être lui-
tripliciter: primo quidem quantum ad diversam même qu'elle reçoit est fini. Il s'ensuit que
perfectionem earum, secundo quantum ad l'être de l'intelligence, parce qu'il est participe,
influentiam quarumdam super alias, ibi: et peut être multiplie : c’est ce que signifie la
intelligentiae primae etc., tertio quantum ad composition de fini et d'infini.
effectum intelligentiarum in animabus et hoc in Ensuite lorsqu'il dit : « Et tout ce qui est de lui
sequenti propositione quae in quibusdam libris suit la cause première etc. », il montre la
invenitur coniuncta cum isto commento, et différence qui existe entre les membres de la
incipit: intelligentiae superiores et cetera. Circa division, c’est-à-dire entre les intelligences
primum duo facit: primo ostendit differentiam, multipliées. Cette différence se fait d'une triple
secundo excludit quamdam dubitationem, ibi: façon : quant à leur perfection diverse; quant à
et quia diversificatur et cetera. Circa primum leur influence sur les autres, là où il dit : « Et
ergo considerandum est quod duplicem les intelligences premières influent etc. »;
differentiam intelligentiarum assignat, unam quant à l'effet des intelligences sur les âmes.
quidem quantum ad naturam ipsarum, aliam Ce troisième point est traite dans la
vero quantum ad species intelligibiles per quas proposition suivante qui dans certains livres
intelligunt. Quantum autem ad naturas fait partie de ce chapitre, et qui commence
ipsarum, necesse est quod naturae earum par : « Et les intelligences premières influent
diversificentur secundum ordinem quemdam. sur les intelligences secondes etc. ». A propos
Non enim est in eis materialis differentia sed du premier point, l'auteur fait deux choses : il
formalis; non enim sunt compositae ex materia montre d’abord la différence de perfection
et forma, sed ex natura, quae est forma, et esse entre les intelligences; puis il élimine quelque
participato, ut dictum est. In his autem quae doute à partir de : « Et parce que l'intelligence
materialiter differunt nihil prohibet inveniri se diversifie etc. ».
multa ex aequo se habere, nam in substantiis Relativement au premier point, il faut
individua unius speciei aequaliter speciei considérer qu'il établit une double différence
rationem participant; in accidentibus etiam entre les intelligences : une quant à la nature
possibile est diversa subiecta aequaliter de celles-ci; une autre quant aux espèces
participare albedinem. Sed in his quae intelligibles par lesquelles elles intelligent.
formaliter differunt, semper quidam ordo Quant à leur nature, il est nécessaire que les
invenitur. Si quis enim diligenter consideret, in intelligences soient diversifiées selon un
omnibus speciebus unius generis semper certain ordre. La différence entre elles n'est
inveniet unam alia perfectiorem, sicut in pas matérielle mais formelle; elles ne sont pas,
coloribus albedinem et in animalibus en effet, composées de matière et de forme,
hominem. Et hoc ideo quia quae formaliter mais bien plutôt de nature ou forme et d'être
differunt, secundum aliquam contrarietatem participé, comme il a été dit. Dans les choses
differunt; est enim contrarietas differentia qui différent matériellement, rien n'empêche
secundum formam, ut philosophus dicit in X qu'il y ait des réalités nombreuses égales : en
metaphysicae. In contrariis autem semper est effet, dans les substances (matérielles), les
unum nobilius et aliud vilius, ut dicitur in I individus d'une espèce participent également à
physicorum, et hoc ideo quia prima la raison de l'espèce; dans l’ordre des
contrarietas est privatio et habitus, ut dicitur in accidents, il est possible que divers sujets
X metaphysicae. Et propter hoc in VIII participent également de la blancheur. Mais
metaphysicae philosophus dicit quod species dans les choses qui différent formellement, on
rerum sunt sicut numeri, qui specie trouve toujours un certain ordre. Si quelqu'un
diversificantur secundum additionem unius fait attention, il trouvera que dans toutes les
super alterum. Manifestum est autem quod espèces d'un seul genre, il y a toujours une
quanto aliquid est perfectius, tanto propinquius espèce plus parfaite que l’autre, comme, dans
est uni perfectissimo; unde hanc differentiam le genre couleur, l'est la blancheur et dans le
ponit quantum ad intelligentiarum naturam, genre animal, l’homme. Et cela parce que les
quod illud esse intellectuale quod immediate choses qui différent formellement différent
assequitur causam primam, est intelligentia selon quelque contrariété : la contrariété est
completa ultima completione quantum ad esse une différence formelle, comme le dit le
creatum in potentia essendi et in reliquis philosophe au livre X de sa Métaphysique.
bonitatibus consequentibus, illud vero esse Dans les contraires, il y en a toujours un plus
intellectuale quod est inferius in ordine noble et l'autre plus vii, comme il est dit au
intelligentiarum, retinet quidem naturam et livre I de la Physique31. Et ceci, parce que la

31
Cf. I, 9, 189 a 3-4.
rationem intelligentiae, sed tamen est sub première contrariété est celle de la privation et
superiori intelligentia in complemento naturae de la forme, comme le dit le livre X de la
et in virtute essendi et operandi et in omnibus Métaphysique32. C'est la raison pour laquelle le
bonitatibus sive perfectionibus. Quantum philosophe dit au livre VIII de sa
autem ad secundam differentiam quae est ex Métaphysique33 que les espèces des choses
speciebus intelligibilibus, supponit quod sont comme les nombres qui différent par
intelligentiae per quasdam species intelligibiles l’espèce selon l’addition d’une unité à l’autre.
intelligant et quod huiusmodi intelligibiles Il est manifeste que plus quelque chose est
species maiorem habeant amplitudinem et parfait, plus il est proche de l’un très parfait.
universalitatem quam in inferioribus Aussi l’auteur pose-t-il cette différence quant à
intelligentiis, et hoc quidem nunc indiscussum la nature des intelligences : l’être intellectuel «
dimittatur; manifestabitur enim infra in 10 qui suit » immédiatement « la cause première,
propositione quae tota super hoc procedit. est l’intelligence achevée, extrême » dans
Deinde cum dicit: et quia diversificatur l’achèvement quant à l’être crée, extrême « en
intelligentia etc., removet quamdam puissance » à être « et » dans les « autres
dubitationem. Quia enim dixerat species perfections » subséquentes; l’être intellectuel,
intelligibiles in superioribus et inferioribus qui « est inférieur » dans l’ordre des
intelligentiis esse differentes, posset hoc alicui intelligences, garde certes la nature «
falsum videri propter hoc quod res intellecta d'intelligence », mais « se trouve en dessous
est una; et ideo ostendit quomodo huiusmodi de l’intelligence » supérieure « quant à la
species intelligibiles diversificentur. Et primo complétude de sa nature », « quant à la
inducit ad hoc quoddam exemplum; secundo puissance » à être et à opérer, et quant aux
ostendit differentiam, ibi: verumtamen autres « bontés » ou perfections. Pour la
quamvis diversificentur et cetera. Circa seconde différence tirée des espèces
primum considerandum est quod, sicut supra intelligibles, elle suppose que les intelligences
dictum est, Platonici ponebant formas rerum intelligent par certaines espèces intelligibles et
separatas per quarum participationem que celles-ci aient une plus grande amplitude
intellectus fierent intelligentes actu, sicut per et universalité dans les intelligences
earum participationem materia corporalis supérieures que dans les intelligences
constituitur in hac vel illa specie. Et idem inférieures. L'auteur renvoie l’examen de ce
sequitur si non ponamus plures formas point indiscuté ici à plus tard : il l’étudiera à la
separatas, sed, loco omnium illarum, ponamus proposition 10 qui tout entière traite de ce
unam primam formam ex qua omnia sujet.
deriventur, sicut supra dictum est secundum Ensuite, lorsqu'il dit : « Et parce que
sententiam Dionysii, quam videtur sequi auctor l'intelligence se diversifie etc. », il chasse un
huius libri nullam distinctionem ponens in esse doute. En effet, on pourrait mal comprendre
divino. Sic igitur cum intelligentiae sint l’affirmation selon laquelle les espèces
diversae secundum essentiam, ut supra dictum intelligibles sont différentes dans les
est, oportet quod formae intelligibiles intelligences supérieures et dans les
participatae sint diversae et differentes in intelligences inférieures du fait que la chose
diversis intelligentiis, sicut etiam diversae intelligée reste une. C'est pourquoi, il montre
formae participatae in hoc mundo sensibili comment les espèces sont diversifiées. Pour ce
inveniuntur secundum diversitatem faire, il donne d'abord un exemple, puis livre

32
Cf. X, 4, 1055 a 33 sq.
33
Cf. VIII, 3, 1043 b 36-1044 a 2.
individuorum participantium formas la différence là où il dit : « Pourtant, quoique
praedictas. Deinde cum dicit: verumtamen elles soient diversifiées etc. ». Relativement au
quamvis diversificentur etc., ostendit premier point, il faut savoir, comme on l’a
diversitatem in praedicto exemplo. Formae déjà dit, que les Platoniciens posaient les
enim sensibiles participatae in diversis formes des choses séparées par la participation
individuis sunt formae individuatae et ab desquelles l’intellect devenait intelligeant en
invicem seiunguntur ea seiunctione qua unum acte, de même que, par cette même
individuum seiungitur ab alio, ita quod ambae participation, la matière corporelle était
formae non pertinent ad existentiam unius rei constituée en telle ou telle espèce. La même
sed diversarum. Non sic autem seiunguntur chose s'ensuit si nous ne posons pas plusieurs
formae intelligibiles ex eo quod sunt in formes séparées mais, en lieu et place de
diversis intelligentiis sive intellectibus, quia celles-ci, une seule première forme de laquelle
non efficiuntur per hoc formae individuales, toutes les choses dérivent, conformément à la
sed retinent vim suae universalitatis in pensée de Denys que semble suivre l’auteur de
quantum quaelibet earum in intellectu cui inest ce livre qui ne pose aucune distinction dans
causat universalem cognitionem eiusdem rei l’être divino Ainsi, puisque les intelligences
intellectae. Et huius ratio ex supra dictis sont diverses selon leur essence, comme on l’a
apparet. Cum enim formae rerum, sive sint dit plus haut, il faut que les formes
divisim per se stantes, sive uniantur in uno intelligibles participées soient diverses et
primo, habeant esse universalissimum et différentes dans les diverses intelligences; de
divinum, manifestum est quod, quanto magis la même façon que nous trouvons les diverses
appropinquantur ad hoc universalissimum esse formes participées dans ce monde sensible
formarum, tanto formae sunt universaliores; et selon la diversité des individus participant les
secundum hoc dixit quod formae participatae formes citées.
in superioribus intellectibus sunt Ensuite, lorsqu'il dit : « Pourtant, quoique elles
universaliores. Id autem quod est infimum in soient diversifiées etc. », il manifeste cette
rebus est materia corporalis, unde recipit diversité dans l’exemple précité. En effet, les
huiusmodi formas ut particulares absque omni formes sensibles dont participent les divers
universalitate. Et hoc est quod dicit quod, individus sont des formes individuées et
quamvis formae intelligibiles diversificentur in séparées les unes des autres par la séparation
diversis intelligentiis, tamen non hoc modo qui sépare un individu d'un autre; aussi deux
dividuntur ab invicem sicut dividuntur diversa formes ne conviennent-elles pas à l’existence
individua in rebus sensibilibus, quia simul d’une seule chose, mais à celle de choses
habent unum cum multitudine, unum quidem diverses. Les formes intelligibles ne sont pas
ex parte universalitatis, multitudinem autem séparées ainsi, du fait qu'elles sont dans des
secundum diversum modum participationis in intelligences ou intellects divers; et ceci, parce
diversis intellectibus. Et per hoc totaliter qu'elles ne deviennent pas des formes
excluditur ratio Averrois volentis probare individuelles, mais qu'elles retiennent la
unitatem intellectus per unitatem intelligibilis puissance de leur universalité du fait qu'elles
formae; existimavit enim quod, si formae causent, dans l’intellect ou elles se trouvent, -
intelligibiles sunt diversae in diversis et quelles qu’elles soient - la connaissance
intellectibus, (quod) sint individuatae et universelle de la chose intelligée. Ce qui a été
intelligibiles in potentia, non in actu: quod per dit plus haut en donne la raison. Comme les
praemissa frivolum esse patet. Deinde cum formes des choses - qu'elles soient séparées et
dicit: et intelligentiae primae etc., ponit se tenant par soi, ou qu'elles soient unifiées
secundam differentiam quae sequitur ex prima. dans le seul premier - ont un être très universel
Invenimus enim in quolibet rerum ordine quod et divin, il est clair que plus elles se
id quod est in actu agit in id quod est in rapprochent de l’être universalissime des
potentia; semper autem quod est perfectius formes, plus ces formes sont universelles.
comparatur ad minus perfectum ut actus ad C'est pourquoi il a dit que les formes dont
potentiam; et ideo perfectiora in quolibet participent les intellects supérieurs étaient plus
genere nata sunt agere in imperfectiora. Cum universelles. Ce qui est infime dans les choses,
igitur superiores intelligentiae sint c'est la matière corporelle; aussi reçoit-elle les
completiores in virtute et reliquis bonitatibus formes comme particulières, sans aucune
intelligentiis inferioribus, consequens est quod, universalité. C'est pourquoi l'auteur dit bien
sicut prima causa influit in superiores que « quoique » les formes intelligibles «
intelligentias, ita superiores intelligentiae soient diversifiées » dans les diverses
influant in inferiores et sic usque ad ultima. intelligences, elles ne sont pas distinguées les
unes des autres comme le sont les divers
individus dans les choses sensibles, parce
qu’elles possèdent à la fois « unité » et «
multiplicité » : l’unité, de ce qu’elles sont
universelles; la multiplicité, selon le mode
différent par lequel les divers intellects les
participent. Par cela même, il exclut
totalement la raison invoquée par Averroès qui
voulait prouver l’unité de l'intellect par l’unité
de la forme intelligible. Celui-ci, en effet,
estimait que si les formes intelligibles étaient
diversifiées dans différents intellects, elles
seraient alors individuées et intelligibles en
puissance et non en acte. Mais ce qui vient
d’être dit souligne la vanité de cette raison.
Ensuite quand l’auteur dit : « Et les
intelligences premières influent etc. », il pose
la seconde différence qui découle de la
première. Nous trouvons, en effet, que, dans
n'importe quel ordre de choses, ce qui est en
acte agit sur ce qui est en puissance. Toujours,
ce qui est plus parfait est compare au moins
parfait comme l’acte à la puissance. C’est
pourquoi ce qui est plus parfait, dans
n’importe quel genre, agit par nature sur le
moins parfait. Comme donc les intelligences
supérieures sont plus achevées en puissance et
autres bontés où perfections que ne le sont les
intelligences inférieures, il s’ensuit que, de
même que la cause première influe sur les
intelligences supérieures, de même les
intelligences supérieures influent sur les
inférieures et ainsi de suite jusqu’à la dernières
intelligence.
Lectio 5 5) Les intelligences supérieures
[84240] Super De causis, l. 5 Postquam in
praecedenti propositione manifestavit auctor premières qui jouxtent la cause
distinctionem intelligentiarum, hic agit de première impriment34 des formes
distinctione animarum, quam quidem assignat
secondes, stables qui ne périssent pas
secundum differentiam intelligentiarum eas
quodammodo causantium secundum eius de sorte qu'il soit nécessaire de les
positionem. Unde quod hic agitur de faire à nouveau. Pour leur part, les
distinctione animarum potest referri ad intelligences secondes impriment des
distinctionem intelligentiarum secundum quod formes déclinantes et séparables,
distinctio causarum manifestatur per comme est l’âme
distinctionem effectuum. Unde et in
quibusdam libris haec non ponitur propositio Après avoir, dans la proposition précédente,
per se, sed adiungitur commento praecedentis traite de la distinction des intelligences, notre
propositionis; quod etiam apparet ex epilogo auteur aborde, ici, celle des âmes. Il fait cette
quod hic ponitur, quod commune est utrique distinction en fonction de la différence qu'on
propositioni. Est autem propositio talis: trouve dans les intelligences qui sont en
intelligentiae superiores primae imprimunt quelque sorte, et selon sa thèse, causes des
formas secundas, stantes, quae non âmes. Si bien que la distinction des âmes peut
destruuntur ita ut sit necessarium iterare eas être rapportée a celle des intelligences selon
vice alia. Intelligentiae autem secundae que la distinction des causes est manifestée par
imprimunt formas declines, separabiles, sicut celle des effets. C’est pourquoi, dans ce livre,
est anima. Huic autem propositioni Proclus cette phrase ne constitue pas une proposition a
ponit duas propositiones correspondentes, part, mais est adjointe au commentaire de la
scilicet CLXXXII, quae talis est: omnis proposition précédente. Ceci apparait
divinus intellectus ab animabus divinis clairement dans l’épilogue qui est commun à
participatur, et CLXXXIII, quae talis est: l'une et l’autre propositions.
omnis intellectus participatus quidem La cinquième proposition est telle : « Les
intellectualis autem solum, participatur ab intelligences supérieures premières impriment
animabus neque divinis neque factis in des formes secondes, stables qui ne périssent
transmutatione intellectus et ignorantiae. Ad pas en sorte qu'il soit nécessaire de les refaire
evidentiam autem huius propositionis tria à nouveau. Pour leur part, les intelligences
oportet considerare: primo quidem de secondes impriment des formes déclinantes et
impressione animae, secundo de distinctione séparables, comme est l’âme ». A cette
animarum, tertio de differentia animarum proposition en correspondent deux dans le
distinctarum. Circa impressionem vero animae livre de Proclus. La première est telle : « Tout
primo oportet considerare quomodo animae intellect divin est participe par des âmes
conveniat imprimi, secundo a quo imprimatur. divines »35. Et la seconde : « Tout intellect
Quod autem animae conveniat imprimi, participe, mais seulement intellect, est
manifeste apparet si quis impressionis participe par des âmes qui ne sont ni divines ni
rationem consideret, ad quam duo requiruntur: sujettes à osciller de la pensée à l'ignorance »36.
primo quidem ut quod est impressum sit in Pour saisir clairement cette proposition, il faut
aliquo existens, secundo ut non sit in eo considérer trois choses : d'abord l'impression
34
Imprimere, c'est imprimer au sens de communiquer une impression.
35
Elements, prop. 182.
36
Ibid., prop. 183.
superficialiter secundum extrinsecum de l'âme; puis la distinction des âmes; enfin la
contactum solum, sed sit intimum quasi différence des âmes distinctes. Pour ce qui est
penetrans in profundum. Et haec duo de l’impression de l'âme, il faut d'abord
conveniunt animae secundum propriam eius considérer comment il convient à l’âme d’être
rationem. Dictum est enim supra in 3 imprimée; puis par quoi elle est imprimée.
propositione quod operatio propria animae est Qu'il convienne à l'âme d'être imprimée, cela
ut moveat corpus, eo quod operatio ipsius apparait manifestement des qu'on considère la
animae est infra operationem propriam raison de l'impression. Deux choses sont
intelligentiae, cuius est cognoscere res absque requises à celle-ci : d'abord que ce qui est
motu; oportet autem principium motus imprime soit dans quelque sujet existant;
applicari mobili quia, ut probatur in VII ensuite, qu'il n'y soit pas superficiellement
physicorum, movens et motum sunt simul; selon un contact extrinsèque seulement, mais y
unde animae secundum propriam rationem soit de façon intime comme le pénétrant en
convenit in corpore mobili esse. Motus autem profondeur. Ces deux exigences conviennent à
quo anima movet corpus est motus viventis l’âme selon la raison propre d’âme. Il a été dit
corporis, qui quidem non est a movente dans la proposition 3 que l’opération propre de
extrinseco, sicut motus violentus vel sicut l’âme est de mouvoir les corps, par là que son
motus levium et gravium a generante, sed est a opération est inférieure à l’opération propre de
movente intrinseco; unde res vivae dicuntur l'intelligence qui est de connaitre les choses
seipsas movere. Et ideo oportet animam quae sans que s'opère de mouvement en elle. Or il
movet corpus, esse in corpore intrinsecus ei est nécessaire que le principe du mouvement
unitam, et propter hoc dicitur esse impressa. Si soit applique au mobile puis que, comme il est
autem quaeratur a quo sit impressa, secundum prouve au livre VII de la Physique37, le
opinionem auctoris huius libri impressa est ab mouvant et le mû sont ensemble. Aussi
intelligentia. Dicit enim: ipsa namque, scilicet convient-il à l’âme, selon sa raison propre
anima inferior, est ex impressione d’âme, d’être dans un corps mobile. Le
intelligentiae secundae, id est secundi ordinis mouvement par lequel l'âme meut le corps est
intelligentiarum, quae, scilicet intelligentia le mouvement du corps vivant; ce mouvement
secunda, sequitur esse creatum inferius, id est ne se fait pas par un moteur extrinsèque,
in inferiori parte ipsius esse primi creati quod comme le mouvement violent ou comme le
est esse intelligentiarum; vel, hoc quod dicit: mouvement des corps légers et des corps
quae sequitur esse etc., potest referri ad graves qui procèdent d'un générateur; mais il
animam, quae est infra aeternitatem se fait par un moteur intrinsèque. Aussi les
intelligentiae, ut in 2 propositione dictum est. réalités vivantes sont-elles dites se mouvoir
Sed haec sententia non est usquequaque rata. elles-mêmes. C’est pourquoi l’âme qui meut le
Possumus enim loqui de animae impressione corps doit être intrinsèque au corps auquel elle
dupliciter: uno modo ex parte ipsius animae est unie : pour cela, elle est dite imprimée.
impressae, alio modo ex parte materiae cui Si l’on recherche maintenant par quoi elle est
imprimitur. Et haec quidem distinctio locum imprimée, on trouvera qu'elle l'est, selon notre
habet in qualibet anima per se stante, qualis est auteur, par l'intelligence. Il dit en effet : « Car
quaelibet anima intelligens, ut infra patebit, celle-ci », à savoir l'âme inférieure, « résulte de
quia esse substantiae eius non totaliter consistit l’impression de l'intelligence seconde », c'est-
in unione sui ad materiam corporalem, sicut à-dire l’intelligence du second ordre, « qui » -
esse animae non subsistentis quales sunt à savoir l'intelligence seconde - » jouxte l’être
animae brutorum et plantarum, unde in his crée inférieur », c’est-à-dire la partie inférieure

37
Cf. VII, 2, 243 a 4.
praedicta distinctio necessaria non est, quia de l'être premier crée qu'est l'être de
simul consideratur esse talium animarum et ex l'intelligence. Toutefois, « qui jouxte l’être
parte materiae recipientis et ex parte ipsius crée inférieur » peut aussi être rapporté à
animae. Si ergo loquamur de anima per se l’âme qui est en dessous de l'intelligence,
stante scilicet intellectuali quacumque, sive comme le dit la proposition 2. Mais cette
caelesti si ponantur corpora caelestia animata sentence ne peut être ratifiée jusqu’au bout.
secundum quod auctor huius libri supponit, Nous pouvons parler de l'impression de l'âme
sive de anima humana ex parte ipsius animae, d'une double façon : à partir de l'impression
tunc secundum radices positionum de l’âme même; ou à partir de la matière à
Platonicarum, quas in multis auctor huius libri laquelle elle est imprimée. Et cette distinction
sequitur, talis anima est ex impressione vaut pour toute âme se tenant par soi, c'est-à-
intelligentiae quia, sicut supra dictum est in 3 dire toute âme intellectuelle, comme il sera
propositione, Platonici posuerunt quod ab alio montre plus bas : l’être de la substance de ce
principio causatur in aliqua re id quod est type d'âme n'est pas totalement épuise par son
commune, et ab alio inferiori principio id quod union à la matière corporelle, comme c'est le
est magis proprium. Secundum hoc igitur cas pour l'être de âme non subsistante, telle
anima per se stans suum esse habet a prima celle des brutes et des plantes. Pour de telles
causa, quod autem sit intellectualis et quod sit âmes non subsistantes, la distinction précitée
anima habet a secundis causis quae sunt n’est pas nécessaire puisque l’être de telles
intelligentiae; unde, cum ad rationem animae âmes se prend en même temps de la matière
pertineat quod sit corpori impressa, qui reçoit et de l’âme elle-même.
consequens erit quod haec anima ab Si donc nous parlons de l'lime se tenant par
intelligentia habeat scilicet quod sit corpori soi, à savoir l’âme intellectuelle, ou l'âme céleste
impressa. Sed, quia, sicut supra ostendimus, - pour autant que nous posons le ciel animé,
praedicta positio veritatem non habet et comme le fait l’auteur de ce livre -, ou encore
contrariatur sententiae Aristotelis, oportet l’âme humaine, et que nous la considérons du
dicere quod a prima causa a qua talis anima cote de l’âme même, alors, et selon la thèse
habet suum esse habeat etiam quod sit cardinale des Platoniciens - que l’auteur de ce
intellectualis et quod sit anima et per livre suit en beaucoup de choses -, une telle
consequens quod sit corpori impressa; est ergo âme résulte de l’impression de l’intelligence.
secundum hoc anima non ex impressione En effet, comme il a été dit dans la proposition
intelligentiae sed ex impressione causae 3, les Platoniciens posaient qu’autre est le
primae. Si vero loquamur de anima huiusmodi principe responsable dans une chose de ce qui
ex parte susceptibilis cui imprimitur, sic est commun, autre et inférieur le principe
quantum ad animam caelestem, si caelum responsable de ce qui est plus propre. Selon
haberet animam, esset similis ratio; non enim cette thèse donc, l’âme se tenant par soi tient
natura caelestium corporum aliquo modo ab son être de la cause première, mais son
intelligentiis causatur, sed a causa prima a qua intellectualité et le fait d’être âme, elle le tient
habent esse. Sed, si loquamur de anima des causes secondes que sont les intelligences.
humana ex parte susceptibilis, sic aliquo modo C’est pourquoi, comme à la raison d'âme
est ex impressione intelligentiae, in quantum convient d'être imprimée à un corps, l’âme
scilicet ipsum corpus humanum disponitur ad tiendra donc de l’intelligence d’être imprimée
hoc quod sit susceptivum talis animae per à un corps. Mais parce que, comme on l’a vu
virtutem caelestis corporis operantem in plus haut, cette position n’est pas vraie et est
semine, ratione cuius dicitur quod homo contraire à la pensée d’Aristote, il faut dire
generat hominem et sol; corpora autem que c'est de la cause première dont elle tient
caelestia, etiam secundum doctores fidei son être que l'âme tient le fait d'être
Christianae, scilicet Augustinum et Gregorium, intellectuelle et le fait d’être âme, et par
ponuntur a creaturis spiritualibus moveri, quae conséquent le fait d’être imprimée à un corps.
dicuntur Angeli sive intelligentiae vel L’âme ne procède donc pas de l'impression de
intellectus separati; et ex hoc sequitur quod l'intelligence mais de l'impression de la cause
intelligentiae aliquid operentur ad hoc quod première.
anima humana corpori imprimatur ex parte Si maintenant nous parlons de l’âme en la
susceptibilis. Et per hunc modum potest dici considérant à partir du sujet auquel elle est
quod aliae animae quae non sunt per se stantes, imprimée et dans le cas de l’âme céleste - pour
sunt ex impressione intelligentiarum et autant que le ciel a une âme -, on fera le même
caelestium corporum. Deinde restat raisonnement : la nature des corps célestes
considerandum de secundo, scilicet de n’est causée d’aucune façon par les
distinctione animarum. Et ponit eamdem intelligences, mais par la cause première dont
rationem distinctionis sive multiplicationis in ils tiennent leur être. Mais si nous parlons de
animabus quam in intelligentiis posuerat: sicut l’âme humaine et que nous la prenons à partir
enim esse intelligentiae compositum est ex du sujet, alors et en quelque fa90n, elle est
infinito et finito, in quantum esse eius non est imprimée par l’intelligence en tant que le
subsistens sed participatum ab aliqua natura corps humain lui-même est dispose à être
ratione cuius potest distingui in multa, ita capable de telle âme par la vertu des corps
etiam est et de esse animae. Et hoc est quod célestes opérant dans la semence. Car il est dit
dicit: et non multiplicantur animae nisi per que l’homme et le soleil engendrent
modum quo multiplicantur intelligentiae, quod l'homme38. D’après les docteurs de la foi que
est quia esse animae iterum habet finem, sed sont Augustin et Grégoire, les corps célestes
quod ex eo est inferius est infinitum. Inferius sont mus par des créatures spirituelles qu'ils
autem dicit ipsam naturam participantem esse, appellent anges ou intelligences ou intellects
quam vocat infinitum propter virtutem ad séparés. Aussi s'ensuit-il que les intelligences
durandum in esse in infinitum; ipsum autem sont pour quelque chose, du côté du sujet,
esse participatum vocat finitum quia non dans l’impression de l’âme humaine au corps.
participatur secundum totam infinitatem suae Et en l'entendant de cette façon, on peut dire
universalitatis sed secundum modum naturae que les autres âmes, celles qui ne se tiennent
participantis. Est tamen advertendum quod, pas par soi, sont imprimées par les
quia natura intelligentiae est penitus absoluta a intelligences et les corps célestes.
corpore, distinctio intelligentiarum attenditur Il reste en suite à considérer le second point, à
secundum gradum naturae propriae absque savoir la distinction des âmes. L'auteur pose la
comparatione ad aliqua corpora. De ratione même raison de distinction ou multiplication
vero animae est quod sit corpori impressa, et des âmes que celle qu'il avait posée pour les
ideo distinctio animarum attenditur secundum intelligences. De même que l’être de
comparationem ad corpora animata. Unde, si l'intelligence est compose de fini et d'infini en
corpora animata sunt diversarum specierum, tant qu'il n'est pas subsistant mais participe par
animae eis impressae erunt diversae secundum une certaine nature - en vertu de laquelle il
speciem, sicut oporteret dicere si corpora peut être distribue en plusieurs choses -, de
caelestia essent animata; si autem corpora même en est-il de l’être de l'âme. C'est bien ce
animata sunt unius speciei, animae etiam qu'il dit : » Et les âmes ne sont pas multipliées
impressae sunt unius speciei multiplicatae sinon par le mode dont les intelligences sont
numero solo, sicut patet de animabus humanis. multipliées; il en est ainsi parce que l’être de
Deinde considerandum est tertium, scilicet l’âme a de son côté une limite, mais ce qui, de

38
Cf. Physique II, 2, 194 b 13.
differentia animarum distinctarum. Et ponit lui, est inférieur, est sans limite ». « Inférieur »
tres differentias, quarum prima accipitur qualifie la nature même participant l’être, et il
secundum diversam perfectionem animarum. dit cette nature « infinie » à cause de sa
Dicit enim quod animae, scilicet superiores puissance à durer dans l’être à l’infini. Il
sicut sunt caelestium corporum, quae appelle fini l’être même participe, parce qu’il
sequuntur intelligentiam, quasi immediate post n’est pas participe selon toute l'infinité de son
eam ordinatae, sunt completae, scilicet in universalité, mais selon le mode de la nature
perfectione naturae animalis. Et signum participante. Il faut remarquer que, du fait que
perfectionis ostendit, subdens: paucae la nature de l’intelligence est tout à fait
declinationis et separationis. Dictum est enim séparée du corps, la distinction des
supra in 2 propositione, quod anima in intelligences se fait selon le degré de leur
quantum deficit a complemento intelligentiae nature propre sans rapport au corps. Mais
appropinquat ad motum; et ideo, quanto parce que la raison d’âme suppose qu’elle soit
animae fuerint altiores et intelligentiae imprimée à un corps, la distinction des âmes
propinquiores, tanto minus habent de motu. se fait selon leur rapport aux corps animés.
Animae enim inferiores habent motum non Aussi, si les corps animés sont de diverses
solum quantum ad hoc quod movent corpus, espèces, les âmes, à eux imprimées, seront
sed etiam quantum ad hoc quod non semper diverses selon l’espèce, comme il faudrait le
sunt coniunctae suis corporibus et quod non dire des corps célestes s'ils étaient animés. Et
semper intelligunt; sed animae superiores si les corps animés sont d'une seule espèce, les
semper sunt coniunctae suis corporibus et âmes imprimées sont d'une seule espèce,
semper sunt intelligentes, habent tamen de multiples par le nombre seulement, comme
motu hoc quod movent caelestia corpora. Et c'est le cas pour les âmes humaines.
ideo dicit quod sunt paucae declinationis, quia Ensuite, il faut considérer le troisième point, à
parum declinant ab immobilitate intelligentiae, savoir la différence qu’il y a entre âmes
et paucae separationis, quia parum in diversa distinctes. L’auteur fait trois différences dont
separantur, ut quandoque in hoc quandoque in la première est prise de la diversité de
illo inveniantur scilicet quantum ad solum perfections qu'il y a entre les âmes. Il dit en
motum localem caelestium corporum. effet que « les âmes » - entendons les âmes
Inferiores vero animae deficiunt in supérieures comme sont celles de corps
complemento et paucitate declinationis seu célestes - » qui jouxtent l’intelligence » -
separationis a superioribus animabus. Secunda comme placées immédiatement après elle - «
differentia sumitur penes influentiam sont achevées », à savoir quant à la perfection
animarum in invicem. Sicut enim supra dixit de la nature animale. Il montre le signe de
quod intelligentiae primae influunt supra cette perfection, en ajoutant : « peu enclines à
secundas bonitates quas recipiunt a causa la chute et à la séparation ». Il a été dit en effet
prima, ita nunc dicit quod superiores animae à la proposition 2 que l’âme, en tant qu'elle
influunt bonitates quas recipiunt ab manque de ce qui remplit l’intelligence, se
intelligentia super animas inferiores. Et rapproche du mouvement. C’est pourquoi plus
utrobique est ratio eadem: quia quod est les âmes sont hautes et proches de
imperfectius natum est perfici a completiori, l'intelligence moins elles ont part au
sicut potentia ab actu. Tertia differentia sumitur mouvement. Les âmes inférieures ont part au
ex parte effectus. Sicut enim de intelligentiis mouvement non seulement en tant qu'elles
dixit quod superiores imprimunt nobiliores meuvent les corps, mais aussi en tant qu’elles
animas, ita nunc dicit de animabus quod anima ne sont pas toujours conjointes à leur corps et
superior recipiens virtutem immediate ab qu’elles n'intelligent pas toujours. Les âmes
intelligentia habet fortiorem impressionem, supérieures, elles, sont toujours conjointes à
quia semper causa superior vehementius agit, leur corps et sont toujours en acte
ut in 1 propositione dictum est; et ideo id quod d'intellection. Elles ont cependant part au
imprimitur a superiori anima in suo corpore est mouvement, en tant qu’elles meuvent les corps
fixum, stans, id est firmum et immobile, et célestes. C’est pourquoi, il dit qu'« elles sont
motus eius est aequalis, id est uniformis, et peu enclines à la chute », parce qu’elles
continuus, ut patet in corpore caelesti. Anima s’éloignent peu de l'immobilité de
vero inferior ad quam pertinet virtus l’intelligence; et « peu enclines à la séparation
intelligentiae, mediante superiori anima, habet », parce qu’elles changent fort peu d’état de
debiliorem impressionem in suum corpus sicut sorte qu’on les trouve tantôt sous cette forme,
causa inferior; et ideo id quod imprimit corpori tantôt sous cette autre, c’est-à-dire changées
sicut vita et huiusmodi est debile, propter quant au seul mouvement local des corps
passibilitatem corporis ab exteriori agente, célestes. Les âmes inférieures en revanche
evanescens, a principio interiori transmutatum, manquent de l'« achèvement » et du peu de «
destructibile, quia finaliter totaliter desinit esse déclinaison » ou séparation qui caractérise les
id quod ab anima in corpore efficitur. Et tamen âmes supérieures.
corpus quodammodo participat La deuxième différence est prise de l’influence
sempiternitatem, scilicet secundum speciem, et que les âmes ont les unes sur les autres. De
hoc per generationem. In hoc autem melius même qu'on disait plus haut que « les
sensit auctor huius libri attribuens intelligences premières influent sur les
corruptibilitatem humanorum corporum intelligences secondes les bontés qu'elles
debilitati impressionis ipsius animae, quam reçoivent de la cause première », de même dit-
Platonici qui posuerunt etiam animam on maintenant que « les âmes supérieures
humanam habere quoddam corpus influent les bontés qu'elles reçoivent de
incorruptibile sibi semper unitum. Patet etiam l'intelligence sur les âmes inférieures ». Dans
quod, secundum sententiam huius auctoris, l’un et l’autre cas la raison est la même : ce
quando anima humana fuerit perfecta per qui est plus imparfait par nature est parfait par
coniunctionem ad causam primam, poterit ce qui est plus achève, comme la puissance
corpori suo imprimere vitam perpetuam; et l’est par l’acte.
secundum hoc fides Catholica confitetur La troisième et dernière différence est prise du
futuram vitam aeternam non solum in côté des effets. De même qu'il a été dit des
animabus sed etiam in corporibus post intelligences que les supérieures impriment les
resurrectionem. Ultimo epilogat quae in âmes plus nobles, de même il est dit
duabus propositionibus dicta sunt. Quae autem maintenant des âmes que « l’âme » supérieure,
diximus de animabus caelorum non asserendo recevant immédiatement la vertu de
diximus, sed aliorum opiniones recitando. l’intelligence, garde une impression plus forte
»; toujours, en effet et comme le dit la
proposition 1, la cause supérieure agit plus
fortement. Aussi « ce qui est imprimé » par
l'âme supérieure à son corps » est établi d'une
manière fixe, stable », c’est-à-dire d'une
manière ferme et immobile, « et son
mouvement est égal » c'est-à-dire uniforme et
« continu », comme la chose apparait
clairement dans le corps céleste. Mais l’âme
inférieure qu’atteint la vertu de l’intelligence
par la médiation de l'âme supérieure, reçoit
une impression plus faible dans son propre
corps, en tant qu’elle est une cause inférieure.
C’est pourquoi, ce qu'elle imprime au corps,
comme la vie et autres choses, est « affaibli »
à cause de ce que le corps est passible sous
l'action d'agents extérieurs; est « évanescent »,
si on le prend du cote du principe intérieur de
changement; est « destructible » enfin, puisque
ce que l’âme opère dans le corps cesse, au
terme, d'être totalement. « Cependant », le
corps, d'une certaine façon, participe l’éternité,
selon l'espèce et ce, grâce à la génération. En
cela, l'auteur de ce livre juge mieux que les
Platoniciens puisqu'il attribue la corruptibilité
des corps humains à la débilité de l’impression
de l'âme, alors que les Platoniciens posaient
que l’âme humaine avait un corps
incorruptible toujours uni à elle. Il apparait
que, d'après l’auteur, quand l'âme humaine
sera parfaite par son union à la cause première,
elle imprimera au corps une vie éternelle. Ce
qui s’accorde avec la foi catholique qui
confesse la vie future éternelle, non seulement
pour l’âme, mais aussi pour le corps, après la
résurrection.
Enfin, l’auteur fait un épilogue qui résume ce
qui a été dit dans les deux propositions 4 et 5.
Précisons que ce que nous avons dit
relativement aux âmes célestes, nous l’avons
rapporte à titre d’opinion39 et non comme une
vérité à laquelle nous adhérerions.
Lectio 6 6) La Cause première est supérieure
au discours, et les langues échouent à
[84241] Super De causis, l. 6 Postquam auctor
discourir d'elle, du moins à discourir
huius libri distinxit esse superius generaliter in
tres gradus quorum primus est supra sur son être, car elle est au-dessus de
aeternitatem, quod convenit causae primae, toute cause ; et on en peut discourir
secundus cum aeternitate, quod convenit seulement par les causes secondes, qui
intelligentiae, tertius est infra aeternitatem et sont illuminées par la lumière de la
supra tempus, quod convenit animae, hic cause première.
incipit prosequi de singulis gradibus, et primo
de causa prima, secundo de intelligentia, in 7 Après avoir distingue « l’être supérieur » en
propositione, ibi: intelligentia est substantia trois degrés dont le premier est « au-dessus de
etc., tertio de anima, 14 propositione, ibi: in l’éternité », ce qui convient à la Cause
omni anima et cetera. De causa autem prima première; le second « avec l’éternité », ce qui
39
« A titre d'opinion » traduisant recitando : saint Thomas précise bien ici qu'il récite l’opinion des autres.
convient a l'intelligence; le troisième « au-
hoc est quod potissime scire possumus quod dessus du temps », ce qui convient à l’âme,
omnem scientiam et locutionem nostram l’auteur de ce livre commence à traiter de
excedit; ille enim perfectissime Deum chacun de ces degrés. De la cause première
cognoscit qui hoc de ipso tenet quod, quidquid d'abord; puis de l’intelligence, a la proposition
cogitari vel dici de eo potest, minus est eo 7 ou il dit : « L'intelligence est une substance
quod Deus est. Unde Dionysius dicit I capitulo intelligible etc. »; enfin de l’âme, à la
mysticae theologiae, quod homo secundum proposition 14, là où est dit : « Dans toute
melius suae cognitionis unitur Deo sicut âme, les choses sensibles sont etc. ».
omnino ignoto, eo quod nihil de eo cognoscit, De la cause première, ce que nous pouvons
cognoscens ipsum esse supra omnem mentem. savoir par-dessus tout, c'est qu'elle excède
Et ad hoc ostendendum inducitur haec toute notre science et tous nos discours. En
propositio: causa prima superior est effet, celui-là connait très parfaitement Dieu
narratione. Per narrationem autem oportet qui sait de lui ceci : tout ce qui peut être pense
affirmationem intelligi, quia quidquid de Deo et tout ce qui peut être dit de Lui est bien
affirmamus non convenit ei secundum quod a moindre que tout ce que Dieu est. Denys dit
nobis significatur; nomina enim a nobis bien au premier livre de sa Théologie
imposita significant per modum quo nos mystique40 que « la meilleure connaissance
intelligimus, quem quidem modum esse par laquelle l’homme est uni à Dieu est celle
divinum transcendit. Unde Dionysius dicit II qui l’y unit comme à un Dieu tout à fait
capitulo caelestis hierarchiae quod negationes inconnu, puisqu’il ne connait rien de Lui,
in divinis sunt verae, affirmationes vero connaissant que son être est au-dessus de tout
incompactae vel inconvenientes. Hanc etiam esprit ». Pour prouver tout cela, l’auteur
propositionem Proclus ponit CXXIII sui libri, introduit cette proposition : « La cause
sub his verbis: omne quod ens ipsum quidem première est au-dessus de tout discours ».
propter supersubstantialem unionem indicibile Par « discours », il faut comprendre
est et incognoscibile omnibus secundis, a affirmation. Car tout ce qui est affirme de Dieu
participantibus autem capabile est et ne lui convient pas selon ce qui est signifie par
cognoscibile: propter quod solum primum nous. En effet, les noms tels que nous les
penitus ignotum tamquam amethectum ens. Per attribuons signifient selon le mode de notre
hoc autem quod dicit quod ens, intelligit intellection; mais ce mode est transcende par
omnem formam idealem secundum le mode de l’être divin. Aussi Denys dit-il au
Platonicorum positiones, puta per se hominem, livre II De la hiérarchie céleste41 que « les
per se vitam et cetera huiusmodi, quae deos négations seules au sujet de Dieu sont vraies,
dicebant, ut supradictum est; huiusmodi autem les affirmations mal adaptées et inconvenantes
habent unitatem, secundum ipsos, ». C'est en ces termes que Proclus pose la
supersubstantialem, quia excedunt omnia proposition homologue, la 123e des Eléments :
subiecta participantia; et ideo dicit quod neque « Tout étant, en raison de son unité
dici neque cognosci potest unumquodque suressentielle, est ineffable et inconnaissable
eorum ab inferioribus, sed a superioribus pour tous ses dérives seconds, mais il est
cognosci possunt, puta idea vitae cognosci compréhensible et connaissable par ses
potest ab idea entis. Et, quamvis non possint participants; c'est pourquoi seul le premier est
perfecte cognosci vel dici ab inferioribus, totalement inconnu en tant qu'il est impartici-
aliqualiter tamen capi et cognosci possunt a pable ». Comprenons qu'il appelle « étant »

40
Cf. TM., I, § 3, 1001 A.
41
La hiérarchie céleste., II, § 3, 141 A.
toute forme idéale, conformément à la thèse
participantibus, id est per participantia, sicut des Platoniciens; par exemple, l’homme par
per ea quae participant vitam aliquid soi, la vie par soi etc. qui sont dits « dieux »,
cognoscitur de ipsa vita. Sed illud quod est comme on l’a vu plus haut. De telles formes
primum simpliciter, quod, secundum ont, selon eux, une unité super-essentielle,
Platonicos, est ipsa essentia bonitatis, est parce qu'elles excèdent tout sujet participant.
penitus ignotum, quia non habet aliquid supra C’est pourquoi il dit que rien de ces formes ne
se quod possit ipsum cognoscere; et hoc peut être dit ni connu par leurs inférieurs mais
significat quod dicitur amethectum, id est non par leurs supérieurs seulement : par exemple
post existens alicui. Et, quia auctor huius libri l’idée de vie peut être connue par celle d’être.
non concordat cum Platonicis in positione Bien qu’elles ne puissent être connues ni dites
aliarum naturarum separatarum idealium, sed par leur inférieurs, elles peuvent toutefois être
ponit solum primum, ut supra dictum est, ideo saisies et connues en quelque manière » par
praetermissis aliis de hac causa prima dicit leurs participants », c’est-à-dire par les choses
quod est superior narratione. Et causam qui les participent : quelque chose de la vie est
assignat propter suam supersubstantialitatem, connu par ce qui participe la vie. Mais ce qui
sicut et Proclus, et hoc est quod subdit in est premier absolument - qui selon les
propositione: et non deficiunt linguae a Platoniciens est l’essence même de la bonté -
narratione eius nisi propter narrationem est tout à fait inconnu parce qu'il n'y a pas au-
ipsius, quoniam ipsa est super omnem causam. dessus de lui quelque chose qui puisse le
Qualiter autem narretur, ostendit subdens: et connaitre : c'est ce que signifie «
non narratur nisi per causas secundas quae imparticipable », c’est-à-dire qui n'existe pas
illuminantur lumine causae primae; et hoc est après quelque chose.
idem ei quod Proclus dixit quod a Et parce que l'auteur de ce livre ne s'accorde
participantibus capabile est et cognoscibile. pas avec les Platoniciens dans la position de
Hoc autem quod dictum est in propositione natures idéales séparées, mais que, selon lui, il
probatur per hunc modum; tripliciter enim n'y a qu'un seul premier, négligeant les autres
aliquid cognoscitur: uno modo sicut effectus caractères de la cause première, il dit que
per causam, alio modo per seipsum, tertio « elle est supérieure à tout discours ». La
modo per effectum. Primo ergo ostendit quod raison en est, comme pour Proclus, sa super
causa prima non cognoscitur primo modo, essentialité. Aussi ajoute-t-il : « Et les langues
scilicet per causam, cum dicit quod causa échouent à discourir d’elle, du moins à
prima non cessat illuminare causatum suum, et discourir sur son être, car elle est au-dessus de
ipsa non illuminatur lumine alio, quoniam ipsa toute cause ». Comment parler d’elle, l’auteur
est lumen purum supra quod non est lumen. Ad le montre en ajoutant : « elle n'est dite que par
cuius intellectum considerandum est quod per les causes secondes qui sont illuminées par la
lumen corporale visibilia sensibiliter lumière de la cause première ». C'est la même
cognoscuntur, unde illud per quod aliquid chose que dit Proclus quand il dit : « il est
cognoscitur, per similitudinem lumen dici compréhensible et connaissable par ses
potest; probat autem philosophus in IX participants ».
metaphysicae quod unumquodque cognoscitur Ce qui est affirme dans cette proposition est
per id quod est in actu; et ideo ipsa actualitas prouve de la façon suivante. Quelque chose
rei est quoddam lumen ipsius et, quia effectus peut être connu d'une triple manière : comme
habet quod sit in actu per suam causam, inde l’effet par sa cause; en lui-même; par son effet.
est quod illuminatur et cognoscitur per suam L’auteur montre d’abord que la cause première
causam. Causa autem prima est actus purus, ne peut être connue selon le premier mode, à
nihil habens potentialitatis adiunctum; et ideo savoir par sa cause, lorsqu’il dit : « la cause
première ne cesse d'illuminer son effet, elle
ipsa est lumen purum a quo omnia alia n'est pas illuminée par une autre lumière
illuminantur et cognoscibilia redduntur. Et ex puisqu'elle est la lumière pure au-dessus de
hoc concludit ulterius quod sola causa prima laquelle il n'est point de lumière ». Pour
sic est prima quod non potest narrari, quia non comprendre cela, il faut considérer que les
habet causam superiorem per quam narretur; réalités visibles sont sensiblement connues par
res enim consueverunt narrari per suas causas. la lumière corporelle; et c’est par analogie
Et, quia a cognitione processit ad narrationem, qu'on peut appeler lumière, ce par quoi
ostendit consequenter quod causa prima, cum quelque chose est connu. Le Philosophe
sit supra cognitionem, oportet quod sit supra prouve au livre IX de sa Métaphysique que
narrationem: et hoc ideo quia narratio, id est chaque chose est connue par ce qui est en acte;
affirmatio, fit per loquelam, id est per aliquem aussi l'actualité même de la chose est-elle pour
sermonem significativum, loquela autem est elle une certaine lumière; et parce que l’effet
per intelligentiam, quia voces significativae tient de sa cause le fait d’être en acte, il est
sunt signa intellectuum, intelligentia autem fit illuminé et connu par sa cause. La cause
per cogitationem, id est per rationem,- et hoc première étant acte pur sans aucune
est verum in hominibus, qui ratiocinando potentialité à elle adjointe, elle est pure
perveniunt ad intellectum veritatis,- et lumière par laquelle toute chose est illuminée
cogitatio per meditationem, id est per et rendue connaissable. Il conclut que seule la
imaginationem et ceteras vires sensitivas cause première est à ce point première qu'elle
interiores quae deserviunt rationi humanae, et ne peut être l'objet d'un discours parce qu'elle
meditatio fit per sensum, quia phantasia est n'a pas de cause supérieure par laquelle elle
motus factus a sensu secundum actum ut pourrait être dite. On a l’habitude, en effet, de
dicitur in libro de anima; unde, cum causa discourir des choses à partir de leurs causes. Et
prima sit super omnes res, excedit omnia parce que le discours procède de la
praedicta. Et hoc etiam Dionysius ponit I connaissance, l’auteur montre en conséquence
capitulo de divinis nominibus, dicens: et neque que la cause première, étant au-dessus de toute
sensus est eius, neque fantasia, quod iste connaissance, doit être au-dessus de tout
nominat meditationem, neque opinio, quod iste discours. Le « discours », c’est-à-dire
nominat rationem, neque nomen, quod iste l'affirmation, « advient par le langage », c’est-
nominat loquelam, neque sermo, quod iste à-dire par un propos significatif; le « langage »
nominat narrationem, neque scientia, quod iste advient par l’« intelligence », puisque les sons
nominat intelligentiam. Secundo vero ostendit de voix significatifs sont les signes des choses
quod non cognoscitur secundo modo, scilicet intelligées; l’« intelligence » advient par la «
per seipsam. Et hoc probat per diversos modos cogitation », c’est-à-dire par la raison. Tout
cognitionum: eorum enim quae per se ceci est vrai chez les hommes qui parviennent
cognoscuntur, quaedam cognoscuntur sensu, à l’intelligence de la vérité en la ratiocinant.
sicut res sensibiles, quaedam meditatione sive Quant à « la cogitation, elle advient par la
imaginatione, sicut res imaginabiles quae méditation », c'est-à-dire par l'imagination et
sensui non subiacent, quaedam vero intellectu, autres puissances de connaissance sensible
sicut res necessariae et immobiles, quaedam interne qui sont au service de la raison
vero ratione sive cogitatione, sicut res humaine; enfin la « méditation » advient par le
generabiles et corruptibiles, secundum quem sens, puisque le phantasme procède du sens en
modum philosophus in VI Ethicorum dicit acte, comme il est dit au De anima42. Aussi la
quod ratiocinativum est circa ea quae contingit « cause première », étant au-dessus de « toutes

42
Cf. De Anima, III, 3, 29 a 1-2.
choses », transcende-t-elle toutes les
aliter se habere; unde, cum causa prima sit opérations dont on vient de parler. Tout ceci
supra omne huiusmodi genus rerum, nullo Denys le dit au chapitre 1 des Noms divins43 :
istorum modorum cognosci potest. Hanc etiam « II n'y a ni sensation ni phantasme de Dieu »,
probationem inducit Proclus nisi quod ce qui ici est appelé « méditation »; « ni
meditationem ponit loco cogitationis et opinion », ce qu'on nomme ici « cogitation »;
opinionem loco meditationis. Et quidem circa « ni nom », autrement dit ici « langage »; « ni
hanc rationem manifestum est quod causa conversation », nommée ici « discours »; « ni
prima est supra res sensibiles et imaginabiles et science » appelée par notre auteur »

43
Les noms divins, I, § 5, 593 A.
intelligence ».
corruptibiles; sed, quod sit supra res Puis l’auteur montre que la Cause première ne
intelligibiles sempiternas, non est manifestum. peut être connue selon la seconde façon, à
Et haec probatio hic praetermittitur, sed savoir en elle-même. Il le prouve en
Proclus probat per hoc quod omnis cognitio examinant les diverses modalités de la
intellectualis vel rationalis est entium: illud connaissance. En effet, parmi les choses qui
enim quod primo acquiritur ab intellectu est sont connues par soi, certaines, « comme les «
ens, et id in quo non invenitur ratio entis non réalités sensibles », sont connues par les « sens
est capabile ab intellectu; unde, cum causa »; d’autres, par la « méditation » ou
prima sit supra ens, consequens est quod causa imagination, comme les choses imaginables
qui ne tombent pas sous les sens; d’autres, par
prima sit supra res intelligibiles sempiternas. l’intellect, comme les choses nécessaires et
Causa autem prima, secundum Platonicos immobiles; d’autres, par la raison ou «
quidem, est supra ens in quantum essentia cogitation », comme les choses générables et
bonitatis et unitatis, quae est causa prima, corruptibles, conformément à ce qui dit le
excedit etiam ipsum ens separatum, sicut supra Philosophe au livre VI de l’Ethique44 : le
dictum est. Sed secundum rei veritatem causa ratiocinable porte sur ce à quoi il arrive de se
prima est supra ens in quantum est ipsum esse comporter autrement. Comme la cause
infinitum, ens autem dicitur id quod finite première est au-dessus de tous ces genres de
participat esse, et hoc est proportionatum choses, elle ne peut être connue par aucun de

44
Cf. VI, 2, 113912- 13.
ces modes. Cette preuve, Proclus l'introduit, à
intellectui nostro cuius obiectum est quod quid cette différence près qu'il remplace «
est ut dicitur in III de anima, unde illud solum cogitation » par « méditation » et « méditation
est capabile ab intellectu nostro quod habet » par « opinion ». Il est manifeste que la cause
quidditatem participantem esse; sed Dei première est au-dessus des choses sensibles,
quidditas est ipsum esse, unde est supra imaginables et corruptibles, mais il ne l’est pas
intellectum. Et per hunc modum inducit hanc qu’elle soit au-dessus des réalités intelligibles
rationem Dionysius I capitulo de divinis et éternelles. L’auteur a oublié ici d'en apporter
nominibus, sic dicens: si cognitiones omnes la preuve. Proclus, non pas, qui argumente en
existentium sunt, et si existentia finem habent, disant que « toute connaissance intellectuelle
in quantum scilicet finite participant esse, qui et rationnelle porte « sur les étants »45 : ce que

45
Eléments, prop. 123.
saisit premièrement l'intellect est l’être, et ce
est supra omnem substantiam ab omni en quoi n'est pas trouvée la raison d'être ne
cognitione est segregatus. Tertio ostendit peut être saisi par l'intellect; aussi, la cause
quomodo causa prima cognoscitur per première étant au-dessus de l’être, est-elle au-
effectum. Et dicit quod causa prima non dessus des réalités intelligibles et éternelles.
significatur in his quae de ipsa dicuntur, nisi ex Selon les Platoniciens, la cause première est
causa secunda quae est intelligentia: sic enim au-dessus de l’étant en tant qu’elle est
loquimur de Deo quasi de quadam substantia l’essence de la bonté et de l’unité; à ce titre,
intelligente; et hoc ideo quia intelligentia est elle transcende l’étant séparé, comme on l’a
suum causatum primum, unde est Deo dit plus haut. Mais, selon la vérité de la chose,
la cause première est au-dessus de l'étant en
simillima et per ipsam maxime cognosci tant qu’elle est l’être infini. L’étant, c’est ce
potest. Sed tamen non sufficienter cognoscitur qui participe l’être de façon finie et est
per eam, quia illud quod est intelligentia est in proportionné à notre intelligence dont l'objet
causa prima altiori modo, causa autem est ce qui est, comme il est dit au livre III du
excedens effectum non sufficienter cognosci De anima46. Aussi cela seul est-il saisissable
potest per suum effectum. Sic ergo patet quod par notre intellect qui a une quiddité
causa prima superior est narratione, quia participant l’être; or la quiddité de Dieu est
neque per causam, neque per seipsam, neque l'être même; c'est pourquoi il est au-dessus de
per effectum sufficienter cognosci aut dici notre intellect. Denys introduit de la même

46
Cf. III, 4, 429 b 10 sq.
manière cet argument au livre I des Noms
potest. divins47. « Si toutes les pensées portent sur les
choses existantes et si toutes les choses
existantes sont finies » - en tant qu’elles
participent de façon finie l’être -, « celui qui
est au-dessus de toute substance est séparé de
toute pensée ».
Troisièmement et enfin, l’auteur montre
comment la cause première est connue par ses

47
Les noms divins, I, § 4, 593 A.
effets. Il dit que la cause première « n’est pas
signifiée » par les choses qui sont dites d'elle,
« sinon à partir de la cause seconde qu'est
l'intelligence » : ainsi, en effet, nous parlons de
Dieu comme de quelque substance
intelligente. C'est pourquoi, l'intelligence étant
« son premier causé » elle est semblable à
Dieu qui peut être connu surtout par elle.
Cependant Dieu n'est pas suffisamment connu
par elle puisque ce qu'est l'intelligence est dans
la cause première selon un mode plus haut : la
cause première transcendant l’effet, ne peut
être connue suffisamment par son effet.
Il est donc évident que la « cause première est
supérieure à tout discours » puisqu'elle ne peut
être suffisamment connue ou dite par sa cause,
ni par elle- même, ni par son effet.
Lectio 7 7) L’intelligence est une substance qui
[84242] Super De causis, l. 7 Postquam n’est pas divisée
primum gradum superioris esse, scilicet
primam causam, dixit inenarrabilem esse, nunc Après avoir dit que le premier degré de l’être
accedit ad secundum gradum, scilicet ad supérieur, à savoir la cause première, est
intelligentias; et primo determinat de ineffable, l’auteur traite du second degré, c
intelligentia quantum ad sui substantiam, est-à-dire des intelligences. Il traite d'abord de
secundo quantum ad eius cognitionem, in 8 l’intelligence quant à sa substance, puis quant
propositione, ibi: omnis intelligentia scit et
cetera. Circa primum sciendum est quod ea à sa connaissance, à la proposition 8 ou il dit :
quae sunt superioris ordinis cognosci non « Toute intelligence connaît etc. ».
possunt sufficienter per ea quae sunt ordinis A propos du premier point, il faut savoir que
inferioris, eo quod superiora excedunt les choses qui sont d'un ordre supérieur ne
inferiorum modum et virtutem. Quia vero peuvent être suffisamment connues par celles
humana cognitio a sensu initium sumit, ea qui sont d'un ordre inférieur, et cela parce que
quae nostris sensibus offeruntur, cognoscere les réalités supérieures transcendent le mode et
sufficienter possumus; sed ex his in la puissance des réalités inférieures. Comme le
superiorum cognitionem pervenire non point de départ de la connaissance humaine est
possumus, nisi secundum ea quae cum la sensation, il nous est possible de connaitre
sensibilibus nobis notis habent communia. Ea convenablement les réalités qui s’offrent à nos
vero quae totaliter nostris sensibus offeruntur, sens; mais nous ne pouvons pas parvenir, à
sunt inferiora corpora cum quibus superiora partir d'elles, à la connaissance des réalités
corpora in essentiae specie non conveniunt nec supérieures, sinon en ce qu’elles ont de
in naturae conditione; conveniunt autem in commun avec les choses sensibles connues de
ratione quantitatis et luminis et eorum quae ad nous. Or les réalités qui s'offrent totalement à
haec sequuntur, et ideo pertingere possumus ad nos sens sont les corps inférieurs avec lesquels
cognoscendum de superioribus corporibus et les corps supérieurs n’ont en commun ni
claritatem ipsorum, secundum quam sunt nobis l’espèce ni la manière d'être. Ils s'accordent
visibilia, et quantitatem magnitudinis et motus entre eux seulement du point de vue de la
ipsorum, et figuram, et etiam genus ipsorum quantité, de la lumière et de ce qui va avec.
secundum modum quo conveniunt in genere C’est pourquoi nous pouvons parvenir à
cum inferioribus corporibus; propriam autem connaitre des corps supérieurs leur clarté selon
naturam ipsorum secundum rationem speciei laquelle ils sont visibles pour nous; la quantité
scire non possumus, nisi per negationem in de leur grandeur et leur mouvement; leur
quantum transcendit inferiorum corporum figure et même leur genre, selon le mode par
naturam, unde Aristoteles in I de caelo probat lequel elles s'accordent dans ce genre avec les
caeleste corpus non esse neque grave, neque corps inférieurs. Mais la nature propre de ces
leve, neque generabile, neque corruptibile. corps, selon la raison de l’espèce, nous ne
Similiter etiam intelligentia transcendit totum pouvons la connaitre, sinon par négation en
ordinem corporalium rerum. Quia tamen sua tant qu’elle dépasse la nature des corps
quidditas vel essentia non est ipsum suum esse, inférieurs. Aussi Aristote prouve-t-il au livre I
sed est res subsistens in suo esse participato, du De caelo48 que les corps célestes ne sont ni
ideo quodammodo convenit in genere cum lourds, ni légers, ni corruptibles, ni générables.
corporibus quae etiam in suo esse subsistunt; et De la même façon, l’intelligence transcende
sic secundum logicam intentionem utrumque tout l’ordre des réalités corporelles.
ponitur in genere substantiae. Et ideo Cependant, parce que sa quiddité ou essence
intelligentia quidem notificari potest enarrative n’est pas son être même mais qu'elle est une

48
Cf. I, 3, 269 b 18-270 a 23.
sive affirmative quantum ad suum genus, ut chose subsistante dans son être participe, elle
dicatur esse substantia; sed quantum ad s’accorde en quelque façon avec le genre des
differentiam specificam enarrari non potest, corps qui subsistent eux aussi dans leur être
sed oportet quod per negationem nobis participé. Aussi l'un et l’autre sont-ils places,
notificetur in quantum transcendit totum selon l'intention logique, sous le prédicament
ordinem corporalium rerum quibus convenit substance. L'intelligence peut donc être l’objet
divisibilitas. Et ideo, notificans intelligentiae d'un discours ou d'une affirmation quant à son
essentiam prout a nobis notificari potest, genre, puisqu'elle est dite être une substance.
proponit hanc propositionem: intelligentia est Mais quant à la différence spécifique, elle ne
substantia quae non dividitur. Causa autem peut être l’objet d'un discours : il nous faut la
prima non est natura subsistens in suo esse designer négativement en tant qu’elle dépasse
quasi participato, sed potius est ipsum esse tout l’ordre des réalités corporelles auxquelles
subsistens, et ideo est supersubstantialis et convient la divisibilité. Désignant l’essence de
simpliciter inenarrabilis. Ponit autem et l'intelligence selon qu’elle peut être désignée
Proclus in suo libro hanc propositionem par nous, l’auteur propose cette formule : «
CLXXI, sub his verbis: omnis intellectus L'intelligence est une substance qui n'est pas
impartibilis est substantia. Quod autem dictum divisée ». La cause première, quant à elle, n'est
est probatur per divisionem et, quantum ex pas line nature subsistant en son être participe,
verbis hic positis apparet, praemittitur duplex mais elle est plut6t l'être lui-même subsistant,
divisio. Quarum prima est ex parte ipsius rei c'est pourquoi elle est suressentielle et
dividendae quae habet magnitudinem stantem absolument ineffable. Dans son livre, à la
et quantitatem fluentem, sicut est in tempore et proposition 171, Proclus dit la même chose en
motu; et hoc est quod dicit: quod est quia si ces termes : « Tout intellect est une substance
non est cum magnitudine neque corpus neque indivisible ».
movetur, tunc procul dubio non dividitur. Per C’est par mode de division que l’auteur le
hoc enim quod dicit: si non est cum prouve; et il avance - les termes même
magnitudine neque corpus, excludit employés semblent l'attester - une double
magnitudinem stantem, id est habentem situm; division. La première division a trait à la chose
et dicit: neque cum magnitudine neque corpus, même à diviser qui a une grandeur fixe et une
quia corpus est magnitudo completa divisibilis quantité changeante, comme l'est ce qui est
secundum omnem dimensionem, superficies dans le temps et le mouvement. C'est ce qu'il
autem et linea sunt magnitudines incompletae dit : « Cela s'explique ainsi : si elle n'a ni
secundum unam vel duas partes; vel, hoc quod grandeur, ni corps, ni mouvement, sans aucun
dicit: si non est cum magnitudine, ponitur ad doute elle n'est pas divisée ». Par le fait même
excludendum ea quae sunt quanta per accidens, qu'il dit : « si elle n'a ni grandeur ni corps », il
sicut albedo et similia. Aliam divisionem ponit exclut la grandeur fixe, c’est-à-dire celle qui a
ex parte ipsius divisionis; et dicit quod omne une position. Et il dit : « ni grandeur ni corps
quod dividitur, vel dividitur secundum », parce que le corps est une grandeur
multitudinem, id est secundum quantitatem complète divisible selon toutes ses dimensions
discretam, vel secundum magnitudinem, quae -les superficies et les lignes étant des
est divisio secundum quantitatem continuam grandeurs incomplètes prises selon une ou
habentem situm, vel secundum motum, quae deux dimensions. En disant : « si elle est sans
est divisio quantitatis continuae non habentis grandeur », il exclut aussi les choses qui ont
situm. Eadem enim est divisio temporis et une quantité par accident, comme la blancheur
motus, ut probatur in VI physicorum. In prima et choses semblables. La seconde division est
autem divisione praetermisit de multitudine, faite à partir de la division même. « Tout » ce
quia divisio quae est secundum numerum qui est divise « est divisé » selon « la
consequitur divisionem continui, ut patet in III multiplicité », c’est-à-dire la quantité discrète,
physicorum; et ideo in quibus non est divisio ou selon « la grandeur », c’est-à-dire la
secundum magnitudinem, non est divisio quantité continue ayant une position, ou selon
secundum multitudinem. His autem « le mouvement », c’est-à-dire la quantité
divisionibus positis, ostendit quod nullo continue n’ayant pas de position. En effet,
praedictorum modorum intelligentia dividitur. c'est une même division que celle qui divise le
Et videtur esse probatio talis: omne quod temps et le mouvement, comme le dit le
dividitur, dividitur in tempore; est enim divisio Philosophe au livre VI de sa Physique49. Dans
quidam motus ab unitatem in multitudinem; sa première division, il a oublié celle de la

49
Cf. VI, 1-2, 232 a 18-233 a 17.
sed intelligentia non est in tempore, sed est in multiplicité parce que la division qui est selon
aeternitate totaliter, ut supra habitum est in 2 le nombre suit celle du continu, comme c’est
propositione; ergo excedit omnem praedictum dit au livre III de la Physique 2. C'est pourquoi
divisionis modum. Et haec quidem est dans les choses ou il n'y a pas de division
expositio huius propositionis secundum quod selon la grandeur, il n'y en pas non plus selon
ex verbis hic positis apparet. Sed sciendum est la multiplicité.
verba hic posita ex vitio translationis esse Ces divisions étant faites, l'auteur montre que
corrupta, ut patet per litteram Procli, quae talis l’intelligence n'est divisée selon aucun des
est: si enim est sine magnitudine et modes précités. Et la raison en est telle : tout
incorporeus et immobilis, impartibilis est. ce qui est divise est divisé » dans le temps »;
Quod vero sequitur, non inducitur per modum en effet, toute division suppose un certain
alterius divisionis, sed per modum probationis; mouvement de l’unité vers la multiplicité.
sic enim subdit: omne enim qualitercumque Mais « l’intelligence n’est pas dans le temps »,
partibile aut secundum multitudinem, aut elle est tout entière « dans l’éternité », comme
secundum magnitudinem, aut secundum il a été montre dans la proposition50; elle
operationes est partibile. Et statim probat quod transcende donc tous les modes de division. Il
non sit partibile secundum operationes, nam s’agit là du commentaire de cette proposition
addit: in tempore latas, quasi dicat: omnes d’après les termes employés.
operationes partibiles sunt in tempore. Et Mais il faut savoir que ces termes sont
subdit: intellectus autem secundum omnia est inexacts et dus à une erreur de transmission.
aeternalis et ultra corpora, et unita est quae in Cela apparait si l’on se rapporte à la
ipso multitudo; impartibilis ergo est. Singulum formulation de Proclus : « S'il est sans

50
Cf. III, 1, 200 b 15-20.
praedictorum supra positorum ostendit. Et dimension, incorporel et immobile, il est
primo prosequitur de incorporeitate, sic dicens: indivisible »51. Proclus n’introduit pas sa
quod quidem igitur incorporeus sit intellectus, proposition par mode de division mais par
quae ad seipsum conversio manifestat, est mode de preuve. Il ajoute d’ailleurs : «
autem conversio intellectus ad seipsum in hoc N'importe quel être divisible est divisible ou
quod seipsum intelligit; corporum enim nullum bien par sa multiplicité ou bien par ses
ad seipsum convertitur. Et hoc quidem supra dimensions ou bien par ses opérations ».
probaverat, praemittens XV propositionem Aussitôt après, Proclus prouve que l’intellect
talem: omne quod ad seipsum conversivum est, n’est pas divisible selon ses opérations, en

51
Eléments, prop. 171.
incorporeum est. Quod sic probat: nullum enim ajoutant : « étalées dans le temps », laissant
corporum ad seipsum natum est converti. Si entendre que toute opération d'une réalité
enim quod convertitur ad aliquid copulatur illi divisible a lieu dans le temps. Et il poursuit : «
ad quod convertitur, palam itaque quia et L'intellect au contraire est eternel à tous points
omnes partes corporis, eius quod ad seipsum de vue, il est au-delà des corps et la
convertitur, ad omnes copulabuntur. Quod est multiplicité qui est en lui est unifiée. Il est
impossibile in omnibus partibilibus, propter donc Indivisible ». Puis, il en manifeste
partium separationem, aliis earum alibi chaque point. Le premier point à établir est
iacentibus. Et haec quidem probatio hic relatif à l’incorporéité de l'intelligence : « Que
subditur satis confuse, cum dicitur: et l'intellect soit incorporel, c’est ce que
significatio quidem illius, scilicet quod manifeste sa conversion vers soi-même ». La
intelligentia non sit corpus, est reditio super conversion de l’intellect vers soi-même
essentiam suam, id est quia convertitur supra consiste en ce qu'elle s'intellige elle-même : «
seipsam intelligendo se, quod convenit sibi car aucun corps ne se convertit vers soi-même
quia non est corpus vel magnitudo habens ». Et ceci a été prouve plus haut à la
unam partem ab alia distantem. Et hoc est quod proposition 15, laquelle dit : « Tout ce qui a le
subdit: scilicet quia non extenditur, extentione pouvoir de se convertir vers soi-même est
scilicet magnitudinis, cum re extensa, id est incorporel ». Ce que Proclus prouve ainsi :
magnitudinem habente, ita quod sit una « Aucun corps n'est capable par nature de se
suarum extremitatum secunda ab alia, id est convertir vers soi-même. Car si ce qui se
ordine situs ab alia distincta. Et, quia posset convertit à quelque chose est uni au terme de
aliquis credere quod intelligentia extenderetur sa conversion, il est évident que toutes les
intelligendo corpora quasi contingendo ipsa, parties d'un corps qui se convertit vers soi
hoc excludit subdens: quod est quia quando seraient unies à toutes. Ce qui est impossible
vult scientiam rei corporalis, non extenditur pour toutes les choses divisibles, à cause de la
cum ea, ut scilicet sua magnitudine séparation des parties étendues ici et la, les
magnitudinem intelligat, sicut Empedocles unes à « côté des autres ».
voluit, sed ipsa stat fixa secundum suam Chez notre auteur, cette preuve est ajoutée en
dispositionem, id est non distrahitur in diversas des termes confus et implicites : « et la preuve
partes. Et hoc probat per hoc quod subdit: en est » - à savoir que l’intelligence n'est pas
quoniam est forma a qua non pertransit un corps- » le retour de l’intelligence sur sa
aliquid. Magnitudo enim non est nisi in propre essence », parce qu'elle se convertit
materia, sed intelligentia est forma vers elle-même en s'intelligeant, ce qu'elle
immaterialis a qua aliquid non pertransit, vel peut faire des lors qu'elle n'est ni corps ni
quia una pars eius non distat ab alia, vel quia, grandeur aux parties éloignées les unes des
licet sit indivisibilis, nihil de re habente autres. D'où son ajout, « c’est-à-dire qu'elle ne
magnitudinem praeterit eius cognitionem; devient pas coextensive », selon l’extension de
subdit autem: et corpora quidem non sunt ita. la grandeur, « à la chose étendue », à savoir à
Ex quo concludi potest quod intelligentia non celle qui a une grandeur, « de sorte qu'une de
sit corpus. Deinde, secundum quod apparet ex ses extrémités soit après l’autre », c'est-à-dire
verbis hic positis, inducitur alia probatio ad séparée de l'autre dans l’ordre de la position.
ostendendum quod intelligentia non sit corpus, Et parce que quelqu'un pourrait croire qu'en
quia scilicet tam eius substantia quam eius intelligeant les choses corporelles,
operatio est indivisibilis, et utrumque habet l’intelligence prend de l’extension, il ajoute : «
unitatem indivisibilitatis quod in corporibus La raison en est que lorsqu’elle veut connaître
esse non potest; nam corpus et secundum la chose corporelle, elle ne lui devient pas
substantiam suam dividitur divisione coextensive », comme si elle intelligeait la
magnitudinis et secundum operationem suam grandeur par la grandeur selon ce que voulait
dividitur divisione temporis, quorum neutrum Empédocle, « mais elle subsiste stable selon sa
convenit intelligentiae. Sed in libro Procli disposition », c’est-à-dire n'est pas étalée en
inducitur hoc ad probandum aliud membrum, diverses parties. Ce qui suit le prouve : «
scilicet ad ostendendum quod intelligentia non Puisqu'elle est une forme d'où rien ne s'écoule
dividitur secundum motum; dicit enim sic: ». La grandeur, en effet, n'existe pas sinon
quod autem intellectus sit aeternalis, dans une matière, mais l’intelligence est une
manifestat operationis ad substantiam forme immatérielle d'où rien ne s’écoule. Ceci
identitas. Et est virtus probationis huius quia peut s’expliquer de deux façons : soit que ses
res illa cui sua operatio accidentaliter advenit, parties ne sont pas distantes les unes des
secundum illam operationem variationem autres; soit que, bien qu'indivisible, rien de ce
recipit, ut quandoque operetur et quandoque qui a une grandeur n'échappe à sa
non operetur, vel quandoque magis quandoque connaissance. L'auteur ajoutant : « Des corps,
minus operetur; res autem illa cui convenit sua en vérité, il n'en est pas ainsi », on peut
operatio secundum suam essentiam, conclure que l'intelligence n’est pas un corps.
invariabiliter operatur, et talis est intelligentia Ensuite, et d'après ce qu'il dit, l’auteur
cui convenit intellectualis operatio secundum introduit une autre preuve pour montrer que
naturam suae essentiae. Deinde ostendit « l’intelligence n’est pas un corps » : elle est
tertium membrum, scilicet quod intelligentia indivisible autant par « sa substance » que par
non dividatur secundum multitudinem, et ad « son opération », l’une et l’autre ayant une
hoc manifestandum inducit quod oportet unité d'indivisibilité qui ne peut pas être dans
aliquam multitudinem in intelligentia ponere. les corps. En effet, le corps est divisé, et selon
Proveniunt enim bonitates multae a causa sa substance par la division de la grandeur, et
prima, cuius multiplicationis ratio est quia selon son opération par la division du temps;
intelligentia non potest attingere ad toutes choses qui ne conviennent pas à
simplicitatem unitatis primae causae, et ideo l’intelligence. Dans son livre, Proclus introduit
perfectio bonitatis quae in prima causa est cette idée pour prouver autre chose, à savoir
unita et simplex, multiplicatur in intelligentia que l’intelligence n’est pas divisée selon le
in plures bonitates. Et tamen, quamvis sit mouvement. Il dit ainsi : « Que l’intellect soit
multitudo bonitatum in intelligentia, tamen ista éternel, c'est ce que montre l’identité de son
multa indivisibiliter sibi invicem cohaerent; opération avec sa substance »52. La vertu de la
non enim potest esse quod retineat esse et preuve est la suivante : la chose pour laquelle
amittat vitam, vel quod retineat vitam et l’opération relève de l’accident subit quelque

52
Eléments. prop. 171.
amittat cognitionem, sicut accidit in istis variation dans son opération, de telle sorte que
inferioribus. Et hoc ideo quia, cum intelligentia tantôt elle opère, tantôt elle n’opère pas, ou
sit primum creatum, propinquissima est primae tantôt elle opère plus, tantôt moins. Mais la
causae; et ideo, quae sunt in intelligentia, chose dont l’opération est essentielle opère
nobilissimo modo conveniunt ei post primam invariablement : telle est l’intelligence à qui
causam, unitas autem et indivisibilitas nobilior convient l’opération intellectuelle selon la
est quam divisio; unde intelligentia nature de son essence.
indivisibiliter habet multitudinem bonitatum Ensuite l’auteur manifeste le troisième point, à
quas participat a causa prima. Et ad idem etiam savoir que l’intelligence n'est pas divisée selon
redit probatio quam Proclus inducit. Ultimo la grandeur. Pour le manifester, il introduit
autem concludit propositum, quasi iam l’idée selon laquelle il faut bien poser quelque
probatum, cum dicit: iam ergo verificatum est multitude dans l’intelligence. « Les bontés
et cetera. multiples issues de la cause première »
adviennent à l’intelligence; la raison de cette
multiplication est que l’intelligence ne peut
atteindre à la simplicité de l’unité de la cause
première; c'est pourquoi la perfection de la
bonté qui est dans la cause première est
unifiée et simple, alors qu'elle est multipliée
dans l’intelligence en plusieurs bontés.
Cependant, bien qu'il y ait une multitude de
bontés dans l’intelligence, celle-ci forme un
tout indivisible; il ne se peut pas que
l’intelligence contienne l’être sans la vie ou la
vie sans la connaissance, comme cela arrive
dans les réalités inférieures. Aussi, comme «
l’intelligence est le premier crée », elle est ce
qu'il y a de plus proche de la cause première;
c'est pourquoi, ce qui convient à l’intelligence
lui convient selon le mode le plus noble, après,
bien sur, la cause première : « l’unité » et
l’indivisibilité est plus noble « que la division
»; aussi l’intelligence possède-t-elle
indivisiblement la multitude des bontés qu'elle
participe de la cause première. La preuve
introduite par Proclus revient au même53.
Enfin l’auteur conclut la proposition qu'il vient
de prouver en disant : « Il est d’ores et déjà
avéré que etc. ».
Lectio 8 8) « Toute intelligence connaît ce qui

53
Cf. ibid.
[84243] Super De causis, l. 8 Posita est au-dessus d’elle et ce qui est au-
notificatione intelligentiae quantum ad eius dessous d'elle : mais elle connaît ce
substantiam, hic incipit manifestare
qui est au-dessous d'elle parce qu'elle
cognitionem ipsius. Et primo declarat modum
quomodo cognoscat alia a se, secundo en est la cause, et elle connaît ce qui
quomodo cognoscat seipsam et hoc 13 est au-dessus d'elle parce qu’elle en
propositione, ibi: omnis intelligentia intelligit reçoit les bontés »
essentiam suam et cetera. Circa primum tria
facit. Primo declarat modum quomodo Ayant précisé ce qu'est l’intelligence quant à
cognoscit intelligentia et superiora et inferiora; sa substance, l’auteur commence ici à
secundo ostendit quid sit ea superius, 9 manifester ce qu'il en est de sa connaissance. Il
propositione, ibi: omnis intelligentiae fixio rend d'abord manifeste le mode selon lequel
etc.; tertio ostendit quomodo se habeat in elle connait les autres choses qu’elle; puis,
cognitionem inferiorum, ibi: omnis comment elle se connait elle-même, à la
intelligentia est plena formis, 10 propositione. proposition 13 où il dit : « Toute intelligence
Ad declarandum igitur modum quomodo intellige son essence etc. ». Relativement au
intelligentia cognoscat et superiora et inferiora, premier point, il fait trois choses. Il rend
ponit talem propositionem: omnis intelligentia d’abord manifeste le mode selon lequel
scit quod est supra se et quod est sub se: l’intelligence connait les réalités supérieures et
verumtamen scit quod est sub se quoniam est inférieures; puis il montre quelles sont ces
causa ei, et scit quod est supra se quia acquirit réalités supérieures, à la proposition 9 où il
bonitates ab eo. Cuius quidem propositionis dit : « La stabilité et l’essence de toute
intellectus quantum ad superficiem videtur intelligence etc. »; enfin il montre comment
esse quod causalitas sit intelligentiae ratio l’intelligence se comporte dans la
intelligendi. Et hoc quidem, si recte connaissance des réalités inférieures, à la
consideretur, non habet veritatem, neque proposition 10 où il dit : « Toute intelligence
quantum ad id a quo causatur intelligentia, est pleine de formes etc. ».
neque quantum ad ea quae causat: non enim Pour manifester le mode selon lequel
causatur a sua causa per suam scientiam, sed l’intelligence connait les réalités supérieures et
potius per scientiam causae causantis ipsam; ea inférieures, il pose cette proposition : « Toute
vero quae sub se sunt, quamvis intelligentia intelligence connait ce qui est au- dessus d'elle
causet per suam scientiam, non tamen ideo scit et ce qui est au-dessous d'elle : mais elle
ea quia causat ea, sed potius ideo causat ea connait ce qui est au-dessous d'elle parce
quia scit ea. Verus autem intellectus huius qu'elle en est la cause, et elle connait ce qui est
propositionis est sic accipiendus. Manifestum au-dessus d'elle parce qu'elle en reçoit les
est enim quod in ordine rerum causa altiorem bontés ». Le sens54 apparent de cette
gradum obtinet quam causatum; si igitur affirmation semble être que la causalité soit la
aliquid sit et causa et causatum, medium raison de l’intellection de l’intelligence. Or si
gradum obtinet inter utrumque, et huiusmodi on entend ceci au sens propre55, ce n’est pas
est intelligentia, nam ipsa causatur a causa vrai, ni quant à ce par quoi l'intelligence est

54
« Cuius quidem propositionis intellectus quantum ad superficiem videtur » renvoie à l’intention
manifeste de l’auteur dans cette proposition.
55
« Si recte consideretur », c’est-à-dire selon le sens obvie, direct et non détourné.
prima et est infra eam, causat autem causée, ni quant aux choses que cause
quodammodo ea quae sunt sub ipsa, ut in 3 l’intelligence : elle n'est pas causée par sa
propositione est expositum, et ita est supra ea. cause au moyen de sa science, mais plutôt au
Vult ergo dicere quod, secundum gradum suum moyen de la science de la cause qui la cause.
quo est causa et causatum, medio modo se Quant aux choses qui lui sont inférieures, bien
habet in intelligendo, nam intelligit id quod est que l’intelligence les cause par sa propre
supra se inferiori modo quam illud sit in science, elle ne les connait pas parce qu’elle
seipso, quae autem sunt infra se intelligit les cause, mais elle les cause parce qu’elle les
altiori modo quam sint in seipsis. Et in hoc connait.
etiam sensu inducitur in libro Procli CLXXIII Le vrai sens de cette proposition doit être
propositione, quae talis est: omnis intellectus compris ainsi. Il est manifeste que dans la
intellectualiter est et quae ante ipsum et quae hiérarchie des choses, la cause tient un rang
post ipsum; quia scilicet tam superiora quam plus élevé que le causé. Si donc quelque chose
inferiora sunt in intellectu secundum modum est à la fois cause et causé, il occupe un degré
eius, id est intellectualiter. Et ad hunc etiam intermédiaire entre l’un et l’autre; et
sensum inducitur haec probatio. Dicit enim l’intelligence est de ce genre. En effet, elle est
quod intelligentia quidem est substantia causée par la cause première et est sous elle; et
intelligibilis, quia scilicet esse intelligibile elle cause d'une certaine façon, vue à la
convenit ei ratione suae essentiae; ergo proposition 3, les choses qui sont sous elle, et
secundum modum suae substantiae scit res ainsi est au-dessus d’elles. L’auteur veut donc
quas acquirit desuper et res quibus est causa. dire que, selon son degré de cause et de causé,
Et huius ratio est quia unaquaeque res operatur l’intelligence se comporte en intermédiaire en
secundum modum formae suae quae est intelligeant : elle intellige ce qui est au-dessus
operationis principium, sicut calidum calefacit d'elle selon un mode inférieur à celui sous
secundum modum sui caloris; unde oportet lequel cela est en soi; mais les choses qui sont
quod omne cognoscens cognoscat secundum sous elle, elle les intellige selon un mode
formam quae est cognitionis principium, supérieur à celui sous lequel elles sont en
scilicet secundum similitudinem rei cognitae, elles-mêmes. C’est bien ce que veut dire
quae quidem est in cognoscente secundum Proclus dans la proposition 173 de son livre : «
modum substantiae eius; unde oportet quod Tout intellect est sous le mode intellectuel et
omne cognoscens secundum modum suae ce qui le précède et ce qui le suit ». En effet,
substantiae cognoscat quidquid cognoscit. aussi bien les réalités supérieures que les
Cum ergo intelligentia secundum modum suae réalités inférieures sont dans l'intellect selon
substantiae sit causa et causatum, erit ipsa son mode à lui, c’est-à-dire intellectuellement.
quasi quidam terminus vel limes determinans C'est vers ce sens qu'il faut tirer cette
sive distinguens superiora ab inferioribus, ita proposition 8. L'auteur en effet dit que «
scilicet quod superiora cognoscit per modum l'intelligence est une substance intelligible »,
suae substantiae inferiori modo quam res puisque l'être intelligible convient à la raison
superior sit in seipsa, inferiora vero cognoscit de son essence; « donc elle connaît selon le
altiori modo quam sint in seipsis. Quod mode de sa substance les choses qu’elle reç0it
quidem est intelligendum ut modus cognitionis d’en haut et les choses dont elle est la cause ».
accipiatur ex parte cognoscentis, quia scilicet, La raison en est que chaque chose opère selon
quamvis causa prima sit superintellectualis, le mode de sa forme qui est principe
intelligentia non cognoscit eam d'opération, comme le chaud réchauffe selon
superintellectualiter sed intellectualiter, et le mode de la chaleur. Aussi tout connaissant
similiter, quamvis corpora sint materialia et doit-il connaitre selon sa forme qui est
sensibilia in seipsis, intelligentia tamen non principe de connaissance, à savoir selon la
cognoscit ea sensibiliter et materialiter sed similitude de la chose connue qui est certes
intellectualiter. Si vero accipiatur modus dans le connaissant » selon le mode de sa
cognitionis ex parte rei cognitae, sic cognoscit substance ». Il faut donc que tout connaissant
unumquodque prout est in seipso: cognoscit connaisse tout ce qu’il connaît « selon le mode
enim intelligentia quod causa prima est de sa substance ». Comme l'intelligence, «
superintellectualiter in seipsa et quod res selon le mode de sa substance », est cause et
corporales habent in seipsis esse materiale et causé, elle sera comme la limite ou terme
sensibile. Et ex his patet intellectus omnium séparant ou distinguant les réalités supérieures
eorum quae hic dicuntur. des réalités inférieures. Ainsi, elle connait les
réalités supérieures « par mode de sa
substance », c’est-à-dire selon un mode
inférieur à celui sous lequel ces réalités sont
en elles-mêmes; et les inférieures selon un
mode supérieur à celui sous lequel celles-ci
sont en elles-mêmes. Il faut comprendre que le
mode de la connaissance est à prendre du côté
du connaissant, parce que, bien que la cause
première soit super-intellectuelle,
l’intelligence ne la connait pas super-
intellectuellement, mais intellectuellement;
semblablement, bien que les corps soient en
eux-mêmes matériels et sensibles,
l'intelligence ne les connait pas sensiblement
et matériellement mais intellectuellement.
Mais si nous prenons le mode de la
connaissance du côté de la chose connue,
l’intelligence connait chaque chose selon ce
que celle-ci est en elle-même : elle connait que
la cause première est en elle-même super-
intellectuellement et que les choses corporelles
sont en elles-mêmes matérielles et sensibles.
De tout cela ressort clairement le sens de tout
ce qu’on a dit ici.

Lectio 9 9) La stabilité et l’essence de toute


[84244] Super De causis, l. 9 Postquam posuit intelligence lui viennent du bien pur qui
modum quo intelligentia cognoscit quod supra
est la cause première.
se est et id quod sub ipsa est, hic ostendit quid
sit supra ipsam, inducens propositionem ad
Après avoir posé le mode selon lequel
manifestandum quod intelligentia dependet ex l'intelligence connait ce qui est au-dessus et en
causa prima, quae talis est: omnis dessous d'elle, l’auteur montre ici ce qui est
intelligentiae fixio et essentia est per au-dessus d'elle, en introduisant une
bonitatem puram quae est per causam primam. proposition destinée à manifester que
Hanc autem propositionem Proclus ponit sed l’intelligence dépend de la cause première : «
universalius, dicens XII propositione sui libri: La stabilité et l’essence de toute intelligence
omnium entium principium et causa prima lui viennent du bien pur qui est la cause
bonum est. Idem autem significatur in hac première ». Proclus pose cette proposition
propositione quod dicitur bonitas pura et quod mais de façon plus universelle à la proposition
in propositione Procli dicitur bonum. Bonitas 12 de son livre : » Le principe et la cause
enim pura dicitur bonitas non participata, sed première de tous les étants est le bien ». Ce
ipsa essentia bonitatis subsistens, quam que notre auteur appelle « bonté pure »,
Platonici vocabant ipsum bonum; quod quidem Proclus l’appelle « bien ». Ce qui est dit «
essentialiter et pure et prime bonum oportet bonté pure », c'est la bonté non participée,
quod sit prima causa omnium, quia, ut Proclus l’essence de la bonté subsistante que les
probat, semper causa est melior causato, unde Platoniciens appellent « le bien en lui-même ».
oportet id quod est prima causa esse optimum; Ce qui est essentiellement bon et l’est de façon
hoc autem est id quod est ipsa bonitatis absolue et première, il faut que ce soit la cause
essentia, unde oportet id quod est essentialiter première de tout parce que, comme le prouve
bonum esse primam omnium causam. Et hoc Proclus, la cause est toujours meilleure que le
est quod Dionysius dicit I capitulo de divinis causé. Aussi faut-il que ce qu'est la cause
nominibus: quoniam autem Deus est ipsa première soit le meilleur. Et ceci est l’essence
bonitatis essentia per ipsum suum esse, même de la bonté. Aussi faut-il que ce qui est
omnium est existentium causa. Unde et essentiellement bon soit la Cause première de
intelligentiae quae habent esse et bonitatem tout. C’est ce que dit Denys au livre I des
participatam, oportet quod dependeant a Noms divins56 : « Puisque » Dieu est « l’essence

56
Les noms divins, I, § 5, 593 C.
bonitate pura sicut effectus a causa; et hoc est même de la bonté, par son être même, il est la
quod dicit quod intelligentiae fixio et essentia cause de tous les existants ». C'est pourquoi,
est per bonitatem puram, quia scilicet les intelligences qui ont un être et une bonté
intelligentia ex prima bonitate habet esse participés doivent dépendre de « la bonté pure
fixum, id est immobiliter permanens. Hoc », comme l'effet dépend de sa cause. Aussi
autem probat dupliciter, primo quidem per l’auteur dit-il que « la stabilité et l’essence de
effectum ipsius intelligentiae. Et consistit vis l’intelligence lui viennent de la bonté pure »
suae probationis in hoc quia, si alicuius rei parce que l'intelligence tient son être fixe,
propria operatio inveniatur in re alia, oportet c’est-à-dire permanent et immobile, de la
ex necessitate quod res illa habeat ex bonté première.
participatione alterius hanc operationem sicut L’auteur prouve ceci d'une double façon.
effectus habet aliquid a causa: puta, si ferrum D’abord, à partir de l’effet de l’intelligence.
ignitum faciat propriam operationem ignis La force de sa preuve consiste en ceci : si
adurendo, oportet dicere quod hoc ferrum l’opération propre d'une chose est trouvée en
habeat ab igne sicut effectus a causa. Est autem une autre, il faut de toute nécessité que cette
propria operatio ipsius Dei quod sit universalis chose tienne cette opération de sa participation
causa regitiva omnium, ut in 3 propositione à un autre, comme l'effet tient ce qu'il a de sa
habitum est; unde ad hanc operationem nihil cause; par exemple si le métal chauffe fait
pertingere potest nisi in quantum participat l'opération propre du feu brûlant, il faut dire
illud a prima causa sicut effectus eius. Quia que le métal la tient du feu, comme l’effet tient
vero causa prima est maxime una, quanto ce qu'il fait de sa cause. Or c'est l'opération
aliqua res fuerit magis simplex et una, tanto propre de Dieu que d'être la cause universelle
magis appropinquat ad causam primam et régissant toute chose, comme nous l'a appris la
magis participat propriam operationem ipsius. proposition 3. Aussi rien ne peut atteindre à
Intelligentiae vero sunt maioris unitatis et une telle opération, sinon en tant qu’il la
simplicitatis quam res inferiores; cuius signum participe de la cause première, comme son
est quia quaecumque sunt infra intelligentiam effet. Mais parce que la cause première est
habentia cognoscitivam virtutem, non possunt suprêmement une, plus une chose sera simple
attingere ad cognoscendum intelligentiae et une, plus elle s'approchera de la cause
substantiam propter excessum simplicitatis première et plus elle participera l’opération de
ipsius, per quam etiam rationem sensus celle-ci. « Les intelligences » ont une « unité »
corporeus deficit a cognitione rei intelligibilis. et une simplicité plus grandes que « les choses
Et quod sit simplicior ex hoc manifestatur quia » inférieures. Le signe en est que les choses
est causa rerum inferiorum per modum quod qui sont inférieures à l'intelligence et qui ont la
supra dictum est in 3 propositione; et hoc capacité de connaitre ne peuvent parvenir à
manifestatur per id quod subsequitur quia connaitre la substance de l'intelligence à cause
intelligentia regit omnes res quae sunt sub ea de sa trop grande simplicité; c'est pour cette
per virtutem divinam quae est in ea, intelligitur raison que le sens corporel manque à connaitre
autem in regimine ordinatio et motio la chose intelligible. Que l'intelligence soit
inferiorum ad finem, et per huiusmodi virtutem plus simple, on le voit de ce qu’elle est « cause
divinam in se existentem retinet, id est » des réalités inférieures, selon le mode qui a
conservat, res ab impedimentis sui regiminis,- été examiné à la proposition 3. La suite
haec enim duo, scilicet regere et retinere, sunt manifeste tout ceci : « l'intelligence gouverne
propria causae in comparatione ad effectum,- toutes les choses qui sont sous elle par la
ideo intelligentia per virtutem divinam regit puissance divine qui est en elle »; on
res et retinet eas, quia per ipsam est causa comprend par gouvernement, l’ordination et la
rerum. Quomodo autem retineat res inferiores motion des réalités inférieures vers leur fin. «
manifestat per hoc quod subdit quod ipsa Et par la » puissance divine de cette espèce qui
retinet causas omnes quae sunt sub ea, et est en elle, « elle maintient » c’est-à-dire
comprehendit eas, imprimendo scilicet eis conserve les choses les tenant éloignées de ce
virtutem suam; non enim est causa omnium qui ferait obstacle à son gouvernement. Ces
inferiorum immediate, nisi mediantibus causis deux choses, à savoir « gouverner » et «
inferioribus. Hoc autem quod dixerat probat conserver » sont propres à la cause dans son
consequenter per hoc quia omne quod est rapport à l’effet. C’est pourquoi, «
primum in rebus et causa eis, retinet illas res l'intelligence gouverne les choses et les
et regit eas, ut dictum est. Et nihil eorum quae conserve parce que, par la puissance divine,
subsunt alicui causae, possunt eximi a elle est cause des choses ». Comment elle
regimine et retentione suae causae per aliquam maintient les choses inférieures, l'auteur le
virtutem extraneam. Et ideo cum intelligentia manifeste par ce qu’il ajoute : « l’intelligence
sit prima respectu inferiorum, et per maintient » toutes les causes « qui sont sous
consequens causa eorum per modum elle et les comprend » en leur imprimant sa
praemissum, consequens est quod habeat puissance; en effet, elle n’est pas
respectu inferiorum quasi officium principis in immédiatement cause des réalités inférieures
retinendo et regendo. Sic enim videmus quod sinon par la médiation des causes inférieures.
etiam ea quae sunt infra intelligentiam habent Ce qu’il a dit, il le prouve par ce qui suit : «
virtutem regitivam per virtutem intelligentiae, tout ce qui est premier pour les choses et qui
sicut per naturam, quae est principium motus est leur cause, maintient ces choses et les
in rebus naturalibus, reguntur et retinentur ea gouverne », comme cela a été dit. Et aucune
quae subsunt naturae; unde similiter des réalités qui sont soumises à leur cause ne
intelligentia regit naturam et alia quae sibi peut être affranchie du gouvernement et de la
subsunt per virtutem divinam. Sic igitur ex conservation de sa cause par quelque
superioribus probatum est quod intelligentia puissance étrangère. C’est pourquoi, comme «
quasi princeps regit et retinet inferiora per l’intelligence » est première eu égard aux
virtutem superioris causae, et hoc ideo quia réalités inférieures et est donc leur cause selon
ipsa est causa earum; et quod sit causa procedit le mode exposé plus haut, elle tient, eu égard
ex hoc quod est vehementioris unitatis. Sed aux réalités inférieures, l’office de « principe »
quomodo ex hoc quod est causa, sequatur quod de conservation et de gouvernement. Nous
retineat causata et regat, nondum erat voyons ainsi que les réalités qui sont sous
probatum. Et ideo huius probationem subdit: et l’intelligence ont le pouvoir de gouverner «
intelligentia quidem non est facta retinens res par la puissance de l'intelligence », « de même
quae sunt post ipsam et regens eas et que », par la nature qui est principe de
suspendens virtutem suam super eas, nisi mouvement dans les réalités naturelles, sont
quoniam ipsae non sunt virtus substantialis gouvernées et conservées les choses qui sont
ipsi, immo ipsa est virtus virtutum soumises à la nature. « Semblablement
substantialium, quoniam est causa eis. Cuius l’intelligence gouverne la nature » et les autres
probationis haec virtus est quia unaquaeque res choses qui lui sont soumises « par la puissance
regitur et conservatur per aliquam virtutem divine ». Ainsi donc, il est prouvé que
suam, per quam aliquid operatur ad finem et l'intelligence, tel un « prince », gouverne et
impedimentis resistit; sed virtus causati conserve les réalités inférieures « par la
dependet ex virtute causae et non e converso. puissance » de la cause supérieure. Tout ceci
Cum enim virtus sit operandi principium in est dû au fait qu’elle est leur cause. Quant au
unoquoque, necesse est quod illud sit virtus fait qu’elle est cause, il vient de ce qu’elle est
virtutis alicuius rei a quo habet quod sit plus fortement unifiée.
operandi principium. Dictum est autem in 1 Comment de ce que l’intelligence est cause,
propositione quod causa inferior operatur per résulte qu’elle conserve et gouverne les
virtutem causae superioris, unde virtus causae causes, l’auteur ne l’a pas encore prouvé.
superioris est virtus virtutis causae inferioris; C’est pourquoi, il ajoute la preuve suivante : «
et per hunc modum dicit quod virtus En vérité l’intelligence ne se trouve maintenir
intelligentiae est virtus virtutum les choses qui viennent après elle, les
substantialium, id est virtutum quae sunt gouverner et déployer sa puissance sur elles
propriae substantiis inferiorum rerum. Sic que parce que ces choses ne sont pas
igitur patet quod intelligentia regit et retinet res puissance substantielle à son égard : au
inferiores, virtutem suam expandens super eas, contraire, c'est elle qui est la puissance des
ex hoc quod est causa eis. Quae autem sint puissances substantielles, car elle en est la
inferiora quae regit, ostendit subdens quod cause ». La force de la preuve est telle :
intelligentia comprehendit generata, id est chaque chose est gouvernée et conservée par
continet sub se sicut effectus quos regit et la puissance par laquelle elle opère en vue de
retinet, res generabiles et corruptibiles, et sa fin et lutte contre les empêchements. Or la
naturam, quae est principium motus in ipsis et puissance du causé dépend de la puissance de
invenitur primo in primo corporum; la cause et non l’inverse. Puisque la puissance
comprehendit etiam horizontem naturae, est principe d’opération dans chaque chose, il
scilicet animam - dictum est enim supra in 2 est nécessaire que ce soit la puissance de la
propositione quod anima est in horizonte puissance de la chose dont il la tient qui soit le
aeternitatis et temporis, existens infra principe d’opération du causé. Il a été dit à la
aeternitatem et supra tempus - quia ipsa est proposition 1 que la cause inférieure opère par
supra naturam, quae est principium motus qui la vertu de la cause supérieure; aussi la vertu
tempore mensuratur. Quod autem intelligentia de la cause supérieure est-elle vertu de la vertu
comprehendat omnia supradicta, probat per de la cause inférieure Et par ce mode,
hoc quod natura continet generationem, id est l’auteur dit que la puissance de l’intelligence «
res generatas, tamquam principium est puissance des puissances substantielles », c
generationis existens: particularis quidem est-à-dire puissance des puissances qui sont
natura generationis particularis; universalis propres aux substances des choses inférieures.
autem natura quae est in corpore caelesti Il apparaît donc que l'intelligence gouverne et
comprehendit universaliter omnem conserve les réalités inférieures par sa
generationem sicut suum effectum. Anima vero puissance s'étendant sur les réalités
continet naturam, quia secundum opinionem inférieures, du fait qu'elle est leur cause.
ponentium corpora caelestia animata, quam Quelles sont les réalités inférieures que
auctor huius libri supponit, anima est l'intelligence gouverne, l'auteur le montre en
principium motus primi corporis et ajoutant que « l'intelligence enveloppe les
consequenter omnium motuum naturalium, ut êtres engendrés », c’est-à-dire contient sous
in 3 propositione habitum est. Et iterum elle comme des effets qu'elle gouverne et
intelligentia continet animam, quia anima ab conserve, les choses générables et
intelligentia participat intelligibilem corruptibles, ainsi que « la nature » principe de
operationem, sicut in eadem propositione gouvernent dans ces mêmes choses, et qui se
dictum est. Unde concludit quod intelligentia trouve d'abord dans le premier des corps. «
continet omnes res, quia quidquid continetur a Elle enveloppe » même « l'horizon de la
contento continetur a continente, et repetit nature », c'est-à-dire l'âme (il a été dit en effet
causam quare hoc conveniat intelligentiae, à la proposition 2 que l'âme est à l'horizon de
scilicet propter virtutem causae primae cuius l'éternité et du temps, étant en dessous de
est proprium supereminere omnibus, non per l'éternité et au-dessus du temps) puisque «
virtutem alterius, sed per propriam virtutem; elle-même est au-dessus de la nature » qui est
ipsa enim per suam virtutem divinam est causa le principe du mouvement que mesure le
intelligentiae et animae et naturae et temps. Que l'intelligence enveloppe toutes ces
reliquarum rerum scilicet generabilium et choses, l'auteur le prouve par cela que « la
corruptibilium. Sic igitur ostensum est quod nature contient la génération », c est-à-dire les
intelligentia dependet a causa prima per hoc choses engendrées, en tant qu'elle est le
quod ab ea habet virtutem universalem principe de la génération : la nature
continendi inferiora. Deinde cum dicit: et particulière est principe de la génération
causa quidem prima etc., ostendit idem ex particulière, la nature universelle, qui est dans
conditione causae primae, quasi le corps céleste enveloppe universellement
demonstratione ostendente propter quid; nam toute génération comme son effet. Mais «
praemissa probatio fuit magis per signum. Et l'âme contient la nature » puisque, selon
primo ponit probationem, secundo excludit l'opinion de ceux pour qui les corps célestes
obiectionem, ibi: quod si dixerit aliquis et sont animés et qui est celle de l'auteur, l'âme
cetera. Dicit ergo primo, quasi proponens quod est le principe du mouvement du premier
probare intendit, quod causa prima neque est corps et par conséquent de tous les corps
intelligentia neque anima neque natura, sed naturels, comme on le tient de la proposition
est supra omnia ista, quasi creatrix eorum cum 3. De son côté, « l'intelligence contient l’âme
quodam ordine, nam intelligentiam creat » parce que l'âme participe de l'intelligence
immediate, animam vero et naturam et son opération intellectuelle, comme l'a montré
reliquas res mediante intelligentia. Quod cette même proposition 3. De là, l'auteur
intelligendum est, sicut supra dictum est in 3 conclut que « l’intelligence contient toutes
propositione, non quod esse eorum sit creatum choses» parce que tout ce qui est contenu par
ab intelligentia, sed quia ista secundum suam le contenu est contenu par le contenant. Et il
essentiam sunt creata solum a causa prima, per répète la raison pour laquelle il convient à
intelligentiam vero sortiuntur quasdam l’intelligence de contenir toutes choses, à
perfectiones superadditas. Hoc autem quod savoir « à cause de la puissance de la cause
causa prima creet omnia praedicta, incipit première » dont le propre est de « dominer
probare, ibi: et scientia quidem divina et toutes les choses », non par la puissance d'un
cetera. Ad cuius probationis intellectum autre, mais par la sienne : En effet, celle-ci,
sciendum est quod perfectionum par sa puissance divine, « est la cause de
provenientium in rebus a causa prima aliquid l’intelligence, de l'âme, de la nature et de
est quod pervenit ad omnia etiam usque ad toutes les autres choses» générables et
generabilia et corruptibilia, scilicet esse; corruptibles. Il a donc ainsi été montré que
aliquid autem est quod non pervenit ad effectus l'intelligence dépend de la cause première par
in quantum sunt effectus, sed solum ad causas cela qu'elle tient d'elle la puissance de contenir
in quantum sunt causae, scilicet virtus, unde les réalités inférieures.
participatio virtutis pervenit usque ad naturam Ensuite, lorsqu'il dit : «Et ainsi la cause
quae habet rationem principii; aliquid vero est première n'est pas l'intelligence etc. », il
quod pervenit usque ad animam intellectualem, montre la même chose en partant de la nature
scilicet scientia, quae tamen inferiori modo est de la cause première, comme par une
in anima quam in intelligentia, nam démonstration propter quid. En effet, la
intelligentiae convenit sine motu in quantum première preuve relevait davantage du signe. Il
statim apprehendit veritatem, animae vero pose d'abord la preuve; puis il exclut une
convenit cum quodam motu prout ex uno objection, à partir de : « Et si quelqu'un disait
procedit ad aliud. Sic igitur ad intelligentiam et etc. ». Il dit donc d'abord, présentant ce qu'il
animam pervenit et esse et virtus et scientia, ad tend à prouver, que «la cause première n'est ni
naturam esse et virtus, ad generata esse tantum. l'intelligence, ni l'âme, ni la nature », mais «
Si igitur causa prima est causa omnis scientiae qu'elle est au-dessus» de tout cela, comme les
et virtutis et totius esse, consequens est quod créant selon un certain ordre. En effet, «elle
ab ipsa omnia creentur. Quod autem sit cause immédiatement l'intelligence, mais
omnium horum causa probat per hoc quod id l'âme, la nature et les autres choses, elle les
quod est primum et excellentissimum in cause par la médiation de l'intelligence ». Ce
unoquoque ordine est causa omnium qu'il convient d'entendre comme on l'a dit plus
consequentium in ordine illo; sed causa prima haut à la proposition 3 : non que leur être soit
habet scientiam excellentiorem omni scientia, créé par l'intelligence, mais parce que ces
et virtutem excellentiorem omni virtute, et esse choses, selon leurs essences respectives, sont
excellentius omni ente: est igitur causa omnis créées par la seule cause première, alors que,
scientiae et virtutis et esse. Et ex hoc sequitur par l'intelligence, leur sont échues quelques
quod sit creatrix et intelligentiae et animae et perfections surajoutées.
naturae et reliquorum. Primo ergo manifestat Il commence à prouver que la cause première
de scientia, et dicit quod scientia divina non crée toutes ces choses à partir de : « Et ainsi la
est sicut scientia intelligibilis, quia scientia science divine etc. ». Pour comprendre cette
intelligentiae est per participationem rei preuve, il faut savoir que, des perfections qui
intellectae, et multo minus est sicut scientia adviennent aux choses par la cause première,
animalis, quae non solum est per il y a quelque chose57 qui leur advient à toutes,
participationem rei intellectae sed etiam per y compris les réalités générables et
participationem luminis intellectualis ab corruptibles, et c'est l'être; il y a quelque chose
intelligentia mobiliter se habens circa qui ne parvient pas aux effets en tant qu'ils
scientiam. Immo scientia divina est supra sont des effets, mais seulement aux causes, en
scientiam intelligentiae et supra scientiam tant qu'elles sont causes, et c'est la puissance;
animae, quia immobiliter et absque omni aussi la participation de cette puissance
participatione intelligibilis luminis vel rei parvient-elle jusqu'à la nature qui a raison de
intellectae habet scientiam essentialem, per principe; et il y a quelque chose qui parvient
suam essentiam cognoscens res, et hoc ideo est jusqu'à l'âme intellectuelle, à savoir la science
quia ipsa est creatrix omnis scientiae; unde qui est dans l'âme selon un mode toutefois

57
«Aliquid [...], aliquid [...], aliquid », et non pas «aliud [...], aliud [...], aliud» comme a choisi Pera, parce
qu'ici saint Thomas ne sépare pas en Dieu l'être, la virtus et la science qui adviennent aux choses selon des
raisons différentes.
oportet quod sit omni scientia superior. Idem inférieur que dans l'intelligence : à
autem prosequitur de virtute, et dicit quod l'intelligence, en effet, la science s'accorde
virtus divina est supra omnem virtutem sans mouvement, puisque l'intelligence
intelligibilem et animalem et naturalem, quia appréhende la vérité dans l'instant; à l'âme,
et intelligentia et anima et natura habent elle s'y accorde avec quelque mouvement du
virtutem participatam ab alio, sicut virtus fait que l'âme pense en allant d'une chose à
causae secundae participatur a virtute causae une autre. Donc à l'intelligence et à l'âme
primae quae non est participata ab alio, sed parviennent l'être, la puissance et la science; à
ipsa est causa omnis virtutis. Similiter etiam la nature, l'être et la puissance; aux réalités
prosequitur quantum ad esse, ostendens quod engendrées, l'être seulement. Si donc la cause
causa prima habet altiori modo esse quam première est la cause de toute science, de toute
omnia alia. Nam intelligentia habet yliatim, id puissance et de tout être, il en résulte que tout
est aliquid materiale vel ad modum materiae se est causé par elle. Qu'elle soit la cause de
habens; dicitur enim yliatim ab yle, quod est toutes ces choses, il le prouve par le fait que ce
materia. Et quomodo hoc sit, exponit subdens: qui est premier et excellent dans chaque ordre
quoniam est esse et forma. Quidditas enim et est cause de tout ce qui suit dans cet ordre.
substantia ipsius intelligentiae est quaedam Mais la cause première à une science plus
forma subsistens immaterialis, sed quia ipsa excellente que toute science, une puissance
non est suum esse, sed est subsistens in esse plus excellente que toute puissance et un être
participato, comparatur ipsa forma subsistens plus excellent que tout être : elle est donc la
ad esse participatum sicut potentia ad actum cause de toute science, de toute puissance et
aut materia ad formam. Et similiter etiam de tout être. En conséquence, elle est créatrice
anima est habens yliatim, non solum ipsam de l’intelligence, de l'âme, de la nature et du
formam subsistentem sed etiam ipsum corpus reste. Il manifeste d'abord la vérité de ce qu'il
cuius est forma. Similiter etiam natura est vient de dire relativement à la science : « La
habens yliatim, quia corpus naturale est vere science divine n’est pas comme la science de
compositum ex materia et forma. Causa autem l'être intelligent », puisque la science de
prima nullo modo habet yliatim, quia non l'intelligence participe de la chose intelligée,
habet esse participatum, sed ipsa est esse encore moins est-elle « comme la science de
purum et per consequens bonitas pura quia l'âme » qui, non seulement participe de la
unumquodque in quantum est ens est bonum; chose intelligée, mais participe, par
oportet autem quod omne participatum l'intelligence, de la lumière intellectuelle
derivetur ab eo quod pure subsistit per puisqu'elle possède la science de façon mobile.
essentiam suam; unde relinquitur quod essentia «Mais» la science divine « est au-dessus de la
intelligentiae et omnium entium sit a bonitate science de l'intelligence» et au-dessus de « la
pura causae primae. Sic igitur patet ratio quare science de l’âme », parce que c'est de façon
supra dixit quod causa prima non est immobile et sans la participer de la lumière
intelligentia neque anima neque natura, quia intelligible ni de la chose intelligée qu'elle
eius scientia excedit scientiam intelligentiae et possède essentiellement la science,
animae, et eius virtus excedit omnem virtutem, connaissant les choses par son essence. Et ceci
et eius esse omne esse. Deinde cum dicit: quod parce qu'elle est créatrice de toute science;
si dixerit aliquis etc., excludit quamdam aussi doit-elle être supérieure à toute science.
obiectionem. Posset enim aliquis dicere quod, Le même raisonnement vaut pour la
si causa prima sit esse tantum, videtur quod sit puissance : « La puissance divine est au-
esse commune quod de omnibus praedicatur et dessus de toute puissance intelligible, animale
quod non sit aliquid individualiter ens ab aliis et naturelle » parce que l'intelligence, l'âme et
distinctum; id enim quod est commune non la nature ont une puissance participée d'un
individuatur nisi per hoc quod in aliquo autre, de même que la puissance de la cause
recipitur. Causa autem prima est aliquid seconde participe de la puissance de la cause
individuale distinctum ab omnibus aliis, première qui n'est pas participée d'un autre,
alioquin non haberet operationem aliquam; mais « est la cause de toute puissance ».
universalium enim non est neque agere neque Même chose pour l'être. L'auteur montre que
pati. Ergo videtur quod necesse sit dicere la cause première possède l'être selon un mode
causam primam habere yliatim, id est aliquid supérieur à toutes les autres choses. En effet
recipiens esse. Sed ad hoc respondet quod ipsa l'intelligence a une yliatin c'est-à-dire quelque
infinitas divini esse, in quantum scilicet non principe matériel ou se comportant selon le
est terminatum per aliquod recipiens, habet in mode de la matière. Le mot yliatin vient de ylè
causa prima vicem yliatim quod est in aliis c'est-à-dire matière. Comment cela se fait,
rebus. Et hoc ideo quia, sicut in aliis rebus fit l'auteur l’expose, en ajoutant : « puisqu'elle est
individuatio rei communis receptae per id quod être et forme ». En effet, la quiddité et la
est recipiens, ita divina bonitas et esse substance de l'intelligence est une certaine
individuatur ex ipsa sui puritate per hoc scilicet forme subsistante immatérielle. Mais parce
quod ipsa non est recepta in aliquo; et ex hoc que cette forme n'est pas son être, mais
quod est sic individuata sui puritate, habet subsiste dans un être participé, la forme
quod possit influere bonitates super subsistante est comparée à l'être participé
intelligentiam et alias res. Ad cuius evidentiam comme la puissance à l'acte, et la matière à la
considerandum est quod aliquid dicitur esse forme. « Et semblablement l'âme a » une
individuum ex hoc quod non est natum esse in yliatin : l'âme a non seulement une forme
multis; nam universale est quod est natum esse subsistante, mais aussi un corps dont l'âme est
in multis. Quod autem aliquid non sit natum la forme. De la même manière, « la nature a »
esse in multis hoc potest contingere dupliciter. une yliatin puisque le corps naturel est
Uno modo per hoc quod est determinatum ad composé de matière et de forme. Mais la cause
aliquid unum in quo est, sicut albedo per première n'a d'aucune façon une yliatin
rationem suae speciei nata est esse in multis, puisqu'elle n'a pas d'être participé, mais est
sed haec albedo quae est recepta in hoc elle-même «l'être» pur et par conséquent la
subiecto, non potest esse nisi in hoc. Iste autem « bonté pure », dès lors que chaque chose en
modus non potest procedere in infinitum, quia tant qu'elle est un étant est bonne. Toute réalité
non est procedere in causis formalibus et participée doit donc dériver de celui qui
materialibus in infinitum, ut probatur in II subsiste de façon pure par son essence. Aussi
metaphysicae; unde oportet devenire ad aliquid l'essence de l'intelligence et celle de tous les
quod non est natum recipi in aliquo et ex hoc étants sont-elles par la bonté pure de la cause
habet individuationem, sicut materia prima in première. C'est là qu'apparaît la raison de ce
rebus corporalibus quae est principium qu'il a dit plus haut à savoir que « la cause
singularitatis. Unde oportet quod omne illud première n'est pas l'intelligence, ni l'âme ni la
quod non est natum esse in aliquo, ex hoc ipso nature » : sa science excède la science de
sit individuum; et hic est secundus modus quo l'intelligence et celle de l'âme; sa puissance
aliquid non est natum esse in multis, quia excède toute puissance ; son être excède tout
scilicet non est natum esse in aliquo, sicut, si être.
albedo esset separata sine subiecto existens, Enfin, lorsqu'il dit : «Si quelqu'un disait etc. »,
esset per hunc modum individua. Et hoc modo il exclut une objection. On pourrait en effet
est individuatio in substantiis separatis quae dire que, si la cause première est «être
sunt formae habentes esse, et in ipsa causa seulement », elle est l'être commun prédiqué
prima quae est ipsum esse subsistens. de toute chose et qui n'est pas quelque étant
individuel distinct des autres. Ce qui est
commun n'est pas individué sinon par ce qui le
reçoit. Or la cause première est un individu
distinct des autres, sans quoi elle n'aurait pas
d'opération : en effet, l'universel n'est, ni
n'agit, ni ne pâtit. Il semble donc «nécessaire»
de dire que la cause première a une yliatin,
c'est-à-dire quelque sujet capable de recevoir
l'être. Mais il faut répondre à cela que «
l'infinité » est le propre de l'être divin, en tant
qu'il n'est pas borné par quelque sujet : elle
tient lieu, dans la cause première, de l'yliatin
qu'on trouve dans les autres choses. C'est
pourquoi, de même que dans les autres réalités
l'individuation de l'être commun reçu se fait
par le sujet recevant, de même la « bonté »
divine et son être sont individués par leur
pureté, du fait qu'ils ne sont pas reçus en autre
chose. De ce que la bonté et l'être divins sont
individués par leur pureté, ils peuvent « influer
leurs bontés sur l'intelligence et les autres
choses ».
Pour le comprendre, il faut remarquer qu'une
chose est dite un individu du fait qu'elle n'est
pas par nature en plusieurs; l'universel en effet
est ce qui, par définition, est en plusieurs. Et
c'est d'une double façon qu'une chose n'est pas
en plusieurs. D'une première façon, en ce
qu'elle est déterminée à n'exister qu'en une
seule chose : si la blancheur, par la raison de
son espèce, est par nature en plusieurs, «cette»
blancheur qui est reçue en « ce » sujet ne peut
être sinon en «ce» sujet. Or on ne peut
procéder selon ce mode à l'infini, parce que
dans l'ordre des causes formelles et matérielles
on ne peut procéder à l'infini, comme cela est
prouvé au livre il de la Métaphysique58. Il faut

58
Cf. II, 2, 994a 20 sq.
donc parvenir à quelque chose qui n'est pas
par nature reçu en un sujet et dont cette chose
tient son individualité, comme la matière
première est pour les réalités corporelles
principe de leur singularité. Aussi tout ce qui
n'est pas par nature en un autre doit-il être, par
là même, un individu. Là, on a la seconde
façon selon laquelle une chose n'est pas par
nature en plusieurs, quand elle n'est pas en une
autre : si la blancheur était séparée, n'existant
pas en un sujet, elle serait, selon ce mode,
individuelle. C'est ce mode d'individuation
qu'on trouve dans les substances séparées qui
sont des formes ayant l'être, et dans la cause
première qui est l'être par soi subsistant.
Lectio 10 10) Toute intelligence est pleine de
[84245] Super De causis, l. 10 Postquam formes; pourtant, parmi les
auctor huius libri ostendit qualiter scit intelligences il y en a qui contiennent
intelligentia quod est supra se et quod est sub des formes moins universelles et
se, et quod est supra ipsam, nunc incipit
d'autres qui contiennent des formes
ostendere qualiter intelligat alia a se praeter
causam primam. Et primo ostendit communiter plus universelles
qualiter cognoscat omnia alia a se, secundo
specialiter quomodo cognoscit res sempiternas, Après avoir montré comment l'intelligence
in 11 propositione, ibi: omnis intelligentia et connaît ce qui est sous elle et ce qui est au-
cetera. Primo ergo praemittit talem dessus d'elle, ainsi que la nature de ce qui est
propositionem: omnis intelligentia est plena au-dessus d'elle, l'auteur de ce livre commence
formis: verumtamen ex intelligentiis sunt quae à montrer comment l'intelligence pense ces
continent formas plus universales, et ex eis autres choses, à l'exception de la cause
sunt quae continent formas minus universales. première. Il montre d'abord de façon commune
Et hoc etiam invenitur in libro Procli, comment l'intelligence connaît les autre :
CLXXVII propositione, sub his verbis: omnis choses qu'elle; puis, de façon plus particulière,
intellectus plenitudo ens specierum, hic comment elle connaît le : choses éternelles à
quidem universaliorum, hic autem partir de la proposition 11 : « Toute
particulariorum est contentivus specierum. intelligence pense les choses perpétuelles etc.
Circa hanc igitur propositionem duo oportet ». Il pose donc, en premier lieu, la proposition
considerare: primo id quod est commune suivante : « Toute intelligence est pleine de
omnibus intelligentiis vel intellectibus formes; pourtant, parmi lei intelligences il y en
separatis, scilicet plenitudo formarum vel a qui contiennent des formes moins
intelligibilium specierum, secundo universelles e d'autres qui contiennent des
differentiam universalitatis et particularitatis in formes plus universelles ». On trouve, dans le
ipsis. Circa primum igitur considerandum est livre de Proclus, la même chose à la
quod, sicut supra iam diximus, Platonici, proposition 177 sous ces mots : « Tout
ponentes formas rerum separatas, sub harum intellect est une plénitude d'espèces, mais un
formarum ordine ponebant ordinem intellect contient des espèces plus universelles,
intellectuum. Quia enim omnis cognitio fit per un autre de plus particulières ». Dans cette
assimilationem intellectus ad rem intellectam, proposition il faut considérer deux choses : en
necesse erat quod intellectus separati ad premier lieu, ce qui est commun à toutes les
intelligendum participarent formas abstractas; intelligences ou intellects séparés, à savoir la
et huiusmodi participationes formarum sunt plénitude de formes ou espèces intelligibles;
istae formae vel species intelligibiles de quibus en second lieu, la différence d'universalité ou
hic dicitur. Sed quia, secundum sententiam de particularité qu'il y a entre elles.
Aristotelis quae circa hoc est magis consona
fidei Christianae, non ponimus alias formas Relativement au premier point, notons que,
separatas supra intellectuum ordinem, sed comme on l'a déjà dit plus haut, les
ipsum bonum separatum ad quod totum Platoniciens posaient sous l'ordre des formes
universum ordinatur sicut ad bonum séparées, l'ordre des intellects. Comme toute
extrinsecum, ut dicitur in XII metaphysicae, connaissance se fait par assimilation de
oportet nos dicere quod, sicut Platonici l'intellect à la chose intelligée, il était
dicebant intellectus separatos ex participatione nécessaire que les intellects séparés participent
diversarum formarum separatarum diversas les formes abstraites pour les intelliger. Les
intelligibiles species consequi, ita nos dicamus espèces ou formes intelligibles dont la
quod consequuntur huiusmodi intelligibiles proposition parle ici sont celles-là mêmes que
species ex participatione primae formae les intelligences participent. Mais parce que,
separatae, quae est bonitas pura, scilicet Dei. selon l'opinion d'Aristote qui consonne mieux
Ipse enim Deus est ipsa bonitas et ipsum esse, avec la foi chrétienne, nous ne posons pas de
in seipso virtualiter comprehendens omnium formes séparées au-dessus de l'ordre des
entium perfectiones. Nam ipse solus per intellects, sinon le Bien séparé à quoi tout
essentiam suam omnia cognoscit absque l'univers est ordonné comme à un bien
participatione alicuius alterius formae; extrinsèque - comme il est dit au livre XII de
inferiores vero intellectus, cum eorum la Métaphysique59 -, il nous faut dire ceci :
substantiae sint finitae, non possunt per suam alors que les Platoniciens disaient que les

59
Cf. XII, 10, 1075 a 13-15.
essentiam omnia cognoscere, sed ad habendum intellects séparés tiennent leurs espèces
rerum cognitionem necesse est quod, ex intelligibles de la participation aux diverses
participatione causae primae, speciebus formes séparées, nous nous disons qu'ils les
intelligibilibus receptis res intelligant. Unde tiennent de la participation à la première forme
Dionysius dicit VII capitulo de divinis séparée qu'est la bonté pure, à savoir Dieu.
nominibus, quod ex ipsa divina sapientia Dieu est la bonté même et l'être même,
intelligibiles et intellectuales angelicarum comprenant virtuellement en lui-même les
mentium virtutes, simplices et beatos habent perfections de tous les êtres. En effet, Lui seul
intellectus. Et est considerandum, sicut par son essence connaît toute chose sans
Augustinus dicit II super Genesim ad litteram, participer quelque autre forme. Comme la
quod sicut ex verbo Dei procedunt formae in substance des intellects inférieurs est finie, ils
materiam corporalem ad rerum constitutionem, ne peuvent, par leur essence, connaître toute
ita ab eodem, scilicet verbo, in Angelis fit chose; mais, pour connaître les choses, ils
rerum cognitio per huiusmodi specierum doivent, participant de la cause première, les
intelligibilium receptionem; quia et Platonici intelliger par les espèces intelligibles reçues.
ponebant secundum participationem idearum, C'est ce que dit Denys au livre VII des Noms
et intellectus separatos res cognoscere, et divins60 : « C'est de la divine sagesse même
materiam corporalem secundum diversas que les puissances intelligibles et

60
Les noms divins, VII, § 2, 868 B.
species variari. Sed sciendum est quod eadem intellectuelles des esprits angéliques tiennent
diversitas participationis invenitur in leur intellection simple et bienheureuse ».
intellectibus et in materia corporali. Materia
enim inferiorum corporum participat quidem Comme le dit Augustin au livre II de son
formam aliquam ad esse specificum, sed tamen Commentaire de la Genèse61, il faut considérer
illa forma non repletur materiae potentia, quae que, de même que du Verbe de Dieu procèdent
adhuc ad alias formas se extendit; materia vero les formes dans la matière corporelle - formes
caelestium corporum repletur forma quam dont sont constituées les choses -, ainsi, de ce
participat, quia non remanet in ea potentia ad même Verbe, procèdent les espèces
aliam formam. Similiter etiam intellectus intelligibles par la réception desquelles les
inferiores humani non replentur intelligibilibus anges connaissent les choses. Les Platoniciens
speciebus; sed a principio quidem intellectus posaient en effet que c'est en fonction de leur
possibilis humanus est sicut tabula in qua nihil participation aux idées que les intellects
est scriptum, ut dicitur in III de anima; séparés connaissent les choses, et la matière
postmodum autem ordine quodam species corporelle varie selon les diverses espèces.
recipit, nec tamen in hac vita repletur. Sed Mais il faut savoir qu'on trouve la même
intellectus separati statim a principio sunt diversité de participation tant chez les
repleti speciebus intelligibilibus ad intellects que pour les matières corporelles. En
cognoscendum omnia ad quae se extendit effet, la matière des corps inférieurs participe
naturalis facultas ipsorum. Unde Dionysius certes quelque forme pour donner un être
dicit IV capitulo de divinis nominibus, quod spécifique; toutefois, cette forme ne comble
intellectus supermundane intelligunt et pas la puissance de la matière qui s'étend à
illuminantur secundum existentium rationes. Et d'autres formes encore. En revanche, la

61
Cf. Super Genesim,II, 8, n. 18.
hoc est quod dicitur quod intelligentia est matière des corps célestes est comblée par la
plena formis vel, sicut Proclus expressius dicit, forme qu'elle participe, parce qu'il ne reste pas
est plenitudo formarum quia ipsa en elle de puissance à l'égard d'une autre
intellectualitas ad propriam naturam forme. Semblablement, les intellects inférieurs
intelligentiae vel intellectus separati pertinet. humains ne sont pas comblés par les espèces
Circa differentiam universalitatis et intelligibles, mais, au départ, l'intellect
particularitatis specierum intelligibilium, hoc possible humain est comme une table sur
primo attendendum est quod, sicut hic dicitur laquelle rien n'est écrit comme il est dit au
et in libro Procli, superiores habent formas livre III du De anima62 ; il reçoit ensuite et
magis universales, inferiores vero minus selon un certain ordre les espèces, mais il ne
universales. Et hoc etiam Dionysius dicit XII pourra pas en être rempli en cette vie. En
capitulo caelestis hierarchiae, ubi dicit quod revanche, les intellects séparés sont aussitôt et
Cherubim ordo participat sapientia et dès le départ remplis des espèces intelligibles
cognitione altiori, sed inferiores substantiae pour connaître toutes les choses auxquelles
participant sapientia et scientia particulariori. s'étend leur faculté naturelle. Aussi Denys dit-
Quae quidem universalitas et particularitas non il au livre IV des Noms divins63 que« les
est referenda ad res cognitas, sicut aliqui male intellects qui sont au-delà du monde de la
intellexerunt existimantes quod Deus non nature intelligent et sont illuminés selon les
cognosceret nisi universalem naturam entis; raisons des réalités existantes ». C'est ce que
cui consequens esset quod in inferioribus dit l'auteur : «l'intelligence est pleine de
intellectibus tanto uniuscuiusque cognitio formes» et Proclus, de façon plus claire :« elle

62
Cf. III, 4, 430 a 1.
63
Les noms divins, IV, § 1, 693C.
magis in universali sisteret, quanto esset altior; est une plénitude d'idées », parce que
puta quod unus intellectus cognosceret solum l'intellectualité convient à la nature propre de
naturam substantiae, inferior vero naturam l'intelligence ou intellect séparé.
corporis, et sic usque ad individuas species. Eu égard au second point, celui de la
Quae quidem estimatio aperte continet différence d'universalité ou de particularité des
falsitatem: cognitio enim qua cognoscitur espèces intelligibles, il faut d'abord se pencher
aliquid solum in universali, est cognitio sur ce qui est dit ici et dans l'ouvrage de
imperfecta, cognitio vero qua cognoscitur Proclus, à savoir que les intellects supérieur :
aliquid in propria specie, est cognitio perfecta; ont des formes plus universelles et les
cognitio enim speciei includit cognitionem intellects inférieurs des forme : moins
generis, sed non e converso; sequeretur igitur universelles. Au livre XII de la Hiérarchie
quod, quanto intellectus esset superior, tanto céleste64 Denys dit aussi que « l'ordre des
esset eius cognitio imperfectior. Est ergo haec chérubins participe à la sagesse et à la
differentia universalitatis et particularitatis connaissance de façon plus élevée », alors que
attendenda solum secundum id quo intellectus les substances inférieures « participent à une
intelligit. Quanto enim aliquis intellectus est sagesse et une science plus particulière ».
superior, tanto id quo intelligit est universalius, L'universalité et la particularité ne doivent pas
ita tamen quod illo universali eius cognitio être rapportées à la chose connue, comme l'ont
extendatur etiam ad propria cognoscenda mal compris certains jugeant que Dieu ne
multo magis quam cognitio inferioris connaissait que la nature universelle de l'être.
intellectus qui per aliquid magis particulare Si c'était le cas, il s'ensuivrait que, dans les
cognoscit. Et hoc etiam experimento in nobis intellects inférieurs, plus la connaissance de
percipimus: videmus enim quod illi qui sunt chaque chose est universelle, plus elle est

64
H. C., XII, 2, 292 D.
excellentioris intellectus ex paucioribus auditis haute : par exemple, un intellect connaîtrait
vel cognitis totam veritatem alicuius seulement la nature de la substance, celui d'en
quaestionis vel negotii comprehendunt, quod dessous la nature du corps, et ainsi de suite
alii, grossioris intellectus existentes, percipere jusqu'aux espèces individuelles. Cette façon de
non possunt nisi manifestetur eis per singula; voir est manifestement fausse : la
ratione cuius oportet frequenter inducere. Et connaissance par laquelle quelque chose est
ideo Deus cuius intellectus est connu dans l'universel est une connaissance
excellentissimus, uno solo, scilicet essentia imparfaite; celle par laquelle quelque chose est
sua, omnia comprehendit; aliorum vero connu dans son espèce propre est une
intellectuum separatorum, tanto unusquisque connaissance parfaite; la connaissance de
paucioribus speciebus et ad plura se l'espèce individuelle du genre et non le
extendentibus rerum notitiam habet, quanto est contraire. Aussi s'ensuivrait-il que plus
altior, ita quod intellectus humanus qui est l'intellect est supérieur plus sa connaissance
infimus, rerum scientiam habere non potest est imparfaite. Donc la différence
nisi singulis speciebus singularum rerum d'universalité et de particularité concerne
naturas cognoscat; materia vero corporalis et seulement ce par quoi l'intellect intellige. Plus
sensus corporeus omnino ab universali l'intellect est supérieur, plus ce par quoi il
participatione specierum deficere invenitur. intellige est universel, cependant que par cet
Huius igitur differentiae, quae est secundum universel sa connaissance s'étend aux espèces
universalitatem et particularitatem specierum, propres à connaître beaucoup plus que ne le
probatio eadem ponitur hic et in Proclo, et est fait la connaissance de l'intellect inférieur qui
sumpta ex effectu. Sicut enim intelligentiae per connaît par quelque chose de plus particulier.
intelligibiles formas cognoscunt, ita et per Nous mêmes faisons l'expérience de cela :
intelligibiles formas suos effectus producunt, nous voyons que ceux qui ont un intellect
quia omnis intellectus intelligendo operatur, ut excellent comprennent toute la vérité d'une
infra dicetur. Superiorum autem question ou d'une affaire par un petit nombre
intelligentiarum sunt maiores virtutes; et hoc de choses entendues ou connues, tandis que
ideo quia sunt magis simplices et minoris ceux qui ont un intellect plus grossier ne
quantitatis, id est compositionis, utpote uni parviennent pas à voir les choses à moins
primo propinquiores; ergo oportet quod qu'elles ne leur soient manifestées par des
virtutes operativae ipsarum ad plura se exemples singuliers, et pour cette raison il leur
extendant, et tamen ipsae virtutes sint magis faut fréquemment induire. Ainsi Dieu dont
simplices; et ex hoc apparet quod formae l'intellect est le meilleur comprend par une
superiorum intelligentiarum sunt seule idée, c'est-à-dire son essence, toute
universaliores. Quomodo autem formae quae chose. Parmi les intellects séparés, est d'autant
sunt in superioribus intelligentiis unitae, plus élevé celui qui connaît par un plus petit
multiplicentur in intelligentiis secundis, nombre d'espèces s'étendant à un plus grand
manifestat consequenter rationem huius nombre de choses. L'intellect humain, qui est
assignans, sicut et Proclus, ex parte le plus bas, ne peut avoir la science des choses
intelligentiarum inferiorum. Intelligentiae enim sinon en connaissant les natures des choses
inferiores consequuntur intelligibiles species singulières par leurs espèces propres. Quant à
ex superioribus intelligentiis quodammodo ad la matière et aux sens corporels, ils sont tout à
eas respiciendo, quia intelligentia, sicut omne fait dépourvus de toute participation
quod agit intelligendo agit, ita omne quod universelle aux espèces.
recipit intelligibiliter recipit, secundum modum Eu égard donc à la différence d'universalité ou
scilicet propriae naturae. Et quia natura de particularité des espèces, la preuve de
inferioris intelligentiae non est tantae l'anonyme est la même que celle de Proclus, et
simplicitatis et unitatis quantae natura elle est prise des effets. De même que les
superioris intelligentiae, ideo nec formae intelligences connaissent par des formes
intelligibiles recipiuntur in intelligentia intelligibles, de même est-ce par ces formes
inferiori in illa unitate in qua sunt in intelligibles qu'elles produisent leurs effets; et
superioribus intelligentiis. Et propter hoc ceci parce que tout intellect opère en
formae intelligibiles magis multiplicantur in intelligeant, comme on l'a vu plus haut. Le
inferioribus intelligentiis quam in superioribus; propre des intelligences supérieures est d'avoir
ita quod ea quae intelliguntur a superiori une « plus grande puissance », parce qu'elles
intelligentia per unam speciem intelligibilem, sont plus simples et «d'une quantité - c'est-à-
inferior intelligentia intelligit per plures. Sed, dire composition - moindre », comme «plus
quia, sicut dictum est, intelligentia quidquid proches» de 1'« Un » premier. Aussi faut-il
operatur intelligendo operatur, sicut et que leur puissance opérative, quoique plus
intelligendo recipit quod recipit, potest ratio simple, s'étende à un plus grand nombre de
huius multiplicationis specierum assignari, non choses. Il est donc évident que les formes des
solum ex parte intelligentiae recipientis, sed intelligences supérieures sont plus
etiam ex parte intelligentiae imprimentis, cuius universelles. Comment les formes unifiées qui
provisione multiplicantur species in inferiori sont dans les intelligences supérieures sont
intelligentia secundum suam capacitatem. multipliées dans les intelligences secondes,
Unde Dionysius dicit XV capitulo caelestis l'auteur le manifeste à titre de conséquence, en
hierarchiae: unaquaeque essentia usant de la même raison que Proclus, à partir
intellectualis, donatam sibi a diviniore des intelligences inférieures. Les intelligences
uniformem intelligentiam, provida virtute inférieures acquièrent les espèces intelligibles
dividit et multiplicat ad inferioris ductricem à partir des intelligences supérieures en se
analogiam, id est secundum proportionem tournant vers elles d'une certaine manière,
inferioris substantiae. parce que l'intelligence, de même qu'elle fait
tout ce qu'elle fait en intelligeant, reçoit
intellectuellement tout ce qu'elle reçoit, c'est
-à-dire selon le mode de sa propre nature. Et
parce que la nature de l'intelligence inférieure
n'est pas aussi simple et unifiée que la nature
de l'intelligence supérieure, les formes
intelligibles ne sont pas reçues par
l'intelligence inférieure avec la même unité
qu'elles le sont par les intelligences
supérieures. C'est pourquoi les formes
intelligibles sont davantage multipliées dans
les intelligences inférieures que dans les
supérieures, de sorte que ce que l'intelligence
supérieure intellige par une seule espèce,
l'intelligence inférieure le fait par plusieurs.
Mais, parce que comme on l'a dit-,
l'intelligence fait tout ce qu'elle fait en
intelligeant et reçoit de même tout ce qu'elle
reçoit, on peut mettre la raison de la
multiplication des espèces au compte non
seulement de l'intelligence qui reçoit, mais
aussi de l'intelligence qui imprime et par la
précaution de laquelle les espèces sont
multipliées dans l'intelligence inférieure selon
sa capacité. C'est pourquoi Denys dit au livre
XV de la Hiérarchie céleste65 : « Chaque
essence intellectuelle, ayant reçu un don d'une
intelligence uniforme plus divine, par une
puissance providentielle le divise et le
multiplie selon le rapport qu'il a à la puissance
inférieure », c'est-à-dire proportionnellement à
la capacité de la substance inférieure.
Lectio 11 11) Toute intelligence pense les choses
[84246] Super De causis, l. 11 Ostenso perpétuelles qui ne sont pas détruites
quomodo intelligentia intelligat alia a se, quia
et ne tombent pas sous le temps.
per formas intelligibiles quibus est plena, hic
specialiter agitur de cognitione qua
Après avoir montré comment l'intelligence
intelligentia cognoscit res aeternas. Et primo
pense les autres choses qu'elle par les formes
ostendit quod cognoscit res aeternas sive
intelligibles dont elle est pleine, l'auteur traite
incorruptibiles, secundo ostendit modum quo
ici de façon plus spéciale de la connaissance
eas cognoscit, ibi: primorum omnium quaedam
qu'a l'intelligence des réalités éternelles. Il
sunt et cetera. Circa primum proponit talem
montre d'abord que l'intelligence connaît les
propositionem: omnis intelligentia intelligit res
réalités éternelles ou incorruptibles; puis le
sempiternas quae non destruuntur neque
mode par lequel elle les connaît, là où il dit : «
cadunt sub tempore. Et intelligit per res
Tous les êtres premiers sont les uns dans les
sempiternas, ea quae sunt supra tempus et
autres etc. ». Il pose d'abord la proposition : «
motum, ut expositum est in 2 propositione;

65
H. C., XV, 3, 332 B.
signanter autem dicit quae non destruuntur Toute intelligence pense les choses
neque cadunt sub tempore: quaedam enim perpétuelles qui ne sont pas détruites et ne
cadunt sub tempore quae tamen non tombent pas sous le temps ». Par « choses
destruuntur, sicut motus caeli qui, cum perpétuelles », l'auteur entend celles qui sont
tempore mensuretur, non destruetur nec au-dessus du temps et du mouvement, comme
cessabit secundum philosophorum positionem. l'a exposé la proposition 2. Il précise «qui ne
Videtur ergo secundum superficiem intellectus sont pas détruites ni ne tombent sous le temps
huius propositionis esse quod intelligentia non », puisque certaines choses tombant sous le
cognoscat res corruptibiles et cadentes sub temps ne sont cependant pas détruites : c'est le
tempore, sed solum res incorruptibiles supra cas du mouvement du ciel qui, bien qu'il soit
tempus existentes. Sed quod non sit hic mesuré par le temps, n'est détruit ni ne cesse,
intellectus propositionis patet ex probatione selon la position des philosophes.
quae subditur, in qua non probatur quod Il semblerait, au vu du sens superficiel de cette
intelligentia cognoscat sempiterna et non proposition, que l'intelligence ne connaît pas
corruptibilia, sed quod non causet immediate les choses corruptibles tombant sous le temps,
nisi sempiterna; unde exponendum est: omnis mais seulement les réalités incorruptibles qui
intelligentia intelligit, id est intelligendo causat sont au-dessus du temps. Mais qu'il ne s'agisse
res sempiternas. Et hoc patet ex libro Procli qui pas là du sens de la proposition, cela apparaît
ad hoc inducit duas propositiones. Quarum una clairement de la preuve qui suit, où il n'est pas
est CLXXII: omnis intellectus perpetuorum est prouvé que l'intelligence connaît les réalités
proxime et intransmutabilium secundum éternelles et non les réalités corruptibles, mais
substantiam substitutor. Alia est CLXXIV: qu'elle ne cause immédiatement que les
omnis intellectus intelligendo instituit quae réalités éternelles. Aussi faut-il expliquer :
post ipsum. Ex quibus duabus propositionibus «Toute intelligence intellige etc.» par «toute
auctor huius libri conflavit unam; et dum intelligence cause les réalités perpétuelles en
brevitati studuit, obscuritatem induxit. Probat intelligeant ». C'est ce qui apparaît chez
autem sub hoc sensu hanc propositionem eo Proclus qui, pour prouver cela, introduit deux
modo quo et Proclus, et in hac probatione duo propositions dont la première, la 172e est : «
facit: primo enim ostendit quod intelligentia Tout intellect est le suppléant le plus proche,
non producit immediate res corruptibiles vel par sa substance, des êtres perpétuels et
cadentes sub tempore, sed solum res immuables»; et le seconde, la 174 e : « Tout
sempiternas, secundo unde veniat intellect institue ce qui vient après lui en
corruptibilitas in rebus. Primum autem ostendit intelligeant ». Ces deux propositions, l'auteur
sic: intelligentia producit suum effectum de ce livre les a fondues en une seule,
secundum suum esse; et hoc ideo quia suum introduisant de l'obscurité dans son propos à
intelligere est sibi connaturale et essentiale, force de brièveté. Il prouve donc cette unique
nihil autem producit nisi intelligendo, ut supra proposition de la façon dont Proclus le fait à
manifestavimus; unde relinquitur quod l'aide de deux. Il montre d'abord que
quidquid producit producat per suum esse. Sed l'intelligence ne produit pas immédiatement
esse intelligentiae est incorruptibile et supra les choses corruptibles ou tombant sous le
tempus aeternitati parificatum, ut in 2 temps, mais seulement les choses éternelles;
propositione habitum est. Ergo immediatus puis il en vient à parler de la raison de la
intelligentiae effectus est sempiternus, non corruptibilité dans les choses.
cadens sub corruptione vel tempore. Secundum Il montre d'abord ceci : l'intelligence produit
autem manifestat dicens quod, cum son effet selon ce qu'elle est, parce que son
intelligentia immediate non causet res intelliger lui étant connaturel et essentiel, elle
corruptibiles, sequitur quod res corruptibiles ne produit rien si ce n'est en intelligeant,
non sunt immediate ab intelligentia, sed sunt comme nous l'avons manifesté plus haut.
ab aliqua causa corporea temporali; nam Aussi tout ce qu'elle produit le produit-elle par
corruptio et generatio in his inferioribus rebus son être. Mais l'être de l'intelligence est
causantur per motum caeli, ipse autem motus incorruptible et au-dessus du temps, égalant
caeli non est immediate ab intelligentia sed ab l'éternité comme l'a dit la proposition 2. Donc
anima, sicut supra dictum est in 3 propositione. l'effet immédiat de l'intelligence est perpétuel
Si quis autem hunc processum reducere velit et ne tombe pas sous la corruption ou le temps.
ad intellectum qui superficialiter ex Pour manifester le second point, l'auteur dit
propositione apparet, poterit dicere ulterius que, dès lors que l'intelligence ne cause pas
quod res corruptibiles cognoscuntur ab immédiatement les réalités corruptibles, ces
intelligentia ut sempiternae; sunt enim in réalités ne sont pas immédiatement par
intelligentia sicut non materialiter, quamvis in l'intelligence, mais sont par quelque «cause
se sint materiales, ita nec temporaliter sed corporelle et temporelle ». En effet, la
sempiterne. Quod manifestatur per effectum: génération et la corruption sont causées dans
quia immediatus effectus intelligentiae est les réalités inférieures par le mouvement du
sempiternus; id enim quo intelligentia ciel : ce mouvement n'est pas l'effet immédiat
cognoscit, est principium factivum in ipsa, de l'intelligence mais de l'âme, comme l'a dit
sicut et artifex per formam artis operatur. Haec la proposition 3.
autem probatio quae hic inducitur, etsi a Si quelqu'un voulait ramener ce raisonnement
quibusdam philosophis concedatur, non tamen au sens qui se dégage superficiellement de la
necessitatem habet. Hac enim probatione proposition, il pourrait dire qu'ultimement les
suscepta, multa fundamenta Catholicae fidei réalités corporelles sont connues par
tollerentur: sequeretur enim quod Angeli nihil l'intelligence comme perpétuelles. En effet ces
de novo in his inferioribus immediate facere choses sont dans l'intellect immatériellement
possent, et multo minus Deus qui non solum bien qu'en elles-mêmes elles soient
est aeternus, sed ante aeternitatem, ut supra matérielles, aussi y sont-elles de façon non
dictum est, et sequeretur ulterius mundum temporelle mais perpétuelle. On voit cela aux
semper fuisse. Haec enim videtur esse effets : l'effet immédiat de l'intelligence est
efficacissima ratio ponentium aeternitatem perpétuel; car ce par quoi l'intelligence connaît
mundi, quae sumitur ex immobilitate factoris. est le principe de son faire, de même que
Non enim videtur posse contingere quod l'artiste opère par la forme de son art. Même si
aliquod agens nunc incipiat operari, cum prius certains philosophes concèdent la preuve ici
non operatus fuerit, si omnino immobiliter se introduite, elle n'a toutefois pas de nécessité.
habeat, nisi forte aliqua exteriori mutatione Cette preuve admise, de nombreux
praesupposita, quia, ut Averroes in commento fondements de la foi catholique disparaissent :
VIII physicorum prosequitur, si aliquod agens il s'ensuivrait que les anges ne peuvent rien
voluntarium vult aliquid facere post et non faire immédiatement de neuf dans le cours des
prius, ad minus oportet quod imaginetur réalités inférieures, et encore moins Dieu qui,
tempus, quod est numerus motus. Et ideo non seulement est éternel, mais avant
concludit impossibile esse quod, ex voluntate l'éternité, comme on l'a dit plus haut. Il
immobili et aeterna, proveniat effectus novus, s'ensuivrait, ultimement, que le monde a
nisi praesupposito motu. Et quia haec videtur toujours été.
esse efficacior ratio qua utuntur ad probandum C'est en effet de l'immuabilité du Créateur
aeternitatem mundi, diligenter est huius qu'est tirée la raison la plus efficace de
rationis solutio attendenda. Considerandum est l'éternité du monde. Il ne peut pas arriver que
igitur aliter loquendum esse de agente quod quelque agent, s'il est tout à fait immobile,
producit aliquid in tempore, atque aliter de commence maintenant d'opérer, quand avant il
agente quod producit tempus simul cum re n'opérait pas, à moins de présupposer quelque
quae in tempore producitur. Cum enim aliquid changement extérieur. Car, comme l'expose
in tempore producitur, oportet accipere Averroès dans son commentaire de livre VIII
aliquam proportionem ad tempus, vel solum de la Physique, si quelque agent volontaire
eius quod producitur, vel etiam producentis veut faire quelque chose après et non avant, il
ipsius; quandoque enim actio est in tempore, faut à tout le moins imaginer un temps,
non solum ex parte eius quod agitur, sed etiam nombre du mouvement. Aussi conclut-il qu'il
ex parte agentis; in tempore enim est aliquid est impossible, sans la présupposition du
secundum quod est in motu, cuius numerus temps, que d'une volonté immobile et éternelle
tempus est. Quando igitur aliqua mutatio procède un effet nouveau. Et parce qu'il
invenitur ex parte eius quod agitur et ex parte semble que se soit la raison la plus efficace
agentis, tunc actio secundum utrumque est in dont on use pour prouver l'éternité du monde,
tempore; puta cum aliquis alteratus a frigore, il faut réfléchir avec attention à la solution de
de novo sibi venit in mentem ut ignem cet argument.
accendat ad frigus pellendum. Hoc autem non Il faut considérer qu'on parle autrement de
semper contingit: est enim aliquid cuius l'agent qui produit quelque chose dans le
substantia non est in tempore, sed operatio in temps, que de celui qui produit simultanément
tempore est, ut infra dicetur. Huiusmodi ergo le temps et la chose qui est dans le temps. Pour
agens, absque aliqua sui mutatione, effectum que quelque chose soit produit dans le temps,
producit in tempore, qui prius non fuerat. Et il faut qu'il ait quelque rapport au temps : ou
sic etiam Deus aliquid potest producere in bien du côté seulement de ce qui est produit,
tempore de novo, quod prius non fuerat, ou bien aussi du côté de l'agent producteur.
secundum certam proportionem huius effectus Lorsque l'action est dans le temps, elle l'est
ad hoc tempus, sicut contingit in omnibus non seulement du côté de ce qui est agi, mais
miraculosis effectibus qui fiunt immediate a également du côté de celui qui agit; quelque
Deo. Nec obstat quod dicitur quod producit per chose est en effet dans le temps, dès lors qu'il
suum esse, quia suum esse est suum est en mouvement, mouvement dont le nombre
intelligere; et, sicut suum esse est unum, est Il temps. Quand donc quelque changement
intelligit tamen multa, et propter hoc potest a lieu, et du côté de ce qui est ag et du côté de
multa producere, quamvis eius intelligere l'agent, l'action de l'un et l'autre est dans le
unum et simplex remaneat, ita, quamvis sit temps : par exemple, lorsque quelqu'un est
suum esse aeternum et immobile, potest tamen refroidi, il lui vient de nouveau à l'esprit
intelligere aliquod esse temporale et mobile, et d'allumer le feu pour chasser le froid. Ceci
ideo, etsi suum intelligere sit sempiternum, per n'arrive toutefois pas toujours en effet, il y a
ipsum tamen producere potest effectum novum quelque chose de la substance qui n'est pas
in tempore. Cuius indicium aliqualiter in nobis dans le temps même si son opération est dans
apparet: potest enim homo, voluntate immobili le temps - comme on le verra plus bas. et type
permanente, opus suum in futurum differre, ut d'agent, sans qu'aucun changement ne s'opère
faciat illud determinato tempore. Sed si tu en lui, produit son effet dans un temps avant
dicas quod, quotiens hoc contingit, oportet lequel celui-ci n'était pas. Ainsi Dieu peut
praeintelligere alium motum ex quo contingat produire dans le temps quelque chose de
quod aliquid prius non fuerit conveniens fieri, nouveau, qui avant n'était pas, selon uni
postmodum indicatur ut conveniens ad certaine proportion de « cet » effet à « ce »
fiendum, ad minus ipsum temporis decursum temps-là, comme il arrive pour tous les effets
qui sine motu intelligi non potest, dicemus hoc miraculeux qui sont produits immédiatement
quidem verum esse in particularibus Dei par Dieu. E cela n'empêche pas de dire que
effectibus quos in tempore operatur. Quod Dieu produit par son être, puisque son être est
enim Lazarum suscitavit quarta die et non son intelliger. De même que l'unité de son être
prius, habito respectu ad aliquam rerum ne l'empêche pal d'intelliger de multiples
mutationem praecedentem hoc fecit. Sed in choses et, grâce à cela, d'en produire de
universi productione hoc locum non habet, multiple! - bien que son intelliger demeure un
quia simul cum mundo fit etiam tempus et et simple -, de même son être éternel et
totus universaliter motus; non est ergo aliud immuable ne l'empêche pas d'intelliger l'étant
tempus praecedens vel motus, ad quem temporel et mobile. C'es’pourquoi, même si
oporteat novitatem huius effectus son acte d'intelliger est éternel, Dieu peut
proportionari, sed solum ad rationem facientis cependant par lui-même produire un effet
prout intellexit et voluit hunc effectum ab nouveau dans le temps. D'une autre façon,
aeterno non fore, sed incipere post non esse. nom observons l'indice de cela en nous : un
Sic enim tempus est mensura operationis vel homme peut, par un vouloir immobile et
motus, sicut dimensio est mensura permanent, reporter à plus tard son œuvre pour
magnitudinis corporalis. Si igitur quaeramus l'accomplir dans un temps déterminé.
de aliquo particulari corpore, puta de terra, Mais si on me faisait remarquer que, toutes les
quare infra hos magnitudinis limites coercetur fois où cela a lieu, il faut prévoir un autre
et non extenditur ultra, potest eius ratio esse ex changement grâce auquel quelque chose qu'on
proportione ipsius ad totum mundum. Sed si jugeait ni pas devoir faire est jugé ensuite
rursum quaeramus de tota corporum devoir être fait - ce qui suppose à tout le moins
universitate, quare huiusmodi determinatae le cours du temps lui-même qui ne peut être
magnitudinis terminos non excedat, non potest intelligé sans le changement-, je répondrais
huius ratio esse ex proportione eius ad aliquam que ceci est vrai pour les effets particuliers que
aliam magnitudinem, sed vel oportet dicere Dieu opère dans le temps. C'est ainsi que
magnitudinem corporalem esse infinitam, sicut Lazare a été ressuscité le quatrième jour et non
antiqui naturales posuerunt, vel oportet pas le premier, compte tenu du changement de
huiusmodi determinatae magnitudinis rationem chose qui a précédé Mais ceci n'a pas lieu pour
accipi ex sola intelligentia et voluntate la production de l'univers tout entier parce
facientis. Sicut igitur infinitus Deus finitum que, er même temps que le monde, sont créés
universum produxit secundum suae sapientiae le temps et tout le mouvement universel. Il n'y
rationem, ita aeternus Deus potuit novum a donc pas un autre temps antérieur, ou
mundum producere secundum eamdem changement auquel le nouvel effet doit être
sapientiae rationem. proportionné, mais cet effet est seulement
proportionné à la raison du créateur selon qu'il
a pensé et voulu que tel effet ne fût pas éternel
mais commençât à être après qu'il n'eut pas
été. Ainsi If temps est la mesure de l'opération
ou mouvement, comme la dimension est la
mesure de la grandeur corporelle. Si donc
nous demandons, à propos de tel corps
particulier, la terre par exemple, pourquoi sa
grandeur a telles limites et ne s'étend pas au-
delà, la raison peut en être tirée de son rapport
à tout l'univers. Mais si nous demandons à
nouveau, à propos de l'ensemble de tous les
corps, pourquoi il n'excède pas les limites de
telle grandeur déterminée, on ne peut tirer la
raison de son rapport à une autre grandeur;
mais, ou bien il faut dire que la grandeur
corporelle est infinie, comme le pensaient les
anciens physiciens; ou bien il faut prendre la
raison de telle grandeur déterminée des seules
intelligences et volonté du Créateur. De même
donc que le Dieu infini a produit un univers
fini conformément à la raison de sa sagesse, de
même le Dieu éternel a pu produire un monde
nouveau conformément à cette même raison
de sagesse.
Lectio 12 12) Tous les êtres premiers sont les
[84247] Super De causis, l. 12 Postquam uns dans les autres selon qu'il est
ostendit quod intelligentia intelligit res
possible à chacun d'être en un autre
sempiternas, hic inducit propositionem ad
manifestandum qualiter intelligentiae, quae
Après avoir montré que l'intelligence pense les
sunt res sempiternae, mutuo se intelligant. Per
réalités perpétuelles, l'auteur introduit ici une
hoc autem aliquid intelligitur quod est in
proposition destinée à manifester comment les
intelligente, et ideo ostendit in hac
intelligences, qui sont des réalités perpétuelles,
propositione quomodo unum de entibus
se pensent mutuellement. Du fait que quelque
superioribus sit in alio. Et est propositio talis:
chose est intelligé, il est dans l'intelligence,
primorum omnium sunt quaedam in
aussi l'auteur montre-t-il comment chacun des
quibusdam per modum quo licet ut sit unum
êtres supérieurs est dans chaque autre. Telle
eorum in alio. Haec etiam propositio
est sa proposition : « Tous les êtres premiers
proponitur CIII in libro Procli sub his verbis:
sont les uns dans les autres selon qu'il est
omnia in omnibus, proprie autem in
possible à chacun d'être en un autre ». Cette
unoquoque. Idem autem est quod Proclus dicit:
proposition correspond à la 103 e du livre de
proprie autem in unoquoque, et quod hic
Proclus : « Tout est dans tout, mais dans
dicitur: per modum quo licet ut sit unum eorum
in alio; utrobique enim significatur quod unum chacun selon son propre mode ». Ce que dit
est in alio secundum convenientem modum ei Proclus « mais en chacun selon son propre
in quo est. Sed a Proclo quidem inducitur haec mode » équivaut à ce qui est dit ici : « selon
propositio secundum positiones Platonicas qu'il est possible à chacun d'être en un autre ».
quibus ponuntur formae separatae subsistentes Dans les deux cas, est bien précisé que
quarum, ut supra dictum est, unaquaeque tanto quelque chose est en un autre selon le mode de
est altior quanto est universalior et ad plura ce qui reçoit.
suam participationem extendens; et, secundum Mais chez Proclus cette proposition est
hoc, ipsum esse est superius quam ipsa vita, et introduite conformément à la thèse
haec quam ipse intellectus. Et ideo Proclus hoc platonicienne qui pose les formes séparées des
determinans in sua propositione addit: et enim réalités subsistantes et dont chacune est
in ente vita et intellectus, et in vita esse et d'autant plus élevée qu'elle est plus universelle
intelligere, et in intellectu esse et vivere. Et sic et qu'elle s'étend à un plus grand nombre.
etiam videtur auctor huius libri loqui Ainsi l'être même est supérieur à la vie, et
huiusmodi separata prima nominans. Subdit celle-ci à l'intellect. C'est pourquoi Proclus
enim quasi exponens: quod est quia in esse ajoute : «Dans l'être, en effet, se trouvent la
sunt vita et intelligentia, et in vita sunt esse et vie et l'intellect; dans la vie, l'être et
intelligentia, et in intelligentia sunt esse et vita, l'intelliger; dans l'intellect, l'être et le vivre ».
quod est omnino idem cum verbis Procli. Addit L'auteur de ce livre semble parler ainsi de la
autem Proclus in sua propositione forme qu'il nomme « première ». Il ajoute, en
expositionem modi quo unum horum sit in effet, comme pour expliquer : « La raison en
alio, dicens: sed alicubi quidem est que dans l'être sont la vie et l'intelligence,
intellectualiter, alicubi autem vitaliter, alicubi dans la vie sont l'être et l'intelligence, et dans
vero enter (id est per modum entis) entia l'intelligence sont l'être et la vie ». Toute chose
omnia; quasi dicat quod omnia tria praedicta identique aux dires de Proclus.
sunt in intellectu intellectualiter, in vita Proclus ajoute dans sa proposition l'explication
vitaliter, in esse essentialiter. Sed hoc quod du mode selon lequel chaque chose est dans
ponitur loco huius in hoc libro, videtur esse l'autre : « Mais tous les étants sont quelque
corruptum et malum intellectum habere. part intellectuellement, quelque part
Sequitur enim: verumtamen esse et vita in vitalement, quelque part essentiellement »,
intelligentia sunt duae intelligentiae, debet c'est-à-dire selon le mode de l'être; il veut dire
enim intelligi quod ista duo, scilicet esse et que ces trois formes sont dans l'intellect
vita, sunt in intelligentia intellectualiter; et intellectuellement, dans la vie vitalement et
esse et intelligentia in vita sunt duae vitae, id dans l'être essentiellement. Mais ce qui, dans
est ambo sunt in vita vitaliter; et intelligentia ce livre, équivaut à ce qui vient d'être dit a été
et vita in esse sunt duo esse, id est ambo sunt corrompu et mal compris. En effet, la suite
in ipso esse essentialiter. Si autem intelligatur dit : « Cependant l'être et la vie sont dans
secundum quod verba sonant, falsum continent l'intelligence deux intelligences », on doit
intellectum: vivere enim viventis est ipsum comprendre que ces deux choses, à savoir
esse eius, ut dicitur in II de anima et ipsum l'être et l'intelligence, sont dans l'intelligence
intelligere primi intelligentis est vita eius et intellectuellement; « l'être et l'intelligence sont
esse ipsius, ut in XII metaphysicae dicitur; dans la vie deux vies », c'est-à-dire que les
unde et hoc Proclus excludens dicit quod esse deux sont dans la vie vitalement; « et
intellectus est cognitivum et vita eius est l'intelligence et la vie sont dans l'être deux
cognitio. Alioquin sequeretur inconveniens êtres », c'est-à-dire que les deux sont dans
quod Aristoteles inducit in III metaphysicae l'être essentiellement. En rester au premier
contra Platonicos, quod scilicet Socrates esset sens des mots, c'est commettre une erreur : le
tria animalia, quia et ipse est animal, et de eo vivre est l'être propre du vivant, comme il est
praedicatur idea animalis communis quam dit au livre II du De anima66 et l'intelliger du
participat, et similiter idea hominis qui item est premier intelligeant est sa vie et son être,
animal; sequeretur enim quod unumquodque comme il est dit au livre XII de la
istorum trium esset non unum sed multa. Métaphysique67. Aussi Proclus exclut-il la
Apponit autem Proclus probationem chose quand il dit : «Car l'être de l'intellect est
manifestam ad ea quae dicta sunt, distinguens cognitif et sa vie est connaissance ».

66
Cf. II, 4, 415 b 13.
67
Cf. XII, 7, 1072 b 24 sq.
quod tripliciter aliquid de aliquo dicitur: uno Autrement, il s'ensuivrait l'inconvénient
modo causaliter, sicut calor de sole, alio modo qu'Aristote repère au livre III de la
essentialiter sive naturaliter, sicut calor de Métaphysique68 contre les Platoniciens :
igne, tertio modo secundum quamdam Socrate serait trois animaux, puisque lui-
posthabitionem, id est consecutionem sive même est animal, que de lui est prédiquée
participationem, quando scilicet aliquid non l'idée commune d'animal qu'il participe et, de
plene habetur sed posteriori modo et la même manière, l'idée d'homme qui
particulariter, sicut calor invenitur in pareillement est animal. Il s'ensuivrait que
corporibus elementatis non in ea plenitudine chacune de ces trois choses est non pas une,
secundum quam est in igne. Sic igitur illud mais multiple.
quod est essentialiter in primo, est participative Proclus appose la preuve manifeste de ce qu'il
in secundo et tertio; quod autem est vient de dire, eu distinguant les trois façons
essentialiter in secundo, est in primo quidem dont une chose peut être dite d'une autre. Une
causaliter et in ultimo participative; quod vero chose peut être dite d'une autre causaliter,
est in tertio essentialiter, est causaliter in primo comme la chaleur se dit du soleil; essentialiter,
et in secundo. Et per hunc modum omnia sunt c'est-à-dire naturellement, comme la chaleur
in omnibus. Sed quia auctor huius libri non se dit du feu; enfin secundum quaedam
videtur ponere formas separatas, quod hic posthabitionem, c'est-à-dire comme
dicitur esse et vitam et intelligentiam in se conséquence ou selon la participation :
invicem esse, est intelligendum secundum lorsqu'une chose ne possède pas telle
quod inveniuntur in habentibus esse, vivere et détermination en plénitude, mais selon un
intelligere; quia in ipso esse secundum mode second et particulier, comme la chaleur
propriam rationem invenitur causaliter vivere est trouvée dans les premiers éléments, et non
et intelligere, secundum illum modum quo in 1 en plénitude, comme elle l'est dans le feu.
propositione dictum est quod esse est causa Ainsi ce qui est essentialiter dans le premier
prima, vivere et intelligere posteriores causae. est, dans le second et le troisième, par

68
Cf. III, 6, 1003 a Il sq.
Non tamen ita est intelligendum sicut verba participation; ce qui est essentialiterdans le
sonant, quod intelligentia et vita sint in ipso second est, dans le premier causaliteret dans le
esse duo esse, sed quia haec duo, prout sunt in troisième par participation; mais ce qui est
ipso esse, non sunt aliud quam esse, et similiter dans le troisième essentialiter est, dans le
esse, prout est in vita, est ipsa vita, cum vita premier et le second, causaliter. Et de cette
nihil addat supra esse nisi determinatum façon, tout est dans tout. Mais parce que
modum essendi seu determinatam naturam l'auteur de ce livre ne pose pas de formes
entis. Et idem intelligendum est in aliis séparées, quand il dit que l'être, la vie et
comparationibus secundum quas unum istorum l'intelligence sont les uns dans les autres, il
dicitur esse in alio. Sed quia, secundum faut le comprendre comme valant pour les
intellectum huius auctoris, haec tria non sunt réalités qui ont l'être, la vie el l'intelligence.
quaedam res subsistentes, sicut dictum est, Parce que dans l'être même, selon sa propre
consequenter applicat istam propositionem ad notion, le vivre et l'intelliger sont trouvés
res quae per se subsistunt, quae sunt: esse causaliter; et ceci, selon le mode par lequel il
primum quod est Deus, intelligentia, anima a été dit dans la proposition 1 que l'être est la
intellectiva et anima sensitiva. Et dicit quod cause première, le vivre et l'intelliger, causes
hoc modo causa est in effectu et e converso, secondes. Il ne faut cependant pas
secundum quod causa agit in effectum et comprendre, comme l'expression y inclinerait,
effectus recipit actionem causae; causa autem que « l'intelligence et la vie sont en l'être deux
agit in effectum per modum ipsius causae, êtres », mais bien plutôt que ces deux choses,
effectus autem recipit actionem causae per selon qu'elles sont dans l'être même ne sont
modum suum; unde oportet quod causa sit in pas autre chose que l'être; semblablement,
effectu per modum effectus et effectus sit in l'être, selon qu'il est dans la vie est la vie
causa per modum causae. Sic igitur ea quae même puisque la vie n'ajoute rien à l'être sinon
sunt in sensu sensibiliter, sunt in anima un mode déterminé d'être ou nature
intellectiva per modum ei convenientem, et ea déterminée de l'étant. Il faut comprendre la
quae sunt in anima per modum animalem, sunt même chose des autres rapports selon lesquels
in intellectu per modum proprium, et quae sunt l'une est dite être dans l'autre.
in intelligentia intelligibiliter, sunt in causa Mais parce que, selon la pensée de l'auteur, ces
prima essentialiter, secundum modum suum; et trois réalités ne sont pas subsistantes, il
e converso priora sunt in posterioribus s'ensuit qu'elle applique cette proposition aux
secundum modum posteriorum. Ex quo accipi choses qui subsistent par soi : l'être premier
potest qualiter intelligentiae se invicem qui est Dieu; l'intelligence; l'âme intellective;
intelligant et causam primam: unaquaeque et l'âme sensible. Il dit que par ce mode, la
enim intelligit aliam secundum quod alia est in cause est dans son effet et inversement, selon
ipsa, per modum eius in quo est; quia etiam in que la cause agit sur l'effet et l'effet reçoit
superioribus sunt inferiores secundum l'action de la cause. La cause agit sur l'effet
quasdam excellentiores similitudines seu selon le mode de la cause comme l'effet reçoit
species, superiores vero in inferioribus l'action de la cause selon son mode à lui. Il
secundum quasdam deficientiores similitudines faut donc que la « cause» soit «dans» l'effet «
et species. selon le mode» de l'effet, et l'effet « dans la
cause selon le mode de la cause ». Ainsi, les
choses qui sont dans le sens sensibiliter sont
dans l'âme intellective selon le mode qui lui
convient. Les choses qui sont dans l'âme selon
le mode animal sont dans l'intellect selon son
mode propre. Celles qui sont dans
l'intelligence intelligibiliter sont dans la cause
première essentialiter, selon son mode à elle.
Inversement, les réalités antérieures sont dans
celles qui suivent selon le mode de celles qui
suivent. De cette façon on peut comprendre
comment les intelligences s'intelligent
mutuellement et intelligent la cause première :
chaque chose intellige l'autre selon que l'autre
est en elle conformément au mode où elle s'y
trouve. Ainsi les réalités inférieures sont dans
les supérieures selon des similitudes ou
espèces excellentes, mais les réalités
supérieures sont dans les inférieures selon
quelques similitudes ou espèces déficientes.
Lectio 13 13) Toute intelligence intellige sa
[84248] Super De causis, l. 13 Ostenso propre essence.
quomodo intelligentia intelligat alia, nunc ad
ostendendum quomodo intelligat seipsam Ayant montré comment chaque intelligence
inducitur haec propositio quae etiam invenitur intellige les autres, l'auteur, afin de montrer
CLXVII in libro Procli, sub his verbis: omnis comment l'intelligence s’intellige, introduit
intellectus seipsum intelligit. Sed huius alors cette proposition qu'on trouve à la 167e du
propositionis et probationis eius intellectum livre de Proclus : «Tout intellect s'intellige lui-
oportet nos accipere ex his quae Proclus dicit. même ». Pour comprendre cette proposition et sa
Ut enim supra dictum est, secundum opiniones preuve, il nous faut prendre le texte de Proclus.
Platonicas ordo intellectuum ponitur sub Selon la thèse des Platoniciens, comme on l'a
ordine formarum separatarum ex quarum dit plus haut, l'ordre des intellects est placé
participatione fiunt intelligentes in actu; unde sous l'ordre des formes séparées par la
formae separatae comparantur ad eos sicut participation desquelles ils deviennent
intelligibile ad intellectum. Sicut autem intelligeants en acte. Aussi les formes séparées
aliarum rerum ponebant quasdam ideas, ita et sont-elles comparées aux intellects comme
ipsorum intellectuum, quam vocabant primum l'intelligible à l'intellect. De même qu'ils
intellectum. Iste ergo intellectus idealis in posaient certaines idées des autres choses, de
quantum est intellectus intelligit, et in quantum même posaient-ils une idée des intellects eux-
est forma idealis est forma intellecta; sic igitur mêmes qu'ils appelaient intellect premier. En
in eo unitur omnino intellectus et intellectum, tant qu'il est intellect, cet intellect idéal
et per hoc perfecte seipsum intelligit, quia
essentia sua totaliter est intelligibile non solum intellige; et en tant qu'il est une forme idéale,
intelligens. Omnis autem intellectus secundum il est une forme intelligée. En lui donc sont
Platonicos habet intellectum participatum; sed complètement unis intellect et intelligé. De ce
superiores intellectus participant ipsum fait il s'intellige parfaitement puisque son
intellectum perfectius, unde participant de ipso essence est totalement intelligible et pas
non solum quod sint intellectus sed etiam quod seulement intelligeante. Selon les Platoniciens,
sint intelligibiles et quodammodo formales tout intellect est un intellect participé. Mais les
intellectus; sic igitur coniungitur in eis intellects supérieurs participent toutefois plus
secundum eorum substantiam quodammodo parfaitement de l'intellect idéal : ils participent
intelligens et intellectum, et ideo etiam ipsi de lui non seulement le fait d'être des
intelligunt suam essentiam, sed diversimode a intellects. Mais aussi celui d'être intelligibles
primo intellectu. Nam primus intellectus et d'être, d'une certaine façon, intellects
idealis non participat aliquam priorem formam formels. Sont donc unies en eux, selon leur
intellectualitatis, sed ipsemet est prima forma substance et d'une certaine façon,
intellectualitatis: unde suum intelligibile non intellectualité et intelligibilité. C'est pourquoi
est aliud quam ipse. Posteriores vero ils intelligent leur essence, différemment
intellectus sic habent aliquid de forma toutefois du premier intellect. En effet,
intellectualitatis in sua substantia quod tamen l'intellect idéal ne participe pas de quelque
illud derivatur a superiori intellectu ideali; sic forme antérieure d'intellectualité, mais il est
ergo intelligunt suam essentiam quod etiam lui-même la première forme d'intellectualité, si
intelligunt superiorem intellectum quem bien que son intelligibilité n'est pas autre que
participant. Et hoc est quod Proclus addit in lui-même. Les intellects seconds possèdent en
praedicta propositione: sed primus quidem leur substance quelque chose de la forme
seipsum solum, et unum secundum numerum in d'intellectualité qui cependant n'est pas dérivé
hoc intellectus et intelligibile. Unusquisque de l'intellect idéal; ainsi donc, ils intelligent
autem consequentium seipsum simul et quae leur essence du fait qu'ils intelligent l'intellect
ante ipsum, et intelligibile huic hoc quidem supérieur dont ils participent. C'est cela
quod est, hoc autem a quo est. Quia vero qu'ajoute Proclus dans la proposition susdite :
secundum sententiam Aristotelis, quae in hoc « Mais l'intellect premier n'intellige que lui-
magis Catholicae doctrinae concordat, non même, et en lui intellect et intelligible sont
ponimus multas formas supra intellectus sed numériquement un. En revanche, chacun des
unam solam quae est causa prima, oportet intellects dérivés intellige à la fois lui-même et
dicere quod, sicut ipsa est ipsum esse, ita est ce qui le précède, et son intelligibilité est d'une
ipsa vita et ipse intellectus primus. Unde et part ce qu'il est, d'autre part ce par quoi il est
Aristoteles in XII metaphysicae probat quod ».
intelligit seipsum tantum, non ita quod desit ei Mais parce que, selon la pensée d'Aristote qui
cognitio aliarum rerum, sed quia intellectus s'accorde mieux à la foi catholique, nous ne
eius non informatur ad intelligendum alia posons pas au-dessus de l'intellect plusieurs
specie intelligibili nisi seipso. Sic igitur formes mais une seule qui est la cause
superiores intellectus separati, tanquam ei première, il faut dire que, de même que celle-
propinqui, intelligunt seipsos et per suam ci est l'être même, elle est la vie même et
essentiam et per participationem superioris l'intellect premier même. Aussi Aristote
naturae. Et ideo ad probandum hanc prouve-t-il au livre XII de la Métaphysique69,
propositionem, primo hic inducitur quod que le premier intellect n'intellige que lui-
intelligens et intellectum in intellectibus même, non qu'il soit privé de la connaissance
separatis sunt simul, in quantum scilicet des autres choses, mais parce que son intellect
secundum substantiam suam non solum sunt n'est pas informé par une espèce intelligible
intellectus sed intelligibiles, utpote distincte de lui-même. Ainsi les intellects
propinquissime participantes primum supérieurs séparés, en tant qu'ils sont proches
intellectum. Unde concludit quod intelligentia du premier intellect, s'intelligent eux-mêmes,
intelligit essentiam suam; et quia essentia sua et par leur essence et par participation de la
est essentia intelligentis, sequitur quod, nature supérieure.
intelligendo essentiam suam, intelligat se Pour prouver cette proposition, l'auteur
intelligere essentiam suam. Consequenter introduit d'abord que, dans les intellects
autem ostendit quomodo, per hoc quod séparés, « l'intelligeant et l'intelligé sont en

69
Cf. XII, 9, 1074 B 30 sq.
intelligit essentiam suam, intelligat etiam alia. même temps », puisque, substantiellement, ils
Habetur enim ex praemissa propositione quod sont non seulement intellects mais aussi
omnes aliae res sunt in intelligentia per intelligibles en qualité de très proches
modum intelligibilem, et ita sunt unum participants du premier intellect. De là, il
intelligentia et res intellectae secundum quod conclut que « l'intelligence intellige son
in intelligentia, et ideo quando intelligit essence ». Et parce que son essence est celle
essentiam suam, intelligit res alias; et eadem d'une intelligence, il s'ensuit que, en
ratione quandocumque intelligentia intelligit intelligeant son essence, elle s'intellige
res alias, intelligit seipsam. Sed utrum haec intelliger son essence. Par la suite, l'auteur
conveniant animae intellectuali, infra montre comment, du fait qu'elle intellige son
considerabimus. essence, elle intellige les autres choses. On
tient en effet de la proposition précédente que
toutes les autres choses « sont dans »
l'intelligence « par mode intelligible », ainsi «
les choses intelligées et l'intelligence font un
». C'est pourquoi quand l'intelligence intellige
son essence, elle intellige les autres choses; et
par la même raison, quand elle intellige les
autres choses, elle s'intellige elle-même. Or
l'un et l'autre conviennent à l'âme
intellectuelle, c'est ce que nous considérerons
plus bas.
Lectio 14 14) Les choses sensibles sont en toute
[84249] Super De causis, l. 14 Postquam âme parce qu'elle en est le modèle, et
determinavit de causa prima et de intelligentia,
les choses intelligibles sont en elle
hic determinat de anima. Et primo determinat
de ea secundum habitudinem quam habet ad parce qu'elle les connaît.
res alias, secundo determinat de ea secundum
seipsam, ibi: omnis sciens et cetera. Circa Après avoir traité de la cause première et de
primum ponit talem propositionem: in omni l'intelligence, l'auteur traite ici de l'âme. Il
anima res sensibiles sunt per hoc quod est traite d'abord de l'âme, selon le rapport qu'elle
exemplum eis, et res intelligibiles in ea sunt entretient avec les autres réalités; puis, de ce
quia scit eas. Ad intellectum autem huius qu'elle est en elle-même là où il dit : «Tout
propositionis, videamus id quod scribitur in connaissant etc. ». À propos du premier point,
libro Procli circa hoc. Ponitur enim ibi CXCV il pose la proposition suivante : « Les choses
propositio talis: omnis anima est omnes res, sensibles sont en toute âme parce qu'elle en est
exemplariter quidem sensibilia, yconice autem le modèle, et les choses intelligibles sont en
intelligibilia. Et dicitur yconice id est per elle parce qu'elle les connaît ». Pour
modum imaginis: imago enim est quod fit ad comprendre, voyons ce qu'écrit Proclus à ce
similitudinem alterius, sicut exemplar est id ad sujet dans son livre à la proposition 195 : «
cuius similitudinem fit aliud. Haec autem Toute âme est toutes les réalités, les sensibles
propositio probatur tam hic quam in libro sous le mode exemplaire, les intelligibles sous
Procli hoc modo. Anima enim, ut habitum est le mode d'icône ». « Sous le mode d'icône»,
in 2 propositione, media est inter res c'est -à-dire sous le mode d'image : en effet,
intelligibiles quae sunt omnino separatae a l'image est ce qui se fait à la ressemblance
motu et per hoc parificantur aeternitati, et inter d'un autre, comme le modèle est ce à la
res sensibiles quae moventur et cadunt sub ressemblance de quoi un autre est fait.
tempore; et quia priora sunt causa posteriorum, Cette proposition est prouvée, ici comme dans
sequitur quod anima sit causa corporum et le livre de Proclus, de la façon suivante.
intelligentia sit causa animae per modum supra L'âme, comme on le tient de la proposition 2,
expositum. Manifestum est autem quod oportet est intermédiaire « entre les choses
effectus praeexistere in causis exemplariter, intelligibles » qui sont tout à fait séparées du
quia causae producunt effectus secundum mouvement et de ce fait égalent la perpétuité,
suam similitudinem; et e converso causata «et les choses sensibles qui sont mues» et qui
habent imaginem suarum causarum, ut etiam tombent sous le temps. Et parce que les
Dionysius dicit II capitulo de divinis réalités antérieures sont causes des
nominibus. Sic igitur res sensibiles quae postérieures, il s'ensuit que «l'âme est la cause
causantur ex anima sunt in ea per modum des corps », et l'intelligence cause de l'âme,
exempli, ita scilicet quod huiusmodi res quae conformément au mode exposé plus haut. Il
sunt infra animam causantur ad exemplum et est clair que l'effet doit préexister dans la
similitudinem animae, res autem quae sunt cause exemplariter parce que les causes
supra animam sunt in anima per modum produisent leurs effets à leur ressemblance;
acquisitum, id est per quamdam inversement, « les réalités causées sont à
participationem, ita scilicet quod comparantur l'image de leurs causes », comme le dit Denys
ad animam sicut exemplaria, et anima ad ipsa au chapitre 2 des Noms divins70. Ainsi donc
quodammodo sicut imago: sic igitur patet quod «les réalités sensibles qui» sont causées « par
sensibilia praeexistunt in anima sicut in causa l'âme, sont dans l'âme » à titre de modèle, de
quae quodammodo est exemplar effectuum. telle sorte que les réalités qui sont inférieures à
Exponit autem consequenter de qua anima l'âme sont causées à « la ressemblance» et
intelligat, dicens: intelligo per animam similitude de l'âme; mais « les choses qui sont
virtutem agentem res sensibiles. Secundum au-dessus de l'âme sont dans l'âme selon un
illos enim qui ponunt corpora caelestia mode acquis », c'est-à-dire par une certaine
animata, anima caeli est causa omnium participation, en sorte qu'elles sont comparées
sensibilium corporum; sicut inferiorum à l'âme comme à leur modèle et l'âme à elles
animarum unaquaeque est causa proprii comme leur image. Il est donc évident que les
corporis. Nulla ergo inferior anima habet choses sensibles préexistent dans l'âme comme
universalem causalitatem respectu sensibilium; dans leur cause qui d'une certaine façon est le
et ideo sensibilia non sunt in ea per modum modèle de ses effets.
causae, sed solum in anima caeli quae supra L'auteur explique par la suite de quelle âme il
sensibilia habet universalem causalitatem; et parle ici : «J'entends par âme la puissance qui
hanc hic appellat: virtutem agentem res produit les choses sensibles ». Selon ceux qui
sensibiles. Unaquaeque vero animarum quae jugent les corps célestes animés, l'âme du ciel
sunt hic habet quidem causalitatem respectu est la cause de tous les corps sensibles, comme
proprii corporis, sed non causat ipsum neque chacune des âmes inférieures est la cause de
per sensum neque per intellectum; unde non son propre corps. Aucune âme inférieure n'a
praehabet sui corporis intelligibiles et de causalité universelle à l'égard des réalités
exemplares rationes, causat autem ipsum per sensibles. C'est pourquoi les choses sensibles
virtutem naturalem. Unde et in II de anima ne sont pas en elle par mode de cause, mais

70
Les noms divins, II, 8, 645 C.
dicitur quod anima est efficiens causa corporis, celles-là sont seulement dans l'âme du ciel qui
tale autem agens non agit per aliquam rationem exerce une causalité universelle sur les réalités
exemplarem proprie sumptam nisi ipsam sensibles. L'âme du ciel, l'auteur l'appelle « la
naturam per quam agit dicamus exemplar puissance qui produit les choses sensibles ».
effectus qui ad eius similitudinem producitur Chacune des âmes qui sont ici-bas exerce une
aliquo modo; et per hunc modum in natura causalité à l'égard de son corps propre, sans
animae virtute praeexistunt omnes partes que ce soit ni par le sens ni par l'intellect.
sensibiles sui corporis, coaptantur enim Aussi, ne possède-t-elle pas les raisons
potentiis animae quae ex eius natura intelligibles et exemplaires de son propre
procedunt. Et quamvis res sensibiles sint in corps, mais cause son propre corps par une
anima quae est causa earum, non tamen sunt in puissance naturelle. C'est pourquoi, il est dit
ea per modum quo sunt in seipsis. Nam virtus au livre II du De Anima71, que l'âme est la
animae est immaterialis, quamvis sit causa cause efficiente du corps : un tel agent n'agit
materialium, et est spiritualis, quamvis sit pas à proprement parler par quelque raison
causa corporum, et est sine dimensione exemplaire, à moins que nous ne disions que
corporea, quamvis sit causa rerum habentium la nature même en vertu de laquelle il agit est
dimensionem. Et quia effectus sunt in causa le modèle de l'effet qui est produit, d'une
secundum virtutem causae, oportet quod certaine manière, à sa ressemblance. Et de
corpora sensibilia sint in anima indivisibiliter cette façon, préexistent virtuellement dans la
et immaterialiter et incorporaliter. Et sicut res nature de l'âme, toutes les parties sensibles du
inferiores anima sunt in ea altiori modo quam corps : ces parties sont en effet appropriées
in seipsis, ita res superiores, scilicet aux puissances de l'âme qui procèdent de la
intelligentiae, sunt in anima inferiori modo nature de celle-ci.
quam in seipsis, scilicet yconice vel per Bien que les choses sensibles soient dans l'âme
modum imaginis, ut Proclus dicit; loco cuius qui est leur cause, elles n'y sont cependant pas
hic dicitur: per modum accidentalem, id est per comme elles sont en elles-mêmes. En effet, «
quemdam inferiorem modum participationis, la puissance » de l'âme « est » immatérielle,
ita scilicet quod res intelligibiles quae sunt in bien qu'elle soit cause des réalités matérielles;
seipsis indivisae et unitae et immobiles, sunt in elle est « spirituelle », bien que cause des

71
Cf. II, 4, 415 b 8.
anima divisibiliter et multipliciter et mobiliter corps; elle est « sans dimension» corporelle,
per comparationem ad intelligentiam,- sunt bien que cause de « réalités ayant une
enim ad hoc proportionatae ut sint causae dimension ». Parce que les effets sont dans
multitudinis et divisionis et motus rerum leur cause selon la puissance de la cause, il
sensibilium,- vel dicit quod res immobiles sunt faut que les corps sensibles soient dans l'âme
in anima per modum motus, quia, secundum de façon indivisible, immatérielle et
Platonicos, animae proprium est quod sit incorporelle. Et comme les choses inférieures
movens seipsam, secundum Aristotelem autem à l'âme sont en elle sous un mode supérieur à
est principium motus rei moventis seipsam. celui sous lequel elles sont en elles-mêmes,
Ultimo autem epilogando concludit ainsi, les réalités supérieures à l'âme, à savoir
propositum, et est manifestum ex praemissis. les intelligences, sont dans l'âme sous un mode
Et ex his quae dicta sunt apparere potest inférieur à celui sous lequel elles sont en elles-
qualiter superiores animae caelorum, si caeli mêmes, c'est-à-dire « sous le mode d'icône »
sunt animati, possint cognoscere sensibilia et ou d'image comme le dit Proclus. Ici il est dit«
intelligibilia: sic enim cognoscunt ea par mode accidentel », c'est-à-dire selon un
secundum quod sunt in eis. mode inférieur de participation, si bien que les
choses intelligibles, qui en elles-mêmes sont
indivisées, unifiées et immobiles, sont dans
l'âme sous un mode divisé, multiple et mobile
par comparaison à l'intelligence - elles y sont
en effet afin de pouvoir être causes de la
multitude, de la division et du mouvement des
réalités sensibles. Si l'auteur dit que les choses
immobiles sont dans l'âme« sur le mode du
mouvement », c'est parce que, selon les
Platoniciens, le propre de l'âme est de se
mouvoir elle-même; selon Aristote, l'âme est
plutôt principe du mouvement de la chose qui
se meut elle-même.
Enfin, l'auteur conclut en épilogue, sur ce qu'il
a dit et manifesté à partir des prémisses. Tout
ce qui a été dit peut éclairer la façon dont les
âmes supérieures célestes - pour autant que le
ciel est animé - peuvent connaître les réalités
sensibles et intelligibles : elles les connaissent
du fait qu'elles sont en elles.
Lectio 15 15) Tout être connaissant connaît sa
[84250] Super De causis, l. 15 Ostenso qualiter propre essence, il revient donc à son
anima se habeat ad alia, hic ostendit qualiter
essence par un retour complet.
anima se habeat ad seipsam; et proponitur talis
propositio: omnis sciens scit essentiam suam,
Ayant montré comment l'âme se comporte à
ergo est rediens ad essentiam suam reditione
l’égard des autres choses, l'auteur montre ici
completa. Et ad huius propositionis intellectum
comment elle se comporte à l'égard d'elle-
considerandae sunt quaedam propositiones
même. Pour ce faire, il pose la proposition
quae in libro Procli ponuntur. Quarum una est
suivante :« Tout être connaissant connaît sa
XV libri eius, quae talis est: omne quod ad
propre essence, il revient donc à son essence
seipsum conversivum est incorporeum est. Et
par un retour complet ».
hanc propositionem supra manifestavit in 7
Pour comprendre cette proposition, il faut
propositione libri huius. Secundam
considérer celles qu'établit Proclus, dont une,
propositionem sumamus quae est XVI in libro
la l5e de son livre dit : « Tout ce qui se
Procli, quae talis est: omne ad seipsum
convertit à soi-même est incorporel » -
conversivum habet substantiam separabilem
sentence qui a été manifestée ici à la 7e
ab omni corpore. Et huius probatio est quia,
proposition.
cum corpus ad seipsum converti non possit, ut
La seconde proposition est la 16e, elle dit : «
ex praemissa propositione habetur, sequitur
Tout ce qui se convertit à soi-même possède
quod conversio ad seipsum sit operatio
une substance séparable de tout corps ». La
separata a corpore; cuius autem operatio est a
preuve en est que le corps ne peut se convertir
corpore separabilis, necesse est quod et
à soi - ce qui vient d'être dit à la proposition
substantia sit separabilis; unde omne quod ad 15; d'où il s'ensuit que la conversion à soi est
seipsum converti potest, est a corpore une opération séparée du corps; mais il est
separabile. Tertiam propositionem sumamus nécessaire qu'une telle opération soit celle
XLIII libri eius, quae talis est: omne quod ad d'une substance séparable; aussi tout ce qui
seipsum conversivum est, authypostaton est, id peut se convertir à soi est-il une réalité
est per se subsistens. Quod probatur per hoc séparable du corps.
quod unumquodque convertitur ad id per quod La troisième proposition est la 43 e, elle est
substantificatur; unde, si aliquid ad seipsum telle : « Tout ce qui est convertible à soi-même
convertitur secundum suum esse, oportet quod est auto-constituant », c'est-à-dire subsistant
in seipso subsistat. Quartam propositionem par soi. La preuve en est que chaque chose est
sumamus XLIV (propositionem) libri eius: convertie à ce qui la substantifie; de telle sorte
omne quod secundum operationem ad seipsum que, si quelque chose se convertit à soi-même
est conversivum, et secundum substantiam est selon son être, il doit subsister en lui-même.
ad se conversum. Et hoc probatur per hoc La quatrième proposition est la 44e : « Tout ce
quod, cum converti ad seipsum sit perfectionis, qui, selon son opération, se convertit à soi-
si secundum substantiam ad seipsum non même est converti aussi à soi-même selon sa
converteretur quod secundum operationem substance ». Proclus le prouve ainsi : être
convertitur, sequeretur quod operatio esset converti vers soi-même est la marque du
melior et perfectior quam substantia. Quintam parfait; si ne se convertissait pas à soi-même
propositionem sumamus LXXXIII libri eius, selon sa substance ce qui le fait selon son
quae talis est: omne suiipsius cognitivum ad opération, il s'ensuivrait que l'opération serait
seipsum omniquaque conversivum est. Cuius meilleure et plus parfaite que la substance.
probatio est quia quod seipsum cognoscit La cinquième proposition est la 83e du livre,
convertitur ad seipsum per suam operationem, elle dit : « Tout être qui a le pouvoir de se
et per consequens per suam substantiam, ut connaître lui-même a celui de se convertir vers
patet per propositionem praemissam. Sextam lui-même de toutes les façons ». Et ce, parce
propositionem accipiemus CLXXXVI libri que se connaître soi-même, c'est être converti
eius, quae talis est: omnis anima est vers soi-même selon son opération et par
incorporea substantia et separabilis a corpore. conséquent selon sa substance, comme l'a dit
Quae sic probatur secundum praemissa: anima la proposition 44.
cognoscit seipsam, ergo convertitur ad seipsam La sixième est tirée de la 186e du livre, elle est
omniquaque, ergo est incorporea et a corpore telle : « Tout âme est une substance
separabilis. His igitur visis, considerandum est incorporelle et séparable du corps ». Ceci est
quod in hoc libro tria ponuntur. Quorum prouvé par ce qui a été dit : l'âme se connaît
primum est quod anima sciat essentiam suam; elle-même, donc est convertie à elle-même de
de anima enim est intelligendum quod hic toutes les façons, donc elle est incorporelle et
dicitur. Secundum est quod ex hoc concluditur, séparable du corps.
quod redeat ad essentiam suam reditione Toutes ces propositions étant vues, il faut
completa. Et hoc est idem ei quod in considérer que dans notre livre trois choses
propositione Procli dictum est, quod omne sont posées. La première est que l'âme
suiipsius cognitivum ad seipsum omniquaque «connaît son essence»; on doit, en effet,
conversivum est; et intelligitur reditio sive comprendre que c'est de l'âme ici qu'on parle.
conversio completa et secundum substantiam La seconde est qu'en conséquence l'âme
et secundum operationem, ut dictum est. Quod «revient à son essence par un retour complet ».
autem hoc secundum sequatur ex primo probat C'est la même chose que ce que disait Proclus,
sic quia, cum dico quod sciens scit essentiam à savoir que «tout être qui a le pouvoir de se
suam, ipsum scire significat operationem connaître lui-même a celui de se convertir vers
intelligibilem, ergo patet quod in hoc quod lui-même de toutes les façons », et
sciens scit essentiam suam, redit, id est comprenons par retour ou conversion
convertitur, per operationem suam complète, celle qui se fait selon la substance et
intelligibilem ad essentiam suam, intelligendo selon l'opération. Que ce second point résulte
scilicet eam. Et quod hoc debeat vocari reditus du premier, l'auteur le prouve ainsi : lorsqu'il
vel conversio, manifestat per hoc quod, cum est dit que« tout connaissant connaît son
anima scit essentiam suam, sciens et scitum essence », « connaître » désigne une opération
sunt res una, et ita scientia qua scit essentiam intellectuelle; il est donc évident, qu'en «
suam, id est ipsa operatio intelligibilis, est ex connaissant son essence, tout connaissant
ea in quantum est sciens et est ad eam in revient », c'est-à-dire est converti « vers son
quantum est scita: et sic est ibi quaedam essence par son opération intellectuelle »,
circulatio quae importatur in verbo redeundi c'est-à-dire en l'intelligeant. Qu'il faille appeler
vel convertendi. Ex hoc autem quod secundum ceci un retour ou une conversion, l'auteur le
suam operationem redit ad essentiam suam, manifeste de la façon suivante : lorsque l'âme
concludit ulterius quod etiam secundum connaît son essence, « le connaissant et le
substantiam suam est rediens ad essentiam connu sont une seule chose », et ainsi « la
suam; et ita fit reditio completa secundum science » par quoi elle connaît «son essence »,
operationem et substantiam. Et exponit c'est-à-dire l'opération intellectuelle elle-même
consequenter quid sit redire secundum «procède d'elle en tant qu'elle est connaissante
substantiam ad essentiam suam. Illa enim et revient vers elle en tant qu'elle est la chose
dicuntur secundum substantiam ad seipsa connue»; on observe ici un certain cercle
converti quae subsistunt per seipsa, habentia impliqué dans le verbe « revenir » et « être
fixionem ita quod non convertantur ad aliquid converti ». De ce que tout connaissant revient
aliud sustentans ipsa, sicut est conversio à son essence selon son opération, l'auteur
accidentium ad subiecta; et hoc ideo convenit conclut plus loin qu'il fait retour à son essence
animae et unicuique scienti seipsum, quia selon sa « substance» ; ainsi a lieu un retour
omne tale est substantia simplex, sufficiens complet, selon l'opération et selon la
sibi per seipsam, quasi non indigens materiali substance. L'auteur explique par la suite ce
sustentamento. Et hoc potest esse tertium, qu'est raire retour à son essence selon sa
quod scilicet anima sit separabilis a corpore, ut substance. Sont dites faire retour à elles-
proponitur in propositione Procli. Primum mêmes selon leur substance, les choses qui
autem horum, scilicet quod anima sciat subsistent par elles-mêmes et de façon «stable
essentiam suam, hic non probatur. Probatur », de telle sorte qu'elles ne sont pas converties
autem in libro Procli sic: at vero quod à autre chose les soutenant, comme c'est le cas
cognoscat seipsam, manifestum est: si enim et de la conversion des accidents aux sujets. C'est
quae super ipsam cognoscit, et seipsam nata pourquoi une telle conversion convient à l'âme
est cognoscere multo magis, tamquam a causis et à chaque réalité qui se connaît soi-même
quae sunt ante ipsam cognoscens seipsam. Ubi puisque une telle réalité« est une substance
diligenter considerandum est quod supra, cum simple se suffisant par elle-même », sans avoir
de intellectuum cognitione ageret, dixit quod besoin d'un soutien matériel. Ceci peut tenir
primus intellectus intelligit seipsum tantum, ut lieu de troisième point : «l'âme est séparable
in 13 propositione dictum est, quia scilicet est du corps », comme l'avance la proposition de
ipsa forma intelligibilis idealis; alii vero Proclus.
intellectus tamquam ei propinqui participant a Le premier point, à savoir que l'âme connaît
primo intellectu et formam intelligibilitatis et son essence, n'est pas ici prouvé. Il l’est ainsi
virtutem intellectualitatis, sicut Dionysius dicit dans le livre de Proclus : «Que l'âme se
IV capitulo de divinis nominibus quod connaisse elle-même, c'est manifeste : si l'âme,
supremae substantiae intellectuales sunt et en effet, connaît les principes qui sont au-
intelligibiles et intellectuales; unde dessus d'elle, à plus forte raison est-elle apte
unusquisque eorum intelligit et seipsum et par nature à se connaître elle même,
superiorem quem participat. Sed quia anima puisqu'elle se connaît en partant des causes qui
intellectiva inferiori modo participat primum lui sont antérieures»72. Là, il faut faire
intellectum, in substantia sua non habet nisi attention à ce qui a été dit plus haut, lorsque
vim intellectualitatis; unde intelligit l'auteur traitait de la connaissance des

72
Cf. Éléments, prop. 186.
substantiam suam, non per essentiam suam, intellects et disait, à la proposition 13, que le
sed, secundum Platonicos, per superiora quae premier intellect n'intellige que lui, parce qu'il
participat, secundum Aristotelem autem, in III est une forme même intelligible idéale; les
de anima, per intelligibiles species quae autres intellects, en tant qu'ils sont proches de
efficiuntur quodammodo formae in quantum lui, participent de lui et la forme de
per eas fit actu. l'intelligibilité et la puissance d'intellectualité,
comme le dit Denys au chapitre IV des Noms
divins73 : « les substances les plus élevées sont
autant intelligibles qu'intellectuelles ». Aussi
chacun de ces intellects s'intellige-t-il lui-
même ainsi que l'intellect supérieur qu'il
participe. Mais parce que l'âme intellectuelle
participe plus faiblement le premier intellect,
elle n'a dans sa substance que la puissance
d'intellectualité. Aussi intellige-t-elle sa
substance, non par son essence, mais, selon
Platon, par les réalités supérieures qu'elle
participe et, selon Aristote au livre III du De
Anima74, par les espèces intelligibles qui font
office de formes en tant que, par elles, l'âme
est actualisée
Lectio 16 16) Toutes les puissances pour
[84251] Super De causis, l. 16 Posita lesquelles il n'y a pas de limite
distinctione superiorum causarum et prosecutis
dépendent d'un infini premier qui est
singulis partibus divisionis, hic accedit ad
ostendendum comparationem earum ad puissance des puissances, non parce
invicem. Et circa hoc tria facit: primo ostendit que celles-ci sont acquises, stables, se
quomodo inferiora dependent a superioribus, tenant dans les choses, mais plutôt
secundo ostendit quomodo superiora influunt parce qu'elles sont puissances pour les
in inferiora, 20 propositione, ibi: causa prima choses recevant leur stabilité.

73
Les noms divins, IV, § 1,697B.
74
Cf. III, 4, 430 a 1-2.
regit etc., tertio ostendit quomodo inferiora
diversimode recipiunt influxum primi Après avoir établi la distinction des causes
influentis, 24 propositione, ibi: causa prima supérieures et exposé ce qu'il en est de chaque
existit et cetera. Circa primum duo facit: primo membre de la division, l'auteur commence ici
ostendit quomodo inferiora a superioribus à les comparer les uns aux autres. Pour ce, il
dependeant secundum virtutem, secundo fait trois choses : il montre d'abord comment
quomodo dependeant secundum substantiam et les inférieurs dépendent des supérieurs; puis
naturam suam, 18 propositione, ibi: res omnes comment les supérieurs influent sur les
habent essentiam. Circa primum duo facit: inférieurs, à la proposition 20 où il dit : « la
primo ostendit quod omnes virtutes infinitae cause première gouverne etc. »; enfin,
dependent a prima infinita virtute, secundo comment les inférieurs reçoivent diversement
ostendit quomodo magis vel minus ei l'influx du Premier, à la proposition 24 où il dit
assimilantur, 17 propositione, ibi: omnis virtus : « la cause première existe etc. ».
unita et cetera. Circa primum ponit hanc Relativement au premier point, il fait deux
propositionem: omnes virtutes quibus non est choses : il montre d'abord comment les
finis, pendentes sunt per infinitum primum inférieurs dépendent des supérieurs quant à
quod est virtus virtutum, non quia ipsae sint leur puissance; puis comment ils le font quant
acquisitae, fixae, stantes in rebus entibus, à leur substance et nature, à la proposition 18
immo sunt virtus rebus habentibus fixionem. là où est dit : «Toutes les choses ont une
Haec autem secunda propositionis pars in essence etc. ». Concernant le premier point, il
omnibus libris videtur esse corrupta; deberet fait à nouveau deux choses : il montre d'abord
enim singulariter dici: non quia ipsa sit que toutes les puissances infinies dépendent de
acquisita, fixa, stans in rebus entibus, immo est la première puissance infinie; puis comment
virtus etc., ut referatur hoc ad virtutem elles s'assimilent à elle selon le plus ou le
virtutum. Et hoc patet ex libro Procli cuius moins, à la proposition 17 là où il dit : «Toute
propositio XCII talis est: omnis multitudo puissance est plus une etc. ».
infinitarum potentiarum ab una prima Il dit donc d'abord : « Toutes les puissances
infinitate exorta est, quae non ut participata pour lesquelles il n'y a pas de limite dépendent
potentia est, neque in potentibus subsistit, sed d'un infini premier qui est puissance des
secundum seipsam, non alicuius participantis puissances, non parce que celles-ci sont
ens potentia, sed omnium causatorum entium. acquises, stables, se tenant dans les choses,
Ubi primo considerandum est quod infinita mais plutôt parce qu'elles sont puissances pour
potentia dicitur cuiuslibet semper existentis, les choses recevant leur stabilité ». La seconde
sicut supra dictum est in 4 propositione, in partie de la proposition, dans tous les
quantum scilicet videmus quod ea quae plus manuscrits, semble être corrompue. C'est
durare possunt, habent maiorem virtutem plutôt le singulier qui devrait être employé : «
essendi; unde illa quae in infinitum durare non parce que celle-ci serait acquise, stable, se
possunt, habent quantum ad hoc infinitam tenant dans les choses, mais plutôt parce
potentiam. Secundum autem Platonicas qu'elle est la puissance etc. », « celle-ci » se
positiones, omne quod in pluribus invenitur référant à « la puissance des puissances ».
oportet reducere ad aliquod primum, quod per Ceci est clair dans la proposition 92 du livre
suam essentiam est tale, a quo alia per de Proclus : « Toute multitude des puissances
participationem talia dicuntur. Unde, infinies est suspendue à l'infinité primordiale
secundum eos, virtutes infinitae reducuntur ad qui n'est pas une puissance participée, ni ne
aliquod primum, quod est essentialiter infinitas subsiste dans un sujet, mais est en elle-même,
virtutis, non quod sit virtus participata in n'étant pas la puissance d'un quelconque
aliqua re subsistente, sed quia est subsistens participant mais la puissance de tous les étants
per seipsam. Hoc autem, secundum Platonicos, causés ».
non est ipsa idea entis, quia huiusmodi ens Voyons d'abord que la« puissance infinie» est
separatum habet quidem potentiam infinitam dite de ce qui existe toujours, comme cela a
sed cum hoc etiam habet finitatem, sicut supra été dit à la proposition 4 : nous observons que
in 4 propositione est habitum; unde relinquitur ce qui peut durer davantage a une plus grande
quod non sit prima potentia quae est puissance à être; aussi ce qui peut durer à
essentialiter ipsa infinitas. Neque tamen l'infini a, de ce point de vue, une puissance
ponebant quod ista infinitatis idea sit primum infinie. Selon les thèses platoniciennes, tout ce
simpliciter, quia ipsa infinitas participat unitate qui est trouvé en plusieurs peut être réduit à un
et bonitate, unde primum simpliciter est unum premier qui est tel par son essence et dont les
et bonum; hoc autem infinitum ideale, a quo autres qui en participent tiennent d'être dits
omnes virtutes infinitae dependent, est medium tels. Aussi, selon eux, les puissances infinies
inter unum et bonum quod est primum sont-elles réduites à un premier qui est
simpliciter, et inter ens. Et ita hanc essentiellement infini de puissance, non pas
propositionem Proclus exponit. Sed quia puissance participée dans quelque réalité
auctor huius libri non ponit diversitatem subsistante, mais infinité subsistant par soi.
realem inter huiusmodi formas ideales Cette infinité n'est pas pour les Platoniciens
abstractas quae per essentiam suam dicuntur, l'idée d'être, parce que l'être séparé, qui a
sed omnia attribuit uni primo quod est Deus, ut certes une puissance infinie, est cependant
supra etiam patuit ex verbis Dionysii, ideo, fini, comme on l'a vu à la proposition 4. Il
secundum intentionem huius auctoris, hoc reste donc qu'il n'est pas la première puissance
primum infinitum a quo omnes virtutes qui, elle, est l'infinité même par essence.
infinitae dependent, est primum simpliciter Toutefois les Platoniciens ne faisaient pas de
quod est Deus. Per ens autem de quo Proclus cette idée d'infinité l'absolument premier, pour
mentionem facit, quod est sub infinito, non la raison que l'infinité participe de l'unité et de
intelligit ideam entis, sed potius ens primum la bonté. L'absolument premier est l'Un-Bien.
creatum quod est intelligentia; et quod Proclus Cet infini idéal, dont toutes les puissances
probat de idea entis, hic probatur de ente primo infinies dépendent, est «intermédiaire entre»
creato, quod est intelligentia. Dicit ergo: si l'Un-Bien, premier absolument, et l'être. C'est
aliquis velit dicere quod primum ens creatum, ainsi que Proclus explique sa proposition.
quod est intelligentia, sit virtus infinita, non Mais notre auteur, lui, ne pose pas de diversité
tamen erit dicendum quod ipsa sit essentialiter réelle entre les formes idéales abstraites qui
virtus, immo est habens virtutem, unde non est sont dites être par essence; il les attribue toutes
illud primum infinitum a quo dependent omnes à l'un premier qui est Dieu, comme cela ressort
virtutes infinitae. Et quia non sit prima virtus du discours de Denys. C'est pourquoi, dans
infinita, manifestatur per hoc quod non est l'intention de notre auteur, ce «premier infini
infinita omnibus modis et respectu cuiuslibet, », dont «toutes les puissances» infinies
sed est infinita solum inferius, non superius. dépendent, est l'absolument premier, à savoir
Dicitur quidem inferius infinita virtus Dieu. Par« étant », dont fait mention Proclus
intelligentiae quia non comprehenditur ab his et qui est sous l'infinité, il ne faut pas
quae sunt infra ipsam; non est autem infinita comprendre l'idée d'être, mais plutôt «l'étant
superius quia exceditur a suo superiori cuius premier créé» qui est « l'intelligence ». Ce que
comprehensione finitur. Unde et Proclus dicit donc Proclus dit de l'idée d'être, l'auteur le dit
XCIII propositione: omne infinitum in entibus de l'étant premier créé qu'est l'intelligence. Il
neque suprapositis infinitum est neque sibiipsi; dit donc : « Si quelqu'un voulait dire que «
quia, sicut ipse probat ibidem, a seipso l'étant premier créé », à savoir « l'intelligence
unumquodque et a superioribus circumscribitur », est « puissance infinie », il ne faudrait pas
et terminatur, ab inferioribus autem comprendre qu'elle est essentiellement «
circumscribi aut terminari non potest. Ideo puissance », mais qu'elle a la puissance, si
autem virtus intelligentiae non est respectu bien qu'elle n'est pas le premier infini dont
omnium infinita, quia non est ei virtus pura, id dépendent «toutes les puissances infinies».
est non est essentialiter virtus ut scilicet sit Qu'elle ne soit pas la première puissance
virtus subsistens; talis enim res, quae infinie, cela est manifesté par le fait qu'elle
essentialiter virtus est, neque finitur inferius n'est pas infinie de toutes les façons possibles
neque superius; non enim habet aliquid prius a et à l'égard de n'importe quoi, mais elle est
quo possit circumscribi. Sed intelligentia quae «infinie» à l'égard seulement «des réalités
est primum ens creatum, habet finem, et eius inférieures, et non des supérieures ». Elle est
finis est secundum quem remanet, id est dite puissance infinie de l'intelligence à l'égard
secundum quod deficit a suo superiori, quasi de « ce qui est inférieur », parce qu'elle n'est
post ipsum remanens velut ipsum assequi non pas comprise par ce qui est sous elle; mais elle
valens. Deinde ostendit quid sit illud primum n'est pas infinie à égard de «ce qui est
infinitum a quo dependent omnes virtutes supérieur» puisqu'elle est dépassée par cette
infinitae. Et hoc quidem accipitur hic ens réalité supérieure qui la comprend et la limite.
primum creans, scilicet Deus, quod est primum C'est pourquoi Proclus dit à la proposition 93 :
infinitum purum, quasi essentialiter existens « Tout ce qui est infini dans les étants ne l'est
virtus infinita. Et hoc probat quia pas à l'égard des réalités supérieures, ni à
intelligentiae, quas vocat hic scientes et fortes l'égard de soi-même». Parce que, comme il le
propter magnitudinem virtutis quam habent, prouve au même endroit, chaque chose est
sunt infinitae propter acquisitionem suam, id circonscrite et définie par elle-même et par ses
est participationem, a primo quod est infinitum principes supérieurs, mais ne peut l'être par ses
purum, id est essentialiter, a quo habent non inférieurs. Aussi la puissance de l'intelligence
solum infinitatem sed etiam esse. Et si ens n'est-elle pas infinie à l'égard de toutes les
primum creans est quod sui participatione facit réalités puisqu'elle « n'est pas puissance pure »
res esse infinitas, tunc oportet quod ipsum sit en elle-même, c'est-à-dire n'est pas
supra infinitum: quod quidem, secundum ea essentiellement puissance ou encore puissance
quae hic dicuntur, oportet intelligere quod ens subsistante. Une telle «chose» qui est
primum sit supra infinitum participatum et essentiellement puissance n'est «limitée ni
creatum, sed secundum Proclum hoc dicitur de pour l'inférieur ni pour le supérieur» : elle n'a
idea unius et boni quae est secundum rien avant elle par quoi elle puisse être
Platonicos supra ideam infiniti; et ideo, circonscrite. Or « l'intelligence» qui est
exponens quod dixerat ens primum esse supra «l'étant premier créé a une limite et sa limite
infinitum, subdit quod intelligentia est est ce à quoi il se tient », c'est-à-dire que
infinitum, scilicet participative non autem l'intelligence est en défaut par rapport à son
essentialiter, ita scilicet quod ipsamet sit id principe supérieur, comme se tenant après lui
quod est infinitum. Concludit igitur ex ou ne pouvant le comprendre.
praemissis quod, cum ens primum det Puis l'auteur montre ce qu'est cet « infini
intelligentiis esse et infinitatem, ipsum est premier» dont dépendent « toutes les
mensura primorum entium scilicet puissances» infinies. Ceci, c'est « l'étant
intelligibilium, et per consequens secundorum premier créateur », c'est-à-dire Dieu qui « est
entium scilicet sensibilium, secundum quod l'infini premier pur » comme la puissance
primum in quolibet genere est mensura illius infinie existant par essence. Ille prouve ainsi :
generis, in quantum, per accessum ad ipsum les intelligences, qu'il appelle ici des «
vel recessum ab ipso, cognoscitur aliquid esse connaissants » et les« forts» à cause de la
perfectius vel minus perfectum in genere illo. grandeur de leur puissance, sont infinies « par
Sed ipse exponit ens primum esse mensuram acquisition », c'est-à-dire par participation « au
omnium entium, quia creavit omnia entia cum premier » qui est l'infini pur, c'est-à-dire
debita mensura quae convenit unicuique rei essentiellement infini, et dont elles tiennent
secundum modum suae naturae: quod enim non seulement leur infinité mais aussi leur
aliqua magis vel minus accedant ad ipsum, est être. « Et si l'étant premier » créateur est celui
ex eius dispositione. Ultimo autem colligit ex «dont la participation» fait que les «choses»
praemissis quasi epilogando principalem sont infinies, « alors » il faut que « lui-même »
intentionem, et dicit quod ens primum creans soit au-dessus de l'infini. Comprenons, compte
est supra infinitum, illud scilicet quod tenu de ce qui précède, que l'étant premier est
participatione est infinitum; sed ens secundum, au-dessus de l'infini participé et créé. Selon
quod est creatum, scilicet intelligentia, est Proclus, ceci est dit de l'idée d'un et de bien
infinitum participative; illud autem quod est qui, pour tous les Platoniciens, est au-dessus
medium inter ens primum creatum, quod est de l'infini. C'est pourquoi, expliquant ce qu'il a
intelligentia, et ens secundum creatum, quod dit de «l'étant premier qui est au-dessus de
est corpus corruptibile, est infinitum, scilicet l'infini », l'auteur ajoute que « l'intelligence est
corpus caeleste; sed Proclus hoc posuit infinie », à savoir de façon participée et non
tamquam idea infiniti sit media inter ideam essentiellement, en sorte que « elle-même »
boni et ideam entis. Hoc autem rerum ordine est « ce qui est infini L'auteur conclut que,
instituto circa infinitum, subdit similiter de puisque « l'étant premier » donne à
aliis, et dicit quod omnes aliae bonitates l'intelligence son être et son infinité, il est «la
simplices, scilicet vita et lumen et similia, sunt mesure des étants premiers, c'est-à-dire des
causae rerum habentium huiusmodi bonitates; êtres intelligibles, et par conséquent, des «
sicut enim causa prima est ipsum infinitum et étants seconds », c'est-à-dire des étants
omnia alia ab eo habent infinitatem, ita etiam sensibles : le premier en chaque genre est la
causa prima est ipsa vita et ipsum lumen, et ab mesure de tout le genre puisqu'on sait de
ipsa creatum primum, scilicet intelligentia, quelque chose qu'il est plus ou moins parfait
habet vitam et lumen intelligibile; et similiter dans son genre selon son degré d'éloignement
etiam aliae bonitates descendunt a causa ou de proximité au premier. Mais il explique
prima primo quidem super creatum primum, que si «l'étant premier» est «mesure» de tous
quod est intelligentia, et deinde super alia les « étants », c'est« parce qu'il a créé tous les
mediante intelligentia, sive illa alia accipiantur étants » et les a mesurés de la mesure qui
animae intellectuales, sive res spirituales. convient à chaque chose selon le mode de sa
nature : qu'une chose en effet se rapproche
plus ou moins de lui, est à mettre au compte
du rang qu'elle occupe par rapport à lui.
Enfin l'auteur rassemble ce qu'il a dit et donne
en épilogue l'intention principale de cette
proposition. « L'étant premier créateur est au-
dessus de l'infini », lequel infini l'est par
participation; «mais l'être second qui est créé
», c'est-à-dire l'intelligence, « est infini» par
participation; «ce qui est» intermédiaire «
entre l'étant premier créé », à savoir
l'intelligence, et «l'étant second créé », à
savoir le corps corruptible, «est non-fini », et
c'est le corps céleste. C'est Proclus et non
notre auteur qui place l'idée d'infini entre l'idée
de bien et celle d'être. Ayant établi l'ordre des
choses relativement à l'infini, l'auteur ajoute
certaines remarques semblables sur toutes les
autres « bontés simples », à savoir « la vie, la
lumière et autres choses semblables qui sont
causes des choses ayant ces bontés ». De
même que la cause première est l'infini lui-
même et que toutes les autres tiennent d'elle
leur infinité, ainsi la cause première est la vie
même, la lumière même et d'elle le premier
créé qu'est l'intelligence tient la vie et la
lumière intelligible. « Il en va de même de
toutes les autres perfections découlant de la
cause première », d'abord « sur le premier créé
qu'est l'intelligence» et «ensuite sur» les autres
« par la médiation de l'intelligence », que ces
autres soient les âmes intellectuelles ou les
réalités spirituelles.
Lectio 17
[84252] Super De causis, l. 17 Postquam in 17) Toute puissance unifiée est plus
praecedenti propositione ostensum est quod infinie qu'une puissance multiple
omnes virtutes infinitae dependent a prima
virtute infinita, in hac propositione Après avoir montré dans la proposition
consequenter ostenditur quomodo una virtus précédente que toutes les puissances infinies
magis accedat ad primam infinitatem quam dépendent de la puissance même première,
alia. Et dicit quod: omnis virtus unita plus est l’auteur montre ici, en conséquence, comment
infinita quam virtus multiplicata. Et haec l'une se rapproche davantage de la première
eadem propositio ponitur in libro Procli XCV infinité qu'une autre. Et il dit : « Toute
sub his verbis: omnis potentia unitior existens puissance unifiée est plus infinie qu'une
est infinitior quam plurificata. Probatur autem puissance multiple ». Elle correspond à la
utrobique dupliciter. Primo quidem per proposition 95 du livre de Proclus qui dit : «
rationem, hoc modo. Sicut ex praemissa Toute puissance plus une, est plus infinie
propositione habetur, omnes virtutes infinitae qu'une puissance plus multiple ». L'une
dependent a primo infinito quod est virtus comme l'autre sont prouvées d’une double
virtutum; oportet igitur quod, quanto virtus façon.
propinquior fuit illi primae virtuti, tanto magis D'abord par la raison et de la façon suivante.
participet de eius infinitate. Illa autem prima On tient de la proposition précédente que
virtus est essentialiter unum; oportet ergo toutes les puissances infinies dépendent du
quod, quanto aliquid est magis unum, tanto premier infini, puissance des puissances. Il
habeat virtutem magis infinitam. Et inde est faut donc que plus une puissance a été rendue
quod virtus intelligentiae, quae est prima inter proche de la première puissance, plus elle
virtutes creatas infinitas, est maxime infinita participe de son infinité. Or cette puissance
utpote propinquior uni primo; virtutes vero première est essentiellement une. Il faut donc
quae multiplicantur, ex hoc ipso deficiunt ab que plus .une chose est une, plus sa puissance
unitate, et ideo minoratur earum posse. Et soit infinie. De là découle que la puissance de
huius exemplum apparet in virtutibus l'intelligence, qui est la première de toutes les
cognoscitivis: intellectus enim, qui non puissances infinies crées, est la plus infinie
dividitur in multas potentias, est efficacior in comme étant la plus proche de l’un premier.
cognoscendo quam sensus, qui in multas Mais les puissances qui sont multipliées
potentias diversificatur; et eadem ratione, manquent, par là même, d'unité et leur
virtus cognoscitiva intelligentiae, quae non puissance est diminuée d'autant. On trouve une
dividitur per sensitivam et intellectivam, est illustration de cela dans les puissances
fortior quam virtus cognoscitiva humana, tam cognitives : l'intellect qui n'est pas divisé en
circa sensibilia singularia quam circa diverses facultés est plus efficace pour
intelligibilia cognoscenda. Secundo probatur connaître, que le sens qui est multiplié en
per signum. Videmus enim in rebus diverses facultés; pour la même raison, la
corporalibus partibilibus quod, quando multa puissance cognitive de l'intelligence, qui n'est
aggregantur et uniuntur, fit vehementior eorum pas divisée en faculté sensitive et faculté
virtus, ex qua consequuntur mirabiles intellective, est plus forte que la puissance
operationes, sicut patet in multis hominibus cognitive humaine destinée à connaitre aussi
simul trahentibus navem, qui divisim non bien les singuliers sensibles que les choses
possent eam trahere nec partes eius intelligibles.
proportionales, et, quanto magis dividitur Cette proposition est ensuite prouvée par un
virtus rei corporalis, tanto debilior fit et facit signe. Nous voyons en effet dans les réalités
operationes viliores, sicut tota domus a magno corporelles divisibles75 que plus elles sont
igne aggregato calefit, quod fieri non potest si rassemblées et unies plus leur puissance est
ignis dividatur per diversas partes domus. Ex forte; d'où il s'ensuit des opérations
quibus duabus propositionibus concludit remarquables : de nombreux hommes qui
propositum, ut in littera patet. séparément ne pourraient pas tirer un navire ni
même tirer la partie du navire à quoi leur force
respective est proportionnée, sont capables de
le faire quand ils s'assemblent. Plus la
puissance du corps est divisée, plus elle
devient faible et ses opérations débiles : une
maison tout entière peut être brûlée par les
flammes rassemblées d'un feu, qui ne pourrait
l'être si ce feu était divisé en autant de
flammes atteignant les diverses parties de la
maison.
De ces deux propositions, l'auteur conclut son
propos, comme le texte le montre.

75
C'est partibilibus qu'a retenu Saffrey et non, comme Pera, particularibus; ce choix est plus fondé eu
égard à ce que le signe se propose de montrer : la faiblesse inhérente à la division.
Lectio 18 18) Toutes les choses ont l'être grâce à
[84253] Super De causis, l. 18 Postquam l'étant premier, toutes les vivantes sont
ostensum est quod res omnes dependent a
mues par leur essence grâce à la vie
primo secundum suam virtutem, hic ostendit
quod dependent omnia a primo secundum première, et toutes les intelligibles sont
suam naturam. Et circa hoc duo facit: primo connaissantes grâce à l'intelligence
ostendit universalem dependentiam rerum a première.
primo secundum omnia quae pertinent ad
naturam vel substantiam earum, secundo Après avoir montré que toutes les choses
ostendit diversum gradum appropinquationis dépendent du Premier quant à leur puissance,
ad primum a quo dependent, sicut et de l'auteur montre qu'elles en dépendent toutes
dependentia virtutis dixerat, et hoc 19 quant à leur nature. Pour ce, il fait deux choses
propositione, ibi: ex intelligentiis est et cetera. : il montre d'abord l'universelle dépendance
Primo ergo ponit talem propositionem: res des choses par rapport au premier selon ce qui
omnes habent essentiam per ens primum, et convient à leur nature ou substance; il montre
res vivae omnes sunt motae per essentiam deuxièmement les différents degrés de
suam propter vitam primam, et res proximité qu'elles entretiennent à l'égard du
intelligibiles omnes habent scientiam propter premier, comme il l'a fait pour leur puissance,
intelligentiam primam. Et hoc idem dicitur in à la proposition 19 là où est dit : «Parmi les
libro Procli CII propositione, sub his verbis: intelligences, il y a celle etc. ». Il pose d'abord
omnia quidem qualitercumque entia ex fine sa proposition : «Toutes les choses ont l'être
sunt et infinito, propter prime ens. Omnia grâce à l'étant premier, toutes les vivantes sont
autem viventia suiipsorum motiva sunt propter mues par leur essence grâce à la vie première,
vitam primam. Omnia autem cognitiva et toutes les intelligibles sont connaissantes
cognitione participant propter intellectum grâce à l'intelligence première ». Proclus dit la
primum. Dicit autem quod omnia sunt ex fine même chose dans la proposition 102 de son
et infinito propter prime ens quia, ut supra livre : «Tout ce qui est de quelque façon que
habitum est in 4 propositione, ens creatum ce soit doit à l'être premier d'être formé de
compositum est ex finito et infinito. Ad huius déterminant et d'infini. Tout ce qui vit doit à la
autem propositionis intellectum primo quidem vie première de se mouvoir soi-même. Tous
considerandum est quod omnes rerum gradus les êtres capables de connaître doivent à
ad tria videtur reducere quae sunt esse, vivere l'intellect premier de participer la connaissance
et intelligere. Et hoc ideo quia unaquaeque res ». S'il dit que «tout est formé de déterminant et
tripliciter potest considerari: primo quidem d'infini à cause de l'étant premier », c'est parce
secundum se, et sic convenit ei esse, secundo qu'on tient de la proposition 4 que « l'être créé
prout tendit in aliquid aliud, et sic convenit ei est composé de fini et d'infini ».
moveri, tertio secundum quod alia in se habet, Pour comprendre cette proposition, il faut
et sic convenit ei cognoscere quia secundum d'abord voir que tous les degrés d'être sont
hoc cognitio perficitur quod cognitum est in réductibles à trois : être, vivre, intelliger. Aussi
cognoscente non quidem materialiter sed chaque chose peut-elle être considérée d'une
formaliter. Sicut autem habere aliquid in se triple façon : selon elle-même, c'est l'être qui
formaliter et non materialiter, in quo consistit lui convient; selon qu'elle tend à quelque
ratio cognitionis, est nobilissimus modus chose d'autre, et alors lui convient d'être mue;
habendi vel continendi aliquid, ita moveri a selon qu'elle a en elle d'autres choses, et ainsi
seipso est nobilissimus mobilitatis modus, et in lui convient de connaître, puisque la
hoc consistit ratio vitae; nam ea dicimus connaissance est achevée du fait que le connu
viventia quae se aliqualiter movent. Esse igitur, est dans le connaissant, non certes
quod est primum, commune est omnibus, sed matériellement mais formellement. Avoir en
non omnia pertingunt ad illam perfectionem ut soi quelque chose non matériellement mais
sint suiipsorum motiva; unde non omnia sunt formellement - en quoi consiste la raison de
viventia, sed quaedam quae sunt perfectiora in connaissance - est le mode le plus noble
entibus. Rursumque eorum quae sunt motiva d'avoir ou de contenir; être mû par soi - en
suiipsorum vel aliorum, non omnia sunt motiva quoi consiste la raison de vie est le mode le
per modum cognitionis, sed per aliquod plus noble d'être mû, puisque nous disons des
materiale principium sicut accidit in plantis; vivants qu'ils se meuvent en quelque façon.
unde etiam non omnia viventia pertingunt ad L'être, qui est premier, est commun à tous,
gradum cognitionis, sed solum illa in quibus mais tous ne parviennent pas à la perfection du
principium motionis est aliquid formale absque mouvement spontané; aussi, tous ne sont-ils
materia; nam et ipse sensus est susceptivus pas des vivants, mais certains seulement, qui
specierum sensibilium sine materia, ut dicitur sont plus parfaits parmi les étants. De même,
in II de anima. Secundo considerandum est les êtres qui sont mus par eux-mêmes ou par
quod in unoquoque genere est causa illud quod d'autres ne le sont pas tous par mode de
est primum in genere illo, a quo omnia quae connaissance, mais ils le sont par un principe
sunt illius generis in illo genere constituuntur, matériel comme il arrive aux plantes; aussi,
sicut inter elementaria corpora ignis est tous les vivants n'atteignent-ils pas au degré de
primum calidum a quo omnia caliditatem la vie cognitive, mais seulement ceux en qui le
sortiuntur; non est autem in aliquo rerum principe du mouvement est une forme sans
ordine in infinitum procedere. Oportet igitur in matière. C'est ainsi que le sens peut recevoir
ordine entium esse aliquod primum quod dat des espèces sensibles sans matière, comme il
omnibus esse, et hoc est quod dicit quod res est dit au livre II du De Anima76.
omnes habent essentiam per ens primum. Il faut voir deuxièmement que, dans chaque
Similiter oportet in genere viventium esse genre, est cause l'être qui y est premier et à
aliquod primum, et ab hoc omnia viventia partir duquel toutes les réalités qui
habent quod vivant; et quia viventis proprium appartiennent à ce genre sont constituées en
est quod sit suiipsius motivum, ideo dicit quod lui. Parmi les éléments, le feu est le premier
res vivae omnes sunt motae per essentiam réchauffant, par quoi la chaleur échoit à toutes

76
Cf. II, 12, 424 a 18-19.
suam, id est sunt moventes seipsas, propter les choses chaudes. Or on ne peut procéder à
vitam primam; unde et in libro Procli dicitur: l'infini dans aucun ordre. Il faut donc que,
omnia viventia suiipsorum motiva sunt propter dans l'ordre des êtres, il y ait quelque premier
vitam primam. Et quod movere seipsum qui donne l'être à tous les êtres. C'est bien ce
procedit a prima vita, probat subdens: quoniam que dit l'auteur : « Toutes les choses ont l'être
vita est processio procedens ex ente primo grâce à l'étant premier ». Il faut de la même
quieto sempiterno. Ad cuius intellectum façon qu'il y ait dans l'ordre des vivants un
sciendum est quod prius est aliquid esse in se premier dont tous les vivants tiennent le vivre.
quam moveri in alterum; unde moveri Et parce que le propre du vivant est de se
praesupponit esse. Quod si ipsum esse sit sicut mouvoir soi-même, l'auteur dit que« toutes les
subiacens motui, iterum oportebit praesupponi choses vivantes sont mues par leur essence »,
aliquod principium motus, et sic quousque c'est-à-dire se meuvent elles-mêmes « grâce à
deveniatur ad aliquod ens immobile quod est la vie première ». Aussi est-il dit dans le livre
principium movendi seipsum omnibus; et hoc de Proclus : « Tout ce qui vit tient de la vie
est prima vita. Unde manifestum est quod vita première de se mouvoir soi-même ». L'auteur
in omnibus viventibus est processio quaedam prouve que se mouvoir soi-même procède de
procedens a quodam primo ente quieto et la vie première, en ajoutant : «parce que la vie
sempiterno, id est nulli motioni subiecto. est une procession venant de l'être premier en
Similiter etiam in ordine cognoscentium repos et perpétuel ». Pour comprendre cela, il
oportet esse aliquod primum. Manifestum est faut savoir que « être en soi » est antérieur à «
autem quod ordine perfectionis et naturae être mû » en un autre, si bien que « être mû »
cognitio intellectiva prior est sensitiva, quia est présuppose « être ». Mais si l'être est sous-
magis immaterialis; unde et per intellectum de jacent au mouvement, il faudra présupposer
cognitione sensitiva iudicamus, sicut de quelque principe du mouvement et remonter à
inferiori per superius. In ipsa autem intellectiva quelque étant immobile qui est le principe du
cognitione, manifestum est quod ratiocinativa « se mouvoir» pour tous : ceci est la vie
inquisitio a principiis per se notis procedit, première. Il est donc évident que la vie dans
quorum est intellectus; unde ratio sequitur tous les vivants est une certaine «procession»
intellectum. Primum igitur in ordine procédant d'un « être premier en repos et
cognoscentium est intellectus, et ideo oportet perpétuel » c'est-à-dire sujet d'aucun
quod omnes res intelligibiles, id est mouvement. Pour la même raison, il faut qu'il
cognoscitivae, habeant scientiam, id est y ait un premier dans l'ordre des réalités
cognitionem, propter intelligentiam primam; connaissantes. Il est évident que dans l'ordre
unde et in libro Procli dicitur quod omnia de la perfection et de la nature, la
cognitiva cognitionem participant propter connaissance intellectuelle est antérieure à la
intellectum primum. Et ratio huius assignatur connaissance sensible, parce qu'elle est plus
quia omnis scientia radicaliter non est nisi immatérielle. Aussi est-ce par l'intellect que
intelligentia; intelligentia enim est summitas nous jugeons de la connaissance sensible,
quaedam, ut Proclus dicit, omnis cognitionis; comme nous jugeons de l'inférieur par le
unde intelligentia est primum cognoscens et supérieur. Dans l'ordre de la connaissance
influens cognitionem supra omnia intellectuelle, il est manifeste que la recherche
cognoscentia. Sicut autem supra dictum est, de la puissance raisonnante procède à partir de
secundum Platonicos primum ens, quod est principes connus par soi, dont elle a
idea entis, est aliquid supra primam vitam, id l'intelligence. Aussi la raison suit-elle
est supra ideam vitae, et prima vita est aliquid l'intellect. Dans l'ordre des connaissants donc
supra primum intellectum idealem; sed vient d'abord l'intellect. Aussi faut-il que
secundum Dionysium primum ens et prima «toutes les choses intelligibles », c'est-à-dire
vita et primus intellectus sunt unum et idem cognitives, «aient la science », c'est-à-dire la
quod est Deus; unde et Aristoteles in XII connaissance « grâce à l'intelligence première
metaphysicae primo principio attribuit quod sit ». Dans son livre Proclus dit bien que «tous les
intellectus et quod suum intelligere sit vita, et êtres capables de connaître reçoivent de
secundum hoc ab eo omnia habent esse et l'intellect premier leur participation à la
vivere et intelligere. Tertio considerandum connaissance ». La raison qu'il donne est que
quod ista tria diversimode causantur in rebus, «toute science» dans sa racine « n'est pas
sive a diversis principiis secundum Platonicos, sinon intelligence » : l'intelligence, en effet,
sive ab eodem principio secundum fidei est un certain sommet, comme le dit Proclus,
doctrinam et Aristotelis. Est enim duplex sommet de toute connaissance. Aussi «
modus causandi: unus quidem quo aliquid fit l'intelligence est-elle le premier » connaissant
praesupposito altero, et hoc modo dicitur fieri et «influe-t-elle» la connaissance sur tous les
aliquid per informationem, quia illud quod connaissants.
posterius advenit se habet ad illud quod On sait que pour les Platoniciens le premier
praesupponebatur per modum formae; alio étant, ou l'idée d'étant, est au-dessus de la vie
modo causatur aliquid nullo praesupposito, et première, c'est -à-dire au-dessus de l'idée de
hoc modo dicitur aliquid fieri per creationem. vie, laquelle est au-dessus du premier intellect
Quia ergo intelligere praesupponit vivere et idéal. Pour Denys, en revanche, le premier
vivere praesupponit esse, esse autem non étant, la vie première et le premier intellect
praesupponit aliquid aliud prius; inde est quod sont uns et identiques, et c'est Dieu. Aussi
primum ens dat esse omnibus per modum Aristote dit-il au livre XII de la
creationis. Prima autem vita, quaecumque sit Métaphysique77 qu'au premier principe est
illa, non dat vivere per modum creationis, sed attribué l'intellect et que son intelliger est vie,
per modum formae, id est informationis; et et c'est par lui que toutes les choses ont l'être,
similiter dicendum est de intelligentia. Ex quo le vivre et l'intelliger.
patet quod, cum supra dixit intelligentiam esse Il faut en troisième lieu considérer que ces
causam animae, non intellexit quod esset causa trois modes sont causés diversement dans les

77
Cf. XII, 7, 1072 b 24.
eius per modum creationis, sed solum per choses : par des principes différents, selon les
modum informationis, ut supra expositum est. Platoniciens; par un seul et même principe
selon la doctrine de foi et selon Aristote. Il
existe en effet une double façon de causer : la
première, par quoi quelque chose devient,
présuppose autre chose, et par ce mode
quelque chose devient par information puisque
ce qui advient ensuite se comporte, à l'égard de
ce qui est présupposé, par mode de forme; la
seconde façon de causer ne présuppose rien, et
par elle on dit que quelque chose devient par
création. Comme donc l'intelliger présuppose
le vivre et le vivre présuppose l'être, mais que
l'être ne présuppose rien avant, le «premier
étant donne l'être à tous par mode de création
». « La vie première », quelle qu'elle soit, « ne
donne pas» le vivre «par mode de création »
mais « par mode de forme », c'est-à-dire par
mode d'information. C'est la même chose pour
«l'intelligence ». D'où il apparaît avec
évidence que l'auteur n'a pas compris que
l'intelligence - dont on disait qu'elle était cause
de l'âme - l'est par mode de création mais par
mode d'information, comme cela a été
expliqué plus haut.
Lectio 19 19) Parmi les intelligences, il y a celle
[84254] Super De causis, l. 19 Postquam qui est intelligence divine puisqu'elle
ostendit in praecedenti propositione quod
reçoit en une réception abondante
omnes res secundum suam naturam dependent
a primo, hic ostendit quomodo quaedam quelque chose des bontés premières
diversimode ei appropinquant secundum qui procèdent de la cause première; il
participationem naturalis perfectionis et ponit y a celle qui n'est qu’intelligence
talem propositionem: ex intelligentiis est quae puisqu'elle ne reçoit rien des bontés
est intelligentia divina, quoniam ipsa recipit ex premières, si ce n'est par
bonitatibus primis quae procedunt ex causa
l'intermédiaire de l'intelligence
prima receptione multa. Et de eis est quae est
intelligentia tantum, quoniam non recipit ex première. Parmi les âmes, il y a celle
bonitatibus primis nisi mediante intelligentia. qui est intelligible, puisqu'elle dépend
Et ex animabus est quae est anima de l'intelligence; et celle qui n'est
intelligibilis, quoniam est ipsa pendens per qu'âme. Enfin parmi les corps
intelligentiam; et ex eis est quae est anima
naturels, il y a celui qui a une âme qui
tantum. Et ex corporibus naturalibus est cui
est anima regens ipsum et faciens directionem le gouverne et qui, au-dessus de lui, le
super ipsum; et de eis sunt quae sunt corpora dirige, et il y a ceux qui sont seulement
naturalia tantum quibus non est anima. Haec corps naturels et qui n'ont pas d'âme.
autem propositio invenitur in libro Procli CXI
sub his verbis: omnis intellectualis seirae (id Après avoir montré que toutes les choses selon
est ordinationis), hii quidem sunt divini leur nature dépendent du premier, l'auteur
intellectus suscipientes deorum posthabitiones montre comment celles-ci se rapprochent
(id est participationes), hii autem intellectus diversement de lui selon leurs participations
solum; et omnis animalis (scilicet seirae) hae respectives à la perfection naturelle. Il dit alors
quidem sunt intellectuales animae ad : «Parmi les intelligences, il y a celle qui est
intellectus suspensae proprios, hae autem intelligence divine, puisqu'elle reçoit en une
animae solum; et omnis corporalis naturae, réception abondante quelque chose des bontés
hae quidem et animas habent astantes desuper, premières qui procèdent de la cause première;
hae autem sunt naturae solum, animarum Il y a celle qui n’est qu'intelligence, puisqu'elle
expertes praesentia. Ad cuius evidentiam ne reçoit rien des bontés premières, si ce n’est
sciendum est quod secundum Platonicos par l'intermédiaire de l'intelligence première.
quadruplex ordo invenitur in rebus. Primus erat Parmi les âmes, Il y a celle qui est intelligible,
ordo deorum, id est formarum idealium inter puisqu'elle dépend de l'intelligence; et celle
quas erat ordo secundum ordinem qui n : est qu'âme. Enfin parmi les corps
universalitatis formarum, ut supra dictum est; naturels, il y a celui qui a une âme qui le
sub hoc autem ordine est ordo intellectuum gouverne et qui, au-dessus de lui, le dirige, et
separatorum, sub quo est ordo animarum, sub il y a ceux qui sont seulement corps naturels et
quo iterum est ordo corporum. Et hii tres qui n'ont pas d'âme ». On trouve cette
inferiores ordines accipiuntur secundum tria proposition dans le livre de Proclus - c'est la
quae in praemissa propositione sunt tacta; nam 111e - sous ces termes : « Dans la série <c'est-
corpora participant esse tantum, animae autem à-dire ordre> intellectuelle tout entière,
secundum propriam naturam participant certains intellects sont divins parce qu'ils
ulterius esse et vivere, intellectus autem reçoivent des dons <c'est-à-dire des
participant esse, vivere et intelligere. participations> des dieux, tandis que d'autres
Causalitas autem horum ad ordinem divinum sont seulement intellects. Dans la série
pertinet, sive ponantur multi dii ordinati sub psychique tout entière, certaines âmes sont
uno secundum Platonicos, sive unus tantum in intellectuelles parce qu'elles sont suspendues à
se omnia habens secundum nos: universalitas leurs intellects propres, alors que d'autres sont
enim causalitatis propria est Deo. Huiusmodi seulement âmes. Enfin dans l'ordre de la
autem ordines, cum ab uno primo procedant, nature corporelle tout entière, certaines natures
continuitatem quamdam habent ad invicem, ita ont des âmes les assistant d'en-haut, tandis que
quod ordo corporum attingit ordinem d'autres sont uniquement des natures
animarum et ordo animarum attingit ordinem dépourvues de toute présence psychique ».
intellectuum qui attingit ad ordinem divinum. Pour saisir tout cela, il faut savoir que pour les
Ubicumque autem diversi ordines sub invicem Platoniciens il existe un quadruple ordre dans
coniunguntur, oportet quod id quod est les choses. Le premier est l'ordre des dieux,
supremum inferioris ordinis propter c'est-à-dire des formes idéales hiérarchisées
propinquitatem ad superiorem ordinem aliquid selon un ordre d'universalité, comme on l'a dit;
participet de superioris ordinis perfectione. Et sous cet ordre, on trouve celui des intellects
hoc manifeste videmus in rebus naturalibus: séparés sous lequel est l'ordre des âmes; sous
nam quaedam animalia participant aliquam celui-ci est l'ordre des corps. Ces trois ordres
rationis similitudinem et quaedam plantae inférieurs sont tirés des trois degrés d'être dont
participant aliquid de distinctione sexus, quae on a parlé dans la proposition précédente.
est propria generi animalium. Unde et Ainsi les corps participent l'être seulement; les
Dionysius dicit VII capitulo de divinis âmes, en tant qu'âmes, participent, outre l'être,
nominibus quod per divinam sapientiam fines le vivre; les intellects participent l'être, le vivre
primorum coniunguntur principiis et l'intelliger. La causalité de ces trois ordres
secundorum. Sic igitur illi qui sunt supremi in de réalité revient a l'ordre divin soit qu'il y ait
ordine intellectuum vel intelligentiarum sous l'un, d'après les Platoniciens, une
dependent per quamdam perfectiorem hiérarchie de plusieurs dieux, soit qu'il n'y ait,
participationem propinquius a Deo, et magis selon nous, que l'un qui comprend tout en lui.
participant de bonitatibus eius et de universali Car l'universalité de la causalité est le propre
causalitate ipsius; et ideo dicuntur divini de Dieu.
intellectus vel divinae intelligentiae, sicut et Comme ces ordres procèdent de l'un premier,
Dionysius dicit quod supremi Angeli sunt il y a entre eux une certaine continuité, si bien
quasi in vestibulis deitatis collocati. Inferiores que l'ordre des corps touche l'ordre des âmes,
vero intellectus qui non pertingunt ad tam celui des âmes touche l'ordre des intelligences
excellentem participationem divinae et l'ordre des intelligences touche l'ordre divin.
similitudinis sunt intellectus tantum, non Partout où divers ordres sont unis les uns aux
habentes illam divinam dignitatem. Et eadem autres, il faut que la limite supérieure de
ratio est de animabus respectu intellectuum; l'ordre inférieur participe de la perfection de
nam supremae animae sunt intellectuales l'ordre supérieur en raison de sa proximité à
utpote propinquae ordini intellectuum, aliae lui. Nous observons ce phénomène dans les
vero animae inferiores non sunt intellectuales, réalités naturelles. Certains animaux
sed habent solum id quod est animae ut scilicet participent quelque similitude de la raison,
sint vivificativae, sicut maxime patet de comme certaines plantes participent quelque
animabus animalium et plantarum. Et eadem chose de la distinction des sexes, distinction
ratio est de ordine corporum respectu qui est propre au genre animal. Aussi Denys
animarum; nam corpora nobiliora quae dit-il au livre VII des Noms divins78 qu'en

78
Les noms divins, VII, § 3,872B.
perfectiori ratione sunt constituta, sunt raison de la divine sagesse « le terme des
animata, alia vero corpora sunt inanimata. Et premiers est conjoint aux principes des
eadem ratio est de omnibus aliis ordinibus in seconds ». Ainsi les intellects ou intelligences
quos praedicti generales ordines distinguuntur, suprêmes dépendent plus immédiatement de
quia etiam in corporibus sunt diversi ordines et Dieu en raison d'une participation plus
similiter in animabus et intellectibus. parfaite, et participent davantage de ses bontés
et de sa causalité universelle. C'est pourquoi
on les appelle intellects divins ou divines
intelligences, comme le dit Denys : les anges
suprêmes sont comme placés "dans le
vestibule» de la Déité79. Les intellects
inférieurs qui ne parviennent pas à une
participation aussi excellente de la similitude
divine sont seulement intellects, sans dignité
divine. Pour la même raison il en va de même
des âmes dans leur rapport aux intelligences.
En effet, les âmes suprêmes sont
intellectuelles, proches qu'elles sont de l'ordre
des intellects; les autres âmes inférieures ne
sont pas intellectuelles, mais sont limes
seulement, principe vivifiant, comme c'est
évident pour l'âme des animaux et des plantes.
Pour la même raison, il en va ainsi des corps
dans leur rapport aux âmes : les corps plus
nobles, constitués par une raison plus parfaite,
sont animés; les autres corps sont inanimés. Et
de même pour tous les autres ordres en
lesquels on peut distinguer ces hiérarchies;
parce que, entre les corps, il y a divers ordres,
semblablement entre les âmes et les intellects
Lectio 20 20) « La cause première régit toutes
[84255] Super De causis, l. 20 Postquam les choses créées, sans qu'elle soit
ostensum est qualiter inferiora a superioribus
mêlée à elles ».
dependeant, hic ostenditur qualiter superiora
inferioribus influant per suum regimen. Et
Après avoir montré comment les inférieurs
circa hoc duo facit: primo agit de universali
dépendent des supérieurs, l’auteur montre
regimine causae primae, secundo de regimine
comment les supérieurs influent sur les
intelligentiae, 23 propositione, ibi: omnis
inférieurs par leur gouvernement. À ce propos,
intelligentia divina et cetera. Circa primum duo

79
Cf. De la hiérarchie, VII, 2. Noms divins, V, 8.
facit: primo ostendit modum universalis il fait deux choses : il traite d'abord du
regiminis causae primae, secundo ostendit gouvernement universel de la cause première;
idoneitatem causae primae ad regendum, 21 puis du gouvernement de l'intelligence, à la
propositione, ibi: primum est dives et cetera. proposition 23 où il dit : « Toute intelligence
Circa primum ponit talem propositionem: divine etc. ». Pour traiter du premier point, il
causa prima regit omnes res creatas praeter fait deux choses : il montre d'abord le mode du
quod commisceatur cum eis. Ad cuius gouvernement universel de la cause première;
evidentiam considerandum est quod in humano puis la convenance qu'il y a à ce que la cause
regimine hoc contingere videmus quod ille qui première gouverne, ce à la proposition 21 où il
habet curam regiminis plurimorum, necesse est dit : «Le premier est riche par soi-même etc. ».
ut ex suo regimine ad plura distrahatur; qui Relativement au premier point, il pose la
vero a cura regiminis aliorum est liber, magis proposition suivante : « La cause première
in seipso potest uniformitatem conservare, gouverne toutes les choses créées, sans qu'elle
unde et Epicurei philosophi, ut quietem et soit mêlée à elles ». Pour le comprendre, il
uniformitatem divinam conservarent, faut observer ce qui se passe dans le
posuerunt deos nullius regiminis curam habere, gouvernement humain : il est nécessaire que
sed omnino otiosos et nihil curantes, ut sic celui qui a le soin du gouvernement d'un très
videantur esse felices. Et ideo contra hoc in grand nombre soit, du fait de son
hac propositione inducitur quod haec duo in gouvernement, préoccupé de plusieurs choses;
causa prima non sunt contraria nec se invicem aussi celui qui est libre du souci de gouverner
impediunt universale regimen rerum et summa les astres peut garder en lui-même plus
unitas, per quam Deus exaltatur supra omnia. d'équanimité; c'est pourquoi les Epicuriens,
Unde statim in principio expositionis ponitur: afin de conserver aux dieux leur tranquillité et
quod est quia regimen non debilitat unitatem leur équanimité, jugeaient qu'ils n'avaient pas
eius exaltatam super omnem rem neque le soin de gouverner, mais restaient oisifs et
destruit eam, quia scilicet nec in toto nec in sans souci afin qu'ils leur parussent heureux.
parte per universale regimen unitati divinae Contre cette opinion, l'auteur de cette
derogatur; et e converso subdit: neque prohibet proposition établit que ces deux choses - à
eam essentia unitatis eius seiuncta a rebus savoir le gouvernement universel des choses et
quin regat res. Et hoc totum in CXXII la suprême unité en vertu de laquelle Dieu est
propositione Procli ponitur sub his verbis: au-dessus de tout - ne sont pas contraires, dans
omne divinum et providet secundis, et ereptum la cause première, et ne s'entre empêchent pas.
est ab his quibus providetur; neque D'ailleurs, aussitôt, au tout début de son
providentia submittente suam immixtam et explication, il pose : «Cela s'explique ainsi : le
unialem excellentiam, neque separata unitione fait de gouverner n'affaiblit pas son unité,
providentiam exterminante. Ad huius autem élevée au-dessus de toute chose, ni ne la
propositionis manifestationem tria inducuntur. détruit », parce que, ni dans son tout ni dans sa
Primo namque ostenditur diversus modus partie, Dieu ne déroge à son unité par son
recipiendi influentias causae primae ex parte gouvernement universel. À l'inverse, l'auteur
rerum recipientium, secundo ostenditur unitas ajoute que : « l'essence de son unité séparée
ex parte causae primae influentis, ibi: et des choses n'empêche pas qu'elle les gouverne
bonitas prima etc., tertio ex his duobus ». Tout ceci se retrouve dans la proposition
concluditur propositum, scilicet quod regimen 122 de Proclus : « L'ordre divin tout entier
causae primae extat absque hoc quod veille sur ses dérivés, et il est délivré des
commisceatur rebus, ibi: redeamus autem et choses auxquelles il pourvoit; sans que sa
dicamus. Dicit ergo primo quod omnes providence abaisse sa supériorité unitaire et
bonitates quae inveniuntur in rebus, effluunt a pure de tout mélange, et sans que cette unité
causa prima; et huiusmodi bonitates recipit séparée supprime cette providence ».
unaquaeque res secundum modum et Pour manifester cette proposition, l'auteur
proprietatem suae substantiae et virtutis - sunt introduit trois choses. Il montre d'abord la
autem diversarum rerum diversae naturae et différence des manières de recevoir l'influence
virtutes - et inde est quod, quamvis causa de la cause première à partir des choses qui la
prima influat uno influxu super omnia, reçoivent; puis il montre l'unité de ce mode à
diversimode tamen influxus eius in diversis partir de la cause influente, là où il dit : « Le
rebus recipitur. Cuius exemplum evidens est in bien premier n'influe sur toutes choses etc. »;
lumine quod quidem a corpore lucido uno enfin il conclut de ces deux prémisses que le
modo procedit, sed secundum quod radii gouvernement de la cause première se
diversi transeunt per vitra diversimode maintient sans se mêler aux choses, là où il
colorata, diversam apparentiam faciunt. dit : « Revenons à notre propos etc.
Deinde ostendit quod causa prima unico Il dit donc d'abord que toutes les bontés qui
influxu influat in res omnes; influit enim in res sont trouvées dans les choses fluent de la
secundum rationem boni; habet enim cause première, et chaque chose les reçoit
bonitatem bonificam, id est quae est selon son mode et selon la particularité de sa
principium bonitatis in omnibus. Bonitas substance et de sa puissance -les choses
autem causae primae est ipsum suum esse et diverses ont des natures et puissances diverses
sua essentia, quia causa prima est ipsa essentia -, c'est pourquoi, bien que la cause première
bonitatis; unde cum essentia eius sit maxime influe d'un seul influx sur toutes choses, celui-
una, quia primum principium est secundum se ci est reçu diversement par les choses diverses.
unum et bonum, consequens est quod causa Un exemple le manifeste : la lumière procède
prima uno modo, quantum est ex parte sua, tout uniment du corps lumineux, bien que ses
agat in res et influat in eas; sed ex eius influxu rayons, traversant des vitres diversement
res diversimode recipiunt, quaedam plus et colorées, offrent de la diversité dans
quaedam minus, unaquaeque secundum suam l'apparence.
proprietatem. Deinde ex praemissis concludit L'auteur montre en second lieu que la cause
impermixtionem causae primae ad res alias. Et première influe d'un unique influx sur toutes
huius conclusionis intellectus plenus haberi choses. Il influe en effet sur les choses selon la
potest si accipiamus verba quae sunt in raison de bonté. La bonté en effet fait du bien,
commento Procli, qui sic dicit: neque igitur c'est-à-dire qu'elle est principe de bonté pour
providentes (scilicet dii) habitudinem recipiunt tous. Or la bonté de la cause première est son
ad ea quibus providetur; per esse enim quod être et son essence, parce que la cause
sunt omnia bonificant, omnia autem per esse première est en elle-même l'essence de la
faciens sine habitudine facit: habitudo enim bonté. Aussi, et comme son essence est
appositio est ad esse, propter quod praeter suprêmement une - selon que le premier
naturam. Vocat autem habitudinem aliquam principe est en soi un et bien -, la cause
dispositionem per quam agens coaptatur seu première, de son côté, agit-elle et influe-t-elle
proportionatur patienti seu recipienti; et quod sur les choses d'une seule façon; alors que du
sic agit in diversa, necesse est quod habeat côté de l'influx, les choses le reçoivent
diversas dispositiones quibus diversis différemment, certaines plus, d'autres moins,
coaptetur, et secundum hoc cadit in huiusmodi chacune selon la particularité de sa nature.
rem quaedam multitudo quae diversimode agit En troisième lieu, l'auteur conclut sur le
in diversa secundum diversas suas caractère non mêlé de la cause première. On
dispositiones quae sunt praeter naturam sive peut avoir une parfaite intelligence de cette
essentiam eius, quae est una. Et sic tale agens conclusion, si nous prenons les expressions
secundum diversas dispositiones commiscetur qui sont dans le livre de Proclus : « Il n'est pas
rebus in quas agit secundum quamdam vrai qu'en exerçant une activité providentielle,
coaptationem ad ea; sed causa prima agit per les dieux contractent une relation aux objets de
esse suum, ut probatum est. Unde non agit per cette activité. C'est en effet par leur être qu'ils
aliquam habitudinem vel dispositionem rendent toutes choses bonnes. Tout ce qui agit
superadditam per quam coaptetur et par son être agit sans contracter de relation. La
commisceatur rebus. Et huiusmodi habitudo relation en effet s'ajoute à l'être, et pour cette
vocatur hic continuator vel res media, quia raison, est en marge de la nature ». Proclus
scilicet per huiusmodi dispositionem vel nomme « relation » certaine disposition par
habitudinem coaptatur agens recipienti, et est laquelle l'agent est adapté ou proportionné au
quodammodo media inter essentiam agentis et patient ou recevant. Il est nécessaire que ce qui
ipsum patiens. Quia igitur causa prima est agit en des choses diverses ait diverses
agens per esse suum, oportet quod uno modo dispositions par lesquelles il s'adapte à ces
regat res; sic enim regit res quemadmodum réalités diverses. Pour cette raison, une
agit: unde patet quod regimen eius est certaine multiplicité advient à l'agent qui agit
optimum et pulcherrimum. Ad hoc enim tendit sur des réalités différentes selon des
quilibet rector multitudinis quod reducat dispositions diverses qui sont au-delà de la
multos quos regit in unum; et hoc maxime nature ou essence une de l'agent. Un tel agent,
invenitur in divino regimine, quod est unum en raison de ses dispositions, se mêle aux
secundum se et non diversificatur in effectibus choses sur lesquelles il agit, en s'adaptant
nisi secundum diversitatem, quasi secundum d'une certaine façon à elles. Mais, comme on
diversa merita, subditorum. l'a prouvé, la cause première agit par son être.
Aussi n’agit-elle pas par une relation ou
disposition ajoutée grâce à laquelle elle
s'adapterait et se mêlerait aux choses. L'auteur
appelle cette relation un « moyen-terme» ou «
intermédiaire », parce que par elle l'agent est
adapté au patient et qu'elle est comme un
intermédiaire entre l'essence de l'agent et celle
du patient. Donc, puisque la cause première
agit par son être, il faut qu’elle gouverne d'une
unique façon toutes les choses; elle les
gouverne comme elle agit. Aussi est-il clair
que son gouvernement est le meilleur et le
plus beau. C'est à réduire le multiple qu'il
gouverne à l'un, que tend celui qui gouverne la
multitude. Ceci s'observe au plus haut point
dans le gouvernement divin qui est un en lui-
même et n'est diversifié dans ses effets que par
la diversité ou les mérites divers de ses sujets.
Lectio 21 21) Le premier est riche par soi-même et il
[84256] Super De causis, l. 21 Postquam est plus riche.
assignavit modum divini regiminis, hic
ostendit sufficientiam Dei ad regendum. Quae Après avoir déterminé le mode du
quidem attenditur secundum duo: primo gouvernement divin, l'auteur montre la
quidem secundum Dei abundantiam, secundo suffisance de Dieu requise à son
secundum eius superexcellentiam, et hoc ibi: gouvernement. L'auteur souligne deux aspects
causa prima et cetera. Haec enim duo de cette suffisance : d'abord l'abondance de
necessaria sunt regenti, primo quidem ut Dieu; ensuite sa super-excellence, à la
habeat bonorum abundantiam, ex quibus possit proposition 22 où il dit : « La cause première
subditis providere; unde et Dionysius dicit XII est au-dessus de tout nom etc. ». Ces deux
capitulo de divinis nominibus quod dominatio choses sont en effet nécessaires à celui qui
est omnis pulchrorum et bonorum perfecta gouverne, et d'abord qu'il ait en abondance les
possessio, et regnum est omnis finis et legis et biens grâce auxquels il pourra veiller sur ceux
ordinis distributio. Ad ostendendum autem in qui lui sont soumis; aussi Denys dit-il, au
Deo abundantem sufficientiam proponit hanc chapitre XII des Noms divins80, que « toute
propositionem: primum est dives propter domination est une possession parfaite des
seipsum et est dives magis. Ad cuius bonnes et belles choses» et « tout
evidentiam accipiatur propositio CXXVII gouvernement est l'établissement ajusté de
Procli, quae talis est: omne divinum simplex fins, de lois et d'ordre ». Pour montrer qu'en
prime est et maxime, et propter hoc maxime Dieu il y a une suffisance d'abondance,
per se sufficiens. Probat autem quod Deus sit l'auteur établit cette proposition : « Le premier
prime et maxime simplex ex ratione unitatis: est riche par soi-même et il est plus riche ».
nam Deus est maxime unum cum sit prima Pour comprendre le sens de cette proposition,
unitas sicut et prima bonitas; simplicitas autem prenons la proposition 127 de Proclus : « Tout
ad rationem unitatis pertinet - dicitur enim ce qui est divin est simple de façon
simplex quod est unum non ex pluribus primordiale et suprême et, pour cette raison,
aggregatum; unde Deus in quantum est prime

80
Les noms divins XII, 2, 969 B.
et maxime unum, in tantum etiam est prime et parfaite suffisance par soi ».
maxime simplex. Et ex hoc ulterius procedit ad L'auteur prouve que Dieu est premièrement et
ostendendam secundam partem suae suprêmement simple à partir de la raison
propositionis, scilicet quod Deus sit maxime d'unité : Dieu est suprêmement un puisqu'il est
per se sufficiens, quia per se sufficientia l'unité et la bonté premières; or la simplicité
consequitur ad simplicitatem. Omne enim convient à la raison d'unité - nous disons
compositum indiget pluribus ex quibus sua simple ce dont l'unité n'est pas faite par
bonitas constituitur, et non solum indiget illis agrégation de plusieurs-; aussi Dieu, en tant
ex quibus componitur ut ex partibus, sed etiam qu'il est suprêmement et premièrement un, est-
indiget aliquo alio quod causat et conservat il suprêmement et premièrement simple. Par la
compositionem, sicut patet in corporibus suite, il montre la seconde partie de sa
mixtis; non enim diversa in unum convenirent proposition, à savoir que Dieu est
nisi per aliquam causam ea unientem. Cum suprêmement suffisant, parce que la suffisance
igitur Deus sit primo et maxime simplex utpote par soi découle de la simplicité. En effet, tout
habens totam bonitatem suam in uno composé a besoin d'une pluralité dont est
perfectissimo, sequitur quod Deus sit primo et constituée sa bonté; non seulement, il en a
maxime per se sufficiens. Sed auctor huius besoin à titre de parties, mais il a besoin aussi
libri praetermittit primam partem propositionis de ce qui cause et conserve sa composition,
quae est de simplicitate, quasi eam supponens, comme on le voit dans les corps mixtes. La
et loquitur solum de per se sufficientia quam diversité ne convient pas à l'unité à moins
divitiarum nomine signat: et loco eius quod in qu'une cause n'unifie cette diversité. Comme
propositione Procli dicitur quod Deus est per Dieu est suprêmement et premièrement
se sufficiens, dicit quod primum est dives simple, comme il possède toute sa bonté en
propter seipsum. In quolibet enim genere est une unité très parfaite, il s'ensuit qu'il est
primum id quod est propter seipsum; quod suprêmement et premièrement suffisant.
enim est per se, prius est eo quod est per aliud; L'auteur a omis la première partie de la
loco autem eius quod ibi dicitur quod est proposition qui traite de la simplicité; il la
maxime sufficiens, hic dicitur quod est dives suppose sans doute et ne parle que de la
magis, scilicet quam omnia alia. Probatio suffisance désignée du nom de « richesses ».
autem propositi est eadem utrobique. Nam À l'endroit où Proclus dit que Dieu est «par soi
primo dicit quod unitas divina quae non est suffisant », notre auteur dit qu'« il est riche par
dispersa in multas partes, sed est unitas pura, soi-même ». En tout genre, en effet, est
est significatio huius quod Deus sit in fine premier ce qui est à cause de soi; ce qui est par
simplicitatis, id est maxime simplex. Et ex hoc soi est antérieur à ce qui est par un autre. Là
ulterius probat quod Deus sit maxime per se où Proclus dit qu'il est « suprêmement
sufficiens per indigentiam quae in compositis suffisant », l'auteur dit qu'il « est plus riche »,
invenitur, sicut iam dictum est. Sed quia in entendons plus riche que tous les autres. La
nomine divitiarum non solum intelligitur preuve chez l'un et l'autre auteur est la même.
sufficientia, sed etiam copia potens in alios En effet, l'anonyme dit d'abord que « l'unité »
redundare, addit ulterius, ad ostendendum divine « qui n'est pas dispersée » en de
Deum esse divitem, de influxu bonitatis eius in nombreuses parties, mais «est une unité pure
res, quia propter abundantiam suae bonitatis », est « la raison » pour laquelle Dieu est « à
influit in res alias et nihil est quod influat super l'extrême de la simplicité », c'est-à-dire est
ipsum; omnes autem aliae res, sive sint simple au plus haut point. À partir de là, il
intelligibiles sicut intelligentiae et animae, sive prouve que Dieu est au plus haut point
sint in corpore, non sunt divites per seipsas, suffisant, comparé à l'indigence qu'on trouve
quasi ex seipsis habentes abundantiam dans les réalités composées, comme cela a
bonitatis, sed indigent participare bonitatem a déjà été dit. Mais parce que sous le nom de
primo vere uno quod influit super eas gratis, richesse est compris non seulement la
absque hoc quod aliquid ei inde accrescat, suffisance mais le pouvoir de déborder
omnes bonitates et perfectiones. généreusement sur les autres, l'auteur, pour
montrer que Dieu est riche, ajoute line
remarque sur l'influx de la bonté de Dieu : à
cause de l'abondance de sa bonté, il influe sur
les choses et rien n'influe sur lui. Toutes les
autres « choses », qu'elles soient « intelligibles
» comme les intelligences et les âmes, ou
corporelles, « ne sont pas riches par elles-
mêmes », comme tenant d'elles-mêmes
l'abondance de leur bonté, mais « ont besoin »
de participer la bonté du premier ou un qui
influe « gratuitement » sur elles ses « bontés »
et ses perfections, sans que cela lui ajoute
quelque chose.
Lectio 22 22) « La cause première est au-dessus
[84257] Super De causis, l. 22 Ostensa de tout nom dont on la nomme
abundantia divinae bonitatis, hic ostendit
puisque ne lui convient ni
excellentiam ipsius, dicens: causa prima est
super omne nomen quod nominatur. Ad cuius l'inachèvement, ni même
propositionis intellectum considerandum est l'achèvement ».
quod id quod hic sub uno colligitur, Proclus in
suo libro per diversa distinguit, cuius est CXV Après avoir montré la surabondance de la
propositio talis: omnis Deus supersubstantialis bonté divine, l'auteur en montre l'excellence
est et supervitalis et superintellectus. Quod en disant : «La cause première est au-dessus
quidem Proclus dupliciter probat, primo de tout nom dont on la nomme ». Ici l'auteur
probatione communi quae talis est: Deus est rassemble en une proposition ce que Proclus
unitas per se perfecta; unumquodque autem établit sur plusieurs. L'une d'entre elles, la
aliorum quae sunt sub Deo, non est ipsa unitas, 115e, est la suivante : « Tout dieu est
sed est aliquid participans unitate; manifestum suressentiel, supra-vivant et supra-intellect ».
est igitur quod Deus est ultra omnia Proclus le prouve d'une double façon. D'abord
huiusmodi. Secundo probat probatione de façon commune : Dieu est « l'unité par soi
speciali, quia scilicet substantiae non est idem parfaite; tout le reste qui vient après n'est pas
esse et substantiam esse et unum esse, sed l'unité même, mais participe l'unité; il est donc
manifeste que « Dieu est au-delà de tout ».
quaelibet substantia subsistens participat esse Puis, il le prouve par une preuve spéciale :
et uno; unde relinquitur quod Deus, qui est dans une substance, l'être, la substance et
ipsum unum et ens per seipsum, sit supra l'unité diffèrent, mais toute substance
substantiam et per consequens supra vitam et subsistante participe l'être et l'unité. Aussi en
intellectum quae praesupponunt substantiam, résulte-t-il que Dieu, qui est l'être et l'unité par
ut patet etiam in hoc libro ex 18 propositione lui-même, est au-delà de la substance et
supra inducta. Sed quia auctor huius libri partant au-delà de la vie et de l'intellect,
propositionem in communi inducit, contentus lesquels présupposent la substance, comme
est sola probatione communi. In omnibus enim ceci a été induit à la proposition 18 de ce livre.
quae sunt infra causam primam, quaedam Mais parce que l'auteur de ce livre introduit la
inveniuntur perfecte existentia sive completa, proposition en général, il se contente de la
quaedam imperfecta sive diminuta. Perfecta seule preuve commune. Parmi toutes les
quidem videntur esse ea quae per se subsistunt réalités inférieures à la cause première, on en
in natura, quae a nobis significantur per trouve certaines parfaites ou complètes,
nomina concreta ut homo, sapiens et d'autres imparfaites ou incomplètes. Les
huiusmodi; imperfecta autem sunt illa quae per réalités parfaites sont celles qui subsistent
se non subsistunt, sicut formae ut humanitas, dans une nature et qu'on signifie par des noms
sapientia et huiusmodi, quae significantur apud concrets comme « homme », « sage » etc.;
nos nominibus abstractis. Inter quae duo est sont imparfaites, celles qui ne subsistent pas
haec differentia quod illud quod non est par soi, comme les formes « l'humanité », « la
completum, non potest perficere operationem sagesse », etc. qui sont signifiées par des noms
perfectam; non enim calor calefacit sed abstraits. Entre les deux, il y a la différence
calidum, neque sapientia sapit sed sapiens. suivante : ce qui« n'est pas complet ne peut
Illud autem quod est completum apud nos, poser une opération » parfaite; ce n'est pas en
quamvis sit per se subsistens, in hoc sibi effet la chaleur qui réchauffe, mais le corps
quodammodo sufficiens quod non indiget alio chaud, ni la sagesse qui sait, mais le sage. En
cui innitatur sicut subiecto, tamen quia forma revanche, « ce qui est complet ici-bas, bien
quae est principium actionis est in ipso limitata qu'il » soit subsistant par lui-même et se
et participata, non potest agere per modum suffise d'une certaine manière - au sens où il
creationis aut influxus sicut agit id quod totum n'a pas besoin d'un autre sur lequel il
est forma, quod sui participatione secundum se s'appuierait comme sur un sujet-, ne peut pas «
totum est aliorum productivum. Cum ergo ita cependant » agir par mode de création ou
sit apud nos in his quae sunt diminuta et d'influx, comme le fait ce qui est tout entier
concreta, sequitur quod Deus neque sit forme et qui produit les autres choses selon le
diminutus neque completus simpliciter, sed tout de lui-même par sa participation : la
magis supercompletus; neque enim caret forme qui est principe d'action est en lui
actione sicut diminuta, et agit per modum limitée et participée. « Si donc il en va ainsi
creantis et influentis, quod non possunt ea quae des choses d'ici-bas », des choses aussi bien
sunt completa apud nos, et hoc est quod subdit: incomplètes que concrètes, il s'ensuit que Dieu
quia ipse est creans res et influens bonitates n'est ni « incomplet» ni « complet »
super eas influxione completa. Et hoc ideo est absolument, mais est « au-dessus de tout
quoniam ipse est bonitas subsistens cui non est achèvement ». Il n'est pas privé d'action
finis, id est non est bonitas terminata ad comme les réalités incomplètes, et agit par
aliquam naturam participantem incorpoream, mode de création et d'influx, ce dont ne sont
sicut est bonitas intelligentiae, neque sunt ei pas capables les réalités complètes d'ici-bas.
dimensiones ad quas terminetur, sicut est de C'est pourquoi il ajoute : « puisque Dieu est
bonitate corporali. Ex quo ulterius concludit créateur des choses et influe sur elles ses
quod, quia causa prima est ipsa bonitas bontés par un influx complet », il est «la
interminata, sequitur quod ipsa sit prima bonté» subsistante «qui n'a pas de limite »,
bonitas et quod repleat omnia saecula, id est c'est-à-dire la bonté qui n'est pas limitée à
omnes distinctiones rerum et temporum, quelque nature incorporelle participante,
bonitatibus suis, licet non omnia recipiant comme l'est la bonté de l'intelligence; et il n'a
eodem modo et aequaliter bonitatem eius, sed pas de « dimensions » qui le borneraient,
unumquodque secundum modum suae comme c'est le cas pour les bontés corporelles.
potentiae, ut supra habitum est in 20 Enfin l'auteur conclut que, parce que la cause
propositione. Tota ergo virtus huius probationis première est la bonté même illimitée, elle est «
ad hoc redit quod Proclus breviter tangit, quod la bonté première» qui remplit« tous les
scilicet Deus et est ipsa unitas, non unitum siècles » - c'est-à-dire toutes les distinctions de
aliquid sicut completa quae sunt apud nos, et choses et de temps - de « ses bontés », bien
tamen est per se perfecta, a quo deficiunt que toutes ces choses ne reçoivent pas sa
diminuta, id est formae non subsistentes quae bonté de façon identique et égale, mais
apud nos sunt. Ex quo hic ulterius concluditur chacune « selon le mode de sa puissance »,
quod causa prima est altior omni nomine quod comme on l'a vu à la proposition 20.
a nobis imponitur, quia omne nomen a nobis Toute la force de cette preuve revient à ce que
impositum, vel significat per modum completi dit Proclus de façon plus condensée : « Dieu »
participantis sicut nomina concreta, vel est « l'unité même », et« non ce qui est uni »,
significat per modum diminuti et partis comme le sont les choses complètes et
formalis sicut nomina abstracta. Unde nullum achevées d'ici-bas - et cependant «parfaites par
nomen a nobis impositum est condignum elles-mêmes »- dont s'éloignent les réalités
divinae excellentiae. inachevées, c'est-à-dire les formes non
subsistantes d'ici-bas. L'auteur termine en
disant que la cause première est « au-dessus »
de tout nom tel que nous l'employons. En
effet, tout nom employé par nous signifie soit
selon le mode de la réalité participante
achevée, comme le font les noms concrets;
soit selon le mode de la réalité incomplète et
formelle, comme le font les noms abstraits.
Aussi tout nom employé par nous est-il
indigne de l'excellence divine.
Lectio 23 23) Toute intelligence divine connaît
[84258] Super De causis, l. 23 Postquam les choses en tant qu'elle est
tradidit modum divini regiminis et ostendit
intelligence, et les gouverne en tant
sufficientiam Dei ad regendum, hic agit de qu'elle est divine.
regimine secundae causae, scilicet
intelligentiae, quod quidem regimen fit ex Après avoir rapporté ce en quoi consiste le
virtute causae primae. Et ponit hanc mode divin de gouvernement et montré la
propositionem: omnis intelligentia divina scit suffisance de Dieu à gouverner, l'auteur traite
res per hoc quod ipsa est intelligentia, et regit du gouvernement de la cause seconde, c'est-à-
eas per hoc quod est divina. Et similis dire de l'intelligence, gouvernement qui se fait
propositio invenitur in libro Procli CXXXIV, par la vertu de la cause première. Il pose la
sub his verbis: omnis divinus intellectus proposition suivante : « Toute intelligence
intelligit quidem ut intellectus, providet autem divine connaît les choses en tant qu'elle est
ut Deus. Ad cuius evidentiam considerandum intelligence, et les gouverne en tant qu'elle est
est quod supra, 19 propositione, dictum est: ex divine ». On trouve la proposition semblable,
intelligentiis quaedam est divina et quaedam la 134e, dans le livre de Proclus : « Tout
non divina. Supremi quidem intellectus vel intellect divin intellige en tant qu'intellect,
intelligentiae divini vocantur propter mais exerce l'activité providentielle en tant
abundantem participationem divinae bonitatis que dieu ».
ex propinquitate ad Deum. Quod autem Pour le voir, il faut considérer ce qui a été dit
abundanter participat proprietatem alicuius rei, plus haut, à la proposition 19 : parmi les
assimilatur ei non solum in forma sed etiam in intelligences, certaines sont divines, d'autres
actione; sicut patet quod, eorum quae non. Les intellects suprêmes ou intelligences
illuminantur a sole, quaedam participant lumen divines sont ainsi appelées 1 cause de leur
solis solum quantum ad hoc quod videantur, abondante participation à la bonté divine due à
quaedam vero quantum ad hoc quod alia leur proximité à l’égard de Dieu. Ce qui
illuminent quod est propria actio solis, sicut participe abondamment de la propriété de
patet de luna. Quia vero forma est principium quelque chose, est assimilé à cette chose non
actionis, necesse est quod omne illud quod ex seulement dans sa forme, mais dans son
abundanti participatione influxus superioris action. Par exemple, parmi les choses qui sont
agentis acquirit actionem eius, habeat duas éclairées par le soleil, certaines participent de
actiones, unam scilicet secundum propriam sa lumière en tant qu'elles sont vues; d'autres
formam, aliam vero secundum formam en tant qu'elles en éclairent d'autres - ce qui est
participatam a superiori agente, sicut cultellus l'action propre du soleil -, comme le fait la
ignitus secundum propriam formam incidit, in lune. La forme étant principe d'action, ce qui
quantum vero est ignitus urit. Sic igitur et tient son action de la participation abondante
supremarum intelligentiarum unaquaeque quae de l'influx de l'agent supérieur doit avoir une
divina dicitur habet duplicem actionem, unam double action : l'une selon sa forme propre;
quidem in quantum participat abundanter l'autre selon la forme participée de l'agent
bonitatem divinam, aliam autem secundum supérieur. Ainsi le couteau chauffé coupe en
propriam naturam. Est autem proprium vertu de sa forme propre, mais brûle en vertu
intelligentiae in quantum huiusmodi de ce qu'il a été chauffé. Chacune des
cognoscere res, et ideo intelligentia divina in intelligences suprêmes, dites divines, a donc
quantum est intelligentia est rerum une double action : l'une en tant qu'elle
cognoscitiva. Proprium autem est Dei, qui est
ipsa essentia bonitatis, ut se aliis communicet; participe abondamment de la divine bonté;
videmus quod unumquodque, in quantum est l'autre selon sa nature propre. Le propre de
perfectum et actu ens, similitudinem suam aliis l'intelligence en tant que telle est de connaître
tradit. Unde id quod est essentialiter actus et les choses, aussi l'intelligence divine, en tant
bonitas, scilicet Deus, essentialiter et qu'intelligence, connaît-elle les choses. Le
primordialiter communicat suam bonitatem propre de Dieu qui est l'essence même de la
rebus, et hoc pertinet ad regimen ipsius; nam bonté est de se communiquer aux autres. Nous
regentis proprium est perducere ea quae voyons, en effet, que chaque chose, en tant
reguntur ad debitum finem, quod est bonum. qu'elle est parfaite et en acte, communique aux
Sic igitur intelligentia divina, in quantum autres sa similitude. Ce qui donc est
participat abundanter bonitatem divinam, ipsa essentiellement acte et bonté, c'est-à-dire Dieu,
fit regitiva rerum. Manifestum est autem quod communique essentiellement et de façon
unumquodque quod agit secundum propriam et primordiale sa bonté aux choses : ceci
naturalem formam aliquam actionem, convient il son gouvernement, puisque le
vehementius et perfectius agit illam actionem propre de celui qui gouverne est de conduire
quam illud quod agit eam per participationem ceux qu'il gouverne à leur fin qui est le bien.
virtutis superioris agentis, sicut ignis Ainsi l'intelligence divine, en tant qu'elle
vehementius calefacit quam corpus ignitum et participe abondamment de la bonté divine, est
sol magis illuminat quam luna. Oportet igitur faite gouvernante des choses.
regimen Dei, quod est actio eius secundum Il est manifeste que tout ce qui agit et pose
suam essentialem bonitatem, esse altius et quelque action selon sa forme propre et
efficacius quam regimen intelligentiae, quod naturelle, pose plus fortement et plus
convenit ei secundum participationem bonitatis parfaitement cette action que ce qui pose une
divinae. Et inde est quod regimen causae action par la participation de la vertu de l'agent
primae, quod est secundum essentiam supérieur : ainsi le feu réchauffe plus
bonitatis, se extendit ad omnes res, cuius fortement que ne le fait le corps igné et le
signum est quod omnia desiderant bonum vel soleil éclaire plus que ne le fait la lune. Il faut
appetitu intellectuali vel animali vel naturali. donc que le gouvernement de Dieu - qui est
Regimen autem intelligentiae, quod est ei son action en tant qu'il est la bonté essentielle -
proprium, non se extendit ad omnia; non enim soit un gouvernement plus élevé et plus
diffundit bonitatem intellectualem in omnia, efficace que celui de l'intelligence qui lui
sed solum in illa quae sunt nata intelligere. convient en tant qu'il est participé de la bonté
Unde nec omnia intellectuale bonum appetunt, divine. De tout cela résulte que le
sed solum bonum absolute. gouvernement de la cause première, qui est
selon l'essence de la bonté, s'étend à toutes les
choses : le signe en est que toutes choses
désirent le bien d'un appétit intellectuel ou
animal ou naturel. Mais le gouvernement
propre à l'intelligence ne s'étend pas à tout : il
ne diffuse pas la bonté intellectuelle sur tout,
mais seulement sur ce qui par nature est
capable d'intelliger. Aussi toutes les choses ne
désirent-t-elles pas intellectuellement le bien,
mais toutes le désirent au moins pris
absolument.
Lectio 24 24) La cause première existe en toutes
[84259] Super De causis, l. 24 Postquam choses selon une disposition une, mais
ostendit modum divini regiminis et
toutes choses n'existent pas dans la
sufficientiam ipsius ad regendum, hic incipit
ostendere quomodo divinum regimen cause première selon une disposition
diversimode participatur a diversis. Et primo une.
manifestat hoc in generali, secundo prosequitur
in speciali de diversitate rerum quae subsunt Après avoir montré le mode du divin
divino regimini, 25 propositione, ibi: gouvernement et la suffisance requise à ce
substantiae unitae et cetera. Circa primum gouvernement, l'auteur commence ici à
ponit talem propositionem: causa prima existit montrer comment ce gouvernement est
in rebus omnibus secundum dispositionem diversement participé par les choses. Il
unam, sed res omnes non existunt in causa manifeste d'abord la chose de façon générale;
prima secundum dispositionem unam. Ad cuius puis, il le fait de façon spéciale en traitant de
evidentiam considerandum est quod aliquid la diversité des choses soumises au
dicitur esse in alio multipliciter: uno quidem gouvernement de Dieu, à la proposition 25 là
modo realiter, alio modo secundum où il dit : « Les substances intelligibles
habitudinem actionis et passionis. Secundum unifiées etc. ». En premier, il pose d'abord la
igitur primum modum dicendum est quod proposition : «La cause première existe en
omnia sunt in causa prima uno modo, quia toutes choses selon une disposition une, mais
scilicet illud secundum quod omnia sunt in toutes choses n'existent pas dans la cause
causa prima, est una et eadem res, scilicet première selon une disposition une ».
virtus divina; sunt enim effectus virtute in sua Il faut considérer qu'une chose est dite être en
causa. Causa autem prima secundum hunc une autre de diverses façons : soit réellement;
modum est in rebus diversimode, quia scilicet soit selon la manière de l'action et de la
causa prima in rebus causatis est secundum passion. Selon le premier mode, il faut dire
quod eis similitudinem suam imprimit; que toutes les choses sont dans la cause
diversae autem res diversimode similitudinem première d'une unique façon puisque la façon
causae primae recipiunt. Sed modo secundo est dont toutes les choses y sont est une et même,
e converso. Nam causa prima secundum unum à savoir par la puissance divine : les effets sont
modum agit in omnia et ideo dicitur esse in dans la cause première virtuellement. Selon ce
rebus omnibus secundum dispositionem unam; mode, la cause première est diversement dans
non autem omnes res recipiunt eodem modo les choses puisqu'elle est dans ses effets causés
actionem causae primae et ideo dicitur quod selon qu'elle leur imprime sa similitude; or les
res omnes non existunt in causa prima choses diverses reçoivent diversement la
secundum dispositionem unam. Ad cuius similitude de celle-ci. En revanche, pour le
propositionis manifestationem tria second mode, c'est le contraire. En effet, «la
subsequuntur: nam primo manifestatur cause première» agit d'une seule et même
façon sur tout, aussi est-elle dite être « dans
propositio, secundo probatur, ibi: et diversitas les choses selon une unique disposition ».
quidem etc., tertio infertur quoddam Mais toutes les choses ne reçoivent pas de la
corollarium, ibi: ergo secundum modum et même façon l'action de la cause première, c'est
cetera. Dicit ergo primo quod ideo dicuntur res pourquoi il est dit que « toutes les choses
omnes non esse in causa prima secundum n'existent pas dans la cause première selon une
dispositionem unam quia, etsi causa prima disposition une ». Par trois distinctions l'auteur
existat in rebus omnibus, in quantum scilicet éclaire cette proposition : il explicite d'abord la
attingit res omnes per effectum suae actionis, proposition; puis il la prouve, à partir de : « Et
tamen unaquaeque res recipit actionem eius la diversité de la réception etc. » ; enfin il
secundum modum suae virtutis. Et apporte un corollaire là où il dit : « C'est donc
exemplificat hoc secundum tres diversitates le degré de proximité etc. ».
primas inventas in rebus, quarum prima est Il dit donc d'abord que «toutes les choses ne
secundum diversitatem unitatis et multitudinis, sont pas dans la cause première selon une
quae quidem diversitas pertinet ad ipsas disposition une» parce que, même si « la cause
substantias; nam ea quorum substantia est première existe en toutes » dès lors qu'elle les
simplex, recipiunt causae primae actionem touche par l'effet de son action, « cependant
unite, illa vero quorum substantia est chacune reçoit» son action «selon le mode» de
composita, recipiunt eam multipliciter, scilicet sa puissance. Il illustre cela par les trois
secundum modum suae substantiae. Secunda premières diversités trouvées dans les choses.
diversitas sumitur ex parte durationis rerum in La première diversité est celle de l'unité et de
suo esse. Quaedam enim recipiunt actionem la multiplicité qui convient aux substances; en
causae primae receptione aeterna, illa scilicet effet, les choses dont la substance est simple
quorum esse non subditur motui; unde eorum reçoivent l'action de la cause première » de
duratio in suo esse non variatur secundum façon unitaire; celles dont la substance est
prius et posterius. Quaedam vero recipiunt composée « la reçoivent selon la multiplicité »
actionem causae primae receptione temporali, d'après le mode même de leur substance. La
illa scilicet quorum esse subditur motui, et per seconde diversité est prise de la durée dans
consequens eorum duratio continuatur l'être. Certaines réalités « reçoivent » l'action
secundum successionem prioris et posterioris. de la cause première « par une réception
Tertiam diversitatem ponit ex parte speciei seu éternelle », celles dont l'être n'est pas soumis
formae ipsius rei secundum quod quaedam au mouvement, et dont la durée dans l'être ne
sunt incorporea secundum suam speciem et varie pas par conséquent selon l'avant et
ista recipiunt influentiam causae primae l'après. D'autres « reçoivent » cette action par
spiritualiter, quaedam vero sunt secundum une « réception temporelle », celles dont l'être
suam speciem corporea et huiusmodi recipiunt est soumis au mouvement, celles, par
influentiam causae primae receptione conséquent, dont la durée se continue selon la
corporali. Hoc autem totum quod praemissum succession de l'avant et de l'après. La
est, continet propositio quae ponitur in libro troisième diversité est prise de l'espèce ou
Procli CXLII, quae talis est: omnibus quidem forme de la chose : certaines choses sont
dii assunt eodem modo, non autem omnia incorporelles selon l'espèce et « reçoivent »
eodem modo diis assunt, sed singula secundum l'influence de la cause première «
ipsorum ordinem et potentiam transumunt spirituellement »; certaines sont corporelles
illorum praesentiam, haec quidem uniformiter, scion l'espèce et« reçoivent » selon une «
haec autem multiplicatim, et haec quidem réception corporelle ». Tout cela est contenu
perpetuo, haec autem secundum tempus, et dans la proposition 142 du livre de Proclus qui
haec quidem incorporee, haec autem dit : « À toutes choses les dieux sont
corporaliter. Deinde cum dicit: et diversitas également présents, mais les êtres ne sont pas
quidem etc., probat quod praemissum est hoc tous également présents aux dieux, mais
modo. Diversitas enim receptionis ex duobus chacun reçoit, selon son rang et sa puissance,
potest contingere: quandoque quidem ex son lot de présence divine : les uns sous mode
agente sive influente, quandoque autem ex d'unité et les autres de multiplicité; les uns de
recipiente. Quia enim diversitas causae causat façon perpétuelle et les autres selon le temps;
diversitatem in effectibus, necesse est ut, si les uns incorporellement et les autres
agens sit diversum et recipiens unum (quod) corporellement ».
diversitas receptionis causetur ex agente non Ensuite, lorsque l'auteur dit : « Et la diversité
ex recipiente, sicut aqua quae ex frigido de la réception etc. », il prouve ce qu'il a dit de
congelatur et ex calido dissolvitur. Si autem e la façon suivante. La diversité de la réception
converso agens fuerit unum et recipiens peut venir de deux facteurs : tantôt de l'agent
diversum, erit diversitas receptionis ex parte ou « influant »; tantôt du recevant. Parce que
recipientis non ex parte agentis, sicut patet de la diversité de la cause est responsable de la
sole qui indurat lutum et dissolvit ceram. diversité des effets, il est nécessaire que, si
Manifestum est autem quod causa prima est l'agent est divers et le recevant un, la diversité
una, nullam diversitatem habens, sed ea quae de la réception vienne de l'agent et non du
recipiunt influentiam causae primae sunt recevant, comme l'eau que le froid congèle et
diversa; diversitas ergo receptionis non est ex la chaleur fait fondre. Mais si au contraire
causa prima quae est bonitas pura influens l'agent est un et le recevant divers, la diversité
bonitatem rebus omnibus, sed est propter de la réception viendra du recevant et non de
diversitatem recipientium. Sic igitur patet quod l'agent, comme il est évident pour le soleil qui
causa prima invenitur in omnibus per modum durcit l'argile et fait fondre la cire. Il est
unum, sed non e converso. Est autem manifeste que la cause première est une, sans
attendendum quod duplex est actio causae diversité, alors que les choses qui reçoivent
primae: una quidem secundum quam instituit l'influence de la cause première sont diverses.
res, quae dicitur creatio, alia vero secundum Donc la diversité de la réception ne vient pas
quam res iam institutas regit. In prima igitur de la cause première qui est bonté pure
actione non habet locum quod hic dicitur, quia, influant la bonté sur toutes les choses, mais
si oportet omnem diversitatem effectuum cette diversité tient à la diversité des
reducere in diversitatem recipientium, recevants. Il est donc évident que «la cause
oportebit dicere quod sint aliqua recipientia première est trouvée dans les choses selon un
quae non sint a causa prima, quod est contra id mode un », et que l'inverse n'est pas vrai ; Il
quod dictum est supra, 18 propositione: res faut prêter attention au fait que double est
omnes habent essentiam per causam primam. l'action de la cause première : par l'une, elle
Unde oportet dicere quod prima diversitas institue les choses qu'on appelle création; par
rerum secundum quam habent diversas naturas l'autre, elle gouverne les choses déjà
et virtutes, non sit ex aliqua diversitate instituées. Tout ce que nous venons de dire ne
recipientium sed ex causa prima, non quia in concerne pas la première action, parce que si
ea sit aliqua diversitas sed quia est diversitatem toute diversité dans les effets se ramenait à
cognoscens, est enim agens secundum suam celle des patients, alors quelques patients ne
scientiam; et ideo diversos rerum gradus seraient pas par la cause première, ce qui est
producit ad complementum universi. Sed in contraire à ce qu'on a dit plus haut à la
actione regiminis de quo nunc agitur, diversitas proposition 18 : «Toutes les choses ont l'être
receptionis est secundum diversitatem par la cause première ». Il faut donc dire que
recipientium. Deinde cum dicit: ergo la toute première diversité observée dans les
secundum modum etc., infert quoddam choses selon qu'elles ont diverses natures et
corollarium ex praedictis. Si enim diversitas puissances, ne vient pas de la diversité des
receptionis influxus causae primae provenit in recevants mais de la cause première; et ce, non
rebus secundum diversam virtutem parce qu'il Y aurait en elle quelque diversité,
recipientium, cum illa quae sunt propinquiora mais parce qu'elle connaît la diversité - la
causae primae sint maioris virtutis, sequitur cause première agissant selon sa science. C'est
quod perfectius recipiant causam primam et pourquoi elle produit différents degrés de
eius influxum. Et quia omnis substantia réalités pour achever l'univers. Mais dans son
cognoscens quanto perfectius habet esse tanto action de gouvernement - dont la proposition
perfectius cognoscit causam primam et parle ici -, la diversité de la réception vient de
influxum bonitatis eius, et quanto hoc magis la diversité des recevants.
recipit et cognoscit tanto magis in eo Ensuite lorsque l'auteur dit : « C'est donc selon
delectatur, consequens est quod quanto aliquid le degré de proximité etc. », il infère de ce
est propinquius causae primae tanto magis qu'il vient de dire un corollaire. Si les
delectetur in ea. différentes façons dont les recevants reçoivent
l'influx de la cause première dépendent de leur
puissance réceptrice, comme ceux qui sont
plus proches de la cause première ont une plus
grande puissance, il s'ensuit qu'ils reçoivent de
façon plus parfaite la cause première et son
influx. Parce que toute substance connaissante
a un être d'autant plus parfait qu'elle connaît
plus parfaitement la cause première et l'influx
de sa bonté, et parce que plus elle la reçoit et
la connaît, plus elle se délecte en elle, il
s'ensuit que plus une réalité est proche de la
cause première, plus elle se délecte en elle.
Lectio 25 25) Les substances intelligibles
[84260] Super De causis, l. 25 Supra dictum unifiées ne sont pas engendrées à
est quod creaturae recipiunt diversimode
partir d'autre chose, et toute substance
regimen causae primae secundum triplicem
diversitatem, scilicet unitatis et multitudinis, se tenant par son essence n'est pas
quod pertinet ad simplicitatem et engendrée à partir de quelque chose
compositionem, aeternitatis et temporis, et d'autre.
spiritualis et corporei (corporeo autem accidit
corruptio et spirituali incorruptio): unde hic On a dit plus haut que les créatures recevaient
incipit prosequi de praedictis diversitatibus le gouvernement de la cause première selon
rerum, et primo de diversitate corruptibilis et une triple diversité : à savoir, selon l'unité et la
incorruptibilis, secundo de diversitate simplicis multiplicité - qui convient à la simplicité et à
et compositi, 28 propositione, ibi: omnis la composition -; selon l'éternité et le temps;
substantia stans per essentiam suam est selon la spiritualité et la corporéité - au
simplex etc., tertio de diversitate aeternitatis et corporel revient la corruption, au spirituel la
temporis, 30 propositione, ibi: omnis non-corruption. Aussi ici l'auteur commence-t-
substantia creata in tempore. Circa primum il à traiter des diversités susdites. Il traite
duo facit: primo ostendit substantias quasdam d'abord de la diversité du corruptible et de
esse ingenerabiles, secundo agit de l'incorruptible; puis de celle du simple et du
incorruptione earum, 26 propositione, ibi: composé, à la proposition 28 là où il dit :
omnis substantia stans per seipsam est non «Toute substance se tenant par son essence est
cadens et cetera. Circa primum ponit duas simple etc. »; enfin, de celle de l'éternité et de
propositiones quarum prima talis est: la temporalité, à la proposition 30 là où il dit :
substantiae unitae intelligibiles non sunt «Toute substance créée dans le temps etc. ». À
generatae ex re alia. Vocat autem substantias propos du premier point, il fait deux choses : il
unitas substantias simplices, eo quod omne montre d'abord que certaines substances sont
compositum quamdam multitudinem in se inengendrables; puis il traite de leur
continet; intelligibiles autem substantias vocat incorruptibilité, à la proposition 26 là où il
quae sunt aptae natae intelligere, quae etiam, dit : «Toute substance se tenant par elle-même
cum sint immateriales, sunt intelligibiles actu. ne tombe pas etc. ».
Quod autem dicit: non sunt generatae ex re Il pose d'abord deux propositions, dont la
alia, potest intelligi, vel sicut ex materia première est telle : «Les substances
secundum quod haec praepositio ex importat intelligibles unifiées ne sont pas engendrées à
habitudinem causae materialis, vel sicut ex partir d'autre chose ». Il appelle « substances
causa agente secundum quod praedicta unifiées » les substances simples, du fait que
praepositio importat habitudinem causae tout composé contient en lui une certaine
efficientis; et hic intellectus magis videtur multitude; il appelle « substances intelligibles»
consonare his quae in probatione commenti celles qui sont naturellement capables
ponuntur. Secunda propositio est talis: omnis d'intelliger et qui, puisque elles sont
substantia stans per essentiam suam est non immatérielles, sont intelligibles en acte. La
generata ex re alia. Dicitur autem substantia formule " ne sont pas engendrées à partir
stans per essentiam suam quae est per seipsam d'autre chose» peut être comprise, soit à partir
subsistens, sed, cum per seipsum subsistere sit de la matière - la préposition à partir de
proprium substantiae, sequetur secundum hoc connotant un rapport à la cause matérielle -;
quod nulla substantia sit generata. Est ergo soit à partir de la cause agente selon que cette
dicendum quod substantia et essentia rei préposition implique une relation à la cause
principaliter est forma quam principaliter efficiente. Ce second sens s'accorde davantage
significat definitio. Quaecumque igitur habent
formam in materia fundatam, huiusmodi avec ce qui est dit dans la preuve proposée.
substantiae non sunt stantes per essentiam La seconde proposition est telle : « Toute
suam; immo eorum essentiae, id est formae, substance se tenant par son l'essence n'est pas
innituntur fundamento materiae. Illae ergo engendrée par autre chose ». On entend par «
substantiae sunt stantes per essentiam suam, substance se tenant par son essence propre »,
quae sunt formae tantum, non in materia, et celle qui subsiste par elle-même. Mais, comme
huiusmodi impossibile est quod sint generatae. c'est le propre de la substance de subsister par
Est autem considerandum quod prima soi, il s'ensuivrait qu'aucune substance n'est
propositio concluditur ex hac secunda. Supra engendrée. Il faut donc dire que la substance et
enim probatum est quod omnes substantiae l'essence de la chose est principalement la
intelligentes sunt stantes per essentiam suam, forme que signifie la définition. Toutes les
quod habitum est in propositione 15: omnis substances dont la forme est fondée dans la
sciens scit et cetera. Si igitur omnis substantia matière ne sont pas des substances se tenant
stans per essentiam suam est non generata, par leur essence; mais leur essence, c'est-à-dire
sequitur quod omnis substantia intellectualis leur forme, s'appuie sur le fondement de la
sit non generata. Duarum autem propositarum matière. Les substances qui se tiennent par
propositionum prima in libro Procli non leur essence sont formes seulement et non
invenitur, sed solum secunda quae est XLV sui formes dans la matière : il est impossible que
libri, talis: omne authypostaton, id est per se de telles substances soient engendrées. Notons
subsistens, ingenerabile est. Et haec sola que la première proposition est conclue de la
propositio probatur consequenter eodem modo seconde. En effet, il a été prouvé plus haut que
hic sicut et in libro Procli. Manifestum est toutes les substances intelligeantes se tiennent
enim quod omne generatum est de se par leur essence, et ce à la proposition 15 : «
imperfectum, quia est ens in potentia, et ideo Toute être connaissant etc. ». Si donc « toute
indiget quod compleatur sive perficiatur per substance se tenant par son essence n'est pas
illud ex quo generatur, id est per generans engendrée », il s'ensuit qu’« aucune substance
quod reducit ipsum de potentia in actum. Et intellectuelle n'est engendrée ».
huius signum est quod generatio nihil est aliud De ces deux propositions, on ne trouve pas la
quam via quaedam de incompleto ad première dans le livre de Proclus, mais
completum oppositum scilicet ad incompletum seulement la seconde qui est la 45e de son livre
praeexistens: termini enim generationis sunt : «Aucun auto-constituant », c'est-à-dire
privatio et forma, materia autem secundum subsistant par soi, «n'est soumis à la
quod existit sub privatione habet rationem génération ». Cette seule proposition est
imperfecti, secundum autem quod existit sub prouvée ici par la suite de la même façon que
forma habet rationem perfecti, et sic patet quod dans le livre de Proclus. Il est manifeste que
generatio est via sive transmutatio de tout engendré est de soi imparfait puisque il
imperfecto ad perfectum oppositum. Si igitur est un étant en puissance, et qu'en
est aliquid quod non indigeat aliquo alio ad sui conséquence « il a besoin » d'être achevé ou
formationem sed ipsum est causa suae parfait par« ce à partir de quoi il est engendré
formationis, quia scilicet est substantia eius », c'est-à-dire par un générateur qui le réduit
forma, sequitur quod talis res sit semper de la puissance à l'acte. Le signe en est que« la
completa sive perfecta. Et sic in ea non potest génération» n'est rien d'autre qu'un certain «
esse transitus de imperfecto ad perfectum, sed chemin» qui mène de l'incomplétude à
statim per seipsam est ens et unum, ut dicitur l'achèvement opposé, achèvement opposé à
in VIII metaphysicae: relinquitur ergo quod l'incomplétude préexistante. Les termes de la
omnis substantia quae est forma subsistens est génération sont la privation et la forme : la
non generabilis. Sed, ne ex hoc male matière, selon qu'elle existe sous la privation,
intelligeret aliquis quod huiusmodi substantiae a raison d'imperfection; selon qu'elle existe
non haberent causam sui esse, cum supra sous la forme, elle a raison de perfection.
dictum sit quod res omnes habent essentiam Aussi la « génération est-elle le chemin» ou le
per ens primum, manifestat consequenter changement qui va « de l'imparfait au parfait»
quomodo sit intelligendum quod dictum est. opposé. « Si » donc une réalité « n'a pas
Quod enim dictum est quod sit causa suae besoin de quelque chose d'autre à sa formation
formationis et complementi, non est sic », si elle « est elle-même cause de sa propre
intelligendum quasi non dependeat ex alia formation » - parce que sa substance est sa
causa superiori, sed dicitur esse causa suae forme - il s'ensuit qu'une telle réalité est «
formationis per hoc quod habet sempiternam toujours complète » ou achevée. Aussi ne
relationem ad causam suam primam: unde per peut-il pas y avoir en elle de passage de
comparationem ad suam causam habet simul, l'imparfait au parfait, mais elle est sur le
id est statim, formationem et complementum. champ par elle-même une et existante, comme
Ad cuius evidentiam considerandum est quod il est dit au livre VIII de la Métaphysique81. Il
unumquodque participat esse secundum reste donc que toute substance qui est forme
habitudinem quam habet ad primum essendi subsistante n'est pas ainsi engendrable.
principium. Res autem composita ex materia et Mais afin qu'on ne comprenne pas à tort que
forma non habet esse nisi per consecutionem ce type de substance n'a pas de cause à son
suae formae: unde per suam formam habet être - on a vu, en effet, que «toutes les choses
habitudinem ad primum essendi principium; ont l'être grâce à l'être premier» -, l'auteur
sed quia materia tempore praeexistit formae in explicite, par la suite, comment ce qui est dit
hac re generata, consequens est quod non là doit être compris. Qu'une telle substance
semper habeat praedictam habitudinem ad soit« cause de sa formation et de son
principium essendi neque simul, cum fuerit achèvement », ne doit pas être compris comme
materia, sed postmodum superveniente forma. si elle ne dépendait pas d'une cause
Si ergo aliqua substantia sit ipsa forma, supérieure : on dit qu'elle est « cause de sa
sequitur quod semper habeat habitudinem formation» du fait qu'elle a «une relation
praedictam ad causam primam nec adveniat ei sempitemelle à sa cause » première; ainsi, par
post tempus, sed sit simul concomitans cum relation à sa cause, elle reçoit «en même temps
sua substantia quae est forma. Sic ergo », c'est-à-dire sur-le-champ, « formation et
manifestum est quod omnis substantia stans accomplissement ». Pour le voir, il faut
per essentiam suam non generatur ex aliquo. considérer que chaque chose participe l'être
selon le rapport qu'elle a au principe premier
de l'être. Les choses composées de matière et
de forme n'ont l'être que par suite de leur
forme; aussi est-ce par leur forme qu'elles ont
un rapport au principe premier de l'être. Mais
parce que, dans cette chose engendrée, la

81
Cf. VIII, 6, 1045 a 26 sq.
matière préexiste chronologiquement à la
forme, il s'ensuit que cette chose n'a pas
toujours le rapport susdit au principe premier
de l'être, ni ne l'a sur-le-champ, dans la mesure
où la matière est en devenir; mais elle l'a
après, une fois la forme survenue. Si donc une
substance est sa forme même, il s'ensuit qu'elle
est toujours en rapport susdit à la cause
première, que ce rapport ne lui advient pas
après, mais qu'il a lieu « en même temps »,
concomitamment à sa substance qui est sa
forme.
Ainsi, « il est donc manifesté que toute
substance se tenant par son essence n'est pas
engendrée à partir d'autre chose ».
Lectio 26 26) Aucune substance se tenant par
[84261] Super De causis, l. 26 Supra actum est elle-même ne tombe sous la
de ingenerabili, hic agitur de corruptibili et
corruption.
incorruptibili; et primo de incorruptibili,
secundo de corruptibili 27 propositione: omnis
Après avoir traité du caractère inengendrable,
substantia destructibilis et cetera. Circa
l'auteur traite ici du caractère corruptible et
primum ponitur talis propositio: omnis
incorruptible. D'abord du caractère
substantia stans per seipsam est non cadens
incorruptible, ensuite du caractère corruptible,
sub corruptione. Quae quidem ponitur in libro
à la proposition 27 : «Toute substance
Procli XLVI, sub his verbis: omne
destructible etc. ». À propos du premier point,
authypostaton incorruptibile est. Ad cuius
il pose la proposition : « Aucune substance se
propositionis evidentiam considerandum est
tenant par elle-même ne tombe sous la
quod, cum praepositio per denotet causam,
corruption ». Celle-ci est formulée ainsi dans
illud dicitur per se stare sive subsistere quod
le livre de Proclus, c'est la 46e : « Aucun auto-
non habet aliam causam essendi nisi seipsum.
constituant n'est soumis à la corruption». Pour
Est autem duplex causa essendi, scilicet forma
voir clairement la proposition, il faut
per quam aliquid actu est et agens quod facit
considérer que la préposition par dénote l'idée
actu esse. Si ergo dicatur stans per seipsum
de cause : est dit se tenir ou subsister par soi
quod non dependet a superiori agente, sic stare
ce qui n'a pas d'autre cause à son être, si ce
per seipsum convenit soli Deo qui est prima
n'est lui-même. Or il existe une double cause
causa agens a qua omnes secundae causae
de l'être : la forme par laquelle quelque chose
dependent, ut ex superioribus patet. Si autem
est en acte et l'agent qui fait être en acte. Si
dicatur per se stans illud quod non formatur
donc ce qui se tient par soi est dit de ce qui ne
per aliquid aliud sed ipsummet est forma, sic
dépend pas de l'agent supérieur, alors se tenir
esse stans per seipsum convenit omnibus
par soi convient à Dieu seul qui est la cause
substantiis immaterialibus. Substantia enim
agente première dont toutes les causes
composita ex materia et forma non est stans
secondes dépendent Si est dit se tenir par soi
per seipsam nisi ratione partium, quia scilicet
ce qui n'est pas formé par quelque chose
materia est actu per formam et forma d'autre, mais est soi-même sa forme, alors se
sustentatur in materia, sicut etiam dicitur tenir par soi convient à toutes les substances
aliquid movens seipsum ratione partium, quia immatérielles. La substance composée de
una pars eius est movens et alia pars eius est matière et de forme ne se tient pas par elle-
mota. Sic igitur patet quod stare per seipsum même, sinon au titre des parties : la matière est
non potest convenire nisi substantiae quae est actuée par la forme et la forme supportée par
forma sine materia; huiusmodi autem la matière, comme on dit d'un moteur qu'il se
substantia ex necessitate est incorruptibilis. meut par soi, au titre des parties - une partie
Manifestum est enim in rebus corruptibilibus étant motrice et l'autre mue. Il est donc évident
quod corruptio accidit per hoc quod aliquid que se tenir par soi ne convient qu'aux
separatur a sua causa formali per quam aliquid substances qui sont formes sans matière; les
habet esse in actu; sicut enim generatio quae substances de cette espèce sont nécessairement
est via ad esse, est per acquisitionem formae, incorruptibles. Il est en effet manifeste, dans
ita corruptio quae est via ad non esse, est per les réalités incorruplibles, que la corruption
amissionem formae; si igitur substantia stans arrive parce que quelque chose est séparé de
per essentiam suam corrumperetur, oporteret sa cause formelle dont il tient l'être en acte. De
quod separaretur a sua causa formali, sed sua même que la génération, voie qui mène à
forma est eius essentia, ergo separaretur a sua l'être, se fait par acquisition de forme, de
essentia, quod est impossibile. Non ergo est même la corruption, voie qui mène au non-
possibile quod substantia stans per seipsam être, se fait par la perte de la forme. Si donc la
corrumpatur. Sed ne aliquis credat quod substance qui se tient par son essence était
huiusmodi substantiae stantes per essentiam corrompue, elle devrait être séparée de sa
suam non dependeant ab aliqua superiori causa cause formelle; mais sa forme est son «
agente, excludit hoc consequenter, ibi: et non essence »; elle serait donc séparée de son
fit causa suiipsius et cetera. Et dicit quod hoc essence, ce qui est impossible. Il n'est donc
non sic intelligendum est quod huiusmodi pas possible qu'une substance se tenant par soi
substantia sit causa suiipsius quasi non soit corrompue.
dependeat ab aliqua superiori causa agente; sed Afin qu'on n'aille toutefois pas croire que de
hoc dicitur quia huiusmodi substantia per telles substances ne dépendent pas de la cause
seipsam habet relationem ad causam primam agente supérieure, l'auteur exclut ceci par la
in quantum scilicet est causa suae formationis. suite lorsqu'il dit : «Et elle ne devient cause de
Videmus enim quod res materiales referuntur soi etc. ». Il dit bien ici qu'il ne faut pas
ad causam primam ut accipiant esse ab ea per comprendre qu'une substance de ce type est «
suam formam; et ideo substantia cuius tota cause d'elle-même » au sens où elle ne
essentia est forma, habet per seipsam dépendrait pas de la cause agente supérieure.
relationem semper ad causam suam et non Cela signifie plutôt qu'une telle substance est
causatur ista relatio in huiusmodi substantiam par elle-même «reliée à la cause première» en
per aliquam aliam formam. Et inde est quod tant qu'elle est cause de sa « formation ». Nous
dicitur esse causa suiipsius per modum voyons les choses matérielles se rapporter à la
praedictum. Et inde est quod non potest cause première pour recevoir d'elle leur être
corrumpi, sicut ostensum est. Patet igitur quod par leur forme; c'est pourquoi la substance
omnis substantia stans per seipsam est dont toute l'essence est forme est par elle-
incorruptibilis. même « toujours reliée à sa cause », et cette
relation n'est pas causée dans sa substance par
quelque autre forme. Aussi dit-on qu'elle est
cause de soi selon le mode susdit. En
conséquence, elle ne peut être corrompue,
comme cela a été montré.
Il est donc évident que toute substance se
tenant par soi est incorruptible.
Lectio 27 27) Toute substance destructible et
[84262] Super De causis, l. 27 Postquam non perpétuelle est soit composée soit
ostendit quae sit conditio substantiae
supportée par une autre chose.
incorruptibilis, hic ostendit conditionem
substantiae corruptibilis, ponens hanc
Après avoir montré quelle est la manière d'être
propositionem: omnis substantia destructibilis
de la substance incorruptible, l'auteur montre
non sempiterna aut est composita aut est
ici la manière d'être de la substance corruptible
delata super rem aliam. Et haec eadem
en posant cette proposition : « Toute substance
propositio ponitur in libro Procli XLVIII.
destructible et non perpétuelle est soit
Huius autem propositionis probatio est quia, si
composée soit supportée par une autre chose
omne quod est stans per seipsum est
». On trouve la même proposition, la 48 e, dans
incorruptibile, ut probatum est, necesse est
le livre de Proclus.
quod omne quod corrumpitur non sit stans per
La preuve en est que, si tout ce qui se tient par
seipsum sed indigeat aliquo sustentante. Quod
soi est incorruptible, comme on l'a prouvé,
quidem contingit duobus modis: uno modo
tout ce qui se corrompt doit ne pas se tenir par
sicut totum indiget partibus ad sui
soi, mais avoir besoin de quelque chose qui le
constitutionem, unde partibus ab invicem
soutient. Ceci arrive de deux façons : à la
discedentibus sequitur corruptio; alio modo
manière du tout dont la constitution requiert
quia forma non est subsistens sed indiget ad
des parties et pour lequel la séparation des
sui fixionem subiecto deferente. Et ideo quando
parties entraîne la corruption; ou bien, à la
subiectum deferens sit indispositum ad talem
manière de la forme qui n'est pas subsistante,
formam, necesse est quod fiat separatio formae
mais requiert un sujet à sa stabilité. C'est
a subiecto, et ita sequitur corruptio. Unde
pourquoi, quand le sujet qui la porte n'est plus
manifestum est quod omnis substantia
disposé à conserver telle forme, alors la forme
corruptibilis vel est composita ex diversis
est nécessairement séparée du sujet et la
partibus per quarum dissolutionem sequitur
corruption s'ensuit. Il est donc manifeste que
corruptio totius, sicut patet in corporibus
toute substance corruptible est, ou bien
mixtis, aut forma indiget materia vel subiecto
composée de diverses parties dont la
ad sui sustentationem, et ita per
dissolution entraîne la corruption du tout -
transmutationem subiecti sequitur corruptio,
comme c'est clairement le cas pour les corps
sicut patet in corporibus simplicibus et in
mixtes -, ou bien est une forme requérant une
accidentibus. Et ideo possumus hoc
matière ou sujet pour la soutenir, en sorte que
corollarium accipere quod, si aliqua substantia
le changement de ce sujet entraîne la
non est composita sed est simplex, neque est
corruption - comme c'est le cas pour les corps
delata super subiectum, quasi indigens eo ad
simples et les accidents.
suum esse, sed est stans in seipso, hoc omnino
Nous pouvons prendre la dernière phrase
est incorruptibile; sicut patet in intelligentia et comme un corollaire : « Si une substance n'est
in anima intellectuali, de qua manifestum est pas composée », mais « est simple », si elle
quod non est forma delata super materiam cui n'est pas « supportée » par un sujet dont elle a
dat esse, ita scilicet quod ei totaliter innitatur, besoin pour constituer son être, si donc elle se
quia sequeretur quod nulla eius operatio esset tient par elle-même, alors elle est tout à fait
sine communione materiae corporalis, quod incorruptible. C'est le cas de l'intelligence et
patet esse falsum ex his quae probantur in III de l'âme intellectuelle; il est manifeste que
de anima. cette dernière n'est pas une forme supportée
par une matière lui donnant l'être : si elle s'y
reposait totalement, il s'ensuivrait qu'aucune
de ses opérations ne pourrait se faire sans la
participation de la matière corporelle, ce qui
est manifestement faux, comme le montre le
livre III du De Anima.

28) Toute substance se tenant par son


Lectio 28 essence est simple et n'est pas divisée.
[84263] Super De causis, l. 28 Postquam
prosecutus est diversitatem substantiarum Après avoir traité de la diversité des
secundum generationem et corruptionem, hic substances du point de vue de la génération et
prosequitur de diversitate substantiarum quae de la corruption, l'auteur poursuit en traitant de
potest attendi secundum simplicitatem et la diversité des substances au point de vue de
compositionem. Et inducit ad hoc duas la simplicité et de la composition. Pour ce
propositiones quarum secunda videtur esse faire, il introduit deux propositions dont la
conversa prioris. Prima ergo talis est: omnis seconde semble être la converse de la
substantia stans per essentiam suam est première. La première est telle : « Toute
simplex et non dividitur. Quae etiam propositio substance se tenant par son essence est simple
ponitur in libro Procli XLVII, sub his verbis: et n'est pas divisée ». Sous ces termes on la
omne authypostaton impartibile est et simplex. trouve dans le livre de Proclus, c'est la 47 e : «
Ubi primo considerandum videtur quod Tout auto-constituant est indivisible et simple
simplex et impartibile est idem subiecto, ».
differunt autem ratione: nam impartibile dicitur Il faut d'abord considérer que « simple » et «
aliquid per privationem divisionis, quia scilicet indivisible » sont identiques quant au sujet,
non est in multa divisibile; simplex autem mais diffèrent par la définition : en effet,
dicitur aliquid per privationem compositionis, quelque chose est dit « indivisible» par
quia scilicet non est ex multis compositum. privation de division, puisqu'il n'est pas
Primo ergo probatur quod substantia per se divisible en plusieurs; quelque chose est dit «
stans sit indivisibilis, secundo quod sit simple » par privation de composition,
simplex. Primum autem melius probatur in puisqu'il n'est pas composé de plusieurs. Il est
libro Procli quam hic. Est enim haec eius donc d'abord prouvé que la substance se tenant
probatio. Si enim, inquit, partibile est, par soi est indivisible, puis qu'elle est simple.
authypostaton ens, id est per se subsistens, Le premier point est mieux prouvé chez
instituet partibile seipsum, et totum ipsum Proclus qu'ici. Sa preuve est telle : « Si un être
vertetur ad seipsum, et omne in omni seipso auto-constituant », c'est-à-dire subsistant par
erit. Hoc autem impossibile. Impartibile ergo soi, « est divisible », « il se constituera lui-
authypostaton. Ad cuius evidentiam même divisible et tout lui-même reviendra à
considerandum est quod hic accipitur esse lui-même, et tout subsistant sera dans tout, par
aliquid stans per seipsum non ratione partis, ut soi. Ce qui est impossible. L’auto-constituant
scilicet una pars eius stet per aliam sicut est donc sans parties ». Pour le bien voir, il
accidit in substantiis materialibus, sed ratione faut remarquer que ce qui ici est pris comme
totius, ut scilicet totum stet per se totum. «le subsistant par soi », ne l'est pas à titre de
Unumquodque autem convertitur ad id per partie - comme si une partie se tenait par une
quod stat sicut effectus ad causam, et oportet autre, comme on l'observe dans les substances
quod sit in eo sicut in suo fundamento. Si ergo matérielles -, mais est pris à titre de tout : le
aliquid partibile sit stans per seipsum, oportebit tout se tient par soi comme tout. Toute chose
quod quaelibet pars eius stet per quamlibet et est convertie à ce qui la tient, comme l'effet à
quaelibet fundetur in qualibet; quod est sa cause; et il faut qu'elle soit en cela comme
impossibile, quia sic sequeretur quod una et en ce qui la fonde. Si donc une réalité divisible
eadem pars eius esset causa et effectus simul se tenait par soi, il faudrait que n'importe
respectu eiusdem, quod est impossibile. In hoc quelle partie se tienne par n'importe quelle
autem libro probatur sic. Illud quod convenit autre, et que n'importe quelle partie soit
alicui per seipsum, convenit cuilibet parti eius, fondée en n'importe quelle autre. Ceci est
si sit partibile. Si igitur aliquid partibile sit impossible puisqu'il s'ensuivrait qu'une seule
stans per seipsum, oportebit quod quaelibet et même partie serait à la fois et au même
pars eius stet per seipsam, et ita non innitetur point de vue cause et effet. Ce qui est
alteri ad constitutionem totius. Haec autem impossible.
probatio non est adeo efficax, quia non est Dans ce livre, la chose est prouvée ainsi. Si
necessarium quod quidquid per se convenit une chose est divisible, ce qui lui convient par
alicui toti conveniat singulis partibus eius. Est soi convient à sa partie. Si donc une réalité
enim quoddam totum similium partium ut aer divisible se tenait par soi, il faudrait que
et aqua, et quoddam dissimilium ut animal et n'importe quelle partie se tienne par elle-
domus. Quod autem id quod est stans per même, en sorte qu'elle ne s'appuierait pas sur
seipsum sit simplex, id est non compositum ex une autre pour constituer le tout. Cette preuve
multis, probatur duplici ratione. In omni n'est pas aussi efficace, parce qu'il n'est pas
composito ex pluribus partibus necesse est nécessaire que tout ce qui par soi convient au
ponere quemdam partium ordinem, ut scilicet tout convienne à chacune de ses parties. Il y a
una pars eius sit melior et alia vilior. Multa en effet des touts formés de parties
enim ad unum constituendum ordine quodam homogènes, comme l'air et l'eau, il y en a
perveniunt sicut et ab uno multitudo ordine formés de parties hétérogènes, comme l'animal
quodam progreditur. Unde videmus quod in et la maison.
compositione corporis naturalis forma est Puis par une double raison, l'auteur prouve que
praestantior materia et in compositione ce qui se tient par soi est simple, c'est-à-dire
corporis mixti unum elementum dominatur et non composé. Dans tout « composé » de
in compositione partium animalis unum parties multiples, on doit poser un ordre des
membrum est principalius alio et in partibus parties, de telle sorte que «l'une soit meilleure
alicuius continui una pars magis accedit ad », l'autre « plus vile ». Les choses multiples
punctum, quod est principium magnitudinis, parviennent à constituer une unité selon un
quam alia. Si ergo aliquid compositum ex certain ordre, de même que la multitude
pluribus partibus sit stans per seipsum, s'éloigne de l'unité selon un certain ordre.
oportebit quod quaelibet pars eius sit stans ex Aussi voyons-nous que dans la composition
qualibet et ita pars melior dependebit ex parte du corps naturel, la forme l'emporte sur la
viliori et e converso. Secunda ratio est quia matière; dans celle des corps mixtes, un
omne quod est stans per seipsum, est sibi élément domine; dans la composition des
sufficiens in suo esse, non indigens alio ad sui parties de l'animal, un membre est principal; et
subsistentiam; per quod non excluditur dans les parties du continu, une partie se
dependentia a causa agente sed a causa formali rapproche davantage du point - principe de la
et materiali subsistentiam praestante. Omne grandeur- que l'autre. Si donc un composé de
autem compositum ex partibus non est sibi parties multiples se tenait par soi, il faudrait
sufficiens, sed indiget ad sui subsistentiam que n'importe quelle partie se tienne par
partibus ex quibus componitur, quae se habent n'importe quelle autre, mais alors une partie «
in habitudine causae materialis ad totum. Ergo meilleure » dépendrait d'une partie « plus vile
nullum compositum ex partibus est per se » et inversement.
stans. Omnis igitur substantia per se stans est Le second argument dit que tout ce qui se tient
simplex. Sciendum tamen est quod haec par soi a un être autosuffisant et n'a donc pas
secunda ratio distincte ponitur in libro Procli, besoin d'autre chose pour subsister. Ceci
sed in hoc libro inducitur per modum n'exclut aucunement la dépendance à l'égard
conclusionis. de la cause agente, mais celle à l'égard des
causes formelle et matérielle qui assurent sa
subsistance. Aucun composé de parties « ne se
suffit », mais a besoin pour subsister « des
parties dont il est composé» et qui ont valeur,
à l'égard du tout, de cause matérielle. Aucun
composé ne se tient donc par soi. En
conséquence « toute substance se tenant par
soi est simple ». Il faut savoir que ce second
argument, qu'ici l'auteur introduit par mode de
conclusion, est présenté comme distinct dans
le livre de Proclus.
Lectio 29 29) Toute substance simple se tient par
[84264] Super De causis, l. 29 Hic ponitur elle-même, c'est-à-dire par sa propre
propositio conversa prioris, quae talis est:
essence.
omnis substantia simplex est stans per
seipsam, scilicet per essentiam suam.
Là, l'auteur pose la proposition converse de la
Sciendum tamen est quod haec propositio in
précédente, et dit : «Toute substance simple se
commento non probatur, sed interponitur
tient par elle-même, c'est-à-dire par sa propre
quiddam quod probatur, scilicet quod
essence ». Il faut savoir que cette proposition
substantia stans per seipsam est creata sine
n'est pas prouvée dans le livre, mais y est
tempore et est in substantialitate sua superior
intercalé un argument qui lui est prouvé, à
substantiis temporalibus. Et haec est LI savoir que « la substance qui se tient par soi
propositio libri Procli sub his verbis: omne est créée en dehors du temps, et est, dans sa
authypostaton exemptum est ab his quae propre substance, au-dessus des substances
tempore mensurantur secundum suam corporelles ». Elle correspond à la proposition
substantiam. Ubi considerandum est quod hoc 51 de Proclus, formulée en ces termes : «Tout
quod dicitur secundum suam substantiam auto-constituant est transcendant aux êtres qui
potest referri vel ad ipsas substantias sont mesurés par le temps selon leur substance
temporales, quarum esse substantiale variationi ».
subiacet, unde secundum suam substantiam Il faut considérer que « selon leur substance »
tempore mensurari dicuntur, vel potest referri peut être référé soit aux substances
ad substantias per se stantes, quae secundum temporelles, dont l'être substantiel est soumis
suam substantiam sunt substantiis au changement - d'où on dit que «selon leur
temporalibus superiores. Huius ergo substance, elles sont mesurées par le temps »
propositionis superinductae ponitur probatio -; soit aux substances se tenant par soi qui,
talis. Ostensum est enim supra quod nulla selon leur substance, sont supérieures aux
substantia stans per seipsam cadit sub substances temporelles.
generatione. Omnes autem substantiae quae La preuve de la proposition introduite est telle.
mensurantur tempore secundum suam Il a été vu plus haut qu'aucune substance se
substantiam cadunt sub generatione. Per hoc tenant par soi n'est engendrable. Or toutes les
enim secundum suam substantiam a tempore substances qui sont mesurées par le temps sont
mensurantur quod eorum esse substantiale engendrables. Du fait que leur être substantiel
variatur per generationem et corruptionem. est soumis à la génération et à la corruption,
Relinquitur ergo quod nulla substantia stans elles sont mesurées par le temps selon leur
per seipsam cadat sub tempore, sed est substance. Il reste donc qu'aucune « substance
superior omnibus substantiis temporalibus. se tenant par soi» n'est soumise« au temps »,
Possumus autem ex hac propositione sic mais qu'elle est « supérieure» à toutes les
probata concludere illam quae praemittitur. Si substances «temporelles ».
enim hoc est proprium substantiae per se De cette proposition ainsi prouvée, nous
stantis quod sit non cadens secundum suam pouvons conclure sur celle qui précède. Si
substantiam sub tempore, hoc autem convenit c'est le propre de la substance se tenant par soi
omni substantiae simplici, quia omnis de ne pas être soumise au temps selon sa
substantia generabilis cadens sub tempore est substance, alors ceci convient à toute
composita ex materia et forma. Relinquitur substance simple, puisque toute substance
quod omnis substantia simplex sit stans per générable et tombant sous le temps est
seipsam, quod fuit primo propositum. composée de matière et de forme. Il en résulte
donc que toute substance simple se tient par
soi, ce qui fut posé d'abord.

Lectio 30 30) Toute substance créée dans le


[84265] Super De causis, l. 30 Postquam temps, ou bien est toujours dans le
prosecutus est de diversitate rerum quae est
temps et le temps ne l'excède pas,
secundum generationem et corruptionem, et
simplicitatem et compositionem, hic tertio puisque sa création coïncide avec celle
prosequitur de diversitate quae est secundum du temps ; ou bien elle excède le temps
temporale et aeternum. Et circa hoc duo facit. et le temps l'excède puisqu'elle est
Primo ostendit quomodo aliqua dupliciter sunt
créée en certaines portions du temps.
sempiterna et temporalia, secundo ostendit
quomodo est simul et aeternum et temporale,
Après avoir traité de la diversité des choses
ibi: inter rem cuius substantia etc.; vel in prima
selon la génération et la corruption, puis selon
ponit ordinem temporalium ad invicem, in
la simplicité et la composition, l'auteur traite
secunda ordinem aeternorum ad invicem, ibi:
de la diversité selon le temps et l'éternité. À ce
inter rem cuius substantia et cetera. Circa
propos, il fait deux choses. Il montre d'abord
primum ponit talem propositionem: omnis
comment certaines substances sont, de deux
substantia creata in tempore aut est semper in
façons, éternelles et temporelles; puis
tempore et tempus non superfluit ab ea
comment quelque chose peut être à la fois
quoniam est creata et tempus aequaliter, aut
éternel et temporel, là où il dit : « Entre une
superfluit super tempus et tempus superfluit ab
chose dont la substance et l'activité etc. ».
ea quia est creata in quibusdam horis
Autrement dit, il établit d'abord l'ordre que les
temporis. Ad cuius evidentiam considerandum
réalités temporelles, puis les réalités éternelles,
est quod, quia tempus est numerus motus,
entretiennent entre elles, là où il dit : « Entre
omnis substantia mobilis dicitur esse creata in
une chose dont la substance etc. ». Il
tempore. Est autem duplex substantia mobilis.
commence par poser la proposition suivante :
Una quidem cuius motus est in toto tempore,
« Toute substance créée dans le temps, ou bien
sicut corpus caeleste cuius motus tempori
est toujours dans le temps et le temps ne la
adaequatur eo quod tempus est primo et per se
dépasse pas, puisqu'elle est créée en même
mensura motus caeli et per illum motum
temps que le temps; ou bien dépasse le temps
mensurat omnes alios motus. Et hoc sive
et le temps la dépasse puisqu'elle est créée en
ponamus quod motus caeli semper fuerit et
certaines portions du temps ».
semper sit futurus, ut Aristoteles posuit et
Pour le voir, il faut considérer que, puisque le
quidam alii philosophi, sive etiam motus caeli
temps est le nombre du mouvement, toute
non semper fuerit nec semper sit futurus, ut
substance mobile est dite créée dans le temps.
fides Ecclesiae docet, quia sic etiam motus
Or il Y a deux types de substance mobile. La
caeli adaequatur tempori; non enim tempus fuit
première est celle dont le mouvement a lieu
antequam motus caeli inciperet nec erit tempus
dans le temps tout entier, comme le corps
postquam motus caeli esse desierit. Unde
céleste dont le mouvement égale le temps, dès
omnibus modis substantia caelestis corporis
lors que le temps est premièrement et par soi
ratione sui motus est semper in tempore et
la mesure du mouvement du ciel par qui le
tempus non excedit ipsam, sed ad invicem
temps mesure tous les autres mouvements.
adaequantur. Quaedam vero substantiae
Soit que nous posions que le mouvement du
mobiles sunt, quarum esse et motus non est in
ciel a toujours été et sera toujours, comme le
toto tempore sed in aliqua parte temporis, sicut
font Aristote et certains autres philosophes;
patet de substantiis generabilibus et
soit que nous posions qu'il n'a pas toujours été
corruptibilibus. Et quia huiusmodi substantia
et n'existera pas toujours, comme nous
non habet habitudinem ad totum tempus sed ad
l'enseigne la foi de l'Eglise, le mouvement du
partem temporis, invenitur autem aliqua pars
ciel égale le temps; en effet, le temps n'existait
temporis maior duratione eorum et aliqua pars
pas avant que le mouvement du ciel ne
minor. Inde est quod huiusmodi substantia commence, ni n'existera une fois que le
excedit tempus quantum ad aliquam eius mouvement du ciel aura cessé. Par conséquent
partem, quae scilicet est minor duratione eius; et de toutes les manières, la substance du corps
et iterum exceditur a tempore quantum ad céleste, en raison de son mouvement, est
illam partem quae est maior duratione eius. In toujours dans le temps et n'excède pas le
libro enim Procli invenitur haec propositio LV temps, mais l'un et l'autre s'égalent. Il y a
planius et brevius, sic: omne quod secundum certaines substances mobiles dont l'être et le
tempus subsistit, aut eo quod semper tempore mouvement ne sont pas dans le temps tout
est, aut aliquando in parte temporis entier, mais dans une partie du temps
hypostasim habens. Ad praemissae autem seulement, comme c'est évident pour les
propositionis manifestationem primo ponitur substances générables et corruptibles. Parce
probatio, secundo infert quoddam corollarium, que la substance de ce genre n'a pas de rapport
ibi: iam ergo ostensum est ex hoc et cetera. au temps tout entier, mais à une partie du
Probatio autem ponitur eadem in utroque libro. temps, on trouve une partie du temps plus
Ita enim procedit ordo rerum ut similia se grande que sa durée à elle, et une autre plus
invicem subsequantur; ea vero quae sunt petite que sa durée. C'est pourquoi une telle
penitus dissimilia non subsequuntur se invicem substance dépasse le temps dans cette partie
in gradibus rerum, nisi per aliquod medium. plus petite que sa durée, mais est dépassée par
Sicut videmus quod animal perfectum et planta le temps dans cette autre partie qui est plus
sunt dissimilia penitus quantum ad duo: nam grande que sa durée. Dans le livre de Proclus,
animal perfectum est sensitivum et mobile on trouve cette proposition, la 55e, plus
motu processivo, planta autem neutrum horum clairement et brièvement exposée : « Tout ce
habet; natura ergo non procedit immediate ab qui subsiste selon le temps, subsiste ou bien en
animalibus perfectis ad plantas, sed producit in étant toujours dans le temps, ou bien en étant
medio animalia imperfecta, quae sunt dans une partie du temps ».
sensibilia cum animalibus et immobilia cum Pour rendre manifeste cette proposition,
plantis. Manifestum est autem quod l'auteur donne d'abord la preuve, puis infère un
substantiae spirituales quae parificantur corollaire où il dit : « Il est désormais clair etc.
aeternitati, ut supra dictum est, et substantiae ». La preuve est la même dans les deux livres.
generabiles et corruptibiles, sunt penitus L'ordre des choses est tel que celles qui se
dissimiles: nam substantiae spirituales et sunt ressemblent se suivent : dans la série des
semper et sunt immobiles, quorum neutrum réalités, celles qui sont par trop dissemblables
convenit substantiis generabilibus et ne peuvent se suivre, sinon par un
corruptibilibus. Unde oportet ponere inter haec intermédiaire. Nous voyons que l'animal
duo extrema aliquod medium quod sit simile parfait et la plante sont trop dissemblables de
utrique extremo, ut sic gradus rerum procedant deux points de vue : l'animal parfait est
per similia. Et sic Proclus investigando sensible et doué de mouvement progressif, la
procedit. Inter id quod est semper immobiliter plante n'a ni l'un ni l'autre; aussi la nature ne
ens et id quod est aliquando mobiliter, non procède-t-elle pas immédiatement des
potest inveniri nisi triplex medium: scilicet id animaux parfaits aux plantes, mais produit-
quod semper movetur, id quod aliquando elle, entre les deux, des animaux imparfaits
immobiliter est, id quod aliquando est. Hoc qui sont sensibles comme l'animal et
autem tertium non potest esse medium, quia id immobiles comme la plante. Il est manifeste
quod aliquando est idem est ei quod aliquando que les substances spirituelles qui égalent
movetur, quod diximus esse extremum. l'éternité - comme on l'a dit plus haut et les
Similiter etiam nec potest esse medium id quod substances engendrables et corruptibles sont
aliquando immobiliter est. Impossibile est par trop différentes : en effet, les premières
enim esse aliquod tale: nihil enim desinit esse existent toujours et sont immobiles alors que
nisi per aliquam transmutationem, unde id ces deux caractères ne conviennent pas aux
quod immobiliter est non potest esse aliquando substances générables et corruptibles. Aussi
ens sed est semper ens. Relinquitur ergo quod faut-il poser entre ces deux extrêmes quelque
medium inter id quod semper est immobiliter intermédiaire qui leur soit semblable à l'un et à
et inter id quod aliquando est mobiliter sit id l'autre, de telle sorte que les degrés des choses
quod semper movetur. Hoc enim convenit cum procèdent à partir des semblables.
superiori quidem in hoc quod est semper esse, Proclus procède ainsi dans sa recherche. Entre
cum inferiori vero extremo in hoc quod est ce qui est un étant « toujours» immobile et
moveri. Utitur autem nomine generationis celui qui est «parfois» mobile, on ne peut
communiter pro qualibet transmutatione, quia trouver que trois « intermédiaires» : ce « qui
in quolibet motu includitur generatio et est toujours» mû; ce qui est « quelque fois»
corruptio, ut dicitur in VIII physicorum. Sic immobile; ce qui « quelque fois » est. Ce
igitur substantiae quae semper moventur, dernier ne peut être un intermédiaire, parce
scilicet caelestia corpora, contingunt secundum que « ce qui est parfois» est la même chose
quamdam similitudinem utrumque extremum; que « ce qui est parfois mû ». Or celui-ci,
et per ea coniunguntur quodammodo avons-nous dit, est un des extrêmes. De la
substantiae superiores immobiles substantiis même façon ne peut être un intermédiaire «ce
inferioribus generabilibus et corruptibilibus, in qui est parfois immobile ». Il est impossible,
quantum scilicet virtus superiorum en effet, que quelque chose soit tel : rien ne
substantiarum defertur ad generabilia et peut cesser d'être sinon par un changement;
corruptibilia per motum caelestium corporum. aussi «ce qui est immobile» ne peut pas l'être
Ex his autem inducit consequenter quoddam «parfois », mais l'est « toujours ».
corollarium, scilicet quod duplex est L'intermédiaire entre « ce qui est toujours
perpetuitas vel perpetua durabilitas: una immobile» et « ce qui est parfois mobile» reste
quidem per modum aeternitatis, alia vero per donc «ce qui est toujours mû ».
modum totius temporis, et differunt hae On use communément du terme de
perpetuae durationes tripliciter. Primo quidem «génération» pour désigner tout changement,
quia perpetuitas aeternalis est fixa, stans, parce que tout changement comprend une
immobilis; perpetuitas autem temporalis est génération et une corruption, comme le dit
fluens et mobilis, in quantum tempus est Aristote au livre VIII de sa Physique82. Ainsi
mensura motus, aeternitas autem accipitur ut les substances qui sont toujours mues, c'est -à-
mensura esse immobilis. Secundo quia dire les corps célestes, touchent à l'un et l'autre
perpetuitas aeternalis est tota simul quasi in extrêmes selon une certaine similitude. Par
uno collecta; perpetuitas autem temporalis elles, les substances supérieures immobiles
habet successivam extensionem secundum sont unies aux substances engendrables et
prius et posterius quae sunt de ratione corruptibles dans la mesure où la puissance
temporis. Tertio quia perpetuitas aeternalis est des substances supérieures est déférée aux
simplex, tota secundum seipsam existens; sed réalités engendrables et corruptibles par le

82
Cf. VIII, 3, 254a 11-12.
universalitas sive totalitas perpetuitatis mouvement des corps célestes.
temporalis est secundum diversas partes sibi De ceci, l'auteur induit, par la suite, un
succedentes. corollaire, à savoir double est la « perpétuité»
ou «durée» perpétuelle : l'une par mode
d'éternité; l'autre selon la totalité du temps.
Ces deux durées perpétuelles diffèrent d'une
triple façon. Premièrement, la perpétuité
éternelle est fixe, stable et immobile; la
perpétuité temporelle est fluante et mobile. En
tant que le temps est mesure du mouvement,
l'éternité est prise comme mesure de l'être
immobile. Deuxièmement, la perpétuité
éternelle est tout entière « simultanée »,
comme « ramassée » en un; la perpétuité
temporelle est successive, « s'étendant selon
l'avant et l'après », lesquelles succession et
extension sont définitionnelles du temps.
Troisièmement, la perpétuité éternelle est
simple, se tenant « tout entière en elle-même
»; alors que «l'universalité» ou totalité de la
perpétuité temporelle est faite de diverses
parties se succédant.
Lectio 31 31) Entre une chose dont la substance
[84266] Super De causis, l. 31 In praecedenti et l'activité sont dans le moment de
propositione manifestatus est ordo
l'éternité et une chose dont la
temporalium ad invicem, hic autem
manifestatur ordo aeternorum ad invicem. Et substance et l'activité sont dans le
primo ponitur inter aeterna aliquid quod est moment du temps, il existe un
omnimodo aeternum et aliquid quod est intermédiaire : ce dont la substance
quodammodo aeternum et quodammodo relève du moment de l'éternité, et
temporale. Secundo manifestatur conditio eius l'opération du moment du temps.
quod est quodammodo aeternum et
quodammodo temporale, 32 propositione, ibi: On a vu dans la proposition précédente l'ordre
omnis substantia et cetera. Circa primum que les réalités temporelles ont entre elles. Ici
ponitur talis propositio: inter rem cuius l'auteur manifeste l'ordre des réalités
substantia et actio sunt in momento éternelles. Premièrement il présente, parmi les
aeternitatis et inter rem cuius substantia et réalités éternelles, ce qui est tout à fait éternel,
actio sunt in momento temporis existens est puis ce qui est d'une certaine façon éternel et
medium, et est illud cuius substantia est ex d'une autre temporel. En second lieu il éclaire
momento aeternitatis et operatio ex momento la condition de ce qui est d'une façon éternel et
temporis. Et videtur hic sumi momentum d'une autre temporel, et ce à la proposition 32
aeternitatis vel temporis pro mensuratione, ut où il dit : « Toute substance tombant sous
scilicet illud dicatur esse in momento l'éternité etc. ». Relativement au premier point,
aeternitatis quod aeternitate mensuratur, et in il pose la proposition suivante : « Entre une
momento temporis quod tempore mensuratur. chose dont la substance et l'activité sont dans
Haec etiam propositio ponitur CVI in libro le moment de l'éternité et une chose dont la
Procli, sub his verbis: omnis eius quod substance et l'activité sont dans le moment du
omniquaque aeternale est secundum temps, il existe un intermédiaire : ce dont la
substantiam et operationem, et eius quod substance relève du moment de l'éternité, et
substantiam habet in tempore, medium est l'opération du moment du temps ».
quod hac quidem aeternale est, hac autem Il apparaît ici que le « moment de l'éternité»
tempore mensuratur. Posset autem alicui videri ou « celui du temps» est employé à la place du
quod hoc medium sit corpus caeleste, quod mot « mesure », en ce sens que ce qui est dit
quidem secundum substantiam suam être dans le moment de l'éternité est « ce qui
incorruptibile est, sed motus eius tempore est mesuré par l'éternité » et ce qui est dit être
mensuratur. Sed hoc non bene dicitur. Nam in dans le moment du temps renvoie à «ce qui est
praecedenti propositione illud quod semper mesuré par le temps ». Cette proposition est
movetur positum est simpliciter inter formulée, dans le livre de Proclus -
temporalia. Ut enim in IV physicorum proposition 106 - en ces termes : «Entre l'être
philosophus dicit: sicut tempus mensurat totalement éternel, à la fois dans sa substance
motum, ita nunc temporis mensurat mobile. et dans son activité, et l'être dont la substance
Unde corpus caeleste quod movetur, non est in est temporelle, il y a un milieu, c'est l'être qui,
momento aeternitatis, sed in momento sous un aspect est éternel et, sous un autre,
temporis. Et praeterea motus non est actio eius. mesuré par le temps».
Quod movetur, sed magis passio: est autem On pourrait penser que cet intermédiaire est le
actio moventis, ut dicitur in III physicorum. corps céleste qui, selon sa substance, est
Principium autem motus est anima, ut in 2 incorruptible mais dont le mouvement reste
propositione habitum est. Quia ergo anima mesuré par le temps. Mais ce n'est pas ce qui
nobilis secundum se est immobilis, actio autem est dit. En effet, la proposition précédente a
eius est motus, consequens est ut anima posé que ce qui est toujours mû appartient
secundum suam substantiam sit in momento absolument aux réalités temporelles. Le
aeternitatis, eius vero actio sit in tempore. Philosophe dit bien, au livre IV de sa
Corporis vero quod movetur et substantia et Physique83, que, de même que le temps
operatio est in tempore; intelligentiae vero et mesure le mouvement, de même l'instant du
substantia et actio est in momento aeternitatis. temps mesure le mobile. Aussi le corps céleste
Huius autem propositionis probatio est similis qui est mû n'est-il donc pas dans le moment de
probationi praemissae propositionis. Supra l'éternité, mais dans le moment du temps. En
enim dictum est quod gradus entium outre, le mouvement n'est pas l'action, mais
continuantur sibi invicem secundum quamdam plutôt la passion de ce qui est mû : c'est du
similitudinem; unde ea quae sunt totaliter moteur que le mouvement est l'action, comme
dissimilia consequuntur se invicem in ordine le dit la Physique au livre III84.
rerum per aliquod medium quod habet Le principe du mouvement est l'âme, comme
similitudinem cum utroque extremorum. Res cela a été établi à la proposition 2. Puisque
autem illa cuius substantia et actio est in l'âme noble est en soi immobile et que son
tempore, totaliter dissimilis est illi cuius action est un mouvement, il s'ensuit que l'âme,
substantia et actio est in aeternitate, ergo selon sa substance, est dans le moment de
necesse est ut inter eas sit tertia res media, vel l'éternité, mais son action est dans le temps.
ita quod substantia eius cadat sub aeternitate Or, aussi bien la substance que l'opération du
et actio sub tempore, vel e converso. Sed hoc corps qui est mobile sont dans le temps; mais

83
Cf. IV, 11, 219 b22-23.
84
Cf. III, 202 a 26- 27.
esse non potest quod alicuius rei substantia sit la substance comme l'action de l'intelligence
in tempore et actio in aeternitate, quia sic sont dans le moment de l'éternité.
actio esse altior et melior quam substantia et La preuve de cette proposition ressemble à
effectus quam causa, quod est impossibile. celle de la précédente. On a dit plus haut que
Relinquitur ergo quod illa res media sit les degrés des êtres se continuent selon une
secundum substantiam suam in momento certaine ressemblance; aussi les réalités
aeternitatis et secundum operationem in dissemblables en tout ne se suivent, dans
tempore. Et hoc est quod probare intendimus. l'ordre des choses, que grâce à un
intermédiaire s'apparentant à l'un et l'autre
extrêmes. Or la chose dont la substance et
l'action sont dans le temps diffère totalement
de celle dont la substance et l'action sont
éternelles; «il faut donc qu'il y ait entre» elles
une «troisième chose intermédiaire », c'est-à-
dire quelque chose dont.la substance « tombe
sous l'éternité et l'action sous le temps », ou
bien l'inverse. Mais il ne se peut pas que la «
substance » d'une chose soit «dans le temps»
quand « son action » est « dans l'éternité »,
parce qu'« alors son action serait » plus élevée
et« meilleure» que sa « substance », partant,
l'effet serait supérieur il la cause, ce qui est
impossible. Reste donc que la réalité
intermédiaire soit, selon sa substance, dans le
moment de l'éternité et, selon son opération,
dans le temps. C'est bien ce que nous
entendions prouver.
Lectio 32 32) Toute substance tombant sous
[84267] Super De causis, l. 32 Quia in l'éternité en certaines de ses
praecedenti propositione probatum est esse
dispositions et sous le temps en
aliquam rem cuius substantia est in aeternitate
et actio in tempore, consequenter huiusmodi certaines autres, est à la fois être et
substantiae conditionem ostendit in hac ultima génération.
propositione, dicens: omnis substantia cadens
in quibusdam suis dispositionibus sub Parce qu'il a été prouvé, dans la proposition
aeternitate et cadens in quibusdam suis précédente, qu'il existe quelque chose dont la
dispositionibus sub tempore est ens et substance est dans l'éternité et l'action dans le
generatio simul. Et haec eadem propositio temps, l'auteur en conséquence montre la
ponitur CVII in libro Procli, sub his verbis: manière d'être de ce type de réalité dans cette
omne quod hac quidem aeternale hac autem ultime proposition qui dit : « Toute substance
temporale, et ens est simul et generatio. Ad tombant sous l'éternité en certaines de ses
huius autem propositionis manifestationem tria dispositions et sous le temps en certaines
facit. Primo praemittit probationem autres, est à la fois être et génération ». La
propositionis inductae, quae quidem tota proposition 107 du livre de Proclus dit la
dependet ex significatione nominum. Quia même chose en ces termes : « Ce qui est
enim aeternitas est tota simul, carens éternel sous un aspect et temporel sous un
successione praeteriti et futuri, ut supra autre est à la fois étant et génération ».
habitum est, id quod est in aeternitate dicitur Pour faire comprendre cette proposition,
ens, quia semper est in actu. Tempus autem l'auteur fait trois choses. Il présente d'abord
consistit in successione praeteriti et futuri, une preuve tout entière tirée de la signification
unde id quod est in tempore est quasi in fieri, des mots. L'éternité est tout entière simultanée,
quod significat nomen generationis. Quod ergo sans succession de passé et de futur, comme
est totaliter in aeternitate, est totaliter ens; on l'a vu plus haut; c'est pourquoi on appelle
quod autem est totaliter in tempore, est totaliter étant ce qui est dans l'éternité puisqu'il est
generatio. Quod vero est secundum aliquid in toujours en acte. Le temps, en revanche,
tempore et secundum aliquid in aeternitate, est consiste en une succession de passé et de
simul ens et generatio. Secundo ibi: iam ergo futur; aussi ce qui est dans le temps est-il
manifestum est etc., inducit quoddam comme en devenir, ce que signifie le mot de
corollarium. Est enim talis dispositio entium génération. Ce qui donc est totalement dans
quod inferiora a superioribus dependent. Unde l'éternité est totalement étant; ce qui est
necesse est quod id quod est totaliter generatio, totalement dans le temps est totalement
quasi substantiam et operationem habens in génération. Mais ce qui est, sous un aspect
tempore, dependeat ab eo quod est simul ens et dans l'éternité et sous un autre dans le temps,
generatio, habens substantiam in aeternitate et est à la fois étant et génération.
operationem in tempore. Hoc autem necesse Deuxièmement, là où il dit : « Il est désormais
est quod dependeat ab eo quod est totaliter in manifeste etc. », l'auteur introduit un
aeternitate secundum substantiam et corollaire. Les êtres sont ainsi disposés que les
operationem; et hoc ulterius dependeat ab ente inférieurs dépendent des supérieurs. Partant, il
primo quod est supra aeternitatem, quod est est nécessaire que ce qui est totalement
principium durationis rerum omnium et génération, c'est-à-dire ce dont la substance et
sempiternarum et corruptibilium. Tertio ibi: l'opération sont dans le temps, dépende de ce
necessarium est unum faciens etc., ostendit qui est à la fois étant et génération, c'est-à-dire
quod ab isto uno primo omnia dependeant. Et de ce dont la substance est dans l'éternité et
ad intellectum huius quod hic dicitur, sumenda l'opération dans le temps. Ceci, à son tour, doit
est CXVI propositio Procli, quae talis est: dépendre de ce qui est totalement dans
omnis Deus participabilis est, excepto uno. l'éternité selon sa substance et son opération;
Quae quidem propositio ponitur ab eo ad et ceci dépend ultimement de l'étant premier
ostendendum quomodo Platonici ponebant qui est au-delà de l'éternité, principe de la
plures deos. Non enim ponebant omnes ex durée « de toutes choses, des éternelles »
aequo, sed unum ponebant primum, qui nihil comme des corruptibles.
participabat, sed est essentialiter unum et Troisièmement, là où il dit : « Il est nécessaire
bonum; alios vero deos ponebant inferiores que l'un fasse acquérir les unités etc. », l'auteur
participantes ipsum unum et bonum. Et huius montre que de l'un premier tout dépend. Pour
probationem inducit quia de primo et supremo le comprendre, il faut prendre la proposition
Deo manifestum est quod nihil participat, 116 de Proclus qui est telle :
alioquin non esset prima causa omnium; « Tout dieu est participable, sauf l'Un ».
semper enim participans praesupponit aliquid Cette proposition est établie par
prius quod est per essentiam. Sed quod omnes Proclus afin de montrer comment les
alii dii sint participantes, probat per hoc quia si Platoniciens posaient plusieurs dieux.
primus Deus est unum essentialiter et non Ils ne les posaient pas tous égaux, mais
participative, aut aliquis aliorum deorum est ils posaient un premier qui ne
similiter unum et sic in nullo differt a primo, participait de rien, mais qui était par
aut oportet quod sit unum participative. Si essence un et bien; ils posaient les
enim ipsum unum est essentia primi, oportet autres dieux comme inférieurs,
quod si aliquid ab eo differat, quasi secundum participants de l'un et du bien mêmes.
post ipsum existens, non sit tale quod essentia L'auteur introduit la preuve de ceci <en
eius sit ipsum unum, sed sit participans disant> qu'il est évident que le dieu
unitatem. Et hoc est quod hic proponitur, quod premier et suprême ne participe de rien.
necesse est ponere unum primum faciens Sans cela il ne serait pas la cause
adipisci unitates, id est a quo participant première de tout. En effet, ce qui
unitatem quaecumque sunt unum, et ipsum non participe présuppose toujours quelque
adipiscitur, id est non participat unitatem ab chose d'antérieur, qui est par essence.
aliquo alio. Et huius quidem probatio inducitur Mais que tous les autres dieux soient
quae praemissa est. des participants, l'auteur le prouve de la
façon sui vante. Si le premier Dieu est
un essentiellement et non par
participation, de deux choses l'une : ou
bien, l'un des autres dieux est
semblable à l'un, et dans ce cas il ne
diffère pas du premier; ou bien, il doit
être un par participation. Si l'unité
même est l'essence du premier, il faut
que ce qui diffère de lui comme venant
après lui ne soit pas tel que son essence
soit l'unité même : il se doit de participer de
l'unité.
C'est bien ce que l'auteur ici expose quand il
dit qu'il est nécessaire que «l'un fasse acquérir
les unités », c'est-à-dire que ceux qui sont uns
participent de lui l'unité, et que « lui-même
n'acquiert pas l'unité », c'est-à-dire ne la
participe pas d'un autre. Ce qui précède le
prouve.

Et sic terminatur totus liber de causis. Sint Ainsi se termine tout le Livre des causes.
gratiae Deo omnipotenti, qui est prima Grâces soient rendues au Dieu tout-puissant
omnium causa. qui est la cause première de tout.