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Jacques DUpin | Fragmes vers l’autre, vers l’ombre de l’autre, vers cet inconnu qui attend, qui est

là, qui était là, depuis toujours...


extraits de « BALLAST », POESIE/Gallimard, 2009
 
Écrire les yeux fermés. écrire la ligne de crête. écrire le fond de la mer... Écrire hors de soi... écrire loin de soi signifiant qu’un masque, qu’une
creuser plus profond que le vagissement du nouveau-né, que le cri de la musique, qu’une rhétorique sauvage, adhèrent à la peau d’un vivant,
chasseresse, la plainte du supplicié.... que l’enchevêtrement des racines, d’un visage ouvert – écrire hors de soi comme glisse un noeud coulant
que l’exténuation des lanières de la terreur... autour de la gorge, au-delà de la voix...
écrire sans recul. dans le noir. dans la doublure, dans la duplicité, du
noir...  
  Écrire éprouve, épouvante, cristallise le temps de ma paresse, écrire
entame et désagrège ma stature d’agonisant... et l’herbe pousse, contre
Écrire : une écoute – une surdité, une absurdité – écrire pour atteindre le toute attente, l’herbe pousse entre mes jambes, entre mes dents..., la
silence, jouir de la musique de la langue, extraire le silence du rythme et lettre fuit, par les pierres disjointes, les mottes fendues, le temps détruit,
des syncopes de la langue l’irrémédiable en suspens...
ayant peur d’écrire, cédant à la peur, écrivant debout, adossé au mur...
[...]

Écrire avec les aiguilles pins qui adoucissaient la terre devant le caveau  
de Ponge. Nîmes, un vingt août, un midi torride, nous étions quinze sous
l’ombrage odorant de son bois de pins... dans une chaotique dispersion Écrire sans point d’ancrage, sans point de mire, risque absolu, espace
de pierres huguenotes, dans la chaleur qui est la sienne, qui est la nôtre... ouvert... précipice de la langue, laconisme du funambule, – et le
volubilis de la mort qui s’accouple à l’écriture, qui s’enroule autour...
[...]
 
Écrire sur la pointe du pied, écrire en marchant sur l’eau, quand la rivière
est plus longue, plus parlante d’être sèche... Écrire entre les pattes de cette tarentule millénaire. être son comptable, et
son amant. le cireur obséquieux de ses bottillons glacés...
 
 
Écrire depuis toujours, pour quelqu’un, pour personne, écrire pour les
pierres... écrire pour un inconnu, pour un aveugle, pour un inconnu Écrire en se gardant du spéculaire, du simulacre. de la déflagration. du
aveugle... âcre le résidu de ce brasier, de cette fumée, de ce jet de pierres glissement... autour des yeux, au fond de l’oeil, hors de portée du
regard... écrire étant la traversée du souffle, l’impossible traversée... écrire, désécrire, signer la vie, la bruissante obscurité de la rivière – et
étant l’impossible... attendre que la nuit vienne pour ne jamais revenir...

   

Écrire que tu étais moi, que tu étais nue, que n’étais rien que l’ombre Dans la douleur, dans le sommeil strident, pour l’inscription exacerbée
d’un cep, que le délié d’une lettre, que la fleur de givre sur le carreau... du double...
qu’une cicatrice inversée, une morsure éteinte... que l’ouverture et le écrire en feignant d’oublier le brouillard et le ressentiment, la férule, et
fermoir. – que l’aube d’hiver et la nuit d’été – que la senteur du genêt sur que dessous s’ourdit une sorte d’assassinat, une circulation de couteaux
le tumulus au bord du chemin, – que la même phrase à l’infini, reprise, ébréchés contre laquelle Artaud s’insurge, qu’il hurle et qu’il circonscrit,
biffée, répudiée – écrite... qu’il affûte et qu’il exaspère, et qu’il anéantit, la dirigeant contre son
corps, d’un oeil de faucon, d’une écriture atroce de terrassier de
[...] l’esprit...
il était seul, d’une lucidité de supplicié, à tenir raison contre les monstres
Écrire, un mourir qui ne finit pas de s’éteindre entre mes doigts, de du dedans, seul à percer le mur, seul à tenir raison violente contre tous,
rougeoyer sous la cendre, et de reverdir sur l’aburpt de la falaise, comme malgré lui, malgré l’extorsion de sa force, malgré l’éradication de la vie,
une naissance de l’un adossée à l’agonie de l’autre, – le partage à seul à exposer son corps à la foudre, à invectiver les dieux et leurs sbires,
couteaux tirées de notre gémellité orodante... très loin de moi, seul, qui ici, et pour nous, ce qu’un soir, au Vieux Colombier, mon oeil a vu...
verse l’huile sur le feu de l’écriture, pour activer le brasier de la mort du
livre, et graisser les minuscules rouages édentés de la poétique aphasie...  
[...]
Écrire entre les cordes. écrire, comme à vingt ans, sur un ring, dans les
Écrire de froid. écrire sur un calepin qui sort de la bouche avec la buée, banlieues, arcade ouverte, dans le décompte des secondes... à présent,
quand dehors il gèle. et que tout commence, et le jour, et que le non-dit dans le décompte des années, plus sordides, plus échancrées, sans
s’insinue sous la paupière et, par les fissures et les craquements de la coquille sur le sexe, sans résine sous le pied...
glace, marque d’un trait, de plusieurs traits, l’affilement de l’iris,
[...]
l’élargissement du souffle...
Écrire comme on crucifie, les nuits de grand vent, l’âme errante, ou la
  clocharde ivre, en crevant les poux de leurs tignasses, en buvant le vin à
leur goulot – en ouvrant les cages, en jetant des sous, en tatouant la peau
Écrire d’un pas léger sur le miroitement de l’eau dans la plénitude du de l’abcès, en transfigurant le maléfice...
soir – tel un pêcheur un lancer qui amorce, et ferre, et tire dans le même
instant amoureux, ] avant de se jeter à la rivière...  
écrire étant cet éclair, cette noce noyée, un embâcle de branches et
l’interstice d’une autre lumière dans le corps de l’eau...
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