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LES ADONAISSANTS

François de Singly
2006
Pluriel - Hachette littératures

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Introduction
La société contemporaine a développé un nouveau découpage dans les âges de la vie, opposé à la
conception classique de la famille :
 Les enfants et adolescents prendraient la place des adultes, l'on parle alors d'adonaissants.
 Et les adultes-enfants, deviendraient des « adulescents ».
Or, ce découpage perturbe les rapports parents/enfants et soulève des questions sur ce phénomène nouveau
d'adonaissants, caractéristique de nos sociétés contemporaines.

A la racine du désarroi: le processus d’individualisation

L’on dénonce aujourd’hui le « flou des âges et des frontières », dont la cause serait le processus
d’individualisation et d'individualisme. L’individualisation « est le droit pour tout individu de ne pas être
défini seulement par une place, sa place dans l’organisation des générations, des sexes, ou encore dans telle
ou telle institution ».

En découle, le refus d’une réduction identitaire. Cependant, l’enfant ne devient pas pour autant un adulte.

Vers une enfance majeure?

L’individualisme emprunte à la philosophie kantienne : « Sapere Aude », Ose penser! Cette philosophie
plaide pour que tous les individus puissent ainsi être autonomes. Et, l'individualisme n'existe qu'à travers la
prise de parole.

Pourtant, l’application de cette philosophie à l’enfance ne semble pas aller de soi, étant considérée comme
contre-nature. Charles Fourier parle d’une « enfance majeure ».

On ne peut nier l’existence d’étapes dans la jeunesse, il s’agit de reconnaître l’adolescence, avec les
nouveaux besoins qui en découlent. Il s'agit pour les parents de leur accorder une « indépendance sous
condition ». L’individu est alors un hybride mineur-majeur.

Une distance au « nous » familial

D’après Norbert Elias, la société des individus s’accompagne d’un « renversement de l’équilibre nous-je »
pour les hommes et les femmes. Pour F. de Singly, ce retournement peut également s’appliquer à l’entrée
dans l’adolescence, il se décompose en 2 mouvements :
- le « nous » familial devient un « nous » générationnel, symbole d’une autre appartenance et
également de la fin de l’enfance
- et, pendant l'adolescence, le « je » s’affirme, se fait plus personnel.

Ce qui surprend ici F. de Singly, c’est que cette découverte d’un « soi profond » chez les jeunes ne les
surprend pas. En effet, les jeunes ne recherchent pas un pygmalion pour les aider à comprendre comment
fonctionne cette étape. Au contraire, ils veulent expérimenter cette transition.

Un nouvel âge de la vie, l’adonaissance

Ce nouvel âge, appelé « adonaissance » (temps situé entre l’enfance et l’adolescence), correspond à la
déstabilisation du primat du « nous » familial. Celui-ci se produit vers l’entrée au collège et les premières
années de collège. Il dépend de la scolarité et de la création d’une culture « jeune ».

La distance par rapport aux parents se traduit par des actes, marqueurs d’une transformation identitaire. Ici,
l’adonaissant prend parfois le contrôle, le pouvoir sur lui-même.

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Mais, depuis la fin du XX ème siècle apparaissent également des clivages internes dans l’adolescence,
comme en témoigne l’offre de musique, adaptée à chaque tranche d’âge. D’ailleurs, la reconnaissance des
droits de l’enfant accélère ce processus d’individualisme et d’affirmation de soi.

La question est de savoir pourquoi les jeunes, de plus en plus jeunes, ne veulent plus être considérés comme
des enfants, des petits. Les sociétés individualistes mettent en avant des concepts paradoxaux: la frontière
entre les âges est floutée, alors qu’il se produit un raffinement des catégories d’âge.

En effet, l’adonaissant est ainsi partagé entre 3 appartenances:


- familiale (n’est plus « fils de » ou « fille de »)
- générationnelle revendiquée (appartenance que l’adolescent revendique)
- générationnelle rejetée (appartenance que l’adolescent ne veut plus avoir). En outre, il s’agit de se
distinguer des plus petits que soi.

Pour cela, les adolescents s’affublent de « marqueurs visibles » (la mode vestimentaire notamment) afin de
se distinguer. Mais il y a deux types de « marqueurs » ; délébile et indélébile. Or, les « marqueurs »
indélébiles (tatouages, mutilations…) représentent un risque sur la « construction identitaire », celle-ci
dépendant d’une succession de phase, d’étape que testent l’adolescents.

En-quête des adonaissants

La famille devient une institution ouverte, plus totale. Le lien familial, plus souple, permet une distanciation
tout en restant attaché. De plus, cette distinction acceptée permet l’expansion du « moi ».

Penser par cas

La volonté de ne pas tomber dans les généralités nécessite une étude par portraits. Il s’agit de conserver
l’unité identitaire du jeune. L’ouvrage se focalise donc sur des cas particuliers.

Cette étude au cas par cas ne doit cependant pas faire oublier l’existence de « modèles », de « scénarios » qui
constituent des références générationnelles partagées par le plus grand nombre.

L’étude se fonde sur 5 critères : les valeurs générales de la société dans laquelle l’adonaissant vit, un cadre de
référence plus précis selon le milieu social, les ressources dont il dispose, les interactions du jeune avec son
environnement, et le sens qu’il veut donner à sa vie.

F. de Singly, annonce ensuite le cheminement de son analyse qui va suivre ; soit 11 chapitres répartis dans
quatre thématiques et une conclusion qui lui permettra de trancher sur « le statut (réel) de l’adonaissant ».

De fait, pour F. de Singly le diagnostic actuel selon lequel les jeunes sont élevés comme des adultes est faux.
Inversement, si les restrictions sont trop fortes, l’adonaissant reste cantonné dans « sa » culture.

Première partie:
Qu’est-ce qu’un adonaissant?

1. L’adonaissant n’est pas un adulte


La couverture de l’Express du 2 mars 2006: « pourquoi les enfants font la loi » témoigne de l’impact d’une
idée dominante : « que les enfants sont considérés comme des adultes ». Or, pour F. de Singly, cette idée est
infondée. De fait, l’adhésion à cette idée pose la question du décalage entre les faits et la représentation que
l’on a d’un monde à l’envers. Cette idée se nourrit de la force des croyances, et surtout de l’ignorance des
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changements intervenus dans la conception de l’individu.

Le jeune a désormais une nature double: il est « petit », mais n’est plus seulement « petit ».

L’heure du coucher

L’heure du coucher est ici révélatrice du statut de l’adolescent. En effet, force est de constater que cet horaire
est limité pour les adonaissants, selon s’ils ont école ou pas le lendemain. L’adonaissant ne maîtrise pas son
temps, à l’exception de certaines familles marocaines et musulmanes qui fixent quant à elles un horaire de
lever. Ne retenir que la marge de jeu dont l’adolescent dispose et oublier que ce n’est pas lui qui fixe cette
marge relève de la cécité sociale.

A l’image de la relation patient-médecin, l’enfant dispose de droits, mais ce n’est pas pour autant qu’il fixe
les règles.

Coexistent alors deux systèmes de repères, selon si l’on considère l’adonaissant comme un adonaissant ou
comme un individu. Cet embarras est visible dans la Déclaration des droits de l’enfant de 1989, et également
dans le code de Santé Publique.

L’enfant a changé de statut, ce n’est pas pour autant qu’il est devenu roi. Grâce aux droits nouveaux dont
disposent les femmes et l’enfant, la famille s’est démocratisée. Toutefois, l’enfant fait l’objet d’une
déclaration spécifique (il est mineur), ce qui prouve bien que son statut diffère toujours de celui de l’adulte.

Rupture historique

Depuis 1989, l’on assiste à un mouvement général de reconnaissance de l’enfant comme individu. Ceci a
donné naissance à la nouvelle pédagogie des années 60 : l’enfant a droit à la parole, il a son langage propre.
Françoise Dolto a joué un rôle dans l’implantation de cette nouvelle pédagogie, en insistant sur le
changement de rôle des parents.

Dès lors, le fait de croire à un enfant doué d’une nature spécifique et originale est indissociable des progrès
de l’individualisme. L’éducation change et doit changer, car l’enfant a changé d’identité et car tout individu
est « roi » dans une société individualiste.

L’autonomie comme forme de gouvernance de soi

Mais la qualification « d’enfant roi » ne signifie pas qu’il a tous les droits, mais certains droits. En effet,
l’enfant moderne a droit à un nouveau pouvoir : l’autonomie. En témoigne la loi sur l’autorité parentale du 4
mars 2002 : « Les parents associent l’enfant aux décisions qui le concernent, selon son âge et son degré de
maturité ».

Attention, l’enfant n’a cependant pas toute autorité sur son existence, même si, du fait de la démocratisation
de l’institution familiale, il est consulté pour les décisions.

Aujourd’hui, les parents jouent de nouveaux rôles. Ils deviennent les interprètes de l’identité cachée de
l’enfant, mais également des auxiliaires chargés de créer les conditions favorables à l’invention de soi.

Le jeune est relativement responsable de lui-même, comme le montre la progression dans sa liberté de
circuler. On ne doit pas confondre l’indépendance progressive, qui correspond au refus de tout lien de
dépendance, avec l’autonomie définie comme la construction personnelle de « son » monde, autonomie qui
n’est pas incompatible avec le respect des règles.

Avant, l’éducation visait à l’indépendance, aujourd’hui l’apprentissage de l’autonomie n’y conduit pas
toujours.

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La nature double de l’enfant

Une polémique s’est développée sur le statut de l’enfant. Entre, 1924 et 1989, la Convention des droits de
l’enfant a changé le statut de l’enfant est lui reconnaît une double nature ; à la fois « petit » et « humain ».
L’enfant a le droit d’avoir des territoires personnels, où il apprend l’autonomie. Ceci éveille des tensions
entre protection et libération.

Les personnes traditionnellement dotées du pouvoir renoncent provisoirement à leur taille, pour s’approcher
des enfants, de leurs besoins. Le Mac Donald’s en est l’illustration ; ici, les parents abolissent
momentanément certaines règles, comme celles de manger avec les mains et se mettent à la portée de leurs
enfants.

L’enfance reste l’horizon indépassable des sociétés modernes, c’est, avec la jeunesse, une des références les
plus attractives de nos sociétés individualistes.

L’enfance oubliée?

L’enfant serait oubliée du fait de son statut de roi. La société occidentale serait devenue « adolescentrique ».
L’on observe pourtant une autonomisation progressive de l’enfant, avec l’allongement de la jeunesse. Si
l’autonomie est plus grande, il ne bénéficie pas de plus d’indépendance pour autant.

Le déclin de l’obéissance

F. de Singly pointe, qu’en mettant l’accent sur l’autonomie, l’obéissance est dévalorisée. A ce titre, est
éclairant une enquête américaine réalisée sur la période 1924-1978, qui révèle un changement des qualités
dominantes souhaitées pour les jeunes. Ainsi, on observe que la qualité de « stricte obéissance » des
enfants perd 48 points, tout comme la loyauté vis-à-vis de l’église (- 46,9 points) et les bonnes manières
(-17,3 points).

A contrario, l’indépendance gagne (+ 60 points), la tolérance (+ 42 points) et l’attention aux problèmes de


société (+ 19 points).

Ces résultats montrent un changement du modèle éducatif. Aujourd’hui, l’enfant doit être indépendant plutôt
qu’obéissant.

L’obéissance, une qualité populaire?

Des sociologues ont expliqué que la classe ouvrière serait autoritaire car le père se conduit comme un patron
et reproduit la hiérarchie professionnelle. Or, se basant essentiellement sur des a priori, cet autoritarisme
chez les ouvriers n’est pas prouvé. En fait, chez cette population, le modèle de l’enfant indépendant s’est
développé plus tardivement. Il s’agit non pas de faits liés à leur catégorie sociale, mais plutôt, des ressources
culturelles et économiques qui leur font défauts, contrairement aux milieux cadres qui en bénéficient.

Pour Emile Durkheim, « Bien agir, c’est bien obéir ». pour lui, l’individu doit apprendre les règles morales et
sociales de la société. S’il les subit pendant l’enfance, il apprend progressivement à les comprendre et à les
expliquer. La socialisation d’un individu s’opère donc en deux temps : l’enfant se soumet dans un premier
temps, puis il obéit en acceptant « librement l’autorité de la règle, à la condition que cette acceptation soit
éclairée ».

Durkheim considère que chaque individu a à la naissance des désirs illimités. L’obéissance et ma discipline
mettent des freins à ces besoins, elles permettent à l’individu de définir ce qui compte, ce qui est nécessaire.
Il ne se trouve pas seul face à ses désirs mais au contraire dispose d’une sorte de feuille de route.

Dans les années 1970 s’est développé un autre modèle. Pour exprimer ses ressources personnelles, l’enfant
doit disposer d’une large liberté. L’obéissance perd ainsi sa valeur centrale. Au lieu d’apprendre la
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soumission à la règle, l’enfant apprend aujourd’hui qu’il a le droit d’exprimer ses besoins et peut même
attendre qu’on les prenne en compte.

Aujourd’hui, l’enfant sait qu’il peut exprimer ses besoins et attendre qu’ils soient pris en compte, au lieu
d’apprendre la soumission à la règle.

Une contrepartie à l’indépendance?

Il semble que l’individu ait été plus libre et plus autonome au XIXè siècle. Mais, quelle est la contrepartie à
l’indépendance ? D’abord, les jeunes (tout milieu social) veulent une plus grande liberté. Ensuite, les adultes
insistent sur la nature double de l’enfant.

Il s’agit pour chaque famille de rechercher l’équilibre idéal entre les droits (symboles d’indépendance) et les
devoirs (qui relèvent de l’obéissance).

2. L’adonaissant devient en partie « propriétaire » de lui-


même
L’individualisme puise à plusieurs « sources du moi ». L’une d’elles affirme que l’individu ne devient lui-
même que s’il est propriétaire de lui-même. Ceci est la condition préalable à la construction d’une identité
personnelle. F. de Singly, pour illustrer ce propos, prend deux exemples de revendications. Celui des droits
de la femme en matière de contraception et d’avortement, et celui de l’abolition de l’esclavage.
Ainsi, les slogans « Personne ne doit être l’esclave de quelqu’un d’autre » ou « Mon corps m’appartient »
expriment mieux que toute formule :
« Ce droit de l’individu à être propriétaire de soi comme condition préalable à toute construction
identitaire de l’identité personnelle »

Ne pas savoir « où aller »

Pour F. de Singly, l’histoire de la philosophie de l’individu méconnaît que l’individu doit avoir le pouvoir sur
lui-même, et ne pas être trop dépendant d’autrui.

Quand est-il pour l’adolescent. Pour D. Pasquier, après s’être détaché de l’autorité des adultes, l’adolescent
serait soumis à la « tyrannie de la majorité » - selon l’expression d’Hannah Arendt. Dès lors, l’adolescence
serait un âge trompeur puisque l’individu serait encore plus soumis.
Or, pour de Singly, la construction de soi s’opère en plusieurs temps.
- l’émancipation des tutelles parentales et des héritages,
- et, la découverte d’un soi original

De fait, cette construction passe par la distinction entre les « vraies émotions » (liées à la vraie personnalité)
et les « fausses » (celles liées à l’héritage). Cette distinction a pour effet de modifier la conception de
l’éducation.

Aujourd’hui, l’adolescence est un temps central de l’éducation où les parents s’effacent et où l’adolescent se
pare des attributs de sa génération. L’adolescent ne sait pas tout à fait où il va. C’est ce qui le différencie d’un
adulte.

La messe du temps présent

L’adonaissant a un rapport spécifique au temps, il se défini par le départ. Ce départ est symbolisé par les
sorties. F. de Singly distingue deux façons de sortir : « sortir pour sortir » et « sortir sans sortir » (à travers les
jeux vidéos et le téléphone). En fait, seul compte dans la sortie ; l’éloignement des parents.

L’adonaissant fait sien le concept de propriété privée, il tente de prendre le contrôle sur soi, sur son corps. En
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témoigne la place accordée par la Seconde Révolution au consentement éclairé.
L’adonaissant est « à moitié indépendant »

Depuis la seconde moitié du XX è siècle, la propriété de soi est devenue un impératif, transformant de facto
les définitions de l’enfant, l’adolescent et de l’éducation. Ainsi, aux rites de passage a succédé celui d’un
apprentissage progressif. L’important est alors d’admettre le principe de variation de taille durant l’enfance et
l’adolescence. Il s’agit donc pour les parents de limiter leur pouvoir, pour que les enfants s’autonomisent.

L’adolescence moderne est perçue comme un voyage, qui doit mener à « soi ». Les parents suivent ce
voyage, en rectifient la trajectoire si nécessaire, mais ne le précèdent pas.

Sortir seul

L’éducation contemporaine permet à l’adonaissant de faire des exercices de pouvoir sur soi : lorsqu’il sort, il
se débrouille, mais le parent n’est jamais loin, il l’accompagne et le protège tout en le laissant se tromper. Le
parent ne démissionne pas, il est partie intégrante de cette prise de pouvoir sur soi. Si le terme n’était pas si
péjoratif, l’on pourrait parler d’un régime de semi-liberté.

Cette transition inquiète les parents, mais la refuser c’est prendre le risque que l’enfant ne sorte pas de
l’enfance. Ce qui est tout aussi dommageable. Ici, la ligne entre trop de protection et trop de liberté est floue.

Posséder des actions à son nom

Reprenons la loi sur l’autorité parentale. L’enfant est associé aux décisions « selon son âge et son degré de
maturité ». Le flou règne autour de cette dernière notion, ce qui permet la négociation.

L’adolescence est le marqueur d’un accroissement du pouvoir de décision du jeune. Cependant, la plupart du
temps la propriété de soi n’est que conditionnelle (exemple de Bérangère, 14 ans, qui a eu des relations
sexuelles avec son professeur de musique de 27 ans). Ainsi, à l’adolescence, la propriété de soi varie en
proportion inverse du degré de légitimité des parents à intervenir. L’adonaissant est à la fois « petit » (car il
est mineur et il n’est pas propriétaire de son corps lors de relation inégalitaire) et « grand » (des droits lui
sont accordés/reconnus par la loi).

Les jeunes se préparent à être grands, sous l’impulsion de leurs parents. L’adonaissance est un temps
d’expérience, elle permet de faire des exercices personnels, ce qui peut rendre les adultes perplexes.

3. L’adonaissant veut être reconnu comme « jeune »


L’adonaissance est marquée par des tensions identitaires, au statut d’enfant mineur s’ajoutent d’autres
dimensions.

Des modèles différenciés socialement

L’on distingue les familles cadres des familles populaires. Dans les premières, la référence est la logique
individualiste. L’enfant dispose d’un domaine personnel, mais aussi d’un domaine géré en commun avec les
parents, pour tout ce qui touche notamment à la scolarité. Ici, l’adonaissant est considéré comme un
« individu ».

Dans les milieux populaires, l’éducation est « continuiste », c’est-à-dire que l’adonaissant peut avoir sa vie
propre, tout en appartenant à la famille. Ici, il est considéré comme un « jeune ».
Malgré ces distinctions, les deux modèles divergent peu.

Deux appartenances : la famille et la jeunesse

Les apparences corporelles désignent deux appartenances, l’une au genre « la famille », l’autre à la

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génération « la jeunesse ». Mais dans les deux appartenances, l’adonaissant n’est que partiellement
propriétaire de lui-même (car dépendant économiquement de leurs parents).

Une propriété de soi toujours conditionnelle

La frontière entre l’interdit (strict ou toléré) et le permis est définie et défendue par les parents. Les sanctions
peuvent être positives ou négatives. L’adonaissant accepte généralement facilement les limites que ses
parents lui imposent. Si ils les contester, cela conduit souvent à une crise.

L’adonaissant se distingue de l’enfant. Il est « jeune » (identification à une culture jeune), ce qui permet
l’opposition aux « vieux » (connotation péjorative). De plus, la jeunesse est plus attractive que l’adolescence,
elle aussi connotée négativement (crises et problèmes).

Ni petit, ni adulte: « jeune »

Se pose alors le problème des catégories d’âge. Les adonaissants ne veulent pas être des adultes, sans
toutefois rester petits. Cette période est marquée par une forte distance intergénérationnelle. Il s’agit alors de
revendiquer des droits, pour obtenir une plus juste reconnaissance de soi par rapport aux parents.

Une autre preuve de sa bonne taille


Il y a deux manières de savoir que l’on n’est pas petit :
- être avec des grands dans une quasi-égalité provisoire,
- et le fait d’être avec des jeunes de son âge, sans petits ni adultes.

Etre ensemble, avec les parents, devient un « libre ensemble » qui autorise chacun à avoir son monde
personnel, qui se confond avec le monde générationnel.

L’adonaissant veut avoir bon genre

L’appartenance au monde jeune se décline selon le genre. L’adonaissant s’inscrit rarement dans le jeu de la
séduction, à la différence de l’adolescent. Cependant, il appartient soit au genre féminin, soit masculin, et
doit le prouver. Ici, la culture jeune n’est pas homogène ; par exemple, les adonaissantes préfèrent les
« chanteurs - chanteuses », tandis que les adonaissants préfèrent, les consoles et les sports.

Le pouvoir de l’adonaissant grandit (sous-entendre par là plusieurs revendications identitaires) : il veut avoir
un royaume à lui, un royaume reconnu par les parents et d’une taille correspondant à son âge.

Deuxième partie:
Apprendre à être propriétaire de soi
en milieu cadre

4. Une identité clivée, et idéalement équilibrée


Les utopies ne sont pas forcément reprises in extenso, à l’image de la pédagogie anti-autoritaire. Les parents
des milieux cadres n’ont pas pris le risque de laisser leurs enfants totalement libres d’agir, ils se sont octroyés
un « domaine réservé », les études. Il y a donc deux domaines distincts. Dans le premier, celui de la scolarité,
les parents sont responsables. Dans le second, celui de l’expression personnelle, c’est l’adonaissant qui est
responsable/ cependant, l’adonaissant n’est pas le roi absolu de son domaine.
Ainsi, provisoirement, l’identité de l’adonaissant est dissosicée. Les parents prennent en charge la partie
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scolarité, considérent qu’elle représente peu d’intérêt pour l’adonaissant. Plus tard, l’individu parviendra à
réconcilier ces deux domaines, à tirer les bénéfices de l’un jusque dans l’autre. Dans ces familles, la
propriété de soi est strictement limitée à l’adonaissance.

Atteindre un certain équilibre

Les jeunes sont libres d’expérimenter s’ils acceptent de déléguer la gestion de leurs intérêts ultérieurs
(comme la fortune) à leurs parents. La scolarité n’est pas négligée, le reste étant accordé sous surveillance.
Ici, l’identité est clivée, entre la zone d’apprentissage scolaire (liée à sa petite taille) et la zone de liberté
(attribuée parce que « grand »). Or, ce clivage peut conduire à la désaffection des études, l’adonaissant
considérant sa scolarité comme quelque chose de secondaire.

Caractéristique de la Seconde modernité, la norme du « ni, ni » posée par F. de Singly, s’applique à


l’éducation : le maître mot est l’équilibre, plus affirmé du fait des enjeux de la reproduction sociale et
scolaire. Il s’agit pour l’adonaissant de faire preuve d’initiatives personnelles sans relâcher ses efforts pour
réussir au collège. Ceci donne naissance à « une culture de la négociation », où parent et adonaissant ont
pour objectif la victoire.

A travers l’exemple d’une adonaissante « Nina » issu d’une famille bourgeoise, et d’un adonaissant
« Martin » issu d’une famille cadre (mais recomposée), F. de Singly, montre que cet équilibre peut être
atteint.

Ainsi, Nina, à 12 ans, réalise un cumul identitaire réussit. Elle aime lire, dessiner, et apprécie « les activités
culturelles » enseignées à l’école (latin et demain le grec), comme celles émanant de la « culture jeune » (via
le poste de télévision). De plus, elle aime la musique et chante dans un groupe. Pour Nina, la culture jeune
est attrayante au regard des liens amicaux auxquels elle participe. D’ailleurs, elle est souvent invitée chez ses
copines. Si Nina se maquille, elle ne le fait pas au collège car c’est « déplacé ». Mais surtout, Nina n’est pas
en crise avec ses parents, comme le rituel du coucher auquel elle est toujours attachée. D’autres activités
révèlent une complicité et un lien bien présent surtout avec sa mère (son père n’est présent que le week-end
pour raisons professionnelles). Enfin, Nina travaille bien à l’école et sa mère confiante, ne vérifie pas ses
devoirs. Toutefois, si cet équilibre fonctionne bien, c’est dû surtout au fait que cette adonaissante bénéficie
d’une grande indépendance (elle a les clefs de la maison, circule toute seule en bus, à 3,50 € d’argent de
poche par semaine, elle connaît bien la ville et sait lire le plan de la ville, elle possède un téléphone
portable…). Mais toute cette indépendance est maîtrisée autant par cette adonaissante (qui n’en abuse pas)
que par ces parents (qui contrôle surtout les horaires du coucher, du lever et de la télévision), et Nina doit
respecter également les horaires liées à ces nombreuses activités. Seule revendication à venir, reculer les
horaires des sorties nocturnes.

Martin également 12 ans, parvient à une certaine conciliation. Martin fait du théâtre et il distingue ces
copains du théâtre du reste de son existence c’est-à-dire sa « bande » de copains avec qui il fait du roller.
Avec sa mère, il va au musée les dimanches. Si sa mère lit beaucoup, Martin (excepté les BD) n’aime ni les
livres pour enfant, ni les livres pour adultes auxquels il préfère la télévision. Concernant « le temps
scolaire », il doit faire ses devoirs avant tout autre activité. Il s’investit donc comme en témoigne ses notes.
S’il tente de justifier des choix comme sien (refus du latin), en fait, il s’appuie beaucoup sur ses parents
(choix de l’anglais et futur de l’espagnol). Toutefois, Martin ne refuse pas les études mais trouve les règles
trop strictes, comme celle lui reprochant ses élans, inadapté dans la forme. Le trait majeur de Martin, c’est de
« sourire et rire de la vie » ; il est heureux, toujours de bonne humeur. Concernant son indépendance, outre
ses sorties en bande pour faire du roller, il prend le bus pour aller au collège (qu’il préfère au métro) ; la
plupart de ces déplacements restent très proches ; compris entre 5 et 10 minutes de trajet (roller, collège,
théâtre…). Si Martin possède désormais sa propre chambre, il aime toutes les pièces de la maison. Il est
partagé entre la « culture jeune » et la « culture familiale ».

Faire de nombreux exercices de soi

L’adonaissant effectue peu de retour réflexif sur lui (tenir un journal intime), il le fait plutôt à travers des
activités. L’on voit là l’influence de la société de consommation. Grâce à des signes de jeunesse et des

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activités qui diffèrent de celles des adultes et des petits, l’adonaissant peut s’affirmer librement. Cependant
tous ne sont pas égaux, ne bénéficiant pas d’un accès égal à tous ces signes.

Cet âge est caractérisé par une volonté de connaître en essayant et en se trompant, plutôt que par la synthèse,
qui permettrait de présenter une identité cohérente. Le pouvoir sur soi a besoin de terrains pour être éprouvé.

A travers l’exemple de Nicolas 11 ans et demi, l’on peut dresser un inventaire à la Prévert de ce que la
société propose aux jeunes pour être des adolescents : un grand frère, un chien, des marques (tel Nike), la
Playstation, des posters de footballeurs, du rap et des petites fugues en ville ou chez un copain.

Mais outre cet inventaire, F. de Singly révèle ici, la pédagogie pratiquée par les parents de Nicolas, qu’il
appelle « la médiocrité éducative ». En effet, aucun de ses éléments constitués par l’inventaire précédent,
n’est « véritablement » désapprouvé par les parents de Nicolas. Ces derniers ne pratiquent pas les interdits,
ils exercent un contrôle sur la scolarité de Nicolas, ainsi que des punitions, proposent parfois des activités,
donne de l’argent de poche, autorise une liberté de circuler menant à terme à l’autonomisation. Seuls leur
contrôle et leur attente sur le « temps scolaire » apparaissent plus stricts.

Dans cet exemple, le clivage identitaire n’est pas total, puisque les deux zones (temps scolaire et temps libre)
se chevauchent, sans atteindre l’unité. En fait, l’équilibre relève surtout de l’imaginaire des parents.

5. Une balance identitaire mal réglée


Pour Bruno Bettelheim, « le danger qui guette les enfants, c’est d’être sacrifiés au futur et non plus au
passé ». Il déplore la « camisole de force de l’éducation compétitive ». L’objectif des parents devrait être de
concilier à la fois l’expérience et la liberté avec la contrainte et l’apprentissage.
Deux sources de déséquilibre existent. Soit le jeune met toute son énergie dans son domaine d’expression
personnelle, soit le parent réduit l’enfant à sa seule dimension scolaire.

Surtout « enfant »

 Sylvia ou la réduction identitaire


Cette jeune fille âgée de 12 ans, n’aime pas sa chambre, celle-ci ne lui correspond pas (l’aménagement
notamment le divan lit) et elle doit même la laisser aux invités. En outre, Sylvia est dépossédée de son temps
par la pression maternelle (qui organise rigoureusement ses journées). De fait, Sylvia reproduit les exemples
parentaux dans ses activités et elle est obsédée par l’école. D’ailleurs, avec son frère, leur principal jeu
consiste à faire ses devoirs et à vérifier que l’autre les a faits.

Sa vie n’est tournée que vers la préparation d’un avenir dessiné par les parents. Elle est peu propriétaire
d’elle-même, étant doublement dépossédée de son présent (intrusion de sa mère et des activités familiales) et
de son avenir (choix décidés par les parents). Par conséquence, elle repousse son individualisation à plus
tard, préférant la reconnaissance familiale (car bloquée).

 L’échappée virtuelle d’Ariane (presque 12 ans)


La coprésence de son frère de 8 ans donne à Ariane l’impression de rester petite (elle partage sa chambre
avec son frère). Son monde est petit, car ses parents se méfiant de ses fréquentations, elle a essuyé plusieurs
déconvenues en amitié. Ceci entraîne la recherche d’espaces de compensation d’un réel qui ne lui convient
qu’à moitié : la télévision, Internet.

Toujours dans l’exemple d’Ariane, F. de Singly pointe « l’heure d’être soi ». Ainsi, pour Ariane,
l’indifférence parentale par rapport à ses goûts est perçue comme une absence de reconnaissance personnelle,
même si elle se garde de les critiquer pendant l’entretien. Ariane a pour seule revendication de posséder un
réveil, symbole d’une maîtrise de son temps et donc d’elle-même. Ici, l’identité de cette adonaissante n’est
pas unidimensionnelle, en fait elle est limitée à trois dimensions ; « fille de », « sœur de » et élève. Où est la
place pour son identité personnelle ?

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Au vu de cet exemple, il est nécessaire de prendre l’adonaissant en compte, dans le domaine scolaire comme
dans celui des « zones libres ». Celles-ci sont essentielles, elles doivent avoir un sens et doivent permettre
l’expression personnelle.

Surtout jeune

Ceci correspond à un autre déséquilibre, où l’amitié prime sur la scolarité. Ce déséquilibre est plus
caractéristique des garçons.

 Maxime (13 ans): tout pour le skate


Pour lui, la liberté d’exister est symbolisée par l’air, l’idée de s’envoler, de sortir, même seul.
L’extériorisation est forte. Il prend le skate très au sérieux, il a fait faire sa planche, ce qui traduit à la fois
une intégration et une démarcation vis-à-vis des autres.

La tolérance parentale s’arrête aux études, qui sont un enjeu crucial. Mais il est difficile pour Maxime de
sacrifier du temps libre, d’autant qu’il est libre de circuler.

Il s’individualise en dépassant ses limites, ainsi il acquiert un pouvoir tout en apprenant ses limites. Ce sont
les modalités de l’apprentissage de l’autonomie. Pour lui, les études sont un obstacle à l’épanouissement. Au
final, il peine à gérer le clivage identitaire, désirant une dimension personnelle la plus large possible.

 Etienne en roller (la même bande que Maxime)


Agé de 12 ans, son monde n’interfère pas avec celui de son frère de 13 ans même s’il partage la même
chambre. Leur univers est d’ailleurs à l’opposée. Etienne préfère être dehors que chez lui. Son
individualisation passe par le rejet d’activités commencées sous l’impulsion des parents. Ces autres passions,
sont l’informatique et Internet. Le seul domaine de tension correspond aux études. Dans l’ensemble, il se
considère comme autonome, mais pas indépendant.

Pourtant, en philosophie politique, ces deux notions ne se confondent pas. L’indépendance repose sur la
conception monadologique de Leibniz: la monade, ici l’individu dispose de ressources propres, il s’auto
suffit. L’autonomie est quant à elle défendue par Kant qui révèle la capacité d’un individu à se donner sa
propre loi.

La dissociation entre l’indépendance et l’autonomie est engendrée par un double mécanisme, et ce depuis les
années 60. L’expression de soi est valorisée d’une part, tandis que la prolongation de la scolarité repousse
l’accès à l’indépendance.

Plus tard, devenus jeunes adultes, « l’autonomie sans indépendance » sera rejetée, car elle est concédée par
les parents et lui sera préférée « l’autonomie avec indépendance ».

6. La négociation de la propriété de soi


La négociation est obligatoire et les parents doivent justifier leurs demandes. L’adonaissant veut comprendre
ce qu’on lui demande, le désaccord se nouant autour de la raison. Pourtant, la demande de justification ne
devrait pas être introduite dans la relation pédagogique : « Il y a en effet une incompatibilité structurelle
entre autorité et démocratie ».

Tracer la ligne

Dans les familles de cadres, l’autorité est capable de négocier. Dans le domaine juridique, l’on recherche
l’avis éclairé du jeune. La négociation n’entraîne pas de facto la confusion des places.

Le modèle de Summerhill a été partiellement conservé, malgré quelques transformations. Dans le domaine
des études, la légitimité de l’intervention parentale est forte. Les négociations sont menées avec un plus
faible degré d’explication.

11
Le fait de négocier contribue à souligner le pouvoir de la propriété sur soi.
L’art de négocier

Prenons l’exemple de Charline, 11 ans. Elle discute presque toujours les décisions qui la concernent, elle
négocie ses horaires de retour le moment même. Elle prête beaucoup d’attention à l’image que les autres ont
d’elle, celle d’une « grande ». Ici, la surveillance parentale est relâchée, sauf en ce qui concerne Internet et
l’éducation religieuse.

 Un bilan des libertés


Le divorce des parents de Charline a accru sa marge de manœuvre et ses libertés. Les règles varient selon le
parent. La propriété de son corps est toutefois relative, Charline redevient parfois « fille de ». Son identité
scolaire est familiale, elle englobe aussi sa sœur. Mais si elle dispose d’un espace privé, elle est confrontée à
des limites qu’elle n’approuve pas toujours.

 Danser seule
Seule dans sa chambre, Charline prend possession de son corps en dansant. Mais là aussi, la mère
n’abandonne pas toute surveillance, et sa chambre n’est pas reconnue comme un espace personnel. Charline
oublierait bien ses parents, mais pas les bienfaits associés à la relation de dépendance. En effet, si elle
aimerait vivre sans ses parents, elle n’envisage pas de vivre seule, mais plutôt en collectivité avec des amies.

L’art de creuser un fossé, réduit, entre les générations

Illustration avec Clarisse, 12 ans. Trois facteurs contribuent à son indépendance :


- Le bon niveau de ressources économiques de sa famille est favorable à son émancipation
- Ses parents sont séparés.
- Elle exige de l’indépendance, négociée âprement avec sa mère.

 « C’est moi qui décide »


Elle revendique son pouvoir de décision, en choisissant par exemple le parent chez qui elle veut vivre. Elle
ne veut pas se montrer dépendante de sa mère.

 Le son et la couleur « punk »


L’apparence personnelle compte fortement pour elle, Clarisse a deux looks selon si elle est à Nice ou à Paris.
De même, Clarisse justifie ses goûts musicaux. Elle revendique son appartenance à la culture punk avec
modération (mèche rouge, Avril Lavigne). De fait, elle s’inscrit pleinement dans la culture de la négociation,
cherche à aller le plus loin possible tout en évitant la rupture.

 Une oscillation entre l’extérieur et l’intérieur


La sociabilité amicale de Clarisse est très développée. Elle a le droit de sortir jusqu’aux limites de son
quartier. Ce droit est pour elle le signe le plus évident de son indépendance. Le clivage entre l’intérieur et
l’extérieur est fort. Lorsque la mère est absente, l’adonaissante réintroduit la dimension amicale dans son
monde.

 Le superflu comme marque de la propriété de soi


Sa mère dessine les frontières temporelles et spatiales du monde de Clarisse. La validation parentale de ce
monde se distingue de la critique adonaissante du monde élaboré pour elle. Des tensions
intergénérationnelles se font jour. La mère ne s’interdit pas de donner son avis tout en tolérant dans certaines
limites les décisions de sa fille.
Il y a une dichotomie entre le financement direct par la mère de ce qu’elle comprend, du nécessaire, du
raisonnable, et le financement indirect de ce qu’elle ne comprend pas, le superflu, le plaisir.

 Se mettre d’accord sur la ligne de clivage


La mère conserve son pouvoir sur Clarisse en gardant une zone d’incertitude sur ce qui est permis et autorisé.
Mais, les menaces de sanction sont rarement appliquées.

 « Un petit peu, mais pas trop »

1
Clarisse n’a pas besoin de se sentir indépendante, elle l’est déjà un peu. Le fossé des générations que creuse
Clarisse obéit à 3 conditions. Il faut séparer suffisamment les parents et le jeune, tout en construisant
cependant des passerelles entre eux. Il s’agit donc d’une volonté de distanciation, pas de rupture. D’où
l’importance de la négociation.

L’art de se rendre absent en cas de non négociation

Souvent, la taille donnée par les parents est considérée comme trop petite par rapport à celle que les jeunes
revendiquent. Quand cette différence de perception est grande, et qu’elle n’est l’objet d’aucune négociation,
il existe une solution plus discrète.

Pour Albert Hirschman (1972), le mécontentement peut entraîner deux types de réaction : voice, qui
correspond à l’expression verbale du mécontentement et exit, à savoir la fuite. Guy Boit a ajouté en 1988 une
troisième voie, celle de l’apathy, action de ne rien dire et de s’évader silencieusement.

Ici, c’est l’exemple de Lola, 11 ans, qui étayera cette partie. Lola voit sa zone d’expression personnelle
réduite par des parents trop concentrés sur la réussite scolaire et sociale. Elle choisit l’apathy et l’exit, les
apparences sont sauves. Lola est consciente de la place que ses parents lui attribuent.

 Une petite chambre


Quand ses parents reçoivent ou rentrent du travail, elle ferme sa porte, marquant sa distance par rapport aux
grandes personnes qui la fascinent et l’irritent. Pour elle, les termes « petit » et « grand » sont ambigus,
chacun pouvant être perçu négativement ou positivement.

 En vacances d’elle-même
Son statut de « fille de » lui pèse. Lola cherche à se distancier de cette dimension identitaire, la plaçant au
bas de cette hiérarchie. Elle fait tout, en silence, pour avoir sa zone d’expression personnelle: elle garde pour
elle certaines informations, le monde privé domestique et son monde privé personnel communiquent peu
(distinction établie par Schwartz). Ses amis représentent l’exit.

 La fin d’une paire de chaussures


Lola n’a pas choisi le mode de la provocation, elle est bonne élève, sait combiner le réalisme social et
l’expression personnelle. Sa dépendance est à l’image d’une paire de chaussures, binôme qu’elle ne pense
plus former avec ses parents.

Quand les parents oublient le modèle du clivage et voudraient que l’enfant pense surtout à la reproduction
sociale et scolaire, la famille peut être vécue comme une prison. Ici, la négociation permet à l’adonaissant de
vivre de manière moins éclatée le clivage identitaire. L’adonaissant n’existe en tant qu’individu que par la
réunion des deux territoires.

Troisième partie:
Apprendre à être propriétaire de soi
en milieu populaire

7. Une identité cumulative


Le processus d’individualisation diffère entre milieux populaires et milieux cadres.

L’affirmation d’une identité personnelle n’abolit pas les identités statuaires mais débouche sur le droit à
l’expression personnelle, allant parfois jusqu’à la rupture.

1
Tout processus d’individualisation repose sur deux éléments. D’abord, la croyance en une identité qui ne se
confonde pas avec la manière dont son entourage la définit. Ensuite, la légitimité de l’identité personnelle,
qui donne le choix entre le oui et le non, qui offre le pouvoir de dire « je ».

Dans les familles cadres, le modèle de l’adonaissance repose sur une identité clivée en deux dimensions.
- On est « fils de » pour les études, quand il y a l’enjeu de la transmission culturelle, sociale ou
morale, et lorsque l’on passe du temps avec les parents. Ici s’entrecroisent l’appartenance familiale
et la filiation.
- L’autre dimension est celle de l’existence personnelle, de l’identité personnelle.

Etre toujours sous appartenance familiale

En milieu populaire, la pédagogie explicite qui imposerait un clivage est peu répandue. Ce modèle diffère en
plusieurs points de celui étudié précédemment. Les « fils et filles de » restent plus membres de la famille, ils
appartiennent plus fortement au « nous » familial. Ainsi, ils aident leurs parents dans certaines activités
« domestiques » qui concernent toute la maison, contrairement aux adonaissants des familles cadres qui
n’ont en charge que leur « domaine » (leur chambre). Autre différence, les adonaissants ont un âge qui a ses
propres exigences. De fait, leur culture jeune n’inquiète pas les parents de milieux populaires, pour qui leur
identité statuaire est propre à leur génération et non pas à l’individu en particulier : « C’est de son âge! ».
Alors que pour les familles cadres, cette culture jeune est tout juste tolérée et leur apparaît inquiétante.

En milieu populaire, l’appartenance à la culture jeune est plus compatible avec l’appartenance familiale. Le
modèle en jeu est celui de la conciliation, pas du clivage. Par exemple, la télévision dans ces familles n’est
pas vue comme un danger. L’individu est cependant caractérisé par des traits propres qui le distinguent des
autres membres de la famille. L’on parle alors de processus d’individuation: l’identité n’a pas pour principe
structurant la prise de distance par rapport à la famille. L’impératif est de grandir plutôt que de devenir soi
même.

Par ailleurs, dans les milieux supérieurs, l’adonaissant est individualiste, tandis qu’il est
« individuationniste » dans les milieux populaires. Les modèles se distinguent d’une part sur la manière dont
la dimension de filiation est associée aux autres dimensions identitaires, et sur le degré de croyance en une
identité intime.

 Être libre en tant que « cousin »


Le clivage entre les genres est fort, la dimension familiale est moins contraignante pour les garçons que pour
les filles. Walid, 13 ans, est plus cousin ou frère que « fils de ». Tout en conservant une coloration familiale,
il passe d’une relation verticale à une relation horizontale avec ses proches, il prend le statut de pair.

 Une liberté conventionnelle


La liberté ne peut être exercée que si l’adonaissant prend en compte son appartenance à la famille. Walid se
déplace sans ses parents, mais toujours avec des frères ou des cousins. Sa liberté de circulation et de
pratiques rend peu attractif l’investissement scolaire. Walid ne parvient pas à réaliser de cumul identitaire.

Une pédagogie de la conciliation

Dans les milieux populaires, l’importance de la famille est avérée.

• Une fan qui n’est pas fan


Cindy,12 ans, réussit le cumul. Elle est fan des No Angels, un groupe de pop allemand.
Ses études lui appartiennent, elle les intègre dans des trajectoires sociales et familiales, en aidant son frère
par exemple. Si elle obtient de bonnes notes, elle n'est pas récompensée. Elle pratique de nombreuses
activités extrascolaires.
La dimension familiale de son identité est très forte, il n'y a pas de clivage identitaire dans ses histoires
d'amour par exemple. Cindy craint la séparation d'avec ses parents, ainsi elle ne ferme jamais la porte de sa
chambre.

1
Pourtant, cette logique de conciliation n'exclut pas l'existence d'étapes dans son adonaissance. 13 ans
représente un seuil dans sa famille, matérialisé par l'acquisition de nouveaux meubles. A chaque âge
correspondent des besoins spécifiques reconnus. La zone de libre expression de Cindy est validée par sa
mère.
La dimension familiale de son identité irradie presque la totalité de ses activités. Pour autant, son identité
statuaire « membre de la famille » s'accorde avec son identité statuaire d'adonaissante.

• Un autre cas de cumul


Nadine, une copine de Cindy, vit également plus dans la continuité que dans la discontinuité identitaire.
Globalement, l'identité de chacun est familiale. Chez elle, les études relèvent plus de la responsabilité du
jeune lui-même.
Etant bonne élève, elle a été orientée vers le Gymnasium, sa réussite lui importe beaucoup. Mais du fait de ce
changement de trajectoire scolaire, elle s'est fâchée avec sa meilleure amie. Celle-ci, qui suit une filière
moins prestigieuse, lui reproche de manquer de temps.
Même si elle a une sœur plus petite ( 7 ans), Nadine ne risque pas d'être considérée comme une « petite »
grâce à une certaine gestion des âges officielle. Ainsi, chacun est à la « bonne hauteur », et donc les chances
de cohabitation pacifique sont multipliées.

Etre « enfant » et « grand »

Cette manière de définir les âges permet aussi d’éviter une confusion entre être « petit » et rester « membre
de la famille ».

 Grandir
Les parents, les copains et les institutions fournissent des repères à l’adonaissant. Tim, pour ses 11 ans a
obtenu une chambre individuelle, donc un espace personnel. A chaque âge correspond un rituel de passage.
Tim ne veut ni être en retard, ni brûler les étapes. Il ne revendique pas de droits supérieurs à sa taille
symbolique.

 Le risque de confusion entre « enfant » et « enfant »


Le terme « enfant » peut être entendu comme « fils ou fille de » ou comme plus petit que « jeune ». Parfois,
les deux définitions se confondent, comme pour Pierre, 12 ans, dont les parents ont une définition « basse »
des âges. Pierre dort dans la même chambre que ses parents (ils vivent dans un deux pièces à Paris) et pour
compenser de lourds horaires de travail, ils couvent leur garçon.

 Proche de son père


Pierre fait plusieurs activités avec son père (collection des avions miniatures, monter un robot, jeux vidéo,
films d’actions…) et il adore ces moments partagés. Pierre s’inscrit dans la logique de la continuité avec
l’histoire familiale.

 Les deux programmes de Pierre


La communauté dans laquelle vit Pierre n'est pas holiste mais autorise chacun à avoir sa vie. Pierre distingue
ses deux identités sans préférence. Les repas illustrent l'idée du “Libres ensemble” : pendant qu'il écoute Pop
Stars avec son casque, ses parents suivent Nestor Burma.

Il dispose d'une indépendance spatiale conditionnelle. Ses amis sont l'axe structurant de sa vie. Mais Pierre
espère tout de même déménager, pour avoir sa propre chambre ; ce qui risque de le couper de ses amis (qu’il
ne compte pas changer).

 Une certaine duplicité


Ses dimensions de “fils de” et de copain coexistent. Il partage le code des marques avec ses amis même si ses
parents le freinent. L'on a ici une conception d'une adonaissance par étapes dont il faut respecter le rythme.

 “Si des fois”


Pierre se soumet sans difficultés à la surveillance parentale (pour les horaires et la scolarité), mais il conserve
quand même une part intime pour des secrets (le jour où il en aura).

1
 « Petit à petit »
Le modèle de l'identité cumulative n'est pas totalement appliqué, les parents confondent trop les deux
définitions d'enfant, Pierre est maintenu trop petit, il aspire à plus d'indépendance. Ici, l’éducation populaire
prend le risque d'une trop forte intervention des parents entraînant la dépossession de soi de l'adonaissant.

8. La dépossession de soi
Deux types de réduction identitaire

C'est un point commun entre les modèles cadre et populaire. Si l'identité est clivée, la machine s'enraye
quand le clivage est annulé au profit des parents. Dans le cadre d'une identité cumulative, le
dysfonctionnement prend la forme d'une réduction identitaire, amenant à une définition unique de l'individu.
L'on observe deux modalités principales de réduction identitaire :
- Quand l'appartenance familiale est trop forte, surtout pour les filles dans les sociétés holistes, l'individu
est victime d'un enfermement statuaire.
- Là encore « fils ou fille de », l'appartenance familiale reste forte mais tout tourne autour de la scolarité.
La réussite scolaire étant assimilée à la réussite familiale, le jeune s'efface au profit de l'intérêt général.

La réduction de l'identité à celle de “fille ou fils de”

 Un paradoxal “ennui”
Exemple de Nadia, 12 ans, musulmane voilée, caractérisée par une forte appartenance communautaire. Elle
ne sort jamais, fait office de soeur aînée. Elle est pourtant libre d'agir mais a des difficultés à cumuler
plusieurs dimensions identitaires.

Le primat du groupe ne doit pas mener à un renoncement à sa vie personnelle, il est possible de se maîtriser
soi-même tout en maîtrisant ses pratiques.

Sa vie est rythmée par l'alternance d'exigences statuaires fortes comme le genre et la religion, et une grande
liberté pour moduler son statut de membre de famille et de jeune.

 “Je ne veux pas grandir”


Nadia ne veut pas reproduire le schéma maternel (8 enfants, mariage arrangé). Comme elle ne se révolte pas,
elle choisit une solution imaginaire : que le temps présent ne s'arrête jamais, Nadia ne veut ni grandir ni être
indépendante.

Elle reporte sur la fratrie l'injustice de ce qu'elle ressent. Sa passivité se transforme en un double sentiment
d'injustice et d'ennui. Nadia choisit le “retrait symbolique” (Bajoit) plutôt que l'exit comme sa sœur, ainsi
son malaise est invisible à l'extérieur.

Mais sa passivité et sa dépendance familiale lui font vivre le temps de l’adonaissance sous le mode de l'ennui
et de la dépossession.

 Charmes et charges de la sœur aînée


Aïssatou, 12 ans, assume les mêmes charges domestiques que Nadia mais bénéficie d'avantages en tant
qu'aînée. Chez elle, l'ambiance n'est pas individualiste: on ne souhaite pas les anniversaires. Les frères et
soeurs aînés dirigent les autres, ce sont les délégués des parents. Comme ils ont plus de responsabilités, ils
disposent de plus de privilèges.

 La soeur aînée
Chez Aïssatou règnent deux principes statuaires : le genre, et l'âge. On distingue les filles des garçons, les
aînés des autres. Pour justifier l'inégale répartition des tâches ménagères au détriment des filles, le père fait
justement référence au genre.

1
 Un membre de la fratrie
Quand les parents sont là, Aïssatou est avant tout un membre de la fratrie. Le groupe pèse lourd, la famille
est très nettement structurée.

 L'autonomie néanmoins
A condition d'assurer son travail domestique, Aïssatou est libre de circuler, de sortir, la surveillance pèse peu.
Le fait de grandir n'est pourtant pas associé à un accroissement de l'autonomie. Aïssatou construit également
son monde à travers ses études, contrairement aux jeunes issus de milieux cadres.

 Communauté et monde personnel


C'est grâce à l'indifférence parentale qu'Aïssatou dispose d'une large autonomie. Le principe de la position
dans la fratrie n'est pas permanent. Pourtant, l'influence de la communauté est forte et elle étend son emprise
jusque sur les fréquentations.

L'individualisation n'est possible que si l'individu dispose d'une série d'espaces lui permettant de jouer
plusieurs rôles, comme par exemple le centre de loisirs pour Aïssatou.

La réduction de l'identité à celle d'élève

Dans les cas précédents, la scolarité n’était pas considérée par les parents comme une des marques de
l’appartenance familiale. A contrario, la mère de Magali et Sandrine (jumelles) ne distingue pas le statut de
« fille de » et celui « d’élève ».

 Une mère “chef” de famille


Magali et Sandrine ont 11 ans. Leur père étant absent, la filiation est exclusivement maternelle. Elles n'ont
aucun accès à la culture jeune. Leur relation à la mère est placée sous le signe d’une surveillance (sévère
pour l’école), malgré des tentatives d'autonomisation. Elles sont toutes les deux dans le privé, ce qui a eu
pour incidences une perte de leur réseau amical. Avant elles étaient dans le public, mais celui-ci étant
considéré négativement par leur mère, elles ont été inscrites dans le privé sans en être informées.
Malgré cela, les études se révèlent importantes pour elles.

 Un si petit monde
La mère contrôle les vêtements des filles et même leur coupe de cheveux. Malgré les nombreuses contraintes
qui pèsent sur elles, elles parviennent à se ménager quelques temps libres, quelques “herbes folles”. Le rôle
d'élève est présent en permanence, donc les filles le tordent pour le rendre compatible avec un certain plaisir.
Par exemple, la lecture n'est jamais déconnectée de la pratique scolaire.

 “Maman quand même”


Le rapport à la mère est différent selon les jumelles. Contrairement à Magali, Sandrine fait des confidences à
sa mère, ne lui cache rien. Si elles tentent quelques résistances celles-ci sont plus mentales que
comportementales, les filles souhaitent s'individualiser.

Les territoires personnels ou “quant-à-soi” selon l'expression de Dubet, sont extrêmement réduits. La
question qui ressort de cet exemple est : Comment parvenir à ne plus se laisser déposséder ?

9. Les modes d'affirmation de soi


Dans les familles populaires, la caractéristique de l'adonaissance est l'absence de clivage entre l'appartenance
familiale et l'identité personnelle. L'affirmation de soi correspond à la façon dont l'adonaissant ordonne les
différentes composantes de son identité, par les études (surtout pour les filles), et par le genre. Pour ce
dernier, deux définitions existent: il y a le genre dont la définition est imposée par les parents, et le genre
selon la définition qui domine dans la culture jeune sexuée.

Si contestation de la force de l'appartenance familiale il y a, ceci peut conduire à une rupture dans la
pédagogie continuiste.
1
S'affirmer par l'investissement dans les études

Zorah et Saïda (deux copines) parviennent à respecter la vie familiale tout en s'affirmant, par le biais de
l'école et du temps libre, qui renforcent leur identité générationnelle.

 Par ambition scolaire


Saïda a 12 ans et est en 5e. Elle cohabite avec sa sœur dans une chambre dont elle a choisi seule la couleur.
Elle est motivée à l'école par les félicitations, leur signification et la récompense qui en découle. Son sérieux
est bien vu par ses parents. Elle parvient à cumuler son appartenance familiale, le fait d'être un membre
domestique et d'investir en son propre nom.

 Mobiliser le groupe familial


Le rôle d'élève relie l'identité statuaire de “fille de” et l'identité personnelle. L'investissement dans les études
soutient la sociabilité. Dans la famille, la franchise est valorisée tout comme la confiance.

 Un corps “familial”
Saïda confirme les attentes de ses parents concernant sa scolarité, mais c'est moins évident en ce qui
concerne son corps et son avenir non professionnel. Le père veut qu'elle garde ses cheveux longs, restriction
justifiée au nom de la morale. Le mariage est un sujet particulier. La dimension d'élève forme le support de
son monde.

 Avec énergie
L'on retrouve chez Zorah cette même volonté de réussir. Elle étudie le latin et l'arabe et se rend à « l'aide aux
devoirs ». Cette volonté de réussir trouve son origine chez les parents et surtout le père qui la motive.

 Une culture d'origine


Zorah se définit plus comme un membre de la famille que Saïda. En suivant le cours sur l'islam
volontairement, elle témoigne de son attachement à ses racines et aime partir en vacance en Tunisie. Elle
assume bien la dimension familiale de son identité et sa culture d'origine. Toutefois, l’existence d’un monde
à soi de l'adonaissante (ses copines) doit être au préalable validé par les parents.

Zorah a une identité plus éclatée que Saïda. Il n'est pas sûr que le mélange bonne élève-« fille de » suffise à
la satisfaire longtemps quand elle entrera dans l'adolescence.

S'affirmer par le genre

Cette affirmation se traduit par l'engagement de l'individu dans des activités plutôt masculines ou féminines.
Les posters illustrent ce clivage: 74% des filles affichent des chanteurs et des acteurs sur leurs murs, « elles
sont fans », tandis que 91% des garçons affichent des sportifs, « ils sont supporters ».

Certains adonaissants se définissent dans une mono-activité, notamment à cause du manque de possibilités
par rapport aux enfants de familles cadres. La passion naît par défaut.
Face à l'offre d'activités, les fans sont plus démunis que les supporters.

 La piste aux étoiles pour une fille


Paula, 12 ans, dispose d'une grande latitude pour agir et sortir. Son monde est fait de musique et de
télévision, sa chambre est couverte de plus de 48 posters. Elle est apparentée à la culture jeune.

Son identité de jeune (fan), se conjugue mieux avec l'identité familiale que sa dimension scolaire. Pour
meubler son monde, elle ne dispose que des ressources fournies par le marché spécialisé dans la jeunesse. Sa
mère ne lui propose rien, elle attend que sa fille exprime ses souhaits.

 Le terrain de sport pour un garçon


Aïd a 12 ans, il est en 5e et est de nationalité algérienne. Il est passionné par le foot, passion qui soutient sa
pratique de la lecture (l'Equipe..). Mais aussi à travers les émissions télévisées sur le foot et la pratique du

1
foot (il est gardien). Ses parents avaient tenté de prendre en charge une partie de son temps libre en
l'inscrivant au tennis, mais ils ont abandonné l'idée.

Aïd oscille entre le sentiment d’être respecté dans ses goûts, et ce qu’il observe, qui lui rappelle son devoir
de soumission aux plus grands. En effet, il définit sa façon d’être lui-même par le respect de ses parents pour
ce qu’il aime, et donc ce qu’il est. Il se réalise dans le football et chez lui il peut regarder toutes les émissions
qui traitent de sport librement.

Pour autant, cette liberté n’est pas absolue. Quand les parents d’Aïd veulent regarder la télévision, leur choix
prime sur le sien. Il n’est pas considéré comme un adulte, il ne participe pas au choix des programmes. D’où
cette distorsion entre l’impression d’être considéré comme une personne à travers ses goûts propres, et le fait
qu’il soit quand même limité dans ses marges d’action.

Sa deuxième passion c’est la liberté. Il revendique une certaine indépendance, à condition qu'elle ne soit pas
liée à plus de responsabilités. Ce qui ne l’empêche pas d’être studieux (13 de moyenne scolaire). Il réussit à
échapper à la dictature du genre, sa passion pour le foot n'est pas exclusive, il parvient à jongler avec
plusieurs dimensions identitaires.

S'affirmer par la revendication de droits

Sassoon a 12 ans et est fortement soumis à la pression parentale: il n'a ni argent de poche, ni chambre
personnelle, et n'a pas le droit de se déplacer seul dans les transports en commun. Il se libère de cette
pression par la transgression.

 Contourner les règles ou imposer les siennes


“Prendre le droit” est un des objectifs de Sassoon, ce qui entraîne des problèmes disciplinaires. Il cherche à
dépasser les limites et à les contourner. Il s'affirme en trichant avec les règles ou en en imposant de
nouvelles. Il prend par exemple un malin plaisir à raconter à l'enquêteur ses infractions.

 Seul à seul
Il refuse une famille où les membres ont des places définies, il est dans une logique individualiste. Pour lui,
toute règle qui s'applique aux enfants devrait également être valable pour les adultes. Il refuse les règles
fondées sur le statut, et rejette ainsi son identité de “fils de”.

Il ne suit aucune activité organisée, illustrant ainsi son refus de contraintes dans ses temps libres. Il ne veut
pas être seulement membre de la famille, il veut nouer des relations d'individu à individu. Ceci entraîne une
“explosion de soi”.

L'adonaissance de ce garçon traduit une confrontation entre deux types de principes, ceux imposés par le
statut et ceux qui s'appliquent aux individus individualisés. Sassoon se heurte à un cadre de vie fonctionnant
selon le statut alors qu'il voudrait être considéré comme un individu individualisé.

Quatrième partie :
Le pouvoir adonaissant sous contrôle
parental

10. L'inspection des habits d'élève et de jeune


En entrant dans l'adonaissance, les jeunes gagnent du pouvoir sur eux-mêmes. En découlent de nouveaux
comportements, horaires et équipements.

1
Les deux formes de contrôle parental

Socialement, la nature de l'adonaissant est ambiguë: il est petit car mineur, mais grand car il appartient à la
classe d'âge de la préadolescence. L'adonaissant est “mi-grand, mi-petit”. En milieu cadre, l'identité est
clivée. Les parents considèrent l'enfant comme “fils de” pour la scolarité, et comme “soi” dans les autres
domaines. L'adonaissance a donc deux dimensions, qu'il faut équilibrer.

En milieu populaire, l'identité est moins clivée. Elle est définie toute entière par le fait d'être “fils de », même
si l'adonaissant dispose de droits propres à son âge, à sa “taille”. Les marqueurs générationnels indiquent que
l'adonaissant est spécifique, même au sein de sa fratrie.

Dans les deux milieux pourtant, l'on retrouve de nombreuses similitudes en matière de contrôle parental, et
ce pour deux raisons.
- D'une part, dans les familles populaires la scolarité relève aussi de l'intervention familiale, l'on a en effet
un “continuum identitaire”.
- D'autre part, la façon dont les adonaissants s'expriment à titre personnel empruntent aux produits ayant
l'étiquette “jeune” sur le marché, ces produits étant les mêmes quel que soit le milieu d'origine.
Selon les adonaissants, le degré de maîtrise de sa vie n'est pas uniforme.

La maîtrise des apparences corporelles

Un lien fort se tisse à l'adonaissance entre l'apparence et le désir d'être affilié à la jeunesse, mais le contrôle
parental persiste. Au rêve d'un pouvoir libre s'oppose la réalité d'un pouvoir partagé.

 L'expression personnelle autorisée dans les familles cadres


La grande majorité des adonaissants a l'impression de pouvoir s'habiller comme un “jeune”, avec son propre
style. Les marques permettent d'adopter différents styles. Dans ces milieux, la conception clivée de l'identité
impose aux parents une certaine tolérance.

 Les deux types de vêtements


En famille cadre, le contrôle parental prend en compte l'identité clivée: l'adonaissant a deux corps, celui d'un
collégien qui veut s'affirmer, et celui d'un membre de famille ayant telle ou telle position sociale. L'on
distingue ainsi les habits dits de famille, qui sont financés par les parents, et les dépenses plus personnelles :
si ces dépenses ne sont pas approuvées par les parents, l'adonaissant doit en payer le prix.

L'argent est un vecteur du processus d'autonomisation. Dans le cadre d'une identité clivée, le vêtement
symbolise à la fois la libre expression mais également les valeurs familiales. Cette dualité reflète les tensions
internes: l'adonaissant accepte le jugement parental sans pour autant rompre avec les apparences “normales”
de l'adonaissance.

 L'allure “jeune” acceptée dans les familles populaires


La surveillance diffère dans ces milieux. Cette différence résulte de la combinaison de l'identité familiale et
de l'identité jeune, du niveau de revenu souvent plus faible, et de la culture religieuse qui peut imposer des
impératifs de tenue (comme le voile).

 Le corps du “fils”, le corps de la “fille”


En milieu populaire, avec le modèle “continuiste” se pose le problème de la dimension familiale, qui peut
écraser l'identité générationnelle. L'adonaissant se sent dépossédé de son corps, corps considéré comme l'un
des éléments les plus représentatifs de la possession de soi. Par exemple, les parents de Mourad achètent les
vêtements en double pour lui et son frère: Mourad est nié dans sa composante personnelle.

Quel que soit le milieu, la surveillance parentale peut paraître abusive. Dans tous les cas, la propriété
corporelle de soi ne doit pas être totalement annulée. Flore, 12 ans, n'a pas le droit de se maquiller. Cette
interdiction totale est ressentie comme la fermeture de l'accès à une des expressions normales des jeunes
filles et des femmes.

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Les études surveillées

Les adonaissants ne contestent pas l'intérêt des parents pour leur scolarité, qui est considérée comme une
affaire de famille. Toutefois, pour les garçons, la question quotidienne sur l'avancée des devoirs est assimilée
à un contrôle. Ce qui complique les études est la coexistence de plusieurs dimensions. La dimension
familiale d'abord, qui rend légitime l'intervention des parents, et la dimension de confiance (éléments
structurants de la relation parents/adolescents). Quand les parents fouillent le sac de l'enfant, que reste-t-il de
la confiance?

 La question du soir : attention ou surveillance?


La ligne de démarcation entre attention et surveillance fluctue. Pour les deux sexes et les deux milieux, le
silence est plus fréquent pour le récit des relations amicales que pour le travail scolaire. Cela signifie que la
vie privée des adonaissants intègre plus les copains que les études.

Les parents ne sont pas pris comme confidents en cas de “vague à l'âme amoureux”, mais le sont en cas de
difficultés scolaires. Plusieurs distinctions sont à noter selon le genre. Les filles parlent plus volontiers de ces
deux domaines, et surtout elles sont moins contrôlées que les garçons.

La reconnaissance parentale est associée à la compétition scolaire, par exemple pour un parent le classement
de l'élève importe plus que ses notes.

 En famille cadre, la peur de la réduction identitaire


La frontière entre la dimension personnelle et la dimension familiale n'est pas la même pour tous. Les filles
peuvent s'engager personnellement dans les études. La question parentale est alors perçue comme une
manifestation d'intérêt. Chez les garçons, le collège se distingue de l'identité personnelle, la question est alors
vécue comme un contrôle.
Le questionnement en famille n'a d'autre sens que celui que lui donnent les personnes impliquées. Dans ces
familles, l'intervention parentale est justifiée si elle intervient hors du domaine personnel.

Si les jeunes privilégient la zone personnelle (au détriment du « temps scolaire »), les parents vont accroître
leur contrôle. Dès lors, les jeunes doivent transformer la zone commune en zone personnelle, afin de plus
investir dans leurs études (et relativiser le clivage identitaire).

 En famille populaire, la construction de soi par les études


Le modèle “continuiste” appliqué dans ces familles fonctionne mieux. Les études sont par définition une
zone commune, ce qui légitime l'intervention parentale.

Les jeunes doivent trouver eux-mêmes la nature de leur terrain personnel, parfois ils y intègrent même les
études, d'autant plus quand la distance intergénérationnelle avec des parents peu érudits est grande. Ils ont
ainsi le sentiment d'avoir un monde propre.

Plusieurs risques de réduction identitaire existent. D'abord, en famille cadre, le risque de ne prendre en
compte que la zone familiale: l'adonaissant doit réussir au nom du maintien de la valeur sociale du groupe.
Ensuite, en famille populaire, puisque le clivage n'est pas revendiqué, le sentiment d'empiètement naît plus
difficilement.

La validation du monde personnel de l'adonaissant par les parents est la preuve d'un lien existant entre les
deux parties. Aucun adonaissant ne revendique l'indifférence. Le contrôle parental joue une double fonction :
celle de surveiller, et celle de manifester de l'attention.

11. Libres ensemble?


Les murs ont la parole

La prise de pouvoir par les adonaissants est visible par la liberté de l'affichage. L'on a déjà vu que les goûts
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n'étaient pas les mêmes selon le sexe. La musique peut devenir un enjeu identitaire important, en marquant
une forte distance intergénérationnelle. Par exemple, Marylin Manson, support de l'expression personnelle de
Jessica, est un moyen de mettre à l'épreuve ses parents.

La revendication d'autonomie n'est pourtant pas la suppression des positions inégales dans la relation avec le
parent.

Un temps libre inégalement contraint

L'expression personnelle n'a pas pour fonction de rapprocher les générations. Le problème naît quand
l'engagement dans des activités de loisirs représente une menace sur l'investissement scolaire et entraîne la
négligence d'activités jugées par les parents comme compléments éducatifs.

 Expression personnelle ou familiale?


Les parents cadres ont la tentation de définir le contenu et les frontières de la zone libre de l'enfant. Ceci se
justifie par une volonté d'occuper l'adonaissant intelligemment. Pourtant, décider de ce qui fait “sens” à la
place de l'enfant est contradictoire avec une éducation à l'autonomie. Pour ces parents, la crainte de la
passivité, représentée par la télévision, trouve son origine dans la conception d'un temps utile. En famille
populaire, le choix d'une activité organisée est plus libre, mais aussi plus rare. Force est de constater qu’il est
difficile de mettre en œuvre une pédagogie reposant sur le clivage identitaire, impliquant le respect par les
parents des frontières séparant les deux mondes.

 Entrée dans l'adonaissance et bilan


Le jeune veut conserver les activités qui lui conviennent le mieux. Mathilde (12 ans et demi) par exemple
négocie pour arrêter le kayak. Clémence (même âge) s'affirme en arrêtant la danse classique et en se mettant
à l'équitation.

La nature familiale des activités exercées et organisées pendant le temps libre est perceptible avec la manière
dont le jeune se déplace pour s'y rendre. Toutefois, les parents conservent un rôle d'accompagnateur.

Concernant les activités extra-scolaires, un triple contrôle parental est possible : sur la décision initiale,
l'encouragement à continuer l'activité et le déplacement effectué. Les adonaissants se déplacent le plus
souvent en tant que “fils de”.

En milieu cadre se développe une résistance quant au suivi des activités religieuses. En fait, la résistance par
rapport aux activités organisées par les parents à pour origine le désir de prouver et de se prouver un
accroissement de son pouvoir, ainsi que le souhait d'être plus disponible face aux sollicitations amicales.

 La télévision, à consommer avec modération


En famille populaire, l'adonaissant est autorisé à regarder ce qu'il aime, à condition d'avoir fait son travail et
de respecter les horaires de sommeils imposés. L'équipement “high-tech” est alors considéré comme un
besoin normal de l'adonaissance.

Dans tous les milieux, la privation de télévision représente un tiers des punitions. La télévision révèle
également les liens, Damien (13 ans) regarde Plus Belle la vie avec sa mère.

En famille cadre, les parents se méfient de la télévision et n'en installent pas dans les chambres de leurs
enfants. Ils la considèrent comme insuffisamment culturelle et dévoreuse de temps. Ils imposent une
hiérarchie des valeurs, le travail passe avant la télévision. Pourtant, la mise en œuvre d'un tel contrôle est
difficile car l'adonaissant adore la télévision et ne comprend pas que l'on en prive, et parce que le bien-être
familial est souvent suscité par la télévision, comme quand tout le monde la regarde ensemble.

Le statut des parents à l'adonaissance

Aucun parent ne laisse son enfant totalement libre d'aller et venir. En matière de droits de l'enfant se pose le
problème de l'équilibre entre la protection et l'exercice de la liberté. Les garçons ont tendance à prévenir

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tandis que les filles demandent la permission, signe d'une plus grande dépendance.

 Les parents, encore autrui significatifs?


La dépendance n'est-elle pas l'expression d'une soumission intériorisée? Pour l'adonaissant, l'important est
d'obtenir la liberté dans les secteurs dont ils veulent être les maîtres, ce qui n'implique en rien une volonté de
rupture. La liberté est voulue, mais ne signifie pas un renoncement à la reconnaissance et à la validation du
monde personnel.

Le statut donné aux parents résulte d'un clivage entre deux modes de construction de soi : certains
adonaissants se font plus consolider par leurs parents, d'autres moins.

 La surveillance des amis


Le contrôle explicite des fréquentations amicales traduit un ébranlement de la confiance. Quand un parent
conseille explicitement à son enfant d'interrompre telle ou telle relation amicale, l'on peut considérer que la
confiance est déstabilisée entre les deux générations : les parents farfouillent dans les chambres, l'enfant
s'autorise à faire des remarques sur ce que font les parents.

Tensions et bons moments avec les parents

L'on dénonce souvent la trop grande considération accordée aux enfants. L'opposition entre adultes et enfants
ne serait plus assez marquée.

 Le principe de réciprocité
Les jeunes manifestent peu leur désaccord, le silence étant encore plus fréquent dans les familles populaires
puisque la distance hiérarchique est plus respectée. Quel est le sens des remarques faîtes aux parents? Le plus
souvent, il s'agit d'un manque de confiance réciproque. Une dissymétrie existe effectivement, les parents ne
sont pas les égaux des enfants, ils ne devraient pas faire “ami-ami”.

 La reconnaissance et le lieu
Les jeunes ne réclament pas d'avoir le pouvoir sur les parents, ils veulent simplement que leur petite “taille”
ne soit pas un obstacle à la communication. Plusieurs conditions sont nécessaires pour établir de bonnes
relations: respecter l'autre dans ses territoires, et mettre en œuvre des activités et gestes qui symbolisent le
lien.

Le principe de réciprocité est un des fondements de la reconnaissance, il n'annule pas pour autant la
hiérarchie des places.

 La bonne humeur
Les enfants ne supportent pas les disputes conjugales à cause du sentiment d'insécurité qu'elles créent. La
bonne humeur familiale est un plaisir personnel, elle permet la discussion.

 Parler de tout et de rien


En parlant d'autres choses que les devoirs, les parents et leurs enfants créent du lien. En milieu populaire, la
pédagogie continuiste n'exige pas que l'adonaissant ne soit que “fils de”. Les tailles se mélangent, et
aujourd'hui la famille est plus souple qu'avant, l'identité des adonaissants est plus flexible.

 Le secret de la bonne entente


Kaufman parle de la “faim de famille”, qui se manifeste quand l'adonaissant est reconnu pour ce qu'il
apprécie à titre personnel, ou quand il est considéré comme membre de la famille sans être petit pour autant.
A condition que les parents n'enferment pas l'adonaissant dans sa condition d'élève ou d'enfant-petit, alors
être bien ensemble est possible.

Tout n'est qu'une question d'équilibre. Le rôle de la parole est également primordial, puisqu'elle est
considérée comme un signe de confiance. L'accroissement incontestable de pouvoir durant l'adonaissance est
limité : un pouvoir accru ne signifie pas un changement de place.

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Conclusion

La critique de l'éducation libérale-bourgeoise

L'adonaissance telle qu'elle se déroule en famille cadre semble plus légitime, grâce à la position sociale et
culturelle des parents et la proximité avec les normes psychologiques. Pourtant, le modèle semble défaillant.
Comme nous l'avons vu, dans les familles cadres, l'identité est clivée. Les parents interviennent dans la zone
de reproduction qui comprend la scolarité, et laissent l'enfant faire dans une zone de libre expression.

Ce compromis peut avoir des conséquences fâcheuses. L'adonaissant peut considérer les études comme des
affaires secondaires gérées par les parents. La transmission du savoir et de la culture est ainsi déstabilisée. Il
arrive même que les parents ne respectent pas le clivage et diminuent la zone d'expression personnelle au
maximum en imposant des temps libres utiles d'un point de vue culturel.

De fait, la définition de la frontière devient l'objet central de la négociation et peut créer des conflits. Le
risque est de faire correspondre au clivage une dualité temporelle: la zone libre correspondrait au présent, la
zone commune à l'avenir.

Ici, les parents sont de plus en plus vus comme des contrôleurs, les pratiques communes sont laissées de
côté. Si l'adonaissant aime être avec sa famille, il a le sentiment d'être anormal.

Danger : “intellos”!

En milieu cadre, le compromis réalisé est pervers. Les deux zones se retrouvent hiérarchisées. Ainsi,
l'adonaissant portera un jugement négatif sur ceux qui investissent trop dans les études, les “intellos”
inattentifs à la culture jeune et fortement soumis à leurs parents. Le lien entre être intello et rester petit est
rapidement établi. Le cartable à roulettes en est l'illustration.

L'investissement scolaire est associé à un désinvestissement dans la culture jeune et à une petite taille
symbolique.

La réalisation de soi

Le modèle du clivage est-il pertinent ? Nous l'avons vu, il résulte souvent une confusion entre les deux
formes de l'identité clivée. En Occident, l'individualisme repose sur le principe de séparation, de non
confusion entre les appartenances, les positions et l'identité personnelle. L'individu dispose d'un pouvoir sur
lui-même.

Le processus d'individualisation est défini comme le décalage entre l'identité de “fils ou fille de” et soi.
Pourtant, l'individualisme ne supprime pas le lien, au contraire il valorise les relations qui relèvent du
pouvoir des individus.

Les erreurs du modèle cadre naissent d'une mauvaise définition du contenu de l'identité personnelle, qui n'est
pas un “reste” mais la possibilité pour le jeune d'avoir le pouvoir de décision sur sa propre vie. Le problème
est l'opposition entre l'épanouissement personnel et la réussite sociale. Or, il vaudrait mieux raisonner en
termes de “réalisation de soi”: ici l'individu (sous-entendre ici l’adonaissant) décide de ses propres
orientations, pas ses parents, et il peut choisir d'être lui-même sans se limiter à la culture jeune. La réalisation
de soi transcende la coupure entre les deux zones.

Augmenter l'autonomie des adonaissants

Deux conceptions de l'individu s'opposent : l'individu est avant tout indépendant (c’est-à-dire, refus de tout
lien de dépendance) ou alors il est avant tout autonome, (c'est-à-dire qu'il a le pouvoir de valider son monde).
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L'identité clivée relève de l'indépendance, la zone libre est plus valorisée que la zone commune.

Bien des adonaissants sont éduqués comme des mineurs, avec un haut degré d'irresponsabilité: leur
autonomie est fortement limitée, ils ne sont propriétaires d'eux-mêmes que dans la zone libre.

En Allemagne, les adonaissants ont beaucoup plus de responsabilités qu'en France, notamment dans le choix
de leurs études. La scolarité fait ainsi plus facilement partie de la zone personnelle. La crise de l'école en
France s'enracine dans cette déresponsabilisation des jeunes vis-à-vis de leurs études. Le diplôme reste un
enjeu très fort.

En 1960, Philippe Ariès a démontré l'existence d'un lien entre la scolarisation et l'invention de l'enfance puis
de l'adolescence. Deux facteurs soutiennent cette invention:
- les jeunes vivent entre eux dans les établissements scolaires,
- et la dépendance par rapport à la famille d'origine s'est prolongée avec l'allongement des études.

Pour F. de Singly, l'éducation en milieu cadre renforce la séparation des âges. L'individualisation
offerte aux jeunes est ici tronquée. Alors que le processus d'individualisation devrait mener à la prise
de pouvoir sur soi tout autant qu'à la découverte d'une intériorité.