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1967 - BESANÇON - SOCHAUX - SANTIAGO du CHILI - 1973

" De quoi je vous parle ? D’une utopie. De quelques dizaines d’ouvriers


des usines Rhodiaeeta de Besançon et Peugeot de Sochaux, d’un côté,
d’une poignée de cinéastes, réalisateurs et techniciens, de l’autre, qui ont
décidé, à cette époque-là qui n’est pas n’importe laquelle, de consacrer
du temps, de la réflexion, du travail, à faire des films ensemble. "
(Bruno Muel, in L’image documentaire 37/38 [2000])

DVD 1 Besançon (152 'environ)

• A bientôt, j’espère (Chris Marker et Mario Marret, 1967-1968)


• La charnière (son seul, 1968)
• Classe de lutte ( 1 968)
• Rhodia 4/8 (1969)
• Nouvelle Société 5, "Kelton" ( 1969)
• Nouvelle Société 6, "Biscuiterie Buhler" (1969)
• Nouvelle Société 7, "Augé découpage" (1970)
• Lettre à mon ami Pol Cèbe (Michel Desrois, 1971 )
• Le traîneau-échelle (Jean-Pierre Thiébaud. 1971)

Couleur et N&B • PflLssEJ • Mono • Format : 4/3 • DVD 9 • 7• PAL

DVD 2 SOChaUX ( 182'environ)

• Sochaux, 1 1 juin 1968 (1970)


• Les trois-quarts de la vie ( 1971 )
• Week-end à Sochaux (1971-1972)
• Avec le sang des autres (Bruno Muel, 1974)
• Septembre chilien (Bruno Muel et Théo Robichet, 1973)

Couleur et N&B • UEKiasíJ • Mono • Format : 4/3 • DVD 9 • 2• PAL

COMPLÉMENT Livre sur les Groupes Medvedkine établi par l'équipe d'ISKRA.

Le geste cinématographique, une collection dirigée par Patrick Leboutte


et Marc Antoine Roudil.

www.editionsmontparnasse.fr www.iskra.fr
privé dans le cadre du cercle familial. Toute autre utili­
sation (notamment reproduction, prêt, échange, dif­
fusion publique - même gratuite - exportation sans
aulorisationest strictement interdite et passible de pour­
suites judiciaires. EDV69
DVD : © 2006 Editions Montparnasse. Iskra. •
Tous droits réservés.
Films : © Iskra. LCNC
Photos : © Iskra.
GROUPES MEDVEDKINE
LES GROUPES MEDVEDKINE
Besançon - Sochaux
1967-1974

Prologue
Alexandre Medvedkine (1900-1989), cinéaste soviétique,
est l'inventeur du "ciné-train", unité mobile de production
qui sillonna l'URSS en 1932 pour filmer ouvriers,
paysans et mineurs du pays, et leur montrer
sur le champ leur propre travail (montés le jour même
Ce dossier a été fait dans le train, les films étaient projetés le lendemain)
par l'équipe d'Iskra dans le but de l'améliorer et d'aider à la construction
avec l’aide précieuse de la Russie nouvelle.
de Donald Sturbelle
Deux ans plus tard, à partir de son expérience
pour la mise en pages.
Il est composé pour
de la vie des campagnes, Medvedkine tourne
l'essentiel à partir du tra­ une comédie paysanne intitulée Le Bonheur.
vail de Bernard Benoliel Trente-quatre ans après,
(revue L '¡mage, le monde, des cinéastes-ouvriers français ont l'Idée de
numéro 3, automne 2002, se nommer groupes Medvedkine en hommage
Editions Léo Scheer),
à cette incroyable aventure du ciné-train.
et de l'article de Bruno
Muel “Les riches heures
Bernard Benoliel,
du groupe Medvedkine",
Catalogue du festival “Entre Vues”,
(revue Images documen­
Belfort 2002
taires, numéro 37/38,
1 er et 2 ème trimestres
2000).
Il contient en outre
un texte inédit de Chris
Marker: "Pour Mario". Une co-édition Iskra - Editions Montparnasse
Une expérience de quelques années seulement... C elait Palente années 50, béton pimpant de ses cou-
ehes flottant aux balcons, un temps où tout était visible­ 9 septembre 1959.
Une expérience de quelques années seulement, qui n'a pas ment possible: Hitler vaincu et les Castors de Palente en Création officielle du CCPPO, Centre
fait école, aujourd'hui presque oubliée, peut cependant lais­ témoignaient. Autour des Roland et du MLP, le service Culturel Populaire de Palente-les-
ser dans la mémoire de tous ceux qui y ont participé le sou­ collectif de machines à laver se voulait la maquette de la Orchamps (nouveau quartier ouvrier
venir d'heures exceptionnelles passées ensemble. C'est qu'en de la ville de Besançon), inspiré et
société future...
effet nous n'aurions jamais dû nous rencontrer, encore moins nourri du mouvement Peuple et
"Il y avait quelque chose de frais dans l’air, qui grâce à Culture, projet d’éducation popu­
travailler ensemble. Ça ne se faisait pas, ça ne se fait toujours
Dieu existe toujours: la jeunesse, ce que certains appel­ laire né à la Libération (parmi les
pas, ou si rarement. De quoi je vous parle? D'une utopie. De
lent l’utopie. Et la générosité des “petites gens” comme animateurs de ce mouvement André
quelques dizaines d'ouvriers des usines Rhodiaceta de Besan­
on dit, se rassemblant en petites fêtes. La première fois, Bazin, Benigno Cacérès, Chris
çon et Peugeot de Sochaux d'un côté, d'une poignée de cinéas­
i était autour du film de René Vautier: Afrique 50; puis Marker). L'animation du lieu?
tes, réalisateurs et techniciens, de l'autre, qui ont décidé à
I1 accordéon, la fête des mères débouchant sur ¿es Rai­ Projection du film interdit de René
cette époque-là qui n'est justement pas n'importe laquelle, de Vautier, Afrique 50, plus tard
sins de la colère; tout ça au bistrot (L’Auberge Com­
consacrer du temps, de la réflexion et du travail, à faire des d’œuvres d'Ivens et d'Eisenstein,
toise, si je me souviens bien), il n’y avait pas encore de
films ensemble. expositions, spectacles, "montages”
Salle des Fêtes.
C'est dans l'avant et l'après Mai 68 que s'est déroulée l'his­ consacrés à Prévert (souvenir du
Ça et le regroupement des commandes de charbon et
toire des groupes Medvedkine et c'est en 1967 à Besançon Groupe Octobre...), Brecht, 1789,
d’achat de cocottes-minute, même combat. C’était de
qu'elle est née, à partir de la très longue et dure grève de la présence de Colette Magny, Faust...
l’entr’aide... C’est quoi d’autre, la Culture? Les animateurs? René Berchoud
Rhodiaceta, branche textile du groupe Rhône-Poulenc. Les ani­
Sans les Roland, sans les “responsables charbon”, les (enseignant, fondateur du Centre
mations pendant la grève et les revendications culturelles qui
"responsables machines à laver”, toutes ces familles et déjà en contact épistolaire avec
l'accompagnaient ont surpris mais tout cela venait de loin et
ouvrières qui prenaient sur leur temps pour donner un un cinéaste nommé Chris Marker),
il faut remonter dix ans plus tôt.
sa femme Micheline, la famille
coup de main ou venir à un club de lecture chez un
En 1956, Pol Cébe se fait embaucher par la Rhodia, Roland et... Pol Cèbe, premier
copain, il n’y aurait pas eu de CCPPO. Les champignons
devient militant ouvrier et s'occupe de la bibliothèque du président du CCPPO.
du bois de Chailluz et les petites filles qui dansaient la
comité d'entreprise. Il s'installe à Palente-les-Orchamps, un
capucine allée des Pâquerettes y ont leur part aussi.
quartier neuf mais isolé, et participe activement à la vie de
ce quartier avec des catholiques de gauche du MLP (Mouve­ 1959, c’est la naissance officielle du CCPPO, et celle de Cuba. Des frères
ment de Libération du Peuple) et des communistes. Il y ren­ partout à travers le monde et dans les usines: la Rhodia, les travailleurs
contre les familles Berchoud, Roland... des 4x8, Georges, Yoyo, le rire et la colère de Pol Cèbe. Ce n’est pas un
hasard si le premier spectacle que Pol a monté était consacré à Prévert.
En 1985, à la mort de Pol Cébe, l'hommage qui lui est
Il en avait la tendresse et la violence, l’amour fou de la vie et les fureurs
rendu par René Berchoud rappelle cette époque:
contre ce qu’il appelait la “connification”.

Le CCPPO a eu ses amis célèbres comme Emmanuel Roblès, Chris Mar- (i) Colette Magny
ker, notre chère grande Colette®, Ariane®, le jeune Chéreau des débuts, ® Ariane Mnouchkine
mais surtout tous ces cœurs généreux qui l’ont aidé, les militants syndi­
caux qui vendaient les billets ou venaient réciter un poème. Pourquoi
aimaient-ils revenir à Palente, les écrivains, cinéastes, peintres, musi­
ciens? Pourquoi Godard, dans Loin du Vietnam, se met-il à parler des
gars de la Rhodia? Tous avaient aperçu simplement une petite flamme
têtue, irréductible, narquoise, absolue, un petit feu fraternel et revendi­
cateur...”
René Berchoud, Hommage à Pol Cèbe, 30 mars 1985

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Henri Traforetti 1 hcminement d’un cinéaste en constante recherche.
mais de l’étendre au contraire à l’en­
Si on veut comprendre notre histoire, 1 ctaii en mars 1967. Nous ne connaissions à l’époque
semble de la vie quotidienne, à notre
il faut d'abord préciser ce qu’était 1 lu is Marker qu’à travers ses films et c’est au hasard place dans la société, à la possibilité
notre rapport à la culture, car nous
.les courriers désespérés dont on n’attend jamais de de s’exprimer. Il s’agissait d’une
ne nous sommes pas précipités vers
l'image, mais bien vers la culture KludLoiklL icponse, que le Secrétaire du CCPPO du moment - René dignité globale, donc aussi d’un com­
bat culturel. Si tu n’as pas de connais­
dans sa totalité. Nous étions une RJi¡s<tía,c'e¿tácwi lien houd - écrivit:
sances, tu n’existes pas. Si tu ne
génération d’ouvriers assez crédules,
nous avions notre certificat d'études
tWiiace^à. toi s| vous n’êtes pas en Chine ou ailleurs, venez à la Rho­
dia Il s’y passe des choses importantes”. Coup de théâtre
maîtrises pas la parole, tu te fais tou­
jours enterrer dans la farine par ceux
ou un brevet pour certains, mais nous ífcí&Medit. lia.! cl coups de sonnettes au 7 de la rue des Pâquerettes, qui parlent bien. En ce sens, Pol Cèbe
n’avions pas eu d’ouverture au beau. la porte s’ouvre, celui de l’extérieur se présente en disant fut notre passeur culturel, un passeur
Je veux dire à la culture du beau:
comme s’il avait les dents serrées: “Chris Marker!” d’intelligence, il nous a libérés de
des beaux mots, des belles lettres,
cl l'autre de répondre: “René Berchoud!”. notre trouille énorme de prendre la
des belles images, de tout un monde
parole. Auparavant, combien d’entre
que nous avions d'ailleurs bien du Jean-Pierre Tbiébaud,
nous ne s’étaient-ils pas sentis freinés
mal à identifier et que nous ressen­ groupe Medvedkine de Besançon,
dans l’expression simplement parce
tions comme quelque chose d’inac­ Hommage à Pol Cèbe, 30 mars 1985
qu’ils avaient peur, non pas de dire
cessible seulement réservé à la
des bêtises, mais de mal s’exprimer.
bourgeoisie. Selon moi, tout est parti
Quand tu possèdes les mots, que tu
de cette idée que la culture étant ce
peux dire les choses justement, l’autre
qui nous manquait, elle représentait
en face a beau parler comme un livre,
pour nous un besoin, elle devenait cet
tetóla** il ne peut plus te déstabiliser.
outil qui devait nous permettre d’exis­
ter dans la dignité. Le déclic est venu Georges Binetruy*:
de Pol Cebe, de la bibliothèque de l’u­ On était à fleur de peau, on se méfiait
sine qu’il animait de jour comme de de tout le monde, en particulier des
nuit et que nous fréquentions en per­ Parisiens qui arrivaient bourrés de
manence après le travail, générale­ pellicule et de caméras, mais dès les
ment entre quatre et six heures du premiers stages, on a compris qu’ils
matin avant d’aller nous coucher. ne venaient pas nous faire la leçon,
On se réunissait dans la bibliothèque, plutôt nous transmettre une forma­
il nous sortait un bouquin sur Picasso tion technique qui devait nous libérer
et il nous parlait des différentes pha­ l’esprit par les yeux. Une fois que tu
ses de son travail. Puis on passait à as mis les yeux derrière la caméra,
un autre peintre. C’est là que tout a Besançon 18 octobre j967... tu n’es plus le même homme,
commencé, de 1964 à 1967: d’abord ton regard a changé.
les livres et les débats jusqu'au matin; ... pour la première fois dans cette ville a lieu une
grande première cinématographique, cette projection * Henri Traforetti et
l’image, c’est venu plus tardivement.
Georges Binetruy, ouvriers
Toutes les grèves à la Rhodia visaient est dédiée aux travailleurs de la Rhodia en grève quel­
grévistes de la Rhodia,
à améliorer la place de l’individu ques mois plus tôt. C’était peut-être également la pre­ sont membres fondateurs
dans une usine qui nous déshumani­ mière grande première en hommage à des travailleurs. du groupe Medvedkine
sait complètement. Ce que nous exi­ de Besançon.
Il s’agissait de la projection de Loin du Vietnam, film
gions, c’était la dignité. Même si toute Entretiens du 29 juin 2002,
réalisé par un collectif de cinéastes pour exprimer leur L'image, le monde op. cit.
l’histoire du monde ouvrier est une
solidarité avec la lutte du peuple vietnamien.
suite de luttes pour la dignité, notre
différence était de ne pas limiter celle- Cette projection n’était pas due au caprice des modes,
ci aux seules conditions du travail, car derrière elle déjà se construisait l’histoire liée au

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"Vous ne tiendrez pas 6 mois!" 11 surtout, le tournage de À bientôt j'espère avait scellé l'in-
lùièt réciproque des ouvriers et des cinéastes pour le film en
Voilà ce que j'ai entendu au moment de fonder Slon fin 68.
l.mt qu'outil d'expression, de connaissance et d'information sur
C'est bon de savoir que les pessimistes n'ont pas toujours rai­
<(• monde qu'était le monde ouvrier, grandement ignoré et
son, en 2005, nous sommes toujours là.
même négligé à l'époque. Donner la parole à ceux qui ne l'ont
Slon existait déjà dans la tête de plusieurs des personnes lamais, faire découvrir la richesse, mais aussi la dureté, l'in-
qui entouraient Chris Marker au moment de la production du lustice et la détresse - voici le premier but de la collaboration
premier film Slon, Loin du Vietnam, long-métrage contre la qui s'est instaurée très rapidement.
guerre du Vietnam, réalisé collectivement par plusieurs réali-
Pendant quelques années, les va-et-vient entre Besançon
sateurs/trices de 1966 à 1967.
et Paris étaient très intenses, avec Chris Marker comme inspi-
L'après-guerre et surtout les années 60 - the roaring six­ idteur et inventeur d'un nouveau genre, le cinéma fait par les
ties - ont vu naître à l'Est comme à l'Ouest des mouvements ouvriers eux-mêmes.
protestataires et libertaires tant au plan politique que cultu­
je ne vais pas le répéter constamment, mais tout ce qui
rel et artistique: aux Etats-Unis, les noirs pour leurs droits
s'est passé là en Franche-Comté des années durant n'aurait pas
civiques, les Black Panthers, les mouvements d'opposition à
été possible sans Chris Marker. Pendant plus de dix ans, il a
la guerre du Vietnam, les hippies et le free jazz. En France, les
ronsacré son temps et son talent à ce cinéma engagé où lui-
opposants à la guerre d'Algérie, et autres anti-colonialistes et
même s'effaçait derrière l'objet créé. Il a là aussi contribué à
anti-impérialistes et Mai 68. En plus de ce bouillonnement
l'essor d'un cinéma différent, unique dans son genre, comme
politique, le nouveau roman en littérature et dans le cinéma,
l'a été toute son œuvre.
la nouvelle vague.
À Besançon, l'effervescence des tournages, à Paris, dans
Donc, en 1966-67, un groupe de cinéastes et d'intellec­
notre petite boutique du 13ème arrondissement rue Albert, une
tuels étaient bien déterminés à faire du cinéma autrement.
sorte de ruche avec ceux qui venaient donner un coup de
Loin du Vietnam fut un demi-succès probablement du fait main, proposer de la pellicule ou du matériel, ceux qui - sou­
d'un malentendu entre la maison de production qui hébergeait vent de l'autre bout du monde - venaient montrer leurs films,
l'équipe et qui assurait une certaine paternité officielle d'une avec les projections et les discussions qui se terminaient tard
part, et le groupe à l'initiative de cette expérience inédite dans la nuit.
assurant, en plus de son travail fourni gratuitement, une
Il ne faut pas non plus oublier tous ceux qui ont écrit des
grande partie des financements avec l'apport de divers mécè­
articles sur nos films. Pendant plusieurs années l'encre a coulé.
nes. Le malentendu consistait en deux visions différentes de
Depuis le début des années 90, c'est plutôt sous forme de dos­
la destinée du film - comment et où le diffuser, le distribuer
siers de fond, et aussi de thèses et mémoires. Mais cela est
- et c'est là qu'il s'est imposé que pour pouvoir décider de la
finalité d'un film, il fallait maîtriser la production de A à Z. une autre histoire.
On peut se demander: une fois terminés, que deviennent
Et c'est ainsi que fin 68, Slon fut fondé en Belgique. En Bel­
gique, parce que le système belge permettait l'existence de res films?
notre entreprise jugée "folle", alors que sans argent et avec Il est évident que les films du groupe Medvedkine n'au-
une censure politique assez féroce à l'époque, les choses s'an­ laient pas existé sans notre petite "maison" de production.
nonçaient quasi impossibles en France. Et je dois admettre Comme tous les autres films que nous produisions ou que nous
qu'il fallait une bonne dose de témérité et d'inconscience pour distribuions à l'époque, en plus des responsabilités financiè­
se lancer dans l'aventure. res et techniques, nous faisions connaître au dehors les films
de Besançon. Pendant plusieurs années - jusqu'à la fin des
Au moment de fonder Slon, le contact était déjà établi avec
années 70 - l'intérêt pour nos films était grand en France et
Besançon, le CCPPO et le groupe Medvedkine. Loin du Vietnam
à l'étranger. Le circuit non-commercial était très actif et
et Le Bonheur d'Alexandre Medvedkine étaient passés par là.

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étendu, et nous avions presque tous les ans un programme de accepte cette situation. C'était mon cas, et comme il s'agissait
films présenté en salle dans le circuit commercial. d'un travail à plein temps - les premières années souvent
Nos films allaient régulièrement dans les festivals en douze ou quinze heures pas jour - il n'y avait pas beaucoup de
France et à l'étranger où ils obtenaient des prix. Ils étaient temps pour faire autre chose et certainement pas pour dépen­
interdits à l'ORTF, mais passaient régulièrement sur les chaî­ ser de l'argent! J'ai pu constater à cette époque que ce n'est
nes de télévision à l'étranger. Et c'est cette source de finan­ pas si difficile de changer ses habitudes et de réduire ses
cement - les ventes aux télévisions étrangères - qui nous a besoins... à condition de trouver son compte ailleurs.
permis de continuer à faire des films. Pendant plusieurs Pour les techniciens du cinéma qui participaient sporadi­
années, et jusqu'à ce que nous devenions Iskra en France fin quement aux films sans salaire, ils travaillaient entre-temps
1973, nous n'avions pas d'autres sources de financement; le ailleurs, dans le cinéma traditionnel, et l'engagement était for­
revenu de la diffusion en non-commercial finançait son pro­ midable de la part de tout le monde. Nous avions vraiment
pre coût. l'impression de participer à quelque chose d'important.
Aujourd'hui avec les DVD et les VHS qui traversent les fron­ Et c'est vrai: cette période - surtout jusqu'en 1974-75 - a été
tières sans restrictions, il est probablement difficile d'imagi­ fascinante. Les mentalités et les comportements étaient remis
ner la difficulté et la lourdeur du système de l'époque. Les en cause, et les tensions politiques étaient très fortes. Les
boîtes de films étaient en fer blanc, avant que le plastique, groupes Medvedkine avaient ensuite cessé le cinéma, mais
plus léger, n'apparaisse - sans parler des tracasseries des doua­ Iskra est resté très actif jusqu'à la fin des années 70. Plusieurs
nes... Pour montrer les films aux responsables des chaînes de films mis en chantier ont été terminés. Nous avons travaillé
télévisions étrangères, et tenter de les convaincre de les dif­ aux côtés de Chris Marker pendant presque cinq ans sur
fuser, il fallait une préparation d'enfer. Convenir par courrier Le fond de l'air est rouge. Comme nos autres films, refusés
et par téléphone de rendez-vous pour les visionnages, arriver par les chaînes françaises, ce film-fleuve a trouvé un public
à les organiser en fonction des longs trajets en voiture d'un fervent au cinéma et dans le circuit non-commercial, comme
pays à l'autre - et tout cela presque sans argent. sur certaines chaînes de télévision à l'étranger.
J'ai fait mon premier voyage en 1969; il a duré trois semai­ Petit à petit nos activités se sont réduites. Nous étions
nes, j'ai parcouru des milliers de kilomètres, seule. Et c'est ainsi aussi assez épuisés après plus de dix ans d'une activité d'une
que les films de Besançon ont aussi été vus à la télévision telle intensité. Mais nous ne nous doutions pas que la traver­
de pays comme la Belgique, la Hollande, l'Allemagne, le Dane­ sée du désert allait durer si longtemps. Sur cette période - je
mark, la Suède et la Norvège. parle des années 80 - nous avons été à plusieurs reprises au
Ces voyages étaient épuisants, mais combien intéressants bord du gouffre, mais la volonté de ne pas perdre notre outil
et fructueux, et pas seulement sur le plan commercial, mais a été la plus forte. En 1975, Iskra était devenue une société
par la richesse des rencontres, par la découverte de films faits de production de long-métrages. Et même si personne ne
ailleurs, et dont plusieurs titres figurent encore aujourd'hui en semblait plus s'intéresser à nos films, la gauche au pouvoir,
distribution dans notre catalogue. chacun était rentré chez soi cultiver son jardin - nous étions
encore assez téméraires et inconscients pour penser que cela
Mais comment vivre pendant des années sans salaire? On
allait bien recommencer. Et à partir de 1986-87, avec le renou­
peut en effet se poser la question. C'est vrai - ce n'est pas évi­
veau amené entre autre par les "lois Lang", la production a
dent et pas vraiment souhaitable. Mais le choix était vite fait:
repris. Autrement, avec d'autres personnes, sur des bases et
c'était salaire ou film; et j'ai choisi en quelque sorte d'inves­
dans un fonctionnement différents, mais dans un esprit resté
tir un salaire hypothétique dans la fabrication de films. En
inchangé, toujours au service de films qui questionnent notre
contrepartie il y avait le plaisir dans l'action et la satisfaction
monde en donnant le plus possible la parole à ceux qui ne l'ont
du résultat. Mais bien sûr il faut vivre avec quelqu'un qui
pas ou mal. Toujours aussi nombreux.
Inger Servolin, Octobre 2005

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Pour Mario
Un jour, Mario Marret et René Vautier étaient juchés
quelque part pour filmer une manif - à Alger, je crois.
Au bout d'un moment, l'un dit à l'autre "Je n'ai plus de
pellicule." Et l'autre dit à l'un "Tu es communiste? Alors
tourne!" J'aimais bien cette histoire. Outre ce qu'elle
révélait de mes deux camarades, je lui trouvais un sens
métaphorique. Il m'avait semblé quelquefois observer
que les communistes tournaient avec bravoure et éner­
gie la manivelle de l'histoire sur un appareil où quel­
qu'un avait oublié de mettre du film.
En ces temps anciens, la solidité de la structure com­
A BIENTOT muniste pouvait servir à étayer les forces défaillantes, ou
J'ESPÈRE
bien à canaliser les forces débordantes. Mario apparte­
1967-68 / 16mm/ nait évidemment à la seconde catégorie. Indiscipliné de
noir & blanc / 44'
nature, il avait trouvé dans le parti, sur lequel il posait
Réalisé par Chris
Marker et d'ailleurs un regard parfaitement lucide, l'encadrement qui lui
Mario Marret. permettait, pensait-il, d'utiliser son goût de l'action à autre chose
qu'une imprécation perpétuelle. Ce goût de l'action avait été très
Pierre Lhomme A BIENTOT J’ESPERE tôt mis à l'épreuve. Radio clandestin pendant la guerre, à une
(Antoine Bonfanti,
Mars 67 époque où le temps de vie moyen de ces spécialistes était de
Paul Bourron, Harald
Maury et Bruno Muel trois mois, on aurait pu attribuer à la chance le fait qu'il en soit
L’information officielle travaillait à temps plein pour faire peu de cas
pour les Images de la sorti vivant, à cela près que sa sortie s'était effectuée d'une façon
d’une grève à la Rhodiaceta de Besançon, pourtant la première occupa­
grève de 1967), pour le moins inhabituelle: après avoir subi la Gestapo et la bai­
tion d’usine par des ouvriers depuis 36. Berchoud, Cèbe et les autres du
gnoire, il avait "retourné" les deux types de l'Abwehr qui l'in­
Carlos de Los Llanos. CCPPO eurent l’idée d’appeler Chris Marker pour qu’il vienne se rendre
terrogeaient, en se faisant passer d'abord pour un important
Son: Michel Desrois. compte de la détresse, de l’isolement, de la détermination aussi, de ceux
agent américain (le fait qu'il n'eût aucun accent et ne parlât pas
de la Rhodia revendiquant des conditions de travail plus humaines et,
l'anglais aurait pu dissuader un autre, lui avait simplement
même, un droit à la culture!
Georges Maurivard affirmé d'un ton sans réplique qu'il était canadien), ensuite en
dit Yoyo Marker vint, mais il ne vint pas seul. Là, commence un bout à bout d’im­ jouant de cette importance, confortée par un réseau efficace, pour
“À bientôt j’espère”
pressions, de paroles, de gestes, de rencontres, d’allers-retours se faire libérer par ses propres gardiens, en échange de leur
entre Parisiens et Bisontins, ouvriers et intellos, et, au final, future impunité. L'après-guerre l'avait trouvé chez les pingouins.
le générique est impressionnant de ceux qui firent la chaîne En fait, les manchots empereurs, mais nous vivons dans un pays
(l’autre!) pour produire l’exemplaire À bientôt j’espère. Il faut où on appelle pingouins les manchots, chameaux les dromadai­
dire que le travail en commun, le goût du collectif (le mot res et kangourous les wallabies, il faut s'y faire. C'est de leur nom
spontané et nécessaire du moment) existait déjà, depuis Loin savant, Aptenodytes Forsteri, qu'il avait baptisé son premier film,
du Vietnam exactement, un peu partout dans la profession, réalisé au cœur de l'expédition polaire de Paul-Emile Victor et pré­
un sens partagé de l’idée de groupe à la recherche de formes senté à Cannes en 1954. À cette occasion, sa mère qui refusait
nouvelles d’engagement. Nous - nous, les techniciens, chacun de mettre les pieds au palais des Festivals ("ce n'est pas un
avec sa spécialité - réalisions alors que nous représentions une endroit pour nous" - inutile d'enseigner à Mario la lutte de clas­
vraie force de production émancipée. ses, il l'avait trouvée toute faite en naissant) lui révéla ses dons
Jacques Loiseleux, L'image, le monde, op. cit. d'observation et de prophétie. Regardant, du banc sur la Croisette

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où ils étaient assis tous les deux, Cocteau et les jurés descen­ Sur l'URSS je n'avais pas d'illusions à perdre, la lecture de
dre les marches, elle s'écria "Ça y est, tu as le prix! - Mais Victor Serge, de Souvarine et de Charles Plisnier (curieusement
Maman, comment sais-tu? - Regarde, ils ont tous l'air de pin­ oublié, celui-là, qui dès 1937 avec Faux Passeports apportait
gouins!" Et c'était vrai: "prix du film de nature, catégorie court- une lecture imparable des procès de Moscou) m'avait préparé
métrage". Après un tel baptême, le pingouin allait à tous les témoignages récoltés par la suite. Mais je ne m'en
évidemment entrer dans la famille, et j'ai de beaux souvenirs tenais pas à cette écoute monophonique. Tout au long de ma
liés au spécimen empaillé qui trôna quelque temps dans ma vie j'avais croisé des militants communistes dont la qualité
salle de montage. humaine ne pouvait être mise en question, et leur aveugle­
ment envers l'URSS ou les méthodes proprement mafieuses de
C'est par le cinéma que j'avais connu Mario. Et par la cen­
leur parti me paraissait relever davantage des mystères de la
sure. Resnais et moi savions ce qu'il en coûtait de traiter les
biologie que d'un jugement moral. J'avais développé vers 1945
sujets tabous de l'époque: dix ans d'interdiction pour Les
un pessimisme historique absolu (lequel m'a valu par la suite
statues meurent aussi. J'avais récidivé avec Cuba si. La
pas mal de bonnes surprises, tandis que mes amis optimistes
censure aussi. Et c'est pour m'être sorti assez bien d'un amu­
allaient de déception en déception) mais je n'avais aucune
sant mano a mano avec M. Peyreffitte, ministre de l'Informa­
envie de l'imposer aux autres, encore moins d'en faire un
tion, que Le Joli Mai ne s'était pas vu amputé d'un bon tiers.
fonds de commerce. Ces rencontres, qui allaient du militant
Bien naturel de chercher le contact avec d'autres cas penda­
anonyme à Joris Ivens, Kurt Stern ou Mario Marret, avaient au
bles: Vautier avec Afrique 50, Marret avec ses films sur le
moins le mérite d'apporter une note concrète à l'irritante ques­
PAIGC, le mouvement de libération de Guinée-Bissau. On pou­
tion qui anime périodiquement les salles de rédaction, et qui
vait assister, en ces années cinquante, à des scènes comme
consiste à établir le signe "égale" entre les deux monstres
celle-ci: un commissaire de police se pointant dans une salle
totalitaires du XXe siècle. Cette équivalence entre nazisme et
privée, louée pour une projection privée, et repartant avec
stalinisme, confortée au plan historique par mille traits irré­
sous le bras les bobines d'un court-métrage réalisé par Mario
futables, achoppait au modeste niveau de l'individu, car là elle
que la censure n'avait pas visé. Ce qui arriva, je crois, à tous
ne fonctionnait qu'à sens unique. Il n'était pas difficile de trou­
ses films. Ça créait des liens.
ver un clone communiste à tel ou tel fasciste (Staline, avec son
En même temps je lui reprochais l'impersonnalité de ses sens de l'humour bien particulier, en jouait lui-même quand
films. Mario était un conteur extraordinaire, il faisait vivre il présentait Beria à Ribbentrop: ‘'Notre Flimmler...") mais la
comme un griot les acteurs de cet épisode peu banal des guer­ réciproque n'était pas vraie. Un Maiakovski nazi,
res coloniales qui allait transformer l'armée portugaise en fer un Medvedkine nazi, un Ivens nazi, un Mario nazi, ça n'exis­
de lance d'une tentative de révolution dans son propre pays tait tout simplement pas.
(Identification, extrapolation? De même que lui avait retourné
Tout ceci pour dire qu'il n'y eut rien d'étonnant à nous voir,
ses deux Teutons, ses copains retournaient toute une
Mario et moi, chacun sachant parfaitement à quoi s'en tenir
armée...). Et la tonalité de ces films passionnants par ce qu'ils
sur l'autre, établir une véritable complicité de travail dès le
montraient de la lutte était celle d'un tract de la CGT, langue
début de l'aventure. Je crois pouvoir dire que nous faisions une
de bois du commentaire incluse. Là-dessus il était très ferme:
bonne équipe. Un certain goût de l'efficacité, l'apprentissage
"C'est leur film, pas le mien, je dois rendre compte, c'est tout,
en d'autres temps que les occasions d'agir sont trop brèves et
je n'ai pas à parler à leur place". Cette façon bien soviétique
incertaines pour les encombrer de précautions ont sûrement
de "mettre le pied sur la gorge de sa propre chanson" n'était
joué dans notre alliance. Une brèche se présentait, on fonçait.
que le signe le plus lisible de tout ce qui nous séparait. J'avais
Et une brèche de taille fut celle qu'ouvrit, au printemps 1967,
des communistes une assez bonne connaissance pratique,
la "grande grève" de la Rhodia. Ce qui suit pourrait s'intituler
ayant eu toutes les occasions de respecter leur courage, d'ad­
"comment un bol de café peut changer la destinée de beau­
mirer leur sens de l'organisation et de haïr leur pensée binaire.
coup de gens".

12 13
J'étais en rapport épistolaire depuis un certain temps avec insatisfaits et l'intensité de la misère sont dénoncés avec la
le CCPPO, centre de culture populaire d'un quartier de Besan­ même force qu'au siècle dernier.
çon, qu'un formidable couple d'enseignants, René et Micheline
En ces temps de "fin de la lutte des classes" et de "dépas­
Berchoud, portait à bout de bras (Micheline écrirait plus tard
sement du marxisme", on entend ces ouvriers définir au pas­
un récit exceptionnellement juste et vivant de toute l'expé­
sage toutes les aliénations, les dimensions nouvelles de la
rience à venir). Un matin de mars 1967 je reçus une lettre
paupérisation, la nécessité de la solidarité ouvrière et de l'in­
d'eux: les ouvriers de la Rhodiaceta, l'usine dépendant de
ternationalisme.
Rhône-Poulenc qui était le pôle industriel et social du quar­
tier, venaient de se mettre en grève, avec occupation (une Enfin et surtout, il est frappant de voir à quel point ces
première depuis 36). Le CCPPO s'occupait évidemment de ouvriers relient la revendication économique immédiate à une
l'animation culturelle. Est-ce que je pourrais envoyer des films mise en cause fondamentale de la condition ouvrière et de la
16mm, et pourquoi pas les apporter moi-même et voir ce qui société capitaliste: la dignité ouvrière, le sens de la vie et du
se passait? Bon, la situation était la suivante - au plan du travail sont mis en avant dans la plupart des interventions. Il
macrocosme, j'étais en plein montage de Loin du Vietnam, ne s'agit donc pas pour ces hommes de négocier, à l'améri­
film collectif, entreprise compliquée et responsabilité assez caine, leur intégration dans la "société du bien-être", mais de
écrasante - au plan du microcosme, je n'avais pas encore pris contester cette société même et les biens de compensation
mon café. Au carrefour de ces deux plans ma première réac­ qu'elle leur offre. Le mythe de l'intégration de la classe
tion fut "dommage que je sois embarqué dans ce montage, ouvrière par l'automobile, la machine à laver et les porte-clefs
tout ça m'a l'air bien intéressant" et je ne pensai plus qu'au vole en éclats et l'on est saisi par l'évidence que, avec toutes
moyen de leur faire parvenir quelques films glanés chez des les différences que l'on voudra, la révolution reste une idée
producteurs amis. Sur quoi je bus le fameux café, et mes pen­ aussi vivante dans la France de 1967 qu'à l'époque de l'en­
sées changèrent du tout au tout: Besançon, ce n'était pas le quête de Villermé." Pas besoin d'être diplômé de sociologie
Gobi, quelques heures de voiture au plus, Antoine Bonfanti pour trouver dans cet état des lieux l'essentiel, un an à l'a­
mon fidèle ingénieur du son et ami avait une DS assez spa­ vance, de la thématique de Mai 68 - au moins sur son versant
cieuse pour contenir un certain nombre de copies de films, la ouvrier, le versant étudiant ne m'ayant, je l'avoue, jamais pas­
tournée des producteurs pouvait tenir dans la matinée, pour­ sionné.
quoi ne pas tenter le coup? Nous tentâmes, et ce fut le pre­ Mario lut et relut ces témoignages. De toute évidence
mier pas vers À bientôt j'espère, les groupes Medvedkine, tout quelque chose était en train de bouillonner là-dedans, qui se
ce qui accompagnerait, orienterait, singulariserait l'aventure rattachait à ses racines les plus profondes. Je n'eus même pas
Slon, plus tard Iskra. à lui proposer d'être du voyage suivant, cela allait de soi, et
Mais il y eut d'abord le compte-rendu publié dans le Nou­ à partir de là il fut de tous les voyages, de tous les tournages.
vel Observateur du 22 mars 67. Je me contentais d'y rappor­ Il marqua de sa personnalité hors du commun les rapports sin­
ter l'essentiel des propos enregistrés, accompagné des photos guliers qui s'établissaient entre cinéastes, militants ouvriers et
de Michèle Bouder qui avait été du voyage, et précédé d'une prolos de base. Il y mit son énergie, son expérience et, ingré­
courte introduction: dient non négligeable, sa formidable drôlerie. C'est à lui qu'on
doit, à travers À bientôt j'espère, cette ambiance de parfaite
"Tout d'abord, la description d'une condition ouvrière dont
égalité entre filmeurs et filmés que je n'aurais sûrement pas
la réalité vient contredire les grands mythes contemporains
été capable d'établir à moi seul, et qui nous valut l'honneur
concernant la société de consommation, l'abondance, la
d'un commentaire personnel du général de Gaulle (lequel
disparition des barrières de classe. Si l'accent porte davantage
apparemment passait son temps à regarder la télévision)
sur l'épuisement nerveux que sur la faim, sur la misère cul­
"Qu'est-ce que c'est que ces journalistes qui tutoient les
turelle que sur la misère physiologique, l'acuité des besoins
ouvriers?"

14 15
Maintenant une question se pose. Cette revendication manqué le rendez-vous, tandis que maintenant on est en plein
ouvrière fondamentale qui s'exprimait à la Rhodia était, en dedans, avec tout ça...". Tout ça, c'était la Rhodia, les guérillas,
dépit des appartenances traditionnelles, PC et CGT en tête l'Afrique, Amilcar Cabrai, le Che, Fidel (pas les Chinois tout de
(d'ailleurs en perpétuelle bisbille avec la CFDT), profondément même, il n'était pas idiot)... Cuba, carrefour à ce moment-là
libertaire. C'est celle-là même qui serait continuellement, de tous les mouvements de libération, comptait énormément
impitoyablement combattue par le PCF tout au long de mai, pour lui, il s'y rendait souvent (c'était "Djakarta" dans notre
et longtemps encore. Elle s'inscrivait dans un tremblement de code intime). La suite des événements épouse tellement bien
terre qui avec des formes bien différentes allait toucher à l'es­ l'histoire de ses rapports avec le reste du groupe qu'il est ten­
sentiel du dogme, à savoir la prééminence absolue du Parti. tant de voir là, encore, au moins une métaphore.
Révolution culturelle en Chine, foquismo (substitution de la Que l'on me comprenne: je ne cherche pas à faire de deux
direction militaire de la guerilla à la direction politique) du fourmis solitaires, comme dit Pound, les symboles des forces
Che, rupture de Fidel Castro avec tous les partis communistes qui se jouaient à ce moment-là à travers le monde. Mais si je
d'Amérique Latine, émergence du "Mouvement" aux Etats- ne suis guère freudien je serais volontiers jungien, je crois aux
Unis, tous ces ensembles avaient au moins un point de recou­ inconscients collectifs, je suis persuadé que les grands courants
pement: les communistes n'incarnaient plus la seule qui parfois secouent la planète ont leurs échos dans les des­
alternative à l'ordre ancien. Comment Mario, fidèle entre les tinées individuelles. Les Japonais ont le ki, qui est quelque
fidèles, pouvait-il se jeter là-dedans avec tant d'enthou­ chose dans l'air, qui fait que quelque chose est possible, puis
siasme? Je risque une interprétation. ne l'est plus, et c'est ainsi, et il ne faut accuser personne.
J'ai dit qu'il était parfaitement lucide à l'égard du PC. La grande majorité des Cubains venus écouter Fidel Castro
Il en connaissait toute l'histoire, et dans nos discussions, quel­ le 23 août 1968 étaient persuadés qu'ils allaient entendre l'an­
quefois épiques, je n'avais vraiment rien à lui apprendre. La nonce de la rupture définitive avec l'URSS. On semble l'avoir
différence, c'est qu'il comptait sur le temps pour balayer les oublié aujourd'hui, mais à l'époque elle était déjà bien enta­
scories du passé, et amener l'avènement d'une société plus mée. Depuis quelque temps Cuba incarnait toutes les hérésies
juste, dont les anciens crimes auraient été le prix - chèrement répertoriées au catéchisme soviétique. Un signe qui ne trompe
payé, il l'accordait. Il faisait là preuve d'un ouvriérisme pour pas: le nom de Cuba n'apparaissait plus jamais dans l'Huma
lequel on serait tenté d'employer le mot qui lui convenait le (les historiens de l'avenir auront ainsi un truc tout simple pour
moins, celui de naïveté. Pour lui la classe ouvrière dans son dater le début et la fin de l'hérésie). Et les premiers mots du
ensemble était dotée d'une mission eschatologique. Un jour il Comandante n'étaient pas de nature à suggérer une autre
me disait, à propos de je ne sais quel problème qui s'était posé conclusion: "Certaines choses que nous allons dire... vont être
à un de nos groupes "T'inquiète... Ils résoudront ça, puisqu'ils en contradiction avec nos intérêts... d'autres encore consti­
résoudront tout". C'était la vulgate marxiste, mais la plupart tueront un risque sérieux pour notre pays... " L'idée de la rup­
des communistes ne la livraient que du bout des lèvres, sans ture était en suspens, souhaitée et crainte à la fois. Puis venait
trop y croire ou au moins sans y donner un contenu trop pré­ l'analyse. "La décision prise en Tchécoslovaquie s'explique
cis. Lui y croyait totalement. Et sans doute voyait-il dans le d'un point de vue politique, pas d'un point de vue légal, car
bouleversement des Sixties les prolégomènes d'un mouve­ en fait de légalité elle n'en a franchement aucune!" Vlan! Il
ment des masses que le Parti, toujours à l'écoute du peuple en rajoutait encore une couche en définissant "cette situation
comme on sait, allait saisir, accompagner et conduire jusqu'à qui en rappelle d'autres, plus anciennes" - évoguer l'occupa­
la victoire finale. Avec certains de ses camarades, il avait pris tion allemande à propos de l'occupation de la Tchécoslovaquie
au moment de la guerre d'Algérie des positions (accompa­ par les "forces du pacte de Varsovie" c'était tout de même
gnées d'actions, comme toujours chez lui) très en avance par gonflé... Et là-dessus vint le coup de grâce, mais porté à l'en-
rapport aux prudences de la direction, et il en gardait quelque vers: "Le camp socialiste pouvait-il permettre le développe­
amertume. "C'est tout de même bête à ce moment-là d'avoir ment d'une situation qui conduisait au détachement d'un pays

16 17
socialiste? À notre avis il ne peut pas le permettre..." Et le fondrer à son tour. Il s'était petit à petit éloigné du cinéma,
rideau retomba. Le moment du ki révolutionnaire était passé, et avait trouvé un nouvel exutoire à son désir d'intervention:
ce qui avait été possible ne l'était plus, la fin de la récréation la psychanalyse. Il exerçait dans le Midi, et je riais en pensant
était sifflée, chacun allait maintenant retrouver ses marques qu'il avait ainsi donné un visage, à tour de rôle, aux deux seuls
et reprendre son chemin. conseils que je me sois jamais permis de donner aux jeunes
C'était août 68, le moment des reflux, des repliements, des gens qui m'en demandaient: "N'entrez jamais au parti com­
remises en ordre. Je ne fus pas étonné de la décision de Mario muniste... N'allez jamais voir un psy...". Je me souvenais aussi
de créer un groupe de création cinématographique parallèle, qu'il avait entrepris de construire un bateau, tout seul (il savait
pas tellement différent de nos bricolages passés, mais lié au tout faire, passer de radio à caméraman en démontant et
parti communiste. On a parlé de rupture, de désaccords, c'é­ remontant une caméra à l'époque des expéditions polaires ne
tait réduire un vrai moment historique à de médiocres ques­ lui avait posé aucun problème) au sommet d'une colline, qu'il
tions de personnes. J'ai même lu sous la plume d'un de nos comptait bien un jour l'amener jusqu'au rivage, et alors... "Le
camarades quelque chose (je n'ai pas le texte sous les yeux) bateau de la liberté" disait-il. Je pensais souvent à lui. Dieu
qui revenait à peu près à "deux crocodiles dans le même mari­ sait que nous nous étions accrochés à propos de beaucoup de
got". À mon avis il n'y eut ni crocodiles ni marigot. Il y eut un choses, et d'abord de son "Parti", mais... je me sentais plus
moment particulier, et défini dans le temps, où la passion de proche de ce type, j'avais pour lui plus de respect et d'amitié
donner forme à ce qui était encore à inventer -l'émergence qu'envers d'autres avec qui j'étais théoriquement d'accord. En
d'un cinéma lié concrètement à la condition ouvrière- avait le tout cas, sans sa présence et sa forme de génie, l'aventure
pas sur tout le reste. Ce ne fut pas toujours idyllique. On sait Medvedkine/Slon n'aurait pas été ce qu'elle a été, ou peut-être
qu' À bientôt j'espère dans un premier temps fut rejeté vio­ simplement n'aurait pas été.
lemment par ses destinataires, avant de redevenir le signe Je l'ai revu une fois, dans son Midi psychanalytique. À un
d'un commencement partagé. Il y eut force engueulades, on moment, en bouffonnant, mais de cette bouffonnerie par
ne se faisait pas de cadeaux, et c'était très bien ainsi. Les grou­ laquelle on masque les vérités qui fusent, il me dit "tu vois,
pes Medvedkine naquirent de là, vécurent leur vie, furent cros- je suis lacanien comme j'ai été stalinien" - remarque qui en
sés dans la bonne tradition par un PC qui ne comprenait disait long sur lui, sur Staline, mais aussi sur Lacan. Ensuite je
toujours rien (le hasard fit que j'eus l'occasion d'en parler un n'ai plus eu de nouvelles, on m'a dit que durant les dernières
jour avec Roland Leroy: "C'est tout de même dommage, l'ar­ années il était coupé du monde, volontairement, involontai­
rêt de cette expérience prometteuse...Tout ça parce que ces rement, je ne sais pas, je n'ai pas à savoir, je me souviens de
jeunes étaient un peu, euh... gauchistes?" Je lui fis remarquer lui comme d'un mensch, ce qu'on ne peut pas dire de tous les
que de là où il était, il était bien placé pour redonner leur acteurs de cette période agitée. Je me demande si le bateau
chance aux expériences prometteuses, il eut un grand geste de la liberté est des­
las. Il était tout à sa guéguerre avec le sinistre Marchais.) Les cendu de sa colline.
"Medvedkine" survécurent, et bien. Quand je les retrouvai Peut-être y est-il tou­
beaucoup plus tard je fus étonné moi-même de ce que cette jours, mais avec le
période leur avait apporté. Ils avaient tous quitté le PC. Peut- réchauffement de la
être Mario ne se serait-il pas vraiment réjoui des résultats à planète, il est bien
long terme de notre travail. possible qu'un jour la
Je me suis souvent demandé comment, derrière la façade mer vienne jusqu'à
de son retour ostensible à l'orthodoxie du parti, il avait vécu lui.
ce qui devait avoir été pour lui une insupportable déchirure. Chris Marker, 22 juillet 2005

"Tandis que maintenant avec tout ça..."Tout ça était mort, et


la forteresse qui avait servi de refuge aux survivants allait s'ef-

18 19
Extraits de LA CHARNIÈRE
Un ouvrier [...] je pense que le toujours au mieux des explora­
réalisateur, c’est un incapable. [...] teurs bien intentionnés, plus ou
Et je pense plutôt, et je le dis moins sympathiques, mais de
crûment aussi, qu’il y a simple­ l’extérieur et que, de même que
ment une exploitation des tra­
vailleurs de Rhodia par des gens
qui, paraît-il, luttent contre le
capitalisme!
Un ouvrier [...] à aucun moment je
crois, dans le film, un travailleur
n'a soulevé le problème de la disci­
pline dont on est victime à ¡’inté­
rieur de l’usine.
Une ouvrière [...] Et ça n’apparaît
pas le travail des femmes là dans
votre film. C’est peut-être aussi
une lacune.
Un ouvrier [...] et puis nos solu­
tions, parce qu’on a quand même
des solutions, là, elles ne sont pas
abordées du tout.
Georges Liévremont [...] pour la
première fois, ou une des rares fois, pour sa libération, la représenta­
les travailleurs sont apparus sur tion et l’expression du cinéma de la
LA CHARNIÈRE l’écran. Même s’il y a des aspects
incomplets - qui nous semblent
classe ouvrière sera son œuvre elle-
même. Et que c’est quand les
La Charnière est un film sans images, juste une bande-son captée un soir manquer - ça pose les problèmes, ouvriers auront entre les mains les
d'avril 68, écho d’un débat intense après la projection d’À bientôt ça amènera forcément quelqu’un appareils audiovisuels qu’ils nous
j’espère à Besançon. Ce son-là, c’est le feu aux poudres. Juste un son, à s'emparer de ce qui manque et montreront à nous les films sur la
l’expliquer. [...] Moi je crois que, classe ouvrière, et sur ce que c’est
mais un son juste... Comme si cette fois-là, l’image, tremblante et
je le dis franchement, Chris est qu’une grève, et l’intérieur d’une
émue*, avait rendu les armes à l’idée de témoigner d’une chose aussi
romantique. Il a vu les tra­ usine. Mais on serait même dix
grande qu’une révolution de la pensée. Et pourtant, ces images existent vailleurs, l’organisation syndicale, mille fois plus malins, et moins
en quelque sorte: ce sont les photos des ateliers cinéma, signées Ethel avec romantisme. romantiques, qu’on serait quand
Blum, anticipation muette de la secousse d’avril et elles aussi traces Chris Marker [...] On avait quand même limités par cette espèce de
d’une origine: la naissance d’un acte. Il y a donc un film à imaginer, au même continué une activité paral­ réalité cinématographique qu’on
banc-titre forcément, un film à monter en œil et en esprit pour combiner lèle, qui était celle d’un groupe de expérimente tout le temps, qu’on
jeunes militants à qui on mettait aille chez les pingouins ou chez les
un son sans images et des images sans son...
entre les mains des caméras, des ouvriers, qu’évidemment on ne
“La pellicule est sensible... Celui qui tient la caméra et le micro, magnétophones, avec cette hypo­ peut exprimer réellement que ce
s’il est sensible, si tout le monde est sensible et que la pellicule est sensi­ thèse qui, moi, m’apparaît toujours qu’on vit.
ble, alors c’est la nuit, tu ne vois plus rien.” (Lettre à mon ami Pol Cèbe) évidente: c’est que, nous, on sera
Bernard Benoliel, L’image, le monde, op.cit.

20 21
CLASSE DE LUTTE
CLASSE DE LUTTE
La différence essentielle entrei bientôt j'espère et Classe de lutte se
1968 / 16mm/
donne aussi à voir dans l’avénement d’une présence: une femme,
noir & blanc / 40'
Suzanne Zedet, ouvrière à l’usine Yema de Besançon et militante CGT.
Réalisé par
le groupe Medvedklne Suzanne apparaît déjà dans A bientôt j’espère, mais pour mieux disparaî­
de Besançon: tre: cachée et gentiment tenue en réserve par son mari, elle reste ce corps
Vincent Berchoud, discret, presque muet même si le désir de parler affleure déjà, retenu
Juliet Berto, Ethel encore par une timidité, le poids du domestique, la vie pas facile, la
Blum, Antoine
parole de l’homme et un “principe de réalité”, soit l’impossible concilia­
Bonfanti, Francis
Bonfanti, Michèle tion d’une vie de femme et de mère avec les exigences du militantisme.
Bouder, Paul Bourron, En décembre 67, Suzanne se tait. Dans Classe de lutte, elle a pris la
Léo Brouwer, Zouzou parole et les raisons qui l’en empêchaient, si elles n’ont sans doute pas
Cébe, Claude Curty, disparu, semblent résolues dans l’action. En tout cas, ici, il n’en reste rien.
Michel Desrois, Michel
Les événements ont balayé devant sa porte. Mue par un impératif catégo­
Follin, Jean-Luc
Godard, Andréa rique, Suzanne impose un autre principe de réalité et, en même temps,
Haran, Joris Ivens, découvre le principe de plaisir. Désormais, elle travaille et milite, bouge
René Levert, Pierre et parle, distribue des tracts et monte sur les murs: sous nos yeux, elle
Lhomme, Georges réalise un mouvement irréversible, celui de son acting out. Elle est sortie
Liévremont, Jacques
d'elle-même comme on naît enfin au monde. Mais toujours en douceur.
Loiseleux, Colette
Magny, Chris Marker, Loin d’une pasionaria échevelée, simplement ses convictions sont sûres,
Mario Marret, André ses contradictions résolues par l’Histoire et sa “religion” faite; elle ne
Marteau, Jean-Marie doute plus d’elle-même ou, comme elle le dit “se montre sous son vrai
Marteau, Jean Martin, jour”, Ce que le film capte dans l’exercice de sa parole et de son élan,
Yoyo Maurivard,
dans la lumière de son visage, c’est la sérénité trouvée d’une sainte laïque,
Harald Maury, Jacque­
l’expression d’une vocation qui s’affermit d’en passer par la pauvreté (les
line Meppiel, Michel
Suzanne Zedet
Pamart, Anne déclassements et diminutions de salaire qu’elle subit). Plus qu’à la sauvage Mai 68
Papillault, Ragnar, inconnue des usines Wonder (voir Reprise), on pense alors à une réincar­
Silvio Rodriguez, Alain
Direction Besançon, détour prévu par Sochaux... plaisir
nation prolétarienne de Simone Weil, l’auteur de La condition ouvrière.
Rousselot, Jean-Pierre de passer le péage du tronçon d'autoroute jusqu'à Avallon
Elle a conquis de haute lutte et d’un coup son espace-temps, ce qui est
Thiébaud, Trafo [Henri sans payer... petite discussion avec les employés en grève...
plus qu’une petite révolution. En elle, s’articulent naturellement le carac­
Traforetti], Michèle heureusement la 2 CV (avec laquelle nous allions faire les
Traforetti, Pierre tère concret de la lutte et la Pravda des formes: dans l’histoire du cinéma,
travellings dans les allées de l'usine Peugeot occupée mais
Todeschini, René Suzanne représente ce miracle, le corps irrésistible d’une vraie liberté,
Vautier, Claude Zedet,
presque déserte) avait une faible consommation d'essence!
celle que l’on voit acquise instant par instant qui arrache calmement son
Suzanne Zedet,
masque au réel et entraîne le film à sa suite dans les nécessités de l’appro­ À Besançon, où Mario Marret venait de nous rejoindre en
Mohamed Zinet, ange tutélaire qui commençait à se désintéresser du cinéma,
fondissement descriptif. Alors, même si le film distille aussi une tristesse
Georges Binetruy,
incontenable, une impression de défaite annoncée, un sentiment d’isole­ c'est la séquence avec Suzanne qui nous a marqués et c'est
Bruno Muel, Simone
Nedjma [Nedjma ment, la lenteur objective des masses et la force tranquille des fortifica­ la plus forte qui reste de ce tournage, celle qui sera intégrée
Scialom], Pol Cébe. tions capitalistes, en ces années politiques le militantisme a été, au moins par Pol Cèbe dans Classe de lutte. Suzanne, la belle Suzanne,
Générique emblématique pour elle, la voie royale de la réalisation de soi. Rien que pour Suzanne, alors mariée à un des grévistes de la Rhodia, Claude Zedet (on
voulu par Pol Cébe pour toutes les Suzanne, vive Mai 68! avait vu le couple dans À bientôt j'espère), n'avait rien d'une
Bernard Benoliel, L’image, le monde op. cit.
militante aguerrie. Elle travaillait à l'usine de montres Yema.

22 23
La scène se passe devant les portes de l'usine. Le patron nouveau. Ce qu'elle dit sur le rôle de la culture, sur Picasso,
entouré de la maîtrise est de l'autre côté des grilles qju'il fait sur Prévert, sur Roger Vailland, sonne un peu juste, un peu
ouvrir et il presse les grévistes de rentrer. Il y a un moment faux, mais profondément comme un appel d'air, un appel à
de flottement et Suzanne, qui avait prévu le coup, saute sur entendre d'autres mots que ceux de tous les jours. Elle se
le muret et prend la parole, sa première prise de parole, et ça prête gentiment au "drôle de jeu" du tournage, mais on
marche. Les premiers mots de cette première prise de parole, comprend bien que sa vie quotidienne n'est pas là. Pendant
la voix tremblante d'émotion mais bien posée, sont: "Nous ce temps, le travail avait repris dans toutes les usines et s'il
avons commencé la grève ensemble, nous la continuerons y avait toujours besoin de classes de lutte, nul ne savait ce
ensemble, nous la finirons ensemble" et la masse des indé­ qu'il faudrait mettre au programme.
cis se tourne vers elle. Quand elle redescend, personne ne ren­ Bruno Muel, Images documentaires op. cit.
tre, le patron n'a plus qu'à faire refermer les grilles. Elvire
Lerner et moi avons filmé la scène en continuité, deux bobi­ Cinéma de combat,
nes de 120 mètres. Vingt minutes. C'est le pendant, et l'in­ c’est-à-dire cinéma politique: cela
verse, de la fameuse scène de la reprise du travail aux usines signifie en ce moment Vietnam,
Wonder qui a servi récemment de support au beau film année du cochon et L’heure des
Reprise. Deux images, aussi juste l'une que l'autre, du Mai 68 brasiers. Uñ Américain, un
de la classe ouvrière: une jeune femme qui se dresse et qui Argentin. Les Français ne s’endor­
trouve les mots simples pour rassembler, pour ranimer la soli­ ment pas, surtout depuis Mai 68.
darité, l'espoir. Dans l'autre cas, le silence qui retombe, l'a­ Ils se heurtent seulement aux
battement et une autre jeune femme qui cherche les mots difficultés qu’on imagine. II va
pour crier sa déception, sa solitude, son désespoir. bientôt être plus facile d aller
De notre tournage est né Classe de lutte. Pol Cèbe, avec dans la Lune que de dire certai­
l'aide de la monteuse parisienne Simone Nedjma Scialom, sa nes choses d’une certaine façon.
principale interlocutrice (il est facile d'imaginer le rôle d'une Des choses pourtant aussi quoti­
monteuse, future réalisatrice, face à un dingue de cinéma qui diennes que ce que nous racon­
n'a jamais touché de la pellicule) et de Geo Binetruy ou de moi tent À bientôt j’espère et Classe
à la caméra, s'est lancé dans un véritable film d'auteur, où se de lutte.
mêlent de façon singulière et passionnante le collectif et l'in­ Le premier mérite de ces films est d’exister. II est immense. Et, oui, Suzanne zedet et les patrons
dividuel. En fait, le projet colle parfaitement avec l'utopie des c’est un plaisir, pour le spectateur. Et même un soulagement qui ressem­
Suzanne Zedet groupes Medvedkine: montrer ce qu'il faut surmonter d'inter­ ble un peu à du bonheur. Y a-t-il plus beau spectacle que de voir s’instal­
dits culturels, on pourrait dire usurper de savoir, ler la lumière sur un visage, dans un regard? Un visage d’homme, dans
pour se donner les moyens de lutter à armes À bientôt j’espère. Un visage de femme, dans Classe de lutte.
égales contre ceux qui pensent que chacun doit Ces films sont nés de la volonté de ne pas laisser pareille expérience s
rester à sa place. Il n'est sans doute pas faux de ’enliser dans le silence, donc dans l’impuissance et la mort. C’est le
dire qu'il s'agit d'un film de fiction. Suzanne est début d’une longue lettre - d’une longue marche, si l’on veut se référer
un vrai "personnage", ce qui est rare dans les à une entreprise historique célèbre.
films militants de l'époque. Ce qui est touchant,
Le meilleur moyen de faire entendre la voix de la “grande grève” hors de
c'est que la Suzanne de Classe de lutte n'est déjà
l’usine de Rhodiaceta, au-delà de la région de Besançon? Le cinéma.
plus la Suzanne qui haranguait les grévistes
Chris Marker découvre qu’être loin du Vietnam, c’est être tout près de
juchée sur le muret. On la voit, filmée en 1967,
Besançon et que c’est le même combat.
douter de sa capacité à militer, puis en 1968 se
Jean-Louis Bory,
jeter à l'eau, et enfin, après la grève douter à
Extraits de l'article publié à celle époque dans le Nouvel Observateur

24 25
RHODIA 4x8
“Notre chère grande Colette...”
Un jour de l’année 62, Colette Magny plaque son
poste de secrétaire bilingue à l’OCDE pour refaire
sa vie. Comme la Suzanne de Classe de lutte, elle
choisit soudain un autre chemin, sans trop savoir où
il mène; l’important, on le sait, est que ce chemin ait
un coeur. Après tout, sa mère Fernande n’avait-t-elle
pas, sitôt veuve, décidé à près de soixante ans de
devenir actrice? La Magny, à trente-six ans frappés,
va donc pousser la chanson sans avoir jamais appris
la musique, sans même savoir tenir une guitare.
Les destins s’inventent très bien.

Passée une première phase de reconnaissance (signa­


ture chez CBS, un tube, Melocotón), Colette Magny
RHODIA 4x8 a trouvé ses propres marques dans la rue, après avoir
1969 / 16mm / noir été témoin d’un affrontement entre partisans de
& blanc / 4' l’Algérie française et soutiens du FLN. Là commence
Réalisé par le groupe
l’éveil politique, tardif mais efficace, avec ses petits
Medvedkine de
Besançon. airs fredonnés sur fond rouge. Magny chante la Ateliers cinéma du CCPPO.
Henri Traforetti: Georges Binetruy: [...] La pre­ De gauche à droite:
Chanson interprétée Bretagne, les mineurs du Nord, Cuba, les Hibakushas d’Hiroshima
[...] On a commencé par les stages mière leçon portait sur la connais­ Henri Traforetti.
par Colette Magny. (Vietnam 67) et rejoint tout naturellement, appelée par les membres Georges Binetruy,
photos d'Ethel Blum. Elle venait sance de l’outil: apprendre à
du CCPPO en 68, la grande aventure des Medvedkine. [...] démonter, puis remonter les appa­ Jacques Loiseleux
nous voir une fois par mois, dans
Stéfani de Loppinot, L’image, le monde op.cit. la petite pièce du CCPPO, et le reils en un minimum de temps,
reste de sa formation se déroulait comme on le faisait à l’armée
par correspondance. On lui fai­ avec nos fusils. Nous avions
sait parvenir nos planches besoin de sentir les choses manu­
Le groupe Medvedkine de Besançon contacts, des reportages théma­ ellement et de savoir que faire
“Il existe en effet des tas de films sur les pingouins, mais celui qui refléte­ tiques sur la ville à partir de en cas de panne. Ensuite, on est
synopsis collectifs, et elle nous passé à la phase du regard, de
rait le mieux les conditions de vie des pingouins serait un film fait par
renvoyait ses commentaires, avec notre regard, et des façons de l’ac­
les pingouins eux-mêmes”. C’est ainsi qu’est né à Besançon le groupe
un mot personnel pour chacun. corder avec les mouvements de la
Medvedkine. Les films sur la condition ouvrière seraient faits par les
On a très vite progressé, puis un caméra. Après, tout est allé très
ouvriers eux-mêmes. Brecht avait dit: “Ouvrier, saisis-toi du livre!” - stade jour, elle a envoyé nos documents vite: on m’a foutu la caméra sur
nécessaire à une approche libératrice - mais il fallait, et sans attendre au magazine Photo qui les a l’épaule, j’ai fait la mise au point
l’aboutissement complet et positif de cette période transitoire, qu’il se publiés. Ensuite, le passage à la et le coup est parti tout seul. De
saisisse désormais, et en plus, de la caméra, du magnétophone, caméra s’est fait assez naturelle­ tous, c’est moi qui ai filmé le plus.
ment, avec l’aide de Jacques Loi- Je voyais tout de suite dans mon
de la table de montage et autres moyens de changer le langage.
seleux. En fait, il s’agit toujours esprit ce que j’avais envie de faire
Jean-Pierre Thiébaud, Hommage à Pot Cèbe, op. cit. de regarder dans un œilleton voir à quelqu’un. Cela devenait
pour voir les choses de la vie et automatique: “Ça, c’est un truc à
cadrer ses idées. filmer... ”, Je me rappelle que »>

26 27
puits dans une mine d’émeraudes fixait en fonction de l’horaire de quand même de bons souvenirs
en Haute-Volta. Mais le plus sou­ l’équipe B, capable d'amener huit de cette période.
vent, le montage, c’était l’affaire cents prolos au théâtre pour voir Ce que je réalisais au sein du
de Pol Cèbe. C’est lui qui a monté Faust ou le Théâtre du Soleil groupe, les connaissances acqui­
Classe de lutte ici, avec Simone après le boulot. C’est ce que nous ses, la solidarité, de militantisme
Nedjma. Nous étions allés cher­ avons fait pour A bientôt tout cela va évidemment marquer
cher une table à Paris. j’espère, et comme le film nous ma vie. J'aurais pu faire plus
Georges Binetruy: [...] Oh, le concernait de près, forcément, avec plus d’efficacité, mais la vie
pataquès! On a dû casser le mur on a causé. C’était la plus grande est ainsi faite. Par contre j’ai ren­
de la Maison du Peuple pour la Maison de la culture de la ville, contré des gens que je n’aurais
faire entrer dans la cave, parce la Rhodia. jamais eu la joie ni le plaisir de
qu’elle ne passait pas par la [...] Ainsi je me suis mis à voir les connaître, de travailler, de parta­
porte. Je n’ai fait ni une ni deux: films différemment. Je devenais ger un quotidien, une bonne
j’ai pris une masse, j’ai tout critique. Je voyais des choses que bouffe, et qui m’ont beaucoup
Ateliers cinéma du CCPPO. je travaillais beaucoup en prévi­
De gauche à droite: abattu, on a fait rentrer la table, je n’avais jamais remarquées appris. Aujourd’hui j’ai toujours
sion du montage, essayant le plus
Jacques Loiseleux, je suis allé chercher des agglos avant. J’ai eu plus de confiance des contacts avec le groupe de
Henri Traforetti,
possible de tourner en continu,
et bop, le mur était refermé. en moi. J’ai été déçu quand même Paris, je suis de très près toute
Georges Binetruy évitant les coupures, pour des rai­
C’est moi qui l’ai cassé, c’est moi de la rupture trop brusque avec la cinémathèque militante que
et Bruno Muel. sons d'économie. Dans Classe de
qui l’ai remonté. C’était du presque tous. Pendant un temps je diffuse Iskra.
lutte, quand on est allé intervie­
cinéma direct. suis redevenu méfiant, mais avec L'image, le monde, op. cit.
wer Suzanne Zedet chez elle, au
[...¡Personnellement, les discus­ le temps j’ai compris, et je garde
huitième étage, j’ai filmé la mon­
tée de l’ascenseur et, après la sions à la bibliothèque de l’usine
séquence, j’ai fait le contraire en ou au CCPPO, la maison-mère du
groupe Medvedkine, où se rencon­
descendant. Je m’étais dit qu’au "La culture est, à tous moments,
lieu d’un noir ou d’une coupure, traient des sympathisants
de toutes les centrales syndicales, l'enjeu d'une lutte"
cela ferait les transitions.
du PC ou du PSU, m’ont vrai­ Micheline Berchoud, dans son récit publié à Besançon en
Henri Traforetti: [...] Quand on
ment aidé à construire un dis­ mars 2003 par Les Cahiers des Amis de la Maison du Peu­
fait un film, une fois la technique
cours. Par la suite, j’ai été
plus ou moins maîtrisée, il n’y a ple, "La véridique et fabuleuse histoire d'un étrange grou­
permanent syndical pendant une
pas trente-six questions essentiel­ puscule: le CCPPO" cite en conclusion un texte de Pierre
quinzaine d’années dans une des
les à se poser, il y en a quatre ou Bourdieu qui colle bien avec notre histoire:
plus grosses boîtes de la ville et
cinq: quel film? Avec qui? Pour
cela m’a drôlement servi dans “La culture est, à tous moments, l’enjeu d’une lutte. Ce qui se comprend,
qui? Pourquoi? De quel point de
mon travail de militant, pour dis­ parce que, à travers l’idée de culture ou d’excellence humaine (l’homme
vue et pour quelle expression
cuter sur le terrain, aller voir les
de soi? Finalement, il s’agit de cultivé, c’est, dans toutes les sociétés, l’homme accompli), ce qui est en
gens et surtout négocier avec les
savoir qui on est et ce qu’on veut. cause et en jeu, c’est la dignité humaine. Cela signifie que, dans une
élus. Là, on avait tout intérêt à
Ce qu’on voulait? Donner la société divisée en classes, les gens dépourvus de culture sont et se sen­
préparer ses dossiers parce que si
parole aux prolos par l’image,
on disait une connerie, ils vous tent atteints dans leur dignité, dans leur humanité, dans leur être. Ceux
la donner à ceux qui ne l’avaient
mettaient le coin dans la faille et qui possèdent, ou croient posséder la culture (la croyance, en ces affai­
pas ou ne l’avaient jamais eue.
c’était râpé, on pouvait foutre le res, est l’essentiel) oublient presque toujours toutes les souffrances, tou­
Henri Traforetti: Personnelle­ camp. C’était surtout l’équipe B. tes les humiliations qui s'accomplissent au nom de la culture. La culture
ment, j’avais vaguement appris Il y avait sept équipes qui tour­
le montage en travaillant sur un est hiérarchisée et elle hiérarchise... Ce n’est pas seulement sur le ter­
naient, mais le noyau dur, c’était
film que Bruno Muel avait tourné rain politique que la culture et le respect qu’elle inspire, réduisent au
l’équipe B. D’ailleurs, quand le
en Afrique, un documentaire très CCPPO organisait en ville une silence ceux qui en sont dépourvus..
dur sur une tribu qui creusait des manifestation culturelle, il la Pierre Bourdieu,
“La culture pour qui et pourquoi", Le Monde, 12 octobre 1977

28 29
NOUVELLE SOCIETE les ouvriers-cinéastes. Nous fournissions la pellicule
et, au début, le matériel de tournage. Puis les
n°5 KELTON ouvriers se sont constitués en “groupe Medvedkine”
au sein du CCPPO, centre culturel œuvrant en milieu
n°6 BISCUITERIE BUHLER ouvrier à Besançon, qui a pu trouver l’argent pour
acquérir une vieille table de montage Atlas sur
n°7 AUGÉ DÉCOUPAGE
laquelle par la suite a pu être monté le film Classe

Participant aux manifestations de Lutte. Le groupe Medvedkine a donc réussi à être

de décembre 1995, j’étais frappée de voir autonome assez rapidement en ce qui concerne

le nombre de petites caméras vidéo en action. le matériel de tournage et de montage.

Des cheminots filmaient leurs luttes. Cette vision Slon continuait à fournir la pellicule - souvent de
Nouvelle m’a ramenée presque trente ans en arrière, récupération - amenée au pot commun par des amis
Société n°5, quand les ouvriers de la Rhodiaceta à Besançon prenaient en mains des cameramen, et assurait par la suite toutes les autres
KELTON tournages. Entre autres, trois petits films sur le mal-vivre, réponses iro­ opérations, repiquage du son, développement et
1969-1970 / 16mm
niques au slogan du premier ministre de l’époque, Jacques Chaban- tirage de la copie de travail, et pour ces trois Nou­
noir & blanc / 8'
Delmas, sur “la Nouvelle Société”. Déjà des promesses pour une vie velle Société, le montage à Paris: un montage court,
Nouvelle meilleure, non tenues. vif, insolent, Les mixages aussi étaient bien sûr faits
Société n°6,
à Paris, souvent la nuit, gratuitement ou presque par
BISCUITERIE Me promenant en pensée entre le temps d’hier et d’aujourd’hui,
nos amis ingénieurs du son, et surtout par Antoine
BUHLER beaucoup de réflexions se bousculent autour des perspectives politiques
Bonfanti. Les frais de laboratoire étaient pris en
1969-1970 / 16mm de l’époque et de maintenant, et aussi sur les motivations des ouvriers
noir & blanc / 9' charge par Slon, et ces travaux de laboratoire -
d’alors.
toujours chers - nous posaient de véritables problè­
Nouvelle Malgré les déceptions après les grandes grèves de 1968, avec la reprise
mes de financement.
Société n°7, en main du gouvernement par la droite, la combativité de ces ouvriers
AUGÉ Cette période de bouillonnement intense, mélange
m’avait bouleversée. Je les ai d’abord connus à travers les rushes qui arri­
DÉCOUPAGE de générosité, de solidarité, de rencontres d’un
vaient de Besançon. Ces hommes et ces femmes sortaient des images,
1969-1970 / 16mm nouveau genre, a laissé chez nous des souvenirs très
dévoilant leur intelligence, leur courage, leur intégrité et beaucoup
noir & blanc /11'
forts et aussi de nombreux films. C’est surtout la
de talent.
Réalisés par le groupe collaboration avec les groupes Medvedkine, d’abord
Medvedkine de C’était très émouvant de visionner ces images tournées souvent un peu
celui de Besançon et ensuite celui de Sochaux,
Besançon à la sauvette, dans les transports en commun au petit matin, ou à l’heure
qui a revêtu un caractère remarquable.
du déjeuner, ou encore pendant les jours de repos. Ce qui nous étonnait
Le contact avec certains n’a jamais été rompu...
alors était la précision avec laquelle ces images étaient filmées. Ces ciné­
Inger Servolin, L’image, le monde op. cit.
astes-ouvriers savaient ce qu’ils voulaient nous raconter. Ils faisaient aussi
un très bon usage du peu de moyens mis à leur disposition. Cela se sent,
Films témoins,
je crois, dans ces trois films finis, mais d’une manière qui a su transfor­
exécutés le plus rapidement possible, le scénario était un récit témoi­
mer la contrainte en une qualité. Il se dégage ainsi quelque chose de très
gnage, enregistré sur matériel léger. Les images étaient tournées en
particulier de ces films que nous avions appelés Nouvelle Société n° 5,
inversible, pas de négatif à monter, il fallait, nous voulions sortir vite
n° 6 et n° 7: la précision d’un regard longtemps empêché, un “ciné-œil”.
le film afin qu’il conserve son caractère d’actualité. Films en coups de
Slon (devenant par la suite Iskra) n’avait aucun soutien financier, et pas projecteur sur fond de scène de conditions de vie. Films à phénomènes
de mécènes. Notre fonctionnement reposait sur le bénévolat et sur une de miroir, le réalisateur reconnaît sa vie dans la vie de son frère tra­
forme d’autofinancement précaire (provenant en grande partie de ventes vailleur et l’acteur reconnaît dans le réalisateur un de ses semblables,
aux chaînes de télévision étrangères). Cette pauvreté était partagée avec la boucle aurait pu être infinie. UiLcinéma de nous-mêmes, par nous-

30 31
mêmes et pour nous-mêmes, compte tenu de l’immensité collective de LE TRAÎNEAU-ÉCHELLE
nous-mêmes. Courts métrages témoins: Chris Marker nous suggéra
d’appeler cette série “Images de la Nouvelle Société” en réponse à cette Voici comment en 1967 le CCPPO présentait
nouvelle société que le régime d’alors nous proposait. Chris revenait tou­ Jean-Pierre Thiébaud, tout juste âgé de 22 ans:
jours à Besançon avec un cadeau dans son sac: musique cubaine de Sarita "Ancien élève du professeur Berchoud [à l'École
qui deviendra musique du générique. Il faisait très vite entre ses voyages d'Horlogerie], le seul homme complet du CCPPO,
pour nous apporter les rushes des tournages précédents. Je l’ai vu tra­ sait tout faire avec n'importe quel appareil sur
vailler à la table de montage et ai appris rien qu’en le regardant, nous n'importe quel courant, dessine, peint, grave,
discutions l’idée et la voilà qui prenait forme de la juxtaposition de répare lui-même sa voiture, dit du Queneau, et
l’image et du son, Un jour, je me souviens, je travaillais sur le montage de en plus a un tas d'idées... travaille accidentelle­
l’histoire d’une petite-fille (Nouvelle Société n° 6) dans la cave que nous ment au CROUS, participe activement aux grèves
avions transformée en salle de montage. Chris est arrivé aussi silencieux de Rhodiaceta. "
qu’un lynx, a regardé, puis m'a dit “Demain, je repars donc avec un film”,
puis a sorti de sa musette un bobineau film couleur et une galette son -
le son et les photos du Traîneau-échelle qu’il avait tiré au banc à titre - “Cette nuit-là, dans les bois, le rossignol saigna tellement,
qu’il fit frémir les coeurs d’amour faits au couteau
c’était pour moi son cadeau du moment. Il y avait même ajouté quelques
sur le tronc des arbres.
propres photos se doutant que j’allais être juste en illustrations.
S’il me fallait mourir un jour,
Le lendemain, il est reparti non pas avec un, mais avec deux films.
je voudrais que ce soit d’amour.
Jean-Pierre Thiébaud, Hommage à Pol Cèbe op. cit.
Je partirais sur le traîneau-échelle, Jean-Pierre Thiébaud 19""
tiré par le grand coq, montant vers le soleil,
Jean-Pierre Thiébaud, traversant l’arc en ciel de tous les feux d’artifice du monde.
Pol Cèbe, Arlette Maurivard,
LE TRAÎNEAU-
en pleine activité ciné-club Fleurs multicolores clouées à la nuit d’un voyage.
ÉCHELLE
Le dernier, celui des sept rennes et des petits enfants
brusquement devenus grands. 1971 / 16mm/
couleur/8'
J’aime toute cette terre grasse et velue de tant d’herbe Réalisé par
et de tant d’arbres, fendue de mille sillons, Jean-Pierre Thiébaud.
courue de petits d’hommes grands et méchants, Banc-titre:
comme l’orage d’un cœur vendu à la sauvette Paul Bourron.
sur l’étal du cinquième marchand de la foire à la ferraille. Montage:
Valérie Mayoux.
J’aime toute cette terre qui tourne
à l’envers de la mémoire du temps.
Mon traîneau,
notre traîneau puisqu’alors tu étais avec moi,
si près,
qu’aucun courant d’air ne passa entre les barreaux de l’échelle,
traversa les nuages.
La terre disparut.
Je ne me souviens plus combien d’années
se sont écoulées sur ce traîneau.
On ne parlait jamais du temps car il n’existait pas. »>

33
32
1

Le traîneau-échelle s’est arrêté LETTRE A


devant la porte ouverte du paradis perdu.

Et nous sommes descendus,


MON AMI
séparés, l’un après l’autre. POL CÈBE
Le coq cheval du grand voyage agonisait.
Et pour fêter cela, du paradis,
musique en tête,
sérieux et droits comme les mathématiques.
Le temps alors se mit à exister.
Je t’ai perdu là,
le jour du premier jour,
au premier coup de fusil,
à la première larme,
au premier cri,
à la première douleur.
Liberté, la nuit
Les saints avaient construit la réalité,
C’est un film lancé, comme on lance une pierre ou un pavé. Un film qui
le coq cheval mourut.
fonce, et pas tête baissée comme le taureau déboulant dans l’arène, mais
La porte ouverte du paradis perdu s’est refermée derrière nous.
tête haute, comme l’enfant qui sort la tête par la portière et respire l’air
Un battant sur toi, l’autre sur moi
du monde, l’air du temps. Un film qui se projette, comme la balle sort du
Et toute l’horreur endimanchée de ce jour de fête m’est apparu. canon ou l’image encore dans le projecteur et déjà sur l’écran, un film
Et tout se mit à tourner, qui va à la vitesse de la lumière et franchit en rigolant le mur du son.
le soleil, les heures, les roues, Jamais “lettre” (sauf celles de Chris Marker peut-être...) n’aura atteint
les têtes portées qui s’en allaient tomber dans un panier d’osier. son destinataire avec autant d’adresse(s).
Tout était structuré, tout portait un nom: Tourner/monter/projeter, c’est la leçon du “ciné-train” de Medvedkine,
on m’appela fou et l’argent apparut. attrapée au vol et continuée par d’autres moyens. Du train à la voiture
L’eau désormais pouvait éteindre le feu et le feu de Bonfanti/They/Desrois qui file sur l’autoroute Paris/Lille, c’est le
dévorer les maisons.
même travelling avant, la même rage d’avancer. Il faut doubler et redou­
Ce fut le temps des hommes, bler l’image-mouvement, prendre le cinéma à son propre jeu en allant
les saints sont apparus, plus vite que lui, pousser la pellicule à fond, les potentiomètres au maxi­
Il y eut le 17° parallèle et des salaires de misère noire. mum et faire d’un pare-brise un format Scope. Il en va ainsi du cinéma
Les saints commandent aux hommes, comme de l’essence à la pompe, il faut savoir choisir entre “l’ordinaire”
et les hommes les écoutent. et le “super”.
Je ne t’ai jamais revue.
La voiture est une caméra, la caméra a des roues, elle a même des ailes.
Peut-être es-tu partie sur une montagne,
Dans l’habitacle de la voiture-fusée, elle passe de mains en mains, on la
là où naissent les rivières de l’arme bleue.
dirait en apesanteur, elle tourne... sur elle-même, machine célibataire
Mais un jour viendra,
qui abolit d’un trait l’Auteur, ses droits (les fameux “droits d’auteur”)
j’en suis sûr,
et l’idée même de propriété. Comme en voiture, pour le pire et ici le
où des hommes libres redécouvriront la beauté et l’amour.
meilleur, on peut lâcher le volant de la caméra et conduire “mains libres”.
Redécouvriront qu’ils sont Hommes.
Et faits pour vivre heureux. ” C’est une voiture-kamikaze, lancée contre le mur de l’industrie: ici les
plus grands techniciens du cinéma démontrent que l’on peut inventer

34 35
le plus beau des films en pulvérisant Les activités du groupe Medvedkine de Besançon ne pas­
toutes les règles de bonne conduite. saient pas facilement aux yeux des dirigeants. Georges Bine-
D’abord, un film qui refuse de truy et Henri Traforetti racontent (Images documentaires, op.
s’adresser à ce nombre abstrait cit.) comment les responsables locaux du P.C. leur ont
nommé “le grand public”, qui signi­ demandé de choisir et d'arrêter de faire du cinéma pour "mili­
fie en réalité “le profit possible” et ter plus à fond". Ce n'était pas le contenu qui était visé. La
écrase sous son concept le peuple transgression la plus grave était sans doute qu'ils acceptaient
et la culture populaire. Contre de travailler avec des "intellos" sans passer par les structures
l’inculture de masse et les films pour hiérarchiques. "Intellos" par surcroît venus de Paris (les "Pari­
personne, Desrois adresse son film siens" disaient-ils, au début avec un peu de méfiance, ensuite
à un seul, Pol Cèbe, et multiplie les amicalement). Micheline Berchoud raconte les divisions au
noms familiers sous forme d’allu­ sein même du CCPPO, traversé par la ligne du "parti". D'au­
sions incompréhensibles pour qui tant plus que Pol Cèbe avait quitté la Rhodia sans attendre d'ê­
ne ferait pas partie de la tribu tre licencié pour terminer le montage de Classe de lutte.
Medvedkine: Yoyo, Zedet, Geo... Pol était un ouvrier atypique, ce qu'on appellera plus tard
Si, à force de travail, maintenant un "établi". Plus âgé que ceux qui avaient dirigé la grève, tels
vous savez quels sont les héros du vrai cinéma auxquels renvoient ces Georges Liévremont et Georges Maurivard, il avait contribué
noms et surnoms, c’est bien, cela signifie que l’énergie politique qui per­ à les former intellectuellement, à les armer pour la lutte. Après
met à la petite voiture-caméra de foncer dans la nuit a triomphé du tank une année de rupture et d'isolement, le comité d'entreprise
de l’industrie de l’anonymat et de l’assujettissement. Cette transgression CGT et CFDT des usines Peugeot de Sochaux l'embaucha pour
maximale déchaîne la possibilité des autres, un cauchemar de producteur diriger le centre de loisir et de culture de Clermoulin.
(si celui-ci ne s’appelle pas Inger), un rêve de cinéaste: un film de pure
fabrique, du constructivisme euphorique, jouant des entorses aux suppo­ Clermoulin
sées règles du cinéma comme Schonberg de la gamme diatonique.
Sur la route entre Besançon et Sochaux-Montbéliard, à l'en­ Pol Cèbe et un jeune du
Coulisses, termes techniques, simulacre d’accident, sous-exposition, sur­ groupe dans la salle “cul’
trée du village de Clerval, on passe un pont et on se balade entre deux scènes des
exposition, tunnels narratifs, musique infantile récurrente et putain les
entre les pâturages vallonnés avant d'arriver à Clermoulin, une 314 de la vie
droits d’auteurs. Et à cette grammaire de la transgression systématique,
vilaine bâtisse construite au pied d'une falaise près d'une île
superposer le son des pensées rouges et fraternelles de celui que l’asser­
délimitée par le Doubs
vissement de ses frères ouvriers rend fou de chagrin et oblige à une
et un bras mort, un coin
révolte vitale.
de campagne humide
Alors sur l’autoroute, les panneaux rouges et verts scandent le défilement qui servait aussi, en
des émotions humaines, la rage, le rire, l’amour, la tendresse, la mélanco­ dehors des vacances
lie, l'ironie, la réflexion propulsée au rang des affects, ces émotions d'été, de parking à cara­
profondes dont le cinéma commercial qui prétend les vendre pour le prix vanes. Quand Pol arrive
d’un ticket nous montre ce que le porno nous montre du plaisir: rien. en électron libre porteur
Omette Coleman, John Coltrane et Charlie Mingus ont trouvé leurs frères de la culture du CCPPO et
en cinéma, ils se nomment Michel Desrois, Antoine Bonfanti et José de la grande grève de la
They. Ils ont inventé le free-cinéma et, trente-cinq ans plus tard, Rhodia, il commence par
l’exemple de leur liberté flamboie toujours plus fort dans la nuit. bousculer la tradition
Bernard Benoliel, Nicole Brenez des week-ends gastro­
octobre 2005 nomiques et fait passer
l'idée du cinéma ouvrier.

36 37
histoire était pour nous une légende, même s'il en parlait peu.
Difficile de résumer ces années de combat clandestin contre le
franquisme en Galice et dans les Asturies, la prison à nouveau,
puis un début de lutte armée, la formation de petits groupes
de guérilla, jusqu'à la désillusion, en 1945, de voir la libéra­
tion de l'Europe s'arrêter à la frontière espagnole, enfin l'é­
chappée vers la France, l'odyssée de cette vingtaine d'hommes
sur une barcasse rouillée menée par le marin Paleo de la Galice
jusqu'au port de Bayonne à travers la tempête.
Ce vieux communiste, ce dernier des Mohicans comme il
disait lui-même, s'intéressait à tout ce qui secouait la routine,
un vieux communiste qui n'hésitait pas à recevoir trotskystes
ou maoïstes établis dans l'usine, de tous jeunes hommes qui
venaient discuter dans la cuisine du pavillon qu'il avait cons­
truit en arrivant dans la région et où on entrait par le garage.
Combien d'heures avons-nous passé, nous aussi, dans cette
cuisine, sous le regard un peu ironique de son épouse Balbina
qui trouvait que ça faisait beaucoup de paroles pour changer
un monde qui décidément ne changeait pas tant que ça? Bal­
bina lisait beaucoup. Elle empruntait deux ou trois livres par
semaine à la bibliothèque du comité d'entreprise et tous leurs
Youssef Tatem, originaire de Des jeunes O.S. à la chaîne chez Peugeot viennent nombreux enfants ont fait des études. Annette, la gamine de quatorze . . „.
Noisy-le-Sec et de Kabylie. . . > i r i Antonio Paleodans
Acteur dans Week-end à avec leur envie de parler, de rêver et de militer autrement. ans qui decline tranquillement son utopie a la fin de Week- week-end « sochaux
Sochaux et Avec le sang des Pour les plus âgés c'est plutôt dérangeant. Seuls quelques end à Sochaux, est aujourd'hui médecin.
autres. Angel, le fils aîné est prof de math. Annette
pêcheurs s'accommodent du changement et ça tombe bien
parce que le slogan un rien provocateur de Pol est: "La cul­ Paleo rapporte les paroles de leur père: "Il y
ture c'est comme la pêche à la ligne, ça s'apprend." Heureu­ a deux belles tâches dans la vie enseigner et
sement Zouzou, la femme de Pol, est là pour arrondir les soigner."
angles avec sa gentillesse et le Clermoulin version culturelle Quand Paleo débarque à Clermoulin avec
va finir par trouver le soutien de quelques militants CGT, de une partie de son équipe de la fonderie, il
vieux communistes prêts à tout, comme Paleo... prend les choses matérielles en main. L'a­
ménagement du terrain qui fait une sorte de
Paleo
presqu'île sur le Doubs, c'est le travail de
Comment un marin espagnol de Galice se retrouve ouvrier Paleo et de ses copains. Ils construisent de
à la fonderie dans l'usine Peugeot de Sochaux: c'est l'histoire toutes pièces un manège pour les gosses, un
d'une vie, l'histoire d'un jeune rebelle qui dès 1936, à l'âge de toboggan, des baraques à frites ou à paella
17 ans, connaît la prison et frôle la mort par fusillade pour avoir dont un "ranchito" mexicain, donnant à cet
défendu les Républicains dans une région dominée par les pha­ endroit un peu triste un air de fête. Comme
langistes, une de celles où est née la sédition des généraux. à l'usine, ceux de la fonderie représentent
Antonio Paleo, mais nous disions Antoine ou plus souvent Paleo une force avec laquelle il faut compter.
tout court, a accompagné, soutenu et vivifié notre aventure
cinématographique du groupe Medvedkine de Sochaux. Son

38 39
Paleo est présent dans tous nos films sochaliens. Au cœur filmé, en super 8 toutes les bagarres. Un "commando" se
d'une manif, en mai 68, dans 11 juin 68 venant vers nous à charge alors d'aller lui emprunter cette bobine au nom de la
une sortie d'usine; en gros plan dans leur cuisine, Balbina der­ classe ouvrière. Voilà comment ça s'est passé: nous avons
rière lui allume une cigarette, et il parle des "exploitateurs" effectivement emprunté cette bobine et, n'ayant ni le temps
(il tenait beaucoup à ce qu'on garde cet hispanisme parce que, ni les moyens de la faire dupliquer, je l'ai tout simplement pro­
disait-il, c'est plus fort comme ça!) dans Week-end à Sochaux, jetée sur un écran et refilmée en 16mm. Le résultat dépassa
torse nu, sortant d'une baraque à frites de Clermoulin et largement mes espérances. Les images étaient devenues
saluant la caméra dans Avec le sang des autres. d'une couleur bleutée, avec une onde de variation de la
À leur arrivée en France, les guérilleros de Galice avaient lumière qui leur donnait la force d'images gravées dans la
été reçus avec méfiance et d'abord internés dans un camp mili­ mémoire. Le film était alors facile à faire. Les témoins re­
taire. Paleo est parti pour les Vosges (sa fiancée Balbina l'a­ trouvés étaient prêts à parler, le réseau des "copains" (les mili­
vait rejoint clandestinement) où il a travaillé comme bûcheron, tants) fonctionnait, avec ses trous et ses lacunes, malgré la
puis comme mineur à Ronchamp, avant d'être embauché en méfiance, déjà, des dirigeants politiques et syndicaux.
1950 dans l'atelier de fonderie de l'usine Peugeot qu'il décrit Nous avons fait le montage du film à Besançon, au sous-
alors comme un enfer de chaleur et de poussière. Il a pris sa sol de l'Union locale CGT (une table de montage ne fera son
retraite à la fin des années 70. Un cancer des voies respira­ apparition à Clermoulin que deux ou trois ans plus tard) et il
toires a été détecté au même moment. Traité et opéré, il a était prêt pour le 11 juin 1970. Pour ce deuxième anniversaire,
vécu les dernières années de sa vie (plus de vingt ans: il est il y eut un débrayage massif et une impressionnante mani­
mort en 2004) avec une trachéotomie. Cet homme de paroles festation des ouvriers en cotte bleue ou blanche, des employés
qui avait perdu la voix s'est battu pour continuer à se faire et même des cadres. Tout ça avait des airs de 1936. J'ai pris
comprendre, son dernier acte de résistance. ces images qui nous ont servi par la suite pour Week-end à
Bruno Muel, juin 2005 Sochaux. Après la manif nous avions prévu de projeter notre
(dans le film de Bruno Muel, Rompre le secret,
Antoine Paleo avait accepté un entretien sur le cancer. Antenne 2, 1982) film dans la salle de cinéma en face de la sortie principale de
l'usine. À l'époque, la route nationale traversait l'usine et il y
Le groupe Medvedkine de Sochaux avait côte à côte un grand café-casse-croûte et un cinéma
en piteux état. Plus tard, Peugeot rachètera ce tronçon et met­
Coup de téléphone de Pol: "Il faut qu'on fasse un film sur
tra une grille à chaque bout. Nous pensions faire une ou deux
le 11 juin. - Oui, bien sûr, mais nous ne l'avons pas filmé. - Ça
projections. En réalité
ne fait rien, on s'arrangera!" Ce qui s'est passé à Sochaux ce
nous avons passé le
jour-là reste mystérieux. Pourquoi la préfecture a-t-elle envoyé
film en boucle pendant
tous ces cars de CRS?
une après-midi entière
Pourquoi les ouvriers ont-ils débrayé aussi massivement et toujours devant une
alors que la reprise, certes tardive par rapport à d'autres usi­ salle comble. De ce jour
nes, s'était passée sans trop d'incidents? Pourquoi la violence date notre implantation
est-elle montée à un niveau tel que presque toute la popula­ dans l'intimité de la
tion de la région s'en est mêlée? Enfin les CRS avaient plié région.
bagage sous une pluie de pierres, laissant derrière eux deux Bruno Muel,
morts, plusieurs amputés, des dizaines de blessés. La journée Images documentaires op. cit.

la plus dure de Mai 68 en France alors que tout semblait réglé.


Je débarque à Clermoulin avec l'ingénieur du son Michel
Desrois et nos jeunes amis nous apprennent qu'ils ont eu vent
d'un chauffeur de taxi (même pas un militant!) qui aurait

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graphies, cartons, images Super 8 en couleurs, bancs-titres en noir et
blanc, témoignages en gros plan, images noires finales, silence, multipli­

SOCHAUX cité des registres de parole, du bavardage patronal au slogan mural et au

11 JUIN 68 témoignage factographique d’un ancien ouvrier. (“Y en a 18 000 chez

1970 / 16mm / Peugeot qui font ça tous les jours, y en a 18 000,18 000”).
noir & blanc / 20' La diversité des ressources formelles renouvelle chaque fois la même ten­
Réalisé par
tative: attester, rendre présent, établir le fait non comme simple informa­
Bruno Muel et
tion mais comme événement tenace. Que la mort des deux ouvriers
un collectif de
travailleurs discrédite à jamais cette légende que Mai 68 n’aurait pas été une insur­
de Sochaux. rection violente, que la description du travail en usine explique jusqu’où
Conception: l’exploitation attaque les corps (Bruno Muel circonstanciera la descrip­
Pol Cèbe.
tion dans un autre chef-d’œuvre, Avec le sang des autres, en 1974);
Montage:
et que ces deux faits, le crime d’État et l’attentat quotidien, soient mon­
Marie-Noëlle Rio.
Assistant tés ensemble, comme l’envers et l’avers d’une même situation politique
a la réalisation: supposée socialement acceptable et, de fait, humainement inadmissible.
Michel Desrois. “Les ouvriers du 23 juin luttent pour leur existence, la révolution de Juin
est la révolution du désespoir, les ouvriers savent qu’ils mènent une lutte
à la vie et à la mort” (Engels). Envers: mort par balles, pied arraché,
ventres matraqués, corps sanglants; avers: bal des cars qui à trois heures
du matin mènent les ouvriers au lieu de la mutilation de leur existence,
SOCHAUX 11 JUIN 68 cœurs broyés d’angoisse, estomacs tordus, corps
exsangues (“Vous en avez l’estomac tout retourné,
Film anonyme et collectif, Sochaux 11 juin 68 émane du groupe Med-
vous avez deux jours dans la semaine où vous man­
vedkine de Sochaux. Sochaux 11 juin 68 a été réalisé sous la direction
gez plus rien”).
de Bruno Muel et monté par Chris Marker. Film anonyme, collectif
Sochaux 11 juin 68 a été scénarisé en amont par Friedrich Engels. En La vie ici revient à choisir entre deux types de mort,

1970, Bruno Muel réalise un film destiné à commémorer la mort de deux à grand ou à petit feu. Alors, contre la logique crimi­
ouvriers, Beylot et Blanchet, assassinés par les brigades de CRS envoyées nelle qui engouffre les corps dans l’usine comme elle

par les patrons de l’usine Peugeot, le 11 juin 68. Dans ses Journées de engloutit les morts dans l’histoire, Sochaux 11 juin

juin 48, Friedrich Engels décrit, heure par heure et quartier par quartier, 68 monte ses images de telle sorte non seulement
les journées d’insurrection ouvrière à Paris entre le 23 et le 25 juin 1848. que tout le refoulé politique revienne au jour (l’u­

Dans les deux cas, il s’agit d’une esthétique du fait et d’une politique de sine-citadelle enfin pénétrée et montrée en plan-

l’incontestable, lorsque rapporter le plus simplement possible un acte ou séquence, les bobines des charges de CRS retrouvées

un ensemble d’actions équivaut à établir une théorie de l’histoire. Quels chez un chauffeur de taxi et soigneusement refil-

sont les faits? La commutation immédiate de l’oppression ordinaire (le mées) mais aussi qu’à la présence la plus fugitive, un

travail en usine) en répression féroce (“150 blessés, 2 morts”). La lutte Témoin, une ombre, le sourire d’un syndicaliste qui

ouverte révèle la puissance de l’appareil industrialo-militaire et sous ses rit en écoutant le discours filandreux du patron, soit

deux formes, latente (le travail), ou déclarée (la grève), le combat s’avère rendu l’hommage de sa particularité. Ici chaque gros

sans merci. Le militant italien d’extrême-gauche, Oreste Scalzone, bien plan de visage devient un tract en faveur de l’huma­

plus tard, le formulera parfaitement: “Qu’est-ce que la paix sociale, sinon nité. Comme Engels, Bruno Muel établit, consigne,

une guerre à basse intensité?” En vingt minutes, Sochaux 11 juin 68 met expose, met en rapport. Et comme Engels son article,

au service de la description de ces deux formes de combat toutes les res­ il termine son film sur une évocation de ce que

sources stylistiques du cinéma: plan-séquence, montage court de photo- représente le drapeau rouge et sur un calme appel

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au combat. Sochaux 11 juin 68 sans le savoir peut-être commémore un de taper sur le même clou, ce qui reste la meilleure
LES 3/4 DE LA VIE Christian Corouge*: Tout cela fait une
anniversaire plus lointain: “Dans la nuit du 23 au 24, la Société des Droits façon d’être un auteur même si clairement leur inten­
énorme différence avec le groupe Med­
1971 / 16mm / noir & de l’homme, qui avait été reconstituée le 11 juin, décida d’utiliser l’insur­ tion est ailleurs: filmer non pas le travail directement,
vedkine de Sochaux qui ne représentait
blanc et couleur /18'
rection au profit du Drapeau rouge et, par conséquent, d’y participer. mais ses effets qui dégradent la vie quotidienne. pas tout à fait la même génération.
WEEK-END Elle a donc tenu une réunion, décidé les mesures nécessaires et nommé En d’autres termes: filmer ce qui les travaille et dont Nous étions un peu plus jeunes, nous
À SOCHAUX deux comités permanents.” les élancements au corps, au cœur, au cerveau, ne lais­ n’avons pas eu le même vécu, nous
1971-1972 / 16mm/ sent jamais de repos; filmer ce qui pour eux fera tou­ n’avons pas connu ce processus de lente
Nicole Brenez, L'image, le monde op.cit.
couleur / 54'
jours retour, l’inhumanité de la chaîne, la honte d’être
maturation. Comme beaucoup d’autres,
Réalisés par le groupe Un groupe de plus en plus fourni de jeunes ouvriers tra­ soi, l’épuisement de la parole dans la routine des
je suis entré à l’usine Peugeot de Sochaux
Medvedkine de Sochaux: à l’âge de dix-huit ans, fin ig68, en sor­
vaillant à la chaîne chez Peugeot se met à fréquenter Cler- jours; filmer, par-dessus tout, ce qui répare et redresse,
Antoine Bonfanti, tant directement de l’école, avec dans ma
Jean-Claude Bourgon, moulin. Autour de Pol Cébe et de Bruno Muel et avec l'aide les conditions de la dignité comme une première poche un CAP d’ajusteur obtenu en juin
Jean-Paul Bousquet, et la présence épisodique de Chris Marker se met en place manière de riposter, même s’il faut pour cela remettre à Cherbourg. Nous étions tous sous
Dominique Burgeaud, ce qui sera le groupe Medvedkine de Sochaux. Il n'y a pas indéfiniment le métier sur l’ouvrage. De cette philoso­ l’influence du mouvement de Mai, déjà
Eliane et Daniel Cagin,
de statuts ni même une liste des participants. Viennent ceux phie du cinéma comme mouvement perpétuel, le duo politisés avant même d’entrer dans le
Yves Castagne,
Manu Cébe, Pol Cébe, qui veulent venir. Bien sûr Pol leur projette les films de de films composé par Les 3/4 de la vie et Week-end à
monde du travail. D’ailleurs, trois jours
Sylvie Cébe, Besançon... plus tard, j’étais syndiqué. En outre, ceux
Sochaux se révèle être le précipité. Si les deux films
Andrée Chassard, du groupe de Besançon, plus âgés, s’ap­
Jean-François Chevalier, se ressemblent autant, c’est bien parce que l’un se
puyaient sur une population locale dans
Christian Corouge,
Dominique Corouge,
LES 3/4 DE LA VIE présente comme la matrice de l’autre, son scénario
filmé, son plan de bataille en images, où l’on puise
laquelle ils étaient parfaitement intégrés.
Nous, nous venions tous de l’extérieur,
Michel Desrois,
du Nord, de la Bretagne ou du Midi,
Christian Driano, WEEK-END À SOCHAUX dans les vertus de l’essai l’énergie de faire un film tout
de suite pour voir ce que devrait être le suivant. tous étrangers à la région où nous n’a­
Jean-Paul Gandy,
vions ni famille ni relations. Nous étions
Bernard Guenon, Work in progress. Description des aliénations, capacité à les nommer,
Christian Hidray, logés dans des conditions précaires,
Je ne vois pas d’expression plus juste pour définir la filmographie des analyse collective de leurs causes, dépassement et
Daniel Jeanney, à trois ou quatre par chambre, avec des
groupes Medvedkine, filiales bisontines et sochaliennes confondues, tant réaction par la reconstitution théâtrale des pires règlements d’ordre intérieur d’un autre
Jacqueline Jeanney,
René Ledigherer, les quinze films ici répertoriés me paraissent en réalité n’en constituer moments de l’oppression rejoués pour la caméra, du âge comme l’interdiction de monter une
Robert Lézian, qu’un seul, comme un très long-métrage élaboré par étapes, au croise­ point de vue de ceux qui les subissent, sous la forme nana dans sa chambre. Ce qui nous pré­
Pierre Malet, occupait ayant tout, c’était de donner une
ment du journal intime et du ciné-journal d’une classe qui, pour la pre­ de courtes saynètes burlesques; mise au point, reprise
Chris Marker, signification à la vie. Alors forcément,
mière fois à une échelle aussi vaste, choisit de se mettre à l’école du en main, libération, retour à l’envoyeur: ce que met en
Marc Martinez,
dans ce contexte, nous avions un petit
Yves Morio, cinéma pour s’exprimer elle-même, de l’intérieur. Du lumineux élan place Les 3/4 de la vie, Week-end à Sochaux l’appro­
côté “chiens fous”, plus vagabonds, plus
Bruno Muel, d’À bientôt j’espère, vibrant comme une promesse, jusqu’à la douleur fondit et le radicalise. D’un film à l’autre monte ainsi
Francine Muel, sauvages, plus spontanés, ce qui dans
noire d Avec le sang des autres, claquant tel un retour à l’ordre, au nom en puissance une dialectique euphorique de la riposte l’usine nous opposait un peu au bloc des
Annette Paleo,
Antoine Paleo, de quelle politique me faudrait-il isoler les films et les considérer séparé­ et l’irrépressible insolence d’un énorme rire aux éclats. anciens, très structurés et très marqués
Michel Reulet, ment quand ce qui me touche en eux est précisément le mouvement Le scandale est là, dans le retournement contre elles- par leur expérience en Algérie, une
Théo Robichet, qui les relie? De titre en titre, je devrais dire de chapitre en chapitre, mêmes des mises en scène patronales, dans la trans­ guerre que nous n’avions pas faite. Nous
Isidro Romero, n’avions pas leur conception du militan­
des caméras passent de mains en mains, comme on se passe le témoin; formation de la tragédie de l’exploitation en comédie
Ana Ruiz, tisme. La nôtre était plus joyeuse, plus
Bernard Sineya, les mêmes motifs sont repris, les mêmes dispositifs sont remis en chan­ du travail. Mettre en scène pour tout remettre en jeu,
désordonnée. Pour nous, le militantisme
Francis Taillard, tier pour être affouillés, les mêmes images circulent et les mêmes corps mettre en jeu pour mettre en joue: cinéma-boome­
devait être une forme d’ouverture à tout
Youssef Tatem, reviennent sans relâche faire le lien: Georges Binetruy, Christian rang, cinéma-guérilla, jusqu’à la victoire finale. “Il n’est prix, de choix, de diffusion de nos idées
François Ziliox,
Corouge, Suzanne Zedet, bien sûr. Répétition, relais, relance, reprise: rien qui m’exalte comme la clarté du choix qu’à chaque vers l’extérieur et non pas d’imprégna
des camarades algériens
et marocains et le ces gestes sans cesse recommencés fondent la morale cinématogra­ instant je pose dans le dédale des contraintes et qui tion des idées des autres par nous. Nous
Théâtre des Habitants. phique des medvedkiniens; mieux, ils sont leur matière et leur projet. est le parti de miser le tout pour le tout sur la quête voulions réellement changer le monde et
inlassable de l’amour, de la création, de la jouissance le discours social sur les revendications »>
Pour ces ouvriers d’usine comme pour leurs invités, il s’agit toujours

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de soi hors de quoi je ne me reconnais pas de des­ René Ledigherer,
ouvrières des profs de la CGT nous
tinée qui vaille”, écrit Raoul Vaneigem dans son Francine Muel et Daniel Cagin
paraissait trop limité. Nous voulions dans Week-end à Sochaux
faire entrer la littérature, le théâtre, Adresse aux vivants. Une même exaltation traverse
le cinéma dans les usines comme autant l’œuvre en quinze films des groupes Medvedkine,
de moyens d’en sortir les ouvriers, cinéma libre de droit et propriété de tous, cinéma
mais le discours officiel, c’était Séguy, d’une jubilatoire expression de soi.
Krasucki, et nous nous sentions
Patrick Leboutte, L'image, le monde op. cit.
fortement rejetés.
Pour nous qui arrivions juste après,
il était impossible d’échapper à la
mémoire des événements du u juin Les 3/4 de la vie
1968: deux morts, cent cinquante blessés, "Les trois-quarts de la vie, je les donne au
la plaie restait vive. D’autant plus que patron" chantait Francis, le musicien ami du
ce jour-là, les CRS n’avaient pas tapé sur
groupe. Je note en passant que, si nous étions
des grévistes, mais sur les ouvriers qui
voulaient reprendre le travail. Cela dit,
quelque peu ouvriéristes ("Je suis amoureux
pour nous aussi, le principal élément de la classe ouvrière" disait Pol Cèbe, nous ne France, recrutés par des envoyés de Peugeot qui les draguaient
déclencheur fut effectivement Pol Cèbe. demandions à personne son appartenance ni à la sortie des écoles professionnelles.
Avec lui, la culture n’était pas intimi­ son origine... Nouvel appel de Pol Cèbe: "Il y La grève des ALTM les avait soudés. Encasernés par Peu­
dante, parce qu’il nous la présentait a eu une grève, des jeunes formidables!" geot, ils s'étaient révoltés, organisés très spontanément, au
comme un apprentissage, au même titre "Oui mais, une fois de plus, nous n'étions pas
que la pêche à la ligne, et ce discours-là,
départ en dehors des syndicats, et avaient finalement obtenu
là!" "Ça ne fait rien. Y m'ont dit qu'y-z-allaient pas mal d'allégements de la discipline toute militaire qu'on
nous étions capables de l'entendre.
Il parvenait à nous cimenter avec son
nous arranger ça", Pol parlait et écrivait leur imposait, discipline qui allait jusqu'à interdire aux filles
obsession de ne pas laisser les ouvriers, comme ça. Par chance Théo tournait quelque l'entrée dans les bâtiments. Ils s'étaient aussi tournés vers les
jeunes ou anciens, vivre dans les usines part en France. Il avait une voiture bourrée de immigrés, marocains et yougoslaves, que la direction parquait
sans un espace de bonheur intellectuel, matériel et il lui restait de la pellicule. Théo dans des logements à part, loin de tout. Eux-mêmes ne se sen­
sans jamais voir de lumière ou sans pou­ Robichet était taillé sur mesure pour se join­ taient-ils pas comme des immigrés de l'intérieur?
voir saisir une étincelle de vie différente.
dre à nous. Touche-à-tout du cinéma, il tra­
L'image, le monde op. cit Nous sommes revenus à Paris terminer le film avec la
vaillait tantôt comme caméraman, tantôt
monteuse Ana Ruiz (fille d'un cheminot républicain espa­
* Christian Corougc* est tou­ comme ingénieur du son, manquait totale­
jours ouvrier à l'usine Peugeot. gnol) qui est devenue un autre pilier de nos expériences.
ment de respect pour ses employeurs, et surtout était un for­
Il est le premier interlocuteur Antoine Bonfanti
des sociologues Michel Pialoux midable raconteur d'histoires. Week-end à Sochaux et Bruno Muel
et Stéphane Beaud dans leur
passionnant travail sur la
Les 3/4 de la vie est un court-métrage mal foutu, tourné Les 3/4 de la vie leur plut beau­
condition ouvrière ainsi que dans un noir et blanc que les labos commençaient à ne plus coup. "Mais, nous dirent-t-ils, ce qu'on
les violences urbaines dans savoir traiter, avec un son presque inaudible dû à l'inadéqua­ voudrait, c'est faire un vrai film, en
la région de Sochaux.
tion de notre unique micro. Mais, peu importe, c'était un point couleur, un long-métrage.» J'avais
de départ, une idée de ce que nous allions faire avec Week­ confié mon film tourné en Afrique à un
end à Sochaux. C'est-à-dire un mélange, des bouts de fictions ami producteur, François Chardeaux,
écrits et joués par les jeunes, des bouts de déclarations à la et, à notre grande surprise, le CNC
caméra plus que des interviews, des discussions sur ce qui nous avait décerné un prix substantiel.
venait de se passer au cours de la grève, sur le comment et J'avais donc sous la main le producteur
le pourquoi ils en étaient arrivés là. C'est là qu'est apparu le et l'argent pour attaquer Week-end à
personnage du sergent-recruteur Peugeot. C'était une réalité Sochaux. "Bonbon", l'ingénieur du son
qu'ils avaient tous connue. Ils venaient de tous les coins de la Antoine Bonfanti qui travaillait alors

46 47
Corouge et Ledigherer "Nous avons décidé de recons­
chantant, à tue-tête et faux, tituer une chaîne en alignant
l'Internationale... nos bagnoles personnelles
plus ou moins délabrées au
pied de la falaise qui domine
Clermoulin..."

avec les cinéastes les plus connus, a accepté de venir à Cler- chaîne en alignant nos bagnoles personnelles plus ou moins
moulin participer à un film aléatoire sans être payé (nous n'a­ délabrées au pied de la falaise qui domine Clermoulin, et d'é­
vions quand même pas assez d'argent pour nous payer). Une clairer ça avec les quelques projecteurs que j'avais apportés.
équipe très organisée nous attendait. Ils semblaient persua­ Pol Cèbe sortit de l'ombre en acceptant de jouer le rôle du
dés que nous avions une longue expérience de ce genre de contrôleur du bureau des méthodes, personnage très impor­
travail, ce qui était faux, mais nous étions prêts à essayer. tant pour tout travailleur à la chaîne.
Outre Bonbon, il y avait Francine Muel sociologue, et Robert Il fallait des comédiens pour tous les rôles de la direction et
Lézian qui sortait de Vaugirard. Nous nous sommes mis au tra­ de la maîtrise. Une troupe professionnelle s'était installée à Théo Robichet, le sergent-
vail. Dans la fameuse "salle cul", transformée en atelier d'é­ recruteur, pendant le tournage
Montbéliard, le Théâtre des Habitants, invitée et subventionnée de Week-end à Sochaux
criture, nous avons fait trois groupes composés d'un Parisien par le comité d'établissement. Ils tournaient dans les
et de quatre ou cinq jeunes. Pol Cèbe, retranché derrière les écoles et peut-être un peu en rond, aussi acceptè­
verres de ses épaisses lunettes, allait et venait, devenu une rent-ils de travailler bénévolement avec nous. Mon
sorte de Pygmalion de la création ouvrière. Et sur les nappes plus gros problème était de filmer les scènes de fic­
en papier du "restaurant" de Clermoulin nous avons com­ tion. Je me disais: "Mais qu'est-ce que tu vas faire
mencé à noter toutes les propositions de tournage qui leur là? Qui est le réalisateur? C'est toi ou c'est eux?"
venaient. Des flèches et des croquis agrémentaient notre scé­
Nous avons fait reprendre à Théo son rôle de
nario, avec de temps en temps une annotation de ma main,
"infilmable", ou "On n'a pas les moyens!» Les jeunes s'étaient sergent-recruteur, cette fois en compagnie d'une
organisés. Ils avaient désigné l'un d'entre eux, un des leaders belle hôtesse de recrutement jouée par Ana Ruiz
de la grève des ALTM, Bernard Sineya, pour être leur repré­ qui avait commencé le dérushage à Paris et venait
sentant permanent et organisateur en chef. Il avait pris un passer les week-ends avec nous. C'est en remon­
congé d'un mois et s'était installé à Clermoulin. Les autres fai­ tant tous les deux à Paris en 2 CV que Théo et Ana
saient le trajet presque tous les soirs, ça dépendait de quelle ont composé la musique du film. Sur fond de bruit
tournée ils étaient, et tous les week-ends. D'où le titre du film d'essuie-glace, ils ont inventé une sorte de rap
Week-end à Sochaux. Comme il fallait filmer les avatars du lyrique qui tournait autour du mot "Peugeot". Pro­
travail à la chaîne, nous avons décidé de reconstituer une fessionnels, nous l'étions, professionnels de toutes

48 49
les professions. Poussés par l'envie en disant: "C'est intéressant, c'est très intéressant." Nous
d'être ensemble et de prendre la avons encore fait le montage à Paris, Ana, Francine et moi, et
parole librement. les copains de Sochaux montaient de temps en temps le week­
On ne voulait pas donner dans la end pour nous donner leur avis. Nous étions tous très fiers de
psychologie. Ce que nous faisions était notre travail, bien qu'il ne soit pas facile à caser, surtout à cette
plus près de la commedia dell'arte époque.
que du psychodrame. Ce qu'il nous Avec le sang des autres
fallait c'étaient des personnages mar­
Week-end à Sochaux avait quand même des admirateurs.
quants. Le premier ne pouvait être
Chardeaux avait été le présenter au festival de Cannes dans
que René Ledigherer, à cause de sa sta­
la section Un certain regard. Nous nous sommes réunis à Cler­
ture, de sa masse, autour de 120 kilos.
moulin avec Chris Marker dont nous étions restés proches mal­
En face de lui, les gardes-chiourme,
gré notre éloignement des principes initiaux du groupe
les "chiourmes" comme ils disaient,
Medvedkine. Il faudrait arriver à montrer le travail dans l'usine,
paraissaient des insectes redoutables.
disions-nous, à filmer les chaînes. À partir de nos discussions,
C'est lui qui va-et-vient et sillonne le
Chris écrivit un synopsis sous le titre La sortie des usines Peu­
film, portant sa cantine sur l'épaule,
geot qui n'ambitionnait pas moins que couvrir un siècle de vie
René Ledigherer: jeune émigré de Bretagne promené
ouvrière, depuis les frères Lumière. Armés de ce beau texte
sans égards par la direction d'un logement à un autre. De
“Enfin, et de notre Week-end, nous avons déposé une demande
comme disait temps en temps un bout de reportage, ou de documentaire,
d'avance sur recettes au CNC. Nous l'avons obtenue.
l'autre, plus la je ne sais pas quel est le mot juste, survient, pris par surprise.
classe ouvrière Christian Corouge s'est marié avec Dominique. Tous les deux Notre expérience touchait à sa fin. Nos amis de Sochaux
est instruite, faisaient partie du groupe, pour Christian depuis Les 3/4 de avaient passé deux ou trois ans de plus à user leur corps et
moins on peut la vie. La noce eut lieu naturellement à Clermoulin et c'est là, leur pouvoir d'imagination sur les chaînes de Peugeot. Les cir­
la gouverner” tout le monde ayant bien bu, que j'ai filmé la scène qui, pour cuits de cinéma non-commercial peinaient à survivre et les
Week-end à Sochaux moi, est une sorte d'emblème de ce film et de cette époque. chaînes de télévision nous étaient toujours fermées. Et surtout
Christian et René Ledigherer avaient réussi en titubant à met­ le fond de l'air n'était plus très rouge. Juste après que nous
tre à l'eau une barque aux planches disjointes et à s'éloigner ayons reçu la manne du CNC eut lieu le coup d'Etat au Chili.
du bord. René ramait avec une seule rame, ce qui les faisait J'avais depuis longtemps un projet de film au Chili qui ne s'é­
tourner en rond, Christian écopait avec une vieille boîte de tait pas concrétisé et j'ai décidé d'utiliser une partie de la
conserve, et tous deux chantaient, à tue-tête et faux, l'Inter­ somme disponible pour aller filmer la répression qui frappait
nationale. "Comment voyez-vous l'avenir?" Un long silence les militants de l'Unité Populaire et tous les habitants des
s'ensuivit et nous allions passer à autre chose quand une petite poblaciones. J'écrivis une lettre à ceux de Sochaux et ils m'ap­
voix s'éleva: "Moi, je sais ce que je vois pour l'avenir!" C'était pelèrent pour me donner leur plein accord. Trois jours après,
Annette, la fille de Paleo, qui avait 12 ans et venait souvent Théo et moi avons pris l'avion pour Buenos-Aires avant de
nous rejoindre. Soupir de soulagement de nous tous. Elle a osé monter sur le premier vol à destination de Santiago. La pre­
dire tout simplement son utopie à elle, sans se soucier du mière projection de Septembre chilien eut lieu au Théâtre de
jugement des autres, et elle était prête à le redire à la caméra, Montbéliard, présentée par le groupe Medvedkine de Sochaux.
tout de suite, il suffisait de monter sur la petite route tranquille C'était aussi "leur" film et c'est ensemble que nous avons
derrière Clermoulin. Elle est aujourd'hui médecin, femme de affronté les réflexions acerbes des dirigeants communistes
médecin, avec beaucoup d'enfants. Nous avons placé cette orthodoxes. Au niveau national, le spécialiste Fournial avait
séquence à la fin du film, ce qui devint lors de houleuses pro­ décrété que notre film était un film trotskyste et que les bons
jections la cible des gauchistes qui hurlaient: "On n'est pas au communistes ne devaient pas le voir. Je n'avais jamais vu Geor­
catéchisme." Quant aux responsables CGT, ils hochaient la tête ges Liévremont, qui avait non seulement autorisé mais pré-

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paré la soirée, aussi en colère. Il quitta la salle en claquant la Parce que ça dépend de l’instant de ce que tu as vécu la veille,..
porte. Peu après il allait quitter Sochaux pour retourner à Besan­ La chaîne, c’est quelque chose du moment. Ce n’est pas quelque chose
çon. Il sera certainement difficile à des jeunes que tu peux décrire une fois pour toutes. Bien sûr, ma chaîne à moi res­
Christian Corouge*: ... C'est pas simple gens d'aujourd'hui de comprendre comment semble étrangement à celle de Chaplin, mais entre-temps... Si tu interro­
de décrire une chaîne... Ce qui est dur notre travail pouvait être à la fois aussi mêlé ges trente mille mecs qui ont bossé en chaîne, ces trente mille l’auront
enfin de compte, c’est d’avoir un métier au combat politique et aussi stigmatisé par les vécue différemment. Et puis, la chaîne du mardi, ce n’est pas forcément
dans les mains. Moi je vois, je suis ajus­ professionnels de la politique, de comprendre la chaîne du jeudi, parce que le jeudi, j’ai pu rigoler une heure avec les
teur, j’ai fait trois ans d’ajustage, pen­
pourquoi, dans ces conditions, nous ne cou­ copains alors que le mardi, ça s’est mal passé avec eux... Et donc, on
dant trois ans j’ai été premier à l’école...
pions pas les ponts. Notre posture n'était pas avait le sentiment que c’était un peu la fin d’un moment, c’est pour ça,
Et puis, qu’est-ce que j’en ai fait? Au bout
de cinq ans, je peux plus me servir de de faire de l'entrisme, comme certains trots- comme ça, que j’ai enregistré le texte sur les mains qui ne s’adressait pas
mes mains, j’ai mal aux mains. J’ai un kystes, mais de nous trouver là où vivaient et à Bruno, qui s’adressait à d’autres, qui s’adressait aussi à ceux qui ne Christian Corouge dans
doigt, le gros, j’ai du mal à le bouger, se battaient nos amis. comprenaient pas. Donc une espèce d’incompréhension par rapport à la Les 314 de la vie
j’ai du mal à toucher Dominique le soir. peu après son embauche.
Je dirai peu de chose de mon dernier film violence de tous les jours, à la pression, au vieillissement... que je sen­
Ça méfait mal aux mains. La gamine, tais venir... Cette fatigue aussi quand tu n’arrives plus à voir le jour...
à Sochaux, Avec le sang des autres. Le titre dit
quand je la change, je peux pas lui
bien la distance qui a progressivement mis du Quand tu as l’impression de ne plus arriver à survivre. Donc il y avait un
dégrafer ses boutons. Tu sais, t’as envie
de pleurer dans ces coups-là. Ils ont flou dans nos relations. Nous avons réussi, par peu ça, et à un moment c’est sorti, c’était adressé à quelqu’un à qui je
bouffé tes mains. J’ai envie défaire un tas un tour de passe-passe dont nous étions assez ne pouvais plus parler... Bruno s’est appuyé sur ce texte pour finir son
de choses et puis, je me vois maintenant fiers, à obtenir les images des chaînes Peugeot, film... Il est bien, ce film... C’est un des meilleurs documents sur le
avec un marteau, je sais à peine m’en celles que nous voulions, les lieux précis et les monde ouvrier de ces années-là. Mais il n’a pas l’esprit de Week-end à
servir. C’est tout ça, tu comprends. Sochaux. Ces films, je crois que je les aime autant l’un que l’autre.
angles de prise de vues que ceux qui y tra­
T’as du mal à écrire, j’ai du mal à écrire, Le premier, avec la bande de copains, c’est la découverte, et l’autre, c’est
j’ai de plus en plus de mal à m’exprimer.
vaillent nous avaient décrits. Les entretiens se
déroulaient dans un climat de confiance et l’aboutissement: quand tu es juste capable de gueuler sur les mauvaises
Ça aussi, c’est la chaîne...
Christian Corouge, d'intimité, venu de toutes ces années passées conditions de travail... et qu’intellectuellement tu t’en sors mal...”
dans Avec le sang des autres côte à côte. Mais ce n'était plus "leur" film. Et Christian Corouge,
entretien avec Michel Piaioux, Bethoncourt, 7 juin 2002, L'image, le monde op. cit.
c'est en définitive assez isolé que je l'ai mené
à bien. Il reste à mes yeux un témoignage précieux, plus que
"... une mutilation lente et sûre...”
sur le travail proprement dit, sur l'emprise et sur l'usure que cette
AVEC LE SANG Lire 325 000francs, c’est impressionnant parce que la machine a broyé
DES AUTRES
emprise fait subir à des hommes et à des femmes.
la main de l’ouvrier. Voir La classe ouvrière ira au paradis, c’est
Bruno Muel, Images documentaires op. cit.
1975 / 16mm/ impressionnant parce que - au sens propre - un doigt s’est coincé dans
couleur / 50'
l’engrenage. Le film que Bruno Muel a réalisé avec des travailleurs de
Réalisé par
Bruno Muel. AVEC LE SANG l’usine Peugeot à Sochaux, c’est pire, c’est plus “dur”. Pas d’amputation

Son: effroyable, mais une mutilation lente et sûre: film sur la violence,
Théo Robichet. DES AUTRES c’est cela que Avec le sang des autres donne “à voir et à entendre”.
Mixage:
“Et nous nous sommes retrouvés pas très nombreux pour faire Avec le La violence est directement perçue par le spectateur, qui trouve vite
Antoine Bonfanti.
Montage: sang des autres... Les “établis” de 68 étaient déjà repartis, ils avaient insupportable les séquences filmées à l’intérieur de l’usine. Répétées,
Ana Ruiz. repris leurs études pour la plupart... La société ronronnait à nouveau... elles indiquent la nature même du travail (toujours les mêmes gestes,
Avec l’aide des toujours le même stade de fabrication); cinématographiquement longues,
Et avec Bruno Muel et quelques autres, nous étions complètement dans
travailleurs de elles sont la traduction du temps réel. Ainsi, on a fait tout un itinéraire,
la merde. Bruno a fini son film pratiquement seul. C’est là que j’ai enre­
l'usine Peugeot
gistré au magnétophone ce texte sur mes mains. du mot au mot, en passant par la chose elle-même: c’est un des premiers
de Sochaux.
buts du film; il redonne un contenu au terme “chaîne”, monstre devenu
Comment tu fais pour raconter la chaîne ! Tu es incapable de raconter les
mythique, pour beaucoup...
choses à ce moment-là, mais peut-être demain, peut-être jamais!... Claire Devarrieux, Le Monde, 13 mai 1976

52 53
}
Une descente aux enfers
La chaîne chez Peugeot. Son direct
et image simple, assourdissante
image. C’est là l’essentiel de l’em­
pire Peugeot: l’exploitation, à
outrance du travail humain; mais,
dehors, cela continue. Ville, maga­
sins, supermarché, bus, distrac­
tions; vacances, logements,
horizon-Peugeot. On parcourt le
circuit, et on est ramené au centre
du cercle: les travailleurs. Des voix,
sur ces images, parlent sourde­
ment: un ouvrier parle de ses
mains, gonflées, douloureuses:
il n’a plus de plaisir à toucher sa
femme, il ne peut plus tourner les pages des journaux (s’il en avait le
courage et la chance de tomber sur une presse qui ne soit pas patronale).
Car chez Peugeot, le patronat a prévu une presse gratuite, diversifiée
pour toucher tous les secteurs. Un homme exténué, découragé de tout.
Une femme encore, qui s’excuse de mal s'exprimer, et qui fait le compte Les grandes presses
des brimades. Trop fatiguée trop émue de témoigner, pourtant syndica­ d'emboutissage à Peugeot
Sochaux,
liste: Peugeot mutile aussi les corps et les langues. On n’a pas besoin de
printemps 1973
les voir au bord des larmes le réalisme des voix, inarticulées, cassées,
suffit. Rien ne manque: milices patronales, expéditions punitives, organi­ Devant le Stade National
sation de la haine qui divise les semblables, comme intercaler un FO, Santiago du Chili,
septembre 1973
un CGT, un Marocain, un Algérien, pour éviter que la chaîne s'arrête.
La monstruosité de l’entreprise se creuse dans ces voix blanches.

Des gens qui pourtant préparent un autre monde, réunis contre la force
des choses, en luttes syndicales toujours héroïques patentes. Les mêmes
qui font des fêtes et chantent leur libération. On se demande d’où sort
cette immense résistance, qui est l’unique signe de vie, l’unique endroit
où se ressaisir. La générosité éclate, dans ces stands dressés en dehors
des heures de travail et la certitude de la victoire. Car il y a aussi des mili­
tants-Peugeot. Bruno Muel effectue au moins deux démarcations consis­
tantes; d’abord en allant filmer cette face cachée du monde.
Ensuite en écoutant ces témoignages brisés, il donne à entendre l’effet
d’un meurtre. Enfin, aucune pression idéologique ne vient en supplément.
Cela, simplement, mais incontournable ressort, mais avec l’évidence
de la vie, qui ne veut pas finir.
Marie-Claude Treilhou, cinéma 76, N° 209

54 55
la foule de nous faire comprendre que le cortège
enterre aussi ce jour-là le corps criblé et évanoui
d’Allende et, comme on enfouit une graine dans le
sol cette fois, leur espoir d’une révolution.
Semence encore des dernières paroles enregistrées
du leader socialiste, “projetées” sur les visages
inquiets et tendus d’hommes et de femmes de la rue.
Car Septembre chilien ne résume pas le passé
récent, soit trois ans de gouvernement populaire.
D’autres l’ont fait, d’autres le feront (La Première
Année, Patricio Guzman - version française assurée
par Slon - La Spirale). Plus classiquement certes que
L’Ambassade, sidérant docu-fiction signé Marker et
qui pourrait s’appeler Loin du Chili, Muel filme ici
et maintenant des visages au plus près, les visages
SEPTEMBRE du peuple, un peuple de visages. Car le peuple ne

SEPTEMBRE CHILIEN manque pas, il est même partout: devant le stade,


devant les magasins d’alimentation, à l’enterrement
CHILIEN
Dans un document interne écrit fin 68, Pol Cèbe assigne au groupe de Neruda, jusqu’à ces jeunes hommes en treillis
1973 / 16mm/
Medvedkine naissant un objectif d’urgence: “Travailler rapidement à des enrôlés dans l’armée des généraux.
couleur / 39'
Réalisé par sujets actuels." Et depuis Loin du Vietnam, un sujet n’a plus de frontiè­
Le film de Muel, d’instinct, veut reconstituer un
Bruno Muel, res: la main d’un ouvrier de Besançon sectionnée par une machine
puzzle qui a volé en éclats, redonner une parole à
Théo Roblchet, (.Nouvelle Société n° 7) et la mort de Victor Jara, guitariste chilien aux
ceux qu’on fait taire pour que, déjà, ils se comptent
Valérie Mayoux. articulations coupées par les militaires; la sauvagerie policière à Sochaux
Avec les voix de et que l’un d’eux, fierté retrouvée et comme en souvenir de Victor Jara,
un 11 juin et l’assassinat de Salvador Allende, un 11 septembre.
Simone Signoret, puisse lancer les yeux dans la caméra un “À bientôt j’espère” à la
Pierre Santini, À peine quinze jours après le coup d’État de la CIA et de Pinochet au chilienne: “Là où tombe un révolutionnaire, il y aura dix mains pour
Pierre Kast, Chili, les cinéastes Bruno Muel et Théo Robichet, avec comme il se doit ramasser son fusil.” Et une pour filmer. •
Roger Louis,
l’argent-Medvedkine d’un autre film qui reste à faire (La Sortie des usi­ Bernard Benoliel / L’image, le monde op. cit.
Bruno Muel.
Musique de nes Peugeot), tournent là-bas plutôt qu’ici - parce que là-bas, c’est ici.
Victor Jara. A tel point d’ailleurs que les témoignages recueillis à Santiago, viols, tor­
tures, assassinats, résonnent en France comme le non-dit de la guerre
d’Algérie. Et tout le film entretient cette forme d’écho et de réverbéra­
tion: une image ou un son en lieu et place d’autres, invisibles, inaudibles.
Comment ouvrir les yeux sur une réalité sans images de la réalité?
Au commentaire alors de dire les vraies conditions de détention et de
mort dans le stade national transformé en camp d’internement, à même
les plans d’un lieu organisé, mis en scène, c’est-à-dire nettoyé par la junte
pour essayer de créer l’illusion que tout est tranquille à Santiago.
Depuis Leni Riefenstahl, le cinéma ne croit aucun dieu du stade sur
parole. Plutôt cette mère, à l’extérieur de l’enceinte: “Après sept heures,
il paraît qu’on fusille.” Aux images des funérailles de Pablo Neruda, décédé
quelques jours après le coup de force, et à la captation des larmes de

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L'ordre chronologique choisi pour établir ce dossier, sans À lire encore...
doute le seul qui permette de comprendre comment "ça" "Interview de Mario Marret", Robert Grélier, La revue du cinéma image et son n” 212, janvier 1968
s'est passé, est impitoyable. Le caractère tragique des deux "Les CRS ont fait campagne", Claude Angeli, Le Nouvel Observateur n° 188, 19 au 25 juin 1968
derniers films peut laisser penser que la colère et la joie qui Avant-scène cinéma n° 120, décembre 1971
nous animaient ont abouti à un fiasco, un gâchis. Et pour­ La revue du cinéma Image et son n° 285, juin-juillet 1974
tant le simple fait que ces films existent encore, qu'ils se "Cinéma militant, Cinéma d'aujourd'hui", sous la direction de Guy Hennebelle, n° 5-6 Mars-avril 1976
retrouvent aujourd'hui dans un corpus géré et défendu par "De la politigue des auteurs au cinéma d'intervention - Cinéma et Politique",
Iskra, qu'ils n'aient jamais cessé d'être projetés, même si Papyrus Editions - Maison de la Culture de Rennes - 1980
c'est devant ce public qu'on appelle "convaincu d'avance", "Chroniques Peugeot", Christian Corouge et Michel Pialoux,
et cela grâce à l'acharnement d'Inger Servolin, le simple fait Actes de la recherche en sciences sociales n° 52/53, 54, 57, 58, 1984-1985
que nous ayons retrouvé joie et colère pour préparer ce DVD, "La production", La revue documentaires n° 7, 1er trimestre 1993
prouve que l'histoire ne s'arrête jamais. Il lui faut le temps "Retour sur la condition ouvrière, Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard",
de la maturation. Celle des ciné-trains aurait pu tomber dans Stéphane Beaud et Michel Pialoux, Fayard 1999
les oubliettes si Chris Marker et quelques autres ne l'avaient "Parole ouvrière", Images documentaires 37-38, 1er et 2e trimestres 2000

repêchée. Elle avait été avalée par le stalinisme. Entre les "Les années pop - Cinéma et politique 1956 -1970",
Jean-Louis Comolli, Gérard Leblanc, Jean Narboni, BPI, Centre Pompidou 2001
ciné-trains et les groupes Medvedkine environ trente-cinq
"L'expérience des groupes Medvedkine (Slon 1967 - 1974).
ans se sont écoulés. Environ trente-cinq ans aussi entre ces
Histoire d'une aventure cinématograhique révolutionnaire".
groupes et la sortie du DVD qui en retrace l'histoire. Si l'in­ Colin Foltz, Mémoire de Maîtrise en Etudes Cinématographiques, sous la direction de Nicole Brenez,
justice, la colère et le besoin de joie et d'utopie avaient Université Paris I Panthéon Sorbonne, UFR 03, Septembre 2001
disparu à jamais, nous croyons que cela se saurait. Nous ne "Pierre Bourdieu, Interventions 1961- 2001, Science sociale et action politique".
doutons pas que d'autres groupes Medvedkine naîtront un Textes présentés par Franck Poupeau et Thierry Oiscepolo, Agone 2002

jour ou l'autre, sous d'autres formes, d'autres noms, dans "Groupe Medvedkine, le cinéma autrement",
L'image, le monde n° 3 - automne 2002 - Editions Léo Scheer
d'autres conditions, avec, c'est probable, encore plus de
"le documentaire. Cinéma et Télévision", Didier Mauro, Dixit 2003
colère et, espérons-le, autant de joie.
"La véridique et fabuleuse histoire d'un étrange groupuscule: le CCPPO",
Bruno Muel, octobre 2005 Micheline Berchoud Les Cahiers des Amis de la Maison du Peuple de Besançon, Cahier n° 5, Mars 2003
"Hommage à Pol Cèbe", Ville de Besançon - CCPPO, 1985
"Le cinéma militant reprend le travail", Cinémaction n° 110, Ie' trimestre 2004
"Le groupe Medvedkine - Classe de lutte et Le Traîneau-échelle",
Conseil régional de Franche-Comté - Lycéens et apprentis au cinéma - courts métrages, 2003
"Bruno Muel, libre et militant", Tangui Perron et "Entretien avec Bruno Muel,
les transgressions d'un homme à la caméra",
Françoise Augé et Tangui Perron, Positif n°529, mars 2005

Nous remercions...
Siné
pour le dessin de nos 35 ans

Les Terres australes et


antarctiques françaises
pour le timbre de Mario Marret

Maurice Bâcher
pour l'enveloppe avec les pingouins.

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Centres d'intérêt liés