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L E S A C C O R D S D ' É V I A N

JÉRÔME H É L I E

LES ACCORDS
D'ÉVIAN
Histoire de la paix ratée en Algérie

Olivier Orban
© Olivier Orban, 1992
ISBN 2-85565-671-0
Remerciements

Je tiens à remercier ici MM. René Brouillet,


Claude Chayet, Vincent Labouret, Bruno de Leusse,
Yves Roland-Billecart et Bernard Tricot p o u r
l'accueil bienveillant qu'ils m ' o n t tous réservé. A ces
noms j'ajouterai celui du général Hubert de Seguins
Pazzis, qui, s'il n'a pas voulu évoquer les mauvais
souvenirs, ce qui se c o m p r e n d parfaitement, m'a
néanmoins éclairé au début de mes recherches. Je
n'oublierai pas non plus Carole Hansen, dont l'aide
fut précieuse p o u r la réalisation de cet ouvrage.
Quelques termes

CNRA : Conseil national de la révolution algérienne,


organe composé à l'origine de 34 membres, né à
la S o u m m a m , désignant u n Comité de coordina-
tion et d'exécution (CCE) de cinq membres
jusqu'à la création du GPRA en 1958.
MTLD : Mouvement p o u r le triomphe des libertés
démocratiques, créé en 1946 sous la houlette de
Messali Hadj. De ce m o u v e m e n t est née l'Organi-
sation spéciale (OS) en 1947. Après une scission
en 1954, les m e m b r e s du Comité Central rejoin-
dront le FLN, tandis que Messali fonde le Mouve-
m e n t national algérien (MNA).
UDMA : Union démocratique du Manifeste algérien,
créée p a r Ferhat Abbas, en 1946 également.
Rejoint le FLN en 1956, c o m m e les centralistes
issus du MTLD.
WILAYA : circonscription territoriale adoptée à la
Soummam. Il y a six wilayate : Aurès Nementchas
(I), Constantinois (II), Kabylie (III), Algerois (IV),
Oranais (V) et Sud (VI).
Introduction

Voilà maintenant près de trente ans que la


guerre d'Algérie a officiellement pris fin. Le 18 mars
1962, Krim Belkacem, l'ancien chef maquisard de
Kabylie, apposait sa signature à côté de celles de
trois ministres français sur le long texte des accords
d'Evian. Le lendemain, à 12 h 30, c'était le cessez-le-
feu dans toute l'Algérie. Depuis, la mémoire de la
France s'est figée sur cette date symbolique. Des
rues, des places portent la date du 19 mars 1962,
comme d'autres avaient été baptisées 11 novembre,
8 mai ou 18 juin.
Pourtant rien n'est simple quand il faut aborder
le sujet de la paix en Algérie. La guerre d'Algérie
remplit, paraît-il, nos consciences et cohabite avec
Vichy dans la mémoire noire de la France. C'est un
non-dit de l'histoire de France contemporaine, un
non-dit qui a permis d'écrire des centaines de
volumes. La paix, en revanche, a eu moins de suc-
cès. Si d'aucuns affirment aujourd'hui que la guerre
d'Algérie n'est pas finie p o u r les Français, l'observa-
tion de la bibliographie pourrait leur d o n n e r raison.
Il y a certes pléthore de titres. Des souvenirs
militaires, genre algérien q u ' o n cultiva dès avant la
fin des hostilités, aux récits d'exode des pieds-noirs,
en passant par les souvenirs des anciens partisans de
l'indépendance, le sujet a engendré u n genre litté-
raire. Parfois un prix vient c o u r o n n e r u n r o m a n
ancré dans les années d'Algérie. L'issue du conflit
n ' a pas eu le m ê m e succès q u ' u n enlisement où cer-
tains se complaisent encore.
Il y avait le général de Gaulle, et ses thurifé-
raires, souvent mal avertis, ne trouvaient pas dans la
politique algérienne de l ' h o m m e du 18 juin de quoi
a u g m e n t e r la geste gaullienne. En face, les h o m m e s
du Gouvernement provisoire de la République algé-
rienne qui avaient m e n é à bien les négociations avec
la France n'étaient pas décidés, dans une Algérie en
constante ébullition, à jeter un regard serein sur les
accords qu'ils avaient passés avec l'ancienne puis-
sance coloniale, et que l'Algérie nouvelle s'efforçait
d'effacer.
Les acteurs des négociations ne voulaient pas
être des témoins. A part les livres de Robert Buron et
sutout de Bernard Tricot 1 les accords d'Evian
n'avaient pas inspiré grand monde. Les diplomates
sont manifestement moins bavards que les poli-
tiques ou m ê m e les militaires. Il nous restait les
Mémoires d'espoir du Général, m o r c e a u de rhéto-
rique sans doute irremplaçable, mais c o m m e devait
me le faire r e m a r q u e r un de mes interlocuteurs : ce
n'était pas là q u ' o n trouverait la vérité. Pour le reste,
lorsque j'ai entrepris ce travail, il n'existait q u ' u n
opuscule de Jean Lacouture p o u r parler précisé-
m e n t du sujet2.
A l'origine, il y a donc l'intention, u n peu ambi-
tieuse, de c o m b l e r un vide bibliographique. Rien ne
nous permettait de faire une synthèse rapide et qui
fût de notre temps. Ici, c o m m e dans la plupart des
sujets algériens, la parole était aux souvenirs, aux
racines, à la mémoire. Plus j'avançais, plus fort était
mon désir de parler de l'Algérie avec une voix qui ne
serait plus celle des regrets.
Je n'ai, je dois l'avouer, aucune nostalgie sur
l'Algérie. Je suis né en 1962, entre les accords
d'Evian et la proclamation de l'indépendance.
L'Algérie n'est pas un enjeu majeur de m a mémoire.
Je l'ai toujours connue, elle ne me fut jamais
occultée. Ni plus, ni moins que l'affaire Dreyfus ou
l'Occupation, elle a structuré m a conscience de
jeune Français. Je dois ajouter qu'au début de m a
recherche, j'avais choisi les accords d'Evian c o m m e
un point de départ, à un m o m e n t où l'Algérie
d'aujourd'hui commençait à faire parler d'elle avec
plus d'intensité. Partout, à l'heure où l'on sentait
crouler l'Etat FLN, de bonnes plumes invitaient à
nous p e n c h e r sur les relations de la France avec ses
anciens départements d'Afrique.
J'ai alors choisi d'aborder la guerre p a r la paix,
pensant retrouver ici les origines des lancinantes
douleurs dont on parlait si souvent. Historien de for-
mation, je partais à l'assaut d'un sujet qui échappait
par définition à l'histoire telle q u ' o n me l'avait
apprise. Il n'y avait pas d'archives, rien qui pût me
permettre d ' a n c r e r m o n enquête. J'ai eu recours à
l'histoire orale, cette méthode de journalisme a pos-
teriori, qui consiste à interroger, par-delà les décen-
nies, les h o m m e s qui furent ou qui firent l'événe-
ment.
J'ai ainsi rencontré d'anciens serviteurs de
l'Etat, dont les noms n'évoquaient presque rien p o u r
moi. Ici il n'y avait pas de Massu ni de Bigeard, rien
de pittoresque. Je connaissais Bernard Tricot par la
seule affaire néo-zélandaise de 1985. J'ai vu un
h o m m e dont la lucidité grave, trente ans après, m ' a
plus appris sur l'Algérie que bien des lectures pas-
sionnées et souvent passionnantes. Cette guerre, qui
n'était autour de moi que bruit et fureur, djebel et
fusillades, a pris ainsi le visage de l'Etat meurtri par
un travail ingrat. Surtout, mes rencontres m'ont
enseigné que la guerre d'Algérie n'était pas aussi
vivante qu'on me le disait chaque jour.
Les hommes qui firent la paix en Algérie sont
ceux du premier XX siècle. Le général de Gaulle
était après tout un ancien de la Grande Guerre et il
ne lui restait que dix ans à vivre lorsqu'il conduisit à
son terme le désengagement de la France. Louis
Joxe était né en 1901. Ses anciens collaborateurs
m'avait, en 1991, déconseillé de rencontrer un
grand vieillard dont la mémoire défaillait. Car c'était
cela, les hommes de la paix en Algérie : non les
témoins d'une époque cruelle, mais bien plutôt des
acteurs de la vie de l'Etat, qui avait traversé une
crise grave, mais combien moins tragique pour eux
que les deux guerres mondiales. Après l'Algérie, Ber-
nard Tricot avait pu se consacrer, avec le général
Ailleret, en tant que secrétaire général de la Défense
nationale, à la modernisation de l'appareil militaire
de la France. Il y avait quelque peu oublié, avouait-il,
l'Algérie. En 1967, devant les problèmes bud-
gétaires, il avait décidé tout simplement de suppri-
mer la présence française à Mers el Kébir.
« Finalement, tout cela c'est de l'histoire », m'a
lancé un des négociateurs, puis se tournant vers
moi : « Les gens qui sont nés au moment des accords
d'Evian vont avoir trente ans, n'est-ce pas ? » Telle
était sans doute la vérité. N'ayant pas eu, et pour
cause, vingt ans dans les Aurès, je n'aurai jamais que
l'âge d'un anniversaire, ce qui finalement n'est pas
grand-chose.
Les accords d'Evian étaient sans doute un sujet
de génération, mais c'est le métier d'historien qui
me les rendit passionnants, et non le reflet sans
cesse masqué d'une tragédie familiale à l'échelle de
la France. Pour parler d'une paix, encore plus que
d'une guerre sans nom, il faut retrouver les inter-
locuteurs des deux camps, leurs espoirs et leurs
déceptions. Pour un Français, il s'agit d'effectuer
une véritable révolution copernicienne, puisque la
guerre d'Algérie, qui est pour nous comme un satel-
lite de notre passage à la modernité, demeure de
l'autre côté de la Méditerranée l'irremplaçable épo-
pée des origines. Aussi aurais-je aimé rencontrer
ceux qui avaient fait les accords d'Evian pour le
GPRA. C'était une démarche qui me semblait natu-
relle.
Que dire ? Que Krim Belkacem fut retrouvé un
jour de 1970 étranglé dans une chambre d'hôtel de
Francfort, victime de la Sécurité militaire de son
vieil adversaire, Houari Boumedienne. Que Moham-
med Ben Yahia a trouvé la mort dans le ciel d'Iran
en 1982. Que Ferhat Abbas ou Ben Khedda, les deux
pharmaciens, sont retournés finir leurs jours dans la
disgrâce... Un homme seulement m'a manqué, c'est
Saad Dahlab, qui fut pour les Français le seul
homme d'Etat de l'affaire. Frappé d'hémiplégie, le
ministre des Affaires étrangères de l'époque est le
seul absent que je déplore vraiment.
Si les hommes sont morts, leur histoire est
maintenant en train de quitter l'épopée naïve. Il y a
dix ans, Mohammed Harbi, un vétéran de la révolu-
tion algérienne, nous a ouvert la voie de la critique.
En publiant son FLN, mirage et réalité, il a montré
qu'on pouvait faire des vraies recherches sur l'Algé-
rie. Dans un autre temps, j'aurais peut-être décou-
vert la guerre d'Algérie par Henri Alleg ou Yves
Courrières. Il faut que cet ancien militiant du PPA-
MTLD soit ici tout spécialement cité pour avoir
guidé, à travers ses livres, un Français de ma généra-
tion dans le nationalisme algérien.
Avant d'entrer dans les accords d'Evian, j'ai
plongé dans le monde algérien, un univers musul-
man. J'ai essayé de comprendre ce que des années
de combat pour la justice nous avaient fait oublier.
Les Algériens ne voulaient pas qu'on leur rende
leurs droits bafoués, au mépris des principes de la
République. Ce n'était pas contre la torture, la pri-
son ou la mort qu'ils luttaient d'abord. C'était pour
construire un Etat-nation, semblable aux autres. En
prenant l'Algérie par le biais d'Evian, j'ai vu que je
n'étais pas en train de remuer une nouvelle fois le
drame national, de réveiller la mémoire des humi-
liés et des offensés. Il s'agissait seulement de voir
naître, de l'autre côté de la Méditerranée, dont on
disait qu'elle traversait la France comme la Seine
traverse Paris, un pays, bien avant de libérer des
hommes.
Ainsi ai-je compris que la cause de l'Algérie, et
peut-être celle de tout le monde colonial, n'est pas
réductible à l'application universelle de nos prin-
cipes de 1789. Ce que mes maîtres de l'école républi-
caine m'avaient appris pendant les années soixante
et soixante-dix, je l'ai un peu plus oublié. Il n'est pas
question ici de la France qui se serait retrouvée avec
elle-même après s'être dévoyée dans les djebels
d'Afrique. Je veux simplement parler de la fin d'une
guerre, de la naissance d'un pays, et des difficultés
qui s'en suivirent. Je ne crois plus qu'il y ait eu ici
des bons et des méchants. Mais la fin d'un monde et
le début d'un autre.
Chapitre premier

LA PAIX IMPOSSIBLE

Dès la fin de l'année 1958, une fois apaisées les


fièvres du printemps et de l'été, une seule certitude
sur l'issue du conflit existait : la paix en Algérie
passerait par le général de Gaulle. Même si l'effort
militaire allait être plus important encore sous la
V République que sous la I V l'idée, souvent
caressée auparavant, qu'on parviendrait tôt ou tard
au dernier « quart d'heure » allait s'imposer. Le
Général était h o m m e à trancher le n œ u d gordien.
Chacun s'en persuadait, y compris certains natio-
nalistes algériens, frottés à l'histoire récente de la
France Beaucoup projetaient sur de Gaulle des
espoirs personnels dont il devait être l'instrument,
qu'ils soient libéraux ou partisans de l'Algérie fran-
çaise. Ainsi Jacques Soustelle, artisan parmi
d'autres du retour de l'homme qu'il avait tant
admiré depuis 1940, pensait que son ancien chef
de la France libre saurait garder l'Algérie dans la
République. D'autres, par souvenir de la période
algéroise du Général, étaient plus sceptiques, sans
doute parce que plus rancuniers. L'attente d'un
geste spectaculaire concernant les hostilités elles-
mêmes était cependant partagée par beaucoup, dans
tous les camps.
Les choses furent lentes pourtant à se décanter. Le
23 octobre 1958, au cours d'une conférence de
presse qui annonçait un rituel de la République
gaullienne, le Général faisait sa première offre, celle
de la « paix des braves », aux combattants du FLN.
« Que vienne la paix des braves, disait-il, et je suis
sûr que les haines iront en s ' e f f a ç a n t » On sait que
le GPRA devait refuser une proposition qui restait
pour les nationalistes algériens dans la lignée des
pacifications coloniales d'antan. Il était hors de pro-
pos qu'ils acceptent le destin qui avait fait, un siècle
plus tôt, de l'émir Abdelkader l'otage de la France.
Cette « paix des braves », critiquée a posteriori
comme une erreur d'interprétation du Général, trop
confiant dans son charisme 3 n'eut pas le résultat
escompté. Plus que la nature de l'offre, c'était la
façon de parler de la rébellion qui était nouvelle :
« ...je dis sans ambages que, pour la plupart d'entre
eux, les hommes de l'insurrection ont combattu cou-
rageusement. » Une telle formule, dans la bouche
même du chef du gouvernement français, tranchait
avec les propos enflammés sur les « terroristes » et
autres « voleurs de chameaux » qui avaient eu un
certain succès chez les hommes de gauche qui
avaient précédé le général de Gaulle. Avant d'être
une politique nouvelle, l'action du général en Algé-
rie se faisait sur un ton nouveau.
On doit cependant admettre que de Gaulle, quelle
qu'ait été son idée profonde, n'était pas un pionnier
de la paix en Afrique du Nord. Malgré les déclara-
tions fracassantes comme celles de François Mitter-
rand sur la guerre comme seul moyen de négocia-
tion, l'idée d'une issue du conflit qui ne passerait pas
forcément par l'écrasement pur et simple de la
rébellion n'était pas étrangère à bien des dirigeants
de la I V Et c'était, entre autres, pour empêcher un
libéral gouvernement Pflimlin, suspect de vouloir la
paix, que la foule algéroise s'était soulevée le 13 mai
1958. Jamais, cependant, on n'avait su mêler avec
cette perfection toute gaullienne le langage de la fer-
meté et celui de l'ouverture. De Gaulle, dès 1958,
avait pris un rendez-vous avec la mémoire des Fran-
çais : il serait l'homme de la paix en Algérie, celui
qui d'une façon ou d'une autre mettrait fin à la crise
qui durait depuis près de quatre ans.

Mendès, la République et l'Algérie

La conception républicaine de l'Algérie, qui asso-


ciait les territoires conquis au sol national, était pro-
fondément originale. Aucune puissance coloniale
majeure n'avait jamais agi ainsi à l'égard d'un terri-
toire d'outre-mer. Etrangère au raisonnement bri-
tannique sur le statut des colonies, la pensée des
républicains français sur l'Algérie était unique dans
notre propre empire.
Seul le Portugal du docteur Salazar, en provincia-
lisant ses possessions africaines, poussa à ce point
l'osmose entre les colonies et la métropole. D'où
l'obstination ruineuse de Lisbonne à maintenir une
tutelle coloniale conçue comme une intégrité natio-
nale. La seule politique comparable, pratiquée à
l'égard de pays également en majorité musulmans,
était l'intégration du Caucase et de l'Asie Centrale
dans l'ensemble russe puis soviétique. Ce modèle,
perçu alors comme en partie réussi4, retenait
l'attention de ceux qui s'intéressaient au destin de
l'Algérie française. Curieuse ironie de l'histoire.
Après 1962, de Gaulle, libéré de l'obstacle algérien
pour enfin être analyste de l'ordre du monde, avan-
cera qu'un des problèmes majeurs de l'URSS, serait,
un jour, le fait qu'elle eût son Algérie à l'intérieur
d'un espace national sans solution de continuité.
La France vivait au sujet de l'Algérie dans une illu-
sion qu'on saisirait mal sans se remémorer les prin-
cipes de l'identité républicaine. Après le royaume
arabe de Napoléon III, fondé sur l'administration
militaire et les relations établies entre officiers et
notables locaux, la I I I République construisit en
Algérie un modèle colonial spécifique. Le principe
en était l'amalgame des populations européenne et
juive dans la nationalité française. Ainsi, les immi-
grés venus du bassin méditerranéen, finalement plus
nombreux que les Français, et les juifs d'Algérie
entrèrent-ils dans le corps de la nation France, pour
ne plus la quitter pour la plupart. Alors que le
Second Empire jouait sur la particularité « arabe »
de l'Algérie, le régime suivant préféra l'absorption.
Non pas celle, inconcevable, des populations arabes
et berbères, supposées, mais celle d'éléments ayant
choisi la République française. Cette notion de la
volonté commune, fondement de la citoyenneté
française, laissait, malgré le Code de l'Indigénat et
les brimades de toutes sortes, une porte entrebâillée
pour ceux qui atteindraient le degré de maturité
nécessaire à l'adhésion à la France, sorte de
récompense.
Dans l'imaginaire politique, l'Algérie était tout le
contraire d'une prison des peuples. C'était un lieu
où existait une France exemplaire, où le fils d'une
immigrée espagnole à peine francophone pouvait
devenir Albert Camus. Nulle part, sauf peut-être à
Paris ou à Marseille, l'intégration de populations
immigrées ne s'était faite avec autant d'aisance,
offrant l'appartenance à la France à des hommes
d'origines diverses. L'assimilation réussie de ceux
qui allaient devenir les « pieds-noirs » devait en
témoigner une nouvelle et dernière fois.
Dans ce contexte républicain, que ne doivent
jamais faire oublier des pulsions réactionnaires
comme celles de l'époque de Vichy, on ne sera ainsi
pas étonné de voir l'existence d'un fort courant radi-
cal en Algérie, dont profita René Mayer, pour se
constituer un fief à partir de Constantine. Les radi-
caux d'Algérie savaient alors défendre l'Algérie fran-
çaise au nom de la République, dont elle était un
fleuron. Et ce fut à un représentant du radicalisme
que devait incomber la tâche de prononcer le juge-
ment de la République sur les liens entre la France
et l'Algérie, pour constater l'impossibilité du divorce
quand éclata l'insurrection.
Il y eut, dans les journées qui suivirent l'insurrec-
tion du 1 novembre 1954, abondance de déclara-
tions gouvernementales sur l'Algérie. Deux hommes
étaient au premier plan. Le premier, ministre de
l'Intérieur, était en charge directement des trois
départements algériens. François Mitterrand, qui
n'avait jamais eu jusqu'alors la réputation d'être un
partisan effréné de l'empire, fit des déclarations for-
melles : « L'Algérie, c'est la France. » Notons au pas-
sage qu'on ne trouve nulle trace du corollaire resté
lui aussi fameux : « La seule négociation, c'est la
guerre », qui est plutôt une traduction littérale de
propos très virulents.
Le président du Conseil intervint plus tard. Il fit
lui aussi preuve d'une immense fermeté sur le
thème de l'intégrité de la République. Comment le
« bradeur d'empire » pouvait-il être le défenseur
affirmé de l'Algérie dans la France ? La question s'est
souvent posée par la suite, et ce qu'a pu dire Pierre
Mendès France sur l'Algérie, retrouvant son engage-
ment libéral au début de la V République, ne peut
faire oublier la rigidité d'alors. Il est facile d'éluder
en reconnaissant les contraintes parlementaires
propres à la I V République. Elles n'avaient pourtant
pas joué dans les crises précédentes. La méthode de
Mendès, manifestée dans son énergique discours de
Carthage en août 1954, quelques mois avant le début
de la crise algérienne, avait mis fin à une tension
menaçante, par le choix volontariste et lucide de la
séparation. Il ne pouvait l'appliquer en Algérie.
L'impossibilité de sortir de la vision contraignante
d'une Algérie dans la République lui fit manquer la
solution du plus douloureux problème d'outre-mer.
Il faut ajouter que dans le cas de Mendès, la profon-
deur de ses convictions républicaines était confortée
par une vision laïque de la France recevant en son
sein des communautés d'apparence hétérogène.
Pour un homme dont l'enracinement remontait à
l'accueil des juifs de la péninsule Ibérique dans le
Sud-Ouest au XVI siècle, il était difficile de conce-
voir que l'Algérie était irréductible à la République.
Il y avait là-bas une communauté juive qui s'inté-
grait magnifiquement, preuve supplémentaire de
l'osmose qui se produisait en général sur le terri-
toire national.
Pierre Mendès France envoya en Algérie un autre
républicain viscéral, Jacques Soustelle. Protestant
cévenol, membre d'une communauté à laquelle la
Révolution de 1789 avait fini par rendre la totalité de
son identité française, le gouverneur général de
l'Algérie s'attacha bien davantage que le président
du Conseil à l'identité française de l'Algérie. Cette
époque connut assurément des ouvertures vers les
nationalistes algériens. Jacques Soustelle et son col-
laborateur, le commandant Vincent Monteil, multi-
plièrent les contacts, tant auprès de personnalités
modérées que de combattants prisonniers. L'entre-
mise du professeur Mandouze, latiniste de l'univer-
sité d'Alger, spécialiste de saint Augustin, fut aussi
fort précieuse. Des noms apparaissent ici, comme
ceux de Ben Khedda et de Kiouane, qu'on retrou-
vera par la suite dans les négociations. On ne traitait
pas avec le FLN, mais avec des hommes qui, se trou-
vant sur ses marges, pouvaient reconnaître la géné-
rosité de la France. Abderahmane Kiouane était un
produit de l'enseignement secondaire français. Il
concevait aisément une solution modérée, passant
par l'autonomie interne 5 Ben Khedda, futur pré-
sident du GPRA, pharmacien comme Ferhat Abbas,
fut libéré en avril 1955, dans l'espoir qu'il servirait
de médiateur. Il en profita pour rejoindre le FLN 6. Il
n'y eut aucun résultat tangible. Rien dans toutes les
manœuvres de l'époque Mendès ne pourrait se
comparer avec les démarches entreprises par la
suite. L'impossibilité de penser entièrement une
séparation de l'Algérie avec la France dans un cadre
qui ne serait pas celui de la République conduisait à
l'impasse.

Le Front républicain et la paix en Algérie

Après l' « échec » de Mendès, vint celui du gouver-


nement du Front républicain, échec qui devait
demeurer comme celui d'un homme et d'un parti,
Guy Mollet et la SFIO. La tache ne devait pas dispa-
raître de sitôt, accompagnant la vieille maison de
Blum jusqu'au tombeau dans les années soixante 7
Car c'était le même parti qui associerait son nom à
l'enlisement et qui, au temps du Front populaire,
avait proposé l'avancée, timide mais significative, du
projet Blum-Viollette 8
Les socialistes français n'avaient pas eu le beau
rôle en Indochine. Ils manquèrent la solution en
Algérie. La campagne électorale de l'hiver 1955, qui
faisait suite à la dissolution de l'Assemblée nationale
par Edgar Faure, n'était en rien belliciste. Elle pré-
sentait un triptyque destiné à devenir fameux : ces-
sez-le-feu, élections, négociations. L'ordre des mots
était d'une importance capitale. Pierre Mendès
France y participa en tant qu'homme des issues radi-
cales dans les crises indochinoise et tunisienne. On
pouvait ainsi dégager deux grandes orientations
dans le programme algérien du Front républicain.
La première était une mesure qu'on qualifiera
d'« assainissement » des mœurs politiques en Algé-
rie : il s'agissait en effet de dissoudre l'Assemblée
algérienne issue des élections de 1947, lesquelles
avaient été notoirement truquées par l'administra-
tion du gouverneur Naegelen, lui-même socialiste.
Le second axe pourrait se résumer en une volonté de
développement économique et social, préalable
généreux à tout effort politique réel. On retrouvera
ce type de décisions en 1958, lorsqu'en accompagne-
ment de l'égalité civique, promise dès le 4 juin, le
gouvernement du général de Gaulle lancera le plan
de Constantine, entreprise de promotion écono-
mique et sociale des Algériens.
Les projets généreux du gouvernement de Front
républicain de Guy Mollet tournèrent vite court. Au
vieux général Catroux, gaulliste de 1940 et réputé
libéral, le président du Conseil préféra, sous la pres-
sion de la rue algéroise, Robert Lacoste, qui devint
ministre résident en Algérie. La réforme du statut
inégal de 1947 fut ajournée, en attendant un éven-
tuel cessez-le-feu. Ici aussi, le parallèle avec la poli-
tique gaulliste après 1958 est assez éclairant. Jusqu'à
ce que s'engagent vraiment des négociations avec le
FLN à Evian, le préalable du cessez-le-feu, ou pour le
moins d'une trêve, revient en permanence dans la
politique algérienne de la France. Le 21 mai 1961, la
délégation algérienne sera accueillie par l'annonce
d'une trêve unilatérale à Evian, annonce aussitôt
rejetée comme une manœuvre. En revanche, la
République gaullienne sera immédiatement plus
généreuse sur la question du statut des électeurs
musulmans d'Algérie, offrant l'égalité pleine et
entière des suffrages dès le 4 juin 1958.
L'aporie que constituait la politique du gouver-
nement Mollet transparut dès son investiture du
1 février 1956. Celle-ci pouvait se r é s u m e r c o m m e
suit : faire la paix et mettre un terme au terrorisme.
Faire la paix, c'était ici bien plutôt pacifier, avec le
renfort des soldats du contingent. La pacification
s'accompagna, c o m m e l'avait prévu le p r o g r a m m e
de la gauche non communiste, de mesures écono-
miques et sociales qu'il n'est pas dans mon propos
d'exposer ici. La cohérence de la politique française
d'alors apparaît, avec le recul, sans doute plus
grande que ne le voulaient les critiques qui ne tar-
dèrent pas à fuser, venant de la droite c o m m e de la
gauche. Peu différente des mesures qui seront prises
dans la première phase des responsabilités algé-
riennes du général de Gaulle, avant l'annonce de
l'autodétermination, elle pouvait évoquer n o m b r e
d'entreprises françaises en situation coloniale diffi-
cile. Les principes appliqués étaient simples : trans-
férer certaines responsabilités, plutôt que du pou-
voir, vers les populations locales, tout en renforçant
l'effort militaire. En Indochine, les envoyés les plus
inspirés de la République n'avaient pas agi autre-
ment, à c o m m e n c e r par de Lattre, combinant une
accélération de la vietnamisation avec la stabilisa-
tion des fronts face aux troupes de Giap. La m ê m e
politique avait par ailleurs contribué à faire de l'opé-
ration de Diên Biên Phu le désastre que l'on sait. En
voulant à tout prix arriver sur le tapis vert d'une
négociation avec l'ensemble des cartes militaires en
main, la France avait poussé à l'ultime confronta-
tion. En Algérie, la situation militaire était sans
c o m m u n e mesure, mais la volonté de ne pas céder
était fort semblable.
La véritable originalité de la politique entreprise à
partir de 1956 par le gouvernement français se trou-
vait ailleurs. Jusqu'à ce moment, on avait refusé de
négocier avec une rébellion d'abord mal identifiée,
puis rejetée comme étant manipulée par des intérêts
étrangers, montrant ainsi du doigt l'Egypte du colo-
nel Nasser. En 1956, quand la situation militaire
s'améliora, d'abord grâce aux renforts venus de
métropole et d'Allemagne, la négociation apparut
être une porte ouverte. Il y eut ainsi, entre le mois
d'août 1956 et l'enlèvement d'Ahmed Ben Bella et
de ses compagnons le 22 octobre 1956, une période
propice, où la gauche française eût peut-être pu
obtenir ce qui serait fait sous une autre République.
Chaque fois qu'il a évoqué l'épisode fameux du
détournement de l'avion marocain qui devait
conduire à Tunis ceux qu'on présenterait à l'opinion
française, avec une certaine emphase, comme les
chefs de la rébellion, Ben Bella a laissé entendre
qu'on était proche d'un accord identique à celui qui
fut obtenu plus de cinq ans après à Evian 9 Sans vou-
loir se livrer à des spéculations sur cette hypothèse,
il est bien sûr tentant de se demander pourquoi un
gouvernement de gauche, dominé par une SFIO
sans doute beaucoup moins colonialiste que sa répu-
tation posthume ne le fait croire, a échoué dans une
telle entreprise. L'explication traditionnelle de
l'abus de pouvoir commis par ceux qui décidèrent
l'arrestation des dirigeants du FLN, pour satis-
faisante qu'elle puisse être, surtout à la lumière de
certains comportements civils et militaires en Algé-
rie par la suite, laisse sur sa faim.
Les faits qui précédèrent l'« incident » du 22 octo-
bre 1956 méritent d'être narrés ici, sorte de préam-
bule aux véritables négociations qui commencèrent
avec la décennie soixante. En août 1956, les services
de renseignements français eurent la certitude de
pétrole, à la différence des colons dont on avait
nationalisé la terre. L'esprit d'Evian était à peu près
sauf, dans la mesure où la France n'était pas per-
dante dans le domaine pétrolier, prioritaire parmi
toutes les questions économiques.
A la fin de l'année 1991, l'Algérie a annoncé
qu'elle se préparait à privatiser l'exploitation des
hydrocarbures. Le GPRA ne s'était pas beaucoup
battu à Evian pour le pétrole. Peut-être avait-il rai-
son, puisque celui-ci ne rendit sans doute pas grand
service aux Algériens en les rendant tributaires à
l'extrême d'une unique source de r e v e n u s

Le duo difficile

Les relations franco-algériennes ne se placèrent


pas simplement sur le terrain du pétrole. Comme
l'avaient prévu les accords d'Evian, il fallait avant
tout penser aux hommes. Le problème était pourtant
singulièrement simplifié par le départ des Français
d'Algérie dès l'été 1962.
Ceux-ci demeurèrent cependant la principale
préoccupation des hommes qui avaient en charge le
dossier algérien. A partir de janvier 1963, Jean de
Broglie succéda à Louis Joxe au secrétariat d'Etat
aux affaires algériennes, tandis que Georges Gorse,
qui avait été autrefois pionnier de la négociation
avec le FLN, s'installait à Alger comme notre
deuxième ambassadeur. Leurs efforts se concen-
trèrent vainement sur le cas des personnes dispa-
rues.
Pour les biens abandonnés par les Français, en
particulier les terres agricoles, les difficultés se
firent rapidement sentir. Ahmed Ben Bella se tenait
en effet à sa logique d'un socialisme à base rurale ;
un des fondements de son alliance avec Boume-
dienne. En 1963, il nationalisa les terres françaises,
déclarant alors se moquer des accords d'Evian.
« Cet homme-là ne nous veut pas de mal », disait
de Gaulle après avoir reçu le président de la Répu-
blique algérienne au château de Champs en 1964. Et
de fait, c'était, comme à chaque fois, une logique
interne qui poussait Ben Bella à agir. Celle-ci heur-
tait la France, mais ce n'était pas le but recherché.
Coincé dans des problèmes internes difficilement
solubles, Ben Bella allait de l'avant dans son projet
simple et finalement mûri de longue date.
Il y avait un domaine dans lequel les accords
d'Evian eussent pu jouer un rôle éminent. C'était
l'immigration algérienne en France. Le texte de
mars 1962 prévoyait la libre circulation des per-
sonnes, et permettait de facto un exutoire au sous-
emploi dont souffrait la société algérienne. Il fallut
en fait réglementer dès 1964 le flot de main-d'œuvre
venu Algérie, où plus des deux tiers des actifs étaient
au chômage en 1962. Même si de Gaulle, au soir du
19 mars, parlait à la France des échanges qui se
feraient inévitablement avec les anciens départe-
ments algériens, nul n'avait songé que l'Algérie
maintiendrait ainsi sa présence sur le territoire fran-
çais à travers près d'un million de ressortissants.
Paradoxalement, on avait discuté à Evian une
situation qui n'exista jamais, celle d'un million de
« pieds-noirs » dans l'Algérie indépendante. En
revanche, personne n'envisageait ce que serait,
trente ans plus tard, le problème de la nationalité et
de la citoyenneté d'un chiffre à peu près équivalent
d'Algériens en France.
Le seul héritage d'Evian qui sut se maintenir
jusqu'en 1988 fut l'édifice scolaire et culturel. Conçu
pour protéger les droits des Européens, il servit
davantage à l'élite locale qui les avait remplacés. Peu
de temps avant d'entrer dans les turbulences, au
cours de l'été 1988, les Algériens décidèrent d'arabi-
ser les établissements scolaires francophones. A
l'horizon 2000, l'ensemble du pays devra être ara-
bisé.
La revendication première, celle qui était partie
du mouvement des oulémas dans les années trente,
sera-t-elle enfin satisfaite? Les islamistes du FIS
croient fermement que cette arabisation engendrera
une Algérie nouvelle. En tout cas, trente ans après
Evian, le rêve d'un pays arabe et musulman retrou-
vant l'unité dans l'indépendance semble ne pouvoir
se réaliser que dans la douleur. Mais ce n'est plus
l'affaire de la France.
CONCLUSION

Au début de l'année 1992, la France pense de nou-


veau avec insistance à l'Algérie. Mais elle ne la conçoit
plus comme ce monde méditerranéen si proche, où
se déroulait une tragédie qui avait partie liée avec
notre destin national. La télévision nous renvoie
l'image d'une Algérie exotique, orientale, sombre.
Naguère elle était une démocratie populaire sous le
soleil, aujourd'hui elle est un chaudron de l'Islam.
Les experts parlent, comme jamais ils ne l'avaient
fait auparavant. Aux spécialistes du tiers-monde ont
succédé les professionnels de l'Islam. Ils décrivent
l'Algérie comme les plus arabisants des membres du
FLN ne l'auraient jamais rêvé 1 Sans doute n'est-ce
pas là la voie de la compréhension, mais la crainte
de l'intégrisme algérien prouve un fait : le divorce
entre la France et l'Algérie, voulu par le général de
Gaulle, est maintenant une réalité.
La France perçoit maintenant l'Algérie comme
étrangère. Les accords d'Evian, tout en ménageant
une association qui n'a jamais existé, avaient créé les
conditions de cette dépossession. Nous sommes
désormais séparés de l'Algérie.
Curieusement, lorsque il s'agit d'aborder l'his-
toire, la barrière tombe de nouveau. L'Algérie n'est
plus le lieu où s'agitent les barbus, mais une clef de
notre mémoire. Elle est le monde du souvenir, du
remords, de la nostalgie. Son histoire est toujours
dramatique, tragique. Les Français réfléchissent
encore à l'Algérie comme on concevait la Révolu-
tion française au siècle dernier : une succession de
journées, de coups de théâtre et de retournements.
Il est grand temps qu'elle devienne au contraire un
objet d'histoire, et non un perpétuel enjeu d'une
actualité qui paraît s'être figée en 1962.
Pour cela, il faudrait que la France assimile le sens
véritable du changement de République en 1958. La
V n'est ni le retour de la I I I ni le prolongement de
la I V expliquait-on naïvement lorsque fut promul-
guée la nouvelle Constitution. Cela va au-delà du
simple bouleversement institutionnel. L'articulation
des années soixante est à la fois politique et cultu-
relle. En choisissant le général de Gaulle pour entrer
dans la modernité, les Français ont opté pour la
nation, et non pour la cité.
Dans la France qui s'est édifiée pendant la décen-
nie qui a suivi la guerre d'Algérie, les travailleurs
algériens qui venaient contribuer à la croissance
économique sont devenus des étrangers avec une
aisance qui surprendrait sans doute les hommes du
premier XX siècle. C'est que l'entrée dans l'époque
immédiatement contemporaine a été égalemnt pour
la France le début d'un âge nouveau pour l'identité
nationale.
La crise de celle-ci, qui passe par le régionalisme
ou les batailles autour du Code de la nationalité, a de
fait commencé avec la fin de l'Algérie française. A
Evian, les négociateurs français ont cherché à trou-
ver une solution au problème des Européens d'Algé-
rie. L'échec des accords est celui de la dernière ten-
tative pour penser la France autrement que comme
un espace hexagonal et sans solution de continuité.
En face, l'Algérie nouvelle s'est bâtie sur le mépris
de ce qui avait été décidé à Evian. Pouvait-il en être
autrement? Le choix des armes, tel qu'il avait été fait
par l'OS, il y plus de quarante ans, a marqué de
façon indélébile l'histoire de ce pays. Quand il
assiste à la victoire des barbus du FIS, Hocine Ait
Ahmed a, le 27 décembre 1991, le réflexe de rappe-
ler l'OS et l'éventualité d'un recours aux armes et à
la clandestinité. La culture politique de tout un pays
a été attirée vers l'action. Evian ne peut donc être
une base satisfaisante pour construire une identité
nationale. Il faut cette étincelle minimale de gloire
sans laquelle une conscience nationale est peu de
chose. L'Algérie de Boumedienne l'a façonnée en
réécrivant une histoire guerrière et fabuleuse.
Au bout du compte, il reste un texte méconnu de
quatre-vingt-treize pages, qui n'est ni l'aboutisse-
ment des espérances profondes de la France et de
l'Algérie, ni l'aube d'une ère nouvelle. Les accords
d'Evian sont d'abord le symptôme d'une façon
d'envisager la diplomatie qui va conforter les Fran-
çais dans le choix d'un régime qui les a tenus à
l'écart d'une crise majeure depuis trente ans. Pour
les Français d'aujourd'hui, ils marquent comme une
fin de l'histoire, une régression du politique au profit
de l'appareil d'Etat. Pour les Algériens, ils sont le
souvenir méconnu d'une transition vers l'apparition
du fait national. Rien que pour cela, ils n'ont pas été
totalement inutiles.
NOTES
NOTES DE L'INTRODUCTION

1. Le livre de Bernard Tricot, Les Sentiers de la paix en Algé-


rie, Paris, Plon, 1972, est le meilleur à ce jour sur la période.
2. Jean Lacouture, Algérie, la guerre est finie, Bruxelles,
Complexe, 1985.

NOTES DU CHAPITRE PREMIER

1. C'était le cas de Ferhat Abbas, ancien leader de l'Union


démocratique du Manifeste algérien (UDMA), rallié au FLN en
1956, et qui allait devenir le premier président du Gouverne-
ment provisoire de la République algérienne. Au cours d'un
entretien à Montreux, en février 1958, il avait confié ses espoirs
à Jean Lacouture, alors journaliste au Monde. Cf. J. Lacouture,
op. cit., p. 19.
2. Cf. le texte complet de la conférence de presse dans Ch. de
Gaulle, Discours et messages, t. III, Le Renouveau, Paris, Plon,
1970, p. 51-60.
3. Cette trop grande confiance en lui manifestée p a r de Gaulle
sur la question algérienne est un thème récurrent de l'historio-
graphie. Cf. la postface que Jacques Julliard a faite en 1980 à La
IVe République, Paris, Calmann-Lévy, 1968, p. 218. Le seul tra-
vail universitaire sur la paix en Algérie, une thèse soutenue à
Genève, arrive à une conclusion voisine, mettant en avant cet
« abus de charisme » : Fabien Dunand, L'Indépendance de l'Algé-
rie, décision politique sous la Ve République (1958-1962), Berne,
Peter Lang, 1977, en particulier p. 215-216.
4. Avant d'être analysée dans L'Empire éclaté d'Hélène Car-
rère d'Encausse, la question de l'Islam en URSS a été traitée p a r
des connaisseurs de l'Islam maghrébin, comme Vincent Mon-
teil, qui fit une œuvre pionnière avec Les Musulmans sovié-
tiques, Paris, Seuil, 1952. L'ouvrage figurait en bonne place dans
la bibliothèque de l'ancien « patron » de Monteil au Gouverne-
ment général de l'Algérie. De même, Hélie Denoix de Saint-
Marc devait mettre à profit sa détention après le putsch d'avril
1961 pour étudier le sujet.
5. Pour connaître les orientations des militants historiques
(entrés dans l'action politique avant 1954) du mouvement natio-
nal algérien, nous possédons désormais un instrument pré-
cieux : Benjamin Stora, Dictionnaire biographique de militants
nationalistes algériens, Paris, L'Harmattan, 1985. Sur Kiouane,
cf. p. 289.
6. Cf. Stora, op. cit., p. 274.
7. Jusqu'à la naissance du PS, et sans doute au-delà, la cri-
tique imparable des autres parties de la gauche contre les socia-
listes étaient celle du colonialisme. Sur les difficultés de la SFIO,
cf. in J.-P. Rioux, La guerre d'Algérie et les Français, Paris,
Fayard, 1990, p. 225-234, l'article de Marc Sadoun, « Les socia-
listes entre principe, pouvoir et mémoire ».
8. En 1936, un projet, fondé sur l'avancement des musulmans
s'étant distingués pendant la Grande Guerre, échoua sous la
pression des représentants de la communauté européenne.
9. Sur ce point précis de la carrière de Ben Bella, on peut
consulter le livre de Robert Merle, Ben Bella, Paris, Gallimard,
1965.
10. Cf., plus loin, « Un projet insurrectionnel et révolution-
naire ».
11. Les deux hommes se retrouveraient en première ligne à
l'heure de la négociation avec la France du général de Gaulle.
12. Cf. R. Merle, op. cit.
13. Un des enjeux majeurs, sinon le plus important, était le
congrès de Lille de la SFIO, et la position de Mollet devant les
militants. Un succès diplomatique en Algérie l'eût sans doute
conforté.
14. Cf. Christian Pineau, Suez, Paris, Robert Laffont, 1976.
15. Encore dans les propos qu'il tient sur le détournement du
DC3 marocain dans la série d'émissions de Radio France, La
guerre d'Algérie, en 1987, Ben Bella affirme qu'on était proche
alors d'un accord semblable à celui d'Evian.
16. Mouvement national algérien. Cf., plus loin, « Un projet
insurrectionnel et révolutionnaire ».
17. Sic.
18. Gouverneur général au moment de la Libération, réputé
libéral.
19. In Pierre Mendès France, Œuvres complètes, t. IV, Pour
une République moderne, Paris, Gallimard, 1987.
20. Renvoyons ici au livre hagiographique d'un homme, alors
ministre de l'Information, qui fit l'éloge de la grandeur de vue
de De Gaulle sur l'Algérie : Louis Terrenoire, De Gaulle et l'Algé-
rie. Témoignage pour l'histoire, Paris, Fayard, 1964.
21. La biographie de Jean Lacouture fait maintenant autorité
p o u r suivre pas à pas le Général et ses retournements. J'y ren-
voie le lecteur curieux des sinuosités de la pensée gaullienne.
22. La I I I République aimait penser sa présence en la compa-
rant à celle de Rome. Dans ce cas, le modèle était celui d'une
lente assimilation, au moyen de statuts juridiques hiérarchisés,
mais communiquant les uns les autres.
23. Article paru dans L'Entente du 23 février 1936, très
souvent reproduit. Cf. Ferhat Abbas, La Nuit coloniale, Paris, Jul-
liard, 1962, p. 129-130.
24. Ce texte de Cheikh Ben Badis fut publié en réponse à Fer-
hat Abbas dans la revue Ech-Chihab d'avril 1936. Il est cité dans
la synthèse algérienne la plus complète sur le nationalisme algé-
rien, L'Algérie en armes, de Slimane Chikh, Paris, Economica,
1981, p. 39.
25. Cf. le chapitre sur « L'enjeu saharien ».
26. Pour certains de ses adversaires, Ferhat Abbas éprouvait
des difficultés à s'exprimer dans une langue autre que le fran-
çais.
27. Armée de libération nationale.
28. L'intérêt p o u r Boumedienne a été fort tardif en France.
Cf. la notice dans B. Stora, op. cit., p. 246.
29. Entretien avec Bernard Tricot, le 7 novembre 1991.
30. Les relations du FLN avec le renouveau de l'Islam en
Afrique du Nord sont anciennes et complexes. Aussi doit-on
considérer avec un certain recul le discours présent, qui simpli-
fie les tensions algériennes entre un Etat et une armée laïque et
un FIS religieux. Ben Bella et Boumedienne n'ont pas voulu
d'une Algérie à l'image d'un Proche-Orient ba'asiste, et la nais-
sance d'un Etat m o d e r n e en Algérie ne s'est pas faite c o m m e en
Syrie ou en Irak sur des bases laïques.
31. Cf. Mohammed Harbi, Le FLN, mirage et réalité, Paris,
Jeune Afrique, 1980, p. 193.
32. Bernard Tricot se souvient des villages de la Kabylie en
guerre où l'on rencontrait des hommes vêtus à l'européenne,
arrivés depuis parfois moins d'une semaine de Paris ou de sa
banlieue. Les militaires lui avaient montré des cartes où l'on
pouvait voir la concordance entre les douars de Kabylie et la
répartition de la population nord-africaine de certains quartiers
de Paris. Cette interpénétration entre la France et la Kabylie
était voulue de longue date par la France qui avait choisi de pri-
vilégier l'élément kabyle dans la main-d'œuvre accueillie pen-
dant la Grande Guerre.
33. Dès 1949, au sein du MTLD, s'était déclarée une crise ber-
bériste, dont le jeune Aït Ahmed était l'un des animateurs.
Aujourd'hui, le même Ait Ahmed navigue encore sur les flots de
la laïcité en Kabylie avec son Front des forces socialistes, dont
l'activité, on l'oublie souvent, remonte à 1963.
34. Cf. André Nouschi, La Naissance du nationalisme algérien,
1914-1954, Paris, Ed. de Minuit, 1962.
35. Texte in M. Harbi, Les Archives de la révolution algé-
rienne, Paris, Jeune Afrique, 1981, p. 15-49.
36. Cf. M. Harbi, Le FLN, mirage et réalité, p. 197.
37. Il n'existe pas d'étude française comparable aux travaux
de Mohammed Harbi. Trente ans après Evian, notre discours sur
le FLN oscille entre la condamnation et la déception.

NOTES DU CHAPITRE II

1. Cette déclaration du commandant de Saint-Marc à son pro-


cès est citée par Challe lui-même dans son livre, Notre révolte,
Paris, Presses de la Cité, 1968.
2. Cf. le récit que fait Bernard Tricot de la tournée en Algérie
du général de Gaulle en août 1959 dans Les Sentiers de la paix,
p. 107-110.
3. Le harki soldat de la France est devenu un mythe majeur de
l'Algérie française. Son destin s'est condondu avec celui des
combattants nord-africains des deux guerres, alors que pour bon
nombre d'officiers, le rôle de la plupart des harkis était fort dis-
cutable. Cf. les entretiens du général Buis avec Jean Lacouture,
parus en 1975 au Seuil sous le titre de Fanfares perdues, en parti-
culier p. 206-209. Les plus opérationnels des harkis venaient des
maquis de l'ALN, et avaient lié leur sort aux armes de la France.
Combattants aguerris, ils accompagnaient les commandos de
chasse du plan Challe en première ligne. Mais sur les 120 000
musulmans dont parle de Gaulle dans son discours du 16 sep-
tembre 1969, ils étaient peut-être 10 %.
4. Cf. le chapitre « Une guerre perdue ».
5. Cf. Christian Destremau, Jérôme. Hélie, Les Militaires,
Paris, Olivier Orban, 1990. On lira également la biographie
d'Hélie de Saint-Marc de Laurent Becarria, Paris, Plon, 1989.
6. Cf. aussi plus loin le chapitre « La paix orpheline ».
7. Entretien avec Claude Chayet le 4 décembre 1991.
8. Cf. Jacques Soustelle, L'Espérance trahie, Paris, Editions de
l'Aima, 1962, p. 58.
9. Cf. Bernard Tricot, op. cit., p. 29.
10. Cf. plus loin le chapitre « La paix orpheline ».
11. Sur le plan de Constantine, outre le rapport publié par
l'Etat, on consultera l'article de Daniel Lefeuvre in J.P. Rioux,
op. cit., p. 320-327, « L'échec du plan de Constantine ».
12. Cf. Ch. de Gaulle, op. cit., p. 48-51.
13. Entretien avec Yves Roland-Billecart le 6 décembre 1991.
14. Cf. M. Harbi, p. 235-239.
15. L'épisode qui précède le discours sur l'autodétermination
est narré en détail par Bernard Tricot, op. cit, p. 101-110.
16. Cf. Ch. de Gaulle, op. cit., p. 117-123.
17. Cf. M. Harbi, op. cit., p. 258-259.
18. Cf. Ch. de Gaulle, op. cit., p. 136.
19. Cf. M. Harbi, op. cit., p. 251-257.
20. Cf. B. Tricot, op. cit., p. 175-184.
21. Cf. également les notices biographiques de Si Salah et Si
Mohammed in B. Stora, op. cit.
22. Cf. Ch. de Gaulle, op. cit., p. 224-229.
23. L'avion de Mohammed Ben Yahia s'est écrasé en Iran
pendant qu'il participait aux négociations entre les deux pays
musulmans en 1982.

NOTES DU CHAPITRE III

1. Cf. B. Tricot, op. cit., p. 200-201.


2. F. Abbas, Autopsie d'une guerre, Paris, Garnier, 1980,
p. 293-294.
3. Conséquence de l'affaire de l'U2.
4. La fameuse formule date de cette époque.
5. Texte du rapport in M. Harbi, Les Archives de la révolution
algérienne, p. 303-311.
6. Cf. J. Lacouture, op. cit.
7. Ces indications sur Louis Joxe nous ont été données par
Vincent Labouret. Voir, sur ce sujet précis, son article dans
Espoir, publication de l'Institut Charles-de-Gaulle, de juin 1991.
8. Entretien avec Vincent Labouret le 11 décembre 1991.
9. Comité français de la libération nationale.
10. Entretien avec Claude Chayet le 4 décembre 1991.
11. Olivier Long, Le Dossier secret des accords d'Evian, Lau-
sanne, Editions 24 heures, 1988.
12. Et non à Berne, comme on peut le lire parfois. Cf.
J. Lacouture, op. cit, p. 59-60.
13. Cf. B. Tricot, op. cit., p. 225-233.
14. Dans un petit livre, Les Accords d'Evian, Alger, Publisud,
1986, témoignage rare et précieux.
15. Cf. plus loin le chapitre «Le Sahara ».
16. Cet hymne « Oassaman », « témoignons », est en arabe lit-
téral, et ses paroles évoquent l'Islam et ses martyrs.
17. Cf. Ch. de Gaulle, op. cit., p. 310-314.

NOTES DU CHAPITRE IV

1. L'hôtel a été vendu en appartements.


2. Nous empruntons ici à Bernard Tricot, à son livre comme à
son témoignage oral, une bonne partie de nos sources.
3. Entretien avec Bernard Tricot le 7 novembre 1991.
4. Entretien avec Claude Chayet le 11 décembre 1991.
5. Cf. J. Lacouture, op. cit., p. 74.
6. Entretien avec Vincent Labouret le 18 décembre 1991.
7. C'était ainsi que l'on désignait le vieux leader parmi ses
partisans. Le Zaïm, c'est le président, avec en outre une nuance
de respect marquée.
8. Son père était un ami personnel du président Abbas. Cf.
F. Abbas, op. cit., p. 245.
9. Cf. F. Abbas, op. cit., p. 316-317.
10. Ainsi désignait-on les anciens membres du comité central
du MTLD.
11. Il est frappant de constater que nos positions sur ce point
sont restées les mêmes. Ainsi, la proclamation d'un Etat palesti-
nien par l'OLP a entraîné une réaction de Paris sur l'absence de
territoire de cet Etat. Plus proche de nous dans le temps, le pro-
blème de l'indépendance croate s'est heurté à la définition des
frontières du nouvel Etat, peu claire selon Paris.
12. Claude Chayet m'a montré cette photo de la table des
négociations parue alors qu'il a conservée.
13. En revanche, Ben Bella et les « frères » détenus pouvaient
bien sûr communiquer avec leurs avocats librement, y compris
des avocats algériens.
14. Cf. Ch. de Gaulle, op. cit., p. 120.
15. Abbas pensait que l'Algérie était musulmane par essence.
Il l'a sans cesse affirmé et avait déjà tendu la main aux Euro-
péens pour construire l'Algérie de demain dans une allocution
du 17 février 1960.
16. Dans la bouche d'un Kabyle comme Krim, cette profes-
sion de foi a une étrange sonorité.
17. Les Algériens mettaient ici le doigt sur la francité récente
des « pieds-noirs », trait peu connu de l'opinion française.
18. Cf. B. Tricot, op. cit., p. 254-255.
19. Les données du problème sont exposées plus en détail au
chapitre suivant.
20. Cf plus loin, p. 129.
21. Cf. plus loin p. 155-157.

NOTES DU CHAPITRE V
1. En fait, l'avancée française s'était poursuivie au XX siècle, à
la faveur de la politique audacieuse d'expansion marocaine. De
cette époque datait le rattachement de Tindouf, dans les pays
des Maures Réguibat, riche en minerai de fer.
2. On notera que les hydrocarbures, s'ils symbolisaient la
richesse du Sahara français, n'étaient pas les seuls atouts
miniers de ces régions méridionales. Il faudrait y ajouter le
minerai de fer déjà cité de Tindouf, le charbon du Sud Oranais et
les possibilités importantes bien qu'inexploitées du Hoggar.
3. Encore que, en 1956, dans une lettre à Eirik Labonne,
ancien résident de France au Maroc, Ramadier, alors ministre
de Guy Mollet, eût indiqué que le développement propre de la
France ne devait pas être sacrifié aux ambitions sahariennes. Cf.
Robert-Charles Ageron, in Histoire de la France coloniale, Paris,
Armand Colin, 1990, p. 477.
4. Bien que le Mali de Modibo Keita fût un partenaire peu
fiable, lance dans des stratégies de regroupement avec le Ghana
et la Guinée, des Etats progressistes qui ne laissait présager rien
de bon.
5. Cf. B. Tricot, op.cit., p. 257-265.
6. La meilleure synthèse sur la politique pétolière de la
France au Sahara est paradoxalement due à un historien alle-
mand : Hartmut Elsenhans, Frankreichs Algerienkrieg 1954-1962,
Munich, Carl Hanser Verlag, 1974. Cf. également in J.-P. Rioux,
op cit, p. 316-319, l'article d'Hervé L'Huillier, « La stratégie de la
Compagnie française des pétroles ».
7. Yves Roland-Billecart constate ce fait, en ajoutant que cela
dut sembler suspect aux Algériens, qui, jusqu'à la nationalisation
de 1971, soupçonnaient les Français de ne plus faire d'effort.
Leurs tentatives propres ont également eu par la suite de
maigres résultas.
8. Sa construction semble avoir été décidée dans le plus
grand secret au moment d'Evian. Il ne fut opérationnel qu'en
1966.
9. La crise congolaise avait commencé l'année précédente. Il
semble à ce propos que les services de Michel Debré ont alors
bien œuvré en faveur de la partition du Katanga, parce que cet
exemple, s'il réussissait, démontrerait la viabilité d'une partition
du Sahara français. De même parla-t-on à nouveau de la France
et de certaines compagnies pétrolières quand le Biafra entreprit
en 1967 sa sécession.
10. Les relations de l'Algérie avec ses voisins tunisiens
s'annonçaient déjà fort mauvaises. Les conflits avec le Maroc
allaient eux déboucher sur des affrontements armés.
11. Sur ce point précis, voir dans l'étude de Monique Gadant,
Islam et nationalisme en Algérie, Paris, L'Harmattan, 1988, faite à
partir du Moudjahid, le chapitre sur le territoire national.
12. Le problème diplomatique était fort complexe et remon-
tait à des arbitrages franco-ottomans. Sur l'origine, nous renver-
rons à la thèse d'André Martel, Les Conflits saharo-tripolitains de
la Tunisie (1885-1910), Paris , PUF, 1965. Voir également le livre
de Nicole Grimaud, La Politique extérieure de l'Algérie, Paris,
Karthala, 1984.
13. Cf. M. Gadant, op. cit., p. 135.
14. Yves Lacoste, André Nouschi et André Prenant, L'Algérie,
passé et présent, Paris, Editions sociales, 1961.
15. Mais comme le fait finement remarquer Bernard Tricot,
Saad Dahlab oubliait que Ghardaïa est moins méridionale que
Marrakech, et faire de Dahlab un Saharien, un « bédouin du
Sahara » pour reprendre la formule de Lacouture, est un abus
évident.
16. Sur la question atomique, les Algériens étaient également
peu à même de juger, même s'ils protestaient contre les
menaces des retombées. En novembre 1961, Saad Dahlab alla
même jusqu'à parler d'une nécessaire coopération avec la
France dans ce domaine, qui déboucherait en toute logique sur
une bombe africaine.

N O T E S DU CHAPITRE V I

1. Officier, converti à l'Islam, connaisseur à la fois du monde


musulman en général et des particularismes maghrébins.
2. Ethnologue, ancienne animatrice du réseau du Musée de
l'Homme pendant l'Occupation, Germaine Tillon possédait dans
les années cinquante une connaissance en profondeur des socié-
tés maghrébines.
3. Cette anecdote significative est citée par Laurent Theis et
Philippe Ratte, La Guerre d'Algérie ou le temps des méprises,
Paris, Marne, 1974, p. 234. Voir également F. Dunand, op. cit.,
p. 208.
4. A ce sujet, des travaux prosopographiques c o m m e le dic-
tionnaire de Benjamin Stora offrent un p a n o r a m a des tendances
du nationalisme algérien. Ce qui a permis à Vincent Labouret de
constater, au cours de notre rencontre, que nos fiches étaient
mieux faites que celles qu'on possédait alors rue de Lille.
5. Au sein de l'équipe Joxe, Vincent Labouret était plus préci-
sément chargé de la liaison avec les diplomaties étrangères. La
position des Britanniques sur l'affaire algérienne, tout en res-
pectant la souveraineté de la France, était simple : ils souhai-
taient avant tout que les Français quittent l'Algérie, et, à la suite
de Suez, ne voulaient plus entendre parler de complications
avec le monde arabe.
6. Le CNR français était un front de partis politiques conser-
vant leurs personnalités. Le FLN ne pouvait admettre l'existence
de courants et demandait l'adhésion personnelle de chacun de
ses membres.
7. Cf. Ben Khedda, op. cit., p. 25. Le chapitre consacré à Tri-
poli est titré de façon significative, un peu à « la chinoise » : « Le
succès des négociations est fonction de notre unité. »
8. Des h o m m e s influents de l'ALN, c o m m e le colonel Saddek
(Slimane Dehilès) qui était désormais un proche de Boume-
dienne, n'avaient pas pardonné l'élimination de leur ancien
chef. Cf. F. Abbas, op. cit., p. 317. A ce moment, Ferhat Abbas
était d'accord p o u r avoir Krim c o m m e successeur.
9. Selon les sources, Houari Boumedienne avait alors 29 ou,
plus probablement, 36 ans.
10. Djounoud, au singulier djoundi, est le mot arabe qui dési-
gnait les combattants réguliers de l'ALN. Il convient de le distin-
guer de moudjahidine, qui a une connotation plus mystique,
puisque le moudjahid est celui qui est engagé dans un combat
sacré. A coté des djounoud, les irréguliers étaient n o m m é s
moussebeline. Quant à notre terme de fellagha, il venait de Tuni-
sie et se traduit par coupeurs de route.
11. Texte et commentaire in Mohammed Harbi, Les Archives
de la révolution algérienne, Paris, Jeune Afrique, 1981, p. 322-
332.
12. F. Abbas, op. cit., p. 318.
13. Figure un peu oubliée de nos jours, ce médecin psychiatre
antillais avait rejoint le FLN et exerça différentes fonctions à
Tunis. Son idéologie, exprimée dans des ouvrages comme Les
Damnés de la terre, permettait de croire dans les rangs de l'ALN
au rôle déterminant des masses paysannes algériennes dans la
révolution à venir.
14. De façon étonnante, l'alliance entre les héritiers de Bou-
medienne et Boudiaf a enfin eu lieu en janvier 1992, après bien
des aléas.
15. Jean-Luc Einaudi, La Bataille de Paris, Paris, Le Seuil,
1991.
16. Sources personnelles de l'auteur.
17. Cf. Charles-Robert Ageron, « L'opinion française à travers
les sondages », in J.-P. Rioux, op. cit., p. 25-45.
18. Significative à ce sujet est l'allocution du 12 juillet 1961.
Cf. Ch. de Gaulle, op. cit., p. 322-327.
19. Sur l'ONU, cf. l'article de Maurice Vaïsse, « Une guerre
perdue à l'ONU? », in J.-P. Rioux, op. cit., p. 450-462.
20. Les communautés espagnoles d'Algérie n'étaient pas favo-
rables au régime de Franco. Parmi elles, il y avait à Oran dix
mille réfugiés républicains.
21. C'est un chapitre sur Bizerte qui clôt la partie algérienne
de son Histoire des parachutistes français, Paris, Albin Michel,
1980.
22. La katiba était l'épine dorsale de l'ALN, réorganisée en
1956 sur le modèle d'une armée moderne hiérarchisée. Le mot,
identique à celui qu'au Liban on traduit par phalange (kataïeb),
correspond au français compagnie. Elle représentait 110 djou-
noud.
23. A peu près deux divisions.
24. Cf. le texte complet in Ch. de Gaulle, op. cit., p. 333-349.
25. Le pourcentage correspondait alors à une réalité démo-
graphique, mais qu'en eût-il été dix ou vingt ans plus tard?
26. Afrique action, n°57, semaine du 1 novembre 1961. Le
texte est repris par Ben Khedda dans son opuscule déjà cité sur
les accords d'Evian.

NOTES DU CHAPITRE VII


1. On peut lire à ce sujet le récent livre de Benjamin Stora, La
Gangrène et l'oubli, Paris, La Découverte, 1991.
2. Il faut ici se reporter à la grande synthèse d'Henri Alleg, La
Guerre d'Algérie, Paris, Editions sociales, 1981.
3. Bruno de Leusse insiste beaucoup sur cet aspect d'Evian. Il
s'agissait de négocier, et seuls des professionnels de la négocia-
tion pouvaient mener à bien le règlement de la guerre d'Algérie.
4. Cf. H. Alleg, op. cit., p. 385.
5. Ce dernier devait être assassiné quinze ans plus tard, sans
que cette affaire ait eu un lien avec la guerre d'Algérie.
6. Sur les indépendants, voir l'article de Thierry Billard, in
Rioux, op. cit., p. 218-224
7. Il faut passer par ses Carnets politiques de la guerre d'Algé-
rie, Paris, Plon, 1964, pour retrouver le climat de la négociation.
Nous lui empruntons ici nombre de notations significatives.
8. Claude Chayet m'a rappelé combien l'endroit était isolé et
dépouillé à l'extrême, sans journaux bien évidemment.
9. Les deux Mostefaï sont souvent confondus : celui des
Rousses était le cousin du docteur Chawki Mostefaï, qu'on
retrouverait quelque mois plus tard dans l'Exécutif provisoire à
Rocher Noir.
10. Selon Saad Dahlab, interrogé par Jean Lacouture en 1984,
un militaire obscur, représentant les combattants de la cin-
quième wilaya, vota également avec eux contre le projet.
11. Cf. Ben Khedda, op. cit., p. 35.
12. Cf. F. Abbas, op. cit., p. 321-322.
13. Cf. B. Tricot, op. cit., p. 304.
14. Les points plus particuliers des accords d'Evian seront
détaillés dans les chapitres suivants, où l'on s'efforcera de regar-
der d'un peu plus près leur application.
15. Ch. de Gaulle, Mémoires a 'espoir, Paris, Pion, 1956, p. 135.

NOTES DU CHAPITRE VIII


1. Pour les Français de métropole, les accords d'Evian étaient
et demeureraient, qu'on le veuille ou non, le traité de la paix en
Algérie. Pour le chef de l'Etat en revanche, il était bon d'insister
sur le fait qu'il s'agissait d'accords et non d'un traité franco-
algérien. Il le répétera dans ses Mémoires d'espoir. Cf. Ch. de
Gaulle, Mémoires d'espoir, p. 305.
2. De la même façon, célébrant le primat de l'action armée,
on créa une journée du Moudjahid, le 20 août, pour rappeler les
sanglants assauts du Constantinois en 1955.
3. La mémoire française n'identifie plus désormais que deux
dates, le 1 novembre 1954 et le 19 mars 1962. La seconde est
devenue en outre un enjeu de mémoire important. Voir l'article
de Frédéric Rouyard, « La bataille du 19 mars », in J.-P. Rioux,
op. cit., p. 545-552.
4. La formule est récurrente, à l'époque comme plus tard,
sous les plumes de l'Algérie française.
5. Les deux textes se trouvent in Ch. de Gaulle, op. cit., p. 391-
395.
6. Cf. Th. Billard, art. cit., p. 224.
7. Le scrutin eut lieu le 8 avril et Michel Debré démissionna le
14.
8. Découverte qui permettait en effet de conserver un leader
algérien dont l'appartenance au FLN était « présentable ».
9. Le commandement en chef en Algérie fut lui assuré par le
général Ailleret, puis par le général Fourquet.
10. Le général Buis a toujours offert des analyses incisives sur
l'Algérie. Sur cette période, voir les entretiens avec Jean Lacou-
ture, sous le titre Les Fanfares perdues, Paris, Le Seuil, 1975, en
particulier p. 223-244.
11. La fusillade de la rue d'Isly a donné lieu à une abondante
polémique entre partisans et détracteurs de l'OAS. Il est en fait
difficile de savoir qui a véritablement commandé le feu, et la
thèse de la provocation a été retenue malgré des témoignages
contradictoires. On se souviendra ici des images saisissantes de
cette journée, et de la voix qui demande, désespérément : « Un
peu
le le d'énergie,en
lieutenant mon lieutenant,
question halte
est un au feu! »ou
Européen Selon les versions,
un musulman...
12. Le thème de l'iniquité du référendum est par exemple
récurrent chez Jacques Roseau, président du Recours, princi-
pale association de rapatriés.
13. En 1965, la minorité blanche de Rhodésie proclama unila-
téralement son indépendance et se maintint jusqu'à la fin des
années soixante-dix, adossée au régime de Pretoria et à l'empire
portugais.
14. L'épisode a été raconté en détail par Fernand Carreras,
L'Accord FLN-OAS, Paris, Robert Laffont, 1972.
15. On prévoyait la participation des Européens à la force
commune de maintien de l'ordre, mais il ne leur était de toute
façon pas interdit de se porter volontaires...
16. Ingénieur de l'armement, il avait travaillé dans l'aéro-
nautique sur une base saharienne. Lui aussi était un homme de
l'ultime épopée saharienne, mais ce furent des motifs de poli-
tique générale qui le firent agir.
17. Sur cette complexité des origines de ceux qu'on appelait
les Français d'Algérie, voir le livre de Joëlle Hureau, La Mémoire
des pieds-noirs de 1830 à nos jours, Paris, Olivier Orban, 1987.
18. L'appellation de sépharades (espagnols en hébreu), cou-
ramment utilisée dans la France d'aujourd'hui pour désigner
tous les juifs venus d'Afrique du Nord, est impropre et ne traduit
pas la complexité du judaïsme maghrébin d'autrefois.
19. Il ne fut rétabli qu'en octobre... 1943
20. Le FLN ne développa jamais de discours hostile aux juifs
et chercha parfois à nouer des contacts avec les Israéliens. En
revanche, Ben Bella, par solidarité arabe et amitié avec Nasser,
reprendra le thème de la lutte pour la Palestine, proposant
100 000 combattants algériens, plus que l'ALN n'en avait jamais
pu rassembler contre la France. Cf. M. Harbi, op. cit., p. 328.
Plus tard, l'antisionisme virulent de l'Algérie indépendante fera
naître un antisémitisme aujourd'hui très présent et absent aux
origines du soulèvement de 1954.
21. Certaines mentions laissaient bien des interrogations.
Ainsi « les Algériens de statut civil de droit commun sont en
droit de se prévaloir de leur statut personnel non coranique
jusqu'à la promulgation d'un Code civil à l'élaboration duquel
ils seront associés ».
22. En 1282, les Français de Sicile qui accompagnaient le roi
Charles I d'Anjou furent massacrés par milliers.
23. Jacques Soustelle, Vingt-huit ans de gaullisme, Paris, La
Table Ronde, 1968, p. 298-299.
24. Cf. Bruno Etienne, Les Problèmes juridiques des minorités
européennes au Maghreb, Paris, CNRS, p. 292-300.
25. Cf. M. Harbi, op. cit., p. 364.
26. Entretien avec René Brouillet le 6 décembre 1991.
27. Vice-président de l'Assemblée nationale, le bachaga Boua-
lem devait être la figure marquante des Français musulmans, en
particulier à travers un livre, Mon pays la France, Paris, France
Empire, 1962.
28. J. Soustelle, op. cit., p. 299.
29. On trouvera tous les éléments du débat idéologique de
Tripoli chez Mohammed Harbi qui y prit part. Les analyses
marxisantes sont sans sans doute l'aspect le plus vieilli du livre
fondamental de Harbi. Cf. M. Harbi, op. cit., p. 330-338.
30. Cf. M. Harbi, op. cit., p. 323.
NOTES DU CHAPITRE IX

1. Il s'agissait de matériel soviétique fourni par l'Egypte.


2. Cf. J. Soustelle, op. cit.
3. Entretien avec Yves Roland-Billecart le 6 décembre 1991.
4. Les détails de l'affaire pétrolière après Evian sont exposés
dans l'ouvrage déjà cité de Nicole Grimaud.

NOTE DE LA CONCLUSION

1. Cf. l'article de Gilles Kepel dans Libération du 22 janvier


1992, qui, sous le prétexte de parler de l'islamisme en Algérie,
évoque longuement les frères musulmans d'Egypte.
Cet ouvrage a été réalisé par la
SOCIÉTÉ NOUVELLE FIRMIN-DIDOT
Mesnil-sur-l'Estrée
pour le compte des Éditions Orban
en février 1992
Imprimé en France
Dépôt légal : février 1992
N° d'impression : 19987
Immigration ou intégrisme, chacun cherche désormais
dans la guerre d'Algérie la genèse de nos problèmes
contemporains. Mais c'est dans le règlement du conflit
qu'il faut retrouver les éléments prémonitoires de nos
relations tumultueuses.
Jérôme Hélie, connu pour la rigueur de son enquête
sur les militaires français, a repris le dossier à zéro. Il a
rencontré les participants aux négociations d'Evian,
exploité les dossiers et rassemblé des informations épar-
ses. Il retrace l'histoire secrète de nos multiples abandons :
la base de Mers el-Kébir, le centre d'essais nucléaires de
Reggane et le pétrole de Hassi Messaoud.
En mettant en perspective les enjeux politiques, éco-
nomiques et humains de la paix en Algérie, Jérôme Hélie
écrit une nouvelle histoire des rapports passionnés entre
la France et l'Algérie.

Les délégations à la conférence d'Evian.


Au premier plan, MM. Buron, de Broglie et Joxe
(de gauche à droite).
A l'arrière-plan, la délégation du FLN avec Belkacem Krim
(2e en partant de la gauche).
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