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LA VIE MIRACULEUSE

DE S- PATRICE.

ÁRCHE VESQUE,

ET PRIMAT D'HYBERNIE.

AVEC L'HISTOJRE
& la Description du Purgatoire ,
les Remarques & '^Rencontres
que Louis Enius y A&j&ites , son
Entrée sa^ííorùe -^rés avoir
rcfìfléaux tourmens V'^j^/tons
des malins Esprits. '**jSSJ^
Ouvrage tres*utile SûjheceíTaire â ceux
qui desirent imiter les Saints.
Mis «n FrMfois, f<tt k I{-P. Fr. B0V1 L L ON,
4t l'Ordrc d* S. Vunf,isy &^4cheLtycA Tbi«legie.

A PARIS,
Chez Charles Fosset, rue S.Jacques,1
à la Resutrection, ptés S- Benoist.

M. DC LXXXIII.
AFEC APÏRQBATÌON.
AVIS ÀV LECTEVR

0 N cher LeEteur , lors


que cette Hifioite esty?-
nu'ê entre mes mains }a la
fa<veur de quelque per/onne de mes
amis) mon premier dejjein nétoit
que d* en faire une fìmple ver/ton,
ainsi que fen avois été prié, pour
satisfa ire a la devotion }ouà la cu
riosité de quelques-uns. Neant-
moins commefay rencontré quanti
téde choses excellentes , qui conve-
noientàmonjujetAans lesAuteurs
dignes de foy , qui traitent de cette
m enìe matièreJ 'ay été bien a ise de
t'en faire part. C'eftce qui ma con-
viéde m étendre davantage en cer
AVIS AU LECTEUR.
tains endroits , queje ne pensais w
commencement de' ma tache en
à!autres de retrancher par discre
tion, ce quijembloit choquer la ve
rité de l' HiBoire, & ains je me
suis donné plus de licence que ne
souffre une Traduction : non pas
telle pourtant que je me /ois eloi
gnéde l esprit ou du dessein de f Au .
teur quejavois en main, dam lex
trait que yen ayfuit ,fìmn en quel*
ques circonBances , qui ne conve-
noientpas, & qu ila fallu accorder
avec les anciennes Histoires deso-
celin , quia fait la Vie de saint Pa
trice. Si le Livre tesemblepetit,
tu tesouviendras, qu encor que les
gros volumes remplissent mieux les
Bibliothèques des hommes doctes,
que les mediocres ou les petits , ils
ne Jòntpas pourtant toujours les
AVIS AU LECTEUR;
plus miles, quoy qu'Us (oientpar
fois les pins efìtme\ de ceux qui
n'en jugent que par la couverture.
Le bon Hermite qui n'avoit qu'un
livret de troisfuëilles, ne laijjà pas
delt rendre autant ouplusfRivant
eu la science des Saints , que ceux
qui vieillissent parmy les Livres,
dans les grandes Bibliothèques ;
ceux qui vayentla pierre d'aimant,
fans en connaître l'efficace y n'en
font non plus d état que d'un cail
lou, ou d'unepierre des carrieres\
mais quand ils fçavent par expe*
rienceyla secrette vertu qu'elle a de
la naturesattirer le fer ksoy , &
quelques autres metaux , ils com «
mencent alors de l'avoir en eflime.
Ainsi je dis quefi tu nìconfideres ce
Livre qù enfa fitrface fxns passer à
VintcUignce de ce qù il contient, tu
aiij
AVIS AU LECTEUR.
tienferaipas ïestime qu'il merite.
{Mais fi de fécorce tu passes l la
moelle , appliquant sérieusement
ton esprit À la leEture tpour com
prendre les merveilles qu'il con
tient en sòyytu changeras d'avis en
le Usant , & le priseras k fa juste
valeur*
íîîîiîîtl liiiitiiii .

PERMISSION
du R. Père Provincial.

NOUS soussigné Docteur en


Théologie de la Faculté de
Paris, Ministre Provincial, 8t Com-
missaire General de la grande Pro
vince de France, de l'Observation
de Saint François , avons permis de
permettons au R. Pere François
B oûillon , Bachelier en Theologie,
J&eligieux du même Ordre, de metr
tre en lumière un Livre, intitule,
V Histoire de U Viey & du Purgatoirt
de S. Patrice, Archevesque & Primat
<F Hyhernie ,mise en François par fa
diligence & son soin. F a i t en nô*
tre Monastère de sointe Claire , au
Fauxbourg Saint Marcel lez.Paris,
le vingt, septième Novembre 1642,
jfPPRO'BA T 10 N
des Doffeurs.

NOUS soussignez Docteurs


en Théologie, de la Faculté
de Paris, certifions avoir leu un
Livre, intitulé , La Vie , Ui Miracles,
& le Purgatoire de Saint Patrice, &c.
mis en François par le Reverend
Pere François Bouillon, Bachelier
Cn Theologie, dans leqtíel nous n'a.
vonsrien trouvé qui fut contraire à
ia Foy&aux bonnes mœurs. Fa it
à Paris ce íeptiémeDecembre 1642.

E.Du Fresne de Minc*.

P, Coppin,

L'HISTOIRE
LHISTOIRE

LAVIE

MIRACULEUSE

D£ S.PATRICE

E T &

DU purgatoire:
■———:

CHAPITRE PREM^TER.
NTRE le Septentrion &
l'Occident/llyâuneflíIe qu'on
appelle Hybernie , 'smais plus
communément l lande. Cette contréese
nommok aurrefois , par le respect l'Iste
A
2 LA VIE
des Saints , parce qu'un grand nombre de
ses habitans étans éclairez des lumieres
surnaturclles,adoroientle vray Dieu, ex-
posoient genereusement leur vie , pour la
défense dclaFoy Catolique, à la fureur
& à la rage d'un Tyran cruel, à qui le nom
de Chtétien étoit aurant exécrable , que
dans la pensée de ces peuples il écoit ve
nerable. C'étoit en quoy ils çflayoient pat
un reciproque amour , de rendre la pareil
le à l'Aureur de leur estre , qui avoit si li
beralement prodigué son sang & sa vie,
pour nous garantir de nos mal'heurs , Sc
nous affranchir d'une mort eternelle, à la-"
quelle nous étions tous engagez , par la
revolte de nos premiers ayeuls : Aussi est-
ce en cela que c insiste le plus haur point
& l'amour des fideles.
A l'opposite de cette Ifle, du côté de la
Grand' Bretagne, que nous appelions au-
jourd'huy Angletetre , ptés le rivage de
lamerHybcrnique,ily a un petit village
~p\*u habité,cjui s'appelle Empthor en lan-
gueVtrr^aire du Pays. C'est en ce petit lieu
champestrc" que prit naissance un jeune
homme U \avantageuíement patragé des
dons 5t des, graces du Ciel, qu'encor qu'il
s'efforçast ífelon son pouvoir, decouvrir
les saintes /actions de fa vie exemplaire,
sous la cendre d'une humilité sainte : tì«
DES. PATRICE. 3
chant de ne les pratiquer qu'à laVeuëde
Dieu, qui penetre les cœurs & juge des
pensées aussi bien que des œuvres : nean
moins il ne les pûc si bien cacher, que leur
éclat brillant ne parût beaucoup aux yeux
des hommes. Ce qui le rendoit d'aurant
plus recommandable à tous en cet âge,
que rtrement une excellente vertu & fa-
gesse se rencontre accompagnée d'une
grande jeunesse. La lecture des belles
actions des Saints occupoit la meilleure
partie de son téps , mais fur tour il s'étu-
aioir si soigneusement à la parfaite imita
tion de leurs vertus, qu'il évita heureuse
ment les écueils dangereux, qui suivent
ordinairement lajcunefle, & qui les pté
cipitent souvent dans des labyrinthes
étranges; au moins les faisant pancher au
libertinage , lej disposent à une cheure
\ rnal'heureuse.
II y avoit en ce temps vis-à-vis de fa
maison une jeune Demoiselle Françoise,
qui s'appelloirConchese, qui menoit aussi
une vie solitaire & retitée, & vivoit cn
une si haure estime de vertu , qu'encore
que le Ciel I'eût si avantageusement par
tagée des dons narurels , qu'elle piísoit en
repuration de la plus ravissante beauré
de toures les Dames de cette conttée :
neanmoins ses vetrus,& les exemplesde
^ LA VIE
sa Vie innocente, h rcndoient si recom-
mandable à tour le monde , qu'ils ternis-
soient presque entierement le lustre de
cette excellente beauté ; de sorte que ce
qui sembloit le moins estimable en ce petlc
miracle denature, étoirl'éclarde son visa
ge , qnoy que capable cependant d'animer
les rochers , & de donner du sentiment
aux marbres. Ce jeune homme ayant joui
quelque temps de la conversation de cet
te innocenteDcmoisclle [avec les respects
&la modestie possible] 8c reconnu les me
rites d'un objet si charmant, fçachant au
vray que le Sacrement de mariage le met-
toit à couvert du peril où la vue trop fre
quente d'une parfaite beauré le pouvoit
reduire , resolut enfin de la rechercher
pour épouse, ils en viennent au pourpar
lers les parens prennent jour de part 8c
d'aurre pour s'assembler , & deliberer fui
cette affaite , qu'ils conclurent fur lc
champ, &C bien- tôt aprés effectuerent cet
heureux hymenée, d'aurant plus volon
tiers, que chacun d'eux de son côté esti-
moir gagner en ce rencontre.
Ces deux vertueux amans vécurent quel
ques années ensemble avec beaucoup de
contentement & tres-gtande satisfaction
l'un de l'aurre , quoy que fans obtenir les
fruits de leur mariage , qui s'appelle dans
DE S. PATRICE. /
le ménage,/* paix des martes Certe peti
te disgrace obligea cette Tertueuse De
moiselle d'adresser ses vœux au Ciel pour
implorer son secours, faisant de tresar-
dentes prieres à Dieu , qu'elle accompa-
gnoit souvent de ses larmes , de benir leur
couche nuptiale, d'ôter les obstacles de
leur bon-heur, & leur donner un fils, qui
ne degenerast en rien des vertus, ny de la
saintete de son Epoux. Oc comme les re-
questes des justes font benignement écou
tees du Ciel > & favorablement reçues de
vant le trône adorable de la Divine Maje
sté, qui se plaist fort d'estre importunée
par les prieres des Saints, à peine eur- elle
poussé les élansdans la ferveur de son zélej
qu'elle obtint enfin l'octroy de sa juste de-
mande:sibien queDieu luy donna Patrice,
qui prenant naissance de ses couches,vinc
au monde comme un beau Soleil rayon-
' nant de lumiere , & qui foîtant de son
Orient chasse l'obscurité des ombres Sc
-des tenebres , qui voiloient la beauré de
la tetre , parce que des rayons éclatans de
fa sublime doctrine, il de voit dissiper les
épaisses tenebres , & les nuages de l'Idola-
trie,qur e'toit lors en triomphe en cette
conttée , reduisant doucement les esprits
les plus obstinez de l'Evangilc à la parfai
te connoissance de la vraye ReligionChre-
tienne. A iij
6 LA VIE
La creance du vray Dieu etoít si rare et»
ces quartiers pour lors, & le Christianis
me si peu en asseurance, que se declarer
Catoliquc ou Chretien , étoit un crime
capital, qui netrainoit rien moins apres
soyque sa ruine & sa perte. Aussi les
parens de Patrice le baptiserent - ils se-
crettement : car encor qu'à l'ezterieur ils
semblassent estre dans l'esclavage d'une
Babylone malheureuse , ainsi que le reste
des habitansde cette Iíle, dans Tinterieur
pourtant te quant à la pratique des vertus
Chtétiennes, ilsestoient vrayement Ci
toyens de la Celeste Jerusalem.
Or comme ils n'ignoroient pas que la
fin principale du mariage est la
tion des enfans pour succedera l'heritage
desPeres, voyans que ía Divine bonté
ayant à gré leurs vœux , & accordé leurs
requestes, a voit beny leur couche nuptia
le d'une heureuse lignée, leur donnant Pa
trice, & deux belles filles pour succeder à
leurs biens , lassez de vivre dans les tracas
du monde, ils resolurent ensemble de me
ner un aucregentede vie, êeplûtost An
gelique qu'humaine. De sorte que tous
deux faisans voeu de chasteté , Conchese
dans ce saint propos se retira dans un
Cloistre, & se fit Religieuse : & son Epoux
dans le même dessein se piesentant auxOr-
DE S. PATRICE. 7
dres , se fit Prestre , si bien que l'un & l'au
tre finirent heureusement leurs jours au
service de Dieu , affranchis des dangers 5c
des grands embatras du siecle. Ce gene
reux dessein ne s'accomplit pas pourtant
fans beaucoup de sensibles regrets & de
cuisantes larmes , tant de leur part, que du
côté de ceux de leur connoiílànce, qui ne
pouvoient souffrir s"nscnnuy la dure se.
paration d'une fi sainte Compagnie.
Cependant Patrice , qui estoit encore
d'un âge tendre & enfantin , fur commis à
Ja turelle & conduite d'une sienne tante,
déja fort avancée en âge : & comme Dieu
fait souvent connoistre aux hommes les
furures merveilles qu'il veur operer par le
ministere de ses fervireurs par quelques si*
gnes visibles & sensibles , voulant faire pa-
roistreau monde les faveurs & les oraces
dont il vouloit orner cette ame innocente,
Iuy communiqua liberalement ses dons
en abondance, auparavant même qu'il eut
oleine liberté de la langue pour parler, &
qu'il pût distinctement articuler ícs paro
les, pour luy faire quelque requeste. 11 nc
déplaist pas à fa Divine bonté que l'on
croye qu'elle se soie declatée amie de Pa
trice, non point par une feinte simulation,
comme font les mondains de ce siccle,mais
dans les veritables effets qu'elle luy fait
S LA VIE
sensiblement éprouver de sa bien- veillan-
ce.En voicy une preuïC assez remarqua
ble ce me semble.
Gormas natif d'un perit village voisinde
ce Saint, étant aveugle de naissance, im-
portunoit fans cesse le Ciel par prieres ,
qu'il fe montrât pitoyable à ses vœux, luy
ouvrant lesyeux pour voir & contempler
ses beaurez,& jouyr de la clarté des lu
mieres du Soleil, afin de louer l'Aureurde
ces rares merveilles ; Comme il étoit un
jour dans la ferveur de son Oraison, il en-
tendit une voix parmy l'air retentir à fes
oreilles, qui luy commanda d'aller trou
ver Patrice,encor petit enfant, & nouvel
lement baptisé, lequel luy imprimât par
trois diverses fois repetées le signe de la
sainte Croix sur les yeux, dont un defaut
naturel l'avoit fatalement privé: ce qu'il
experimenta avec contentement:car ayant
obey à la voix qui luy parloir , il obrint
heureusement les fruitsde ses prieres, Dieu
faisant connoistre par ce miracle les pro
diges fururs qu'il devoir operer au mon
de par l'entretnise de ce sien serviteur.
Cette méme bonté souveraine aurenri-
que encor cetre verité par une aurre mer
veille , sinon plus signalée, au moins plus
étendue, Sc plus publique que cette pre
miere , & bien.plus haurement louée des
DE S. PATRICE. 9
spectateurs qui en admirerent Ic prodige
confirmé- Le miracle fur rel.le Ciel, ou
l'inclemence de l'aix, ayanteouvert de né-
ges toures les tetres de cette conttée , Sc
venant à se fondre & à se reduire en eau li
quide,* kfaveur des rayons duSoleil,ils'en
forma comme un petit deluge qui inon
da toure la surface de la tetre de ce pays,
& serpentant d'un cours rapide de village
en aurre , ravageoir les campagnes , inon-
doit les champs, & noyost les maisons : lî
bien que celle de Patrice étoit fur le point
d'estre bouleversée par tetre, ic sapée par
les fondement. Alors ce jeune enfant- qui
à peine pouvoit lors atteindre l'âge d'on
ze à douzean*, voyant un si étrange desa
stre, armé d'une constante Foy, fit le signe
de la sainte Croix sur les ondes furieuses
de ce petit deluge , & fur le champ, à la
vûë de tour le monde,les eaux se retirerent
dans le sein dr la mer, & la tetre demeu
ra aptés aussi seiehe qu'au plus fort des
chaleurs de l'Bté.
Etant un peu plus avancé en âge, Sc en
trant dans l'adolefcencc, son esprit inno
cent commença à se polir , fie à se perfe
ctionner de plus en plus. Ses exercices
plus ftequens & plus ordinaires étoient
les jeûnes, les veilles,& le* mottification*
de ses propres sentimens , & de fa chair,
20 'LA VIE
pour conserver saintement à Dieu, la cha
steté du corps & la pureté de l'cfprit : aussi,
enfit'ilun vœu particuliet, pour s'offrir
plus purement à la Divine Majesté comme
victime innocente en toures les persecu
tions qu'il se preparoit à souíFrir,sans met
tre en consideration le pesant poids de ses
éminentes vertus , ny les haurs merites
qu'il s'étoir déja acquis parla pratique de
ses bonnes œuvres, en quoy consiste l'cx-
cellence de la perfection Cbté tienne, & le
plus haur point d'an parfait amour de
Dieu, de s'oublier soy-méme pour le sujet
que Ton aime cherement.
Inexperience commune fait voir comme
Dieu par fois traite avec moins de carcíTcs,
& plus de rigueur ceux qu'il aime tendre
ment , que beaucoup d'aurres qui luy font
indifferens, même qu'enfin il rebute cora-
me ses ennemis, car comme l'or sortant de
ses mine-, ainsi qu'une terte commune se
purifie dans le creuset, aufll les vrais ser
viteurs de Dieu s'épurent dans le feu des
afflictions, & se raffinent parmy les fiâmes
des souffrances. C'estjustement ce qui ar
riva à ce jeune Adolescent, lors qu'envi
ron à sage de seize ans, il se promenoir un
matin à la fraischeur sur le rivage de la
mer avec quelques siens compagnons , re-
cuansle Psaurier ensemble , il fur prispa;

ÍL
DE S. PATRICE. iî
des pirates qui côtoyoient cette Iflc , £c
avec luy tous ceux de fa fuite emmenez ca-
ptifs, fans aurre resistance, ny espoir de se
cours que duCiel. Car Come ces Piraresra-
vis d'une telle prisc,craignoicnr qu'elle ne
leur échapât, ils Ce realncerent si prom-
i ptement dans leur Vaisseau pour singler en
haure mer , qu'il ne leur fur pas aisé de fe
sauver de leursmains. Patrice vint aborder
aux confins d'Hybcrnie, où il fur vendu à
|* prix d'Argent , comme un aurre Joseph, à
1 un Princedecette lfle,ces voleursle rejet-
tant de leur Vaisseau, comme inurile, &
plus propre à la garde des bêtes, qu'à quel-
u'aurre exercice plus relevé : auffi luy
onna-t' on cet employ peu honorable.
Mais comme iletoit parfait imitateur da
Sauveur du monde, qui nous a laissé les
exemples d'une humilité sainte , cette ru
stique charge luy fur fort agreable.
Or comme l'amour de Dieu trouve plus
d'éloquence dans la solitude,& les deserts
écartez des villes & des bourgades, que
parmy la foule fie l'affluence des habitans
des citez, il occupoitla meilleure partie
des jours & des nuits aux entretiens avec
Dieu, & dans les doux transports de son
saint amour; en sorte qu'il se íervoit de
toures les choses creées pour honorer son
culte , fie publier ses adorables merveilles.
12 LA VIE
Il drefloîc souvent des Temples Sc des
Aurels à la Divine Majesté de branches
d'arbres,& de rameaux enjolivez de fleurs,
& se servoit même de campagnes desertes,
pour plus souvent luy reiterer le» offran
des de son cœur, Sc luy faire un sacrifice
agreable de toures les actions de fa vie ,
avec mil sottes d'actions de graces , SC
plusieurs Cantiques de louanges, dont il
raiioit retentir l'air , & resonner les ro
chers.
Le nombre des troupeaux qnî avoieat
été commis à fa conduite. & à fi garde dés
le commencement de son esclavage f pa-
roiífant à veíied'œ 1 multiplié de joui à au
tre, vint à U connoisîance de son maître,
aussi bien que l'eelat de ses rares vertus.
Car comme dans l'obfcurite! d'une nuit
sombre, il écoit dans son lict pour prendre
re",os, il vit en songe durant son sommeil,
son esclave Patrice tour rayonnant de lu
miere, de la bouche duquel sortoit une
triple flamc fort éclatante , quifrapant sur
ses deux fliles de ses rayons , les embrafoit
de son feu,& les reduisent en cendre, le
laissant seul libre sans le toucher de fa cha
leur. 11 s'éveillecn sursaut fort confus, &
étonné d'une vision si extraordinaire, rê
vant le reste de la nuit fur les mysteres de
fou songe. À peine vit-il paroistrç la poin»
DE J. PATRICE. >/
te de l'Aurote, qu'il depêcha un valet vers
son Esclave Patrice , pour l'obliger de ve
nir à luy, auquel il raconta parle menu les
merveiJes qu'il avoit vûës dans son íom-
meil.avec instantes prieresdr luy cn expli
quer le mystere. Ce S. Pe? sonnage obeys-
sant volontiers aux dtsirs curieux de ce
Prince, repond hardiment & d'un courage
asteuté , lans apprehender lesuccez qui
powroit atriver de son discours : Que cet
te triple fiante qu'il avoit vâè'en songe du
rant son sommeil, n'étoit aurre choie que
la Fr,y du Mystere adorable de la tres-sain*
teTnn ié, que dés un long-temps il avoit
esté inspiré de prei"chcr,àluy & à ses filles:
mais parce qu'il ptévoyoit que sesfoibles
paroles ne devoient faire aucune imptes-
sion efficace sur son esprit obstiné , pour
luy persuader forterrient la croyance du
mystere ineffable, la fíame ne le devoit nul
lement toucher de ses lumieres, & ainsi il
coutroit fortune de mourir mal heureuse
ment dans l'aveu^lement de son infideli-
té ; mais parce que ses deux filles se dc-
voient rendre souples & flexibles aux se
montes du Ciel , & à ses voix , & se laiïïer
vaincre à la foi ce des raisons & des veritez
Chrétiennes, qu'il leur annonceroit pour
les defaHuser , ©ieu permettroit par sa
bonté liberalle, qu'elles fussent éclaitées
B
LA vin
des lumieres de la Foy , & embrasées des
fiames de son faint amour, pour un joue
parvenir heureusement à la fin pour la
quelle elles avoient esté creées & noutries.
Et aptésce discours, prenant congé de son
Maître, il s'en retourna à ses troupeaux",
luy laissant l'esprit si ptéoccupé & con
fus de l'explication de cet Enigme , qu'il
avoir peine à se resoudre s'il 1c devoitre-
compenser deroures ses peines passées, ou.
bien s'il le de voit châtier, & punir fa te
merité pour les. choses étonnantes qu'il
luy annoríçoit, qui atri verent ponctuelle
ment, ainsi que le Saint avoir predit.
Ce vertueux Personnage mena cette vie
rustique & champestre quelques années
dans un grand repos &r tranquilitéd'es-
prir , jusqu'à tant que Dieu ne le voulant
plus si solitaire qu'il étoit , commit son
Ange Gardien, nommé Victor, pour luy
faire compagnie dans ce desert , où il n'en
avoir aurre que ses t roupeaux,& quelques
bêtes sauvages qui par fois le visitoient.
Er avec cet esprit bien-heureux,il pouvok
communiquer familierement tous ses des
seins ,& se consoler doucement dans son
esclavage.
Or comme st passoit ks-nuits presque
entieres en ferventes jÉHêres *&atriva
qu'en une,entre Icsaut.res,tl fuç ravjrdaa»
DE S. PATRICE. js
on divin transport x>u extase , où il vit
comme dans une belle glace, ou miroir
bien poly, un homme grave, Sc de pre
stance majestueuse : l'habit éV l'équipage
luy fir connoistre qu'il pouvoit estie dece
pays-lì, & il luy sembla à sa mine, qu'il
luy apportoit une lettre, ce qui l'obligeadc
l'aborder de plus ptés pour en voir l'in-
scriprion, qui portoit ces paroles : C'est icj
la voix de tour le peuple d'H) berme, & com
me il l'eur ouverte pour voir ce qu'elle
contenoir , il luy fur avis qu'il y lisoit,
que rousles babitans d'Irlande, hommes,
femmes, enfans, petits & grands, l'appe-
loient à eux , disant : Patrice, nous vous
frions tons ensemble, que vous ver.ie\prow
ftentent à nôtre secours , pour nous affran
chir par pitié , du joug miserable sous le
quel nous soupirons, & sommes detenus cow
me esclaves. Revenant à soy de ce sommeil
extatique , il consulta son Ange Gardien
sur ce qu'il devoit faire en cette pressante
necessité , où il s'agissoit du salur des peu
ples de cette Ifle, le priant de plus, de fai-
ic en forte qu'il pût estre racheté en bref
de la' captivité qui l'atrestoit en ce lieu,
ménageant doucement fa delivrance , par
ce qu'il desiroit - ardemment secourir le
pays en ce renccmtre.où il temoignoit par
ses plaintes avoir besoin de son assistance.
B ij
iS LA VI B
Son bon Ange con noiíTant la constance
áe sa genereuse resolurion > lujr enseigna
une caverne , où il fúy ordonna d'entrer
pour y prendre aurant d'Or & d'Argent
que bon luy sembíeroir , & qu'il jugeroit
estre necessaire pour obtenir sa delivran
ce. Ce qu'il fit aussi promptement qu'il de-
firoit passionnement sa franchise ,& ainsi
de ces deniers miraculeusement trouvez,
il paya entierement sa rançon > & sans
differer beaucoup de temps , disposa tou
tes choses necessaires pour et voyage desi
té. Auparavant neantmoins que de pren
dre congé du Prince qui avoit esté son
Maistre 1e temps de Con esclavage, il fit se-
crertement baptiser ses deux filles, aptés
les avoir suffisamment instruites desMy*
steres de nôtre Religion Catholiques , 8c
des principaux points de la Foy qu'elles
devoient professer au Baptême.
Or quoy qu'il eût un ttes-ardent defic
de voir fa chere patrie, de laquelle il étoit
absent depuis un si long-temps,rpour s'af
fermir neanmoins davantage en la doctri
ne de l'Evangile, &. s'éclaircir de plusieurs
difficultez qu'il pensoit ne sçavoir pas as
sez nettement ; (quoy queceluy qui sçaic
parfaitement aimer Dieu , peur dire qu'il
n'ignore rien de çe qu'il doit sçavoir )
neantmoins il voulur premierement fairo
D£ S. P ÀTRICE. s?
un voyage en Franee où il vint visiter
S. Germain Evesque,qui 1e teceut si cour
toisement, & luy témoigna tant de bien
veillance, qu'il l'engagca insensiblement
à demeurer avec luy , où il séjourna en
viron l'espace de dix-huit ans , s'adonnanc
soigneusement à la pratiquede l'Oraison,
& à l'étàdedes saintes lettres. Au bour de
ce temps là , il luy fit recevoir les Ordres
íacrez , & l'admit au Sacerdoce, luy don
nant ordre & licence de ptécher le Saint
Evangile dans .toure l'etendue de son Dio
cese : Et quelque temps aptés prenant
congé de luy , ils se separerent avec de fi
sensibles regrers de part & d'aurre , que
tous deux furent contraints de le temoi
gner par leurs larmes.
Continuant son voyage de France, il al
la trouver S. Martin Arthevesque de
Tours, qui étoit propre frere de Conche-
sese mere;& daurant que ce saint Prelat
avoit esté Religieux au commencement de
son Sacerdoce , il luy conseilla d'en pren
dre l'habiti poar mieux s'inftruire, & se
former plus exaòtemeut dans les exercices
spirituels t & s'affermir plus fortement
dans la pratique des vertus. A quoy Pa
trice o'beïilaat volontiers & sacs repu-
gnance, se retira dans un Cloistre de Reli
gieux^ se fit Moine, où il mena une vie si
jf Z A VIE
téguliere ic si exemplaire, qu'il sic parfai
tement cotrespondre, & ses mœurs 5c ses
actions au saint habit qu'il portoit.
Aptés avoir passé quelques années dans
l'éttoite observance des vœux solemnels
qu'il avoir protesté en cet état , il sç reso
lur de communiquer avec S. Martin son
oncle, sur un pieux & Ioiiablcdessëin,que
des assez long-temps Dieu ldy avoit inspi
té cnl'ame, luy déclarant le zele fervent
qui le poussoir d'entreprendre le voyage
de Rome pour visiter par devotion & pie
té les saintes Reliques des bien-heureux
Apôtres, & des Martyrs qui font conser
vez en cette sainte Cité,& baiser humble
ment les pieds de fa Saintete', Vicaire de
Jesus » Christ en tetre , & successeur de
S. Pietre , afin que l'aurhorité de ce saint
Prelat intervenant à saprierc,jointe à cel
le de son cher Maître S. Germain, qu'il y
employa pareillement, il pût obtenir plus
aisémentla licence necessaire desonSupe-
rieur pour faire ce voyage.
Ce saint projet luy succeda aussi heu
reusement qu'il le desiroit avec zele, par
ce que l'on jugea sa demande si raisonna
ble & si justc , qu'elle portoit son appro
bation avec soy.
Prenant donc 1a licence de son Supe-
rieur , & l'agrcemcnt de tous fes freres
DE S. PATRICE. 19
Religieux, aptés avoir convié tendrement
leurs charitez,de le recommander à nôtre
Seigneur, il sortit du Monastere oû il lais
sa le regret de son absence à tous , & se mit
en chemin pour Rome.
Maisy allant , il passa par Auxetre,pour
communiquer son dessein à son Majftic
S. Germain , lequel loua grandement sa
devotion, Sc luy donna un bon Prestrc
nommé Sergecius,pour l'accompagner en
son voyage. En chemin, lors qu'il cstoic
déja fort avancé , & qu'il s'approchoit de
Rome, Dieu ('inspira, & luy fit entendre
par une revelation manifeste , que sa vo
lonté étoìt, qu'il allât visiter un Hermite
nommé Justus, lequel vivoit solitaire dans
unelfledelamerTytrene, où étant atrivé
il trouva un vieillard, qui. luy demanda
son nom, & la cause de sa venue. Il luy té
pondit qu'il s'appelloit Patrice, & sitost
que le S. Hermite eur entendu le nom de
Patrice, fans entendre le reste de fa tépon
se, il se jetra à son Col, l'cmbrassant avec
de grandes cairefles, en temoignage d'affe
ction, comme une personne qu'il atten-
doit depuis un long-tems. Ce qui rendit
Patrice tour confus, ne fçachant point Ja
cause d'une joye si extraordinaire & si su
bite. Neantmoins ayant rendu le salut re
ciproque, SL les dignes remercimens que
Z A VI Z
meritoir un accueil si favorable dans cet
abord inopiné : il convia l'Hcrmite avec
instantes prieres, de luy declarer d'où Sc
comment il 1c connoiflbit, & pourquoy au
íccit de son nom il avait temoigné tant
d'allegresse & de joye. Le bon Hermite
Justus luy dit, qu'un jour nôtre Seigneur
Jesus-Christ luy avoit fait l'hooneurdele
visiter en personne fous la forme d'un pe
lerin, tenant un bâton en fa main. Que
lors il n'a voit point d'aurre pensée , sinon
.de recevoir quelque pauvre passant qui
avoit besoin de retraite, & de luy faire la
charité de le loger selon fa courume, & le
sustenter de cc qu'il pouvoit avoir dans fa
petite cabane. Mais que le matin étant ve
nu, ce nouvel Hoste luy dit , je fuis Jesus
pour l'amour duquel vous travaillez, Sc
faites tant de charitez aux passans Sc tant
d'aurresbonnes œuvres : prenez ce bâton,
& le gardez jusqu'à ce qu'il passera par ici
un de mes fidclles serviteurs nommé Pa-
trice,auquel vous le baillerez de ma part,
Sc qu'ausiltest il étoit remonté au Ciel.
Que c'íítoit là le sujet qui luy avoit donné
tant de joye fie causé un ravissement si ex
traordinaire à la prononciation de ce nom
de Patrice, lequel il avoit si fortement g ta-
v é en sa memoire , qu'aptés une si longue
attente il n'a voit piîse contenir, voyant
DE S. PATRICE. 21
celuy que Jcsus-Christ luy avoit predit,
avec lequel ildesiroic avec impatience se
conjouyr des graces que Dieu luy fai-
soit,de participer au bon-heur qu'il avoir
d'estrecheri de Dieu , se recommander à
ses prieres, & fur tour pour s'acquirerdu
commandement que Jesus - Christ luy
avoit fait de luy mettre ce bâton en la
main, qui luy serviróitde marque de Tassi-
stance Divine, & d'instrument pour ope-
rerde» merveilles en toutes les occasions
où il en auroit besoin. De fait, il donna ce
bâton à Patrice, qui le receur comme de la
main de Dieu, avec reverence & humilité,
sc repurant indigne d'une faveur si parti
culiere, ôc depuis il le porta par tour en ses
voyages. Il demeura quelques jours à con
ferer 5c à s'exercer en la pieté avec Justus
Sc avec les aurres Hermites qui habitoient
en cette même Ifle, aux environs 8c aílcz
proche de Justus. Puis prenant congé
d'eux, il continua son voyage de Rome,
oûpour lorsCelestin premier du nomte-
noit la Chaire Pontificale de S. Pietre.
Ce saint Pontife ayant appris l'atri-
vec de Patrice en cettc Ville, par la haure
repuration de ses rares vertus, & de la sain-
tetédesa vie exemplaire, l'cnvoyacher-
cherà dessein de luy communiquer quel
ques affaires importantes au bien com-
%
22 lA VIE
mun de toure l'Eglise Nôtre Pelerin obeît
promptement au commandement qui luy
fur fait de la part du souverain Pontife ; 8c
aptés avoir humblement baise les pieds de
fa Sainteté , tëpondit avec tant d'asscu-
rance 8c de subtilité d'esprit à toures les
demandes qui luy furent proposées , qu'il
fit bien connoistre par ses discours, que
l'opinion que l'on avoit conceue' dans
Rome de fa vertu & de fa suffisance ,n'é-
toit point vàinc ,mais tres-veritablc.
Et en erTct,le souverain Pontife trouva
tant de solidité en fa doctrine Sc en sa ver
tu, tant d'adresse fie de prudence en son es
prits tant,dc raresconditions en la no
blesse de son courage, qu'il ne fe contenta
pas de le ctéer Evefque, mais fe souvenant
de rexireme neceífité qu'a voit toure l'Hy-
berniede^uelque personne de probité de
mœurs, & signalé en vertus, pour cultiver
le peu de foy, 5c de vraye Religion qui re«
ftoit en cette tetre , luy donna une ample
commission pour y reparer les ruines 5c
les restes du Christianisme , qui tendoit
aux derniers abois , parce que sçachant la
langue du Pays,& connoissant lesexcez
d'impieté qui y regnoient , plus facile
ment il y pourvoyeroic de remedes, & les
divertissant du culte facrilegue de leurs'
fausses Diviniccz , les rameneroit heureu-
DE S. PATRICE. 2f
sement à la connoiílance des veritez de
l'E vangile , & à l'adoration du vray Dieu.
O Dieu 1 qui poutra croire combien
cet ce honorable commission fur agreable
à Patrice , & avec quel contentement il la.
receur. Il luy estoic avis que fa Sainteté li-
foit en son visage les desirs de son cœur,
n'y ayant rien au monde qu'il souhaitait
avec plus de passion que cette charge j foie
dans l'ardeur d'un zele fervem>d'y tem-
porter la palme du martyre, ou bien dans
le dessein d'y faire un grand fruit à l'Eglise
de Dieu , par son travail laborieux, &la
ferveur de fes Predications.
II dispose donc le retour de son voyage,
il sort en toure diligence de Rome, accom
pagne de vingt hommes, & passant par la
France,où il s'atresta quelque remps pour
i conferer avec S. Germain,lcquelluy don-
^ na quantité de choses neceiïàires à un
* Evefque envoyé pour la conversion des
infidelles, à fçavoir des Calices,des Livres,
des O rnemens convenables aux fonctions
Episcopales , & generalement rour ce qui
luy étoic nccessaire,tant pour fa personne,
que pour fa compagnie en un voyage de
telle importance; sitôt que son équipage
fur dressé , il ne tarda point à partir ; de
forte que s'étant embarqué fur mer en peu,
de jouis , il arriva en Hibernie , da côte de
2+ . 'LA VI B
Lagenie, où il demeura quelque temps.
Puis s'étant rembarqué pour aller vers les
parties Septentrionales de cette Ifle , il
aborda en Uiidie.
Orle Roy de cette Ifl?, & des aurres
voisines ( qui éroit alors Leogarius fils de
Ncil } «tant informé par ses M-giciens du
procedé de Patrice, luy persuadèrent qu'il
vouloir usurper , non entierement au
moins la meilleure partie de fa Monar
chie , parce que la force de les raisons
croient si efficaces &. si puissantes , que
chacun y douneroit faciìernent libre' cncan-
Ce , & qu'ainsi il luy seroit aisé de reduite
san¥ grand' peine le menu peuple à la
commune creance des Chtétiens , au pre
judice de leur Religion.
Ce Roy idolâtre plein de colere, & d'or
gueil d'entendre ce discours, se resolur de
Ic poursuivre de tour son pouvoir, & de
bannir cette peste contagieuse de fa Repu
blique, ( tel ctoit le nom dont il baptisoit
celuy quiétoit l'antidote & le vray the-
riaque contre le venin mortel qui empoi-
sonnoit leurs cœurs> tant il étoit aveugle,
& enscvely dans les épaisses tenebres de
son infidelité. ) De façon qu'il commanda
qu'on les liât tous de grosses chaisn" pour
s'asscurer de leurs personnes.
Pendant tous ces orages , 6c ces tonner
res
DE S. PAT RI Cl. 2f
resfouiroyans en menaces , Patrice & ses
compagnons demeurerent inébranlables
& insensibles ; parce qu'ils 3Voient une si
force confiance en la providence Divine,
qu'ils s'aífeuroient qu'élcvans leurs es
prits au Ciel , comme saint Paul , i!s ver-
roient les Cieux ouverts , & Dieu à l'erí-
trée,les contemplant dans le combat, à qui
ilseroit facile , s'il étoir expedient pour fa
gloire de les affranchir de leurs chaînes, ÔC
de les delivrer du pouvoir tyrannique de
cet aurre Pharaon.
Ce Roy barb ire fans aurre information
que ces soupçons, ny aurre crime que son
aveuglement, les condamna iniquement
à une mort honteuse & infame, comme
des inventeurs de nouvelles courumes , &
ceremonies, & ennemis des Dieux qu'il
adoroit. Ce saint Prelat fort courageuse
ment des cachots , fui. i de ses disciples &
compagnons , qui surpalloient déja le
nombre de quarante, plusieurs aurres Ca
tholiques s'étans joints avec eux-, pòúr
suivre leurs exemples & leurs vettùS : ifc
quoy qu'en verité ils desirassent tous ar
demment obtenir la couronne du martyre;
& repandre genereusement leur Oang 8c
leur vie , pour défendre & authonser la
Foy qu'ils prefchoienf , jettans neant-
moins les y eux fur un si grand nombre de
>2<r L A VIE
peuple qui couroientà perte d'oeil à leur
perte inévitable dans l'aveuglement dé
plorable du Paganisme, & de la Gentilité,
qui s'étoient tous aflemblez en une Place
publique , pour voir ce pitoyable specta
cle, il luy sembla que sa vie , & celle de ses
compagnons pouvoit encore estre neces
saire à la reduction de ces pauvres etrans,
& que peur- estre Dieu les toucheroit par
leurs instructions & leurs exemples, &
qu'ainsi épargnant leur vie pour ce coup,
, ils gagneroient beaucoup d'ames à Dieu.
Etant donc plûtôr touché de compas
sion de la perte de ces infidelles , que du
desir de vivre davantage , il dresta ses
vœux au Ciel, & fit priere à Dieu de sus
pendre sa mort par sa puissante bonte, jus
qu'à ce qu'il eust reduit aux vetitez de
.l^Evangile , & à la connoissance de la Foy
Catholique aurant de ces Payens qu'il
poutroit. Si bien qu'animant ses compa
gnons au combat, & à souffrir constam
ment le glaive du martyre , s'il le falloit,
.ils repererent tous ensemble avec des lar
mes de tendresse ce verset de David : Qus
çegrand 7} tenue fasse que se lever & nous
montrer son visage , tant de furieux ennemis
gui nous font la guerre en haine de ce que
mus l'adorons , épouvantes en un montent)
ftendront la fuite , & se dijstftrm*
m S. F4TXÏCJ. s?
A peine èurent-ils achevé les dernieres
paroles de ce verser,queDieu voulant faire
connoître qu'il avoir agreé la priere de
son serviteur , & qu'il consentoit volon
tiers aux justes desirs , qui partoientde la
ferveur de son zele , permit que la terre,
comme s'il y cust eu une mine mouvante
dans ses entrailles , &£ un feu reserté dans
son sein par contrainte , qui antoit émeu
sa constante fermeté ; se desunit avec un
bruit éclatant , & un tremblement si ef-.
froyable , que ces miserables infidelles
penfoient tous estre perdus, fans ressource
d'éch:.per du naufrage : si bien qu'eílàyant
de prendre la fuite, ils fe-rencontroient
l'un l'aurre, & íefrapoientsi rudement,
qu'ils pen(oien : plus íoigneufement à sc
Çarentirdc la moit qui les íuivoit, qu'à
oter la vie àces grands serviteurs de Dieu,
qui fans s'effrayer de ce débris , demeu-
roienteonstans fans mouvor fur ía ferme
té de la tetre qu'ils fouloient , qui n'étoit
nullement agitée de cette secousse , ny al
tetée de ce tremblement ; si bien ques'é-
tant recueillis en eux mêmes pour remer
cier Dieu de fa protection,ils demeurerent
en asseurance, & à couverc de la colere de
Dieu itrité contre la malice de ces tygres,
qui tous tremblottans d'effroy, & voyans
les sensibles effets d'un miracle si aurhen-
%8 LA VIE
tique , conseilbient haurement , que le
Dieu de Patrice étoit le vray Dieu, qui
seul devoir estee reconnu Sc adoté des peu
ples , puisqu'il protegeoit si avantageuse
ment (es enfans, & chátioitavec tant de
rigueur ceux qui les offenfoient.
1 Êr pur ce miracle signalé, ce íàint Prelat,
8c tousses compagnons furent affranchis
de la mort à laquelle ils étoient tous desti
nez, & injustement condamnez; ensuite
de quoy un nombre infini d~ personnes
furent convertis à la Foy Catholique, tous
crians à haure voix par les rues &C pu les
Places publiques, qu'ils desiroient rece-
Voirle Baptême, comme étant le premier
degté de ['escaliet, par lequel on monte à
l'aconnoissançe du vray Dieu,pour ensuite
atriver à sa gloire. Le seul coeur de ce Roy
tyran demeura endutcy en son opiniâtre
té , & impenetrable de tour point aux
avertisfemens de Dieu , & aux prodiges
éttanges qu'il avoir veus devant ses yeux :
si bien qu'au lieu de reconnoître son er
reur, & de rechercher le remede à son
aveuglement , il alloir roûjours ruminant
en soy-meme dans la confusion de ses
pensées extravagantes , pour inventer des
moyens plausiblesde décredirerPatrice,&
lé rendre odieux parmy le peuple, afin que
deformais il ne se laiflat plus persuader
jCí S. PATRICE. 2}
pat ses paroles, ny vai ncre partes raisons,
non plus que par la force de ses miracles.
D'où vient que celebrant publiquement
le saint Sacrifice de la Messe un jour de fê
te solemnelle , il survint un soldat inso
lent, qui parórdredece Prince endurcy,
luy atracha par violence le Calice des
mains aptés la Consecration des especes,
& d'une audace effrontée & sacrilegue,
versa sur l'Aurel ces especes sactées, qui
contenoient cn soy le Corps & le Sang
precieux de nôrre Seigneur fur ses Au
tels- A!ors ce saint Prelat celebrant , tout
confus Sc inrerdir d'an crime si énorme,
poussé d'une sainte colere contre cet at
tentat , éleva les mains & les yeux au
Ciel , comme demandant à Dieu une ju
ste vengeance de l'affront injurieux qui
renoit d'être fait à fa divine Majesté . au
gtand mépris du plus auguste desSacre-
mens de son Eglise, & voilà que fur le
champ , le Ciel quoy que calme , se gros
sissant 4e nué - s & d'éclairs , lança un coup
de foudre fur ce facrilegue,& le reduisit en
poussiere à la vûë' d'un chacun. Eteníuite
il semble à la terre , qu'elle ne se devoit
non pluyçontrer insensible que le Cie^
à l'affront qui avoit esté fait à l'aurheur de
son estre, fournit un autre gente de sup
plice póuí achever la juste punition que
jo LA VIE
meritoit cet. Idolâtre pour renormitêde
son forfait, faisant aussi- tôt ouvrir sou
sein pourenscvelit les restes des os, & des
cendres de cet impie t dans le creux de ses
entrailles , afin que tous ceux qui a voient
été spectateurs de cet ourrage, étonnez de >
ce châtiment exemplaire, ípnnuílent clai
rement que pour punir un si. témeraire at
tentat, il ne faloic pas moins que le Ciel
& la terte joints ensemble, pour enfourr
nir lesinstrumens.
Et pour auroriser davantage la sainte*
té de Patrice , & faire éclater plus haure
ment les merveilles de la toure-puiilance
de Dieu en fa personne, fa divine Majesté
permit que le Sang qui avoit esté épan
ché par l'infolence de cet impie , fur re-
cueilly par le ministere d'un Ange , Sc
remis dans le Calice , fans que lès na-
pes , ou les aurres linges de l'Aurel en
fussent aucunement tachez : pour mon
trer par ce^aurre miracle , que Dieu , lors
qu'il y va de l'interest de fa gloire , fçait
uiflamment garantir son honneur , aussi
ien que la repuration de ses amis, à la
honte & confusion des ennemis de son
saint Nom. ...
Or l'urilitéqui resulta de ce châtiment
fut tres-grande ; car elle ne fur pas moin-
die que la conversion du Roy Lcogarius,
DE S. PATRICE. jz
Sc de Fenicie ion épouse, avec encore plus
de douze mi] personnes qui receurent le
Baptême en ce rencontre.Ne voilà pas un
heureux succez, flenn fruit tres- notable à
l'Eglise de Dieu pour un seul coup ? Ce
progrez avantageux donna une si grande
satisfaction à l'efprit de Patrice, qu'iLsere-
solur dés lors de paíTeraux àurres i Ile s voi
sines, dansl'csperance que peur-estre il
n'y feroit pas un moindre profit qu'en
celle là. A son atrivée en ces tetres infi-
delles , il faisoit éclater des prodiges si ex
traordinaires, qu'il ravifloit d'admiration
& d'étònnement tour le monde qui le
voyoir.earil gueriflbit toures sortes d« ma
lades, de quelque langueur ou infirmité
qu'ils fussent attaquez, il faisoit parler les
muets .rendoit la vûëaux aveugles, ou-
vroit les oreilles aux sourds, rappelloit les
morts des tombeaux, reduisoit les pauvres
etrans. & devoyez à la foy du vray Dieu,
& fur tour, il preschoit avec tantdezeleôc
de ferveur à ce peuple barbare, qu'il ne
s'écouloit aucun jout, qu'il ne fist quel
que nouveau progrez & notable fruit à
l'Egljsc de Dieu , dont sans cesse il rendoit
des actigjudegraces immortelles à la di
vine borWta^incomparables merveilles
qu'il operoWpir son ministere, pour l'in-
terest de la gloire de son nom,& l'augmen-
C iiij
/
32 L j4 VIE
ration de la Foy Catholique cn quelque
lieu qu'il se rentontrait.
Qui voudra voir à loisir, & plus au long
les mir;cles innombrables que nôtre Sei
gneur a opeté par le ministere de ce faine
Prelat, poutra consulter un volume assez
gros, nommé la Fleur dts Saints.d'Hy«
bernie: , où est particulierement & fort
amplement traité de fa vie admirable , qui
est reduite au terme de cent treize ans, di
visez en cette forte. Il fur seize ans du
rant fa tendre jeunesse fous les aîles de ses
pare.ns.-en son pays natal : six ans fous le
joug barbare- de la captivité des Pirates:
dix-huit fous la discipline & l'instruction
de saint Germain Evesque son bon Maî
tre : quinze dans h ville de Rome à com
muniquer les hommes doctes & lettrez.
pour s'éclaircir de ses doures , & des
veritez Catholiques qu'il se persuadoit
n'entendre pas aflez parfaitement. 1 1 pr ioit
fans cesse nôtre Seigneur de luy donnet
l'espritde ferveur & de zele pour travail
ler urilement à sa vigne durant ce temps»
là, il employa trentecinqansà Pcxercice
de la Predication de l'Evangile par toure
l'Hybernie,OÌi il ftt les grandsiM^grez que
nous avons dit cy-devan^Hmigt- trois
( qui font les derniers de mÊJh vacquant
à la contemplation des mysteres divins,
D E S. P 4TRICE. }j
& des succez qui atrirent dans la vie furu
re, aux bons Sc aux Impies, & alors il se re
tira dans un Monasterede Religieux qu'il
avoit fait bâtir & fondé, où il fit une pe
nitence si extraordinaire , que la caducité
de fa vieillesse auroiteu juste sujet de se
plaindre de ses excessives mortifications.
U a eu trois sœurs,ainsi que nous avons
dit au commencement , qui toures trois
ont esté les miracles de leur si/cle, & des
prodiges de sainteté : Lupina, qui étoic
l'aînée, fit vœu de virginité,se faisant Re
ligieuse : Tygridia, qui é roit la seconde,
furmanéc, & fi heureuse en cnfans ver
tueux, qu'elle eur cinq filles , & dix- sept
garçons , sept desquels furent admis au
Sacerdoce , six autres entrerent dans un
Cloître pour se faire Religieux : & les
quatre derniers qui furent Evefques , ac
compagnerent leur saint oncle au voyage
d'Hvbernie, pour travailler avecluyàla
conqueste des ames. Toures les filles su-
rent R el:gtcuses,& menerent une vie fotr
sainte & exemplaire. La pluj jeune de ses
sœurs , nommée Doichea, fut mariée avec
un Cavalier de leur race, &" donna trois
Evefques à l'Eglise de Dieu: de façon que
toure cette tjÊÊÍe famille a este' sainte, Sc
d'une vie prWpc miraculeuse. D'où 1 on
peur inferer que lòuvent les enfaus heri-
£f LÀ VIE
testt des vertus de leurs parens , auflî bien
que de leurs biens, & succent les bonnes
mœurs de leurs Peres , avec le laict qu'ils
tirent de la mammelle de leurs meres.
Ce saint Prel. tfit le voyage de son re
tour dans l'Hybernie, cheminant toujours
à pied : mais lors qu'il y fur atrivé, à cause
de la rudesse, & de la difficulté des che
mins, il se fit faire un petit chariot, à la
mode du pajrs, pour un peu se soulager
dans ses lassitudes. Ses vétemens éroient
tissus de laine, fort honétes, &dccents,
conformément à son état , & au rang qu'il
tenoit dans l'Eglise. Sa conversation étoit
douce, agreable & urile, joignant ptes-
que toujours en chaque parole qu'il avan-
çoit , se profit & la reprehension, la do
ctrine & la delectation.
Il a voir l'usage de cinq Langues diver
ses en perfection, de la Grecque, de la La
tine, de fAngloisc , de l'Hybernoise , &
de!?. Françoise. Neantmoins nonobstant
fa rare doctrine, àplusieursdemandes CU-«
rieuse>|qu'on luy faisoit par fois,il tépon-
doit en toure humilité, qu'il n'en sçavoit
pas la resolurion. Il potfedoit avantageu
sement le don de Prophetie, aussi étant
chargé d'années & dem^^te^a divine
Majesté voulant l'aífranth^Wu joug im
portun de cette vie languissante & morç
DE S. PATRICE, js
telle , pour le faire vivre eternellement
d'une vie immortelle , & glorieuse , com
me il sortoit un soir sur la brune , des con
fins d'Ulidie, pour aller à Armacana , ville
des plus fameuses de cette Province , il
rencontra un Ange,, qui l'avertit de re
tourner fur íes pas , & qne ce nétn tpas la
volonté de 'Dittt, qu'il fortifi alors de cet
te conttée putr entrepren in quelque voya
ge. Ce quil'obl.gei de reDrouíïer chemin
iour court.
Quelques jours aptés e'tant dans l'E-
glise avec sainte Brigidc , discourant des
choses saintes , l'on vit descendre du Ciel
ane lumiere éclatante , qui de la pointe de
ses rayons édairoir l'endroit où devoit
cstte fa sepulcure, & comme lesaíïìstans
qui apperceurent cette merveille, luy de
manderent que vouloit signifier cette
nouvelle clarté qu'ils avoient veu paroi--
tre, encore qu'il n'en ignorastpasle my
stere, il lesrenvoya pourtantà sainte Bri-
gide ( selon sa modestie ordinaire ) pouc
en avoir rintelligence. Cette Sainte aver
tie du Ciel de ce qui devoit artiver en bref,
leur dit : £hie cette clarti extraordinaire,
montroit la f act , où dans fett de jours l'A'
f«ire i'Hjbernàe devoit frendre son repos.
Ce qui fit qu'a même temps cette grande)
Sainte pensa à disposer un beau linceul,
36 LA V J-E
qu'elle fit de ses propres miins , pour en
sevelir ce saine Corps; de íotre qu'a peine
eur elle parachevé cet ouvrage , que le
voilà frapé d'une maladie mortelle. &r aus
sitôt que Ion infirmité l'cur reduit sur le
grabar, cetec Sainte bien-heureuíè apper-
ceur à loncheve; son Ange Gardien , qui
luy faisoit compagnie , & ce Saint qui éle
vant les yeux en haur.conttmploit le Ciel
ouvert, comme un aurre saint Eitienne, Sc
Jesus-Christ qui í'attendoit à la brèche,
entre les bras duquel il rendit son ame
bien-heureuse , en presence de la sainte
Vierge, de toure la Courceleste, qui luy
tendant les bras entonnoient des Canti
ques de rejouissance , pour congratuler
son enttée.
C'est ainsi qu'otdimirement meurent
les Justes qui ont vécu dans un parfait rè
glement de toures leurs actions, pour se
ptéparer à bien mourir , & ainsi ils meu
rent, ouplûtôt ils cessent de vivre d'une
vie languiflante /k miserable, p jur revivre
éternellement d'une vie bien-heureuse &
immortelle. Tour le Clergé s'assembla à
la nouví lledu ttépas de ce grand servi
teur de Dieu lçs Laïques & les Religieux,
les Prestres Reguliers . & |cs seculiers, &
tour le peuple de cetre Ifle, pour celebrer
honorablement ses funerailles, & preíq ue
ton ,
DES. PATRICE. 57
tous verserent abondance de larmes de
reflêntiment & de douleur , pour la perte
d'un si saint Prelat, & d'amour, pour se
promettre en sa personne un puilïant A-
vocat dans le Ciel. Et on remarquera lors
qu'aurant de temps que durerent ses obi
seques, & ses pompes funebtes, quantité
de flambeaux & d'eclatantes lumieres pa
rurent au Ciel en témoignage de rejouis
sance & de feste solemnelle de l'enttée
triomphante de cette ame bien- heureuse,
au sejour de la gloire érernelle.
, Le jour de son heureux ttépas fur le \ 6Ì
ctfAvril, l'an de l'íncarnation de nôtre Sei-
neur, quatre cens nonante & trois , & son
corps fur entetré solemnellement en la
Ville de Du n , qui est entre le Midy , &
l'Occident , sous le Pontificat du Pape Fé
lix, durant qu'Anastase tenoitleiténesde
l'Empire Romain , pendant qu'Aurelius
Ambrosius éroit Roy d'Angletetre, For-
quenus d'Hybernje , Clodoveus de Fran
ce , & ALuic des Gots , qui fur le premier
qui donna des Loix écrites en Espagne.
Les grands miracles que Dieu opere
• tous les jours à l'attouchement de ses íaini
tes Reliques, sonten tel nombre , que qui
eavoudroit faire la liste, ou les décrire par
le menu, entreprendroit de vouloir nom-
brer l'infini, dont pat humble gratification
j$ LA VIE
5c rcconnoisiàncc au Ciel , nous devons
rendre des graces immortelles à la di
vine Bonté qui les opere , & à ses
Saints qui en sont les instrumens, par le
merite desquels ses divines misericordes,
& ses graces nous font liberalement élar
gies , & favorablement communiquées.

CHAPITRE I I.

JDans lequel est traité de plusieurs belles


particularites qui regardent Fétat de
Jiètre ame , pour mieux entendre le fe-,
cretdu Purgatoire de saint Patrice

TO XJ T E S les choses creées ont un,


terme preflx & une fin déterminée
par leur aurheur , où elles trouvent leur
perfection Sc leur repos. Ce qui est leger
de fa nature monte en haur comme à fa
sphere;} &ce qui cí| grave & pesant, dc-
cend à4À;,tetre comme à son centre, & au
Heu de sóít/cpos. Nous devons philoso
pher de lliomme de la même sorte, luy,
donnant une fin , oû son inclination le
porte naturellement , pour luy atracher
íàns violente , & les desirs &l'ambition
qui aaiflent avec luy,íc luy sonc natu-
G
DES. PATRICE. 39
rels. Oc la fin pour laquelle il a esté creé,
ne peur pas eftae materielle , car il n'y %
rien au monde qui puisse borner ses appe
tits , ou contenter Ces souhaits : l'a vare ne
peur avoir tant d'or& de tresors , qu'il
n'en desire encore posseder davantage s'il
pouvoit : l'homme docte & sçavant ne
peur estre instruit de tant de sciences dif
ferentes , qu'il ne sçache asseutément que
son sçavoir est mediocre à l'égal de ce qu'il
ignore. De sorte que la fin de rhommeg
pour contenter parfaitement les desirs de
son ame , ne doit donc pas estre moins
qu'infinie & eternelle , telle qu'est la gloi
re de la Divinité , où il doit aáíresser tou
tes ses affections , & porter ses desirs
comme à Tunique objet de ses esperances,
&au paisible repos de ses pensées.
Nôtre ame, quiest aurant incotrupti
ble , qu'elle est indivisible en fa nature, est
la forme substantielle qui anime nós
corps, laquelle est douée de trois facultez
principales , comme plus nobles Sc plus
excellentes que "les aurres, qui exercent
tou tes leurs fonctions par dépendance des
organes attachez au corps, tant qu'elle y
est jointe & unie, c'est à sçavoir,la memoi
re , l'entendement & la volonté , qui font
une vive image representative de la Divi
nité, d'un Dieu en trois Personnes , &
Dij
LA VIV.
unique en essence : U memoire represente
le Pere, l'entendement^ la Personne du
Fils , 5cia volonté celle du S. Esprit. Et
encore qu'il soit veritable que ces trois
puissances de l'amc n'exercent leurs ope
rations que par le ministere des organes
joints au corps , il ne s'enfuit pas pourtant
qu'en estant separe parla desunion des
parties de ce composé, elle ne les puisse
librement exercer lans dépendance de ses
instrumens conjoints : daurant que, com
me de soy elle a la force de representer le
Mystere adorable de la tres-sainte Trini
té, il est cqnstant qu'en quelqu'écat qu'el
le puisse efire unie au corps , ou se
parée , elle est toujours representative,
par ces trois facultez, de ce Mystere inef
fable, dont elle est la vive image. Et quand
ic Philosophe a avancé, cette maxime:
qu'il n'y a rien en l'cntendemcnt, qui
n'ait premierement passé par quelqu'uns
des sens exterieurs , elle fc doit feule
ment entendre de l'amc informant íe
corps , & non pas en étant sepatée par la
motr. Car s'il fe trou voit par exemple,
un homme privé des cinq sens naturels,
( ainsi qu'il atrive lors qu'une personne elî
aux abois, & agonise pour mourir, Ari
stote ne concluroit pas qu'alors l'ame'de-
meurast oisive & faineanteuant s'en saur,
DE S. PATRICE. +i
saint Augustin soutient qu'en ce temps-U
fes puissances font plus vives >Sc agissan
tes qu'auparavant , te ressouvenant même
des choses les plus éloignées, & presque
ensevelies dans l'oubly : elle contemple ce
qu'elle n'avoit jamais vû,& aspire à des
choses ausquelíes elle n'avoit pas pensé
jusqu'alors. D'où il íe voir évidemment
que fans dépendance des sens , non plus
que des organes attachez au corps, avec la
feule assistance des especes intelligibles
qu'elle a aurrefois receu , étant unie au
corps , ou de celles qu'elle reçoit dans
l*<actuelle sepixaiior>;eîle se ressouvient d»
passe', connoit le prisent, & aime les ob
jets éloignez , fans discourir non plus
qu'un Ange, même beaucoup plus facile
ment & plus subtilement que lors qu'el
le étoit jointe à fa chair mortelle,ou enga
gée dans des sens grossiers qui lacontrai-
gnoient dans leurs déreglemens, &. luy
empeschoient la liberté de ses fonctions,
Supposé donc que nôtre ame est pure
ment spirituelle, sans aucua.mélange de
matiere corporelle, qu'elle fait librement
& fans contrainte les operations* de ses
puissances , & qu'elle est une division fans
continuation des parties corporelles , il
faur verifier par quelle partie du corps el
it fort de ce tour animé , lors qu'elle s'en
D iij
a.2 LA VIE
separe par la mort. Car si les parties qu el
le anime viennent à défaillir l'une aptés
l'aurre, il semble qu'il y aitdc ia succes,
sion cn cette retraitte , & chacune raartr
quant peu-à-peu à son tout, elle vientha
enfin à sortir pat la derniere qu'elle anime,
qui est le cœur.
II est certain que comme nôtre amc est
purement spirituelle , il ne se peur dire,
qu'elle sorte par aucune partie du corps;
car de la méme façon que j'occupe ma
pensée à la consideration des obietsque
j'ay vus aurrefois, ou des personnes que
je connnis.Ôc que cette même pensée s'exr
hale de mon ame , fans qu'on puisse dire
qu'elle forte par aucune des parties de mon
corps , ainsi l'amç à la derniere periode de
la vie de lliomme, difparoit subtilement ,
sans'qu'oa puisse voir fa separation , ny
dire par où elle fort.
Supposé neantmoins que selon l'opi-
irion la plus commune, le cœur íbit le pre
mier vivant , & le dernier mourant de l'a-
nimal,& qu'il ne possede la vie naturel
le fans l'haleine , & le respir qui luy est
communiqué par le poulmon pour rafraî
chir l'ardeur qui l'enflame, nous pouvons
dire qu'en quelque façon l'ame fort du
corps avec ['effort de ce dernier respir ;
non pas qu'elle soit jointe ou attachée À
DE S. PATRICE. 43
Texhalaisonde ce souffle subtil , mais par
ce que lepoulmon n'exhalant plus ce pe
tit. yent par le refpir, il s'enfuit bien de là
que cette operation naturelle, est ce qui
maintient le^corps en union avec lame,
qui pour estre composé de parties con
traires l'uneà l'aurre , cette harmonie ha-
.curelle affoiblie se cotrompt enfin & se
dissour , & à cette cotruption & dissolu
tion de parties,succede li retraite de l'ame
Sc fa separation d'avec le corps , ainsi qùe
la liqueur qui seroitdans un vase fragile,
s'écoule entierement & se perd étant fra
cassé, Sc mis en picce.
Au mçmc instant que l'ame est sepatée
du corps, elle est portée en l'un des quatre
lieux suivans , ou au Ciel, pour jouir de la
gloire , st elle est trou vée en état de grace,
ou aux fiames du Purgatoire , si elle n'a
pas pleinement satisfait à la divine Justice
pour les faures qu'elle a commis icy-bis-,
óu aux lymbes des petits enfans, íì elle n'a
point esté ondoyée des sactées eaux ba^
ptismales:ou enfin dans les brasiers de
l'Enfet, si elle est trouvée criminelle au
Tribunal de la divine Justice.'
Ce monde visible que nous habitons est
plein & rond comme une sphere, ou une
boule , sans qu'il s'y rencontre rien de
.vuide, l'air mêmç cil occupé de corps,
D iiij
44 L A VI E
. quoy qu'ils ne se voyent pas, ne paroifsans
pointa nos yeux, ainsi qu'il apert parle
son qui touche nos oreilles, cet élement
subtil étant frapé parPimpulsion violen
te de quelques corps solides^ , & en plu
sieurs aurres experiences. & sensibles ef
fets , qui frapent nos sens. ,
Le lieu le plus bas dú monde est le cert>
tte de la tetre, qui est un pointcindiviíi-
ble au milieu de son sein , Se en ce pom'áfc
imaginaire est l'abysme de PEnfer : Et le
Ciel empitée , où est le sejour de la divi
nité , & la demeure des Justes, est iu plus
haur de cette machine ronde. Le Ciel , à
proprement parler, veur dire comme le
couvercle de la tetre ,d'oii vient que par
ce que chacun des Elemens couvre Pau-
tre,assez souvent chez les Poè'res, ilsPap-
pelent du nom du Ciel Le Purgatoire est
entre le Ciel , & PEnfer, quoy que non
tant éloigné de l'un, qu'il est proche de
l'aurre , car il est voisin 8c iimitrophe de
ces lieux tenebreux , tourefois il est situé
entre ces deux extremes. Les lymbes des
petits enfans n'en font pás auífi éloignez.
Un peu plus haur est encore le sein d'A
braham , où étoient retitées les ames des
saints Patriarches , & des Prophetes, & dfe
tous ceux qui étoient decedez en état de
grace.au temps des loix naturelles & écri-

í
DE S. PATRICE.
tes , jusqu'à la venue du Messie au mon
de, qui les devoit toures transferer au
Ciel , pour prendre. possession de la gloire
qu'il leur auroit acquise par son sang &
par sa mort.
Er parce que mon dessein est de traiter
seulement du Purgatoire , pour parler
avec plus de fondement & de clarté de ce-
luy qu'on appelle de S. Patrice , jepasse-
ray fous silence le discours des aurtes
lieux , & n'en diray qu'aurant qu'il fera
necessaire pour l'éclaircisscment du su
jet que j 'entreprens, étant une matiere
assez souvent dispurée entre les Doctes, 5c
puissamment aurorisée par la Foy Cato-
lique.
Les Justes , qui détachez des foins de
cette vie mortelle , sortent de ce monde
sans aucune tache de coulpe venielle, Sc
fansestre reliquataires à la divine Justice
des peines temporelles duës aux crimes
mortels dont ils fe font confeíTez & re
pentis, iront tour droit au Ciel , pour
jouir de la gloire, & de la vision bien-neu-
reufede l'essence divine, & des contente*
mens si grands que l'esprit humain , quoy
que d'une capacité infinie , est trop té-
traint & limité pour en comprendre l'é-
tendue. II faudroit que le meme Dieu qui
les a preparez à ses Eleus élevast nôtre en-
+6 .' LA VIE
tendement au dessus des bornes de son
activité , pour nous faire concevoir ce
souverain bien \ Sc que nous ouvrant les
yeux de l'esprit , il nous obligeast à vivre
en sotrepour mourir, que la mort à nôtre
égard changeast de nom, & fat plurôt ap-
pellée un effet de la divine providence, qui
heureusement nous fait meriter la jouys-
sancc de tant da plaisirs , dans lesquels
nous serons un jour comme absorbez dans
Téternité bien- heureuse.
Ceux qui par un malheur deplorable ont
mal usé du Sang precieux de Jesus- Christ,
epanchc si liberalement pour eux fur le
Calvaire, & ont negligé les secours des
graces dont il les abenignement favorisez
en cette miserable vie , decedans en état de
peché mortel , qui est le mémc que mourir
en fa disgrace finale , dont la seule pensée
me transit le cœur d'effroy , & me glace le
sang dans les veines d'apprehension, ceux-
là , dis-jc , iront pour jamais recevoir les
t, châtimens & les supplices de leur juste
condamnation aux flammes éternelles de
l'Enfer , où les peines font si sensibles & si
cuisantes, que la premiere qui s'offre à la
pensée humaine, semble cstre la plus gran
de de toures. ^
Or quoy que ces peines soient presque
infinies eu nombre aussi bien qu'en leur
DE S. P ATRI CE. 47
dutée , j'en toucheray neantmoins feule
ment vingt en passant des plus cuisantes $
pour les faire redourer au Lecteur de cetre
Histoire. , dix de celles qui sont destinées
pour crucifier les corps, & dix aurresde
celles qui font prepatées pour affliger les
ames : afin que la vive crainte de leur r*,
gueur nous serve d-'une forte bride , Sc
d'un frein puissant pour nous maintenir
en nôtre devoir , & pour atrester le cours
de nôtre libertinage & de nos crimes :5c
aufli afin que maintenant , que nous en
considerons les atteintes , nous prenions-
pour azile asseuré dans nos frayeurs, la
retraite amoureuse du côté ouvert de Jesus
crucifié , d'où sort toure la gloire & l'hcu-
reux#cpos des Justes.
La premiere est la peine d'un feu éternel
qui brûle fans cesse, & ne se consomme
point , car encor que ce feu soit corporel,
& l'amc spirituelle, il atrivera neanmoins,
que comme pendant qu'elle etoitunieau
corps, elle ressenroit lesmouvemens des
passions qui ragitoient,& fouffroit vio
lence par leur revolte, ainsi la divine Ju
stice permettra qu'elle endurera aussi ve
ritablement les ardeurs de ce feuenfouf-
té, que si par effet elle étoit encor unie
au corps <&4'informoir. . ,
{Cette peine fera suivie d'une seconde
4% LA VIE
toure contraire à la premiere, qui sera
d'un froid tres-aigu & penetrant , en telle
sotte que deux contraires-oppofez , se li
vrant une cruelle guetre , & se combatant
l'un l'aurre en un même sujet, sans se pou
voir détruire .redoubleront beaucoup les
douleurs des coupables. La troisième fera
un bruit effroyable quifrapera vivement
leurs sens, & assourdira les oreilles des
condamnez , qui fe plaindront impitoya
blement de la rigueur de leurs peines, quoi
qu'en vain , étant fans remedes. La qua-'
triçme fera une épaifle fumée, qui dans
une opiniâtre continuité offusquera les
sens , & leur étouffera le respi r, fans qu'ils
puissent mourir. La cinquième fera l'hor-
rible puanteur du feu ensouffre1 do*c ils
brûleront , & de la fange dont ils fe
ront infectez , pour les douces odeurs
dont ils auront mal usé dans leurs delices.
La sixième fera la hideuse & perpetuelle
vision des demons effroyables , & des mê
mes condamnez , dont chacun d'eux servi
ra d'épouvante à l'aurre , n'en pouvant
supporter la presence ny la vûe. La septiè
me, fa faim cruelle & canine qu'ils fouffri*
rontà jamais, ourre que leurs membres
seront rous difloquez Sc disjoints parla
violence des tourmens , & l'aigreur de
leùrs douleurs. La huitième , la soif insa
tiable
DES. PATRICE. 49
tiable quileur sera causée du brasier ardant
qui leur rongera les entrailles & 1c cœur,
&c qui leur fera piteusement ouvrir la
bouche, & craqueter les dents avec des
grimaces effroyables , crians fans cesse à la
soif, fans que personne prenne compassion
de leurs plaintes. La neuvième, la foule &
l'emprellement où ils seront setrez parmy
le nombre infini des mal'heureux : en telle
forte quf quand la malice des demons fe
lasseroit de les tourmenter, ils feroient en-1
core assez affligez par les approches des
uns auxaurres.Ladixiéme &derniere,fera
la honte & la confusion hotrible qu'ils
souffriront de se voir exposez tous nuds ,
& traitez fans pitié comme des esclaves,
ou des forçats de galere.
Les peines qui d'aurre côte tourmente
ront l'amc , ne font pas moins cuisantes
que celles des corps , & ce sont les dix sui
vantes. La premiere, est l'éternelle priva
tion de la vision bien-heureuse de Pcssence
Divine, nôtre souverain bien, qui est le
plus grand mal'hcur , & le plus cruel sup-
flice qui puisse tomber dans la pensée de
honnie : car jamais personne ne sçaura
suffisamment exprimer le desir insatiable
qu'a une amc raisonnable , de voir son
Dieu en face,dont elle est l'image vivante.
La seconde, sont les remords continuels
so L A V 2 B -
de conscience qu'elle ressentira , connois-
santavec quelle équité & justice elle aura
esté condamnée à tant de souffrances pour
l'énormitéde ses forfaits, & combien fa.
cilement elle auroit pu ptévenir son mal
heut, & se garantir de se$ peines ,fe fai
sant entôler par ses bonnes œuvres au Li
vre de vie, oti font écrits tous les Eleus.
La troisième , la haine entagée qu'ils au
ront conçue contre les Justes, voyant l'ac-
cueil favorable des Anges, & le bon trai
tement que Dieu leur fait dans le Ciel, &
l'exttémc rigueur & severité dont il châ
tie justement leur revolte. La quatrieme,
l'hotreur , & l'aversion étrange qu'ils ont
de Dieu , quoy que vaine , & fort inurile,
puis qu'elle ne leur sert que de honte, &
d'accroissement à leurs supplices. La cin
quième l'envieuse jalousie qu'ils conçoi
vent fans cesse de la félicité des bien-heu-
ieux, à laquelle ils ne peuvent atteindre,
nymême jamais pretendre. La sixième, U
crainte des peines encore plus cuisantes &
plus sensibles, dont les demons les vont
toujours menaçant , pour intimider leur
foiblesse , par la vive apprehension de
nouveaux tourmens. La septième , l'af-
seurance trop certaine qu'ils ont, que leur
condamnation est pour jamais, fans res
source d'espoir qu'elle puisse un jour
DE S. PATRICE, f/
iprendre fin , ou leur donner un petit mo
ment de relâche. La huitième , la tristesse
ennuyeuse , les chagrins importans qui
leur rongeront le cœur , deplorant leur
desastre éternel. La neuvième, le desir ex
trême qu'ils conçoivent de mourit, ou
s'aneantir tour-à-fait dansle desespoir fi-
ml , que quelque joui assez fortuné puis
se atriver, qui termine une vie si lamenta
ble , qui traîne apiés soy tant de miseres.
La dix éme enfin, l'hotrcur & la honte
qu'ils auront de l'excez des crimes qu'ils
ont commis tandis que l'ame étoit unie
au corps , qui pour lors scront rous expo
sez par opprobres à la vue de rour le mon
de. Cette confusion leur fera souhaiter
mille fois que la tetre ouvre son sein pour
les englourir fans pitié dans le creux de
ses abysmes , pltltôt que de souffrir que
leur infamie soit découverte devant tant
de personnes, leur honte fera exposée pu
bliquement à la face du Ciel & de la tetre.
Les petits enfans decedez au ventre de
leurs meres, ou qui n'ayant encor atteint
l'âge de discretion , ny l'ufage de raison,
meurent par quelque accident funeste ,
sans avoir esté ondoyez des eaux baptis
males ,8c regenerez de l'onction du S. Es
prit par la grace qui se confere à la rece.
ptionde ce Sacrement, auront les Lym
E ij
'jí LA VIE
bes pour retraite éternelle : où , quo/
qu'ils ne soient pas touchez de la peine du
sentiment comme les condamnez pour
leurs crimes actuels, ils feront neanmoins
privez pour jamais de la vision de l'eíïence
divine, à cause de la coulpe originelle
qu'ils ont contractée aux entrailles de
leurs meres , dans "la premiere souche de
la race humaine , qui est Adam , dont ils
n'ont pas esté purgez par le Baptême.
Si tourefois nous n'aimons mieux, Sc
plus doucement penser avec saint Ansel
me , & les aurres Aureurs citez par Ty ri-
nus, fuir l'cxplicatien de la seconde Epître
de saint Pietre, qui tous croyent pieuse
ment, que lesinnocens coupables apt es
le Jugement universel habiteront la tetre
( deserte pour lors d'aurres habitan$)apté«
qu'elle aura esté purifie'e par le feu qui
precedera ce grand jour : qui pour lot»,
difent-ils , fera émaillée de quantité dp
nouvelles fleurs ttes- odoriferantes * qui
ne se faneront point comme à pretent,
qu'un même jour les voit naître & pe
rir i & ce grand nombre de beaux arbres
portans fleurs & fruits de toures fortes,
environnez de quantité de claires fontai
nes, qui coulant doucement atrouseront
ces plantes de Phumidité de leurs eaux ; &
enjolivées de tous les aurres ornemens de
DE S. PATRICE. 5/
la nature, qui poutront contribuer à son
lustre &à sa beauré. De là ces pecitsen-
fanS,disent-ils, poutrontà l'aisc contem
pler leCiel, le Soleil & les aurres Astres
qui fervent de flambeaux pour éclairer ce
grand Univers , aussi bien que la mer &
les aucres choses creéesen ce bas monde,
qui leur serviront de motifs pu iflans pour
s'elever à Dieu , & pour adorer , aimer. &
Jouer à jamais l'Aureur de tant de rares
merveilles :SC que là, ilsrrîenerjont ainsi
eternellement une vie douce, tranquille SC
paisible , (ans reílentir i'atteinte d'aucune
maladie, inquietude , ennuy , ou dégoust
de leur fort & condition ,r& sansTouffrir
aucune peine sensible , qui n'est ordonnée
que pourle peché actuel , mais feulement
lajxeine du dam , qui est la privation de la
claire? vision de Dieu, dqnt ils ne jouiront
point en cetiiéiat , pour n'ítvoir pas esté
purgez de la rasehe originelle qu'ils ont
contractée en leur conception , par la ts-
Tolte de nos premiers parcns.Le sentiment
des Peres alleguez, me semble si raisonfca-
ble.que je m'y atrtste d'aurant plus vo
lontiers, qu'il releve davantage la miseri
corde de Dieu dans ses effets adorables. '
Ceux qui font partis de ce monde im
monde, chargez de quelques pechez ve
niels , ou qui n'ont pas entierement satis
' E iij
L A Vlè
fait aux peines dues aux pechez mortess
commis & confessez, seront releguez pour
un certain temps determiné dans les fia m*
mes brûlantes du feu du Purgatoire , où
leurs ames seront purifiées, ainsi que For
se purifie , Sc se raffine dans le creuset ex
posé à la fournaise , auparavant que de
pretendre d'approcher de Dieu , qui est la
pureté méme qui les doit rendre bien-heu
reuses. Et voilà en peu de mots les quatre
lieux destinez pour la retraite des ames
aptés la separation de leurs corps.
Pour suivre nôtre premier dessein, il
nous faur maintenant traiter d'un aurre
lieu, vulgairement appelle le Crcux.laOa-
verne , ou le Purgatoire de saint Pattke,
où un homme peur entrer, pour expier ses
faures; étant encor plein de vie, & en par
faite santé. Et quoy que L' Eglise Carotï-
que, nôtre mere commune,ne nous oblige
Jpas fous peine d»nathéme ,& d'estreinfi-
delleà ses saintes Ordonnances, à croire
comme un article de foy , que cette caver
ne se rencontre dans le monde, neanmoins
nous en avons des Traditions si aurenti-
ques* on en produit des argumens si con-
vainquans , des convenances si plausibles,
& des raisons si puissantes , que c'est un
acte de pieté Chrétienne de donner les
mains, & d'ajoûcer foy pieusement par
1>E S. PATRICE. ff
respect aux Traditions de nos Peres , qui
l'ont tenu pour certain , ainsi que vous
poutrez remarquer cy-aptés » décrivanc
par le menu touces les particularisez & les
circonstantes qui en poutront appuyer les
témoignages ,&c en auroriser la créance.
Et pour reussir heureusement dans ce
pieux dessein , que quelques curieux de
mes amis , à qui je dois beaucoup de re
spect , tant pour l'aurorité de leur con-
dition , que pour leur bien - veillance
particuliere , m'ont obligé d'entrepren
dre la composition de ce petit traité,qui se
ra sans doure fort urile & necessaire au pu
blic. Je traitera y premierement du lieu ou
cette Caverne est située. Apres je parleray
du motif qui convia charitablement ce
saint Personnage à demander à 1* divine
Bonté la grace d'un miracle si extraordi
naire 6c h rare. En troisième lieu, jedé-
duiray les fortes raisons, & les gra ndes au
torisez qui prouvent puissamment la ve
rité de ce Purgatoire. Nous vetrons enfui,
te les soigneuses diligences , & les reli
gieuses ceremonies qui se pratiquent par
ceux qui desirent entrer en ce lieu. Et en
fin l'Histoire prodigieuse d'un soldat dé
bauché, qui pour faire une penitence con
venable &: saluraire des faures qu'il a voie
commises, choisit cette Caverne pourre
E iiij
j6 LA VIE
traite dans la repentance de ses pechez, 8c
de l'amplc recit qu'il ea fit à fa íottie.
Nous déduirons toures ces circonstances
par ordre , fans que l'une "contredise à
l'aurre, & retranchant diserettement ce
qui est inurile&fuperSus en cette matiere,
ainsi que )e l'ay reconnu dans quantité de
petits manuscrits qui courent par le mon
de. Nous tirerons succinctement la naï
ve verité de l'Histoirc , par le Chapitre
suivant. . .. . .

1'v ;>w .<<.'.'' ■ . ...i 1 ■■-

CHAPITRÉ iíì.

traitte de la fitustion de la Ca
verne de saint Patrice , & des mo
tifs particuliers qui obliterent ce saint
.Personnage à demander à Dieu qu'il
luy reveUst ce Purgatoire.

IL y aune petite Ifle dans THybernie,


ducôté de l'Aqutfon, dans l'etenduc de
laquelle se ttouve un Lac profond, dont
les eaux, au rappotr de ceux qui ont voya
gé en cette tetre, ourre leur douceur ex
traordinaire , ont cette fecrette vertu, ou
ptoprieté particuliere d'augmenter la cha
leur naturelle de l'estomach ; de forte que
DE S. PATRICE, j?
quand un homme auroit bu & mange jus
qu'à l'excez , & qu'il en bût àdiscretion,
la digestion se feroit auíïï aisément, que
s'il avoit pris son repas en grande sobrieté,
& en moins de demy- heure se trouveroit
#lflì alaigre 5c dispos , qu'il étoic aupara
vant cette oppuflìon: Ourre , que d'au
tant plus on en boit , plus on en voudroit
boire, fans poutranten venir jamais ny à
la satieté, ny audégoust: & ce qui rend
encore d'autant plus merveilleuse la se-
crette vertu de cette eau, est qu'elle ne sort
pas de quelque vive source, ou fontaine
! courante , qui la rendrok plus pure , mais
d'un tac profond, où elle semble Croupir,'
( ...ou dormir.
Un des cotez de cette Ifle est environ
né de pins, de chênes Scde lieux monta
gneux & deserts, qui ne reílentent jamais
de rafraîchissement ou d'humidité d'aurres
eaux, que de celles que les rayons du So
leil font distiller des grêles & des neiges,
dont le Ciel n'est pas avare en cet endroit:
parce que comme ce lieu est élevé, Sc voi
sin de la moyenne region de l'air , oii se
forment de semblables meteores , elles
font là plus frequentes qu'ailleurs.
1 La rigueur de ce desetr est si rude , que
même les petits sentiers que les berge s
se font fuyez pour y conduis leurs trou
j8 LA VIE
peaux , font horteur àlavûë, non seule
ment de ceux qui voyageant, s'y rencon
trent par hazard , mais même aussi aux
habi tans de la conttée qui les frequentent
tous Iesjours.
Au bas de cette austere & rude
gne,fe trouve une vallée, íì belle 8c de
lectable , qu'il semble que la nature à des
sein aie pris plaisir de l'enjoliver pour l'op-
poser directement à la rigueur de ce lieu
plein de rochers, ou pour divertir la vûë
Í>ar la disproportion de ces deux exttém-s
1 differents, ou pour adoucir l'austerité
de cette rude montagne par ['agreable di
versité de cette plaine ou vallée. De là les
rochers ouvrant leur sein empierr é jettent
' des sources d'eaux vives en abondâce, qui
roulant d'un cours impetueux & rapide,
fondent icy-bas pour atrouser les pieds des
»rbres,& fertiliser les plantes de l'humu
dité de leurs eaux. Là on entend le siffle
ment des^vents , & Icbtuit effroyable des
tempestes & des orages, &icyce ne font
que zé phirs amoureux , & gazoú'illemens
de rossignols, & d'aurres petits oyseaux
agteables , qui tompant doucement le si
lence de leurs fredons entte - coupez de
feinte-- , font retentir l'air de leurs chan
sons , chacun en son petit ramage. Là les
yeux étans éblouis de l'hotreur des deserts
DE S, PATRICE. /f
affreux, se forment des tours , des châ
teaux & de fortes murailles propres à la
défense de la haureur des rochers : Et icy,
de la varieté des arbres, & des plantes de
toures sottes , ils se representent des peu
ples & des citez bien ordonnées & té
glées. Si bien qu'il semble que la vue se
trouve doucement fatiguée de la haureur
des rochers brûlez parï'excessive chaleur
des rayons du Soleil qui les maîtrise, & de
l'agrcable diversité des peupliers plantez
en si bel ordre , que les branches & les ra
meaux s'entrelaçant les uns parmy les au
tres, s'embraíîant amoureusement, & se
joignant ensemble. La tetre est émailléc de
fleurs & d'un thim si odoriferant, 8c si doux
à l'odocat, que l'on peur dire avec raison,
que c'est l'ambrej commun des forests.
Les petits ponts que l'on a dressez pour
traverser les ruisseaux des fontaines que
les pluyes & les orages ont grossi ,& ont
fait sortir de leur lit naturel , sont de ma
tiere assez grossiere , & de bois mal poly,
à la faveur desquels neanmoins le Pasteur
qui est un peu élevé fur une coline voisine
décendant , y va conduire les troupeaux
vagabonds de ses petits mourons , qui de
puis le lever de Y Aurore jusqu'au Soleil
couchant , vont brourant l'herbe desprai-
ries, 6c léchant la rosée qui tombe à Tau
io L A V 1 E
be du jour , sur la pointe des herbes.
Et ce qui est encore plus admirable &
plus agreable à la vue, est qu'il semble que
l'on voit en ce lieu delicieux comme un"
portrait naturel des plus grandes beaurez
de la nature , càr vous diriez que le Ciel y
soit rehaussé & entichy dediverles cou
leurs differentes , ainsi que lors que le
temps est calme, & l'air lerain , le Soleil
terminant doucement fa carriere fur le de-
clin du jour , paroit en partie comme azu
ré, le reste tirant fur l'incarnat ou fur le
rouge.
Or entre les delicieuses prairies de
cette belle vallée , & de cette monta
gne deserte & inhabitée , est scitué un
beau Monastere de Chanoines Réguliers,
de l'Ordre de saint Augustin , aurant
profitable au salur des ames , qu'il est uri
le pour la necessité des corps: car ourre
qu'en ce saint lieu l'on administre devote
ment les Sacremens de la sainte Eglise au
peuple des villages voisins , cette maison
est auffi comme un Hôpital generai pour
recevoir les pelerins & les passans qui y
abordent de toures parts en grand nom
bre , tant pour entrer, que pour voir ceux
qui entrent dans laCaverne de saint Patri
ce , qui n'en est pas fort éloignée , & qui
est faite en cette façon.
Presque
DE S. PATRICE. ét
Presque entre les deux extremitez de cet
te r iche vallée,& de cette rude montagne,
où est cet étang ou Lac dont nous avons
parlé cy-de vant.il y a une certaiue conca-
vicé.cûmc une place environ de deux cens
pas de long & de large, entoutée de hau
tes murailles, & close d'une forte porte
fermée à la clef, afin qu'aucun n'attente
d'y entrer fans la licence expresse du Pere
Prieur du Monastere, qui seul en a la char
ge , & l'entiere administration. Cette
porte étant ouverte , on apperçoit un
puits au milieu de Ja place ;& en un coin
plus retiré il y a encore une aurre porte
fort obscure ,& si cachée, qu'on nel'ap-
perçoít qu'en y entrant-, & là est rembou-
churc de la Caverne, dans les entrailles de
la tetre , laquelle est si petite & si étroite,
qu'à peine un homme d'une stature me
diocre y poutroit entrer íàns se baisser;
même il luyfaudroit courber la tête pour
ydemeurer assis seulement. Il y a une pe
tite fenêtre vers la main droite , par ou le
Soleil communique ses rayons assez ava»
rarement , parce qu'elle ri'eft pas capable
de recevoir davantage de ses lumieres. ïl
y a une grosse roche vers la gauche qui luy
sert de courtine ou de rideau, & de quel
que part qu'on se tourne, on la trouve en
vironnée de ronces , & de picquantes épi»
6z LA VI E
nes ,afin que d'abord on connoisselcs ha^
zards, & les perils évidents , oùs'éxpose
celuy-là, qui fans estre armé d'une puissan*
re foy, & d'une forte confiance enla pi
toyable bonté de Pieu, fc mec à l'avantu-
re d'y entrer.
Voilà en peu de mots un petit crayon,
ouunelegere description du lieu &de la
formederenttéede cette sombre Caver
ne. Les dangerspetilleuxqui s'y rencon
trent , & les travaux qu'on y souffre ,
Theureufe fin de ceux qui y entrent com
me ils doivent , fe vertont au dernier Cha-
pitre de ceLivre,en laRelation de l'Histoi*
xe d'un Soldar,nomtnéLoiiis Enius,lequel
y entra (ainsi que font plusieurs aurres )
mais d'une si courageuse resolution , pour
expier les excez de ses crimes , qu'il he
s'étoit rien veude pareil jusqu'alors. Aus
si esUl bien vray que nôtre Seigneur luy
élargit plus de graces , ícluy fitresieritic
plus de ses faveurs extraordinaires, qu'à
aucun des aurres de pareille entreprise.
Pour ce qui est du dessein qu'eut ce grand
Saint , de demander à Dieu un miracle si
manifeste, & toujours continué en faveur
des ames , le voìcy cetne semble.
Aptés avoir annoncé plusieurs fois les»
veritez de la Religion Catholique , &
presch» d'un zelç ferveotla Foy du 119.J
DE S. PATRICE. 63
Dieu au peuple de cette líle,les voyant in
flexibles à ses discours, & insensibles aux
touches de Tamour de Dieu & à ses cares
ses , resolur enfin de les épouvanter par
la crainte des peines , & des rigoureux
c'.iâtimens preparez aux rebelles à la voix
de Dieu , & à ses semonces divines , aptés
le cours de cette vie miserable , leur ra
contant par le menu les cruels tourmens
que souffrent les condamnez dans lesbra-
ziers ensouífrez de l'enfer, & les peines
sensibles qu'endurent les smes dans les pti^
sons de Dieu,aux fiames cuisantes du Pur
gatoire , à dessein d'émouvoir leurs vœux
à la repentance de leurs aimes, par l'ap-
prehension des châtitnens finuvs , & les
obliger de retourner àDicu par cc motif,
puis qu'ils n'avoien: pûestrc touchczpar
ses prieres & ses oraisons. Mais cesbarbar
res impenetrables de tour point à ces pa
roles 3 étoient fi obstinez en leur malice,
si endurcis en la dissolurion de leurs
mœurs, & si aveugles aux claires lumie-
resdes veritez Chtétiennes, que comme
aurrefois les Chaldeens , ils ne fai soient
é'atque du culte de leurs faux Dieux, &
. de l'adoration de leurs vaines Idoles, qui
soùffroient leur libertinage impunément'.
Si bien que tous lesdiscours saluraires, &
les belles remontrances de ce saint Prclac
Fij
*4 'tA VIE
palsoíent pour des inventées, & pour des
contes faits à plaisir ; parce qu'ils nais-
soient & mouroient à leur avis : comme
les chevaux & les mulets , fans espoir de
recompenses des bonnes œuvres , & fans
crainte des supplices destinez à leur mali
ce , en la vie furure qu'ils ne croyoient
pas.-, car ils ne fe pou voient persuader la
creance qu'il y eût une gloire , ou une fe
licité eternelle prepatée pour le salurdcs
bons , non plus que des chàtimens ri
goureux disposez pour punir les crimes
des méchans. De façon que dans cetre
pensée libertine, sans se soucier des se
montes du Ciel , ny des menaces des pei
nes de l'Enfet, chacun d'eux vivoit selon
ion caprice & sa fantaisie , comme des
vrais Epicuriens, ou des Saidanaplesdes-
honnestes. Car les uns se laiíTant emporter
sans frein aux mouvemens de la colere,
frapoient & massacroient impunément
tous ceux dont ils s'imaginoient avoir été
offensez. Les aurres charmez des appas
ensorcelez de la paillardise & des voluptez
charnelles ,fournissoient à leur sensualité
brurale, tour ce que leur appetit déreglé
pouvoit souhaiter. D'aurres qui étoienc
addonnezà la gourmandise, palsoient les
journées entieres, 5c la plupart des nuits
cn banquets excessifs, s'enyvrant comme
DE S. PATRICE. 6$
des porcs, jusqu'au point même de se
veaurrer dans leur ordure , & mourir
pleins de vin comme des vilains.Car com
me ils tenoient pour principe infaillible
de leur libertinage, qu'il n'^ avoit point
de vie furure à esperer apres la presente
qu'ils pofîedoient, ils essayoient de n'é
pargner aucunés delices ou contentement
qu'ils ne les donnassent aux defirs immo»
derez de leur nature dépravée.
Or ce saint Personnage voyant que la
perte inévitable de ce peuple étoit atta
chée à l'increduhté de la vie furure dont
ils refusoient les lumieres , Sc qu'il n'y
avoit point d'argumens assez puissans , de
raisons assez convainquantes, oupreflan-
tes, ny de revelations assez é videntes pour
les obligera la creance d'une gloire éter
nelle , dans la jouissance de laquelle en-
troient heureusement ceux qui avoient
esté purgez des pechez passez, par la pe
nitence, & qui étoit donnée aux gens de
bien pour, ample recompense des bonnes
oeuvres qu'ils avoient faitespendant qu'ils
vivoientau monde. Et que pour ceux qui
menoient une vie libertine comme eux,
il y avoit des supplices & des peines eter
nelles prepatées dans les Enfers pour pu
nir leurs re voltes & leurs débauches. Et
que tour joignant ce lieu tenebreux , il y
66 LA VIE
en avoir un aurre qui s'app™Iloit le Pur
gatoire, Jií ,o!é pav Tordre de b justice di
vine, pour purger les amei , qui mourant
en la giace ue Dieu , n'auroicnt pas plei
nement satisfait aux peines temporelles
deué's aux faures qu'ils a voient commises
fiCconfeísé-'S. Voyant,dis ;e, qu'il ne pou
voir leur persuader certe creance verita
ble par la force de ses raisons, il s'attristoic
forr de leur obstination , & s'aflligeoit en
cor plus lors qu'ils se mocquoient des dis
cours qu'il leur en faisoit -.disant effron
tément que la souveraine felicire d'un
homme mortel, qui consistoit dans la pos
session de beaucoup de richesses rfbur en
prendre ses plaisirs, & son Enfer, àestre
reduit dans Pindigence des mêmes, & à la
necessi; é des choses corporelles:&que son
Purgatoire, s'il y en avoir à souffrir, étoit
l'agoniede la motr corporelle , qui effa
çait alors toures'les faures passées De fa
çon que tour autre discours qu'on leur
pouvoir avance r au cotit raire, éroir un er
reur populaire , & une pure tromperie
pour seduire les simples. Que-si la verité
qti il leur ptéchoit etoit si cetrainc qu'il
aíleuroit: il leur fit donc connoître par
quel que representarion sensible , qui tou
chât leur sens, pireequ'aurremenr s'ils ne
foyoient de Jeurs yeux corporels par
DE S. P ATR 1 CF.. 67
quelque signe évident , & la gloire des
bons,& les supplices des méchant, qu'il
leur annonçoit , ils n'y donheroient non
plus de creance, qu'à toure aurre choie
qu'il poutroit avancer de cette matiere.
Ce motif con via charitablement ce Saint
homme zé'épour le salue des amesdeces
infidèles opiniâtres, de dresser ses vœux
au Ciel, employant plusieurs nuits cn fer
ventes prieres, baignant fa couche & la
tetre de fes larmes, & lanç.mt plusieurs
cuisans soupirs vers la divine Maj.-sté, es
saya de flechir fa bonté adorable , pour
l'obliger d'éclairer d'un rayon de fes sain
tes misericordes les tenebres de ces barba
res, & d'amolir leurs cœurs durs de ro
chers, les retirant de leur incredulité, par
un effet de fa misericorde, pour ne permet
tre pas que tant d'ame» creées pour la
gloire du Paradis fussent devoùe'es pour
jamais aux fiames devorantes de l'Enfcr,&
faites la proye des demons , veu qu'il ctoit
auífl facile à fa divine Providence de ma
nifester cette verité Catoliquc par quel
que signe exterieur qui leur imprimât de
fa crainte , que de lavoir établie par fa sa
gesse infinie.
U continua cet exercice fervent & pieux
environ l'espace d'unmois, yemployanc
les nuits entieres, 5c la meilleure partie
F iiij
68 L^A VIE
des jours , vacquant en jeûnes continuels,
& en monificaciOiis austeres pour flechir
le Cielà íesdesirs , Si l'obliger de conscn-
tiràl'octroy de sesrequestes. Dieu enfin
vaincu de les douces importunitez , luy
apparur un marin, & le mena en un lieu
écarté, qui est celuy où nous avons die
estre cette Caverne, & là luy montrant du
doigt cette giorte affreuse, l'aíseuraj Que
. celuy qui ayant fait une entltre & parfaite
Conftjfion de toures se sftûtes passées , en
trerait avec une ferme foy & confiance en la
bonté divine , recevroit l ent ere abolition de
toures l.s seines qu'il meriteroit four ses pe
ches, & que non feulement il Virroit les châ-
tinte us defline^ aux coupables , mais aujfi
les recomptnfts & la gloire prepatée pour les
Eleus , & le tour en un seul j umaturd avec
un avis saluraire à qui attenterait d'y en-
tr r , seulement poussé de curiosité , ou de
qutlqu autre motif que son salur eternel,
sans s'eflre acquis lagrace qui se conferepar
le Sacrement de penitence . ou qui étant en-
tté cr iroit aux trompeuses persuasions , &
aux horribles blasphemes des démons , dam
lamefiatce de l infinie misericorde de Dieu,
seroit condamné d y demeurer à jamais con
finé, fans espoir d en sortir Et aptés ce dis
cours avanté, la vision disparur, laissant
nôerc Saint remply de tant de joye,& d'u
DES. PATRICE. 6?
neconsolationsi parfaite, qu'U ne sçavoit
auvray s'ilétoitau Ciel, ou fur laterrc,
tant par la faveur signalee d'une si agrea
ble conversation t que pour la desirée re
velation qu'il eur de cette Caverne.
Le lendemain du matin, il fit assembler
tour le peuple pour déclarer devant toas
la pitoyable comp.iílìon que Dieu avoit eu
de leur aveuglement , Sc de leur intréduli
té, & comme voulant suppléera leur in
fidelité, il avoit voulu par un trait de sa
bonté divine , que ce, qu'ils nioient avec
tant d'opiniâtreté , parût e'videmment à
leursyeux, &leur fût sensible & palpable:
Et ainsi, d'un giand courage , animé d'un
saint zéle, leur raconta par. le menu tour
ce que Dieu luy avoit communiqué pour
le salur de leurs ames , les avertissant de
plus, que si aucun d'eux avoit assez de cou
rage , & de resolurion , pour entrer en ce
lieu , il se devoir confesser de toures ses
faures, & communier avec devotion au
paravant : & qu'ainsi entrant avec une
ferme foy , & une solide esperance en la
misericordieuse bonté de Dieu , sans re
culer d'un pas en atriere , ny pour l'ap-
prehension des peines qu'il verroit , ny
pour les menaces des demons, dont il les
avoit épouvantez, il connoîtroit claire
ment ce qu'il avoit desité de voir dés ccre
?o LA TIZ
vie mortelle , & sortiroir de là absous > $C
entierement libre de toures les peines, &
des châtimens qu'il avoit meritez pour
punition de ses crimes.
Tous demeurerent fort étonnez de ce
discours , admirans les tares merveilles
d'un prodige si étrange , 8c les avantageu
ses promesses que leur faisoit ce saint Per
sonnage , fi bien qu'au bour de huit jours
plusieurs s'étantassembìez fur l'afíeurance
de fa parole , resolurent d'y entrer" , les
uns pousi^z d'une sainte devotion, & d'à li
tres pu une vaine curiosité de faire elTay
de la verité de ce discours. Aussi Dieu per
mit qu'il n'y eur que ceux qui étoient en
état de grace , & qui avoient observé soi
gneusement toures les diligences que le
Saint leur avoit enjoint, qui en relïortis-
sent heureusement, dans un genereux
propos de plurôt mourir mille fois, & de
souffrir tous les tourmens imaginables,
que de manquer deformais de fidelité à au
cun point de creance des mysteres de la
Foy, & de la parfaire confiance qu'ils dé
voient avoir en la misericordieuse bonté
d: Dieu. Et tous lesaurres qui parure
curiosité trop temeraire y entrerent, y de
meurerent confinez, fans esperance d'en
ressortit jamais', pour une juste punition
de leur incredulité ,& de leur vie scanda
DE S. PATRICE. ?t
leusc, sans que depuis on ait plus o'úy par
ler d'eux, ny pû sçavoir ce qu'ils font
devenus.
Ceux qui y étoient entrez dans le mo
tif qu'ils devoient, ainsi que )'ay dit, en
font reíTortis heureusement , & ont ra
conté les merveilles qu'ils ávoient vues
& entendues , au grand étonnement de
tous ceux qui les écouroient , & tous
dâpuis ce temps - là , menerent une
vie sij retitée & si sainte , qu'ils fuyoient
même la frequentation du monde ,
& la communication des hommes »
traitant seulement ensemble des moyens
les plus seurs & les plus efficaces qu'ils
poutroient tenir , pour offrir à Dieu
fans reserve j leur vie , leur sang, leurs
corps, leurs ames&tource qu'ils étoient,
8c pouvoient estre par fa bonté , en luy
rendant mille actions de graces, de les
avoir si pitoyablement éclairez des lumiè
res celestes , pour les retirer de l'aveugle-
ment , & des tenebres épaisses où ils
étoient plongez auparavant. Si bien que
comme ils fçavoient par experience quelle
étoit la rigueur des peines que l'on souf
fre en l'aurre vie , pour satisfaire à la di
vine Justice , des pechez que l'en a com
mis en celle-cy , & desquels on s'est con-
fefle fans y avoir pleinement satisfait, ils
y2 LA VIE
cssayoient de vivre Ic reste de leurs jours
dans une relie exaction de leurs mœurs,
qu'ils ne fussent pas obligez en Paurre
monde de passer par les peines cuisantes du
Purgatoire, pour satisfaire au reste des
peines que meritoient leurs pechez.

CHAPITRE IV.

Où estprouvée ta certitudedu Purgatoirg


de Saint Patrice , raisons &
autorites.

CEtte ancienne verité est premiere


ment aurorisée de la voix commune
de tous leshabitansdu pais : car les jeunes
& les vieux.les Nobles & les Roturiers,
mêmes jusqu'aux petits enfans , tien
nent cette Tradition si certaine & si indu
bitable, que qui voudroit leur persuader
le contraire de 'ce sentiment, tenteroit
Timpossible, daurant que de bouche en
bouche , & de temps en aurre; cette pieuse
ctéance a pris rel fondement dans leurs
esprits, qu'ils tiendroient pour insense,
& mal-jugeantdu Christianisme , &dela
Foy Catolique,celuy qui le revoqueroit
en doure j parce que de leurs propres yeux
VE S. P Al RI CE. s?
ils-enorit vu tant d'experiences reïrerées,
& entendu raconter tant de revelations»
leurs devanciers, qu'ils en ont receu U
Tradition pour ventable avec le laict qu'ils
ont tité de leurs Noutrices. Si bien que
dans ì'Hybcrnie, la verité de cette Histoire
fameuse se manifeste à un chacun, preten
dant avoir part au Patrimoine commun &
hereditaire à cette Nation.
Mais afin qu'il ne semble pas que nous
parlions seulement par une simple Rela*
tien populaire , qui quelquefois donne
plus de crédit dar affection à la merveille,
qu'à la vray-semblable raison , quoy que
souvent aurorisée des oracles de l'efpric
de Dieu , qui parle par leur bouche : J'ap-
puyerayla verité de cette ancienne Tra
dition, par quantité d'Aureurs dignes de
Poy,qui en ont particulierement traité,
quoy que fort succinctement, pour n'é-
trepas ennuyeux aux esprits de ceux qui
ont plus de curiosite de fçavoir les secrets,
. & les mysteres cachez dans cetre Caverne,
que de s'affranchir des doures qu'ils en
poutroient avoir>& qui jem'asseurcdon-
neront tres-volontiers quelques heures
de leur loisir, ( qui ne trouveront pas
estre inurilement employées J à la lecture
dece petit Livre. Quoy que cette matiere
semble de íbyun peu sterile, elle ne Test
7* X A Kl B
pas tant neanmoins qu'elle ne soit ap
puyée des Auteurs suívans , qui en ont
traicé.
Denis le Chartreux - au Livre qu'il «
composé, de quatuor noviflimis, art, 14.&
du lugement particulier des Amest art. 14.
laccjues'dt lanvenfe de l 'Ordre des Frtres
Prê. heurs , dans fa Legende des Saints dé
crivant la Vie le 5. Patrice. 1\* dulfe Hy-
gedem , in luo Polychronico : Carsarius
Heirterbachenlis, enses Dialogues. Mont*,
bnilus , au tome de la Vie des Saints. Marc
Manille, lib. j. cap. 4. Maurolicus Siculus
*n son Martjrologe. Le Cardinal HeHar-
mìn* au Livre 2. qu'il a fait du Purgatoire.
Le venerable Bede, aux Livres 3 . & 6 . dét
Revelations de Sainte Brïgidt. Frere Oy-
mds ierpiy au Livre du Purgattire, cap, z if.
Jacques Solin , en son Histoire Orien
tale, cap. 3 f. Et entre tous tres-pétrti-
culierement Dom Philippe Ofulevam Hy-
b emois ,qui «n a trahi doctement dans le pe
tit abregé qu'il afait de /''Histoire d'Irlandet
ou parlant de ce Purgatoire , il rapporte la
Rjlation h L'Histoire du Vicomte de Peril-
los y nai liant Ejpagnol , Baron de Secret,
qui entra dans cette Caverne apres la mort
du feu Roy son Maître , lean d'Arragtnt
qui l'aimoit tendrement à dessein de l affran
chir des peines fatits àset pcçhtx, , pour i'ar,.
DBS. PAT RI CF.. 7s
dent desirait il avoit du salur de son Prince,
tn reeonnoijfanse de l'effeftion qu'il luj avoit
fortèe , dent le Livre a esté vùt examiné &
approuve par la sainte Inquisition de f^rtu-
gai. Et plusieurs autres g: aves Autheurs,
qui traitent de cette matiere , alïéurent
sottement que ce íieu est certa: n : non pas
afin qu'on le propose à croire,en serte que
qui manqueroit de soy en ce point, fur
tenu pour Hercti que,ou I nfidelle à la Foy
Catholique, mais afin qu'on y donne une
pieuse ctéance , puisque delà il n'en resul-
te aucun détriment ou scandale qui ter
nisse la gloire de nostre Religion , au con
traire , ce qui exalte beaucoup la miseri
cordieuse bonté de Dieu: & releve sa gloi
re, qui daigne par un crait de sa divine Pro
vidence, reduire les sommes à leur devoir
par les menaces 5c les exemples sensibles,
qui manifestent clairement la rigueur des
peines qu'on souffre en la vie future , afin
d'établir plus solidement le Christianisme
en cette conttée , où la foy Catholique
estoit si mediocre dans ses principes, qu'if
fur necessaire pour l'aurhoriser davanta
ge, de produire ces signes palpables Sc vi
sibles, pour faire connoìtre ÔC entendre à
ces Infideles 5c Barbares, ce que la vraye
Eglise obligeoit de croire à ses enfans.
Que si apres les preuves aurhentiques
G ij
Je tant de braves Aureurs signalez en do
ctrine, & en probité de mœurs, quelqu'un
doutoit encore de ce miracle extraordi-
iiaire,qu'il prenne la peine de lire S. Gre-
goire,auLivre quatri érne d« sesDialogue s:
le Venerable Bcdc, Iib.f.cap.ip. Et Denis
le Chartreux, De jttsLcio p*mcnlari
m*rtun. Oà il poutra remarquer des vi
sions si admirables & étonnantes, que fa-
cilement il donnera les mains à leur cré
dit , se laissera vaincre pat la force de leurs
raisons , ourre celles que rapportent les
.autres Aureurs que j'ay cité cy-devant.
Car s'il est vray ce que dit S. Matthieu,
comme il ne faur point dourer qu'il ne foi c
Certain, puisque c'est un oracle de verité,
énoncé ce la bouche du S. Esprit. Que
toure verité consiste au témoignage qu'en
donnent deux ou trois témoins -,qui pour ra
xesister aux puissantes taisons , & à l'au-
thorité de tant de Celebres', Sc Religieux
Historiens, comme témoins itreprocha
ble*, signalez en science & probité de vi«?
Or pour entendre cette roéme verité,
(íebatue avec plus de clarté & de fonde
ment , il faur faire distinction de deux Pur
gatoires, l'un qui est l'ordinairc Sc com
mun , tenu & reconnu de toure l'Eglise
Catholique, fous peine d'anathême, que
l'on tient estre proche du centre de la
DE S, PAT Rî CE. 77
ccrre , 8c voisin dc:rjsnfet, où vomies
amesaprés la séparation du corps, ay ar.c
quelque reste de peines temporelles à pur
ger pour les p:chez commis, & confeílez,
ainsi que nous avons dc;a dit ; & l'aurre
qui est particulier , & privilegié pour
quelque cause , ou raison secret te -, ainsi
que remarque FrercDymasSerpi, quand
il dit, que l'on a vu plusieurs ames, qui
par une dispense singuliere du Ciel , souf
frent en quelques lieux particuliers. Et
c'est de ce dernier Gente , que nous pre
tendons traiter en ce Livre, .
• Pour donc le mieux entendre, il faur
diviser ce dernier íáncorè en deux mem
bres , en ce que l'un s'appelle le Purga
toire des morts , & l'aurre des v iva ns. Au
premier lesames 7 font transportées fans
îes corps,& les peines qu'elles y souffrent,
sont seulement sarisfactoires, & non pas
meritoires. Mais au second, l'homme y
entre tour vivant, & en parfaire sante, 8C
merite aurant ou plus, par les peines qu'il
y souffre , que pir les bonnes œuvres
qu'il a faite estant au mondf. Le Purga
toire de S.Patrice est de ce GentttUUihom*
me vivant y peur éntfcrtde fa propre vo«
lonté 6c franchise ï & U par la rigueur des
peines qu'on-y endure, tant de laideur dei
flammes, que de la froidure «Jcs glaces Si
des néges, pour expier & se rendre quitte,
dans Tefpace de vingt-quatre heures, do
toures les peines deuës aux péchez aus-
quels il n'aura pas entierement faussait.
Quelqu'un possible' avouera franthe-,
ment que ce miracle soit atri vé au temps
de saint Patrice : mais.il niera tour-à-plac
qu'il continue encore , & qu'il ne. subsiste
à present : à quoy je reponds , qu'ayant
esté accordé en ce temps-là , & à a priere
de ce saint Prelat, non seulement il n'est
pas hors de propos , mais tres convenable
qu'it se trouvât encore, parce que le des
sein qui obligea pour lors ce Saint hom
me d'en demander à Dieu le miracle , fur
la reduction des Gentils à la connoissancc
des veritez de l'Evarigile qu'il preschoit
par cette experience sensible. Sur quoy j«
demande , les Heretiques d'apresent par-
lentrils avec plus de déference & de.re*
ípect du Purgatoire , tenu certain de tou
te l'Bglise , & d'aurres, semblables verire*
Catholiques , que ces Gentils parloient
alors > Inexperience commune montre
qu'au conrraire les libertins & les Athées
ne se forft jamais roidy avec plus d'opiniâ-
rretç-pour s'opposer à l'Eglise' Catholi»
que ( quoy qu'en vain ) 8c pour nier inso
lemment les peines , & la gloire' prepatée
pour punition des médians, & pour rc-
Í>E S.PATRICE. 79
íompense des bons aprés la vie presente
(qu'ils font en ce teropsí^Otitrequc si cet-
te merveille ceítoit , il semble qu'on pour-
toit prendre occasion dedite , que Dieu
Mroit racourcy le pouvoir de ses antiennes
misericordes, & resserré la main aux be
nedictions , dont il a aurrefois favorisé
l'ingrarirude de cette nation infidelle,
pour leur faire connoîrre leur malice &i
leur impieté, son dc-si & son soin est si
grand, que chacun profite des treforsdu
Sang precieux qu'il a liberalement épan
ché tftr le Calvaire .pour le salur de tous
les hommes, qu'il n'epargne aucune dili
gence ou moyens possibles , pour les obli
ger à la fidelle croyance de ses M ysteres,
&à mettre toure leur confiance en fa di
vine Bonté.
Je msetois proposé de ne Iaiíîer gi fler
aucun mot de Latin en ce petit Livre, pont
ne pis divertir l'attention du Lecteur de
la fuite de l'Histoire : neantmoins afin
que cetre verité soit encore plus solide-
Boent appuyée & aurorisée, je produiray
seulement quelques Vers d'un Hymne sa
cté, qui sechantoit aurrefois dans l'Egli.
sed'Hvbernie,à la gloire de Dieu, & àla
louange de ce grand Sain r, & en m cm oire
de ce Purgatoire , qui à mon avis n'est p s »
unedes moindres preuves que l'on puiíTf
G iiij
So LA VIE
avancer en confirmation de cette verité.
Voicyce que contiennent les Vers. ''. \
M*f*' Patrii funt mtrand* merita
: 'Patricii,
Cm DomiHHs estendit locum Tttrga-
torii,
. <*^"° vivttittt ft fwgent delìn-
, .. -.1 ri queures filii. '.' \ .. *
Voilà les plus puissantes & pressantes
preuves que j'ay pû rencontrer pour con
firmer la tradition de cette Histoire : Mais
la plus forte piece que nous ayons en
main à nôtre égard, pour l'auroriser, est
4a pieuse creance que nous y donnons ,
comme étant un motif puiílant pour exal
ter la gloire de Dieu, & relever fes divines
misericordes , pour honorer les merites
de fes Saints,augmenter la FoyCatolique,
& pour confondre l'opiniâtreté des Here
tiques , Infidclles, & aurres ennemis de
n6tre sainte Religion, qui nous font la
guetre , & la combattent,
«
í>£ à. PATRICE. 8r

CHAPITRE V.

jDes religieuses céremonies & des fou


gneufes diligences qu'il faut faire
avant que d'entrer a» Furyttoìre
de saint Patrice.

SUppose que déja saint Partie* a heu


reusement obtenu du Ciel par ses prie
res & par ses larmes l'esset de fa demande,
& trouvé le lieu desité de cette Caverne
mysterieuse : Il saur maintenant ïçavoir
itrois choses pour en entendre le secret de
l'entrée. La premiere, quel est le fruit que
retire ecluy qui y entre. La seconde , s'il
est loisible 8c permis à un chacun d'y en
tier. La troisieme . quelle est la diligence,
Sc quelles font les ceremonies que doit
observer ecluy qui se met au hazard d'y
«ntrer, pour en voirU&çon, en examU
jver la profondité , & toures les aurres cir*
constances qui se remarque nt là dedans*
Pour satisfaire à ces trois points , je dis-
qu'ourre la conservanosl & l'accroifle-
meiu de U Foy en ce Pays , 1 accomplisse-
ment des promesses dont Dieu a favorisé
les Humains, & rendu recommandablela
5z r IrA PZ.E y,
verité que saint Patrice ptéchoit à çe peu
ple, celuy qui d'une constante generosité
seresolyoit d'entrer en ce lieu perilleux,
devoit estre disposé à la poursuite dece
saint propos, sens que la crainte des tour-
me n s , que la malice des demons pourtoit
inventer pour llntimider, le fit rebrous
ser chemin, omeculer d'un pas en artiere,
ou que l'horreur desescrimes le fit deses
perer unffiomentde l'infinie misericorde
de Dieu :qi>oy qu'il voyoit devant soy, SC
experimentou en sa personne les dangers
6 les hazards quç nous vetrons décrits
cv-aptés. Le fruit qu'il retirera de ce voya
ge perilleux , iuy doit animer le courage à
le poursuivre auíïï heureusement , qu'il
l'aura entrepris genereusement , parce
qu'en l'espace d'un jour nature!, ji satis
fait entierement aux peines qu'il devroit
souffrir en l'aurre monde un long-temps
pour les pechez qu'il auroit commis pen-
dant cette vie miserable, pour graves SC
énormes qu'ils puillènt estre , & (e trou
ve en pareil état de grace & d'innoccncCi
que celle qu'il recent aux eaux du Bapré-
me. Ce l.eu , pour le morif que je viens de
dire, s'appelle le Purg roirede saint Pa
trice, parce qu'en vingt quatre heures de
temps qu'on y demeure, on y efficetous
.les pechez commis :car comme l'homme
DE S. P At RI CE. 85.
qui y entre est encor vivant, decette vie
languissante, qu'U traîne da u s ce corps
mortel, il est aussi viateut, & partant en
état de pouvoir meriter , ayant le printipe
du merite, qui est la grace. Dieu donc, par
les merites qu'il s'acquiert au moyen des
peines qu'il foufíie constammenr en ce
lieu, abrege le nombre desannées 3e des
jours qu'il devoit endurer dans les fl.imes
purifiantes du Puro.itoiie cotnmtin,où l'on
est contraint de payer exactement jusqu'à
la derniere obole, sans ressource d'espoir,
de pouvoir plus meritet, en l'espace raw
courcy desheuresque nous avons dit,
pendant lequel temps il satisfait pleine-
ment aux peines deuës à ses faures passées.
Mais l'enttéc de ce lieu n'est pas accor
dée à tous ce«r qui s'y présentent , cat ce-
ltìy qui aspire à ce bonheur perilleux, doit
eftre homme de. grand cœur, & d'une pro
bité à l'épreuve : on le doit examiner di
ligemment de son courage, auífi bien que
de sa vertu ; car s'il avoit le cœur lâche,
craintif, & peu resolu en cette action , il
poutroit peu - estre commettre quelque
trait de sa foiblesse en cette entreprise,
lors qu'il éprouveroit les peines si cuisan
tes,*: preíteroitl'oreille aux trompeuses
persuasions , & sux dateusespron
$caiyrjis. £í ainsi peut'cstie qa'il
Sf LA r 2 B
toit en desespoir de la bonté & de U mise
ricorde de Dieu, 6c pour cetre juste puni
tion de sa méfiance , & de sa lâcheté ii dc-
meureroit pour jamais confiné en ce lieu
affreux : de forte que ceux qui attendanc
son retour le jour suivant, vetroient l'heu»
re precise de (a sortie , déja paslée, doure-
toient de son salur & le plemeroient com
me perdu sans reflource d'espoir de le re
voir jámais.
Àyant donc fait une exacte perquisi»
tion de la personne qui s'est prefentée
poui entrer y s'il se trouve que ce soit un
nomme de courage , qui non seulement
soit disposé . mais même desireux de ren
contrer des occasions favorables , pour
souffrir d'une constance genereuse , tous
les tourmens les plus cruels quont en
duté les Martyrs , dans l'ardeur de leur
zéle , pour la satisfaction de ses fau
tes, étant armé d'une Foy vive ,8c d'u
ne parfaite confiance en la divine bonté,
onl'envoycà l"Evesque du lieu, auquel il
rend exactement conte de ses pieux des-
sein$,qui au lieu de s'entourager à la pour
suite de ce voyage , essaye par toures le$
voyes possible* de le divetrir de cette haure
entrepris- , i'cxhortant charirablement de
faire choix de quelqu*aurre forte de penU
tence, moins perilleuse que cellc-là , où;
DE S. Pj4TRI CE. « <?/
il s'alloit ptécipites. Car encore que plu-
íìeurs de ceux qui y íont entiez en loient
ressort is heureusement ,8C avec un succez
glorieux de la victojrequ ils s'étoient pro
posée, beaucoup d'iurres y (oiit demeurez
pour avoir manqué de fermeté en la foy
de s promeíles divines , & de courage pour
triompher sanscrainte des menaces, & des
tromperies des démons. .'. , ...
Enfin le voyant fortement resolu à se
hazarder aux évenemens doureux de ce
qui luy poutroit atriver aux rencontres,
il luy donne des Lettres addreflantes au
Pcic Prieur du Monastere, avec lesquel
les iL s'en va joyeufement vers cíttf Ifle,'
011 étant atrivé y il procede aù reste des ce
remonies selon la forme suivant^.Jv xíiv ^
Cette Iflc est envitonée duLac dont nous
avons fait mention cy-devant, lequel ser
pentant en plusieurs endroits, fait tant de
petits détours , que huit jours de temps nc
leroient pas trop à un Pelerin pour traver
ser à l'aise , & en faire le circuir à loi(ir,
puisqu'il en. doit faire le tour à pas com
ptez , cheminant lentement. Ce qui a esté
prudemment ordonné par.ee grand Saint,
pour donner temps suffisant au Pelerin de
Consulter ses pensées à ioiíïr, fur les peril
leux hazards qui fe rencontrent .en un«
entreprises dangereuse.}. ,
S6 : LA VI B
Pour s'exposer sur les eaux de ce Lac
totrueux , on Iuy équipe un bateau si pe~
tic & si étroit , qu'à grand' peine y peur-il
estre à son aise tour seul , pour luy signifier
que les sentiers de la vertu , & de la peni
tence font raboteux, penibles , & resser
rez, quoy que le terme en soir large , spa
cieux & tres-doux , puisqu'il abourit à
Dieu- même, dont la grandeur est infinie,
& l'etendue" sans borne & fans limites.
Durant les neuf jours qu'il doit em
ployee à se preparer à ce voyage, on luy
ordonne de jeûner au pain &à l'eau, Sc
le pain destiné pour sa noutriture doit être
sans sel & fans levain :aussi lors qu'il s'em
barque fur ce Lac,on luy en donne en mor
ceaux &. petites portions , aurant qu'il en
peur manger chaque jour , durant l'efpace
de neuf jours.
Atrivantau Monastere ,il s'addrcssc au
Pere Prieur , auquel il donne les Lettres
de l'Evefquc , lequel les ayant leues avec
attention & respect, il lelaiflc reposer en
viron deux jours, pour se preparer à faire
une Confession generale de toure fa vie
passée, ou s'il L'a faite auparavant que de
sc presenter devant luy , il le reconcilie
de ses nouYelles faures , &l'ayant con
duit à l'Eglife , nuds pieds comme un
vray Penitent, il dresse ses vœux auCieJ,
DE S. PAT Kl CE.
& fait une humble priere à nôtre Sei
gneur, & à sa sainte Meté, qu'ils daignent
le favoriser d'un regard pitoyable, prenant
compassion de sa misere , & ne l'aban-
donnant point en une si perilleuse entre
prise que celle qu'il medite : & que par un
trait de sa divine bonté , ils ne permettent
pas que son zéle , & tant de soigneuses
diligences qu'il a déja apportées au dessein,
de ce penible voyage, luy soient inuriles &
fans fruit.
Cette priere étant finie, il va visiter une
pietre que l'on tient en re serve comme
une Relique precieuse, où les vestiges des
pieds de saint Patrice sont imprimez , &
miraculeusement gravez, qu'il baise & re
baise plusieurs fois , le conjurant tendre
ment par ses ferventes prieres, de luy ob
tenir la force & le courage necessaire pour
ne point apprehender l'enttée de cette
redourable Caverne. En suite dti ectte
oraison , le Prieur le mene comme en on
dortoir regulier,où sont les petites cellu
les, que l'on appelle les chambres de peni
tence, parce que chacune d'elles n'est pas
plus grande qu'un tombeau ou sepulchre
d'un mort, aussi y demeure- il l'cspace de
sept jours continuels comme mort au
monde, faisant cette legerc penitence de
ses faures , pour se preparer à une grande.
SS " LA VIE
Chacun des jours mentionnez, ildécend
par sept fois à l'Eglise , où. il employe à
chaque fois, environ une heure de temps
à l'Oraison mentale dans une posture mor-
rific'e & humble, avec antant d'austerité Sc
de rigueut, que ses forces & son courage
hiy peuvent permettre.
Or en ce lieu sc rencontrent toujours
beaucoup de Pelerins , & chacun d'eux en
particulier porte les marques de fa peni
tence: car on y voit les uns chargez d'en-'
traves & de rudes chaînes» les aurres avec
une mordache ou un baillon à la bouche:
celuy-cy revêtu d'une robe de crin , fetrée
d'une grosse corde de méme matiere: &
un aurre chargé d'une pesante Croix suc
sesfoibles épaules , dont le poids luy fait
pancher le teste. De façon qu'à voir feu
lement la posture penitente de chacun
d'eux, ceux qui les contemplent en cet
état de mortification , font doucement ex
citez à la devotion , & touchez de ressenti
ment de leurs crimes commis , veu méme
que ;e me promets, tant de la pieté de ceux
, qui donneront quelques heures de leue
loisir à la lecture de cette petite natration,
que fans doure ils seront touchez de rc-
i pentance de leurs faures , & de desir de fui-
! vre leur penitence : si bien que soupirant'
. doucement aptés l'imitation de leur con-
DE S. PATRICE. $9
staricc , ils prendront une genereuse reso
lurion «le cotriger leg imperfections de
leurs mœurs , pour suivre les traces de
leur exemple.
Il faut de plus , que vous vous represen
tiez , pour la plus grande Gloire de Dieu,
à l'avantage de nôtre sainte Religion, que
non seulement un oudeux Pelerinsse ren
contrent à la fois en ce saint lieu de morti
fication , mais qu'une si grande affluence
de peuple y accourtde toutes parts, qu'un
Aurheur moderne digne de foy , afleure,
que mil cinq eensperíonnes s'y íont ren
conttées en méme temps. >
Le huitième jour étant atrivé , celu'y
qui est trouvé disposé pour entrer dans la
Caverne , redouble les heures de la priere,
parce qu'ilfe doit emplqyer le lendemain
à U pratique d'aun es ceremonies que l'on
observe devant cette enttée : auffi le con-
duit-on des le soir precedent dans une au
tre cellule plus obscure & plus profonde>
, qijc celicd'où il fort pour lors , dans la
quelle il n'ya nysiegç ny couche, ny aurre
, lotte de repofoir p%rce qu'il y doitestte
. en posture décente] & léglée pour redou
bler ses, ywux »u Qel - rtchmec puiísapa-
ment le secouEs;divin. , & faire une plus
. exacte recherche de fa vis. paffée , pïour
reconnoître çn détail & parle, menu , s'il
90 LA VIE
n'auroit point oublie par megarde dans la
Confession precedente qu'il a faite, quel
que circonstance necessaire à examiner Sc
à confesser. Et dés lors il quitte le boire &
lefflanger , si ce n'est que par fois il pren
ne quelque gourte d'eau du Lac qui envi-
ronne cette ifle , pour humecter íes lèvres
sec-hes & arides de l'ardeur de fa priere, &
rafraîchir fa langue & fa bouche alterée.
Le dernier jour de la neufvaine étant
tenu , le P. Prieur du Monastere assemble
leClérgé.convieaurant dePrestres qui s'en
rencontrent en ce lieu , & tous les peu
ples des villages voisins en ayant la nou
velle , y accoutrent en diligence pour
voir ces mysterieuses ceremonies , 8c ad
mirer un spectacle si peu commun. On dé
tend le Pelerin à i'Eglife, pour fe Confes
ser derechef, & pour Communier devo
tement au saint Sacrement de l'Aurehon
chante la Messe des Morts comme au jour
de ses funerailles, à laquelle il assiste avec
beaucoup de devotion & de ferveur ,
priant la divine Bontéde Iuy fortifier le
courage pour reussir heureusement dans
ce deflein genereux. La Messe étant ache
vée, le Pere Prieur monte en Chaire , &C
Payant exhorté à la constance, l'avertit de
vant toure l'asscmblée, qui est nombreuse,
des perilleuses rencontres où il doit s'ex
DES. PATRICE. 9T
poser en ce voyage,* qu'il est encore libre
d'éviter, si se contentant des penitences
qu'il a déja faites , il en choisie encore
d'aurres de même gente, pour s'affranchir
des peines qu'il redoure , 8c mettre son
esprit en repos. Il luy represente que la
foiblesse humaine est si grande , qu'il se
peur faire qu'entrant en ce lieu , la Foy,
la constance , la perseverance ou le coura
ge venant à luy manquer , ou chancelant
tant soit peu dans la ridelle croyance qu'il
y doit avoir, il demeurerent là pour jamais
confiné , fans aucun espoir ou reíTource
d'en pouvoir sortir un jour , ainsi qu'il est
atrivé à beaucoup d aur-res , dont on igno
re le fuccez. Il l'avertit de surplus du mau
vais traitement que luy preparent les dé
mons qu'il rencontrera, qu'il fera exposé
à la vue de tous les condamnez qu'il ver
ra au milieu des flammes devorantes de
l'Enfer, fouffrans des peines intolerables :
des atteintes desquelles il ne fera pourtant
aucunement offensé , pourveu qu'il persi
ste genereusement dans la constante reso
lution qu'il a prise : car quoy que les dé
mons luy donnassent de la tetreur épou-
vantablement par leurs menaces effroya
bles , ils se vetront pourtant hors de pou
voir de luy nuire , s'il continue dans (*
ferveur, & qu'il reclame de bon cœur le se
$2 l A VIE
cours divin dans une parfaite confiance en
fa bonté: Majs s'il est si mal-heureux que
d'écourer les fíateries, & de suivre les con
seils diaboliques de ces esprits de tene
bres ,ou de redourer l'effet de leurs mena
ces , dans ìa méfiance des divines miseri
cordes , & le desespoir de l'assistance du
Ciel; c'est fait de luy , il est perdu sans res
source , le voilà condamné à demeurer
éternellement sous l'esclav^ge de leur
joug tyrannique, en leur pernicieuse com
pagnie. Le Prieur aurhorise ce discours de
raisons si pressantes »avec des paroles si
étonnantes & si redourables , que non
seulement il imprime de la crainte ôc de la
.tetreurdans l'elprit du Peltrin, maisaufli
.d: tous les aísistans qui l'entendent dis
courir de la forte, dourant avec juste rai-
son5queJle poutra estre l'ilïuè' ou la fin de
celuy qui s'expose si courageusement 1
cette temerité Chtétienne. Le voyant en
fin toíijoilrs ferme & constant dans fage-
.nereufe resolution, le Pere Prieur lecon-
.sole doucement , l'embralïe amoureuse-
. ment ,<k Uiy donnant sa benedictipn r le
. munir.plusieurs fois du signe de la Croix,
. ainsi que font pareillement tous ceux qui
assistent à ces mysterieuses ceremonies,
dans un grandjessentiment de douleur &
de crainte , qui lUy temoignent assez par
DE S, P STRICT-. &
Tabondance des larmes qui distillent de
leurs yeux , doureux du succez depette pe
rilleuse entreprise. Cela étant fak, tour
le Clergé assemble, Prestres, Religieux,
seculiets Sc téguliers , le conduisent en
semble proceínonnellement jusqu'à la
porte de la Caverne , où le Prieur l'exhor-
te derechef à la constance , & à la co nfian-
ce de la divine Bonté , qui ne manquera
point de le favoriser de son assistance &
de ses graces , le retirant victorieux des
dangen ausquels il s'expose volontaire
ment en ce lieu , où il entre pour son
amout, & pour satisfaire à la grieveté de
ses offenses : & qu'il se souvienne parmy
leshazards perilleux ó\V il se poutra ren
contrer en ce voyage , de repeter souvent
avec respect & devotion ces belles paro
les qui luy serviront de bouclier & d'une
forte défense '.lesns - Clbri(t Fils ât Dit»
vivant , faites mifericord? k moy miserable
ftcheitr. Et aptés l'avoìr recommandé aux
prieres de tous les assistans , il ouvre la
porte , 8c le Pelerin étant entté , il l'a re
ferme fur lé champ , & tous s'en retour
nent processionellement à l'Eglisc, ainss
qu'ils étoient venus. Tous les Prestres
celebrent le saint Sacrifice de la Messe ce
jour là à son intention, 8c le lendemain
étant atrivé à l'heure precise , ils re tour-
LA VIE
ncnt tous à la mcme porte de cette Ca
verne , que le R, Perc Prieur ouvre com»
me devant, desireux deíçavoir le íuccez
de ce voyage dangereux : Et fi le Pelerin,
ayant franchy les dangers des rencontres
où il s'est exposé , se trouve heureusement
au temps qu'ils atrivent là, ils le recon
duisent gayement & avec grande joye
dans TEghse,oû tous ensemble rendent
-graces à Dieu de l'avoir favorise de son
assistance , l'ayant fait triompher victo
rieux de tant de mauvaises rencontres qu'il
a faites dans ce voyage. Apres cet heureux
retour il demeure quelques jours, même
aurant que bon luy semble s avec les Reli
gieux dans le Monastere. Que si par un
malheur deplorable il ne se trouve pas à ta
porte à l'heure même qu'il y est entté le
jour precedent , ils s'en retournent lente
ment à PEglise, tristes & affligez , doureux
du succez de ce pauvre miserable , dont ils
craignent la disgrace , & tiennent fa perte
infaillible, fans espoir de le revoir jamais.
Voilà en peu de mots Tordre & les cere
monies, qui s'observent par ceux qui desi
rent entrer dans le Purgatoire de saint Pa
trice. Dans la suire des Chapitres qui re
stent à décrire , nous vetrons ce qui ar
rive au Pelerin durant son voyage, parla
brieve & succinte natration de l'histoire
DE S. PATRICE.
veritable de Louis Enius , Soldat dans les
armées d'Irlande , qui dans le grand nom
bre de ceux qui font entrez, en est ressbr-
ty heureusement , & a raconte nettement
tour le succez de son voyage , ainsi que
vous allez entendre par la Relation qu'il
en a faite,

CHAPITRE - VI.

Contenant la Relation veritable de


l'Histoire de Louis Enius , &fon
entrée dam le Purgatoire de saint-,
Patrice.

LOUIS Enius prit naissance dans '


l'Isle d'Hybernie d'où il sortit jeune
avec ses Parens , pour une petite disgrace
qui leur atriva , & qui le* obligea de quit
ter k Païs ; si bien qu'ils vintent aborder
à Toulouse, Ville fameuse & renommee
dans l'étenduë de la Juridiction du Roy
de France , de l'aurorité & protection du
quel ils se ptévalurent en cette rencontre
infortunée. , ,
Le petit Louis eur de grands avantages
par fa naissance; car il resta seul heritier
des biens de ses Ancestres; mais il étoit
fí LA VIE
d'un si mauvais naturel , & d'une inclina
tion si méchante & si libertine, qu'il tes-
nifïoit beaucoup par ses actions infames
le lustre & l'éclat des Vertus , dont il dc-
voit estre legitime heritier de ses devan
ciers, auísi bien que de leurs biens, Sa me-
te mourur de douleur en le mettant au
monde , de façon que dés lors qu'il com
me ríÇáà^tfpíre r la douceur de la vie du
monde, il donna la mort à celle dont il
avoit tité son estre. A peine avoit-U en
cor atteint Tâge de quinze ans accomplis,
que son Pere déceda pareillement , qui fur
le principe de son mal'heur , 6c la source
de ía perte : car sa presence luy servoit
d'un frein puissant pour atrêter le cours
de son libertinage , soit pat les sages con
seils qu'il luy donnoir, soit par la rigueur
des punitions dont il châtioit ses débau
ches , méme pat la feule imagination de
fa presence , qui fouventefois est un mo
tif suffisant pour tenir les enfans dans leur
devoir: car quand ils se representent la
rigueur d'un Pere severe, & zélé pour
ur bien , les paroles ne font pas necestai-
s pour leur fa-ire entendre l'effroy de ses
menaces, c'est assez qu'ils se souviennent
'qu/ils sont sujets de suivre les lois dé fa
conduite, Sc dt tégler leiirs actions#clon
le mouvement de leurs volontez. -Ji i
Louis
DE S. PATRICE. 9?
Louis se voyant libre cn coures façons,
affranchy du joug de ses proches, nou
vellement heritier des grands biens que
luy laiíVa son pere à sa mort , commença
ses débauches par les amorces de Tamour
& du jeu, qui furent les premieres démar-
ches qu'il fittpòur avancer à fa perte: si
bien qu'en peu de temps il dissipa ses biens
si indignement , que non feulement il
donnoit matiere à parler & à rire à ses en
vieux, mais même a ceux quiluy servoient
à ses plaisirs, luy faisant escorte dans son
libertinage , quoy que pour l'ordinaire
ncantmoins , telle forte de personnes pâ-
lient la honte , & dissimulent souvent les
infamies qu'encourt la jeunefle par ses
debauches, quand ils trouvent leur com
te dans ce commerce. Ses parens luy
avoient laissé de s biens suffisamment, non
seulement pour paroître mediocrement
patmvceux de sa condition, mais même
aussi avec beaucoup d'avantage & d'éclat
entre les plus bravesCavaliers de son âge $
mais comme le jeu à la longue est ainsi
qu'une lime sourde, qui ronge peu- à-peu
St consume prefqu'insensiblement les plus
riche» Patrimoines. Louis fit un si mau
vais usage des a-vantages qu'on luy-avoit
laissé par la succession de ses Ayeuls, qu'en
peu de temps il fur contraint par necessité
98 LA VIE
d'emprunter de l'argent à interests , de
ceux qui avoient gagne le sien au jeu, Sc
s'ils luy faisoient quelque sorte de resi
stance , ne luy donnant pas de bon cœur
ce qu'il leur demandoit , il le leur ôtoic
par violònce : ce qui luy sembloit bien
plus lucratif, que de le prendre à interests
ou parprest.Quj n'apoint d'Office, & qui
ne íçait point de métier pour gagner fa
vie, &ce qui est necessaire à l'entretien
de son train, & qui cependant veur paroî-
tre dans le monde avec aurant d'éclat 8c
de pompe, que ceux qui. ont tour à sou
hait, est bien souvent contraint d'user de
moyens illicites & peu honorables , pour
atriver au point où aspirent ses desirs am
bitieux.
Ce n'est pas une excuse recevable d'ob
jecter la noblesse de ses Anccstres en ce
point'', Sc que l'on doit estre ajusté en un
équipage sortabie à une personne de sa
condition ; car il y a une pique en Flandre,
& un mousquet cn Italie auísi bien pour
les Nobles inforuinez , que pour les ro
turiers peu heureux.
(Louis donc fuivy de quantité de gens
de fa forte , comme en semblables factions
on trouve aíîcz de partisans , exerçoit le
métier de Filoux toures les nuits ; & si
quelqu'un poux, défendre ft bource , son
DE S. PATRICE. çp
argent ou son manteau , faisoit quelque
resistance à son- attentat , il luy ôtoit la
vie aussi bien que la bource. Les Ministres
de la Justice dissimulerchtalTez long-temps
í'énormité de ses forfaits , dans l'attente
que. touché de l'hotreur de son libertina
ge , il atréteroit possible lecours de ses dé
bauches, qui terniílbient la gloire & le lu
stre de la vertu de ses devanciers. Car
comme ils avoient esté spectateurs des
bon.ies mœurs & dela vie exemplaire de
ses pere & mere défunts , ainsi que de ses
aurres parens encore pleins de vie , ils e f*
peroient qu'enfin rentrant ensoyméme,
il cotrigeroir ses desordres , amerideroit
fa vie , & reconnoîtroit que .si l'on diffe-
roit plus long-temps'la juste punition que
ses crimes meritoient , c'étoit plurôt par
compassion de fa jeunesse , que pour la
crainte de s» temerite.
II atriva rourefois qu'un Sergent qui n'é-
. toit pas plus confeientieux qu'un aurte
de fa forte , joíiant un soir avec luy, luy
g^gna beaucoup d*or& d'argent,fans pté
voirie danger manifeste auquel il s'engá-
geoit avec ce libertin, qui considerant fa
perte notable , le chargea de mil íortes
d'opprobres Sc d'injures,qu'il endura assez
patiemment , ainsi qu'il estfort aisé à ce-
Uiy qui gagne , de souffrir beaucoup de
/on - í A P" £ B
choses fans repartie , & fans fe mettre en
colere contre celuy qui est interessé de fa
perte. Cependant Louis luy ayant deman
dé la courtoisie, qu'il exigeoit ordinaire
ment au jeu,s'il atrivoit qu'il y perdiít, 5c
que le Sergent assez avare luy eur donne
feulement quatre écus de son gain , il luy
sembla qu'ayant égard à une si notable
somme qu'il avoit perdue contre luy en
ce rencontre , c'étoit trop peu de clioÇe
qu'il luy offroit, si bien qu'avant qu'il
eût fetré l'argent de son gain .éteignant
subtilement la chandelle qui étoit à son
côté , il fejetca fur luy avec une violence
extrême , & luy atracha de force, non feu
lement ce qu'il avoit perdu au jeu, mais
auífi tour ce que l'aurre avoit apporté
pour joiiet, & ainsi le quitta en le rail
lant. Le Sergent se voyant si mal-traité, fc
retira pour l'heure aíTez confus de Tas-
front qu'il venoit de recevoir, dans le des
sein pourtant de s'en venger dans lesoç-
casions qu'il meditoit : si bien que Tayant
Jaifle en repos Ic reste de cette nuit-là, il
s'en alla penser aux moyens dont U fc
poutroit servir, pour en tirer raison. Le
lendemain rcflechííTant sur l'affront qu'il
pretendoit luy avoir été fait par ce bin-
doliet, & regrettant U perte de l'argent
qu'il luy avoit yplé , fit resolurion de n'é
DE S. PAT RI CE. ici
pargner aucune diligence poffible pour le
surprendre, Sc dés lors il s'en alla trouver
le Gouverneur de la Ville , pour luy don
ner avis des crimes que commettoit im
punément tous .les jours ce mauvais gar
nement , s'intereffant même bien fort en
ceparty:luy découvrant la supercherie
dont il avoit usé en son endroit pour le
voler.
Or comme les saures commises contre
lesM^aistres de la Justice, quoy que ve
nielles , ne laiíTcnt pas neantmoins de
traîner avec íoy une punition exemplaire,
à plus forte raison quand elles font griè
ves & énormes. Voilà donc Louis vive
ment touché de l'apprehension des châti-
mens que luy preparoit déja son ennemy,
le souvenir de ses saures paste'es luy ty
rannise l'ame, & ne luy donne aucun repos
enl'esprit : si bien qu'il pense serieuse
ment à l'asscurance de sa personne, & déli
berant sur ce qu'il devoit faire,pour éviter
la rencontre & la fureur de ses poursui-
Vans , corame il apprit de quelqu'un de ses
amis, que l'on faisoit les informarions de
fa vie, & que l'on recheichoit les crimes
qu'il aVoit commis , il prit resolurion de
se retirer dans un Kíonastere de Religieu
ses , qui est distant environ de deux lieues
de la ville de Perpignan ; Sc là il demeura
I iij
102 LA VIE
sccrectement en la compagnie de leur Pe«
re Confesseur, qui étoit de sa connoissance.
Or ilyavoit dans ce Monastere une de
ses Cousines germaines, qui a voie fait pro
fession, il y avoit déja assez long-temps,
arec laquellc.il avoit été élevé Sc noutry
dés íâ jeunesse , laquelle étant considetée
parmy ses sœurs, pour fa vertu & fa pru
dence, avoit un foin si particulier de luy,
qu'il ne manquoit de rien.& toures les au
tres à son égard , s'étudioient à quLmieux
mieux íuy donneroit du divertissement ,
pour charmer sonennuy dans fa disgrace.
Ce Louis étoit rf'unc vie si débauchée
&si libertine , ainsi que nous avons dir,
Sc avoit l'csprit Sc l'inclinanon naturelle
tellement portée au mal, qu'il ne voyoit
rien qui luy agreast, dont il ne desirast la
possession , & n'aspírast à la jouissance,
quoy qu'impossible qui se la pur represen
ter. Ayant donc envisage à loisir sa cousi
ne , & reconnu qu'elle étoit assez avanta
geusement partagée des dons dcla nature,
Sc douée d'une beauré allez rare, se vòyanc
reduit en ce lieu champestre, privé de rour
aurre entrerien conforme à son humeur
volage & libertine, que de celuy de cette
aimable cousine qui luy agreoit beaucoup:
l'un & l'aurre sous pretexte d'alliance &
de parentage , se rendoient aisément à la
DE S. P /fTR/CE. io?
grille'' sous la licence de la Mere Abbesse
du Monastere : Ec quoy qu'elle se fù.t con
sactée à Dieu dés assez long-temps , il se
resolur neantmoinsde la solliciter puis
samment. Si bien que commençant p.u les
principes ordinaires en pareilles rencon
tres ^ill'afleura d'abord, qu'il nc deíîroit
seulement que l'aimer civilement , qui est
un terme que les femmes & les filles écou
tent assez volontiers , se persuadant qu'il
n'y a pas grand risque de se laisser aimer,
& qu'en ce point il n'y a rien qui ptéjudi-
cieàla pureté de leur condition , njr à la
bien - séance , comme si de leur nature el
les étoient si fortes à la resistance des at
taques , & si constantes dans la resolurion
de la vertu, que sçachant qu'elles sont ai
mées parfaitement , elles ne se plaisent pas
en cet amour, & s'y delectant, elles ne
donnent pas une reciproque affection â
l'amour dont on les flatte , & qu'enfin
dans ce reciproque amour , elles ne pan-
chent pas évidemment à lacheûte , 5c ne
septécipitent pas dans le mal'heur.
Nous en avons un exemple urop fatal
entre les mains pour en dourer dans l'Hi-
ftoire tragique que nous poursuivons à dé-
crire.puifque les entretiens familiers,l'oc-
casion prelente.Ia proximité deparentage,
& les flaceries , qui au commencement
I iiij
/«ty L A VJ E
étoicnt receuè's par civilité, comme pat
manierc de passe-temps, &de divertifse-
mens innocens, eurent cependant assez de
force pour troubler l'esprit, & divertir les
saints propos de Thepdoíìa (ainsi dissi
mulerons- nous fa naissance fous ce nom
emprunté ) qui fans avoir égard à fa con
dition, & à fes obligations , fans conside
rer la fidelue qu'elle avoit sifolemnclle-
ment jutée par fes" vœux à son Epoux ce-
leste, lesquels violant par une ingratitu
de damnable , l'ouverture delatetre , &C
des abyfmes pour l'englourir toure vivan-
tt , feroit un trop petit châtiment pour
punir un crime si detestable , & pour satis
faire à la banqueroure injurieuse qu'elle
faisoit à son honneur , à la noblesse de sa
naissance , & à la parole volontaire qu'el
le avoit donnée au Ciel dés fes plus ten
dres années; se resolur neantmoins de con
sentir aux trompeuses paroles,& aux pour
suites infâmes de ce cousin dénature, qui
dans la fuite de fes pernicieux desseins, luy
persuada de luy faciliter Tenttée dans le
Monastere , à la faveur des tem bres d'une
nuit sombre , où avec les clefs propres
qu'elle furprendroit dans l'occasion , ou
avec d'aurres pareilles,qu'elle feroit con
trefaire fur celles-là, & qui ainsi tous deux
raviroient les tresors deia maifon,& pren*
DE S. PAT RI CE. itf
droïent leur roure vers l'Espagne,©!^ ils »i«
vroient en asseurance &cnliberté,se pour-
roient aisément marier ensemble , satis
crainte d'estre découverts ny reconnus.
Une femme déja gagnée par le cajol im
portun d'un seducteur, & éprise de son
amour , ne délibere plus fur les évene-
mens doureux qui peuvent reussir de fa
facilité, qui luy pourront donner du re
pentir à l'avenir; elle n'a plus d'aurre con
seil à prendre , que fur les moyens qu'elle
doit tenir pour reussir en íes desseins. A nui
Tfoeodosia trahissant les premieres pensees
de fa pieté, pour étouffer le souvenir du
sacrilege qu'elle alloit commettre , con
sentit aux lascives persuasions de ce per
fide cousin, Sc fc rendit souple à toures ses
volontez.
Les resolurions étans prises de' part &
d'aurre , il envoya querir deux de ses amis
les plus confidens, pour luy servir & l'ai-
der en cette pernicieuse entreprise. li en
tre donc dans le Monastere furtivement,
pille touree qu'ilyavoit de plus precieux
"& de plus riche , fort dehors nuitamment,
emporte toures les richesses, Sc emmene
quant & foy l'abúfée Theodosia , & cha
cun d'eux étant monté fur un des chevaux
qu'il avoit fait tenir prêts pour ce voyage,
se trouverent à douze grandes lieues de là
jo6 LA VII "
avant que le jour parur , & que l'on se ftîc
aperceu de leur suite Sc de leur larcin : &c
enfin ils atriverent en peu de jours fur le»
tetres d'Espagne, où ils se souhaitoient,
ainsi qu'ils avoient projette. Louis choisit
fa retraite à Valence pour mieux jouer son
personnage, & effectuer plus librement
les desseins , & là ils se reposerent un peu à
loisir pour délasser l'eurs corps travaillez
de ce voyage : mais fur tour la pauvre
Theodosia, à qui !a lassitude de ses mem
bres redoubîoit à tous momens, auffi bien
que les clans du crimequ'elle avoir com
mis, suivis de regfets sensibles de son in
fame resolurion
Bon Dieu , que les delices dtfmonde font
d'une étrange nature ! mais qu'elles four
paíîageres & fuyardes, puis qu'à grand
peine dans l'espace d'un jour , même d'un
petit moment , ressent-on la duréedeces
plaisirs profanes , comparables à la frêle
beauré d une rose qui s'éclôt le matin au
leverduSoleil, se flétrît à la grande cha
leut, cV enfin se fane furie soit, lorsque
ce flambeau lumineux cache ses rayons
dans les ondes. .. .
Theodosia se considérois alors en un
état si different de celuy qu'elle venoit de
quitter, que deja son desastre luv é-oit ma
nifeste, & connoissbit trop évidemment
DE S. PATRICE. io?
qu'elle venoic de passer d'une extremité à
l'aurre , étant sortie du comble de toures
sortes de felicitez , pour se ptécipiter à
perre d'oeil au centre de rousles maTheurs.
Telle est l'inclination mal'heureuse de
nôtre nature cotrompue, qui ne sçaitja-
jnais eìlimer la posseíïìon d'un bien à fa
juste valeur , qu'elle n'en ait souffert la
privation, aptés en avoir joòiyà souhait.
Cette pauvre abusée ne refl'ent plus la
douceur, & la quietude d'esprit qu'elle
trouvoic en sa petite cellule ; elle íe voit
privée de l'agreable compagnie , & de la
douce conversation de ses bonnes sœurs ;
elle reconnoit combien grande est l'of-
fence qu'elle a commise contre U fidelité
qu'elleavoit jutée à son divin Epoux, non
seulement par fantaisie imaginaire , pu
par pensées contraires à la pureté qu'il
exige des cœurs , mais par des œuvres im
pudiques brucalementexecurées. La ban
queroure volontaire qu'elle a fait si lâche
ment à son honneur ,luy sert de remords
de conscience , & luy est comme un ver
picquant qui luy ronge le cœur & les en
trailles. Le peu de remede qu'elle voit à
fa disgrace & à ses mai'heurs , luy donne
par fois du repentir de fa lâcheté, & d'au
tres fois luy inspire le deíespoir d'obtenir
Ic pardon de son crime. Puis > quand elle
jo8 Lj4 VIE
fait reflexion sur l'affront signalé qu'elle à
fait auCiel, cette pensée luy génelc cœur,
luy tourmente l'ame , & luy comble l'es-
prit de confusion & de crainte : Mais fur
tour cjuand elle éventa le desièin des- hon
nête de ce detestable Cousin ; lequel se
laissant emporter à la pante naturelle de
ses inclinations brurales, comme ilétoit
addonné à trois sortes de vices , qui por
tent en croupe quant & soy une longue
suite d'autres malheurs , Sc conduisent
enfin aune perte inévitable , c'est-à-sça-
voir la gourmandise, la paillardise Sc le
jeu : il ne fallur pas beaucoup de temps
pour dissiper toutes les richesses Sc les tre
sors de leur vol : si bien que dés la pre-
miereannée de leur fuite , il se trouva se
duit à une si grande necessité & disette,que
ne sçachant plus de quel bois faire fleche,
ny où prendre pour traîner languissam
ment fa miserable vie , il fur contraint
d'avoir recours à la beauté de Thcodosia,
par un trafic infame de son £orps , qu'il
projettoit de prostituer à tous venans,
l'obl'geant pour cela de feindre qu'el
le fût fa sœur, & non pas fa maistresse,
le premier pour se mettre à couvert des
Ministeres de la Justice; le second pour
rendte l'accez plus facile aux courti
sans de la Ville , & leur donner l'oe
DE S. PATRICE, io ç
casionplus libre de soliciter sa beauré aux
dépens de leur bourse.
C'étoit l'unique meuble qui leur restoit
alors pour vivre , que la rare beauré
de cette Dame. Jugez, je vous prie, avec
combien de ressenumens & de larmes Tin-
fortunée Theodoíïa entendit ce dernier
coup de (on mal'heur , voyant nonobstant
tour ce qu'elle a voit fait pour contenter
les désirs bruraux de Ce prophane cousin,
elle n'avoit encor pû obtenir de son foin
les choses necessaires pour 1 entretien de
fa vie. Tant s'en faur, non content qu'el
le survint dans fa roifere exrrcme par son
propre travail , il vouloit encore Tobliger
de l'entretenir dans ses débauches par les
attraits de fa beauré, aux dépens de son
honneur & de fa repuration ; qui est l'a-
ction la plus lâche, & la plus indigne d'un
homme bien né , qui puisse tomber dans la
pensée*
Cependant ce Loto'is libertin n'est pas
unique au monde dans ce gente de vie ; il
se rencontre encor assez de gens de pareil
le étoffe , qui pour mener une vie plus ai
sée & plus faineante, vendent à prix d'ar
gent Thonneur de leurs proches , de leurs•
filles , & de leurs femmes mêmes par une
prostiturion honteuse. .
Theodoíïa resista .assez long-temps aux
2i9 LA VIZ
traîtresses poursuitesí& aux infames des
seins de ce cousin dénatuté, jugeant rai
sonnablement que se rendre cpmmune de
la sorte , étoit vendre publiquement son
honneurà l'encan. Mais comme la neces
sité force les plus grands courages, & sur
monte la plus constante vertu, se voyant
seduite dans une misere si languissante,
elle se resolur enfin de le contenter encor
en ce point, ainsi qu'elle avoit fait en tanc
d'aurres , s'abandonnant indifferemment
à tous ceux qui la caressoient'pour leuc
argent.
Theodosia roda ainsi toure l'Espagne
l'espace dedixaus dans ectte façon de vi
vre des-honneste , jusqu'à ce que touchée
vivement d'une celeste lumiere, qui luy
fiteonnoître , que commeàtous momens
fa vie étoit au hazard avec ce débauché,
auffi couroit-elle risque de son propre sa
lut. Lassée donc de son libettinage , & de
souffrir les affronts que traîne aptés soy
une vie si infame, elle prit une genereuse
resolurion d'abandonner ce méchant
homme , & d'aller secrettement trouver
un saint personnage , qui étoit en une pe
tite Bourgade d, Andalousie, auquel elle
6t une confession generale de toure sa vie
passée , versant beaucoup de lcrmes de re
pentir pour marque de fa cuisante douleur
DE S. PAT R Z CE. lit
& des sensibles regrets qu'elle avoit au
cœur , de l'cnormirc de tant de crimes
qu'elle avoit commis.
Aptés cette humble Confession de ses
faures, elle pria ce bon Pere d'avoir pitié
de fa disgrace, & de luy servir de secours
pour remedier à ses mal'hcurs , ^'écartant
de la dangereuse compagnie où elle estoit
engagée avec ce libertin. Ce vertueux Re
ligieux touché sensiblement des pleurs
qu'elle versoit ayee tant de douleur , se
senti: obligé pat charité, de pourvoir au
salât de son ame : & comme il avoit deux
soeurs Religieuses dans un Monastere fon
dé au même lieu , il fit en forte vers laSu-
perieuse , qu'elle y fur receú'e pour ser
vante , où elle demeura constamment ,
malgté la rcsist ince, & tous les efforts que
Louis pût faire pour l'en retiter par ses
violences : & là fit une penitence si auste
re & si exemplaire, qu'elle merita par fa
bonne vie , & par ses louables vertus ,
qu'on la traitât , non plus comme servan
te ou esclave , mais comme une Sainte vi
vante , durant l'espace de six ans qu'elle y
véquit, au bour desquels elle y finit heu
reusement ses jours, laissant à toures les
Religieuses de ce Monastere , les exem
ples d'une vie la plus parfaite qui s'y fût
encore v úë jusqu'alors. D'où nous pou-
Itï L A vm
vons aisément conjecturet, que ion divin
Epoux touché de son repentir , modera
les peines & les châtimens qu'elle meri-
toît pour son infidelité : parce que ce
grand Dieu a l'humeur si douce & si sensi
ble à la pitié , qu'au moindre soupir que
pouste une ame repentante pour marque
de ses regrets , il ouvre ses entrailles &
son coeur pour nous recevoir à pardon , &
nous faire ressentir les effets de ses divine*
misericordes.
Qujvoudroit faire une liste des larcins,
des meurtres , 8c des aurres malices noires
que Louis commir durant l'espace de huit
sns,aptés la retraite de Theodosia, il fau-
droit en faire un Livre tour entier, fans
l'Histoire de fa vie. Aussi pour abreger, jê
dis qu'au bour de ce remps-H , il retourna
à Toulouse assez mal en ordre , l'âge luy
ayant changé les traits du visage, il y passa
pour inconnu , ourre que ses principaux
ennemis étant déja morts , il pensa qu'il
y poutroit vivre en aíTeurance, sans crain
te qu'on fist recherche des crimes de fa
vie passée.
Or comme il atriva en cette conttée, il
trouva qu'on faisoitun grand appareil de'
guetre, & qu'on levoit force soldats, pour
mettre une armée en campagne, cela le
convia de sc faire enrôler au rang des

i
DE S. PATRICE. u;
combatans, plu tôt à dessein de suivre le
conrs ordinaire de ses malices impuné
ment, que pour aurre desir qu'il eût de
porter les armes pour le service du Roy de
France, dont il étoit sujet naturel. II of
frit pourtant de faire teste à l'enncmy avec
Jes aurres gens de guetre , & comme il
éroit courageux & hardy, i ! fit des exploits,
si genereux dans les rencontres, qu'il s'ac
quit la repuration d'un vaillant Capitaine
cn peu de temps , si bien que le Lieure
nant de la Compagnie oùil s'étoit emô-
lé, ayant esté tué dans la mêlée ,il luy suc
ceda à sa Charge par son propre merite :
ce qui ne l'aurorisapas peu dans ses débau
ches ; car déja. appuyé fur l'aílcurance de
son courage &desa valeut, sc ptévalant
de surplus de la preéminence de la Charge
qu'il exerçoit , il tramoit tous les 'ouïs
mille supercheries à tous ceux qui le fre-
quentoient : Mais Dieu dont la bonté in
effable surpasse infiniment l'exciz d- nos
malices , Payant écrit au nombre de ses
Eleus, luy ouvrit les yeux pour luy faire
connoîere l'erat déplorable de son ame,
& les ptécipices écranges oùil couioità
petre d'haleine pour se perdre sans res
source , lors qu'il y avoit moi.rs d'appa-
rence de remede.
II arriva donc qu'ayant fiir marché
K iij
//* LA VI 2
pour un assassinas, il sortit seul de la cham
bre sur la brune pour trouver son homme
à Theure precise qu'il croyoit devoir pas
ser par l'endroit où il se campa: mais com
me il l'avoit devancé par un bon- heur
inespere , il se tésolur de l'attendre, pour
s'acquiter de sa promeíle par l'cxecurion
de ce massacre.
Il n'y a point d'heures plus ennuyeu
ses à passer à un homme , comme celles
qu'il employe à attendre quelqu'un de
nuit dans U solitude & le silence , parce
qu'alors l'esprit agissant sans cesse , fait
une revde gencrale surlepaflé , & se re
met en memoire roures les actions bonnes
ou mauvaises que l'on a faites en tour lc
cours de fa vie : ( je dis ce mot en passant,
daurant que nôtre Lieurenant, qui éroit
dans l'attente importune de celuy qui
dans £a pensée étoit déja au rang des
morts , ne se souvenoit d'aucune bonne
action qu'il eur jamais faite, & reu mê
me que celle qu'il projettoit ctoit une des
plus criminelles) il luy sembla qu'au des
sus de son chapeau il y avoit quelque cho
se qui voltigeoit , qui quoy que petite,
faisoit poutrant un grand bruit, il s'écarta
du lieu où il étoit , & levant tant soit peu
les yeux en haur, vit un Papier voltigeant
paimyl'air , Cans qu'il semblât tomber à
DE S. PATRICE. itf
tetre. Cette nouveauré le surprit , & s'é-
tonnant ce que ce pou voit estre, il s'cffor-
ça aurant qu'il pût de l'attraper : de fa
çon que rodant ça & là pour le prendre, il
s'employa avec tant de ferveur en cette
diligence , qu'il se trouva en peudetemr/S
fort éloigné du lieu où il s'éioit mis en
embuscade , où lors qu'il retourna , celuy
qu'il attendoit avec impatience étoit déja
passé 6c rentté dans fa maison , & quoy
qu'il l'appcllaft deux ou trois fois inurile
ment, il ne voulur point paroître nyté-
pondte , soupçonnant quelque trahison
qu'on luy tramoit : si bien qu'il fur con
traint de retourner en fa chambre, & de
remettre à la nuit suivante l'execution de
malice.
Il ptiîa le teste de la nuit, & tour le jour
cn. gtande inquietude , rêvant sur ce qu'il
avoir vû si extraordinairement , ne pou
vant comprendre le mystere qui étoir ca
ché dans ce Papier qui avoit paru à se,
yeux sans le pouvoir prendre. M ais com
me fa temerité ne luy permettoit pas de
rien craindre ; la nuit suivante approchant
il retourna au même lieu , & dans le mê
me dessein que la precedente, le billet re
tourna pareillement au même endroit,
pour l'importuner avec plus d'opiniâtreté
que devant , fans qu'il pût comprendre le
u6 LA VIE
sujet de ce prodige. Car ses pensées crimr*-
n el les étoient si éloignées du souvenir de
Dieu & de fes misericordes , qu'il n'avoit
gard; de se persuader que c'étoient aurant
d'avis saluraires que la divine Bonté luy
donnoic, pour le divertir c^e fes pernicieux
desseins , ou afin qu'il atrelUt \í cours de
son libertinage, ou bien (comme l'infinie
misericorde de Dieu ne manque jamais de
diligence pour reparer nos disgraces, &
remediera nos maux) parce que possible
Pnomme. dont il desseignoit 1c masíacre ,
n'étoitpas en état de mourir alors. Enfin
la troisième nuit se trouvant encorau mê»
me lieu . dans un pareil dessein , il luy ar
riva ainsi qu'aux deux aurres ; ce qui l'o-
bligea à redoubler fespe;nes& ses dili
gences pour attraper ce billet , ce qu'enfist
il obtint.
A peine eur-il ce P»pierentrelesmains,
qu'il apperceur une Croix proche de luy,
éclaitée d'un flambeau: & au bas ces paro
les écrues en nôtre langue : Jcj a été tué
n» homme , fritz. Die» pour s»n ame. Il
retourna fur ses pas tour en colere, & ou
vrant ce Papier avec violence, il n'y trou
va aurre discours qu'une mort en peinture
semblable aux representations qu'on met
fur les corps des défunts au jour de leurs
funerailles , avec cette Inscription en gros
Í)E $. PÂTRICÉ. u?
&ractere$;JE SUIS LOU'S ENIUS.
Il dem ura aíTez long-temps en dcfaillan-
ceaptéscette lecture; si bien que ne pou
vant plus se tenir debour, les forces luy
manquant, il fur contraint de s'appuyer
à la muraille. Eiifin rappellant ses forces
& son courage, & revenant de ces pâmoi
sons, il s'en retourna chancellant comme
il pur, en la maison de son hôte, où il de
meura huit jours entiers sans f n íortir, re
vant fur cette nouveauré, & considerant
plusieurs fois ce Papier qu'il a voit leu.
Qui doure, disoit cet esprit inquieté,
que ce ne soit un preseg- aíleuré de ma
mortprochain?,& que déjaleCiel lassé de
me souffrir sur la tetre dans l'enormité de
mes crimes, m'avertit de ma perte inévi
table? ou bien possible* que par un trait de
sa bonté ordinaire il veur solliciter par
cette voye les remedes à mes mal'heurs :
mais quojr ? que me servira-il deformais
de resistera mes mauvú ses habitudes, & à
mes inclinations brurales, s'il est: impossi
ble de revoquer les malices que j'ay com
mises, puis- je faire, que ce que j'ay fait ne
le soit pas ì de prendre la resolurion de me
confeflet, qui est Tunique voye que je
devrois suivre, & le seul remede auquel je
dois avoir recours pour la guerison de
jnon ame, cela me semble surpasser le pos
JiS tÁ VIE
íible: car il y a de;a vingt ans & plus, que
je fais la guetre au Ciel , comme ennemy
juté & de Dieu &. de fa gloire, fans m'é-
tre reconcilié une feule fois avec luy par
les S ac remens de son Eglise, & que ies
excez de mes crimes sont en fi grand nom
bre , & si énormes, quele moindre que je
poutrois vomir dans ma Confession, scan-
daliseroit les oreilles d'un Confesseur le
plus accourumé d'entendre les méchance-
rez des pécheurs les plus débordez & les
plus obftinez en leurs malices. De plus,
quand je me confesseray de rour ce que
j'ay fait , quelle penitence plus rigou
reuse & plus austere qu'elle piuílc estre»
feroit capable d'expier la moindre patrie
de l'excez d? m?s faures ? quelles richeíTes
poutroient satisfaire à tant de larcins ì
quelle pieté pour tant de facrileges ,
quelles vies poutrois-je prod'guer pouc
tant de morts que j'ay mis au rombeau ?
Si donc je fuis hors d'espoir & de pou
voir de satisfaire à tant de pechez si griefs,
de quoy ferviroit la Confession de mes
crimes, sinon d'une.honte insupportable
de declarer mes hotribles forfaits à un au
tre qui ignore mes malices, & puis retour
ner aussi tôt au même état que je fuis à
present.
C'est l'ancienne malice du Demon , Sc
De s. tatri ce. 119
la ruse ordinaire, d'animer de la force 1c
courage das hommes à commettre les cri
mes, & de leur imprimer de la crainte, &
de la lâchete' au cœur , pour confcíTer
leur faures , dans le deleípoir d'en obte
nir le pardon.
Cette verité est trop évidente en cette
rencontre , pour en dourer, veu que Louis
dans tant d'entreprises perilleuses, tant à
son honneur qu'à (a vie, qui tenoìent plu
tôt de la temerité que du courage , il n'en
manqua jamais, & que maintenant la feu
le imagination de ion peché luy fait peur,
ne pouvant inventer , à ion avis , des
voyes seures , pour se munir contre ses
apprehensions.
Il est vray que ses crimes font énormes,
& que les circonstances qui les accompa
gnent font aggravantes , neantmoins s'il
fait un poids, nôn feulement de tous les
pechez qu'il a commis , mais qu'il pour-
roit jamais commettre , & qu'il les mette
d'un côté dans Ieplat d'une balance , 6c
que dans l'aurre il mette seulemeur une
petite gourte du Sang precieux , que
Jesus - Christ a tépandu fur le Calvaire
pour le salur des hommes , il connoîtra
qu'aisément elle fera páncher la balance,
& emportera le poids de la gravité de ses
faures.
20 z a vin
Louis donc plurôt dans la méfiance de
lafragili é humaine, cjuedes divines mise
ricordes, prit son chemin droit à Rome
dans la resolurion de se confesser genera
lement au grand Penitencier de sa Sainte
té de toures ses faures commises , avec un
genereux dessein de satisfaire pleinement
au peril même de fa vie lariguissante,à,tant
de crimes qu'il avoit faits , íî bien qu'en
trant dans l'Eglise de saint Paul, qui est
sur le grand chemin d'Ostie, distant envi-
ion d'un quart de lieue de la ville de Ro
me, il entendit ptécher un saint Religieux
de l'Ordrcde saint Dominique , qui d'un,
zele fervent desireux d'attirer à Dieu les
ames les plus desespetées & les plus per
dues , crioit hiurement, que personne
ne perdît courage , pour criminel qu'il
pér estre devant Dieu & ses Anges , qu'il
conjuroit un chacun de la part du même
Dieu , de se ptéparer à faire uneConfes-
fi->n generale & saluraire de leurs faures
passées, & qu'ils trouveroient une douce
facilité à la remission de leurs offenses,
atrêtant le coutroux de ce Juge Souve
rain , juste vengeur de nos malices : & que
luy-même ayant esté le plus grand pe
cheur de la compagnie , il les confesseroit
tous , fans s'étonner de quoy qu'on luy
pur dire , & que le plus grand contente
ment
DE S. ^P'AT R I C E. J'2V
ment qu'il peur recevoir en ce bas mon
de, il 1c reflentoit alors qu'il voyoir en
trer en fa chaflïbre quelque pecheur no
table repentant de íes faures.
Ccc homme veritablement Apostoliques
animoit ce discours íd'uii zele tsi ardent ,
qu'il fembioit bien avon herité avec l'ha.
bit qu'il portoit , les mœurs &la ferVeut
de- ion bien- heureux Pcre íàint Domini
que. Louis téveillant un peu son courage
ab.batu:de chagrin & de crainte, & se, sen-
tarjt.animé des favorables promesses de ce
hon Pcre, à peint le Sexmon.fur-il ache
vé , qu'il l'alla trouver ;a.ussutost dans fa ì
chambre, & se prostrrnant humblement
à ses pieds , luy raconta par le me au , dans
1 amertume de son cœur, l'état déplorable
de sonamc, le cours de fa vie libertine, 5c
enfin fa genereuse resolurion & son bon
propos. Ce saint: Religieux touché de
compassion de fa verirable douleur, Icre-
ceur amoureusement , & le traita avec une
tres-grande douceur , en l'cxhortant de
faire une exacte recherche de toure fa vie
passée, depuis qu'il avoit l'usage de rai
son , jusqu'alors > Sc qu'en peu de temps il
se fentiroit Lbre de U pesante charge des
crimes qui l'accabloient: quoy qu'il n'y
ait point d'épaules au monde assez forte,
pour.supporteï le pesant poids d'un seul
122 L A V I E
peché mortel , beaucoup moins d'un si
grand nombre ,Sc de tant d'especes diffe
rentes*
Ce nouveau Soldat de Jesus - Christ
obeyssant tres- volontiers à tes douces se
monces, sedifpoûa un examen rigoureux
de tous les pechez qu'il avoit commis
pendant fa vie , parcourur les lieux où il
avoit esté, fait liste de toures les person
nes qu'il avoit frequentées , se ressouvient '
des mauvaises habitudes qu'il avoit suivies.
Et parce qu'il craignoit que fa memoire
ne le trahist en cette rencontre, il écrivit
le tour par ordre fur un billet , afin de rap-
peller avec plus de facilité toures les
actions de fa vie passée. C'étoit déja beau
coup se peinet, fans estre pourtant atri
vé au point qu'il desiroit , qui éroit de se
confesser cxactcment.au moins à peu ptés,'
de tous les pechez qu'il avoit faits, qui
pour estre en nombre excessif, il en pour-
roit possible obmettre quelques-uns, s'il
rie s'aíleuroit plurôt au caractere de fa plu
me,qu'àla íoibleflede fa memoire- Le jour
atrivé , qu'il devoit faite le recit de ses
beaux faits, ce bon Pere l'accueillit avec
tanrde courtoisie & de témoignages d'af
fection , que la civilité fembloit convier
tour 1c monde à se confesser à luy. Il se
montroit bien diffèrent de quantité de
DE S. F ATRICE. ixj
Confesseurs de ce temps,qui traitent leurs
Penitens d'un visage si severe fc si austere,
qu'ils impriment plurôt la crainte & la re
tenue aux cœurs & à la langue des pé
cheurs , que la liberté de confesser leurs
crimes. ....
Entre un grand nombxe de faures & d'at
tentats qu'il avoir commis, qui Juy génoit
davantage l'esprir, éloit d'avoir fait tant
de meurtres, St tué tant d'hommes en si
mauvais état, qui à son avis auroientesté
condamnez aux peines de l'Enfet à ion oc
casion. Si bien qu'il se representoit en
soy-même , que Dieu l'appellant à son Ju
gement, pourluy demander compte de ses
actions, !uy disoit : O homme pervers,sou
viens ttsj que j'ay qurtté le Ciel % le sejour
de ma gloire , & suis venu en terre four
sauver les aurres hommes , & les racheter
auprix de mon sang , les retirant d'une mort
éternelle : l 'espace de trente trois ans je me
fuis somàs aux infirmites de la Nature hu-
maint , qui ne repugnaient point à ma condi
tion de Redempteur , & a)\ enfin enduté les
tourment les plus cruels & les plrnfenfibles
quipuifjenr tomber Sans la pensée d'aucun
des mortels ; & comme tant de Martyrs à
monexemplc ont exposé eur vie , & épanché
leursang pour s 'appliq utr les merites que je
Jeter ay acquis par la mienne. , & pour s'ae
\ï3*f. ' L A VIE
querir lé gloire , four laquelle jt lesayereez,
& éleves Et toy hommt sanguinaire &
cruel , fans fenfer à mes seines , au mons
qui me les a fait endurer avec tant de con
fiance yH» «s iniquement ôte''la vie à tant de
personnes fans sujet, quifour s'cftmtrtuv*
lors en ma disgrace ont eté condamnez, fans
.rejj'ource aux fiames cuisantes d'un Enfer
eternel. Or ay-moj de quelle monnoje tu
fourrées fayer me fi notable perte., & conti
nent tu pourras reparer le tort que tu m'**
.faitfar trs meurtres , & dem'avoirravi ir>-
. jujrement ces ames que j'avois rachepté au
prix de tant desueurs , & de larmes & de
tourments t & ce qui eft encor pire , tant de
goûtes de mon Sangprecieux , qui à, ton occa- >
fien a éie repan lu en vain pour U regaìddt
ces ames là. Parque/le fatisfaftionfourras-
tu reparer un fi grand dommage ì puis que
Us mérites de ma Pajfion fie ; laignant de ta
malice, te serviront d'accusateurs irrepro-
cljjtbles au Tribunal -dé- m* Jujhiee venge-
'rtjje de tant d'impietes: qui fera la princi
pale cause de ta condamnation éternelle- si
Le pauvre Louis roulant duis ses tru
stes pensées roures 'ces considerations,
avoit peine à se resoudre , & à calmer son
esprit de can r. d'inquietudes : mais ce bon
Pere , comme sage, prudent Sc discret, .deV
^rcux du salur de ccetc a me affligée., l'etf*'
DES. PAT El CE. J2j
couragea charitablement dans son saint
propos , si bien que s'étant prosterné à ses
pieds, d'uncaur vrayemem rcpcntanr, il
se confellà avec tant de douleur , qu'à pei
ne les larmes qui ruisseloicnt fur son vi
sage , luy donnoient la liberté de mouvoir
la langue pour parler , & déclarer toures
ses faures.
Ce saint Religieux voyant sa Yeritable
contrition, luy imposa une penitence fort
legere & médiocre , luy étant avis que sa
douleur étant si extrême qu'il témoignoit,
étoit suffisante pour le purger de tant de
crimes qu'il avoit commis. Ce nouveau
Penitent étonné d'un châtiment si doux
pour expier tant de faures, demanda à ce
bon Perc, s'il avoit entendu tour ce qu'il
luy avoit dit , car s'il Tavoit où'y, ri œe
pouvoit comprendre comment une peine
si legete pût satisfaire à une si grande coul-
pe. Le Pere ConfeíTêur luy repartit, Cju'tí
avoit tour entendu fort distinctement , &
que l'tbondance des larmes qu'il verfoic,
avoit eíluy c une partie de ses crimes, St le
difpcnsoit de luy imposer une penitence
plusrudeque celle-la: que cettedouieur
qu'il ressentoit en son aroe, effaceroit une
partie de la peine que meuroient ses ofr
íences,& qu'il satisfit au reste par cette
legere penitence ; si bien qu'il luy donna
jz6 L A V I E
l'absolurion de ses faures ,& luy ayant en
fuite administté le tres-auguste Sacrement
del'Eucrianstie,iIs se separerent pour lors,
prenanteongé l'un de l'aurre, da,ns le des
sein de se revoir quelque temps aptés.
Louis dans ce nouvel état resta íí joyeux
& content en son ame , que le principal
empìoy de son temps, les iours &c les nuits
depuis, il étoit occupé à rendre des actions
de graces infinies à la divine Bonté pour
les grandes misericordes dont il avoitusé
en son endroit, ayant attendu comme ce
pitoyable creancier , qu'il eust la volonté
de satisfaire à ses debres.
Or comme il s'oecupoit à diverse lectu
re , ilatriva par bon- heur qu'un certain li
vre luy tomba entre les mains , qui trai-
toit de l'é rat des ames du Purgatoire , &
des cuisantes peines qu'elles souffrent en
ce lieu de supplices, pour se purger des fau
tes venielles , & effacer les mortelles,
qu'elles ont confessées, & ausqûelles el
les n'ont pas entierement satisfait. Cette
crainte fit telle impression fur cet esprit
inquieté . qu'il ne pouvoit se rasseurer de
ses craintes , qui même s'augmentoient
tant plus qu'il pourfuivoit attentivement
cette lecture , & ainsi pensoit en soy-mê-
mequels motifs luy poutroient estre uri
les pour moderer tant de tourmens qui
DE S. PATRICE. 127
l'atrendoient cn l'aurre vie. Quelquefois
il déhberoit d'.illet trouver le Penitencier
pour faire de nouveau, une Confession ge
nerale de ía vie ,afin que luy ayant impo
sé une penitence convenable à la grandeur
de ses faures , elle luy servir de Purgatoi
re en ce monde , pour expier la peine qu'il
meritoit en l'aurre : d'aurtefois il faisoit
resolurion de passer à Alger ou en Angle
tetre , avec un dessein génereux d'y ré
pandre son sang pour la défence de sa foy»
& d'y obtenir la palme du Martyre.
Or comme il se rencontra un soir dans
la conversation de quelques personnes
qui découvroient des esprits, & de l'état
des ames des défunts, il entendit dire tant
de merveilles du Purgatoire de saint Pa
trice, que téveillant son esprit, son cou
rage & son zéle, il s'informades particula
risez de ce lieu , & des fruits que rempor-
toient ceux qui aVoient assez d'asseurance
pour y entrer , vû qu'ils s'expòsoient à
tant de hazards si perilleux qu'ils asseu-
roient. Tous unanimement luy firent té
ponse , que Furilité qu'on en ' retiroit ,
étoit telle, que quiconque étoit assez heu
reux d'y entrer , avec une forte resolurion
de sacrifier sa vira tous les dangers qui se
presenteroient à luy danS Pespace de vingt
quatre heures, il se purgeioit entierement
ut LA VI 2.
de tous ïej crimes qu'il auroit commis du*
rant fa Tie , pour énormes qu'ils pussest
estre. A peine cur-il entendu ces raisons,
Sc quelques aurres semblables qu'il reso
lur d'aller en Hybernic , & de se mettre
en chemin, pour y atriver heureusement :
car ourre le delTcia d'endurer quelque
chose pour l'expiation de fessantes, le de
sir de revoir le lieu de fa naissance, luy
anima encor plus le courage pour entre
prendre ce voyage. Si bien qu'aprés avoir
rendu fes vœux 8c fes hommages aux sain*
tes Reliques de» corps bien-heureux des
saints Apeures & Martyrs que poflede la
ville de Rome , il en partit promptement,
prenant saroure vers Hybernic : où «tant
atrivé, & s'informant de ce qu'on luy a voit
dir de ce Purgatoire privilegié , tous luy
répondirent la méme chose qu'il a-oit
•ppris auparavant. La plupart íuydiíTua-
doient la re solurion d'entrer en ce lieu,
Í>arce que c'étoit une entreprise si peril-
euse, qu'à moins d'avoir une forte con
stance & d'être assisté d'un puissant secours
du Ciel, c'étoit temerité d'y aspirer. Non
obstant toures les raisons qu'on luy alle-
guoir, pour le détourner de ce voyage,
ii ne perdit point courage , mais íans déli
berer davantage fur cedeflein, ií alla trou-
Ver l'Evcque du lieu , selon la coutume ,
JD B g. PATRICE. 129
'. áúquel il'fit un ample natré des déborde-
mens de fa rie, & del'exttémc desir qu'il
avoit de fc purger de ses crimes par cecte
voye éxtrabrdinaire.
L'Evéqíie voyant son zéle & sa resolu
tion , & avec qacîle importúnité il sollici-
toit certe licence, disant que Ténormité
de ses faures -meritoir bien la satisfactioa
d'une entreprise si temeraire, condécen-
. dant enfin à ses importunes prieres, luy
'donna des Lettres addressantes au Pere
.Prieur du Monastere auquel il comman-
doit exactement , que celuy cy fût l'un des
premiers , auquel il pernaît l'enttée de
cette Caverne. Louis s'enaîla fort joyeux
arec ses Dépêches, & il fit tant de dili
gence en ce chemin , qu'en peu de temps il
atriva au Monastere destiné , où s'étant
prepaté l'espace de neufjours avec les ce
remonies accoutumées que nous avons,
dit, suivant les Ordonnaneëí'ldlKlieu, le
Pere Prieur le conduisit a ft 'ëôke'de la
cave pour le faire entrer : &T Payant em-
brassé plusieurs fois -tendrement en le re
commandant à nôtre *eigneur , il iuyjrt-
ta de l'c.»u benîte , & luy tépeta les paro
les dont il se dt voit souvent munir pour le
garantir des dangers ausiauels il s'expo-
loit si gayement. Ce font les mêmes que
neus avons touchées Cy - devant : Us»»
l;o 'LA VTE
S'ils it Dieu vivant , faites mìscr'tarde à
moj pauvre & miserable pecheur. Et y étant
enttéavec une constance nompareille , &
le plus grand courage qui se soit amais vtì,
il referma la porte aptes luy , & le laiíTà à
la gardedenôtre Seigneur , íe promettant
d'y retourner le lendemain à la méme heu
re, dans une forte confiante enladivinc
Eonté, qu'il en rcíîòrtiroit saintement,
avec un heureux (uccezde ces saints desirs,
saconstante & ía vertu ne luy pouvantpas
moins promettre pour recompense de son
courage & de sa pieté.
L'on a pu sçavoir par sa Relation ce
qui se voit & íe rencontre dans ce lieu pe
rilleux , avec beaucoup plus de particula-
titez que d'aucun aurre qui y aitentié. Et
parce qu'il luy sembla à son retour , que
pour aimer Dieu parfaitement, &c pour nc
pas s'éloigner d'unpctic point de sesDi- j
vines YrtJQjajez, l'état le plus alïeuté est
celuy 4§if /R eligion , il supplia tres-hum-
blemcnt íofte verend.Pere Prieur , & tous
les Religieux de ce saint Monastere, de
luy conceder le saint H^bitdeleur Or
dre, ce qu'ils luy accorderent d'aurant plus
volontiers, que son zéle leur étoit connu.
Or comme le R, P, Prieur étoit curieux
de sçAvoir les particularisez ds ce qui luy
atrivé dans cepenlleux voyage de la
DE S. PATRICE. iji
Caverne , il luy ordonna d'en faire le re
cit devant tous, pour en apprendre la ve
rité : Ainsi que fit ce saint Penitent d'un
gtand zéle , tant pour accomplir le prece
pte de l'obedience à son Superieut, qui
luv commandoir, que pour émouvoir plus
efficacement les cœurs des Fideles à la
penitence de leurs faures commises, pour
{'apprehension des cuisantes peines que
l'on souffre eh la vie furure: il raconta lc
tour de point en point en cette sorte.

CHAPITRE VII.

Dans lequel Louis Enius fait une am.


fie relation de ce qui luy arriva de-
puis qu'il fui entté dans le Purga
toire de saint Patrice,

MES tres-chers Sc bien-aimez fre


res en nôtre Seigneur, à peine nô«
tre bon Reverend Peie Prieur eur-il fer
mé la porte de la Caverne où j'étois entté
fous fan bon plaisir , & fa licence , que
tournant depart & d*urre pour rencon
trer le droit chemin, >e trouvay une épais
se muraille que je suivy , Iacôroyant peu-
àepeupour me servie de conduite, jusqu'à
LA VIE .
cc que j'en trouvasse le bour. A qnelque di
stance de ià, je rencontray une forte & du
re roche, qui étoit vis-à-vis de la parce,
& prenant garde soigneusement si je Ver-
rois quelque ouvenuce pour passer oufre?
je n'y apperecus ny porte ny fenestre,-, ny,
aucune clarté pour me faire jour, & ainsi
je-demeuray dans cette obscurité .environ .
l'elpace d'un quart-d'heure , jusqu'à ce
que tournant les yeux vers U nvim gau
che, je vis par la fente d'un rocher une .,
peiitc lumiere, suffisante ncantmoinspouc
me fatfe-wmToîrreqae rc chemin tournoiE-
par un senties tirant yers le bis ; si bien
que me muniÏÏant plusieurs fois du ïîgne
de la Croix, je pourfuivy ma roure dan$
cet obscur labyrinte , jusqu'à ce que trou
vant i'exnemité de ce petit sentier, il me
sembla sentir la terre aussi-mouvante , que
si elle eût voulu fondre sous mes pieds,
ce qui me contraignit de m'asscoir au
mieux qu'il me fût possible, où je demeu-
ray plus d'une heure fans mouvoir de là,
me persuadant qu'il n'y avoit aurrç chose
à voir en ce lieu tenebreux, víì que de
quelque côté que je tournasse les yeux» je
n'aopercevois ny pcfrte ny lumiere.
Or Q atriva que dans l'ennuy que je
souffrois de me voir feal dans ces tene
bres; fans fçavoità quoy abouriroit cette
sombre
DES. PATRICE. \;;
sombre obscurité , une puissante sueuc
froide, m'ayantsaiíî par touc mon corps,
avec un grand soulevement de cœur , ainsi
qu'à ceux qui s'embarquent fur mer, &
qui n'en peuvent supporter l'incommodi-
té : ce quim'occasionnaun sommeil aísez
- profond, au re'veil duquel j'encendis Vé-
clat d'un tonnetre si épouvantable , que
je penfois que le Ciel deût fondre fur ma
teste , ou que la tefre ouvroit son sein
pour m'englourir tour vivant : car de la
violence du coup qui éclatta , l'endroit où
j'écois assis, s'abbailla de telle forte, que je
tombay au moins de deux picques de haur,
dont je demeuray étourdy assez long
temps fans mouvoir dè la place, jusqu'à cé
que retournant un peu à moy- même tour
transi d'effroy de ce tintamatre , je repe-
tay devotement les paroles dont le Pere
Prieur m'avoit instruit , & fur le champ je
vis la Caverne plus ouverte , ce qui m'a-
nima le courage à poursuivre plus avant:
mais plus j'avançois ,plusje trouvois cet
te Cave profonde & obscure :si bien qu'à
peu d'espace de là je perdis entierement de
vûe toure la clarté qui me fetvoit de con
duite.
II faut queje confesse ingenuëment, que
je reslentis alors une sensible affliction,
quoy que pourtant je n'entrasse point cn
M
if+ Z A VIE
défiance de la bonté de Dieu. A quelque
temps de là j'entendis éclater derechef un
tonnetre encore plus effroyable que íe
premier, & qui ébranla en forte la Ca
verne , qu'il fie tomber tour le quartier où.
j'étois, & moy pareillement n mal- tça-
té des grosses pietres qui tomberent avec
moy , que jc penfois estre ensevely dans
ce débris, jc metrouvay neanrmoins mi-
raculeusement dans;une grande Sale , fort
spacieuse & large, qui n'étoit pas fore
claire, ny auffi tour-à-fait sombre, mais
seulement éclaitée d'une petite lueur
comme ce Ile qui paroic le matin , lors que
le jour commence à poindte. Cette Sale
etoit toure voûtée en arcades superbes ,
sourenue de fort bcauï pillìers , ainsi que
. desi Cloîtres de Religieux, où étoient ob
servées toures les regles d'une parfaite
Architecture,l'ordrf,la disposition,la sym-
metrie, la beauré, èc l'ornement , fans que
rien y manquast qui ne fût parfaitement
bien observé suivant les preceptesde Tait.
Aptés m'écre promené quelque temps
dans cette belle Salle , considerant avec
attention cès riches colomnes, ces belles
pyramides , cès bases 8c ces chapiteaux,
;ctìs venir à moy comme douae hommes
venerables, qui me semblerent à leurs mi
nes estre.des Religieux vêtus de blaoCj
2> E S. PATRICE. i;s
àyans chacun une Croix pendante fur la
poitrine. Aptésm'avoir recea courtoise
ment, & salué avec beaucoup de témoi-
gnagede.bonnc volonté, l'un d'entr'eux
( qui au rang qu'il tenoit en cette compa
gnie, paroiuoit enestrele Superieur) me
prenant par la main me dît : Loué & benj
soit k jamais le vray Dieu des Chtétiens,
M pouvoir souverain duquel toutes choses
font soumises , quif* donné ajse^de coura
ge pour venir tour vivant en ce htu four sa
tisfaire aux seines dtu'és k tes saures : mais
je t 'avertis de fa part , de persifler constam
ment dans les saints propos que tu m commen
cé , bittu aurai t oui í Er, fer k combattre . &
tous les tourment qut fvuffrent les damnera
surmonter ; Et à peine seron's~noUS separe^,
de toi , que tu verras- cett gra ide Salle rem-
flie 4e démons tffirojablei qui te feront mil
le btVes promejjes , 6* autant de rigoureuses
menaces pour, t intimider , & t obbgt r de re-
irtiHjscrjchemin en arriere, t'ajfeurant vaine
ment . qu'ils te conduiront fanssouffrir au-
cm dommage , 'ufqu'à t'ouvertwe de la
porte qui ta donné ler.ttée en ce liiu , qtiiejl
V-u feinte trompeuse &" u* piege dangereux
poar te pir ìre f*ns ressource . te fafans en-
tntr en défiance ds l infinie Bonté Ó" miseri-
Corde de Dieu ; car fi tu es trop facile à don-
W creance a leurs mensonges , nonftule-
fc M ij
itf LA VI E
ment tu ne fortins pas d ie] , mais tu de
meureras pour jamais confiné en ce heu de
desordre pour e/ìre compagnon de leurs
peines , ainsi que tu Vas été de leur malice j
que fiai* contraire tu méprises leur conseil,
&que d'un courage afjeuté tu mettes toures
tes esperances en la bonté de 'Dieu , tu obtien
dras heureusement Tenture remission de tes
fautes , & l'abo.ition des peines quelles me.
ritent, & non seulement tu verrai les tour
ment prepares pour punir les pecheurs qui
meurent fans pénitence , fans en souffrir les
atteintes , mais auffì tu connoitras la gloire &
le repos dont joùij'fcnt les luftes dans le Ciel,
pour recompense d, leurs travaux. Ce que
tu dois donc faire en cette rencontre , est de
relever ton courage dans une parfaite resi
gnation de ioy-même, & de toures tes volon-
tt*., entre les mains de la divine Tenté , d*
de te ptévaloirfortement comme d'un bouclier
de défence , du tres- Auguste Nom de Iefus%
à la prononciation duquel tous les hasards
feront dissipe*. , & les dangers difparohront
à tes yeux fans crainte d'y estre ptécipité :
cependant de notre part nous te recomman
derons à fa divine Providence, qui veillera
fur toy , fans permettre que tu succombes
dans aucun des perils dont tu feras menacé
par les démons.
Apres ces discours charitables, & ces )
DE S. PATRICE. /J7
amoureuses raisons , tous prirent congé
demoy, m'embraíTerent tendrement, &
avec affection , m'assetirant de se souvenir
de moy dans la ferveur de leurs prieres.
Comme je me vis seul , privé de cette
sainte compagnie , j'tílayay de produire
frequemment plusieurs actes de contri
tion ,& addrestant toures mes pensées à
Dieii,je suppliay tres-humbleme.nt fa di
vine Majeste de me donner force & coura
ge de resister constamment aux efforts de
mes ennemis qui se preparoient à ma rui
ne. Je me retiray donc ensuite de ma prie
re au coin d'un escalier de bronze, pouc
voir plus à l'aise de quelle part vien-
droient les démons , pour m'attaquer , Sc
me combattre : Et voilà que soudain un
bruit si effroyable vint fraper mes oreilles,
qu'il fembloit que toures les creatures du
monde murinées se fuííent asîemblées en
ce lieu là pour exciter ce tintamarre. tant
étoient difformes & confus les cris &le$
hurlemens que j'entendois.Et j'avoue que
si ;e n'eusse ressenty le secours d'une vertu
plus que naturelle , & que ces Saints per
sonnages ne m'eussent avetty de cet ef
froyable murmure , je serois tombé pâmé
fur la pbce fans aucun mouvement ny
senriment. Mais ce fur encor bien J>iie,
quand ;c vis cette Sale toure peuplee dr
M iij
7-J

13* LA vin
démons, dont |*hotrible vision mefaííoír
hcriíser les cheveux à la tête : car ourre
que le nombre e'roít excessif, ils étoient
si hideux òc si difformes , que la feule pen
sée m'en donne de la crainte.
Sitôt qu'Us m'aperçûient.ils me vintent
saluer, me siúfrnt gvande feste ,& me di
sant qu'ils in'étoient beaucoup plus obli-
g.z qu'à tous les aurres hommes, veu
qu'ils ne cécendoient avec eux qu'aprés
leur mort , &c quoy que moy je prevenois
le remps pour lt. r faire compagnie:Quoy
que cetic action nous agiéc for r, repliqua
un aune , comme rres-)uste , veu qu'ayant
commis tant de crimes, il est raisonnable
que dés cette vie tu ressentes les peines
qui te font prepatées pour de justes cltâ-
timens , tourefois pirce que tu nous as si
fiiellement servis dans ta jeunesse , je juge
plus à propos pour grarification & recon-
noiflancede tes services, que tu retournes
entor aumonde jusqu'au jour de ton tté-
{>as, pour passer le reste de tes jours dans
es délices que tuas.déja goûté ; Sc alors
revenant avec nous, tu feras receu avec
plus d'appareil & de ceremonies. Er par
ce que certe Caverne est sombre Sc obscu
re, 6c le chemin difficile à tenir pour s'en
retourner , l'un de nous aurres Raccompa
gnera jusqu'à la porte, aurrement ce seroit
DE S. PATRICE.
te faire tort , & mal paye r les bons servi
ces que tu nous as rendu si long-temps, de
te faire souffrir tanc de peines devant Ie
temps.
Ils me tintent de tels & semblables dis
cours quelque temps , pour tenter , si
leurs rLieuies paroles & promesses pour,
roient íL-chir mon courage , & me faire
Condecendre à leurs persuasions tromoeu*
ses. Mais Dieu par u bomc.idor jb.e me
donna alois tant de constance dans marc-
solution; que (ans rcr,ondre un seul mot à
leur Harerie, amsi qu'uné personne qui
mépriíe le ca o\d'un importun , je tour-
nay la teste &jlcs yeux de part & d'áutr?,
comme pour regarder & admirer la bi*auïé
des voûtes & des arcades qui croient au
haur de ['escalier.
Ces Lutins voyans que c'étoit en vain
qu'ils ti choient de me persuader le retour,
aptés m'ayoir rudement frappe de plu
sieurs coups de bâtons & de crochets, fi
rent allumer un grand feu au milieu de
cette grande Salle , & m'ayant gatrotté
pieds Sc mains, me traînerent fins pirié
par tour ce Cloistre , arraché de grosses
chaînes de fer , & enfin pour me ptécipirer
fans pitié dans les fiâmes du brasier ardent
qu'ils avoíent allumé. Mais comme je
oa'étoisarmc d'une constante Foy, pour
M iiii
14» lA VIE
me preparer à ces rencontres & à d'aurres
pareilles , Dieu ne permit pas qu'en ce
danger je misse en oubly la memoire de
son saint nom j si bien qu'à peine eus-je
reclamé son secours , & imploté ses divi
nes misericordes , que rous les demons
disparurent, à mes yeux, le feu s'éteignit
devant moy, fans qu'il en restât aucun
vestige , & me trouvay non feulement li
bre detour danger, mais même plus sain
& plus robuste qu'auparavant , de façon
que dés lors je propolay de ne plus rien
craindre , puis que dans cette premiere
attaque je m'étois rendu si íçavant des
moyens que je devois suivre pour triom
pher de leurs menaces & des íupplices
qu'ils me preparoient.
des. patrzcf: 1+t
fm .. - ■

CHAPITRE VIII.

Comme les Démons transporterent LoUis


dam me vaste Campagne , où U
vit un nombre fresque infîny de tout
genrt, de supplices t & des moyens
dont il se servit , four s'en garan
tir fort heureusement.

LE peu de progrez que firent les Dé


mons en cette premiere attaque, les
contraignit à une fuite honteuse, avec des
hurlemcns efTroy.bles : puis se retour
nant vers moy , & m'atrachant du lieu où
j'etois , me transporterent par une terre
rude & noirâtre, où souffloit un vent tt
aigu, qu'il me íembloit qu'un glaive tran
chant me penetroit le corps de part en
part , de là à petits pas ils me conduisirent
dans une Cave plus sombre , où je vis une
infinité d'ames tourmentées , pleurans
impitoyablement leurs disgraces, avec des
voix si lamentables & si douloureuses, que
ce bruit seul frapant mon ouye, m'épou-
vantoit & m'obligeoit de boucher mes^
oreilles.
Aussi- tôt cjue nous fumes íorris de ce
lieu lugubre, ils m'e montrerent un champ
fi large & si long , que quoyqúeje levaflc
les yeux de r<>ur mon pouvoir , pour éten
dre ma vûc plus Iojng, je n'eh'pûs neant-
moins voir Tcxtremité. J'appercçus en ce
lieu là des hommes & des femmes de tou
tes sortes de conditions & d'états, tous
nnds souffrant des peines extraordinaire»-.
Lrsuns étoient étendus contre tetre , la
face en bas, & rôut le corps cmaillez de
grcsclouds de fer embrasé, en forte qu'ils
fembloienr collez à la tetre, qu'ils ron-
geoient pir desespoir, pressez desdouleurs
qu'ils souffroient. D'aurresavoient feule
ment les pieds & les mains attachez, fans
que pourtant le reste du corps fût exempt
des peines pareilles , mais pour donnee
prilea quantité de lezards empoisonnez,
qui vomissant leur noir venin, infvctoient
Ces -m'scrablcs, & les rongeoient jusques
aux enrrailles. Et tous également don-
noient d'érrangcs maledictions , tant à
eux-mêmes qu'à leurs percs Sc metes , &*
aurres pnrens & amis, jusqu'aux Bien heu
reux , même dans le Ciel , contre lesquels
ils vomissoient mille blasphèmes , enviant
leur bon-heur & leur gloire.
Apres m'avoir montté toures ces pei
nes effroyables, ils tenterent derechef à
me persuader le retout, à faure de quoy
VE S. PATRICE, ìtf
ils me mcnaçoicnt de me mettre à U tor-
tUreavec ces forçats & miserables, pour
estre traire de même scrte que je les voyois
cílre. Mais nonobstant leurs menaces 8C
leurs grimaces, je tépondis d'un visage
afleuté & constant qu'en vain ils me per-
suaJpient de retourner ,& que plûtô; je
m!exposerois courageusement à roures les
peines dt I'Enfer -, que de rebrousser , non
pas mêm. d'un pas du voyage que l'a-
vois entrepris. Cette resolurion n'au
gmenta pas peu leur colere & leur furie ;
car à peine eurent-ils oú'y ma léponsc,
que gnnçans les dents de rage 8c de deses
poir , 1 1 s me saisirent au collet, & me jet-
terent rudement avec les aunes , pêle-
mêle , ?u milieu de ce champde supplices,
& comme ils me vouloient dépouiller de
mes habits , pourm'attacher à latetre ain-
.si que ces miserables, finvoquay devote
ment le saint Nom de Die» , comme o o
m'avoit instruit , qui me garantir de ce
danger heureusement , ainsi qu'aupara
vant il avoit fait , sans quej.- receullt au
cun dommage f.sinon quc(mc laissant tora-
,ikf dans Une profonde^wjíJléc à la main
- ,dç©,te,.jç ressentis qife Lqì^is tourdiílc menc
,-dc la pesanteur du coup.
. Lassez enfin de ma coi stance , ils m'en-
lcvcrencen un champ, oùlcs auues tci
Tff LA VIE
nes à mon avis doivent estre beaucoup plus
grandes fans comparaison, que celles du
premier: car les plaintes & les clameurs
redoublées, que fuioient les condamnez,
étoient des indices certains des douleurs
cuisantes qu'ils souffroienc. Il y avoit en
ce lieu-là un íl grand nombre de person
nes, de tour sexe & de conduions diffe
rentes , que ma vûë se laísoit de les regar
der. Les uns eroient entourez de dragons
furieux, qui de part & d'aurre , avec des
crochets de fer , leur dechiroient la chair
en lambeaux * & leur atrachoient les vei
nes & les arteres du corps ', & pour com
ble de leur mal'heur , il y en venoit d'au
tres qui pour guerir leurs blessures ver-
soient de rhuylc bouillante , & du plomb
fondud ins leurs playes : D'aurres étoient
plongez dans le creux d'un monceau de né-
gc , au haur duquel étoient quintite de
tourteaux, qui appliquantde picquantes
égailles par tour leurs corps , leur atra
choient de la poitrine des cris& des hur-
lemens épouvantables , fans que person
ne eût pitié dji leur misere.
Entre tous ciísvgentes de supplices cruels,
se trouvoit ertudre une roue effroyable,
équipée de^ pointes de fer, & de chaînes
ardentes dònt étoient attachez les con
damnez par les pieds }de sorte que la teste
craînoic
DE S. PAT RI CE. j+s
traînent à tetre , embrasée par quantité
d'âtres ensouffrez ,dont la fumée épaiíle
leur remplissoit la bouche de puanteur , &
comme les démons donnoient k branle à
cette machine ronde les pointes déchi-
xojept leurs corps par pieces & parlam-
beaux. .. .íi
. Un peu -plus avant je vis une maison
fort élevée , d'où sortoient des flammes
& des fumées en abondance , & m'in-
.formant ce que ce pouvoit estre,onmc
dîrque c'éroit un bain delectable , où se
5 ;baignoient les mondains , qut ^voient
trop curieusement senty les odeurs profa
nes, & ouvrant lapotte avec vî teste, *ils
me contraignirent d'y regarder , où je vis
un Lac profond de glace &denége,où
jéroient plongez jusqu'au col .un tres-
rgrand nombre d'hommes & de femmes,
jcraíquetant les dents de froideur : quanti
té de démons guettant aux fenestres, ar
mez de divers instrumens de supplices
cruels , comme de lances, de javelots ou
flèches,, dont ils frapoient & menaçoient,
,ceux qui oioient lever la teste ou les bras
.íjors de cet Eting , où j,ls Iauguilíbienc
impitoyablement (ans espoir de remede.
Ces ministres infe naux me mal-traitant,
me montroiéne tous ces gentes de rour-
:r#ens , me menaçant d? m'y ptécipiter^
ï$6 LA VIE
mais nonobstant leur malice & leur fureurj
ayant recours à l'invocationduS. Nomde
Jesus mon azile ordinaire,)e me sentis d'a
bord libre danger , ainsi que des aurres
ptécedentes. Les démons honteux de leur
défaite , & confus de ma constance, re
doublant leur rage & leur furie, metranf--
porterent fur une si haure montagne,
qu'elle fembloit fraper le Ciel de fa cime,
& de là me montrerent une a urre campa
gne beaucoup plus longue & plus large
que les deux aurres , où les peines & les
angoisses etoient beaucoup redoublées ;
Car de ceux qui y font traînez , les uns sonc
jetiez fur des grilles de fer brûiantes:gar-
nies de pointes de fer qui leur perçoient
leî entrailles & le cœur : si bieín que lassez,
de tant souffrir de peines, ils se mordent
eux-mêmes , pour essayer de s'achever de
mourir par un desespoir extrême : mais
tant s'en faur qu'ils reussissent en leurs
dcííeins, que plus ils s'offençoient , plus
ils vivoient , & ces nouvelles blesteures
ne servoient qu'à augmenter leurs dou
leurs, & pour prolonger leurs supplices.'
D'aurres étoient exposez sur de grandes
rolies avec des Rasoirs tranchans*, qui
déchiroient par pieces & par lambeaex
leur chair Scieurs membres languiiTans,
qui à mesure fe rassembloient pour leur
t>E S. P4TR1CE. 14.7
causer plus de douleur , & pour rendre
leurs peines éternelles.
Ourre tous ces gentes de supplices, il y
avoir un puits fort profond & plein de
feu , d'où les fiâmes se lanÇoient si haur,
qu'elles se perdoient de vûc. Au milieu de
íc-, fiâmes il y avoir plusieurs ames gemis
santes , qui poussant des cris & des san
glots épouvantables , s'élevoient en
haut par la violence des fiâmes & des fu
mées, & retomboient aussi- tôt au fond
de ce puits , & puis remontant derechef,
retomboient , de ainsi consecurivement
fans relâche.
J'avoue franchement que cette sorte de
peine me donna beaucoup de crainte, 8C
m'obWgca plus que devant à reclamer de
bon cœur en moy-même le nom adorable
de Jesus & de fa sainte Mcre , ics conviant
en roure humilité de me garentir de ce
puits dangereux , qui menaçoit de m'en-
glourir , ainsi qu'ils m'avoient delivré pac
pitie' desauïres hazsrds déja passez; Mais
ce qui redoubla mon apprehension pour
lors , fur de me voir au fefte de cette mon
tagne si élevée; d'où jettant les yeux cn
bas , j'apperceus un Fleuve si larce & si
pîofond, qu'il n'y a point de Mer, lî gran
de qu'elle soit , qui luy puisse elhe com-
palée : comme cette montagne étoit hau
148 L A VI B, - ,
re,& ce Fleuve profond, ma vue s'éblouit
soiren le considerant , si je n'eusse tourne
ies yeux d'un aurre côté , j'étois en hazird
.de me ptécipiter dans cet abysme. Je de-
manday quel Fleuve étoit celuy-là,on me;
fit téponse que c'étoit le Fleuve de l'En*.
fer i ce que )c crûs d'aurant plus facile
ment que la couleur & l'odeur le don-
noientà connoître. Jem'informay enco
re pourquoy ils rri'avoient transporté suc,
ia pointe de cette montagne ; on me replia
qua que je me recirasse un peu à quartier*
& que jc le sçaurois. Ils me firent donc
voir comme un vent Impetueux qui soûle-
.voit les ames des damnez jusqu'au haur
"de cette affreuse montagne, d'oi\ avec de»
cris & des hurlemcns effroyables, ils fe
jrecipitoient dans ceHeuve : je confesse
que quand )e vis ce prodige étonnant, je
fus saisi d'une si force crainte, que je trem-
bloispar coude corps, ainsi qu'une feiiil-
]c d'arbre, lors qu'elle estagicéedes vents.
Mais beaucoup davantage , entendant
.leurs menaces redoublet, disansque si jc
prenois resolurion de m'en retourner d'oìi
je venois , ils me précipireroientdu mi
lieu de cette hotrible campagne , pour
çstre emporté des vents dans ce Fleuve
profond, où u davanture je ne mourois
cn tombant , au moins serois jecnsevely
DE S. PAT RI CE. 14.9
sans pitié dans ces ondes puantes, fans res
source d'espoir d'en íorcir jamais.
Je réveillay lors mon courage plus que
devant , pour dire ( quoy qu'en tremblo
tant de frayeur) qu'ils fiíTent de moy ce
qu'ils voudroknt , & que j'étois reíolu
de mourir plutôt mille fois, que de com
mettre cette lâcheté. A peine eusje lâché
ce mot, que me faisistans au collet , ils me
ptécipiterent dans le puits que j'ay dit , &
comme je m'efForçois de remonter à la fa
veur des fiâmes, il survint un vent sifu-
rieux.quil enleva tous ceux qui y étoient
plongez , & moy avec eux , nous traînant
fans misericorde par roure l'étenduë de
certe campagne , jusqu'enfin à aniverau
plus haur de la montagne , d'où ils nous
ptécipiterent dans les ondes e'eumantes
de ce Fleuve infernal, qui (comme j'ay
dit ) étoit si profond , qu'il me sembla
que je demeuray plus de demy-heurc à
tomber : si bien que quand je me sentis en
bas, jeme trouvaysifort érourdy du coup
de ma chure, qu'à peine me pouvois. je
souvenir des saintes paroles dont le R. P^
Prieur m'avo.it instruit , pour me munir
contre les dangers que je poutrois ren
contrer en cc.voyagc:me connoiss.nt rou«
tesois au milieu de cette mer orageuse , Si
cnperil manifeste d'y perir, sens recour»
H 9J
ts« Z A VIE
comme aux aurres rencontres à l'invoca-
tion du sacté Nom de Jesus; & à peine la-
vois-je prononcé de bon cœur, que je me
trouvay de l'aurre côté du Fleuve , quoy
qu'encor un peu foible & étourdy de la
chùte ptécédente.
Darant quelque temps que je demeu
ra y là, mes ennemis ne parurent point de
vant moy, & pensant qu'il n'y avoit plus
de tourmens à voir ny à paílèt, j'apper-
ceus une grande allée, belle & spacieuse,
rangée de beaux arbres de part & d'aurre
pour y faire ombrage, oùje m'ailay pro
mener quelque temps > Sí m'asseant au
coin, pour me délasser de tant de peines
que j'avois vû & enduté ; je vis-ane mai
son, qui à mon avis étoit deserte d'habi-
tans, & sembloit estre si vieille & cadu
que, qu'elle sondoit de toures parts , &
s'accabloit fous ses ruines : Et comme je
me vis un peu en repos dans ce lieu soli
taire, ruminant à part moy tant de sortes
de tourmens que j'avois vû , je rendois des
graces infinies à la divine Bonté , dem'a-
voir déíìllé les yeux de Pesprit,pour me
faive connoître l'énormité de.mes crimes
& les peines qu'ils meuroient: Afin que
vivant deformais en vray Chtétien , Sé
non pas cn Athée comme j'avois fait , j'a-
rhcnJaíTetm vie, atrêtant lc coûts liber--
DE S. PATRICE, x/ï
tin de mon mauvais naturel , vu qu'ourre
l'indignation de Dieu que l'on encoure
vivant de la forte , & le bien de fa divine
prefence,dont l'on se prive pour jamais,
qui est le motif principal qui nous doit
^ toucher , l'on est engagé à souffrir de íi
t cuisantes douleurs , & des Martyres si
cruels ; je considerois combien il est aisé
vivant dans le monde de regler toures ses
actions selon les Divines volontez , au
lieu de se mettre au hazard de perdre une
Eternité de gloire , pour un petit plaisir
d'un moment, qui nous engage malheu
reusement à une éternité de peines rigou-
ses.
Pendant que j'appliquois mon esprit à
la meditation de ces Saintes pensées , je
vis paroître devant moy une troupe de de-
mons en plus grand nombre qu'aupara
vant , où non feulement fe trouverent
ceux qui m'avoient persecuré jusq'ualors,
^mais aussi quantiié d'aurres qui fem-
bloient plus resolus que ces premiers,aus-
quelsils reprochoient la lâcheté, & le peu
de courage & de pouvoir qu'Us avoient eu
d'ébranler ma constance.
/ Ils s'approcherent donc de moy avec
des menaces effroyables , si je ne coafen-
roisàjcur desir, reprenant la roure de mon
chemin pour retourner fur le champ , 3c
N iiij ;
jf* LA Vit
meprenant parle bras me frapoient&me
batoient ourrageusement : puis me saisis
sant par le milieu du corps , m'enleverent
en une aurre campagne , aurant ou plus
spacieuse que les aurres , où la quantité
& la qualité des peines étoientsans nom
bre , aussi bien que les personnes qui les
endutoient iCar la tetre étoit si embrasée
de feux & de fiâmes, que de quelque côte
qu'on tournait la vue, on n'appeteevoit
que des feux , ainsi qu'à ['embouchure
d'une fournaise ardente.Et ce qui atrgmen-
toit d'aurant plus l'hotreur de ces peines,
é:oit Pabondance du souffre qui exciroic
des fumées si puantes & si insupportables,
qu'elles me faisoient souvent tomber en
défaillante. Mais mon plus grand éton
nement furde voir, qu'encor que ce champ
fur de telle étendue , que je n'en pouvois
appercevoir les extremitez , la multitude
des personnes qu'il y avoit ntantmoins
étoit si nombteuse , qu'ils étoient presque
tous entassez les uns fur les aurres. Et de
vray,il me sembla voir plus de gens cn un
seul petit coin de champ, que l'on n'en
apperçoit aux plus grandes Villes, dans
J'affluçnce des peuples qui accourent pour
Voir quelque reste pubìiqur.
Or quoy que leurs tourmens fussent
grands & leurs peines cuisantes , parce
3 È S. PATRI CE. /s?
que les uns écoient embrochez parle mi
lieu, & les aurres plongez dans ces fiâmes
enfoufftées ,& encore que les Demons se
promenassent au milieu d'eux avec de pe
lantes masluës;& de grosses haches dont ils
les frapoient fans pitié : Je remarquay
neantmoins une certaine joye en leur visa
ge, quimarquoir leur contentement dans
ces douleurs & une telle clarté 6c modestie
eh leurs yeux,qu'il's sembloient quasi don
ner à entendre d'un langage muet ; qu'ils
ne ressentoient pás ce qu'ils souffroient ;
car quoy qu'ils eussent la face& les yeux
baignez de larmes, ils les avoient pourtant
toujours levez auCielt implorant ses mise
ricordes. Et si parfois ils remuoient leur
bngue pour se plaindre de ces ministres in
fernaux , 8c de leurs peines , ce n'étoit pas
pourtant avec colere, & de pareilles im- "
Í>recations , que ceux que j'avois vû dans
es aurres campagnes. Et non seulement
ils ne vomissoíent aucua blasphème con
tre Dieu, au contraire, avec dzs élans ÔC
des soupirs amoureux , éievant leurs voix
plaintives pour le loïier , ils le publioient
par trois fois repeté, conviant dou-
cetnent fa bon té adorab'e de soulager
leurs peines , &C de les enlever bien-tôrau
sejour du Ciel en la compagnie de ses An
ges bien-heureux pour jouir éternelle-
Js4 * LA VIE
ment de sa gloire. Cela me fiteonnoître
que ce lieu devoir estre le Purgatoire , où
ces ames étoient detenues pour se purger
des faures qu'elles avoient commises, ÔC
ausquelles elles n'avoient encore pleine
ment satisfait.
Quoy que les peines qu'elles souffrent
en ce lieu de supplices, soient cuisantes &
sensibles, neantmoins l'esperance qu'elles
ont de voir un jour la face de Dieu dans
le Ciel , en la compagnie de tous les Bien
heureux , pour jouir de fa Divine presen
ce à tour jamais , releve beaucoup leuc
couiage, & les soulage dans la rigueur de
tous leurs maux, q toy que tres-doulou-
reux& cuidnts, & même plus rude que
ceux des condamnez : Car comme les dé
mons ignorent le moment heureux qu'el
les doivent estre affranchies de ces peines,
& sortir de ces lieux de rourment , la rage
l'envic qu'ils conçoivent de leur felici
té prochaine, leur fait in venter tous les
jours de nouveaux supplices, pour redou
bler leurs peines*
Or quoy que je m'affligeaíTe beaucoup
des tristes plaintes que poulloient ces
ames languissantes, & des cuisantes dou
leurs qu'elles souffroient dans ces fiâmes
biûlantec , rourefois me representant
qu'elles étoient du nombre des éituesj &
DE S. P rfTR/CE. ifs
bien-aimées de Dieu,certe pensée me con
via de demeurer quelque temps avec elles,
& d'aurant plus volontiers , qu'ayant
tourné les yeux vers elles, je reconnus
beaucoup de personnes , avec lesquelles
j'avois aurrefois conversé & traité dansle
monde. Le premier que je rencontray dans
ces fiâmes, fur le Religieux de saint Do
minique qui entendit ma Confession dans
Rome , qui ctoit mort ce même jour, ainsi
que j'appris de luy-même , & qui étoit
venu en ce lieu, pour se purger de ses fau
tes > où les moindres & les plus legeres
font examinées & purgées , pour allet
nets & sens tache dans le Ciel 5 où rien
n'entre de fouillé. J'y apperceus aussi une
de mes cousines , qui lors que je party de
mon païs n'étoit pas encore decedée . je
Iuydemand.ty d'où venoit qu'ayant été si.
vettueufe^ & si soigneuse de frequenter
les Sacrem-ns, elle souffroir cependant
des peines si cruelles. Elle me fir téponse,
qu'elle n'y étoit detenue, que pouravoit
eté quelquefois un peu trop vaine,fai dant
son visage, pourparoîere plus belle dans
le monde.
D'où apprendront , s'il leurpîaír, le»
Darnes , à qui il st mble qu'il n'y ait point
d'ofFense de se parer extraordinaircmfnc
pour paroícre plus belles aux yeux des
Ijr* LA.' VI Ex '.!.*:'
hommes , parce que, diserttrelles , leur in
tention n'est pas mauvaise , veu que celle-
cy qui avoit vécu si vertueusement dans le
monde , & qui étoit tenue pour une Sain
te durant fa vie, payoit à íi grande usure
la petite vanité qu'elle avoit eue* à la trop
grande curiosité de son corps. Tournant
mes yeux d'un aurre côté , j'apperceus
quantité de Religieux, de Prestrei, de Pre
lats , de Rois, & d'antres personneì.de
toures sortes de conditions, chacun des
quels payoit la peine de'ue à ses faures
.commises , ausquelles ils rv'ayoiçnt pas
encore satisfait. . .,
Qued'icyle devot'Lecteur de cette Hi
stoire .colligc la diligence qu'il doit ap
porter á accomplir les penitences qui luy
font imposées par son Pere Confesseur, &C
l'estime qu'il doit faite des Indulgences
&c Jubilez a afin qu'il aye moins à sa
tisfaire en l'aurre vie, pour la rigoureuse
exactitude avec laquelle on paye en ce lieu
chaque petit défaur. Car quoy qu'en cc
monde nous recevions par l'absolurion du
frestrcla remission de nos faures au faine
Sacrement de Penitence , c'est feulement
quant à lacoulpc ,&.nonpas lejjrelâche-
*nent des peines dont nous restons reli-
quatairesà la Divine Justice, & qu'il nous
f#uc PaJ"er .en ee rponde-cy , qu en layie
future,
DE S, P ATRÍCE. y;/
furure , pour en cstre quittes entierement.
Les demons voyant que je m'éíonnois
desangoifles & des peines quesouffroient
ces pauvres ames languistantes, tant pour
les brasiers ardents , que pour la puanteur
desfumées ensouffrées qui enfortoient en
confusion , me mirent au choix de deux
choses , l'une, ou de m'exposcr à la ri
gueur de toures ces peines , ou de retour
ner d'où /étois venu: Mais comme il me
sembloirque j'approchois de la fin Je ma
journée , & me souvenant que jusqu'alors
Dieu ne m'avoit point refusé son assistance
favorable , je me persuaday qu'il ne me
delaisseroit non plus dans ce danger qu'il
avoitfait aux aurres. J'eus donc recours
àmonazile ordinaire, le houclier de ma
défence , la memoire de son saint- Nom :
si bien qu'avant qu'ils se missent en de-,
voir de me nuire ,jeme vis miraculeuse
ment transportéen une petite Forest, per
dant de vûë tous ces spectres hideux, qui
disparurent de vant moy.
Me voyant en ce lieu delectable, assran-
chy , ce me sembloir, d; s prises de mes en
nemis, Comme je pen fois qu'il n'y avoit
plus de peines à souffrir ny à voir, cel'es
du Purgatoire e'rnnt les dernieres que je
devois contempler , je fus bien trompé en
jmon attente, quand j'apperceus venir à
//<? LA VI ê
mry une puissante armée de démons , fai*
fan t des postures fi liotribies & li effroya
bles , que pour ne les pas voir , j'étois
contraint de fermer les yeux : mais'ces lu-
tinsme frapant rudement, 'me forçoienc
de les ouvrir , pour me faire concevoir
plus d'hotreur de leurs grimaces 5c de
leurs formes hideuses : L'un d'entr'eux,
comme General de cette armée infernale,
se feignant bien joyeux de me tenir sous
son pouvoir, s'adressantà moy me tint ce
discours : Tomes les horreurs & les suppli
ces que jusquicy tu as veu , quoy que mes mi
nistres t'ayent xjfeuré que c'était l'enfer, se
jour lugubre des démons & des condamnes
ce ne l'est pas pourtant -, car cefi nitre ordi
naire d'avancer de semblables tromperies &
mensonges ,pour decevoir les esprits fVtbltt
des hommes : mais fois certain , que ce qui
te r:\ie k passer est le plus dangereux & pe
nible : car c'est proprement ce qui s'appelle
l'enfer, ois tu demeureras Confinépour jamats
fans espoir d'en ressortir , fi tu ne retournes
prcsentement.
A peine eur-il finy ce.difcours , que ses
Satellites me prenant au coller, me trans
porterent en un Fleuve fi profond & íî
epais, que la pensée humaine est tropfoi-
blepour se representer la crainte que le
bruit effroyable des ondes ecumantes de
DE S. P AT R7C F. \r9
ce Fleuve enfouffté me donnerent alors.
Ce Fleuve étoit couvert d'un côté de feux
&: de fiâmes au lieu rJ'eau 4 & de l'autre
c'étoit une boue noiratre & puante,. qui
auroit fait soulever le cœur aux plus ro
bustes. Au lieu de paillons c'étoit des
monstres marins , dont les écailles hideu
ses écoient des pointes aiguës , qui traver-
soient les miserables condamnez , qui
écoient aurour d'eus, & que même ilsac-
crochoient parla bouche & les narines,
pour les traîner aptés soy ; ce qui étoit le
premier & mauvais traitement qu'ils re-
cevoientde leur malice. En tour ce Fleuve
il n'y avoir aucune place vuide, tour étoit
rempli & de supplices & d'ames tour
mentées. Si -tôt que j'eus veu ce lieu
épouvantable , tour mon recours fur de
me recommander à Dieu mon refuge or
dinaire : & comme ;'cus fait ma priere , ils
m'enleyerent fur un pont fort élevé , par
où ils me dirent que je devois passer ce
Fleuve qui éróit si ípac eux & íi large, que
je n'en pûsvoir leS limites. Ils m'averti*
rent que je priíTe gardeà ce que j'entre*
prenois , Sc aux dangers qu'il y avoit de
paíTer surce pont deglace, d'où si jeglis-
sois ou tombois, je devois perir mille fois
& corps & ame , veu que ceux qui
.«oient dans ce Fleuve profond merece-
O ij
26 o L A VIE
vaot , m'enseveliroient dans ses ondes
cruellesavec eux , ourre que le pont étant
d'une haureur démesutée , il e'toitimpos-
- fible d'en tomber & rester vivant. Je nie
persuade , que si je fusse tombé , ces mon
stres infernaux m'eussent massacté : car les
uns m'appellant me montroient les sup
plices dont ils menaçoie-nt de roc tour
menter, d'aurres éguilantdes rasoirs tran-
chans, se promettoient de me mettre en
pieeesrsi bien que tous me menaçait ef-
.froyablement,î'offroient d'être mes bour-
reaux, voyant toures ces grimaces hideu
ses, & le peu d'apparence de prendre une"
aurre roure, je me recommanday à Dieu
de tour mon cœur, & tour tremblott3nt
de crainte , baissant les yeux fur mes, pieds
pour ne plus voir leurs hotribles grima
ces, & bouchant mes oreilles pour me
garantir de leurs cris importuns , ;e me
resolus de passer ourre à la garde de nôtre
Seigneur. Quand je vins à considerer ce
pont & toures ses circonstances dangereu
ses , je perdis toure contenance , & j'étois
presque inconsolable dans cetre disgrace
necessaire. Car premierement il éroit d'u
ne gUce fort unie & polie , afin qu'on
glisíât plus facilement , ourre qu'il é toit
fi étroit, qu'à peine y pouvoic-on poser
les deux pieds ensemble. Secondement il
' T>E S. PATRICE. 161
étoit faicen bascule: si bien quctantôcil
s'élevoit cn haur , d'aurrefois retomboit
en bas, afin que ceux qui s'y exposeroient
pour y palfer tombassent inévitablement
dans ce Fleuve infernal. Troisièmement il
n'y avoit aucun appuy pour se sourenir,
ny d'un çôté ny d'aurre. En quatrième
lieuilétoit battu d'un vent si impetueux,
qu'il étoit capable de renverser un édifice
cimenté , à plus forte raison le petit poids
d'un pauvre homme aussi foible-qu'un ro
seau, & ce qui me rendoit encore plus con
fus , étoit d'entendre d'un côté les cla
meurs plaintives & les hurlemens des con
damnez, & de l'aurre les cris effroyables
que faisoient les démons pour m'épou-
vanter & faire perdre courage; ce qui etl
effet me causa une foiblefle de cœur , de
vant que de m' exposer sur ce point peril
leux. Mais enfin mettant toures mes espe
rances en Dieu , je repris mes esprits, ôC
d'un Visage un peu rasseuté de mes crain
tes, je leur fis réponse en tremblottant,
qu'ils ne prissent pas la peinede me don
ner davantage de conseils, que je n'étois
pis resolu de suivre: & que leCiel prenant
mon patry ainsi qu'il avoir toujours fait,
je ne redoatois point les dangers du pont,
non plus que les eflsíts de leurs menaces,
A peine eurent- ils où'y ma ^pense, con
O iij
lêz LA VIE
treleur attente, que poussez d'impatien
ce &de colere, ils commencerent à me
brocarder , & à me charger d'injures 8c
d'opprobres , & aussi-tôt ordre fur donné
que quelqu'un paflât le pont devant moy,
«fin que de fa perte ;e tirasse augure de ma
ruine prochaine; ce qui fur execuré sur le
champ.
A n'en pas mentir , c'étoit une cho
se pitoyable de voir le rude traitement
que faisoient ceux d'en bas à ce pauvre
miserable qui tomboir dans ce gouffre
infernal : Car l'un le frapoit d'un côte
d'une hâche embrasée, un aurre Iuy ar-
rachoit un bras & le mangeoic , un aurre
le plongeoit en une chaudiere bouillante,
d'aurres en faisoient leur jouet comme
d'une pelote ou d'une balle. Considerant
ce carnage sanglant, & lesdifficultezde
ce pont dangereux , je ne piîs m'empécher
de craindre le peril afnsi qu'aup«ravam \
neantmoins voyant que c'étoit un faire le
faur,& une necessite' obligeante de paífer
par là, je me recommariday derechef à la
conduire de nótre Seigneur, & me munis
fant plusieurs fois du signe de la sainte
Croix jj je m'exposay courageusement au
hazard, te Dieu se montra si misericor
dieux en mon endrok , qu'à diaque pas
que j'avançois , il me sourenoit si puissant-
DE S. PATRICE.
ment de son secours, que la violence des
vents ne piît nullement m'é"branler,ny fat-
rc chanceler mes pieds d'un côté ny d'au-
rte ; de forte qu'il me scmbloit plurôt être
fur un pont ferme & solide, que sur cette
glace gliflante. Mes ennemis qui me fui-
voient pas-à- pas me pouífoient rudement
pour me faire tomber , & me voyant si af-
seuté dans ce peril, ils me prirent par le
milieu du corps comme des desesperez,
pour me ptécipiter de force dans cet abî
me. Quand je me vis dans ce danger mani
feste , 8c que j'entendis ceux d'en bas crier
à pleinetête, que fans tant marchander ils
mejettassentaveceux, tour mon recours
fur à mon azile ordinaire , au Sacté nom ie
Jesus , que j'invoquay avec aurant de fer
veur que jepûs, repetant plusieurs fois
la priere dont on m'avoit instruit en en
trant, & fur Icchimp cette troupe infer
nale me quittant disparur à mes yeux avec
des cris & des hurlemens sir épouvanta
bles, que la pensée m'en fait hotreur : &
puis je rendis graces à W divine Bonté Je
m'avoir affranchi de tant de pcrilssi dan
gereux.

y
• O iiij
16+ LA Vit

CHAPITRE IX.

Où il efi rapporté comme Louis fut


conduit en Un lieu delicieux , oà il
vit la gloire des bien - heur eux\
& ce qui fe passa en leur fainti
Compagnie.

D Es lors que par la misericordieuse


bonté de Dieu, j'eus échapéle der-
nierperil, mes ennemis n'euren r plus au
cun pouvoir de me nuire , & soudain jé
me trou vayen une si agreable vallée , que
sa beauré delicieuse me convioit d'y faire
»a demeure , & goûter à souhait des con-
tentemens si purs. Mais comme je desi-
rois contempler à l'aise le sejour des
hien-heureux , ainsi que j'avoii été spe
ctateur des supplices des malheureux, se
lon que l'on m'avoir ptédit en entranr, je
ne m'atréray qu'aurant en ce lieu qu'il me
fur necessiire pour reprendre un peu ha-
laine,& me delasser des travaux que j'a-
vois enduré dans ce voyage. Voyant donc
une perite fente vers la matndroire, en
jolivée de patr & d'autre de roses & de
jasmins, je pris ma roure par cetendroir,
DES. P ATRI CE. 26$
contentant mes sens de tant de beaurez,
mesyeiixfic mon odorat de la couleur &
de l'odeur des roses, dont les feuilles
tombant à tetre, jonchoient & parfu-
moient le chemin de leur douceur !z de
leur beauré , & mes oreilles du doux ga
zouillement que fafToient les ondes ar
gentines de quantité de petits ruisseaux
qui serpentoientle longde ce sentier. Je
cheminay assez long-tempspar cette voyc
delicieuses , d'où je passay en un champ
spacieux remply de beaux vergers, & jar
dins agreables, entichis de claires fon
taines , bâties de marbre & de jaspe, & en
richis de quantité de figures d'argent ri
chement eiabotées. En chaque jardin il
y avoir divers partetres , dont la broderie
étoit des chiffres atristément composez,
le Romarin faisoit l'Office des Lettres,
qui annonçoient ce qu'il y avoit de my
sterieux dans chacune des fleurs. Au coin
de chaque quatré* il y avoit une belle son-
taine,dont les canaux au lieu de monter
droit en haur , se divisaient par, un artifice
ingenieux, & seramissoient pour rejoin
dre toures les eaux par enlemble t dans un
grand baíîîn de bronze doté , qui sortant
par de petits soupiraux de même matiere,
atrousoient le- potsd'œillets & les aurres
plantesquiy é:oientdc toures parts. D'ua
j66 LAP-IE
côté il y avoit de longues allées couvertes
d'arbres fruitiers, chargez d'un esigraude
abondance île fruits , que là pelante char
ge de leur poids aftaiUbit les branches,
en forte qu'ellespanchoient presque jus- "
qu'à tetre. De l'aurre cpté je voyois
quantité d; vases d'en- & d'argenr, émail-
lez de pietres ptécieuses, d'un prix inesti
mable, & tour remplis de si belles fleurs -
& si odoriferantes^ qu'elles embaumoient
ce lieu de volupié.
Comme j'admirois la beauté de ces
agreables Jardms (qui à. mon avis de
voient être Je Paradis Tetrestre, où Dieu
mit aurrefois nos premiers parens aptés
leur creation,) j'aperceus de loin un Châ
teau d'une Architectuí^Aompareille, 8c
B h.iur élevé , que nonobstant fa distance,
je le voyois aisément fans beaucoup éten
dre ma vûë. Les portes paroiíToient fi
éclatantes, qu'elles me fembloicnt tou
tes d'ors dont le lustre étoit rehauíîé de
quantité de pietreries & de riches dia-
nvins , si .rayonnants , qu'ils faiioient
honte aux plus claires lumieres du Soleil
dans sonmidy.
' L'extréme desir que j'avois de contem
pler estre merveille à mon aise, me fit
doubler 1c pas pour voir promptement
les raretez de cet edifice superbe. Et com.
DE S. PATRICE. 1C7
mc j'en approchois, je vis qu'on ouvroit
ce riche portail , d'où s'exhaloir un air fi
doux, & une odeur fi suave & si agrea
ble , qu'il scmbloit qu'on y brûlât tous les
parfums & toures les senteurs aromati
ques du monde. Il_y avoir devant cette ri
che porte un petit Bois si plaisant à la vue,
que mon'esprit est trop rampant , & ma
plume trop grossiere , pour décrire la
moindre de ses parties. Ce qui nonobstant
mon indignité 5c mon peu de merite.m'au-
gmenta encore le desir d'approcher deplus
pres^, pour jouir fans obstacle des delices
de tant de beaurez. Et comme jc commen-
çois d'avancer chemin vers cet endroit où.
j'avois apperceu qu'on ouvroit cette por
te, j'en vis sortir une Procession rangée,
compoíce de plusieurs personnes toures
revêtues de robes blanches , qui, fem-
bloicnt venir à moy. Devant cette Proces
sion marchoient quelques Enseignes dé
ployées , ou des bannieres de drap d'or,
accompagnées de quantité de torches SC
flambeaux de cire blanche , & un nombre
presque infiny de gens de tous états & con-
dirions, qui suivoient, hommes , femmes,
enfins,mariez,non mariez,Dames,Demoi-
ícllcs,Rcligieux,Religieuses,Ptétrés,Eve-
.. ques, Archevêques , Cardinaux , Rois &:
- Pontifes, poruos chacun la marque de fa
lêS LA VIE
condition & de sa dignité sur une petite
tunique de toile d'argenc. Au milieu de
certe auguste compagnie ctoit un chœur
d'Anges,les uns tenant unlivrc de musique
en la main , d'aurres divers instíumens
musicaux , avec lesquels mariant leurs
voix angeliques ils fornioient un concert
fi Divin & u charmant , que ravy hors de
moy - même, je restay fans mouvement.
Et aptés avoir repeté par trois reprises
l'air amoureux de leurs Cantiques , enton
nant les Divines louanges, s'adressant à
moy me receurent courtoisement , & me
menerent avec eux au milieu de certe fain
te Compagnie , qui déja s'en retournant
rentroit par la méme porte par où elle
étoit sortie. Et comme je pensois entrer
suivant Tordre où Ton m'avoir placé, je
Vis que deux Arche vesques venant à moy
m'accueillirent au milieu de cette sainte
Troupe , m'embrassant tendrement avec
grand témoignage d'affection , ainsi que
firent tous ceux qui me rencontrerent
aptés , comme ilseuílènt fait à quelque
personne notable, dont ils euíTent receu
quelque service signalé, ou dont ils eus
sent espeté quelque grande faveur ou
courtoisie.
A peine fus-je entté par cette heureuse
porte, que;c sentis moname surnager de
joye,
DE S. PATRICE. 16%
joye, & comme d'un totrent de delices
surnstureiles:si bien qu'il me sembla alors
que j'ctois leger & subtil , que mon corps .
étoit tour esprit , tant étoit grande la gloi
re qui me transforma en un aurre moy-
même. Tour ce que mes yeux de'cou-
vroient étoit rempiy d'une lumiere si
glorieuse, que ;e n 'ay p3s à present l'esprit
assez pur , pour exprimer la moindre de
ses clartez.
Ceux qui habitoient en ce lieu delicieux
ctoient vêtus de même parure que ceux
qui sortirent pour me recevoir; tous or
nez de vétemens conformes à leur,état« E.t
la gayeté qui paroissoit en leur visage,:
montroit évidemment l'excez de souhait,
qui nc procedoit d'ailleurs,que de la jouis
sance de la vision bien- heureuse de la face
de Dieu , & de son essence infinie, dans la
quelle ils étoient amoureusement abîmez,
ainsi que des Seraphins brûlans de chari
té. Ils vivoient tous en telle union de vo-
lontez, que celle de l'un étoit celle de l'au
tre , même de cous ensemble. Je faisois
mille discours en moy même , à la vue Sc
consideration de tant de merveilles , pour
tirer conoissance de la verité que je loup-
çonnois , que cette tetre devoir estce le
Paradis , puis qu'elle êtoit si semblable
au Ciel. Et de vray.à quoy je reconnus
/?o L A V IZ
que cette demeure n'eroit de !a terte, suc
de voir que ceux qui i'habitoicnt , noa
seulement étoient contens de la gloire SC
des lumieres dont chacun d'eux jouiuoirj
mais même de celle que les aurres pofle-
doient t Et tous en generai , Ôc chacun en
particulier étoient aussi contens de me voir
libre des peines que j'avois évitées , com
me fice bon-heur fit atrivé à leur propre
personne : ce qui me persuada fortemenr,
que c'étoit le séjour des Bien-heureux , 8c
le lieu de la Gloire; veu que ce n'est pas
l'ordinaire des habirans de la tetre , de se
réjouir de la prosperité d'aurruy : les ma-
xirneádes hommes de la tetre étant con-
traire's i ceiles du Ciel , & que c'est alsez
pour estre mal voulu des hommes , de s'ê.
tre acquis quelque repuration, ou estime
dans le monde , par son propre travail , SC
par sa vertu , quoy que de là il n'en atri
vât aucun détriment à personne , tant est
grande l'ingratitude & le mauvais naturel
des humains:mais dans mes sens tous éga
lement contens , ùn chacun s'employe se-
Ion son pouvoir à chanter les divines
loii inges , & à rendre des actions de gra
ces im mortelles à Dieu pour soy en parti
culier , & pour tous en commun, parce
que comme chacun d'eux ne peuc preten
dre ny alpirer qu'à la vision bien-hcutçiîj
DE S. PATRICE. 171
se de I'essence divine , personne n'envie
la vie ny le bon-hear de son compaJ
gnon , au contraire ils sont tous aussi éga
lement satisfaits de la gloire d'aurruy ,
que de la leur propre. .
Apres que j'eus demeuté là quelque
temps, qui en serité ne me sembla pas
un petit moment , dans la contemplation
de tant de rares merveilles, un des Ar
chevêques qui m'avoit fi bien ieceu à l'a-
bord, se tourna vers moy, que je reconnus
à fes discours , 3evoir estre le glorieux Pa
triarche saint Patrice, qui me conduisant
par la main en la vaste étendue de ce lieu
agreable, me montra plusieurs Saints &
Saintes à qui j'avois eu quelque devotion
particuliere , &*même quelqu'un de mes
proches, qui me considerant d'un amour
tendre , se rcjoiiilsoit de me voir en ce lieu
delicieux, & m'embraflant plusieurs fois,
il me dît : Mon chers fiU, )e suis fort satis
fait dt ta pe»\tencc , & du grand tourage,
que ta as témoigné , iexposant k tant dt ha
sards ,&àdts tourment jft cruels que etHX
tfut tH as vus , tmrant dans la perilleuse Ca-
verne que "Dieu me reveU autrefois , pour
éclairer les tenèbres des infidtlles flí* Barba
res Pajens , les retirer de l 'aveuglement de
leur Idolatrie , qui par une obftination en
durcie refusaient de donnerfìdclle croyance
372 LA VIE
aux vente*, du Christianisme, particuliere
ment à celle- cj , quoy que notre ame aptés la
separation du corps , eût quelque lieu deter
miné oh elle se retire comme en son propre
centre. Et pour la constante fermeté que tu
as eu en la foy de ces augustes mysteres , &
la parfaite constance que tu as montté avoir
en l'infinie misericorde de Dieu , il a pieu à
sadtvme bonté , qu'aptés avoir ichape tous
les supplices, que tu ayes été heureusement
conduit en ce lieu de delices , qui est le sejour
fortuné de tous les Bien-heOrcux , & des lin
ges y & le lieu perdurable de leur repos éter
nel. Jcj donc , mon cher fis , est la demeure
des Angesy le sejour des tArchanges ,le fie-
ge des Cherubins & des Seraphins , Rétablis
sement des Trônes & des Dominations, la re
compense des Martyrs , des Confejjeurs &
des f'ierges , & lagloire de tous les Saints &
Saintes , ainst que tu peus reconnohre par
les faces lumineuses de chacun en particu
lier , qui tous ne cesseront point de louer
'Dieu à jamais , & d'adorer éternellement
sa bonte infinie , la gloire qu'ils pojfedent, est
fi grande , qu'encor que les plus doíles & les
plt*s éloquentes plumes , tous les Saints que
tu as veur , & quipeuvent estre dans V Egli
se militante ou triomphante , prendraient à
cœur d'en écrire les particularite^, , ils n'en
sfauroient exprimer la moindre des circon-
DE S. PAT P T CE. 7fj
fiances , non pas même la crayonner que
grossierement far des repu (sensations ram
pantes , qui font indignes de son excellente
beauté. Le plus haur point de lmr éternelle
felicité confiai en la vfion bien- heureuse ce
la face de Dieu, d'où dérivent tous les plai
sirs ifsyagmables , que les lufiei goûtent à
longs traits , dans ce torrent de Volupté , &
experimentent les soltdes contentemens que
ton trouve k aimer Hieu parfaitement : (et
avantage de voir la gloire de Dieu, dans ta
contemplation de fa div me ejfence fans nua
ge & fans voile, ne te peut efire encor ac~
cordé à présent : car comme les jeux corporels
ont leurputfiance & leurs objets limitez, &
qu'il J doit avoir certaine proportion entre
la faculté & son objet, leur pouvoir est trop
foible pour atteindre a cet otfct i»finj, &sou
verainement adorable, l 'on doit adorer Dteti
parla foy pur la terre des yeux d 'entende
ment , qui efi me faculté proportionnée eu
quelque façon à la pureté de fa nature. &
quoy qu'à present tu l'ayes vif & penetrant
plus qu'à l ordinaire étant encor neann.oins
envelopê àan< la matiere , & retenu dans uit
corps passible & mortel, il n est fa* capable
d'une gloire fi rayonnante Mais prens me
confiance certaine en la divine "Bo tté & es
pere constamment que te donnant ses graces
fourfinir heureusement tes jours en iceUe, tté
P iij
. LA VIE n
arr.veras enfin comblé de merites , & chétrgé
de bonnes oeuvres , à cette glorieuse force ,
//^ff G?* plus legere qu'à present , étant
déniché de l* matieregrossiere , &' débarœjsê
des fins corporels. Ce que maintenant je defi-
re de toj , mon cher fils t est que puisque tu
sça's par ta propre experience , &copïbict*
sensiblement sont tourmentées les ames qui
nftentreliquatatres despeines qui font dettes
à leurs crimes , aufquelles elles n ontpas plci*
tiement satisfait en ce monde , ûans lesfiames
cuisantes du Purgatoire ,tu essayes de vivre
de telle innocence &pureté dans les austerites
de la penitence , qu'il ne te reste rien à purger
pour la vie furure; afinqu'aptés ta mort tu ne
fois pas obligé à rejfen ir l aigreur de tant de
supplices cuisant que m as vûs. Et parce que
. passant par ce lieu tu en as ressent) quelque
s atteinte legere , te voilà maintenant quitte &
affranchi de toures celles qui tattenioitnt
pourpunition de tes forfaits , & en pareille
in nocence & purete que fi m sortais des eaux
sacrées du "Baptême.
Les saluraires conseils de ce saint Arche
vêque me comblerent d'une douce conso
lat ion ,. quoy qu'ils temperassent beau-
. coup de joye , m'avertisïant que je devois
. encore retourner au monde , & que je
prisse garde de vivre en sorte, que je me
garantisse des peines que j'avois veucs , Sc
DE S. P ATH ICE. i?f
qui m'étoient prepatées, si jc pechois de
rechef,& n'en tisse penirenec convenable.
Ce me suc un prejuge' que jenc devois
pas encore demeurer en un lieu si deliï
. cieux , que celuy où je me trouvois alors ;
ce qui ne me causa pas peu d'ennuy & d'in-
quierude : mais beaucoup plus lorsqu'il
ine dît , que mes souhaits étant accomplis,
qui visoient à la purgation enriere de tou
tes mes faures , & à voir les châtimens des
coupables, & la recompense des bons , je
devois sortir de là presentement.
J'eusse volontiers repliqué, selon mon
desir , mais comme il me sembla qu'il y au-
roit eu quelque sorte de temerité Sc de
desobeissance à ses paroles , j'obey aussi
tôt fans repartie. Ce que je fis donc alocs
fur de me fondre en larmes, déplorant U
perte que je faisois d'un si grand bonheur,
& luy representant comme étant homme
fragile, je dourois fort que l'excez des cri
mes que je poutrois commettre dans le
siecle , si j'y retournois , ne m'empéchât de
revoir jamais cette porte divine, & ne
m'interdît l'cnttée decetteCite' bien-heu
reuse- Ce saint Patriarche me repartit dou
cement , que je me remiíTe en memoire l'é-
ternité des peiaes que j'avois veu prepa-
réesaux coupables ,qui meurent en la dis
grace de Dieu, 8c pareillement celles dont
LA VÌU
sont tourmentez ceux qui quoy qu'ils
meurent en la grace, & que leurs faures
leur soient remises par l'efficace des Sa
crements ^neantmoins n'en ayant parfait
penitence con venable,il faur qu'ils se pur
gent par les fiâmes que j'avois vûës. Et
que si je me consacrois parfaitement à
Dieu le reste de mes jours, mettant tou
tes mes esperances en ses divines miseri
cordes , il rie mancjueioit pas de me don
ner des aides secourables, & des graces
suffisantes pour observer exactement ses
loix, & me conserver dans fa bien-veil-
lance ,& que pour cela il ne m'é toit be
soin que seulement contribuer ma volon
té libre , sans apporter de resistance ou
d'obstacle à l'efficace de ses graces;
Apres ces íaluraires conseils, ce S. Prelat
m'embrasta derechefavec beaucoup de té
moignages d'affection, & m'afleurant qu'il
n'y a voit plus rien à craindre pour moy au
retour, quoy que je passasse par les mêmes
voyes , que les demons, qui me mena-
çoient alors si effroyablement , n'avoient
plus aucun pouvoir de me nuire, il me
prit par la main , & me pouffant hors de
la porte, la referma promptement , me
laissant dans une affliction si grande , que
je la puis mieux penser, que je ne la sçau-
rois exprimet, puis que je me vis privé
DE S. PATRICE. //7
touc- à-coup des plus cheres delices du
Paradis. 11 me salue donc m'en retourner
par le même chemin que j'étois venu. Je
me rettouvay soudain dans cette méme
vallée dont je vousparlois tantôt; mais
Í[Uoy qu'elle me semblât agreable & plai-
ante à voir , elle n'étoit pas pourtant
comparable aux delices de la gloire, d'où
je venois de sortir. Delà jeprisma roure
Í>ar les aurres campagnes : je repaflaypat
es mêmes tourmens que j'avois vus en
entrant, j'apperceus les mêmes condam
nez , & les mêmes ames qui gemiffoient
dans les brasiers du Purgatoire: & quoy
que je visse les démons de forme hideuse à
l'ordinaire ,si ne craignois jc plus pour*
tant leurs attaques, ny les tourmens qu'ils
avoient en la main , dont ils me mena-
çoient auparavant , auífi nc m'en firent-
ils aucun semblant, au contraire s'écar-
tant de moy , me faisoient place pour
me donner libre passage , & sembloient
s'enfuir de moy, comme honteux de leur
défaite, me voyant silumineux& rayon
nant de gloire que j'etois , & parfaite
ment libre dePénormité des crimes que
j'avois commis, & des tenebres de tant
de pechez.
Or comme j'allois peu-à-peu tâtonnant
de part & d'aurre pour atriver à la Salle
}jf LA VIE
que j'avois renconttée en entrant en ce
lieu sombre, les douze Religieux que j'a
vois vûs en passant, & qui m'avoienr si
courageusement animé au combat des
rencontres si perilleuses , que je devoi»
faire, me vintent charitablement accueil
lir , ainsi qu'ils avoient fait auparavant, ÔC
s'étant quelque temps congratulez avec
moydemon bon4ieur,me convièrent de
retourner promptement par le meme en
droit que j'étois entté pour me rendre à
la porte de la Caverne au temps ptéfix que
le Pere Prieur s'y devoie trouver , parce
que ne m'y trouvant pas à l'heurc , il
tiendroitma perte toure asscutée. Eraptés
ces avis charitables,ils me donnerent tous
Jcur bcnedict on , se separant de moy.
Je cheminay donc en diligence pour ar>
river à temps à la porte : & ayant avan
cé environ deniy quart de lieue" par des
sous tetre, je me trouvay au bour de ce
petit sentier; fans que j'apperceufle aucu*
ne marque ou vestige deporte pour passer
ourre, ce qui me causa une telle Crainte
que jc pensois estre relegué pour jamais
dins cette triste solitude ;si bienqu'ay.mr
recours à mon azile ordinaire , j'ad-
dressay mes vœux au Ciel , <5c reelamay
le secours de ce faint P;ictiarch.c qui m'i-
voit comblé el'une si parfaite consolation
DE S. PATRICE. J?t
par feS charitables discours, & voilà qu'à
peine ma priere étoit finie , que j'enten
dis l'éclat d'un tonnetre effroyable, quoy
que non si épouvantable que le premier,
qui me fit tant/de frayeur à mon enttée,
mais cependant qui me fit ttébucher dans
le même ptécipice où j'étois tombé la pre
miere fois. Le coup que je receus de cette
chure, m'étourdit en sorte queje restay
tour confus?& interdit, & reprenant pe
tit-à-petit mes esprits & rhes forces , tâ-
tant de côté & d'aurre , pour rencontrer
libre passage, je trouvay des trous faits à
Cette mirie , à la façon des de'gtez d'un
puits , par où j'eslayay de remonter avi
mieux qu'il me fur possible, jusqu'à ce que
;'atrivay à la premiere Cave que j'avoij
traversée en entrant à la faveur d'un pe
tit éclat de lumiere oui en t toit par une
fente de la Caverne : j'aborday ptés de lá
porte par où j'étois entté le jour d'aupa
ravant , où à peine fus-je atrivé , que je la
sentis ouvrir parle Reverend Pere Prieur
qui me venoit recevoir avec la méme Pro
cession qui m'avoit accompagné en en
trant. La joye fur alors égalemeat grande
de part & d'aurre , & de leur côté & du
mien , eux de me voir ressortir vivant de
ce lieu perilleux, çkrmoy de venir affran
chi dç tant debazards que j'ayois courus
jSo la vie
en ce dangereux voyage, ourre le caJmc &
la douce tranquilité que je reísentois en
ma conscience purgée de tant de crimes
dont j'étois coupable devant Dieu.
Tous r moignerent leurs contente-
mens , & me íaliiant avec reverence , me
traiterent avec les mémes respects que
l'on fait les choies faintes.
Aptés ces respectueux devoirs, ils me
conduisirent solemnellement dans l'Eglì—
se, pour y rendre mes vœux , & les actions
de graces que ;e devois à la divine Bonté,
adorant ses infinies misericordes , & ses
immenses liberalirez en mon endroit. On
me mit reposer en une petite Cellule l'es-
pace de neuf jours, lesquels étant expi
rez, l'on s'informà demoy quand je defi-
rois partir de la ; & me souvenant des
hazards Sc des écueils dangereux qui se
Rencontrent sur la mer orageuse de ce
monde inconstant & trompeur , je témoi-
gnay par mes larmes & mes instantes prie
res , l'exttéme desir que j'aurois de finir le
reste de mes années en ce saint Monastere,
conjurant amoureusement le R. P. Prieur
de m'açcorder le saint Habit de leur Or
dre. CebonPere jugeant àrru fn çon ex
terieure le zéle interieur que j'avois de
servir Dieu fidelement, & la resolution
que je prenois de vivre vertueusement
avec i
DE S. PAT RI CE. t.Sï
nveccux , acquiesça crcs- volontiers à ma
juste demande :si bien que je fus receuau
nombre de ces saints Religieux avec gran
de satisfaction de tour le Convent, oâ je
vis maintenant le plus content du monde,
n'y recherchant autre chose que la pure
gloire de Dieu , pour luy agreer entoures
mes actions , pour flechir fa divine Bonté
à m'octroyer ses graces , pour me condui
re heureusement en cette agtéable demeu
re , où je me suis veu si peu de temps, 8c
où jc prie cette même Bonté que tous en-
.sembie nous-nous puissions voir un jour.
Voilà la bre've Relation qu'a fait Louis
Enius de l'flistoirc de son voyage dans le
Purgatoire de saint Patrice. Tous ceux qui
y font entrez , & qui par l'assistance Divi
ne en font reflortis , disent la même chose,
ainsi qu'il se peur voir dans les Papiers ma
nuscrits qui font conservez dans les Ar
chives- de ce Monastere , & en d'aurres
Eglises de ce Royaume en langues diffe
rentes.
Plaise à Dieu par sa bonté infinie, que
cette Histoire prodigieuse atrête le cours
de nos malices , & nous serve comme d'un
beau miroir à deux faces, où dans l'une
voyant la gloire des Bien-heureux, nous
aspirions aptés fa jouissance, suivant les
vestiges Sc les traces qu'ont tenu les Saints
CL
i8$ LA VIE DE S. PATRI Ct.
pour y atriver; & dans l'aurre conside*
rant les peines que souffrent les pauvres
ames languissantes, tant dans les fiames
cuisantes de TEnfer , que dans celles du
Purgatoire , nous nous efforcions de cor
riger nos etreurs 5 & tégler nos mœurs
dépravées au juste niveau des Loix de jj
Dieu , nous proposant toujours devant
les y eux la memoire de nôtre fin derniere,
où nous devons tous estre presentez au,
juste Jugement de Dieu: pour tous& un
chacun recevoir la récompense de nos œu
vres, fi nous sommes du nombre des Elus,
ou pour souffrir des châtimens éternelsiiî
nous sommes mis au rang des ames re
prouvées , dressons nos vœux au Ciel , Sc
prions la divine Majesté qu'elle nous pic*
lerve de la disgrace de ces derniers, puis
que par fa bonté ineffable il a tépandu son
Sang également pour tous ,à dessein de
nous élargir ses graces par ses merites insu
nis icy-bas,& dans le Ciel les tresors de fa
gloire pour en jouir à jamais. Ainsi soit il,

V,i Deo, Trino, Creatorì, Chrijto Rep*-


rttori, Genitrici Dei tjfátrtt, sanSbtfiìmo
Patricia , *c Str*fhico P*tri Hcattjsim*
Francisfo , latts, hon,r, & glori* in s<çuía.

F I N.
í** m m m-- m- -m- m-.mt&.m m

TABLE

DES CHAPITRES

du contenu en ce Livre.

CHAPITRE PREMIER.

L*A Vie miraculeuse de S. Patrice f Aube*


Visant d'Hybernie, pagt f
CHAPITRE IL
t>.tns lequel est traire de plusieurs belles particu-
Uriteímì regardent Fétat de notre ante , pour
mieux entendre le secret du Purgatoire de S. Pa
trice, p. 38
CHAPITRE m.
Oui traite de U situation de la Caverne dt sa'nt
Patrice y & des motifs pmiculiers qm obligèrent
ce saint Personnage à demanier a Dieu , au il
luyrevelast ce Pur^aro're t p. f 6
CHAPITRE IV.
Où elì prouvée h certitude du Pmrattirt de suint
Patrice , par des raisons & autorite?, p. 7 z
CHAPITRE V.
Des Religieuses ceremonies, & des soigneuses ài-
ditigences qu'il faut ftire avant que d'entrer
du Purgatoite de saint Patjice, p. 81
Table des Cba'pitffí.
CHAPITRE VI.
Contenant lal\elation veritable de l'Histoire deLoWi
£nius , & son entrée dans U Purgatoire de S,
Patrice, b. 95
CHAPITRE VII.
t>ans Itqutl Loiiis tnius fait une ample l{elati»at
de ctcjuiluy arriva depuis qu'il fut entré dans
le Purgatoire de Saint Patrice, p. i $i
CHAPITRE VIII.
Commt Its Demons tunfponerent Louis dans une
yajle Campagne y où il vit un nombre presque
. infiny de tout Genre de supplice' , des
. moyens dont Use servit four s'en garantir fore
beureufem'ut , f*» 4*
CHAPITRE IX.
C'ù il eji rapporté commt Lciiis fut conduit en un
litu delicieux , où il vit U gloire des Bien-heu
reux , Cr ce qui se passa tn leur sainte Com
pagnie , " p, 164

FIN DE LA TABLE.

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