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Du bon usage de l'ethnopsychiatrie - Libération http://www.liberation.fr/debats/1997/01/21/les-methodes-de-travail...

A N A LY S E

Du bon usage de
l'ethnopsychiatrie
Par Bruno LATOUR(http://www.liberation.fr/auteur/6368-bruno-latour)
et Isabelle Stengers(http://www.liberation.fr/auteur/9176-isabelle-
stengers) — 21 janvier 1997 à 15:38

Les méthodes de travail de Tobie Nathan suscitent la


controverse: pour soigner les immigrants, le choix
n'est-il qu'entre universel et particularismes
culturels?

Que fait donc Tobie Nathan pour susciter tant de haine (1)? Il prend des
risques en ouvrant trois chantiers qui sont, à notre avis, décisifs pour l'avenir.
Au lieu d'en faire des mots d'ordre qui opposeraient les bons et les méchants,
il les transforme en trois grands problèmes: comment concevoir l'intégration
des migrants en Occident? Comment trouver la bonne manière de soigner,
sans rendre archaïques toutes les autres méthodes? Enfin, comment, sans
recourir à de grandes ruptures, concevoir ce que nous appelons modernité?
On peut trouver Nathan discutable, irritant, et même insupportable (cela nous
arrive souvent à nous aussi"), mais on ne doit pas refermer les chantiers qu'il a
ouverts comme si la réponse aux questions qu'il soulève était connue de toute
éternité. Ayant suivi son travail depuis plusieurs années, sans être nous-
mêmes spécialistes d'ethnopsychiatrie, nous voudrions indiquer, sans le
couvrir aussitôt d'anathèmes, quelques pistes afin de profiter des événements
dont il est peut-être le messager.

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La question de l'intégration des migrants n'est pas close. En France, du moins,


on oppose souvent les définitions ethniques ou communautaristes aux
définitions républicaines et citoyennes. D'un côté, il y aurait l'appartenance
locale, archaïque, culturaliste, et, de l'autre côté, l'universalisme des valeurs de
la République. C'est oublier que le «localisme» existe en deux versions, l'une
d'extrême droite, celle du Front national, qui prétend savoir de quoi se
compose le «noyau dur» de la France profonde; l'autre, d'une certaine gauche
qui vanterait les mérites exotiques de l'ethnie enracinée dans son passé et
résistant au colonialisme.

L'«universalisme», quant à lui, existe également en deux versions. Il définit


soit la France et son histoire, soit le marché mondial et ses lois, deux choses
toutes différentes et même peut-être opposées. En opposant «localistes» et
«universalistes», on oublie que la France entière elle aussi est soumise à
l'impératif absolu d'avoir à «s'intégrer». Au moment même où d'autres
cultures continuent leur migration chez elle, on lui annonce que sa culture à
elle va devoir non pas entrer en migration, mais bien plutôt en errance, selon
les conditions erratiques et, paraît-il, incontournables du marché mondial.
D'où l'obligation de changer nos façons d'intégrer. Or le travail de Tobie
Nathan propose une autre division, à notre avis beaucoup plus pertinente. Il y
a ceux qui pensent que l'intégration n'est plus un travail, au sens d'une
fabrication et d'une invention douloureuses. Ceux là s'imaginent que l'on sait
maintenant sans plus avoir à en débattre ce qui appartient à l'archaïsme, à la
nostalgie, à l'ethnie et ce qui appartient à l'universalité ou au marché mondial.
Le foulard islamique, par exemple, serait clairement d'un bord, et le foulard
Hermès de l'autre. Les droits acquis seraient clairement d'un côté, et la
monnaie unique de l'autre. Dans ce camp se rejoignent aussi bien les
républicains butés, les modernisateurs acharnés, que la droite extrême arc-
boutée sur la culture archaïque de ses boutiquiers celtes. Et puis il y a ceux qui
ne croient pas que la machine à intégrer soit pour toujours suspendue, qui ne
croient pas que nous puissions savoir définitivement ce qui est local et ce qui
est universel. Pour ceux-là, nous avons peut-être à apprendre des migrants au
lieu d'exiger leur capitulation. Les migrants ont peut-être à apprendre de nous

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au lieu d'exiger le maintien intégral de leurs moeurs. Mais ce qu'il faut garder
et ce qu'il faut perdre sont encore inconnus de tous, localistes comme
universalistes. L'universalisation peut s'effectuer progressivement, à condition
que la négociation commence.

Nathan n'est pas culturaliste, malgré ce dont on l'accuse. S'il lui arrive de
poser comme un principe l'idée d'un «noyau culturel» stable, c'est qu'il en a
besoin pour créer artificiellement des affiliations fortes. Celles-ci sont
indispensables afin de pouvoir commencer le triage et remettre sérieusement
en marche la machine à moudre de l'intégration. Comment intégrer ceux que
l'on a au préalable destitués de toute prétention à refaire le monde où ils
doivent s'intégrer? Mais, surtout, comment nous intégrer nous-mêmes à ce
que l'on présente comme un marché mondial, si l'on nous a destitués d'avance
de toute capacité à négocier ce que nous y échangeons?

Parmi les exigences posées par les migrants saisis dans le dispositif de cure de
Tobie Nathan se trouve la question clef du psychisme. Les psychologues et les
psychanalystes font là aussi comme s'ils avaient définitivement découvert de
quoi se compose le fond de la personnalité humaine universelle: un individu
né de son père et de sa mère la tête remplie de symboles et qui a besoin de
redécouvrir, grâce à l'aide individuelle d'un spécialiste, la vérité amère c'est-
à-dire le vide d'où il est né. Toutes les autres formes de production de matériel
psychique sont prises pour des variantes archaïques dont les migrants
auraient le droit constitutionnel d'être débarrassés dès lors qu'ils posent le
pied sur le sol français et qu'ils entrent dans le régime général de la Sécurité
sociale. Or le travail de Tobie Nathan prouve que l'on peut produire d'autres
dispositifs, exactement aussi ingénieux, artificiels, féconds que la psychanalyse
ou la psychologie, mais qui vont produire un matériel psychique tout différent:
des groupes d'appartenance liés à des divinités passant par des objets rituels et
traités sur une scène publique par des spécialistes qui ne cherchent pas
forcément la vérité. Ces dispositifs ne veulent pas dire que l'on revient au
village de brousse ni à la cure d'antan, mais que l'on peut produire, en
banlieue, d'autres façons de relier des âmes, des esprits et des groupes.

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Ces autres façons ne peuvent être éliminées comme de simples «résistances à


la psychanalyse». Au contraire, grâce au centre Devereux et à quelques autres
en Belgique et en France, nous disposons d'une base comparative plus large
pour comprendre l'efficacité relative et l'invention propre des formes
innombrables de psychothérapie. Nous pouvons comparer maintenant les
risques pris par un thérapeute isolé avec son patient individuel et ceux pris par
celui qui soigne en public en invoquant des divinités. Cette comparaison n'est
pas une menace pour la psychanalyse, mais elle constitue la chance qu'elle
pourrait saisir pour se renouveler.

Pas plus que la République n'a achevé son histoire et sa lente digestion des
différences, la psychologie, la psychanalyse et la psychiatrie ne peuvent
prétendre avoir fini leurs cours et décidé définitivement de ce qui soigne et de
ce qui tue. Comparons les dispositifs pratiques au lieu d'opposer une science
universelle du psychisme au charlatanisme et à la sorcellerie.

C'est justement sur la théorie de la science, comme toujours, que tourne cette
affaire d'intégration, de négociation et d'invention de dispositifs. Les critiques
font comme si Tobie Nathan prônait quelque irrationalisme en revenant sur la
découverte freudienne, sur cette «révolution scientifique», «cette coupure
épistémologique radicale» qui aurait disqualifié pour toujours les anciennes
formes de psychisme. De cette grande révolution, malheureusement, nous
n'avons jamais la preuve sinon cette affirmation elle-même, inlassablement
réitérée, qu'il y a bien eu coupure radicale entre la science et le charlatanisme.

Or la théorie de la science a fait quelque progrès, et il faut dorénavant pour


définir ce qui est scientifique et ce qui ne l'est pas se donner un peu plus de
mal que répéter le geste rituel du fondateur coupant avec son passé. Il
faudrait, par exemple, interroger les dispositifs artificiels qui donnent aux
laboratoires cette fécondité que la psychologie souhaite tellement émuler. Il
nous semble que, là aussi, le travail de Tobie Nathan innove, parce qu'il ne
cherche aucunement à revenir à un passé archaïque, mais à produire
artificiellement, artificieusement, des conditions nouvelles pour l'émergence
d'autres formes de psychisme et d'affiliation. Au lieu de faire comme s'il

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existait naturellement et universellement un psychisme humain que l'on


pourrait découvrir sans le fabriquer, le «laboratoire» du centre Devereux
introduit à la fabrication non seulement des humains mais aussi de ce que les
psychanalystes et certains philosophes désignent sous le noble terme de
«sujet». Il n'est pas sûr du tout que ce ne soit pas là l'un des moyens d'être un
peu scientifique et de réinterroger cette pratique centenaire de la
psychanalyse.

En tout cas, c'est sûrement le moyen de comprendre cette Fabrique de


l'homme occidental, pour reprendre le titre du beau film de Gérard Caillat et
de Pierre Legendre diffusé sur Arte. Ce ne sont pas seulement les migrants que
traite le centre Devereux, c'est nous, cette France bien malade, beaucoup
moins menacée par «la montée de l'irrationnel» que par l'absence d'un
mécanisme de triage pour apprendre des autres, de tous les autres, de ceux
venus «d'en bas» comme de ceux venus «d'en haut». Rejeter Tobie Nathan
dans les ténèbres de l'archaïsme, c'est perdre la chance de profiter des
migrants pour redéfinir la République avant qu'elle «perde son âme» dans la
lente dés-intégration vers une Europe elle-même définie par les conditions
dures mais nécessaires de cet universel que nul, paraît-il, n'aurait besoin de
penser: le marché mondial.

Bruno Latour et Isabelle Stengers sont philosophes.

Derniers ouvrages parus:

Bruno Latour, «Petite Réflexion sur le culte des dieux fétiches», éd. les
Empêcheurs de penser en rond, 1996;

Isabelle Stengers, «Cosmopolitiques», la Découverte, 1996.

(1) Une interview de Tobie Nathan dans le Monde (22/10/1996) a suscité,


entre autres, des réponses de Féthi Benslama («L'illusion
ethnopsychiatrique», le Monde, 4/12/1996) et de Maurice Dorès («Le psy, le
chaman et le charlatan», Libération, 4/12/1996).

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Bruno LATOUR (http://www.liberation.fr/auteur/6368-bruno-latour) , Isabelle Stengers


(http://www.liberation.fr/auteur/9176-isabelle-stengers)

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